LES MAITRES DE L'AMOUR
li'Œuvt*e
de
Nicolas Cljorier
SATYRE SOTADIQUE DE LUISA SIGEA
sur les Arcanes de l'Amour et de Vénus
EJS SEPT DIALOGUES :
Li'Esearmouehe — Tiùbadieon — Anatomie — lie Duel
Voluptés — Amours — peseennins
INTRODUCTION ET NOTES
B. DE VILLENEUVE
Ouvrage orné d'une Gravure hors texte
PARIS BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
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L'ŒUVRE DE flICOIiAS CHORIER
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Frontispice de la Satyra Sotadica
(ÉdiliOD .Mort, I7.">7).
LES MAITRES DE L'AMOUR
Li'CEuVPe
de
Nicolas Cljorier
SATYRE SOTADIQUE DE LUISA SIGEA
sur les Arcanes de l'Amour et de Vénus
EN SEPT DIALOGUES :
Ii'Eseapmoache — Ttùbadieon — Anatomie — Lie Duel Voluptés — Amours — peseennins
INTRODUCTION ET NOTES
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B. DE VILLENEUVE
Ouvrage orné d'une Gravure hors texte
PARIS BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
IJ^THODUCTIOH
Au seuil de cette courte étude, il nous paraît curieux de consigner une constatation, déconcertante sans doute pour les champions de la morale publique, pour ceux qui s'ingénient à classer les esprits et pour lesquels le mot seul d'erotique esl prétexte à nausées. Nous n'avons cependant pas, de parti pris, la prétention de scandaliser ces esprits méthodiquement pudiques, non plus que celle de fronder de respectables convictions. Mais n'est-il pas permis de se féliciter, sans arrière-pensée, que deux des œuvres littéraires les plus franchement erotiques aient été composées, l'une, la Satyre sotadique d'Aloisia Sigea, par un savant jurisconsulte, Nicolas Chorier; l'autre, le De fiyuris Veneris, par un philosophe érudit, Friedrich Karl Forberg, conservateur, en 1807, de la bibliothèque auîique de Cobourg.
Ce dernier ouvrage, dont Isidore Liseuxa pu présenter la traduction sous le titre de Manuel d'érotoloyie clas-
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sique, est l'étude la plus complète des formes physiques et antiphysiques de la volupté charnelle à travers les textes classiques anciens et modernes. Écrit pour ceux qui se refusent à l'ignorance ténébreuse aussi bien qu'à l'étalage impudique, pour ceux qui pensent qu'en matière d'érotisme le mieux est encore de savoir beaucoup et de savoir juste, le De Jïguris Veneris sera toujours consulté avec fruit par les lettrés et les philosophes curieux de documents précis.
Quant à la Satyre d'Aloisia Sigea, dont nous rééditons la traduction, c'est une œuvre d'imagination, mais pleine de documents sur les mœurs intimes des anciens et des modernes, et aussi, nous le verrons et nous y insisterons, empreinte d'une philosophie sexuelle très clairvoyante et très pratique, émaillée de maximes d'une morale sage, non point sans doute à la façon de graves stoïciens, mais telles que le bon La Fontaine ne les eût pas toutes désavouées.
L'auteur, authentifié depuis longtemps en dépit de toutes les protestations, Nicolas Chorier, naquit à Vienne, dans le Dauphiné, en i6o9. Fils d'un procureur au bail- liage de Vienne, il fut élevé par les jésuites, qui, on le sait, se sont acquis une solide réputation dans les études classiques. Chorier fut un élève remarquable : il était parvenu à une rare maîtrise dans les langues anciennes, et particulièrement en latin. Ses humanités terminées, il va suivre les cours de droit à l'Université de Valence, est reçu docteur en droit en i639 et se fait inscrire sur le tableau de l'ordre des avocats à la Cour des aides de
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Vienne. Ses débuts au barreau furent brillants; mais le goût des belles-lettres l'emportait chez lui sur la passion de la chicane, et le latiniste de marque brûlait d'essayer ses forces. En 1640, il publiait eu latin un Éloge des quatre archevêques de Vienne du nom de Villars; six ans plus tard, en latin encore, le Portrait du magistrat et. de l'avocat, et en 1G48 la Philosophie de l'honnête homme. Mais tous ces opuscules ne valurent à leur auteur aucune renommée.
Nicolas Chorier trouve bientôt sa voie en se livrant tout entier à l'étude des annales du Dauphiné, pour les- quelles il rassemblait consciencieusement ses matériaux dans les archives publiques et particulières. En i654, il lance le prospectus de son Histoire du Dauphiné, et en iG58 il prélude à la publication de ce grand ouvrage en donnant ses Piecherches sur les antiquités de la ville de Vienne, recueil très précieux aujourd'hui encore en ce qu'il conserve le souvenir de monuments disparus.
En 16G1 parait le premier volume de l'Histoire du Dauphiné, accueilli par d'enthousiastes éloges : le P. Gratte, jésuite, le P. Trillard lui dédièrent des odes, des sonnets d'une poésie quelque peu fade ou même ridicule, mais qui témoigne de la faveur dont jouit l'ouvrage dans le monde des savants. Au reste, les États du Dauphiné votèrent à Chorier, lors de la publication de l'Histoire, un don de cinq cents louis, que le Parlement, il est vrai, refusa d'ordonnancer, mais qui n'en reste pas moins comme un nouveau témoignage d'estime.
Quelque temps après, Chorier reçoit la charge d'avocat
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de la ville de Grenoble, car il avait dû quitter Vienne en 1608, la Cour des aides ayant été supprimée. Son nou- veau titre lui valut le désagrément d'être impliqué dans un procès en concussion intenté aux consuls de Gre- noble et dont il sortit victorieux après cinq longues années de lutte.
En 1666, Chorier fut nommé procureur du roi près la commission établie en Dauphiné pour la recherche des usurpateurs de titres de noblesse. Ses études spéciales le désignaient tout particulièrement pour des fonctions aussi délicates et qui exigeaient, avec une certaine indé- pendance d'esprit, des connaissances généalogiques très approfondies.
Le second volume de Y Histoire du Dauphiné ne fut publié que onze ans après le premier, en i(*>72. Dans l'in- tervalle, Chorier avait livré au public Y Histoire généalo- gique de la Maison de Sassenage, sans grand intérêt, et l'État politique de la province du Dauphiné-, ouvrage dans lequel se trouvent des recherches curieuses sur les origines des évêchés, des établissements publics et <!es institutions de la province.
La nomenclature des publications historiques, juri- diques ou généalogiques de Chorier n'ajouterait pas grand'chose à notre étude et sortirait d'ailleurs de notre cadre. Chorier nous est connu d'ores et déjà comme his- torien, comme juriste; nous savons qu'il fut, à ces divers titres, très apprécié de ses contemporains et que ses œuvres sont restées pour la postérité comme une source de documents uniques.
INTRODUCTION
Mais ce n'est pas là tout Chorier : il ne fut pas absorbé par ces arides et ingrates études au point de laisser étouffer en lui toute imagination . Ce n'est pas impuné- ment qu'on nourrit son esprit des littératures anciennes : l'empreinte en est ineffaçable.
« L'amour des lettres, dit Chorier lui-même dans ses Mémoires, ne cessa de m'inonder et de me baigner de sa volupté céleste... Je vouai mon plus fervent amour et mon attention la plus diligente aux muses latines et françaises (i). » Et parmi les auteurs anciens, Chorier déclare apprécier particulièrement et lire fréquemment à ses amis Perse, « ce poète si obscur, dans les Satires duquel, comme au fond d'une ténébreuse caverne, on découvrira, sans regretter sa peine, des perles de sagesse et de doctrine du plus haut prix ». {Mémoires, III, 2.)
A fréquenter intellectuellement de pareils esprits, Chorier devait éprouver le désir de les imiter. Son inspi- ration fut discrète, ou du moins se manifesta tardive- ment en public. Ce n'est, en effet, qu'en 1G80 qu'il publia
(1) Mémoires, I, 2. — Les Mémoires de Nicolas Chorier ne paru- rent pas de son vivant. Ils furent publiés pour la première fois, dans leur texte latin, en 1840, dans le Bulletin de la Société de sta- tistique du département de l'Isère, sous le titre choisi par Chorier lui-même : Nicolai Chorerii Viennensis J. C. Aduersariorum de vita et rébus suis libri III (Carnet de notes de N. Chorier, de Vienne, sur sa vie et ses actes, trois livres). Une traduction fut publiée par F. Crozet, à Grenoble, en 1868. Texte et traduction ont paru dans la Curiosité littéraire et bibliographique de Liseux, 3° et 4e séries, 1882 et i883.
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le recueil de ses poésies latines, sous le titre Nicolai Chorerii Viennensis Carminum liber imus, Gratiano- poli, iG3o. Mais ce recueil, d'apparence modeste, fut une révélation pour un grand nombre de sceptiques. Il con- tenait deux poèmes : Poemation de laudibas Aloisiae, et Tiiberoîiis Genethliacon, dont nous publions plus loin la traduction, et qui se trouvaient également dans un livre imprimé clandestinement deux ans auparavant sous le titre Aloysiae Sigeae Toletanae Satyra sotadica de arcanis amoris et Veneris. Aloisia hispanice scripsit. Latinitate donavit Joannes Meursius.
Cet ouvrage avait été imprimé pour la première fois, vers 1609, à Lyon sans doute, sous le même titre, mais sans l'adjonction des deux poèmes dont nous venons de parler. Il avait fait sensation. En un latin « d'une élégance soignée et précise sans pédantisme », ainsi que dit Forberg, l'auteur dressait un tableau complet des inventions et des secrets de l'amour physique, quelques- uns aussi de l'amour antiphysique, sans épargner aucun détail, sans reculer devant les termes propres qui d'ail- leurs, dans la langue de Juvénal, bravent l'honnêteté.
Le dix-septième siècle, malgré toute sa façade bril- lante, sa morgue hautaine, connut bien, vers la même époque, un roman obscène, Le Rut ou La Pudeur éteinte, de Corneille Blessebois; mais c'était là de l'érotisme sans prétention et sans valeur littéraires, présenté dans une langue heurtée, brutale ou quintessenciée, faisant servir l'obscénité à une besogne de rancune, de vengeance per- sonnelle, dont nous connaissons mal les motifs.
INTRODUCTION 7
La Satyre sotadique, au contraire, était une œuvre de maître, n'hésitons pas à dire, après d'autres plus auto- risés, un chef-d'œuvre. «J'estime, a écrit Octave Uzanne, que ces admirables Dialogue de Luisa Sigea n'ont rien de ce que le sens du mot pornographique, interprété à la moderne, semble désigner. Tous les vrais lettrés seront de mon avis, j'en ai l'assurance, car on ne trou- verait ni au dix-neuvième siècle ni à cette époque une œuvre de si hautaine allure et de si mâle style que celle de < ihorier (i). »
Dès l'apparition du livre, présenté comme l'ouvrage de l'Espagnole Luisa Sigea traduit en latin par Jean Meursius, les curieux s'informent.
Luisa Sigea, née à Tolède vers i53o, était fille de Jacques Sigée, Français d'origine, homme très lettré, d'après les témoignages contemporains. De bonne heure, Luisa fit de rapides progrès dans les lettres et les langues anciennes : elle savait le grec, le latin, l'hébreu, le syriaque, l'arabe, le castillan, le français et l'italien. A l'appel de Jean III, roi de Portugal, qui avait entendu parler de Jacques Sygée et de ses filles (Angela, la sœur de Luisa, était savante et artiste), la famille partit pour Lisbonne. Le père fut nommé précepteur du duc de Bragance et de ses frères ; Luisa, à peine âgée de treize ans, fut chargée d'élever et d'instruire la sœur du roi, l'Infante Marie, fille du feu roi don Manuel et d'Éléonore d'Autriche, sœur de Charles-Quint.
(i) Le Livre, 10 juillet 1882, p. 439.
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Après un séjour de treize ans à la cour de Lisbonne, Sygée se retira avec sa famille à Torres Novas, où Luisa épousa, en 1007, Francisco de Cuevas, d'une famille noble mais pauvre de Burgos. Dans cette dernière ville, Luisa vit la reine de Hongrie, sœur de Charles-Quint, qui habitait alors Yalladolid. Celle-ci la mit au nombre des dames de sa maison et donna à Francisco de Cuevas la charge de secrétaire de ses commandements. Mais la reine mourait la même année, ne laissant au jeune ménage qu'une modique pension.
Luisa mourut elle-même à Burgos, à l'âge de trente ans. Juan de Merlo, écrivant ses louanges, mettait en titre :
LOISIAE SlGAEAE, TOLETANAE, SaECULI Sui MlNERVAE
De son vivant, Luisa Sigea avait été en correspondance littéraire avec les hommes les plus érudits. Elle avait écrit un Dialogus de dijjerentia vitae rusticae et urba- nae qui n'a jamais été publié. Le seul écrit d'elle qui ait été conservé est une description, en vers latins, des jar- dins de Synlra, palais des rois de Portugal, situé près de Lisbonne : il parut en 10G6. En i546, elle avait adressé au pape Paul III une épitre en cinq langues : hébreu, syriaque, grec, latin, arabe. Paul III lui répondit, le 5 janvier 1Ô47, en louant sa vertu et sa piété non moins que son savoir (1).
Quant à Meursius (Jean II), fds de Jean icr, célèbre antiquaire hollandais, il fut, lui aussi, un érudit précoce.
(1) Voir P. Allut. Aloysia Sigea et Nicolas Chorier. Lyon, 1862.
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Né à Leyde en i6i3, il mourut à quarante ans, c'est-à- dire en i653, quelques années avant l'apparition de la Satyre sotadique. On a de lui des dissertations d'ordres différents : Majestas veneta : De tibiis veterum, que Gronovius a inséré dans le tome VIII du Thésaurus anti- quitatum graecarum ; Obseruationes politico-miscella- neae ; Arboretum sacrum, sive de arborum consecra- tione, réimprimé à la suite du poème des Jardins, de Rapin ; De Coronis liber sinyularis.
Ni l'un ni l'autre de ces modestes érudits n'avait pu composer un pareil livre que la Satyre sotadique, un pareil « monument d'impudicité », disaient en substance de graves personnages. L'un et l'autre étaient, en effet, complètement étrangers à cette composition. La person- nalité véritable de l'auteur ne larda pas à être soup- çonnée, et les soupçons s'étaient confirmés pour beau- coup, même avant la publication des poésies de Chorier.
L'avocat gratianopolitain ne pouvait pas ne pas pré- voir les conséquences de cette publication. Il ne pouvait pas davantage s'avouer ouvertement l'auteur de cette satire, on en comprend aisément les motifs ; et cepen- dant il devait lui sembler pénible de renoncer à la paternité d'une œuvre qu'il savait remarquable. Il a tout fait, en somme pour que sa paternité fût évidente; mais, pour satisfaire aux exigences de sa situation sociale et mondaine, il a fait le geste de la protestation.
Dans l'épître dédicatoire de ses poésies latines, il manie, à ce sujet, l'ironie de main de maître :
« Je composai, dit-il, le Tuberonis Genethliacon alors
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que j'étais à Paris, irrité, exaspéré contre certain fourbe, du nombre des personnages les plus haut placés. L'hor- rible perfidie de cet hypocrite stimulait mon indignation ; je me laissai donc aller un peu trop librement, par la licence des expressions, à une satire violente et insul- tante, ce qui, d'ailleurs, convient le mieux à la satire. Sur la prière d'un ami, d'après le témoignage de De Thou, je louai une jeune fille, à l'occasion d'une satire écrite par elle et qui, certes, à cette époque, ne m'était pas encore venue entre les mains. J'eus confiance en l'ami qui me l'avait recommandée, moi qui tiens pour certain qu'on ne doit rien refuser à l'amitié, si cette amitié est véritable. J'ai appris qu'il y a deux ans l'un et l'autre de ces deux poèmes avaient été publiés : j'eusse mieux aimé les condamner à une nuit éternelle. Que pouvait-il, en effet, m'arriver de plus désagréable que de voir l'un d'eux appelé à la défense d'une cause que je ne voudrais pas défendre, si je ne tiens compte de l'honnêteté, et je la priserai toujours par-dessous tout? Quant à l'autre, j'ai honte, tout libre qu'il est, qu'on le lise en cet endroit, où les gens modestes et graves refu- seront, par pudeur, de l'absoudre, non autrement que s'ils étaient invités et appelés aux Jeux Floraux. C'est pourquoi mon intention était de renier et d'anéantir, si je le pouvais, ces malheureux fruits de ma muse; malheureux, non par ma faute, mais par celle d'autrui. Je considérerais comme un profit celte perte, que je voudrais avoir faite. L'amour paternel fut plus fort. Je préférai laisser à ces innocents la vie que je leur avais
INTRODUCTION II
donnée. Mais j'ai châtié, expurgé le Genethliacon, de façon qu'il n'ait plus rien d'offensant et qu'il ne puisse me susciter aucune haine (i). »
Quelque vingt ans plus tôt, au moment de la première édition de la Satyre, Chorier avait déjà dû se disculper en haut lieu. Il conte lui-même sa démarche, non sans constater, avec un légitime orgueil, que cette accusation reposait sur sa connaissance approfondie de la langue latine. Un de ses amis, l'abbé de Saint-Firmin, était accusé d'avoir chanté des couplets assez gaillards, entre deux vins; Chorier se fit son défenseur officieux. 11 écrit, à ce propos, dans ses Mémoires, à la date de 1680 : •
« Je m'attirai la haine de Le Camus (l'évêque de Grenoble, Etienne Le Camus). Vingt ans auparavant, la satire de Luisa Sigea, écrite en latin, d'un style élégan l et fleuri, avait vu le jour. Lorsque tout d'abord elle tomba entre les mains des hommes, comme nul n'igno- rait que je fusse savant en latin, je ne sais quels lettrés me soupçonnèrent perfidement et injurieusement d'être l'auteur de cette satyre. Aux yeux de Le Camus, qui veut du mal à tout le monde, sans aucun égard pour les mé- rites, un soupçon qui n'a pas la moindre importance tient d'ordinaire lieu de preuve complète. Il s'étonnait, disait- il, qu'un pareil livre eût pu être publié impunément ; il
(1) Nicolai Chorerii Viennensis Carminum liber unus. Gratia- nopoli, 1680. La traduction de Taberonis Genethliacon (Horoscope de Tuberon) que nous publions, d'après l'édition de Liseux, est celle de la pièce complète parue dans les premières éditions.
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me désignait tout haut, afin d'exciter contre moi la malveillance. Pour persuader à d'Herbigny cette impos- ture, aussi éloignée de la vérité que les ténèbres le sont de la lumière, il remuait ciel et terre. Je fus trouver d'Herbigny (i), non pour m'excuser, mais pour repousser l'accusation. Tandis que je lui parle avec la liberté d'un honnête homme et d'un innocent, il m'échappe de dire que ceux qui m'accusaient avec tant de fausseté en avaient menti impudemment ; je ne croyais pas le cho- quer en m'exprimant de la sorte. Mais, indigné de ce que je ne tiens pas compte de son rang, il s'emporte et ne se contente pas de vociférer, il se met en rage contre moi avec d'autant plus de fureur que je m'effor- çais plus soigneusement d'expliquer le mot. Que faire? Je me retirai de sa présence. Georges Matelon, de Vienne, supérieur des capucins de Grenoble, me rapporta du caractère de ces deux personnages beaucoup de traits qui adoucirent mon chagrin. Je me consolai par le témoignage de ma conscience ; ne me sentant coupable d'aucune faute, je n'avais à pâlir d'aucune (2). »
La préface de la première édition de la Satyre sota- dique avertissait prudemment — à moins que ce ne fût
(1) Henri Lambert d'Herbigny avait été nommé en 1G79 à Grenoble, en remplacement de François Du Gué, l'illustre protecteur de Chorier.
(2) Mémoires, III, 3.
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humoristiquement — le lecteur que l'original de Luisa Sygea était perdu et que seul le commentaire de Meur- sius subsistait. Cette édition comprenait six dialogues. Le bruit fait autour de ce livre, les malédictions stu- péfaites des gens de bien n'effrayèrent cependant pas l'auteur outre mesure ; car en 1678 paraissait une deuxième édition « emendacior et auctior », à laquelle s'ajoutait un septième dialogue, Fescennini, dont le manuscrit, affirmait le titre, venait d'être retrouvé. Mais pour déconcerter davantage encore les devineurs d'énigmes, l'éminent latiniste transportait la scène d'Ita- lie en Espagne, sans autre explication.
Dans les six premiers dialogues, deux jeunes Ita- liennes, Tullia et Octavia, content et exécutent les mille et une variations classiques des voluptés charnelles ; mariées à deux Italiens, Gaviceo et Callias, elles s'initient mutuellement aux douleurs légères et aux joies intenses du lit conjugal. Dans le septième dialogue, Caviceo et Callias sont Espagnols ; Octavia parle des lubricités de Gonzalve de Cordoue, comme d'un compatriote ; les expériences voluptueuses s'exécutent sous le ciel espa- gnol. Évidemment, l'auteur présumé, Luisa Sigea, Espa- gnole elle-même, pouvait parler en meilleure connais- sance de cause de l'Espagne ; mais alors pourquoi les précédents dialogues n 'étaient-ils pas modifiés? Pourquoi même cette pensée de situer l'action en Espagne n'était- elle pas venue à l'auteur avant la publication de la pre- mière édition ? Et encore pourquoi ce septième dialogue est-il présenté avec de nombreuses lacunes ? Est-ce
l4 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
calcul, manque de temps ou surprise ? Mystère ! Mais, à tout bien considérer, il semble que chaque manœuvre soit, à dessein, maladroitement exécutée, comme pour infirmer l'attribution de la Satyre à Luisa Sigea, pour confirmer en même temps la paternité de Chorier.
Cette question d'attribution avait été suffisamment obscurcie par Chorier lui-même pour susciter un débat sans fin. Ainsi en fut-il. La Monnoye, Lancelot, de l'Aca- démie des Belles-Lettres, l'abbé d'Artigiiy discutèrent à perte de vue sur des probabilités, des possibilités. Au cours de leur débat, un nom fut prononcé, celui de Jean Westrène, jurisconsulte hollandais, présenté comme l'auteur de la Satyre. La conclusion de leurs critiques bibliographiques semble être que Nicolas Chorier est l'auteur de cet ouvrage, que Nicolas, libraire de Gre- noble, donna la première édition, et que la seconde parut à Genève, avec addition d'un septième dialogue. Cette édition était surchargée de fautes d'impression, parce qu'elle n'avait pas été faite sous les yeux de l'auteur. La traduction française fut l'œuvre de Nicolas, fils du libraire. Un monsieur M. (Du Mey), avocat géné- ral au Parlement de Grenoble, avait fait les frais de ces éditions, la situation financière de Chorier ne lui per- mettant pas d'y faire face.
Le débat fut repris plus tard par Charles Nodier. Ayant à rédig-er, en i839, le catalogue de la bibliothèque
INTRODUCTION 10
Pixérécourt, dans lequel VAloisia est attribué à Chorier, il écrit qu'il ne croit pas à la paternité de l'avocat dau- phinois, dans les écrits duquel on ne trouverait, à son avis, ni verve, ni élégance, qualités distinctives de la latinité néologique et maniérée du faux Meursius. Il attribue VAloisia « à un militaire hollandais, fort habile philologue et fort mauvais sujet » : c'est Jean Westrène qu'il traite aussi légèrement.
Un autre bibliophile de marque, Octave Delepierre, attribuait la Satyre sotadique à l'Orléanais Philippe Gar- nier, sous le prétexte que l'édition princeps portait le titre de Philippi Garneri gemmulae gallicae linguae latine, italice, germanice adornatae. Sans doute, Dele- pierre avait eu dans les mains un exemplaire dont la page de titre avait été changée, afin de permettre au possesseur d'en faire la lecture sans danger, même en public. Ainsi le régent Philippe d'Orléans avait fait relier les œuvres de Rabelais sous la couverture d'un livre d'heures.
Enfin, Isidore Liseux, l'érudit chercheur, affirme, dans l'Avertissement de son édition latine-française de 1882, que la première édition fut imprimée à Lyon, non à Gre- noble, en i657-i658. Chorier était encore à Vienne ; il ne vint à Grenoble qu'à la fin de i659. D'autre part, Du Mey n'entra en relations avec Chorier qu'à Grenoble en 1660; il ne fut nommé avocat général au parlement de Gre- noble qu'en 1677.
Quant à l'argument qui présente les ressources de Chorier comme insuffisantes, il nous suffit, pour y
iG L'ŒUVRE DE NICOLAS CHOMER
répondre, de nous reporter à la partie de ses Mémoires qui a Irait à la fin de iG59 : « Je gagnais chaque année, dit-il, à peu près neuf cents louis d'or (cinquante ou soixante mille francs de notre monnaie) d'honoraires, moi qui n'avais ni la voix ni la plume vénales. »
Jusqu'à preuves nouvelles du contraire, le débat se trouve clos par les affirmations de Liseux.
Au reste, de son aveu même, Chorier a fait des excur- sions hors de la littérature pudique : il a écrit des œuvres licencieuses en prose latine, entre autres « deux satires, l'une Ménippée, l'autre Sotadique » (Mémoires, I, 2), dont il ne reparlera plus au cours de son carnet de notes. Il semble qu'il ait invité les chercheurs, les esprits vraiment curieux et capables d'efforts, à lire entre les lignes de ses œuvres, pour deviner en lui l'auteur de YAloisia.
Il déclare aussi, comme en passant, qu'il a écrit la biographie de quatre-vingt-quinze personnages, tant hommes que femmes, d'une certaine célébrité. « J'ai exposé sincèrement leurs origines, leurs mœurs, leurs actions, leurs écrits ; je n'ai rien ajouté à la vérité, je n'en ai rien retranché ; j'ai rapporté franchement les choses telles qu'elles étaient. Cet ouvrage porte le titre d'Ane, dotes. Je ne le ferai pas imprimer, je ne le mettrai
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pas non plus en circulation; je ne veux même pas le communiquer, de mon vivant, à mes plus intimes amis. » {Mémoires, III, i).
Pourquoi nous ferait-il cette confidence s'il ne nous invitait pas à en déduire des conséquences? En réalité, Chorier a fait, dans la Satyre sotadique, une galerie de tableaux vivants, animés du souffle de son inspiration philosophique. Cette hypothèse a trouvé un affirma- teur.
« M. Rochas, écrit Desnoireterres, nous a dit avoir eu entre les mains un exemplaire de YAloysia où se trou- vait une clef de tous les acteurs de ces licencieux dia- logues, d'une main visiblement contemporaine. D'après cette clef, MUe Serment serait l'héroïne de l'aventure racontée par Octavie dans le septième dialogue. C'est une aventure où un jouvenceau appelé Robert est pré- senté sous des habits de jeune fille. »
Cette demoiselle Serment, Anastasie de son prénom, était une jolie Dauphinoise, femme d'esprit, fort libre dans ses manières, qui à Paris eut pour admirateurs Corneille, Quinault, Maucroix, etc. Elle écrivait élégam- ment en latin et avait fait un voyage en Italie, d'où elle avait rapporté les goûts que Tullia manifeste à Octavia dans le dialogue intitulé Tribadicon. De retour en son pays, elle vint évidemment à résipiscence, car ce fut pour cacher une grossesse clandestine qu'elle s'enfuit à Paris. Un huitain acrostiche latin, conservé dans un des recueils manuscrits de la Bibliothèque de Grenoble, nous édifie assez bien à ce sujet ; elle y est appelée
i8 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
Nazis, abréviation d'Anastasie, et l'acrostiche repro- duit A. Serment :
Artem Lesboum cur non, Phaebeia Nazis,
Servasti, didicit quam tibi Parthenope? Eheu ! luctator valida te cuspide fixit;
Rimapatet, crescens viscera tendit omis! Maerentes Isarae linquis satiata puellas,
Et mox Lutetiae clam genitura fugïs. Nostri vive memor, Musarumdulcis alumna;
Te Lucina regat, Diva potens uteri !
« Que n'as-tu conservé, Phébéenne Anastasie, les pra- tiques lesbiennes que t'avait apprises Parthenope? Hélas! le jouteur t'a percée de son rigide javelot, ta fente bâille, un fardeau croissant gonfle ton ventre! Rassasiée d'elles, tu quittes les fdles éplorées de l'Isère! Tu fuis à Lutèce, pour y accoucher bientôt. Souviens-toi de nous, fdle chérie des Muses; Lucine te protège, la puissante déesse des couches (i)! »
On a sans doute exagéré. Il est peu probable qu'Octa- via soit précisément Mlle Serment, non plus que Tullia, Rangoni, Callias, Caviceo soient modelés sur des per- sonnages contemporains de Chorier. Mais, comme tout véritable écrivain, l'auteur de la Satyre a rassemblé des faits dont il a été le témoin, des conversations libres aux- quelles il a pris part, des tableaux qu'on lui a dépeints, et prenant ici et là des traits distincts; il les a fondus en une œuvre qui est bien sienne, tout en étant un tableau de mœurs pris sur le vif.
(i) G. Desnoiretcrres, Les Cours galantes, P. i803, t. III. p. i35.
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Nous sommes dans le champ des hypothèses; mais combien vraisemblable est celle que nous émetttons et qui expliquerait mieux encore l'indignation scandalisée des « honnêtes gens », dont peut-être quelques-uns se reconnaissaient en scène.
Car l'indignation fut grande, si grande que, longtemps après sa mort, un biographe de Chorier, documenté dans le Dauphiné même, constate que la Satyre d'Aloisia Si/gea lui valut l'exécration de tous les gens de bien, et qu'il vécut une vieillesse triste, dans l'amertume de la déconsidération publique (i).
C'est là, par bonheur, une légende que cherchèrent à accréditer les gens dits de bien. Nous sommes loin de la vérité. La Satyre a été publiée pour la première fois vers i659; Chorier ne mourut qu'en i692, âgé de quatre- vingt-trois ans. Or pendant ces trente-deux années, loin d'avoir été tenu à l'écart, Chorier fut honoré de l'amitié et de l'estime des hommes les plus considérables de sa province, voire même de la France : Du Gué de Bagnols, intendant de Lyon; François de La Chaise, qui devint confesseur du roi; Louis Moreri, l'auteur du Diction- naire historique, qui prenait ses conseils et le priait de faire en quelques vers une inscription destinée à être gravée autour de son portrait; Joseph Gallien, préfet des Jésuites de la province de Lyon; Salvaing de Bois- sieu, premier président de la Chambre des comptes du
(i) Voir Colomb de Batines et Jules Olivier, Mélanges biogra- phiques et bibliographiques, t. ï, pp. i-5o.
20 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHOMER
Dauphiné. Ce fut sans doute grâce au patronage de ce magistrat, qui avait rempli plusieurs missions diploma- tiques en Italie, que Chorier obtint, en 1678, le titre de comte palatin de l'Église romaine.
Il suffit de lire les Mémoires de Chorier pour se con- vaincre qu'il fut en relations avec tous les écrivains du grand siècle, et on en trouverait difficilement un seul, des plus humbles aux plus célèbres, dont il ne fasse mention, avec lequel il n'ait été personnellement en rap- port.
En 1672, Nicolas Chorier est appelé à Paris pour sol- liciter l'évocation devant d'autres juges de l'accusation intentée aux consuls de Grenoble et à lui-même par Gallien de Chabons, procureur du roi au parlement de Grenoble, pour malversation. A. cette occasion, il eut commerce avec des personnages élevés en dignités ou illustres par leurs écrits. Le cardinal de Bouillon lui fit une très flatteuse réception et lui offrit aide et assistance, si besoin était, dans ses affaires personnelles.
On étudiait à ce moment le projet de rendre à certains hospices et hôpitaux, auxquels il avait été donné une autre destination, l'ancienne destination pieuse dont ils s'étaient écartés. Les religieuses de Saint-Antoine, dont la maison mère était en Dauphiné, et qui s'éloignaienl beaucoup de la règle primitive, étaient surtout visées. Antoine Ferrier, un des confesseurs du roi, voulut en conférer avec Chorier et approuva son avis.
Chorier fut aussi invité par Lamoignon, premier pré- sident du parlement, à assister à une réunion d'hommes
INTRODUCTION 21
instruits qui se tenait dans sa maison, et qu'on appelait l'Académie. Il y entendit Boileau dire quelques mots louchant l'origine de la poésie.
Chorier reçut aussi le meilleur accueil de Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier, employé à Saint-Ger- main en qualité de modérateur et d'arbitre pour former et gouverner la jeunessse du Dauphin. 11 assiste même à une leçon donnée au Dauphin par Bossuet, évêque de Condom. Chorier entretenait aussi commerce avec Antoine Vion d'Héronval, François Bouchet et Jean Le Laboureur, éminents généalogistes. Chez l'un d'eux il rencontra l'abbé Michel de Marolles, qu'il eut ensuite pour grand ami. Il connut aussi Charles Dufresne du Cang'e, latiniste et helléniste érudit; il n'eut qu'à se louer de l'affabilité, de la courtoisie, de la politesse de Fouquet, et il mettait au premier rang- de ses amis Ménestrier et Joseph Charonier, tous deux de la Société de Jésus.
En 1674, Chorier écrit un abrégé de son Histoire du Dauphiné et le fait offrir au Dauphin par Antoine Brunel de Saint-Maurice. « Ce prince accepta le présent avec bienveillance, car je le lui avais dédié; Montausier et Bossuet, évêque de Condom, me remercièrent au nom du prince. »
En 1678, les académiciens d'Arles élisent Chorier membre de leur compagnie ; et à partir de 1681, l'auteur de l'Histoire du Dauphiné est admis dans la familiarité du premier président Nicolas Prunier de Saint-André. Or la deuxième édition de la Satyre avait paru vers 1678,
22 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
avec un grand scandale, à cause de la publication des deux poèmes de Chorier.
Non, Chorier ne fut pas honni des 'gens d'esprit pour avoir écrit la Satyre d'Aloisia Sigea. Tous y admirèrent d'abord, comme Forberg le fit, en 1824, dans les Apo- phoreta de son édition de V Hermaphrodites de Panor- mita, « la finesse et la grâce des plaisanteries, les étin- celles d'érudition latine jetant çà et là des feux éclatants, l'abondance et la facilité du discours où reluisent, comme des perles, des expressions et des pensées originales et brillantes, exhalant une bonne odeur d'archaïsme, enfin cet art suprême de varier merveilleusement un sujet limité ».
Ils se délectaient aussi, comme nous-mème, des maximes de philosophie pratique dont l'ouvrage est assaisonné avec un sens parfait de la mesure et un bon sens remarquable. Lisez bien attentivement ces pages, non pas comme un écolier en maraude, mais comme un esprit prévenu doit le faire : à chaque pas vous trouverez des perles de sagesse, la plupart du temps dans la bouche de cette dévergondée de Tullia. « Tout le bonheur d'une femme mariée, dit-elle, dépend de son mari. » El en- core : « Chaque mari est le législateur de sa femme; à chacun ses habitudes et ses caprices. Celle-là se crée une existence heureuse qui met son plus grand soin à
INTRODUCTION 23
adopter pour elle-même les habitudes de sou mari. L'honnête femme est celle qui cherche son plaisir dans le plaisir de son mari. »
Et aussi : « Le mariage est, pour notre sexe, le souve- rain bien, car tout amour est funeste et honteux si l'hymen ne le sanctifie, et en dehors de l'amour il n'est point de vie heureuse. Mais nous sommes toutes, nous les femmes mariées, les ouvrières de notre bonheur. »
Et cependant ce n'est pas la morale des yeux fermés, de l'aveugle foi : les personnages de Chorier savent ce que vaut l'aune de l'amour. La mère d'Octavia dit à sa fille : « Dans peu de jours, tu dois être unie à Caviceo, ma fille ; mais tiens-toi pour assurée que si auparavant il veut prendre de toi une jouissance complète, ou bien il s'en ira pour toujours, ou bien, s'il préfère être félicité de sa constance, il te tiendra en profond mépris. »
Et Tullia confirme son amie dans cette pensée : « L'homme à qui il arrive de jouir pleinement du corps désiré, la chose une fois faite, hait le plus souvent celle qui auparavant le faisait consumer d'un fol amour. » Et elle insiste sur celte idée qui, plus que toute autre, doit retenir les jeunes filles dans la vertu : « Avant d'avoir joui de nous, les hommes nous aiment pour notre beauté, nos agréments, notre jeunesse ; plus tard, après que par la vue, le toucher, la libre possession de notre corps, ils ont assouvi leur passion, ils ne nous aiment que s'ils nous estiment. »
Finement clairvoyante, Tullia connaît bien les hommes. Elle instruit son amie des brutalités nécessaires du pre-
•l!\ L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
mier contact conjugal, et Octaviase promet de supporter toutes les souffrances sans une larme, sans un cri, d'un cœur ferme. « Garde-t'en bien, lui répond Tullia. Ton mari regarderait cela d'un mauvais œil, si tu montrais tant d'insensibilité : ton silence tournerait à ta bonté. C'est pour le mari un complément de satisfaction, et pas le plus médiocre, que la vierge crie et pleure, lorsqu'il la force. » L'héroïsme est parfois une vertu dangereuse.
Elle sait aussi, cette philosophe dévergondée, que la façade, les apparences sont la sauvegarde la plus sûre ; que tout être habile et prudent peut se livrer aux plai- sirs sous les dehors de la vertu ; elle connaît la comédie de la vie : « Le monde entier joue la comédie. Au spec- tacle, nous louons, nous condamnons, tant que se joue la pièce, ce que les acteurs font devant nous, ce qu'ils disent au jour de la rampe ; mais, de ce qui se fait ou de ce qui se dit derrière la scène, le rideau baissé, nous ne soufflons mot. Dans le commerce de la vie ordinaire, on expose de même à la critique 2e qui se fait sous les yeux de tout le monde, mais non ce qui se trame et se pratique sous le voile. Oh ! si nous voyions à l'œil nu, alors qu'ils sont livrés à eux-mêmes et aux passions dont les a doués la Nature, ces grands de la terre et ces je ne sais quels orgueilleux qui simulent l'abattement et, par une feinte sévérité de mœurs, veulent se frayer le chemin du ciel. Oh ! si nous les voyions ! »
Mais elle aime la vie avec ardeur : elle en aime toutes les manifestations, les douleurs comme les joies. « Nous vivons, dit-elle, pour aimer et être aimées ; celle qui ne
INTRODUCTION 20
veut ni être aimée ni aimer est déjà enseveli dans la tombe, déjà elle sent mauvais, en proie à l'infection et à la pourriture. » Et, dédaigneusement, elle ajoute : « Les stoïciens boivent, mangent, font l'amour, et ils nient être du nombre des vivants. »
Mais ne déflorons pas davantage une œuvre que les lecteurs savoureront beaucoup mieux dans son ensemble.
Celte œuvre, nous la présentons aussi complète que possible. Nous avons dû résumer ou supprimer quel- ques tableaux trop vifs, aux couleurs trop crues. Le lecteur y suppléera aisément par un minime effort d'ima- gination... ou de mémoire, si tel est son bon plaisir. Au reste, avouons-le, ils ont beaucoup plus de saveur en latin que dans notre malheureuse langue déformée, émasculée par la pudeur formaliste d'une morale sotte- ment continente.
B. de V.
fiOTES BlBLilOG^APHlQUES
Aloisiae Sigeae Toletanae Satyra sotadica de Arcanis Amoris et Veneris : Aloisia hispanice scripsit ; latini-
TATE DONAVIT JOANES MeURSIUS. V. C. Sine nota, pet.
in-12 de 6 feuillets préliminaires, a^5 pages; errata, fi pages non chiffrées. Pars altéra, 3 feuillets prélimi- naires, m pages.
D'après Isidore Liscux (Note de l'édition complète franco-latine, pages lxxi et suiv.), la première édition originale porte le titre exact ci-dessus ; elle fut donnée par Chorier, vers i65g. Liseux, qui en possédait un exemplaire, affirme que l'édition est d'origine fran- çaise et croit qu'elle fut imprimée à Lyon. Les caractères typo- graphiques sont identiquement les mêmes que ceux des Recherches du sieur Chorier sur les antiquités de la ville de Vienne... A Lyon, et se vendent à Vienne, chez Claude Baudrand, i658, pet. in-12.
Aloisiae Sigeae Toletanae Satyra sotadica de Arcanis Amoris et Veneris : Aloisia hispanice scripsit ; latini-
TATE DONAVIT JûANNES MeURSIUS. V. C. S. I. II. il., 3 part.
en i vol. in-12.
(Bibl. Nation. Enfer, 257.) Sur la page de titre de cet exemplaire, il est écrit à la main : « Estienne Rover, éditeur. Nicolas Chorier est auteur de ce livre. Il est mort en 1C92, âgé de quatre-vingt-trois ans. C'est luy qui a aussy composé l'Histoire du Dauphiné, etc. La première édition de cette satyre fut imprimée in-8, à Paris, dans l'hôtel de Coudé ; presque tous les exemplaires furent saisis et brûlés. » Le Catalogue de la Bibliothèque du roi, classe des belles- lettres, t. II, p. 71, attribue, en effet, la première édition à Etienne Roger. (Voir Colomb de Batines, ouvrage cité.)
28 l'œuvre de nicolas chomer
Aloisiae Sigeae Toletanae Satyra sotadiga de Arganis Amoris et Veneris. Editio nova, emendacior et auctior. Accessit colloqiiium antchac non editum, Fescennini. Ex Ms. recens reperto. Amstelodami, 1678, 3 part, en i vol. in-12.
Cette édition comprend le Poemation de laudibus Aloisiae, le Tuberonis Genei/iliacon, et une longue épitre, Surnmo viro Aloisia ex Elysiis hortis (Bibl. Nation. Enfer, 258).
Joannis Meursii (seu potius Nie. Chorerii Viennen- sis) Elegantiae latim sermonis. S. I. n. d., 2 part, en
1 vol. in-12.
(Bibl. Nation. Enfer, 209.) Publiée en Hollande, vers 1G80. Le titre est, dès lors, modifié, sans doute pour détourner l'attention. Cette édi- tion et les suivantes vont s'augmenter de morceaux n'ayant aucun rapport avec le sujet : Remedium medendi ardorem libidinis ma- lierurn ; La Putlana errante ; Le Pornodidascalus ; Oratio Helio- (jabali ad meretrices.
Joannis Meursii Elegantiae latini sermonis, seu Aloi- sia Sigaea Toletana, De Arcanis Amoris et Veneris, adjunctis fragmentis quibiisdam eroticis. Lugd. Bata- vorum, ex typis Ehevirianis 1 Paris, Grange), 1767,
2 tomes en 1 vol. in-8, Jîg.
(Bibl. Nation. Enfer, 2G8.) C'est l'édition de Pierre Moet, alors attacbé au duc de la Vrillière, depuis bibliothécaire particulier de Louis XV, mort à Versailles en 180G. Cette édili.jn parut plus vraisemblable- ment en 1707. L'avertissement de cette édition disait : « Ces dia- logues ont un goût de terroir gaulois ; par maintes fissures, ils evhalent l'esprit gaulois, la sensualité des régions qu'arrose la Seine. »
Joannis Meursii Elegantiae latini sermonis, seu Aloi- sia sigaea Toletana, De Arcanis Amoris et Veneris, adjunctis fragmentis quibusdam eroticis. Editio accu- ratior, mendis innumeris purgata. Birminghamiae, ex typis nonnullius, 1770, 2 vol. in-12, Jîg.
(Bibl. Nation. Enfer, 2GJ-2GG.)
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 2<J
JOAXXIS MEURSII ELEGANTIAE LATINI SERMONIS, SEU ALOI- SIA SIGAEA TOLETAXA, De ArGANIS ÂMORIS ET VeXERIS,
adjunctis fragmentis quibusdam eroticis. Lugd. Bâta- vorum, ex tgpis EUevirianis, ij/4, 2 part, en 1 vol. in-8, fig.
(Bibl. Nation. Enfer, 2fig.) C'est l'édition donnée par Meunier de Querlon. Il est dit, dans l'avertissement, que onze éditions ont paru avant celle-ci. Meunier de Querlon ajoute que ce livre fut réimprimé plus tard sous les auspices d'un prince français, « père des lettres et élève de Mars », mais que, pour des raisons sur lesquelles il ne s'explique pas, et aussi par la volonté du prince, l'édition fut détruite avant de voir le jour. Il s'agit sans doute de Louis François, prince de Conti, qui mourut en 177G.
Aloisiae Sigeae Toletanae satyra sotadica De Arcanis Amoris et Vexeris : Aloisia hispanice scripsit ; latini- late donavit Joannes Meursius. Rêvera auctore Nicolao Chorier. Parisiis, cura et studio Isidori Liseu.r, editoris, rue Bonaparte, n" 2J. 188J, in-8.
C'est l'édition donnée par Liseux, conforme à l'original de la pre- mière édition, dont l'éditeur possédait un exemplaire. Elle comprend en outre une Notice sur Nicolas Chorier, un Monitam lectori ; De Aloisia Sigaea Tolelana Juannis Yasaei Testimonium ; Summo Viro Aloisia ex Elysiis hortis. S. D., et en appendice, les deux poèmes de Cliorier.
L'Académie des Dames (trad. du latin de Nicolas Cho- rier, par Nicolas). Venise, P. Arrelin (Grenoble, 1680?) in-8, //g. libres.
(Bibl. Nation. Enfer, 277.) De cette édition, comme de la suivante, l'abbé Lang-let-Dufresnoy a écrit : « C'est dommage que l'on n'ait point exprimé avec toute la délicatesse du latin tous les mystères secrets de l'amour qui sont répandus dans cet ouvrage. » [Biblio- thèque des romans, Amst., 1734, t. II, p. 3ig.) Langlet-Dufresnoy ajoute qu'il a vu des éditions où il y avait des figures au nombre de trente-six « qui sont un peu sages pour les imaginations déré- glées; car pour les autres cela ne fait aucune impression ».
3<> l'œuvre de nicolas chomer
L'Académie des Dames ou Les sept entretiens galants d'Alosia. A Cologne, chez Ignace Le Bas, i6gis in-12.
(Bibl. Nation. Enfer, 271.)
LEMEURSIUS FRANÇOIS OU ENTRETIENS GALANS d'AlOYSIA.
Orné de figures. A Cythère, I/82. 2 vol. in-i8,fïg. libres.
(Bibl. Nation. Enfer, 280-281.)
Nouvelle Traduction di: Meursius, connu sous le nom d'Aloisia ou de l'Académie des Dames, revue, corrigée et augmentée de près de moitié, par la restitution de tout ce qui en avait été tronqué dans toutes les éditions qui ont paru jusqu'à présent: et aussi délicatement rendue qu'elle l'avait mal été dans toutes les précédentes pur- gée des termes obscènes dont elles fourmillaient, sans cependant avoir énervé en rien la force des pensées. Le tout orné de quantité de jolies figures en taille-douce sur des desseins (sic) nouveaux. A Cythère, dans l'Imprime- rie de la Volupté, /77J. 2 vol. in-12, fig.
(Bibl. Nation. Enfer, 272-273.)
Le Meursius François ou l'Académie des Dames. Orné de figures. A Cythère, 1882 (pour I/82). 3 part, en 1 vol. i n-16.
(Bibl. Nation. Enfer, 278.)
Le même. A Londres, i83o, 3 tomes en 1 vol. in-12, fig.
Tous ces ouvrages ne sont pas des traductions, mais des sortes d'adaptations remplies de platitudes. C'est, comme l'a si bien dit Liseux, « VAloisîa mise à la portée des cuisinières ».
Les Dialogues de Luisa Sigea ou Satire sotadique de
Nicolas Ghorier, prétendue écrite en espagnol par Luisa
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 3l
Sigea, et traduite en latin par Jean Meursius. Edition mixte franco-latine (par Alcide Bonneau). Paris, Isidore Liseux, 1881. 4 vol. in-16, frontisp. gravé.
(Bibl. Nation. Enfer, 28.) C'est la première traduction conscien- cieuse et savante de la Satyre sotadique. Les passages trop crus sont laisses en latin.
Les Dialogues de Litsa Sigea sur les arcanes de l'Amour et de Vénus ou Satire sotadique de Nicolas Chorier, prétendue écrite en espagnol par Luisa Sigea et traduite en latin par Jean Meursius. Texte latin revu sur les premières éditions et traduction littérale, la seule complète, par le traducteur des Dialogues de Pietro Aretino (Alcide Bonneau). Paris, impr. à cent exem- plaires pour Isidore Liseux et ses amis. 1882. 4 vol. in-8~
[Bibl. Nation. Enfer, G7.)
Avis au Lecteur
eu
Il y a cent trente ans que vivait Luisa Sigea, Espa- gnole, native de Tolède. Remarquable par son esprit, son érudition, sa beauté, elle brilla de toutes les vertus qu'on estime chez la plupart des femmes et qui convien- nent surtout à celles qui sont honnêtes. Mais elle ne faisait point consister la vertu dans un abject et stupide abaissement du caractère, dans les sordides soins du ménage, dans la vile occupation des frivolités : s'ap- pliquer aux études libérales, s'acquérir par ses écrits une renommée éternelle, tendre vers la sagesse la plus haute et non poursuivre de grandes richesses, voilà ce qu'elle estimait, ce qu'elle proclamait être bien préfé- rable, quoique la plupart des femmes, par indolence, s'en soucient peu et que nombre d'hommes, par sotte et lourde bêtise, n'aient pour tout cela que du mépris. Comme elle aimait le vrai, elle invectivait librement les dépravées; ce qu'elle ressentait, elle le disait tout haut, et elle exerçait du haut de la chaise curule une sorte de censure dont toutes se méfiaient, vers laquelle elles tour- naient toutes leurs regards. Elle se montrait particuliè- rement animée contre les débordements des femmes,
(i) Placé en tète de la première édition.
34 L'ŒUVRE DE XICOLAS chorier
leurs dissolutions honteuses, et s'efforçait de les amen- der, en les faisant du moins rougir. Elle ne pouvait sup- porter, disait-elle, que des femmes brillantes par leur beauté, recommandables par leur noblesse, mises comme hors d'elles-mêmes par l'espoir ou l'assouvissement d'une courte jouissance, se donnassent elles-mêmes en jouet. Elle ajoutait que si pour la Vertu c'est chose hon- nête et glorieuse de se présenter nue aux yeux des mor- tels, c'est chose honteuse pour les Vices. Celles qui vivaient à la façon des courtisanes, elle voulut pour cette maison les tirer des repaires où elles se cachaient et les produire dans leur nudité sur la scène de la vie humaine, afin de montrer par leur exemple que ce n'est pas impunément que manquent à l'honneur des femmes d'un grand nom, de mine altière, issues de haute race. Celles, en effet, qu'elle appelle Tullia, Octavia, Sempro- nia, Victoria, furent les épouses ou les filles de ducs, de marquis, de comtes ; elle n'a rien narré d'elles qui n'ait vraiment eu lieu; et comme elle était on ne peut plus ennemie du mensonge et de toute espèce de dissimula- tion, elle s'est servie du style le plus libre, le seul qui pût convenir. Elle donna le nom de Satyre sotadique à son œuvre, composée de sept dialogues, et la dédia à Eleonora Margarita, femme du marquis Rodrigo, son amie d'enfance, sur l'ordre pressant de laquelle elle l'avait entreprise et achevée en un seul mois, suivant les propres termes d'une lettre qu'elle lui adressa. De Sotadès, je n'ai rien à dire : personne n'ignore qu'il fut un auteur licencieux et qu'il composa des ouvrages erotiques (i).
(i) Sotadès de Maronée, surnommé le Cinédologuc (dans la i indi- cation, le cinède est le partenaire passif), se distingua dans les ouvrages licencieux, au point que tous les ouvrages remarquables par une excessive impudeur ont garde l'épithète de sotadiques (voir Forberg, De flguris Yencris, préface).
AVIS AU LECTEUR 35
Mais on ne doit pas s'étonner qu'une femme se soit appliquée à traiter de semblables matières : Eléphantis, une jeune fdle, et quelques autres encore, se rendirent célèbres par des compositions du même genre. Au sur- plus, les femmes sont plus aptes à peindre ces sortes de tableaux, pour peu qu'elles soient d'une intelligente et spirituelle lubricité; ne sont-elles pas elles-mêmes le terrain des voluptés, le champ où naissent, florissent, prospèrent et, pour le dire en un mot, prennent leur orient et leur couchant les séduisantes jouissances et les plus délicieux plaisirs? Peut-être ne fut-elle pas si ferme qu'elle se refusât à laisser amollir son âme par le senti- ment de la volupté et à goûter les joies de la vie; une partie des aventures qu'elle raconte sont les siennes propres, je pense, et ce doivent être les meilleures. Elle écrivit en espagnol ; le savant Jean Meursius, une des plus pures lumières de l'Académie de Leyde, en Hol- lande, alors adolescent et à peine sorti de la jeunesse, traduisit l'ouvrage en latin ; sans doute y ajouta-t-il cer- taines choses que je croirais difficilement venues à l'idée de Luisa. Mais le livre de Luisa est perdu; le travail manuscrit de Meursius, ou, si l'on veut, son commen- taire, m'est seul parvenu : je n'oserais rien affirmer. Quoi qu'il en soit, ces dialogues ne sont l'œuvre ni d'un esprit stérile, ni d'une érudition indigente; ils ne causent nul ennui au lecteur et n'irritent aucunement la bile du vrai sage. Nous produisons au jour les cinq premiers (i) qui, par un heureux hasard, sont tombés entre nos
(i) La première édition contenait néanmoins six dialogues et non cinq, ainsi que semblerait l'annoncer ce passage. Le sixième se trouva prêt, sans doute, au moment de la mise en vente, et on l'ajouta aux cinq premiers; il porte d'ailleurs une pagination sépa- rée. Le septième ne parut que beaucoup plus tard (vers 1678). (Note Liseux.)
36 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
mains : il eût été honteux d'en priver notre âge, ami des lettres, et c'eût été bien dur pour les studieux amateurs de la haute philosophie. Les deux qu'il nous reste à édi- ter surpassent, dit-on, de beaucoup les autres, par leur perfection et leur ingénieuse lasciveté : le sixième ne se contente pas de décrire, il place les tableaux sous les yeux ; le septième récrée merveilleusement par une variété de récits et d'anecdotes qui se rattachent au sujet; il repaît l'esprit comme d'un mets assaisonné de sel attique et dont on ne peut jamais se rassasier. Avant qu'il soit long-temps, ils tomberont, grâce à moi, dans le domaine public : qui ne supporterait malaisément et péniblement d'être privé de si piquants, de si plaisants et même si utiles préceptes de bonne vie, pour insensible et engourdi qu'il soit? L'orateur Tullius peut recomman- der les bonnes mœurs; le philosophe Platon en tenir école : les mimes Publius Syrus et Laberius y exhorte- ront bien mieux. Celui-là frappe et émeut l'esprit qui sait mêler l'utile à l'agréable, et le verbeux orateur, le philosophe décharné, sont fort éloignés de ce mérite. Un habile médecin augmente la force des remèdes, en écar- tant d'eux la répugnance et le dégoût, lorsqu'il les fait prendre dans des sucreries; telle était la pensée de Luisa : il lui semblait qu'elle remporterait tous les suf- frages, elle qui, si ing-énieusement, si plaisamment, avait su mêler l'utile et l'agréable. Adieu.
(On trouve à. la fin du Manuscrit de Meurslus une poésie à la louange de Lulsa : je n'oserais dire qu'il n'y manque rien.
Poésie à la louange de Luisa
Par Dan. H*" B"* (i).
Dirai-je ton génie on tes mœurs ? ô vierge de Tolède, unique gloire! L'âge des aïeux n'en vante pas de sem- blable. Les cimes du Parnasse te voudraient pour dixième Muse ; dans leurs bras t'appelleraient les Muses : le joyeux Apollon irait vers toi, ravi, et de toi seule, parmi les Héroïnes, l'amoureuse Écho ferait résonner les bois ombreux. Audacieuse, tu as pu inspirer ce courage à la Pudeur virginale et l'habituer, timide, à une guerre en règle. Au nom de Vénus ne s'est pas enfuie la Pudeur : intrépide, elle harcèle l'ennemi qui l'insulte de ses paroles et la menace de ses rigueurs. Charmée des grâces d'une œuvre si élégante, Dioné s'abuse et, dans son vain espoir, attend des louanges nouvelles : « Allez rapides, allez, dit-elle, Amours, mais d'un coup d'aile gagnez les plaines que le Tage arrose d'or épars ; vers ses rives verdoyantes, entourez de vos jeux folâtres la jeune fille et, circonspects, écrivez les louanges de la cruelle. Nos
(i) Ces initiales désignent Daniel Hcinsius, Batave.
38 l'œuvre DE NICOLAS CHOMER
traits pourront incendier même des âmes de bronze, lancés par cette main; et la Vertu recevra des chaînes et suivra nos chars en captive. 0 toi qui, embaumée, surgis dans un florissant royaume, je te salue, don immortel d'une tendre jeune fille ! »
Minerve courroucée ne supporta pas ces accents; sou- riante, elle rumine de nouvelles colères : « Coquine, dit- elle, c'est bien la guerre, coquine de Vénus; rejette ces vains espoirs ; qu'une fallacieuse erreur ne te déçoive. En doutes-tu ? C'est bien la guerre : contre toi, impure, osa ourdir ces ruses une pure vierge, d'une chasteté intacte; elle te menace de l'épée, te serre de près, te poursuit victorieuse, toi en rut, jusqu'en tes repaires, et, terrible guerrière, resplendit de dépouilles opimes. Ingé- nieuse, elle te combat sous tes enseignes : comment eût- elle mieux écarté les esprits des vices honteux et de toi- même, gouffre aveugle des vices? Saine, elle étale aux yeux les ardeurs de la passion malsaine, les forfaits dégoûtants de pus infect, et les ordures des étables d'Augias, des cloaques débordés, et les fureurs que tu oses exercer dans la nuit scélérate. »
Vénus gémit et pousse des soupirs haletants : « Depuis, dit-elle, que nous virent, nues, sous l'Ida, les Dryades accourues, et que, cràce à l'arbitre choisi, j'ai triomphé, seule, j'eus à supporter toutes les colères de la cruelle Pallas. Pourquoi, sans égard à la justice, me poursuis-tu de haines iniques? Quelle est ma faute, si je surpasse en beauté toutes les Déesses ? Continue pourtant, Pallas. Ce que tu gagneras par cette entreprise, vois-le toi-même. Mais tu oses, frivole, lancer de vaines menaces? Tu espères pouvoir anéantir mon royaume et troubler mes joyeux triomphes? Tu n'en feras rien. » Doucement sou- rit la farouche Pallas : « Non, dit-elle, une vierge à l'éclatante vertu le fera bien. Ce siècle te renversera et,
POÉSIE A LA LOUANGE DE LUISA 39'
vengeur, te mettra en deuil. Ces honneurs que tu désho- nores, Cypris, ruffiane et putain, elle te les enlèvera malgré ton assurance. Tu t'enfuiras, éplorée,. sous le Tartare. »
Salut, nouvelle étoile qui te lèves au ciel ibérien ! Tel le Délien surgit des Indes Orientales, telle s'élève Luisa de l'occidentale Ibérie. Avec le jour, il répand à travers l'espace les ris et les chants; pour toi, Flore exhale les odeurs suaves, et les nouveaux astres du ciel, astre nou- veau, t'admirent. L'amour de la gloire te place parmi les constellations brillantes et te porte aux sublimes cita^ délies du vrai. 0 non pas héroïne, mais vraiment noble héros ! En dépit de la Nature, tu as semblé dépouiller ton sexe ; t'élevant bien au-dessus de lui, tu revêts le courage et les soucis virils, et généreuse tu t'oublies et t'abandonnes toi-même. Que tu sois une Divinité heureu- sement envoyée des régions supérieures et issue de la céleste progéniture de Phœbus, qui le niera? Salut, nou- velle étoile qui te lèves au ciel ibérien l
Horoscope de Tubero1
(i)
Choque, Muse joyeuse, tes rauques cymbales, exhale de ta poitrine en feu de rauques mélodies; que g-eais et grenouilles luttent avec toi qui chantes, et que ni celles- ci ni ceux-là ne surpassent tes aigres sons. Revêts comi- quement le masque et excite le rire : il faut chanter Tubero. Qu'attends-tu? Commence.
Comme sa mère accouchait, lasse du fardeau : « Lucine- Junon, prête-moi, secourable, bonne assistance! » s'écria- t-elle. Sur le blême visage de Féplorée cracha Junon, se détournant ; elle ricana et s'enfuit. Laverna vient : « Ce sera mon affaire », dit-elle en riant, et elle lave ses mains dans le Styx. Elle sert de sag-e-femme et reçoit le faix, tombant de la mère. A l'enfant qui vagit elle applique les premiers baisers, ivre de joie et d'espoir préconçu. Arrive Cotytto, de toutes parts en rut; arrive le fds de Maïa, habile à parler, expert à ourdir des ruses et d'obscures fourberies ; et de-ci de-là voltigent de vagues fantômes : la Dissimulation, la Fraude, la Moque- rie, l'Espoir, le Parjure. La friponne Laverna se caresse
(i) Ce Tubero, c'est sans doute (Liseux dit certainement) Lamoi- g-non, maître des requêtes, qui fut le rapporteur du procès des consuls de Grenoble au parlement de Paris. C'était un homme hypo- crite, doucereux, impitoyablement cruel. Chorier lui avait voué une haine vigoureuse.
HOROSCOPE DE TUBERO 4l
les fesses dodues de tapes légères ; elle grogne et s'ap- plaudit. « Oh ! triomphe ! » crie-t-elle, et, sautant, elle jette des éclats de rire. « 0 cher enfant, mon honneur, ma gloire, dit-elle, que ne te présagerais-je? De plus fourbe, nul âge n'en produira. Soit qu'à tramer la perte de gens sans méfiance, soit qu'à répandre les calomnies tu appliques ton esprit avide, nul ne t'enlèvera la palme, ô tète laurée d'une noble mentule ! Que te cèdent les Sinons et les futiles Phrynonides, que te cèdent Ulysse aussi et le rusé Sysiphe, tu seras pour moi le fort où, au besoin, j'irai prendre mes traits, les fraudes, et tes mérites, les ruses. Mais, adroite, je n'accorderai à nul de paraître de mœurs plus honnêtes. Trompe : ainsi tu le peux sûrement. Compose ton visage ; les mœurs, cela importe moins. Qui donc ira vers toi à travers tes Sym- plegades? Le crédule se vante de te connaître à fond. Est-il sage ? Il n'est pas sage. L'anneau de Gyyès n'ensei- gnait pas les voies obliques autant qu'à toi te l'enseigne l'amour des ténèbres. Ce que tu es, nul ne le saura, ô poupon, digne des embrassements de Laverna ! Prati- quant assidu des autels, habitué des temples, tu y seras en spectateur, et aussi en spectacle. Mais en dedans tu auras pour dieux la furieuse ambition, et la pâle Envie, et la Rage de la vengeance cuisant tes moelles, et la puante Faim de l'or. Que les niais pratiquent ce qui sied, et toi ce qui t'agrée, jeune homme au nez morveux, vieillard pour les ruses. Que ne te souhaiterais-je pas? Que ne te présagerais-je? Tu me surpasseras moi-même, Protée, par mes propres artifices, entre tous les coquins, Héros unique. Qu'en ton sein réside ma divinité, que moi-même, Laverna, je me cherche en toi et veuille qu'on m'y cherche. »
Ici elle éternua; l'enfant peta : ainsi accepta-t-il l'au- gure.
!\-l L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
Cotytto rit el, de ses mains' délicates, applaudit. Son brillant visage fleurit d'une vive beauté, ses yeux fripons exciteraient la lasciveté, même sommeillante, même engourdie par l'âge. Elle a les seins nus, nus aussi les bras et nues les cuisses taillées dans un marbre vivant, dans de la neige vivante. Mais où se cache, timidement blottie au bas du ventre, l'honnêteté du sexe, un voile de soie protège mal la partie en feu ; tu j'userais un nuaire transparent. Le désir libertin l'aiguillonne; éperdue, avec rage elle fatigue ses membres asiles de rapides mouvements; piquée du taon occulte, spontanément elle coule, fondue en eau, et d'une blanche liqueur souille ses cuisses. « Joli enfant, dit-elle, ô comble de ma joie,, comble de ma gloire et de mon espoir certain ! Initié, lu assisteras, bandant, à mes mystères. Tu y présideras, brûlant d'un violent priapisme. Tu feras et subiras rude- ment, à toi seul, de rudes choses, cinède et pédicon de beaucoup le plus déterminé. Tu m'auras libérale, par mes lascivetés ! Moi aussi. Nulle salacité de la brûlante Vénus, culetant et repoussant, ne brisera la tienne, qu'avec toi, par devant ou par derrière, elle engage la lutte. Il s'émerveillera, t'enviant les reins toujours dis- pos, toujours égaux à tes désirs et aux miens, celui qu'on adore à Lampsaque. Nul bouclier n'émoussera la pointe du javelot; un jour craindra les menaces dû cimeterre déirainé, Pyrrha, consumée de vieillesse., et tu n'épargneras pas la vieille. Tu t'élanceras en armes, «ronflant d'une feinte colère la mentule, et pas une beauté n'épuisera tes forces. Dans tes muscles fatigués renaîtra une vigueur nouvelle. N'épargne pas tes reins; moi-même, je redonnerai du souffle à ta veine épuisée, j'y verserai la douce liqueur. Et, par Hercule! tu ne les épargneras pas, si je te connais bien. Pour toi Vénus- revêtira d'étranges figures; enragée, elle ne se refusera
HOROSCOPE DE TUHF.IK) 43:
pas à un enragé, elle ne refusera rien non plus à ton extravagante luxure. Tu suceras, tu irrumeras : je le verrai et j'applaudirai ; en retour, tu seras suce et tu seras irrumé. La volupté d'un plat, assaisonné de crime, s'accroît : dans tes transports la plus honteuse te sera d'aidant la plus douce. Mais comment dirai-je les turpi- tudes de ta main gauche (i) ? Comme elle jouera, la per- verse ! Comme vite de femme elle te tiendra lieu ! Comme à sec elle engagera la stérile bataille ! Mais tout cela dans l'ombre. D'une nuit obscure tu te couvriras, toi et tes fureurs; la perspicace Envie s'émoussera, trompée par tes habiles artifices. Homme adroit, teins de rou- geur ton front, d'une rougeur empruntée ; tu le teindras,, et je me réjouis de le voir si bien teint, et ta face rou- gissante te fera croire honnête, et l'imbécile plèbe prêtera foi à l'imposteur. Que ne te souhaiterais-je ? Que ne te présagerais-je ? »
Elle se tait ; l'enfant bande : ainsi accepte-t-il l'au- gure.
« Moi, je te prodiguerai à pleines mains tous mes tré- sors, espoir du Styx, ô cher enfant ! » ajoute, en brandis- sant la verge d'or, le Cyllénien. « Je répandrai sur tes- lèvres menteuses un doux poison ; on boira tes paroles ; la peste que tu renfermes touchera les cœurs, en pas- sant par les oreilles avides. Par l'inflexion de ta voix, comme le veut l'usage, tombant avec grâce, et tes am- bages merveilleux, tu feras qu'en parlant la sentence décidée en ton esprit personne ne la devine : mielleux de bouche, plein de fiel amer dans le cœur. Les Solons auront bien moins que toi enveloppé leur pensée d'un ténébreux silence. Tu seras le salut des méchants, mais
(i) Martial, IX, 42, dit à Ponticus qu'il a comme putain sa main, gauche. Voir Forberg, Defiguris Veneris, chap. iv.
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recueil des bons ; à toi les ruines, les deuils, les meurtres, scélérat ! Habile à ourdir des ruses, avec quelle effron- terie, étant noir, tu paraîtras blanc ! Gomme de miel tu adouciras le poison ! Sous des roses éparses et sous la suave rosée des fleurs, comme tu cacheras l'aspic ! Par- dessus tout, tu seras travaillé du honteux amour de l'ar- gent, et les flots précieux et au loin célèbres du Tage n'apaiseront point ta soif. Ton guide moi-même, je te suggérerai de nouveaux artifices. Tu chemineras par les sentiers ténébreux, mais sûrs, du lucre déloyal, sous mes auspices, vers d'immenses richesses ; ce qui te plaira, ce grand Jupiter le fera tourner à ton profit ; à ses genoux, suppliant, tu tomberas servilement ; tu le flatteras, remplissant en bouffon le rôle de mime. Tu ne réputeras honteux rien de ce qui seulement rapporte du gain ; ta religion sera dans ta caisse, ton Dieu dans tes écus ; la stupide Fortune se ruera dans tes bras. Je serai l'entremetteur : rien qu'à ta vue elle sentira le prurit ; et tu ne manqueras pas toi-même, habile homme, de mêler le faux au vrai, la bouffonnerie au sérieux ; ainsi les perspicaces tomberont dans tes filets, même de leur plein gré, par mes prestiges. Tu auras en tci de quoi exciter mon approbation, mon émulation, sycophante, maquereau, pendard, gonflé de ruses! »
Ses onyles crochus démangent à l'enfant : ainsi accepte-t-il l'augure. Le neveu d'Atlas se réjouit ; Laverna hurle, chantonnant je ne sais quoi d'aigre ; la molle Catytto remue ses reins flexibles.
LA SATYRE SOTADIQUE DE LUISA SIGEA
PREMIER DIALOGUE
L'ESCARMOUCHE
TULLIA, OCTAVIA
Tullia. — Je suis enchantée, ma chère petite cousine, que ton mariage avec Caviceo soit enfin décidé ; car la nuit où il te rendra femme par ses embrassements, cette nuit-là, sois-en bien sûre, te fera goûter le suprême plaisir, si du moins Vénus t'est aussi favorable que le mérite ta céleste beauté.
Octavia. — Ma mère m'a dit ce matin que dans trois jours j'épouserais Caviceo. Déjà l'on prépare tout à la maison : le lit, la chambre à coucher, et le reste. Mais tout cela me cause moins de joie que de peur : j'ignore, en effet, quel peut être ce plaisir dont tu parles, ma chère petite cousine, et je n'en ai aucune idée.
Tullia. — A ton âge, et si délicate (car tu entres à peine dans ta quinzième année), il n'y a rien d'étonnant à ce que tu ne saches pas ce que moi-même j'ignorais lors de mon mariage, bien que je fusse plus âgée que tu ne l'es. Je ne savais rien de ces délices que me vantait
4G L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
Pomponiaavec tant de feu, elle qui les connaissait depuis trois ans.
Octayia. — Vraiment, tu n'en savais rien ? voilà qui m'étonne fort. (Laisse-moi parler avec un peu de liberté dans ces derniers jours de pleine liberté que je goûte.) Car à défaut de la pratique, que tu n'avais sûrement pas, ta grande érudition tout au moins avait dû te découvrir •ces secrets. Bien des fois j'ai entendu des gens te porter aux nues et dire que tu es tellement versée dans les lettres latines et grecques et dans presque tous les arts libéraux qu'il ne te reste guère plus rien à apprendre.
Tullia. - C'est à mon père qu'en revient l'honneur si, avec le même soin que la plupart des autres fdles mettent à s'acquérir la réputation d'être belles et gracieuses, j'ai préféré, moi, conquérir le renom de fille instruite. Et l'on prétend (car on aime mieux flatter que dire la vérité) qu'il n'a pas tout à fait perdu sa peine.
Octavia. — On dit aussi, lorsqu'on ne veut pas flatter, que rarement la chasteté et les bonnes mœurs sont res- tées l'apanage de celles de notre sexe qui ont passé pour érudites et qui ont recherché la gloire.
Tullia. — On accuserait mes mœurs, à moi que l'on déclare savante?
Octavia. — Eh ! non : si quelque chose t'a valu l'ad- miration de tous, c'est justement que tes bonnes mœurs, que ta chasteté n'ait en rien souffert de ton érudition : tu nous as fait voir un merle blanc. Mais pourquoi les Muses, qu'on dit vierges, passent-elles pour ennemies de l'honneur des vierges ? Elles qui, de leur feu, nous embrasent pareillement, hommes et femmes, et nous excitent aux grandes et louables passions, pourquoi dit-on qu'elles corrompent nos âmes? Sans doute parce que les hommes, avec une sorte de malignité arrogante
l'escarmouche 47
et niaise, sont jaloux de ces biens dont ils s'enorgueil- lissent et nous rendent victimes de leur envie. Les venins et les poisons, les hommes ne les fuient pas moins que nous (sexe faible, comme ils nous appellent), parce que le même virus qui peut nous ôter la vie le peut aussi à eux. Si la science est pour nous un poison, une peste, ainsi qu'ils prétendent, comment se peut-il que, pour être utile aux hommes (car ils ne nient pas qu'elle leur soit utile), une chose si mauvaise change tout à coup de nature? Si par son essence même la science est pour nous comme une source de tous maux et de tous désastres, comment à cette même source boiront-ils, eux, du nectar et des eaux vives de gloire immortelle, quand nous autres, malheureuses infortunées, nous y buvons quelque chose comme les eaux du Styx, des eaux sulfureuses qui nous excitent aux débauches où ils nous entraînent par leur empire ou nous induisent par leur exemple ? C'est ainsi, je m'en souviens, que tu par- lais ces jours derniers dans une conversation avec mon cher Caviceo. Assurément, il est beau à toi d'avoir jus- qu'à présent conservé pure ta réputation d'honnête femme, avec cette beauté qui enflamme jusqu'aux plus froids, avec cette érudition qui te rend maîtresse des cœurs insensibles à la beauté.
Tullia. — Toi qui t'exprimes ainsi, toi qui sais que l'amour enflamme le cœur des hommes, ah ! ah ! tu n'es pas aussi ingénue que je le pensais.
Octavia. — Puis-je ignorer tout à fait ce que les yeux, le front, tout le visage enfin de Caviceo m'ont dit si sou- vent, même quand il se taisait ? Mais vraiment lorsque, il y a huit jours, il prit avec moi quelques libertés, j'admirais la fouuue qu'il mit dans ses baiser; et je ne me doutais qu'à demi de ce que signifiaient ces transports et cette ardeur.
48 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
Tullia. — Ta mère était sortie? tu étais seule? tu ne craignais rien de lui?
Octavia. — Ma mère était sortie ; que pouvais-je craindre de lui ? Pour sûr, je ne craignais rien.
Tullia. — Il ne t'a rien demandé que des baisers?
Octavia. — Non, et même c'est malgré moi qu'il les a pris, en dardant sa langue enflammée entre mes lèvres, qu'il voulait ouvrir, le fou.
Tullia. — Qu'éprouvais-tu alors?
Octavia. — Je t'avouerai qu'une certaine chaleur, inconnue jusqu'alors, m'envahit ; le feu coulait dans tous mes membres. Il crut que je rougissais de pudeur ; il cessa un instant ses folies et arrêta sa main par trop active.
Tullia. — Continue.
Octavia. — Oh ! ces coquines de mains, je les ai en exécration, tant elles m'ont tourmentée, éreintée, mise en feu !
Tullia. — Joli !
Octavia. — Que te dirai-je? Il plonge sa main dans mon corsage, se saisit de mes seins, et tout en les pétris- sant de caresses, voilà que tout à coup il me jette sur le dos.
Tullia. — Tu rougis ; tu y as passé.
Octavia. — Sa main gauche appuyée sur ma poitrine (je raconte la chose comme elle est), il avait facilement raison de tous mes efforts. Il envoie alors sa main droite en excursion sous ma robe. Je n'ose pas, je n'ose pas dire.
Tullia. — Laisse-moi donc cette ridicule pudeur et imagine-toi que tu te racontes ce que tu me dis.
Octavia. — Ayant relevé ma robe jusqu'au-dessus des genoux, il caressait mes fesses. Oh ! si tu avais vu ces yeux brillants !
l'escarmouche 49
Tullia. — Étais-tu heureuse dans ce moment-là?
Octavia. — Sa main s'élève toujours plus haut ; elle atteint cet endroit qui, dit-on, nous distingue de l'autre sexe et d'où, depuis un an, tous les mois s'écoule pen- dant plusieurs jours une fontaine de sang-.
Tullia. — Courage, Gaviceo, ah ! ah ! ah !
Octavia. — Oh! le brigand d'homme! « Voilà, dit-il, qui bientôt me donnera la suprême jouissance. Laisse faire, ma petite Octavia. » Moi, à ces paroles, peu s'en fallut que je ne m'évanouisse.
Tullia. — Et lui, donc ?
Octavia. — Cet endroit dont je te parlais est pourvu d'une toute petite entrée, bien que cela puisse t'étonner.
Tullia. — Oui, mais combien chaude !
Octavia. — Il y enfonce le doigt, mais en éprouvant tant de difficulté que je ressentis une douleur cuisante, tandis que lui s'écrie : « Elle est vierge ! » Aussitôt, m'en- tr'ouvrant les cuisses violemment, bien que je m'y oppo- sasse de toutes mes forces, il se jette sur moi...
Tullia. — Tu t'arrêtes ? Il n'a rien introduit d'autre que son doigt...
Octavia. — Suis-je assez effrontée d'en dire si long?
Tullia. — Bah ! moi aussi, que tu estimes tant, j'y ai passé comme toi. Rien de plus entreprenant qu'un fiancé, que tout délai irrite, exaspère, jusqu'à ce qu'il ait cueilli la fleur de sa fiancée.
Octavia. — Je sentis bientôt entre les cuisses quelque chose de lourd, de dur et de chaud. Caviceo, d'un vio- lent effort, veut l'introduire en moi. Mais, rassemblant toutes mes forces, je me jette de côté et passant ma main gauche entre nous deux, je la porte sur le théâtre du combat.
Tullia. — Tu as pu, d'une seule main, détourner une telle catapulte ?
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50 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHOMER
Octavia. — Oui. «Oh ! le méchant! disais-je, pourquoi me tourmenter ainsi ? Laisse-moi, si tu m'aimes ! Qu'ai-je donc fait pour mériter ce supplice ? » Et des larmes cou- laient de mes yeux; vraiment, j'étais si émue que je n'osais même pas ouvrir la bouche, ni pousser un cri pour appeler au secours.
Tullia. — Ainsi Caviceo ne put réussir à le trans- percer de son glaive ?
Octavia. — D'un coup de main j'ai détourné le coup ; mais, chose affreuse, voilà qu'aussitôt j'ai été inondée d'un liquide chaud, visqueux, au contact duquel ma main recula de crainte et d'horreur.
Tullia. — Ainsi il n'a pas été vainqueur, mais tu ne fus pas tout à fait victorieuse, car peu s'en est fallu qu'il n'ait remporté une vraie victoire.
Octavia. — Depuis ce jour, Caviceo me paraît plus aimable. Et je ne sais quel impuissant désir agite mon esprit. J'ignore ce que je veux, et je ne peux le dire. Tout ce que je sais, c'est que de tous les hommes Caviceo est celui qui me plaît le plus ; de lui seul j'attends le suprême bonheur, que je ne peux concevoir, ne sachant ce qu'il doit être. Je ne désire rien, et je désire pour- tant.
Tullia. — Heureusement, je suis là pour te servir d'Œdipe dans tes incertitudes. Ce que le précepteur et interprète d'amour, Ovide (i), a écrit de Biblis te convient à merveille :
« D'abord, elle ne comprend rien à ces feux et ne croit pas mal faire en prodiguant ses baisers... Elle ne se connaît pas encore et, sous son amour, ne ressent aucun désir, quoiqu'en dedans elle bouillonne... Tant qu'elle veille, elle n'ose abandonner son âme à
(ij Métamorphoses, liv. IX, v. 456 et suiv,
l'escarmouche 5r
d'obscènes espérances, mais plongée dans le tranquille sommeil, sou- vent elle voit l'objet aimé, elle se voit le corps enlacé à celui de son frère et rougit, quoique assoupie encore. Ce sommeil fuit ; long- temps silencieuse, elle évoque le songe qui a troublé son repos et, l'esprit incertain, s'écrie : « Malheureuse ! que me veulent ces illu- sions de la nuit'? Qu'elles ne se réalisent jamais ! Pourquoi fais-jc de tels rêves ? »
Le songe fait honte : on l'aime cependant ; et tandis que l'image du plaisir amuse l'esprit, les sens fondent en quelque sorte dans une extase suprême. Tu rougis ? Je t'y prends, et il me semble t'entendre me dire :
« Ah 1 pourvu qu'éveillée je ne tente rien de semblable, que le sommeil souvent m'apporte de pareils rêves ! Un rêve est sans témoins, mais non sans une illusion de volupté. O Vénus, et toi, fils aîné d'une si tendre mère, Cupidon, que de plaisirs j'ai eus ! Quelle volupté complète m'a envahie ! J'en suis retombée, pénétrée jusques aux moelles ! Que le souvenir en est doux ! Que le plaisir fut court 1 Que la nuit s'est promptement enfuie, jalouse de mon bonheur ! »
Octavia. — Je ne veux point le nier : jour et nuit, j'ai Gaviceo devant les yeux, et je ne vis que dans l'es- pérance d'une volupté indicible. Et plus d'une fois j'ai souhaité pour Caviceo une occasion semblable à celle de ce jour-là, que moi, pauvre innocente, j'ai tristement laissé perdre.
Tullia. — Que ferais-tu, alors ?
Octavia. — A toi de répondre. Je serais plus savante, et lui plus heureux. A peine m'étais-je rhabillée, voilà ma mère qui arrive.
Tullia. — Malheur à toi ! Je sais quelle femme elle est et combien elle est sévère.
Octavia. — Elle n'a cependant rien dit de désagréable à Caviceo, ni à moi. Elle nous a demandé, en souriant, quels propos nous avions ensemble, lequel de nous était le plus amoureux. « Car qui est le plus digne d'être aimé, je ne le demande pas, dit-elle : c'est toi, Caviceo,
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et je ne pense pas qu'Octavia dise le contraire. Je vou- drais pourtant, puisque l'hymen va bientôt vous unir, sous d'heureux auspices, je l'espère, que toi, Caviceo, tu aimes mon Octavia, la tienne aussi, non en raison de son mérite, qui est bien peu de chose, mais en raison de ton généreux caractère. Vous viviez l'un et l'autre, dans cette union des cœurs, de longues et heureuses années. »
Tullia. — Mais que se passa-t-il après le départ de Caviceo ?
Octavia. — Ma mère me demanda ce que signifiait ce qu'elle avait vu de ses propres yeux. Je voulus m'excu- ser : elle me pressa de dire la vérité. Je me plaignis qu'il m'avait presque fait violence ; que voulait-il, que cherchait-il, je ne savais ; mais je ne croyais pas avoir fauté. Elle insista, me demandant s'il avait violé l'inté- grité de mon corps ; je lui dis non. Là-dessus elle me dit de bien prendre garde à lui et me fait des menaces si je n'en tiens pas compte. <x Car enfin, ajouta-t-elle, dans peu de jours, tu dois lui être unie, ma fille ; mais tiens- loi pour assurée que si auparavant il peut prendre de toi une jouissance complète, ou bien il s'en ira pour toujours, ou bien, s'il préfère être félicité de sa con- stance, il te tiendra en protond mépris. De ces alterna- tives, l'une est aussi triste que l'autre, et loin qu'une fille bien née puisse s'y résigner tranquillement, elle aimerait mieux la mort même. » Depuis ce jour, manière veille sur moi avec une sollicitude inquiète, de façon que jamais Caviceo ne me trouve seule ; jamais non plus il n'a pu me parler seule.
Tullia. — Bien sûr ; l'homme à qui, dans la première jeunesse (et Caviceo est un jeune homme), il arrive de jouir pleinement du corps désiré, la chose une fois faite,
l'escarmouche 53
ce qui n'a pas échappé au Stagyrite (i), le plus souvent hait celle qui auparavant le faisait se consumer d'un fol amour. Je n'en loue pas moins ta franchise, Octavia, et j'agirai aussi franchement avec toi, n'en doute pas. Ta mère m'a demandé de te découvrir les secrets les plus mystérieux du lit nuptial et de Rapprendre ce que tu dois être avec ton mari, ce que ton mari sera aussi, touchant ces petites choses pour lesquelles s'enflamment si fort les hommes. Cette nuit, pour que je puisse t'endoctriner sur tout d'une langue plus libre, nous coucherons ensemble dans mon lit, dont je voudrais pouvoir dire qu'il aura été la plus douce lice de Vénus. Après, tu auras un meilleur coucheur que je n'aurai été bonne coucheuse.
Octavia. — Tu veux rire, Tullia ; cesse de parler ainsi, tu fais à mon amour pour toi une injure que le tien ne supporterait pas, si tu m'aimais du fond du cœur.
(i) Nom donné à Aristote, né à Stag-yre. Octavia nous a prévenus que Tullia était une savante.
DEUXIÈME DIALOGUE
TRIBADICON
OCTAVIA, TULLIA
Octayia. — Nous voici dans ton lit ; tu as bien souvent voulu m'y faire passer des nuits, non seulement près de toi, mais dans tes bras, lorsque Gallias, ton mari, était absent.
Tullia. — Et j'y ai passé bien des nuits blanches, à cause de l'amour que tu faisais circuler dans toutes mes veines, l'amour dont je me consumais et qui me brûlait comme un incendie.
Octavia. — Tu m'aimais? Ne m'aimes-tu donc plus?
Tullia. — Je t'aime, chère cousine, et misérablement je meurs.
Octavia. — Meurs-tu pour de vrai, toi dont, au prix de ma vie, je voudrais préserver les jours? Quelle est cette maladie mentale? car tout me met hors de doute que tu te portes bien corporellement.
Ti llia. — Comme tu aimes Caviceo, ainsi je t'aime.
56 L'ŒUVRE DE NICOLAS GHORIER
Octavia. — Parle clairement : que signifient ces mois couverts ?
Tullia. — Mais, d'abord, toi qui es si charmante, si belle, si tendre, laisse de côté toute ta pudeur.
Octavia. — Lorsque tu as voulu que je me mette toute nue dans ton lit (et je viens d'y consentir), telle que je m'y mettrai, m'as-tu dit, pour me donner à Caviceo, n'ai-je pas assez rejeté toute ma pudeur?
Tullia. — En effet, la reine de Lydie l'a autrefois déclaré : « J'ai ôté ma tunique et dépouillé en même temps toute pudeur. »
Octavia. — Sur tes conseils, j'ai triomphé de ma timi- dité ; à ton exemple, j'ai triomphé de moi-même.
Tullia. — Donne-moi un baiser, aimable enfant.
Octavia. — Pourquoi non? tant que tu voudras, et comme tu voudras.
Tullia. — Oh ! la divine forme de bouche ! oh ! quels yeux plus brillants que le jour ! Oh ! quelle beauté digne de Vénus !
Octavia. — Voilà que tu rejettes les couvertures. Je ne sais ce que je craindrais, et je le supplie de me le dire, si tu n'étais Tullia. Tu m'as toute nue, que veux-tu davantage ?
Tullia. — Oh ! Dieux ! comme je voudrais que vous me permissiez de remplir l'office de Caviceo !
Octavia. — Que signifie cela? Caviceo se saisira-t-il de mes seins comme tu le fais? Ne cessera-t-il de m'embras- ser ? Va-t-il aussi me mordre, comme tu le fais, les lèvres,. le cou, les seins?
Tullia. — Ce seront, mon petit cœur, les préludes du combat, les hors-d'œuvre du festin de Vénus.
Octavia. — Cesse ; ta main caresse tout mon corps, in vas toujours plus bas, jusqu'à mes cuisses. Oh ! oh !
TRIBADICON 07
Tullia, pourquoi me chatouiller ainsi, dis? Qu'as-tu donc à me regarder aussi fixement?
Tullia. — Je contemple avec une voluptueuse curio- sité ce champ de Vénus; il n'est pas large, il n'est point spacieux, mais il est plein des suprêmes délices ; ton insatiable Vénus y épuisera les forces de ton Mars.
Octavia. — Tu es folle, Tullia; si tu étais Caviceo, je ne serais pas en sûreté. Te voilà assise à côté de moi, et tu parcours des yeux mon corps tout entier, par devant et par derrière. Il n'est rien chez moi qui surpasse tes propres charmes; regarde-toi, si tu veux voir quelque chose qui soit digne de ton amour et de tes éloges.
Tullia. — Je ferais montre de sottise et non de modestie si je niais être douée de quelque beauté; je suis dans la fleur de l'âge, à peine viens-je d'achever ma vingt-sixième année, et je n'ai encore donné qu'un enfant à Callias. S'il est quelque volupté que tes sens puissent se procurer chez moi, jouis-en, Octavia ; je ne t'en empêche point.
Octavia. — Ni moi non plus; prends avec moi tout ce que tu pourras de plaisirs; je te l'accorde. Mais je sais que d'une vierge comme moi on ne peut tirer aucune volupté, et que je n'en puis prendre davantage de toi, quoique tu sois véritablement comme un merveilleux jardin, plein de toutes sortes de délices et d'agré- ments.
Tullia. — Non, c'est toi qui as un jardin, un jardin où Caviceo rassasiera de fruits bien savoureux sa libi- dineuse lasciveté.
Octavia. — Je n'ai aucun jardin que tu n'aies toi- même, et abondant en mêmes sortes de fruits. Qu'est-ce que tu appelles un jardin? Où est-il? Quels sont ses fruits?
Tullia. — Je devine ta malice; puisque tu m'objectes
58 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
mon propre jardin, c'est que tu connais le tien tout autant que je connais le mien.
Octavia. — Peut-être appelles-tu de ce nom cet endroit sur lequel tu as placé ta main grande ouverte, que tes doigts agacent, que tu chatouilles du bout des ongles comme pour m'exciter?
Tullia. — C'est cela, chère cousine; tu n'en connais pas l'usage, ignorante; mais je saurai te l'apprendre.
Octavia. — Si je l'apprenais avant mes noces, je ne serais plus ni chaste, ni digne de ton amour, puisque je différerais tant de toi-même. Dis-moi seulement à quel usage il doit servir. Mais d'abord couche-toi dans le lit; à rester ainsi assise, comme tu le fais, tu nous crées de la fatigue à toutes deux.
Tullia. — Je vais te donner satisfaction. Maintenant, dresse les oreilles; car, certes, Caviceo sera d'autant plus amoureux que tu auras écouté plus attentivement ce discours. Vénus le veuille ! Acceptes-en l'augure, Octavia.
Octavia. — J'en accepte l'augure. Tu éclates de rire ? Ce qu'il y a de malice sous tes paroles, vraiment, je ne le vois pas.
Tullia. — Mais tu le sentiras très bien, ce que par cet augure je souhaite de délices à ton jardin.
Octavia. — Tu parles à une sourde.
Tullia. — Fasse Vénus que tu entendes et que tu com- prennes ! Ce petit jardin à toi, auquel je souhaite que jamais ne manquent les fruits de Vénus, ni au prin- temps, ni en hiver; c'est cet endroit, chère cousine, qui sous la proéminence du bas-ventre cache une toison, chez toi un léger duvet, on l'appelle le pubis. Ce duvet est l'indice d'une virginité bonne à prendre et mure pour Vénus, lorsque chez la jeune fille, après sa pre- mière apparition, il commence à fleurir. Cymba, navis, co/ic/ut. saltus, clitorium, porta, ostium, /tordis, inter-
TRIBADICON 59
femineum, lamwiam, virginal, vagina, facandrum, vomer, ager, su/eus, larva, annulas, tels sont les noms que lui donnent les Latins. De leur côté, les Grecs l'ap- pellent aîSoTov, UXxa, yjalpoç, É<r/apa. Julie, fille d'Auguste, disait être sûre de ne donner à Agrippa, son mari, que des enfants on ne peut plus semblables à leur père, d'autant que jamais elle ne recevait de passag-ers dans sa barque, que celle-ci ne fût déjà pleine. Eoy.<£pa signifie âtre et cheminée; yû^oq pourceau; oD-y. c'est la lettre ainsi nommée chez les Grecs ; mais la forme de cette lettre diffère beauconp de celle de notre jardin. Je veux, cousine, que, cette nuit écoulée, tu sortes de mes bras plus savante que si tu avais dormi sur le Parnasse; je veux que tu puisses faire l'amour en grec; tu as appris de Juvénal ce que c'est.
Octavia. — J'aimerais mieux être aussi docte que toi, chère cousine, que me rassasier de voluptés. Lorsque je te vois si jeune et si savante, je voudrais que tu fusses Caviceo. Avec quel plaisir je le livrerais tous les trésors de ma beauté !
Tullia. — Embrasse-moi, chère enfant, moi qui brûle d'amour pour toi. Partout où je puis, laisse courir mes yeux et mes caresses. Caviceo n'y perdra rien, ni toi non plus. Oh! quels vains efforts sont les miens! A quoi veux-je aboutir, malheureuse? Comme je t'aime éperdu- ment !
Octavia. — Assouvis tes désirs, cède à cette ivresse de tes sens. Ce que tu veux, je le veux de toutes mes forces.
Tullia. — Eh bien, donne-moi la possession de ton jardin, que j'en sois la maîtresse : une maîtresse impuis- sante, hélas ! car je n'ai ni clef pour en ouvrir la porte ni marteau pour y frapper, ni pied pour y pénétrer.
Octavia. — Je te l'accorde entièrement, moi qui suis
Go L'ŒUVRE DE NICOLAS CHOMER
toute à toi. Ai-je quoi que ce soit qui ne t'appartienne? Tu te précipites sur moi ; qu'est-ce que cela veut dire?
Tullia. — Ne te recule pas, je t'en supplie; sois bonne.
Octavia. — Voilà; tu es tout entière sur moi, ta bouche à ma bouche, ta poitrine bat contre la mienne, ton ventre est collé au mien, je veux t'enlacer comme tu m'enlaces.
Tullia. — Lève encore tes jambes, croise les cuisses par-dessus les miennes. Je te fais connaître une Vénus nouvelle, à toi qui es toute neuve. Comme tu obéis dili- gemment ! Que ne puis-je commander aussi bien que tu exécutes !
Octavia. — Ah! ah! ma chère Tullia, ma maîtresse, ma reine, comme tu es agitée ! Je voudrais que ces flam- beaux fussent éteints; cela me fait honte que la lumière soit témoin de ma soumission.
Tullia. — Fais donc attention à ce que tu fais. Agite- toi comme moi, remue les fesses comme je le fais moi- même; lève-les en l'air, le plus haut que tu pourras. Crains-tu que le souffle te manque?
Octavia. — Vraiment, tes secousses nerveuses me fati- guent, tu m'étouffes. De personne autre je ne supporterais une si furieuse démonstration.
Tullia. — Octavia, serre-toi bien fort contre moi. Je sens tout mon corps se fondre, brûler d'une flamme...
Octavia. — Ton jardin met le feu au mien; retire-toi donc !
Tullia. — Enfin, ma déesse, je t'ai servi de mari ; tu es ma femme.
Octavia. — Oh ! plût au Ciel que tu fusses mon mari ! Quelle épouse aimante tu aurais! Quel époux adoré je posséderais !
Tullia. — Est-ce qu'au fond de tes entrailles, les sens ont jamais éprouvé de volupté plus grande?
TRIBADIGON Gl
Octavia. — Mais, Vénus me pardonne ! je n'ai pas ressenti le moindre plaisir de ce que tu as fait. J'ai été un peu troublée quand je t'ai sentie transportée au plus haut point, et quelques étincelles de ta flamme sont tombées sur mes sens; elles m'ont plutôt avertie de l'in- cendie que réellement incendiée. Mais, dis-moi, Tullia, est-ce que celte passion que tu éprouves envahit aussi les autres femmes et les fait aimer et assaillir les jeunes filles ?
Tullia. — Toutes les aiment et les assaillent, à l'excep- tion de celles qui sont stupides et froides comme la pierre. Car qu'y a-t-il de plus charmant qu'une fraîche et pure jeune fille, comme tu l'es toi-même, fraîche et pure? Ainsi, avant d'être changée en garçon, Iphis brû- lait pour lanthe :
« Iphis aime et désespère de pouvoir jouir; cela même accroît ses feux : vierge, elle brûle pour une vierge, et retenant à peine ses pleurs : « Que puis-je attendre », dit-elle, « moi, qu'un amour inconnu, étrange, une Vénus monstrueuse tourmente ? S'ils vou- laient m'épargner, les dieux eussent dû me faire mourir, ou, s'ils ne voulaient point ma mort, m'infliger un amour conforme à la nature... Ni la dureté d'un père ne te repousse, ni ton amie ne se refuse à tes vœux, et pourtant tu n'en jouiras pas; quand tout te serait propice, tu ne peux être heureuse, quand dieux et hommes y travailleraient. Maintenant encore, aucun de mes vœux n'est resté vain, et tout ce qu'ils ont pu, les dieux complaisants me l'ont donné. Ce que je veux, le veulent et mon père et lanthe et mon beau-père futur, mais la nature s'y oppose, plus puissante qu'eux tous; seule elle est implacable; voici venue l'époque tant souhaitée, voici le jour nuptial, lanthe va être à moi ; non, cela ne sera point ; dans l'eau nous mourrons de soif! A ces noces, o matrimoniale Junon, ù Hymen, pourquoi venir? Qui de nous deux conduira l'amour? tous deux nous portons le voile (i)! »
Il faut te l'avouer, Octavia, nous sommes bien liber-'
(i) Ovide, Métamorph., liv. IX, v. 723 et suiv.
()2 L'ŒUVRE DF. NICOLAS CHORIER
Unes, la plupart, du moins. Sais-tu ce que dit la Quar- tilla de Pétrone ?
<■ Que .Timon me prenne en haine si je me souviens d'avoir jamais été pucelle ! Toute gamine, je me suis corrompue avec des entants de mon âge; plus tard, les années se succédant, je me suis livrée à de plus grands garçons, jusqu'à ce qu'enfin je fusse parve- nue à l'âge que j'ai m. »
Octavia. — Jusqu'ici, Tullia, et tu t'en es bien assu- rée, je suis restée chaste de corps et d'àme. Tu me quali- fies de sotte et de stupide ; mais, à présent, je me sens chatouillée d'envies lascives, de désirs amoureux. Le jour de mes noces approche, et j'en suis bien aise, car, je le présume, c'est seulement dans les bras des hommes, quand ils couchent avec nous, que nous pouvons goûter une vraie et solide volupté.
Tullia. — Tu as raison, et tu l'éprouveras la nuit pro- chaine ; que le régal de Lampsaque te rende heureuse ! Mais l'enflure du ventre, la grossesse, l'accouchement, suivent de près les ébats trop libres des hommes avec nous et « les assauts d'une mentule en feu (2) ». En dehors du mariage, cette ardeur amoureuse qui invite et pousse les jeunes filles au complet coït est empoisonnée de périls et d'infortunes; sous le couvert de l'hyménée, au con- traire, tout se passe librement et joyeusement. Ce voile dont les jeunes mariées s'enveloppent la tête sert aussi à cacher leurs coupables débauches; grâce à ce voile, elles se dérobent on ne peut mieux à l'œil vigilant des lois et du public. Par conséquent, Octavia, c'est par une autre voie que les vierges et ceux qui embrassent le céli- bat doivent chercher la volupté vers laquelle tu vois toutes les uénérations d'êtres animés, comme parle
(n Pétrone} Satyricon, eh. xxv.
{2) Horace, Satires, II, 7, v. "17.
TRIBADICON 6$
Lucrèce, portées avec une violence que rien ne peut calmer, si ce n'est la force même de Vénus. Rien d'éton- nant donc à ce qu'une vierge soit aimée d'une vierge, quand les plus illustres des héros ont jadis trouvé dans leur propre sexe de quoi alimenter leur luxure.
Octavia. — Mais toi, lu n'es pas vierge, tu as eu com- merce avec un homme; il t'est loisible de goûter la volupté tout entière. Comment se peut-il donc que lu m'aimes, que tu cherches le plaisir par cette voie où Vénus s'ingénie à tromper Vénus?
Tullia. — Ce fut d'abord ma chère Pomponia (car je ne veux rien te cacher de mes actions» qui, familière avec moi comme nous l'étions dès le berceau, se mit, il y a quelques années, à m'initier à ce jeu. Elle est pleine d'ingéniosité, Pomponia, mais aussi d'effronterie ; liber- tine comme pas une, mais prudente encore plus que pas une. Au commencement, j'abhorrais un goût pareil, puis- peu à peu m'habituai à ce que j'appelais un supplice. Pomponia me montrait l'exemple, ne se contentant pas de livrera mes caprices la jouissance de son corps, mais m'ordonnant de m'enhardir, douce courtisane vis-à-vis de moi, procureuse vis-à-vis d'elle-même. A la fin, quand, j'eus fait un long apprentissage de ces plaisirs, il arriva qu'à peine pouvais-je me passer d'elle. Mais depuis que de tes innombrables flèches tu m'as touchée au cœur, Octavia, je me suis mise à brûler pour toi d'un tel amour, j'en brûle encore si fort, qu'au prix de toi j'ai tout en haine, même mon cher Callias; je crois que toute la volupté réside dans tes embrassements. Ne va pas pour cela me juger pire que les autres; ce goût est répandu presque dans tout l'univers. Les Italiennes, les Espagnoles, les Françaises s'aiment volontiers entre elles, et si la honte ne les retenait pas, elles se jette- raient dans les bras les unes des autres, en rut. Cette-
04 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHOMER
pratique était surtout familière aux Lesbiennes; Sapho en a illustré le nom, bien mieux, elle l'a ennobli. Que de fois Andromède, Athys, Anacloria, Muais et Girino, ses mignonnes, ont fatigué ses flancs (n! Les Grecs appellent tribades les héroïnes en ce genre ; les Lalins leur donnent les noms de frictrices et subagitatrices. Pli i- lœnis, qui s'adonnait éperdument à ce plaisir, passe pour l'avoir inventé; par son exemple, car elle était une femme d'une grande renommée, elle répandit chez les femmes et chez les jeunes filles le goût d'une volupté inconnue jusqu'à elle (2). On les appela tribades, de ce qu'à tour de rôle elles foulent et se font fouler; fric- trices, du frottement du corps ; subagitatrices, de leurs violents mouvements des hanches. Que veux-tu de plus, ma chère Octavia? Faire et se laisser faire, c'est d'une femme qui n'est pas bête et dont le cœur bat vigoureu- sement dans la poitrine.
Octavia. — Par Hercule ! tu racontes de jolies choses, mais elles sont non moins absurdes que plaisantes.
(1) « Les écrivains anciens nous apprennent que cet étrange raffi- nement (le tribadisme) fut très familier aux femmes de Lesbos. Est-ce à cause de l'influence du climat, ou bien des qualités spé- ciales du sol et des sources, ou encore pour d'autres mottfs ? Il est difficile de le déterminer. Lucien dit, au cinquième Dialogue des Courtisanes : « On dit qu'il y a dans Lesbos des femmes qui ne veulent rien souffrir des hommes, mais jouissent elles-mêmes des femmes, comme si elles étaient des hommes. »
Voir Forberg, De figuris Yeneris, chap. vi ; voir aussi Lucien, Dia- logues des Courtisanes, v {Dissertations amoureuses de Lucien, pp. i3etsuiv. : Bibliothèque des Curieux, 1909).
(2) « Au nombre des tribades, dit Forberg-, il faut aussi compter Philénis, la même sans doute qui fit un traité des postures, si l'on en croit la tradition rapportée par Lucien, Les Amours, chap. xxviu : « Que nos gynécées se remplissent de Philénis, qui se déshonore « par des amours androgynes. »
TRIBADICON 65
Enfin, tu as été ce soir et tribade et frictrice et subagita- trice ; mais moi, comment m'appelles-tu?
Tullia. — Ma tendre, ma charmante, ma divine Cypris. Toutefois, je n'ai rien mis en usage qui eût pu faire le moindre tort à ton intégrité, qui m'eût aidée à fracturer cette petite porte-là, à cueillir la (leur de ta virginité.
Octavia. — Comment cela t'eût-il été possible?
Ti llia. — Les Milésiennes se fabriquaient en cuir des simulacres longs de huit pouces et gros à proportion. Aristophane nous apprend que les femmes de son temps avaient coutume de s'en servir (i). Aujourd'hui même encore, chez les Italiennes, les Espagnoles surtout, et même chez les Asiatiques de notre sexe, cet instrument tient la place d'honneur dans la toilette féminine; c'est le meuble le plus précieux ; il coûte fort cher.
Octavia. — Je ne comprends pas ce que c'est, ni à quoi cela peut servir.
Tullia. — Tu le comprendras plus tard; mais parlons d'autres choses.
(i) « Le nom de tribade, dit Forberg-, a pris de l'extension. On appelle, en effet, aussi de ce nom les femmes qui, à défaut d'une mentule véritable, trompent leur désir de jouissance avec le doigt ou bien un pénis en cuir. L'Allemagne, je l'ai entendu dire, a tout dernièrement retenti, au sujet de cet abus du doigt, de plaintes qui enfin, comme d'ordinaire, se sont apaisées. Quant au pénis de cuir, qu'on appelait olisbos, on conte qu'il fit autrefois les délices des femmes de Milet, qui l'ont en quelque sorte inventé; Aristo- phane, Lysistrata, vers 108-110 : a Depuis le jour où les Milésiens nous ont trahies, je n'ai même pas aperçu un olisbos en cuir de huit doigts de long qui eût pu nous servir d'auxiliaire. » Suidas définit le mot olisbos : « Membre viril en cuir dont usent les femmes de Milet, comme tribades et impudiques. Les veuves s'en servent aussi. »
(Forberg, De Jlguris Veneris, chap. vi.)
TROISIÈME DIALOGUE
ANATOMIE
OCTAVIA, TULLIA
Octavia. — Ah ! ah ! ah ! comme tu t'es jetée brusque- ment sur moi ! Oh ! si les dieux te changeaient en homme !
Tullia. — C'est ainsi que ton mari se jettera sur toi, la nuit de tes noces. Il assiégera ta bouche et tes seins rondelets de baisers, de sa poitrine il t'écrasera toute, et bien plus vigoureusement que je n'ai pu le faire, car il est plus fort et plus robuste que moi. Il donnera des secousses à faire craquer le lit où tu seras couchée et jusqu'au plancher de la chambre. La première nuit que Callias attaqua ma pudicité, il le faisait si furieusement de toute sa force musculaire que les craquements de mon lit étaient entendus de ceux qui, dans la chambre voisine, faisaient à mon intention la veillée de Vénus. Vois un peu comment j'ai été traitée dans ce combat, et pourtant j'en suis sortie victorieuse.
Octavia. — Qu'adviendra-t-il de moi si je rencontre
68 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
un si rude athlète? Car tu étais de quelques années plus âgée que je ne suis et plus formée de corps lorsque tu as été livrée aux mains de Callias. Je vois qu'il se prépare pour moi un cruel supplice.
Tullia. — Je ne te le nierai pas, Octavia; lu auras à supporter une dure fatigue ; si j'essayais de le nier, j'abuserais de ton ignorance. Les choses se passeront comme cela.
Octavia. — Renseigne-moi bien exactement sur tout ce qu'il m'importe de savoir. Quelle douleur éprouve- rai-je ? Est-elle bien vive, bien longue ? Je l'aimerais mieux vive et courte, que plus faible et de longue durée.
Tullia. — Oui, tu auras à souffrir ; mais en la première nuit seulement gît toute la souffrance en amour ; une fois endurée, elle est légère.
Octavia. — Je l'endurerai, certes, et courageusement, fermement, je l'espère. Que ferais-je d'ailleurs ? Mais, dis-moi, qu'aurai-je à souffrir?
Tullia. — Cette partie de notre corps dont nous avons déjà parlé, les Latins l'appellent vulva, cunnus, fica, potta. Vulva, c'est comme si l'on disait une valve ; cunnus rappelle l'idée du coin qu'on enfonce, parce qu'il faut déployer une grande vigueur dans les premiers assauts. On le dérive aussi du mot grec xuvos, comme pour dire que cette odeur qu'exhale la bouche du chien s'exhale- rait aussi de notre bouche d'en bas, ou bien encore du grec xdvvog, mot qui signifie barbe, les mauvais plai- sants prétendant que nous sommes barbues de ce côté-là et donnant le nom de barbe à la toison qui de toutes parts nous revêt le pubis. Mais cunnus vient plutôt de d-o tûu xowEiv, qui signifie avoir de l'intelligence ; tout comme mentula tire son nom de mens, ainsi cunnus tirerait le sien d'intellect. Assurément, de même que la mentule se gouverne par elle-même, comme si elle était
ANATOMIE Gq
douée d'une volonté propre et qu'elle n'obéit que fort peu à la volonté dont le siège est dans la tète, de même aussi l'autre organe agit, comprend par lui-même et sou- lève, contre les lois de la raison, des rébellions qui peuvent seules apaiser, non les facultés mentales, mais celles de la mentule. Nous autres femmes nous l'appelons d'un nom plus honnête, le pudendum, et quant aux lèvres qui en ferment l'entrée, j'ai lu chez un ancien grammairien qu'on les appelait landies. C'est là que de toutes ses forces Caviceo enfoncera sa lance énorme ; en ce moment, il te fera subir une cruelle torture, mais bientôt après te procurera des délices encore plus grandes.
Octavia. — Les délices puissent-elles bien vite, bien vite faire oublier la douleur !
Tullia. — Tu vois l'admirable structure de cette partie. D'abord elle fait saillie, grâce à cette proéminence que recouvre chez toi un léger duvet. Et ne va pas croire qu'elle soit cachée entre les cuisses comme étant honteuse : la honte n'a rien à voir ici; elle y est, au contraire, placée commodément pour l'usage auquel elle est destinée. Cette proéminence s'appelle le mont de Vénus, et qui une fois y a grimpé la préfère pour toujours au Par- nasse, à l'Olympe, aux plus saintes montagnes.
Octavia. — Plaise au Ciel que j'aie un grimpeur aussi enjoué que toi ! je n'aurais que faire d'envier au Par- nasse son Apollon et à l'Olympe son Jupiter.
Tullia. — Là se trouvent deux commissures, l'une sous l'autre, par lesquelles ce mont de Vénus s'entr'ouvre au plein et entier coït. La première a reçu le nom de grande ; l'autre est située plus en dedans. L'ampleur de la première est fort opportune pour l'accouchement ; nous sommes en effet, Octavia, des espèces d'officines où se fabrique le genre humain. Si elle était plus étroite,
70 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
lorsque le fœtus parvient à la lumière du jour, elle ne- pourrait être distendue sans une horrible souffrance ;. or il faut bien qu'elle soit distendue et dilatée. Les jeunes gens, quand ils ont pour la première fois la permission de fureter par là, s'imaginent que vierges et femmes sont aussi larges réellement qu'elles ont l'air de l'être par cette porte extérieure, et j'en ai vu qui reculaient d'horreur, les imbéciles ; mais la porte intérieure est plus étroite. Les lèvres qui forment les bords de la grande, je t'ai dit qu'on les appelait landies; en dedans de la petite, de la plus cachée, se trouvent les ailes, fort proéminentes chez moi. De plus, chez les vierges, comme tu l'es toi-même, se dressent, sous les ailes, quatre espèces de valvules. Elles ferment la route de l'utérus, cette route que, dans les premiers congrès, l'homme ne fraye pas à ses lascifs désirs sans beaucoup de peines et d'efforts redoublés.
Octavia. — J'en ai le pressentiment : c'est durant ces- efforts que se fait ressentir au plus haut degré la dou- leur dont tu me parlais.
Tullia. — Laisse-moi donc achever ma description. A leur point de jonction, ces quatre petites membranes se terminent en un canalicule ayant la forme d'un clou de girofle. Elles ne barrent pas transversalement, comme un rideau tiré, le chemin de l'utérus : elles se dressent et font saillie au-devant de l'huis extérieur du jardin ; cependant, elles s'entr'ouvrent un peu en haut, et par cette voie s'écoulent les excrétions que la nature expulse de notre corps. Mais j'ai oublié de te parler du clitoris. C'est un corps membraneux, situé tout au bas du pubis, et présentant en petit la forme d'un organe viril. Comme s'il était une verge, l'envie amoureuse le met en érec- tion et il enflamme d'un si vif prurit les femmes d'un tempérament quelque peu ardent que, si on l'excite au. déduit en y portant la main, le plus souvent elles fondent
ANATOMIE 71
en eau, sans attendre le bon cavalier. Moi-même, il m'est arrivé bien des fois de faire pleuvoir de mon jardin dans les mains lubriques de Callias une abondante rosée. C'est pour lui le prétexte d'une ample moisson de sar- casmes, un large champ ouvert à ses plaisanteries. Mais qu'y puis-je faire? 11 éclate de rire, je ris également; je lui reproche d'être trop vif, il me reproche d'être trop lascive ; nous nous renvoyons la balle et, pendant que nous nous querellons pour rire, il s'empare de moi pour tout de bon, me renverse, bon gré, mal gré, et cette rosée il me la restitue copieusement, pour que je n'aille pas me plaindre d'avoir rien perdu par sa faute.
Octavia. — Vous menez tous deux une vie heureuse et pleine de délices ; vous suffisez amplement l'un et l'autre à votre mutuelle félicité.
Tullia. — Enfin, l'intervalle qui s'étend de l'entrée au fond du jardin a reçu le nom de gaine ; c'est là que l'or- gane s'introduit, lorsque la femme reçoit le choc. Les médecins l'appellent tantôt col ou canal de l'utérus, tantôt sein de pudicité. Cette gaine entoure, étreint et serre le membre viril dès qu'il y pénètre et s'y insinue : elle est, Octavia, comme le conduit par lequel le genre humain est amené des obscures profondeurs du néant à la lumière du jour.
Octavia. — Tu sais si bien dépeindre, qu'il me semble moi-même voir tout ce qui se cache au fond de mes entrailles comme si c'était placé devant mes yeux.
Tullia. — Chez toi, chère cousine, cette commissure intérieure et le conduit qu'elle précède sont moins large- ment ouverts que chez moi. Allons, je brûle de revoir toutes ces belles choses ; ouvre les cuisses le plus que tu pourras sans t'incommoder.
Octavia. — Voici ; mais que me veux-tu donc, avec ces coquins d'yeux? Et que vois-tu là-dedans?
73 L ŒUVRE DE NICOLAS CIIOIUER
Tullia. — Tendre vierge ! je vois une fleur qui, de quiconque la verra, sera préférée à toutes les fleurs et à tous les parfums.
Octavia. — Ah ! Tullia, retiens, je t'en prie, ta main lascive, et retire ce maudit doigt. Tu me fais vraiment mal.
Tullia. — J'ai pitié de toi, conque précieuse, plus digne de voir naître Vénus que ne le fut jadis cette conque dont on dit qu'est sortie Vénus ! Il est né sous d'heureux auspices ce Caviceo, pour qui de cette conque naîtra une Vénus nouvelle !
Octavia. — Et pourtant, tu dis que tu me prends en pitié ?
Tullia. — Oui, car je te vois déjà déchirée de lamen- table façon.
Octavia. — Qu'en sera-t-il ? Qu'est-ce qui cause ta sur- prise ?
Tullia. — Comme ton jardin n'offre qu'une toute petite porte, une entrée bien difficile, je crains qu'il n'incombe à Caviceo un labeur qui, tout agréable qu'il soit, ne laisse pas de lui être d'abord moins doux que pénible. Tu as vu la catapulte avec laquelle il doit faire brèche dans ta redoute ?
Octavia. — Non, je ne l'ai pas vue ; mais, par Castor, j'ai senti qu'elle était telle que l'on dépeint la massue d'Hercule.
Tullia. — Ta mère m'a dit, en effet, qu'il était admira- blement étoffé, et elle s'en réjouit fort; elle pense qu'il n'y en a pas un, dans cette ville, qui le soit mieux que lui. A ses jactances, j'ai répondu que mon Callias n'était pas dépourvu d'avantages. « Ce n'est rien, m'a-t-elle répli- qué, en comparaison de Caviceo. » Elle plaignait ton sort et l'enviait en même temps; somme toute, elle t'esti- mait bien heureuse.
ANATOMIE 73
Octavia. — Hélas ! mon cœur défaille quand je pense aux calamités qui m'attendent, malheureuse !
Tullia. — Cependant, ne perds pas courage. Toi aussi, tu deviendras telle que je suis, et avant peu de mois, après que tu seras accouchée... Oui, telle tu seras, sois- en sûre.
Octavia. — Comment cela se fera-t-il ? Je veux le savoir.
Tullia. — L'homme, en développant toute son énergie, nous pénètre avec une telle ra^e qu'il souille, conta- mine, pollue tout ce qu'il touche.
Octavia. — Mais n'oublie pas ce que tu m'as promis.
Tullia. — Je comprends ce que tu me demandes ; me voici prête à te satisfaire. Cet organe si véritablement viril, si effréné, si insolent, celles qui aiment, celles qui en ont tàté en célèbrent les louanges sur tous les tons. Nulle n'en a tâté qui ne l'adore.
Octavia. — Je l'aimerai donc furieusement quand j'en aurai tâté.
Tullia. — Sûrement. Les latins le nomment veretrum, mentula, pénis, phallus, taurus, machœra, pessulus, peculium, vas, vasciilum, pomum, neruus, hasta, trabs, palus, muto, verpa, colei, scapus, caulis, virga, pilum, fascinum, cauda, mutinus, noctuinus, columna, appella- tions prises, les unes au sens propre, les autres au sens figuré. Les Grecs ont également un assez grand nombre de vocables ; ils le nomment çÀïL. xauXdç, fovijiïj, o-jpa, xpifof,
~ioi, axÛr), £p.6oXov, tïîjjJ.a, daptyÇ, xdizpoç, rJXoç, 7Uùkr[, pœjnr]., àvayzaïov,
En dehors de l'office de Vénus, le nerf de l'homme gît inerte ; mais pour cette besogne il se redresse, il se gonfle, il entre en fureur, il prend ces dimensions qui d'abord nous frappent d'une frayeur terrible; il cause
74 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
aux vierges une cuisante douleur, mais bientôt il leur procure une volupté suprême qui l'emporte de beaucoup sur la crainte et sur la douleur.
Octavia. — La volupté, je l'ignore ; la douleur, je vou- drais bien n'en rien savoir; je n'éprouve encore que la frayeur.
Tullia. — En dessous de l'organe et adhérente à sa base se trouve une poche ; on l'appelle scrotum ; elle est garnie et couverte d'une multitude de poils frisés, assez rudes. Cette poche renferme les témoins de la virilité ; ce sont aussi les complaisants témoins de l'amour que les hommes ont pour nous.
Octavia. — Je n'ai jamais vu ces témoins, je n'en ai jamais entendu parler. Dis-moi ce que c'est.
Tullia. — Ce sont deux petites boules, pas trop petites pourtant, pas tout à fait rondes et très dures ; plus elles sont dures, mieux elles valent pour le déduit. De ce qu'elles sont au nombre de deux, les Grecs les ont, pour ce motif, appelées didymes, et beaucoup de grands hommes ont porté ce nom (i). Il en a existé quelques-uns auxquels la Nature, dans sa magnificence, en a attribué une autre, de sorte qu'ils en avaient trois. De ce nombre fut Agathocles, tyran de Syracuse, surnommé à cause de cela Triorchis. Au même titre est bien connue chez nous la famille des Coleoni, dont est issu ce Bartholemeo Coleoni, fameux capitaine des guerres d'Italie. Dans cette famille, tous les mâles se présentent accompagnés de trois « témoins » aux duels de Vénus, de même qu'ils
(i) Ce fut le surnom de l'apôtre saint Thomas. Nous connaissons- aussi Arius Didyme, philosophe grec, maître d'Auguste ; Didyme,. grammairien et critique alexandrin ; saint Didyme, martyr, d'Alexan- drie ; Didyme, théologien et chef de l'école d'Alexandrie.
ANATOMIE 70»
se montrent pleins de courage sur les champs de Mars (1)- Heureuses leurs épouses ! Car c'est dans les sinuosités- des « témoins » que se trouve comme l'officine de cette rosée ambroisienne qui nous délecte si voluptueusement, qui guérit si merveilleusement les blessures faites par le membre viril lorsqu'il pénètre dans notre corps et les empêche de nous faire longtemps mal. A cette rosée je suis redevable de ma chère petite fille ; je lui suis rede- vable de toutes mes joies; le genre humain lui doit son existence. Dans notre langue, on la nomme semence et sperme, deux mots dont l'un est latin, l'autre grec d'ori- gine. Cette semence, en effet, jetée dans le sillon féminin, ne tarde pas à devenir un homme. De tous les animaux, c'est l'homme qui émet la plus copieuse quantité de semence; mais ceux chez qui trois ouvriers la fabriquent,, par exemple Fulvio, frère de mon amie Pomponia, inondent naturellement les femmes d'une pluie encore plus abondante que ceux qui n'en ont que deux.
Octavia. — Peut-être Caviceo en a-t-il trois, car il m'a déjà inondée d'une abondante rosée.
Tullia. — Il eût été honteux à un vigoureux garçon,, amoureux de ta beauté, chère cousine, honteux pour lui et pour toi-même, de venir te faire une libation les vases vides. Mais laisse-moi achever. Ce liquide écumeux, blanc, visqueux est porté, de l'endroit où il subit sa coction, à l'extrémité de la tête de l'organe, et de là il jaillit impétueusement jusqu'à une distance de trois pieds. Quand le déduit s'achève, après maintes violentes secousses, il est projeté avec tant de raideur jusqu'au fond de la matrice, qu'il n'est pas de femmes, à moins
(1) Voir L'œuvre du Divin Arétin, tome I, Introduction, p. 38 et note. (Bibliothèque des Curieux, 1909.)
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qu'elles ne soient d'un tempérament tout à fait engourdi, qui ne se sentent envahir et arroser de cette pluie brû- lante avec un indicible chatouillement de volupté. Les mots me manquent, Octavia, pour te dépeindre comme il faudrait cette jouissance ; tu te le diras à toi-même, dans quelques heures.
Octavia. — C'est donc de la tête de l'organe que cou- lent ces ruisseaux de lait? Vraiment, je ne nierai pas que Priape ait une tête, lui qui cessa de résider parmi les habitants de Lainpsaque parce qu'il était trop formida- blement outillé et sans doute aussi pour se rapprocher des déesses, comme tu me l'as conté. Mais j'ignorais que chez l'homme ce membre eût une tête ; oui, que les hommes eussent deux tètes, je n'en savais rien, sotte que je suis !
Tullia. — Et bien heureux, bien fortunés ceux qui auraient trois mentules ! Ils jouiraient de la gloire su- prême parmi les héros. L'extrémité du pénis, de forme oblongue, se nomme la tête, le balanus, le gland, et si tu venais à le presser entre le bout de tes doigts, bien loin de lui faire le moindre mal, tu lui causerais la plus agréable délectation. Quand tu brûleras, tourmentée du taon amoureux, par aucun autre plus court chemin tu n'amèneras Caviceo à satisfaire ta Vénus, fût-il livré aux préoccupations les plus éloignées de semblables désirs. Cette tête du Priape est coiffée d'un bonnet que l'on appelle prépuce ; presque jamais il ne l'ôte, à moins qu'il n'ait à le saluer et qu'il ne se présente, tète nue, à la cour de sa souveraine.
Octavia. — Tu es étonnante et je ne serai jamais ras- sasiée de t'entendre. Plaise au Ciel que Callias non plus ne soit jamais las quand il couche avec toi !
Tullia. — Mes yeux déjà se ferment de sommeil ; je ne puis du tout supporter les veilles prolongées, et tu ne
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m'as dit ce que tu viens de me dire qu'après avoir fait une remarque : c'est que je poursuis à moitié endormie l'entretien que nous avons sur ces matières. •»►
Octavia. — N'aie pas sommeil, je t'en prie ; sois gen- tille pour qui te fait des risettes.
Tullia. — Par ta Vénus et par la mienne, par celle aussi de Caviceo ! tu as plus besoin de sommeil que moi ; la nuit prochaine, tu n'en goûteras pas un instant, au milieu des embrassements, des baisers, des étreintes, des branle-bas, des fureurs de Caviceo. Repose ton corps si tendre, si délicat ; prépare-toi résolument à ce combat que lu dois soutenir.
Octavia. — Je ferai comme tu veux, mais j'ai plus de souci de ta santé que de la mienne. Endors-toi, je ne dis plus un mot.
Tullia. — Donne-moi un baiser, ce sera mon viatique pour le sommeil.
Octavia. — Je te livre ma bouche, mes lèvres, tout mon corps ; toutes les jouissances que tu voudras de moi, prends-les, je t'appartiens.
Tlllia. — 0 les baisers que m'envierait Jupiter ! 0 les douces étreintes ! Permets que je m'endorme entre tes bras, ainsi que Mars s'endort avec sa Cypris. Quand je serai délivrée du sommeil, je reprendrai mon discours, et tout aussi consciencieusement que j'ai commencé j'achèverai ce qui me reste à te dire, ma douce enfant, ma reine.
Octavia. — Tu es plus bavarde qu'il ne convient main- tenant ; tais-toi et dors ; fais ce que tu as à faire.
QUATRIÈME DIALOGUE
LE DUEL
TULLIA, OCTAVIA
Tullia. — Je ne puis dire combien je me sens reposée par ce long1 sommeil qui, sept heures de suite, a envahi mes membres ; et toi, Octavia ?
Octavia. — Moi, je ne dors plus depuis une heure, qu'un cauchemar horrible m'a réveillée en sursaut, tout effrayée et toute tremblante.
Tullia. — Raconte-moi ce cauchemar, si tu veux bien.
Octavia. — Il me semblait être avec Caviceo, ma chère Tullia, en train de nous promener sur la verdoyante rive du Pô, à l'ombre des branches de saule qui nous proté- geaient contre les ardeurs du soleil. Caviceo charmait mon âme et mes oreilles de ses tendres plaintes, que lui faisait pousser l'amour. Il me demanda un baiser, je refusai; il supplia, je lui cédai enfin et il le prit. Comme ensuite il me glissait une de ses mains dans mon corsage et m'entourait de son autre bras, grâce à toi, grâce à tes enseignements, à peine si je pus me débar-
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rasser de son étreinte. Délivrée, je me mis à fuir; il nie poursuivit ; au moment où il allait nfatteindre, je me retourne et ô Tullia, quel prodige aperçois-je?
Tullia. — Des loups s'étaient-ils jetés sur Caviceo et dévoraient-ils les amours? S'était-il lui-même percé de son épée ?
Octavia. — Vraiment, oui ! Puisse-t-il plutôt me trans- percer de son poignard !
Tullia. — Aimable et spirituelle enfant!
Octavia. — Je le vois métamorphosé en une horrible bête, on ne peut plus semblable aux satyres que nous voyons peints sur les tableaux et bien dissemblable à lui-même. Tout son corps était hérissé de poils. Au haut de la tète se dressaient, de chaque côté du front, deux cornes de bouc ; le sommet se terminait en pointe aiguë ; mais les oreilles, le front, les yeux, le nez, tout le visage était bien celui de Caviceo. Il me menaçait d'un épieu deux fois plus gros que ne l'est celui du Priape sculpté sous les statues de Vénus; le reste du corps finissait en bouc. Il se ruait sur moi, voulait me prendre de force, appliquait sa bouche sur la mienne. Que te dirai-je de plus? Un spectacle si nouveau me frappa d'épouvante : ce que cela me présage de malheurs, tu peux me le dire, toi qui es si savante.
Tullia. — Oui, je le puis, chère cousine, et je te le dirai en temps et lieu ; mais pour le moment tu n'as pas besoin de le savoir.
Octavia. — Ne me laisse pas me torturer plus long- temps de curiosité, ma reine, mon mari, « si tu as eu de moi quelque douceur ».
Tullia. — A toi, tendre et florissante jeune fille, ce songe présage les fruits savoureux que tu recueilleras d'autres amours; mais à Caviceo il présage, sinon du malheur, du moins la profanation du lit conjugal.
LE DUEL 8r
Octavia. — Loin de moi pareille ignominie.
Tullia. — Les maris dont les femmes, sous l'influence d'une impudique Vénus, se livrent, par le libertinage, aux caprices des autres hommes, on les met, dans le public, au rang" des boucs et des cornards.
Octavia. — Je comprends ce que tu veux dire. Ainsi, je me plongerais dans une telle infamie? Je n'abandonne- rais pas à mon Caviceo, uniquement, la possession de mon corps? Mais j'aimerais mieux mourir que de me résoudre à un tel déshonneur !
Tullia. — Nous causerons de cela, chère enfant, dans un temps meilleur; lorsque tu auras perdu ta virginité, que Caviceo, durant de loues mois, t'aura, jour et nuit, fatiguée, broyée, moulue. Autres temps, je le sais, autres idées.
Octavia. — Il faut que tu aies bien changé de carac- tère et que tu ne sois plus du tout du même avis que lorsque tu épousas Callias, si tu as de moi une opinion semblable.
Tullia. — Qui te fera un opprobre d'avoir cédé à l'irrésistible nécessité, si les Destins te poussent à faire cette folie? Ils m'y ont poussée, moi aussi, et Minerve même n'y échapperait pas. Mais n'as-tu rien vu de plus en songe, concernant Caviceo?
Octavia. — Absolument rien. Tout à fait réveillée, pendant que tu étais plongée dans le plus profond som- meil, je me mis à rouler dans ma tête ce que tu m'avais dévoilé des secrets de l'amour.
Tullia. — Tout cela regarde Caviceo et non pas ta mère, qui t'a confiée à moi pour que je t'endoctrine. Plus tu sortiras instruite de mes bras pour passer dans ceux de Caviceo, plus délicieux seront les fruits qu'il recueil- lera de ton amour. Quels peuvent être ces fruits, c'est ce qui te reste à savoir, et il me reste à te dire quelle
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volupté l'attend, cette nuit une fois écoulée. Tu sais déjà que Caviceo te pénétrera jusqu'à la septième côte.
Octavia. — Tu ris, Tnllia; comment cela serait-il possible? Tu veux te moquer de moi.
Tullia. — C'est comme cela, pourtant. Vos sexes seront si bien mêlés que, dans cette confusion, vos deux corps sembleront n'en faire plus qu'un seul. Mais comment cela s'opérera-t-il, c'est ce qui te regarde tout à fait.
Octavia. — Je veux le savoir, et je crains de l'ap- prendre; je voudrais être dans les bras de Caviceo et je redoute le moment où j'y serai.
Tullia. — D'abord, t'enlaçant de ses bras, comme de lourdes chaînes, de crainte que tu ne lui échappes, il t'étreindra très fort.
Octavia. — Parle-moi de Callias, petite sœur; dis-mot comment il s'y est pris lorsque tu lui fus donnée pour femme, car de Caviceo tu ne peux rien dire avec certi- tude.
Tullia. — Je veux te satisfaire, et il faudra que tu sois de marbre si, au jeu que joua Callias avec moi, lorsqu'il devint mon mari, tu ne devines pas celui que Caviceo doit jouer avec toi. Il y a longtemps de cela, mais aucun des incidents de cette voluptueuse nuit n'est sorti de ma mémoire.
Octavia. — Tout le monde est encore couché à la maison. Le soleil, œil de la Nature, père des jours, entr'ouvre à peine au-dessus du monde sa paupière appe- santie; les yeux des mortels nagent dans le calme du sommeil et la douceur du repos; partout rèene un pro- fond silence. Nous sommes en pleine sécurité, soit pour causer, soit pour nous divertir.
Tullia. — Tout à fait. Après que ma mère m'eût cou- chée dans le lit nuptial, elle me donna un baiser, ainsi qu'à Callias, voulut que Callias me donnât un baiser
LE DUEL 83
devant elle, couchée et couverte de rougeur comme j'étais, puis se retira, ferma la porte de notre chambre et emporta la clef dans la sienne, où se trouvaient nombre de nos parents, entre autres ma chère Pomponia.
Octavia. — Tu veux parler de celle qui était du même âge que toi, qui vivait dans ta familiarité la plus intime et que tu aimais plus que nulle autre de tes compagnes '?
Tullia. — Si tu connaissais la grâce, le charme, l'es- prit de cette femme, tu aimerais Pomponia autant que je l'aime. Quelques mois auparavant elle avait épousé Lucrezio, jeune homme accompli, doué d'autant de qua- lités aimables que de beauté corporelle. Elle m'avait on ne peut mieux instruite de tout sur ce chapitre, appris- ce que j'aurais à endurer lors des premiers assauts, ce qu'il me faudrait faire, ce qu'il me faudrait dire ; elle s'était ingéniée enfin à ce que je n'eusse rien à ignorer, même dans les plus menus détails, de tout ce qui con- cerne Vénus. Elle m'avait surtout fort exalté les plaisirs que nous y goûtons, plaisirs qui, par ma Junon ! dépassent de beaucoup tous les autres. Bref, ainsi pré- parée, dressée d'avance, j'attendais mon bon champion avec un courage égal au sien, quoique de force inégale, si toutefois la pudeur pouvait m'abandonner.
Octavia. — Mais pourquoi tous ces préliminaires?
Tullia. — Tu le verras. Contiens un tant soit peu cette ardeur que tu as de vouloir apprendre en même temps tout ce qu'il t'importe de savoir. Je te dirai tout, mais chaque chose en son lieu.
Dès que ma mère se fut éloignée et que C allias me vit confiée à lui seul sur ce champ de bataille de Vénus, il se dépouilla de ses vêtements en si grande hâte qu'il se trouva près de moi, au bord du lit, avant que je le crusse seulement déshabillé. La chambre était éclairée comme en plein midi, grâce à une quantité de bougies de cire
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allumées çà et là. J'aperçus un corps bien proportionné, blanc, plein <le suc. 11 rejeta les draps dont je m'étais enveloppée dans le lit, car notre mariage avait lieu au commencement de juin, et me découvrit. Je cachais d'une main mes seins pour les soustraire à sa vue; mais il l'écarta et se mit à taquiner toutes les parties de mon corps. En même temps il m'accablait les yeux, la bouche, les joues, les épaules, les seins, d'une grêle de baisers, tout en s'assurant habilement de ma virginité.
Octavia. — Voyez la malice de l'homme !
Tullia. — Oh ! pour ce qui est de cela, pas un homme ne diffère d'un autre. Ils sont tous curieux comme pas un, tu le sais toi-même par Caviceo. Pardonnons-leur cette suspicion, quelle qu'elfe soit. Certes, la jeune fdle se sent comblée d'une grande joie lorsqu'elle voit que l'on trouve sa fleur intacte, et le mari se réjouit aussi beaucoup de la trouver telle; car, à te dire vrai, chère enfant, celles qui sont vraiment vierges, comme tu l'es, comme je l'étais moi-même, gardent de leur virginité la preuve la plus manifeste en cet endroit où la virginité réside. Cette fleur de pudicité, que les anciens appelaient hymen et eugium, certifie vierges celles chez qui elle se montre, et la jeune fille qui en est dépourvue au point qu'on ne puisse la rencontrer est assurément loin d'être pucelle; si elle n'a pas subi d'homme, sans aucun doute son libertinage y a suppléé; vierge, elle s'est dévirgini- sée elle-même; elle s'est déflorée toute seule.
Octavia. — Tu m'en as dit assez; je devine comment peut faire une vierge pour se prendre son pucelage.
Tullia. — J'aurai encore bien des choses à te dire là-dessus, mais quand il en sera temps. Lorsqu'il eut reconnu qu'il était le premier à passer par mon guichet, il s'élança dans le lit en m'embrassant et me sollicita, par les plus tendres propos, de me laisser aimer.
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Octavia. — Et toi, tu ne soufflais mot, tu étais de bois, tu étais de pierre, toi si gracieuse, si aimable, si enjouée?
Tullia. — Les soupirs qui s'échappaient de ma poi- trine oppressée me tenaient lieu de paroles ; je le repous- sais, je le ramenais, je me reculais, je me rapprochais, la honte éteignait mes désirs et les enflammait : « Ainsi concentrée, s'irrite et s'accroît la rage. » Callias s'aper- çut que malgré moi j'étais en feu. — « Allons, ma Tullia, dit-il, ne te refuse pas à mon bonheur; il ne dépend que de toi, il est en toi, complètement. Que crains-tu, disait-il, en exauçant mes prières pour me faire plaisir, puisque tu es toute à moi et que, bien mieux, tu souhaites de l'être? — Je veux sans doute être à toi, répliquai-je, mais je veux rester digne de ton estime. Quel est donc l'amour que tu as pour moi, toi qui disais m'aimer, si tu veux me salir? Cet amour ressemble bien plus à de la haine qu'à de l'amour. Aie pitié de moi; laisse-toi toucher par mes larmes. »
Tullia. — Tu pleurais vraiment?
Octavia. — Quelques petites larmettes me tombaient des yeux. — « Allons, dit-il, ma Tullia, si tu m'aimes, tu feras trêve pour cette nuit à cette importune réserve. Dorénavant tu ne seras jamais plus chaste qu'à l'heure où, dans ce lit conjugal qui est le nôtre, tu montreras n'avoir plus rien en toute ta personne qui s'oppose à ton devoir, à mon plaisir : car mon plaisir est tout ton devoir désor- mais. Que tu sois de glace pour tout le monde, je le veux, mais pour moi tu dois être plus aimante qu'un moineau. Ce que je te demande pleinement dans mon droit, j'en- tends donc que tu le fasses, et de bon cœur. »
Octavia. — Oh! j'ai peur pour toi; je frissonne en songeant à tes blessures.
Tullia. — Tu dis des bêtises, impertinente ; écoute
8G l'œuvre De nigolas chorier
sérieusement les choses sérieuses. C'est ton devoir si tu es sensée.
Octavia. — Ah ! ah ! ali !
Tullia. — Il ne me dit pas un mot de plus, mais il inséra sa jambe dans les miennes et de toute sa poitrine pressa la mienne. Puis il se livra à un assaut rapide et vain d'ailleurs, durant lequel j'éprouvai, je dois le dire, -une vive douleur.
Octavia. — As-tu pu te retenir et t'empêcher de crier?
Tullia. — J'ai jeté un cri, et même assez haut.
Octavia. — Mais quand tu vis que la besogne n'était pas plus tôt entamée que finie, as-tu crié tout de même?
Tullia. — J'étouffai à l'instant ma voix et aussitôt Callias tenta une nouvelle escarmouche, qui cette fois fut sanglante. Alors il se reposa un moment. — « Que je meure, ma chère Tullia, me disait-il, si je ne t'aime plus que mes yeux, plus que ma vie ! Rien de plus beau que toi parmi les mortels. Es-tu déesse ou femme? Gomme tes seins se confient d'une mignonne rondeur! comme ils sont durs, bien séparés par l'intervalle convenable! » En même temps, il les caressait de la main, leur appli- quait des baisers, les mordillait doucement... et mille autres agaceries qui m'enflammaient d'une ardeur in- connue. « Éloigne, lui disais-je, cette main incendiaire, cesse; pourquoi me tourmenter? » Mais il sautait de joie en m'entendant confesser mon ardeur. Il s'empara • de ma main gauche. — « J'allume en ton honneur cette torche de Vénus, me dit-il; l'incendie qu'elle a pro- voqué, elle l'éteindra. Courage, ma nymphe. C'est pour te faire femme que ta mère t'a laissée en mon pouvoir ; lorsqu'elle reviendra nous trouver, si je te rendais intacte, telle qu'elle t'a donnée à moi, elle accuserait son gendre d'être un lâche, elle me refuserait pour gendre, moi. qui n'aurais .pas su être ton mari. »
LE DUEL 87
Je me rendis à ses supplications. Et tout à coup je ressentis une douleur intolérable. — « Tu m'égorges, Callias ! » criai-je, vociférai-je d'une voix pitoyable. Ce n'étaient plus des cris, c'étaient des hurlements; une courte trêve me fut laissée. Et bientôt mon mari m'adres- sait de nouvelles prières : « Si tu m'aimais, chère Tullia, disait Gallias, tu ne me refuserais pas, à moi, malheu- reux, qui brûle d'amour pour toi, les véritables fruits de ton amour. — Je t'aime, répondais-je, je t'aime éper- dument, mais, infortunée, que veux-tu que je fasse? Je souffre trop. — Ignores-tu donc, ajouta-t-il, que tu m'appartiens, de plein et indubitable droit? Pourquoi m'empêches-lu de jouir librement de mon bien? Sied-il à une femme instruite dans les bonnes lettres comme tu l'es, ma chère épouse, mes délices, de remplir si négli- gemment son devoir? Or ton devoir est de ne point me chicaner les présents de Vénus. — Ah ! Callias, répliquai- je, si tu savais, tu aurais pitié de ta Tullia, si tu l'aimes. — Cette douleur est bienséante, elle t'honore, ajouta-t-il; plus elle le semblera vive, plus tu montreras ta pureté. Mais la souffrance ne sera pas de longue durée, tandis qu'elle durera toujours la jouissance qui ne tardera pas à lui succéder. Si tu m'avais laissé faire, peut-être eussé- je été père ! C'est un crime, crois-moi, un crime tel qu'il n'en est pas de plus abominable; tu viens d'assassiner toi-même tes enfants et les miens, avant qu'ils fussent nés, de leur arracher l'àme qu'ils n'avaient pas encore! Ton manque de courage est criminel et déshonorant. » A celte harangue : — « Je ne veux pas, mon cher époux, répondis-je, élever de controverse avec toi sur ce cha- pitre. Je m'avoue coupable, pardonne-moi; je t'obéirai mieux désormais, je supporterai d'un cœur ferme et •d'un corps immobile toutes les tortures, pour te faire plaisir. — En vérité, quelle est donc ta hardiesse, ma
88 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHOMER
mignonne, dit-il, de croire que tu pourrais t'exempter de ce que toutes les femmes, de n'importe quelle condi- tion, et souvent beaucoup plus jeunes que toi, suppor- tent patiemment tous les jours, quand elles se marient? Rien ne peut t'exonérer de ce tribut. Tu es fort savante es lettres grecques et latines, et tu te conduis comme si tu étais une sotte, une ignorante. » Je répondis en riant :
— « Déesse Pertunda ( i), viens à mon secours. Telle tu m'ordonneras d'être, pour servir à tes volontés, telle je serai, courageusement. Mais, hélas! je serai bientôt en sang, si la déesse Pertunda m'assiste. » Callias éclata si fort de rire que de la chambre voisine ma chère Pom- ponia l'entendit; mais calmant sa gaîté : — « Mainte- nant, dit-il, laisse-toi aimer; fais tout ce que je t'ordon- nerai si tu veux que je sois ton mari, tout ce que je te demanderai, tout ce dont je te prierai, si tu aimes mieux voir en moi un amant. » Je promis de tout faire.
Octavia. — Et tu as tenu ta promesse?
Tullia. — « Allons, du courage, reprit-il. Je braverais la mort pour toi, et tes résistances s'opposent à ma ten- dresse? Dans ce conflit, tu es toi-même témoin de mon amour; non seulement tu peux l'être, mais tu dois l'être.
— J'aimerais mieux, répondis-je, encourir la haine de Vénus que de te déplaire. » Il approche alors sa torche de la porte du lanuvium, ouvre une brèche de plus en plus grande et pénètre tout entier. Je crie, je hurle, des
(i) Une des divinités qui, chez les Romains, présidaient aux rela- tions conjugales. Virginensis aide à dénouer la ceinture de l'épouse; le dieu Subigus et la déesse Prema la couchent, la subjuguent et l'empêchent de se débattre sous les assauts impatients de l'époux ; Pertunda vient en aide au mari pour pénétrer la fosse vaginale. (Saint Augustin, Cité (le Dieu, VI, ;) ; Tertullien, Aux Nations, II, ii, Arnobe, Contre les Gentils, IV, u. )
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ruisseaux de larmes s'échappent de mes yeux. « Malheu- reuse ! disais-je, tu m'assassines ! — Tu es à moi mainte- nant, dit-il; de chaste vierge te voilà devenue non moins chaste épouse. Tu n'as plus rien à redouter; je me suis frayé la route par laquelle nous irons tous les deux au bonheur. »
La besogne achevée, il ne quitta pas le champ de bataille tout de suite : « Je veux me rembourser de mes frais, ma Tullia chérie, dit-il, maintenant que j'ai obtenu la reddition de ta citadelle. Je suivrai l'exemple des vainqueurs. — Que font donc les vainqueurs? deman- dai-je ; dis-le-moi, je t'en prie, mon cher Callias, puis- que tu m'as vaincue et que tu me tiens à ta discrétion. Garde-moi en servage, si tu as voulu faire une conquête; laisse-moi libre si tu t'es battu pour la gloire. — La citadelle que j'ai eu tant de peine à prendre, qui m'a coûté une si grande effusion de sang, je ne te la laisserai pas vacante si tôt que tu le crois. J'entends que tu saches bien que je suis le vainqueur et que ton domaine, tout démantelé, tout démoli qu'il est, recon- naisse ma loi. — Oui, sans doute, dis-je, il est démantelé et démoli misérablement, je suis en ruines. — Tu chan- geras bientôt de langage, ma Tullia, et tu avoueras qu'il n'est rien au monde de plus doux que les plaisirs de l'amour, mais fais-moi la grâce de prendre un peu de peine. Cela t'est possible mieux qu'à nulle autre, jeune, solide, florissante et robuste comme tu l'es. » Et bientôt tous les deux, confondus ensemble dans des secousses énergiques, nous semblions vouloir faire crouler la chambre ; le lit tremblait avec de tels craque- ments que l'on en percevait le vacarme à longue dis tance. « Mon âme, ma Vénus, murmurait Callias, que tu me rends heureux ! quel homme est plus fortuné que moi ? — Et moi je sens, disais-je »
"9o L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
Ainsi nous expirâmes, les muscles comme dénoués, tous les deux à la même minute. Je crois que si Vénus en personne avait présidé comme arbitre au combat, elle n'aurait su à qui donner la palme. A peine commencions- nous à recouvrer le souffle que, dans cette course réci- proque, nous avait presque fait perdre notre longue application à la lutte, lorsque nous entendons mettre la clef à la serrure et la porte s'ouvrir. Ensemble, ma mère et Pomponia se précipitent dans la chambre, toutes radieuses, ferment la porte derrière elles et, pour que personne ne les suive, poussent le verrou.
Octavia. — Était-ce un verrou comme celui dont Cal- lias venait de barrer ta porte ? Hem ! hem ! hem ! Et ta mère et Pomponia ne s'étaient-elles pas, pour l'avoir, colletées l'une l'autre*? Hem ! hem ! hem !
Tullia. — Tu as le cœur de rire, toi qui sous peu d'heures sentiras ton huis barré par un verrou de deux livres pesant"?
Octavia. — « Oui, notre courage est à l'épreuve de la pique : il ne croit pas payer trop cher, de son sexe, l'amour qu'il ambitionne. » C'est toi-même qui as modifié de la sorte ces deux vers de Virgile. J'achèterai, certes, au prix de ce que j'ai de plus rare, l'amour de Caviceo et des délices pareilles aux tiennes. Poursuis le fil de ta narration.
Tullia. — Je ramène bien vite les draps, que tout d'abord Callias avait rejetés à nos pieds, et j'en couvre le corps de Callias ainsi que le mien, de peur que les yeux de ma mère ne fussent offensés de ce spectacle; je me préoccupais moins de Pomponia, qui me connaissait autant que je te connais toi-même. Ma mère se jeta en courant dans les bras de Callias : — « Mon fils, t'es-tu comporté vaillamment? Les vociférations de ma chère Tullia m'ont porté témoignage de ta victoire; je t'en
LE DUEL QI
félicite, toi et Tullia. Si tu n'avais pas gagné la bataille, Tullia aurait été veuve aussitôt que mariée. » Pendant ce temps, Pomponia, m'enlaçant dans ses bras, me cou- vrait de baisers et me baignait les joues de ses larmes. — « Comme il t'a cruellement traitée, le bourreau ! murmu- rait-elle à voix basse. En t'écoutant gémir de la sorte, chère sœur, je poursuivais de mes malédictions la rage effrénée de ce mauvais sujet. Mais comment cela va-t-il ? — Très bien, réponclis-je ; cependant c'est par un che- min bien malaisé que je suis enfin parvenue au plaisir que je souhaitais ; je ne suis arrivée aux pleines et su- prêmes jouissances de la vie qu'en passant presque par les angoisses de la mort. — Es-tu femme, maintenant? ajouta-t-elle. — Oui, répondis-je; et je m'étonne qu'on puisse acheter tant de bonheur à si bon marché. J'aime- rais mieux désormais me passer le jour de la lumière du soleil que de rester une seule nuit sans les plaisirs de Vénus. — Très bien, on ne peut mieux, répliqua-t-elle, et certainement, celle qui dans sa jeunesse ne sait pas user des dons de Vénus, toute vivante qu'elle est, ne jouit pas de la vie, je pense. » Puis elle se tourna du côté de Callias et lui appliqua un baiser, en l'appelant son Empe- reur, lui, sous les drapeaux duquel Vénus avait si rapi- dement triomphé d'une vierge si pure, si farouche, après avoir massacré tous les ennemis, Eueïum, Nymphes, Hymen. Tu sais que Pomponia est fort instruite. Ma mère présenta à boire à Callias du vin aromatisé, dans une coupe d'argent passablement grande : — « Cela te réchauf- fera l'estomac, mon fils, lui dit-elle ; mais si tu m'en crois, tu vas te reposer un peu. Tu as assez fait cette nuit, pour ta gloire, en passant au fil de l'épée la virgi- nité de ma Tullia. » A moi, elle me donna trois noix con- fites et me dit de les manger, en me soufflant à l'oreille que je devais tacher d'obtenir de mon mari la permission
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de dormir quelques heures; qu'il avait aussi besoin de sommeil et de repos, pour sa santé, après de tels exer- cices de palestre. Cela fait, toutes deux se retirèrent. Pomponia, en souhaitant la bonne nuit à Callias, lui dit de reprendre un nouveau courage, une nouvelle ardeur; à moi, d'avoir le cœur ferme à la besogne et une con- stance invincible. Pendant que ma mère et Pomponia par- laient, que ma mère remettait en ordre les draps et les couvertures, Callias parcourait de sa main tout le champ de bataille de Vénus. Ses forces instantanément revenues, il rappelle Pomponia, qui s'éloignait. — « Je veux, petite sœur, dit-il, que tu sois toi-même témoin de la cruauté dont j'use envers ma souveraine, ton amie de cœur, mau- vais sujet que je suis. » Devant elle il se livre à un nou- vel assaut conjugal. — « Ah ! ma chère Pomponia, m'é- criai-je, viens à mon aide, accours. » Mais aussitôt Pom- ponia et ma mère s'élancèrent hors de la chambre en éclatant de rire. Cette poste fut un peu plus longue que les autres. Enfin tous mes sens m'annoncèrent que rien ne pouvait causer de plus forte et de plus délicieuse jouissance. « Les dieux nous soient en aide ! s'écria Cal- lias; cette fois, sans aucun doute, ma chère âme, tu as conçu. Avoue-le, mon cœur, la jouissance que tu viens d'éprouver ne dépassait-elle pas toutes celles que tu as pu goûter dans ta vie? — Je l'avoue, répondis-je; mais ce qui m'a fait surtout éprouver une incroyable sensation de plaisir, c'était l'idée qu'elle venait de toi, et cette idée à elle seule me comblait de bonheur. » 11 me baisa ten- drement, puis : — « Repose-toi un peu, ma chère Tullia, dit-il, jusqu'à ce que je te convie à de nouvelles joutes. » Un doux assoupissement nous envahit, fatigués que nous étions, et nous tint immobiles, nous récréa trois heures de suite. Callias, à son réveil, m'appliqua je ne sais com- bien de baisers, sans pourtant réussir à me tirer de mon
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sommeil, tant j'étais profondément endormie. Il rejeta de nouveau les couvertures sur nos pieds et me contem- pla. Il s'extasiait de la perfection de mon corps (les bou- gies, en effet, n'étaient encore pas éteintes) et regardait en riant les dégâts causés dans les bordages de ma nacelle. Réveillée aussitôt, j'ouvris les yeux. — « Fort bien, dit- il, tu es en vie, ma chère femme; je craignais d'avoir affaire à une morte, comme on le raconte de Périandre, tyran de Corinthe (1). — Tu t'apercevras que je suis bien vivante, répondis-je. — Fais que je m'en aperçoive, répliqua-t-il en me baisant; jamais tu ne m'auras pro- curé de plus grand plaisir. »
Octavia. — Que fis-tu, pour qu'il s'aperçût que tu étais en vie? Je me doute à peu près de la chose.
Tullia. — Qu'était-ce donc, à ton avis?
Octavia. — Tu t'agitas à son côté et le plus fort qu'il te fut possible.
Tullia. — Tu l'as dit toi-même.
Octavia. — Cet assaut dura-t-il longtemps?
Tullia. — Si tu mesures à l'horloge, trois quarts d'heure, mais si tu songes aux délices, deux siècles.
Octavia. — De tels siècles de volupté puissent-ils m'échoir souvent !
Tullia. — C'est par des siècles pareils, sans doute, que toutes les générations des êtres vivants perpétuent avec tant de plaisir leur éternité. Accablée d'une si vio- lente agitation, je ne pus supporter plus longtemps la fatigue. « Je m'avoue vaincue, m'écriai-je; laisse-moi reprendre un peu haleine. — Quoi! tu te rends? tu déposes les armes, Tullia? me demanda-t-il. Oh ! la fai-
(1) Périandre, tyran de Corinthe, un des sept sages de la Grèce, tua sa femme à coups de pied.
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néante ! Allons, reprends courage. — J'implore la paix, répliquai-je, ou tout au moins une trêve. Tu as plus aV force et plus de vigueur dans les membres, mais non plus de courage que moi, crois-le bien. » Comme j'ache- vais de parler, ramassant toutes ses forces, il reprend la lutte, et au bout d'un instant nous tombons épuisés dans les bras l'un de l'autre.
Octavia. — Et tu n'éprouvais plus aucune souffrance au siège de cette guerre intestinale ? Je t'interroge curieusement, car si je brûle du désir de Vénus, je suis bien tourmentée aussi. Je balance suspendue « entre la crainte et l'espérance... »
Tullia. — Finis, petite niaise ; la douleur n'est rien auprès du plaisir.
Octavia. — Je commence à t'en croire, il me semble. Que te fit encore Gallias, avant le lever du jour?
Tullia. — 11 fut enfin plongé deux heures durant dans le plus profond sommeil; pour moi, je ne pus dormir, quoique j'en eusse le plus grand désir. Les bougies brû- laient encore. 11 me vint l'idée d'ouvrir la fenêtre qui donnait sur le jardin; je me levai toute nue et je l'ouvris : Callias ne broncha pas. J'éteignis les flambeaux et je satisfis un besoin violent ; mais cette opération me causa une douleur si vive que je pouvais à peine l'endurer. Je laissai échapper une plainte et ma voix gémissante tira Callias de son sommeil ; il m'aperçut, mais ne bougea pas et continua de fixer les yeux sur moi sans que je crusse qu'il fût éveillé.
Octavia. — Ce que tu me dis est bien étrange.
Tullia. — ,Rien de plus naturel. La cuisson que j'éprouvais me faisait autant de mal que si tu lavais avec du sel fondu dans du vinaigre une blessure que tu te serais faite par le hasard avec un couteau. Callias tout d'un coup me surprit en m'adressant ces paroles :
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« Souffres-tu maintenant, maTullia? » Couverte de honte: « Je croyais que tu dormais, lui dis-je ; pardonne-moi, cher cœur, mon imprudence et mon impudence ; j'ai honte d'avoir offensé tes yeux de ce spectacle indécent. Quoi ! tu m'as vue en conversation avec ce pot de chambre? — Appelles-tu indécent, répliqua-t-il, ce qui, étant de toute nécessité, ne peut avoir en soi rien de honteux ? » Enfin je me remis au lit. Callias me reçut tout entière allongée entre ses bras. Aussitôt il me cou- vrit la bouche de baisers, et en même temps il m'appli- quait de petites tapes sur les fesses, tantôt d'une main, tantôt de l'autre. Il me demanda de l'exciter moi-même à de nouveaux combats: c'était un service à lui rendre, disait-il ; je ne refusai point. Et nous arrivâmes ainsi l'un par l'autre au comble de la volupté. Le grand jour venait au milieu de ces amusements, et ma mère avait promis de nous rendre visite dès le matin. Pendant que nous parlions de toutes sortes de choses, échangeant des baisers et frôlant nos corps l'un contre l'autre, la voix de ma mère qui s'approchait parvint à mes oreilles. — « Vienne qui voudra, dit Callias, personne n'empêchera que je jouisse de tes embrassements. J'ai résolu, ma volup?é, de courir sept postes; j'ai achevé six courses, reste la septième, qui me mènera à la pleine satiété. » Dès qu'il sentit que ma mère était tout près, il m'enjamba de nouveau, et au moment où l'on introduisait la clef dans la serrure : — « Moi aussi, s'écria-t-il, j'introduis ma clef dans ta serrure. » Ma mère, qui entrait juste en cet instant, entendit le lit trembler; par pudeur, j'exhalai des plaintes et de gros soupirs. — « Qu'est-ce que je vois, ma fille? dit-elle ; une nuit entière ne t'a pas suffi ? et à toi non plus, Callias, pour jouir de ma Tullia ? — Par- donnez-moi, ma mère, répondis-je; j'aimerais mieux la mort que de me laisser voir en pareille posture. — Je
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travaille au bonheur de ma Tullia, au milieu de ma Tullia même, répliqua Callias, sans perdre haleine. — Ma fille, il faut obéir à ton mari, dit alors ma mère; et surtout ne pas avoir honte de lui obéir en ce qui est la plus importante partie des fonctions d'une épouse. Je m'en vais, pour revenir tout à l'heure ; dans l'intervalle, prenez joyeusement plaisir l'un de l'autre. » Ma mère sortie, Callias me félicite de mon ardeur, admire ma souplesse. — « Ce dont je veux que lu me loues, lui dis- je, c'est de l'amour que j'ai pour toi ; je veux que tu me remercies d'être obéissante jusqu'à l'ignominie. Mais voici, mon Callias, voici que tout le sang1 de mes veines s'échappe... de bonheur... »
Lorsque Callias eut un moment reposé entre mes bras ses membres fatigués, il se jeta hors du lit, appela ses valets, s'habilla ; puis, me donnant un baiser, me pria d'excuser son peu de vigueur ; il lui plaisait de parler ainsi : « Pardonne-moi, dit-il, car je n'ai couru qu'un bien petit nombre de milles dans ce stade délicieux. » Comme il achevait ces paroles, ma mère revint et avec elle, plus charmante que le soleil, apparut à mes regards ma chère Pomponia, seconde lumière de mes yeux. Chacune d'elles nous apportait une pleine tasse de con- sommé brouillé avec des jaunes d'oeufs. Ma mère offrit la sienne à Callias et Pomponia m'offrit l'autre, que je bus avec grand plaisir. Callias prétendait n'en avoir pas besoin : il but tout de même. Ma mère me commanda ensuite de prendre quelque repos. « Je le sais, dit-elle, lu as fait tant de chemin, cette nuit, que tu es en danger de tomber malade, si tu ne prends soin de ton corps si délicat. — Nous avons en tout fait sept lieues, inter- rompit Callias ; il est assez vraisemblable qu'elle soit fatiguée, car tout le long du chemin elle m'a porté en grande vitesse. — Nous causerons de cela plus tard, dit
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Pomponia ; en attendant, dors, Tullia, et rétablis par un bon sommeil tes forces épuisées dans ce travail noc- turne. »
Octavia. — Ton récit, petite sœur, m'a donné le tableau de loutce qui menace, je pense, mon réduit vir- ginal. Si le pressentiment ne me trompe, il me faudra en endurer de plus cruelles que toi ; mais, en revanche, j'aurai aussi de plus grandes jouissances.
Tullia. — Que Vénus te soit propice autant qu'à moi, petite sœur, c'est ce que je puis te souhaiter de mieux, pour ta félicité parfaite. Maintenant, sortons du lit, chère enfant ; demain tu en sortiras femme et toujours aussi belle que tu es aujourd'hui une belle vierge. Je crois que tu es assez bien préparée au combat qu'il te faudra combattre.
Octavia. — Oui, Vénus me soit en aide ! Bien mieux, je veux que l'on cite ma constance : sans une larme, sans un cri, d'un cœur ferme, je supporterai tout.
Tullia. — Garde-t'en bien, ma chérie; Caviceo regar- derait cela d'un mauvais œil, si tu montrais tant d'in- sensibilité ; ton silence tournerait à ta honte. C'est pour le mari un complément de satisfaction, et pas le plus médiocre, que la vierge crie et pleure, lorsqu'il la force ; les hommes prétendent que ces gémissements sont ceux de la virginité expirante, sous le fer qui l'égorgé. Les conséquences que l'on en tire, tu peux les supposer sans peine.
Octavia. — Tu fais bien de me prévenir.
CINQUIÈME DIALOGUE
VOLUPTÉS
TULLIA, OCTAVIA
Tullia. — Nulle journée n'eut pour moi plus de charmes que va en avoir cette nuit.
Octavia. — Nous allons pouvoir causer tout à notre aise. Laisse-moi t'embrasser, petite cousine, car en tes embrassements s'endorment tous mes désirs, toutes mes pensées.
Tullia. — Dans les tiens, je suppose, ne s'est pas endormi de la sorte Caviceo. Loin de là, l'excitation de tes charmes l'a certainement agité sans trêve.
Octavia. — Les délices que tu m'avais présagées, je les ai goûtées; je suis arrivée sans peine à cette jouissance qui est au-dessus de tout, qui met les mortels au rang des immortels.
Tullia. — La porte de notre chambre est bien fermée ; rien ne t'empêche plus de rassasier mes oreilles du régal qu'elles attendent depuis longtemps.
100 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
Octavia. — Je te comprends, chère cousine ; tu veux me voir commencer le récit que j'ai promis de te l'aire.
Ti 1 lia. — Oui : que pourrait-il y avoir de plus doux pour moi que de participer ainsi aux plaisirs dont tu as été comblée? Le récit (pie tu vas me faire m'en procurera de semblables, en imagination, sans t'en oter une par- celle des tiennes.
Octavia. — Que ne puis-je de même infuser dans ton corps les flots de volupté qui, durant ces quinze derniers jours, ont mené ma nacelle au port du souve- rain bien ! C'est du fond du cœur que je parle.
Tullia. — Quel maître mât, quel mal énorme Caviceo dut arborer pour une semblable navigation ! Ta nacelle devait te paraître bien petite pour recevoir un mât de cette taille !
Octavia. — Tu plaisantes ; nous nous convenons très bien, Caviceo et moi. La citadelle qu'il m'a forcée a triomphé de son vainqueur même ; le voici mis en fuite, ses forces épuisées. Ma mère, le voyant déjà si efflanqué, lui a donné le conseil d'aller voir son oncle ; il a pris pour prétexte de son voyage un devoir à rem- plir ; mais à te parler vrai, chère cousine, la véritable cause, c'était l'épuisement de ses forces, et je ne m'y suis pas trompée. Cette absence, qui devait durer un mois, rétablira sa vigueur ; le conseil ne manque donc pas de prudence.
Tullia. — Qu'est-ce à dire? Si tendre, si délicate, tu n'es pas morte aux premières attaques de Caviceo ? Qu'entends-je? Si vite tu es devenue de cette force? Te voilà passée athlète. 0 conque victorieuse, digne de la couronne de laurier !
Octavia. — Arrête, main libertine : tes lascifs attou- chements excitent à l'adultère une nouvelle mariée.
Tullia. — Laisse faire, petite sotte. Que crains-tu dans
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mon lit, que ta présence remplit de passions et d'ardeurs sensuelles ? Ces bougies qui brûlent, je n'ai pas voulu les éteindre, dans l'intention de dévorer des yeux la fleur de ta beauté.
Octavia. — Mais les lois de l'amitié ne doivent-elles pas céder devant celles de l'amour conjugal ? Si je te permets maintenant les mêmes familiarités que jadis, n'infligerai-je pas un affront à Caviceo?
Tullia. — Ah ! ah ! ah ! qu'auras-tu désormais à me reprocher?
Octavia. — Que signifient ces éclats de rire?
Tullia. — Quel gouffre est devenu l'asile où se cachait ta virginité! Que me reprocheras-tu désormais?
Octavia. — Je n'ai rien, ma chère Tullia, que je veuille ou que je puisse te reprocher.
Tullia. — Écarte les cuisses.
Octavia. — J'obéis.
Tullia. — Quel changement d'une vierge à une femme ! Tu es toute déchirée, massacrée.
Octavia. — Cesse tes attouchements, tu m'excites trop. Veux-tu que ta main me fasse commettre un adul- tère, moi qui aimerais mieux mourir que de me souiller dans les bras d'un autre que mon mari?
Tullia. — Nous verrons cela plus tard. Pour le moment, je continue. Quel homme pourrait, auprès de toi, remplacer Caviceo? Tu es plus largement ouverte, non seulement que moi, mais qu'il ne convient de l'être à une femme, pour qu'elle puisse convenir à un homme ordinaire. Je suis vierge au prix de toi, moi qui depuis si longtemps subis les hommes, moi qui ai supporté tant d'assauts, moi dont la nacelle a charrié un enfant .au port de la vie. Je crains, petite cousine, que tu sois .désormais inutile aux hommes, pour le service de Vénus. Suppose un Pygrnée naviguant tout seul dans la galère
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royale; voilà ce qu'il en sera chez toi pour lout autre que Caviceo.
Octavia. — Cela m'importe peu, pourvu que Gaviceo me trouve toujours propre à ses plaisirs et, comme tu disais l'autre jour, que son poignard convienne parfai- tement à ma i^aiiie. C'est pour lui, pour son usage parti- culier et non celui des autres, qu'il a creusé ce stade. Ce dont tu t'émerveilleras, c'est que, la dernière fois qu'il me fit l'amour, il se prétendait aussi étroitement com- primé que si je l'avais serré entre les doigts, et il disait qu'il allait expirer de plaisir.
Tullia. — Et toi, que disais-tu?
Octavia. — Moi, d'une grêle de baisers je l'excitais et de tout mon corps amoureux je l'aidais à parvenir à la volupté.
Tullia. — Mais tu commences par la queue le récit dont je suis curieuse ; je veux que tu le reprennes par la tète. Je sais que durant tous ces derniers jours tu as été très consciencieusement travaillée, si jamais ont pu l'être les mieux partagées d'entre les femmes. Rapporte- moi donc tout par le menu, dans les moindres détails, depuis l'heure où tu as été mariée jusqu'à ce jour, chère mignonne.
Octavia. — Je te satisferai complètement, et mon récit, en te chatouillant, te distillera dans l'âme par le tuyau de l'oreille les voluptés qu'Hymen a fait pleuvoir dans mon corps.
A peine venais-je de quitter ton lit que déjà les frères et sœurs, les parents et les alliés de mon cher Caviceo étaient rassemblés chez nous. T'en souvient-il? Dès que nous pénétrâmes dans la maison de mon père, Caviceo vint au-devant de nous, d'une mine joyeuse, et les yeux souriants, pleins d'éclairs, nous donna un baiser, à toi
VOLUPTÉS I03
comme à moi, puis se tournant vers moi, tout radieux : — « Te voici enfin, mou Aurore, dit-il, te voici, mon bon- « heur suprême. Ta mère m'a défendu d'aller vous « rejoindre : ces jolies fesses auraient payé pour toi (il « leur appliquait de la main de petites tapes), je t'aurais « châtiée de ta paresse. Tu sais que tu es mon Soleil ; « resplendis toujours pour moi, et je n'envierai pas son « Soleil au firmament. » Aussitôt, la foule des personnes qui venaient nous saluer nous entoura, le contrat de mariage fut signé ; toutes les cérémonies nuptiales accomplies, suivant l'usage et, comme on dit, selon les règles de droit, il ne restait plus, pour parachever les noces, qu'à immoler la victime.
Tullia. — Tu donnes le nom de victime à ta virginité, sans l'immolation de laquelle, immolation aussi douce et aussi agréable à l'un qu'à l'autre, le sacrement de mariage ne serait pas un sacrement.
Octavia. — Tout cela fini, Caviceo et moi nous fûmes laissés à la maison, le monde s'étant dispersé. Il com- mença par me demander d'être à lui. — « Je veux bien; répondis-je; maintenant je ne m'appartiens plus. » Il me couvrait les lèvres de baisers brûlants, il me pres- sait, il s'enflammait, il me mettait le feu aux entrailles ; j'étais tout entière à lui et je ne me possédais plus. Deux servantes restaient là : on me les avait données comme gardes du corps ; elles détournaient les yeux, ainsi qu'il convenait à d'honnêtes filles. — « Fais donc sortir ces servantes, mon âme, mon espérance, dit Caviceo ; en cet heureux jour de nos noces, qu'avons-nous besoin d'elles, toi et moi? — Dieu me préserve d'être si effron- tée, répondis-je, que penseriez-vous de moi ? Qu'en pen- seraient ma mère, toute la maison? » Il me ferma la bouche de baisers et je le sentis vibrer tout entier contre moi. Au même instant ma mère revint auprès de nous.
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— « Comment trouvez-vous votre petite femme ? lui demanda-t-elle; l'aimez-vous bien? — Je l'aime ardem- ment, éperdument, répliqua-t-il ; l'Amour en personne ne pourrait pas ajouter une étincelle à mon amour pour le rendre plus brûlant. Mais, par tous les Dieux et (ouïes les Déesses qui président el commandent aux noces, permettez-moi, ma mère, de montrer que je suis un homme ; pour que je sois, comme vous le voulez, le mari d'une si belle et si gracieuse épouse, laissez-moi user de ma virilité. — Ajoutez : et si délicate, reprit ma mère. Ayez quelque souci de sa tendre jeunesse ; qu'elle soit de forces bien inégales, dans le combat qui tout à l'heure va vous mettre l'un et l'autre aux prises, ayant à peine quinze ans, vous le pouvez, mon fils, aisément concevoir. — Mais prenez donc pitié de moi, ma mère ! s'écria Caviceo, impatienté de ces retards; je me sens consumé d'une fièvre intense que seule peut éteindre ma femme, au moyen de la potion conjugale. Laissez-moi la posséder ; si vous me le refusez, vous me déroberez mon bien ; soyez donc au moins libérale de ce qui est à moi. » Ma mère se prit à sourire : — « Vraiment, dit-elle, ces mouvements désordonnés de voire passion viennent hors de saison ; ce n'est pas de la vraie tendresse. Atten- dez jusqu'à la nuit : ce qui est différé n'en est que plus doux. Les fruits de l'amour deviennent plus savoureux, si l'on tarde à les cueillir, comme tous les autres fruits. Voyez, mon fds, combien sont intempestives vo's prières; je voudrais bien pouvoir vous permettre ce que vous me demandez, mais ni le moment, ni l'endroit n'est conve- nable. Je ne m'oppose pas à vos plaisirs, niais patientez jusqu'à la nuit. — Ah ! ma mère, répliqua Caviceo, ayez pitié de votre cendre ; Octavia, bien sûr, ne refuse pas de guérir la blessure qu'elle m'a faite au cœur. — Entends-tu? s'écria ma mère en se tournant vers moi;
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veux-tu guérir son mal ? Veux-tu lui servir de méde- cine? »
Tullia. — Et pourquoi pas? Tu es trop avisée pour avoir dit non.
Ocïavia. — Mon visage se couvrit de rougeur et cela tint lieu de réponse; je gardai le silence. « Tu ne dis rien, ma fdle, reprit-elle, est-ce que tu consens ? Éloigne- toi un peu, alors ; il est de ton intérêt que je fasse à ton mari quelques recommandations. Va un peu plus loin dans la chambre. » Je me reculai de deux ou trois pas, dressant les oreilles et tout entière à ce qu'ils allaient se dire, de peur d'en perdre un mot. Ma mère alors s'adressant à Caviceo : « Ce n'est, dit-elle, ni le temps ni l'endroit favorable pour consommer le mariage ; vous- même n'en disconviendrez point. Voici que bientôt vont arriver ceux de nos parents qui doivent s'asseoir au repas de noces ; d'ailleurs, pas un lit dans cette chambre. Néanmoins je vais vous confier Oclavia, mais sous la condition qu'actuellement elle ne se soumettra qu'une fois, une seule, à vos désirs : la nuit prochaine, vous jouirez de ses embrassements jusqu'à satiété. Pour le moment, je suis sûre que vous allez perdre votre temps et votre huile. Enfin, songez à l'âge de votre petite femme et épargnez-la ; un taureau, si j>tos qu'il soit, elle le supportera aisément, si vous faites en sorte de l'accoutu- mer peu à peu à la charge, et de ne pas la mettre en pièces de prime abord. L'adresse vous servira mieux que la force pour planter et greffer votre arbre dans son jar- din. » Elle disait tout cela en riant; puis elle m'appela, et il me sembla entendre hennir d'allégresse Caviceo. « Tu ne m'appartiens plus, ma fille, me dit-elle, tu es à ton mari ; il m'a demandé de le confier à lui quelques instants. Puisque l'Hymen t'a livrée pour la vie entière, ni toi ni moi ne pourrions refuser ; j'ai donc cédé à ses
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prières, qui, pour toi, soûl des ordres. Mais je veux que tu ne le laisses satisfaire qu'une seide fois son caprice; dès qu'il aura fini, dépêche-toi de te sauver; si tu restes plus long-temps, je me fâche, prends-y garde. » Je promis d'obéir. « Tu devras, ajouta-t-elle, le mettre dans les positions qu'il désirera, et surtout lais bien attention de ne rien laisser perdre de l'arrosoir marital. Veilles-y soi- gneusement, ma fille. » Cela dit, elle me donna un baiser ci me conduisit à Caviceo, puis nous enferma ensemble. « Je vais attendre dans la chambre voisine, Caviceo, dit- elle en s'éloignant, que vous ayez fait chez Octavia le petit tour de promenade qu'elle nous a permis. » Et elle partit, en poussant un éclat de rire, mais elle revint presque aussitôt : « J'oubliais précisément, dit-elle, ce qui importe le plus ! » Déjà Caviceo m'avait fait asseoir sur une banquette fixée au mur et avait placé deux chaises sous mes pieds bien écartés, et lui-même dégai- nait. Dès qu'elle nous aperçut : « Que l'amour est ingé- nieux ! dit ma mère; voilà certes une position commode pour Vénus. N'aie pas peur, ma fille. Tu ne t'en trou- veras que mieux, si tu sais tirer bon profit de ta peine. » J'étais descendue de la banquette et je me remettais décemment. « Je ne veux pas, nous dit ma mère, que nos convives devinent ce qu'on aura pu te faire ce matin. » Elle m'enleva une robe, me laissant seulement ma che- mise pour me couvrir par devant et par derrière : « Main- tenant, dit-elle, reçois ton mari, mais n'oublie pas mes recommandations. » Elle me donne un nouveau baiser, puis : « Pourquoi cacher, en te courbant, tes deux petites pommes naissantes? sont-elles indignes (\vs regards et des baisers de Caviceo? » Elle se tourne vers lui et ajoute : <( Voici, le champ vous est ouvert. Allons, vaillant athlète. » Enfin elle se retire. Caviceo accourt, leste et joyeux, et, après in'avoir oté ma chemise, il m'ordonne
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de me rasseoir comme j'étais auparavant, et replace les chaises sous mes pieds. Puis il glisse sa main droite sous mon corps et me rapproche un peu plus de lui. « Tu me présentes maintenant, ma reine, dit-il, ce qui va me mener au terme du véritable bonheur. » Alors il m'ac- cole.
Tullia. — En avant, donc ! et toi, que fais-tu ?
Octavia. — Je ne me défendais pas, je ne me livrais pas non plus ; l'un eût été d'une sotte, l'autre d'une effrontée. Cavicco, ayant fait un premier effort, resta un moment immobile. « Ma chère Octavia, me dit-il, étreins- moi bien fort, enlace tes jambes autour de mes reins. — Je ne comprends pas ce que vous voulez, répondis-je ; que comptez-vous faire? Ayez pitié de moi. » Là-dessus, de sa propre main il place ma jambe autour de ses reins, comme il le voulait ; enfin il vise la cible de Vénus. D'abord il ne donne que de petites secousses, puis il va plus fort, et finalement d'une telle violence que je ne doutai point d'être menacée du plus grand péril. Il heurte avec tant de raideur la contrescarpe de mon fossé que je lui crie : « Vous me déchirez ! » 11 interrompit un instant sa besogne. — « Tais-toi, je t'en conjure, ma chérie, dit-il, du courag'e. » Il glissa de nouveau sa main, me rappro- cha de lui, car j'avais l'air de vouloir battre en retraite, et, sans plus tarder, me harcela de si fortes secousses que j'étais près de défaillir. Je poussai une telle clameur que ma mère accourut en toute hâte. — « Oh ! Caviceo, cria-t-elle, avez-vous oublié votre promesse ? La lutte que j'ai eu l'indulgence de vous permettre doit être un jeu et non un combat en règle. » Comme elle achevait ces paroles, Caviceo expirait de volupté.
Tlllia. — Pendant ce temps-là, toi tu ne t'émouvais de rien ?
Octavia. — Je l'avouerai, ma Tullia : pour la première
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fois alors je compris ce qu'est Wnus. Et cependant je n'ai pas goûté complètement les délices de la volupté. Au moment où Caviceo se pâmait, j'éprouvai une sorte de démangeaison, mes yeux se noyèrent, mon souffle haleta. Le visage en feu, je sentis tout mon cœur se fondre.
Tullia. — Tu dépeins si bien la chose, sur le vif, que, fussé-je de pierre, tu serais capable de m'émouvoir. Donne-moi un baiser. Veux-tu de Lampridio? mais tu n'en veux pas. Tu me mets en rage ; ce que je veux, ce que je ne veux pas, je n'en sais rien.
Octavia. — Qu'avons-nous affaire, toi et moi, de Lam- pridio? Que veux-tu que je veuille ou ne veuille pas?
Tullia. — Je suis folle, ma petite caille, ma tourte- relle.... Ah ! prête-moi ta main.
Octavia. — Je ne te la prête pas, je le la donne. Qu'en feras-tu?
Tullia. — Mets-la, toute grande ouverte, sur le bas- tion de Vénus, envahis le champ de bataille des guerres intestines, et tiens-moi lieu de mari. Fort bien !
Octavia. — Oh! si je pouvais te faire ce que me fait Caviceo ! Mais qu'est-ce que l'ombre en comparaison du corps? Comme tu m'embrasses étroitement! Comme ta poitrine se colle à ma poitrine !
Tullia. — 0 Lampridio !...
Octavia. — Que tu es libertine ! De tes lombes jaillit un ruisseau où pourrait presque nager l'enfantelet Amour.
Tullia. — Laisse-moi me remettre un peu de cet accès de rage. Enfin la bourrasque est apaisée, le calme renaît dans mes sens. Retourne à Caviceo, que tu as laissé au moment où il venait de fondre en sueur.
Octavia. — Je t'achèverai mon récit ; mais quelle idée avais-tu sur Lampridio? Que disais-tu, tourmentée d'une impuissante fureur? Que n'appelais-tu à la besogne, ou
VOLUPTÉS io9
du moins à quelque partie de la besogne, ton Callias, que tu aimes et qui meurt d'amour pour toi ?
Tullia. — Tu le sauras, je veux tout mettre en com- mun avec toi, mes plus secrètes pensées, mes amuse- ments, mes plaisirs, mes délices. Je te mettrai de moitié dans tous mes bonheurs, nous partagerons tout. Sou- viens-toi de ton rêve : tu dois le considérer comme le présage de ce que sera le cours de ta vie, durant ton mariage.
Octavia. — Partager et se donner en partage, ce sont des locutions que tu m'as dit avoir un sens bien équi- voque dans le commerce amoureux. Et tu veux que tout soit partagé entre nous ? Vénus en détourne l'augure !
Tullia. — Petite niaise ! tu partageras avec moi et je partagerai avec toi ; nous aurons un partageur honnête, et de la sorte nous partagerons entre nous tous nos bon- heurs, aussi équitablement que sous l'arbitrage de Vénus Herciscunda (i). Oh ! les jolis ébats, les rires, les fami- liarités lascives ! Ou as-tu à m'objecter, railleuse? Mais reprends le fd de ta narration.
Octavia. — Sornettes, sornettes que tout cela. Veux-tu me faire croire que tu parlais sérieusement? Tu es une si grave et si prude femme ! Par cette morale, tu me ramènes à un entretien bien digne de tes bonnes mœurs.
Tullia. — Et tu y trouves aussi ton plaisir. Mais allons ; fais ce que tu te dis prête à faire et que tu ne fais pas.
Octavia. — Quoique Caviceo eût consenti une trêve, il restait néanmoins redoutable et gardait un aspect mena- çant. Par intervalles, il appliquait des baisers à ma conque. Rendue plus libre et plus hardie : « Qu'exigez-vous encore de moi, mon cher seigneur ? lui dis-je. Je vous ai
(i) Qui préside aux partages.
no l'œuvre de nigolas ghorier
obéi, mais l'état où je vois que ma complaisance m'a mise m'importune. N'avez-vous plus rien à souhaiter? Souffrez que je me retire. » Je me dégageai de son étreinte, et, en lui échappant, je poussai une chaise du pied ; elle tomba sur le plancher et fit pas peu de tapage.
Tullia. — Ta mère accourut alors ; avertie, comme par une sonnerie de trompette, de la fin de la bataille, elle venait couronner ta victoire.
Octavia. — Tu l'as dit. « Notre mère ne se plaindra pas que nous ayons joué' à sec au jeu de Vénus, s'écria Caviceo. — Je sais, répliqua ma mère, que tu es un vail- lant athlète ; mais je crains bien que, suivant ma prédic- tion, tu n'aies perdu ta peine et ton huile. Es-tu un homme de bonne foi ? Me rends-tu vierge celle que je t'ai confiée vierge? » Je ne m'étais pas aperçue de son entrée, Caviceo non plus, resté tout nu.
Tullia. — Elle n'a point fui à cet aspect, ta mère, car
Elles y viennent tout droit, les matrones,
Et contemplent volontiers une grande mentule.
Octavia. — Non ; je pense même qu'avec sa curiosité féminine elle avait subodoré quelque chose de nos affaires, si toutefois elle n'avait tout vu de ses yeux, et dans les plus petits détails.
Tullia. — Nous sommes toutes curieuses de ces folies, les plus honnêtes, les plus chastes comme les autres. Ma mère, dans les premiers temps de mon mariage, pendant ma lune de miel (j'appelle ainsi le jour qui succéda à cette heureuse nuit), ne trouvait rien de plus doux, de plus amusant, que de me faire raconter comment s'étaient passées les choses ; ses bras enroulés autour île mon cou, pendant que je parlais, elle me collait sur la bouche des baisers sur lesquels l'emportent à peine ceux de Lam- pridio.
Octavia. — Je vais te montrer chez la mienne un éga-
VOLUPTES III
rement tout semblable. Caviceo s'étant sauvé dans une chambre voisine (je reviens à Caviceo), ma mère ferma sur lui la porte. « Et loi, ma fille, me demanda-t-elle, as- tu un peu joué aussi ? Comment as-tu supporté l'épreuve maritale ? » En disant ces paroles, elle m'embrassait étroitement, elle me couvrait de baisers. « Laisse de côté toute honte, mon enfant; suppose que tu te racontes à toi- même ce que tu vas me dire. Pour ces mystères de l'Hy- men, tu as dans ta mère une amie. Parle. »
Tullia. — Et, tout en jasant, ses yeux étincelaient, ses veines se gonflaient, par ma Vénus ! Je ne m'en étonne point car c'est à peine si elle a atteint sa vingt-neuvième année. Elle s'est mariée n'ayant pas à peine treize ans, et t'a heureusement mise au jour, mon Octavia, au commence- ment de sa quatorzième année. 0 quelle brûlante déman- geaison devait la tourmenter!
Octavia. — D'abord, je ne répondais rien ; puis comme elle s'acharnait à m'interroger si curieusement : « Que me demandez-vous, ma mère ? lui dis-je ; je vous ai obéi, à vous et à Caviceo : à vous parce que c'était mon devoir ; à Caviceo parce que vous me l'ordonniez. — Pour que personne ne puisse soupçonner vos sottises, reprit-elle, je vais faire sortir Caviceo de la maison. — Dites-lui, répliquai-je, de descendre à l'étage au- dessous et non de quitter le logis ; cela sera plus hon- nête que de le renvoyer de chez nous comme un étranger : il est vôtre, puisque je suis votre fille et qu'il est mon mari. » Elle fut aussitôt le trouver: — « Assieds- toi pendant ce temps-là, dit-elle, je reviens. » Caviceo renvoyé à l'étage au-dessous, elle rentra. « Maintenant, parle en toute liberté, ma fille ; tu es une jeune femme, tu n'es plus une enfant ; tu dois déjà avoir la raison d'une mère de famille. Nous sommes femmes toutes les deux. Ce rôle d'épouse, auquel tu es dès maintenant appelée,
112 LŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
est pour nous la source la plus certaine d'une saine raison ; la province du devoir conjugal est comme qui dirait la région du jugement et de la raison; il serait donc honteux pour nous d'y manquer de raison et de juge- ment, quel que soil notre âge. En même temps que nos maris nous apprennent la volupté, par le même canal, excellents ouvriers, ils injectent la saine raison. »
Tullia. — Oui donc en douterait ? Tu es toi-même la meilleure preuve, toi qui, avant ces jours-ci, savais à peine l'exprimer et qui maintenant fais toutes choses et en parles si bien, si ingénieusement, si agréablement.
Octavia. — Chez nous, on pourrait le dire, en un même endroit résident notre virginité et notre raison, les deux plus précieuses choses de la vie. En prenant notre virginité, l'homme nous ouvre aussi la raison. Elle est en nous dès notre naissance, mais peut-être l'en chasse-t-il par ses secousses et, de cette demeure infime, la force-t-il à gagner les régions supérieures.
Tullia. — Bien dit, ali ! ah ! ah ! Si cette mentule qui a fait déguerpir ta virginité t'a donné de la raison, le nom de mentule lui sied parfaitement, puisqu'elle possède, de par la nature, le pouvoir de créer en nous les facultés mentales.
Octavia. — Rendue plus hardie par les exhortations de ma mère : « Je ne suis pas autre, lui dis-je, que je n'étais avant cette heure, sauf que Caviceo m'a misérable- ment souillée. » — « De ta blessure, ma fdle, il aurait pu provenir un héritier plus robuste qu'Hercule. » Que te dirai-je ? Je remis ma robe, et ma mère sut réparer avec tant d'adresse et d'attention le désordre de mes cheveux et de mes vêtements, qu'on n'aurait pu rien y ajouter de plus pour la parure et la décence.
Tullia. — Serra-t-elle la chemise que tu avais quittée ? Ne la dévora-t-elle pas des yeux ?
VOLUPTÉS I 1 3
Octavia. — Elle la déploya avec une curiosité extraor- dinaire ; j'en rougissais. « Mais, ma fille, disait-elle, nulle part on ne voit les larmes d'une virginité blessée. Qu'avais-tu donc à crier si fort? Quand la virginité est frappée à mort, elle laisse échapper des gouttes de sang, qui sont comme les larmes de son agonie. Je com- prends : elle a reçu un simple choc, et non une blessure. Cette nuit, les choses auront un meilleur succès. Mais je te vois très bien préparée à remporter le prix de la constance féminine; tu as déjà commencé à le gagner. » Enfin elle serra la chemise dans l'armoire.
Tullia. — Du repas de noces, auquel j'ai assisté, tu n'as rien à dire que je ne sache ; conte-moi les jeux et les ébats de cette nuit heureuse qui suivit.
Octavia. — Jusqu'à la nuit, par Castor! nous n'eûmes, Caviceo et moi, aucune possibilité de nous trouver ensemble, tant il y eut de parentes et de jeunes filles de mes amies toujours attachées à mes flancs. Une seule fois il me prit à la dérobée un baiser, et qu'il fut doux, dieux bons! Tout espoir ou moyen d'arriver à la félicité complète nous était retiré.
Tullia. — Les règles de l'amour défendent qu'il soit permis aux jeunes gens de faire le jour ce qu'ils désirent faire la nuit. Ce sont des présents de la nuit; il déplaît au soleil de les voir.
Octavia. — Quand le jour mourut, nous commen- çâmes à vivre. La foule importune des hommes et des femmes une fois éloignée, nous restions seuls, dépéris- sant du désir que nous avions l'un de l'autre. Vous étiez là, Pomponia et toi. Enfin ma mère nous prit tous deux par les mains et nous conduisit à la chambre nuptiale : « Vous avez eu aujourd'hui assez de fatigues et de tour- ments, nous dit-elle; livrez votre esprit au repos et votre corps au sommeil. »
Il4 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHOMER
Tl I.I.IA.
ci Allez ferme, jeunes époux; suez jusqu'en vos moelles pareille- ment Ions deux; que les colombes ne surpassent vos murmures, le lierre vus étreintes, les valves vos baisers! Ébattez-vous, mais n'éteignez pas les vigilants flambeaux. La nuit, les lampes voient tout : le matin, de rien elles ne se souviennent (i). »
Octavia. — Un peu auparavant, ma mère m'avait emmenée dans colle chambre où ma virginité venait d'être quelque peu ébréchée et entamée. Lin parfum on ne peut plus suave, enfermé dans une boîte d'or, nous chatouilla les narines et remplit l'air. — « Ma fille, me dit-elle, ouvre ta robe. » J'obéis. Me voyant nue, elle se prit à sourire : « Tu es vraiment belle, ma fdle, ajoutâ- t-elle, et digne de Caviceo. Mais à l'aide de cette pommade parfumée, fais en sorte qu'avec moins de peine pour lui et presque sans souffrance pour toi vous arriviez à vous unir. Lorsque je me mariai, j'étais beaucoup plus jeune que tu ne l'es actuellement, et si par ce moyen ma grand'tante ne m'avait rendue plus apte à Vénus que mon âge ne le permettait, à peine si j'aurais pu suppor- ter le devoir conjugal. » Chose étonnante, chère cousine, aussitôt je fus saisie d'un ardent désir de Vénus, et j'eus difficilement assez d'empire sur moi pour m'empêcher d'aller trouver mon mari.
Tullia. — On en use ainsi fréquemment sous ce cli- mat, lorsque les jeunes vierges trop tendres encore sont livrées au mari.
Octavia. — Que te dirai-je de plus? Tu me mis au lit toi-même, et, suivant tes propres expressions, tu donnas le dernier adieu à ma virginité expirante. Lorsque Ga-
(i) Fragment d'un épithalame composé par l'empereur Gallien pour le mariaç-e de ses neveux. Montesquieu a pris dans ces vers l'épigraphe de son Temple de G/iide.
VOLUPTÉS II.7
viceo se vit seul, il ferma soigneusement les portes de la chambre, et regarda dans tous les coins, de peur que quelqu'un s'y fût caché.
Tullia. — Ce jeu n'aime pas avoir de témoins : cepen- dant, sans témoins il ne peut se jouer :
Devant de gros témoins se fera la chose.
Octavia. — Et réellement elle s'est faite... Caviceo, lorsque ma mère me demandait si j'avais une bien véhé- mente appréhension, m'avait entendu lui répondre qu'une telle crainte serait injurieuse pour mon mari, et, comme elle ajoutait que, si je voulais, elle irait deman- der à Caviceo de me traiter plus doucement, je lui avais répondu que ma douleur serait pour moi une volupté, si lui-même y trouvait sa jouissance. Il accourt vers moi et, se penchant, les bras jetés autour de mon cou : « Que de grâces j'ai à te rendre, ma souveraine, dit-il, pour une telle faveur! Tu entends m'ètre livrée sans condi- tion; ta confiance ne sera pas trompée. Je te promets de ne rien faire sans que tu y consentes ; mais, si je te con- nais bien, tu consentiras à mon bonheur. — Sans doute, répliquai-je, comment pourrais-je résister à ta vigueur et à mon amour? » Il m'enlace étroitement de ses bras et prélude, en me couvrant de baisers, au prochain combat.
Tullia. — Au secours, déesse Virginensis, dieu Subi- gus, déesse Prema, déesse Pertunda, divinités amies des nouveaux époux !
Octavia. — Caviceo lui seul tint lieu d'eux tous.
Tullia. — Ces dieux indigètes accouraient sur l'ordre d'Hymen, autour du lit nuptial. Dès que les paranymphes s'étaient éloignées, ils préparaient, par leur assistance, la nouvelle mariée à montrer une solide et invincible patience. Virginensis aidait l'époux à dénouer la ceinture
Il6 L'ŒUVRE DE NICOLAS CHORIER
de l'épouse, fortement serrée du nœud d'Hercule; Subi- gus survenait quand, la ceinture dénouée, l'époux des- cendait, pour combattre, dans l'arène ouverte; quand il pressait l'épouse de tout son poids, Prema empêchait celle-ci de se dérober, et Pertunda faisait qu'elle se lais- sai perforer, percer d'outre en outre par le javelot, qu'elle n'arrachât pas l'épieu, lorsqu'elle se sentirait déchirer son corps si tendre.
Octavia. — Il eût facilement triomphé de tous mes efforts, robuste et vigoureux comme il est; ses vingt- quatre ans le rendaient, pour ce combat, un nouvel Her- cule.
Tullia. — En effet,
« C'est ce qui allume le courage de pouvoir le premier briser l'étroite barrière des portes de la nature. »
Octavia. — Je ne pus me retenir plus long-temps de crier; mais Gaviceo m'appliqua un baiser : « Je ne me laisserai pas fléchir, dit-il, ma chère âme ; il ne nous reste, à toi comme à moi, que peu de chose pour être époux. »
Tullia. — Les bougies brûlaient-elles encore dans votre chambre?
Octavia. — Tout était éclairé, comme en plein jour. « 0 ma déesse, dit Caviceo, tu m'as comblé du suprême bonheur. Maintenant, reposons-nous un peu, dans les bras l'un de l'autre. »
Tullia. — Et toi, cousine, tu n'avais eu aucune sensa- tion de plaisir?
Octavia. — Écoute. (< Ma chère àme, dit mon mari, je jouis doublement de ce que tu as partagé mes jouis- sances. Parle franchement. — C'est vrai, répondis-je; tout le mal que tu me faisais, tu l'as compensé large- ment par le plaisir que tu m'as donné. » 11 me dit alors
VOLUPTES 117
qu'il m'apprendrait peu à peu tous les détails charmants de l'amour conjugal.
Tullia. — Chaque mari est le législateur de sa femme ; à chacun ses habitudes et ses caprices. Celle-là se crée une existence heureuse qui met son plus grand soin à adopter pour elle-même les habitudes de son mari. L'honnête femme enfin est celle qui cherche son plaisir dans le plaisir de son mari.
Octavia. — Ainsi fis-je. Durant le reste de la nuit, étendu de tout son long-, sa poitrine contre la mienne, il me serrait amoureusement. Je l'entourais de la chaîne de neige de mes bras comme on dit, et il me couvrait <'e baisers, lorsque nous entendons ouvrir la petite porte qui donnait près de notre lit; au même instant, ma mère se montra au chevet. Toi, tu étais partie, petite cousine. — « Hem ! dit-elle ; je craignais que vous ne fussiez morts en plein embrassement. » Caviceo se coucha le long- de moi et, couverte de rougeur : — « Pardonnez- moi, ma mère, m'écriai-je. Hélas ! à quel cruel et turbu- lent mari vous m'avez donnée ! — Courage, ma fille, reprit-elle. C'était ton rôle et ton devoir de souffrir ce que tu as eu à supporter ; par ces petites douleurs te sont rendues accessibles les voluptés du mariage. » Puis, se tournant vers Caviceo : — « Avez-vous maintenant, mon fils, une vierge ou une femme complètement femme? — Je suis vraiment votre gendre, répondit-il, j'ai vraiment une épouse ; » et il m'appliqua un baiser. — « C'est bien, continua ma mère, en prenant aussi un baiser à Caviceo. Je reconnais maintenant pour mon fils l'homme qui a si virilement agï avec ma fille. » Elle nous présenta ensuite un breuvage destiné à réparer nos forces et peu de temps après s'en alla, non sans éteindre les bougies qui brû- laient encore près de l'alcôve. Elle partie, Caviceo m'en- toura de nouveau de ses bras et après m'avoir tenu quel-
Il8 i''i:i VRE DE NICOLAS CHORIER
ques propos pour m'avertir de ce qu'il désirait me voir éviter ou pratiquer, nous tombâmes tous deux dans un long sommeil.
Le jour brillait déjà lorsque, m'étant réveillée, je me mis à scruter d'un regard curieux le corps de Caviceo, ■qui dormait encore. Je te l'avouerai, cousine : la Nature, mère de toutes choses, n'a rien fait, parmi les hommes, de mieux proportionné ni de plus beau. Il était couché sur le dos : une poitrine blanche, pleine ; des bras longs, arrondis ; un ventre légèrement proéminent ; des cuisses grosses, robustes ; des mollets qui n'étaient ni trop grêles ni trop bien nourris ; une peau blanche, saine, sans une ride, sans une tache. Tu aurais cru voir une statue de marbre.
Tlllia. — Et tout le reste de son corps échappa-t-il à ton active curiosité ?
Octavia. — Même au repos, il était redoutable, et en pleine paix menaçant, quoique assoupi. Pendant que je l'admirais, je crus vraiment que de nouvelles forces avaient passé de mes yeux en lui et le ressuscitaient ; comme s'il se savait regardé par sa souveraine, il se prit à remuer, à lever la tète, et il fut arraché au sommeil. Je feignis de dormir profondément ; Caviceo, se tournant vers moi : — « Dors-tu, chérie? me demanda-t-il. — Pourquoi me tirer, lui dis-je, du paisible sommeil où j'étais? — En voyant le jour, je pensais, répondit-il, que tu étais (''veillée, toi qui es mon soleil. » Il me donne un
baiser, me caresse les seins, le ventre Et bientôt
j'avais pris une nouvelle leçon d'amour. Enfin, après un court babillage, nous fûmes saisis d'un agréable sommeil qui nous tint jusqu'à une heure avancée du jour. Que me servirait de te rapporter le reste? tu le sais, tu le connais, tu y as pris toi-même grande part.
Tullia. — Vraiment, tu as un coureur bien paresseux,
VOLUPTÉS IlO
puisque, durant toute la nuit, il n'est arrivé qu'au troi- sième mille ! Mais ceux-là sont toujours mous et dolents que la nature a gratifiés, aux aines, d'un poids qui dépasse la mesure commune aux autres hommes. Le mariage n'en est pas moins, pour notre sexe, le souve- rain bien, car tout amour est funeste et honteux si l'hymen ne le sanctifie, et en dehors de l'amour il n'est point de vie heureuse. Mais nous sommes toutes, nous les femmes mariées, les ouvrières de notre bonheur.
Octavia. — Puisque Vénus est une si douce chose, je m'étonne de ce que les hommes ne brûlent pas sans cesse de son feu : nous sommes bien plus promptes qu'eux à jouir de ces délices de la vie.
Tullia. — Certainement, ton ardeur sensuelle et la froideur de Caviceo te causent un préjudice, tu aimes sen- tir le passereau de Catulle pépier dans ton nid. Etant du sang- de ta mère, rien d'étonnant à ce que tu sois incen- diée des chaleurs maternelles.
Octavia. — Je n'ai jamais rien appris qui ternisse la réputation de ma mère.
Tullia. — De quelques années plus avancée en âg'e, elle nous avait si bien corrompues, Lucrezia, Victoria et moi, de ses lubricités, qu'il n'y avait pas plus de polis- sonnes que nous. Nous avions toutes neuf ou dix ans; ta mère, Sempronia, atteignait déjà sa quatorzième année. A l'égard de Victoria, pour laquelle elle dépéris- sait, elle feignait d'être un garçon et voulait que j'en fusse un vis-à-vis d'elle-même ; elle parlait à Lucrezia et à Victoria comme un amant à sa maîtresse, usant des mêmes appellations erotiques, et les excitait à l'amour. Elle se plaignait de brûler, nous suppliait de lui soula- ger sa passion par des embrassements et des baisers. Nous autres, qui n'éprouvions aucune sensation amou- reuse, nous éclations de rire, mais nous la baisions,
120 LŒUVRE DE NICOLAS CHOMER
nous la pronions dans nos bras. Née d'une telle mère, tu dois être aussi ardente que Vénus. Eh ! eh ! eh ! j'ai bon souvenir, écoute.
Octavia. — Je croirai volontiers ce que lu me racontes, mais à condition que tu me dises comment il se fait qu'une femme si adonnée au libertinage se soit pourtant conservée pure de tout déshonneur.
Tullia. — Je vais te le dire, mais écoute à quoi la poussait cette dépravation précoce. Trois ou quatre mois avant qu'elle épousât ton père, il nous arriva d'aller la voir, une après-midi. Son père et sa mère étaient absents et, de tous les domestiques, sa nourrice restait seule avec elle pour la garder, mais elle était occupée à quel- ques soins intérieurs dans une autre partie de la maison. Aux pieds de Sempronia se trouvait un gentil, un aimable Cupidon, un gamin de quatorze ans à peu près, plus ou moins. Elle admit l'enfant à partager nos jeux innocents, et après avoir longtemps couru, sauté, nous être livrés ensemble à toutes sortes d'amusements, elle se mit, par des brocards et des agaceries, à exciter Gio- condo : c'était le nom du jeune gars. « 0 jolie fille ! disait-elle, nous sommes des garçons, nous autres, mais toi tu es une gamine. Voyez, mes chères amies, comme elle a l'air sage. Que je meure ! ce n'est pas un garçon, c'est une pucelle ; son vêtement masculin cache une fille; elle méprise sans doute le sexe et l'habit féminins. » Lui, comme font les enfants, rougit d'abord, puis voulut se sauver : nous volons toutes à la poursuite du fugitif. Lorsque nous sommes parvenues à le ramener : « Voyons maintenant de quel sexe il est, » dit Sempronia.
Octavia. — Et Giocondo ne se défendait point? Ah! ah ! ah !
Tullia. — « Finissez, disait-il ; pour sur que je ne suis pas une fille, et je saurai bientôt si vous êtes des pucelles,
VOLl'PTKS 121
vous autres. » La main de Sempronia cherchait toujours. « Oh! qu'est-ce que c'est? » fit-elle en se tournant vers moi. Victoria et moi nous approchons nos main inha- biles encore à ces polissonneries. « Dis-moi, Giocondo, reprend Sempronia, connais-tu l'usage d'un pareil usten- sile? — Je ne l'ai pas encore expérimenté, répond- il, je suis trop jeune, mais je sais bien à quoi cela sert. — Apprends-nous-le, réplique Victoria. — Je vous le montrerai à toutes, fait-il, mais l'une après l'autre, ici même. »
Et il le fit comme il l'avait dit. En se levant, Sempronia se jeta dans mes bras. « Oh ! le merveilleux amusement ! s'écria-t-elle. Au diable nos stupides plaisirs enfantins! Il n'y a que Giocondo pour savoir jouer à un jeu si doux et si amusant. » Giocondo lui appliqua un baiser ; il nous en donna un aussi à Victoria et à moi, qui attendions de lui de semblables délices.
Octavia. — Je suis toute hors de moi ; tu me plonges dans un élonnement que je ne saurais dire. 0 ma mère ! Quels souvenirs me laisseras-tu, ô ma mère!
Tullia. — « Victoria est plus jeune et moins formée que moi, Giocondo, lui dis-je, mais elle a bien plus que moi d'esprit et de beauté. — Vous êtes toutes deux char- mantes et d'une beauté rare, reprit Giocondo; je mettrai à votre service toutes mes ressources. Il avait mis la main dans le corsage de Victoria, puis dans le mien, et rencontré quelques traces de rondeurs qui commen* çaient à se soulever, non les globes formés des seins. Victoria est sa seconde victime : elle supporte hardiment le sacrifice.
Octavia. — J'ai pitié de toi qui, au milieu de ces délices, dont ma mère et Victoria s'étaient rassasiées, restais si longtemps dans l'abstinence.
Tullia. — L'enfant, tendre et délicat, défaillait de las-
\:il L ŒUVRE DE NICOLAS CHORIEB
situde autant que de plaisir. Je lui dis : — « Te voilà épuisé, abattu, Giocondo; retrouveras-tu assez de forces pour venir dans mes bras? M'en retournerai-je veuve de la noce'/ » Seinpronia se mit à rire : — « Non, tu ne t'en retourneras pas veuve, dit-elle; je suis ta caution, Gio- condo. Mais tu as besoin de te restaurer, toi qui nous a si largement dispensé tes ricbesses. Va trouver ma nourrice, demande-lui de nous apporter à goûter, pour moi et nies compagnes. » L'enfant obéit et peu après rapporte un ('-norme gâteau bien assaisonné de sucre, avec une bouteille d'excellent vin. Je donne d'abord à l'enfant une part non médiocre du gâteau; il ne la mangea pas, il la dévora; je lui donne ensuite à boire un verre de vin. — « C'est pour toi que mange, pour toi que boit Giocondo, me dit Seinpronia. Prends bien soin de son corps, qui bientôt te procurera des délices im- menses. » Seinpronia, Victoria même prenaient tout autant soin de Giocondo. Restauré par l'effet de la nour- riture et de la boisson, il dit que les forces qu'il avait perdues étaient tout à fait revenues et vola aussitôt au- devant de mes embrassements, pendant que je faisais semblant de me défendre et que Sempronia riait. Quoi de plus ? 11 eut de moi la suprême volupté.
Octavia. — Trouva-t-il donc chez toi l'accès facile?
Tullia. — Ne sais-tu pas que la plupart de nous autres Italiennes nous sommes presque femmes dans la tendre jeunesse?
Octavia. — Tu lais sans doute exception pour toi et pour moi.
Tullia. — Des bêtises! Nous avons été toutes deux données en mariage à de monstrueuses mentules. Après que Priape eût été mis au rang des dieux, si Lampsaque avaient possédé deux hommes tels que sont Callias et Gaviceo, les jeunes femmes atteintes de démangeaisons
VOLUPTÉS 123
n'eussent pas regretté Priape défunt, lui qui tenait ce magnifique propos :
Notre mentule a cet énorme privilège Ou'aucune femme pour moi ne peut être larg-e.
Lorsque Sempronia et Victoria furent données à leurs maris, quoique ceux-ci fussent de beaux mâles et d'un àg"e plus avancé que Giocondo, dès le premier assaut elles donnèrent ample satisfaction à leurs époux. C'est comme cela, cousine : le guichet de devant de Vénus bâille, bâille de la plus énorme façon chez les Italiennes et les Espagnoles; on croirait qu'elles sont faites non pour des hommes seulement, mais aussi pour des mulets. Mais Giocondo, chez nous, avait par avance enfr'ouvrrt à nos maris le chemin du bonheur.
Octavia. — J'y songeais; vous aviez préparé la route, de peur qu'elle ne fût trop difficile à ceux qui y entre- raient.
Tullia. — Tu te trompes. A l'âg"e qu'avait l'enfant, il ne pouvait faire de grands ravages. Or nous avons toutes épousé des maris remarquablement vigoureux; cependant ceux de Victoria et de Sempronia, si bien fournis qu'ils soient, il faut l'avouer, ne peuvent être comparés ni à Callias, ni à Caviceo. Les médecins pré- tendent que ceux qui, en pleine action, dépassent sept ou huit pouces sont monstrueux. C'est la commune mesure, en longueur s'entend; pour la grosseur, elle doit être en proportion. Ils disent que la capacité du sexe féminin peut se dilater jusqu'à sept ou huit pouces; au delà, la femme éprouve quelque incommodité, de la souffrance même, et plus de répulsion qu'elle ne pro- mettait d'amour; mais toutefois, plus nous sommes jeunes, plus nous sommes aptes à recevoir le bacage viril, quel qu'il soit.
i^'t l'œuvre ni: Nicolas chorier
Octavia. — Et moi qui croyais qu'aucune femme, jamais, nulle part, n'avait vécu plus chaste que ma mère ! Com- ment s'y est-elle donc prise, cousine, pour que mon père, quoique si perspicace, pour que la Renommée, qui espionne et divulgue tout dans les villes, n'aient jamais rien remarqué en elle qu'ils n'eussent à approuver, à louer ?Mon père meurt toujours misérablement d'amour pour elle, et tout le monde l'accable d'éloges comme la plus pudique et la plus honnête des femmes.
Tullia. — Les femmes qui perdent la vie ou l'honneur, plus précieux encore que la vie, c'est par leur faute, pour la plupart, que cette calamité leur arrive. On l'a dit avec raison : ce n'est pas en la chose elle-même que consiste l'honneur ou le déshonneur, c'est dans l'usage qu'on en fait. Un esprit subtil, astucieux, est réputé prudent, et il est de la prudence de savoir s'assigner certaines limites. Hors de celles-ci, nulle ivresse de l'amour, nul transport de la haine, qui souvent nous aveugle, ne doit entraîner l'esprit d'une femme adroite et douée de jugement. Veux-tu vivre agréablement et heureusement, Octavia? Pense que tout te soit a la fois permis et défendu. Que ce soit là ton souverain pré- cepte, dans la condition d'existence que t'a adjugée la loi de mariage.
Octavia. — A peine, et pas même à peine, puis-je comprendre ce que cela signifie. Comment penserais-je que tout me soit permis et en même temps défendu?
Tullia. — Ce que tu pourras faire commodément, sans avoir rien à craindre de ton mari, sois persuadée que cela t'est permis; ce que tu ne pourras faire sans courir de danger certain, n'hésite pas à croire que cela t'est défendu. Pour le moment, j'ai à t'inculquer les pré- ceptes de la véritable et saine sagesse; grâce à eux, tu régleras dorénavant le cours de toute ta vie. Je leur suis
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redevable de tous mes bonheurs, de l'intacte conserva- tion de ma bonne renommée, tandis que je m'amuse, que je jouis librement des avantages de la jeunesse; tu leur devras également ta félicité. Toutes, tant que nous sommes, nous aspirons, d'un même désir, à la volupté; nous y sommes toutes poussées par la même force, bonnes et mauvaises. Mais les mauvaises n'ont aucun souci de leur honneur; les bonnes préfèrent l'estime publique et l'honneur à la volupté, à la vie même. Cependant les bonnes ne prennent pas toutes le même chemin pour aller au plaisir. Imprudentes et ignorantes, pour la plupart, au milieu de leur course les arrêtent ou une mort ignominieuse ou les épaisses ténèbres de l'infa- mie. Au contraire, celles qui s'efforcent de se laisser guider par les préceptes de la sagesse, l'estime les accompagne jusque dans les lieux de débauche, les lupanars, et elles ont pour elles les applaudissements répétés de la multitude abusée. Donc, ce n'est pas le but qu'il faut changer, cela écarterait du droit chemin : ce sont les voies et moyens à prendre pour arriver au but.
Octavia. — Quel est ce but ? Quel moyen doit-on chercher '? Je l'apprendrai avec plaisir ; c'est non seule- ment chose très agréable, mais fort utile à savoir.
Tullia. — Je te le dirai en peu de mots. Un mois à peine s'était passé depuis mon mariage avec Callias que, connaissant déjà bien à fond tant les mœurs de Callias que les miennes, je me suis fait certaines lois et les ai ponctuellement suivies jusqu'à ce jour. J'en ai retiré de bons fruits et tu en retireras autant si tu les observes. D'abord, je réfléchis bien à ce qui est au-dessus de moi, hors de moi et en moi. Au-dessus de moi est la religion, qui tient la première place en politique, mais qui, dans l'arrangement de la nature, n'en tient aucune. Je considérai ce que je devais à la religion dans laquelle
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je suis née, aux cendres des morts et à moi-même. En premier lieu, il est tout à fait convenable qu'une femme mariée ait de la dévotion et paraisse en avoir, car celle qui est dévote et ne semble pas l'être ne l'emporte en aucune façon sur celle qui paraît l'être et ne l'est point. Tout le bonheur d'une femme mariée dépend du juge- ment de son mari ; celle-là est heureuse, quoiqu'elle puisse ne rien valoir, dont son mari fait le plus grand cas; par conséquent, malheureuse est la destinée de celle que méprise son mari, fùt-elle comblée des dons de la nature et des mérites de la vertu. Mais lorsqu'ils ont attiédi dans nos embrassements les bouillonnements de ce fervent amour, nos maris mesurent l'opinion qu'ils conçoivent de nous au nombre des vertus qu'ils voient briller en nous. Ils ne jugent pas dignes de leur amour celles qu'ils ne croient pas vertueuses. Avant d'avoir joui de nous, ils nous aiment pour notre beauté, nos agréments, notre jeunesse; plus tard, après que parla vue, le toucher, la libre possession de notre corps, ils ont assouvi leur passion, ils ne nous aiment que s'ils nous estiment, s'ils nous croient honnêtes, s'ils nous voient parées de toutes les vertus. Plie-toi donc à ces mœurs, Octavia, ou feius de t'y plier. Aucun oubli n'effacera, aucun acte n'affaiblira l'opinion que dans ces premiers jours de vos noces aura conçue de toi Caviceo. Sur cette scène de la vie, le rôle que tu auras pris, il faut le soutenir jusqu'au bout.
Octavia. — Yeux-tu donc que je ne marche que mas- quée ? Mais il est plus facile de déposer ce masque de l'âme que de le prendre.
Tullia. — Le second chapitre de la prudence conju- gale se forme de la manière suivante : ne pas faire fi des bienséances ordinaires, des communs usages. En public, vis pour tout le inonde; en secret et en ton particulier.
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vis [tour toi, couvre ta vie du voile de la décence. Celui qui décore ses méfaits d'une apparence de probité est beaucoup plus utile à la chose publique que celui dont les bonnes actions se cachent sous ombre de turpitude. Revêts-toi d'honnêteté, mais de celle dont tu puisses te dépouiller facilement dès qu'il en sera besoin. Que ceux qui te verront tout entière et sans cesse attachée à tes devoirs jurent qu'il n'y a rien de plus gracieux que tes manières, de plus libre que ton commerce. Rivalise avec Sempronia, ta mère.
Octavia. — Ce que tu m'enseignes est d'une grande clarté ; ce que tu me dis de ma mère est obscur et incertain.
Tullia. — Elle m'est aussi connue que toi-même ; j'ai subi ses fureurs libertines, comme toi les miennes. Sache bien que ces chapitres de l'institution conjugale, je les déduis de ses mœurs et de ses conseils. « Entre tous les mortels, que ton époux soit mis par toi au rang1 des immortels, me dit-elle lorsque je me mariai. Toute femme dont le cœur est bien placé doit tenir pour cer- tain qu'elle a été créée pour les plaisirs de son mari et que les autres hommes ont été créés pour les siens. Tu dois quelque chose à ton mari, tu te dois aussi quelque chose à toi-même. Tout ce que ton mari exigera de ta complaisance, fais-le; que rien de ce qui lui semble doux à lui ne te paraisse honteux à toi. Change-toi, comme Protée, en toutes sortes de figures, s'il l'ordonne. Lors- qu'il aura le caprice de s'amuser un peu plus librement avec toi, que tout te semble honnête à toi qu'il conviera au jeu. Satisfais volontiers et de bon cœur sa passion; d'autres satisferont la tienne. » Ainsi ai-je agi vis-à-vis de Callias, vis-à-vis de Lampridio.
Octavia. — Fort bien. Je comprends maintenant quel est ton commerce avec Lampridio.
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Tullia. — Je suis bien aise que tu saches les plus secrètes douceurs de mes amours. J'abandonne gaîment jnon corps à Callias pour qu'il en fasse tel usage qui lui plaît, mais je n'y goûte aucun plaisir; de Lampridio, j 'exige ce qui m'est le plus commode et le plus agréable. L'un me commande, c'est moi qui commande l'autre; je suis l'esclave du premier, le second est le mien; l'un possède mon corps, c'est moi qui possède le corps de l'autre. L'or ne diffère pas plus du plomb que la maî- tresse ne diffère de l'épouse; il y a moins loin de la terre au ciel qu'il n'y a de distance entre la félicité d'une libre concubine et la condition d'une femme mariée. Tu seras donc heureuse, et bien heureuse, si tu sais faire un mélange de l'une et de l'autre.
Octavia. — Serais-je assez insensée pour choisir un amant? Le pousserais-je à venir dans mes bras, l'intro- duirais-je dans mon lit ? Que Vénus éloigne de ma pensée une pareille imprudence ! Puis n'aurais-je rien à craindre de la colère de mon mari si je tombais, infor- tunée, dans un tel opprobre? Je le connais à fond : s'il me soupçonnait seulement d'une faute de ce genre, ni les dieux ni les hommes ne me tireraient vivante de ses mains.
Tullia. — Je ne veux pas tourmenter ta pudeur; je partagerai avec toi les baisers, les passions, les reins de mon Hercule. Je te placerai moi-même dans ses bras; de mes mains je te ferai monter sur son cheval.
Octavia. — Tu veux rire, ah ! ah ! ah ! Aurait-il les reins assez solides, crois-tu?
Tullia. — 0 friponne, putain fieffée dès le seuil du lupanar! Celui qui fait la paire avec moi trouvera à t'apparier, s'il n'est pas bien proportionné à ta Vénus.
Octavia. — J'ai dit en riant ce que tu prends au sérieux. Mais raconte-moi, ma chère entremetteuse, par
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quels moyens tu t'es acquis un hôte si fidèle et si remar- quable. T'a-t-il été donné en et ieau ? Te serais-tu mise de ton plein gré en son pouvoir et à sa discrétion ? Par quelles incantations as-tu aveuglé Callias? Quelles sont les ruses grâces auxquelles tu goûtes tant de plaisirs et échappes, saine et sauve, à tant de périls, qui de toutes parts menacent nos caprices?
Tullia. — Pourquoi ne te le dirais-je pas, ô franche et pure petite putain? Je m'en vais bien t'étonner. Peu de jours après que ma chère Sampronia, ta mère, se fût mariée, on devait la conduire en grande cérémonie à la maison de Victorio. Elle demanda' tout d'abord instam- ment à sa mère qu'on lui donnât Giocondo pour lui servir de valet de pied, ou plutôt de valet de mentule. Victorio ne se laissa pas supplier longtemps.
Octavia. — Six mois après, Giocondo prit femme ; mais il ne sortit pas pour cela de chez nous. Et mainte- nant, quand je me remémore curieusement tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai entendu dans ce temps-là, alors qu'ils étaient seuls et ne tenaient nul compte de mon âge, tout cela m'amème à être de ton avis. C'est bien cela : ma mère exploitait les domaines de Giocondo.
Tullia. — Parle ; que crains-tu ?
Octavia. — Comme elle abusait hardiment de la bonne opinion que l'on avait d'elle ! Dehors trompeurs de la vertu ! Je les ai vus souvent en train de causer, de se •luthier, quand mon père était absent de la maison. Gio- condo caressait ma mère; déjà il n'était plus valet de pied, mais remplissait les fonctions d'intendant. Toute- fois, il n'allait pas jusqu'à lui palper les seins, je l'aurais vu. Un jour, il entre dans la chambre où nous étions toutes les deux, ma mère et moi. Ma mère faisait de la tapisserie; moi, comme font les enfants,, je jouais avec une petite chienne que j'avais prise par l'oreille et tenais
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suspendue en l'air. Il aborde ma mère d'un visage riant, lui tend la main pour qu'elle se lève de son siège et l'entraîne, moitié de gré, moitié de force, loin de mes regards. Je les croyais sortis de la chambre et je me (('■jouissais d'être laissée seule, quand aussitôt j'entends le lit gémir et ma mère élever la voix, comme si elle -endurait quelque souffrance. Je dresse les oreilles, frappée de crainte, puis bientôt je me lève et vole vers elle. Ma mère m'entend et, avant que je me sois appro- chée, elle accourt ; elle me prend entre ses bras, me •couvre de baisers ; Giocondo s'était évanoui dans l'espace. — « Qu'est-ce qui te faisait donc mal, maman? lui demandai-je; je t'ai entendue lâcher des soupirs. — Rien du tout, me répondit-elle; en rentrant dans la chambre, j'ai heurté le pied du lit et me suis presque démis le talon. »
Tullia. — En vérité! Et tu n'as rien soupçonné de leur commerce ?
Octavia. — Si; mais ce que l'on ne fait que conjec- turer ne peut pas tenir lieu de preuves. L'un et l'autre ils fuyaient mes regards avec tant de soin que jamais je ne pus acquérir la certitude. Ce que je compris unique- ment, c'est que ma mère mettait tout son souci à ce que j'eusse d'elle la meilleure opinion et que je fusse persua- dée qu'elle était la plus honnête des femmes de la ville.
Tullia. — Je le sais ; maintes fois et avec les plus pressantes instances elle m'a suppliée de la vanter à toi- même comme la plus honnête et la plus chaste. Ce que je te dévoile aujourd'hui de ses mystères n'en restera pas moins enseveli pour tout le monde dans un profond secret.
Octavia. — Je serais une parricide si je n'épargnais la réputation de ma mère, dont j'ai été jusqu'à ce jour si tendrement aimée : la réputation a plus de prix que
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l'existence. Mais vois de quelle ruse elle a voulu me jouer. Trois jours avant que je ne fusse donnée à Gaviceo, elle m'adressa ces parole : « Dans peu de jours, ma fille, tu épouses Caviceo ; ce court intervalle seule- ment te sépare, toi qui es chaste et sainte, puisque tu es vierge, des ordures et des impuretés du mariage. Quand tu auras quitté ta virginité, un grand nombre de vertus te fuiront, souillée comme tu le seras, et par aucun moyen, violent ou habile, tu n'empêcheras de se sauver