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A LA r. IBUAIKIH NOUVELI. F,
18 0 3 Tous droits réserve' s
A L'A ME PUR E
DE MA SOEUft HENRIETTE
MORTE A BYBI. OS, LE 2 4 SKPTKMBltB IStîI.
Te souviens-tu , du sein de Dieu oii fu reposes, de ces longues journées de Chazir, oii, seul arec toi , j'écrivais ces iJages inspirées par les lieux que nous renions de parcourir? Silencieuse à côté de moi , tu relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite , pen- dant que la mer, les villages, les ravins, les mont(ignes se déroulaient à nos pieds. Quand Vaccabhiiite lumière avait fait place à l'innombrable année des étoiles, tes questions fines et délicates, tes doutes discrets, me
a
ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. Tu ttie dis un Jour que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait été fait avec toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui les étroits jugements de r homme frivole, toujours tu fus persuadée que les âmes vraiment religieuses finiraient par s'g plaire. Au milieu de ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile ; le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure ,• je me réveillai seid !... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, prés de la sainte Byblos et des eaux .mcrées oii les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs lannes. Révèh- moi , ô bon génie , à moi que tu aimais, ces vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer.
INTRODUCTION
m l'on T}5\rTi: principat.kmrnt dks sources
DE (JETTE H 1 S T O I K K .
Une histoire des « Origines du Christianisme » devrait embrasser toute la période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'étend depuis les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où son existence devient un fait public, notoire, évi- dent aux yeux de tous. Une telle histoire se compo- serait de quatre livres. Le premier, (^ue je présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a servi de point de départ au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne sublime du fondateur. Le second traiterait des apôtres et de Iciu-s disciples im-
,v ORIGINES DU CHRISTIANISME.
médiats, ou, poar mieux dire, des révolutions que subit la pensée religieuse dans les deux premières générations chrétiennes. Je TarrèLerais vers l'an 100, au moment ou les derniers amis de Jésus sont morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à peu près fixés dans 1 1 forme où nous les lisons. Le troisième exposerait l'état du christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer len- tement et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel, arrivé à ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et gou- verné par des philosophes, combat dans la secte naissante une société secrète et théocratique, qui le nie obstinément et le mine sans cesse. Ce livre contiendrait toute l'étendue du ir siècle. Le qua- trième livre, enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme à partir des empereurs sy- riens. On y verrait la savante construction des Anto- nins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages divinisés de l'Asie, prendre possession d'une société à laquelle la philo- sophie et l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les idées religieuses des races groupées autour de la Méditerranée se modifient profon-
INTRODUCTION. v
clémeni ; que les cullcs orientaux prennent partout le dessus; que le christianisme, devenu une église très-nombreuse, oublie totalement' ses rêves millé- naires, brise ses dernières attaches avec le judaïsme et passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail littéraire du iir siècle, lesquels se passent déjà au grand jour, ne seraient exposés qu'en traits généraux. Je raconterais encore plus sommai- rement les persécutions du commencement du iv* siè- cle, dernier e/Tort de Tempire pour revenir à ses vieux principes , lesquels déniaient à l'association religieuse toute place dans l'État. Enfin, je me borne- rais à pressentir le changement de politique qui, sous Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement religieux le plus libre et le plus spontané un culte officiel, assujetti à l'État et persécuteur à son tour. Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la vie de Jésus, il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres, l'état de la conscience chiétienne durant les semaines qui sui- virent la mort de Jésus, la formation du cycle légen- daire de la résurrection, les premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise du temps de Néron, l'apparilion de l'Apocalypse, la ruine de Jérusalem, la fondation des chrétientés hébraïques de
VI ORIGINES DU CHRISTIANISME.
la Batanée. la rédaction des évangiles, l'origine des grandes écoles de l'Asie- Mineure, issues de Jean. Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. Par une singularité rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75, que de l'an 100 à l'an 150.
Le plan suivi pour cette histoire a empêché d'introduire dans le texte de longues dissertations critiques sur les points controversés. Un système continu de notes met le lecteur à même de vérifier d'après les sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est borné strictement aux cita- tions de premièi-e main, je veux dire à l'indication des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu initiées à ces sortes d'études, bien d'autres développements eussent été nécessaires. Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. Pour ne citer que des livres écrits en français, les personnes qui voudront bien se procurer les ouvrages suivants :
Études critiques sur l'Évangile de saint Matthieu, par M. Albert Réville, pasteur de l'église wallonne de Rotter- dam ^
1 . Levde.Noothoven van Goor. 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage
INTRODUCTIO.N. vu
Histoire de la Uiéologie chrétienne au siècle aposlolique, par M. ReLiss, professeur à la Faculté de théologie et au sé- minaire protestant de Strasbourg'.
Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siè- cles antérieurs à l'ère chrétienne, par M. Michel Nicolas, professeur ;\ la Faculté de théologie protestante de Mon- tauban ^.
Vie de Jésus, par le D"" Strauss, traduite par M. Littré, membre de l'Institut ^.
Revue de théologie et de philosophie chrétienne, publiée sous la direction de M. Colani, de 1850 à 1857. — Nou- velle Revue de théologie, faisant suite à la précédente, de- puis 1858 \
les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents écrits % y trouveront expliciués une foule
couronné par la société de La Haye pour la (iéfonse de la religion chrétienne.
1. Strasbourg, Treultel et Wurtz. ^^ édition, 1860. Paris, Clier- buliez.
2. Paris, Michel Lévy frères, 1860.
3. Paris, Ladrange. 2'' édition, IS.'je.
4. Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Clierbnlioz.
;i. Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que je n'hésite pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu K' lire avec l'allention qu'il mérite: Les l'Iran (/il es. p;ir .M. (luslave d'Richllial. Première partie: Eœuiiicn criliiiiic cl co/ti/xiratif des trois pre)/iiri-s {''ivnu/iirs. Pai'is, lliiclietlc, iSCi.J.
VIII ORIGINES DU CHRISTIANISME.
de points sur lesquels j'ai du être très-succinct. La critique de détail des textes évangcliques, en parti- culier, a élé faite par M. Strauss d'une manière qui laisse peu à désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa théorie sur la rédaction des évan- giles*, et que son livre ait, selon moi, le tort de se tenir beaucoup trop sur le terrain Ihéologique et trop peu sur le terrain historique -, il est indispensable, pour se rendre compte des motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu sub- tile, du livre si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré.
• Je crois n'avoir jiégligé, en fait de témoignages anciens, aucune source d'informations. Cinq grandes
1. Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont élé acquis que depuis la première édition de l'ouxrage de M. Strauss. Le sa- vant critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives avec beaucoup de bonne foi.
2. Il est à peine besoin de rappeler que pas un not, dans le livre de M. Strauss, ne jusiiGe l'étrange et absurde calomnie par laquelle on a tenté de déci éditer auprès des personnes superlicidles un livre commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses parties géi.érales par un système exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a jamais nié l'existence de Jésus, mais cliuque page de son livre implique cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss su[)pose le caractère indi\ iduel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est peut-être en réalité.
liNTRODUCTION. ix
collections d'écrits, sans parler d'une foule d'autres données éparses, nous restent sur Jjsus et sur le temps où il vécut, ce sont : i° les évangiles et en général les écrits du Nouveau Testament; 2" les com- positions dites (( Apocryphes de l'Ancien Testament;» 3" les ouvrages de Philon ; h" ceux de Josèphe ; 5" le Talmud. Les écrits de Philon ont l'inappiéciable avantage de nous montrer les pensées qui fermen- taient au temps de Jésus dans les âmes occupées des grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il était très-dégagé des peti- tesses qui régnaient à Jérusalem ; Philon est vrai- ment le frère aîné de Jésus. Il avait soixante-deux ans quand le prophète de Nazareth était au plus haut degré de son activité, et il lui survécut au moins dix années. Quel dommage que les hasards de la vie ne l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eut-il pas appris !
Josèphe, écrivant sui'tout pour les païens, n'a pas dans son style la même sincérité. Ses courtes no- tices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur Juda le Gaii- lonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il cherche à présenter ces mouvements si profondément juifs de caractère et d'esprit sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois le
X ORIGINES DU CHRISTIANISME.
passage sur Jésus ^ authenti(iue. Il est parfaitement dans le goût de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus, c'est bien comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une main chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté quelques mots sans lesquels il eut été presque blasphématoire^, a peut- être retranché ou modifié quelques expressions''. Il faut se rappeler que la fortune littéraire de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent ses écrits comme des documents essentiels de leur histoire sa- crée. Il s'en fit, probablement au ii' siècle, une édi- tion corrigée selon les idées chrétiennes ^. En tout cas, ce qui constitue l'immense intérêt de Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumières qu'il jette sur le temps. Grâce à lui, Hé- rode, Hérodiade, Antipas, Philippe, Amie, Caïphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du
1. Anl., XVllI, 111, 3.
2. « S'il est permis de l'appeler homme. »
3. Au lieu de -/piatô; outo; h, il y avait sûrement /.î'.cto; oûto: èXÉ-fcTû. Cf. Ant., XX, IX, 1.
4. Eusèbe [Hist. eccl.,l, M, et Démonslr. évang., III, 5) cite le passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josè- phe. Origène [Contre Celse, I, 47; II, 13) et Eusèbe {Hist. eccL. Il, 23) citent une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se trouve dans aucun des manuscrits de Josèphe qui sont parvenus jusqu'à nous.
INTRODUCTION. "'
doigt et que nous voyons vivre devant nous avec une frappante réalité.
Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers sibyllins et le Livre d'Hénocli. joints au Livre de Daniel, qui est, lui aussi, un véri- table apocryphe , ont une importance capitale pour l'histoire du développement des théories messiani- ques et pour l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu. Le Livre d'Hénoch, en particu- lier, lequel était fort lu dans l'entourage de Jésus ', nous donne la clef de l'expression de « Fils de l'homme » et des idées qui s'y rattachaient. L'âge de ces différents livres, grâce aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est main- tenant hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rédaction des plus importants d'entre eux au II" et au i" siècle avant Jésus- Christ. La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractère des deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots grecs; l'annonce claire, déter- minée, datée, d'événements qui vont juscju'au temps d'Antiochus É|)iphane; les fausses images qui y sont tracées de la vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne rappelle en rien les écrits de la captivité.
1. JudiP Episl.. 11.
XII ORIGINES DU CHRISTIANISME.
qui répond au contraire par une foule d'analogies aux croyances, aux mœurs, au tour d'imagination de l'époque des Séleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre dans le canon hébreu hors de la série des prophètes ; l'omission de Daniel dans les panégyriques du chapitre xlix de VEcclésiasti- quCj où son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui ont été cent fois déduites , ne permet- tent pas de douter que le Livre de Daniel ne soit le fruit de la grande exallalion produite chez les Juifs par la persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littérature prophi'tique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tète de la littérature apocalyp- tique, comme premier modèle d'un genre de compo- sition oii devaient prendre place après lui les divers poëmes sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isaïe, le quatrième livre d'J'ls- dras.
Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jus- qu'ici beaucoup trop négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des circonstances où se produisit Jésus doit être cherchée dans cette compilation bizarre, où tant de précieux renseigne- ments sont mêlés à la plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne et la théologie juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une
liXTRODUCTIOiN. xiii
ne peut bien être comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables détails matériels des évangiles trou- vent, d'ailleurs, leur commentaire dans le Talmud. Les va^es recueils latins de Lightfoot, de Schœttgen, de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard une foule de renseignsments. Je me suis imposé de véri- lier dans l'original toutes les citations que j'ai ad- mises, sans en excepter une seule. La collaboration que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un savant israélite, M. Neubau3r, très-versé dans la littérature talmudiq^ae, m'a permis d'aller plus loin et d'éclaircir les parties les plus délicates de mon sujet par quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est ici fort importante , la rédaction du Talmud s'étendant de l'an 200 à l'an 500 à peu près. Nous y avons porté autant de discernement qu'il est possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si récentes exciteront quelques craintes chez les personnes habituées à n'accorder de valeur à un document que pour l'époque même où il a été écrit. Mais de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseignement des Juifs depuis l'époque asmonéenne jusqu'au ir siècle fut principalement oral. Il ne faut pas juger de ces sortes d'états intel- lectuels d'après les habitudes d'un temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les anciennes poésies
XIV ORIGINES DU CHRISTIANISxME.
arabes ont été conservés de mémoire pendant des siècles, et pourtant ces compositions présentent une forme très-arrêtée. très-délicate. Dans le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la Mischna de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y eut des essais de rédaction, dont les commencements l'emontent peut-être plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style du Talmud est celui de notes de cours; les rédacteui's ne firent probablement que classer sous certains titres l'énorme fatras d'écritures qui s'était accumulé dans les dilTé- rentes écoles durant des générations.
Il nous reste à parler des documents qui, se pré- sentant comme des biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir la première place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui seul. Grâce aux beaux travaux dont cette question a été l'ob- jet depuis trente ans, un problème qu'on eut jugé au- trefois inabordable est arrivé à une solution qui assu- rément laisse place encore à bien des incertitudes, mais qui suffit pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir dans notre deuxième livre, la composition des évangiles ayant été un des faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient passés dans la seconde moitié du premier
INTRODUCTION. xv
siècle. Nous ne toucherons ici qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la solidité de notre récit. Laissant de côté tout ce qui appartient au ta- bleau des temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les données fournies par les évangiles peuvent être employées dans une histoire dressée selon des principes rationnels i?
Que les évangiles soient en partie légendaires, c'est ce qui est évident, puisqu'ils sont pleins de mi- racles et de surnaturel; mais il y a légende et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre à chaque pas. Personne, au contraire, n'accorde de créance à la « Vie d'Apollonius de Tyane,» parce qu'elle a été écrite longtemps après le héros et dans les conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, dans quelles conditions les évangiles ont-ils été rédigés? Voilà donc la ques- tion capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se for- mer de leur crédibilité.
On sait que chacun des quatre évangiles porte en
I . Les personnes qui souliaiteraient de plus amples développe- inenls peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Réville précité, les tra- vaux de MM. Reuss et Scherer dans la Revue de ihéotof/ie, t. \, XI, XV ; nouv. série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la Revue f/er mail iq lie, sept, et déc. I8G2. avril et juin im).
XVI ORIGINES DU CHRISTIANISME.
tête le nom d'un personnage connu soit dans l'his- toire apostolique, soit dans l'histoire évangéliqus elle- même. Ces quatre personnages ne nous sont pas donnés rigoureusement comme des auteurs. Les for- mules « selon Matthieu, » « selon Marc, » « selon Luc, » u selon Jean, » n'impliquent pas que, dans la plus vieille opinion, ces récits eussent élé écrits d'un bout à l'autre par Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean^; elles signifient seulement que c'étaient là les traditions provenant de chacun de ces apôtres et se couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont exacts, les évangiles, sans cesser d'être en parlie légendaires, prennent une haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui sui- vit la mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins oculaires de ses actions.
Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. L'évangile de Luc est une composition régulière , fondée sur des documents antérieurs^. C'est l'œuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur de cet évangile est certainement le même que celui des Actes des Apôtres^. Or, l'auteur des Actes est un
t. C'est ainsi qu'on disait : « l'Évangile selon les Hébreux, » « l'Évangile selon les Égyptiens. »
2. Luc, 1, 1-4.
3. Act.;, 1, I. Comp. Luc, i, 1-4
INTRODUCTION. xvri
compagnon de saint Paul*, titre qui convient parfai- tement à Luc'-. Je sais que plus d'une objection peut être opposée à ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de doute, c'est que l'auteur du troi- sième évangile et des Actes est un homme de la se- conde génération apostolique, et cela suffit à notre objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être déterminée avec beaucoup de précision par des consi- dérations tirées du livre lui-même. Le chapitre xxide Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit certainement après le siège de Jérusalem, mais peu de temps après ^. Nous sommes donc ici sur un terrain solide ; car il s'agit d'un ouvrage écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite unité.
Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à beaucoup près, le même cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où l'auteur dispa- raît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces sortes d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est daté, ceux de Matthieu et de
1. A partir de XYI, 10, l'auteur se donne pour témoin ocu- laire.
2. II 'lim., IV, 1 1; Philem., 24; Col., iv, 14. Le nom de Lucas (contraciion de Lncanus) étant fort rare, on n'a pas h craindre ici une de ces homonymies qui jettent tant de per|)lexilés dans les questions de critique relatives au Nouveau Testament.
3. Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. xxii, 36.
b
XMH ORIGIiNES DU CHRISTIANISME.
]Marc le sont aussi ; car il est certain que le troisième évangile est postérieur aux deux premiers, et oiTre le caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous avons d'ailleurs, à cet égard, un témoignage capital de la première moitié du ii' siècle. Il est de Papias, évêque d'HiérapoIis, homme grave, homme de tra- dition, qui fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir de la personne de Jésus ^ Après avoir déclaré qu'en pareille matière il préfère la tra- dition orale aux livres, Papias mentionne deux écrits sur les actes et les paroles du Christ : 1" un écrit de Marc, interprète de l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet , non rangé par ordre chronologique , comprenant des récits et des discours [liypv/xy. r, TrpayOevTa) , composé d'après les renseignements et les souvenij's de l'apôtre Pierre; 2" un recueil de sen- tences (Xoy./) écrit en hébreu- par Matthieu, « et que chacun a traduit comme il a pu. » Il est cer- tain que ces deux descriptions répondent assez bien à la physionomie générale des deux livres appelés
1. Dans Eiisèbe, Illst. eccL, III, S9. On ne saurait élever un doute quelconque sur fautlienticité de ce prssage. Eu.-èbe, en effet, loin d'oxagtrer l'aulorilé de Papias, est embarrassé do sa naïveté, de son niiilénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit e-prit. Comp. Irénée, Adv. luir., III, i.
2. C'est-à-dire en dialecte sémitique.
INTRODUCTION. \ix
maintenant « Evangile selon Mattliieu, » « Evangile selon Marc, » le premier caractérisé par ses longs discours, le second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les petits fails, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas soutenable ; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias se composait unique- ment de discours en hébreu, dont il circulait des tra- ductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit de Marc et celui de Matthieu étaient pour lui profondément distincts, rédigés sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues diiTérentes. Or, dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Mat- thieu et l'Évangile selon Marc offrent des parties pa- rallèles si longues et si parfaitement identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur définitif du premier avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur définitif du second avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le môme prototype. Ce qui ^paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni pour Mat- thieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout à lait originales; que nos deux pi-emicrs évangiles sont déjà des arrangements, où l'on a cherché à rem- plir les lacunes d'un texte par un auli'e. Chacun vou-
XX ORIGINES DU CHRISTIANISME.
lait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et réciproquement. C'est ainsi que « l'Évangile selon Matthieu » se trouva avoir englobé
r
presque toutes les anecdotes de Marc, et que (( l'Evan- gile selon ^larc » contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des Logia de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la tradition évan- gélique se continuant autour de lui. Cette tradition est si loin d'avoir été épuisée par les évangiles que les Actes des apôtres et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui paraissent au- thentiques et qui ne se trouvent pas dans les évan- giles rjuc nous possédons.
11 importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les Logia originaux de Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il sortit de la plume de ]\larc. Les Logia nous sont sans doute représentés par les grands discours de Jésus qui rem- plissent une partie considérable du premier évan- gile. Ces discours forment, en effet, quand on les dé- tache du, reste, un tout assez complet. Quant aux récits du premier et du deuxième évangile , ils semblent avoir pour base un document commun don! le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez
INTRODUCTION. xxi
l'autre, et dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le système de la vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux : 1" les discours de Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu ; i2" le recueil d'anecdotes et de ren- seignements personnels que Marc écrivit d'après les souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux documents, mêlés à des renseigne- ments d'autre provenance, dans les deux premiers évaligiles , Cfui portent non sans raison le nom d' « Évangile selon Matthieu » et d' « Évangile selon Marc. »
Ce ciui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne heure on mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient pas là des textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les évangiles qui nous sont parvenus , il y en eut une foule d'autres prétendant représen- ter la tradition des témoins oculaires i. On atta- chait peu d'importance à ces écrits, et les conser- vateurs, tels que Papias, y préféraient hautement la
1. Luc, I, 1-2; Origène, Uoia. iit, Luc, 1, iiiil. ; suiiU Jcrùiiic. Comment, in Mail h. ^ prol.
XXII ORIGINES DU CHRISTIANISME.
tradition orale 1. Comme on croyait encore le monde près de finir, on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait seulement de garder en son cœur l'image vive de celui qu'on espérait bientôt revoir dans les nues. De là le peu d'autorité dont jouissent durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne se faisait nul scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les compléter les uns par les autres. Le pauvre liomme qui n'a qu'un livre veut qu'il contienne tout ce qui lui va au cœui'. On se prêtait ces petits livrets; chctcun transcrivait à la marge de son exemplaire les mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le tou- chaient 2. La plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur abso- lue. Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme « les mémoires des apôtres ^, » avait sous les yeux un état des documents évangéliques assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne
1. Papias, dans Eu=èbe, //. E., III. 39. Comparez \vénée, Adv. Iiœr., III, Il et m.
2. C'est ainsi que le beau récit Jean.wu, 1-1 1 a toujours flotté sans trouver sa place fixe dans le cadre des évangiles reçus.
3. Ta à-'-u.v/i'j.cvEÛaxra twv à-:c7rs}.wv, « v.yXv.-a.'. sOa-j'-j'îV.ix. Justin, Apol., I, 33, 66, 67; Dial. cuin Tnjph., 10, 100, 101, 102, 103, 104,105, 105, 107.
INTRODUCTION. xxiii
aucun souci de les alléguer textuellement. Les cita- tions évangéliques, dans les écrits pseudo-clémeulins d'origine ébionite, présentent le même caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la tradition s'atTaiblit dans la seconde moitié du W siècle que les textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité décisive et obtiennent force de loi.
Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris, des récits naïfs des deux pre- mières générations chrétiennes, pleines encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait pro- duite, et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les évangiles dont il s'cigit semblent provenir de celle des branches de la famille chré- tienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail de rédaction , au moins du texte (lui porte le nom de Matthieu , paraît avoir été fait dans l'un des pays situés au nord-est de la Palestine, tels que la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beau- coup de chrétiens se réfugièrent à l'époque de la guerre des Romains, où l'on trouvait encore au 11'" siècle des parents de Jésus S et où la première direction galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.
1. Jules Africain, dans Eusèbe, Ilist. eccL, 1,7.
XXIV ORIGINES DU CHRISTIANISME,
Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des Irois évangiles dits synoptiques. 11 nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la question moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à l'école de Jean, et qui, s'il n'avait pas été son audi- teur, comme le veut Irénée, avait beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre autres Aristion et celui qu'on appelait Prcsbyleros Joannes^ Papias, qui avait recueilli avec passion les récits oraux de cet Aristion et de Presbyteros Joannes_, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» écrite par Jean. Si une telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés intrinsèques tirées de la lecture du quatrième évangile lui-même ne sont pas moins fortes. Comment, à côté de renseignements précis et qui sentent si bien le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement différents de ceux de Mat- thieu? Comment, à côté d'un plan général de la vie de Jésus, qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un intérêt dogmatique propre au rédacteur, des idées fort étrangères à Jésus , et parfois des indices qui mettent en garde contre la bonne foi
INTRODUCTION. xxv
du narrateur? Comment enfin, à côté des vues les plus pures, les plus jusies, les plus vraiment évangé- liques, ces taches où Ton aime à voir des interpola- tions d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zébédée, le frère de Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrième évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite, dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue? Tout cela est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le quatrième évangile ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pê- cheur galiléen. Mais qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle, de la grande école d'Asie -Mineure, qui se rattachait à Jean, qu'il nous représente une version de la vie du maître, digne d'être prise" en haute considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est démontré, et par des témoignages extérieurs et par l'examen du docu- ment lui-même, d'une façon qui ne laisse lien à désirer.
Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrième évangile existât et fût attribué à Jean. Des textes formels de saint Justin^, d'Athénagorc -,
I. ApoL, I, 32, 61: Dial. ciu/i Tn/pli., 88. i. Legalio pro chrisl., 10.
XXVI ORIGINES DU CHRISTIANISME.
de TalienS t^e Théophile d'Antioche-, d'Irénée'\ montrent dès lors cet Evangile mêlé à toutes les con- troverses et servant de pierre angulaire au dévelop- pement du dogme. Irénée est formel; or. Irénée sortait de l'école de Jean, et, entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre évan- gile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système de Valcntin^, dans le montanisme^ et dans la querelle des quartodécimans^, n'est pas moins dé- cisif. L'école de Jean est celle dont on aperçoit le mieux la suite diu-ant le ii'' siècle ; or, cette école ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évan- gile à son berceau môme. Ajoutons que la première épître attribuée à saint Jean est ceilainement du même auteur que le quatrième évangile' ; or, l'épître est reconnue comme de Jean par Polycarpe^, Papias^, Irénée ^^.
1. Adv.Grœc, o, T. Cf. Eusèbe, //. E., IV, 29; ïhéodoret, Hœretic. fahal., 1, 20.
2. Ad AiUohjcuin, II, 22.
3. Adv. hœr., II, xxii, 3; III, i. Cf. Eu?., //. E., V, 8.
4. Irénée, Ado. hœr.,l, m, 6; III, xi, 7; saint Hipi)olyte,P/a- losophiimena,\l, ii, 29 et suiv.
o. Irénée, Adv. hœr., III, xi, 9.-6. Eusèhe. Hist.eccl.jY,'^^,.
7. I Joann., i, 3, 3. Les deux écrits offrent hi \)\us complète identité de style, les mêmes tours, les mêmes expressions favorites.
8. Episl.adPliilipp.,1.— ^. Dans Eusèbe. ///s/. erc/.,III, 39. 10. Adv. hœr., III, xvi, 3, 8. Cf. Eusèbe, Hist. eccL, V, 8.
INTRODUCTION. xxvii
Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire impression. L'auteur y parle tou- jours comme témoin oculaire ; il veut se faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas réellement de l'apôtre, il faut admettre une super- cherie que l'auteur s'avouait à lui-même. Or, quoi- (|ue les idées du temps en fait de bonne foi litté- raire ditïérassent essentiellement des nôtres, on n'a pas d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre. Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer .pour l'apôtre Jean, mais on voit clai- rement qu'il écrit dans l'intérêt de cet apôlre. A chaque page se trahit l'intention de forliiier son autorité, de montrer qu'il a été le préféré de Jésus '^, que dans toutes les circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu la pre- mière place. Les rclaiions, en somme fraternelles, quoique n'excluant pas une certaine rivalité, de l'au- teur avec Pierre ~, sa haine au contraire contre Judas ^, haine antérieure peut-être à la trahison, semblent percer çà et là. On est tenté de croire que Jean, dans sa vieillesse, ayant lu les l'écits évangéli- qucs qui circulaient, d'une part, y reniarqua diverses
1. XIII, iô; xi\,2G; xx, i;xxi, 7, 20.
2. Jean, xviii, -15-10; xx, 2-6; xxi, -15-19. '^. VI, 05; Ml, 0; xtii, 21 cl tuiv.
XXVIII ORIGINES DU CHRISTIANISME.
inexactitudes S de l'autre, fut froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une assez grande place; qu'alors il commença à dicter une foule de choses qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans beaucoup de cas oi;i on ne parlait que de Pierre, il avait figuré avec et avant lui 2. Déjà, du vivant de Jésus, ces légers sentiments de jalousie s'étaient trahis entre les fils de Zébédée et les autres disciples ^ Depuis la mort de Jacques, son frère, Jean restait seul héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de l'aveu de tous, étaient dépositaires. De là sa perpé- tuelle attention à rappeler qu'il est le dernier sur- vivant des témoins oculaires ^, et le plaisir qu'il prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait connaître. De là, tant de petits traits de précision qui semblent comme des scolies d'un annotateur : '(11 était six heures ; » « il était nuit ; » « cet homme s'ap-
I . Là manière dont Aristion ou Presbjjleros Joannes s'expri- mait sur l'évangile de Marc devant Parias (Eusèbo, //. E., III, 39) implique, en effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur le même sujet quelque chose de mieux.
2. Comp. Jean, xvui, loetsuiv., à Mattli., xxvi, 08; Jean, xx, 2-6, à Marc, xvi, 7. Voir aussi Jean, xiii, 24-23.
3. Voir ci-dessous, p. 139.
4. I. 1 i; XIX, 33; xxi, 24 et suiv. Comp. la première épitre de saint Jean, i, 3, o.
INTRODUCTION. \\i\
pelait Malchus; » « ils avaient allumé un réchaud, car il faisait froid ; » « cette tunique était sans coulure. » De là, enfin, le désordre de la rédaction, l'irrégularité de la marche, le décousu des premiers chapitres ; autant de traits inexplicables dans la sup- position où notre évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans valeur historique , et qui , au con- traire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit, conformément à la tradition, des souvenirs de vieil- lard, tantôt d'une prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges altérations.
Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans l'évangile de Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas de la vie de Jésus c[ui dif- fère considérablement de celui des synoptiques. De l'auhe, il m-et dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les Logia rapportés par les synop- tiques. Sous ce second rapport, la différence est telle qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues du ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'évangile de Jean montre sans cesse les préoccupa- tions de l'apologiste, les airièrc-pensées du sectaire,
\\\ ORIGINES DU CHRISTIANISME.
rintenlion de prouver une thèse et de convaincre des adversaires ^. Ce n'est pas par des tirades préten- tieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral , que Jésus a fondé son œuvre divine. Quand même Papias ne nous apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur langue originale, le naturel, rincffable vérité, le charme sans pareil des discours synoptiques, le tour profondément hébraïque^ de ces discours, les analogies qu'ils pré- sentent avec les sentences des docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la nature de la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de la gnose obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les discours de Jean, parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les discours de Jean d'admirables éclairs, des traits qui viennent vrai- ment de Jésus -. Mais le ton mystique de ces dis- cours ne répond en rien au caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se la figure d'après les synopti- ques. Un nouvel esprit a soufllé; la gnose est déjà
1. Voir, par exempts, chap. ix et xi. Remarquer surtout l'etTet étrange que font des passages comn.e Jean, xix, 33; xx, 31 ; xxi, 20-2:î, 2i-2o, quand on S3 rappelle l'absence de toute réllexion qui distingue les synoptiques.
t. Par exemple, iv, I et tuiv.; xv, M. et suiv. Plusieurs mois r.ippelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (xii, 46; XV, 20).
INTRODUCTION. xwi
commencée ; l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; l'espérance de la prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les aridités de la métaphy- sique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit de Jésus n'est pas là, et si le fils de Zébédée a vrai- ment tracé ces pages, il avait certes bien oublié en les écrivant le lac de Génésareth et les charmants en- tretiens qu'il avait entendus sur ses bords.
Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapportés par le quatrième évangile ne sont pas des pièces historiques, mais des compositions destinées à couvrir de l'autorité de Jésus certaines doctrines chères au rédacteur, c'est leur 'parfaite harmonie avec l'état intellectuel de l'Asie-Mineure au moment où elles furent écrites. L'Asie-Mineure était alors le théâtre d'un étrange mouvement de philosophie syncrétique ; tous les germes du gnoslicisme y exis- taient déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources étran- gères. Il se peut qu'après les crises de l'an 08 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de Jérusalem), le vieil apôtre, à l'âme ardente et mobile, désabusé de la croyance à une prochaine apparilion du l'ils de l'homme dans les nues, ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui, et dont plusieurs s'amalga- maient assez bien avec certaines doctrines chrétien- nes. En prêtant ces nouvelles idées à Jésus, il ne
wxii ORIGINES DU CHRISTIANISME.
fit que suivre un penchant bien naturel. Nos sou- venirs se transforment avec tout le reste; Tidéal d'une personne que nous avons connue change avec nous^. Considérant Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean ne pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il était arrivé à prendre pour la vérité.
S'il faut tout dire, nous ajouterons que probable- ment Jean lui-même eut en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutôt que par lui. On est parfois tenté de croire que des notes pré- cieuses, venant de l'apôtre, ont été employées par ses disciples dans un sens fort dilîérent de l'es- prit évangélique primitif. En effet, certaines parties du quatrième évangile ont été ajoutées après coup ; tel est le xxi* chapitre tout entier 2, où l'auteur semble s'être proposé de rendre hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de répondre aux objections qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de Jean lui-même (v. 21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de corrections •'.
11 est impossible, à chstance, d'avoir le mot de tous
1 . C'est ainsi que Napoléon devint un libéral dans les souvenir» de ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur retour, st- trouvèrent jetés au milieu de la société politique du temps.
2. Les versets xx, 30-31. forment évidemment l'ancienne con- clusion.
3. VI ^ '"• vu '^^
INTRODUCTION. xxxiii
ces problèmes singuliers, et sans doute bien des sur- prises nous seraient réservées, s'il nous était donné de pénétrer dans les secrets de cette mystérieuse école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît s'être complu aux voies obscures. Mais une expérience capitale est celle-ci. Toute personne qui se mettra à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée sur la valeur relative des évangiles , se laissant uni- quement guider par le sentiment du sujet , sera ramenée dans une foule de cas à préférer la nar- ration de Jean à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jésus en particulier ne s'expli- quent que par Jean ; une foule de traits de la Pas- sion, inintelligibles dans les synoptiques^, reprennent dans le récit du quatrième évangile la vraisemblance et la possibilité. Tout au contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de Jésus qui ait un sens en tenant compte des discours que Jean prête à Jésus. Cette façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse, cette perpétuelle argumen- tation, cette mise en scène sans naïveté, ces longs raisonnements à la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le ton est si sow-
o*-
1. Par exemple, ce qui concerne l'annonce delà trahison do Judas.
c
XXXIV ORIGINES DU CHRISTIANISME.
vent faux et inégal*, ne seraient pas soufferts par un homme de goût à côté des délicieuses sentences des synoptiques. Ce sont ici, évidemment, des pièces ^ar- tificielles 2, qui nous représentent les prédications de Jésus, comme les dialogues de Platon nous rendent les entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un musicien im])rovisant pour son compte sur un thème donné. Le thème peut n'être pas sans quelque authenticité ; mais dans l'exécution, la fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le procédé factice, la rhétorique, l'apprêt ^. Ajoutons que le vocabulaire de Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons. L'expression de H royaume de Dieu, » qui était si familière au maître ^. n'y figure qu'une seule fois ^. En revanche, le style des discours prêtés à Jésus par le quatrième évan- gile offre la plus complète analogie avec celui des épitres de saint Jean ; on voit qu'en écrivant les dis- cours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le
1. Voir, par exemple, 11, 25; m, 32-33, et les longues disputes des ch. VII, Mil, IX.
2. Souvent on sent que l'auteur cherche des prétextes pour pla- cer des discours (cli. m, v, viii, xiii et suiv.]-
3. Par exemple, chap. xvii.
4. Outre les synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint Paul, l'Apocalypse en font foi.
5. Jean, m, 3, 5.
INTRODUCTION. xwv
mouvement assez monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue mystique s'y déploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre idée (« monde, » « vérité, » « vie, » « lumière, » « ténè- bres, » etc.). Si Jésus avait jamais parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de tal- mudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs en aurait-il si bien gardé le secret? L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple qui présente la plus grande analogie avec le phéno- mène historique que nous venons d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et Platon, le premier répondant par sa rédaction lim- pide, transparente, impersonnelle, aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualité l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer l'ensei- gnement socratique, faut-il suivre les «Dialogues» de Platon ou les (( Entretiens » de Xénophon ? Aucun doute à cet égard n'est possible ; tout le monde s'est atta- ché aux «Entretiens» et non aux « Dialogues.» Plalon cependant n'apprend-il non sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les « Dialogues? » Qui oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complète, et la dilïérence est en faveur du quatrième évangile.
xwvi ORIGINES DU CHRISTIANISME.
C'est l'auteur de cet évangile, en elTet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout en prêtant à son maître des discours fictifs, connaissait sur sa vie des choses capitales que Xénophoni.:;norât toulàfait. Sans nous prononcer sur la question matérielle de savoir quelle main a tracé le quatrième évangile, et tout en inclinant à croire que les discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée, nous admettons donc que c'est bien là '< l'Evangile selon Jean, » dans le même sens que le premier et le deuxième évangile sont bien les Evangiles « selon Matthieu d et u selon , Marc. » Le canevas liistoriquc du quatrième évan- gile est la vie de Jésus telle qu'on la savait dans l'école de Jean; c'est le récit qu'Aristion et Pres- byferos Joannes firent à Papias sans lui dire qu'il était écrit, ou plutôt n'attachant aucune importance à cette particularité. J'ajoute que, dans mon opi- nion, cette école savait mieux les circonstances exté- rieures de la vie du fondateur que le groupe dont les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques. Elle avait, notamment sur les séjours de Jésus à Jérusalem, des données que les autres ne possé- daient pas. Les affiliés de l'école traitaient Marc de biographe médiocre, et avaient iinaginé un système pour expliquer ses lacunes i. Certains passages de
1 . Papias, loc. cil.
INTRODUCTION. xxxvii
J.Lic, OÙ il y a comme un écho des traditions johan- niquesS prouvent du reste que ces traditions n'élaient pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de tout à fait inconnu.
Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence à tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. En somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles canoniques. Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont à peu près des auteurs à qui on les attribue; mais leur valeur historique est for! diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors ligne pour les discours; là sont \esLogia,\es notes mêmes prises sur le souvenir vif et net de l'enseigne- ment de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles, les détache du contexte et les rend pour le
1. Ainsi, le pardon de la femme péclieresse, la connaissance (lu'a Luc de la famille de Bélhanie, son type du caractère de iMarlhe répondant au Jiw/ei de J(-an (\ii, :2), le liait, de la femme qui e.-suya les pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion ob.-cure des voyages de Jésus à Jéru>alem, l'idée qu'il a comparu à la Passion de\ant tryis autorilés, ro[>inion où est l'aulcnr que quel- ques disciples assistaient au crucifiement, la connaissance qu'il a du rôle d'Anne à côté ue Caïplie, rai)parition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, \ii, 28- 2i)].
\x\viii ORIGINES DU CHRISTI AiNISME.
critique facilement reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de faire avec l'histoire évangélique une composition régulière, possède à cet égard une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se décèlent pour ainsi dire d'elles-mêmes ; dès qu'on les touche dans ce chaos de traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer; elles se traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes se placer dans le récit, où elles gardent un relief sans pareil. Les parties narratives groupées dans le premier évangile autour de ce noyau piimitif n'ont pas la même autorité, il s'y trouve beaucoup de légendes d'un contour assez mou, sorties de la piété de ia deuxième génération chrétienne ^ . L'évangile de Marc est bien plus ferme , plus précis , moins chargé de fables tai-divement insérées. C'est celui des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, !e plus original, celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments postérieurs. Les détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter certains mots de Jésus en syro-chaidaïque 2. 11
1 . Ch. I et II surtout. Voir aussi xxvii, 3 etsuiv.; 19, 60, en com- parant Marc.
2. V, 41; VII, 34; xv, 3i. Matthieu n'offre celle particularité qu'une fois (xxvii, 46) .
INTRODUCTION. xxxix
est plein d'observations minutieuses venant sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à ce que ce témoin oculaire , qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé de très- près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre Pierre lui-même, comme le veut Papias.
Quant à l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus faible. C'est un document de se- conde main. La narration y est plus mûrie. Les mots de Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques sentences sont poussées à l'excès et faussées ^. Écri- vant hors de la Palestine, et certainement après le siège de Jérusalem 2, l'auteur indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques ; il a une fausse idée du temple, qu'il se représente comme un oratoire, où l'on va faire ses dévotions^; il émousse les détails pour tâcher d'amener une con- cordance entre les différents récits^; il adoucit les passages qui étaient devenus embarrassants au point de vue d'une idée plus exaltée de la divinité de
1. XIV, 26. Les règles de l'apostolat (ch. x) y ont un caractère particulier d'exaltation.
2. XIX, 41,43-44; xxi, 9, 20; xxiii, 29. ;5. M, 37; xvni, 10 et siiiv.; xxiv, 33. 4. l'ar exemple, iv, 16.
XL ORIGINES DU CHRISTIANISME.
Jésus ^ ; il exagère le merveilleux ^ ; il commet des erreurs de chronologie ^ ; il ignore totalement l'hébreu'^, ne cite aucune parole de Jésus en cette langue, nomme toutes les localités par leur nom grec. On sent l'écrivain qui compile, l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais qui travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil biographique de Marc et les Logia de Matthieu. Mais il les traite avec beau- coup de liberté; tantôt il fond ensemble deux anec- dotes ou deux paraboles pour en faire une "; tan- tôt il en décompose une pour en faire deux ^. Il interprète les documents selon son sens particulier; il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire certaines choses de ses goûts et de ses tendances particulières : c'est un dévot très-exact ^ ; il tient à ce que Jésus ait accompli tous
1. III, 23. Il omet Matth., xxiv, 36.
2. IV, li; XXII, 43, 44,
3. Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias,, Theudas.
4. Comp. Luc, 1, 31, à Mattli., i, 21. " 0. Par exemple, xix, 12-27.
6. Ainsi, le repas de Bélhanie lui donne deux récits (vu, 36- 48, et X, 38-42.
7. XXIII, 56.
INTRODUCTION. xli
les rites juifs ^ ; il est démocrate et ébionite exalté, c'est-à-dii-e très-opposé à la propriété et persuadé que la revanche des pauvres va venir 2; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles^; il modifie souvent les anciennes traditions pour leur don- ner ce tour^. 11 admet dans ses premières pages des légendes sur l'enfance de Jésus, racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procédés de convention qui forment le trait essentiel des évan- giles apocryphes. Enfin, il a dans le récit des der- niers temps de Jésus quelques circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus d'une délicieuse beauté % qui ne se trouvent pas dans les récits plus authentiques, et où l'on sent le travail de
1. II, 21, 22, 39, il, 42. C'est un liMÏt ébionito. Cf. PliUoso- phu/jiena„ VII, vi, 34.
2. La parabole du riclio, et de Lazare, Comp. vi, 20 et suiv.; 2i et suiv. ; xii, 13 et suiv ; xvi entier; xxii, 33. Comp. AcleSj u, 44-45; V, '1 et suiv.
3. La femme qui oint les pieds, Zaciiée, le bon larron, la para- bole du pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.
4. Par exemple, Marie de Bélhmie devient poui- lui une péche- resse qui se convertit.
5. Jésus phîurantsur Jérusalem, la sueur de sang, la ronconire des saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jérusalem (xxiii, 28-2'J) ne [)cut guère avoir été conçu qu'après le siéire do l'an 70.
xui ORIGINES DU CHRISTIANISME.
la légende. Luc les empruntait probablement à un recueil plus récent, oii l'on visait surtout à exciter des sentiments de piété.
Une grande réserve était naturellement commandée en présence d'un document de cette nature. 11 eût été aussi peu critique de le négliger que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des originaux que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste qu'un biographe de Jésus, un « harmoniste,» un correc- teur à la manière de Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier siècle, un artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a puisés aux sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur avec un bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas les deux autres synoptiques. Son évangile est celui dont la lecture a le plus de charme ; car à l'incomparable beauté du fond commun, il ajoute une part d'artifice et de composition qui augmente singulièrement l'elfet du portrait, sans nuire gravement à sa vérité.
En somme, on peut dire que la rédaction synop- tique a traversé trois degrés : 1" l'état documentaire original ("Xoyia de Matthieu, Iv/di^xa -h r^^ayU^xa de Mai'c). premières rédactions qui n'existent plus; 2° l'état de simple mélange, où les documents ori- ginaux sont amalgamés sans aucun effort de compo-
INTRODUCTION. xuii
sition, sans qu'on voie percer aucune vue personnelle de la part des auteurs ( évangiles actuels de Mat- thieu et de Marc); 3" l'état de combinaison ou de rédaction voulue et réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier les différentes versions (évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une composition d'un autre ordre et tout à fait à part.
On remarquera que je n'ai fait nul usage des évan- giles apocryphes. Ces compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles amplifications, ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les lambeaux conservés par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui existè- rent autrefois parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme l'Évangile selon les Hé- l)reux, l'Évangile selon les Égyptiens, les Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux pre- miers sont surtout importants en ce (ju'ils étaient rédigés en araméen comme les Logia de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une variété de l'évan- gile de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des Ébioiùm, c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée qui gardèrent l'usage du syro-chaldaïque,
xLiv ORIGINES DU CHRISTIANISME.
et qui paraissent à quelques égards avoir continué la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état où ils nous sont arrivés, ces évangiles sont infé- rieurs, pour l'autorité critique, à la rédaction de l'évangile de Matthieu que nous possédons.
On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à la façon de Suétone, ni des légendes fictives à la manière de Philostrate; ce sont des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des légendes de Saints, des Vies de Plo- tin. de Proclus, d'Isidore, et autres écrits du même genre, où la vérité historique et l'intention de pré- senter des modèles de vertu se combinent à des degrés divers. L'inexactitude, (jui est un des traits de toutes les compositions populaires, s'y fait parti- culièrement sentir. Supposons qu'il y a dix ou douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'em- pire se fussent mis chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. 11 est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs . de fortes discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Mareiigo ; «l'autre écrirait sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la plus haute importance. Mais une chose résul-
liNTRODUCTION. XLV
ferait certainement avec un haut degré de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'im- pression qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie l'excellence du maître, ses miracles, son enseigne- ment, les évangélistes montrent une entière indif- férence pour tout ce qui n'est pas l'esprit même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les personnes étaient regardées comme insignifiantes ; car, autant on prêtait à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, autant on était loin d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule chose : ne rien omettre de ce qu'ils sa- vaient *.
Sans contredit, une part d'idées préconçues dut se mêler à de tels souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont inventés pour faire ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. Cette physionomie elle-même subissait chaque jour des alté- rations. Jésus serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le rôle qu'il joua, il n'avait été
I. Voir lo passage précilô de Papias.
xi.vi ORIGINES DU CHRISTIANISME.
bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était éclose avant que la génération de ses compagnons d'armes fût éteinte ; celle de saint François d'Assise commença de son vivant. Un rapide travail de méta- morphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente années qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus pariait ; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues pour prouver qu'en lui les prophéties envi- sagées comme messianiques avaient eu leur accom- plissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas nier l'importance, ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une série de pro- phéties exactement libellées que le Messie dût ac- complir. Plusieurs des allusions messianiques re- levées par les évangélistes sont si subtiles , si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela répondît à une doctrine généralement admise. Tan- tôt l'on raisonna ainsi : « Le Messie doit faire telle chose ; or Jésus est le Messie ; donc Jésus a fait telle chose. » Tantôt l'on raisonna à l'inverse : « Telle chose est arrivée à Jésus ; or Jésus est le Messie ; donc telle chose devait arriver au Mes-
INTRODUCTION. xi.vii
sie^. ') Les explications trop simples sont toujours fausses quand il s'agit d'analyser le tissu de ces pro- fondes créations du sentiment populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur richesse et leur infinie variété.
A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels docu- ments, pour ne donner que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes générales. Dans pres- que toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien moins légendaires que celles-ci, le détail prête à des doutes infinis. Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare que les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand ou n'en a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire que parmi les anec- dotes, les discours, les mots célèbres rapportés par les historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste toujours présent pour noter les gestes, les allures, les senti- ments des acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé tel ou tel fait contem- porain; on n'y réussira pas. Deux récits d'un même événement faits par des témoins oculaires diffèrent
1. Voir, par oxciiiple, Jean, \ix, 23-24.
KLvm ORIGINES DU CHRISTIANISME.
essentiellement. Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits et se borner à l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes, je crois bien c{ue, si l'on excepte certains axiomes courts et presque mnémoniques , aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel ; à peine nos procès verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets volontiers que cet admirable récit de la Passion renferme une foule d'à peu près. Ferait -on ce- pendant l'histoire de Jésus en omettant ces pré- dications qui nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses discours, et en se bornant à dire avec Josèphe et Tacite (^ (ju'il fut mis h mort par l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres? » Ce serait là, selon moi, un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant les détails que nous fournissent les textes. Ces détails ne sont pas vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; ils sont plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une idée.
Je prie les personnes qui trouveront que j'ai ac- cordé une confiance exagérée à des récits en grande partie légendaires, de tenir compte de l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie d'Alexandre, si on se bornait à ce qui est matérielle-
INTRODUCTION. xiix
ment certain? Les traditions même en partie erronées renferment une portion de vérité que l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproclié à M. Sprenger d'avoir, en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des liadith ou traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent prêté textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues que par cette source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas u-i caractère historique supérieur à celui des discours et des récits qui composent les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à l'an lûO de l'hégire. Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux siècles qui ont précédé et suivi immédiatement la naissance du chris- tianisme, on ne se fera aucun scrupule de prêter à lli!- lel, à Schammaï, à Gamaliel , les maximes que leur attribuent la Mischna et la Gemara, bien que ces grandes compilations aient été rédigées plusieurs centaines d'années après les docteurs dont il s'agit. Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit consister à reproduire sans interpré- tation les documents qui nous sont parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas loisible. Les quatre principaux documents sont en fla- grante contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ail- leurs les rectifie quelquefois. Il faut choisir. Prétendre ([u'un événement ne peut pas s'être passé de deux
L ORIGIAES DL CHRISTIANISME.
manières à la fois, ni d'une façon impossible, n'est pas imposer à l'histoire une philosophie a priori. De ce qu'on possède plusieurs versions dilTérentes d'un même fait, de ce que la crédulité a mêlé à toutes ces versions des circonstances fabuleuses . l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux ; mais il doit en pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder par induction. 11 est surtout une classe de récits à propos desquels ce principe trouve une ap- plication nécessaire, ce sont les récits surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les réduire à des légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la théorie; c'est partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont les vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des conditions scienti- fiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois démentie nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays où l'on y croit, devant des personnes disposées à y croire. Aucun miracle ne r s'est produit devant une réunion d'hommes capables ' de constater le caractère miraculeux d'un fait. INi les personnes du peuple, ni les gens du monde ne sont compétents pour cela, il y faut de grandes précau- tions et une longue habitude des recherches scienti- fiques. De nos jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers prestiges ou de
INTRODUCTION. u
puériles illusions? Des faits merveilleux attestes par des petites villes tout entières sont devenus, grâce à une enquête plus sévère, des faits condamna- bles^. S'il est avéré qu'aucun miracle contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les critiquer en détail, leur part d'illusion?
Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philo- sophie, c'est au nom d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de l'histoire. Nous ne disons pas : « Le miracle est impossible;» nous di- / sons : « Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté.» i Que demain un thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort; que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de physiciens, de chimistes, de per- sonnes exercées à 1^ critique historique, serait nom- mée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assu- rerait que la mort est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience, l'èglerait loiil le sys- tème de précautions nécessaire pour ne laisser prise
1. Voir i;i (Gazelle des Tribunaux, 10 sopi. ci II nov. l8ol ; 28 mai 1857.
LU ORIGIINES DU CHRISTIAINISME.
à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la ré- surrection s'opérait , une probabilité presque égale à la certitude serait acquise. Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de difficile, le thaumaturge serait invité à reproduire son acte merveilleux dans d'autres cir- constances, sur d'autres cadavres, dans un autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses seraient prouvées: la première, c'est qu'il ar- rive dans le monde des faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là ; que toujours jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les grands événements et les grands hommes quelque chose de divin, crée après coup les légendes merveil- leuses ? Jusqu'à nouvel ordre, nous maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un récit surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il im- plique toujours crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est de l'interpréter et de rechercher
I]\TRODUCTION. un
({Lielle part de vérité, quelle part d'erreur il peut receler.
Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de lumières, la vue des lieux où se sont passés les événements. La mission scientifique ayant pour objet l'exploration de l'an- cienne Phénicie, que j'ai dirigée en 1860 et 1861 ^ m'amena à résider sur les frontières de la Galilée et à y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les sens la province évangélique; j'ai visité Jérusalem, Hébron et la Samarie ; presque aucune localité importante de l'histoire de Jésus ne m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, semble flotter dans les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité qui m' étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui servit de cadre furent pour moi comme une révélation. J'eus devant les yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible encore, et désormais, à travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait, qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure hu- maine vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû
I. Le livre où seront contenus les n'sultats do cette mission est sous presse.
Liv ORIGINES DU CHRISTIANISME.
monter à Ghazir, dans le Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. Quand mie cruelle épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus à rédiger que quelques pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout entier fort près des lieux mêmes où Jésus naquit et se développa. Depuis mon retour, j'ai travaillé sans cesse à vérifier et à contrôler dans le détail l'ébauche que j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite, avec cinq ou six volumes autour de moi.
Plusieurs regretteront peut-être le tour biogra- phique qu'a ainsi pris mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une histoire des origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'au- raient eu presque aucune part. Jésus eîit à peine été nommé; on se fût surtout attaché à montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom germè- rent et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est pas un simple jeu d'abstrac- tions, que les hommes y sont plus que les doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et la rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le parsisme, l'hellénisme, le judaïsme au- raient pu se combiner sous toutes les formes ; les doc-
INTRODUCTION. lv
trines de la résurrection et du Verbe auraient pu se développer durant des siècles sans produire ce fait fécond, unique, grandiose, qui s'appelle le christia- nisme. Ce fait est l'œuvre de Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jésus, de saint Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du chris- tianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent à notre sujet qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels ne peuvent natu- rellement avoir été sans lien avec ce qui les a pré- cédés.
Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part de divination et de conjec- ture doit être permise. Une grande vie est uu tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglo- mération de petits faits. 11 faut qu'un sentiment pro- fond embrasse l'ensemble et en fasse l'unité. La rai- son d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact exquis d'un Gœtlie trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle des créations de l'art est de for- mer un système vivant dont toutes les parties s'ap- pellent et se commandent. Dans les histoires du genre de celle-ci, le grand signe qu'on lient le vrai est d'avoir réussi à combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique, vraisemblable, oii rien ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la marche
i.vi ORIGINES DU CHRISTIANISME.
des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent être à chaque instant consultées ; car ce qu'il s'agit de retrouver ici, ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à contrôler, c'est l'àmc même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général, la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la narration clas- sique doit avertir de prendre garde ; car le fait qu'il s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si on ne réussit pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement on n'est pas arrivé à le bien voir. Suppo- sons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, arti- ficiel; que faudrait-il en conclure? Une seule chose : c'est que les textes ont besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les solliciter doucement jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on sur alors d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait pas du moins la caricature : on aurait l'esprit général de l'œuvre, une des façons dont elle a pu exister.
Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour guide dans l'agencement général du récit. La lecture des évangiles suffirait
INTRODUCTION. lvk
pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas été guidés par des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous l'apprend expressément^. Les expressions : « En ce temps-là... après cela.. . alors. . . et il arriva que. . ., » etc., sont de simples transitions destinées à rattacher les uns aux autres les différents récits. Laisser tous les renseigne- ments fournis par les évangiles dans le désordre où la tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire l'histoire de Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme célèbre en donnant pêle-mêle les lettres et les anec- dotes de sa jeunesse, de sa vieillesse, de son âge mur. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus complet les pièces des différentes époques de la vie de Mahomet, a livré son secret à une critique ingénieuse ; on a découvert d'une manièi'e à peu près certaine l'ordre chronologique où ces pièces ont été composées. Un tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Evangile, la vie publique de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d'événements c|ue la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être taxée de subtilité gratuite. 11 n'y a pas
i. Loc. cil.
i.viii ORIGINES DU CHRISTIANISME.
grand abus d'hypothèse à supposer qu'un fondateur rehgieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui sont déjà en circulation de son temps et aux praliques qui ont de la vogue; que, phis mùr et entré en pleine possession de sa pensée, il se com- plaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, éloigné de toule controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu à peu, s'anime de- vant l'opposition, finit par les polémiques et les fortes invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement dans le Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les synoptiques suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on trouvera dans la distribution des discouis une gra- dation fort analogue à celle que nous venons d'indi- quer. On observera, d'ailleurs, la réserve des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir dans les divisions adop- tées à cet égard que les coupes indispensables <à l'ex- position méthodique d'une pensée profonde et com- pliquée.
Si l'amour d'un sujet peut servir à en donnei- Tin- telligence, on reconnciîtra aussi, j'espère, que celte condition ne m'a pas manqué. Pour faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y
INTKODUCTION.
<)i
avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre i)ar (|u elle a charmé et satisfait la conscience humaine) ; en second lieu, de n'y plus croire d'une manière absolue ; car la foi absolue est incompatible avec l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'atlacher à aucune des formes qui captivent l'ado- ]-alion des hommes, on ne renonce pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune appa- l'ilion passagère n'épuise la divinité; Dieu s'était ré- vélé avant Jésus, Dieu se révélera après lui. Profon- dément inégales et d'autant plus divines qu'elles sont })lus grandes, plus spontanées, les manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine sont toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appar- tenir uniquement à ceux qui se chsent ses disciples. 11 est l'honneur commun de ce qui porte un cœur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être relégué hors de l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire entière est incompréhen- sible sans lui.
VIE
DE JESUS
CHAPITRE PREMIER.
PLACE DE JÉSUS DANS l'hiSTOIP.E DU MONDE.
L'événement capital de l'hisloire du monde est la révolution par laquelle les plus nobles portions de l'humanité ont passé des anciennes religions , comprises sous le nom vague de paganisme, à une religion fondée sur l'unité divine, la trinilé, l'in- carnation du Mis de Dieu. Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire. Ea religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans à se former. Mais l'origine de la l'évolution dont il s'agit est un fait qui eut lieu sous les règnes d'Au-
2 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
guste et de Tibère. Alors vécut une personne supé- rieure qui. par son initiative hardie et par l'amour qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de départ de la foi future de l'humanité.
L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la réalité, et pour lui quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers d'années, s'égara de la manière la plus étrange. Chez beaucoup de races, il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossière où nous la trou- vons encore dans certaines parties de l'Océanie. Chez quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scènes de boucherie qui forment je carac- tère de l'ancienne religion du Mexique. Chez d'au- tres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme, c'est-à-dire à l'adoration d'un objet matériel, auquel on attribuait des pouvoirs surnaturels. Comme l'in- stinct de Tamour, qui par moments élève l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois en perversion et en férocité ; ainsi cette divine faculté de la religion put longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce humaine, une cause d'erreurs et de crimes que les sages de- vaient chercher à supprimer.
Les brillantes civilisations qui se développèrent dès
VIE DE JÉSUS. :{
une antiquité fort reculée en Chine, en Babylonie, en Egypte, firent faire à la religion certains progrès. T>a Chine arriva de très-bonne heure à une sorte de bon sens médiocre, qui lui interdit les grands égarements. Elle ne connut ni les avantages, ni les abus du génie religieux. En tout cas, elle n'eut par ce côté aucune influence sur la direction du grand courant de l'hu- manité. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité étrange; ces religions restèrent, jusqu'à leur extinc- tion au IV® et au v' siècle de notre ère. des écoles d'immoralité, où quelquefois se faisaient jour, par une sorte d'intuition poétique, de pénétrantes échap- pées sur le monde divin. L'Egypte, à travers une sorte de fétichisme apparent, put avoir de bonne heure des dogmes métaphysiques et un symbo- lisme relevé. Mais sans doute ces interprétations d'une théologie raffinée n'étaient pas primitives. Ja- mais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé à la revêtir de symboles : c'est le plus souvent à la suite de longues réflexions, et par l'impossibilité où est l'esprit humain de se résigner à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles images mys- tiques dont le sens est pei'du. Co n'est pas de l'Egypte, d'ailleurs, qu'est venue la fui de rhunianilé. Les élé- ments qui, dans la religion d'un chrétien, viennent, à
i ORIGINKS DU CHRISTIANISME.
travers mille transformations, d'Egypte et de Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de consé- quence, ou des scories telles que les cultes les plus épurés en retiennent toujours. Le grand défaut des religions dont nous parlons était leur caractère essen- tiellement superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le monde, ce furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pensée morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme sécu- laire et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque tout exercice à la liberté des individus.
La poésie de l'àme, la foi. la liberté, l'honnêteté, le dévouement, apparaissent dans le inonde avec les deux grandes races qui, en un sens, ont fait l'humanité, je veux dire la race indo-européenne et la race sémitique. Les premières intuitions reli- gieuses de la race indo-européenne furent essentiel- lement naturalistes. Mais c'était un naturalisme pro- fond et moral, un embrasscment amoureux de la nature par l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique, de ce qu'un Sliak- speare, de ce qu'un Gœthe devaient exprimer plus lard. Ce n'était ni de la religion, ni de la morale réfléchies ; c'était de la mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était par-dessus tout du sérieux,
VIE UE JÉSUS. 5
c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la religion. La foi de riiumanité cependant ne pou- vait venir de là , parce que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se détacher du polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien clair. Le brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce au privilège étonnant de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme exclusivement nationale et sans por- tée universelle. Les tentatives grecques de réforme, l'orphisme, les mystères, ne suffu'ent pas pour donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à se faire une religion dogmatique, presque monothéiste et savamment organisée ; mais il est fort possible que cette organisation même fut une imitation ou un em- prunt. Kn tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses frontières le drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam. ;
C'est la race sémitique^ qui a la gloire d'avoir fait la
religion de l'humanité. Bien au delà des conlins de
' l'histoire, sous sa tente restée pure des désordres
I. .le ra|)pi'llo que ce inni do^i-iu^ simpliMiionl ici Us inniiilcs qui parlent ou ont parle une des l:ms;iii>s ini'oii appelle semiluines. Une telle désiiinalion esl lou! à fait dérecUieuse: mais c'est un «le
6 ORIGINES. DU CHRISTIANISME.
d'un monde déjà corrompu, le patriarche bédouin préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes voluptueux de la Syrie, une grande sim- plicité de rituel, l'absence complète de temples, l'idole réduite à d'insignifiants Iheraphini, voilà sa su- périorité, i'ntre toutes les tribus des Sémites nomades, celle des Beni-Israël était marquée déjà pour d'im- menses destinées. D'antiques rapports avec l'Egypte, d'où résultèrent peut-être quelques emprunts pure- ment matériels, ne firent qu'augmenter leur répul- sion pour l'idolâtrie. Lue « Loi » ou Thora, très- anciennement écrite sur des tables de métal, et qu'ils rapportaient à leur grand libérateur Moïse, était déjà le code du monothéisme et renfermait, comparée aux institutions d'Egypte et de Chaldée, de puissants germes d'égalité sociale et de moralité. Un coffre ou arche portative, ayant des deux côtés des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur maté- riel religieux ; là étaient réunis les objets saci'és de la nation, ses reliques, ses souvenirs, le « livre » enfin ^, journal toujours ouvert de la tribu, mais où l'on écrivait très-discrètement. La famille chargée de
o^
ces mots, comme «architecfuro gofliique, >' «cliiffres arabes, « qu'il faut conserver pour s'entendre, même après qu'on a démontré l'erreur ([u'ils impliquent. 1. I Sam., X, Xô.
VIE DE JÉSUS.
tenir les leviers et de veiller sur ces archives porta- tives, étant près du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De là cependant ne vint pas l'institution qui décida de l'avenir; le prêtre hébreu ne diffère pas beaucoup des autres prêtres de l'an- tiquité. Le caractère qui distingue essentiellement 1-sraël entre les peuples théocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours été subordonné à l'inspira- tion individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu nomade avait son nabi ou prophète, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour la solution des ques- tions obscures qui supposaient un haut degré de clair- voyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou écoles, eurent une grande supériorité. Défenseurs de l'ancien esprit démocratique, ennemis des riches, opposés à-toute organisation politique et à ce qui eût engagé Israël dans les voies des autres nations, ils furent les vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif. De bonne heure, ils annoncèrent des espérances illimitées, et quand le peuple, en partie victime de leurs conseils impolitiques, eut été écrasé par la puissance assyrienne, ils proclamèrent ((u'un règne sans bornes lui était réservé, qu'un jourJérusalem serait la capitale du monde entier et que le genre humain se ferait juif. Jérusalem et son temple leur apparurent comme une ville placée sur le sommet d'une mon-
8 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
tagne, vers laquelle tous les peuples devaient accou- rir, comme un oracle d'où la loi universelle devait sortir, comme le centre d'un règne idéal , où le genre humain , pacifié par Israël , retrouverait les joies de l'Eden *.
Des accents inconnus se font déjà entendre pour exalter le martyre et célébrer la puissance de « l'homme de douleur. » A propos de quelqu'un de ces sublimes patients qui . comme Jérémie , teignaient de leur sang les rues de Jérusalem, un inspiré fit un can- tique sur les souffj-ances et le triomphe du « Servi- teur de Dieu , » où toute la force prophétique du génie d'Israël sembla concentrée-. « 11 s'élevait comme un faible arbuste , comme un rejeton qui monte d'un sol aride ; il n'avait ni gi'àce ni beauté. Accablé d'opprobres, délaissé des hommes, tous dé- tournaient de lui la face ; couvert d'ignominie , il comptait pour un néant. C'est qu'il s'est chargé de nos soulïrances ; c'est qu'il a pris sur lui nos douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu, touché de sa main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquités qui l'ont broyé ; le châtiment
1. Isaïe. Il, 1-4, et surtout les chapitres xl et suiv., lx et suiv.; Miellée, iv, I et suiv. 11 faut se rappeler que la seconde [)ar- tie du livre d'Isaïe, à partir du chapitre xl. n'est pas d'Isaïe.
2. Is., LU. -13 et suiv., et lui entier.
VIE DE JESUS. 9
qui nous a valu le pardon a pesé sur lui, et ses meur- trissures ont été notre guérison. Nous étions comme un troupeau errant, chacun s'était égaré, et Jéhovah a déchargé sur lui l'iniquité de tous. Ecrasé, humi- lié, il n'a pas ouvert la bouche; il s'est laissé mener comme un agneau à l'immolation ; comme une brebis silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son tombeau passe pour celui d'un mé- chant, sa mort pour celle d'un impie. Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra naître une postérité nombreuse, et les intérêts de Jéhovah prospéreront dans sa main. »
De profondes modifications s'opérèrent en même temps dans la Thora. De nouveaux textes, prétendant représenter la vraie loi de Moïse, tels que le Deuté- ronome, se produisirent et inaugurèrent en réalité un esprit fort dilTérent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le trait dominant de cet es- prit. Des croyants forcenés provoquent sans cesse des violences contre tout ce qui s'écarte du culte de Jéhovah ; un code de sang . ('dictant la peine de mort pour des délits religieux , réussit à s'éta- blir. La piété amène presque toujours de singu- lières oppositions de véhémence et de douceur. Ce zèle, inconnu à la grossière sim])licité du temps des Juges, inspire des tons de prédication énuie et d'onc-
m ORIGINES DU CHUISTIANISME.
tion tendre que le monde n'avait pas entendus jus- que-là. Une forte tendance vers les (juestions sociales se fait déjà sentir; des utopies, des rêves de société parfaite prennent place dans le code. Mélange de mo- rale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions primitives et de rafTinements pieux comme ceux (jui remplissaient Pâme d'un l''zéchias, d'nn Josias, d'un Jérémie, le Penlaleuque se fixe ainsi dans la forme où nous le voyons, et devient pour des siècles la règle absolue de l'esprit national.
Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple juif se déroule avec un entraînement irrésistible. Les grands empires qui se succèdent dans l'Asie occi- dentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume terrestre, le jettent dans les rêves religieux avec une sorte de passion sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indépendance politique, il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer libre- ment son culte et suivre ses usages. Israël n'aura plus désormais d'autre direction que celle de ses en- thousiastes religieux, d'autres ennemis que ceux de l'unité divine, d'autre patrie que sa Loi.
Et cette Loi. il faut bien le remarquer, était toute sociale et morale. C'était l'œuvre d'hommes pénétrés d'un haut idéal de la vie présente et croyant avoir trouvé les meilleurs moyens pour le réalise)-. La C(;n-
VIE DE JÉSUS. 11
viction de tous est que la Thova bien observée ne peut manquer de donner la parfaite félicite. Cette Tliom n'a rien de commun avec les « Lois » grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant guère que du droit abstrait, entrent peu dans les questions de bon- heur et de moralité privés. On sent d'avance cjue les résultats qui en sortiront seront d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'œuvre à laquelle ce peuple ^travaille est un royaume de Dieu, non une république civile, une institution universelle, non une nationalité ou une patrie.
A travers de nombreuses défaillances, Israël sou- tint admirablement cette vocation. Une succession d'hommes pieux, Esclras, Néhémie, Onias, les Mac- chabées , dévorés du zèle de la Loi , se succèdent pour la défense des antiques institutions. L'idée qu'Israël est un peuple de Saints, une tribu choisie de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend des racines de plus en plus inébranlables. Une immense attente remplit les âmes. Toute l'antiquité indo-eu- ropéenne avait placé le paradis à l'origine; tous ses poi'tcs avaient pleuré un âge d'or évanoui. Israël mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle poésie des âmes religieuses, les Psaumes, écloscnt de ce piéiisme exalté , avec leur divine et mé- lancoli(iue harmonie. Israël devient vraiment et par
12 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions païennes se réduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie, à un charlatanisme officiel, en Egypte et en Syrie, à une grossière idolâ- trie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce que les martyrs chrétiens ont fait dans les premiers siècles de notre ère, ce que les victimes de l'ortho- doxie persécutrice ont fait dans le sein môme du christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant les deux siècles qui précèdent l'ère chrétienne. Ils furent une vivante protestation contre la super- stition et le matérialisme religieux. Un mouvement d'idées extraordinaire, aboutissant aux résultats les plus opposés, faisait d'eux à cette époque le peuple le plus frappant et le plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la Méditerranée et l'usage de la langue grecque, c[u'ils adoptèrent hors de la Palestine, préparèrent les voies à une propa- gande dont les sociétés anciennes, coupées en petites nationalités, n'avaient encore offert aucun exemple.
Jusqu'au temps des Macchabées, le judaïsme, malgré sa persistance à annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain , avait eu le caractère de tous les autres cultes de l'antiquité : c'était un culte de famille et de tribu. L'Israélite pensait bien que son culte était le meilleur, et parlait avec mépris des dieux
VIE DE JÉSUS. 13
étrangers. Mais il croyait aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite que pour lui seul. On embrassait le rulte de Jéhovah quand on entrait dans la famille juive '^ ; voilà tout. Aucun Israélite ne songeait à convertir l'étranger à un culte qui~ était le pa- trimoine des fils d'Abraham. Le développement de l'esprit piétiste , depuis Esdras et Néhémie , amena une conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint la vraie religion d'une manière absolue; on accorda à qui voulut le droit d'y en- trer 2 ; bientôt ce fut une œuvre pie d'y amener le plus de monde possible ^. Sans doute, le sentiment délicat qui éleva Jean -Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines idées de races n'existait pas encore; par une étrange contradiction, ces con- vertis (prosélytes) étaient peu considérés et traités avec dédain ^. \Kais l'idée d'une religion exclu- sive, l'idée qu'il y a quekiue chose au monde de supérieur à la patrie, au sang, aux lois, l'idée qui
1. Rulh, I, 16.
2. Esther, ix, 27.
.3. Matth., xxiii, 15; Josèpho, \'il(h 23 ; H. ,/. , II, wii, 10: VII, m, 3; .1»/., XX, H, i; Horat., Sat. I, i\, 113; Juv., mv, 00 ot suiv.; Tacite, A/ui., II, 80; llist., V, j ; Dion Cassius, XXXVII, 17.
4. Mischiia, Schebiil, x, *J; ïalinud de Bal)}lone, Xkldali, fol. 13 />, Jebamolh, 47 b ; KUIdiischin. 70 b; .Midrascii, .lalknl Ridli, fol. 16:5 (/.
U ORIGINES DU CHRISTIANISME.
fera les apôtres et les martyrs, était fondée. Une pro- fonde pitié pour les païens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est désormais le senti- ment de tout juif ^. Par un cycle de légendes, desti- nées à. fournir des modèles d'inébranlable fermeté (Daniel et ses compagnons; la mère des Macchabées et ses sept fils-, le roman de l'TTippodrome d'Alexan- drie-^), les guides du peuple cherchent surtout à in- culquer celte idée que la vertu consiste dans un attachement fanatique à des institutions religieuses déterminées.
Les persécutions d'Antiochus Epi|)1iane firent de cette idée' une passion, presque une frénésie. Ce fut quelque chose de très -analogue à ce qui se passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions et des rêves. La première apocalypse, le «Livre de Daniel,» parut. Ce fut comme une renaissance du prophélisme, mais sous une forme très -différente de l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destinées du monde.
1. Lettre apocryphe de Baruch, dans F.ibriciu>, Cad. pseud. V. T. II, 147 et suiv.
2. II* livre des Macchabées, ch. vu, et le De Maccahœis, attri- bué à Josèphe. Cf. Épître aux Hébreux, xi. 33 et suiv.
3. Iir livre (npocr. ) des Macchabées: Rufin, Suppl. ad Jos., Conlra Apioiiem, If. 3.
VIE DE JESUS. 15
].e Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espé- rances messianiques leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à la façon de David et do Salomon , un Cyrus tliéocrate et mosaïste ; ce fut un (c fils de l'homme » apparaissant dans la nue ^, un être surnaturel, revêtu de l'apparence humaine, chargé de juger le monde et de présider à l'âge d'or. Peut- être leSosiosch de la Perse, le grand prophète avenir, chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il quelques traits à ce nouvel idéal -. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout cas, une influence décisive sur l'événement religieux qui allait trans- former le monde. Il fournit la mise en scène et les termes techniques du nouveau messianisme , et on peut lui appliquer ce que Jésus disait de -Jean-Bap- tiste : Jusqu'à lui, les prophètes; à partir de lui, le royaume de Dieu.
11 ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondément religieux el passionné, eut pour mo- bile des dogmes particuliers, comme cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au sein du
'I . vu, 1:5 et suiv.
2. Veiididad, xix, 18, 19; Minokhired, passage publié dans la ZeUschrift der deiilschen morgenlandischen fleseUschafI , I, 263; Boundehesch, xxxi. Lo riiaii(]ii(' de cluoiioiogie fi'ilaiiio pour le? Icxios zends ol pclilvis laisse |)lanri' hi-aucoiip de doute sur ces rapprochements eiilre I(>s rroyanci s juives et persanes.
IG ORIGINES DU CHRISTIANISME.
christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu théologien que possible. 11 ne spéculait pas sur l'essence de la divinité; les croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases divines, dont le premier germe se laissait déjà entre- voir, étaient des croyances libres, des méditations auxquelles chacun se livrait selon la tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes qui restaient en dehors de toutes ces imaginations particulières , et s'en tenaient à la simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue à celui que le christianisme orthodoxe a déféré à l'Église n'existait alors. Ce n'est qu'à parlir du m* siècle, quand le christianisme est tombé entre les mains de races raisonneuses, folles de dialec- tique et de métaphysique , que commence cette fièvre de définitions . qui fait de l'histoire de l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque toutes les questions qui s'agitaient des so- lutions opposées; mais dans ces luttes, dont le Tal- mud nous a conservé les principaux détails, il n'y a pas un seul mot de théologie spéculative. Obssrver et maintenir la loi, parce que la loi e^t juste, et que, bien observée, elle donne le bonheur, voilà tout le
VIE DE JÉSUS. 17
judaïsme. Nul credo , nul symbole théorique. Un dis- ciple de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu devenir l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste très-exercé.
Les règnes des derniers Asmonéens et celui d'Hérode virent l'exaltation grandir encore. Ils furent remplis par une série non interrompue de mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et passait en des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail étrange qui s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de l'Orient. Les âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux avisées. Le tendre et clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho secret, au second Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de palingénésie universelle '^. Ces rêves étaient ordinaires et formaient comme un genre de littéra- ture, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La for- mation toute récente de l'Empire exaltait les imagina-
1. Egl. IV. Le Camœuni carmen (v. 4) était une sorte d'apoca- lypse sibylline, empreinte de la philosophie de riiisloire familière à l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et C.armiiKi sihi/lliua, III, 97-817. Cf. Tac, lHsl.,\, 13.
2
/
18 ORIGIiNES DL CHRISTIANISME.
lions; la grande ère de paix où l'on entrait et cette impression de sensibilité mélancolique qu'éprouvent les âmes après les longues périodes de révolution, faisaient naître de toute part des espérances illimitées.
En Judée, l'attente était à son comble. De saintes personnes, parmi lesquelles on cite un vieux Siméon, auquel la légende fait tenir Jésus dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme prophé- tesse'^, passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il plût à Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des espé- rances d'Israël. On sent une puissante incubation, proche de quelque chose d'inconnu.
Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette alternative de déceptions et d'espérances, ces aspirations sans cesse refoulées par une odieuse réa- lité, trouvèrent enfin leur interprète dans l'homme incomparable auquel la conscience universelle a dé- cerné le titre de Fils de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire à la religion un pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais être comparé.
1. Luc, II, 2o et suiv.
CHAPITRE IL
E^'FANCE ET JEUNESSE DE JESUS. SES PREMIERES IMPRESSIO ^S.
Jésus naquit à Nazareth*, petite ville de Galilée, (|ui n'eut avant lui aucune célébrité 2. Toute sa vie il fut désigné du nom de (( Nazaréen ^, d et ce n'est que par un détour assez embarrassé^ qu'on réus- sit, clans sa légende, à le faire naître à Bethléhem.
1. Mattli., xiii, oi etsuiv.; Marc,vi, I et suiv.; Jean, f, 45-46.
2. Elle n'est nomoiée ni dans les écrits de l'Ancien Testament, ni dans Josèphe, ni dans le Talmud.
3. Marc, i, 24; Luc, xviii, 37; Jean, xix, 19; Acl. 11, 22; m, G. De là le nom de Nazaréens ^ longtemps appliqué aux chré- tiens, et qui les désigne encore dans tous les pays musulmans.
4. Le recensement opéré par Quirinius, auquel la légende rat- tache le voyage de Bethléhem, est postérieur d'au moins dix ans à l'année où, selon Luc et Matthieu, Jésus serait né. Les deux évan- gélistes, en effet, font naître Jésus sous le règne d'lIérode(Matth., Il, 1, 19, 22; Luc, I, o). Or, le recensement do Quiiinius n'eut lieu qu'après la déposition d'Archélalis, c'est-ii-dire dix ans après la mortd'îlérode, l'an 37 de l'ère d'Actiiini (Josèphe, Ant., XVIf, Mil, ;j; XVIH, i, 1; ii, I). L'inscription par laquelle' on préten-
20 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
Nous verrons plus tard^ le motif de cette supposi- tion, et comment elle était la conséquence obligée du rôle messianique prêté à Jésus 2. On ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le règne d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probable-
dait autrefois établir que Quirinius fit deux recensements est re- connue pour fausse (V. Orelli, /«se?-, lat., n"623, et le supplément de Henzen, à ce numéro; Borghesi, Fastes consulaires [encore inédits], à l'année 742). Le recensement en tout cas ne se serait appliqué qu'aux parties réduites en province romaine, et non aux tétrarchies. Les textes par lesquels on cherche à prouver que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre ordon- nées par Auguste durent s'étendre au domaine des Ilérodes, ou n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chré- tiens, qui ont emprunté cette donnée à l'Évangile de Luc. Ce qui prouve bien, d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jésus à Bethléliem n'a rien d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jésus n'était pas de la famille de David fv. ci-dessous, p. 237-2.38), et, en eût-il élé, on ne concevrait pas encore que ses parents eussent été forcés, pour une opération purement cadastrale et finan- cière, de venir s'inscrire au lieu d'où leurs ancêtres étaient sortis depuis mille ans. En leur imposant unotelle obligation, l'autorité ro- maineaurait sanctionné des prétentions pour elle pleines de menaces.
4. Ch. XIV.
2. Matth , II, 1 et suiv.; Luc, 11, 1 et suiv. L'omission de ce récit dans Marc, et les deux passages parallèles, Matth, xiii, 34, et Marc, VI, \ , où Nazareth figure comme «la patrie » de Jésus, prou- vent qu'une telle légende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas narratif des évangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des objections souvent répétées qu'on aura ajouté, en tète de-l'évangile de Matthieu, des réserves dont la contradic-
VIE DE JÉSUS. ^l
ment quelques années avant l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater du jour où il naquit ^
Le nom de Jésus, qui lui fut donné, est une altéi-a- tion de Josué. C'était un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard des mystères et une allusion à son rôle de Sauveur 2. Peut-être lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à ce propos. 11 est ainsi plus d'une grande voca- tion dans l'histoire dont un nom donné sans arrière- pensée à un enfant a été l'occasion. Les natures ardentes ne se résignent jamais h. voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour elle a été réglé par Dieu, et elles voient un signe de la volonté supé- rieure dans les circonstances les plus insignifiantes.
La population de Galilée était fort mêlée, comme
lion avec le reste du texte n"était pas assez flagnmte pour qu'on se soit cru obligé de corriger les endroits qui avaient d'abord été écrits à un tout autre point de vue. Luc, au contraire (iv, 16), écrivant avec réflexion, a employé, pour être conséquent, une ex- pression plus adoucie. Quant à Jean, il ne sait ri(>n du voyage de Bethléhem; pour lui, Jésus est simplement «de Nazareth » ou«Ga- liléen, » dans deux circonstances où il eût été do la plus iiautc importance de rappeler sa naissance à Bethléhem (i, 4:3-46; vu, 41-42).
1. On sait (jue le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a été fait au VI' siècle par Donys lo Petit. Ce calcul inipli(iu(> certaines données purement hy|)otliéliques.
2. .Matth., I, 21 ; Luc, 1, ;)l.
22 ORIGINES DU CHRISTIAMSME.
le nom même du pays* l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et même Grecs 2). Les conversions au judaïsme n'étaient point rares dans ces sortes de pays mixtes. 11 est donc impossible de soulever ici aucune question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de celui qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les distinclions de sang.
Il sortit des rangs du peuple •'^. Son père Joseph et sa mère Marie étaient des gens de médiocre con- dition, des artisans vivant de leur travail', dans cet état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, en écartant le besoin de confortable, rend le privilège du riche presque inutile, et fait de tout lé monde des pauvres volontaires. D'un autre côté, le manque total de goût pour les arts et pour ce (|ui contribue à l'élégance de la vie matérielle, donne à la maison de celui qui ne manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose de sordide et de
1 . Gelil liaggoywij « cercle des Gentils. »
2. Strabon, XVI, ii, 35; Jos., Vila, 12.
3. On expliquera plus tard (ch. xiv) l'origine des généalogies destinées à le rattacher à la race de David. Les Ébionira les suppri- maient (Epiph., Adv. hœr., xxx, 14).
4. Matth., xiir, 55; Marc, vi, 3; Jean, vi, 42.
VIE DE JÉSUS. 23
repoussant que l'islamisme porte partout avec lui. la ville de Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut- être pas beaucoup de ce qu'elle est aujourd'hui*. Les rues où il joua enfant, nous les voyons dans ces sen- tiers pierreux ou ces petits carrefours qui séparent les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant à la fois d'établi, de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une natte, quel- ques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint.
La famille, qu'elle ppvînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez nombreuse. Jésus avait des frères et des sœurs 2, dont il semble avoir été l'aîné^. Tous sont restés obscurs; car il paraît que les quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les premières années du
1. L'aspect grossier dos ruines qui couvrent la Palestine prouv^ que les villes qui ne furent pas reconstruites à la manière romaine étaient fort mal bâties. Quant à la forme des maisons, elle est, en Syrie, si simple et si impérieusement commandée par le climat, qu'elle n'a jamais dû changer.
2. Maltli., XII, 4(3 et suiv.; xiii. 35 etsuiv.; Marc, m, 31 et suiv. ; VI, 3; Luc, viu. 19 et suiv.; Jean. 11, 12: vu, 3. "i, 10; Act., I, 4 4.
3. Matth., I, 25.
24 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
développement du christianisme, étaient ses cousins germains. Marie, en eiïet, avait une sœur nommée aussi Marie^, qui épousa un certain Alpliée ou Cléo- phas (ces deux noms paraissent désigner une même personne-), et fut mère de plusieurs fils qui jouèrent un rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus. Ces cousins germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant que ses vrais frères lui faisaient de l'opposition-'^, prirent le titre de « frères du Seigneur'^.» Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance,
1. Ces deux sœurs portant le même nom sont un fait singulier. Il y a là prubaLlement quehiue inexactitude, \enant de l'iiabitudi; de donner prestjue indistinctement aux Galiléennes le nom de Marie.
2. Ils ne sont pas étymologiquement identiques. AXçaloç est la transcription du nom syro-clialdaïque Ilalphaï ; KXuTrà; ou kxeot;?.; est une forme écourtée de KXec'Trarpoç. Mais il pouvait y avoir sub- stitution artificielle de l'un à l'autre, de même que les Joseph se faisaient iippeler « Hégésippe », les Eliakim « Alcimus », etc.
3. Jean, vu, 3 et suiv.
4. En effet, les quatre personnages qui sont donnés (.Vatlli., XIII, oo; Marc, vi, 3) comme ûls de Marie, mère de Jésus: Jacob, Joseph ou José, Simon et Jude, se retrcuventou à peu près comme fils de Marie et de Cléophiis (Matih., wvii, .j6 ; Marc, xv, 40; Gai., I, 19; Ephl. Jac, i, 1 ; Epist. Judœ, 4 ; Euseb., Chron. ad ann. R. dcccx; Hisl. eccL, III, il, 32; Conslll. AposL, Vil, 46). L'hypothèse que nous proposons lève seule l'énorme difiîculté que l'on trouve à supposer deux sœurs aypnt chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms, et à admettre que Jacques et Simon, les deux premiers évêques de Jérusalem, (jualifiés de « frères du Seigneur, » aient été de vrais frères de Jésus, qui au-
VIE DE JÉSUS. -25
ainsi que leur mère, qu'après sa mort^. Même alors ils ne paraissent pas avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été plus spon- tanée et dont le caractère paraît avoir eu plus d'ori- ginalité. Leur nom était inconnu, à tel point que quand l'évangéliste met dans la bouche des gens de Naza- reth rénumération des frères selon la nature, ce sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'abord.
Ses sœurs se marièrent à Nazareth -, et il y passa les années de sa première jeunesse. Nazareth était une petite ville, située dans un pli de terrain lar- gement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme au nord la plaine d'Esdrelon. La popula- tion est maintenant de trois à quatre mille âmes, et
raient commencé par lui être hostiles, puis se seraient converiis. L'évangéliste, entendant appeler ces quatre fils de Cléophas «frères du Seigneur, » aura mis, par erreur, leurnom au pas^age J/«///i.^ XIII, 53 = MarCj vi, 3, k la place des noms des vrais frères, restés toujours obscurs. On s'explique de la soi te comment le caractère des personnages appelés « frères du Seigneur, » de Jacques par exemple, est si différent de celui des vrais frères de Jésus, tel ([u'on le voit se dessiner dans Jean, vu, 3 eisuiv. L'expression de « frère du Seigneur » constitua évidemment, dans l'f.gliso [)ri- mitive, une espèce d'ordre pnrallèlo à celui des apôtres. Voir surtout I Cor., ix, o.
I. Acl., I, 14. i. .Marc, vi, 3.
26 ORIGINES DU GHRISTIAMSME.
elle peut n'avoir pas beaucoup varié*. Le. froid y est vif en iiiver et le climat fort salubre. La ville, comme à cette époque toutes les bourgades juives, était un amas de cases bâties sans style, et devait présen- ter cet aspect sec et pauvre cpi'olfrent les villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il semble, ne différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans éli'^gance extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l'absolu bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un délicieux séjour, le seul endroit peut-être de la Palestine où l'àme se sente un peu soulagée du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La po- pulation est aimable et souriante ; les jardins sont frais et verts. Antonin Martyr, à la fin du vi' siècle, fait un tableau enchanteur de la fertilité des envi- rons, (iu'il compare au paradis-. Quelques vallées du côté de l'ouest justifient pleinement sa des-
1. Selon Josèphe (B. J. III, m, 2), le plus petit bourg de Gali- lée avait plus de cinq mille habitants. 11 y a là probablement de l'exagération.
2. Iliner., § o.
VIE DE JÉSUS. 27
crjption. La fontaine, où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville est détruite; ses ca- naux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beauté qui était déjà remarquée au vr siè- cle et où l'on voyait un don de la Vierge Mariée s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait été là presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule, dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonin Martyr remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les chrétiens, sont ici pleines d'affcibililé. Au- jourd'hui encore, les haines religieuses sont à Naza- reth moins vives qu'ailleurs.
L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte quelque peu et que l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle qui domine les plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sonnnet qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux saints de l'âge patriarcal, les monts
1. AiUonin Marlvr, ciulroil cilc.
•28 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
(ielboé, le petit groupe pittoresque auquel se ratta- chent les souvenirs gracieux ou terribles de Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, ([ue l'antiquité comparait à un sein. Par une dépres- sion entre la montagne de Sulem et le Thabor, s'en- trevoient la vallée du Jourdain et les hautes plaines de la Pérée , qui forment du côté de l'est une ligne continue. Au nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent Saint-Jean- d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle en- chanté, berceau du royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même sortit peu des limites familières à son enfance. Car au delà, du côté du nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de rilermon, Césarée de Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des Gentils, et du côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins riantes de la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant d'abstraction et de mort. Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à une notion meilleure de ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de Nazareth (|u'il bâtira son temple. Là, au
VIE DE JÉSUS: 29
point d'apparition du cliristianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'élever la grande église où tous les chrétiens pourraient prier. Là aussi, sur cette terre oii dorment le charpentier Joseph et des milliers de Nazaréens oubliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur vallée, le philosophe serait mieux placé cju'en aucun lieu du monde pour con- templer le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables défail- lances et nonobstant l'universelle vanité.
CHAPITRE JIl
KDlCATrON DE JKSl'S.
Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute récUicalion de Jésus. Il apprit à lire et à écrire ^, sans doute selon la méthode de l'Orient , consistant à mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il répète en cadence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache par cœur -. 11 est douteux pourtant qu'il comprît bien les écrits hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer d'après des traductions en langue araméenne ^ ; ses principes d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors et qui font l'esprit des Targunts et des Midraschiin^.
Le maître d'école dans les petites villes juives
1. Jean, viii, 6.
2. Teslam. des douze Pair. Lévi. 6.
3. .Matth., XXVII, 46; Marc, xv, 34.
4. Traductions et commenlaires juifs, de l'époque talmudique.
ME DE JÉSUS. 31
était le hazzan ou lecteur des synagogues*. Jésus fréquenta peu les écoles plus relevées des scribes ou soferim (Nazareth n'en avait peut-être pas), et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les droits du savoir -. Ce serait une grande erreur cependant de s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L'éducation scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en sont dépourvus. II n'en était pas de même en Oiient ni en général dans la bonne anti- quité. L'état de grossièreté où reste, chez nous, par suite de notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas été aux écoles est inconnu dans ces sociétés, où la culture morale et surtout l'esprit général du temps se transmettent par le contact perpétuel des hommes. L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins très -distingué ; car la tente est une sorte d'école toujours ouverte, où, de la rencontre des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellec- tuel et même littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l'esprit n'ont l'icn de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce sont les hommes d'école au contraire qui passent pour
1. Mischna, Schabbalh, i, 3.
2. Mattli., XIII, .'ii et suiv.; Jean, \ii, lo.
32 OniGlMiS DU CHRISTIANISME.
pédants et mal élevés. Dans cet état social, l'igno- rance, qui chez nous condamne l'homme à un rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la grande originalité.
Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue était peu répandue en Judée hors des classes qui participaient au gouvernement et des villes habi- tées par les païens, comme Césarée^. T/idiome propre de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d'hébreu qu'on parlait alors en Palestine 2. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la culture grecque. Cette cul-
1. Misctina, Schekalim , m, 2: Talmud de Jérusalem, Me- gilla, halaca xi ; Sofa, vu, 1 : Tnlniud de Babylone, Baba Kama, 83 a ; Mcgilla, 8 6 et suiv.
2. Malth., xxvii, 46; Marc, m, 17; v. 41; vu, 34; xiv, 36; XV, 34. L'expression r, irarpic; otovT., dans los écrivains de ce lemps, désigne toujours le dialecte sémitique qu'on parlait en Palestine (H Macch., VII, 21, 27; xii, 37; Actes, \\i, 37, 40;xxii, 2;xxvi, 14; Josèphe, /!«/.. XVIII, vi, 10; XX, sub fin.; B. J. proœm. 1; V, VI, 3; V, IX, 2; VI, 11, 1 ; CoiUre Apion, I, 9; /)e Macch., 12, 16). Nous montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de base aux Évangiles synoptiques ont été écrits en ce dialecte sémitique. Il q\\ fut de mC-me pour plusieurs apocryphes [\\'= livre des Macch.. xvi, ad calcem, etc.). Enfin, la chrétienté directement issue du premier mouvement galiléen 'Nazaréens, Ebio- nim, etc.), laquelle se continua longtemps dans la Batanée et le Hauran, parlait un dialecte sémitique (Eusèbe, De situ et nomin. loc. hcbr., au mot Xw€â; Epipli., Aih\ hœr. , xxix, 7, 9; x\x, 3: S.Jérôme, In .yall/i..\n, 13; Dial. adv. Pelag., III, 2).
VIE DE JESUS. 33
ture était proscrite par les docteurs palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction u celui qui élève des porcs et celui qui apprend à son fils la science grecque '^. » En tout cas elle n'avait pas péné- tré dans les petites villes comme Nazareth. Nonobs- tant l'anathème des docteurs, il est vrai, quelques Juifs avaient déjà embrassé la culture hellénique. Sans parler de l'école juive d'Egypte, où les ten- tatives pour amalgamer l'hellénisme et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents ans, un juif, Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un des hommes les plus chstingués, les plus instruits, les plus considérés de son siècle. Bientôt Jo- sèphe devait fournir un autre exemple de juif com- plètement hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang ; Josèphc déclare avoir été parmi ses contem- porains une exception 2, et toute l'école schismatique d'Egypte s'était détachée de Jérusalem à tel point qu'on n'en trouve pas le moindre souvenir dans leTalmudni dans la tradition juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le grec était très-peu étudié, que les études grecques étaient considérées comme dange-
i. Mischna, Sanhédrin, xi, i ; Talmud de Babylono, Baba Kaina, 82 b ot 83 a;Sola, 49, « ot b : .Uetiac/iolh . 04 b ; Comp. II Miiccl)., IV, 10 et suiv.
2. Jos.. Ant., XX, XI. 2.
3
34 OniGINES DL" CHRISTIANISME.
reuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes tout au plus pour les femmes en guise de parure^. L'étude seule de la Loi passait pour libérale et digne d' un homme sérieux^. Literrogé sur le moment ou il con- venait d'enseigner aux enfants « la sagesse grecque,» un savant rabbin avait répondu : » A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit , puisqu'il est écrit de la Loi : Tu l'étudieras jour et nuit-^ »
Ni directement ni indirectement, aucun élément de culture hellénique ne parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du judaïsme, son esprit con- serva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours une culture étendue et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta étranger à beaucoup d'efforts souvent parallèles aux siens. D'une part, l'ascétisme des Esséniens ou Thérapeutes^, de l'autre, les beaux essais de philosophie religieuse tentés par l'école juive d'Alexandrie, et dont Philon, son contemporain, était l'ingénieux interprète, lui furent inconnus. Les fré-
1. Talmud de Jérusalem, /¥«/(, i, I.
2. Jos. A7it.j loc. cit.; Orig., Contra Celsu/n, II, 34.
3. Talmud de Jérusalem, Péah, i, 1; Talmud de Babvione, Me- nadiot/ij 99 b.
4. Les Tliérapciiles de Philoii sont une branche d'Esséniens. Leur nom même paraît n'être qu'une traduction grecque de celui des Esséniens ( È<>7aïoi, asaya. «médecins»). Cf. Philon, De Vila contempL. init.
VIE DE JÉSUS. 35
(lueiites ressemblances qu'on trouve entre lui et Phi- Ion , ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de repos en Dieu^, qui font comme un écho entre l'Évangile et les écrits de l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés. Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt constituer le Talmud. Si quel- ques pharisiens l'avaient déjà apportée en Galilée, il ne les fréquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise, elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer cependant que les principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans avant lui, avait prononcé des apho- rismesqui avaient avec les siens beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement supportée, par la dou- ceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus-, s'il est permis de parler de maître, quand il s'agit d'une si haute originalité.
1. Voir surtout les traités Quis rerum divinarion hœres sil vl De Philanlhropia de Phiion.
2. Pirkë Abolit, ch. i et ii ; Talm. de Jérus., Pesachim. vi, I ; Talm. de Hab., Pesachim, 66 a; Schahbalh, 30 h ol 31 a: Jo»iit, 35 b.
30 ORIGIxXES DU CHRISTIANISME.
La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties princi- pales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque , et les Prophètes, tels que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste exégèse allégorique s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce qui n'y est pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui représentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois piétistes, était devenue, de- puis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un thème inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux prophètes et aux psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un peu mystérieux de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cher- chait d'avance le type de celui qui devait réaliser les espérances de la nation. Jésus partageait le goût de tout le monde pour ces interprétations allé- goriques. Mais la vraie poésie de la Bible , qui échappait aux puérils exégètes de Jérusalem, se révélait pleinement à son beau génie. J^a Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme ; il crut pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se trouva dans un merveilleux accord avec son âme lyrique; ils restèrent toute sa vie son
VIE DE JÉSUS. 37
aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en par- ticulier et son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants rêves d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives entremêlées de tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces écrits assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité qu'on n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se couvraient du nom de prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est le livre de Daniel. Ce liv)-e, composé par un Juif exalté du temps d'Antio- chus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien sage^, était le résumé de l'esprit des derniers temps. Son auteur, vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif. Jésus fut pénétré de bonne heure de ces hautes espérances. Peut-être lut-il aussi les livres d'IIénoch, alors révérés à l'égal des hvres saints 2, et
I. La légende de Daniel était déjà formée au vii'= siècle avant J.-C. [Ézéchiol, XIV, 14 etsuiv.; xxviii, 3). C'est pour les besoins de la légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité de Ba- bjlone.
■2. Epist. Jtuhp, l't etsuiv.; I Pétri, 11, i. II; Teslam. des
38 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si grand mouvement dans l'imagination populaire. L'avènement du Messie avec ses gloires et ses ter- reurs, les nations s'écroulant les unes sur les autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier de son imagination, et comme ces révolutions étaient censées prochaines, qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps , l'ordre sur- naturel où nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord parfaitement naturel et simple.
Qu'il n'eût aucune connaissance de l'état général du monde, c'est ce qui résulte de chaque trait de. ses discours les plus authentiques. La terre lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la guerre ; il semble ignorer la « paix romaine , » et l'état nouveau de société qu'inaugurait son siècle. Il n"eut aucune idée précise de la puissance romaine ; le nom de « César » seul parvint jusqu'à lui. 11 vil bâtir, en Galilée ou aux environs, Tibériade, Ju- liade , Diocésarée, Césarée, ouvrages pompeux des
douze Pair., Siméon, 5; Lévi, H, 16; Juda, 'IS; Zab. 3; Dan, 5 ; Nephtali, 4. Le «Livre d'Hénoch » forme encore une partie inté- grante de la Bible éthiopienne. Tel que nous le connaissons par la version éthiopienne, il est composé de pièces de différentes dates. dont les plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus. Comparez les ch. xcvi-xcix à Luc, vi, 24 et suiv.
VIE DE JÉSUS, 39
Ilérodes, qui cherchaient, par ces constructions ma- gnifiques, à prouver leur admiration pour la civi- lisation romaine et leur dévouement envers les mem- bres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du sort, servent aujourd'hui, bizarre- ment altérés, à désigner de misérables hameaux de Bédouins. 11 vit aussi probablement Sébaste, œuvre d'Hérode le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a été apportée là toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu'à monter sur place. Cette architecture d'osten- tation, arrivée en Judée par chargements, ces cen- taines de colonnes, toutes du même diamètre, orne- ment de quelque insipide « rue de Rivoli, » voilà ce qu'il appelait <> les royaumes du monde et toute leur gloire. » Mais ce luxe de commande, cet art adminis- tratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il aimait, c'é- taient ses villages galiléens, mélanges confus de ca- banes, d'aires et de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers, d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des rois lui appa- raît comme un lieu où les gens ont de beaux habits*. Les charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand il met en scène les rois et les
1. MaUh., XI, 8.
40 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
puissants*, prouvent qu'il ne conçut jamais la so- ciété aristocratique que comme un jeune villageois qui voit le monde à travers le prisme de sa naïveté. Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée par la science grecque, base de toute philosophie et que la science moderne a hautement confirmée, l'exclu- sion des dieux capricieux auxquels la naïve ci'oyance des vieux dges attribuait le gouvernement de l'uni- vers. Près d'un siècle avant lui, Lucrèce avait exprimé d'une façon admirable rinflexibililé du régime gé- néral de la nature. La négation du miracle, cette idée que tout se produit dans le monde par des lois où l'intervention personnelle d'êtres supérieurs n'a au- cune part , était de droit commun dans les grandes écoles de tous les pays qui avaient reçu la science grecque. Peut-être même Babylone et la Perse n'y étaient-elles pas étrangères. Jésus ne sut rien de ce progrès. Quoique né à une époque où le principe de la science positive était déjà proclamé, il vécut en plein surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient été plus possédés de la soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre intellectuel, et qui avait reçu une éducation très-complète, ne possède qu'une science chimérique et de mauvais aloi.
1. Voir, par exemple, Matth., xxii, 2 et suiv.
VIE DE JÉSUS. 41
Jésus ne différait en rien sur ce point de ses compatriotes. 11 croyait au diable, qu'il envisageait comme une sorte de génie du mal ^ , et il s'imagi- nait , avec tout le monde, que les maladies ner- veuses étaient l'effet de démons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le merveilleux n'était pas pour lui l'exceptionnel; c'était l'état normal. La notion du surnaturel, avec ses impossibilités, n'ap- paraît que le jour où naît la science expérimentale de la nature. L'homme étranger à toute idée de physique, qui croit qu'en priant il change la mar- che des nuages, arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le miracle rien d'extraordinaire, puis- que le cours entier des choses est pour lui le résultat de volontés libres de la divinité. Cet état intellectuel fut toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, une telle croyance produisait des elfets tout opposés à ceux où arrivait le vulgaire. Chez le vulgaire, la foi à l'action particulière de Dieu amenait une cré- dulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait à une notion profonde des rapports fami- liers de l'homme avec Dieu et à une croyance exa- ^gérée dans le pouvoir de l'homme ; belles erreurs qui furent le principe de sa force; car si elles de-
I. Mattli., VI, 13
42 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
vaient un jour le mettre en défaut aux yeux du phy- sicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui ni depuis.
De bonne heure, son caractère à part se révéla. La légende se [jlaît à le montrer dès son enfance en ré- volte contre l'autorité paternelle et sortant des voies communes pour suivre sa vocation '. 11 est sûr, au moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa famille ne semble pas l'avoir aimé-, et, par moments, on le trouve dur pour elle ^. Jésus, comme tous les hommes exclusivement préoccupés d'une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang. Le lien de l'idée est le seul que ces sortes de natures reconnaissent : <( Voilà ma mère et mes frères, disait-il en étendant la main vers ses dis- ciples; celui (fui fait la volonté de mon Père, voilà mon frère et ma sœur. » Les simples gens ne l'en- tendaient pas ainsi, et un jour une femme, passant près de lui, s'écria, dit-on : (( Heureux le ventre qui
1 . Luc, II, 42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins de pareilles histoires poussées au grotesque.
2. IMatlh., xiii, 57; Marc, vi, 4 ; Jean, vu, 3 et suiv. Voyez ci-dessous, p. 153. note 6.
3. Matth., XII, 48; Marc, m. 33; Luc, viii, 21; Jean, ii, i: Évang. selon les Hébreux, dans saint Jérôme, Dlal. adv. Pelaij., HL 2.
VIE DE JÉSUS. 43
t'a j)orlé et les seins que tu as sucés !» — « Heureux plutôt, réponclit-il *, celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met eu pratique! » Bientôt, dans sa hardie révolte contre la nature, il devait aller plus loin en- core, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme, le sang, l'amour, la patrie, ne gar- der d'àme et de cœur que pour l'idée qui se présen- tait à lui comme la forme absolue du bien et du vrai.
'I. Luc, XI, 27 et suiv.
CHAPITRE IV.
ORDRE D IDEES VU SEIN DUQUEL SE DEVELOPPA JESUS.
Comme la terre refroidie ne permet plus de com- prendre les phénomènes de la création primitive , parce que le feu qui la pénétrait s'est éteint ; ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque chose d'insulTisant , quand il s'agit d'appliquer nos timides procédés d'induction aux révolutions des époques créa- trices qui ont décidé du sort de l'humanité. Jésus vécut à un de ces moments où la partie de la vie publique se joue avec franchise , où l'enjeu de l'ac- tivité humaine est poussé au centuple. Tout grand rôle, alors, entraîne la mort ; cai* de tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids. ^Jaintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques héroïques de l'activité hu-
VIE DE JÉSUS. 45
maine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les méchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels, forment des armées opposées. On arrive par l'échafaud à l'apothéose ; les caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme des types éternels dans la mémoire des hommes. Si l'on excepte la Révolution française , aucun milieu his- torique ne fut aussi propre que celui où se forma Jésus à développer ces forces cachées que l'humanité tient comme en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de fièvre et de péril.
Si le gouvernement du monde était un problème spéculatif, et que le plus grand philosophe fût l'homme le mieux désigné pour dire à ses sem- blables ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que sortiraient ces grandes règles mo- rales et dogmatiques qu'on appelle des religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte Çakya-îMouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas été des métaphysiciens. Le bouddhisme lui- même, qui est bien sorti de la pensée pure, a con- quis une moitié de l'Asie pour des motifs tout poli- tiques et moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas été des spéculatifs : ce furent des hommes d'action. C'est en proposant Tac-
46 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
tion à leurs compatriotes, à leurs' contemporains, qu'ils ont dominé l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un théologien, un philosophe ayant un système plus ou moins bien composé. Pour être disciple de Jésus, il ne fallait signer aucun fornuilaire, ni pro- noncer aucune profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher à lui, l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre lequel le christianisme alla heurter dès le m" siècle, ne fut nullement posé par le fondateur. Jésus n'eut ni dog- mes, ni système, mais une résolution personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité toute autre vo- lonté créée, dirige encore à l'heure qu'il est les des- tinées de l'humanité.
Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au moyen âge, d'être toujours dans une situation très-tendue. Voilà pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation , durant ce long période, semblent écrire sous l'action d'une fièvre intense, qui les met sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de l'avenir et de sa destinée avec un courage plus dé- sespéré , plus décidé à se porter aux extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de celui de leur
VIE DE JESUS. . i7
petite race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une théoi'ie générale de la marche de notre espèce. La Grèce, toujours renfermée en elle- même , et uniquement attentive à ses querelles de petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'époque romaine, on chercherait vainement chez elle un système général de philosophie de l'his- toire , embrassant toute l'humanité. Le juif , au contraire, grâce à une espèce de sens prophétique ([ui rend par moments le sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes de l'avenir, a fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu de cet esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, conçut l'histoire du monde comme une série d'évolutions, à chacune desquelles préside un prophète. Chaque prophète a son hazar, ou règne de mille ans (chiliasme), et de ces âges suc- cessifs, analogues aux millions de siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des événements qui préparent le règne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis définitif. Les hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une |)lainc; il n'y aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes. Mais cet avé- neiïient sera précédé de terribles 'calamités. Dahak
48 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
(le Satan de la Perse) rompra les fers qui l'enchaî- nent et s'abattra sur le monde. Deux prophètes vien- dront consoler les hommes et préparer le grand avè- nement ^ Ces idées couraient le monde et péné- traient jusqu'à Rome, où elles inspiraient un cycle de poëmes prophétiques, dont les idées fondamentales étaient la division de l'histoire de l'humanité en pé- riodes, la succession des dieux répondant à ces pé- riodes , un complet renouvellement du monde , et l'avènement final d'un âge d'or-. Le livre de Da- niel , le livre d'Iïénoch , certaines parties des livres sibyllins^, sont l'expression juive de la môme théorie. Certes il s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. Elles ne 'furent d'abord embrassées que par quelques personnes à rimagination vive et portées vers les doctrines étrangères. L'auteur étroit et sec du livre d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le dédaigner et lui vouloir du maM. L'épi- curien désabusé qui a écrit l'Ecclésiaste pense si
i. Yaçna, xiii, 24; Tliéopompe, dans Plut.. /)e Isiiie el Osi- ride, § 47; Minokhired, passage publié dans la Zeilschrifl dev deiitschen morgenlœndischen Geselhchafl, I, |). 263.
2. Virg., Égl. iv; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; Nigi- dius, cité par Servius, sur le v. 10.
3. Livre IIJ, 97-817.
4. VI, 13; VII, 10; viii, 7, 11-17; ix, 1-22; el dans les parties apocryphes: ix, 10-11; xiv, 13 et suiv.; xvi, 20, 24.
VIE DE JÉSUS. 49
peu à l'avenir qu'il trouve même inutile de travailler pour ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, le dernier mot de la sagesse est de placer son bien à fonds perdu i. Mais les grandes choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec ses énormes défauts, dur, égoïste, moqueur, cruel, étroit, subtil, sophiste, le peuple juif est cependant l'auteur du plus beau mouvement d'enthousiasme désintéressé dont parle l'histoire. L'opposition fait toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont ceux qu'elle met à mort. So- crate a fait la gloire d'Athènes, qui n'a pas jugé pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jésus a été la gloire du peuple d'Israël, qui l'a crucifié.
Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le peuple juif, et le rajeunissait sans cesse dans sa décrépitude. Etrangère à la théorie des récompenses individuelles, que la Grèce a répandue sous le nom d'immortalité de l'àme, la Judée avait concentré sur son avenir national toute sa puissance d'amour et de désir. Elle crut avoir les promesses divines d'im avenir sans bornes, et comme l'amère réalité qui, à
I. Iùxl.,1, li; II, l(i, l8-2i; m, 19-22; iv, 8, lo-IG; v, 17- 18; VI, 3, G; vm, |.j; ix, \), 10.
4
50 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
partir du ix^ siècle avant notre ère, donnait de plus en plus le royaume du monde à la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta sur les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les volte- faces les plus étranges. Avant la captivité, quand tout l'avenir terrestre de la nation se fut évanoui par la séparation des tribus du nord, on rêva la restaura- tion de la maison de David, la réconciliation des deux fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de Jéhovah sur les cultes idolâtres. A l'époque de la captivité, un poëte plein d'harmonie vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les peuples et les îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces, qu'on eût dit qu'un rayon des regards de Jésus l'eût pénétré à une distance de six siècles*.
La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser tout ce qu'on avait espéré. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jéhovah se crurent frères. La Perse était arrivée, en bannissant les déras multiples et en les transformant en démons (divs) . à tirer des vieilles imaginations ariennes, essentielle- ment naturalistes, une sorte de monothéisme. Le ton prophétique de plusieurs des enseignements de l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines composi- 4. Isaïe, Lx, etc.
VIE DE JESUS. 51
lions d'Osée et d'Isaïe. Israël se reposa sous les Achéménides ^, et, sous Xerxès (Assuérus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais l'entrée triom- phante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que jamais, il invoqua le Messie comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement complet, une révolution prenant le globe à ses racines et l'ébranlant de fond en comble, pour satisfaire l'énorme besoin de vengeance qu'excitaient chez lui le senti- ment de sa supériorité et la vue de ses humiliations 2. Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en deux parts, le corps et l'âme, et trouve tout naturel que, pendant que le corps pourrit, l'âme survive, cet accès de rage et d'énergique pro- testation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une telle doctrine, sortie de la philosophie grecque, n'était pas dans les traditions de l'esprit juif. Les anciens écrits hébreux ne renferment aucune trace de rémunérations ou de peines futures. Tandis que l'idée de la solidarité de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas à une stricte rétribution selon les mérites de chacun. Tant
1. Tout le livre d'Estlier respire un grand attachement ii cette dynastie.
2. Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, Cod. pseud. V. T., H, p. 1 i7 et suiv.
b'î ORIGINES DU CHRISTIANISME.
pis pour l'homme pieux qui tombait à une époque d'im- piété; il subissait comme les autres les malheurs pu- blics, suite de l'impiété générale. Cette doctrine, léguée parles sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque jour à d'insoutenables contradictions. Déjà du temps de Job, elle était fort ébranlée; les vieillards de Thé- man qui la professaient étaient des hommes arriérés, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre, ose émettre dès son premier mot cette pensée essen- tiellement révolutionnaire : la sagesse n'est plus dans les vieillards ^1 Avec les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux principe thé- manite et mosaïste devenait plus intolérable encore-. Jamais Israël n'avait été plus fidèle à la Loi, et pour- tant on avait subi l'atroce persécution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhéteur, habitué à répéter de vieilles phrases dénuées de sens, pour oser pré- tendre que ces malheurs venaient des infidélités du peuple^. Ouoi ! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces héroïques Macchabées, cette mère avec ses sept
1. Job, xxMii, 9.
2. 11 est cependant remarquable que Jésus, fils de Siracli. s'y tient strictement (xvii, 26-28; xxii, 10-11; xxx, 4 et suiv.: xli, 1-2; XLiv, 9j. L'auteur de la Sagesse est d"un sentiment tout opposé (iv, I, texte grec).
3. Esth.j XIV, 6-7 (apocr.); Épitre apocryphe de Barucli (Fabri- <cius, Cod. pseud. V. T. II, p. 147 et suiv.).
VIE DE JÉSUS. 53
fils, Jéhovali les oubliera éternellement, les abandon- nera à la pourriture de la fosse ^? Un sadducéen incrédule et mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle conséquence ; un sage consommé, tel qu'Antigone de Soco 2, pouvait bien soutenir qu'il ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la récompense, qu'il faut être vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au prin- cipe de l'immortalité philosophique, se représen- tèrent les justes vivant dans la mémoire de Dieu, glorieux à jamais dans le souvenir des hommes, jugeant l'impie qui les a persécutés ^. « Us vivent aux yeux de Dieu;... ils sont connus de Dieu*^, » voilà leur récompense. D'autres, les Pharisiens sur- tout, eurent recours au dogme de la résurrection^. Les justes revivront pour participer au règne mes-
1 . // Macch., MI.
2. l'irké Abolh, i, 3.
3. Sagesse, cli. u-vi; De rationis iinperio, attribué à Josèphe, 8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier ^ traité ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rémunération personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur do la Loi, l'avantage que leur morl procurera au peuple et la gloire ijui s'attachera à leur nom. Comp. Sagesse, iv, 1 et suiv.; EcclL, ch. XFiv et suiv. ; Jos. IL ./.. Il, viii, 10; III, vin, o.
'i. Sagesse, iv, I; De rat. iinj)., Iti, 18. o. Il Macch., vu, 9, 1 i ; xii, 4.{-'i'..
54 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
sianique. Ils revivront dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges; ils assis- teront au triomphe de leurs idées et à l'humiliation de leurs ennemis.
On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des traces tout à fait indécises de ce dogme fondamental. Le Sadducéen, qui n'y croyait pas, était, en réalité, fidèle à la vieille doctrine juive ; c'était le pharisien, partisan de la résurrection, qui était le novateur. Mais en religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui marche, c'est lui qui tire les conséquences. La résurrection, idée totalement dif- férente de l'immortalité de l'àme, sortait d'ailleurs très-naturellement des doctrines antérieures et de la situation du peuple. Peut-être la Perse en four- nit-elle aussi quelques éléments^ En tout cas, se com- binant avec la croyance au Messie et avec la doctrine d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces théories apocalyptiques qui, sans être des articles de foi (le sanhédrin orthodoxe de Jérusa- lem ne semble pas les avoir adoptées) , couraient dans toutes les imaginations et produisaient d'un bout à l'autre du monde juif une fermentation ex-
I. Ttiéopompe, dans Diog.Laert., Proœm., 9.— Boundelipsch, c. \xxi. Les traces du dogme de la résurrection dans l'Avestasont fort douteuses.
VIE DE JÉSUS. ô.j
trême. L'absence totale de rigueur dogmatique fai- sait que des notions fort contradictoires pouvaient être admises à la fois, même sur un point aussi capital. Tantôt le juste devait attendre la résurrec- tion ^ ; tantôt il était reçu dès le moment de sa mort dans le sein d'Abraham 2. Tantôt la résurrection était générale^, tantôt réservée aux seuls fidèles^. Tantôt elle supposait une terre renouvelée et une nouvelle Jérusalem ; tantôt elle impliquait un anéan- tissement préalable de l'univers.
Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la brûlante atmosphère que créaient en Palestine les idées que nous venons d'exposer. Ces idées ne s'en- seignaient à aucune école; mais elles étaient dans l'air, et son âme en fut de bonne heure pénétrée. Nos hésitations, nos doutes ne l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis vingt fois sans un doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos tristesses, qui nous fait rechercher avec àpreté un intérêt d'outre-tombe à
1. Jeun, XI, 24.
2. Luc, XVI, 22. Cf. De ralionisimp.,]-), 16, 18.
3. Dan., xii, 2.
i. // Macch.j VII, I i.
5C ORIGINES DU CHRISTIANISME.
la vertu, il ne pensa qu'à son œuvre, à sa race, à l'humanité. Ces montagnes, cette mer, ce ciel d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour -lui non la vision mélancolique d'une âme qui interroge la nature sur son sort, mais le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un ciel nouveau. II n'attacha jamais beaucoup d'importance aux événements politiques de son temps, et il en était probablement mal informé. La dynastie des Hérodes vivait dans un monde si diflerent du sien, (ju'il ne la connut sans doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers l'année même où il naquit, laissant des souvenirs impérissables, des monuments qui devaient forcer la postérité la plus malveillante d'associer son nom à celui de Salomon, et néanmoins une œuvre inachevée, impossible à continuer. Ambitieux pro- fane, égaré dans un dédale de luttes religieuses, cet astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang- froid et la raison, dénués de moralité, au milieu de fanatiques passionnés. Mais son idée d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût pas été un anachronisme dans l'état du monde où il la conçut, aurait échoué, comme le projet semblable que forma Salomon, contre les difficultés venant du caractère même de la nation. Ses trois fils ne furent que des lieutenants des Romains, analogues aux radjas de
VIE DE JÉSUS. 57
l'Inde sous la domination anglaise. Antipater ou Anti- pas, tétrarque de la Galilée et de la Pérée, dont Jésus fut le sujet durant toute sa vie, était un prince pares- seux et nuM, favori et adulateur de Tibère 2, trop souvent égaré par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hérodiade^. Philippe, tétrarque de la Gauloni- tide et de la Batanée, sur les terres duquel Jésus fit de fréquents voyages, était un beaucoup meilleur souve- rain^. Quant à Archélaïis, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne put le connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans caractère, parfois vio- lent, fut déposé par Auguste ^. La dernière trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem. Réunie à la Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une sorte d'annexé de la province de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage consulaire fort connu ^, était légat impérial. Une série de procurateurs
1. Jos., Anl., XVIH, V, I; vu, I et 2; Luc, m, 19.
2. Jos., A)it., XVin, H, 3; IV, 5; V, 1.
3. IhùL, XVIir, VII, 2.
4. Jijid., XVIII, IV, fi.
8. Ihitf., XVII, XII, 2, et B. J., II, VII, 3.
6. Orelli, Imcr. lai., n" 3693; llcnzen, S up pi., n" 7041 ; rasli prœneslini , au 6 miirs cl au 28 avril (dans le Corpus inscr. lai., 1,314, 317); Borglicsi, Fasles consalaires [encore inédits], à l'année 742 ; R. Bergmann, De inscr. lai. ad P. S^. Quiriiiiiim, ni videlur, referendi (Berlin, 1851). Cf. Tac, Ami., II, 30; III, 'uS : Strabon, XII, vi, 5.
58 ORIGINES DU CHRISTIAMSME.
romains, subordonnés pour les grandes questions au légat impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valérius Gratus, et enfin (l'an 26 de notre ère), Pontius Pilatus, s'y succèdent^, sans cesse occupés à éteindre le volcan qui faisait éruption sous leurs pieds.
De continuelles séditions excitées par les zélateurs du mosaïsme ne cessèrent en effet, dui'ant tout ce temps, d'agiter Jérusalem 2. La mort des séditieux était assurée ; mais la mort , quand il s'agissait de l'intégrité de la Loi, était recherchée avec avidité. Renverser les aigles, détruire les ouvrages d'art éle- vés par les Hérodes, et où les règlements mosaïques n'étaient pas toujours respectés^, s'insurger contre les écussons votifs dressés par les procurateurs, et dont les inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie^, étaient de perpétuelles tentations pour des fanatiques parvenus à ce degré d'exaltation qui ôte tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphée, Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort célèbres, formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre établi, qui se continua après leur supplice 5.
1. Jos., Anl., 1. xvin.
2. Jos.,. 4wf.JeslivresXVn et XVIII entiers, et Zi../., liv. letll.
3. Jos.. Ant., XV, X, 4. Comp. Livre d'Hénocli, xcvii. 13-14.
4. Phiion, Leg. ad Caium, § 38.
0. .los., Anl., XVII. VI, 2 et suiv. B. ./.. î. xxxiii, 3 el suiv.
VIE DE JESUS. :,<)
Les Samaritains étaient agités de mouvements du même genre^. Il semble que la Loi n'eut jamais compté plus de sectateurs passionnés qu'au moment où vivait déjà celui qui, de la pleine autorité de son génie et de sa grande àme, allait l'abroger. Les « Zélotes » (Kenaïm) ou « Sicaires, » assassins pieux, (jui s'imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi, commençaient à paraître 2. Des représentants d'un tout autre esprit, des thaumaturges, considérés comme des espèces de personnes divines, trouvaient créance, par suite du besoin impérieux que le siècle éprouvait de surnaturel et de divin ^.
Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jésus fut celui de Juda le Gaulonite .ou le Gali- îéen. De toutes les sujétions auxquelles étaient expo- sés les pays nouvellement conquis par Rome, le cens était la plus impopulaire^. Cette mesure, qui étonne toujours les peuples peu habitués aux charges des gran- des administrations centrales, était particulièrement odieuse aux Juifs. Déjà, sous David, nous voyons
1. Jos., -l«^, XVIII, IV, 1 et suiv.
2. Mischna, Sanhédrin, i\, G ; Jean, xvi, 2 ; Jos., B. J., livre IV (>t suiv.
3. Acl., VIII, 9. Le verset 1 1 laisse supposer que Simon le Ma- gicien était déjà célèbre au temps de Jésus.
4. Discours de Claude, à Lyon, tab. 11, sub fin. De Boissi( u. hii^c)'. nnl. (le Lyon, p. 13(5.
60 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
un recensement provoquer de violentes récriminations et les menaces des prophètes*. Le cens, en effet, était la base de l'impôt; or l'impôt, dans les idées de la pure théocratie, était presque une impiété. Dieu étant le seul maître que l'homme doive reconnaître, payer la dîme à un souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre à la place de Dieu. Complètement étrangère à l'idée de l'État, la théocratie juive ne faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la négation de la société civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques passait pour de l'argent volé2. Le recensement ordonné par Quirinias (an 6 de l'ère chrétienne) réveilla puissamment ces idées et causa une grande fermentation. Un mouvement éclata dans les provinces du nord. Vn certain Juda, de la ville deGamala, sur la rive orientale du lac de Tibé- riade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en niant la légitimité de l'impôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt à une révolte ouverte^. Les maximes fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit appeler
I. H Sam., XXIV.
i. Talmudde Babylonc, Baba Kama, 113 a; Schabhath, 33 b.
3. Jos., Anl., XVIII, I, I et 6; B. ./., II, vin, 1; AcL, v, 37. Axant Juda le G;iulonite, les Actes placent un autre agitateur, Tlieudas ; mais c'est là un anachronisme : le mouvement de Theudas eut lieu l'an 44 de l'ère chrétienne Jos., Anl., XX, v, I).
VIE DE JÉSUS. Cl
personne «maître, » ce titre appartenant à Dieu seul, et que la liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres principes, que Josèphe, toujours attentif à ne pas compromettre ses coreligionnaires, passe à dessein sous silence; car on ne comprendrait pas que pour une idée aussi simple, l-'historien juif lui donnât une place parmi les philosophes de sa nation et le regardât comme le fondateur d'une qua- trième école, parallèle à celles des Pharisiens, des Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le chef d'une secte galiléenne, préoccupée de messia- nisme, et qui aboutit à un mouvement politique. Le procurateur Coponius écrasa la sédition du Gaulo- nite; mais l'école subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem, fils du fondateur, et d'un certain l^lléazar, son parent, on la retrouve fort active dans les dernières luttes des Juifs contre les Romains*. Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la révolution juive d'une façon si différente de la sienne ; il connut en tout cas son école, et ce fut probablement par réaction contre son erreur qu'il prononça l'axiome sur le denier de César. Le sage Jésus, éloigné de toute sédition, profita de la faute de son devancier, et rêva un autre royaume et une autre déli\rance.
1. Jos,, IL J., II, xvn, 8 et siiiv.
m ORIGINES DU CHRISTIANISME.
La Galilée était de la sorte une vaste fournaise, où s'agitaient en ébullition les éléments les plus divers^. Un mépris extraordinaire de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut la con- séquence de ces agitations 2. L'expérience ne compte pour rien dans les grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers temps de l'occupation fran- çaise, voyait se levei", chaque printemps, des inspi- rés, qui se déclaraient invulnérables et envoyés de Dieu pour chasser les infidèles; l'année suivante, leur mort était oubliée, et leur successeur ne trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un côté, la domina- tion romaine , peu tracassière encore , permettait beaucoup de liberté. Ces grandes dominations bru- tales, terribles dans la répression, n'étaient pas soup- çonneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme à garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour où elles croyaient devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas que Jésus ait été une seule fois gêné par la police. Une telle liberté, et par-dessus tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins resserrée dans les liens du pédantisme phari-
1. Luc, xin, 1. Le mouvement guliléen de Juda, fils d'Ézéchias, ne paraît pas avoir eu un caractère religieux; peut-être, cependant, ce caractère a-t-il été dis?imulé par Josèphe {Ant., XVIf, x, 5).
2. Jos., Anl.. XYI, vi, 2, 3; XVIII, i, 1.
VIE DE JÉSUS. 63
saïque, donnaient à cette contrée une vraie supériorité ( sur Jérusalem. La révolution, ou en d'aaires termes le messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On se croyait à la veille de voir apparaître la gi-ande ré- novation; l'Écriture torturée en des sens divers servait d'aliment aux plus colossales espérances. A chaque ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on voyait l'assurance et en quelque sorte le programme du règne futur qui devait apporter la paix aux justes et sceller à jamais l'œuvre de Dieu.
De tout temps, cette division en deux parties oppo- sées d'intérêt et d'esprit avait été pour la nation hé- braïque un principe de fécondité dans l'ordre moral. Tout peuple appelé à de hautes destinées doit être un petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles opposés. La Grèce offrait à quelques lieues de distance Sparte et Athènes, les deux antipodes pour un observateur superficiel, en réalité sœurs rivales, néces- saires l'une à l'autre. 11 en fut de même de la Judée. Moins brillant en un sens que le dévelojDpement de Jérusalem, celui du nord fut en somme bien plus fécond; les œuvres les plus vivantes du peuple juif étaient toujours venues de là. Une absence complète du sentiment de la natiu'e, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de farouche, a fraj)pé toutes les œuvres purement hiérosolymites d'un caractère
6i ORIGINES DU CHRISTIANISME..
grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs solennels, ses insipides canonistes, ses dé- vots hypocrites et atrabilaires, Jérusalem n'eût pas conquis l'humanité. Le nord a donné au monde la naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la passionnée Madeleine, le bon nourricier Joseph, la Vierge Ma- rie. Le nord seul a fait le christianisme ; Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du judaïsme obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le ïalmud, a traversé le moyen âge et est venu jusqu'à nous.
Une nature ravissante contribuait à former cet esprit beaucoup moins austère , moins âprement mono- théiste, si j'ose le dire, qui imprimait à tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et charmant. Le plus triste pays du monde est peut-être la région voisine de Jérusalem. La Galilée, au contraire, était un pays très-vert, très-ombragé, Ircs-souriant, 'e vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du bien-aimé^. Pendant les deux mois de mars et d'avril,
I . Jos. B. J., m, m, I . L'horrible état où le pays est réduit, surtout près du lac de Tibériade, ne doit pas faire illusion. Ces pays, maintçnant brûlés, ont été autrefois des paradis terrestres. Les bains de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux séjour, ont été autrefois le plus bel endroit de la Galilée (Jos., Ant., XVIII, ii, 3). Josèphe [Bell. Jud., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de Génésarelh, oij il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600, cinquante ans par conséquent avant l'invasion musul-
VIE DE JÉSUS. 65
la campagne est un épais massif de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême , Des tour- terelles sveltes et vives, des merles bleus si légers qu'ils posent sur une herbe sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont l'œil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique et grave, dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très-près par l'homme et sem- blent l'appeler. En aucun pays du monde, les mon- tagnes ne se déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes pensées. Jésus semble les avoir particulièrement aimées. Les actes les plus importants de sa carrière divine se passent sur les montagnes; c'est là qu'il était le mieux inspiré^; c'est là qu'il avait avec les anciens prophètes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses disciples déjà transfiguré 2.
Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'énorme appauvrissement que l'islamisme a opéré dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais
mane, trouve encore la Galilée couverte de plantations délicieuses, et com[)are sa ferlililé à celle de l'Egypte {Ilin., § o).
1. iMaUii., V, 1; xiv, 23; Luc, vi, 12.
2. Mattli., xvii,1 et suiv.; 3Iarc,ix, Ici suiv.;Luc, i\,"2Setsuiv.
OG OHIGIM'.S DU CHRISTIANISME.
OÙ tout ce que l'homme n'a pu détruire respire en- core l'abandon, la douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, de bien-être et de gaieté. Les Galiléens passaient pour énergiques, braves et labo- rieux^. Si l'on excepte Tibériade, bâtie par Antipas en l'honneur de Tibère (vers l'an 15) dans le style romain-, la Galilée n'avait pas dé grandes villes. Le pays était néanmoins fort peuplé, couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec art dans toutes ses parties^. Aux ruines qui restent de son ancienne splendeur, on sent un peuple agricole, nullement doué pour l'art, peu soucieux de luxe, indilTérent aux beautés de la forme, exclusivement idéaliste. La campagne devait être délicieuse : elle abondait en eaux fraîches et en fruits ; les grosses fermes étaient ombragées de vignes et de figuiers; les jardins étaient des massifs de citronniers, de grenadiers, d'orangers^. Le vin était délicieux, s'il en faut juger
1. Jos., /?. ./.. III, m, 2.
2. Jos., A}it., XVIII, 11, 2; B. 7., II, ix, I; Vi(a, 12, 13, Gi.
3. Jos., B. J., III, m, 2.
4. On en p?ut juger par quelques enclos des environs de Naza- relh. Cf. Anton. Martyr, l. c. L'aspect des grandes métairies s'est encore bien conservé dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses us- tensiles taillés dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules, etc. ), se retrouve du reste à chaque pas.
VIE DE JÉSUS. * 07
par celui que les Juifs recueillent encore à Safed , et on en buvait beaucoup i. Cette vie contente et facile- ment satisfaite n'aboutissait pas à l'épais matéria- lisme de notre paysan , à la grosse joie d'une Nor- mandie plantureuse , à la pesante gaieté des Fla- mands. Elle se spiritualisait en rêves éthérés, en une sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. Laissez l'austère Jean-Baptiste dans son désert de Judée, prêcher la pénitence, tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals. Pour- cjuoi les compagnons de l'époux jeûneraient -ils pendant que l'époux est avec eux? La joie fera par- tie du royaume de Dieu. N'est -elle pas la fille des humbles de cœur, des hommes de bonne vo- lonté ?
Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une délicieuse pastorale. * Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la Galilée a osé, ce qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie humaine par la sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds fuyants ni hoi-izons lointains. Tci
1. Maltli., IX, 17; xi, 19: Jhirc, ii, ii; Luc, v, 37: vu. 34;
Jean, II, 3 rt siiiv.
r,8 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
manquent le marbre, les ouviiers excellents, la langue exquise et raffinée. Mais la Galilée a créé à l'état d'imagination populaire le plus sublime idéal; car derrière son idylle s'agite le sort de l'humanité, et la lumière qui éclaire son tableau est le soleil du royaume de Dieu.
Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Dès son enfance , il fit presque annuellement le voyage de Jérusalem pour les fêtes*. Le pèlerinage était pour les Juifs provinciaux une solennité pleine de douceur. Des séries entières de psaumes étaient consacrées à chanter le bonheur de cheminer ainsi en famille 2, durant plusieurs jours, au printemps, à travers les collines et les vallées , tous ayant en perspective les splendeurs de Jérusalem , les terreurs des parvis sacrés, la joie pour des frères de demeurer ensemble ^. La route que Jésus suivait d'ordinaire dans ces voyages était celle que l'on suit aujourd'hui, par Gina-^a et Sichem"^. De Sichem à
1. Luc, II, 41.
2. Luc, II, 42-44.
3. Voir surtout ps. lxwiv, cwii, cxxxiii (Vulg. lxxxiii, cxxi, oxxxii),
4. Luc, IX, oI-j3; xvii, 1 I; Jeiin, iv, 4; .los., .Uit.j, XX, vi, 1; B. J., Il, MI, 3; \'itaj 32. Souvent, cepei.danl, les pèlerins veniiient par la Pérée pour éviter la Samarie, où ils couraient des dangers. Matth., xix, 1; Marc, x, 1.
VIE Dli JHSLS. 69
Jérusalem elle est fort sévère. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Béthel, près desquels on passe, tient l'àine en éveil. Ahi-el-llaramié, la dernière étape ^, est un lieu mélancolique et char- mant, et peu d'impressions égalent celle qu'on éprouve en s'y établissant pour le campement du soir. La valléj est étroite et sombre; une eau noire sort des rochers percés de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je crois, la « Vallée des pleurs, » ou des eaux suintantes, chantée comme une des stations du chemin dans le délicieux psaume lxxxiv^, et devenue, poui" le mysticisme doux et triste du moyen âge, l'emblème de la vie. Le lendemain, de bonne heure, on sera à Jérusalem ; une telle attente, aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soirée courte et le sommeil léger.
Ces voyages, où la nation réunie se communiquait ses idées, et qui étaient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jésus en contact avec l'âme de son peuple., et sans doute lui inspiraient déjà une vive antipathie pour les défauts des représentants officiels du judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait
1. Selon Josèplie {Viia, 52), la route était de trois jours. Mais l'étape de Sichem à Jérusalem devait d'ordinaire ôlrc coupée en deux.
t. lAxxiii selon la Vuli^ate, v. 7.
-0 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
été pour lui une autre école et qu'il y ait fait de longs séjours ^. Mais le Dieu qu'il trouvait là n'était pas le sien. C'était tout au plus le Dieu de Job, sévère et terrible, qui ne rend raison à personne. Pai'fois c'était Satan qui venait le tenter. 11 retournait alors dans sa chère Galilée, et retrouvait son Père céleste, au mi- lieu des vertes collines et des claires fontaines , parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'âme joyeuse et le cantique des anges dans le cœur, atten- daient le salut d'Israël.
1. Luc, iv, 42; v, 16.
CHAPITRE V.
PREMIERS APHORISMES DE JESIS. — SES IDEES D UN D I E L PERI'. ET d'une RELIGION PURE. — PREMIERS DISCIPLES.
Joseph mourut avant que son fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux homo- nymes, était le plus souvent appelé «fils de Marie ^.d 11 semble que, devenue par la mort de son mari étrangère à Nazareth, elle se retira à Cana -, dont elle pouvait être originaire. Cana ^ était une pe- tite ville à deux heures ou deux heures et demie
1. C'est l'expression de Marc, vi, 3. Cf. Mattli., xiii, 55. 3Iarc ne connaît pas Josepli ; Jean et Luc, au contraire, préfèrent l'ex- pression «fils de Joseph. » Luc, m, 23 ; iv, 22; Jean, i, 43 ; iv, 42,
2. Jean, ii, I; iv, 40. Jean seul est nMiseigné sur ce point.
3. J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galilée avec Kana el-DjéUL On peut ccpendani faire valoir des arguments pour Kefi'-Keima, à une Iieuie ou une heure et de- mie N.-.N.-L. de Nazareth.
72 ORIGINES DL' CHRISTIAMSME.
de Nazareth, au pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis i. La vue, moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est bornée de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les collines de Séphoris. Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers éclats -.
11 exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier •^. Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un état. Les docteurs les plus célèbres avaient des mé- tiers ^ ; c'est ainsi que saint Paul , dont l'éducation avait été si soignée, était fabricant de tentes^. Jésus ne se maria point. Toute sa puissance d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation céleste. Le sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes^ ne se sépara
1. IMainteiiant el-Butlauf.
2. Jean, ii, 11 ; iv, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. Jean, xxi, 2 ; Matth., x, 4; Marc, m, 18.
3. Marc, vi. 3; Justin, Dial. ctim Tnjph., 88.
'i. Par exemple, « Rabbi lohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le Forgeron. »
5. Act., xviii, 3.
6. Voir ci-dessous, p. 15 1-132.
VIE DE JESUS. 73
point du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il traita en sœurs, comme François d'Assise et François de Sales, les femmes qui s'éprenaient de la même œuvre que lui; il eut ses sainte Claire, ses l'rançoise de Chantai. Seulement il est probable que celles-ci aimaient plus lui que l'œuvre; il fut sans doute plus aimé qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive sou- vent dans les natures très-élevées, la tendresse du cœur se transforma chez lui en douceur infinie, en vague poésie, en charme universel. Ses relations in- times et libres , mais d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles créatures qui pouvaient y servir^. Quelle fut la marche de la pensée de Jésus durant cette période obscure de sa vie ? Par quelles médita- tions débuta-t-il dans la carrière prophéticiue ? On l'ignore, son histoire nous étant parvenue à l'état de récits épars et sans chronologie exacte. Mais le développement des produits vivants est partout le même, et il n'est pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion de la
I. Luc, vu, 37 cl suiv.; Jean, iv, 7 cl suiv.; viii, 3 ol pui\.
74 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été de toutes pièces la création de sa grande àme, fut en quelque sorte le principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il faut faire abstrac- tion de ce qui s'est placé entre l'Evangile et nous. Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les chétives discussions de la scolas- tique, la sécheresse d'esprit de Descartes, l'irréligion profonde du xviii' siècle, en rapetissant Dieu, et en le limitant en (juelque sorte par l'exclusion de tout ce ([ui n'est pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment fécond de la divinité. Si Dieu . en effet , est un être déterminé hors de nous, la personne ciui croit avoir des rapports parti- culiers avec Dieu est un « visionnaire, » et comme les sciences physiques et physiologiques nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illu- sion, le déiste un peu conséquent se trouve dans rimpossii)ilité de comprendre les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en suppri- mant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement compris Dieu,Çakya-Mouni,
VIE DE .lÉSUS. '.j
Platon, saint Paul, saint l^vançois d'Assise, saint Au- gustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laissés indillérents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. — Au premier rang de | cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut pla- cer Jésus. Jésus n'a pas de visions ; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui; Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son cœur ce qu'il dit de son Père, il vit au sein de Dieu par une com- munication de tous les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. 11 se croit en rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été celle de Jésus.
On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant d'une telle disposition d'àme, ne sera nullement un
76 ORIGINES DL CHRISTIANISME.
philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni. Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évan- gile ^ Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà toute la théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe théorique, une docti-ine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux autres. 11 ne faisait à ses disciples aucun raisonnement 2; il n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes très-grandes et très-désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation, ce caractère de per- pétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême suscep- tibilité personnelle, qui en général est le propre des femmes-^. Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion d'autrui, qui est
1. Les discours que le quatrième évangile prête à Jé^ui ren- ferment déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant on contradiction absolue avec ceux dfs évangiles synoptiques, les- quels représentent sans aucun doute les Logia primitifs, ils doivent compter pour des documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie de Jésus.
2. Voir Matlh., ix, 9, et les autres récits analogues.
3. Voir, par exemple, Jean, xxi, 15 et âuiv.
VIE DE JÉSUS. 77
une partie de notre impuissance, ne saurait être leur fait. Cette personnalité exaltée n'est pas l'égoïsme; car de tels hommes , possédés de leur idée, donnent leur vie de grand cœur pour sceller leur œuvre : c'est l'idenlification du moi avec l'objet qu'il a embrassé, poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne réussit jamais. 11 n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir d' une façon sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du premier coup à cette haute affu'mation de lui-même. Mais il est pro- bable que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation d'un fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité; en cela il n'est nullement de sa race^. Ni le juif, ni le musulman n'ont compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père. On l'en-
1. La belle àme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres points, avec celle de Jésus. De confus, liiig., % 14; De migr. Abr., % \\ De somniis, II, § 41 ; De agrk. Xoë, § 12; De muUUione nomimun, § 4. IMais Pliilon est à peine juif d'esprit.
78 ORIGINES DU CHRISTIAJNISME.
tend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, (( Père*. » Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial ]qui a choisi Israël pour son peuple et le protège .'envers et contre tous. C'est le Dieu de l'humanité. ^ Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment au-dessus des préjugés de sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le Gaulonite soutenait cju'il faut mourir plutôt que de donner à un autre qu'à Dieu le nom de « maître ; » Jésus laisse ce nom à qui veut le prendre, et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la terre, pour lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il fonde la consolation suprême, le recours au Père que chacun a dans le ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son cœur.
Ce nom de « royaume de Dieu » ou de <( royaume du ciel 2 » fut le terme favori de Jésus pour exprimei- la révolution qu'il apportait en ce monde ^. Comme
1 . Saint Paul, ad Galalas, iv, 6.
2. Le mot « ciel, )i dans la langue rabbinique (io ce temps, est synonvme du nom de « Dieu, » qu'on évitait de prononcer, Comp. Matth., xxi, 25; Luc, xv, 18; xx, 4.
3. Cette expression revient à chaque page des évangiles synop- tiques, des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en saint Jean (m, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus.
VIE DE JÉSUS. 79
presque tous les termes messianiques, il venait du Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extra- ordinaire, aux quatre empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui sera celui des Saints et qui durera éternellement^. Ce règne de Dieu sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus diverses. Pour la théo- logie juive, le « royaume de Dieu » n'est le plus souvent que le judaïsme lui-même, la vraie reli- gion, le culte monothéiste, la piété^. Dans les der- niers temps de sa vie, Jésus crut que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque renouvelle- ment du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première pensée-^. La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de tinir et qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; c'est celle d'un monde qui veuT vivre et qui a vécu. « Le royaume de Dieu est au dedans de vous. » disait-il à ceux qui cherchaient avec subtilité des signes exté-
t. Dan., 11,44; vu, 13, 14, 22, 27.
2. Misclina, Bemkolh, ii, 1,3; Talmiul de Ji-rusak-m, CerwA-o/A, 11, 2; Kidchiachin, i, 2; Talin. de Bal)., licrakoth, \'S a; Me- killa, 42 b ; Siplira, HU b. L'expression revient souvent dans les Midraschim.
3. l\lallli.. VI. 33; xii.2S: xi\, 12: Marc, xii, 34; Luc, xii, 31.
80 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
rieurs^. La conception réaliste de l'avènement divin n'a été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a tait oublier. Le Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des humbles, voilà le Jésus des premiers jours^, jours chastes et sans mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout à coup une douceur extraordi- naire. Un charme infmi s'exhalait de sa personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient plus^. 11 n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une école; mais on y sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux. Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures^ qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui comme un cercle de fasci- nation auquel presque personne, au milieu de ces
1. Luc, xvii, 50-21. , 2. La grande tliéorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet réservée, dans les sjnoptiques, pour les chnpilres qui pré- cèdent le récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu, sont toutes morales.
3. Matlh., xiii, 54 et suiv.; Marc, vi, 2 et suiv. ; Jean, vi, 42.
4. La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, Dial. cum Tryph., 85, 88, lOOj vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu messianique (Is., lui, 2).
VIE DE JK sus. 81
populations bienveillantes et naïves, ne savait échap- per.
Le paradis eiàt été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce niveau de médiocre bonté au delà du- quel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La fraternité des hommes, fils de Dieu, et les cons;''- quences morales qui en résultent étaient déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis, ren- fermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme expressive, parfois énigmatique et bi- zarre K Quelques-unes de ces maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des pensées de sages plus modernes , surtout d'Antigone de Soco , de Jésus fils de Siracli, et de lïillel , qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La synagogue était riche en maxi- mes très-henreusement exprimées, qm" formnicnt une sorte de lilti^ratiire proverbiale courante-. Jésus
1. Les Lofjia do s;iint Mattliicu réunissent plusieurs de ces axiomes ensemble, pour en fo;mor de grands discours. Mais la forme fragmentaire se fait sonlir îi Iravrrs les sutures.
2. Les sentences des doclours juifs du ti-nip-^ sont recueillies dans le jjetil livrr intitul(> : l'ivkr Aholh.
0
«2 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un esprit supérieur *. Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de répéter l'axiome répandu : <( Ne fais pas à autrui ce que tu ne vou- drais pas qu'on te fît à toi-même ^. » ^lais cette vieille sagesse, encore assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès :
« Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente -lui l'autre. Si quelqu'un te fait un pro-
1. Les rapprochements seront faits ci -dessous, au fuV et à mesure qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que , la rédaction du Talmud étant postérieure à celle des Évangiles, des- emprunts ont pu être faits par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est inadmissible ; un mur de séparation existait entre l'église et la synagogue. La littérature chrétienne et la litlératuro juive n'ont eu avant le xiu'' siècle presque aucune influence l'une sur l'autre.
-2. IMattli., VII, 12: Luc, vi, 31. Gel axiome est déjà dans le livre de Tobie, iv, 16. ILllol s'en servait liabitucl!ement (Talm. de Bab., Sc/<a6ia//«, 31 a), et déclarait comme Jésus que c'était \ là l'abrégé de la Loi.
VIE DE JESUS. 83
ces pour ta tunique, abandonne-lui ton manteau^. »
« Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette- le loin de toi-. »
<( Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent ; priez pour ceux qui vous persécu- tent ^. »
<! Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé'^. Par- donnez, et on vous pardonnera^. Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux^. Don- ner vaut mieux que recevoir^. »
(( Celui qui s'humilie sera él-evé; celui qui s'élève sera humilié ^. »
Sur l'aumône, la pitié, les bonnes œuvres, la dou- ceur, le goût de la paix, le complet désintéressement
1. iMatth., V, 39 et suiv.; Luc, vi, 29. Comparez Jérémie, La- menl., m, 30.
2. Mallh., V, 29-30; xvr.i, 9; Marc, ix, 46.
3. MaUh., V, 44; Luc, vi, 27. Comparez Talmud de Babylone, Sehalibalh, 88 b ; Joma, 23 a.
4. Matlh., VM, 1; Luc, vi, 37. Comparez Talmud de Babylone, Kelhttholh, 10."j /;.
o. Luc, VI, 37. Com\yàvezLévit., xix, 18; Prov.j,\\, 22; Ecclé- siastique, xxvEii, I el suiv.
0. Luc, VI, 36; Siphré, 51 b (Sullzbach, 1802).
7. Parole nipportée dans les Actes, xx, 3o.
8. Matlh , xxiii, 12; Luc, xiv, 1 1; xviii, 14. Les sentonces rap- portées par saint Jérôme d'après V « Évangile selon les Hébreux <« (Comment, in Episl. ad Ephes., v, 4; in Lzecli., xviii; Dial. adt\ Pelag., 1II/2), sont empreintes du môma esprit.
8't ORIGINES DU CHRISTIANISME.
du cœur, il avait peu de chose à ajouter à la doc- trine de la synagogue *. Mais il y mettait un accent plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier (juc ces maximes empruntées par Jésus à ses dev^-nciers ne fassent dans l'Evangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le Pirké Abot/i ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'an- cienne Loi, ce n'est pas le Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même, si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes la recomposer presque tout entière, la mo- rale évangélique n'en reste pas moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine, le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé.
Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en voyait l'insuffisance, et il le laissait en- tendre. 11 répétait sans cesse qu'il faut faire plus
i. Dealer., xxiv, xxv, xxvi, etc.; Is., lviii, 7; Proo.j xix, M\ Pirké Abolh, i; Talmud de Jérusalem, Peali, i, I ; Tulmud de Bab} loue, Schabbalh, 63 a.
VIE DR JIÎSUS. S.')
({110 les anciens sages n'avaient dit^. Il défendait la moindre parole dure-, il interdisait le divorce-^ et tout serment^, il blâmait le talion s, il condamnait l'usure^, il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que l'adullère^. Il voulait un pardon universel des injures 8. Le motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le même : << ... Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait le- ver son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez, ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez -vous? Les publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait^. »
Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pra- tiques extérieures, reposant toute sur les sentiments du
1. Malt!)., V, 20 et suiv.
2. Matlh., V, 22.
3. Mattli., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, San- hédrin, 22 a.
4. IMatlh.. V, 33 et suiv.
5. Mallii., V, 38 et suiv.
6. -Mattli., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (D(?((<t'V., XV, 7-8), mais moins forineîlemr'iit, et l'usage l'autorisait (Luc, vu, 41 et suiv.).
7. Matlh., XXVII, 28. Comparez Talmud, Massékel Kalla ;édit. Fiiith, 17<i3), fol. 34 h.
8. Matlh., V, 23 et suiv.
0. Malth., V, io et suiv. Comparez Ldvit., xi, 4i.
86 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
cœur, sur l'imitation de Dieu *, sur le rapport immé- diat de la conscience avec le Père céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pour- quoi des intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant que le cœur, à quoi bon ces purifica- tions, ces pratiques qui n'atteignent que le corps^? La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien, comparée au sentiment pur^. L'hypocri- sie des pharisiens, qui en priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui les faisaient reconnaître pour per- sonnes pieuses, toutes ces simagrées de la fausse dé- votion le révoltaient, (dis ont reçu leur récompense, disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra^. El quand tu pries, n'imite pas les hypocrites, qui
J. Comparez Pliilon, De migr. Abr., % 23 et. 24; De vila con- lemplnliva, en entier.
2. Maltli., XV, M et suiv.; Marc, vu, C et suiv.
3. Marc, vu, 6 et suiv.
4. Mattli.. VI, 1 et suiv. Comparez Ecclésiastique, xvii, 1«: XXIX. 15; Talm. de Bah., Chagiga, .'î a; Baba Balhra, 9 h.
VIE Dli JKSUb. 87
aiment à faire leur uraison debout dans les syna- gogues et au coin des places, afin d'être vus des hommes. Je dis en vérilé qu'ils reçoivent leur ré- compense. Pour toi, si tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les païens , qui s'imaginent devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton Père sait de quoi tu as besoin . avant que tu le lui demandes^. »
Il n'alfectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier ou plutôt de méditer sur les mon- tagnes et dans les lieux solitaires, où toujours Thomme a cherché Dieu-. Cette haute notion des rapports de l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même api es lui, devaient êtie capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses disciples*^ :
u Notre Père qui es au ciel , que ton nom soit sanctifié; que ton règne arrive; que ta volonté soit faite sur la terre connue au ciel. Donne-nous aujour- d'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos olïenses, comme nous pardonnons à ceii\ ([ui nous
■I. Maltli., VI, 5-8.
2. Mallli., XIV, 53; Luc, iv, 42; v, 16; vi, 12.
3. Matll»., VI, <) et suiv. I.iu', xi, 2 et suiv.
88 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
ont oîVensés. Épargne-nous les épreuves; délivre- nous du Méchante » Il insistait particulièrement sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que nous ce qu'il nous faut, et qu'on lui fait presque in- jure en lui demandant telle ou telle chose déterminée-. Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes que le judaïsme avait posés , mais ([ue les classes officielles de la nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et romaine l\it presque toujours un verbiage plein d'é- goisme. Jamais prêtre païen n'avait dit au fidèle : u Si, en apportant ton offrande à l'autel, tu te sou- viens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse- là ton olTrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton frère; après cela viens et fais ton offrande^. » Seuls dans l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que l'homme doit à Dieu. « Que m'importe la multi- tude de vos victimes? J'en suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le cœur; votre encens m'im- portune; car vos mahis sont pleines de sang. Pu- rifiez vos pensées; cessez de mal faire, apprenez le
1. C'est-à-dire du démon.
2. Luc, XI, 5 et suiv. ;<, .Matth., V, 23-24.
VIE DE JESUS. KO
bien, cherchez la jusiicc, cl venez alors'. » Dan?, les derniers temps , quelques docteurs , Siniéon le Juste^, Jésus, fils deSirach^, Ilillel ^, touchèrent presque le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon, dans le monde judéo-égyp- tien , arrivait en même temps que Jésus à des idées d'une haute sainteté morale , dont la conséquence était le peu de souci des pratiques légales^. Sche- maïa et Abtalion, plus d'une fois, se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux^. Rabbi lohanan allait bien- tôt mettre les œuvres de miséricorde au-dessus de l'étude même de la Loi'! Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais plus en- nemi des formes qui étoutfent la religion sous pré- texte de la protéger. Par là , nous sommes tous ses
1. I?aïe, I, Il et suiv. Comparez Ihid., lviii entier; Osée, vi, 6; Maluchie, i, 10 et ^-uiv. i. Pirkë Abolh, i, 2.
3. Ecclcskislique, xxxv, j et suiv.
4. Taim. de Jérus., Pesachim, vi, I ; Talm. de l]ab., mèine Irailé, 66 a; Schahbalh, 31 a.
5. Qaod Deus iinniuL, § 1 et 2 ; De Abrahaino, § 22; Quis re- fu/a divin, hœres, § 13 et suiv., oo, "JS et suiv.; De proftKjis, ^ 7 et 8; Qaod oinitis pruhas libci', en entier; De iHla conte/n- plalioa, en entier.
G. Taim. de Bab., Pesachim, 67 b. 7. Talir.ud de Jérusalem, Péahj, i, I.
90 ORIGINES DU CHIllSTI ANlSMli.
disciples et ses continuateurs; par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion, et. si la religion est la chose essentielle de l'humanité , par là il a mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve, l'idée d'un culte fondé sur la pureté du cœur et sur la fraternité humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée telle- ment élevée que l'église chrétienne devait sur ce poinl trahir complètement ses intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables de s y prêter.
Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des injages expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes ; d'autres fois, leur forme vive tenait à l'heureux emploi de proverbes popu- laires. (( Comment peux-tu dii'c à ton frère : Permets que j'ôte cette paille de ton œil, toi qui as une poutre dans le tien? Hypocrite ! ôte d'abord la poutre de ton œil, et alors tu penseras à ôter la paille de l'd'il de ton frèi'e ^ . »
Ces leçons , longtemps renfermées dans le cœ^ur du jeune maître, groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du temps était aux petites églises; c'était le
1. MaUh., vil, 4-5. Comparez Talmud de Bi.bylune, Bnha Rat lira, lo b ; Erachin, 16 6.
VIE DE JÉSUS. ai
moment des Esséniens ou Thérapeu'es. Des rabbis ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abta- lion, Hillel, Schammaï, Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont composé le Tal- mud', apparaissaient de toutes parts. On écri- vait très-peu ; les docteurs juifs de ce temps ne fai- saient pas de livres : tout se passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on cherchait à donner un tour facile à retenir -. Le jour où le jeune charpentier de Nazareth commença à produire au de- hors ces maximes, pour la plupart déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus (il est vrai, le plus charmant de tous) , et autour de lui quelques jeunes gens avides de l'entendre et cher- chant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du temps pour être forcée. 11 n'y avait pas encore de chrétiens; le vrai christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut plus parfait qu'à ce pre- mier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable. Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour réussir a besoin de faire des sacri- fices ; on ne sort jamais immaculé de la lutte de la vie.
1. Voir surtout /-'//•/.f' -l/'o///, ch. i.
2. Leïalmuti, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne com- mença guère à être écrit (ju'au deuxième siècle de notre ère.
92 Or.IGINES DU CHRISTIANISME.
Concevoir le bien, en ellet, ne suffit pas; il faut le faire réussir parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires. Certes , si l'Evangile se bornait à quelcfues chapitres de Mat- thieu et de Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à tant d'objections; mais sans miracles eùt-il converti le monde? Si Jésus fût mort au mo- ment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de Dieu, il fût resté ignoré des hommes ; il serait perdu dans la foule des grandes âmes inconnues , les meilleures de toutes ; la véiité n'eût pas été promulguée, et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité morale (^uc son Père lui avait départie. Jésus, fils de Sirach, et Ilillel avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus. lïillel cepen- dant ne passera jamais pour le vrai fondateur du christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël est peu de chose; c'est le tableau seul (}ui compte. De même, en morale. la vérité ne prend quelque valeur que si elle passe' à l'état de sentiment, et elle n'atteint tout son prix (jue quand elle se réalise dans le monde à l'état de fait. Des hommes d'une ifiédiocre moralité ont
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écrit de fort bonnes maximes. Des hommes très- vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour con- tinuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui qui a été puissant en paroles et en œuvres, cjui a senti le bien, et au prix de son sang Ta fait triompher. Jésus, à ce double point de vue, est sans égal ; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée.
CHAPITRE Vï.
JBAN-BAPTISTE. — VOVAf.K DE JÉSUS VERS JEAN ET SO.N SFJOin Al' DÉSEr.T DE JUDKE. — II. ADOPTl- l,E nAPTÈME DE JE\N.
Un homme extraordinaire, dont le rôle, faute de documents, reste pour nous en partie éniginatique, ap- parut vers ce temps et eut certainement des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui suggérèrent plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en tout cas elles four- nirent à ses disciples une très-forte autorité pour re- commander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.
Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne de Tibère), se répandit dans toule la Palestine la réputation d'un certain lohanan ou Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean -Mnit de
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race sacerdotale * et né, ce semble, à Jutta près d'IIé- bron ou à Hébron même^. Hébron, la ville patriarcale par excellence, située à deux pas du désert de Judée et à quelques heures du grand désert d'Arabie, élait dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus austère. Dès son enfance, Jean fut Nazir, c'est-à-dire assujetti par vœu à certaines abstinences-'^. Le désert dont il était pour ainsi dire envii'onné l'at- tira de bonne heure ^. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde, vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de cha- meau, n'ayant pour aliments que des sauterelles et du miel sauvage ^. Un certain nombre de disciples s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et méditant sa sévère parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des traits particu-
1. Luc, I, 5; passage de l'évangile des Ébioniin, conservé par Èpiphane {Ado. liœr., xxx, 13).
2. Luc, \, ?.9. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans « la ville de Juda » non:imée on cet endroit de Luc la ville de./M/<a(Josué, xv, 53; xxi, 16). Robinson {Blblical Researches, I, 491; H, 206) a retrouvé celte y//«a portant encore le môme nom, à doux petijes tieures au sud d'Hébron.
■3. Luc, I, 15.
4. Luc, I, 80.
5. MatUi., III, 4; Marc, 1, 6; fragm. do l'évang. des Ébionim, dans Épipli., Adv. hœ.r., xxx, 13.
% ORIGINES DU CnaTSTIANISME.
liers n'eussent révélé en ce solitaire le dernier des- cendant des grands prophètes d'Israël.
Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de désespoir à réfléchir sur sa destinée, l'ima- gination du peuple s'était reportée avec beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous les personnages du passé, dont le sou- venir venait co:nme les songes d'une nuit troublée réveiller et agiter le peuple . le plus grand était îllie. Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du Carmel, parîageant la vie des bctes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'où il sor- tait comme un foudre pour faire et défaire les rois, était devenu, par des transformations successives, une sorte d'être surhumain, tantôt visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté la mort. On croyait généra- lement qu'Élie allait revenir et restaurer Israël ^ La vie austèi'e qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il avait laissés, et sous l'impression desquels l'Orient vit encore-, cette sombre image qui, jusqu'à nos jours,
1 Walacliie, m. 23-24 (iv, 5-6 selon la Vu!g.); Ecclésiastique, xi.viii, 10; -Mattli., xvi, 14; xvii, 10 et suiv.; Marc, vi, 13; viii. 28; IX, 10 el suiv.; Luc, ix, 8, 19; Jean, i, 21, 2i.
2. Le féroce Abriallali, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mou- rir de frayeur pour l'avoir vu ei rêve, dn^ssé debout sur sa montagne, bans les tableaux des é.^^lises chrétiennes, on le voit entouré de têtes couj)ées; le-; miinilnans oiV peur de lui.
VIE DE JESUS. 97
fail trembler et tue, toute cette mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande action sur le peuple devait imiter Elie, et comme la vie solitaire avait été le trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager (( l'homme de Dieu » comme un ermite. On s'ima- gina que tous les saints personnages avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités ^ La retraite au désert devint ainsi la condition et le prélude des hautes destinées.
Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beau- coup préoccupé Jean-. La vie anachorétique, si op- j)osée à l'esprit de l'ancien peuple juif, et avec laquelle les vœux dans le genre de ceux des Nazirs et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts invasion en Judée. Les Esséniens ou Théra- peutes étaient groupés près du pays de Jean , sur les bords orientaux de la mer Morte ^. On s'imagi- nait que les chefs de sectes devaient être des soli- taires, ayant leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres religieux. Les niaî-
'o'
1. Ascension (risa'io, ii, 9- M.
2. Luc, I, 17.
3. Pline, llisl. nal.j V, 17; l'pi[>li., Adv. Iitrr.. \i\, 1 ot ?.
7
98 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
très des jeunes gens étaient aussi parfois des espèces d'anacliorètes^ assez ressemblants aux gourous ^ du brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une iniluence éloignée des mounis de l'Inde? Quelques- uns de ces moines bouddhistes vagabonds, qui cou- raient le monde, comme plus tard les premiers Franciscains, pi'èchant de leur extérieur édifiant et convertissant des gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné leurs pas du côté de la Judée, de même que certainement ils l'avaient fait du côté de la Syrie et de Babylone ^? C'est ce que l'on ignore. Babylone était devenue depuis quelque temps un vi'ai foyer de bouddhisme; Boudasp (Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen et le fondateur du sabisme. Le sabisme lui-même, qu'était-il ? Ce ([ue son étymologic indique^ : le baptisme lui-même, c'est- à-dire la religion des baptêmes multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle « chrétiens de Saint-Jean » ou Mendaïtes, et que les Arabes ap- pellent el-Mo(jtasila, « les baptistes^. » Il est fort
1. Josèptie, Vila, 2.
2. Précepteurs spirituels. ,
3. J'ai développé ce point ailleurs {Ilisl. génér. des langues sémiliques, IH, iv, \ ; Journ Asiat., février-mars '1856).
4. Le verbe araméen seha. origine du nom des Sabiens, est synonyme de PaitT{^(o.
5. J'ai traité de ceci plus au long dans le Journal .Uialique.
t..
VIE DE JÉSUS. . 99
diiïicile de démêler ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le christianisme, le bap- tisme et le sabisme, que l'on trouve dans la région au delcà du Jourdain durant les premiers siècles de notre ère S présentent à la critique, par suite de la confusion des notices qui nous en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut croire, en tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des Esséniens^ et des précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale qui donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, a toujours eu son centre dans la basse Ghaldée et y constitue une religion qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
Cette pratique était le baptême ou la totale im- mersion. Les ablutions étaient d!>jà familières aux
nov.-déc. 1853 ol aoùt-sepl. 1855. Il est remarquable que les Elchasaïtes, secte sabienne ou bapliste, liabitaient le in^me pavs que les Rsséniens ( le bord oriental do la mer Morte) et furent confondus avec eux (Épiph., Adi\ h(i'i\, xix, 1, 3,4; xxx, 16, 17; LUI, 1 et 2; Philosopliumena, IX, m, |.") et 16; X, xx, •2!)).
1. Voir les notices d'Épipliane sur les Esséniens, les Iléméro- baptisles, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les Ébioniles, l"s Sampséens [Adv. hœr., liv. I et [[), et celles de l'auteur des P/iiiosophionena sur \eiE\chn<i.ul(iS (liv. W et X].
2. Epipli,, A(fv. hœr.. xix, xxx, i.iii.
100 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
Juifs, comme à toutes les religions de F Orient K Les Esséniens leur avaient donné une extension par- ticulière-. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une sorte d'initiation -^ Jamais pourtant, avant notre baptiste, on n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait fixé le théâtre de son activité dans la |iartie du désert de Judée qui avoisine la mer Morte ^. Aux époques où il administrait le baptême, il se trans- portait aux bords du Jourdain ^, soit à Bélhanie ou Béthabara '', sur la rive orientale, probablement vis- à-vis de Jéricho, soit à l'endroit nommé .Euon ou « les Fontaines', » près de 8alim , où il y avait
1. .Marc, VII, 4; Jo?;., Ant., XVIIl, v, :' ; Ju lin, DUd. cum Tryph., 17, 2.», 80; \l\)\\A\., Adv. hivr., xvii.
2. Jos., fi.