û2hô03i

M. DCC. LXI1I.

AVEC P JlIVILEGE DU RQiL

T É

DE LA VÉRITÉ

DE LA RELIGION

CHRÉTIENNE,

Ou lyon établit la Divinité de Notre» Seigneur Jefus-Chrijl.

Par Jacques A b b a d i e*

TOME TROISIEME .

Chez Jean D e v i l l e , rue Mercier©,

I T É

D H

nÔTRE-SEIGNEUR

JESUS-CHRIST-

E S veritez eiTt

inwl!f

icelles de la Religion font tellement enchaînées , qu’elles refifembient à cet égard aux principes .de la Geometrie , dont les uns fervent com-

\ me de degré pour descendre à la connoiC- fance des autres.

Ainfi dans l’examen que nous avons fait des principales preuves qui établirent les fondemens de nôtre Foi , la vérité de V exif- tence de Dieu nous avoit conduit à celle de la Religion naturelle 5 t: la vérité de la Re- ligion naturelle à la connoiffance de la Reli- gion judaïque 3 & la Religion Jfc#aïque à la vérité de la Religion Chrétienne : & tout cela par une fuite de confequences {I julies, qu’il ne fcrnbîe pas qu’on puifle les contef- ter , fans renoncer à ce qu’il y a de plus pur $âns la lumière naturelle.

A ij

aj, T rriti de la 'Divinité

Ce raport que les grandes veritez^nt erj- tr’elles , nous a conduit encore plus loiri. Nous n’avons examiner avec quelque foirt les fondemens qui établirent la vérité de la Religion Chrétienne, fans nous convaincre que ces mêmes principes établirent la Divi- nité de nôtre Seigneur Jefus- Chrift , d’une telle forte que celui qui doute que Jefus- Chrift foit Dieu, le Dieu très haut , doit douter de la vérité des oracles qui établirent le Chriftianifme ; & que celui qui s’affure que ces oracles font véritables , ne doute plus de la Divinité de Nôtre-Seigneur J. C. Et c’eft: ici le derein général de ce Traité.

Mais pour le mieux comprendre , il faut faire une diftin&ion très-neceffaire dans ces matières. On peut confiderer la Divinité de J. C. comme un Miftere qui nous eft caché, j ou comme une vérité qui nous a été révélée. - Au premier égard c’eft un dogme incompré- hensible , & nous ne devons point tâcher de l’expliquer : mais nous devons faire voir qu’il eft inexplicable. , |

Toute la différence qu’il y a à cet égard entre le peuple & les Docteurs , c’eft que leur ignorance étant égale , l'ignorance du peuple eft une ignorance modefte & de bon- ne foi , qni ne rougit point de ne pas voir ce qu’il a plû à Dieu de lui cacher : au lieu que l’ignorance des Do&eurs eft une igno- rance fuperbe & artiricieufe , qui a recours aux diftin&ions de l’école & aux fpéruîations abftraitfc-, pour n’être pas obligé de fe con- fondre avec celle du peuple.

On n’entreprend point ici d’expliquer Miftere , mais de prouver la vérité. On n’aura point recours à des fpéculations h u-j maines , posr montrer comment la chofe sft ; mais on montrera gifçiie eft effective-

de Je fus - Cbrijf. f

ment par des preuves prifes de la révélation. Entant que c'elt une vérité révélée , elle elt clairement &: diftinélement contenue dans l'Ecriture.

Au relie , comme mon delfein eft de fai- re voir la dépendance efléntielle qui eft entre la Divinité de Jefus-Chrill , & la vérité de la Religion Chrétienne en général , je m'at- tacherai principalement à faire voir , qu'il faut ou iesfauver toutes deux , ou les faire périr toutes deux par un commun naufrage, ik dans cette vûë je me fervirai d'une métho- de qui pourra fembier avoir quelque choie de nouveau & d'extraordinaire , mais qui peut-être convaincra l'efpric.

Car premièrement je montrerai , que fi J. C. n'étoit pas vrai Dieu d'une même effen- ce avec fon Pere , la Religion Mahomeca- ne feroit préférable à la Religion Chrétien- ne , tk Jefus-Chrill moindre que Mahomet. En fécond lieu je ferai voir, que fi Jefus- Chrill n'écoit pas le vrai Dieu dans ce fens , le Sanhédrin auroit fait un a été de jultice en le faifant mourir j ou du moins que ies Juifs auroient bien fait de s'en tenir à cette lén- tence , & de rejetter la prédication des Apô- tres , lorfque ceux - ci leur ont propofé de croire en ce Crucifié. On montrera pour un troiliéme , que fi Jefus-Chrift n’eft point le vrai Dieu , Jefus-Chrill ik les Apôtres nous ont engagé dans l’erreur , & que c'ell eux , & non pas nous, qui font coupables de cet- te féduétion. On fera voir en quatrième lieu-, que fi Jefus - Cbrift n'eit'*oinc d'une même elfence avec fon Pere , ii n'y a au- cun accord entre le Vieux & le Nouveau Teftament , que les Prophètes & les Apô- tres ont été inlpirez par un efprit de contra-

(g fmitè de la Î>hiniîê

di&ion & de merifonge. Enfin on montrera que fi Jefus-Chrift n’eft pas le Dieu très- haut , on ne peut difcerner la Religion de fuperfiition & de Tidoîatrie j qu’on la doit prendre pour une farce deftinée à tromper les hommes 5 & môme ( fi l’on peut ie dire fans blafphême) qu’il n’y a point après cela allez de caraétere dans la Religion pour la difcerner de la Magie. C’eft à quoi nous def- tihons cinq Sections differentes qui partage- ront cet Ouvrage avec la fixiérne & dernicre, qui eft deftinée à répondre aux obje&iona- qu’on fait contre la Foi orthodoxe, & à chercher quelques voies de fe fatisfâire fur les difficuitez , & fur les obfcuritez de ce grand Miftere.

Cependant il eft bon de donner ici au Lec- teur quelques avis qui nous parodient ailes» importans, Le premier eft , que la Divini- té de Jefus-Chrift , l'Incarnation S c la Trini- té , étant trois objets que l’on peut traiter avec quelque diftinétion , on ne le propofe ki que d'établir îs pfèmièrc-j que i on regar- de comme étant plus connue , & en quel- que lorte fondamentale 2 l’égard des autres.

Le fécond eft * que l’on ne fera point de dièlcuité d’employer le terme de Dieufou- verain en parlant de Jefus-Chrift ; quoique ce terme foit une exprefiion payenne , à le. p rendre à la rigueur , & qu’il lernble mar- quer quelque opomion entre le Dieu luprê- me & des Divinités (ubalternes. Il flilîic que nous ôtionsi’éc uivoque,en déclarant que nous entendons p^r-là celui qui eft participant de cette efk :;ce, &: de cette Divinité glorieufe & fouveraine à laquelle toutes choies obéïflent»

Le trOifiéme eft, que !a breveté qu’on re- cherche dans cet Ecrit, n’ayant point permis de ranger les ad vernir es de lado&rine onho

de Jefùs - Ckrift< j>

êo:iè en pïulieurs cfafiés differentes* & tombattre diftinétement les Arricns , les de- mi-Arriens, les Sociniens , on s'eft telle- ment réglé dans la conduite de cet Ouvra- ge , qu'ils fe trouvent prefque par-tout com- battus par les mêmes preuves.

Après cela , je fouhaitc qu’on diftingus ici ce que je dis de la perfonne de nos adver- faires 3 d'avec ce que je dois dire de leur caufe. J'ai pour la première tous les fenti- mens d'amour & de compaiiion que je dois à mes freres égarez. J’admire les grands 8c admirables talens que Dieu a départis à quelques-uns d’entr'eux. Et quoi qu'ils Faf- fent une violence manifefi® à l'Ecriture 3 je ne voudroispas lesaccufer de parler contre leur fentiment ni ks juger indignes du chari- table Fuport qu'on a pour leurs perfonnss dans quelques Etats ProteiFarrs.

A l’égard de leur caufe , on ne trouvera pas mauvais que je tâche de la Faire paroî- ire dans toute la difformité qui peut donner le plus d'horreur pour des fentimens^ que nous croyons incompatibles avec l'efprit de Sa véritable Religion. C'cft mon devoir , 8c la fin de mon Miniflere. Je ne dois rien ou- blier de tout ce que je peux croire capable de faire revenir ceux qui font dans l’égare- ment , 8c d'en défendre les autres.

On ne prétend point au refte employer des hyperboles 8c des déclamations pour fai- re un portrait affreux d'une doctrine dégui- fée. On n'employera que des preuves pro- pofées d'une maniéré fimple on n aura recours qu'à la feverité de la droite raifort , foit pour fe convaincre , foit pour convain- cre ks autres. Dieu veuille- nous eclairer 8c jgtous diriger par ion Efprit > afin que ces

A iiij

% Traité de la Divinité

Ouvrage réüiîïfle à fa gloire 5c au falut été r-

jsel des âmes. Ainfi foit-il.

I. SECTION.

l'on fait voir que Ci Jefus-Chrift: 11'eft: pas vrai Dieu d'une même effence avec fon Pere , la Religion Mahometane eft préférable à la Religion Chrétienne, &c Jefus-Chrift moindrequeMahomet.

CHAPITRE I.

€}ue fi Jefus-Chrifi n'efi pas d'une même efisxce que fon Pere , le Chufiianifme que nous profefiens , efi la corruption de la Religion Chrétienne , que le Mahometifme en efi le rétabli filment.

C'Eft un principe de la Religion naturel* le plus ancienne que toutes les autres. Religions , qu'il y a un éloignement infini entre le Créateur 8c la créature. Cela fais qu'on ne peut fans pieté abaiffer Dieu juf- qu'à la créature 5 & qu'on ne peut fans ido- lâtrie élever la créature jufqu’à Dieu. Si donc Jefus-Chrift eft le Créateur, le Sou- verain , on ne peut dire fans pieté qu'il foit une lim pie créature. Et fi Jefus-Chrift ii'eft qu'une Ample créature , on ne peut fans idolâtrie le reconnoître pour le Dieu Souverain. * De forte que fi nous nous trom- pons dans le fentiment que nous avons que Jefus-Chrift eft d'une meme effence que fon Pere , 8c qu'il eft par confequent le Dieu Souverain , on ne voit pas que nous puif lions nous défendre d'être de véritables ido*

de Jefus - Chr'ift. $

lâtres , puifgue nous l’adorons dans cette qualité.

Il ne fervira de rien de dire ici pour nous décharger de ce crime , que nous croyons de bonne foi que Jefus-Chrift eft le Dieu Souverain ; qu’il y a véritablement de l’er- reur dans nôtre efprit , mais non pas de l’in- fïdeiité dans nôtre cœur, puis qu’au fonds, ce n’eft qu’au Dieu Souverain que va nôtre adoration. On pourroit excufer par la même raifon toutes les idolâtries paftees, prefen- tes & poflibles. Les Payens qui adoroient leur Jupiter , croyoient de bonne foi qu’iî étoit le Dieu Souverain > & dans leur inten- tion leur culte fe raportoit à l’Etre Suprême. Cependant ils n’en étoient pas moins idolâ- tres pour cela.

Il ne faut pas non plus s’imaginer, qu’un® créature pour être très excellente puîné de- venir l'objet de l’adoration qui ne peut être rendue qu’au Dieu Souverain. Ceux qui adorent les Allres , ne font pas moins idolâ- tres que ceux qui adorent le bois & la pier- re : &: ceux qui adoreroient les Anges , ne le feroient pas moins que ceux qui adorent les Aftres. Leur idolâtrie fèroit moins grofc ftere, mais elle ne feroit pas moins vérita- ble, parce que l’idolâtrie ne confite pas à rendre les honneurs divins à une créature baffe , mais Amplement à les rendre à une créature.

On nous dira , qu’il peut être quelque fois permis de rendre l’adoration 'Bune créa- ture qu’il plaît à Dieu de revêtir de fa gloi- re : comme il eft permis de faire des hon- neurs extraordinaires à un homme à qui le Roi ordonne qu’on les rende. A la bonne heure que cela foie , pourvû qu’on nous

Traité de la Divinité

accorde qu’il n’eft jamais permis d’adorerurt'é créature comme le Dieu fouverain : de mê- me qu’il u’eft poinc permis d’honorer un fm jet en Je reconnoifîant pour être le véritable Roi. Dieu en effet n’a pu ni voulu fe dé- charger en faveur d’un autre de ce cara&e- re incommunicable de fa gloire. Il ne l’a pût car il eft impoEible que Dieu feul foit le Dieu fouverain , & qu’un autre qui n’a pas fon elfence , le foit avec lui. Il ne l’a point voulu * car comment pourroit il vouloir une chofe qui étant contre la vérité , eit aulR contre ia nature ?

Supofez dcirc tant qu’il vous plaira , que Jefus-Chrift tient la place de Dieu v qu’il eit fon Ambaffadeur j & que ce n’eit qu’entant qu’il tient la place cie Dieu, qu’il eit un juite objet de noire adoration : cela ne fait rien contre nôtre maxime, qui eit que jefus- Chriit n’étant point le Dieu fouverain , ne peut être adoré comme Dieu fouverain , fans sme manifefte idolâtrie*- Ce fera nôtre pre- mier principe.

Le fécond elt , que l’idolâtrie ef: un critn# qui viole la Loi de Dieu , & qui anéantie Fefprit de la prêté. En effet ce crime eit opo1* aux deux grandes En s de la Religion. Il & ane opofition évidente à la gloire de Dieu , puifqu’iî dépouille Dieu de fa gloire pour en revêtir une créature. Il eit opofe â nôtre falot , puifque le Saint- Efprit déclare que les idolâtres n hériteront jamais U Royaume des deux. |

Il s'enfuit de ces deux principes que le Chriitianifme que nous profefTons , elt la corruption de la Religion Chrétienne , 5c que le Mahometifmc en elt le récabliffemenr, Car £ la Religion Chrétienne dans fa pureté

Jefus - Chrifî. rt

üfc' rêconnoït Jefus-Chrift que pour être une fimple créature , nous renverfons la Reli- gion Chrétienne , lorfque nous adorons Je- fus-Chrift , comme étant efiêntjellemcnt îë Dieu fouverain. Et h la Religion de ceux qui adorent Jefus-Chrift comme l'Etre fouve- rain , eft la corruption du Chriftianifme , il s’enfuit que la Religion Mahometane qui met le Dieu fouverain infiniment au-delfus de Jefus-Chrift , en eft à cet égard le réta- bliiïement.

On dira ici peut-être , que la Religion- Chrétienne efîentiellement n’eft pas "une fcience de fimple contemplation * mais uns connoiiïance pratique y & qu’elle confifte’ plûcôt dans l’obéïiiance que dans des fpécu- lations abi! rai tes fur la Divinité. Je con- viens du principe : mais je fbûtiens qu’on n’en peut faire d’application raifonnable au? fujet dont il s’agit ici. Car peut-on traîner de fimplcs fpe'culations des principes fi im- portans , que nous fommes idolâtres ou ne Te fommes pas félon qu’ils font faux ou véri- tables ? Si Jefus-Chrift: eft d’une même efc fence avec fon Pere , ou ce qui revient à la même choie , fi Jefus-Chrift ell le Dieu fou- verain , il doit être adoré en cette qualité r & nos adverfaircs ne pourront alors fans im- piété refufer de le reconnoître pour tel , &r de l’honorer fous ce nom : & s’il ne l’efë point , nous ne pouvons fans idolâtrie le" confondre avec le Dieu fouverain. Il s’agit ici d’éviter l’impiété ou l’idolâtrie^ il s’agit par confequenc de queftions pratiques > qui font même d’une fouveraine impor- tance.

C’eft d«ncen vain qu’Efcopius fait fes ef- forts pour nous montrer que ce n’eft poin&

il Traité de la Divinité

une chofe eftentielle au fàlut : defçavoirfi Jefus - Chrift eft Dieu par une génération éternelle j ou fi n’étant qu’une fimple créa- rure , il eft apeiié Dieti à caule de Ton Mi* niftere. Car lors qu’il entreprend de faire voir que ces queftions ne font point fonda- mentales , en montrant que ceux qui croyent Jefus - Chrift une fimple créature , ou même un fimple homme , peuvent i’adorer fans être coupables d’idolâtrie ; parce qu’ils l’adorent non entant qu’il eft homme , mais entant qu’il tient la place de Dieu ; il ne s’eft pas aperçu que fa preuve demeuroit im- parfaite : parce que pour montrer que ces queftions ne font pas eftentielles , il ne fuf- fit pas de faire voir que les Sociniens , fans ctre idolâtres , peuvent adorer celui qu’ils croyent être un fimple homme par i'a nature; mais qu’il faut montrer encore , que nous pouvons fans idolâtrie adorer Jefus Chrift comme le Dieu fouverain , encore qu’il ne foit pas le Dieu fouverain.

Certainement ce que nous croyons de la confubftantialité, & de la génération éter-, nelle du Fils de Dieu, nous engage dans i’i- dolatrie, rien ne peut être plus elfentiel ni plus fondamental que ces queftions qui re- gardent cette génération & cpcte confubftan- tialité. Or il eft certain que nôtre do&rine fur ce fujet nous engage dans l’idolâtrie, s’il eft vrai que nous foyons dans l’erreur. Car fi Jefus- Chrift n’eft pas d’une même eflence avec fo^ Pere, il n’eft pas le Dieu & le Créateur de toutes chofes. Et fi cela eft en- core , nous ne pouvons le mettre fur le trô- ne de j’Etre fouverain fans une manifefte idolâtrie ; & même il ne nous refte plus d’excufe pour diminuer l’horreur de cette fuperftition.

de Je fus - C tir /fi. rj

Car nous difons pour nôtre juftification, que nous l'adorons comme l'Etre fouverain, parrce que nous le croyons de bonne foi l'Etre fouverain : les Payens , comme nous l'a- vons déjà remarqué, juftifieront le culte qu'ils rendent à ieur Jupiter , en difant qu'ils ne l'adorent comme le vrai Dieu , que parce qu'ils croyent de bonne foi qu'il eft le vrai Dieu.

Si nous difons que nous ne fommes point coupables d’adortr Jefus-Chrift comme le Dieu fouverain ; parce qu'encore qu'il ne foie point en effet le Dieu fouverain, il mérité pourtant nôtre adoration , nous ne faifons que changer l’état de la queftion, Car il ne s'agit pas ici de fçavoir , Jefus-Chrift mé- rité nôtre adoration : mais il s'agit de fça^ voir nous pouvons l'adorer comme le Dieu fouverain , lors qu'il n’eft pas le Dieu fou- verain en effet.

Si nous difons qu'il ne faut reconnoître pour elfentiel & pour véritablement neceflai- re au falut , que les chofes qui d'un côte font très-clairement contenues dans l'Ecritu- re , & qui de l'autre nous font commandées, ou défendues fous peine de la perte du falut éternel ; cela même fert à nous condamner. Car qu’y a-t-il de plus formellement con- tenu dans l'Ecriture , que le précepte de ne pas attribuer à un autre la gloire du. Dieu fouverain? Et qu'y a-t-il qui foit défendît fous des peines plus rigoureufes que l'i- dolatrie , qui met la créature ^ la place du Créateur.

S'il nous vient dans la penfée , cjue le Dieu fouverain ne condamnera point nôtre culte , parce qu'il s'attribue tous les honneurs qu ou rend à Ion Fils , ou nous redrdfera en no««

,V4 Traité de la Divinité

difant que fi Jefus-Chrift eft une créature ? il| ne peut' être appelié Je Fils de Dieu que dans un fens impropre & éloigné i & que quoi qu'il en foit 3 s'il eft une fïmple créa- ture , la différence qui eft encre lui & le Dieu fouverain , eft plus grande que celle qui peut fe trouver entre une créature & une créature, quelle que Toit la difproportion qui eft enti 'elles: 3c qu'ainfi fi une créatuie excel- lente trouve mauvais avec raifon , qu'on .transporte à une créature baffe les homma- ges qui lui font dûs , Dieu trouvera plus mauvais encore qu'on rende à Jefus-Çhrift Je culte qui n'eft qu'à lui feul.

On dit que Jefus-Çhrift reprefente le Dieu fouverain. Oüi : mais pour reprefçnter le Dieu fouverain , il n'eft pas le Dieu fouve- rain. Il eft le Fils de Dieu. Oüi , mais il ne porte ce tître que dans un fens impropre & figuré , qui n'empêche pas qu'il n'v ait un plus grand eloignement entre lui & le Dieu fouverain s qu'entre le plus fale des infeétes & le plus glorieux des Anges. De forte que quand il feroit permis de revêtir la plus baf- fe des créatures , des titres & de la gloire qui apartiennent à la plus noble , il ne feroit Jamais permis de rendre à J. C. les homma- ges qui ne font dûs qu'au Dieu fouverain.

CHAPITRE II.

Cm Ven montre que fi Jefus-Chrift n’eft pas d'une même eftencn avec {on Tere}on ne peut fe ùifpenfer de regarder Mahomet comme un homme divin*

A Infi il nous paroît que la Religion Ma- hometane eft du moins à quelque égard r&abliRçment de la Religion Chrétienne ,

s*M efl vrai que Jefus-Chrift ne Toit pas d’u- ne même efîcnce avec le Dieu fouverain* Mais parce qu’on pourroic dire , que cette Religion eft d’ailleurs pleine de fidions & d’impoftures , nous demanderions volon- tiers , comment on conçoit que la vérité & l’erreur ayent ici une fi étroite alliance. Ma- homet eft un impofteur. Tout Je monde le reconnoît parmi nous. Mahomet a aboli l’i- dolatrie. C’eft çe qu’il faudra fupofer. Voi- là I’afTortiment de deux caradteres bien opofez. Si Mahomet a defa'oufé le monde fur le fujet de l’idolâtrie Chrétienne , ( car c’efl ainfî que j’appelle le culte que les Chrétiens rendent à Jefus-Chrift , fi celui-ci n’cll: pas J’Sure fuprême) par quel efprit a-t-il fait un fi grand ouvrage } par l’efprit de Dieu , on par l’efprit du démon ? Si c’eft par 1’efprie du démon, comment a-t-il aboli l’idola- trie ? Si c’eft par l’Efprit de Dieu 5 com- ment eft-il un impofteur ?

©n dira peut-être , que Mahomet a con- damné le culte des Idoles Payennes , & qu’ainfî on pourroit faire la même queftiom fur ce dernier article. Mais il y a de la dif- férence entre des principes q«e Mahomec fupofe , & des principes que Mahomet a établis. Mahomet fupofe la connoiffance du vrai Dieu & la ruïne de l’Idolâtrie Payenne. Ce n’eft point lui , mais Jefus-Chrift , qui a produit ces deux effets dans le monde. Oib jconnoiffoic par tout le vrai Dieu plufîeurs fiécles avant lui , & l’idolâtrie Paonne étoiç entièrement abolie. C’eft*] à un effet de la prédication des Apôtres. Et Mahomet , de quelque efprit d’impofture qu’on le con- çoive animé , n’aura ofé ni pu établir une Religion dueftement oppoféç è çss deia ^rinçi^sf»

Traité de la Divinité

Mais il n’en eft pas de même de la véri- table connoilTance de Jefus-Chrift , & de la ruïne de l’idolâtrie Chrétienne. C’eft Maho- met. qui a enfeigné aux hommes que les Chrétiens étoient des idolâtres en adorant Jefus Chrift comme le Dieu fcuverain. Il ne s’efF Yien propofé de plus efféntiel , que de ramener de leur égarement des hommes, qui fous le nom de la Trinité fervoient en effet , piufîeurs Dieux. Car c’eft ainfî qu’il parle dans fon Alcoran. Jefu£ChriR'& les Apô- tres auront donc été les Réformateurs du monde Payen , en détruifant par leur prédi- cation l’idolâtrie Payenne. Mais Mahomet doit être confédéré comme le Réformateur du monde Chrétien , s’il eft vrai qu’il ait dé- truit cette idolâtrie Chrétienne.

Comme donc on feroit infiniment furpris les Apôtres avoient détruit l’idolâtrie Pa* yenne en prêchant des fables : nous aurions lieu d’être furpris que Mahomet eût aboli l’idolâtrie Chrétienne par des impoftures.

En effet, Jefus-Chrift déclare dans fon Evangile , qu’on reconnoît les Docteurs à leurs fruits. Et cette maxime ne peut man- quer d’être véritable , puifque e’elF la vérité même qui nous l’enfeigne. A juger des chofes par ce principe , nous ne pouvons qu’avoir une très haute opinion de Maho- met , &■ le reconnoître même pour un grand Prophète , s’il efF vrai qu’il ait enfeigné aux hommes à ne pas confondre le Dieu fouve- rain avec une créature. Il a éclairé pltifîeurs nations K.t plufîeurs fîécles. Il amis Dieu fur le trône de Dieu , & la créature dans le rang de la créature. Qu’y a- t-il de plus lé- gitime & de plus faint qu’uiï tel deffein > Qu’y a-t-il de plus noble & de plus grand qu’un tel ouvrage i Certaine-,

âe Jefus - Chrifî. 17

Certainement fi Mahomet a éclairé l’Uni- vers en dilîipant les ténèbres de cette pro- fonde fuperftition , on auroit tort de lui concerter tous les titres que les Mufulmans. lui donnent ; & Ton peut dire hardiment 5 <qu’il doit être confîderé comme un Doéteur de vérité , comme un Prophète , comme plus grand que les Prophètes delà Loi, com- me plus grand Prophète que Jefus-Chrirt lui-même. Ge font des paradoxes étran- ges & choquans. Ce feront néanmoins des veritez certaines & évidentes, fi Jefus-Chrili n’ert point le Dieu Souverain,

Je dis que c’ert un Doéteur de vérité. On n’en peut douter , puifqu’il enfeigne aux hommes des veritez fi elfentielles. Ce pre- mier élément de la Religion , celui qui ert une fimple créature par fa nature , ne doit pas être adoré comme le Dieu Souverain , ert le fondement de la Religion naturelle dirtinguée de la fuperftition , ert le fondement de la Religion Judaïque dirtinguée de l’idolu- trie Payennne > & le fondement de la Reli- gion Chrétienne confiderée dans fa pureté. Mahomet qui a établi fa Religion fur ce grand principe , n’eft donc pas feulement un Do&eur de vérité , mais encore un Doéteur qui femble rétablir toutes les veritez , du moins toutes les veritez les plus eiTensielies & les plus importantes à la Religion.

Mais , dira-t on , on ne fçauroit nier du moins que Mahomet ne tende à flatter les partions humaines , & qu’il ne foit plutôt le Doéteur de la chair que celui de jjefprir. Si cela ert ainfi , on s’étonnera avec raifon,. que tant de vérité fe trouve jointe avec tant: d’impureté &: de vices. Car nou5 ffâvons qu’il n’y a point de communion entre la Tcu&z * ll> B

•j g. Traité de la Divinité

lumière te les ténèbres, & qu’ainû Af$v home: n’a pas agi par i’Efprit de Dieu 3 il a agi par i’efprit du monde ; ou que s’il n’a point agi par Lefprit du monde, il a agi par LEfprit de Dieu. ddius nous cher- chons en lui les caractères de Lun ou de l’autre de ces deux efprits. On nous dit que Mahomet efi impur dans fa Morale & dans Les maximes. Ge caraétere eft celui de l’efi- prit du monde : mais il eft concilié. Il nous paroît que Mahomet a réformé la Religion en aboîiflànt l’idoiatrie Ghréiienne , & t'ai- Tant adorer par.-tnut un feul Dieu. C*eft ici- un caraétere de rEfprit de Dieu , &r le fait eft incontefiable. îi eti plus fur à nôtre égard- que Mahomet a le caractère de REfprit de. Dieu , qu’il ne l'feft qu’il.a Iss caraéteres de. i’efprit du monde.

Si Mahomet eft un impofieur, dites- nous, comment un impofteur fait profperer le bom piaifir de Dieu , détruit l’idolâtrie , éclaire l’Univers. Dieu a-t-il revêtu un impofteur- du plus grand caraétere de fes Prophètes , & du caraétere de fon propre Fils ? Gar les Prophêtes qui ont annoncé la venue du Médis , ont prédit aufli comme un caractè- re de fa venue, qu'il détruiroit 1 idolâtrie . ? Dieu a-t-il fait d’un impolteur l’iuftrumens de fa miféricorde & le miniltre de fa gloire ? Que croirions-nous de la Providence , fi elle eut choifi pour fes Evange liftes des démons qui euiient paru fous me forme humaine 3 éc qui euffent prêché l’Evangile ? On au- ï-oit cru qpu que Dieu vouloir faire détefter l'Evangile, tout divin qu’il eft , en le met- tant dans la bouche du démon ; ou que Dieu vouloit confacrer le démon nonobfiant &. malice 3 en le rendant, te dépofiuire de-

de Jefuï - Çhrtjf. *$>

FEvangile. Cette comparaiton pour être odieufe , n'en eft que plus propre à faire connoître ia vérité. Car cc que nous difons du démon , nous pouvons le dire des induc- teurs qui font fes miniftres , nous pouvons Je dire* fur le fujet de Mahomet. Que fi cet homme étant un impofteur > a été choifi par la Providence poür établir la véritable Re- ligion, il faut que la Providence ait voulu, ou rendre la Religion infâme en la faillit rétablir par un impofteur , ou conl acier l'impofture en la choiliftant pour rétablir la Religion : & l’un & l'autre* eft également impie & extravagant.

CHAPITRE III.

©« Von fait voir que fi fefus-Chrifl n'eft pas d'u- ne meme ejfence avec fon Pere , Mahomet ejt un grand Prophète , le plus grand des Prophè- tes , & meme plus préférable en toutes manié- rés à Je fus Cbriji,.

MÂis allons plus loin , difons que fé- lon cette fuppofition , Mahomet peut être regardé non- feulement comme un Pro- phète, mais comme plus grand que tous les Prophètes de l'Ancien Teftament. Les Prophètes anciens ne parlement qu'au feu h peuple d'Ifràcl : Mais Mahomet a parlé à la plus belle 8c plus confiderable partie de l'U- nivers. Les Prophètes fe fuccedoient ’es uns aux autres , parce qu'un feul ne vivoit 'pa* aftfez long-tems pour inftruire lerÿiommcs de differens fiécies. Mahomet n'a point be- foin de compagnon ni de fucceffeur pour bannir pour toüjours l'idolâtrie despaïs , fado&rme a été reçûë. Les anciens Prophê*

sa Traité de la Divinité

tes ont été fufcitez extraordinairement ponr détruire la fuperitition & l’idolâtrie , en fai- fant divers miracles. Mahomet a ruiné fans] miiacle une idolâtrie répandue dans tout rUnivers. Enfin , fi Moïfe a été honoré du- tître glorieux d’ami de Dieu , parce que Dieu lui réveîoit fa volonté fans obfcuritéi & fans énigme : Il faut eftimer encore da- vantage le privilège de Mahomet , qui n’au- ja pas feulement connu la volonté de Dieu , mais qui l’aura très-diftinélement fait con- Jioître. Moïfe n’a point connu Dieu tel qu’il' étoit. Jefus Chrift feul & l’a connu , & l’a fait connoître. Mais fi les principes de nos adverfaires font vrais 3 Mahomet l’a encore mieux fait connoître que n’a fait Jefus- j Chrift. Et ceci nous conduit infenfiblement à montrer que dans leurs hypothefes Maho- met doit être regardé comme un plus grand; Prophète que Jefus Chrift.

C’eft dequoi il faudra demeurer d’accord , foit que vous confideriez fa doctrine 3 foie que vous regardiez le fuccès de fon Mïnifte- re. Si vous confiderez le fuccès de fa doc-i j.ine, la chofe parle. Jefus-Chrift a fait re- cevoir fon Evangile dans tout l’Univers.. Mais à peine a-t-il détruit une efpecedefu- perftition 3 que les hommes retombent dans une autre qui n’eft pas moins dangereufe , & ils ne font pas plutôt délivrez de lldola- trie Payenne , qu’ils tombent dans l’idolâ- trie Çhiétienne. Mahomet a établi fa Reli- gion ^ j des fondemens plus fermes ; & il a pris des mefures plus jufies pour empêcher que l’idolâtrie ne renaquit après avoir été détruite , puifque nous voyons que depuis 1 que fa Religion fubfifte fes difciples n’ont aucun penchant à çeue e.fpece de fupeifti- { uon,.

de Jefiuf - Chrift. % î

Il ne faut pas s'en étonner. Le defavanta- ge que Jefus-Chrift a dans cette comparai- son, vient, fi le principe de nos adverfaires efi véritable , de ce que la do&rine de Ma- homet a un cara&ere naturel qui ell plus opofé à l'idolâtrie , que n'eft celle de Jefus- Chrift. Que Ton eonfidere bien le langage de Jefus Chrift, foit lors -qu'il parle par lui- même , foit lors qu'il parle par le minifie- re de fes difciples , & qu'on le compare avec le langage de Mahomet ; & l’on en fe- ra perfuadé.

jefus-Chrift parlant par lui-même, ou par fes ferviteurs > vous dira , qu’il a été fait avant Jean-'Baptifie -} qu’il était avant qu’ Abra- ham fut ; qu'il a en fa gloire par devers fon Pere avant la naiffance du monde , qu'il efi l'Alpha & V Oméga , l commencement & la fin , le premier & dernier : qu'il étoït au commencement \ qu’il étoit avec Dieu -, qu’il êtoit Dieu j que toutes chofes ont été faites par lui que fans lui rien de ce qui a été fait , n’a été fait ; que les fiée te s ont été faits par lui ; que toutes çhofes ont été créées par lui , tant celles qui font au Ciel , que celles qui font en la terre , les chofes vifibles & les- chofes invifibles , foit les trônes , foit les domina- tions: foit les principautés, foit les puiffahees -, que toutes chofes ont été faites par lui & pour lui ; qu'il efi avant toutes chofes , & que toutes chofes fubfifient par lui. Il vous dira, qu’il y a un feul Seigneur qui efi Jefus - Chrifi: , par lequel font toutes chofes , & nous par lui ; que c’efi lui qui a fondé la terre , & que [es Cteux^nt les œuvres de fis mains.

Il fe nomme le Fils de Dieu , le Fils unique de Dieu , le propre Fils de D eu , l’unique iffu du Pere , ëmanuël , c'ell:- à-dire , Dieu avec nous , Vm mmfifié en chair , Dieu mortifié en chair 3

Jean t. Ibid. 8,

A p oc.

17 fear>

1,

Heb. 2<*

I .Cor. i. Hebr 1.

Afoc, î. 3^.

If aie $j.

£?i traité de la 'Divinité

Ô* jujtifié en efprit , le Seigneur (gr le Dieu : quel- quefois le Sauveur Ô'jgrand Dieu , U Vitu & le Sauveur de toute U terre y l'Etemd de nôtre juf- fice.

Mais afin que nous ne doutions point du fens dans lequel toutes ces eiiprelhons con- viennent à J. C. il ell infiniment remar- quable que parlant par lui - même , ou par fes ferviteurs , qu'il a inftruits & remplis de fon efprit , il s'applique à lui - même les oracles des Prophètes qui font mention du 3Dieu Souverain , & qui contiennent les ca- ractères de fa gloire la plus propre & la plus- incommunicable. Il avoit été dit au Livre des Chroniques, que Dieu feul connoit les mœurs des fils des hommes. Jefus-Chrift s'attribue ce titre glorieux comme un titre qui lui doit' attirer la crainte & l'admiration des hom- mes. Et toutes les Eglifes f auront' , dit-il dans* l'Apocalypfe , que je fuis le ferutateur des reins- & des cœurs -, tgr je rendrai à chacun félon fes œu- vres. Il a été dit dans la Loi , Tu adoreras le- Seigneur ton Dieu , & tu ferviras à lui feul , fui- vant Texpofition qu’en donne Jefus - Chrift. Et l'Auteur de l'Epître aux Hebrèux nous aprend , que Dieu dit en introduifant fon Fils- premier au monde , Qge tous les Anges l’ ai- dèrent. 11 a été dit du Mellie par un Prophè- te : L'efprit du Seigneur efi fur mot. Car le Ssi— gnettr ma oint : il ma envoyé peur porter de bon- nes nouvelles aux affligez, , pour guérir les de fiez, de cœur y & pour publier aux prijonr.iers leur dé— livrante , l'ouverture de leur prifon , &C. Je fuis le Seigneur fejîjrnel , aimant jugement , f> hdif- fant rinjuflice pour l’holocaufle. f établirai leur œu- vre en vérité , & je traiterai avec eux une alitan- te étemelle. JefusChrift s’applique cet oracle1 emSaint Luc, chap, 18. lors qu’il di: aux»

Je fus - Chrîff.

juifs, Aujourd'hui cette Ecriture eft accomplie ,

&c. Les Prophètes avoient parlé d'une voix qui crieroit au defert , PrépareXJe chemin du Sel- l'f'ievf^ gneur 5 faites droits fes f entiers r Et ïiaïe pré- voyant ce tems-là , exhorte Sion à annoncer bonnes nouvelles , d élever fa voix avec force 3>

& d dire aux villes de Juda , Voici ton Dieu s ajoûtant immédiatement après , vaiti le Sei- gneur viendra avec force , & fon bras aura domi- nation , &c. il paîtra fon troupeau comme le ber- ger, Il ajfemblera de fes bras les agneaux & les portera en fon fein , &TC. Et puis : §lui eft celui qui a mefuré les eaux avec le creux de fa main & qui a cctnpaffé les deux avec fa- paume ; qui' a pris la poudre de la terre avec trois doigts , qui a' pefé au crochet les coteaux , & les montagnes a Itfr balance ? qui eft celui qui a drejfé l'éfptit du Sei- gneur ? ou qui a été fon Confeiller ? &TC. Voici les nations font comme une goutte d'eau , & font efti - mies comme uu grain en la balance. H jette au loin- les ifles comme de la poudre menue , &C. Ce font fans difticu lté les caraéteres de TEtre Souverain : & cependant l'Evangile en fait l’application à Jcfus Chrift ; puifque Jean- Baptifte eft cette voix qui crie âu defert ; ou que c'eft devant Jefus Chrift que Jean-Bap- tifte a préparé le chemin , & que peu après on a entendu les Meffagers de paix dire aux villes de Juda , Voici ton Sauveur qui vient.

Voici votre Dieu. Dieu avoir dit par la bou- che du Prophète î Tare ; Dites aux trouble^ de lfaïi%^ . cœur y Soyef confiez , & ne craignez plus , Voi- ci vôtre Dieu viendra prenant v ngeance , Dieu viendra donnant rétribution , C T il voM fauvera.

Alors les yeux des aveugles feront ouverts > Ô* les oreilles des fourds feront débouchées. Alors J ’au »- fera le boiteux comme le cerf, & la langue des mtsets. chant sr a , &e» Lifcz le Chag. I h d§.-

14 Traité de la Divinité

Saint Mathieu , Sz vous verrez que Jefus- Chrift fe fait vifïbiement l'application de cet oracle dans la réponfe qu'il fait aux Difci- ples de Jean. Il fe déclare donc pour le Dieu des Ifraëlites > le Dieu qui les doit confoler i & aufti le Dieu de rétribution & de vengean- ce , le Dieu de leur falut , qui font tous des titres que le Dieu fouverain a accoutumé de prendre dans les anciens oracles. Il avoit été dit à Dieu par la bouche du Pfalmifte : Tfeetu- Tu as au commencement fondé la Terre -, & les Ute loi. deux [ont l’ouvrage de tes mains, ils périront j mais tu feras permanent. Ils vieilliront tous com- me un vêtement ; tu le changeras comme le vête- ment , & Us feront change ^ : mais toi, tu és toujours le même , & tes ans ne prendront jamais de fin. On ne peut nier que toutes ces chofes ne foient dites au Dieu Souverain & du Dieu Souverain, auffi-bien que le commence- ment du Cantique qui commence ainfi y Seigneur , oy mon oraifori , & que mon cri parvien- ne jufquà toi , & ces expreftions qui en font la fuite : Tu le lèveras, & auras compajfion de Sien y $zc. Alors Les nations redouteront le nom du Seigneur , & tous les Rois de la terre ta gloire quand le Seigneur aura réédifié Sron , & fera apa» ru en fa gloire : D'autant qu’il a regardé de fon faint lieu qui efl la haut , & que le Seigneur a con- templé du Ciel en la Terre. Il eft très-évident qu'il s'agit- du Dieu Souverain, & plus évident encore , que cet oracle eft aplicpié à Jefus Chrift au Chapitre T. de l’Epitre aux Hebreux. C'eft au Dieu Souverain que le Pfalrfefte s'adrefîe, lors qu'après avoir dît, Tfeau- La chevalerie de Dieu efl de vingt mille , & de me 66. milliers d' Anges. Le Seigneur efl ent deux au Sanc- tuaire , comme en Sina. Tu es monté en lieu haut.

bicn> : Et c'efi ici le Dieu de notre falut : S elab.

C'ell ici le Dieu Souverain , le Pere de nôtre Seigneur Jefus Chrift , qui a des légions d'Anges en fa difpofition , comme Jefus- Chriit le dit lui-qnême; c'eft le D eu bénit, le Dieu qui étoit monté en un lieu élevé dans T Arche qu'il rempliffoit d'une maniéré particulière, le Dieu qui diftribuë fes dons aux hommes : Mais c'eft auffi Jefus Chrift lelon l'application que lui en fait l’Apôtre en ces termes qui lèvent toute difficulté à cct égard : 3lais la g race efl donnée à chacun de mus 'Epkef.ÿ, félon la mefure du don de Chrift. Pour laquelle cho - fc il dit : Etant monté en haut , il a tnené capti- ve une grande multitude de captifs , 0* a donna des dons aux hommes. O r te qu'il eft monté , queft- ce finon qu'il étoit premièrement def tendu dans les parties les plus bajjes de la terre. Ces dernieres paroles montrent que c'eft à Jefus Chrift que cet ancien oracle ell apliqué ; & il ne faut que confiderer l'oracle même , pour voir qu'il regarde manuellement le Souve- rain. Il avoit été dit par les Prophètes , que Dieu répandrait fur la mat fort de David & 2 ’ach.l® fur les habitant de jerufnlcm , Vefprit de grâce & de mifericorde , qu’ils regarder oient vers luit qu'ils aurcient percé , qu’ils le plaindront comme l'on plaint un fis unique , & qu’il mener oient deuil fur lui , comme l'on mcr.e deuil fur la mort d’un premier né. On ne peut douter que ce ne foit le Dieu Souverain qui parle dans cette prophétie. Il n'y a qu'à écouter ie Prophète qui nous i'aprend dès l'entrée du # aphte en ces termes. Le Seigneur qui étend le Ciel , é- qui fonde la terre > qui forme îtfprit de l'homme en lui , a dit : loici je mettrai fer ufalem , &'c.

& quelque temps après , fans changer dq Tmn t III, C

%$ Traité de la Divinité

perfbnne : Je répandrai fur la maifon de 'David & fur le s habit ans de Jerufalem l'efprit de grâce & de mifericorde,& ils regarderont vers moi qu’ils ont percé , &c. Saint Jean dans Ton Apocalypfe , fait Implication de cet oracle à Jefus- Chrift. Voici , dit- il , H vient avec les nuées , & tout ml le verra , même ceux qui Vent percé. Mais fi Ton fe defie de ce témoignage , & qu'on ne le trouve pas affez évident , il faut du moins acquiefcer à celui que nous lifons au Chapi- tre 1 9. de l’Evangile de cet Apôtrp , en ces mots : Et derechef une autre Ecriture dit , ils verront celui qu'ils amont percé. Ainfi l'oracle s'entend très-certainement du Dieu Souverain & très- certainement encore , c'eft en Jefus- Chrift que l'Evangelifte en cherche l'accom- pè’fTement. C'eft le Dieu Souverain que le Prophète Ifaïe introduit parlant ainfi : fai juré par moi-même , & la parole efi fortie en jufti- ce hors de ma bouche , & ne retournera point à moi : c’eft que tout gencüil fe ployera devant moi9 & toute langue jurera à moi. Je dis que celui qui parle dans cette Prophétie , eft le Dieu Souverain. Le Prophète le dit expreflement dans les verfets quf précèdent. Car vcici ce que dit le Seigneur quia crée les Cieux : Je fuis l’ Eternel qui a formé la terre , &rc. Je fuis le Seigneur l'E - ternel , & il n'y en a point d'autre , &TC. Et peu après : N'e(l-ce pas moi L'Eternel votre Dieu , fans qu'il y ait autre Dieu que moi ? & c. Mous tout les limites de la terre , regardez vers moi vous fereffauveXj, car il n'y en a point d'autre. J'ai juré par mot-même , &TC. c'eft que tout ge - noisil fe ploftbca devant moi , & toute langue me donnera gloire. Cependant il eft certain que Saint Paul en fait l'application’à Jefus Chrift. Car après avoir dit , Rom. 10. que nous corn- paroiirm tm tevmf is Tribunal te Chrift , ü

ds Jefùs - Chrijf . rr

fijoàte : Car il eft écrit : Je fuis vivant , dit le Seigneur , que tout geno'ùil fe ployer a devant moi , & toute langue donnera io'mnge à Dieu .

CHAPITRE IV.

l'on compare le langage de Je fus- Chrtft avec celui de Mahomet ; & où? on montre que fi Je- fus- ChriJl n'eft pas d'une mime ejfence avec (on Fere , Mahomet a été plus véritable , plus fa- ge , plus charitable , Jy plus xatlé pour la gloire de Dieu , queJefus-Chrift.

VOilà comment Jefus-Chrift parlant pae lui-même , par la bouche de Tes Di Tri- ples , s'égale & Te confond avec le Dieu très-haut ; tantôt difant de foi-même des chofes , qui ne peuvent convenir qu'à l'Etre fuprêmej & tantôt s'apîiquant des oracles qui ne peuvent convenir qu'à l’Etre Couve- rai n.

Mahomet n’a pas fait cela. U déclare dans prefque toutes les pages de Ion Alcoran , qu’il n’y a que le Pere étemel qui fo;t Dieu. Il fe dit un Prophète , un homme divine- ment envoyé ; mais il ne veut point palfer pour Dieu. Il avoue que Jefus-Chrilt a été envoyé divinement ; mais il ne veut point qu'on le nomme ni ®ieu , ni Fils de Dieu. Ses paroles ne font ni obfcures , ni équivo- ques. Il die nettement , que ceux-là font incrédules & infidèles , qui difent que le Fils de Marie eft Dieu. Chrift le Fils de Marne , n’eft que l'Envoyé de Dieu. Il dit , que les Chrétiens font des infidèles , faifant trois Dieux , il ri y en aquunfeul. Il reprefente même Dieu fc plaignant ainfi à J. C. : ofefts Fils de Marie, perfmdes-tH aux bemmes de vous p.aeer en la pu*

z8 Traité de la Divinité

ce de Dieu , & de vous adorer , Clarté ta tnere & toi , comme fi vous étiez, des Dieux ? A quoi Jefus répond : A Dieu ne plaife que je dife quelque chofe contre ta vérité. Tu fiais fi j'ai en - feigne cela. Tu cannois les fecrets des cœurs , &c>. Ii veut que les hommes invoquent Dieu Créa- teur du Ciel & de la Terre , qut a fait la lumière épies tenebres : Et il traite d'infidèles ceux qui établirent un autre Chrifi femblable & égal à Daniel.

De il femble qu’on ne peut s’empêcher de conclurre , que Mahomet a été , fi l'on fupofe le principe de nos adverfaires , & plus véritable , & plus fage , & plus cha- ritable , & plus zélé pour la gloire de Dieu, que Jefus Chrifi. Ce font des conféquen- ces que nôtre cœur abhorre comme pleinesde biafphême : mais que nôtre efprit fera con- traint de recevoir comme véritables, fi Je- fus-Chrilt n'eft point d'une même efifence aveefon Pere.

Je dis qu'en ce cas-là Mahomet feroit plus véritable que Jefus Chrifi , du moins en ce qui fait l'effentiel de la Religion , & qui concerne la gloire de l’Etre fuprême. Il me femble que cela recevra peu de difficulté fi nous rapellons ici toutes ces propofitions furprenantes de Jefus Chrifi: parlant par lui- même , ou par fes difciples , par lef quelles il femble fe confondre avec l’Etre Souverain, & que nous les comparions avec les propo- fitions de Mahomet qui leur font contradic- toires.

JefusXhrift dit ou par lui-même, ou par fon Evangelifie , qu'tl étoït an commencement , & qu'il étoit Dieu. Mahomet vous dira , que Jefus Chrifi n'a point été Dieu , & qu’tl r'a pas été m commencement, JLa doctrine de Jefus-»

àe Je fus - Chrijl.

Chfift eft , que toutes chofes ont été faites par lui ; que fans lui rien de ce qui a, été fait gn a pas été fait } que toutes chofes ont été créées par lui , les cho- fes vif blés & les chofes inviftbles , que le monde a été fait par lui , qu’il a fait les ftécles , qu’il a •fondé la terre, & que les deux font l’ ouvrage de fes mains. La doctrine de Mahomet eft, que tou- tes chofes n’ont point été faites par fefus-ChriJl -, que le monde ni les ftécles n’ont point été faits par lui ÿ qu'il n’a créé ni les chofés vfibles , ni les chofes in - vif blés ; qu'il n' a point fondé la terre , & que les Cieux ne font point L’ ouvrage de fes mains. Les Evangeliftes parlant par Jefus - Chrift , & fuivantfes principes vous diront , que Dieu adonné fa gloire à Jefus-Chrift j & que ce- lui qui honore le Fils , honore le Pere. Mahomet au contraire , vous foûtiendra que Dieu ne donne fa gloire à perfonne 5 que comme il ne fe peut qu’un autre que lui foit le Dieu fouverain , la gloire de l’Etre fouverain eft une gloire incommunicable , qu’il n’eft pas vrai que celui qui honore le Fils , honore le Pere ; & qu’au contraire on deshonore le Pere , lorfqu’on veut trop honorer le Fils. Jefus - Chnft s’appliquant les Oracles des Prophètes qui parlent du Dieu Souverain , fe qualifie par même Jehova , un Dieu ai- mant jugement , haijfant L’iniquité , celui qui a mefuré les eaux de la Mer dans le creux de fa main , (jr qui pefe les montagnes a la balance , çj» qui feme les ljles tomme de la poudre menue : le Créateur , & auffi le deftru&eur de la terre & des Cieux » le premier & le dernier , le commence- ment & la fin de toutes chofes : le fouverain de- vant la face duquel de voit marcher Jean-Baptifle , le Seigneur qui étend le Ciel , & qui fonde la Ter- re , & qui forme l'efprit de l’homme en lui , lequel divoit envoyer fur les habitant de Jcrufalem l’ef

C iij

Zach,

10.

Traité de la Divinité

f rit de grâce & de mifericorde , &c. celui qùr jure par lui meme , celui devant lequel tout ge- noüil doit fe ployer > celui qui apelle les générations des le commencement t celui qui efl vivant , & au- quel toute langue doit donner louange , le Seigneur y le Rédempteur , le Dieu d'ifraël , celui qui s'écrie , il n'y a point d'autre Dieu que moi. Qui efi fem- blable à moi ? Qui Je nomme le Dieu des armées , notre crainte & nôtre épouvantement > le trois fois Saint d'ifaie , dont la gloire remplit toute la terre. Mahomet au contraire vous dira que tous ces titres font juftes & véritables apli* quez au Dieu fouverain 5 mais qu'ils font impies & facrileges apliquez à un autre , par- ce qu'ils enferment évidemment les caraéte- res de la gloire la plus incommunicable de Dieu. Ces deux langages ne peuvent être tous deux faux , & tous deux véritables* Car ils font contradictoires. Il faut que l'un foit véritable , & l’autre faux. Celui de Mahomet qui dit fi fortement, que Jefus- Chrifi eft une fimple créature , & qu'il ne doit point être confondu avec le Dieu fouve- rain , n'efi point faux , fi Jefus-Chrifi n'efi: qu’une fimple créature en effet. Il s'enfuie donc , ce qui efi horrible à dire , que c'eft celui de Jefus-Chrifi qui manque de vérité.

On dira que les expreflions de Mahomet font propres & littérales ; au lieu que celles de Jefus-Chrifi font figurées & hyperboli- ques : <k qu'ainfî ces deux langages qui font contraires en aparence , ne le font point en effet.

Mais qgfjle preuve a-t-on que ce langa- ge de Jefus-Chrifi foit un langage impropre ? £t puis il n'efi point permis de fe fervir de figures qui font tort à la gloire de Dieu. On ne peut dire fans profanation , qu'u».

de Jefus - Chrïfl. $t

homme eft auffi grand > auffi puiffant , au£ fi fage que Dieu. Il ne ferviroic de rien de dire, que ce font des hyperboles , c’eft- à-dire, des figures , & non pas des expref- fions propres. Car on répondrait fort bien » qu’il y a des figures impies , & que les hy- perboles qui ofent mettre le Créateur en pa- xalelle avec la créature 5 font de ce nombre.

Si dans le Hile du monde , on dit des beau- tez mortelles qu’elles font adorables , fi l’on en fait des Divinitez ; fi on prétend leur of- frir de l’encens , & leur faire des facrifices, ces exprelïions toutes figurées qu’elles font, ne laifient point de palier pour des expref* fions impies. La qualité d’exprelfions figu- rées ne les en met point à couvert. On ne peut pas même faire leur apologie , en di- fant qu’elles ne feront jamais prifes dans la rigueur delà lettre > & qu’il n’y a perfonne qui s’avife de prendre une femme qui a de la beauté pour une Divinité , trompé par cette forte d’expreflions. Car il fuiSt que ces figures enferment quelque irrévérence , & quelque manque de refpeét direfl; ou indireéfc ■pour le vrai Dieu , afin qu’elles paffènt pour impies. Que fi dans le langage humain , on ne doit point fouffrir des figures qui enfer* ment quelque idée defavantageufe à la Divi- nité , combien moins dans un langage fairit & divin comme celui de l’Ecriture? Et fi les hyperboles ne font pas fiiportables , lorf- qu’il s’agit de faire honneur à des beaucez mortelles , qu’il eft impolfible mie l’on con- fonde jamais avec le Dieu fouv<ffain ? Com- bien feront elles plus dangereufes , lorfqu’iî s’agit d’un fujet qui peut facilement etre confondu avec l’Etre Souverain , comme l’évenement l’a allez juftifié de Jefus- Chrift* C iiij

Traité de la Divinité

Nôtre fécondé propofirion eft , que fi Je- fus Chrift n’eft pas d'une même eftence avec fon Pere , il s’enfuivra que Mahomet aura écé plus fage que Jefus-Chrift. En effet la fagefte confinant elfentiellement à choifir les moyens les plus propres pour parvenir a la fin qu'on fe propofe ; il n’y a qu’à examiner quelle eft la fin de l’une & de l’autre dans l’établiftement de leur Religion , & de les voies ils fe fervent pour réüfiir dans leur deftein. Le deftein de Mahomet , à ce qu’il déclare , eft de faire connoître le Dieu Souverain pour le feul Dieu , qui eft en lui- même élevé au-deftus de tous les autres Etres , & que nous devons dans les Aétes de la Religion diftinguer de tout autre , même de Jefus-Chrift , reconnoilfant que celui-ci eft bien éloigné de partager avec lui la gloire de la Divinité. C’eft- ce qu’il veut perfua- der aux hommes. Pour y réüflïr , il choifit les exprelïïons du monde les plus claires & les plus propres. Il déclare hautement & fortement, que ceux-là font de vrais idolâ- tres, qui reconnoiftent Jefus-Chrift pour être Dieu. C’eft venir parfaitement bien à fon but. Voyons fi Jefus-Chrift réüftita de mê- me dans fon deftein. Son but eft , comme on le fupofe , de glorifier Dieu. Glorifier Dieu, c’eft évidemment l’élever au defliis de tous les autres êtres. C’eft-là particuliè- rement le ftile de l’Ecriture. Les anciens Prophètes pour dire que Dieu feroit extraor- dinairement glorifié aux derniers temps , di- fent : En c9êempr*là toutes chofes feront abaijfses , & Dieu fera feul élevé. Or dans le même tems que Jefus-Chrift dit avoir deftein d’élever Dieu , il l’abaifte , puifqu’il le confond avec lui par fes expreftîons. Car n’eft* ce pas

de Jefu* - Chrift. _ 33

confondre avec lui , que fe dire Dieu , s'at- tribuer l'ouvrage de la création , les attri- buts de la Divinité , & s'impliquer ou pei> mettre qu'on lui aplique les oracles de l'An- cien Teltament , qui marquent les caraéie- res lés plus eftentiels de la gloire de l'Etre, fu- prême ? On dira qu'il fuffit que Jefus-Cnrift déclare que fon Pere e(l plus grand que lui. Pre- mièrement ce fcroit une modeftie bien fuper- be à une fimple créature de dire que le Dieu fouverain eft plus grand qu'elle. Moyfe , Ifaïe , les Prophètes ne parlent point ainlî. Un fujet n'affe&e point de dire que Ton Roi eft plus grand que lui. Cela s'en va fans dire. Une créature ne le dira pas non plus de fou Créateur j parce que c'eft fe mettre en pa- rallèle avec lui. D'ailleurs que fert-il que Jefiis Çhrift déclare que fon Pere eft plus grand que lui ( nous verrons dans la fuite quel a été fon fens en le difant ) que fert-il que Jeliis Chrilt le déclare une feule fois dans une feule ocCafion , lorfque fa condui- te confiante î fes maniérés, fon langage, & le langage qu’il a apris à fes Difciples , difent très- fortement qu'il fe confond avec l'Etre fouverain ? On dira , que lorfque nous difons que J. C. fe confond avec l’Etre fou- verain , nous fupofons ce qui eft en queftion > &: que les expreflions qui nous donnent cet- te idée, doivent être prifes dans un autre fens que celui que nous leur donnons. On veut, par exemple, que quand Jefus-Ohrift eft apel- Dieu, cela (unifie un homme envoyé de Dieu , & reorefentant Dieu : qu® quand il eft dit , qu'il a fait les fiécles , cela veuille dire qu'il fait le bonheur de ce fiéçle avenir , que les Juifs attendoient avec tant d’ardeur i que lorfque fes Difciples nous aprennenc

34 " ‘Traité de la Divinité a créé les chofes vifibles & les chofes inviftbles , CC - Ja veuille dire qu'il y a aporté changement qui confifte , en ce que les créatures vifibles, comme les hommes , ont été éclairées de la connoiflance de l'Evangile -, & que les créa- tures invifibles , comme les Anges , ont commencé d'avoir un chef qu'elles n'avoient pas, à fçavoir Jefus Chrift : que lorfque ces Difciples difent qu'il étoit au commencement , à* ejue toutes chofes ont été faites par lui , cela ligni- fie qu’il étoit dès le temps de Jean-Baptif- te, & qu'il eft l'auteur de l'Evangile; & de tout ce qui fe fait fous cette difpenfation : que lorfque Jefus- Chrift eft apellé Dieu mani- fefiéen chair , cela veuille dire une créature qui reprefente Dieu : que lorfque il eft dit de lui par opofîtioa aux Anges , qui a fondé la ter - re , & que les deux font l'ouvrage de fes mains , cela lui eft attribué par accommodatios & non pas à la rigueur de la lettre , &c.

11 ne faut qu'un peu de fens commun , pour voir combien toutes ces explications font violentes. Mais fupofons qu'elles peuvent avoir lieu , du moins ne peut on point nier que ces expreffions , fi elles doivent erre pri- fes dans ce fens , ne foient un peu obfcures & équivoques. On ne le peut nier; puis qu'on a été tant de fiécles fans les entendre ; & que conftamment la première imprefiion qu'elles forment naturellement dans nôtre cfprit , nous donne un autre fens que ce- lui là.

Or cette vérité qui eft inconteftable , fuftit pour noiw perfuader que Jefus-Chrift a été moins fage dans fes expreffions & dans fon langage , que n'a été Mahomet , ( fi je puis le dire fans blafphême. ) Car Mahomet a parlé jufte , clairement , expreffémenc &

de Jefut - Chrîfî. $$

fortement, pour montrer que le Dieu fou- verain ne de voit point être confondu avec la créature. On ne le peut nier. La chofe par- le. Chacun peut voir de quelle maniéré il s'exprime dans fon Alcoran. Jefus-Chrift au contraire a employé , ou ce qui revient à la même chofe ; il a permis que çes Difciples employaffent des expreflions obfcures , équi- voques , captieufes même , & qui femblent par leur impreflïon naturelle confondre Je- fus-Chrift avec le Dieu fouverain : les hom- mes étant obligez de prendre les termes dans leur lignification ordinaire & naturelle , & non pas dans un fens violent & extraordi- naire. Il s'enfuit donc que le langage de Ma- homet eft plus propre que celui de Jefus- Chrift à élever le Dieu fouverain , & à le glorifier ; & qu'ainfi fi le deffcin de Jefus- Chrift eft de glorifier Dieu , il a moins réiifiî dans ce defifein que Mahomet. Ce qui eft une conclufion également impie & extrava- gante.

On ajoûte en troifiéme lieu , que Maho- met auroit été plus charitable envers les hommes , que Jefus-Chjrift , fi le fentiment de nos adverfaires avoit lieu. En effet , deux chofes font certaines. La prermere eft , que la plus.grande marque de charité qu'on puif- fe donner aux hon nies* c'elî'de les défen- dre de l'idolâtrie ; pu fque l'idolâtrie donne la mort à leur arne , & que les idolâtres n'heriteront point le Royaume des Cieux. La fécondé eft , quec'eft Mahomet , & non pas Jefus-Chrift, qui a pris des nBfures juf- tes, afin que les hommes ne tombaflent point dans l'idolâtrie, s'il eft vrai , que Jefus- Chrirt ne foit pas d'une même efîence avec le Dieu fouverain. Mahomet a aboli l'ida* ,

§6 Traité de la Divinité

latrie Chrétienne , & jette de tels fondemens de la Religion , qu’on ne commence d’être idolâtre qu’en cedant d’être du nombre de fes Difciples. Mais pour J. C. on peut dire qu’il a donné occalion ou par ces exprefîions , ou par celles de Tes Difciples , à la plus vé- ritable idolâtrie qui fût jamais ^ files fenti- timens de nos adverfaires font véritables. Car non feulement il permet qu’on le traite de Dieu , mais encore il fouffre qu’on lui attribue les vertus les plus incommunicables de la Divinité , qu’on lui âplique les oracles de l’Ancien Tefiament qui expriment les ca- ractères les plus propres de la gloire de l’Etre fuprême. C’eft une chofe furprenante , par exemple , que Jefus - Chrift aparoiflant à Thomas après fa réfurreétion , il lui permet- te de s’écrier , Mon Seigneur & mon Dieu 1 fans lui rien dire qui marque combien cette exclamation qui confond la Créature avec le Créateur5eft impie &■ pleine de blafphême.- Thomas avoit été incrédule ; & le voici idolâtre. Auparavant il nepouvoit Ce perfua- der la refurre&ion de Jefus-Chrift , & à pre- fent il le confond avec la Divinité , en lui donnant un titre qu’on ne donne qu’à Dieu. Certainement de ces deux extrêmitez la der- nière eft la plus condamnable. L’incrédulité eft beaucoup moirrs criminelle que i’idola- trie. Car l’incrédulité ne fait tort directe- ment qu’à Jefus-Chrift j & l’idolâtrie en fait à Dieu. Il auroit donc valu beaucoup mieux que Thomas eût perfeveré dans l’incrédulité, que denffortir de l’incrédulité queparl’i- dolatrie. Cependant Jefus-Chrift lui reproche la première 5 & point du tout la fécondé. Cela eft furprenant. Cela me paroîc d’autant

de Jefus - Chrift. 37

plus contraire à la charité que Jefus-Chrill devoit avoir pour les hommes 3 qu'il ne pou voit pas ignorer l’impreffion que ces ex- preffions faifoient fur les hommes en gene- ral , fur Tes amis , fur Tes ennemis. Il con- noifioit le paflfé Se l'avenir. Il fçavoit donc bien que les Juifs l'avoient accufé de blaf- phême, trompez par des expre/fions moin- dres que celles-là. Il n'ignoroit pas que ces mêmes expreffions donneroient occafion aux Chrétiens qui viendroient dans la fuite , de le confondre avec le Dieu fouverain , en foûtenant qu'il étoit d'une même effence avec lui. Connoiffant donc le paffé &i l'ave- nir à cet égard , il eil évident qu'il étoit de Ja chariré de Jefus-Chrill de fu primer & de défendre toutes ces expreffions qui pouvoient faire une imprefïion fi dangereufe. Cepen- dant il nous paroît que non-feulement il per- met que fes Difciples parlent ainfi , mais en- core qu'il fait rédiger par écrit fans explica- tion , fans adouciffement , des chofes fi plei- nes d'une impiété aparente.

On dira que ces expreffions qui marquent la Divinité fouverainè de Jefus Chrift, font équivoques. Premièrement, je ne fçai pas quelle équivoque on pourroit trouver dans ces paroles qui marquent expréffement , que Jefus -Chrijl x fende lu terre', que les Cieux Jont l'ouvrage de fes mains : que pur lui & pour lui font toutes chefs 3 En fécond lieu , quand il feroit vrai que ces expreffions feroient équivoques , il luffiroit que certe ambigui- té lue contraire à la gloire de Pieu, pour les faire condamner d'impieté.

Cette confideracion nous conduit à mon- trer en quatre r. je &■ dernier lieu . , que h Je- fus-Cfuift pas d’une même eiîence

3* Traité de la. Divinité

avec le Dieu fouverain. Mahomet auroît pa- ru plus zélé pour la gloire de Dieu , que ma fait Jefus-Chrift. Pour le comprendre, il ne faut que confiderer ce que c’eft que glori- fier Dieu. Cpmme la gloire eflfentielîe de Dieu cor.fifte dans l’éminence de ces perfec- tions qui l'élevent au-deftus de tous les au- tres êtres , la gloire extérieure de Dieu con- fiftedans les Aétes de la Religion qui le dis- tinguent de toutes fes créatures. Or je corn* prens bien que Mahomet a glorifié Dieu en le diftinguant de tous les autres êtres : mais on ne comprendra jamais comment Jefus- Chrift a glorifié Dieu , lorfque fon langage & celui de fes Difciples ne femblent tendre qu’à confondre une fimple créature avec le Dieu fouverain. Il eft certain que ces expref- lîons qui attribuent à la créature les carac- tères de la gloire du Créateur , font vérita- blement facrileges. Je foûtiens même que quand elles pourroient recevoir un fens qui ne foit pas impie, il fuffit qu’elles foient équi- voques , & qu’elles puififent être expliquées au préjudice de la gloire de Dieu , pour les faire condamner. Car dans le commerce de la vie civile, on trouveroit criminel un lan- gage équivoque qui pourroit être expliqué aux dépens du fervice du Souverain j & fi dans les occafions l’autorité royale eft ir>- tereftee , on regarde le filence & les équivo- ques de ceux qui s’expriment d’une maniéré ambiguë , lors qu’il faut parler clairement pour la gloire de fon maître , comme autant de crime dfv leze-Majefté : n’a t on pas rai- lon d’accufer d’im pieté & de blafphême i’ambiguité Se les équivoques dont il s’agit ici , quand il n’y auroit rien que cela ? Mais il faut s'arracher les yeux > pour ne poitri

de Jefus- Chrijî.

voir qu’il y a plus que de l'ambiguité & des équivoques dans un langage ^qui n'étant qu une perpétuelle aplication des caraéteres de lagloire du Dieu fouverain à Jefus-Chrift, ji'eft qu'une continuelle profanation , fi Je- fus-Chrift n’eft: pas d'une même elfence avec lui.

^Ainfî^ fi nous fupofons que Jefus-Chrift n'eft qu'une fimple créature , il s’enfuit clai- rement que Mahomet qui n'a eu rien plus à cœur que de faire recevoir ce principe, a parle conformément à la vérité, à la pru- dence, à la charité & à la pieté: au lieu que Jefus-Chrift: aura parlé d'une maniéré fauffe , imprudente, cruelle envers nous, impie envers Dieu , fi l'on ofe parler ainfi : différence qui n'eft point petite, mais tout- a-fait extrême.

Si nous fupofons au contraire , que Jefus- Chrift foit d'une même elfence avec le Dieu fouverain , il eft clair que Jefus-Chrift: a parlé conformement à la vérité , lors qu'il s'eft attribué les noms, les titres & les ou- vrages de Dieu : il a parlé d'une maniéré très-fage s puis qu’il a employé les expref. fions qui étoient le plus capable de nous fai- re connoître ce grand principe : il a parlé avec charité ; puis qu'il n'a pas voulu nous Jailfer ignorer une vérité fi necelfaire : il a parlé d’une maniéré très convenable à la pie- té ; puifque nous ne pouvons manquer à ce que nous devons à Jefus-Chrift , fans offen- fer Dieu même , s'il eft vrai que Jefus- Chrift foit d’une même elfence avec#ieu.

Mahomet au contraire dans cette fupofi- tion, n'aura parlé ni conformément à la véri- té , puis qu’il aura foûtenu que Jefus-Chrift tfeft pgiflt çç qu'il eft en effet , ni confor-

4<5 Traité de la Divinité

mément au deftein qu'il dit avoir de glori- fier Dieu , puis qu'en faifant tort à Jefus- Chrift , on en fait à Dieu même ; ni con- formément à la charité , puis qu’il enfeigne aux hommes à blafphêmer contre Jefus- Chrift j & les engage par- dans la mort,; ni conformément à la pieté, puis qu'il ne peut interefler la gloire de Jefus-Chrift fans interelfer celle de Dieu , fupofé que Jefus- Chrift foit d'une même elfence avec lui.

Il eft facile de juger , fi c'eft le fentiment de ceux qui croient que Jefus-Chrift efi une fimple créature^, & duquel on tire des con- féquences fi affreufes , qui doit être regar- dé comme véritable ; ou fi c'eft le fentiment qui établit la confubftantialité de Jefus-Chrift avec fon Pere , d'où il coule des cosfeqtien- ces fi raifonnabîes , qui doit être reçu com- me orthodoxe.

Au refte il n'y a gueres d'objeérions que l'on puiife faire contre tous ces principes , aufqueües il ne nous foit bien facile de ré- pondre.

Car fi l’on dit , que Mahomet eft coupa- ble de n'avir pas eu d’aflez grandes idées de Jefus-Chrift : il eft aifé de répondre , que le préjudice qu'il a fait à la Religion à eet égard, eft très- petit , auprès de l'avanta- ge qu’il lui a procuré , en détruisant les idées exceflîves que les hommes s’étoient fait du Fils de Marie. Car fe reprefenter une créatu- re moins excellente qu'elle n'eft en effet , rieft pas un grand malheur , fur-tout Jorf- que cetrç J créature étoit devenue l'idole des hommes. Mais aprendre à ne pas confondre la créature , avec le Créateur, eft le chef- d'œuvre de la pieté & de la Religion. Maho- met a regardé Jefus-Chrift comme un i mpie

homme :

de Je fus - Chrijî.

homme : mais Mahomet a regardé J. C, comme étant l’envoyé de Dieu ; & c’elt principalement fous cette nation que nos adversaires veulent que nous le confinerions. Au fonds ; quand Mahomet abolit une ido- lâtrie déteftabie j & que par -là ilëleveîe Dieu fouverain autant que ks hommes l’a- voient abaiffé , il faut compter pour rien ce petit défaut , qui confiée à ne pas élever affez Jefus Chrill. On peut dire même que l’abaiffement de Jefus Chrift , fimple hom- me ou fimple créature , feroit très-julle 6c très- légitimé , s’il fervoit à glorifier ou à éle- ver le Dieu très-haut.

Si l’on obje&e en fécond lieu , que quand il feroit vrai que Mahomet auroit quelque avantage fur Jefus-Chrifi à certains égards , cela n’empêcheroit pas que Jefus-Chnil n’en eût d’autres bien plus grands encore à d’au- tres : nous répondrons , que ce qu’il peut y avoir de plus effentiel 8c de plus important dans la .Religion , regarde la gloire de Diet* & le faîutdes âmes , puifque ce font ici les deux grandes fins de cette Religion. De for- te qu’étant évident que Mahomet a mieux réiifîl que Jefus -Chriil dans le delïein d’éle- ver Dieu & de le glorifier , & de défendre ks hommes de l’idolâtrie qui e.ft contraire à leur falut , comme nous l’avons fait voir :: il s’enfuit que Mahomet elf en effet préfé- rable à Jefus - Chritf. Je paffe plus avant 5. & je dis que fi le principe de nos adverfai- res efi véritable , Jefus-Chrifi ôt^ Dieu fai gloire, & que Mahomet la lui-rencr . Si l’on dit , que Mahomet a fait fembîant d’avoir dans le cœur le defîr d’avancer 1& gloire de Dieu , qu’il n’y avoit pas en effet r. on répond , que. félon la.maxime. de Jefuasr Tome. Xlk

4t Trahi de la Divinité

Chrift » on reconnoît les Douleurs à leurs

fruits.

Si l'on objedle , que Mahomet n'a point fait de miracles , nous dirons , qu'il r/eft. pasefientiel à un Prophète véritable de fai- re des miracles , comme cela paroît par l'e- xemple de Jean-Baptifte ; & qu'au relie la Loi nous apprend à juger non de la doctrine par les miracles 5 mais des miracles par la do&rine.

Si l'on dit , que Je fus - Chrift avoit été prédit par les oracles des Prophètes j & que Mahomet ne peut fe vanter de cet avanta- ge : c'cfr-cela même qui augmente l'em- barras de nos adverfaires. Car peut - on^ comprendre que les anciens oracles n'ayent point prédit la venue de Mahomet qui dé- truit l'idolâtrie dans les plus belles & plus conliderabies parties de l'Univers : & qu'ils, ayent annoncé la venue' de celui qui devoir, être l'idole des Chrétiens pendant plulîeurs. jGécles , &: qui par les exprelEons & celles de fes Difciples devok donner lieu à la plus- horrible & plus monftrueufe idolâtrie qui. fût jamais ? n’eft ce pas une belle matière de joie que la venue & le miniilere d'un homme qui devoit s'égaler & fe confondre.' avec le Dieu fouverain , pour être ainfi cé- lébrée par un Prophète : Leve- tôt & fois illu- minée. Car ta lumière efi venue , & la gloire fe. i’Eternel s’eft élevée fur tôt,.

Si l’on dit , que la Morale de Jefus-Chrift furpaife celle de Mahomet : on demandé' quelle plit être cette morale qui n'empêr chepasles Chrétiens d'être coupables d'im- pieté & de blafphême , ni Mahomet d'être plus charitable & plus zélé pour la gloire ïe Dieu que Jefus Chrift. Certainement û

Jefus - Chrîfi. 4*

Jefus-Chrift n’eft point d'une meme enesce avec le vrai Dieu , c’eft une dourine d’im- pieté , plutôt qu’une do&rine de pieté , que la Religion Chrétienne.

Si l’on dit que Mahomet a agi par poli- tique j au lieu que Jefus - Chrifi a agi par perfuafion , nous demandons en qui on re- marque le plus de caraéteres de i’efprit du monde , ou en un homme qui s’attribue tous les cara&eres les plus eftentiels de la gloire de Dieu fans l’être véritablement , tel qu’éft Jefus-Chrift s ou en un homme qui ne fe propofe rien de plus effentiel dans J’établif- fement de fa Religion, que d’élever & de glorifier le vrai Dieu , en montrant qu’on ne lui doit point aflbcier une fimple créa- ture.

Si l’on obje&e , que Mahomet Rate la chair & le fang , en promettant un Paradis charnel & des délices groflteres : nous n’a- vons y fans examiner fi les Difciples de Ma- homet ne fpiritualifent pas leur Alcoran , en prenant ces exprelïions groflïeres dans un lens myftique & fpirituel , comme c’eft la vérité , nous n’avons qu’à répondre en tout cas , que les vices qui naiflfent des affections de la chair & du fang , ne font pas fi dange- reux que ceux qui naififent de l’orgueil &: de l’impiété de l’efprit, & qu’ainfi ja Morale de Mahomet feroit encore , à cet égard , moins dangereufe que la doétrine de Jefus-Chrift.

Enfin j tandis qu’on fupofera que Jefus- Chrift a donné lieu à l’idolâtrie Chrétienne s> en parlant comme il a fait ,& que Mahomet au contraire a aboli cette idolâtrie , on trou- vera que les avantages que Jefus-Chrift peut avoir fur Mahomec , font très-petits , & les* avantages que Mahomet a. fur Jefus-Chrift-»

B ijt

*44 traité de la Divinité

très- confidérab les , parce qu'il n'y a pas rien de plus effeniiel dans la Religion que de glo- rifier Dieu.

Ce qui commence a nous faire voir , que la vérité de la Religion Chrétienne , & la Divinité de nôtre Seigneur Jefus-Chrift font fi eflfentiellement jointes , qu'on ne peut éta- blir l'une fans jufiifier l'autre , ni détruire celle ci fans renoncer à celle - là. Mais on le montrera beaucoup plus clairement & plus fortement encore dans la fuite de cet Ou- vrage.

II. section.

l'on fait voir que fi Jésus-Christ n'étoit pas le vrai Dieu d'une même cfïènce avec fon Pere , le Sanhédrin auroit fait un adte de Juftice en le fai- fant mourir, ou du moins que les Juifs auroient bien fait enfuite de s'en tenir à cette fentence.

CHAPITRE I.

fremiere preuve tirée de ce que Jefus-Chrift a pris le nom de Dieu..

COmme le fèntimentdéceux qui croyent que JefuSrChrift eft un fimple homme 5 ou mêmd une fimple créature > va à. confa»» crer la Religion Mahometane , il tend auift à juftifier les Juifs du plus execrable parricir de qui fût jamais ni commis , ni conçu , qui eft le meurtre de Jefus- Çbrift noire Saur

de Je/us - Chrîfî. 4-ç

En effet , pour juftifier parfaitement les Juifs à cet égard , il ne faut que montrer premièrement que le Sanhédrin a eu droit déjuger Jefus-Chrift : en fécond lieu, qu'il a eu raifon de le condamner de blafphême : pour un troifiéme , qu'il a eu droit de Je faire mourir : & enfin , que les Juifs ont eu raifon de s'en tenir à la femence de leur San- , hedrin ,. & de rejetter la prédication de ceux, qui leur ont propofé de croire en ce Cruci- fié. Or iL effc certain que ces quatre propo fitions font véritables, s'il eft vrai que Je- fus-Chrift foit un fimple homme , ou une fimple créature % & non pas le Dieu fou- verain.

Pour le droit que l'on a eu de juger Je- fus-Chrift , il eft inconteftable ; puifque le. Sanhédrin étoit un Confeil établi de Dieu- même , & qu'il connoiffoit géneralemenr de toutes les affaires capitales qui regar.- doient la tranquilité de l'Etat, ou laconfer- vation de ^ Religion.

U n’eft pas moins certain qu'on a eu Je droit de le faire mourir, s'il a été convaincu* de blafphême & derejetter la prédication de fes Apôtres , fi on l'a fait mourir avec Juftice. Ainfi la difficulté, confifte unique- ment àfçavoir , fi Tors a pû. le convaincre de blafphême. Il n'eft plus fur la terre. Les Juifs ne peuvent point inftruire le procès de nouveau en le mettant fur la fellete : mais il leur fera facile de connoître fa doctrine dans les Ecrits de fes Duciples $üi nous l'ont confervée. En effet le témoignage que Jefus-Chrift rend de lui- même, doit. être corif fondu avec celui que fes Difciples rendent de lui j puifque tout le monde convient, qujls ont parlé par l'ordre & par l'efgrk.dç;

4^ Traité de la Divinité

Or il paroît que les Ecrits de Tes ©ifcipîes s ». Que Jefus-Chrift a été appelle Dieu : t. Qu’on lui a attribué les vertus de Dieu ; hon- neur qui n’avoit jamais été rendu qu’à Dieu : 3. Qu’il fe fait adorer : 4. Qu’on l’a fait égal à Dieu : 5. Qu’on lui a attribué les oracles de l’Ancien Teftament,qui expriment la gloire deDieu 5 & il eft évident par la lumière naturelle , que tout cela ne peut fe dire d’un limple homme , ni d’une limple créature , fans un bîafphême manifefte.

Mettons-nous pour un moment en la pla* ce des Juifs de nos jours , & voyons li fu- pofé que le principe de nos adverfaires eft véritable , nous ne ferons pas obligez de perfeverer dans nôtre incrédulité.

Pour fortir hors de cet état , il faudroit de deux chofes l’une : ou que nous pûfîions nous perfuader que Jefus - Chrift ne s’eft point apellé Dieu, qu’il ne s’eft point fait adorer , qu’il n’a point prétendu être égal à fon Pere, & qu’il ne s’eft point appliqué , qu’il n’a point permis qu’on lui appliquât les ©racles de l’Ancien Teftament,qui expriment la gloire de l’Etre fouverain : ou bien il faut fe perfuader qu’un limple homme peut fans impiété porter le nom de Dieu avec l’idée que cet augufte nom renferme , & la gloi- re & le culte qui fuivent cette idée.

Le premier n’eft point poffible. Jefus-Chrift eft apellé Dieu dans les Ecrits des Apôtres. Il eft nommé le grand Dieu. Thomas lui dit apre^la réfurreélion , Mon Seigneur & mon 'Dieu ! Saint Jean commence ainlï fon Evai>- g: le : Au commencement éioit lu Parole , & la

Farole étoit Dieu. Saint Paul l’apelle , Dieu ma- nifejlê en chair , & juftifié en efprit. Il n’impoiv seau, refte que ce foit en Grec ou en Hfc*

de Jefuî - Chrrfî. 47

t>reu que ce nom foit donné à Jefus - Chrift.. Chacun f$ait que dans quelque langue que ce foit , ce nom exprime la gloire d'une ef- fençe élevée au- deflus de la nôtre. D’aHîeurs on ne |>eut douter que les Apôtres n'attri- buënt a Jefus-Chrift tous les noms de Dieu eonfacrez dans l’ufage delà langue fainte , puis qu'ils lui attribuent tous les oracles ou il efr parlé du Dieu fouverain.

Ileft bon de remarquer ici , que ces cinq chefs de l'accufation que les Juifs peuvent former contre Jefus-Chrift j fe foutient mu- tuellement. On ne peut douter que Jefus- Chrift ne s'attribue le nom de Dieu ; puis= qu'il fe fait adorer. On ne peut pas douter qu’il ne fe falTe adorer dans un fens propre- ment dit , puis qu’il fe fait nommer Dieu* On ne peut difconvenir que ce nom ne lui foit attribué entant qu'il exprime la gloire de Dieu , puis qu'on ne fe contente point de lui donner ce nom , mais qu'on le lui attribue avec l' idée des perfections que ce grand nom renferme , & même qu'on le fait égal à Dieu , après lui avoir attribué les perfections divines. On ne peut nier qu’on ne le fafle égal à Dieu } puisqu’on lui applique des oracles qui parlent du Dieu, fouverain , qui ne parlent que du Dieu fou- vesain , & qui expriment les caraéteres de fa gloire efifentielle. Mais il faut confîderer toutes chofes dans le détail.

Chacun {çait que nous nous faifons natu- rellement un fcrupule de prendre 1 Jnom de ; Dieu ; & l’on demande d'abord d'où vient: cette répugnance : fi c'eft du refpeCt que nous avons pour la Divinité j ou de quelque au- tre principe. Si c’eft de quelque autre prin- cipe, qu’on nous marque ce principe- là. SI:

48 Traité de la Divinité

e’eft du refped que nous avons pour la Di- vinité , je demande encore , fi c’eft du re£ pedt que nous devons à l'Etre fouverain j oa du refipecï que nous avons pour quelque Di- vinité fubalterne. Ce n’eft pas du refpeâ: qui eft à quelque Divinité fubalterne : car fi cela étoit , il s’enfuivroit que ceux qui n’ont point reconnu la Divinité fubalterne , n’ont point du faire difficulté de prendre le nom de Dieu : ce qui feroit rempli d'extrava- gance. Que fi c’eft le refpeét que nous avons pour le Dieu fouverain qui fait que nous refufons de prendre le nom de Dieu , il s’enfuit qu’en prenant ce nom , nous cro- yons faire tort à l’Etre fouverain ; & qu’ainfi il faut que nous foyons perfuadez que ce nom foit propre à i’Etre fouverain : & fi nous croyons que ce nom eft propre & con- facré à l’Etre fouverain , nous ne pouvons regarder que comme un impie celui qui fans être le Dieu fouverain , ofe prendre ce nom.

Et en effet le nom de Je fus - Chrift , celui de Sauveur ou Rédempteur du monde , n’eft alfûrément pas plus confacré au Fils de Ma- rie, que le nom de Dieu eft confacré à l’Etre fouverain. Car comme jufqu’ici per- fonne n’a ofé donner ce nom à un autre qu’au Fils de Marie parmi lés Chrétiens : auffi perfonne n’avoit ofé donner le nom de Dieu à un autre qu’au Dieu fouverain par- mi les Juifs. Et comme les Chrétiens n’en- tenden{j’as plffiôtcet adorable nom > Jefus- Chrift , qu’ils fe repreentent cet homme £aint & divin qui a été conçu dans le fiein de Marie : de même on ne prononçait pas plutôt l’augufte Nom de Dieu, ou celui qui répond àceluirci , que les Juifs avaient

l'idée

de Je fus - Ckrift. 49

l'idée de ce grand Dieu qui a créé les Cieux & ia terre. Comme donc un homme qui prétendroit aujourd'hui le nom de Jefus- Chrid fans l’être véritablement , & qui vou- droit être adoré comme nôtre Sauveur , fe- roit judement condamné de blafphême : on foûtient qu’un homme qui a pris le nom de Dieu fans être le Dieu fouverain , peut être jullement condamné d'impieté. Il ne fervira de rien de dire , que quoique Jefus- Chrid ait pris le nom de Dieu , il a pour- tant fait entendre qu'il n’étoit point le Dieu fouverain. Car premièrement il eft faux, que Jefus-Chrid ait donné à entendre , du moins comme il falloir , qu'il n'étoit point le- Dieu fouverain. Le contraire paroît évidem- ment de fon langage & de fa conduite. Car s'il n'ed pas le Dieu fouverain , pourquoi prend-il un nom propre & coni atré au Dieu fouverain ? S'il n'ed pas le Dieu fouverain , comment fe fait- il rendre l'adoration , qui ed un hommage ou cuite propre au D;eu fouverain ? Je réponds en fécond lieu , que comme ce feroit une impiété à un homme qui fe reeonnoîtroit n'être point Jefus-Chiid, de prendre les noms & les qualitez de Je- fus - Chrid j & de prétendre a-u culte qui n'ed qu'à xe divin Sauveur : c'ed une impiété tout de même à un hpmme qui n'elt pas le Dieu fouverain , de prendie les noms & les qualitez du Dieu fouverain , Sc en fe faifant adorer , fe faire rendre un hon- neur qu'on n'avoit accouumé de rendre qu'au pieu fouverain. ^

. Suppolons que Moïfe revenant de la fain- te Montagne , <ic ayant la face toute ref* plendiflante par le commerce qu'il venoit d’avoir avec Dieu, eût ofé prendre le nom Tome l U, £

Traité de la Divinité

de Dieu , qu'il fe fût attribué ce qui ne con^ Venoit qu’à l'Etre fouverain , & qu'il eûc voulu être adoré du peuple ; je veux qu’a- vec cela il eût été diftinélement connu pour n'être qu'un fimple homme : je foutiens que le peuple d'Ifraël auroit été bien fondé à réjetter Moyfe comme un féduéteur , fans confiderer la gloire de fes miracles fi grands & fi fenfibles. Car Moyfe auroit donné & dé^ truit la Loi tout à la fois* Il auroit ordon- né au peuple de la part de Dieu , de n'avoir point d'autres Dieux devant fa face : & cepen- dant il fe feroit. lui* même mis en la place de Dieu. Que fi les Juifs auroient bien fait de rejetter Moyfe fe difant Dieu : il femble qu'on foit de même obligé de rëconnoître , que les Juifs qui compofoient le Sanhé- drin , n’ont pu s’empêcher de condamner Jefus-Chrifl: à la mort pour caufe de blafi- phême , quand Jefus - Chrift a voulu , ou feulement permis qu'on le traitât de Dieu.

Car quand il s'agit d'ufurper les noms &: la gloire de Dieu ; ni les miracles , ni la di- gnité prétendue de la perfonne accufée de faire ce larcin» ne doivent être comptez pour rien. Non les miracles : parc£ que les miracles ne peuvent jamais faire recevoir un blafphême 5 mais qu'a* contraire un blafphême doit faire rejetter les miracles. Non la dignité de la perfonne qui fait cette ufurpation : car le larcin de la gloire de Dieu , n'eft que plus odieux , lors qu'il eft fait par une perfonne excellente.

Si unCyere de famille s'avife de prendre la qualité de Roi , fous prétexte qu'il a quel- que autorité fur fes enfans ; qu’il la pren- ne plufieurs fois fans reftriélion , fans adou- ciifcjnem j & fur-tout qu’il veuille être trai*

de Je fus - Chrifî. fT

en Roi , il eft fans doute fort coupable* Mais le crime fera plus grand , fi c’eft un Magiftrat qui ufurpe ce nom parmi fes con- citoyens ; parce que cet attentat devient alors d'une plus dangereufe conféquence. Le crime fera plus grand encore , fi c’eft un Gouverneur de Province ; & plus grand en- fin à proportion que la perfonne eft élevée •en dignité.

Ainfi le nom de Dieu étant confacré par un ufage très-ancien & très- fai nt, à reprefên- ter le Dieu qui a fait les Ci eux & la Terre , on peut dire que bien loin qu'on puiffe jus- tifier le procédé de ceux qui le donnent à un autre , en difant que c’eft à une créature noble & excellente qu’on l’attribué , qu’au contraire cela même augmentèrent à cet 'égard le blafphême Sc l’impiété.

Au refte il eft bon de remarquer , que le Nom de Dieu en nôtre langue, & celui de en Grec, répondent à ces noms auguftes & vé- nérables que Dieu s ecoit impofés dans l’An- cien Teftament. Noms qui doivent être ia- crez , premièrement parce que c’eft Dieu lui- même qui fe les eft impofés j en fécond lieu , parce qu’ils dillirrguent ce grand D eu de fes créatures. U y en a un qui lignifie , Celui qui efi fuffiOint , pour marquer que les autres ont befoin de Dieu , mais que Dieu n’a pas befoin du fecours des autres pour être parfaitement fa tnt & heureux. U y en -a un autre qui marque , Je fuis ou je fuis ce- lui qui fuis : pour marquer & que Dieu eft eftentiellement & par lui-même^, &r que Dieu n’eft pas comme les créatures corn* pofées en partie d’être , & en partie de néant, &■ qu’il eft éternel & ne celfera ja- mais d’être. Il y en a d’autres qui emportent*

% i Traité de la Divinité

Celui qui eft le Juge ou le fondement de toutes

chofes , &c.

Èc il eft remarquable que tous ces noms enferment une éminence de gloire & de perfections, qui eft telle, qu'ils ne peuvent jamais convenir qu'à l'Etre fouverain. Car on ne peut point dire d'une créature , qu’el- le eft le fondement de toutes chofes , qu'elle eft par elle- même , ou qu'elle fera infailli- blement , &c.

Or il eft remarquable qu'il y a dans la langue du nouveau Teftament deux noms qui expriment ce qui avoir été lignifié par ces noms divers , qui font celui de Sios & de xhptos employez & par les Septante , & par les Apôtres mêmes , pour rendre les noms que Dieu s'attribua dans les oracles de l'An- cien Teftament : mais deux noms qui font aufli tellement propres & confacrez à Dieu , que nous ne voyons point d'exemple de gens qui fe les foient donnez fous la nouvelle dit penfation.

Et certainement il ne faut pas s'imaginer, que les noms que Dieu s'eft confacrés fous le nouveau Teftament , foient moins facrez, & lui foient moins propres , que ceux qu'il s'eft impofés fous l'Ancien. Car s’il étoit néceffaire que Dieu fût alors diftingué de fes créatures ; & fi c'eft pour cela qu'il prend des noms qui expriment la gloire qui lui eft la plus eftentielle & la plus incommuniqua- ble : il n'eft pas moins nécelfaire que Dieu foit aujourd'hui diftingué de fes ouvrages. Au contrée, la néceflité eft encore plus grande 5 puifque c’eft ici le tems marqué par les Prophètes , ou toutes chofes doivent être abuijfées , & ou Dieu doit être lui feul élevé,

Çvmmç donç on n’auroit que faire de cher-»

de Jefus - Cbrift.

cher des preuves pour convaincre d’impieté & de blafphême un homme qui fous l’An- cien Teftament auroit ofé ufurper le nom de Jehova , avec l’adoration qu’on rend à l’objet reprefenté par ce nom } ainfï aulii il n’y a rien qui frape davantage, que l’impiété de celui qui ufurpe aujourd’hui le nom de Dieu , & qui prétend à l’adoration , qui eft un culte qui a toujours été attaché à ce nom.

En effet, le blafphême &: l’idolâtrie ne confident pas feulement à s’attribuer toute la gloire de Dieu , mais encore à s’en attri- buer une partie. C’ed ce qu’on peut judi- fîer par des exemples inconteitables. Lors qu’Herode haranguant le peuple , fut frapé d’un ulcéré pour avoir permis ces acclama- tions , Voix de Dieu & non point d'homme : ni le peuple , ni Herode n’entendoient afsûré- ment point que tout cela fût vrai au pied de la lettre. Herode ne fe croyait pas le Dieu fouverain : & le peuple ne s’imaginoit pas que ton Roi eût été changé tout d’un coup en l’Etre fuprême. Cependant fon impiété ne laiffa pas d’être exemplairement punie. Ain- fi il ne fervira de rien pour j'uftifier Jefus- Chrid de blafphême , s il ed tel que nos adverlaires fe l’imaginent , de dire qu’il fe déclare homme , qu’il reconnoît- que fon Pere ed plus grand que lui. On peut être impie fans fe dire le Dieu fouverain , com- me cela paroît par l’exemple ci deffus mar- qué : & fimpieté & l’idolâtrie aie confident pas feulement à ufurper touteTa gloire de Dieu , elles confident aufii à en ufurper une partie.

Les Juifs qui confiderent toutes ces cho- es , n’ont-ils pas raifo n de s’attacher à leur:

L » j

f4 Traité de la Divinité

Sanhédrin } & de prétendre que Jedis-Chîfffi nôtre Sauveur a été jugement condamné à la more apiès avoir été convaincu de biaf- phême ? Et que pourront répondre nos ad- verfaires pour iuiiitier nôtre MeiHe ? Iis di- ront une feule choie ; car il n’y a qu’une chofe à répondre : c’etl qu’il y a cette diffé- rence entre Ilerode & Jefus - Chriil 5 que le premier content par orgueil qu’on le traite de Dieu contre la volonté de Dieu j au lieu que Jefus-Chrift ne fe nomme Dieu , que parce que Dieu le veut ainfi. Mais on prêt fera nosudverfaires de dire en quel lieu Dieu a déclaré qu’il vouloit que Jefus - Chrift portât ton nom : & alors ils feront obligés de répondre de ces trois chofes l’une. Ils diront que Dieu Ta déclaré par les Prophè- tes , ou qu’il l’a dit par la bouche de fon. Fils , ou qu’il l’a fait entendre par le mi- nittere des Apôtres. Si l’on dit que Dieu a déclaré fa volonté à cet égard par le minif- tere de fon Fils : les Juifs demanderont fi ce n’eft pas ce que répondront tous les fédu&eurs du monde. Ils diront que Dieu leur ordonne de prendre les qualitez qu’ils prennent. Mais on les convaincra de men- fonge , & leurs miracles d’impollure , par cela même qu’ils ufurpent les noms & la gloire de Dieu. Si l’on dit que Dieu a dé- claré fa volonté à cet égard par les Apô- tres : on tombe dans un embarras qui n’efl pas moins ridicule. Car ceux, qui ont con- damné Jefus - Chriil , ne condamnent pas moins lesVkpôtr es , & ils les acculent de blafphemer , en raviffant à Dieu fa gloire pour U donner à un autre. Il ne relie donc linon qu’ils difent , que c’etl par le minif- sere des Prophètes , que Dieu a fait connoi-

de Jefus-Chrijî. ff

tre la volonté qu'il a que Jefus-Chrift por- te Ton nom , & qu*il foit adoré des autres créatures. Mais fi nos adverfaires répondent cela , ils font forcez de reconnoître que Jefus-Chrift eft le Dieu fouverain. Car tous les oracles de l'ancien Teftament , qui par- lent de Jefus-Chrift comme d'un Dieu , le confondent avec le Dieu fouverain 5 comme nous l’avons déjà montré en partie , & comme nous le montrerons ci-après. Il n'y a rien de fi exprès que l'ordre qui eft don- né à tous les Anges de l'adorer : mais il n'y a rien de fi vrai aufii , que c'eft du Dieu fouverain qu'il y eft fait mention. Enfin» comme les Prophètes ont mille & mille fois déclaré qu'il n'y avoit qu'un feul Dieu , qui étoit le Dieu Créateur du Ciel & de la terre } il eft évident que celui que les Prophètes traitent de vrai Dieu » eft néceftairemene confondu avec le Dieu fouverain.

Il faut bien que le Dieu que nous annon- cent les Prophètes comme devant venir , comme envoyant fon mdfager devant fa face , comme envoyant fes lerviteurs pour dire à Jerufalem , Voici ton Dieu ; il faut bien , dis- je , que ce Dieu foit le même Dieu qui a fait le Ciel & la terre. Car deux cho- fes font certaines. La première çft , que fi ce n'eft pas le même Dieu , il faut qu'il y ait deux Dieux dont les Prophètes nous par- lent. La fécondé eft , que la Loi & les Pro- phètes ne nous enfeignent rien de plus ef- ientiel que ce. principe, il n'y a qu'un feul Dieu. I

Les Juifs ne pouvoient ignorer une vérité qui fait le fondement eflentiel de toute leur Religion. Ifaïe ne dit autre chofe. Ainft a dit 1‘ Eternel , le Roi a'iftaèl > fon Rédempeur »

E iiif

Traité de la Divinité

l'Eternel des armées. Je fuis le premier , & je fuis le dernier, il n'y a point de Dieu fi ce n'efir moi. Cela veut dire , que celui - qui eft Dieu , peut fe nommer Jehov a , le Rédempteur ulfraèl , le Dieu des armées , le premier & le dernier -, mais que celui qui ne poffede point tous ces titres , ne peut & ne doit point être regardé comme Dieu. Vous voyez com- ment les Juifs ont raifon de s'attacher à ce grand principe , qu'il n’y a qu'un feul Dieu , & qu'autre que le Dieu fouverain, ne doit porter ce grand nom. Je fuis l'Eternel , dit- il par la bouche du même Prophète , & il n'y en a point d’aUtre , il n'y » point d'autre Dieu que moi. Je t' ai ceint , bien que tu ne me connufjet point, afin qu'on tomoijje depuis le Soleil levant , juf qu'au Soleil couchant , qu'il n’y en a point d'au- tre que moi. Je fuis l'Eternel , (y il n'y en a point d3 autre qui crée les ténèbres , Ô* qui forme la lumière , qui fait la paix , & qui crée L'ad- •uerfité. C'efi moi l'Eternel qui fais toutes ces chofes. Voyez , je vous prie , avec quel foin le Prophète répété cette vérité effentiellc 8c capitale , qu'il n'y a qu'un feul Dieu , 8c qu'on ne doit reconnoître pour tel, que celui qui a créé la lumière , & qui forme les té- nèbres. Vous , tous les bouts de la terre , dit - il ailleurs, regardez vers moi , & foyez fauvez. Je fuis le Dieu fort , & il n'y en a peint d'autre .

C'eft fur ce principe , diront les Juifs , que nos Peres ont jugé votre Melfie. Il s'ell dit Dieu , & nous fçavons qu'il n'y a qu'un feul Dieu quj a créé les Cieux 8c la terre. Vôtre Melllt n'étant point ce Dieu , il ne fçauroit l’être , pu ï! que nous fçavons qu'il n'y en a point d'autre. lia blafphemé.

Quand, les Juifs parleront ainfi , qu'au- rons-nous s répondre , fi nous fupofons que

de Je fus - Chrîjt. j 7

Jefus-Chrift eft un (impie homme , & que néanmoins il s’eft dit Dieu ? Dirons - nous que c’eft un Dieu équivoque j qu’il n’y a que le Ton de cette expreflion qui lui con- vienne ? Non. Car fi cela étoit , Jefus- Chrift ne meriteroit pas mieux qu’un autre homme, de porter le nom de Dieu. Dirons- nous que c’eft ici un Dieu métaphorique ; & que Jefus-Chrift eft dit Dieu , dans le même fens qu’un homme extrêmement bra- ve , appelîé le Roi des vaillans , porte ce nom? Mais ce qui montre que Jefus Chrift ne fe donne pas pour un Dieu métaphori- que , c’eft qu’il fe fait adorer. Quand nous apellons un homme extrêmement brave , le Roi des vaillans r nous ne le traitons pas pour cela de Majefté. Outre qu’on n’a pas accoutumé de prendre un nom Simplement » fans correétif & fans adouciflement , lors qn'on ne peut fe l’attribuer que par méta- phore. Dirons -nous que Jefus-Chrift eft à la vérité un Dieu proprement dit , mais que' ce n’eft qu’un Dieu fubalterne & dépendant du Dieu fouverain ? C’eft-là en effet la ré- ponfe de ceux qui croyent qu’il eft une (im- pie créature par fon effénce. Mais par mal- rneur pour eux , lorfque l’Ecriture exclud la pluralité des Dieux en étabWfant l’unité de Dieu , elle exclud les Dieux fubalternes. Car elle exclud les Dieux qui n’ont, point créé toutes choies , comme cela fe voit par- tout dans i’ancien Teftament.

D’ailieurs je demande, fi lorfqu^le fou- verain Légiflateur dit dans le Décalogue , Tu n'nu'As point d’autre Dieu devant ma face , il prétend exclure généralement tous jes ob- jets qui ne font point le Dieu fouveraift.j, ou feulement quelques - uns d’eux. S’il n’en

Traité de la Divinité

a voulu exclure que quelques-uns , il s*en- fuit que dans le tems que le Législateur di- foit 5 Tu n'auras point d'autres Dieux devant ma face , les Ifraëlites pou voient entendre qu’il leur étoit permis d'avoir quelques autres Dieux devant fa face. Que li Dieu défend d'adorer tous autres objets qui ne font point le Dieu Souverain , fans exception , il s'enfuit que les Juifs ont eu raifon d'accufer Jefus Chrift de blafphême , lorfque celui-ci a voulu fe faire reconnoître d'eux comme un Dieu fu- bal terne , contre ce précepte li exprès de leur Loi.

On me dira ici , que lorfque le fouve- radi Législateur dit dans la Loi , Tu n'auras point d'autre Dieu devant ma face , il prétend principalement exclure les faux Dieux des Payens. Cela ne fait rien. Car première- ment , lorfque le Législateur exclud les faux Dieux en cet endroit , c'eft par une proposi- tion générale qui exclud tous les objets de nôtre culte , qui ne font pas le Dieu fouve- rain. Car le Législateur n'abhorre point les idoles Payennes parce qu'elles font Payen- nes , mais parce qu'elles ne font point le vrai Dieu , & qu'elles font adorées comme Si elles rétoient. Prenez donc non-feulement le bois, la pierre, mais un homme , mais un Ange } dès que vous l'adorez comme un Dieu , vous ea faites une idole Payenne. Autrement , on ne pourroit point redrelfer celui qui adoreroit quelqu'Ange , en lui di- fant cef*précepte du Décalogue , Tu n duras point d'autre Dieu devant ma face. C'eft donc ici un précepte général qui défend de recon- noître d'autre Dieu que le Dieu Souverain » & qui par conféquent exclud tous les Dieux fubalternes.

de Jefüf-ChriJf.

Que fi le fens du Légillateur étoit, Tu n' au- ras point d'autres Dieux fouverains devant fa- ce , on peut dire que de tous les Dieux des* jPay eus il n'y auroit que leur Jupiter dont le: fervice fut condamné dans la Loi du Décalo- gue. Car il n'y avoit que Jupiter qui paflat parmi eux pour le Dieu fouverain.

On peut dire que le delfein de la Loi 5c des Prophètes , lors qu'ils répètent fi fou- vent , que 1‘ Eternel feul efl Dieu , qu'il n'y en a point d’autre que lui , que nous ne devons point avoir d'autres Dieux devant fa face , n'eft pas d’exclure la multitude des Dieux fouverains* car pourquoi entreprendroient-ils de con- damner une erreur qui n'a jamais été , 5c qui aparemment ne fera jamais ? mais que leur but eft lur-tout d’exclure la multitude des Dieux fubalternes. Ce qu'ils font , en montrant i'impolïibilité qu'il y a que des créatures baffes & foibles partagent la gloire de la Divinité avec une Effence fi grande, fi parfaite & fi puififante , telle qu'ell le vrai Dieu. C’eft la raifon pour laquelle ils font des defcriptions les plus magnifiques &: les. plus éclatantes qu'il eft poffible de ce Dieu , qu'ils repréfentent tantôt comme le Créa- teur du Ciel & de la terre , tantôt com- me le fouverain difpenfateur de la profperirc- & de l'adverfité, &c. & des defcriptions fi balles & fi trilles des idoles , qu'ils repréfen- tent comme n'étant dans leur fubftance que des pierres qui ont été tirées de la carrière > ou une partie d'un bois qui a crû. pB laro- ifée des Cieux.

Les Juifs n'ont-ils donc pas raifon de trou- ver mauvais que Jefus-Chrift n’étant qu'un; fimple homme , il fe falfe un Dieu ? Et pou- vons-nous condamner leur jugement, à moine

€o Traité de la Divinité

que nous ne (bions perfuadez quejefus Chrift n'eff point effentiellement different du Dieu qui a créé le Ciel & la terre ?

Ils attachent ridée de l'fctre fouverain à ce nom de Dieu , parce qu'ils ont apris des Pro- phètes , qu'il n'y a qu'un feul Dieu qui a fait les Cieux & la terre , & que tous les autres Dieux ne font que vanité , & qu'ils doivent périr fur la terre. S'ils fe trompent, iis fe trompent avec les Prophètes qui les ont jettés dans l'erreur. S'ils ne fe trompent pas , iis ont raifon de condamner d'impieté tous ceux qui ufurpent le nom de Dieu.

En effet les noms , comme chacun fçait , ne lignifient point naturellement , mais par inftitution. Ainfi il ne faut pas confiderer les lettres & les voyelles qui compofent le nom de Dieu en nôtre langue , ou Sios en Grec, oujehovazn Hebreu ; mais il faut voir quel fens les hommes lui ont attaché. Or ce fens n'eft pas celui qu'il plaît à un particulier de lui donner , mais celui que le confentcment des hommes lui a attaché. S'il prenoit en- vie à uii Comte de l’Empire de fie qualifier Empereur , il courroit grand rifque de dé- plaire aux Puiffances. Et il ne lui ferviroit de rien de dire , que par le nom d'Èmpereur il n'entend autre chofe qu'un homme qui eft fouverain dans fies Etats ; on lui diroit , que c'eff le confentement des hommes , & non pas fon caprice particulier , qui fait la li- gnification des noms. De même il ne fervira de rivaux Chrétiens de dire , que Jefus- Chriff véritablement a pris le nom de Dieu , mais que par ce nom il n'entend pas ce que les hommes ont accoutumé d'entendre. Car il ne s’agit pas de fçavoir ce qu’il a entendu , mais çe que les autres on entendre , lors

de Jefus-Chrifl. 6 1

qu'ils ont vu qu'on lui donnoit ce nom.

Ainfi, pour fçavoir ce que Jefus-Chrifl: a prétendu s'attribuer en fe difant Dieu, ou ce que les Difciples ont prétendu lui attri- buer en lui donnant ce nom , il ne faut que confiderer quelle étoit la véritable lignifica- tion de ce nom, établie par l'ufage. Cet ufa- ge eft ou des hommes en général , ou des Payens , ou des Juifs , ou des Prophètes, ou de Dieu même. Si le nom de Dieu con- vient à Jefus-Chrifl fimple homme , dites- nous fuivant quel ufage. En voilà cinq. Choifififez. Ce n'eft point fuivant l'ufage des hommes en général , ou des Payens en par- ticulier , puis qu'ils n'ont pas acccûtumé de donner le nom de Dieu à celui qui efl un fim- ple homme , ou un fimple efprit par fa na- ture. Ce n'efl pas non plus félon l'ufage des Juifs , des Prophètes , & de Dieu même. Car les Juifs étoient accoûtumés à attacher à ce nom l'idée de l’Etre fouverain , l'idée de Dieu qui a créé les Cieux & la terre. Us n'en connoiâent point d'autre. On peut dire la même chofe des Prophètes qui les avoient ainfi inftruits , & du Saint-Efprit qui avoit ainfi inftruit les Prophètes.

CHAPITRE II.

Suite de la même Preuve.

LEs Juifs qui vivoient du tems des Apô- tres , ne font point coupables de parler comme Dieu 8c comme les Prophêÿs leur ont enfeigné. Us ne le font point de n'avoir ipû deviner qu'il y avoit une lignification du nom de Dieu , inconnue jufqu'alors , qui juflifioit pleinement un homme convaincu

«ri Traité de la Divinité

fans cela de blafphême. Les Juifs de nos jours le font encore moins de parler comme leurs Peres ont parlé.

Mais il fera bon de voir en combien de maniérés les Prophètes les avoient inftrnits à cet égard. I. Ils les faifoient continuellement fouvenir de cette Loi du Décalogue, Tu n’au- ras point d’autres Dieux devant ma face : & ja- mais ils n^ont ajouté le moindre adoucilfe- ment , ni la moindre reftriélion qui ait mar- qué que ce précepte ne de voit être regardé comme un piécepte général , & qui obligeât les hommes de tous les tems & de tous les lieux. Les Juifs ont ils été obligés de croire fans en être avertis , que l'obligation de ce précepte fi inviolable jufqu'alors , avoit cef- du tems de Jefus-Chrift ?

I I. Iis opofent perpétuellement le Dieu qui a fait toutes chofes , aux Dieux qui (e font faits eux-mêmes. Ils donnent ce carac- tère au Dieu dont ils fcûtiennent l'unité en toutes fortes d'occafions , c'eft: qu'il a fait les deux & la terre ; & ils nous déclarent qu'il n'y a point d'autre Dieu. Les Juifs feront- ils plus fages que les Prophètes ? aporteront-iis des exceptions les Prophètes n'en ont jamais aporté ?

III. Ils nous difent que tous autres Dieux que le vrai Dieu Créateur du Ciel & de la terre , font des Dieux corruptibles , & qui périront tôt ou tard. Les Dieux , difent- ils , qui n'cnt point créé les deux & la terre , périrent de deffus la terre. Le Prophète fait un Taifom^ment caché & implicite , qui peut être ainfi dévelopé. I.es Dieux qui n'ont créé les Cieux , périront fur la terre. Or les Idoles qu'adorent les Nations, font des Dieux q«i n’ont point créé les Cieux. Donc les Ido*

de Jefus - Ckrift. 6$

les qu’adorent les Nations , périront fur la Terre. La première propofition de cet argu- ment , eft une propofition générale , qui èn- feignoit aux Juifs à ne reconnoître point d'autre Dieu que celui qui a créé les Cieux , & qui demeure éternellement. Les Juifs ont- ils regarder ce principe des Prophètes , comme étant faux& illufoire ?

IV. Ils nous donnent ce caraélere de Dieu , c'eft qu'il ne peut être portrait , par- ce qu'il n'y a rien qui foit capable de nous le reprefenter. A qui me feriez-vous femblahle ? dit Dieu par la bouche du Prophète Ifaïe. Ma main n a-t-elle pas fait toutes ces cbofes ? Ce qui aprenoit aux Juifs à ne pas reconnoître pour Dieu tout ce qui pouvoit être reprefen- par des llatuës ou par des images , & à croire par confequent qu’un homme étoit bien éloigné de pouvoir porter ce nom glorieux.

V. Le nom de Jehova & les autres noms de Dieu étoient des noms fans diftinélion,que Dieu s’impofoit à lui - même , ou que les Prophètes lui donnoient pour l'élever au défi- fus des créatures, fe fuis ÏEtemel , dit Dieu par la bouche d'Ifaïe : C'eft - mon nom. il n’y a point d’autre Dieu que moi. Les Prophètes enfeignoient auflià jurer par le nom de Dieu. Celui qui jurera , difei it -ils , en la terre , jurera par le Dieu ds vérité. Vous jureref par mon nom , dit Je Souverain Legiflateur. Ou ce nom devoit le diftinguer de toutes les créatures fans exception » ou il ne devoit le diftinguer que de quelques-unes de les créâmes. S'il ne devoit le diftinguer que de quelques-unes de fes créatures , en vain Dieu s'écrie par la bouche du Prophète , fe fuis l’Etemel : t'ejl-là won mm i il n’y a point d'autre gieu qm

€4 Traité de la 'Divinité

moi : puis qu'on peut lui répondre : Il eft vrai , ceft-là ton nom , mais ce nom ne te diftingue pourtant pas de toutes les créatu- res , puis qu'il y en a , ou qu'il y en doit avoir , qui le porteront aulîi bien que toi. Que fi ce nom devoir le diftinjjuer de toutes fes créatures fans exception , je dis que qui- conque prend cet augufte nom , fe tire par- la de la condition des créatures > & qu'ain- fi3 fi Jefus-Chrift prend ou ce nom , ou d'au- tres noms qui en expriment la gloire, ce qui eft la même chofe , les Juifs ne peu- vent s'empêcher de l'accufer d'impieté & de blafphême.

V I. Les Prophètes répètent ce qu'ils nous difentde l'unité de Dieu, dans prefque toutes les pages de leurs divins Ecrits. Or , pour le dire en pafiant , on ne peut raporter c es foins extraordinaires de nous aprendre qu'il n'y a qu'un feul Dieu , fi ce n'eft au danger qu'îl y avoit que les hommes tom- bafîent dans l'idolâtrie , en reconnoiflant pour Dieu ce qui ne l’étoit point. Or je demande , , n'y avoit-il plus aucun danger i||ue les hommes tombaient dans l'idolâtrie , lorfque le Sanhédrin a jugé Jefus-Chrift? Certainement le danger étoit aufti grand en ce temps-là que du temps des Prophètes : & s'il en faut croire nos adverfaires, l'évene- ment a fait voir que les hommes pouvoient redevenir Payens , en mettant une créature honorée du nom de Dieu , fur le trône de la Divinité. Les Juifs dévoient avoir foin de la gloirf 'de Dieu , comme les Prophètes en avoient eu du temps de leurs Peres. Les Juifs pouvoient prévoir que fi on permettoit à un fimpîe homme de prendre le nom de Dieu 3 il feroit mis bien-tôt en la place de

l'Etre

de Jefus - Chrijf .• gj

TEtre fouverain ; & l'évenement ne les au- roit que trop juftifiez à eet égard» Si donc les Prophètes avoient crié pendant tant de Cécles qu'il n'y avort qu'un feui objet qui dût porter le nom de Dieu > pour empêcher les Juifs de tomber dans l'idolâtrie : les Juifs ont par ce même interet s'élever contre un homme qui ofoit prendre les noms & les titres de Dieu.

VII. Il ed extrêmement remarquable , que les Prophètes prennent à tâche de faire voir aux Juifs j que les êtres fubalternes & dependans ne doivent point être apellez des Dieux , en nous difant qu'il ne faut point reconnoître les Dieux qui n'ont point fait les Cieux , qui ne font point pleuvoir fur la: terre, &c. Les Juifs ont- ils du perdre tout: d'un coup & fansaucune raifon ce jude pré- jugé ? ou ne le perdant pas , ont-ils con~ fentir à l'Evangile ? Ils voyoient que Jefus- Chrill étoit un fimple homme , & par con- féquent un être fubalterne & purement dé- pendant. Us ont donc été obligez de regar- der comme une fuperllinon, la Religion qi*» lui attribuoit les noms & la gloire de Dieu,

- ou de fe mocquer des principesde leurs Pro- phètes.

VIII. Les Prophètes voulant nous mon- trer que Dieu ne peut jamais consentir ë voir honorer d'autres Dieux que lui, en pren- nent une raifon du confeil de Dieu j ils in- troduifent Dieu parlant ainfï : fe ne donnera v point ma gloire à un autre. Les Jui% avoient donc raifon de penfer qu'il n'avoit pointdon- fa gloire à Jefus- Chrid. Car ou cette pro- pofition ed générale, de forte qu'elle ligni- fie , que Dieu ne donne jamais fa gloire ë perfonne ; ou elle ed particulière., de forts;

3 sm. LL. U fi.

Truité de la "Divinité.

qu’elle marque feulement , que quelquefois & en certaines rencontres Dieu ne donne point fa gloire à un autre. Si c’ell une propo- iïtion particulière , le raifonnement du Prophète ne vaut rien. Car il doit être con- çû de la forte. Dieu ne donne point fa gloi- re à un autre en quelque occafion , bien qu’il la donne en d’autres. Donc il ne don- nera point fa louange aux images taillées. Qpe fi c’eft une propofition générale , comme le bon fens & la force des termes nous rapprennent aiTez j & qu’elle lignifie ,, jamais en aucune occafion Dieu ne donna fa; gloire à un autre : il s’enfuit que les Juifs, ont été obligez de croire que Dieu n’âvoit point donné fa gloire à Jefus- Ghrift , & qu’ainfi Jefus- Chriil ne pouvoir fans une im- piété manifeile , ni fe revêtir des titres de; Pieu j ni prétendre à. des honneurs divins ,. ou à l’adoration qu’on avoir accoutumé de rendre feulement à l’Etre fouverain.

IX. Le refpeét que les Prophètes ont eu. pour les noms qui expriment i’effence & la, gloire de Dieu, eft tel, qu’ils évitent d’en prendre leurs métaphores. C’eft-là une diffé- rence effentieiie qu’on peut remarquer entre le langage humain & divin. Le premier , comme étant le langage des hommes qui ne refpeélent pas alïez. la Divinité , eft rempli de métaphores prifes de Dieu. Tout y- eft' divin, adorable , éternel, infini. Les ter- mes d'encens , de facrifke:, de confacrer de fe défiler , & mille autres exprdftons . prifes du culte que nous devons à. Dieu , ne coûtent rien. Mais elles font bannies du lan- gage du Saint - Efprit , qui parlant de Dieu comme de Dieu-, Se de la créature comme de là, créature y évite les métaphores prifes .

de fefut - Cbift.

deTEtre fouverain3quand il faut parler de la. créature. Elle ne dit point le Dieu des épott- •y ante mens , mais le Roi des épouvante mens. Que s'il arrive une fois au Pfalrr^iile de dire , Vous êtes Dieux > il ajoâce immédiatement après : Mais vous mourrez, comme des hommes. Sur quoi il faut remarquer quel eft le terme de l'original : c'eft celui de Elohim , nom qui n'eft pas fi propre à Dieu que les autres y puis qu'il eft aulfi donné aux Anges : nom pluriel qui eft plutôt un nom appellatifqu'uifc pom propre : nom qui ne peut interelfer la gloire de Dieu , parce qu'il n'eft donné en cet endroit aux Puiftances , que pour former: l'antithefe qui doit les humilier. Vous êtes Dieux , mais vous mourrez comme des hommes. Que fi le refpeét que les Ecrivains, facrez de l'Ancien Teftament ont eu pour les noms propres de Dieu , eft fi grand ; ôc fi l’on peut remarquer ce même refpeét dans les Ecrivains du Nouveau, qui ne prennent: point leurs figures & leurs métaphores * quand iis parlent de la créature , des attri- buts de Dieu , comme ont fait les Auteurs^ payens , & comme font encore aujourd'hui: les Auteurs du fiécle : peut - on condamner d'une excdfive délicatefte les Juifs* lorsqu'ils; ne peuvent fouffrir qu'on donne à un fimpie homme le nom de Dieu, & même qu'on; le lui donne dans un fens qui engage à l'ado- rer ? Car enfin , ou le nom de Dieu exprima la gloire du Créateur , ou il exprime la gloi- re de la créature, ou il exprime use gloire1 commune au Créateur Se. à la créamre. Om ne peut point dire qu'il exprime une gloire commune au Créateur & à la créature. Car fi cela éioic , les Prophètes n'auroient pûi dire y qu'il y a un feul Dku y Se chacumdft

Traité de la "Divinité

nous pourroit prendre ce nom fans en faire difficulté. On ne peut point dire qu'il expri- me lu gloire de la créature. Cela feroit ex- travagant. Il s’enfuit donc qu'il exprime la gloire du Ci éateur. Or je loûnens que les Juifs ne peuvent fe difpenfer d'accufer de blafphême celui qui fans être le Créateur, fe donne un nom qui exprime la gloire dit Créateur.

X Enfin il eft certain que les Prophètes ont principalement deux fins lorfqu'ils nous infc truifent du nom & des attributs de Dieu-, £a première eft , de glorifier Dieu en l'éle- vant au- deflus de toutes les créatures. La fé- condé eft , de fauver les hommes en les em- pêchant de tomber dans la fuperftition & dans l'idolâtrie. Or il eft certain que ces deux fins de la Religion périlfent , fi les Juifs permettent à un fimple homme de prendre les noms de Dieu. Car première- ment, comme les noms ont été impofez aux chofes pour les faire connoître & pour les diftinguer ; il s'enfuit que fi un fimple homme prend les noms de Dieu , il fera, confondu avec Dieu , du moins en quelque maniéré: ce qui eft oppofé à cette premiè- re fin , qui eft de glorifier Dieu en i'élevanc au- defliis de toutes les autres chofes.En effet*, qui ne voit: que fi Dieu fe glorifie lui-même,, lorsqu'il s'impofe des noms qui ne convien-- nent point à la créature *• il faut par la loi des contraires , que la créature deshonore Dieu , ^qrs qu'elle fe donne les noms qui- avoienr été confaerez à Dieu. A l'égard de la fécondé fin de la Religion , qui eft d'em- pêcher que les hommes ne tombent dans l'i- dolâtrie , elle eft encore détruite par cette iffurpation du nom de Dieu. Car ou. Jeius-

de Jeftts - Chrîfî.

Chrîft s’attribue ce nom fans idée , ou il fe l’attribué avec quelque idée. S'il fe l’attri- bue fans idée , il fe l’attribue follement ». ce qui eft impie. S’il fe l’attribue avec une idée , il fe l’attribue avec l’idée que les autres hommes y ont attachée , ou il fe l’at- tribue avec une idée particulière qu’il y a at- tachée lui-même.S’il fe l’attribué avec l’idée que les autres hommes y ont attachée , il fe. l’attribue avec l’idée de l’Etre fouverain , & par confequent il engage les hommes dans l’impieté. S’il fe l’attribué avec une autre- idée , avec une idée inconnue aux hommes * il leur tend des pièges par-là ». il les jette dans l’erreur » & de l’erreur dans la fuper,- ftition ; il fait du langage un commerce d’il- lufion & de tromperie * au lieu que par fa naturelle diftinétion il doit être un commer- ce de vérité & de fîncerité.. Enfin on peut dif re , que la lignification du nom de Dieu net dépendant point de la fantaifie d’un particur lier y mais du confentement & de l’ufage 5: la direction de fon intention ne peut le iau? ver, ni lui de blafphême > ni ceux qui le: fuivront, d’idolâtrie.

On nous dira peut - être ici , que Jefus» Chrill ne s’eft point dit Dieu , mais le Fils, de Dieu , lors qu’il converfoit fur la terre 5. & que même il s’eft. juftifié d’une maniéré? qui moutroit qu’il n’afpiroit pointa ce pre- mier titre, lors qu’il a cité à ce proposées, paroles du Pfal mille , Vous êtes D ux , &ç... Comme l’on. doit examiner ce paff^e à part dans fon lieu , on le contentera de dire ici deux chofes. La première eft , que ce n’elE pas une chofe qui puilfe être conteüée entra nos adverfaires & nous , que Je.us-Chriib. fe. Câ,e«e en cette occaiîon comme eu pia®

•J9- traité de la Divinité

fieurs autres , & qu'il ne dit point au* Juifs tout ce qu'il eft. Car à ne confiderer que l’impreflion de fes paroles , il femble qu'il ne fe dife Dieu ou le Fils de Dieu , que dans le même fens que les hommes élevez en dignité dans le monde , portent ce nom dans l’Ecriture ; & nos adverfaires même conviennent que Jefus-Chrift eft Dieu d'une maniéré qui lui eit propre , & qui ne fçau- r-oit convenir aux PuitTances de la terre ; mais dans un fens très-éminent. C'eft ce qu'on montrera diftinéleroent dans la fuite. Il n'eft- point necefifàite de preffer ici cette confîde- ration : elle eft inutile. Car quand il feroit vrai que Jefus-Chrift n'auroit point pris le nom de Dieu dans aucune occafion 5 & que le Sanhédrin ne pourroit rien dire de pareil pour juftiner la fentencc qu'il prononça corn- tre lui : il eft du moins inconteftabie que fes Difçiples lui ont donné & les noms & ks éloges qui étoient confacrez à Dieu 3 & que les Juifs qui ont entendu depuis 3 & qui entendent encore leur langage , ne peuvent s'empêcher de condamner l'Evangile d'im- pieté , & font forcez d’aprouver la fentence de leurs Peres , quand on leur dit que l'ef- prit de Jefus-Chrift eft le même que celui de fes Difçiples , & que ceux ci ne nous difent rien que ce que celui-là veut bien qu'ils nous difent. On laiftera- , fi l'on veut , les Juifs qui ont condamné Jefus Chrift , & l'on s'ar- rêtera à ceux qui enfuite ont rejette la pré- dicatio^ldes Apôtres. On fera voir qu'ils ont regarder ceux-ci comme des gens qui blafphemoient , tk qu'ils n'ont s'empê* eher d'aprouver l'arrêt porté contre Jefus- Chrift s'il eft vrai que celui-ci n'ait été qu'ime fimple créature 3 ou un fimple hoir»*

de Je fus - C Hrifî.

me par (a nature. En un mot , il ne s^àgir point de juilifier le Sanhédrin , fi l'on veut : mais il s'agira de juilifier rattachement que- les Juifs ont eu dans tous les fiécles pour ce jugement du Sanhédrin, en confiderant que ceux qui le compofoient, avoient le droit de juger Jefus-Chrift , puis qu'ils étoient établis, de Dieu pour juger de cette forte d'affaires ; qu'ils ont eu raifon d'accufer Jefus-Chrift- de; blafphême , puilquela doélrineque fes Dis- ciples annoncent, par laquelle feule on peut juger de fes fentimens , le revêt de tous les. caraéteres du Dieu fouvej-ain ^ lui qui n'elt qu'une créature 5 ce qui fait l'effence de la. prophanation & du blafphême ; &: qu'on, ne peut pas nier que cette affemblée ne pût. & ne dût condamner à la mort les blafphé- mateurs , ne pouvant même fedifpenfer de; cett# rigueur , fans trahir fon devoir. O11 ob- jectera , que les Juifs qui compofoient le Sanhédrin ont agi par pafTion & par envie». Cela peut être , répondra t-on. Tant pis pour eux, fi cela ell. Ce n'ell point à nous , di- fen t les Juifs qui viennent enfuite , à juger, du coeur de nos Peres, qui nous ell incon- nu ; mais il nous apartientde juger de la. jullicede leur fentence, qui nous ell très-con- nue. Il ell inoüi que devant aucun Tribunal on s'arrête plutôt aux foupçons qu'on peut, avoir de la mauvâife difpolition des Juges , qu'aux caraCleres de jullice ou d'injuilice , qui font dans leur jugement. Les Juifs n'ont: pas appris à fonder, les cœurs : mais !§ur Loi; leur enfeigne à difeerner les blafphemateurs, , en leur difant , Tu n'auras point d'autr* Dieu devant ma face , & en les obligeant par - à; rejetrer celui qui n'étant pas le Dieu dTfraëi» . le Dieu de leurs Peres , ofe prendre, le nom-. &les titres de Dieu.

7». Traité de la Divinité

Si celui qui devoit venir dans l'accompli£ femenc des tems pour racheter Sion , & pour détourner les infidelitez de Jacob , de- voit être le vrai Dieu , le Dieu d'Ifraël , & fi les oracles des Prophètes rapprennent aux Juifs , comme on le montrera dans la fui- te : ceux - ci font évidemment coupables d’impiété. Mais fi celui qui devoit venir pour faire l'ouvrage de nôtre rédemption , ne de- voit être qu’un fimple homme , ou une (im- pie créature : les Difciples de Jefus-Chrill ne peuvent être excufez de blafphême , ni Jefus-Chrifi: lui- même regardé comme inno- cent j parce que nous fupofons que ces Dif- ciples ne parlent que par fon efprit & par fon ordre. Nous en verrons une confirma- tion dans les Chapitres qui fuivent.

CHAPITRE I I L #

Seconde preuve 3 prife de ce que les Difciples At- tribuent àfefus-ChriJl tous les titres principaux qui ferment dans Us Ecrits des Prophètes l’idée du Dieu fou ver /lin , & qui le distingue ejfentiel « le ment de fes créatures.

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AU refte, ce qui montre que Jefus Ghrift.

s'elt véritablement 3c proprement don- né le nom de D:eu , c’etl qu'il s'eil attrir bue les qualitez qui forment lJidée de ce nom augufie , ou fi vous voulez , que les Apôtres lui ont attribué ces qualitez. Car, comnfutTious l'avons déjà remarqué , on ne doit point mettre de différence entre ce qu'il dit de lui-même, & ce que les Apôr très difent de lui j puifque ceux-ci parlent far fon efprir.

Tes Prophètes avaient attaché à ce nom

l'idéd

de Je fus- Chrift. 7 $

l'idée d*un Etre tout-puiftant qui avoir créé les Cieux & la terre. On attribue à jefus- Chrift les ouvrages de la création. Car Par lui , dit faint Jean , toutes chofes ont été fai- tes ; & fans * lui rien de ce qui a été fait , n'a été fait. Par lui , dit un autre, ej pour lui font toutes chofes ; Il a créé , dit faint Paul , les chofes vifibles & les invifibus, il a fondé la ter- re , & les Cieux font l'ouvrage de fe< mains. Il a fait les fécles. De vouloir ici chicaner fur ces palfages , cela ne fert de rien. Car il eft auf- fi clair que le jour , que toutes ces chofes font dites de Jefus-Chrift; & on le juftifie- ra d'une maniéré invincible en fon lieu ; 8«r il n'eft pas pollible de donner un autre feus à ces paroles , fans faire une violence manifes- te à l'Ecriture. Ce qu'il 7 a de plus confidera- ble à remarquer fur ce fu jet , c'eft cet atta- chement des Difciples à caraétérifer Jefus- Chrift par la création de routes chofes , qui eft le caraétére le pius ordinaire dont les Prophètes fe fervent pour faire connoître le Dieu fouverain , & pour l'élever au-deftus de toutes choies par la confideration de cette Puilfance qui les a faites. Ce qui feroit une affectation impie , fi jefus-Chrift croit une {impie créature.

Les Prophètes nous a voient parlé de Dieu comme d'une Eftencequi connoîc toutes cho- fes , & devant laquelle les ténebies mêmes deviennent lumière. On attribue à Jejus- Chrift de connoître tout. Seigneur , dit faint Pierre , tu ff»is toutes chefs s , tu connoh que je t'aime. Il ne ferviroit de rien de dire Hi , que faint Pierre parle de fon chef ; fk qu'il n’eft pas dit que fa penfée fût aprouvée de jefus-Chrift. Car fa penfée eft un bîàfphê- îüc, ou une vérité, Si Jefus «■ Cbrift cca- Tome III . Q

74 Traité de la Divinité

° noît toutes chofes , c’eft une vérité. S’il ne connoît point toutes chofes , c’eft un blaf- phême. Il n'y a point de milieu. Si c’eft une vérité , il faut que Jefus-Chrift l’aprouve , car il eft la vérité même , & il faut par con- féquent qu’il laifte dire faint Pierre. Si c’eft un blafphême , il eft de la gloire de Dieu , & du foin qu’il a du falut de fon Difciple , qu’il le redreiïe & le cenfure avec beaucoup de févérité. Car quoi ! lorfque ce Difciple veut le détourner d’aller à Jerufalem pour y foufFrir la mort , Jefus-Chrift fe montre- ra févere à fon égard , jufqu’à lui dire : va, Satan , arriéré de moi. Tu m'es en fcandale . Car tu ne comprens point les chofes qui font de Dieu , mais celles qui font des hommes : Et lors qu’il s’agit d’empêcher qu’on ne dérobe à Dieu une louange qui lui eft dûe , pour la don- ner à un autre , Jefus-Chrift gardera un ft- ience tranquille ? Certes s’il y avoit quel- que chofe à reprendre dans le zélé que faint Pierre témoigne fur le chemin de Je- rufalem , c’eft cette inconfidération , qui ne lui permet point de voir que croyant parler en faveur de fon Maître , il veut empêcher une œuvre qui avance la gloire de Dieu. Car , comme la gloire de Dieu eft la derniè- re fin de toutes chofes , il n’y a rien de £ pernicieux ni de fi digne d’horreur , que ce qui s’opofe.à la gloire de Dieu. Or l’Apôtre ici non- feulement dit quelque chofe d’incon- fidéré contre la gloire de Dièu , mais il blaf- phême ouvertement contre lui , fi la penfée n’eft poif* véritable.

Saint Pierre dans cette occafîon n’attribuë pas feulement à Jefus-Chrift de eonnoître toutes chofes en général > il lui attribue en particulier de fçavoir ce qui fe paffe dans les

de Jefuî-Chr/fî.

•Cœurs. Seigneur , dit- il , tu ff*is toutes chofes : tu [fais que je t'aime. Cependant c’eft ie ca- ra&ere le plus efientiel de la gloire du Dieu fouverain. Le cœur , dit Dieu par la bouche •de Jeremie , le cœur de l'homme ejî méchant Ô* infcrutable : Qui le connaîtra ? Moi L'Etemel , je fuis celui qui comois les cœurs , & qui fende les reins. Vous voyez bien que Dieu s’at- tribue la connoiffance des cœurs , comme une gloire qui lui eft propre , & qui n’apar- tient à aucun autre. Mais afin que vous n’en puifîîez point douter , écoutez comment Salomon parle fur ce fujet dans une priere qu’il adrefîe à Dieu. Toi féal , lui dit*il , cannois les coeurs des hommes. Il dit deux cho- ies : La première eft , que Dieu connoît les cœurs des hommes : La fécondé , qu’il n’y a que lui qui les connoiffe. D’où il s’en- fuit que la qualité de Scrutateur des cœurs entre dans l’idée propre que les Prophêces nous ont donnée du Dieu d’Ifrael. Cependant Jefus-Chrift s’attribue ce glorieux titre > de même d’une maniéré très-remarquable & très-folemneîle. Et toutes les Eglifes , dit-i! , auront que je fuis le Scrutateur des cœurs & des reins , & je rendrai a chacun félon fes œuvres.

Il s’enfuit donc qu’il s’attribue non fimple- ment le nom de Dieu s mais encore ies qua- litez qui forment l’idée la plus propre que les Prophètes nous avoient donnée de lui. Et cela étant , ou Jefus-Chrilt eîl en effct le Dieu d’Iiraëi , eu ies juifs font fondez à re- garder fon langage comme impie & idein de blafpbême. Que pourra-t on leur Jlpondre îorfqu’ils feronr cette objection ?

On leur dira , que Jefus-Cbrift ne prend pas ce titre de Scrutateur des cœu»s dans le même feus que Dieu i’avoit pris dans les

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8.

Afoc. U

je. Traité de la Divinité

anciens oracles : Que lorfque Dieu eft die connoître les cœurs , & fonder les reins , cela doit s’entendre d‘une connoilfance qui lui eft propre. Car il les connoît par lui- me-, me & fans le fecours d’autrui. Au lieu que îorfque Jefus-Chrift dit qu’il fondeies cœurs & les reins , cela s’entend d’une connoilfan- ce qui lui vient d’ailleurs. Il ne connoît point les fecrets des cœurs immédiatement & par lui même , mais il les connoît par- ce que Dieu les lui révélé. C’eft tout ce que la fubtilité a pu inventer fur ce fujet 5 & ce- pendant tout cela eft fi peu raifonnable, qu’il fe détruit de lui-même. Car premièrement, quand quelqu’un s’attribue une qualité qui le rend évidemment fufpeâ: d’ufurper une gloire qui ne lui apartient point , il eft: obligé de s’expliquer en ôtant l’équivoque du terme ; autrement , il fe rend coupable de larcin. Ainfi , fi quelqu’un s’avifoit de fe fai- re traiter de Majefté , fous prétexte qu’il eft élevé à quelque rang confiderable dans le monde , fans être pourtant Roi ; il feroit par cela même criminel envers le Monarque dont il ufurperoit la gloire. Il auroit beau dire , que lors qu’il fe fait traiter de Ma- jefté , il n’attache point à ce nom de Majef- té.l'idée qu’y attachent les autres hommes , qu’il n’entend par-là qu’une Majefté fubal- terne & dépendante ; on lui diroit que ces exeufes font trop froides pour être reçûes j que le terme de Majefté étant confacré par l’ufage des hommes & par la volonté des PuiffanceC* à exprimer la dignité fouveraine des Rois , qui les distingue non feulement des autres hommes , mais encore des auttes Princes ; il n’a pu fans crime s’attribuer ce titre , & moins encore fe l'attribuer fans

de Je fus - Chrifl. fy

l'expliquer , ce qui eft un fécond degré de témérité 8c d’infolence tout-à-fait infuporta- ble. De même le titre de Scrutateur des cœurs eft confacré par l’ufage 8c par l'auto- rité, à exprimer la gloire propre 8c eflfentiel- le de Dieu. Il eft confacré par 1’ufage , & même par un ufage général. Car jamais homme ne l’avoit attribué qu’à Dieu ; 8c les Fidèles le regardent comme un caraétere propre qui fepare Dieu de fes créatures , 8c Téîeve au-defius des autres intelligences. îl eft confacré par l’autorité , mais par une au- torité divine 8c facrée ; puifque c’eft Dieu lui-même qui fe l'attribue par le miniftere de fes Prophètes , qui fe l’attribué en plu- sieurs occafions differentes , qui fe l'attribue* comme lui convenant uniquement , 8c fai- sant un caraélere propre 8c efléntiel de fa gloire. Il s’enfuit donc qu’un autre que Dieu n’a l’ufurper fans crime > 8c encore moins J’ufurper fans expliquer en aucune maniéré le fens dans lequel il le prenoit. Toutes les Tglifes connaîtront que je fuis le Scrutateur des cosurs & des reins ; O* je rendrai à chacun jelon fes oeuvres. Nous voyons bien que dans ces paroles il joint la qualité de Juge du mon- de avec celle de Scrutateur des cœurs>comme les Prophètes les uniffoient aulîi lorfqu’ils les attribuoient à Dieu. Nous comprenons que pour pouvoir rendre â chacun félon fes oeuvres , il eft neceffaire de fonder les cœurs 8c les reins. Mais nous n’y trouvons pas que Dieu connoifife les lecrets des coqurs par lui- même , 8c que Jelus-Chrift ne connoilfe point immédiatement. D’ailleurs il eft re- marquable que bien loin que les Apôtres attribuent à Jefus-Chrift de connoître les fe- crecs des cœurs , parce que feulement Dieu

7 8 'Traite de la Divinité

les lui révélé 5 ils lui attribuent cette con* noilfance particulière, parce qu'ils lui attri- buent de connoître généralement toutes chofes. Seigneur , dit Saint Pierre , tu con- nois toutes chofes : tu fuis que je t’aime, Con- noître les fecrets des cœurs , parce que Dieu, les révélé , c’eft les connoître en homme : Mais connoître les fecrets des cœurs parce qu'on connote toutes chofes , c'etl les can- noître en Dieu. Or c'dl cette derniere con- noiflance qui elt attribuée à Jefus-Chriit. En effet on peut ajouter en troisième lieu y que s'il fuffifoit de connoître les fecrets des. cœurs par révélation , pour mériter le titre de Scrutateur des cœurs , les Apôtres eux- mêmes auroient prétendre à la gloire de ce titre. Car parmi tant de dons miraculeux qu'ils avoient reçôsduSaint-Efprir,on compte celui de connoître les fecrets des penfées. C'eft ce que Saint Paul fupofe , lors qu'il dit au Chapitre 13. de la I. Epître aux Co- rinthiens : Quand bien faurois le don de Prophé- tie , & que je connoîtrois tous les fecrets , &C. Sir je n'ai point de charité , cela ne me prof te de rien. Ce don étoit dans les uns plus parfait que dans les autres. Mais fupofons avec Saine Paul , qu'il fe fût trouvé quelqu'un qui l'eût eu dans le degré de la perfection , 8c qu'il eût connu tous les fecrets : je demande ft un tel homme auroit prétendre au titre; de Scrutateur des coeurs. Si l'on dit qu'il l'au- roit , on avance un blafphême , puis qu'on atftibuë à un autre les éloges confa- crezà iJrtu & à Jefus-Chrilt. Si l'on dit qu'il ne i'auroit pas pu , on demeure d'ac- cord tacitement avec nous , que qui dit Scru- tateur des cœurs , dit quelque chofe de plus que connaître les coeurs par révélation,.

de Jepus - Chrîjl. 79

'On répondra peut-être, que quelque parfai- te qu’on fuppofe la connoiilance de cet hom- me qui connoît les fecrets , celle de Jefus- Chrift fera plus parfaite encore : ce qui l’em- pêche.ra de pouvoir prétendre à cet égard aux mêmes titres que ce dernier. Mais fi la connoifTan.ee de cet homme cede à celle de Jefus-Chrift, la connoiffance de Jefus-Chrift à cet égard cede encore davantage à çelle de Dieu.

Comme donc cet homme ne doit point s’attribuer le titre de Scrutateur des cœurs, par refpeétpour Jefus-Chrift ; celui-ci a dû. beaucoup moins fe l’attribuer , par relpeét pour Dieu. Ce qui confirme cette penfée , c’eft que la connoiffance de Jefus-Chrift & celle de cet homme, ne diffeient que du plus au moins. Elles font toutes deux de la mê- me efpece. L’une & l’autre eft une connoil- Tance acquife ôz qui naît de la révélation» Au lieu que la connoiilance de Jefus- Chiift & celle de Dieu, différeront en cfpece ; puil- que Dieu connoît les cœurs immédiatement & par lui-même ; au lieu qu’on fupofe que Jefus-Chrift ne les connoît que par la révé- lation. Si donc cet homme que nous fupo- fons connoître les fecrets des cœurs , ne peut faire fçavoir aux Eglifes qu’il eft le Scrutateur des cœurs & des reins , fans ufurper la gloire de Jefus-Chrift ; n’avons- nous pas raiferc auffi de dire que Jefus-Chrift n’aura pûpren-' dre ce titre approprié à Dieu en ces mots.

Toi feul qui connois les coeurs des filules hommes , fans ufurper la gloire du Dietrfouverain ? Remarquez en quatrième lieu la différence qu’il y a entre connoître les fecrets des coeurs, & être Scrutateur des cœurs. Celui qui eft Scrutateur des cœurs, connoît necef^

G iiij

îo Tirai de la Divinité

fairement les fecrets des cœurs : mais ?I

n’eft pas neceflaire que celui qui connoît les fecrets des cœurs, foie Scrutateur des cœurs.

On dira d'un homme à qui les penfées d'un autre font révélées , qu'il connoît le^ cœur d'un autre , quoique même il évitera de parler fi généralement , pour n'être pas fuf- pe<ft d’impieté , & dira , s'il parle fage- ment & pieufement , qu'il les connoît par révélation : mais il ne dira point qu'il fon- de les cœurs & les reins , ou qu'il eft Scru- tateur du cœur de celui dont les penfées lui font révélées^ car il parleroit faulfement. Les termes de fonder les reins , d'être Scru- - tateur des penfées , ne fignifient pas connoî- tre par révélation, mais, connoître , fonder , •découvrir par foi-même ce qui étoit caché. C'eft la forme du terme de l'original.

Jefus-Chrift parlant ainfi , a voulu qu'on saarrêtât à la lignification naturelle de fes paroles , ou qu'on s*en départît. S'il a vou- lu qu'on fe départît de la lignification natu- relle des termes , il faut qu'il nous ait ten- du des piégés , & qu'il ait eu deffein de nous tromper. Car c'eft avoir delfein de nous tromper, que de parler pour n’être point entendu : & c'eft parler pour n’être pas entendu , que de prétendre qu'on ne prendra point fes expreflions dans leur natu- relle fignification.Qiie J.C.a voulu qu’on s'ar- rêtât à la lignification naturelle des termes f il eft impofiible que fi nous fuivons volon- té, nous puiilîon^comioître les fecrets des cœurs par (V velation, & être Scrutateur des cœurs & des penfées, pour une même chofe.

En troifiéme lieu , les Prophètes avoient donné cette idée du Dieu fouverain , qu'il étoit le Sauveur, &le feul Sauveur de la

de Jefut - Chrijf. St

terre. C’eft ce qu'Ifaïe exprime , lors qu'il die : "Regardez- moi y vous toutes les extrémitez de ta terre , & vous ferez fauvées. Car je fuis le Seigneur , & il n'y en a point d'autre. C'eft-à- dire évidemment , il n'y a point d'autre Seigneur pour vous fauver. J’avouë que le Prophète dans cet endroit fait allufion aux. idoles Payennes, incapables de fauver ceux qui mettoient en elles leur confiance : Mais cela n'empêche pas qu'il n'établiiîe ce prin- cipe général , que Dieu eft Je feui qui peut fauver les extrêmitez de la terre. Si l'on en doutoit,on n'auroit qu'à conliderer ces paro- les de Dieu parlant par le même Prophète : Ne fuis-je pas L'Eternel ? Et y a-t-il un autre Dieu que moi ? il n'y a point d'autre Dieu jujle & qui fauve y fi ce%neftmci. Or non- feulement J. C. prétend fauver les hommes » mais il fe nomme leur Sauveur par excellence. Peut-on s'empêcher de reconnoître qu'il s’at- tribue un titre que le Dieu d'Ifraël s'éioit re- fervé pour lui leul ? Non fans doute ; on en conviendra , pour peu qu'on y faiTe de férieufes reflexions. Car je demande , lors- que les Prophètes pour confondre la fuper- ftition & l'idolâtrie de ceux qui mettoient leur confiance aux Idoles , avançaient ce principe , qu'il n'y avoit point d'autre Sau- veur que le Dieu d’Ifraël , prétendoient- ils parler pour toujours , ou Amplement pour le tems d'alors ? S'ils parloient feulement pour le tems d'alors , il s'enfuit que les rai- fons dont Dieu fe feiwoit alors pour tipnfon- dre les idolâtres, ne font plus véritables & légitimés : Il s'enfuit qu'un oracle devient faux précifement lors qu'il s’accomplit. Car cet oracle , Regardez vers moi , toutes les ex- trémité^ de U terre 3 & votes ferez, fauvées , &ç<,

Si _ Traité de la Divinité Car je fuis le Seigneur , & il n'y en et point Vau- tre > exprimant la vocation des Payens , ne s'accomplit que depuis ia manifeltation du Meflie : Et c'efi depuis la manifeftation du Mefiie,qu'il y a un autre Sauveur & un autre Seigneur que le Dieu d'Ifraël, qui avoit par- le dans cet oracle. Ainfî il s'enfuivroit de-là, que cet oracle deviendroit faux précifemenÉ lors qu'il s'accomplit. Que fi les Prophètes ont parlé pour toujours , & fi ce principe efi d'une perpétuelle vérité : Un y a point d' au- tre Dieu jufie & qui fauve, fi ce n'efi le Dieu d'ifraïl : je demande comment on pourroit fe difpenfer de regarder comme un blafphe- mateur celui qui n'étant point le Dieu d'If- raëî , fe dit néanmoins un Dieu jufte & qui fauve, ou plutôt le Sauveur du monde , ce- lui qui fauve les extrêmitez de la terre. On dira qu'il fe dit un Sauveur fubalterne. Mais je demande encore le delfein de Dieu , lots qu'il dit , Il n’y a point d’autre Dieu jufie & qui fauve, fi ce n'efi moi. Son defifein n'efi- il point d'exclure auifi les Dieux & les Sauveurs lubalternes ? Et s'il eut pris fancaifie à quel- qu'un en ce tems-là de regarder un Prophète, ou Moiïe le plus grand des Prophètes,, comme un Dieu & un Sauveur fubalterne, par le minifiere duquel Dieu avoit racheté ion peuple , &: de le fervir après fa mort pour cette railon : n'auroit-on pas pu re- drelfer ce fuperfiitieux , par ce principe fi généralement énoncé , Il n'y et point d'autre Dieu jdfie & qui fauve, fi ce n'efi le Dieu d'Ifraël ? Il efi donc vrai que les Prophètes ont pré- tendu exclure les Sauveurs & les Dieux fubal- ternes j car aulïï la plupart des faux Dieux des Payens étoient dans ce rang : Il efi vrai que le fens des Prophètes a été qu'il ne fai-

de Jefm - Chrifî. gj

loit reconnoître qu'un feuî Dieu & Sauveur, qui eft le Dieu d'Ifraël ou le Dieu fouverain j. & qu'ainli celui qui fans être le Dieu fou- verain, fe dit le Dieu & le Sauveur de toute la terre , ne prend pas feulement le nom de' Dieu -, mais encore le prend avec l'idée la. plus propre que les anciens oracles lui euftent. attachée.

En quatrième lieu , les Prophètes, pour diftinguer le Dieu fouverain, de tout autre , ( car c’eft du Dieu fouverain , & point d'au- cun autre qu’ils nous parlent ) l'apellent* Celui qui eft le premier & le dernier ; & chacun fçait que Jefus-Chrift prend ce titre jufqu'à cinq fois au Livre de l'Apocalypfe. Or pour faire voir qu'en cela Jefus-Chrill s'attribue les qualitez qui forment l'idée propre du Dieu fouverain , il ne faut que conftderer que les Prophètes ont donné au Dieu fou- verain , ce titre comme un titre qui lui eft propre , & incommunicable à tout autre. Cela paroît par piufteurs railons. Première- ment,chacun demeure d'accord, que jufqu'à Jefus-Chrift ce titre n'avoit jamais été don- né à aucun autre qu’au Dieu fouverain. L'u- fage l'avoit donc rendu propre au Dieu fou- verain. En fécond lieu , il n'y a point de cloute que fi quelqu'un avant Jefus-Chrift l'eut ufurpé , il auroit été taxé d'impieté. Il faut donc que ce titre fût regardé comme- étant propre au Dieu fouverain. Pour une troifîéme , on ne peut nier que li aujour- d’hui quelqu’un s'avifoit de le pré3dre , on ne l'accusât de blafphême. D’où il s'enfuit encore , que malgré qu'on en ait , on recon- noît que ce titre eft confacré à Dieu., On di- ra peut être , que fi quelqu'un le prenoic. aujourd’hui > il feroic impie, parce qu’ilt

§4 Traité de la Divinité

feroit tort à Jefus-Chrift à qui il apartienf* Mais s’il faifoit tort à Jefus Chrilt , il feroit tort encore davantage à Dieu , à qui princi- palement il apartient. Ht puis un homme qui l'ufurperoit aujourd'hui faifoit tort à Jefus- Chrill : un hômme qui l'auroit ufur- avant la venue de Jefus-chrift, auroit fait rort au Dieu fouverain. Et dé- il s'enfuit invinciblement , que malgré qu'on en ait, on eft toujours obligé de regarder ce titre com- me étant confacré au Dieu fouverain. En quatrième lieu , ce titre fe trouve placé en- tre les éioges de Dieu , & dans les endroits Dieu veut relever fa gloire & fa majefté fouveraîne. Si ce titre ne fait rien à ce def- fein , pourquoi efTil mêlé aux traits de ces pompeufes & magnifiques defcriptions de la gloire de Dieu ? Et ce titre fert à exprimer la majefté, la grandeur & la gloire de Dieu, n'eft-il pas vrai de dire qu'il eit particulière- ment confacré à l’Etre fouverain , 8e qu'on ne peut i'ufurper fans blafphême ? Ajoûtez à cela, qu'il ell tellement confondu avec les autres attributs propres du Dieu fouverain , qu’il n'eft pas polïible de l'en diftinguer, fans faire une efpece de galimatias des plus beaux oracles des Prophètes. Car tantôt il ed mêlé avec fa puiffance : comme lors qu'il elt dit: Qui eft celui qui a, travaillé Cr fuit cela s C'eji ce- lui qui apelle les générations des le commencement. Je fuis le Seigneur , je fuis le premier , & je fuis avec les derniers. C'eji moi. Tantôt il ell joint aux ca^éteres de fa grandeur & de fa majef- : comme lorfque le Prophète parle de cette forte : Le Seigneur parle atnfi , le Roi d'if- ra’el , fon Rédempteur , l' Eternel, le Dieu désar- mées : je fi uis le premier & le' dernier , Ô* il ri y a, point d’autre Dieu que moi : & qui ejl fmblakle.

de Je fus - Chrift.

à moi ? Vous voyez qu’après avoir dit , Je fuis le premier C^1 le dernier , Dieu ajoûte , Qui ejl fembUble à moi ? Pour nous aprendre que perfonne que lui ne poflede la majefté & la gloire qui eft contenue dans ce titre , & dans les autres titres qui raccompagnent. Tantôt Dieu mêle la gloire de ce titre avec la merveille de la création , pour s’attribuer l’une & l’autre : comme lors qu’il dit : 'Ecoute-moi , Jacob ; & toi , lfraël , me j‘ apelle : c’efi moi qui fuis le premier , & qui fuis le der- n er - & c’ejl mu main qui a fondé la terre , &c. En cinquième lieu * Dieu fe fert de ce titre pour exprimer fon unité. Car voici l’expofi- tion qu’il en donne : Il n'y a point de Dieu qui ait été formé avant moi , & il n'y en aura point après moi. Que fi ce titre n’étoit point propre à Dieu , comment pourroit il emporter fbn unité ? Jefus-Chrift en fe difant le premier & le dernier , prend ce titre dans un même fens que les Prophètes l’avoient pris ; ou il le prend dans un autre fens. S’il le prend dans un autre fens , il jette les hommes dans l’er- reur & dans l’idolâtrie par des paroles cap- tieufes ; il eft coupable de blafphême , puis qu'il s’attribue abfolument un titre qui ne lui .convient qu’avec refhiétion ; 'il change de fon autorité la lignification des termes confacrez par un ufage divin ; il fait ce que jamais homme ne fit depuis la naiffance du monde , qui eft de changer la lignification connue & ordinaire des ternies, fans en aver- tir perfonne i il ouvre la porte de Impiété & du blafphême à tout le monde. Carcom- me il s’attribue les titres qui entrent dans l’é- loge du Dieu fouverain ^ en changeant men- talement la lignification connue des paroles de l’ancien Teftamenc > rien n’ernpêchera

$5 Traité de la Divinité

que fuivant (on exemple je ne m'attribue les titres qui entrent dans Pelage de Jefus Chrift, en changeant félon ma fantaifîe par la pen- fée , la lignification la plus connue des ex- prenions du Nouveau Teftament. Que fi Je- fus-Chrift en fe difant celui qui eft le premier &r 1# dernier , prend ce terme dans le fens que les Prophètes Pont pris , il s'enfuit qu'il fe caraélérife par un titre qui avoit 1er* vi aux Prophètes à exprimer l’unité de Dieu, fa gloire & fa majefté : il s'enfuit que Jefus- Chrift le prenant , empêche qu'il ne convien- ne plus au Dieu d'Ilraël auquel les Prophè- tes l'ont attribué , & qu'ainfi le langage de ceux-ci devient faux & contradiéloire. Car fi le Dieu d'ifraëi eft le Dieu , avant 5e après lequel il ne s'eft point formé d'autre Dieu : comment Jefus-Chrift eft-il Dieu , 5e com- ment eft il aulfi à fon tour un Dieu , avant Se après lequel il ne s'eft point formé d'autre Dieu ? Certainement ou Jefiis - Chrift eft. le Dieu fouverain , ou Jefus-Chrift ne peut s'at- tribuer ce titre fans blafphême , parce que ce titre fait partie de l'idée propre 5e véritable que les Prophètes ont donnée de l'Etre fou- verain. Nous n'ajouterons pas ici 3 que fupo- que Jefus-Chrift foit un fimple homme , on ne fçauroit comprendre j pas même de- viner , en quel fens ce titre pourroit lui con- venir. Car ou il s'agit d'une priorité & poftcriorité de tems , ( on me permettra bien ces termes barbares dans une matière fi difficile ) ou il s’agit d'une priorité ou pof- teriorit^Üe dignité , ou il s'agit de l'un Se de l'autre : & lequel des trois que l'on dife , ce titre ne fçauroit convenir à Jefus-Chrift fim- ple homme. S'il s'agit d’une priorité & d'une poileriorité de tems, le fens de ces

t . de Je fus - Chrift. *7

paroles eft , je fuis le premier en durée , & je fuis le dernier en durée. Mais comment pourra- t-on dire que Jefus-Chrift eft le pre- mier en duree , lui qui a été formé dans le fein de Marie , dans l’accompliffement des terris ? S il s agit d une priorité & d’une pos- tériorité de dignité, le fens de ces paroles ne peut être que celui-ci : Je fuis le premier & le dernier en dignité. Et comment Jefus- Chrift eft-il le dernier en dignité , lui qui ert la perfection même,& tellement élevé au- deflus des Prophètes, que Jean-Baptifte le plus grand des Prophètes, ne fe reconnoilfoic point digne de délier la c©uroye de fes fou- Ijers? Que fi on l’explique <k l’un & de l’autre de ces deux prioritez & pofteriori- tez , ou le fens de ces paroles fera celui-ci : Je fuis le premier en tems , & le dernier eii dignité ; & alors la propofition elt faufile : ou Je fens de ces paroles fera celui-ci : Je fuis le premier en dignité , & le dernier en tems ; & alors la propofition eft encore fauffe. Car comment Jefus - Chrift eft il le dernier en tems ? Eft-il le dernier des hommes ? Non ; car il y a plufieurs hommes qui naiffenc après lui. Eft-il le dernier des/ervireurs de Dieu ? Non ; car il y a plufieurs Apôtres & Prophètes de la nouvelle Alliance qui viennent après lui. Ou enfin le fens de ces paroles fera celui-ci: Je fuis le premier & le dernier en tems &c en dignité , &: le fens en- core fera faux. Car fi Jefus - Chrift n’dl point le premier & le dernier en tem v fi

l’on ne peut point dire non plus , qu’w'ôic le premier & le dernier eu dignité s il eft doublement faux qu’il foit le" premier, & le dernier en tems & en dignité tour à la fois. Mais il ne s’agit pas ici de la vérité des pa-

88 Traité de la Divinité

rôles de Jefus-Chrilè , mais bien de Pim- prelïion que ces paroles pouvoient & de- voient faire fur dos hommes inllruits par les Prophètes. Nous foûtenons qu’entendant je- ftis Chrilf , qui fe nomme fi fouvent & avec tant d’empreffement le premier & le der- nier, ils n’ont croire autre chofe , fmon qu’il ufurpoit un des titres les plus propres de l’Etre fouverain.

Cette confideration devient beaucoup plus forte , lors qu’on ramafife tous ces grands titres , par lefquels Dieu caraftérife fa gloi- re dans les oracles des Prophètes , celui de Dieu , de Seigneur , de Sauveur , de Ré- dempteur ■'flfraël , de Dieu qui fauve les extrémités de la terre , & vers lequel les bouts de la terre doivent regarder pour être fauvez , de Dieu qui a fait les fiécles , ou qui apelle les générations , celui qui ell le pre- mier & le dernier , celui par qui toutes chofes ont été faites , celui qui fonde les cœurs & les reins. Car deux chofes font très-évidentes. La première eft , que tous ces noms forment l’idée que les Prophètes nous donnent du Dieu fouverain. La fécon- dé , qui ell une dépendance de cette premiè- re , ell } que quiconque s’attribue tous ces titres glorieux & magnifiques , &: qui fe die Dieu avec cela , prend évidemment le nom de Dieu , non dans un fens équivoque , non dans un fens métaphorique , mais avec le fens & Ridée que les Prophètes lui Ont at- tachés :^de forte qu’il devient coupable de J’impietVdes hommes , fi les hommes vien- nent à le prendre fauffement pour le Dieu fouverain. Ou donc les Juifs n’ont point s’opofer à l’impiété , à l’idolâtrie , aux ‘blalphêmes j ou ils n'ont s'empêcher de

prononcer

de Jefat - Chrifî.

prononcer fentence de condamnation contre Jefus-Chrill, s'il a parlé comme Tes üifci- ples parlent & le font parler dans la fuite * ou en tout cas on n’a pu s'empêcher de fe déclarer contre fes Difciples , contre leur Evangile >& contre leur Religion, fi évidem- ment convaincus de blafphême. Mais com- me nous avons fait voir ci defïus , que Je- fus-Chrilt s'ell donné le nom de Dieu dans un fens propre , parce qu'il s’elt attribué les titres les plus propres de Dieu , nous allons montrer dans le Chapitre fuivanr, que les Apôtres ont apliqué à Jefus - Chrill l'idée- propre de Dieu , en faifant voir qu'ils l'ont reprefenté comme égal à fon Pere. Ce qui ne peut fe dire que de celui qui elt véri- tablement & proprement Dieu*

CHAPITRE IV,

T roifiême preuve , prifi de ce qu'on fait Je fus- Chri§ égal à. Dieu,

SAint Paul ne fait point de difficulté de dire, que Jefus-Chrift n'a point réputé à rapine d'être égal à fon Pere. Nous ver- rons dans la. fuite de cet Ouvrage l'inutilité & la faulfeté des défaites de ceux qui veu- lent donner des explications violentes à cet- te expreffiou , il n'a point réputé a rapine. Ce- pendant de quelque manière qu'on entende- ee terme.,, il nous fera toujours! permis de: fupofer ,. que l'on attribue à jefi#- ChriR. quelque efpece d'égalité avec ion Pere , le- quel ell irrconteftablement le Dieu fouve- rain.

On dira peut-être , que c’eft ici une feulé expreflion fans confequence. & même u uei Tarn*, EU. m

<9$ T retifê de la Divinité

expreflîofi qu’il ne faut pas prendre tottt-à- fait dans la rigueur du fens littéral : qu'il fe peut trouver des exemples d'une pareille exprefiion , qui ne lignifie point une égali- té rigoureufe & proprement dite avec Dieu : qu'on en lit même un exemple dans Home- re , Auteur Payen. Tout cela ne fert de rien* Premièrement on a mauvaife grâce de citer, un exemple tiré d'Homere. Les Livres des, Payens , &r fur-tout les Livres des Poètes >, font , comme chacun fçait > tout pleins d'im- pieté &r de blafphêmes : &• c'eft précifé- mentce qui éleve les Livres de, l'Ecriture 3. dont le caraétere eft de diftinguer infiniment Dieu de la créature , en n'attribuant jamais, à la créature ce qui peut convenir à Dieu >, ce qui les éleve , dis - je , au - deffus de tous, les Livres humains , tantôt l'on confond Dieu avec les hommes j & tantôt l'on éle- vé les hommes au-defïus de Dieu. D'ailleurs il eft remarquable , que^celui qui employe.: cette façon de parler , c'eft Paul , c'eft - à- dire, l'homme du monde qui fernble le plus, donner à la grâce , & raporter tout à la, gloire de Dieu. Nous avons dit-il , ce trefor en des vaijfiaux de terre , qu’il apparoiff' que l’excellence de cette force vient de Dieu , & non point de nous. Un homme, qui eft en garde pour s*empêcher de rien attribuer aux cau- fes fécondés , de la louange qui apartient à Dieu , n'aura garde d'employer legerement une exprefiion qui afibcie le Créateur à la créatufi , en faifant celle-ci égale à ceJui-lè.. En troifiéme lieu , afin que. vous ne croyez pas qu'elle lui échape par hazard , confide- xez qu’elle eft conçue d'une maniéré fingu- liere , & que c'eft une expreftion qui ne vient pas naturellement dans l'efprit.- Mais,

de Jefm -Chrift. çï

peut-être que c’eft ici une hyperbole. Si c’eft une hyperbole , c'eft une hyperbole qui intereife la gloire de Dieu. Quand on ne reproche autre chofe à l'hyperbole , fi ce nJefi qu’elle manque de vérité , étant exa- minée à la rigueur ; ce n’eft rien : mais il ne faut pas qu’on lui puilTe reprocher d’être impie & blasphématoire. Ainfi REcriture ne dira point qu’un homme Toit bon , fage , puiflant , &c. comme Dieu , par le danger qu’tl-y a: que ces expreflions ne faflent une impreffion contraire à la gloire de cette Efifence fouveraine. Les Ecrivains du Vieux Teftament ont évité cela avec beaucoup de loin. Ceux du Nouveau doivent l’éviter avec un plus grand foin encore ; parce qu’il a été dit rque fous cette Alliance toutes chofes feront abaiffées , 8c que Dieu feroic fouverainement élevé.

Mais enfin je m’arrête à trois confidéra- tions principales fur ce fujet. La première eft , que Dieu avoit folemnellement déclaré' par la bouche de fes Prophètes , que rien n’étoit femblable à lui.. Il ne l’avoit pas dit une fois ou deux , mais il l’avoit mille, fois répété. Il l’avoit dit d’une maniéré ca- pable de confondre les idolâtres. Il en avoit fait le grand principe de fa Religion. Saint Paul le lçavoit. Il avoit. lu & relu les an- ciens oracles. Cependant S; Paul ofe ré- pondre à cette, voix du Ciel , §h*i eft fimbUble à moi ? en difant hardiment , que fefus- Chrifi n'a point réputé et rapine d’être^gal à ce grand Dieu,,

Ma fécondé confédération eft', que cet Apôtre ne pouvoit ignorer la rai fon , ou fii l’on veut , le prétexte pour lequel Jefus- Ohrift avoit. été. premièrement accufé. 8&

H, ij;

$?.' Traité de la Divinité

condamné des Juifs, qui elt , qu’il fe fai- fou égal &r fçmbîable à Dieu. C’étoit ua prodigieux fcandale pour des hommes qui avoient entendu Dieu dîfànt par (es Prophê» tes : Qui ejt rimbUble à moi ? Saint Paul fait ce qu’il peut pour attirer les Juifs dans TEr glife Chrétienne : mais au lieu de julhfier la Religion Chrétienne du crime d’égaler la créature au Créateur , dans un tems ou cela feroit finéceffaire ta pour le falut des honv mes , & pour la gloire de D.ieu , il pro- nonce , que Jefus-l hrji n'a point réputé à ra~. fine d'être égal à Dieu. Cet homme qui dé- chire (es vêtemens , lorfque dans une autre occafion on le prend pour Mercure, qui eft un Dieu fubalterne des Payens , ofe-t-il égaler une fimple créature au Dieu fouve- rain ? Ses hyperboles ne font elles pas bie*a édifiâmes ? Ne prend il pas bien fon tems pour !es débiter ? Et n’a-t-il pas bonne grâ- ce de vouloir faire l’Orateur aux dépens de la pieté & de la gloire de Dieu l

Enfin, nous di ions en troifiéme lieu, que les autres exp refilons des Apôtres font uo jufte commentaire de celle ci i & que com- me les Difciples de Jefus-Chrift n’attribuent pas feulement à ce dernier le Nom de Dieu,, mais lui donnent encore ce nom avec l’idée que les Prophètes lui ont attachée , & que les Apôtres donnent à Je fus Chrill des titres qui ne peuvent lui convenir , à moins qu’il, lie foit en effet égal à Dieu : il ne faut point doyter çpe Saint Paul ne prenne ici ce ter-- me dans un fens propre & littéral.

Mais enfin ou les Chrétiens adoptent cet* te exprefïion , ou ils ne l’adoptent point.. S’ils ne l’adoptentpoint , il faut donc qu’ils froyent que Saint Paul a mal parié 5 Sc a! or/.

de Je fus - Çhrijî.- >3

Ils renverfent un principe fondamental de leur Religion, qui eft que Saint Paul a été infpiré par le Saint - Efprit. Que s'ils adop- tent cette expreflion , il s'enfuit que nous pouvons croire que les. autres Difciples ont parlé de la même forte : & cela étant nous leur demandons , H les Juifs qui ont entendu les Apôtres parlant ainfi , n'ont pas été fon- dez à les traiter d'impies & de blafphema- teurs , lorfque d'un coté ils voyoient que Jefus-Ghrift étoic une fimple créature , &• que de l'autre il étoit égalé au Dieu fouve- rain.

Voici quatre j.ugemens que les Juifs ont pu faire avec raifon fur ce fujet. Première- ment ils jugent que Jefus-Chrift eft une finv- ple créature on en convient. En fécond- lieu , ils jugent qu'on ne peut point dire d'une créature fans impiété, qu’elle eft égale- à Dieu : c'eft Dieu lui même qui nous l'en,- feigne , Qui eft fembluble à moi? Ou , A qui me feriez. - vous fembfabie ? En troifiéme lieu , ils jugent que les Difciples de Jefus Chrift éga- ient la créature au Créateur. Cela paraît par l'exprelTion de Saint Paul. En quatrième; fieu , ils jugent que les Difciples de Jefus- Chnft doivent être condamnez de blafphê-- me. Ce dernier jugement eft une juiie &’ naturelle conclufion des trois autres. Lorl- que Dieu dit , Qui eft fembm&le. à moi ? il n'en- tend pas exclure en général toute, forte de; relftmblance y il n'exclud point la relfem- blance de conformité & d'analoa^e > car nous reflêmblons à Dieu , qui eft , qui agit qui penfe , parce que nous fômmes , que nous âgiftbns, que nous penfons : mais il; entend exclure la relfemblance d'égalité. Ejt q'eft précifément cette reflemblance d'égali?

24 Traité de la Divinité

que vous choifilfez pour l'attribuer à' une' créature , Iorfque vous dites _ que Jefus- Ghrijl ri a point réputé à rapine d’être égal à Dieu. Car ou vous lui attribuez cette reflem- blance d'égalité , ou vous lui attribuez cette reflemblance d'analogie , qui confîfte en ce- qir'on a quelque raport avec Dieu , plus ou moins , félon qu'on a plus ou moins de de- grez de perfeétion. Si vous lui attribuez cet- te relfemblance d'analogie feulement , vous ne dites rien , les hommes & les Anges refifemblent à Dieu de cette maniéré 5 ôz jamais pourtant aucun des hommes & des Anges n’a pu ou n'a s'exprimer de cette maniéré. Et puis ce feroit une extravagance de dire en ce fens : Nous ne réputons point à rapine d’être égaux ou femblables à Dieu. Il relie donc que vous lui attribuiez la ref- femblance d'égalité félon la vérité & la for- ce de i’expreifion. Car on exprime bien quelquefois le mot d'égal far celui de fem- biable ; comme Iorfque les Prophètes di- rent , ^4 qui le fejiez-vous femblable ? mais on n'exprime point ie~ nom de femblable pris pour relfemblant , pour conforme , par ce- lui d'égal. L'homme eft femblable à Dieu^ de cette reifemblance d'analogie , puis qu'il porte l'image de Dieu : cependant on ne dit point que l'homme foit égal à Dieu. On ne peut point dire ici , que cette égalité eft une- égalité figurée & métaphorique. Cela eli froid. I. C. n'a point réputé à rapine d'être égal à©ieu par figure & par métaphore , eft- une propofition abfurde & ridicule. Et puis, les figures deviennent impies, Iorfque d'un côté elles n'ont jamais été employées, & que de l'autre elles prefentent un fens contraire à, la gloire de Dieu. Enfin les Juifs n'écaanf

dt Jèfûs - Clirîft. $$■

pas coupables de parler comme les autres hommes , & fur- tout comme les Prophêces- de Dieu , qui les ont inllruits , ils ne le font pas aulïi de croire qu’on ne peut fe dire égal à Dieu j fans ou qu’on foit Dieu , ou qu’on faflfe tort à Dieu. Qu’ils croyent que les Difciples tiennent ce langage de Jefus- Chrift , . ils ne peuvent non plus s’en difpenfer. Car- pourquoi les Difciples parlent - ils de cette.- maniéré , s’ils ne veulent point qu’on leur, attribue ce langage ? On dira , qu’ils s’explb ' quent allez en d’autres rencontrestnous foute- nons premièrement, .que quand ils fe feroient mille & mille fois expliquez; , cette propo- rtion ne laifieroit pas d’être contraire à la- gloire de Dieu vil y a quelque créature qui peut' ne pas réputer à rapine d'être ég*i à Dieu. Je r fouriens d’ailleurs qu’ils renverfent d’une: main ce qu’ils bêtifient de l’autre Au fonds , ü 'efus-Chrift n’eft point égal à Dieu , & fo c’eft un crime de le penfer , pourquoi le di- re ? Cette expreflion à quoi étoit-elle necef- faire ? Etoit - elle neceflaire à la gloire de- Dieu ? non; car elle ravale au contraire la. Divinité , du moins fi l’on y attache l’idée- que les hommes y ont toujours attachée,,. Etoit - elle néceflaire pour élever Jefus- Chrirt ? Mais Jefus-Chrift ne peut - il être- élevé fans qu’on le mette au niveau du D:eu fouverain ? Etoit ce pour montrer la vérité; & l’accomplifiement des anciens oracles ? 'Mais ces oracles avoient tant de fois pro- noncé qu’il n’y avoit qu’un feul Ûibu , 8c qu’il n’y avoit rien de pareil à lui. Etoit-ce pour édifier les hommes ? Mais les hommes: peuvent ils être édifiez de voir égaler une 'créature au Dieu fouverain? Saint Pierre 8c : Saint . Pau] font les Difciples de Jefus-Chriiia-.

$6 Traits de la Divinité

les Minières , fes AmbalTadeurs , & Huas doute qu'ils tiennent dans l’Eglife le pre- mier rang après Jefus - Chrift. Cependant fi S. Pierre ou S. Paul nous difoit : fene réputé point a rapine d'être égal à fefus-Chrifl r nous le traiterions de blafphémateur. Dieu , le Dieu fouverain ell infiniment plus élevé au- deffus de Jefus-Chriii: , que Jefus-Chrilt ne l’eft au deffus d’un de fes Apôtres, Si donc cet Apôtre feroit accufé d’impieté, s’il fe difoit égal à Jefus-Chriîl : celui - ci femble- aufii le devoir être , s’il ofe dire qu’il n’a point réputé à rapine d’être égal à Dieu.

CHAPITRE V.

Quatrième preuve , prife de ce que Jefus -Chrifl s'eft fait adorer .

MAis pour montrer encore mieux, que c’eil dans un feus proprement dit , que les Difciples ont égalé Jefus-Chrift à Dieu , & que Jefus-Chriil s’eil égalé lui - même à l’Etre fouverain , ne nous contentons point d’avoir remarqué, qu’il s’ell attribué les noms & les titres qui avoient été confacrez au Dieu fouverain , montrons encore qu’il a prétendu, aux mêmes hommages..

Il eit certain qu’on adore Dieu , & qu’on n’adore que Djeu. Quand les hommes ont prétendu à cette adoration , ils ont par-là même prétendu êrre des Dieux : & quand ils n’$;t pas prétendu être des Dieux , ils ^n’ont pas prétendu à l’adoration.

Quand donc nous n’aurions point fçû juf- qu’ici que Jefus-Chrill veut être regardé comme Dieu , nous n’en pourrions point douter, torique. nous voyons qu’il exige

de Jefus-Chrijî.

des hommes , qu’ils lui rendent cette adora- tion. Les Evangiles raportent qu’après fa irai {Tance il fut adoré premièrement par des bergers de Bethléem , & enfuite par des Mages. On ne doit point lui imputer une adoration , qu'il ne paroifFoit pas être en état d’empêcner. Mais ces mêmes Evangiles nous aprennent qu'il fut plufieurs fpis ado- ré pendant fa vie ; ils ajoûtent que non- feulement il'eft permis de Radorer , mais ^encore qu'il a été commandé à tous les An- ges de lui rendre cet hommage.

Si Jefus-Chrift eft le Dieu fouverain , il a raifon de fe faire adorer» Mais s'il n’eft pas le Dieu fouverain , on ne peut fans une ef- pece de facrilege , lui rendre l’adoration qui eft dûë à Dieu , & qui n’eft dûë qu'à Dieu. Certainement quand tout le refte feroit fu- portable , ceci ne le feroit en aucune façon , puifque s’eft s’ériger en Dieu fouverain, non- feulement par fes paroles , mais auffi par fes actions.

Un homme qui auroit la hardieffe de prendre le nom du Roi , quoiqu’il fût fu- jet dans un Etat qui reconnoîtroit un légi- time Monarque , feroit alîurément très-cri- minel. Il le feroit bien davantage , s’il ofoie prendre les titres qui font confacrez à mar- quer la grandeur de fon Maître : comme ft étant en Fance , il Te qualifioit Roi de France , Roi de Navarre , &c ou fi étant en Autriche , il fe nommoit Roi de Boheme, Roi de Hongrie , &c. Mais il feroit plus cri- minel encore, s'il vouloir outre (ièla être {irai véritablement en Monarque , s'il fe faifoit traiter de Majefté , & qu'il fe fît fer- vir à genoux , comme font quelques Rois dans leurs Etats. Alors il n'y auroit plus au- Tome III, l

*f% Traité de la Divinité

cun moyen de dilfimuler un tel attentat , & il faudroit ou renoncer à la fidelité qu'on doit à Ton Roi légitime , ou traiter cet hom- me d'uiurpateur & de criminel de kze-Ma- jefté.

On peut dire qae les Juifs ont eu deux raifons pour une, de traiter ainfi Jefus-Chriit. Premièrement , le refpeét & la fidélité qu'ils doivent au Dieu fouverain , ne pouvoient fouffrir qu’ils permiffent à un fimple hom- me ou à une fimple créature , d'ufurper les hommages qui ne font dûs qu'au Dieu fou- verain : & d'ailleurs , l'obéïifance qu'ils dé- voient à la Loi 3 ne leur permettoit point d'avoir d'autres Dieux devant la face du Seigneur.

Il n'y a que trois cho fes que l'on puiffe répondre à cela. Il faut ou que l’on nie que l'adoration foit un hommage propre au Dieu fouverain ; ou qu'on dife que Jefus - Chrift n’a pu prétendre fe faire adorer ; ou qu'on prétende que Jefus - Chrift n'a pas voulu être adoré dans le même fens & de la même ma- niéré que le Dieu fouverain. Cependant on ne peut rien dire de tout cela avec quelque fondement.

Car fi l'on dit que l'adoration n'eft pas un hommage propre au Dieu fouverain : je demande, y a t-il quelqu’autre que le Dieu fouverain , qui ait jamais été adoré? On ré- pondra peut être que l'Ange qui aparut aux Patriarches , & enfuite à Moïfe , a été ado- ré, quoiqu’il ne fût qu'une fimpie créatu- re. M éh c’elt fupofer une chofe qui eft ex- trêmement comelïée. L'Ange qu'ont adoré les Patriarches premièrement , & enfuite les Ifraëlites au pied de la Montagne de Si- jtt 3 eft k Pieu fouverain ? puis qu'il eft le

de Jefus- Chrïft.

Dim pojfeffeur du Ciel & de la terre , la frayeur tflfaac3 le Juge de toute la terre , celui en la préfence duquel Abraham reconnoît qu’il lî’eft que poudre & que cendre : Celui qui dit de lui même : Je fuis le Dieu A' ^Abraham , d' ljaxc & de Jacob ÿ & celui-là même qui fait en- tendre cette voix au peuple d'Ifraël prorter- dans la plaine : Je fuis l'Eternel ton Bien qui t'ai retiré hors du pats d'Egypte 3 &C. C'eit l’An- ge de l'Eternel , qui dit du milieu du buirtfon : Je fuis le Dieu d’ Abr iham , d’ifaac & de Jacob ; l'Ecriture le dit en propres termes : & les Chrétiens ne peuvent douter que celui qui parioit ainfi , ne fût en même tems le Dieu fouverain, ayant entendu Jelus-Chrift qui tire cette conféquence de ce partage , Btn i n'efl point le Dieu des morts , mais le Dieu des divans -, & qui par conféquent reconnoît que celui qui parioit dans le buiflon , étoit le Dieu fouverain. Il ert l'Ange de l'Eternel , félon le texte. Il ert: le Dieu fouverain , fé- lon Jefus-Chrift : & l'un & l’autre dans nôtre feajtiment.

Au rerte , un hommage propre & confacré à Dieu, ert un hommage que les Fidèles n'ont jamais rendu qu'à Dieu. Or les Fidè- les n'ont jamais rendu qu'à Dieu l'adora- tion. Donc l'adoration ert: un hommage pro- pre & confacré à Dieu. D'ailleurs , un hom- mage qui ne peut être rendu à la créature fans idolâtrie , etl un hommage proprement confacré à Dieu. Or l'adoration ert de cette efpece. Cela parole de ce que l'idolâtrie des Nations confirtoit à rendre cet hommage à 4’autres qu'au vrai Dieu.

On dira ici ce qu'on répond ordinaire- ment fur ce fujet , qui ert qu'il faut dirtin- guer double adoration : une adoration

* ij

1 03 Tvaité de la Divinité

que je nommerai fubalterne , parce qu'elîé le rend à des êtres fubalternes j &: une ado- ration que nous nommerons fouveraine, par- ce qu’elle ne fe rend qu’au Dieu fouverain. Premièrement , cette diftinélion ne fert de rien , puis qu'il eft facile de faire voir que Jefus-Chrift: s'eft fait rendre la fouveraine adoration. Ce qu'on peut faire voir en dis- tinguant une triple adoration : une adora- tion de penfée , une adoration de parole , une adoration d'adtion. Celui qui veut qu'on penfe de lui ce qu'on penfe du Dieu fouve- rain j fe fait adorer comme le Dieu fouve- rain. Or Jefus-Chrift veut qu'on penfe de lui ce qu'on penfe du Dieu fouverain. Je le prouve. Jefus-Chrift s’attribue d'être égal au Dieu fouverain ; il s'attribue d'ailleurs fes qualitez , fa toute-puiftance , fa toute- fcience , &c. il veut donc que l'on penfe de lui ce que l'on doit penfer du Dieu fouve- rain. Ep fécond lieu , celui qui parle de lui- même comme du Dieu fouverain , ou qui autorife ceux qui parlent ainfi , veut être reconnu pour le Dieu fouverain , & être adoré en cette qualité. Or Jefus-Chrift parle , ou veut qu’on parle de lui comme du Dieu fouverain. Cela paroît de ce qu'il prend les noms de Dieu. Car quelle nécdîité y auroit- il de les prendre fans cela ? Cela paroît en- core de ce qu’il s’attribue les qualitez & les ouvrages de Dieu. Il dit que toutes chofes ont été faites par lui , ou du moins les Apô- tres le difent pour lui. Enfin celui qui veut qu'on falTe pour lui ce qu’on n’a jamais fait que pour le Dieu fouverain , veut être adoré comme le Dieu fouverain. Or Jefus-Chrift veut qu’on faffe pour lui ce qu'on ne doit faire que pour le Dieu fouverain. Ainfi nous

de Jefus - Chrift. la*

devons aimer Dieu par-delfus toutes cho- fes : mais il n’y a que Dieu à qui il nous foit preferit de rendre un fi fubiime devoir. Nous devons aimer de même Jefus-Chrill par-delfus toutes chofes. Nous devons l'ai- mer plus cjue ce que nous aimons le plus ,

3ui eli nôtre confervation. Si quelqu’un^ dit- , ne hait fon ame peur L'amour de moi , il riejl pas digne de moi. Nous devons à Dieu le fa- crifice , & non - feulement le facrifïce des boucs & des agneaux , facrifïce charnel , ca- raétere d’une Religion corporelle ; mais prin- cipalement le facrifïce de nôtre fang & de nôtre vie , facrifïce fpirituel, digne d’une Re- ligion & d’une Alliance plus parfaite que celle de la Loi. Or Jefus-Chrill veut qu’on fouffre le martyre pour l’amour de lui, & par conséquent qu’on lui rende un devoir qui n’a jamais été rendu qu’à Dieu. Saine Pierre , faint Paul & faint Jacques ne vous diront point comme lui : Si quelqu’un ne quit- te maifon , femme , enfans , même fa propre vie pour l’amour de. moi & de l'Evangile , il n’efi pas dtgne de moi. Il ne ferviroit de rien de dire , que Jelus Chrill étant dépendant de fon Pe- re quand il nous ordonne de quitter nôtre vie pour Pamour de lui , veut feulement dire que nous devons la donner pour l’a- mour de Dieu. Si cela avoit lieu , rien n’empêcheroit que S. Pierre & S. Paul, & les autres Apôtres ne nous parlaient comme Jefus-Chrill, & qu’ils ne nous diffent à fon imitation : Si quelqu’un ne hait fc^ ame pour l amour de moi , il n'efl pas digne de moi. Car comme ils feroient inferieurs &■ dépendans à 1 egard de Dieu , ôn pourrait dire tout de même , que celui qui feroit cet effort pour l’amour de l’Apôtre quiparleroit aiafïa

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iot Traité de la Divinité

Je feroit pour Tamour de Dieu. On me di- ra peut-être , qu’il fuffit que Jefus-Chrift dé- clare qu’il agit au nom de Ton Pere , & que fon Pere eft pluÿ grand que lui , afin qu’on ne puiffe point lui actribuer véritablement de vouloir fe faire rendre le culte fouve- rain. Mais je prouve que cela ne fuffit point , par un exemple inconteftable. Si le Minillre d’un Roi étoit affez hardi pour donner des ordonnances fcellées de fon fceau,. pour faire battre la monnoie avec fon image, pour fe faire traiter de Majefté , prenant avec cela les noms & les titres du Souverain : croyez- vous qu’il en fût quitte pour dire qu’il eft moindre que le Monarque , & qu’il agit en fon nom ? & n’auroit-on pas raifon de lui dire , qu’il détruit par fes aélions ce qu’il avance par fes paroles , & qu’il fe contredit à lui- même ? Il n’eft rien de û fa- cile que d’appliquer tout cela au fujet dont il s’agit. Car comme il y a une certaine idée de la Royauté que les Sujets ne doivent jamais apliquer à un autre qu’à leur Prince ; comme il y a des noms & des titres telle- ment affe&ez & confacrez à la perfonne du Souverain , qu’on ne peut les donner à un autre fans crime; comme il y a certains gommages extérieurs qu’on rend au Sou- verain , & qu’on ne peut rendre à d’autres, fans être criminel de leze-Majefté , quel- qu’intention que l’on dife avoir , & de

quelque prétexte qu’on fe couvre , parce que les pr oies & les allions fignifient non pas felon'^vôtre volonté particulière & vo- tre fantaifie , mais félon leur nature , ou plûtôt félon l’ufage qui tès confacre : ainfi félon un ufage très-ancien , très facré & très- iavioUblcj établi par les Prophètes & par le

de Jejxtî - Cbrïft. top

langage de Dieu même ; il y a des idées qui font tellement confacrées à Dieu , qu'el- les ne peuvent convenir à d’autres > & des titres tellement propres à Dieu , que c’eft commettre un crime de leze-Majefté divine que de les donner à un autre ; & un culte & des hommages tellement dûs à Dieu , que fous quelque pretexte que ce foie , ils ne doi- vent jamais être rendus à un autre.

Nous avons donc montré , que Iorfque Jefus-Chrift s’eft fait rendre l’adoration , il s’eÜ fait rendre l’adoration fouveraine. Mais allons plus avant. L’adoration fubalterne eft, dit-on , diÜinguée de l’adoration fouve- raine, en ce que celle-ci reconnoît Dieu pour la fource de tout être & de toute perfe&ionj & que la fécondé peut fe rendre à des êtres émanez de Dieu , lors qu’ils ont été parti- culièrement honorez de lui , ou qu’ils ont: reçu de lui l’empire de l’Univers. Mais on peut dire que l’adoration fubalterne n’a été connue ni du Légiüateur , ni des Prophètes. Il faut prouver tout cela par ordre.

Deux raifonsnous perfuadent que l’ado- ration fubalterne n’a point été connue du Légiüateur. La première eft , qu’il défend toute adoration en général, excepté celle qui fe raporte au Dieu fouverain , & cela dans un précepte qui moral , & qui par confequent doit etre d’une éternelle vérité & d’une force perpétuelle. Ce qu’il n’auroit pas fait , s’il y avoit quelque adoration fu- balterne légitime, de peur de tendre des pié- gés aux hommes par une équi%que qui pou voit les engager dans l’erreur. Il ne nous auroit point défendu en général d’adorer au- cun autre que Dieu ; mais feulement d’ado- ter aucun autre que Dieu d’un culte fouve*-

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i®4 Traité de la *Z>lvmîtè

rain. Car fi le fouverain Legillateur vouîoit qu'on adorât J. C. un jour , pourquoi dé- fendre fi généralement toute autre adoration que celle qui efb rendue à Dieu ? La fécondé raifon eft,que le Legillateur a delîein évi- demment d'arrêter le cours de l'idolatne Payenne. Or cette idolâtrie Payenne confif- toit proprement en ce qu'on adoroit plu- Jîeurs Divinitez , de cette adoration fubaker- ne, car, aufii-bien que les Juifs , iis ne reconnoilfent qu'un Etre fouverain.

On me dira peut être ici, que la Loi dé- fend l'adoration fubakerne qui fe termine aux idoles , & non l'adoration fubakerne qui devoitfe terminer à Jefus-Chrift. Mais on le dira en vain. Lorfque la Loi défend cette adoration fubakerne , c'eft en des ter- mes généraux qui défendent toute forte d'a- doration fubakerne , fans aucune exception* Il femble, à entendre parler nos adverfaires , qu'il y a premièrement des Idoles ,, & qu'en- fuite ces idoles devenans l'objet du culte , rendent ce culte une idolâtrie. Au lieu qu'il faut dire : on adore un objet , & cette ado- ration tranfportée à cet objet qui n'étoit pas adorable , fait d'un objet qui étoit innocent en foi , une idole. Le Legillateur s'expri- mant généralement , & défendant d'adorer à la maniéré Payenne , c'eft- à-dire , de cet- te adoration fubakerne , aucune des chofes qui font au Ciel ou en la terre , il eft évi- dent que dès que nous adorons quelqu'une des chofes qui font au Ciel ou en la terre , même de <Ltte adoration fubakerne , nous en faifons d'abord une Idole. Enfin la Loi du Décalogue ne dit pas feulement , Tu n'auras point d’autre Dieu -, mais , Tu n'auras point d’autre pim devant ma face ; ce qui me

de Jefus - Chrift. i©;

femble défendre principalement l'adoration fubalterne.

Je dis en fécond lieu , que les Prophètes n'ont point connu l'adoration fubalterne. Car premièrement ils n'en ont aucun exem- ple devant lès yeux. Iis n'en ont point oiii parler. Ils n'en font jamais de mention. D'ailleurs ils fe mocquent de ces Dieux fu- balternes , puis qu'ils ne peuvent compren- dre qu'on puifie fervir des Dieux qui ne font point pleuvoir , qui n'ont point fait les Cieux & la Terre, &c. Ce qu'ils ne di- roient pas fans doute , s'ils fcavoient qu'il y a , ou qu'il doit y avoir dans l'accomplif. fement des tems un Dieu fubalterne & dé- pendant , qu'on doit adorer , encore qu'il ne fafle point pleuvoir, & qu'il n'ait point créé les Cieux & la Terre. On me dira que li les Prophètes blâment les idolâtres , c’eft d'adorer d’un culte fouverain des Dieux qui n'ont point créé les Cieux & la Terre. Mais li le Saint- Efprit n'avoit d'autre lu jet de plainte que celui-là , il ne fe plaindroit ja- mais à cet égard. Car il eft certain que les Payens n'onj^oint adoré d'un culte fouve- rain leurs dfvinitez fubalternes : c'eft-à-dire» qu'ils ne lis regardoient point comme étant la fource & l'origine de tous lesbiens. U n'y avoit que leur Jupiter qu’ils pouvoient fervir en cette qualité.

Les Difciples de Jefus- Chrift eux-mêmes n'ont point connu cette diftinéfcion d’adora- tion fubalterne , & d'adoration fou^raine i puis qu'ils ont crû que toute adoration , mê- me l'adoration extérieure, & qui n'étoic point accompagnée de celle de l'efprit, mê- me une adoration qui ne pouvoit en aucun fens être crue aller à un objet fouverain

10 £ Traité de la Divinité.

que toute telle adoration rendue à la créatu- re, préjudicioit aux intérêts delà gloire du Créateur. Car lorfque Corneille fe profter- ne devant Saint Pierre, Corneille ne prend point Saint Pierre pour l'Etre fouverain. S'il l’adore , ce n'ell qu’exterieurement , ce n'elt pas comme l'auteur & l'origine de tout bien. I] fçait bien que Saint Pierre n'eft qu’un homme; & il l'a apris de l'Ange qui lui a ordonné de le faire venir de Joppe. Cette adoration ne peut donc être qu'une adoration fubalterne , & même extrêmement fubal- *erne. Car voici ce que Corneille lui dit : Il y a quatre jours a cette heure que fêtais en jeune , & je faifois la priere à neuf heures en ma maifon » Alors voici un homme fe prtfenta a moi en un vê-, ternent reluifant , & dit : Corneille , ta priere & tes aumônes ont été ramentuës devant Dieu. En- voyé donc à Joppe , & envoyé quérir Simon fur nommé Pierre, qui efi logé en la maifon de Simon le Corroyeur , prés de U mer ; lequel étant venu par- lera à toi. yous voyez par-là quel pouvoir être le préjugé de Corneille lorfque Saint Pierre entra chez lui. Il le regardoit non- comme le Dieu fouverain , mais comme un homme apellé Simon , furnommé Pierre , & logé à Joppe chez un autre Simon le Cor- royeur. Cependant l’Hiftoire Sainte notis- aprend que comme Pierre entroit, Corneille venant au-devant de lui , & fe jettant à fes pieds , l’adora. On peut croire que l'inten- tion de Corneille n’étoit nullement de ren- dre à homme qui lui étoit envoyé de la part du Dieu fouverain , le même culte qui étoit au Dieu fouverain. Cependant par- ce que l'adoration , je dis même l'adoration extérieure , étoit une aftion confacrée par l’ufage à marquer l'honneur qu'on rendoit à

de Je fus - Chrift . ra/

l’Etre faprême , Saint Pierre n’a pas tant d’é- gard à la bonne intention de Corneille , qu’à empêcher qu’on ne fade pour lui ce qu’on ne doit faire que pour Dieu. Il releve Corneil- le en lui difant : Leve-toi. Je fuis aujjî homme. D’où nous tirons deux preuves invincibles pour montrer qu’il n’eft jamais permis d’a- dorer que le Dieu fouverain. La première èft , que Saint Pierre s’oppofe à cette adtion pour la gloire de Dieu , en difant , Je ne fuis qu'un homme , ■je ne fuis fias Dieu. D’où il paroît que l’adoration fubalterne , auffi-bien que toute autre , eft contraire à la gloire de Dieu , quand elle le rend à un autre qu’à lui. La fécondé eft , qu’il paroît de-là^ que qui- conque eft un fimple homme par fa nature y ne doit point prétendre à l’adoration , foit fubalterne , foit fouveraine. En effet , qu’eft- ce qui empêche Saint Pierre de fe faire ado- rer en cette occafion ? Ou c’eft le refpeét du Dieu fouverain , ou c’eft le refpeét de Je- fus-Chrift. Si c’eft le refpeét du Dieu fouve- rain , il faut que Saint Pierre s’imagine que l’adoration , je dis l’adoration fubalter- ne , rendue à une créature , préjudicie au Dieu fouverain : auquel cas non .feulement Saint Pierre , mais Jefus-Chrift lui-même eft contraint de renoncer à cette adoration. Si c’eft le refpeêl de Jefus Chrift; alors il ne faut pas que Saine Pierre dite en refufant l’adoration de Corneille , je fuis aujfi homme : car Jefus-Chrift , à la gloire duquel il craint de préjudicier , eftaufti un homrr>e#& n’eft qu’un homme par fa nature. A prendre les choies comme il faut, Saint Pierre ne dit ici ce qu’il eft , que pour faire entendre à Corneille ce qu’il lui doit. Il fe dit homme, pour lui dire qu’il ne faut adorer que Dieu *

i©8 Traité de la Divinité

quelque intention que Ton puilfe prétexter dans cette adoration. Si la perfonne de Saint Pierre ne méritoit pas l'adoration , la qua- lité qu'il portoit d'Envoyé de Dieu , méritoit des honneurs extraordinaires ; & c’eft fous cette notion que Corneille le confîderôit , c'eft fous cette idée qu'il veut l'adorer. Saint Pierre le refufe pourtant , & lui dit pour toute raifon , Je fuis aujft homme. N’eft-ce pas établir pour principe général , que de quelque qualité qu'un homme Toit revêtu > quoiqu'il foit l’Envoyé de Dieu , il ne doit point être adoré , s'il eft Amplement un homme ? On dira peut-être ici , que cela ne conclud point contre Jefus-Chrift. Mais pourquoi cela ne concluroit-il point , puif- que la maxime eft générale ? Au fonà , fi le refpeét que Saint Pierre a pour Jefus-Chrift, lui défend de partager l'adoration avec Jefus- Chrift : le refped que Jefus-Chrift doit avoir pour le Dieu fouverain, doit, ce femble , l’empêcher de partager les hommages de Religion avec le Dieu fouverain. Or Jefus- Chrift partageroit, du moins extérieurement, les hommages de la Religion avec Dieu fouverain, fi cette adoration fubalterne avoit lieu.

On peut dire pour une quatrième , que les Anges ne connoilfent point cette adoration fubalterne dont il s'agit ici. Car s'ils la con- noiffoient , l'Ange qui^ fit voir tant de merveilles à S. Jean, ne fe feroit point opolé à celleffl iue cet Apôtre vouloir lui rendre , ou du moins il s’y feroit opofé par d'autres motifs. Car il eft évident que Saint Jean ne pouvoir point prendre cet Ange pour le Dieu fouverain , puifque cet Ange venoit de lui parler en ces termes ; Ces paroles font certaines

âe Jefus-ChriJî. i&p

& véritables ; & le Seigneur le Dieu des Saints Prophètes a envoyé [on Ange pour montrer a [es fer - viseurs les chofes qui doivent être faites bien- tôt , &c. A quoi faint Jean ajoute ; Apres que j'eus oüi dp vu ces chofes , je me jettai pour me profler- ner devant les pieds de V Ange qui me montrait ces - chofes. Mais il me dit , Garde que tu ne le faffes . Car je fuis ton compagnon de fervice & de tes frè- res les Prophètes , & de ceux qui gardent les pa- roles des Prophètes. Adore Dieu. Saint Jean VOU- loit adorer cet Ange , parce que c’étoit l’An- ge de Dieu , & non pas croyant qu’il fût Dieu même.Cependant l’Ange qui ne fait pas toutes ces diftinétions , lui dit : Adore Dieu : étabîiflant de la maniéré du monde la plus claire & la plus évidente , que l’adoration , quelle qu’elle foit , ne doit être renduë qu’à Dieu. On me dira , que l’Ange refufe cet- te adoration fubalterne 3 parce qu'il n’a pas alfez de dignité pour prétendre à cette ado- ration , toute fubalterne qu’elle eft. Mais pourquoi } fi cela eft , nous ordonne-t-il de ne rendre cette adoration qu’à Dieu ? Adore Dieu , dit - il. Certainement s’il eût connu toutes ces diftinélions , loin de dire , Garde que tu ne le faffes . Adore Dieu 3 il auroit dit 9 Prens garde à l’adoration que tu me rends , & garde-toi bien de la rendre à Dieu : car tu m’adores comme l’Envoyé de Dieu , &