Réformes, Révolution

L'auteur et l'éditeur déclarent réserver tous leurs droits de repro- duction et de traduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la librairie) en Octobre 1909.

OUVRAGES DU MEME AUTEUR

SOCIOLOGIE :

La Société Mourante et l'Anarchie, (1893). Pu- blié aussi en Espagnol, Portugais. Hollandais, Russe et Anglais.

La Société future, (1805). Publié aussi en Espagnol,

, Portugais, Russe, Hollan<lais. Anglais, Grec et Serbe.

L'Individu et la Société, (18Ù7).

L'Anarchie, son but, ses moyens, (1899).

ROMANS :

La grande Famille, (1895.)

Malfaiteurs, (1903). Publié aussi en Hollandais.

CONTES POUR ENFANTS : ^

Les Aventures de Nono, (i9Ul). Illust. de Herinan- Paul, Charpentier, Lu ce etc. Publié aussi en Es- pagnol.

Terre Libre, (1908.) Illust. de M. H. T. Publié aussi en Espagnol.

THÉÂTRE : Responsabilités! (1904.) Publié aussi en Italien.

BIBLIOTHCgUE SOCIOLOGIQUE. 41

JEAN GRAVE

Réformes,

Révolution

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS. r

P.-V. STOCK, ÉDITEUR

(Ancienne Librairie TRESSE & STOCK)

155, RUE SAINT-HONORÉ, l53

191O TousTdroits réserves.

HX

Il a été tiré à part :

neuf exemplaires sur papier de Hollande numérotés et paraphés par l'éditeur.

RÉFORMES, RÉVOLUTION

REFORMES ET REVOLLTIOi\

Les réformes, duperie électorale. Dans le programme socialiste, les réformes se substituent à l'idée révolu- tionnaire. — Erreur de tactique des anarchistes. La révolution n'est pas un but, mais un moyen. Né- cessité d'améliorations immédiates. Le salariat em- pêche la libération de l'individu. La classe-tampon. La lutte de tous les jours rappelle aux anarchistes qu'il n'y apasd'aiisolu. La difficulté de garder la juste mesure. Complexité do chaque problème. La pierre de touche des idées. Parlementarisme et action di- recte. — L'effet des réformes ne peut être que tempo- raire.

Réformes I Révolution ! deux termes qui, dans l'esprit de beaucoup, ont été longtemps exclu- sifs l'un de l'autre. Du premier, les défenseurs

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de l'ordre social actuel, se font un drapeau pour mieux nier le second. Et les politiciens qui se déguisent sous l'épithète de socialistes! se prévalent de plus en plus de la conquête des réformes illusoires nouvellement inscrites à leur prop;ramme, pour oublier les revendi- cations qu'ils formulaient alors qu'ils n'étaient pas encore un parti politique et se procla- maient révolutionnaires avant tout.

Et nous autres, anarchistes, il faut bien le reconnaître, nous les avons longtemps repoussées en bloc, en haine de ceux qui les présentaient comme un remède social, sans comprendre que quelques-unes d'elles, entraî- neraient toujours la masse.

C'est que, lorsque les anarchistes se séparè- rent des socialistes, ce fut surtout sur la ques- tion du suffrag-e universel, et par ce que c'é- tait par la voie du "parlementarisme que les politiciens prétendaient faire appliquer leurs remèdes au malaise social.

Pour justifier leur participation à la comé- die parlementaire, ceux qui prétendaient être socialistes et l'avaient été jusque-là commencèrent à donner trop d'importance aux réformes. Au lieu de les considérer pour

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ce qu'elles sont, c'est-à-dire une amélioration tcmpjraire à la situation présente, ils en étaient arrivés à en faire le but de la lutte.

La transformation complète de l'état éco- nomique ne devenait plus, chez eux. qu'une simple phraséologie de réunions publiques, dont la réalisation, reléguée à l'arrière-plan de leurs préoccupations, était renvoyée à une époque vague, indéfinie, et incertaine.

La transformation sociale qui, pour tout ré- volutionnaire, doit être l'œuvre des intéressés, lorsqu'ils auront compris leur force, l'exploi- tation dont ils sont victimes, et la place à la- quelle ils ont droit dans l'humanité, ne devait plus découler que de l'œuvre parlerpentaire.

Les anarchistes emportés par l'ardeur de la lutte, exaspérés de voir que les socialistes prenaient pour but principal ce qui n'est, et ne doit être qu'un épisode de la lutte ; fai- ble minorité dans le parti socialiste dont ils se détachaient; ayant à formuler leurs propres idées qui existaient, en leur cerveau, plutôt à l'état d'aspirations que de théories nettement définies, furent entraînés à nier non seulement l'efficacité des réformes pour transformer

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l'état social présent, mais même toute valeur momentanée ou de circonstance.

Et plus les socialistes vantaient l'efficacité des réformes qu'ils préconisaient, plus les anarchistes s'acharnaient à démontrer que c'était perdre son temps de courir après une réforme qui, une fois réalisée, serait vite ani- hilée de par le jeu des institutions économi- ques, forcés, que l'on serait, d'en réclamer de nouvelles à bref délai pour suppléer à Tin- suffisance de celles précédemment obtenues, ou même pour pallier leurs mauvais effets. Et les arguments, ne manquaient pas ; car, en définitive, c'est la vérité pour presque toutes. Le jeu des institutions politiques et économi- ques étant ainsi organisé, que les bénificiaires de l'ordre social actuel sauront toujours tour- ner à leur profit tout chang-ement qui laisse intact leur droit d'exploitation.

Et les anarchistes ayant à combattre, et la société bourgeoise qui sentait en eux ses réels ennemis, et les pseudo-socialistes qui, sous couleur de transformation sociale, ne visaient qu'à se faire faire une place dans l'exploita- tion gouvernementale, en ég-arant les tra- vailleurs à la poursuite de conquêtes illusoires,

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restèrent, ainsi., longtemps éloignés du mou- vement ouvrier qui restait la proie des politi- ciens.

Car, s'il est exact, au sens absolu, que toute réforme qui n'attaque pas le principe même de l'exploitation de l'homme par l'iiomme, peut-être anihilée, et même se retourner. con- tre ceux pour qui elle est promulguée, par le fait que, dans l'état social actuel, celui qui a de l'argent finit toujours par être le maître tant que ses exploités ne feront pas bloc contre lui, il n'en est pas moins vrai que la révolution tout en étant l'arme suprême qui terminera le différent, ne peut être un but.

La force des choses l'imposera, elle ne peut pas être un idéal, car elle doit être provoquée par un changement dans les idées, dans les besoins, dans les aspirations des individus, elle ne peut en être le facteur.

Et, en attendant qu'elle se fasse, il y a la vie de tous les jours, avec toutes ses misè- res, comme ses joies, avec ses luttes de tous les instants, aussi bien pour obtenir un avan- tage léger que pour défendre celui qui est

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acquis, qui veut que l'on ne se désintéresse pas de l'état présent pour un avenir éloigné et incertain. D'autant plus, qu'une transforma- tion plus grande ne peut être que la somme d'améliorations plus petites, obtenues peu à peu.

Telle est, par exemple, la défense des salai- res contre la diminution que les patrons ont toujours tendance à opérer, ou leur augmen- tation sous la pression des besoins nouveaux qui se font jour, ou du renchérissement des conditions d'existence.

Telle est la réduction des heures de travail qui, elle, reste bien une véritable conquête pour l'individu et ne peut pas lui rester indif- férente sous prétexte qu'il viendra un jour Quand ? il l'ignore il pourra travailler comme il l'entendra, n'ayant plus de maî- tres.

11 n'en reste pas moins évident que, arrivât-il à doubler son salaire, tout en réduisant ses heures de présence à l'atelier, tant que le système économique qui nous régit ne sera pas changé, l'ouvrier restera le serf exploité.

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Prisonnier d'un milieu il est difficile d'é- voluer, où les classes sans être délimitées, n'en sont pas moins antagoniques ; où, à moins de chances exceptionnelles, ou l'absence com- plète de tout scrupule l'exploité restera toujours exploité, le travailleur y sera toujours dans une situation d'infériorité économique qui lui interdira constamment la satisfaction intégrale de tous ses besoins, l'entravera dans le développement de sa personnalité, le forcera à laisser à l'état de possibilités, des facultés qu'une situation meilleure lui aurait permis de développer.

Le système du salariat en tarifiant chaque elh)rt, en évaluant en monnaie la production humaine, enferme celui qui travaille dans un cercle de fer qu'il ne peut briser, en ne lui donnant, en échange de son travail, que de quoi satisfaire un minimum de besoins.

. Arrivât-il à faire progresser sans cesse son salaire, à faire réduire ses heures de travail, il y a une limite, qu'avec le système actuel il ne peut dépasser, sans que le renchérissement des conditions d'existence ne viennent aussitôt anihilor Taugmentation de la main-d'œuvro. L'ouvrier peut bien allonger sa chaîne de quel-

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qucs maillons, il n'en est pas moins prison- nier.

Certes, il y a, dans l'état social, des situa- tions privilégiées qui font, de quelques sala- riés, des individus qui peuvent vivre comme des capitalistes. 11 faut, entre les exploiteurs et les exploités, la classe-tampon qui amor- tit les chocs trop rudes. Il faut bien faire espérer à ceux qui sont en bas qu'ils peuvent un jour monter en haut. L'espérance de pren- dre, un jour, place parmi les maîtres, fait supporter plus patiemment d'être esclave.

Mais, que de temps à autre, un exploité prenne place parmi les exploiteurs, Tétat so- cial n'en est pas changé, et il ne changera que lorsque les moyens de production étant en- levés à la minorité qui s'en sert pour exploiter la grande masse des producteurs, ils seront mis aux mains de ceux-là seuls qui peuvent les mettre eux-même en œuvre.

Transformation qu'aucune réforme amiable n'arrivera à opérer.

Mais l'isolement des anarchistes ne pouvait durer. La lutte de tous les jours devait les en

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faire sortir. On ne vit pas d'absolu, du reste.

Si les théories anarchistes avaient séduits quelques bourgeois et littérateurs, qui n'y vi- rent surtout que matière à belles phrases et justification de leur aristocratisme intellec- tuel, les véritables propagandistes furent sur- tout des ouvriers et il leur était impossible de se désintéresser longtemps de la lutte menée par leurs camarades d'atelier. Lutte leur dé- montrant que, tout en travaillant à la réalisa- tion d'un état social chaque être pourra satisfaire tous ses besoins, développer toutes ses facultés, se rendre indépendant, autant que la nature humaine peut échapper aux in- fluences qui déterminent son action, il y a, à côté de cette œuvre de longue haleine, une autre œuvre de tous les jours qui consiste à défendre ce que l'on a pu arracher, à tenter d'arracher par morceau ce que Ton ne peut arracher en bloc.

La lutte pour la vie vint les arracher à l'abstraction, et à leur faire comprendre qu'il ne faut pas s'enfermer dans les formules, qu'il n'y a, du reste, pas d'absolu, mais des con- tingences qui se modifient avec la vie. tous

les jours, à chaque instant, et dont il faut te-

1.

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nir compte lorsqu'on ne veut pas tomber dans le rêve.

Ici, il est vrai, il y a un autre dang'er, c'est de se laisser influencer par les conditions pré- sentes et de perdre de vue le but définitif. Cela est si exact que nombre d'anarchistes, très ardents autrefois, lancés dans les mouvements à côté, ont fini par ne plus voir que la réus- site de cette petite transformation partielle perdant complètement de vue la transforma- tion sociale complète.

Il est dans la nature humaine, par réac- tion, d'aller toujours aux extrêmes ; très peu savent garder la juste mesure. Il faut une cer- taine pratique de l'étude pour savoir envisa- ger une question sous toutes les faces, en tous ses rapports, avec toutes ses contingences. Et encore, je crois bien qu'il n'existe pas de cerveau philosophique assez vaste pour em- brasser — je ne dirais pas chaque question, il est certain que ce cerveau n'existe pas, mais une question dans toute son ampleur.

Car chaque question tenant à une foule d'au- tres questions, cela exige une foule de con- naissances que la spécialisation des individus leur empêche d'acquérir.

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Ce n'est qu'à force d'être discutée, par l'un et par l'autre, à force d'avoir été tournée et retournée, que l'on finit par l'envisager, à peu près, avec ses pour et ses contres.

Cependant, pour guider notre action, il reste un guide infaillible, c'est le but final auquel nous tendons : l'abolition du salariat, de la monnaie, la remise des moyens de production aux mains des producteurs.

En ayant les yeux toujours fixés sur ce but à atteindre, nous sommes à môme de juger de la valeur des moyens qui se présentent à nous pour y arriver, de comprendre s'ils ont une valeur définitive ou transitoire, s'ils sont une accommodation à l'ordre de choses existant, ou peuvent nous aider à y faire brèche.

C'est pour avoir perdu le but final de vue que les socialistes de l'heure présente sont devenus une simple copie des radicaux bour- geois, malgré toute leur phraséologie révolu- tionnaire et socialiste.

Mais si l'expérience, la réflexion, et la force des choses amenèrent la plupart des anar- chistes à envisager les réformes sous un as-

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pect négatif moins absolu, il y a cependant un point sur lequel ils n'ont pas varié, c'est sur la façon de les obtenir.

Les socialistes comme les défenseurs do la propriété individuelle, veulent lutter, pour l'obtention de chaque réforme, par l'envoi au parlement de députés chargés d'y por- ter les revendications de leurs commettants, et d'amener ledit parlement à transformer ces revendications en lois devant donner sa- tisfaction aux intérêts les plus contradictoires.

Nous aurons au cours de ce volume à voir plus longuement quelle illusion grossière se cache sous cette tactique ; je me borne ici à noter les différences.

Les anarchistes, eux, sont convaincus que la loi n'est efficace que elle est d'accord avec l'état d'esprit do la moyenne de ceux en faveur de qui elle doit être appliquée.

Par conséquent, disent-ils, au lieu de perdre son temps dans des campagnes électorales les questions de personne l'emportent toujours sur les idées, il est bien plus pratique de créer, parmi les intéressés, l'état d'esprit qui leur fera comprendre la nécessité de la réforme préconisée, et les amènera à agir, directement,

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par eux-mêmes, en l'exigeant, ou en l'im- posant, par leur action concertée, à leurs exploiteurs, sans perdre leur temps à compli- quer les choses, en portant ces questions dans l'arène politique oij il faut d'abord lutter pour avoir la majorité dans un parti, pour que oe parti lutte à son tour pour l'imposer aux au- tres partis, et ensuite, la réforme une fois passée dans le code en revenir à ce que ceux qui doivent en bénéficier, soient forcé de lut- ter pour que leurs maîtres économiques veuil- lent bien respecter la loi nouvelle. Sans comp- ter tout ce qu'elle aura perdu en efficacité par les tripatouillages que les partis politi- ques auront fait subir à la dite réforme avant d'arriver à la codifier, et par ce que la « ju- risprudence » saura en tirer.

Non pas que j'accorde aux réformes, impo- sées par l'action directe des intéressés, plus de valeur transformatrice qu'aux réformes obtenues par voie parlementaire. Si les récla- mations devaient se borner à un simple chan- gement dans la façon d'exploiter, l'ordre so- cial n'en serait pas changé.

11 ne le sera que lorsque les moyens de pro-

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Juction feront retour aux ma*ins de ceux qui les mettent directement en œuvre, et ce chan- gement ne se fera que par une lutte qui aura un tout autre caractère que celles nécessitées pour l'obtention de simples adoucissements.

Mais puisqu'il est dans la nature humaine de n'avoir recours au seul remède efficace qu'a- près avoir épuisé, d'abord, les remèdes de bonne femme de son entourage, coHame le cer- veau ne procède que par étape, et que, tout en essayant de hâter son évolution, il faut bien la suivre; puisque comme nous l'avons constaté plus haut, on ne peut pas deman- der aux hommes de l'heure présente, de se désintéresser des avantages, si minces soient- ils, qu'ils peuvent obtenir, pour attendre une transformation sociale qui ne se réalisera que pour leurs descendants, c'est gagner du temps et hâter l'évolution, en leur apprenant à ne se fier à personne pour réaliser ce qu'ils demandent, et en leur faisant comprendre que l'on n'est jamais si bien servi que par soi-même.

C'est gagner du temps, et c'est aussi leur apprendre ce que peuvent la volonté, l'éner- gie et la cohésion, lorsqu'on sait les employer ; et combien frêle, en réalité, est le rempart que

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la bourgeoisie dresse contreleur émancipation, elle qui ne tire sa force que de leur éparpil- lement et de leur ignorance.

Tout coup porté à l'édifice économique, ne peut que l'ébranler. Le travailleur en usant de ses forces apprendra à s'en servir ; en ap- prenant à faire plier ses maîtres devant ses réclamations, il saura, le moment venu, son éducation faite, formuler les transformations qui l'émanciperont définitivement, économi- quement et politiquement.

II

DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS

Gontradicthon apparente entre le développement moral et les faits. —Le Sultan-Rouge et le Tzar-Pendeur. Les guerres coloniales. Progrès apparents de l'Etat et du Parlementarisme dans l'ordre des faits. Leur déchéance dans l'évolution de l'idée. L'individu pri- sonnier du milieu économique. Evolution de la mo- rale. — Puissance des préjugés. La Révolution-féti- che. — De la théorie à la pratique. Ce sont les vic- times de l'Etat qui font sa puissance. La liberté agit, ne se décrète pas. C'est l'individu seul qui peut se libérer. Multiplicité des groupements d'ac- tion. — Décentralisation. Initiative.

Une chose qui étonne et désespère quelques- uns lorsqu'on compare le développement intellectuel et moral (théorique) de notre époque avec les faits qui s'accomplissent jour- nellement — c'est de voir que ces derniers

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sont, lo plus souvent, un complet démenti au premier, et que l'évolution matérielle se fait comme si elle ne tenait aucun compte de l'évo- lution intellectuelle.

Si nos aspirations morales, intellectuelles, semblent dénoter une humanité qui tend ^ s'élever, à s'ennoblir, à se perfectionner, il semble, au contraire, par les actes collectifs, que nous laissons accomplir en notre nom, sans protester le plus souvent, que nous ré- gressons vers les périodes barbares.

Ainsi, pour prendre le cas le plus frappant, la question de la guerre, le respect de la vie humaine : si, de tous temps, il y eut des voix pour proclamer les douceurs de la paix, les bienfaits de la fraternité, l'horreur des com- bats et des massacres, aucune époque, je crois, plus que la nôtre, n'a fourni pareils mon- ceaux de littérature démontrant l'injustice des conflits entre nations, leurs mauvais effets sur le vainqueur et le vaincu.

Jamais on n'a flétri si durement ces brigan- dages. Jamais ne s'élevèrent si nombreuses les voix contre cette survivance de la barba-

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rie. Sans compter les ligues pour la paix, con- tre les armements, etc.

Et cependant le fléau de la guerre s'étend plus que jamais! La vie humaine, comme aux époques les plus barbares, semble ne compter pour rien dans les calculs de ceux qui nous dirigent. La guerre sévit partout. Les fusils partent tout seuls lorsque les grèves menacent de devenir tumultueuses. Les journaux sont pleins des récits de rôdeurs chourinant des promeneurs, sans autre mobile que la va- nité de démontrer qu'ils sont des « cos- teaux » ^

Aux portes de l'Europe nous avons pu, pen- dant plusieurs années, assister au massacre de la population arménienne, mené systéma- tiquement par ce monomane de l'autocratie que l'on a flétri du nom de « Sultan-Rouge », sans que la conscience publique, se soit sou- levée, le massacreur étant protégé par la di- plomatie russe qui opérait de même chez elle sur les Juifs. Les politiciens français laissant

1. A noter, cependant, ici, qu'il y a une campagne po- licière de presse, exagérant, transformant la rixe la plus anodine en assassinat, afin de justifier une extension de la police.

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faire, pour ne pas s'aliéner leur allié celui que l'histoire flétrira du nom de Tzar-Sang-lant, et aussi de fourbe; car nul ne sut davantage faire étalage de sentiments pacifiques, pour or- ganiser le massacre.

On a laissé écraser le peuple crétois qui s'était soulevé pour reconquérir son indépen- dance, sans que l'on se soit aperçu de sa ten- tative. Ou, du moins, si. Comme la grande ban- que y avait des intérêts d'engagés n'étant pas étrangère au soulèvement les nations européennes intervinrent... contre les insur- gés.

Nous n'avons pas de guerre continentale. Chaque nation, quelle que soit son envie d'écra- ser ses concurrentes, a une peur trop forte de « l'inconnu » que recèlerait une guerre chez elle ou à ses portes.

Mais comme leur système économique est basé sur la fraude et la violence, comme leurs gouvernements ne se maintiennent que par la violence, ce qui les force à entretenir des armées qu'il faut bien faire agir pour justifier leur maintien;

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Coiiiinc la misère que le système capitaliste fait peser sur les producteurs empêche ces derniers de consommer les produits de leur activité, c'est dans les pays éloignés que l'on a déversé le fléau de la guerre ; c'est aux ra- ces, dites retardataires, que l'on a pensé pour vendre les culottes que l'on refuse à ceux qui les fabriquèrent. C'est à coups de canon et de fusil que l'on « ouvre des débouchés ».

L'Europe et l'Amérique se sofit ainsi jetées dans les guerres coloniales, espérant atténuer la misère qui les ronge, enrayer la débâcle qui les menace.

Et cela au mépris de la justice la plus élé- mentaire, sous les prétextes les plus absurdes, sans se donner la peine de masquer la dé- loyauté.

Ce que deviennent conquérants et conquis dans ces campagnes de brigandage, Ton peut s'en rendre compte par la divulgation que, de temps à autre, la presse quotidienne est forcée d'apporter sous la poussée des témoi- gnages qui s'accumulent, mais ne nous don- nant que les plus criants, ceux qu'il est im- possible de cacher : Villages décimés, nègres mutilés sous prétexte qu'ils n'ont pas rempli

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la tâche assignée; les vainqueurs tuant et martyrisant par sadisme.

C'est en Afrique, surtout, qu'en ce moment la race blanche donne la mesure de cruauté et de détraquement cérébral qu'elle peut at- teindre. Français, Allemands, Belges et An- glais, à ce sujet, n'ont rien à se reprocher mu- tuellement.

A notre époque qui se vante de tolérance, d'humanitarisme, de respect de la liberté in- dividuelle ou nationale, fleurissent la mau- vaise foi, les dénis de justice, la barbarie la plus abjecte de la part de ceux qui se pré- tendent civilisés, sans que la masse des in- dividus s'attarde à ces fadaises. Ce qui se passe si loin de nous ne peut nous intéres- ser !

Et encore, faut-il que cela se passe si loin ? A l'heure actuelle, en Europe môme, un peuple s'est soulevé pour réclamer les minces liber- tés que possèdent tous les peuples européens, nos républicains français, qui se réclament de la révolution qui voulait affranchir tous les peuples, se rangent du côté de la bande de forbans qui dominent et terrorisent ce peuple par les massacres et la déportation, et s'em-

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pressent de souscrire aux emprunts qui doivent faciliter au bourreau son œuvre de répression. Les républicains suisses, fidèles à leurs tradi- tions de plats laquais des tyrans, lui livrent ceux qui se sont fiés à la légende menteuse de terre d'asile aux persécutés.

Si nous passons à un autre ordre d'idées, de l'émancipation individuelle, par exemple, nous pouvons constater que, en littérature, en arts, en science, tout tend à proclamer l'af- franchissement intégral de la personnalité humaine.

A part les renards de la politique, pour qui réfléchit sainement, l'idéal serait d'arri- ver à un état social l'individu pourrait évoluer en la pleine expansion de ses virtua- lités, développer ses aptitudes, ses tendances, agrandir son cerveau selon ses possibilités, sans aucune entrave extérieure.

Le respect de la liberté des autres n'étant pas une diminution de la liberté « indivi- duelle » mais son complément et sa garantie, c'est à un état social harmonique, n'ayant pas d'autorité, fonctionnant par la seule li-

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berté, que tendent les aspirations de notre époque.

Encore ici, si nous passons aux faits, nous constatons que l'Etat acquiert tous les jours une influence plus désastreuse, la bureaucra- tie poussant ses tentacules jusque dans la vie intime des individus, l'administration deve- nant de plus en plus inquisitrice, tracassière, arrogante, omnipotente, la police envahissant toute la vie sociale.

Et, ce qui est pis, les individus, la plupart du temps, ne faisant rien pour y résister, n'es- sayant même pas de se soustraire aux droits de plus en plus grands que l'Etat s'arroge sur eux, acceptant passivement son ingérence envahissant chaque jour un coin nouveau de leur vie.

Si nous étudions le parlementarisme, nous verrons qu'il a atteint le point le plus culmi- nant de l'abjection et du mépris. A l'heure ac- tuelle être politicien n'est pas aussi méprisé que le métier de cambrioleur ou de souteneur, mais on y arrive à grands pas.

On sait que le mensonge, la vénalité, la

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concussion sont les armes nécessaires pour réussir en politique. Et, cependant, lorsque le besoin d'une amélioration se fait sentir, c'est encore vers le parlement que se tournent tous les espoirs. C'est de la grâce efficace de la loi qu'on attend la réalisation de ses aspirations. Un siècle de centralisation a tellement émas- culé les énergies que l'on n'est plus capable d'aucune action propre, d'aucune initiative, on attend patiemment, pendant des généra- tions, que la Providence-Etat veuille bien ac- corder ce qu'un peu de cohésion, d'initiative et de volonté pourrait réaliser en quelques an- nées.

Et lorsque revient chaque bataille électo- rale, les gens se précipitent aux urnes pour nommer celui qui leur paraît le plus avancé. Non pas qu'ils espèrent en la réalisation de ses promesses ils n'ont plus une très grande foi en les promesses électorales, mais parce que l'on subit la pression de la bande de sous- requins qui ont attaché leur fortune à celle du candidat, se glissant dans les comités électoraux, afin que l'élu fasse pleuvoir sur eux la manne électorale.

Et l'électeur emboîte le pas, sous prétexte

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qu'il faut bien empêcher les réactionnaires de s'emparer du pouvoir que leur livrerait l'abs- tention. Dans sa simplicité, Panurge-Electeur n'a pu encore arriver à comprendre que les g^ouvernements, le plus réactionnaire comme le plus révolutionnaire ne peuvent accomplir que ce que l'opinion publique leur permet d'oser. Et que cette dernière a. dans la vie journalière, mille moyens plus efficaces que le suffrage universel pour se manifester et imposer sa volonté :

l'on peut constater cette déchéance du parlementarisme, c'est dans les congrès ou- vriers, dans les org'anisations syndicales, l'on s'empresse de rejeter la politique de la lutte journalière. Et cependant, sitôt que se déclare une grève, le plus souvent les politi- ciens parviennent à s'y introduire, à s'y faire écouter, à s'en faire un tremplin, que, le plus souvent, les grévistes paient de leur défaite.

Cela tient, il est vrai, à une foule de causes à côté : Le député est connu. Il peut se présen- ter, et parler d'abondance d'autres

moins, ou pas connus, ne réussiraient pas à se

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26 RÉFOHMES, RÉVOLUTION

faire écouter. Le député voyage aux frais de la princesse, et peut se déplacer (juand et comme il veut. En face des autorités le député en est une autre, et, sans s'en rendre bien compte, les grévistes escomptent son influence en cas de lutte.

Et puis, encore, il y a la force des situations acquises qui en imposent toujours aux indivi- dus, même lorsqu'ils se croient dégagés de toute influence. A plus forte raison, à ceux qui commencent à peine à discuter les préju- gés sociaux.

A constater l'hiatus énorme qui existe entre la pensée et les faits, on serait tenté de se dé- courager en pensant que les progrès que l'on croit réalisés ne sont qu'apparents, qu'au fond l'homme est toujours la bête féroce qu'il a été en certains temps primitifs ; qu'il n'a fait qu'y ajouter un peu d'hypocrisie pour pallier ses méfaits.

Je ne dirais pas, avec je ne sais plus quel écrivain classique, « que c'est un hommage à la vertu que de se croire obligé de donner des mobiles honnêtes à des actions qui ne le sont

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pas » ; mais, en fait, exprimer des sentiments élevés implique que l'on est en état de les comprendre, et que l'on est un peu honteux de ceux qui vous déterminent. Si l'écart est grand entre la façon d'agir et celle de conce- voir les choses, cela tient à une foule de causes, dont la principale est la mauvaise organisation sociale qui tend à rendre ennemis les hom- mes, et non à en faire des êtres solidaires.

Avant tout, l'homme est un être qui se sent le hesoin de vivre, de se développer, de se re- pr(jduire. Tout autre être qui prend la place qu'il convoite, agrippe le morceau de pain sur lequel il comptait pour assouvir sa faim, est un ennemi à détruire. Mais, une fois repu, les sentiments ali'ectueux peuvent se développer. C'est ce qui fait que, malgré la société qui perpétue la rivalité entre ses membres, l'es- prit de solidarité a pu se développer. En théo- rie plus qu'en pratique, sans doute, mais assez pour qu'il commence à s'imposer. C'est à ceux qui en ont compris toute la valeur sociale de travailler à sa réalisation dans les faits.

L'état social est-il du besoin de solidari-

28 RÉFORMES,' RÉVOLUTION

ser SOS olforts? ou plutôt de l'assorvisscment des faibles par les forts ? Voilà qui est fort dif- ficile à démêler. En tout cas, lorsque l'homme s'associa à son semblable, il était encore trop près de l'animalité, si môme il en était sorti pour que l'idée de justice, telle que nous la comprenons, put se faire jour dans la horde primitive.

« Voler la femme du voisin, c'est bien; me voler ma femme, c'est mal », voilà l'idéal de justice qui pouvait se faire jour chez le pri- mitif. C'est de ce point de départ que s'est faite l'évolution morale autour de laquelle s'est basée l'organisation sociale, que ce sont faites les lois pour sa défense, que s'est cons- tituée l'autorité qui s'en est arrogé la sanction, et qui, lorsqu'elle fut assise, se mit à ridiculiser et par surplus traquer, persécuter, emprison- ner, torturer, pendre, brûler ou décapiter ceux qui voulurent modifier ses conceptions enfan- tines de la morale et de la justice.

Si on ajoute à cela que les idées les plus hardies peuvent bien se faire jour dans quel- ques cerveaux, mais qu'il faut qu'elles mûris- sent lentement avant d'être acceptées par un petit nombre, et ne plus être regardées comme

DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 29

des paradoxes, ou l'apanage d'un esprit « original » on comprend l'immensité de temps qu'il leur faut avant do se transformer en actes de la vie courante d'un certain nom- bre.

Et cela se comprend. L'individu a à lutter contre les préjugés, les idées reçues, qu'il loge inconsciemment en sa cervelle, et dont il ne se débarrasse que très lentement, au cours de la vie, au choc des faits. Son cerveau tend bien à l'élever, mais l'organisation sociale pèse de tout son poids sur ses actes et l'em- pêche d'agir comme il voudrait; il y a son en- tourage qui le combat, pour lequel, le plus souvent, il est forcé de se plier aux conditions existantes, afin de lui assurer les moyens d'existence, et tout son passé, enfin, qui l'englue encore à la fange d'où veut le tirer sa pensée. Et comme le passé a des attaches plus solides que l'idée qui ne fait que de naître, il est le plus fort, et, le plus souvent, les indi- vidus agissent d'une façon, tout en pensant d'une autre.

Puis, il faut bien le reconnaître, il faut

avoir mûri une idée, l'avoir portée longtemps

en soi avant qu'elle devienne un besoin d'agir,

2.

30 RÉFORMES, RÉVOLUTION

à moins d'agir par emballement, alors ra ne dure pas. Une idée vous séduit d'abord comme aspiration, comme idéal ; ce n'est que peu à peu qu'elle s'empare des individus, les pénètre comme un besoin, et devient enfin, à son tour, motrice d'actes.

L'énorme différence qui existe entre les pro- grès réalisés par l'esprit et leur lenteur à pas- ser dans les faits tient encore à ceci, c'est que des siècles d'autorité, de coercition, d'édu- cation relig'ieuse ou laïque, mais toujours dog-- matique. prêchant à l'individu l'obéissance et la subordination aux puissances célestes ou ter- restres, ont fini par briser complètement, chez la plupart, le sentiment de l'individualité, le ressort de l'initiative.

A quoi bon user ses forces inutilement, pauvre pyg-mée, alors qu'il existe des puis- sances qui n'ont qu'un signe à faire pour que ce qui vous parait le plus irréalisable soit immédiatement accompli, et accepté même par ceux qui s'en défendent le plus !

Au lieu d'user notre vie si courte, en efforts

DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 31

quasi-stériles pour faire accepter notre idée par une dizaine de nos semblables, peut-être, prions donc la sainte autorité de bien vouloir prendre en main la réalisation de nos aspira- tions 1

Cela paraît si facile de faire inscrire un nouvel article de loi dans l'amas de ceux existant déjà ! Il y a tant de candidats qui vous promettent de n'être au Parlement que vos plats serviteurs. Si on essayait?

Il y a aussi les féticheurs de la Révolution, qui contribuent à ancrer cette idée qu'il n'y a qu'un coup de force à opérer, pour que, du jour au lendemain soit instaurée la société idyllique de nos rêves.

Pour les uns, ce vocable, Révolution, répond à tout. Faisons la Révolution, et tout sera pour le mieux.

Pour d'autres, la Révolution, c'est la con- quête du pouvoir; c'est renverser ceux qui le détiennent pour mettre à leur place des indi- vidus dévoués à l'humanité qui décréteront le bonheur universel.

Seulement, par malheur, lorsqu'un change-

32 RÉFORMES, RÉVOLUTION

ment de ministère ou une révolution leur ap- porte le pouvoir entre les mains, ils s'aper- çoivent avec terreur qu'aucun individu n'a la même conception du bonheur ; que ce qui délecte les uns est fort désagréable aux autres et qu'il n'est en la puissance de personne de contenter tout le monde... et son père.

D'autre part, comme leur révolutionnarisme n'est fait que de formules, de jactance et de beaucoup d'ignorance ; aux prises avec les difficultés, ils perdent la tète. Montés au pou- voir avec ou sans la conviction de faire quelque chose, ils entendent surtout y rester. Prisonniers de l'ordre social qu'ils avaient juré de bouleverser, ils finissent par devenir plus réactionnaires que ceux auxquels ils se sont substitués.

C'est très facile de s'emballer soi-même en risquant les affirmations les plus violentes du haut de la tribune, au milieu d'un audi- toire sympathique, ou en écrivant au coin de son feu, ou d'une table de café, l'article fulgu- rant qui fera se pâmer d'aise, le lecteur-gogo qui, n'aimant pas à se creuser la tête, trop

DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 33

paresseux pour tenter quoi que ce soit par un effort personnel, aime, le matin, en ouvrant son journal, trouver la besogne toute faite, se délecter au massacre par phrases truculen- tes — d'une demi-douzaine de capitalistes, de prêtres ou d'officiers.

Les arguments réclamant une attention dont cette sorte de lecteurs ne sont pas capables, le raisonnement brouillant le peu de cervelle qu'ils ont, ils aiment à se repaître d'affirma- tions d'autant plus absolues qu'ils sont inca- pables de se faire une idée eux-mêmes. Les opinions toutes faites les ravissent d'aise.

Chaque degré d'opinion a ses lecteurs pour Petit Journal.

Aussi, autre chose est-ce de passer de la théorie à la pratique, lorsque toute une organisation sociale vous enserre de toutes parts. Ce que nos féticheurs s'imaginent être de l'action, c'est être intempérants de lan- gage ; mais lorsqu'ils se trouvent aux prises avec l'action véritable, ils s'aperroivent alors, avec terreur, que l'on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux.

34 RÉFORMES, RÉVOLUTION

Leurs affirmations les plus anodines leur semblent tles monstres lorsqu'il faut mettre leurs principes en application. Comme leur intransigeance était surtout faite du désir de plaire à l'auditeur bénévole dont les applau- dissements leur chatouillaient agréablement l'épiderme. au lecteur candide qui assure le tirage du canard, et surtout à ce bon électeur- gobeur qui doit vous mener au Parlement, point de départ de toute bonne fortune politique, c'est contre eux que le féticheur se retourne lorsque, naïfs, ils s'insurgent pour le forcer à réaliser les promesses d'antan, il vous les font fusiller aussi désinvoltement que le ferait un Morny ou un Saint-Arnaud.

Tout cela est très bien, dira-t-on, mais que conclure de cela ?

Constater le mal, n'est-ce pas, déjà, le com- mencement du remède ?Si vous connaissez les causes qui l'engendrent, vous savez il faut l'attaquer.

L'Etat ne prend autant d'extension que parce que nous croyons trop à sa toute-puis- sance, et que nous l'armons contre nous, à

DEVELOPPEMENTS DIVERGENTS 35

chaque instant, en lui demandant de se substi- tuer en notre lieu et place, pour accomplir ce qu'un peu d'initiative de la part des indi- vidus leur permettrait d'exécuter d'une fa- çon beaucoup plus libérale, et moins coû- teuse.

Mais comme l'Etat n'a pour mission que d'as- surer la jouissance de ceux qui en détiennent la force, il se sert des armes que nous lui four- nissons pour étendre ses attributions, augmen- ter ses prérogatives, et étoull'er les réclama- tions de ceux dont le rôle consiste à produire pour ceux qu'il protège.

Il faut donc démontrer aux individus que l'Etat le plus puissant n'a de force, que celle qu'il tire d'eux, qu'il ne sera rien du jour l'individu se décidera à vouloir être lui-même, et agir par lui-même.

Nous voulons réaliser un état social tou- tes les aspirations puissent évoluer librement. Il faut donc que les individus se mettent bien dans la tête que ce qui répond à leur idéal de bonheur peut-être parfaitement intolérable pour d'autres! Que, par conséquent, la réalisa-

36 RÉFORMES, RÉVOLUTION

tionde ce qu'ils désirent ne peut pas se faire par lois et majorités, mais en essayant soi-même (le réaliser dans son coin, dans son milieu, autour de soi, les idées qui vous sont chères, sans attendre une majorité pour les imposer.

Ce dont il faut bien se convaincre encore, c'est que la liberté ne se débite pas par tran- ches : elle est, ou n'est pas; la liberté pour tous no peut être complète que si chacun res- pecte la liberté des autres, la liberté de cha- cun n'ayant d'autre limite que lorsqu'elle en- trave celle d'un autre. Conflit qui doit s'arran- ger à l'amiable, et non par la force.

Ce qu'il faut apprendre, c'estque l'affranchis- sement individuel ne peut être l'œuvre d'au- cune puissance terrestre ou imaginaire, mais l'œuvre de l'individu lui-même qui, à chaque instant de sa vie, doit lutter pour résister aux empiétements de l'Etat ou ressaisir ce qui lui a été enlevé.

Mais un individu qui voudrait résister seul au milieu de la foule serait bientôt écrasé.

D'autre part, vouloir grouper les hommes sous un programme général, ce serait les vouer à la dislocation lorsqu'il s'agirait de passer à l'action.

DÉVELOPPEMENTS DIVERGENTS 37

Il y a cependant un moyen d'éviter ces deux extrêmes. Si les individus ont des conceptions différentes qui les séparent, ils en ont de com- munes qui les rapprochent. S'illeur est impos- sible d'être d'accord sur chacun de leurs mo- des d'activité, pourquoi ne se solidariseraient- ils pas, avec ceux qui pensent de même sur un point particulier, bien défini, pour le mode d'action sur lequel ils sont d'accord.

C'est l'application, dans la lutte, du mode de groupement que nous imaginons pour la société que nous désirons.

Du reste, ce n'est pas à une seule forme de groupement que nous marchons, mais à au- tant de formes qu'il peut y avoir de concep- tions, de mobiles incitant à agir.

Ne se grouper qu'avec les individus avec lesquels on est absolument d'accord, et pour le seul point sur lequel on est d'accord, voilà le seul groupement fécond. C'est peut-être la mort des partis ; c'est le commencement de l'affirmation do la liberté individuelle.

Comme je le disais en comniencant, nous nous trouvons en présence de la tendance éta-

3

38 RÉFORMES, REVOLUTION

liste qui, tous les jours, pousse quelque tenta- cule nouveau, restreignant chaque jour la li- berté de l'individu, et la tendance, toute intel- lectuelle jusqu'à présent, à libérer l'individu de l'emprise étatiste.

Pour empêcher le développement de la pre- mière, il faut que la seconde cesse d'être une simple spéculation subjcctire, et devienne un besoin véritable, demandant à s'affirmer, non par des phrases, mais par des actes.

Pour cela, il faut que l'individu reprenne conscience de soi-même, et se débarrasse des habitudes de passivité et d'espérance en des forces inconnues qu'il doit à des siècles d'op- pression, et d'éducation autoritaire et dogma- tique.

Or, pour résister à l'autorité, pour transfor- mer l'état social, qui l'opprime, en une société liarmonique il pourra évoluer librement, l'individu a été tiraillé par deux courants op- posés qui. jusqu'ici, ont été opposés l'un à l'au- tre.

Nous aurons à voir au cours de ce travail si. au contraire, ils ne se complètent pas l'un l'autre.

III

LA FORCE ET LE DROIT

La loi n'est que la raison du plus fort. La lutte pour le pouvoir. Légalité, masque de la force. L'Etat ne peut agir qu'en vue de sauvegarder ce qui existe. L'ouvrier qui réclame ne peut être qu'un perturba- teur. — La force de l'argent. Les grèves à coup d'ar- gent. — L'arme des ouvriers. L'inextensibilité des réformes dans l'état social actuel. Ge4te inexlensibi- lité justifie l'intransigeance ouvrière. C'est toujours à ceux qui n'ont rien qu'on rogne la part. La foi au pouvoir tutélaire s'éteint.

Chaque fois que le gouvernement intervient dans un conflit entre, travailleurs et em- ployeurs, on connaît l'antienne : « C'est pour assurer l'ordre, garantir la liberté, faire res- pecter la loi », que les travailleurs en habit de mascarade sont lancés contre les travail-

40 RÉFORMES, RÉVOLUTION

leurs en cotte ou blouse, désireux d'obte- nir quelque amélioration partielle à leur sort.

Et cela suffit pour que, même pour certains travailleurs, la défaveur soit jetée sur ceux qui, ne se payant pas de mots, rejetant les fictions, essaient de renverser le Droit d'au- jourd'bui, pour établir celui de demain.

Car cette fameuse légalité que les gouver- nants ont pour devoir de faire respecter, n'a jamais été que la raison du plus fort. 11 n'y a de droit que celui qui sait se faire respecter. La légalité n'a de sanction que la force.

Est-ce que toute notre histoire politique n'en est pas la preuve ?

Aux temps primitifs de la royauté, la loi, c'était le bon plaisir du monarque lorsqu'il était assez fort pour l'imposer à ses vassaux. Plus tard, pour assurer sa domination, il dut faire quelques concessions, créer un Par- lement, qui était censé défendre les intérêts des sujets, mais qui fut toujours à la dévotion du pouvoir, ne s'insurgeant contre la volonté royale que lorsqu'il s'agissait de défendre quelque intérêt de caste, ou acquérir quelque nouveau privilège; car il est naturel à tout

LA FORCE ET LE DROIT 41

organisme de se développer aux dépens du milieu il prit naissance.

Et c'est ainsi que la bourgeoisie ayant crû en fotce, en intelligence, en richesses, cul- buta la royauté après l'avoir aidée à res- treindre les privilèges de la féodalité et créa une nouvelle légalité.

L'Empire la renversa pour en créer une à son profit, mais dut, lui aussi, céder la place à un retour offensif de la royauté qui, à son tour, recéda la place à la bourgeoisie qui se réinstalla au pouvoir avec la monarchie de Juillet, etc., etc., je ne suis pas en train de faire un cours d'histoire.

On objectera, sans doute, que toutes ces lé- galités différèrent peu les unes des autres, et qu'en définitive, la loi resta toujours la même : favorable à oêux qui détenaient la richesse et le pouvoir, dure, implacable, im- pitoyable et oppressive à ceux qui ne possé- daient rien.

C'est que, à travers les âges, à travers les luttes politiques, il n'y a jamais eu, en réalité, qu'un seul conflit : la lutte de ceux qui vivent de l'exploitation dos masses, et de ceux qui veulent en vivre. Le pouvoir politique étant

42 RÉFORMES, RÉVOLUTION

la meilleure arme de défense des privilèges, il est fatal que ceux qui se sont enrichis dans le trafic, l'agiotage, le pressurage de leurs es- claves, entendent l'enlever aux classes, aux formes d'exploitation vétustés. C'est pourquoi les révolutions politiques passées, tout en s'o- pérant sur des étiquettes, plutôt que sur des formes de gouvernement, ne furent, en réalité, que l'accession au gouvernement, d'une classe enrichie, la bourgeoisie, au détriment d'une classe ruinée, la noblesse.

Si la loi restait sans force pour la sanction- ner, ce serait une arme ébréchée; la force seule serait également impuissante à donner de la stabilité à un état social qui repose sur l'exploitation du grand nombre. Pour permet- tre aux nantis de digérer en paix, il a fallu persuader aux volés que leur exploitation était légitime, inévitable, que leur situation ne pouvait s'améliorer que lentement et gra- duellement, sous peine de perdre les trésors acquis de civilisation.

Et en associant la loi et la force, on a réussi à en faire deux étais solides, s'aidant mutuel- lement dans leur œuvre. Lorsque l'idée reli- gieuse vint s'y ajouter ce fut parfait,

LA FORCE ET LE DROIT 43

Et voilà pourquoi chaque caste a lutté pour s'emparer du pouvoir, et appliquer la loi à son profit.

Et, lorsque, comme la bourgeoisie, au moyen du soi-disant suffrage universel, on est parvenu à persuader aux exploités qu'une part leur était faite dans la confection des lois, c'est la perfection de l'instrument de do- mination et d'exploitation.

Aussi, l'intervention du pouvoir dans un conflit économique est-elle très caractéristi- que. C'est entendu qu'il est sans parti pris; qu'il n'intervient ni pour, ni contre l'un ou l'autre des belligérants. Responsable de l'or- dre, défenseur delà légalité, il n'a qu'un but : « assurer l'ordre et le respect de la légalité... et de la propriété!... » Et voyez comment ca se trouve. Tordre n'est jamais menacé que par les ouvriers, la légalité n'est, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, violée que par eux. Leur force de travail leur est reconnue en toute propriété, mais lorsqu'ils se lèvent pour réclamer que les exploiteurs respectent cette seuli^ pr<»priété que la b»i leur

44 RÉFORMES, RÉVOLUTION

reconnaît, en ne profilant pas de leur besoin de manger pour la rémunérer bien au-dessous de sa valeur, il se trouve que cette propriété n'a rien à prétendre à la protection gouver- nementale. La seule propriété sacrée, est la! propriété tangible du sol. des immeubles, meubles, actions ou argent monnayé. Pour l'autre : « Laissez-faire, laissez-passer,. c'est la libre concurrence! »

Il semblerait donc qu'il y ait là, déjà, une indication que l'ordre, tel qu'il est entendu par la légalité existante n'est qu'une arme pour ceux qu'il favorise contre ceux qui, pour faire entendre leurs réclamations, se trouvent continuellement entraînés rien que par le fait qu'ils réclament à le violer. C'est bien plus simple d'incriminer le mauvais esprit des grévistes.

Cette fatalité qui, quels que soient ceux qui exercent le pouvoir : Broglie, Méline, Clemen- ceau ou Jaurès, quelle que soit l'étiquette dont ils s'affublent, fait que leur intervention en faveur de l'ordre se tourne forcément à la protection des possédants, contre les « exi- gences )) des dépossédés, ne démontre qu'une chose, affirmée depuis longtemps par les anar-

LA FORCE ET LE DROIT 45

chistes : l'impossibilité pour tout individu qui veut travailler sérieusement à la réforme so- ciale, de participer à l'exercice du pouvoir; car, participer au pouvoir, c'est se rallier à la conse<rvation de ce qui existe contre les re- vendications qui s'éveillent.

C'est qâe, malgré toutes les lil)ertés que vous reconnaisse la loi, malgré tous les droits dont l'Etat se targue de vous assurer le libre exercice, il y a une force plus puissante que la loi, c'est l'argent, sans lequel tout droit est vain, toute liberté est illusoire.

La loi depuis peu garantit à l'ouvrier le droit de grève. Mais la reconnaissance de ce droit n'est qu'une macabre plaisanterie, si celui qui est en grève s'obstine à l'exercer dans les limites que lui assigne la loi, car la faim inévitable suffira à en avoir raison.

Que demande le patron ? que les choses con- tinuent à aller comme elles vont. Et c'est déjà y apporter le trouble qu© de se mettre en grève.

Par ses avances, par son crédit, le patron

est assuré de pouvoir attendre que la faim, la

3.

46 RÉFORMES, RÉVOLUTION

lassitude, aient entamé la force de résistance de ses esclaves; inutile, pour lui, de manifes- ter, de montrer les dents. Il n'a qu'à attendre que son auxilliaire, la faim, ramène à résipis- cence ceux qui ne sauraient longtemps trou- ver à manger s'ils ne trouvent pas à louer leurs bras.

A titre d'exemple, parmi les cas innombra- bles, faut-il rappeler le plus caractéristique, la grève des ouvriers mécaniciens anglais? Comme le recommandent tant, aux ouvriers, gouvernants et socialistes, et enfin tous les hommes sages « qui ont compris que la vio- lence est plutôt nuisible aux réclamations au service desquelles on prétend la faire ser- vir », les mécaniciens résistèrent pacifique- ment pendant des mois et des mois. Il n'y eut aucun acte de violence à leur repro- cher, ce qui leur valut non seulement les fé- licitations de tous les hommes d'ordre, mais aussi les souscriptions de riches philanthropes dont quelques-unes atteignaient ou dépas- saient 1000 livres (25.000 fr.) Ils y épuisè- rent cependant leur caisse, les caisses des « Unions » qui les aidèrent. Si je ne me trompe, ce fut plus de 35.000.000 de francs qu'ils y en-

LA FORCE ET LE DROIT 47

^loutircnt pour, en fin do compte, aboulir à retourner k l'atelier vaincus, ayant, pour des années, perdu tout espoir de faire valoir au- cune revendication !

Et, plus près de nous (1908), les filateurs du Lancashire, qui, pour résister toujours très pacifiquement à un lock out patronal ayant pour but de réduire les salaires, ont accepter la réduction après avoir englouti 30.000.000!

Il ne suffit donc pas d'avoir le droit pour soi. Même, avec des g-ros sous, il ne prévaut pas contre les capitaux et l'entente de ceux qui détiennent les moyens de production. Sur le terrain légal puisque la légalité est faite, encore une fois, pour défendre ce qui existe la lutte entre exploiteurs et exploités est tellement inég'ale, tellement disproportionnée; qu'il faut être fou pour l'accepter.

Il n'y a qu'un moyen pour les ouvriers d'é- galiser les chances ; faire comme ceux qui les dominent aujourd'hui, user de leur nom- bre pour imposer leur volonté. A chacun ses armes. Les possédants ont le capital, ils

48 RÉFORMES, RÉVOLUTION

ont la légalité, ils ont toutes les forces sociales que les travailleurs sont assez bornés pour leur fournir, et qui, par leur seule mise en mouvement, se trouvent protéger ceux qui les ont créées à leur profit, les ouvriers n'ont que leur nombre, mais s'ils savent s'unir, il peut faire échec aux forces qu'on leur oppose ; ils peuvent même se refuser à fournir aux bourgeois la force policière et la force armée qui les protègent.

Qu'ils apprennent, enfin, que la force est la seule garantie de tout droit, de toute légalité. C'est parce que, jusqu'à présent, la force que les capitalistes ont su opposer aux travailleurs a été plus forte que celle des assaillants qu'ils ont eu la légalité pour eux.

Que les ouvriers sachent user de la force qu'ils possèdent, et ce sont les droits qu'ils ré- clament qui deviendront l'ordre véritable, la légalité de demain.

Celui qui, à des réclamations d'êtres hu- mains, oppose la force armée, est-il plus auto- risé que ceux qui cherchent à éveiller les consciences pour leur affranchissement, lors-

LA FORCE ET LE DROIT 49

que, devant l'inanité de leurs réclamations, ils se trouvent entraînés à opposer cette force dont leurs maîtres entendent se réserver l'emploi?

Est-ce la faute de ceux qui sont exploités, si on ne leur a laissé d'autre issue que la vio- lence?

La légalité n'est qu'une fiction qui sert à masquer l'emploi et l'abus de la force. En réalité, il n'y a de droits que ceux qui savent s'imposer, ne sont que des dupes ceux qui, pour respecter une légalité que violent tous les jours ceux qui l'invoquent, ajournent ou restreignent leurs revendications.

Eh ! sans doute, pas plus que les travail- leurs, les patrons ne sont responsables de l'ordre de choses, au milieu duquel ils sont nés.' Mais ils en vivent tandis que les autres en crèvent. La différence est assez grande pour qu'elle engendre un état d'esprit tout différent.

Il est facile, à qui jouit, d'être pacifique, de se contenter de ce qui est, de promettre des améliorations... pour lorsqu'il sera mort, quand ça ne pourra plus le troubler, sous

50 RÉFORMES, RÉVOLUTION

prétexte Je ne pas compromettre la stabilité de l'édifice qui l'abrite.

Mais celui qui crève de faim « veut » des améliorations immédiates et non après sa mort. Et lorsqu'on ne veut pas les lui accor- der de bonne volonté, il lui faut parler plus fort, et même tenter de les imposer lorsqu'on continue à ne rien lui céder.

Tous les avantages étant d'un côté, toutes les charges, toutes les misères de l'autre, ce sont toujours les réclamations de ceux qui ont la misère en partage que l'on trouve excessi- ves ou prématurées. C'est à ceux qui n'ont rien que l'on demande toujours de céder et auxquels on oppose les baïonnettes et la fusillade lors- qu'ils insistent trop fort. Et, par une sinistre parodie de justice, on envoie au bagne ceux qui ont échappé au massacre pour avoir violé la légalité. Procédé jésuitique pour cacher la réalité qui est bien plus simple :

La défense de l'ordre, c'est la défense de ceux qui, dans l'oisiveté, vivant des produits du travail de ceux qu'ils ont asservis, enten- dent ne pas être troublés par les réclamations de ceux qui, parmi leurs esclaves, ont compris le rôle de dupes qu'ils jouent dans l'organisa-

LA FORCE ET LE DROIT 51

tion sociale, et veulent vivre dorénavant de leur travail sans être forcés d'en abandonner la meilleure partie à leurs parasites.

S'il plaît à certains « bergers » d'emboucher la flûte champêtre pour nous jouer Tair du « pouvoir tutélaire » travaillant à faire abou- tir les réclamations des ouvriers à condition qu'ils soient sages, très sages, et ne compro- mettent pas celte réalisation par leur impa- tience ou leur intraitabilité, ce n'est qu'un duplicata de la « vieille chanson à bercer la douleur humaine », aidant à supporter le présent, en faisant espérer un futur meilleur. Mais de même que n'opère plus le « charme » du chant religieux, la « scie » politique et parlementaire s'est ébréchée dès les premiers grincements. Nombre de travailleurs savent que leur classe n'obtiendra que ce qu'elle saura prendre; les nouveaux Tyrtéo en seront pour leurs bucoliques.

IV LES EXIGEiVCES DES OUVRIERS

La société actuelle est unanimement reconnue mauvaise. C'est sur les réformes à faire que l'on n'est plus d'accord. Le droit de défense pour ce qui existe. Et les droits de ceux qui sont sacrifiés par ee qui existe? La société n'est pas une entité. Les droits antagoniques. La société actuelle est l'organisation de l'exploitation des uns par les autres. Se méfier des conciliateurs. La violence n'est pas toujours brutale. Le droit des grévistes à vider l'atelier. La révolte c'est l'affirmation d'un droit nouveau. Chacun son tour à se faire entendre. Primitivement les droits n'allaient pas sans devoirs. Au cours de l'évolution, les uns ont gardé tous les droits et rejeté les devoirs sur ceux qu'ils asservissaient. C'est aux spoliés à modérer leurs réclamations. On n'obtient que ce que l'on sait prendre. Mais quelqu'un trou- bla la fête...

Tout le monde admet, à l'Iieure actuelle,

LES EXIGENCES DES OUVRIERS 53

la nécessité de réformes sociales. Nombre de radicaux ont inscrit maintes lois ouvrières dans leur programme; il n'y a pas jusqu'à la propagande religieuse qui n'ait cru bon de corser son apostolat de revendications écono- miques. La conscience ouvrière se dévelop- pant, elle a forcé les favorisés de l'ordre ac- tuel à considérer, avec plus de bienveillance, l'état lamentable dans lequel grouille une par- tie de l'humanité, et à admettre comme légi- time une partie de ses réclamations.

Donc, tout le monde est d'accord que des satisfactions doivent être accordées aux ré- clamations ouvrières, mais on ne l'est plus, c'est sur la façon, l'urgence, et dans quelle mesure ces améliorations doivent être opé- rées.

Pour les anarchistes, ce sont les ouvriers eux-mêmes qui doivent les réaliser et les im- poser par leur action et leur entente. Pour les socialistes, c'est par des mesures législatives lorsqu'ils auront la majorité au parlement, et détiendront le pouvoir. Pour eux, comme pour les radicaux, et tout ceux qui. par la diver- sité de leurs étiquettes écliappent à un classe- ment précis, ces réformes ne peuvent se faire

54 RÉFORMES, RÉVOLUTION

qu'avec circonspection, prudence, modéré- ment, après mûres réflexions, et en tenant compte de ne pas froisser aucun des droits acquis.

Aussi, ne faut-il pas trop s'étonner si leurs réformes sont longues à venir, si. lorsqu'elles viennent, elles ne réforment rien du tout, et si ces fameux réformateurs, sont les premiers à se scandaliser des exigences et de l'intolé- rance des ouvriers, lorsque les réclamations de ceux-ci dépassent la moyenne de ce que, eux, ont jugé seul légitime, et lorsque ces récla- mations prennent une forme autre que la prière :

« Les ouvriers compromettent leur cause en demandant trop et en exigeant trop promple- ment u.

« Il faut », disent-ils, « prendre les choses telles qu'elles existent, essayer de les amélio- rer du mieux que nous pourrons, mais se gar- der de les troubler violemment, sous peine d'aggraver les maux dont on se plaint.

« Il y a, avant tout, le droit pour la société d'exister, et de se défendre. Sans doute le ré-

LES EXIGENCES DES OUVRIERS 55

gimc capitaliste n'est pas parfait, mais tel quel il fonctionne, et il y a pour ceux qui sont arrivés à une situation, le droit de jouir des fruits de leur travail ».

Sans doute que tout, ce qui existe la so- ciété et le régime capitaliste comme le reste a le droit d'exister et de se défendre contre ce qui l'attaque. A une condition pourtant, c'est que ceux qui font les frais de cette exis- tence veuillent bien continuer à garnir le garde-manger, et ne pas y opposer leur droit à se sustenter eux-mêmes avant de garnir la table des autres.

Les animaux, les féroces comme les autres, ont un droit égal à celui de l'homme do pul- luler sur la terre au point de vue particu- lier du globe leur droit serait supérieur à ce- lui de l'homme, car ils détériorent moins la planète que leur exterminateur.

Cependant, partout ce dernier a pu s'é- tablir en maître, il a asservi les espèces qu'il lui était profitable de domestiquer, et détruit celles qui lui étaient nuisibles, ou dont il ne pouvait tirer parti, ou simplement pour son plaisir, les traquant jusqu'en les contré(;s qui sont restées leur domaine.

56 RÉFORMES, RÉVOLUTION

Par quel privilège ceux qui ont asservi et domestiqué leur semblable, en vertu de quel droit ces bêtes féroces à deux pattes qui tirent leurs moyens d'existence de l'exploitation d'êtres de leur race, échapperaient-ils à la loi commune, et se prétendraient-ils inaccessibles aux revendications de ceux qui se refusent à leur servir de pâture plus longtemps?

La société a le droit de vivre I le rentier a le droit de toucher ses coupons, l'industriel a le droit de défendre les bénéfices qu'il a es- comptés des opérations qu'il entreprend. Droits très légitimes,... tant qu'on ne les con- teste pas.

Mais les droits de l'ouvrier à se développer, à vivre sa vie, à jouir de l'existence, qu'en fait-on? Lui seul n'aurait-il que le droit de se taire?

La société n'a pas d'existence par elle-même ; ses droits ne peuvent être que les droits de ceux qui, par leur réunion, font son existence, et si ces droits par.liculiers deviennent anta- goniques que deviennent les droits de la so- ciété?

LES EXIGENCES DES OUVRIERS 57

La société n'a de raison d'être qu'autant qu'elle facilite à chaque individu l'exercice de ses facultés ; tous ceux qu'elle entrave ont le droit d'en sortir pour en créer une autre, ré- pondant mieux à leurs aspirations. Et si ce qui existe prétends leur barrer la route? Tant pis pour ce qui existe.

L'ouvrier peut se plaindre, et demander des améliorations, on veut bien lui reconnaître ce droit, mais les bonnes âmes se scandalisent lorsque,, las de réclamer inutilement depuis des siècles, il entreprend de réaliser lui-même ou d'imposer ce qui lui semble devoir être plus juste.

On va jusqu'à lui reconnaître le droit de se mettre en grève, mais on réprouve qu'il veuille empêcher que d'autres prennent sa place à l'atelier ou qu'il proteste tumultueu- sement dans la rue contre l'envoi de troupes dans les différends qui le divisent avec ses exploiteurs.

« Horreur ! il attente à la liberté de ses ca- maradesl II trouble l'ordre! » En voilà assez pour lui faire perdre l'estime de ceux qui sont cependant animés des meilleures intentions à son égard !

a8 RÉFURMES, RÉVOLUTION

Il no faudrait cependant pas se foutre du monde à jet continu.

L'état social est organisé de façon à ce que ceux qui vivent du travail des autres ne peu- vent permettre l'affranchissement de ceux qu'ils ont asservis, sans voir disparaître leurs privilèges.

L'organisation politique est organisée en vue d'assurer le bon fonctionnement de ce qui existe, et empêcher que ceux qui sont exploi- tés puissent échapper à l'exploitation qui les rive à leur fonction, et c'est à ceux qui souf- frent de cette double exploitation qu'on vient reprocher de tenter de s'y soustraire, en leur disant que ce n'est qu'en respectant ce qui existe qu'ils arriveront à le changer, que ce r'est que du bon vouloir de ceux qui les exploi- tent et qui les oppriment, qu'ils doivent obte- nir un changement à leur situation !

Et ils sont, comme cela, une foule de gens qui reconnaissent théoriquement aux ouvriers une foule de droits, mais comme ils ne com- prennent l'exercice de ces droits qu'à condition quil ne gène personne, et comme chaque ré- clamation des travailleurs est une atteinte à quelque chose qui existe, il s'ensuit que

LES EXIGENCES DES OUVRIERS 59

ceux qui SG sont proposé Je concilier les droils du capital et du travail ont entrepris de con- cilier deux choses inconciliables, deux choses qui s'excluent, car le capital ne peut prospérer qu'en exploitant le travail, et le travail se li- bérer, qu'en supprimant le capital. Et les con- ciliateurs étant toujours néfastes, car leur rôle est d'obtenir de l'un des combattants, l'abandon de ses revendications les plus im-- portantes, les travailleurs doivent envoyer promener ceux qui viennent leur promettre d'obtenir des parlements, ou des exploiteurs eux-mêmes, une amélioration à leur situa- tion.

C'est très bien de dire que celui qui ne veut pas infliger les souifrances de la faim, et de plus grandes privations aux siens, a le droit de continuer le travail s'il lui plaît, et de ne pas se joindre aux grévistes.

C'est très bien d'affirmer (jue la trunciuillité de la rue doit être assurée aux citoyens pai- sibles, et que les violences qui peuvent trou- bler l'ordre doivent être réprimées.

Mais l'état social n'est constitué que d*un6

60 RÉFORMES, RÉVOLUTION

longue accumulation de vielences qui, pour s'être accomplies sans bruit, sans intervention des muscles, n'en sont pas moins des violences, des pires et des plus hypocrites, car ceux qui en souifrent, sont forcés pour s'y soustraire de se faire agresseurs.

Ceux qui possèdent la protection des forces sociales, pour mater leurs esclaves, n'ont pas besoin de recourir à la force brutale. Possé- dant ce qui fait la force dans la société d'au- jourd'hui, l'argent qui permet de se procurer ce qui est nécessaire pour vivre, ils n'ont qu'à attendre que la faim poigne au ventre ceux qui,- vivant de leur travail, arrachent à peine cha- que jour la subsistance du lendemain. Qui donc oserait nommer cela de la violence ?

Toute lutte pacifique entre exploiteurs et ex- ploités ne peut être égale, puisque tous les avantages sont d'un côté.

Par suite des premières violences : la con- quête et le pillage, suivis d'une longue série de vols, de dois et de fraudes, les moyens de production, c'est-à-dire la possibilité de vivre et d'être libre, étant devenus la propriété d'une minorité qui en use pour asservir le plus grand nombre, pour que la lutte redevienne égale,

LES EXIGENCES DES OUVRIERS 61

c'est à la force qu'il faut que recourent ceux qui sont spoliés.

Eh ! oui, celui qui a faim a le droit de vendre sa force de travail au prix qui lui convient, mais vous oubliez que tous sont solidaires dans une société, et que les actes de l'un ont des conséquences pour d'autres. Et lorsque, au milieu de toutes les chances d'insuccès qui sont contre le travailleur en lutte, vient s'ajouter la trahison de celui qui fait le jeu de l'exploi- teur, en prenant à l'atelier la place de celui qui est en grève, c'est demander à ce der- nier de faire œuvre de dupe que de lui de- mander de respecter le droit au travail de celui qui intervient ainsi en faveur de l'ex- ploiteur.

La tranquilité de la rue ! le maintien de l'ordre pour la bonne marche des affaires ! tout cela ce sont des arguments que peut in- voquer lé gouvernement pour justilier l'injus- tice qu'il commet en faisant intervenir les forces sociales dans un conflit son inter- vention, même lorsqu'il prétend tenir la ba- lance égale entre les belligérants, est une aide apportée à ceux en faveur de qui toute la légalité est faite, mais dont n'ont pas à

4

t)2 RÉFORMES, RÉVOLUTION

s'inquiéter ceux qui veulent s'émanciper.

On oublie trop que la loi ne protège que qui possède. Car, n'a pas besoin de protection qui n'a rien à défendre ; la loi n'est que la con- sécration de l'inégalité. Pourquoi la respecte- raient ceux dont elle consacre l'infériorité ?

L'ordre public étant le bon fonctionnement de Tordre de choses, tel qu'il existe, c'est le troubler que de se refuser à coopérer plus long- temps àson fonctionnement, l'ouvrier se trouve placé dans cette situation que la loi lui recon- naît une foule de droits, mais comme l'exercice de ces droits ne va pas sans amener quelque perturbation dans un état social si bien réglé, surgissent, de suite, toutes sortes de restrictions qui rendent, pour le travailleur, tout droit illusoire, ne lur laissant plus que celui de se plaindre.

D'aucuns, parmi les ouvriers, sontlas de faire entendre des plaintes inutiles. Ils sont fatigués de réclamer des réformes qu'on leur avoue être nécessaires, mais qu'on refuse de réaliser parce que ceux dont elles diminueraient les privilè- ges se refusent à les accepter."

LES EXIGENCES DES OUVRIERS fi3

Et comme on leur a appris que ces privilè- ges sont injustes, puisqu'ils ne résultent que des vols qui, au cours des siècles, ont été opé- rés sur le travail, la liberté et la substance (les producteurs; comme on leur a enseigné que les privilégiés ne se résignaient jamais de bonne grâce à renoncer à leurs privilèges, ces travailleurs s'avisent de geindre un peu moins, et de vouloir réaliser par eux-même les réformes qu'ils veulent voir appliquer. « lîalte-là ! » viennent leur crier ceux qui leur ont le mieux démontré qu'ils n'étaient, dans l'état social, que des êtres exploités et opprimés et qu'ils le resteront tant qu'ils seront assez bêtes pour le supporter, « vous n'avez pas le droit de troubler l'ordre public ».

Ouais ! bonnes gens ! mais parmi les travail- leurs d'aucuns veulent vivre leur vie. Jusqu'ici on leur a imposé toutes les concessions, tou- tes les soumissions, au tour des privilégiés à en consentir leur part, ou tant pis pour l'or- dre public.

Ils sont beaucoup pour qui, théoriquement, le travailleur a tous les droits : droit de proies-

64 RÉFORMES, RÉVOLUTION

ter, (lèse coaliser, de faire grève, de manifes- ter, mais à une condition, une seule : ne pas « troubler l'ordre public », que ceux qui n'ont rien à réclamer ne soient pas troublés dans leurs jouissances. L'exercice de ces droits doit se dérouler comme un ballet bien réglé. A l'amende ceux qui ne savent pas garder l'ali- gnement.

L-e pis est, c'est que ces gens-là se croient très libéraux et ne s'aperçoivent pas qu'ils se fichant tout simplement du monde.

L'ordre social, si haut qu'on remonte dans l'histoire, et ce qu'il est permis de connaître de la préhistoire, est basé sur l'observance de certaines règles imposées par les plus forts.

Que quelques-unes aient été dictées par les conditions d'existence, et aient eu leur raison dV'tre, cela est possible, mais ne justifient nul- lement les abus qu'a engendré l'exercice du pouvoir.

Si, dans la barde, le mâle le plus vieux, parce que plus vieux, plus expérimenté, exerce un droit de surveillance et de police sur les femelles et les jeunes, c'est pour le sa- lut de tous, et ces droits ne- sont pas sans entraîner dos devoirs. Et ce despotisme, du

LES EXIGENCES DES OUVRIERS G."»

reste, est mitigé par le droit que prennent les jeunes de se séparer du troupeau pour fonder une autre famille, ou de se substituer au vieux mâle, lorsque les forées le quittent.

Il en fut, sans doute ainsi, des premières familles humaines. Mais il y avait de la place pour tout le monde. Ne subissaient l'autorité que ceux qui en tiraient avantage ou y trou- vaient une protection.

Et ce fut la justification de l'oppression pure et simple, lorsque à l'autorité patriarcale se substitua celle du guerrier, auquel était déjà associé le sorcier, qui ne tarda pas, lui aussi, à engendrer une caste nouvelle, celle des prêtres.

Au cours des siècles les castes se sont su- perposées les unes aux autres, quelques-unes se sont substituées à celles qui détenaient la meilleure part de richesses et d'autorité, le guerrier, devenu le noble par la suite, et le prêtre ont céder le pas au marchand et au robin, auxquels est venu s'adjoindre le po- liticien. Tout ce qui sert d'intermédiaire entre le travail et le capital, entre le gouvernant et le gouverné, a su se tailler sa part de pri- vilèges, en faisant mine, au besoin, d'appuyer

t6 RÉFORMES, RÉVOLUTION

les réclamations que faisaient entendre ceux qui commencent à en avoir assez de servir de pourvoyeurs à cette cohue d'appétits; mais tous les droits,, soi-disant accordés à la plèbe, sont trop bien réglementés pour qu'ils soient dan- gereux pour les privilégiés, tant que leurs pos- sesseurs s'agiteront dans les rets de la légalité. Voilà pourquoi certains droits reconnus, ne sont qu'une entrave de plus, si on se laisse emprisonner dans la légalité.

Vouloir que l'ouvrier obtienne bénévole- ment — des concessions de ceux qui l'exploi- tent, en prenant bien soin de ne les gêner en rien dans leur exploitation, serait aussi efficace que celui qui, tombé entre les pattes d'un tigre n'ayani pas mangé de huit jours, espérerait l'apitoyer en lui expliquant la bonne action qu'il accomplirait de le laisser aller rejoindre la famille dont il est le soutien.

Le patron n'accorde une amélioration de salaire, à ceux qu'il exploite, que lorsqu'il es- père la compenser par un travail plus intense, ou qu'il entrevoit la possibilité do la faire payer par le consommateur. Mais, comme l'un et

LES EXIGENCES DES OUVRIERS 67

l'autre moyen ne sont pas extensibles à volonté, l'industriel arrive vite à la limite des conces- sions possibles. Ce n'est qu'à son corps défen- dant qu'il fait droit aux réclamations qu'on lui adresse, car il sait qu'une concession en entraîne une autre, et qu'il serait vite acculé à l'impossible.

Que l'industriel se refuse aux concessions qui le mettraient en état d'infériorité en regard deses concurrents, c'est évidemment son droit de capitaliste. Mais est-ce une raison pour les travailleurs de renoncer aux améliorations qui leur sont indispensables ?

Pour ceux qui se sont donnés le rôle de mé- diateurs, c'est toujours à l'ouvrier de céder ; c'est toujours par le malheureux sort du ca- pitaliste qu'ils sont apitoyés.

« Voyez, disent-ils, c'est vouloir acculer vo- tre patron à la banqueroute, que de trop exi- ger. Il faut être raisonnables en vos réclama- tions, et savoir vous contt'ntcr de ce qui est possible ».

Le (( possible », pour eux. c'est ce qui peut être accordé sans que rien ne soit rtdrancbé aux jouissances de ceux qui possèdent, sans que rien ne soit touché à la forme d'exploita-

08 RÉFORMES, RÉVOLUTION

tion sur laquelle est basée l'ordre social. Et c'est très compréhensible de leur part, eux qui ont vécu, vivent, ou veulent vivre de cette mauvaise organisation sociale. Ce qui leur pa- raît seulement possible, c'est que les ouvriers qui, eux, en crèvent, mettent des bornes à leurs réclamations, pour ne pas troubler ce bel ordre de cboses.

Il y a, cela est évident, un minimum de concessions que patrons et gouvernants ne peuvent dépasser, il y a des réclamations aux- quelles un patron ne peut faire droit sans être acculé à la faillite I

En quoi cela doit-il regarder les ouvriers ? Faudrait-il qu'ils continuent à subir la misère, les privations, parce que, en exigeant ce à quoi ils pensent avoir droit, leur patron ne pourrait plus ramasser des millions ?

Du moment que la fortune des uns ne peut se faire qu'à condition que les producteurs se contentent des mauvaises conditions dans les- quels ils ont vécu, c'est la condamnation d'un ordre de choses qui, pour exister, exige pareille injustice.

LES EXIGENCES DES OUVRIERS 09

Los travailleurs ont droit à tout le bien-être qu'ils conçoivent, et qu'ils peuvent conquérir par leur travail, à tout le développement de leur être qu'ils peuvent assurer. Ils ont le droit do le revendiquer on tout et partout, à toute heure, à chaque instant, et ils n'auront que ce qu'ils sau-pont prendre. Tant pis s'il y a conflit, tant pis pour ceux qui, pour faire perdurer leurs pri- vilèges, veulent se mettre en travers de leurs revendications. Le crime c'est de vouloir ré- duire leurs réclamations pour sauvegarder ce que l'on appelle les « droits acquis », qui ne sont pas plus respectables que les droits « à acqué- rir », et qui ne devinrent tels que parce qu'ils furent assez osés, et assez forts, pour jeter bas d'autres « droits acquis » qui se prétendaient tout aussi respectables.

Voilà des milliers d'années que les travail- leurs peinent, courbés sous la férule des maî- tres, leur produisant le luxe et l'abondance, alors qu'ils restent eux-mêmes sevrés de tout. Et lorsqu'ils lèvent la tête, réclamant d'être traités comme des hommes, on leur crie : Vous allez, par l'outrance do vos réclamations com- promettre l'état social dont vous vous plai- gnez. Si vous exigez tout ce ((ui vous est. dû.

70 RÉFORMES, RÉVOLUTION

VOS maîtres n'auront plus qu'à renoncer à ti- rer de vous leur substance.

Il y a là, un illog-isme dont ne se rendent pas compte les prêcheurs de modération. Il y a, en présence, deux classes d'individus, dont l'une a de tous temps profité de tous les avantages d'un état social qui s'est établi pour lui assurer la jouissance tranquille des pri- vilèges dont elle s'est emparée, et une classe d'êtres qui, de cet état social n'ont connu que les charges, dont toute l'organisation a été de tout temps dirigée pour étouffer leurs ré- clamations, écraser leurs tentatives d'émanci- pation, et au lieu de dire aux premiers « dé- tendez la corde si vous ne voulez pas qu'elle casse », c'est aux seconds que l'on crie : « mo- dérez vos réclamations afin de ne pastrbubler l'ordre de choses admirable dont vous êtes les seuls à ne pas profiter.

Tant que les exploités ont cru à l'immuta- bilité de leur situation, tant qu'ils ont cru à la légitimité de l'exploitation, cela a marché tant bien que mal. Se contentant de vagues espoirs, ils se croyaient au sumiaïun de la féli-

LES EXIGENCES DES OUVRIERS 71

cité lorsqu'ils étaient à peu près assurés de manger à leur faim.

Il est fort fâcheux que cette belle quiétude ne soit plus; quele bétail à production ne veuille plus se contenter dévalues promesses, ni sta- gner dans la misère, s'avisant de réclamer ce que ses maîtres ne peuvent lui accorder sans renoncer à leur vie de parasites; mais voilà qui est indifférent à ceux qui veulent conqué- rir leur place au soleil. Que cela rende l'exer- cice du pouvoir difficile à ceux qui se propo- sent pour régler les rapports du capital et d u travail, voilà ce qui ne nous touche guère ; personne, si ce ne sont ceux qui ont des privi- lèges à défendre, ne réclame leurs soins.

L'ouvrier ne pouvant être émancipé que par la mise des instruments de production à la li- bre disposition de qui peut, par lui-même, les mettre en œuvre, entraînant ainsi la dispa- rition du salariat, le capitaliste doit disparaî- tre devant le producteur devenu maître de sa force de travail. La grande utopie est de croire que l'on peut ménager l'un et l'autre.

Chaque fois que les travailleurs réclament

73 RÉFORiMES, RÉVOLUTION

une part plus grande de mieux-étrc ou de liberté, on les accuse de bouleverser l'ordre so- cial, on veut les forcer à ajourner leurs récla- mations, sous prétexte qu'elles sont intempes- tives, tandis que les capitalistes sont toujours dans leur droit lorsqu'ils se refusent à lâcher quelque concession en restitution de leurs vols. Mais, parmi les travailleurs, beaucoup sont arrivés aujourd'hui à comprendre qu'il était injuste que tout le travail, toute la misère, toutes les privations sinent d'un côté, tandis que tout le superflu, toutes les jouissances sont de l'autre. Ils ont compris qu'eux seuls four- nissent la force à ceux qui les oppriment, et ils ont résolu d'utiliser cette force à rétablir l'équilibre.

Que les jouisseurs veuillent assurer la sta- bilité de ce qui existe, en endormant avec des promesses d'amélioration ceux qui réclament, c'est leur rôle, c'est le rôle de tout gouver- nant.

Mais ceux qui peinent et souffrent ne veulent plus se payer d'espérances, se rassasier de pro- messes. Ils sont résolus de « troubler la fête » chaque fois qu'ils penseront "pouvoir en tirer quelque chose. Ils ne « coupent » plus à l'or-

LES EXIGEXCES DES UL'VKIEHS 73

dre public. L'ordre ne rég-uera que lorsqu'il sera fait droit à leurs justes cxij^ences.

La société que l'on nous dépeint comme et doit être pour l'homme le moyen de mieux utiliser ses forces, n'est encore qu'un champ de bataille, au centre duquel s'est em- busquée la poig'née de parasites qui force le plu^ grand nombre à peiner à son profit. Les plus avisés do ceux qui produisent en ont as- sez du rôle de sacrifiés, ils réclament ; et lorsqu'on refuse de leur donner satisfaction, ils tentent de renverser la table.

Ce n'est que le commencement ; au fur et à mesure que s'augmentera le nombre de ceux qui auront compris leur véritable intérêt, il est à prévoir que les réclamations deviendront de plus en plus exigeantes, de plus en plus impérieuses... dût la digestion de quelques- uns en être troublée. Cela peut être fort en- nuyeux pour les politiciens de Favenir, et ren- dre le métier fort désagréable, mais cela n'a d'importance ({ue p;jur les politiciens ; cela ne comporte aucun empêcheipent pour ceux (jui ne veulent plus se payer de promesses, et en- t(5ndent réaliser eux-mêmes ce qu'on leur a vainement promis depuis si longtemps.

V ou SOOT LES SIMPLISTES?

Un travail de Pénélope. Les catégoriseurs d'idéals, Vous êtes orfèvre M. Josse ? Chacun voit avec sa lorgnette. Est réalisable ce que veulent réaliser les individus. Gouverner c'est défendre ce qui existe. Des réformes qui ne < réforment » pas. Propager un idéal c'est travailler à sa réalisation. Il faut dé- truire le salariat. La loi ne protège que ceux qui savent se protéger eux-mêmes. Le but-guide. In- conciliabilité entre travail et capital. —Ceux qui n'ont rien ne sont pas intéressés à la défense de ce qui existe, Le mensonge Patrie. Le mensonge juri- dique. — Le problème est posé.

Mais avant de passer à la discussion de ces deux grands courants économiques, il est bon de répondre à un reproche général que beau- coup de gens, très bien intentionnés, pour la plupart, font à l'idée anarchiste, c'est celui de ne pas savoir tenir compte des nécessités

ou SONT LES SIMPLISTES? 75

sociales, de voir les choses trop simplement.

En économie sociale, être traité de simpliste, c'est le coup du lapin. Notre société est si com- plexe, que ceux qui ne se sont jamais demandé si les relations sociales ne gagneraient pas à être simplifiées dans leurs rapports, ne peu- vent s'imaginer une société privée de tous les rouages qui compliquent celle qui nous en- serre en ses multiples engrenages.

Pour la plupart des gens qui s'occupent de remédier aux défectuosités sociales, le dernier mot de la logique n'est pas : « telle institution est mauvaise, et, malgré tous les perfection- nements que l'on y a apportés depuis qu'elle existe, elle continue à produire de mauvais ef- fets, il faut donc la détruire. » Pas si simplis- tes! Il ne faut pas détruire ce qui existe. «Au- cune modification n'a pu en changer les ef- fets, continuons à chercher de nouvelles trans- formations. Peut-être finirons-nous par mettre la main sur une bonne!» Et les électeurs, après avoir rebuté Pierre qui ne faisait rien de bon, pour essayer de Jacques qui, malgré ses pro- messes, ne faisait pas mieux, pour tâter de Jean qui n'a pas mieux réussi, se préparent à essayer de Ludovic, de Pierre, d'Antoine

76 RÉFORMES, RÉVOLUTION

en passant partons les noms et prénoms con- nus, afin (le recommencer lorsque la liste sera épuisée,... à moins, cependant, que leur pa- tience ne se lasse plus vite, les incitant à met- tre la machine au rancart, en voyant que per- sonne ne peut rien en tirer de bon.

Or, les anarchistes qui se refusent à coopérer à l'amélioration d'institutions qu'ils reconnais- sent mauvaises, pour chercher à réaliser ce qui leur semble plus efficace, ne peuvent que paraître absurdement simplistes, à des gens qui ont catégorisé leur idéal en plusieurs lots : l*' celui des réformes immédiates... c'est-à- dire lorsqu'il plaira au parlement et au gou- vernement de réaliser leurs promesses; ce- lui des réformes possibles... à Pâques ou à la Trinité, et enfin, .3° celles du couronnement, le but lumineux, l'aflranchissement intégral que tout individu doit désirer... sans l'espé- rer, et surtout bien se garder de chercher à le réaliser, de crainte de le rendre impossible.

Il faut noter, il est vrai, que tous ceux qui cherchent à nous persuader qu'il ne faut pas chercher à changer trop brusquement l'ordre

ou SONT LES SIMPLISTES? 77

do choses existant, sont des gens qui, pour la plupart, n'ont pas trop à s'en plaindre. Si par- fois. Ton entend tenir le même langage à quelque ouvrier, on peut sûrement ajouter ceci : c'est que, par chance, il a trouvé le moyen de quitter l'outil pour quelque situation pins ré- munératrice. On comprend alors que tous ces gens-là n'envisagent pas les choses sous le même angle que ceux sur qui pèse de tout son poids la lourde exploitation sociale.

Ce n'est pas que je veuille suspecter la bonne foi et la sincérité de ceux des privilégiés de Tordre social qui viennent, spontanément. oiTrir leur concours aux travailleurs dans la lutte entreprise contre les iniquités sociales. Mais la situation n'est pas la même pour ce- lui à qui est assurée la vie quotidienne, et le libre exercice de ses facultés, et celui qui ar- rache péniblement, par un labeur exténuant, la croûte de pain de chaque jour, sachant qu'il ne mangera pas, ni lui, ni les siens, du jour le travail viendra à lui manquer; menace d'autant plus hallucinante, qu'il sait qu'elle doit se réaliser en des temps plus ou moins

78 RÉFORMES, RÉVOLUTION

éloignés, par suite de l'instabilité de la pro- duction.

Si le premier peut se contenter de chang^e- ments qui n'apportent guère qu'une satisfac- tion morale et momentanée, l'autre a soif de résultats plus tangibles.

Je sais bien qu'à cela on nous répond que les premiers, moins intéressés dans la lutte, ayant plus de savoir, plus de science, voient davantage les dangers d'une transformation trop brusque, et ne se laissent pas aveugler par l'appât de convoitises pouvant compromet- tre le résultat final.

Ou. pourrions-nous répondre, parce que, ayant plus à perdre, et déjà pourvus de ce que réclament les autres, ils sont, par là, moins pressés de lutter. Aux dangers de ia lutte pré- sente, où ils savent ce qu'ils ont à perdre, sans trop savoir ce qu'ils y gagneront, ils préfèrent attermoyer.

Non pas que je veuille insinuer que la crainte de perdre leur situation les incite à temporiser. Ils pourraient se tenir cois, laisser aller les choses. Mais il est dans la nature humaine, malgré les meilleures intentions de ne voir choses et événements que sous l'angle

ou SONT LES SIMPLISTES? 79

SOUS lequel on se trouve placé ou sous le- quel on se place, ce qui est la même chose, et lorsqu'on a trouvé un raisonnement qui met d'accord votre volonté de bien faire avec vos intérêts immédiats, il est si doux de s'y reposer.

Car il est à remarquer que nombre de ceux qui trouvent que l'état de choses existant est à ménager, ont débuté, ou même conti- nuent à professer contre la société des criti- ques aussi acerbes que peuvent les formuler les anarchistes, beaucoup consentent à admet- tre qu'une société anarchiste serait l'idéal. Mais... ce n'est pas possible actuellement, ajoutent-ils.

Evidemment, si cela était possible immé- diatement, cela se réaliserait, puisque la réa- lisation d'une société anarchiste ne dépend que de la volonté des individus à vivre en harmonie. Et les anarchistes en tirent cotte conclusion : faisons comprendre aux individus que cette réalisation dépond de leur volonté rien que de leur volonté, et travaillons à rui- ner la foi qui peut encore exister en la péren-

80 RÉFORMES, RÉVOLUTION

nité des formes sociales qui nous régissent. Tandis que le raisonnement des réformis- tes se résume en ceci : « l'idéal social, que nous croyons juste, ne nous semble pas réa- lisable parce que les cerveaux n'y sont pas préparés et ne conçoivent pas d'autre organi- sation sociale que celle qui existe. Faisons bien ressortir cette impossibilité, sans en expliquer les causes ; d'autre part, les institutions sont mauvaises, et ne persistent que parce que ceux qui les subissent n'en comprennent pas toute la fausseté, disons-leur que toutes mau- vaises qu'elles sont, il ne faut pas qu'ils son- gent à les détruire, sous peine de s'en trouver plus mal, et avec cela nous pourrons atten- dre de mourir sans crainte d'être secoués trop brusquement.

Je sais fort bien qu'il n'y a pas d'absolu. Si les institutions étaient absolument mauvaises, elles ne dureraient pas vingt-quatre heures, elles n'auraient paspu s'établir. Elles rendent des services à toute une classe do gens, et une foule d'autres s'imaginent ne pouvoir vivre que sous leur égide, c'est ce qui leur permet de ré-

ou SONT LES SIMPLISTES ? 81

sister aux attaques de ceux qui ont franche- ment à s'en plaindre.

Mais il ne s'ensuit pas. sous prétexte qu'elles peuvent rendre des services, que ceux sur qui elles pèsent n'ont pas le droit de chercher à s'en débarrasser, et c'est ce qui fait que tous ceux qui ont débuté dans l'opposition la plus irréductible ont dû, une fois arrivés au pouvoir, renier leurs affirmations d'antan pour se dé- vouer à la défense de ce qu'ils avaient tant at- taqué.

Et c'est ce qu'un socialiste, M. Sarraute, a bien fait ressortir dans un bouquin ' il ex- plique qu'un socialiste au pouvoir ne peut pas professer les mêmes théories que lorsqu'il était opposant, démontrant que toutes les violences de critique sont permises contre l'ordre social qu'il s'agit de détruire, que l'on peut bien, par exemple, proclamer l'antinomie du Capital et du Travail, mais, une fois au pouvoir, la ques- tion change de face : « le problème de la vie prime et primera toujours le problème de la démocratie, » oubliant que le problème de la démocratie n'est que le problème de la vie

1. Socialisme d'opposition et socialisme de gouvernement

5.

83 RÉFORMES, RÉVOLUTION

ouvrière,, de la vie de ceux qui produisent, et que ce qu'on décore du nom de démocratie n'est que l'ensemble des réformes qui doivent être réalisées, pour que leur vie soient complète en durée et en intensité.

Maintenant, je n'ignore pas que, retourner l'objection n'est pas y répondre ; mais ce que je voulais démontrer c'est que traiter quel- qu'un de simpliste ne prouve rien, vu que l'on n'est jamais sûr d'avoir soi-même tenu compte de toute la complexité du problème.

Il se peut que l'impatience do ceux qui n'ont rien à perdre, tout à gagner dans une trans- formation sociale, les aveugle sur certains dangers, mais s'ils ont à se garder des mou- vements irréfléchis, cela ne prouve pas qu'ils aient quoi que ce soit à espérer de l'ordre do choses actuel.

D'autant plus que si nous examinons les ré- formes proposées, comme « réalisables », nous nous apercevons vite qu'elles ont juste l'effi- cacité d'un cautère sur une jambe de bois, et que, si elles sont incapables de préparer un état social meilleur, elles ont, par contre,

ou SONT LES SIMPLISTES? 83

l'inconvénient d'endormir les réclamations de ceux qui souffrent de l'état présent, do les détourner des réalisations intégrales, en leur faisant espérer des avantages immédiats, mais illusoires ; car toute réforme qui, par exemple, laisse subsister le salariat, laissera toujours le travailleur misérable et opprimé.

Je sais l'objection que l'on peut nous faire : La transformation complète de la société que vous poursuivez, vous le savez bien, n'est pas réalisable immédiatement, même par une révolution; celle-ci, du reste, n'étant elle- même possible que lorsque les esprits auront évolués. Les générations actuelles ne sont pas sûres de voir poindre ce paradis terrestre que vous leur promettez. C'est la renonciation à toute amélioration pour elles que vous leur demandez, pour la réalisation d'un idéal qu'elle ne connaîtront pas I »

J'ignore ce que demandera de temps, avant de produire des résultats, la propagande en vue d'amener une transformation sociale. Je n'ai pas la prétention d'apporter, dans mes poches, la solution de problèmes qui dépend

84 RÉFORMES, RÉVOLUTION

de tant d'éléments qui ne nous sont pas tous connus.

En tous cas, tant que durera l'ignorance des exploités, tant qu'ils useront leurs efforts à améliorer ce qui n'est pas améliorable, la société restera ce qu'elle est, avec ses jouis- seurs en haut, ses crèves-faim en bas. Tant que les travailleurs seront assez bètes pour espérer leur libération de la pitié de leurs ex- ploiteurs, ils subiront les effets de l'exploita- tion.

Chaque génération a le droit de songer aux améliorations qui peuvent l'avantager dans la lutte avant de songer à celles dont doivent profiter ses descendants ; d'autant plus que ce qu'elle aura su conquérir, pour elle, restera acquis à ceux qui lui succéderont. Seulement, il faut que ses efforts soient tournés à la con- quête de réformes qui en soient véritablement, et non de trompe-l'œil qui. au bout de peu de temps, la ramènent juste au point de dé- part. ^

De même, il n'y a qu'un moyen de faire con- naître une idée, c'est de la propager, à chaque instant, à tous venants, de môme, il n'y a qu'un moyen de sortir de l'état social présent,

ou SONT LES SIMPLISTES? 85

c'est de se soustraire à l'exploitation ; c'est en essayant de réaliser ce qui se rapproche le plus de l'idéal entrevu que l'on prépare la société future, et l'abolition de celle qui existe.

Et cet état social ne croulera définitivement que lorsque ceux qui le supportent auront pris conscience qu'il ne se maintient que par leur passivité à le supporter. C'est cet état de cons- cience que nous voulons créer, parce que plus vite il se créera, plus vite nous réaliserons ce que nous voulons.

Mais, j'espère le démontrer au cours de ce volume, travailler à la réalisation d'un idéal. si éloigné qu'il paraisse, n'implique nullement tle refuser les acquisitions que Ton peut faire en cours de route, bien au contraire. Il s'agit seulement de no pas prendre l'ombre pour la proie.

L'émancipation du prolétariat, un change- ment notable dan« la situation économique ne seront réalisés que du jour le salariat étant aboli, il pourra se soustraire à l'exploi- tation do ceux qui, jusqu'ici, ont détenu li's uKtyons de production.

86 RÉFORMES, RÉVOLUTION

C'est cela qu'il faut faire comprendre aux travailleurs. Et on ne fait que masquer cette vérité, lorsqu'on leur fait espérer des change- ments notables sans qu'il soit besoin de s'at- taquer au régime de la propriété, en laissant subsister le salariat.

Toutes les réformes parlementaires ne sont que des amusettes pour les dévoyer du vrai chemin. Aucun parlement n'osera réaliser la seule, la vraie réforme qui puisse créer un or- dre social nouveau : la remise des moyens de production entre les mains de ceux qui doivent les mettre en œuvre. Car un parlement n'est que l'expression très atténuée de la pensée moyenne de la population, et on sait que les changements sociaux ne peuvent être le fait que de minorités agissantes, en avance sur la moyenne.

C'est simplifier le travail préparatoire, abré- ger la période transitoire que d'amener les individus à ne plus poser leur confiance en un Parlement-Providence, de ne plus attendre un changement social de la bonne volonté de ceux qui seront les derniers à l'accepter.

Faire comprendre aux intéressés qu'ils n'ob- tiendront que les réformes qu'ils sauront im-

ou SONT LES SIMPLISTES? 87

poser par leur action,, est la seule voix ouverte à ceux qui veulent franchement voir disparaî- tre l'exploitation de l'homme par l'homme. Tandis que le raisonnement tenu par les con- cilliateurs ne contribue qu'à jeter la confusion dans les esprits.

On reconnaît que la situation des travail- leurs est intolérable, qu'ils ont droit aux riches- ses qu'ils créent, mais, ajoute-t-on, aussitôt : « qu'ils se gardent d'aller trop vite et de de- mander trop. Il y a trop d'intérêts qu'il ne faut pas effrayer. Que l'on se contente d'améliora- tions successives ».

C'est toujours tourner dans le même cercle vicieux. Ceux que l'on a tant crainte d'efTrayer ne sont pas plus bêtes que d'autres. Ils savent que ce sont leurs privilèges qui sont visés. S'ils laissent passer une réforme, c'est qu'elle ne les atteint qu'en apparence. Celles qui auraient pour effet d'amoindrir réellement leur capa- cité d'exploitation seraient étranglées au pas- sage.

On a déjà voté des lois ouvrières, malgré qu'aucune ne se soit réellement attaquée au

88 RÉFORMES, RÉVOLUTION

capital, cela n'enipôcho pas les industriels de les éluder à cause des petits désagréments qu'elles leur apportent. Lorsqu'elles sont ap- pliquées, c'est que les travailleurs ont dut en imposer l'application par la grève, mais sans que cala ait amené un changement apprécia- ble dans leur situation.

Par le fait de l'existence du salariat, et d'une valeur d'échange, le coût de la vie doit haus- ser avec l'augmentation des produits qu'en- traîne la hausse des salaires. A moins que l'industriel ne trouve une compensation, à l'augmentation de salaire accordée, par une économie de temps, alors l'augmentation est illusoire puisqu'elle doit se traduire par du chômage, l'ouvrier reste donc toujours dans l'impossibilité de trouver à satisfaire ses be- soins de développement intégral. 11 doit rester la bète à production, à laquelle on rationne même ce qui doit satisfaire ses besoins primor- diaux : manger, se reposer, se reproduire. Et nous retombons toujours à notre conclusion : Pour que le travailleur puisse arriver à réali- ser une amélioration notable à son existence, il faut abolir l'exploitation de Phomme par l'homme; il faut que chacun puisse, en la so-

ou SONT LES SIMPLISTES? 89

ciété. trouver à sa libre disposition les moyens Je production qu'il peut mettre en œuvre par son propre travail isolé ou en association, C'est cet idéal qu'il ne doit jamais perdre de vue, c'est l'étalon qui doit le fixer sur la va- leur des réformes immédiates. Et voilà com- ment un but éloigné est indispensable même pour des réalisations immédiates.

Seulement cette façon de concevoir les clio- ses, évidemment, entraîne une façon d'agir qui vous met en antag-onisme avec tout ce qui existe, avec ceux qui ont la prétention d'amé- liorer les choses et de diriger l'évolution so- ciale, et cela vous rend la vie plutôt incom- mode, vous posant en grincheux à l'égard de ceux qui n'ont qu'un but : arriver à con- cilier quand même.

Comment accepter une fonction do l'Etat, lorsqu'on est convaincu que la meilleure ré- forme n'est qu'un obstacle à l'évolution ?

Impossible d'aspirer à une fonction élue, lors- qu'on est certain que tout le parlementarisme n'est qu'une comédie destinée à faire croire aux exploités qu'ils trouveront un remède

90 RÉFORMES, RÉVOLUTION

à leur exploitation, et que son seul but est de protéger leurs exploiteurs contre leurs légiti- mes revendications.

Etre anarchiste, c'est être négateur, non ' seulement de toute l'organisation sociale exis- tante, mais aussi de tous les replâtrages qui ont la prétention de ménager un passage à la société future, car ce passage n'existe pas, ou, du moins, échappée nos prévisions et ne peut être que l'œuvre de la masse de petits chan- gements qui s'opèrent tous les jours, sous nos yeux, que nous y participions ou non, que nous les désirions ou que nous les combattions, que nous les constations, ou qu'ils échappent à notre perception.

Ce passage, c'est l'eiïort continuel de quitter l'état social présent pour atteindre l'idéal en- trevu. Alors le pas accompli en avant n'est pas pour s'implanter sur la place conquise, mais seulement pour y trouver un point d'appui, pour un nouvel effort. Tandis que, pour faire accepter par la masse, quelle que réforme que ce soit, il faut la présenter comme but.

S'il est vrai que la société actuelle soit

ou SONT LES SIMPLISTES? - 91

grosse de la société de demain, il n'en est pas moins vrai que la société do demain ne se réa- lisera qu'en détruisant les institutions de la société actuelle qui entravent son évolution, et cette destruction ne peut être préparée en faisant croire que les dites institutions peu- vent servir à la transformation.

De même qu'un fonctionnaire de l'Etat, in- tervenant dans les conflits sociaux, ne peut faire autrement que de prendre position en faveur des privilégiés, de même, le conci- liateur n'arrive à concilier qu'en dupant l'ex- ploité au profit de l'exploiteur.

Il ne peut y avoir de conciliation possible entre celui qui a tout et veut tout garder, et celui qui n'a rien, et veut entrer en possession de ce à quoi il a droit.

Si le premier consent à faire quelques con- cessions, ce ne peut être qu'à condition que ces concessions ne détruisent pas sa situation privilégiée, mais que, en retour, l'autre re- nonce à ce qu'il a droit, pour se contenter d'une apparence de satisfaction. C'est l'éter- nelle histoire du plat de lentilles.

92 RÉFORMES, RÉVOLUTION-

Je connais le cliché qui vient se placer ici : « Il y a les libertés acquises qu'il ne faut pas compromettre par des exigences irrationnel- les. H y a les réactionnaires qui guettent nos divisions pour nous ramener en arrière. Il y a la république qui, certes, n'est pas Pidéal, mais qui, cependant, a permis certaines con- quêtes, et que l'on doit défendre contre l'en- nemi commun » ! Que sais-je encore, on peut ajouter indéfiniment à la liste.

Mensonges que tout cela.

« Votre justice n'est pas la nôtre », disait Ravary à un civil qui l'interpellait. « Votre idéal social n'est pas le nôtre », peuvent dire les travailleurs aux réformistes, et même ajouter : « il est l'ennemi du nôtre, car vous voulez concilier ce qui est inconciliable, tandis que nous voulons rompre avec ce mensonge qui voudrait nous faire accepter le mal dont nous souffrons, sous prétexte de ne pas com- promettre la réalisation du changement que nous voulons ».

Ce sont, du reste, les mêmes clichés que pour l'internationalisme et le désarmement.

ou SONT LES SIMPLISTES ? 93

« La belle chose que les nations toutes sœurs, consacrant leurs eli'orts à des travaux utiles, au lieu Je les dépenser en travaux de défense! y eut-il jamais rêve plus noble!

« Ah ! oui, mais il y a des pays dont la vic- toire serait le triomphe de l'obscurantisme et de l'autocratie! Il y a des pays. La France en France ayant un bagage d'idées et de libertés à défendre !

c( La guerre, ah ! certes 1 est une chose mons- trueuse, criminelle ; le militarisme est une plaie honteuse, un chancre rongeur qui dé- vore la substance des nations ; mais, de peur d'un mal « qui pourrait venir », il faut garder le mal présent ».

Et voilà comment les choses reconnues mauvaises persistent et résistent, même lors- qu'on est d'accord sur leur malfaisance.

Eh bien ! non, les travailleurs peinant de 12 à 14 heures par jour, pour un salaire de famine, n'ont pas à défendre un bagage d'i- dées qui, toute leur vie, doivent leur rester inconnues ; il n'y a de libertés réelles que pour ceux qui ont le moytMi de les exercer.

Qu'importe la liberlé de conscience à celui (jui doit taire ses opinions s'il veut trouver du

94 RÉFORMES, RÉVOLUTION

travail, et même, parfois, afficher celles qu'il n'a pas, et dont le cerveau est tellement an- nihilé par un travail exténuant qu'il n'éprouve même pas le besoin de lire ?

Qu'importe la liberté de réunion à celui qui, au sortir de l'usine, n'aspire qu'à manger et dormir ?

Qu'importe la liberté de la presse à celui qui n'aura jamais les moyens de publier, même une brochure de quatre pages ?

Je dis qu'importe ? Que devrait importer ? serait plus vrai ; car on a tellement pourri de politique le cerveau des travailleurs que l'on est arrivé à les faire se passionner pour des libertés qu'une petite minorité est seule en état d'exercer.

Pour le travailleur, le grand problème est de défendre le morceau de pain de tous les jours, de défendre sa dignité à l'usine, afin de ne pas être traité tout à fait comme une bête de somme. Voilà la lutte journalière, et celle-ci est à mener contre l'exploiteur compa- triote, aussi bien que contre l'exploiteur étran- ger.

ou SONT LES SIMPLISTES? 95

Si la guerre est atroce. Si les guerres ne sont suscitées que pour les combinaisons lou- ches des ruffians de la politique ou de la ban- que. Si les travailleurs n'ont rien à y gagner, que les frai's à payer, que leurs maîtres soient vainqueurs ou vaincus alors guerre à la guerre, que les travailleurs ne s'y laissent traîner sous aucun prétexte, pour n'importe quel motif; qu'ils refusent de se laisser armer, et laissent leurs maîtres soutenir seuls leurs compétitions.

La guerre ne pourra plus avoir lieu du jour 011 ceux qui sont seuls à fournir la chair à mitraille refuseront de s'y laisser mener ; et du jour les exploités refuseront de servir plus longtemps de gardes-chiourmes à leurs exploiteurs, le règne de leurs maîtres sera bien près de sa fin.

Il en est de même dans l'ordre éconoiniquo, car tout se tient.

C'est une autre tromperie de prétendre que si l'individu, aujourd'hui est plus libre, il le doit à un gouvernement et à des lois plus libérales. Il y a un gouvernement soi-disant

96 RÉFOKMES RÉVOLUTION

plus libéral, appliquant moins les luis res- trictives— qui existent toujours, ' et des lois plus libérales, parce que les individus ont su résister aux gouvernements despotiques, et les renverser, par ce qu'ils ont su conquérir plus de libertés. Ils ne le doivent pas plus à la République qu'à n'importe quel autre rég^ime. C'est parce qu'ils Tont conquis de haute lutte, indépendamment de tout régime politique. C'est parce que les travailleurs ont lutté pour améliorer leur situation que la république a été rendue possible.

De même, si les ouvriers ont obtenu une di- minution de la durée des heures de travail, s'ils ont réussi à faire augmenter leurs salai- res, s'ils possèdent le droit de se syndiquer, s'ils ont le droit de parler et d'écrire, ce n'est pas parce qu'il y a des lois qui le leur p(;r- mettent, mais parce qu'ils ont lutté, toujours et sans cosse, soit individuellement, soit cor- porativement par la grève, soit en masse par les révolutions.

Aujourd'hui nous sommes arrivés à recon- naître que toutes ces améliorations ne sont

1. Et le iiiiuistère socialo-radical de Clemenceau nous prouve que l'on peut toujours les appliquer.

ou SONT LES SIMPLISTES ? 97

(jue tciiipuraires, insignifiantes ; que ces fa- meuses libertés ne sont que des auxiliaires qui doivent servir à en obtenir de plus gran- des, mais qu'elles sont impuissantes à amener la véritable solution.

Tant que les aspirations des travailleurs se bornaient à réclamer un peu plus de liberté, un peu plus de bien-être, l'existence des pri- vilèges des maîtres n'étant pas mise en péril, ils pouvaient discuter sur le plus ou moins de longueur que l'on pouvait donner à la ciiaîne par laquelle ceux-ci tiennent ceux-là.

Aujourd'hui la situation n'est plus la même. Ce n'est pas seulement un peu plus de bien- être que réclament les travailleurs conscients, mais tout le bien-être qu'ils aident à produire. Ils ne veulent plus être une classe à part, n'ayant droit qu'à une situation inférieure. Si les exploiteurs veulent continuer à exploiter, les travailleurs ne veulent plus continuer à l'être.

Que la netteté de ces réclamations effraie ceux qui ne veulent pas laisser diniinufr buus privilèges, cela ne fait aucun doute, et nous

98 RÉFORMES, REVOLUTION

avons vu qu'en eltet ils croyaient trouver leur refuge dans les mesures de répression. Mais du jour le prolétariat commencera à pren- dre conscience de sa force, ce ne sont pas les mesures de répression qui pourront l'arrêter. Quels que soient ceux qui détiennent le pou- voir, ils ne peuvent jamais que ce que leur per- met la conscience publique. Et c'est cette cons- cience publique qu'il s'agit d'éveiller. La solu- tion ne peut-être amenée que par la lutte. Ce n'est pas en chercbant à se tromper sur le danger qu'on Técartera, ni en laissant aux générations à venir le soin de tout résoudre, qu'on changera quelque chose.

La question est posée, et simplistes eux- mêmes ceux qui pensent l'éluder en élevant une question d'opportunité. Aujourd'hui, de- main, dans cent ans, le problème reste le même. Il faut bien se décider à l'envisager tel qu'il est. Une orientation nouvelle s'en dégage et c'est ce qui désoriente ceux qui ne l'ont pas compris.

VI

I/FMPOT SUR LE REVEiXU,

LES RETRAITES OUVRIÈRES

Les bourgeois se prétendent les défenseurs de la justice absolue. Chacun doit payer selon ses ressources. Ce sont les bourgeois qui tirent le plus d'avantages de l'ordre social. |La valeur d'une pièce de cent sous. L'Impôt indirect, moyen d'écorcher sans faire crier. En définitive c'est celui qui travaille qui paie pour tous. Les lois de « protection ou- vrière ». L'arJjitrage obligatoire. Un nouvel im- pôt. — Une escroquerie financière. La danse des milliards. Un leurre.

A tout seigneur, tout honneur, c'est par les deux grandes réformes du parti radical que nous commencerons notre examen des moyens, les plus saillants, proposés en vue|de faire, do la société capitaliste, un Eden tout le monde, riches comme pauvres, trouvera satisfaction.

100 RÉFORMES, RÉVOLUTION

et ce qui en toute justice revient à ses efforts. Car, c'est un point qu'il ne faut pas oublier, les défenseurs de l'ordre social actuel, ne les défendent, repoussant les « utopies » socialis- tes ou anarchistes, que, parce que, partisans de la « Justice » absolue, ils prétendent que cette justice ne peut être répartie que par un gou- vernement chargé de faire respecter la liberté do chacun, et que, d'autre part, la vraie jus- tice consiste à rémunérer chacun selon son tra- vail, et qu'il n'y a, jusqu'à présent, que l'or- ganisation économique actuelle qui permette d'approcher cette justice distributive. Ils en tiennent l'instrument, il ne s'agit plus que d'a- méliorer la façon de s'en servir pour arriver à la perfection.

Si chacun doit recevoir selon ce qu'il a tra- vaillé, chacun doit payer à la société selon ses moyens, et c'est ce qui nous a valu celte grande pensée du règne radical : l'impôt sur le revenu. «

Selon ses promoteurs, c'est bien le véri- table impôt égalitaire. Chacun concourant, se- lon ses ressources, aux charges communes.

IMPOT SUR LE REVENU 101

payant, personnelloment et directement, sans pouvoir rejeter sur d'autres le fardeau qui lui incombe ; n'est-ce pas de la l)onne justice ?

Quelle bonne blague !

D'abord, il n'y a que celui qui possède qui jouisse pleinement des avantages que nous pro- cure l'organisation sociale.

Qui a besoin d'une armée, d'une police, d'une magistrature, chargées de défendre... la propriété ?... Ceux qui en possèdent une, naturellement.

A qui sont réservés les emplois grassement rétribués par lebudget, les fonctions ([ui n'ont qu'une raisijn d'être : assurer à ceux qui les possèdent le libre exercice des privilèges ac- quis, par une minorité, aux dépens du plus grand nombre.

En admettant la légitimité de l'impôt, pour être équitable, ce n'est pas sur les ressources de celui qui paie qu'il devrait être basé, mais sur les avantages qu'il en retire.

Il aurait fallu, de plus, qu'il fût largement progressif, que, passé un certain chillre de revenus, l'impôt fût un commencement de res- titution, car il est outrageant pour la justice,

dont se réclament nos Lycurguc, que des uns

6.

102 RÉFORMES, RÉVOLUTION

aient cent mille francs à manger par an, quand d'autres n'arrivent à peine, non à satisfaire, mais à calmer les besoins les plus primordiaux. D'autre part, l'argent n'a pas la même va- leur pour celui qui n'a que cent sous à man- ger par jour, que pour celui qui peut dépenser dix, vingt, cent fois autant. Pour l'un, cinq francs à distraire de son budget, représentent une privation dans le nécessaire, pour l'au- tre c'est une quantité négligeable. Mais peut- on demander à ceux qui sont des privilégiés de se charger de faire rendre gorge à eux- mêmes, et à ceux de leur classe I

De plus, ne le savons-nous pas par les impôfs existant déjà directs ou indirects n'est-ce pas, en somme, sur le producteur que retombe toute charge? n'est-ce pas. en fin de compte, celui qui produit qui paie?

Si les actions, obligations, par une opération mystérieuse, produisaient dans les coffre-forts de ceux qui les détiennent les sommes néces- saires pour rédimer leurs coupons, on pourrait croire que le tantième prélevé par l'impôt sur cette opération, serait bien prélevé sur le

IMPOT SUR LE REVENU 103

rentier, et qu'il lui est impossible de se récu- pérer sur d'autres.

Mais ces actions représentent une part d'ex- ploitation, soit dans un budget d'Etat, soit dans une entreprise industrielle, commerciale, de transports ou de banque, et il faudrait être bien naïf pour croire que ces gens qui ont en main la possibilité de reprendre d'une main ce qu'ils paient de l'autre, se garderont de le tenter.

Que l'on augmente l'impôt sur les patentes, le détaillant augmentera sûrement ses prix, que l'on augmente l'impôt sur la propriété, le propriétaire augmentera ses loyers. Ne les aug- mentent-ils pas, déjà, lorsqu'une amélioration, à laquelle ils sont étrangers, se produit dans leur quartier, comme cela vient de se produire, par exemple pour ceux on a établi le mé- tro.

L'argent ne produit de l'argent que par le travail de ceux qui peinent et triment. Que la production s'arrête, l'argent cessera de pro- duire. On pourra bien inventer toute sorte de système pour faire payer les oisifs, mais tant que l'exploitation du travail des autres sera la

104 RÉFORMES, RÉVOLUTION

base de l'ordre économique, on peut être assuré que toutes les charges sociales retomberont toujours sur les épaules de ceux qui travail- lent. Il s'établira une série de ricochets qui finiront par atteindre celui qui, au bas de l'é- chelle sociale, est bien forcé d'encaisser les coups qu'il ne peut rendre à personne... à moins que, prenant conscience de sa situation, il ne culbute le joli système qui fait de lui la bète de somme, et le pâtira de l'ordre social.

Dans ce changement d'assiette de l'impôt, l'ouvrier ne gagnera qu'une chose, ça sera de savoir un peu plus exactement, ce que lui coû- tent les services de l'Etat. Ce qu'il paie, à riieure actuelle, indirectement sous forme de douane, d'octroi, pour lui, n'entre pas en compte. Cela est incorporé à la valeur des marchandises qu'il achète, et n'a qu'un vague rapport avec l'impôt.

L'impôt indirect, fut à mon sens la plus belle trouvaille que pouvaient faire des gou- vernants afin d'écorcher le contribuable sans qu'ils s'en aperçoivent trop, et peut-être la bourgeoisie a-t-elle tort d'en changer la forme.

Mais, probablement, son impôt sur le re- venu ne sera-t-il qu'un trompe-l'œil, et en-

LES RETRAITES OUVRIÈRES 105

tond-elle, conserver les deux formes d'extor- sion sur le contribuable.

Et puis, comment veut-on que l'ouvrier arrive jamais à se rendre compte quelle part il paie pour ceux qui l'exploitent, pour toute la vermine d'intermédiaires qui vivent de lui et de son travail, sous forme d'augmentation des denrées et produits industriels, de baisse de salaire, d'augmentation de loyers et di- verses autres formes de reprises sur lui. (lar, exploité comme producteur, il l'est tout au- tant comme consommateur.

A côté de l'impôt sur le revenu, le parti radical a en réserve ou en application, ce que l'on est convenu d'appeler les « lois ou- vrières » ou de « protection ouvrière ». Il y en a toute une série : Réglementation des lioures de travail, sur l'arbitrage et la conci- liation obligatoires, les accidents du travail, et combien d'autres? Ils ont ainsi, en réserve, une infinité de projets qui, une fois volés, vont faire aux travailleurs, une vie de féli- cités incommensurables, ne parle-t-on pas. déjà, Obt pour un avenii- Idinlain ilc

100 RÉFORMES, RÉVOLUTION

leur assurer la propriété d'un foyer, d'une maison familiale qui serait insaisissable!

Car, si l'Etat, pour les radicaux, est le meil- leur régulateur de la justice, la propriété in- dividuelle, « fruit du travail, de la tempé- rance et de l'économie », accessible à tous ceux qui sont doués de ces qualités, c'est la plus grande somme de justice à laquelle il soit pos- sible d'arriver.

« Certes, dans l'état social qui la protège, il s'est glissé quelques abus. Quelle œuvre hu- maine en est exempte? Mais ces abus, ces im- perfections, c'est au législateur aies corriger, à les amender, à lui d'accorder aux travail- leurs la place qui leur revient dans cette so- ciété. Toute leur place, mais rien que leur place. »

Car il est bien entendu que tout le monde ne peut pas être capitaliste. Si chacun était assuré de la satisfaction de ses besoins, plus personne ne voudrait travailler. D'autre part, les aptitudes ne sont pas toutes égales. Il y a. de plus, les droits acquis. A celui dont les pa- rents se sont privés pour laisser un petit bien-

LES RETRAITES OUVRIÈRES 107

être, et à plus forte raison qui s'est privé lui- même, on ne peut pas, au nom d'une pré- tendue égalité, aller arracher ce qui leur ap- partient.

Les uns sont habiles, les autres non ; les uns sont intelligents, les autres ne le sont pas; les uns sont faits pour commander, les autres pour obéir, la vraie justice est que chacun soit rémunéré d'après ses propres mé- rites, d'après ce qu'il apporte de travail, d'in- telligence ou de capital dans l'association; pour cela faire, il n'y a qu'à laisser agir la libre concurrence.

La lice est ouverte. A celui qui saura dé- ployer le plus d'aptitudes, il appartiendra de prendre place parmi l'élite, de se créer la vie de luxe et de loisirs qu'il sera capable d'ac- quérir par son travail... ou celui des autres.

Mais, dans tout combat bien ordonné, il -y a des règles à observer, de là, la nécessité d'arbitres pour intervenir entre les combat- tants qui seraient enclins à tricher.

Et comme la bourgeoisie a trouvé cette par- faite arme de gouvernement, b; sullrage uni- versel, par lequel le plus intime des cit(»y<Mis semble participer, sinon au gouvernement

108 RÉFORMES, RÉVOLUTION

lui-même, au choix des gouvernants, tout au moins, et par là, indirectement, au choix des règles à intervenir, il s'ensuit que le devoir de chacun est de respecter ces règles édictées au nom et pour le plus grand bien de tous.

Nous aurons à discuter plus loin, le men- songe électoral; nous aurons également à voir par l'exemple de la journée de huit heures, ce que valent toutes ces lois dites de « protec- tion ouvrière ». La loi d'arbitrage obligatoire dans les conflits entre ouvriers et employeurs, serait la plus belle, loi d'étranglement des ré- clamations ouvrières si. une l'ois votée, les ouvriers étaient assez veules pour s'y sou- mettre.

En ellet, quel est le rôle d'un arbitre? c'est de concilier les parties en présence; d'être assez adroit pour obtenir de part et d'autre, des concessions ou semblants do conces- sions — permettant de taire une cotte mal taillée, de façon à ce que chacun des belligé- rants puisse l'accepter. Cela est si vrai, que le projet de loi en préparation, porte « loi d'ar- bitrage et de conciliation. »

LES RETRAITES OUVRIÈRES 10^

Mais, comme nous l'avons vu déjà, c'est toujours sur les réclamations des ouvriers que les réductions s'opèrent; comme le patron peut toujours invoquer des raisons économi- ques, imprévues, pour rompre les contrats, et qu'il est entendu que c'est l'ouvrier qui est toujours l'empêcheur d'exploiter en rond, on voit d'ici ce que, dans ces comédies d'arbi- trage, pèseraient les réclamations des ex- ploités.

Un arbitre qui accepterait en bloc les récla- mations des grévistes, leur donnerait raison sur toute la ligne! phénomène pareil n'a ja- mais été vu, ça serait le monde renversé, ça serait une raison pour les patrons de le récu- ser. Or donc, pour que la justice, telle que l'en- tendent gouvernants et nantis, soit respectée, toute commission arbitrale devra être com- posée moitié de patrons, moitié d'ouvriers, et le président qui devra les départager, choisi parmi les gens posés, connus pour leur esprit d'ordre : fonctionnaires, magistrats ; pas besoin qu'il S(jit ennemi des réclamations ouvrières, suffisant qu'il ne donne pas dans le travers des « utopies irréalisables ». On sera sur que la sentence sera ce qu'elle doit être, une so-

110 RÉFORMES, RÉVOLUTION

lutioii amiable, « il sera tenu compte au patron de ce qu'il lui est possible d'accorder, sans renoncer à ses droits et privilèges. »

Et la fameuse loi sur les retraites pour la vieillesse est une fumisterie de ce genre, avec une extorsion de milliards dont seront victimes les seuls travailleurs.

Le projet de loi en gestation porte qu'il sera opéré une retenue de 0 fr. 05 par journée de travail qui n'atteint pas 2fr.; 0 fr. 10 par journée allant de 2 à 5 fr., et 0 fr. 15 par journée au-dessus de 5 fr. L'année sera comp- tée pour 250 journées de travail rétribuées, Un versement équivalent sera versé par l'em- ployeur au nom de l'employé.

Et avec cela, si l'ouvrier a versé sans arrêt, pendant 30 ans, ses 0 fr. 05, 0 fr. 10 ou 0 fr. 15 son patron autant il pourra, à l'âge de 65 ans, obtenir une rente annuelle de 400, 800 ou 1.200 fr., ce qui donnera aux premiers, la possibilité de payer leur terme, et quel- ques sous de poche, car, sans doute, il s'agit ici d'ouvriers de la campagne, l'on peut se loger pour 80 à 100 fr.

LES RETRAITES OUVRIÈRES 111

C'est déjà beau comme fumisterie, car, même à la campagne, se nourrir avec moins (le 20 sous par jour à dépenser, on ne risque pas de mourir d'indigestion.

Mais, on a si peu de besoins quand on est vieux! Et puis, un ouvrier!

Mais cela devient épique, c'est lorsqu'on sait que la durée de la vie moyenne étant de 35 ans, peut-être un peu moins, si la statis- tique s'opère seulement sur la classe ouvrière, et que l'on sait qu'il n'y a qu'un nombre très infime qui parviennent à l'âge de 65 ans fixé pour recevoir la fameuse pension. L'ironie, dé- passe les bornes.

On objectera, évidemment, que pour pou- voir payer ces sommes, môme si minimes, il faut bien que plus d'un des participants aient été enlevés de la circulation.

Il est certain que l'Etat ne peut pas pallier aux mauvais ellets de l'organisation écono- mique. Organisme fait pour absorber, et non pour produire, ses services sont toujours chè- rement payés par ceux qui en sont l'objet. C'est pourquoi les anarchistes veulent s'en débarrasser comme d'un appareil trop cou-

112 RÉFORMES, RÉVOLUTION

teux et ont entrepris de démontrer sa noci- vité.

Et ici, encore, il ne faillit pas à son rôle.

Les calculs de l'auteur du projet do loi, esiimont qu'il y a en France. 9.200.000 sala- riés sur lesquels pourra peser cet impôt nou- veau. Mettons que la moyenne, à verser par chaque individu, soit de 0 fr. 10 par journée de travail : 250 journées à 0 fr. 10 font, par an. 25 fr., cela pendant 30 ans. l'ait par indi- vidu, 750 fr., ce qui, multiplié par 9.200.000 « plumés » représente une somme de six mil- liards 900.000 fr, (six milliards, neuf cent mille francs), Et comme le patron aura versé autant, c'est une somme de près de 14 mil- liards dont la bourgeoisie va s'assurer la ges- tion, avant d'avoir à débourser un sou.

Et ceci n'est qu'une basse moyenne, car les versements devront commencer dès l'âge de dix-huit ans, ce qui. pour ceux-là, fera 47 ans à attendre, avant de toucher.

Je laisse à d'autres le soin de calculer si cette somme, avec ses intérêts capitalisés, ne pourrait pas permettre d'abaisser la limite

LES RETRAITES OUVRIÈRES 113

d'âge cette pension doit être versée, et même d'en relever le chiffre. Ce que je viens de dire., est déjà suffisant pour donner un aperçu de ce que coûtent les services de l'Etat.

Mais, pour gérer ces milliards, pour admi- nistrer ces caisses de retraites, il faudra, en surplus, créer de bons emplois lucratifs, de bons fromages dans lesquels les frères et amis pourront se créer des situations confortables. Si l'Etat coûte cher aux uns, c'est une bonne vache à lait pour d'autres. Je doute qu'il y ait compensation.

Cependant, l'escroquerie étant un peu forte, il fallait la masquer.

En attendant que la loi ait acquis son plein effet, il sera demandé à l'Etat c'est-à-dire au contribuable, c'est-à-dire, en dernier res- sort, à celui qui produit un crédit annuel de lo. 000. 000 de francs, pour payer une rente de 370 fr.. par an, à ceux qui auront atteint 65 ans.

Et voilà comment, d'une loi qui a l'air de venir en aide au travailleur, en lui promet-

114 RÉFORMES, RÉVOLUTION

tant de lui donner de quoi vivre! ne pas mourir de faim, serait plus juste lorsqu'il ne pourra plus travailler, on en a fait une charge nouvelle, qui pèsera sur sa période d'activité, lui enlevant une partie du produit de son travail, le forçant aux privations, sous prétexte d'assurer ses vieux jours. Ce qui sera un mensonge pour les neuf-dixièmes d'entre eux, puisqu'ils n'atteindront jamais l'âge cette somme devrait leur être versée.

VII

LA JOURXKE DE HUIT HEURES DÉFE\SE DES SALAIRES

Les réclamations ouvrières admises par tous... en prin- cipe et à condition que les ouvriers méritent leur réa- lisation par leur soumission. Les exagérations for- cées des prôneurs de système. Les réclamations ouvrières ne prendront lin que lorsque chacun sera son propre patron. (Ihacun a droit au développe- ment qu'il peut atteindre. Les réclamations ne ces- seront qu'avec les abus qui les suscitent.

Les réclamations ouvrières s'imposent tel- lement à notre époque, qu'elles ne sont plus guère contestées que par quelques fossiles en- croûtés (l'autoritarisme ou d'économie poli- tique ; quelques-unes, même, essayent de se traduire en projets de loi.

116 RÉFORMES, RÉVOLUTION

La journée de huit heures, l'amélioration des conditions d'existence , une retraite pour assurer le sort des vieux travailleurs^ tout cela est admis en principe ; on n'y oppose plus guère que des questions d'opportunité ; la dernière raison de ceux qui n'en ont plus de bonnes à opposer.

« Le syndicat ! Mais comment donc 1 Les travailleurs doivent se syndiquer, afin de pouvoir traiter sur le pied d'égalité avec leurs employeurs. Ces derniers, môme, ayant tout avantage à avoir en face d'eux une orga- nisation solide, avec laquelle ils puissent trai- ter, et qui puisse leur garantir l'exécution des clauses acceptées. »

« Journée de huit heures! mais certaine- ment! l'ouvrier n'est pas une bête de somme. 11 ne doit pas être forcé de tendre ses nerfs jusqu'à l'usure prématurée. lia droit à un re- pos qui lui permette de donner la plus grande somme de travail avec le moins possible de fatigue. Il faut qu'il ait le temps de s'instruire, de se récréer ».

« Oui ! il est honteux pour la société que, lorsqu'il ne peut plus travailler, l'ouvrier soit réduit à la mendicité. Des lois de prévoyance

LA JOURNÉE DE HUIT HEURES 117

doivent lui assurer Texistence (vingt sous par jour) lorsque ses membres épuisés ne voudront plus le servir. »

Et ainsi do suite pour le reste ; c'est édifiant de voir, depuis que la situation malheureuse des travailleurs a été découverte, combien de gens se sont apitoyés voulant à tout prix se faire les défenseurs de leurs réclamations etj poussant l'esprit de dévouement jusqu'au bout, s'empressent même de les formuler en lieu et place de leurs protégés.

Oui, c'est curieux à remarquer, presque toutes les réclamations ouvrières ont été for- mulées par des f)oliticiens qui s'en sont d'a- bord fait une plate-forme.

Le travailleur est resté si longtemps dans l'ignorance, pendant tant de siècles il a ac- cepté si passivement son rcMe à part, dans l'é- tat social, de bête à produire, n'imaginant pas qu'il pût en être autrement, ne demandant qu'un peu moins de misère, un peu moins d'oppression, et un peu plus d'égards, que, de tout temps il s'est trouvé des gens pour pren- dre sa défense, et qu'il existe des « sociétés

118 RÉFORMES, RÉVOLUTION

protectrices des travailleurs », tout comme il en existe pour la protection des animaux bien avant qu'il songeât à formuler des reven- dications claires et précises.

Les uns, comme pas mal de politiciens, afin de le gouverner plus facilement, en le du- pant par des promesses fallacieuses, d'autres, tout bonnement, tout naïvement, dans l'espoir de lui venir en aide, s'imaginant que les pri- vilégiés auront fait tout ce qu'ils peuvent en faisant quelques petites concessions, et dont le travailleur, s'il veut se montrer digne de les recevoir, devra se satisfaire, n'exigeant rien de plus, s'astreignant à les mériter par une plus grande soumission à l'ordre de cho- ses existant, attendant tout de la bonne vo- lonté de ses exploiteurs, et de la providence parlementaire. Les bonnes âmes ne se ren- dant pas compte que c'est vouer ainsi le prolé- taire à l'esclavage indéfini, que c'estle classer hors de l'humanité, en bête de production, anneau intermédiaire entre l'homme et l'ani- malité.

La réduction de la journée de travail à huit

LA JOURNÉE DE HlIT HEURES 119

heures est une de ces réformes qui s'érigent en drapeau, que certains bourgeois veulent bien accepter comme revendication possible, mais qui leur semble être le maximum de ce que les travailleurs peuvent légitimement ré- clamer dans cette direction et qu'ils ne doi- vent pas dépasser.

Après avoir constaté que la situation du travailleur n'est pas. ce que doit être la situa- tion d'un homme dans la société ; que certains capitalistes se refusent systématiquement à toute concession ; que l'application de diver- ses réformes, loin d'être une charge pour les employeurs, a été en plus d'un cas, une amélioration à leur profit autant qu'à celui des travailleurs.

Et, pour la journée de huit heures, divers essais tentés par dos capitalistes plus intelli- gents que d'autres sont concluants à cet égard'.

Devant ces constatations, nos gens sensi-

1. Voir, à ce sujet, La journi-e de huit heures et le sala- rial industriel de M. de Morsier, qui y cite dos tentatives de la journée de S heures faites par divers industriels, où, au bout de quelque temps, la production arriva à égaler celle faite pendant les 10 heures.

120 RÉFORMES, RÉVOLUTION

bles ne peuvent s'empêcher de flétrir comme il convient la rapacité de ces « mauvais maî- tres » ; mais ce n'est que pour demander une plus grande sagesse aux travailleurs, plus de patience et plus de modération dans leurs demandes et leur façon de demander.

On sent que. sans qu'ils se l'avouent quelle que soit leur phraséologie, les deman- des des travailleurs ne sont pas un droit, mais une faveur qu'il faut mériter.

Oh! ils ne manquent pas d'arguments pour étayer leurs appels à la patience, à la modé- ration. 11 y a des situations qui ne peuvent se modifier du jour au lendemain, des condi- tions de concurrence qui font qu'un patron, ou un groupe de patrons, ne peuvent réaliser telle ou telle réforme sous peine de se trou- ver en état d'infériorité en face de leurs con- currents, surtout en face de leurs concurrents étrangers.

Cela est vrai. Nous nous sommes déjà ren- contrés avec l'objection. Mais, comme nous l'avons vu, en quoi cela doit-il arrêter les ex-

DÉFENSE DES SALAIRES 131

ploités dans leur marche vers l'émancipa- tion ?

Sans doute, qu'avant d'avoir compris que leur situation ne changera réellement que du jour ils auront abattu l'exploitation, et instauré un régime économique il ne sera plus possible à un individu, ou groupe d'in- dividus, d'exploiter le travail de ses sembla- bles, les travailleurs sont appelés à expéri- menter l'une après l'autre les réformes qui doivent adoucir le régime d'exploitation qu'ils subissent. Seulement c'est un mensonge de vouloir leur montrer cette amélioration comme un but définitif de leurs efforts, alors que ce ne peut être qu'un soulagement mo- mentané.

Evidemment, pour entraîner les gens à la conquête d'une réforme, il serait absurde de leur dire qu'elle n'apportera aucun soulage- ment à leur sort, ou bien que le pou de bons effets qu'elle pourra avoir au début de son application sera vite annihilé par le jeu des rouages sociaux.

Pour entraîner les gens à la conquête de

122 RÉFORMES, RÉVOLUTION

quelle que réforme que ce soit, il faut sur- tout appuyer sur les avantages qu'ils on tire- ront.

Et c'est le travers dans lequel sont tombés quelques syndicalistes révolutionnaires lors- que, comme moyen d'agitation, ils s'emparè- rent de la réduction des heures de travail.

Réduire les heures de travail, obtenir plus de liberté, plus de loisirs, c'est un avantage incontestable, contre lequel personne si ce n'est les défenseurs de l'exploitation ne peut s'élever.

Mais pour enrôler les individus, il faut am- plifier les choses; à côté des avantages réels, tangibles, on fut trop porté à en trouver d'au- tres.

Ainsi, par exemple, la réduction des heu- res de travail devait, selon quelques-uns, non seulement atténuer le chômage, mais le sup- primer, puisqu'il faudrait augmenter le per- sonnel pour remplacer les heures que chaque producteur ferait en moins.

Et on objectait que, même en admettant que les travailleurs puissent arriver à aug- menter leur puissance de production, il était impossible qu'ils produisent en huit heures ce

LA JOURNÉE DE HUIT HEURES 123

qu'ils produisaient en dix, la force humaine ayant des limites.

Des limites, évidemment, il y en a aux for- ces humaines, mais sait-on ce que l'on peut leur arracher après entraînement approprié ! J'ai parlé plus haut du livre de M. de Morsier relatant des essais l'on est arrivé, juste- ment, à faire produire le môme travail en huit heures qu'en dix. Et on oublie l'élément mé- canique qui se perfectionne tous les jours, éliminant, à chaque fois, une part de travail humain. Les capitalistes sont lents à le faire entrer dans la pratique, à cause des frais de premier établissement, mais ils n'hésiteront pas à l'employer lorsque le travail des bras hu- mains leur deviendra plus onéreux qu'un re- nouvellement d'outillage.

En admettant, qu'au début, la réduction des heures de travail permette d'employer quelques-uns des bras inoccupés, ce ne sera que très temporaire, et n'empêchera pas le chômage.

il est bon, qu'en attendant la suppression de l'exploitation, les travailleurs s'essaient à obtenir plus de liberté, plus de bien-être. Mais il est bon aussi qu'ils sachent bien que

124 RÉFORMES, RÉVOLUTION

les concessions qu'ils arrachent à leurs exploi- teurs ne sont que des étapes en attendant l'affranchissement complet.

Une autre erreur que font les bonnes âmes qui s'intéressent aux réclamations ouvrières, c'est de croire que ces réclamations sont le but final de tous leurs efforts.

Lorsque les ouvriers ne travailleront plus que huit heures par jour, lorsqu'ils auront ob- tenu quinze jours de vacance par année, en plus du repos hebdomadaire, et un salaire leur permettant de vivre un peu moins chiche- ment que par le passé,, et, comble de magnifi- cence, lorsque la Providence-Parlement aura assuré leurs vieux jours aux rares survi- vants, serait plus juste par le vote d'une pension quotidienne de vingt sous, cela ne fait aucun doute pour les bonnes âmes, les travailleurs devront être au comble de leurs vœux, et n'auront plus rien à réclamer.

Telle est la part du travailleur. Pour obte- nir davantage, il faut franchir le fossé, il faut laisser-là, l'outil du producteur manuel, il faut passer dans « l'élite » ce sont eux qui

DÉFENSE DES SALAIRES 125

se proclament ainsi de ceux qui font tra- vailler les autres, des intermédiaires, des in- tellectuels, des professions dites libérales, les seuls auxquels soit permie la satisfaction inté- grale des besoins, le développement complet et normal de l'individualité.

Et, il faut bien l'avouer, l'idéal de la plu- part des exploités ne va pas au-delà ; ne voyant pas d'autre solution que d'être exploiteur pour ne plus être exploité.

Cependant, il y en a d'autres qui demandent mieux. Il s'en trouve qui veulent jouir do la vie sans exploiter les autres et qui envisagent une société l'on ne serait ni exploité, ni exploiteur.

Le travailleur n'est pas une bètc à part dans l'humanité. Il n'est pas vrai qu'il faille des êtres œuvrant dans la misère, dans la gène et les privations, pour permettre aux favorisés de l'intelligence ou du hasard d'exercer leurs facultés au profit de cette en- tité : l'Humanité.

Tout individu n'a droit qu'à ce à quoi ses facultés lui permettent d'atteindre, mais il y

126 RÉFORMES, RÉVOLUTION

a un droit absolu. Mais faut-il qu'il puisse se développer en toute son intégralité physique, intellectuelle et morale. Et tout état social qui favorise le développement des uns au dé- triment des autres, est un état social qui ne répond pas à son but. Lorsque dans un état social qui, comme le nôtre, engendre la guerre entre ses membres, ceux qui se trouvent lésés ont le droit et le devoir de le combattre, d'en préparer la transformation, en cherchant d'au- tres formes de groupement plus adéquates à leurs conceptions, sans tenir compte des entra- ves, légales ou non, que ceux qui bénéficient de cet état de choses voudraient leur imposer.

Chacun doit coopérer à la production puis- qu'il ne peut subsister qu'en consommant des produits du travail. Et si une meilleure éco- nomie des forces exige la division du travail, cette division n'exige pas que, dans la répar- tition, les uns aient le droit d'enlever la meil- leure part des autres.

Il n'est pas vrai qu'il faille des gens « pro- duisant » et d'autres « faisant produire ». Pas plus qu'il ne doit y avoir des « dirigés » et des « dirigeants » ; des gens « qui pensent » et des gens « pour lesquels on pense ».

DEFENSE DES SALAIRES 127

Et alors, envisagées à ce point de vue, les ré- formes que les « bonnes âmes » trouvent si con- sidérables qu'ils estiment qu'elles ne doivent être concédées que graduellement, et avec beaucoup de restrictions, alin de ne pas trou- bler la bonne marche de la société capitaliste, deviennent bien anodines au point de vue de l'ouvrier conscient, et seraient quantité né- gligeable s'il ne savait, qu'en eflet, la société ne se transforme pas en un jour, et qu'en at- tendant d'être assez fort pour exiger tout, il est bon de profiter de tous les avantages que l'on peut, en cours de route, arracher à ses exploiteurs.

Seulement, ce que les politiciens tentent de démontrer comme but final aux travailleurs, ceux qui ont conscience de leur place en l'hu- manité, ne le considèrent que comme une amélioration transitoire dont ils s'emparent pour demander davantage. Etc'estparce qu'ils savent que cela leur est qu'ils le récla- ment comme un droit, en essayant au besoin de l'imposer par la force de leur volonté et de leur union, et se refusent aie solliciter comme une grâce.

128 RÉFORMES, REIVOLUTION

Oui. le travailleur apprend à se passer des protecteurs, bénévoles ou malévoles, qui s'in- téressent à lui. Il apprend, lentement, mais progressivement, à vouloir par lui-même, il comprend qu'il ne se libérera définitivement qu'en détruisant l'ordre de choses qui, jus- qu'ici, a fait de lui un animal à part dans l'é- tat social ; l'exercice de ses forces finira de lui apprendre tout ce que Ton peut lorsqu'on sait vouloir.

C'est la révolution! clament ceux qui vou- draient bien lâcher quelques concessions pour sauver l'ordre capitaliste existant.

Eh ! oui, c'est la révolution.

Que ceux qui détiennent le pouvoir et la richesse nous laissent organiser notre vie comme nous l'entendons ; que ceux qui se sont emparé des moyens do production, nous rendent la part qui nous permettra d'évoluer librement ; qu'on nous rende la part du sol à laquelle nous donne droit le fait d'exister, et qu'on nous laisse évoluer librement, nous n'aurons plus besoin de faire appel à la révo- lution, car ce n'est pas pour le plaisir de ti-

DÉFENSE DES SALAIRES 129

rcr des coups de fusil que nous sommes révo- lutionnaires.

Mais, tant qu'il y aura des gens pour exer- cer le pouvoir au nom de majorités (fictives) imbéciles;

Tant qu'il y aura des gens pour repousser nos réclamations, sous prétexte qu'elles peu- vent perturber l'ordre de choses qui assure l'exploitation et la misère;

Tant que l'état social sera divisé en gens qui ont tous les moyens de développement à leur disposition, et en gens qui doivent se contenter des bribes que l'inertie ou la con- descendance des premiers leur permet d'espé- rer;

Tant que nous n'aurons pas réalisé notre rêve de justice et de liberté chacun, en retour de sa part dt; travail aura droit à tout ^ ce qui peut concourir à son développement intégral, nous ferons entendr»; nos réclama- tions, en cherchant à les imposer chaque fois que cela nous sera possible.

vin

LE 3ILTUAL1SME

La racine du mal. Mauvais etïet de l'établissement d'une valeur d'échange. Guildes et corporations. S'adapter n'est pas révolutionner. Tendance à « Unilatéraliser ». Les « petits profits ». Men- songe des panacées. a L'aide mutuelle » basée sur la disparition des « mutualistes ». La pratique du ï mutualisme engendre la concurrence. Mensonges des systèmes. Le moyen vaut surtout par ce que va- lent ceux qui le mettent en œuvre. Si le présent ne peut être sacrifié à l'avenir, il ne peut avoir de va- leur qu'en en tenant compte.

Maintenant que nous avons t'ait la critique dos divers moyens préconisés par les socia- listes et autres « améliorateurs », nous avons à passer en revue quelques-unes des réfor- mes qu'ils nous préconisent, ainsi qu'à faire la critique du Parlementarisme.

LE MUTUALISME 131

D'abord, avant tout, je serais forcé de le répéter encore plus d'une fois au cours de ce volume, étant admis, et démontré, que le mal social dérive de l'organisation indivi- duelle de la propriété, et de la mainmise, par quelques-uns, à leur profit, sur les moyens de production, du système d'échange et de l'invention de la monnaie, valeur fictive et re- présentative des produits échang-és qui per- met à ceux qui s'en sont emparé de fausser les bases du marché, il est bien clair que toute transformation sociale ou soi-disant telle qui se faronne d'après leur fonctionne- ment, et les conserve dans son organisation, soit sous la forme ils existent, soit sous une forme nouvelle, pourra bien atténuer le mal en le répartissant un peu plus également, mais ne le détruit pas. Ce n'est qu'un pallia- tif, et non une transformation sociale.

Si la misère existe c'est que la société est organisée de telle façon que les uns sont obli- gés de vendre leur force de travail à d'au- tres, et forcés de la céder au prix qu'ils en

132 RÉFORMES, RÉVOLUTION

trouvent, et pour le temps seulement que l'on veut bien les employer.

Une autre cause de misère est que l'échange dos produits est basé sur la valeur qui leur est, respectivement mais arbitrairement attri- buée; car il n'existe et ne peut exister aucun étalon permettant d'évaluer chaque produit à sa valeur exacte.

L'établissement de la valeur d'échange a pour effet de transformer en cause de misère l'abondance des produits, en permettant aux - détenteurs des moyens d'échange de profiter do cette abondance pour en donner un prix dérisoire au producteur qui, vu le manque d'argent, est forcé de liquider à n'importe quel prix, tandis que le consommateur profite très peu de cette abondance, car les produits ne lui arrivent que grevés du bénéfice dont veut bien se contenter Taccapareur, augmenté de celui de tous les intermédiaires.

Par conséquent, pour être efficace, pour détruire et non déplacer, ou seulement atté- nuer les maux qu'elle se propose de guérir, toute réforme doit abolir le salariat et toute valeur représentative dans les échanges. Si- non elle n'est qu'une fumisterie.

LE MUTUALISMË 133

Or, un des moyens préconisés pour guérir les maux sociaux, préconisés par ceux qui voudraient ou avoir l'air de faire quel- que chose, sans toucher aux privilèges exis- tants, vient en première ligne le Mutualisme.

Oh! ce n'est pas qu'ils l'aient inventé. De tous temps les individus ont essayé de parer aux misères sociales en se groupant en vue de se soutenir les uns les autres.

Ainsi, sans remonter aux Grecs et aux Ro- mains, chez qui, paraît-il. existaient déjà des groupements analogues, les corporations, les ghildes, frairies et confréries du moyen âge, sont des associations de secours mutuels d'une autre envergure que celles d'à présent, ce- lui qui avait hesoin était secouru d'une fa- çon autrement fraternelle que dans celles existantes oii le malade n'est envisagé que comme un écornifleur. le désir d'augmen- ter le capital fait oublier le but, qui est de se venir en aide.

Essayer, par l'aide mutuelle, de parer aux misères engendrées par l'état social, c'est, en somme, un désir très légitime. L'état so-

134 RÉFORMES, REVOLUTION

cial actuel ne pouvant être brisé du jour au lendemain, que, en attendant de pouvoir le transformer, ceux qui soutirent de son orga- nisation essaient d'atténuer les misères les plus lourdes, par leurs propres efforts, sans rien attendre de leurs maîtres ou de bienfai- teurs bénévoles, c'est une tentative à encou- rager, et qui ne peut être combattue.

Seulement, ce qu'il faut démontrer, et ce dont il faut bien que s'imprègnent ceux qui se groupent en vue d'acquérir quelque adou- cissement au sort que leur fait la société ac- tuelle, c'est que ces moyens ne sont qu'une adaptation à l'état social présent, un émoUient sur le chancre d'exploitation qui les ronge, qu'un moyen d'atténuer le mal ; mais que leur émancipation, et que la possibilité de se dé- velopper intégralement, exigent d'autres ef- forts, d'autres moyens.

Mais on a toujours tendance à vanter son « ours », surtout lorsqu'on cherche à le pla- cer; aussi les partisans d'un système ont-ils tendance à le doter de toutes les vertus. Et ils insisteront d'autant plus sur certains avan-

LE MUTUALISME 135

tages qu'ils sont plus problématiques. Ce qui existe n'a pas besoin d'être démontré.

Puis, à côté de ceux-là, sont venus se pla- cer ceux qui ont toujours quelque panacée pour g-uérir les maux de l'état social, et ont la prétention de rendre tout le monde heu- reux, sans toucher aux privilèges, sans faire rendre gorge à ceux qui se sont emparé de la richesse sociale.

Et alors, les petits profits immédiats que peut réellement donner tel ou tel système, et qui sont la seule raison que l'on pourrait avoir de les [employer, ne deviennent plus qu'une chose accessoire, leur vrai mérite, leur seule vertu, c'est que leur emploi va changer l'état social et faire que les travailleurs, tout en con- tinuant à être pressurés, exploités puisque le nouveau système se targue de ne pas tou- cher aux « droits acquis » vont nager dans l'abondance et la félicité.

Par l'emploi de tel ou tel système à en- tendre ces marchands d'orviétan, l'ouvrier va se trouver alfranchi de l'exploitation pa- tronale; le bien-être va s'installer à son foyer ;

136 RÉFORMES, RÉVOLUTION

la misère en ser;i à tout jamais chassée; et son sort en sera tellement chang-é, qu'il ne pourra, décemment rien désirer de plus.

Mensonges! mensong-es! Si, par l'intermé- diaire de la coopérative, l'acheteur trouve à réaliser un léger bénéfice sur ce qu'il achète, c'est autant de gagné, c'est un « petit profit » qu'il aurait tort do dédaigner, mais l'assiette coriimerciale n'en est en rien changée; les échanges opérés au moyen d'une valeur re- présentative continuent, cachant l'exploita- tion capitaliste, à perturber les rapports entre acheteur et vendeur.

Si, par l'association, le travailleur arrive à devenir son propre patron, tant mieux! qu'il apprenne à être indépendant; mais, encore ici, tant que subsistera le système commercial qui nous régit, l'amélioration sera des plus faibles, il restera l'exploité de la ban- que et de la concurrence.

Si, au moyen d'institutions de prévoyance, il arrive tant bien que mal à pallier, plu- tôt mal que bien, au chômage, à la mala- die, à l'incapacité de travail, ce n'est qu'en ro- gnant sur un budget déjà insuffisant, en accumulant les privations.

LE MITUALISME 137

Quant à la fameuse retraite que quelques- unes de ces associations prévoient pour leurs membres, non seulement elle ne permet pas d'en vivre à celui qui la touche, mais encore elle ne peut-être servie aux plus favorisés qu'à condition que la plupart de ceux qui versent meurent avant que le terme soit venu pour eux de la toucher.

Pour ce qui est des sociétés de secours mu- tuels, on sait qu'elles ne vivent que grâce à la g-énérositédes membres honoraires, qu'en obte- nant des médecins de renoncer à la plus grande partie de leur salaire. Ce sont des œuvres de mendicité déguisée. Et les secours qu'elles ac- cordent ne sont que pour un délai très court. Il ne faut pas s'aviser d'être malade longtemps.

Et, ici, on se heurte vite à l'impasse. L'état précaire de ces associations ne tient pas à la faiblesse numérique de leur effectif. Car, après un certain chiffre, l'augmentation des parti- cipants aux secours suit l'augmentation des participants aux versements. Augmenter les versements, c'est augmenter les privations immédiates pour un besoin qui no se pré- sentera peut-être pas.

8.

138 RÉFORMES, REVOLUTION

Et quel est l'esprit que développent ces pré- tendues associations de réforme sociale, de soi-disant solidarité, et d'initiative?

Dans les sociétés de retraite, on dénombre combien de sociétaires sont morts dans l'année qui finit; on escompte combien il en mourra dans l'année qui commence, car la retraite espérée ne peut-être payée qu'à un nombre restreint de survivants. On compte sur la Pro- vidence-Grippe, Bronchite, ou Tuile quelcon- que pour diminuer le nombre des gueules af- famées.

Dans les coopératives de consommation, on n'envisage que le décompte à toucher au bout de l'année; à payer le moins cher possible, sans s'inquiéter de quelle façon les fournis- seurs peuvent abaisser les prix. Provi- dence X.

Dans les syndicats purement syndicalistes, Oifi ne vise qu'à l'augmentation de salaire, sans voir que l'amélioration qu'elle apporte n'est que temporaire, que l'augmentation des pro- duits ne tarde pas à rétablir le niveau, et que la seule défense des salaires n'est qu'une im- passe. Ici, encore, on compte sur une Provi- dence-Inconnue qui arrangera les choses, de

LE MUTUALISME 139

façon à ce que les salaires augmentent, et que diminue le coût de la vie!

On a créé des mutuelles pour l'achat de va- leurs à lots. On compte sur la Providence-Ha- sard qui apportera aux participants un ou plusieurs gros lots à partager. Mais, à aucun moment on ne s'est demandé sont prélevés les intérêts que l'on touche, cette prime au Capital qu'on leur fait miroiter. Que cela sorte de la poche du contribuable, de la sueur du travailleur, qu'importe I pourvu que l'on de- vienne capitaliste à son tour.

D'autres associations se proposent le prêt à leurs adhérents.

Certes, il est très agréable desavoir, en cas de besoin, s'adresser pour trouver la somme qui vous tirera d'une passe difficile. Mais tout cela c'est de la prévoyance, c'est l'argent que l'on se prive do dépenser pour pouvoir le trou- ver en temps opportun, et n'a sur la société, qu'il soit mis dans une caisse commune pas plus d'effet, que mis dans un coin de tiroir de sa commode.

Et c'est cet acharnement, de la part de ceux

140 RÉFORMES, RÉVOLUTION

qui les préconisent, à vouloir présenter aux naïfs ces palliatifs comme des remèdes so- ciaux, qui a entraîné les anarchistes et aussi les socialistes... autrefois, lorsqu'ils étaient révolutionnaires à les combattre.

Si tous ces fabrica^iits de systèmes s'étaient contentés de faire ressortir les avantages tem- poraires qui en découlent, ça serait une absur- dité de les combattre, car nousvivons dans la société actuelle, et il est bien naturel de chercher, dans la mesure du possible à con- dition de ne pas rejeter le fardeau sur d'au- tres — à se garer de ses mauvais effets.

Le premier droit de chacun est de se rendre la vie la moins mauvaise possible, tout en luttant pour l'agrandir. Ce n'est que lorsque chaque individu aura augmenté sa part de liberté et de bien-ôtre dans la société actuelle qu'il aura rendu possible la conquête de liber- tés nouvelles, d'un bien-être plus grand. Atté- nuer les difficultés d'existence que fait peser sur nous l'état social actuel, c'est lutter, déjà, contre lui, c'est s'essayer à s'en sortir.

Mais, loin d'avoir la modestie de s'en tenir au pou de bien qu'elles peuvent réaliser, les propagateurs de ces petites machinettes, tous

LE MUTUALISME 141

ces inventeurs de système, se croient tenus de promettre ce qu'ils ne peuvent donner, même indirectement : bien-être immédiat, émancipation présente et future, transforma- tion de l'ordre social et capitaliste; tandis que, au contraire, leurs systèmes servilement basés sur les entreprises capitalistes ne font que développer cliez leurs adhérents l'esprit de lucre, l'espoir de recevoir plus qu'ils ne donnent, et leurs œuvres de solidarité, par leur mécanisme, développent chez leurs adhé- rents, le désir de voir disparaître les coassociés pour que s'agrandisse d'autant la part de ceux qui restent.

Mensonge! car vous n'apportez rien à vos participants. Vous no l'aidez à se garer des privations éventuelles, qu'au prix de priva- tions immédiates. Et n'opérez ainsi qu'un dé- placement de misère.

Mensonge encore, mensonge surtout, lors- que vous affirmez pouvoir opérer un change- ment dans l'état social, car tous vos systèmes ne sont que des adaptions à la société capita- liste, basés sur son système financier, n'ayant

142 RÉFORMES, RÉVOLUTION

pour effet que d'amener le travailleur à se croire capitaliste, lui aussi, lorsqu'il a un tan- tième de co-participation à une action de cinq cents francs. Et Rotschild n'est plus son cou- sin Jorsqu'il a devant lui l'amorce des millions d'un capital social, trompe-œil qu'une simple division suffirait, cependant, à lui en démon- trer tout le mirage.

Et je ne parle, ici, que des honnêtes. Je ne veux pas faire mention de celles ne palpent vraiment que ceux qui les administrent, de celles la justice est forcée d'intervenir pour préserver les intérêts des derniers arrivés contre l'appétit vorace des promoteurs.

Pour s'affranchir n'importe quel moyen est bon mais avec cette restriction que l'amé- lioration ne s'accomplira pas par l'exploitation de moins favorisés. Or, tout moyen, si excel- lent soit-il, ne vaut que par ce que valent eux- mêmes ceux qui s'en servent.

Or, justement, pour amener des adhérents à leurs groupements, mutualistes, syndicalis- tes et coopérateurs, nous venons de le voir.

LE MUTUAL ISME 143

n'ont jamais fait appel qu'à l'esprit mercan- tile, aux sentiments bêtement égoïste des in- dividus. Et, il faut le constater, ce n'est qu'en déployant des qualités commerciales et d'ex- ploiteurs qu'on arrive à les faire réussir.

Il y a un cercle vicieux; car l'organisa- tion capitaliste n'est pas favorable à ceux qui ne voudraient déployer que des qualités de solidarité, de confiance et de désintéressement.

Cependant l'éducation se fait, et déjà, cer- tains groupements mutualistes ou coopéra- teurs, essaient de s'organiser avec des ten- dances moins restreintes que le bénéfice immé- diat à en retirer par les associés, se proposant de coopérer à des œuvres d'émancipation so- ciale.

Mais il faudra les voir à l'œuvre. Tant va- lent ceux qui l'emploient, tant vaut le moyen. Il faut compter aussi avec l'ambiance qui transforme la mentalité des individus avec le succès.

Donc, que les individus emploient n'importe quel système qui leur aide à mieux vivre, à se prémunir contre les accidents de la vie, mais qu'ils n'oublient pas qu'il ne peut y

I4i RÉFORMES, RÉVOLUTION

avoir d'émancipation complète de l'individu dans une société basée sur l'exploitation, et l'assujettissement, du plus grand nombre au profit d'une minorité de privilégiés, et que s'affranchir en rejettant sur d'autres épaules le fardeau dont on se débarrasse, c'est prendre rang parmi les exploiteurs.

Et c'est parce que l'indépendance dans la société actuelle ne s'acquiert pas sans préparer celle de l'avenir que nous sommes prêts à ac- cepter tout moyen qui, dans l'état présent, peut faciliter l'affranchissement des individus ; mais nous combattrons toujours tout moyen qui tendrait à libérer un groupe au détriment des masses, ou qui, pour une apparence ten- drait à sacrifier l'avenir.

Seulement, en profitant de toutes les occa- sions qui se présentent pour revendiquer tou- tes les libertés, tout le bien-être, auxquels ils ont droit, les individus ne doivent pas ou- blier qu'allonger sa chaîne d'un maillon n'est pas encore la liberté, et que, dans l'état social actuel, l'indépendance économique ne se con- quiert qu'au détriment de ceux qu'on laisse derrière.

IX LE COOPERATISME

Illusions sur le coopératisme.— Echecs des coopératives de production. Ouvriers. Patrons. Coopératives de consommation. Les théoriciens. Le bluff. Tout se tient dans la société. On produit pour agio- ter, non pour consommer. La loi dos salaires. Le recrutement des associés. Le mirage. On ne lutte, sur son terrain contre le capital qu'en lui empruntant ses moyens. La société composée de coopératives ne serait pas changée. Les coopératives anglaises.

Les coopératours-exploiteurs. On n'apprends pas à se libérer du mercantilisme en le pratiquant.

Bien compris le coopératisme peut affranchir in- dividuellement quelques-uns, mais ne peut devenir un

moyen d'affranchissement général. Il faut détruire la propriété.

Le coopératisme, comme moyen d'émanci- pation sociale, eut sa plus grande vogue après la révolution de 1848.

L'écrasement des travailleurs dans les jour-

9

146 RÉFORMES, RÉVOLUTION

nées de Juin 18 i8 ayant, pour quelque temps, imposé silence à la propagande socialiste, il fallait quand môme une issue au mécontente- ment des exploités. Il se formula dans l'idée d'associations ouvrières de production.

L'émancipation des ouvriers devait, cette fois, se faire pacifiquement et sans coup férir. Le patronat n'avait qu'à bien se tenir. Ses jours étaient comptés. Le prolétariat av!iit trouvé sa voie. S,)n affranchissement n'étai t plus qu'u no question de temps et de méthode.

Et le gouvernement d'alors, féroce défen- seur de la propriété les massacres de Juin l'attestent encouragea ce courant par des subventions. De nombreuses coopératives de production furent organisées et se mirent à fonctionner.

Par malheur, ce n'était pas ce que l'on avait cru. Non seulement le système capitaliste n'en fut pas atteint, mais, même avec la subvention gouvernementale, ce n'était pas si facile que cela de produire à son compte. Car ce n'est pas le tout de produire. Il faut, surtout, trouver des débouchés à sa production, et pour trouver ces débouchés il faut entrer en conflit avec les producteurs capitalistes : individus ou as-

LE COOPÉRAÏISME 147

sociations et pouvoir leur faire concurrence.

Aussi, nombreuses furent les faillites de ces essais. Faillites auxquelles le coup d'Etat de décembre donna bien le coup de pouce pour quelques-unes de ces associations, mais ne fit qu'en abréger l'agonie.

Et la demi-douzaine, à peine, qui survécu- rent, étaient devenues, ni plus ni moins, que des associations de capitalistes, n'ayant plus de coopératives que? le nom.

L'idée de coopération resta donc endormie, durant tout l'empire, pour ne se réveiller qu'a- près regorgement du prolétariat de mai 71.

L'égorgemcnt ou l'emprisonnement de tous ceu.x^ qui se réclamaient du socialisme, la me- nace de Tarrestation toujours suspendue pour ceux qui aurai(;nt osé le propager, le régime de terreur permanent, et le bâillonnement de toute pensée liardie semblaient faire croire à la bourgeoisie qu'elle en avait enfin fini avec les réclamations sociales.

Mais la rivière qui ne peut renverser l'obs- tacle qui entrave son libre cours le tourne. Dès 73, sous prétexte de délégations ouvrières

148 RÉFORMES, RÉVOLUTION

à l'exposition de Vienne, le mouvement ouvrier se fit jour. Et l'idée de la coopération, elle- même, reparut à la lumière, par la formation de coopératives, de consommation cette fois.

La bourgeoisie ne supportant pas les réunions l'on pouvait discuter ses privilèges, il fal- lait bien que l'activité de ceux qui cherchent le mieux se fit jour. Quoi de plus innocent, pour l'autorité, qu'une réunion do gens se réunis- sant pour acheter du lard, des pommes de terre, et des haricots I Et des tentatives de coo- pération surgirent de tous côtés.

Et, certainement, pour la plupart de leurs promoteurs, il ne s'agissait bien que d'acheter de l'épicerie à meilleur compte, sans plus. Mais la question commerciale regardait le conseil d'administration; mais les adhérents pouvaient se rencontrer dans le local de l'as- sociation, et, dans ces réunions occasionnelles, pouvaient se faire jour les plaintes sur l'état présent, l'espoir en l'avenir. Et l'activité que la bourgeoise avait cru tuer se transporta dans les coopératives. C'est alors que vinrent les théoriciens qui prétendirent y avoir décou- vert le moyen infaillible de l'émancipation ouvrière. Infaillible et pacifique. Car, l'ouvrier

LE COOPÉRATISME 149

a bien le droit decherclier à s'émanciper, mais à la condition de respecter les privilèges ac- quis, et de ne pas troubler l'harmonie so- ciale I

Inutile de dif e que, lorsque nous démontrons qu'il est impossible aux travailleurs de s'éman- ciper, — en tant que classe sans détruire les privilèges existants, sans reprendre à ceux qui les détiennent les moyens de production, c'est nous qui sommes les utopistes 1

Et, sur cette question comme sur beaucoup d'autres, les anarchistes, lorsqu'ils se formè- rent en groupements distincts, écœurés des palinodies et des mensonges que l'on débitait aux crève-faim, se mirent à combattre le coo- pératisme, puisqu'on voulait le faire passer pour un moyen d'émancipation.

Car il y a ceci de particulier à l'esprit humain, une chose n'est bonne qu'à condition que l'on amplifie et multiplie ses vertus. C'est ce qu'ont si bien compris l'annonce et la réclame. En politique et en économie sociale, il en est de môme. Toute réforme n'est bonne qu'à condi- tion qu'elle guérisse tous les maux sociaux.

150 RÉFORMES, RÉVOLUTION

Et les théoriciens du coopératisme n'ont pas failli à vouloir en faire une panacée.

Mais tout se tient dans l'Etat social, et le mal qu'il engendre ne se guérit qu'en s'atta- quant aux causes. Et ce sont eHes, ji^stement, qu'on laisse subsister.

Ce qui est une des causes de la misère, c'est que les moyens de production sont aux mains d'une minorité qui s'en sert pour exploiter ceux qu'elle emploie pour les mettre en œuvre ; mais c'est aussi parce que cet état de choses a engendré toute une organisation économi- que à laquelle sont forcés de se plier, dans l'état social actuel, même, ceux qui V(judraient en sortir.

Ainsi, la production n'est pas organisée en vue de produire pour satisfaire les besoins des membres de la société, mais pour faire des bénéfices et agioter. De sorte qu'il se produit cette anomalie que si la production d'un objet industriel ou du sol dépasse une certaine moyenne, son abondance au lieu d'être un bienfait pour tous, est une cause de ruine pour ceux qui l'on produit, car cette abondance en- traîne une dépréciation (jui en rend la vente onéreuse au lieu d'être rémunératrice ; de plus,

LE COOPÉRATISME 151

leur oncoifïbromont en mag-asins occasionne un chômage plus ou moins long, et, en fin de compte, un abaissement des salaires.

D'autre part, avt^c le système social existant, nous l'avons déjà vu dans le dernier cliapitre, il est impossible de produire à bon marché. La valeur d'échange entraine le salariat, et le sa- lariat exige que chaque objet incorpore dans sa valeur, celle que le travail de chaque main, par lesquelles il est passé, est censé y avoir ajouté. Et comme l'état social est en- combré d'intermédiaires qui n'ont d'autre rôle que de prélever un bénéfice sur ce qui leur passe par les mains, la valeur de chaque objet a vite fait de grossir.

Mais notre mauvaise organisation sociale entraîne également des manutentions et des travaux de surveillance, de comptabilité, que supprimerait une société mieux organisée, tout ce travail improductif contribue à grever la production; de sorte que nombre d'objets qui, dans une société normalement constituée, ne coûterait qu'un léger eU'ort à produii'e, pren- nent, dans la société capitaliste, une valeur mai'chaiidc hors de projiosition avec leur vraie valeur.

153 RÉFORMES, RÉVOLUTION

Et il s'établit ainsi, pour le travailleur, une sorte d'équilibre qui le condamne à ne pas sortir de cette situation.

Son salaire normal ne lui permet que la sa- tisfaction des besoins les plus primordiaux, les plus urgents. S'il arrive à faire élever ce salaire, les objets qu'il fabrique augmentent de valeur, ce qui, forcément, incite ceux qui les consomment, à réclamer, eux aussi, une augmentation. Et, de répercussion en réper- cussion, si le travailleur gagne davantage, le coût de la vie s'est élevé d'autant, sinon plus.

C'est une loi économique de la société actuelle à laquelle ne peut parer la coopé- ration.

Et les partisans de la coopération de répon- dre : « En supprimant quelques intermédiai- res, nous augmentons d'autant la part des producteurs! »

Nous aurons à répondre à cela plus loin. Voyons d'abord ce que vaut en elle-même la coopération.

Il faut trouver d'abord les associés. Et ces as- sociés ne se peuvent trouver qu'en leur faisant

LE COOPÉRATISME 153

miroiter les avantages immédiats que tireront de l'association les coassociés. Ce qui n'a rien à voir avec les idées d'émancipation gé- nérale.

Une fois les adhérents réunis, il faut trou- ver le capital nécessaire pour marcher. Soit en empruntant aux économies personnelles dei co-participants, soit à un capitaliste bien- veillant qui se targue de travailler ainsi à l'é- mancipation ouvrière.

Mais l'insuffisance de l'outillage mécanique car on ne réunit jamais de grands capitaux ainsi ne permet pas de lutter contre l'ou- tillage puissant des sociétés capitalistes, et l'é- conomie réalisée sur les intermédiaires est lar- gement absorbée par le travail supplémen- taire.

D'autre part, il est impossible au plus grand nombre des travailleurs de réaliser des éco- nomies. Et comme les philanthropes bourgeois, venant en aide aux ouvriers, sont plutôt ra- res, et que, le plus souvent, ils se fatiguent vite, restreint est le nombre de ces tentatives. Et, de plus, toutes ne trouvent pas des chan- ces favorables de réussite ; de sorte que l'in-

lluence de celles qui réussissent est nulle sur

9.

154 RÉFORMES, RÉVOLUTION

la inarclio éconurnique de l'ordre social, et la plus grande masse des travailleurs reste à la merci des capitalistes, prêts à accepter, pour ne pas crever de faim, les salaires de famine qu'on leur offre, et permettant à leurs maîtres de défier toute concurrence.

Raison de plus, dira-t-on pour pousser à la création d'associations ouvrières, qui, en enle- vant les travailleurs aux capitalistes, les met- tront hors d'état de soutenir la concurrence.

Mais nous venons de voir que ce n'est pas à la portée de tous les travailleurs de trouver le capital nécessaire pour débuter, et, ce ca- pital trouvé, de saisir un concours favorable de circonstances permettant de se faire sa place dans le conflit do compétitions qu'est le marché industriel.

Mais le nombre des coopératives viendrait-il à se multiplier, ou quelques-unes d'entre elles deviendraient-elles assez puissantes pour con- currencer la production capitaliste, cela n'au- rait encore aucune action sensible sur l'en- semble de l'état social.

Car, pour lutter et se maintenir dans l'état

LE coopérâtisme t<55

sticial présent, il leur ;i fallu cinpruuU'i- au capitalisme ses propres armes, ses moyens J'é- change, tout le système qui le fait vivre, et, par conséquent, on n'a rien changé.

Tous les travailleurs réussiraient-ils à se grouper en coopératives que leur sort, en tant que producteurs, en admettant qu'il se fût légèrement amélioré, n'en resterait pas moins au-dessous de ce qu'ils sont en droit de ré- clamer, qu'il leur manquerait touJDurs les moyens de se développer intégralement. Car, .encore une fois, l'existence du salariat, reste pour faire augmenter le coût de la vie avec son élévation.

On aurait réussi, tout simplement, à empê- cher quelques capitalistes à user de leur for- lune pour l'augmenter dans des entreprises industrielles ou commerciales, mais il n'en faudrait pas moins prélever sur le travail de ceux qui produisent, la rente à servir aux possesseurs des valeurs mohilières etimniobi- lières existantes, et de celles qu'il aura fallu créer pour les dédommager de l'expropria-

156 RÉFORMES, RÉVOLUTION

lion (les moyens de production qu'ils possèdent.

Du reste, nous avons, sous les yeux, la preuve qu'un^ grand développement des associations coopératives, n'empêche pas le régime capi- taliste de fleurir concurremment en toute sa beauté !

iVous avons l'exemple de la fameuse société les « Pionniers » de Rochedale en Angleterre qui, partie de débuts plus que modestes, est arrivée à un développement formidable, chif- frant ses affaires par je ne sais combien de centaines de millions, ayant des sociétaires par toute l'Angleterre, et des ramifications avec le monde entier; possédant ses usines de production, sa flotte pour aller chercher les produits jusque dans leur pays d'origine. Ses magasins sont un réceptacle de tout ce que l'on peut désirer.

Et ce n'est pas la seule. Il en existe d'autres en Grande-Bretagne : Armij and Navy par exemple est un autre léviathan qui fait com- merce de tout.

Cependant le capitalisme industriel et com- mercial est tout aussi développé chez rios voisins que partout ailleurs. La crise ouvrière tout aussi accentuée.

LE COOPÉRATISME 157

Quant aux fameux « Pionniers » et les asso- ciations du même genre dont se réclament les coopérateurs d'ici, c'est devenu une ma- chine à exploitation, tout comme la première entreprise capitaliste venue.

A côté de dirig-eants à appointements de ministres, servis, dans leurs bureaux, par des larbins en culotte courte, il y a les femmes qui empaquettent le llié à raison de deux shellings (2.50) par jour, dans des pièces bas- ses, au milieu d'une poussière irrespirable.

Et c'est l'aboutissant log-ique de l'effort et des qualités qu'il a fallu dépenser pour arri- ver à faire prospérer l'association.

Pour dominer dans la lutte capitaliste, il faut compter sur le gain à conquérir, les éco- nomies à réaliser, et non sur des idées géné- rales qui ne sont qu'une entrave dans cette course au profit. Chez nous, n'avons-nous pas l'exemple de la « Verrerie ouvrière », de la « Mine aux mineurs » deMonthieuxqui, soute- nues parles groupements ouvriers, n'en sont pas moins devenues des machines à exploita- tion, ce qui ne les empêche pas de som- brer.

158 RÉFORMES, RÉVOLUTION

Et cela répond à ceux des anarchistes qui espèrent, dans le coopératisme, trouver les moyens financiers de la lutte contre l'état social.

Les qualités que, pour réussir, demande le coopératisme, sont des qualités de marchand et d'industriel, ne s'embarrassant ni d'idéa- lisme, ni d'humanitarisme. Et la lutte de tous les jours, pour résister à la concurrence, s'ou- vrir des débouchés, ne peut que développer ces aptitudes qui, avec la préoccupation de faire prospérer l'association, finissent par chasser toute idée d'émancipation g-énérale.

Ne demandons donc aux institutions, comme aux individus, que ce qu'ils peuvent rendre.

Que les ouvriers, qui en ont assez de subir les caprices d'un patron, cherchent à s'en af- franchir, soit en cherchant un travail indé- pendant, soit en se g'roupant, pour produire à leur compte, en commun, rien de mieux. Ils auraient tort de ne pas essayer.

Je ne cesserais de le répéter, nous vivons dans la société actuelle ; En attendant celle que nous cherchons à réaliser, il faut chercher à nous rendre, le plus possible, indépendant dans celle-ci.

LE GOOPÉRATISME 159

Et puisque la coopération de production peut vous affranchir du patronat; puisque la coopérative de consommation vous met à môme de vous procurer des produits de meilleure qualité, et à meilleur compte, que chez le détaillant du coin, il est tout logique que les individus cherchent dans ces moyens d'action une atténuation à leur servitude actuelle, un adoucissement à leur situation économique.

En outre, les individus y feront l'apprentis- sage de l'association en vue d'un but commun, de la forme sociale de l'avenir.

Ce n'est pas parce que la coopération est impuissante à le libérer complètement que l'individu doit repousser les avantages tem- poraires qu'elle lui offre. Il lui suffit qu'elle allège un peu son fardeau.

Tout ce qui lui permet de vivre un peu mieux, d'allonger sa chaîne, est un pas vers l'avenir. Mais à condition qu'il sache bien qu'il ne faut pas qu'il en fasse le but définitif de son activité, qu'il n'espère pas lui faire rendre ce qu'il ne peut pas donner : son éman- cipation définitive.

160 RÉFORMES, RÉVaLUTION

Si. par suite du développement des idées gé- nérales, ces associations peuvent apporter leur concours à l'émancipation commune, tant mieux. Les moyens valent aussi parce que valent ceux qui les emploient. Il n'y a pas de raison pour que les associations coo- pératives ne suivent pas le courant général.

Il existe un courant néo-coopérateur qui pense triompher du socialisme, parce qu'il a inscrit à son programme d'amener les coo- pérateurs à renoncer aux bénéfices pour les consacrer à créer des entreprises similaires, et à travailler à la fédération de toutes les coopératives.

Gela n'a rien de dangereux pour la classe capitaliste, mais indique que le coopératisme est bien forcé de tenir compte de l'évolution qui se fait, d'évoluer, lui aussi, en abandon- nant le terrain égoïste des bénéfices.

L'allranchissement humain ne sera com- plètement réalisé que lorsque l'individu sera libéré de toutes les entraves politiques et éco- nomiques qui lui font obstacle. Lorsqu'il sera débarrassé de la contrainte qui le force à peiner toute sa vie pour gagner la pitance réduite pour lui et les siens que l'état social lui ac-

LE COOPÉRATISME 161

corde en échange de sa force de production il pourra donner libre cours à son activité selon ses besoins, selon ses aptitudes, sans que personne, individu ou société, vienne lui rafler la meilleure partie des produits de son activité I

Or, pour cela, il faut détruire le pouvoir po- litique, non seulement tel qu'il existe, mais sous n'importe qu'elle forme il tenterait à se survivre.

11 faut détruire l'appropriation du sol et des moyens de production, par les collectivités aussi bien que par les individus, pour qu'ils restent constamment à la disposition de ceux qui peuvent les mettre personnellement en œuvre.

Il faut encore abolir toute valeur d'échang-e, sous qu'elle que forme qu'elle se présente. Il faut que les individus produisent pour consom- mer, et non pour échanger.

Tout moyen qui ne fait que changer la forme ou le nom de ces facteurs, n'est qu'un moyen d'adaptation à la société actuelle, et non un moyen d'affranchissement; qui peut bien être employé en vue des résultats immédiats que l'individu peut en tirer, à condition qu'il n'y

162 RÉFORMES, RÉVOLUTION

attache pas d'autre valeur, car, alors, ils de- viennent des moyens de réaction, en trompant les individus, leur faisant perdre de vue l'af- franchissement définitif à venir, pour un lé- ger bien immédiat, mais temporaire. Toujours le plat de lentille.

X LE ME^SOi\GE ÉLECTORAL

Le joug de l'heure présente. —De répercussion en réper- cussion, une amélioration de salaire en anihile une au- tre. — 11 n'y a de réformes que celles que les peuples sa- 'Vent imposer. Un souverain qui n'a que le droit d'ab- diquer. — L'Utopie du meilleur gouvernement. Le bon gouvernement est celui qui n'existe pas. La loi est prohibitive par essence. Changements de gouver- nements, continuité de l'oppression et de l'exploitation. La loi n'affranchit que celui qui possède. Le so- cialisme politicien. Les lois i ouvrières ». Elles ne sont appliquées qu'autant que les intéressés savent les faire respecter. Même quand elle veut être fa- vorable à l'ouvrier, la loi a un côté funeste pour lui. Pour détruire l'autorité, il ne faut pas l'exercer. Les députés doivent légiférer sur ce qu'ils ne connaissent pas. L'abstention ne peut faire le jeu des réaction- naires. — La lutte est économique. L'individu ne se libérera que par son propre eiïort. La codification d'une réforme est son arrêt de développement.

Si la faron crenvisager l'clFet des réformes distingue déjjà les révolutionnaires des purs

164 RÉFORMES, RÉVOLUTION

réformistes, la faron de les obtenir les divise absolument. Si le bon sens et la logique nous enseignent de ne pas négliger ce qui peut améliorer notre situation dans l'état présent, elles nous indiquent également qu'il ne faut pas les attendre de ceux qui profitent des abus et privilèges existants.

Par conséquent, si les purs réformistes font espérer le bonheur social dans l'applica- tion de leurs onguents et emplâtres, les ré- volutionnaires, eux, dans chaque avantage qu'ils cherchent à obtenir dans l'état présent, ne voient qu'une amélioration temporaire qui doit en faire désirer d'autres, un moyen de lutte qui doit apprendre aux opprimés à sa- voir user de leurs forces, à faire l'éducation de leur volonté.

Et pendant que les rebouteurs font espérer les bienfaits qu'ils promettent de la bonne volonté des exploiteurs, ou d'un parlement bénévole, que les travailleurs doivent mériter par le calme et la soumission, ceux qui pren- nent les réformes pour ce qu'elles sont, appren- nent que, n'étant jamais bien servi que par soi-même, on n'obtient des maîtres que ce que l'on sait leur imposer.

LE MENSONGE ÉLECTORAL 165

De une différence dans l'emploi des moyens propres à réaliser les réformes à obtenir. Pour les premiers, la soumission aux lois, le choix de bons mandataires, la voie parlementaire; pour les seconds, l'action continue, sans trêve et sans relâche des intéressés qui, par la cohé- sion, l'entente, et une large pratique de l'ac- tion solidaire, doivent arriver ils sont les plus nombreux à imposer « directement » à leurs exploiteurs ce qu'ils sont résolus de réa- liser, jusques. et y compris, la disparition de l'organisation sociale qui permet le maintien de l'exploitation.

Et, en effet, l'expérience, le bon sens, nous démontrent que, tant que les opprimés se bornent à espérer n'importe quelle réforme de leurs maîtres, ils n'obtiennent jamais rien. Toute amélioration, politique ou sociale, n'est concédéequelorsqu'il devient dangereux, pour les détenteurs de l'autorité, delà refuser plus longtemps. Et, alors, les anarchistes disent aux individus : Ne demandez rien à vos maî- tres que vous ne soyiez en état de leur impo- ser. Au lieu de perdre votre temps à aller por- ter vos doléances d'une administration à l'au- tre, du député au ministre, ou dequelquc can-

166 RÉFORMES, RÉVOLUTION

didat que ce soit, unissez- vous p;>ur cire as- sez fort pour leur parler en maîtres.

Les réformistes, au contraire, disent aux in- dividus : soyez calmes! soyez patients! la loi seule peut vous octroyer ce que vous deman- dez. Ne faites rien par vous-mêmes, arran- gez-vous pour trouver de bons députés qui se feront à la Chambre vos porte-paroles, et ba- tailleront pour obtenir, au milieu de cent in- térêts contraires et coalisés, les changements que vous désirez.

Et c'est à choisir, parmi tous les inventeurs de panacées, que le (( peuple souverain » car il est souverain doit, selon ceux qui le flat- tent, exercer son initiative, et 'désigner ceux qui seront chargés de lui confectionner les lois auxquelles il devra ensuite se soumettre, s'il ne veut pas être fourré au clou.

Car le bon populo a bien le droit de choisir ceux qui doivent lui faire la loi, mais il n'a aucun recours contre eux s'il s'est trompé dans son choix. Et sa souveraineté est de la même famille que ces souverainetés de Carnaval et de Mi-Carême ; elle ne dure qu'un jour, le

LE MENSONGE ÉLECTORAL 167

temps de glisser dans l'urne le petit bout de papier sur lequel il a couché le nom de celui qu'il a choisi pour manier le bâton qui doit le mater.

J'ai, ailleurs V, étudié de plus près le mé- canisme du suffrage dit 'universel, démontré qu'un député ne peut jamais représenter son électeur, et l'imbécilité qu'il y a à vouloir faire une loi unique pour tant de conceptions et d'in- térêts différents. C'est à un autre point de vue que je veux l'envisager ici.

Imbus du préjugé d'autorité, habitués au poids du joug gouvernemental, convaincus qu'un état social ne peut fonctionner que s'il existe un pouvoir pour en régulariser la mar- che, pendant des siècles les gouvernés n'ont eu qu'un idéal : trouver le gouvernement qui puisse fonctionner sans trop les écraser.

C'est ce qui fait que des révolutions se sont opérées pour essayer de nouvelles formes de gouvernement qui, toutes, meilleures les unes que les autres avant d'être essayées, se trou- vèrent à l'usage aussi oppressives que celles qu'elles avaient remplacées, ne laissant de li- bertés que celles auxquelles le développement

1. La société mourante et l'anarcUie.

168 RÉFORMES, RÉVOLUTION

général des esprits et des mœurs ne leur au- rait pas permis de toucher sans que s'ensuivit une révolution nouvelle.

Ce qui revient à dire que, sous quelque gou- vernement que ce soit, le peuple n'a jamais eu, en fait de libertés, que celles qu'il a su prendre et défendre.

Car, tout en croyant à la nécessité d'un pouvoir protecteur, les individus, dans leur idéal de « bon » gouvernement, entendaient un gouvernement qui, fort probablement, en- traverait bien un tant soit peu le voisin mal intentionné, mais qui leur laisserait, à eux, toute liberté d'action.

Et c'est pour ne pas avoir compris toute cette inconséquence qu'ils en sont encore à la recherche du gouvernement qui, ayant à ap- pliquer des lois ignorantes des diversités de caractères, de tempéraments, d'aptitudes et de compréhension, courbant la foule sous le même niveau, puisse, malgré cela, accor- der à chacun la liberté d'agir selon ce qu'il pense.

C'est que la loi, faite d'après une conception

LE MENSONGE ÉLECTORAL 169

moyenne, ne répond à aucune réalité, ne peut qu'empêcher chaque être d'ag-ir comme il veut. Elle est tout le contraire de la liberté. Et c'est à la recherche de cette absurdité : une loi respectant la liberté de chacun, tout en leur imposant une ligne de conduite commune, que les g^énérations usent inutilement leurs efforts.

C'est que le caractère de l'individu est ainsi fait : chacun, personnellement, se croit capa- ble de se passer de lisières, mais ne voit pas sans inquiétude le voisin livré à sa seule res- ponsabilité. De le succès du suffrag"e uni- versel basé sur les majorités. Le bon g-ouver- nement est celui de la coterie dont on fait partie et dont le poids retombe sur les coteries adverses.

Et par-dessus tout, au milieu du conflit d'in- térêts qui se heurtent dans l'état social actuel, les aspirants au pouvoir, s'ils croyaient bons d'être prodig-ues de promesses pour se hisser en haut de l'échelle sociale, avaient vite fait de les oublier une fois installés. Ils ne son- geaient plus qu'aux avantages personnels que l'on peut tirer de l'exercice de l'autorité; ne pouvant rester au pouvoir sans se faire les

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170 RÉFORMES, RÉVOLUTION

serviteurs de la classe qui détient le vérita- ble pouvoir en possédant l'argent leur choix était vite fait.

Il en a été ainsi tant que les travailleurs ont accepté, comme une loi naturelle, l'exploi- tation des plus riches, ne criant que hjrsqu'on les tondait de trop près. Ils croyaient à l'amé- lioration de leur situation économique par une meilleure administration, et par la conquête de quelques libertés politiques.

C'est ainsi que, malgré la faillite de 1789, ils se mirent à la remorque de la bourgeoisie libérale, espérant qu'elle leur accorderait les libertés qui, alors, semblaient le summun de la félicité sociale : liberté de réunion, de la presse, de parole et d'association.

Mais il se trouva que ces nouveaux maîtres furent encore plus féroces que les anciens. Que ce soit sous l'étiquette orléaniste, répu- blicaine ou bonapartiste que la bourgeoisie ait exercé le pou voir, son attitude à l'égard du peu- ple ne varia jamais. La Croix-Rousse, Trans- nonnain, Rouen, Paris en Juin 48 et en Mai 71, Saint-Aubin, La Ricamarie, Fourmies, Cha- lon, Narbonne et Draveil, ont prouvé aux tra-

LE MENSONGE ÉLECTORAL 171

vailleurs que la bourgeoisie au pouvoir sait fort bien oublier les promesses de la bourgeoi- sie d'opposition, et qu'en définitive le pouvoir n'a qu'une raison d'être : étouffer les récla- mations contre le pouvoir économique; dans le sang au besoin, lorsque, las de se plaindre, les spoliés entendent agir.

Et c'est devant la faillite de tous les régi- mes politiques que quelques-uns en sont venus à comprendre que les libertés politiques les peuples on sut en arracber quelques-unes en cours de lutte, ne valent que pour celui auquel sa situation économique permet d'en user, et que c'est l'organisation sociale entière qu'il faut transformer.

La lutte cbangea de face. Les réclamations économiques prirent le pas sur les revendica- tions politiques ; les travailleurs commencèrent à s'organiser économiquement, et à lutter di- rectement contre le patronat, on s'organisant en sociétés de résistance, en syndicats.

Mais tous ceux qui vivent de l'ignorance et de la crédulité des exploités ne pouvaient laisser écbapper, ainsi, un moyen si profitable

172 RÉFORMES, RÉVOLUTION

d'exploitation. Puisque des réclamations, sinon nouvelles, mais laissées dans l'ombre jusque- là, venaient s'imposer au premier plan, pour- quoi ne s'en feraient-ils pas les porte-paroles? Pour ce que coûtent les promesses, à quoi bon avoir crainte d'en faire I Aussi, s'empressèrent- ils d'arborer le drapeau nouveau.

Et le socialisme, après être resté longtemps une conception de ceux qui cherchaient, en. dehors de Parène politique, la formule d'une société meilleure, devint le tremplin de gens uniquement pressés de transformer leur pro- pre situation, en promettant de changer celle des autres.

Et après avcir eu la Royauté, l'Empire, la République sans républicains, la République opportuniste, la République radicale, nous sommes en train de prendre un avant-goût de la République sociale par l'arrivée des socia- listes au ministère, en attendant qu'ils puis- sent se glisser dans toutes les fonctions.

Oh ! l'entrée des réclamations économiques dans l'arène politique n'a pas été sans laisser des traces le long du Code.

LE MENSONGE ÉLECTORAL 173

En voyant los travailleurs s'organiser éco- nomiquement, lujrs la loi les syndicats exis- taient bien avant que la loi de 1884 leur re- connût le droit à l'existence la bourgeoisie comprit qu'il fallait bien avoir l'air de faire quelque cliose en faveur de ses esclaves, qui la submergeront lorsqu'ils auront pris cons- cience de leur force, elle s'empressa de codifier les libertés prises qu'elle ne pouvait plus en- lever, parce que la codification d'une liberté est encore le meilleur moyen de la restrein- dre, sous prétexte de la définir, et dans l'espé- rance de canaliser le mouvement et de le di- riger.

Et depuis quelques années, les lois « en fa- veur de l'ouvrier » se multiplient d'une façon inquiétante... pour lui. Chacun veut faire preuve du zèle qu'il apporte à adoucir le sort « d'une classe si intéressante ». 11 n'y a pas de candidats qui n'ait en poche différents pro- jets tous propres à apporter joie et abondance au foyer du travailleur.

Et les propositions suivent les propositions'; les lois s'ajoutent aux lois. 11 n'y a que la si- tuation du travailleur qui aille s'aggravant par suite des transformations écononjiques

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174 RÉFORMES, RÉVOLUTION

qui, elles, ne tiennent aucun compte des lois politiques.

Car, lorsqu'on ne se laisse pas prendre à la musique des mots et que l'on étudie les choses de près, il ressort clairement que les lois vrai- ment efficaces n'ont fait que consacrer un état de choses qui s'était établi sans elles; ou bien si elles apportaient véritablement quelque amé- lioration à la situation présente, les ouvriers, pour en obtenir l'application, furent, ou sont encore obligés de se mettre en grève, la pé- nalité encourue par les patrons délinquants, lorsqu'ils sont poursuivis, étant dérisoire; et ces grèves furent une occasion pour le gou- vernement, même composé de socialistes, de mettre l'armée, la police et la magistrature répressives au service de ces pauvres exploi- teurs opprimés refusant de se soumettre à la loi.

Et il ne peut faire autrement. Chargé d'as- surer « l'ordre », le respect de la propriété, base de tout le système politique et écocomi- que actuel, le gouvernement remplit sa fonc- tion! Tant pisl pour ceux qui, parce qu'ils no

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sont pas contents de ce qui existe, semblent les mettre en péril par des réclamations trop catégoriquement formulées.

En d'autres cas, sous prétexte d'améliora- tion, les lois nouvelles ne sont qu'une régres- sion sur l'état existant. Telle, par exemple, la loi sur les accidents qui eut pour effet, qu'en certaines professions, les patrons ne voulurent plus employer les hommes d'une certaine ca- tégorie d'âge et de situation.

C'est que, en réalité, dans l'organisation sociale actuelle, le véritable maître c'est celui qui possède. Qui a de l'argent est au- dessus des lois. La sanction n'est pas la mêmt;, lorsque des influences n'ont pu le sous- traire à la comparution devant le juge pour celui qui se présente en redingote et le pauvre diable en iiaillons.

Quelles que lois que l'on fasse en faveur des travailleurs, elles n'auront d'efficacité qu'au- tant qu'ils sauront eux-mêmes en imposer l'o- bligation à leurs exploiteurs.

Or, si après avoir lutté des années et des années pour obtenir une majorité parlemen-

176 RÉFORMES, RÉVOLUTION

taire favorable à une loi pour laquelle il faut reprendre la lutte sur le terrain économique, pour en imposer l'observance aux barons de l'industrie, à quoi bon envoyer aux pourris- soirs, que sont les Chambres et les fonctions gouvernementales, les plus énergiques des siens!

Le prolétariat n'a qu'à passer en revue la liste de tous ceux que, sur leurs promesses, il a hissés au pouvoir, il verra combien lui restèrent fidèles.

Il faut donc que tous ceux qui désirent un véritable changement, dans l'ordre politique et économique, se refusent énergiquement à participer aux luttes parlementaires, renon- cent à envoyer des leurs dans les fonctions publiques, car le pouvoir politique ayant charge de faire respecter ce qui existe ne peut nullement aider à le transformer.

Si l'on veut mener une lutte efficace contre les institutions existantes, il faut rester en dehors de leur sphère d'attraction. C'est de dehors qu'il faut leur porter les coups. C'est

LE MENSONGE ÉLECTORAL 177

un sophisme et un mensonge de dire qu'il faut y pénétrer pour les démanteler.

L'histoire, l'expérience nous prouvent que tous ceux qui y pénétrèrent, y oublièrent l'œuvre de destruction qu'ils avaient promis d'y accomplir.

Du reste, comment veut-on qu'un député se reconnaisse dans toutes les questions qui chan- gent avec chaque corporation?

11 faut que le môme individu tranche non seulement dans les questions politiques, mais aussi dans les questions de tinances, d'adminis- tration, de voirie, forestières ou fluviales, etc.

De plus, nous jouissons d'un régime de pro- tection, il faut donc que le parlement protège l'agriculture, la Hotte, l'industrie, le com- merce, etc.

Et comme le pays a été divisé en près do 000 circonscriptions, ayant chacune son dé- puté à nommer, cliacune ses intérêts parti- culiers, selon qu'elle est agricole, et qu'elle cultive de la vigne, des betteraves ou des cé- réales ; industrielle : qu'elhî pnxluit de la toile,

178 RÉFORMES, RÉVOLUTION

des draps, de la fonte, des machines ou de la houille.

Et la lutte qui a lieu dans chaque circons- cription électorale car s'il y a des intérêts prédominants dans une région, il y en a de multiples en conflit pour faire triompher les plus forts ou les plus rusés, il faut qu'elle recommence parmi ces six cents élus, repré- sentant, non seulement désintérêts dilierents, mais contradictoires.

Et c'est dans ce gâchis, que l'on conseille aux ouvriers de porter leurs réclamations, alors qu'il est bien plus sage et plus simple de les discuter avec leurs exploiteurs, et de les leur imposer par l'action directe, lorsque ceux-ci sont intraitables, puisque, en défini- tive, il faut toujours en arriver là.

Pour justifier leur existence, les politiciens prétendent que les travailleurs ne doivent pas se désintéresser de la lutte politique, que l'amélioration économique de leur sort dépend du régime politique, que le retour au pouvoir des forces réactionnaires et des représentants des anciens régimes pourrait avoir un contre-

LE MENSONGE ÉLECTORAL 179

coup funeste sur leur condition économi- que.

Ici, les politiciens prennent l'effet pour la cause; caria situation économique a sûrement plus d'influence sur la situation politique que la situation politique sur la situation écono- mique.

D'autre part, les gouvernements n'osent que ce que leur tolère l'opinion publique. Et c'est cette opinion publique qu'il s'agit d'é- veiller.

Que le petit noyau d'individus qui a com- pris l'inanité du parlementarisme, et qui s'en écarte, s'abstienne de prendre part aux élec- tions, cola, en somme, aura fort peu de réper- cussion sur le résultat des élections. Mais si par leur activité, leur action incessante, ils ont amené de nombreux individus à désirer une amélioration à leur situation, à les con- vaincre qu'ils ne doivent pas l'attendre du ciel, mais travailler eux-mêmes à réaliser cette amélioration, cette propagande inces- sante aura contribué à arracher des voix aux réactionnaires, à pousser les esprits vers un régime de progrès et d'alD'ancliissement, et cet accroissement sera suflisant pour com-

180 RÉFORMES RÉVOLUTION

batlre les voix réactionnaires, et compenser les abstentions intellig-entes.

Mais, lorsque le nombre des abstentions sera devenu assez fort pour faire le jeu des réactionnaires, c'est que la situation sera changée et que le parti révolutionnaire sera assez fort pour suppléer à l'action parlemen- taire.

Les réclamations économiques doivent se tenir sur le terrain économique. L'action po- litique ne faisant que compliquer l'action éco- nomique d'une action inutile; néfaste puis- qu'inutile, et occasionnant ainsi une perte d'efforts; elle est nuisible pour une autre rai- son, c'est qu'elle fait croire aux intéressés qu'il leur suffît, tous les quatre ans, de bien choisir un individu, pour que tout ce qu'ils désirent soit réalisé.

Il est temps que les individus apprennent qu'il n'est au pouvoir de personne de leur ac- corder ce qu'ils ne sauront pas réaliser eux- mêmes.

Chaque individu doit unir ses efforts aux efforts de ceux qui ont les mêmes buts, les mêmes aspirations, les mêmes intérêts. Ils doivent se grouper et s'organiser pour répan-

LE MENSONGE ÉLECTORAL 181

dre leur façon de voir, recruter des adhérents, et lorsqu'ils sont assez forts, lorsqu'ils ont réussi à créer un état d'esprit favorable, es- sayer la réalisation de leurs conceptions.

Chaque être a droit au complet développe- ment physique, moral et intellectuel, intégral de son être. Cet alirancliissement de l'individu ne peut s'obtenir que dans une société débar- rassée de ses maîtres politiques et économi- ques. C est à ceux qui sentent le besoin de s'affranchir qu'il appartient de se rechercher, de se grouper, en vue de réaliser l'ordre social qui leur permettra d'évoluer.

Il faut tout le funeste bagage de préjugés que l'on tient de l'ignorance et de l'éduca- tion fausse, entretenus par ceux qui ont in- térêt à ce qu'on les croient nécessaires, pour, qu'après tant d'expériences malheureuses, on espère encore que ce seront des hommes, aux- quels on aura fait une situation privilégiée, dans un état social basé sur l'oppression et l'exploitation, qui démoliront cet ordre so- cial dont on les fait bénéficiaires.

L'état social nouveau ne s'organisera pas

par des lois et des règlements venant de ceux

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1<S3 RÉFORMES, RÉVOLUTION

Juiit la l'onction est de défendre ce qui existe, mais par l'action directe, lente mais continue;, de ceux qui ont hâte de vivre leur vie. et sauront organiser entre eux les relations entre individus, entre groupes et fédérations de groupes, qui doivent remplacer celles que leur impose l'état social actuel, substituant aux institutions existantes, qu'elles désagré- geront, l'organe nouveau qui, ayant plus de souplesse et plus d'élasticité, permettra d'é- voluer sans avoir besoin, à tous moments, de briser ce qui devrait être ce qui a été par- fois — une facilité, un progrès, une améliora- tion; mais qui. du fait de sa rigidité, ne tar- dait pas à devenir une entrave.

La codification d'une liberté n'est, du reste, qu'une restriction à son exercice. Elle ne se définit que par les limites qu'y apporte le lé- gislateur, et n'importe quelle réforme est dans le même cas.

C'est, de plus, leur cristallisation en une forme donnée et, par conséquent, l'impossi- bilité de les étendre, de les transformer, ou de les changer, autrement que par des lois nouvelles ou des interprétations de jurispru- dence qui aident à épaissir le maquis de la

LE MENSONGE ÉLECTORAL 183

procédure; c'est-à-dire, après des siècles de luttes et de suufl'rances encore ; car, le plus souvent, une vérité n'est acceptée que lorsque des aspirations nouvelles, la dépassant, en font déjà une forme surannée pour ceux qu'a- nime l'esprit de progrès, ayant la faculté de percevoir plus vite les choses.

Et cela est vrai pour le travailleur qui, souffrant le plus, matériellement, intcllectuel- lonient et moralement de la société présente, est le premier intéressé à en désirer la trans- formation. — C'est pour cela que l'on envisage toujours la question sociale au point de vue ouvrier.

Mais sont intéressés à cette transformation tous ceux qui, sans souffrir matériellement de l'ordre de choses existant, aspirent cependant à vivre d'une vie normale, à développer leur individualité selon leurs tendances, aptitudes et virtualités, à vivre de leur propre. travail, sans être exploités par personne, sans ex- ploiter personne.

Y sont intéressés tous ceux qui souffrent de voir soulfrir autour d'eux, et veulent travailler

184 RÉFORMES, RÉVOLUTION

à diminuer la souffrance humaine. Leur éman- cipation ne pouvant s'accomplir qu'avec celle des travailleurs.

La politique n'est qu'une forme de l'exploi- tation — exploitation de l'ignorance, de la bètisc et du manque d'initiative des indi- vidus.

Ce n'est pas par la politique et par les poli- ticiens que ceux qui veulent être eux cher- cheront leur émancipation. C'est, au contraire, à annihiler l'action néfaste de ces parasites qu'ils porteront leurs efforts : en démasquant leurs mensonges, et en réalisant par l'asso- ciation, avec ceux qui pensent comme eux, ce qu'ils croiront être le plus propre à les li- bérer.

XI LA COiXOUÉTE DES POUVOIRS PLBLICS

La conquête des Afiinicipalités. Théorie et pratique, La faillite de la conquête des Municipalités. L'ar- rivée au pouvoir est l'abandon du pnigramme révolu- tionnaire. — Socialisme d'opposition, socialisme de gouvernement. La pratique du pouvoir. Quel- ques exemples. Briseurs d'énergies. La peur des responsabilités. Le gouvernement est pour défendre ce qui existe. Conquis par le pouvoir. Les réfor- mes valables exigent la lutte. La liberté du tra- vail t Questions d'opportunité.

L'appétit vient en mangeant. Tant qu'ils n'étaient en marche que pour la conquête de quelques sièges isolés à la Chambre, les socia- listes révolutionnaires qui sont devenus les plus prolifiques présenteurs d(î réiormes se contentaient de promettrez de metti'e (mi arti- cles du code le bonheur du peuple.

186 RÉFORMES, RÉVOLUTION

Mais, sitôt qu'ils eurent réussi à faire péné- trer deux ou trois des leurs au Parlement, ou dans les conseils municipaux, ce fut la « con- quête des pouvoirs [publics » qu'ils s'empres- sèrent d'inscrire à leur programme.

Et comme ils pensaient réussir à pénétrer plus facilement dans les conseils municipaux, ce fut tout indiqué : c'est par la conquête des Municipalités que devait se faire la révolu- tion.

Et ça ne devait pas être long ! Sitôt maîtres de la Municipalité, nos irréductibles devaient municipaliser tout ce qui serait municipalisa- ble et faire des services publics do la boulan- gerie, de la boucherie, du gaz, de la pharma- cie, moyens de transports, etc.. et commen- cer la désindividualisation de ces industries, en rendre maîtres les travailleurs, sous la gé- rance de la Municipalité, et fournir leurs ser- vices à meilleur compte pour les consomma- teurs.

Et ils partirent pour cette nouvelle croi- sade.

Voici, à peu près, le langage qu'ils tinrent aux électeurs.

LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PUBLICS 187

« Oui, la société est mal faite. Oui. on vous spolie, on vous vole, on vous exploite. Et ces vols, cette exploitation c'est l'org-anisatiou sociale qui, non seulement le permet mais, pro- tège les voleurs contre vos réclamations.

« Et, l'histoire le démontre, aucune caste nantie ne renonce de plein gré à aucun de ses privilèges. Comme procéda la bourgeoisie à l'égard de la noblesse en 1789, il vous faudra procéder contre elle, en lui reprenant de vive force les privilèges dont elle use pour vous asservir.

« Employez contre elle les armes dont elle s'est servie contre la féodalité. Elle s'est em- paré du pouvoir politique pour assurer son exploitation, emparez-vous en, à votre tour, pour détruire son système. De ce suffrage uni- versel dont elle s'est servie pour arracher le pouvoir aux régimes déchus, servez-vous en pour introduire vos propres défenseurs dans la place, pour que la loi y soit faite en votre nom, et en vue de votre allranchissement éco- nomique et social ! »

Et populo, bonne poire, envoya à la Cham- bre, dans les Conseils municipaux, beaucoup de ceux qui lui tenaient ce langage. Et bie<n-

188 RÉFORMES, RÉVOLUTION

tùt l'on vit les socialistes avoir la majorité dans la Municipalité de plusieurs villes, dont quelques-unes pas des moindres.

Mais hélas! la pratique, le plus souvent, est loin de répondre à la théorie.' Promettre et te- nir sont deux.

Lorsqu'ils furent en possession du pouvoir municipal, nos hons socialistes, s'aperçurent que leurs panacées avaient justes la valeur d'un cautère sur une jambe de bois.

Quelques-unes de ces Municipalités n'arri- veront qu'à grever le budget de la commune de dettes nouvelles, et eurent vite fait de dé- goûter les électeurs de continuer l'expérience.

Celles qui s'en tirèrent le moins mal mireni debout quelques œuvres philanthropiques, comme en créent, parfois, quelques bourgeois sentimentaux. Et ce fut tout. Aujourd'hui, il n'est plus question de faire la révolution par la conquête des Municipalités. Du reste, des horizons plus larges se sont ouverts à l'ambi- tion des socialistes parlementaires. Ils com- mencent à compter au parlement. Le minis- tère s'est ouvert à quelques-uns d'entre eux.

LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PUBLICS 189

les Municipalités sont tombées au-dessous de leur ambition.

Mais, soit dans les ministères, soit au Par- lement, soit dans les Municipalités, l'intru- sion des socialistes y a été déplorable au point de vue de leurs propres idées. Pour se main- tenir dans les fonctions nouvellement conqui- ses, les nouveaux fonctionnaires sont forcés, en entrant en fonctions, d'accrociier au ves- tiaire leurs réclamations socialistes, oubliant, pour la plupart, de les reprendre à la sortie.

Et quelques-uns d'entre eux ont bien été forcés de constater, après les anarchistes, cette vérité qu'il y a, entre le socialisme d'opposi- tion et l'exercice du pouvoir, un fossé qui ne peut se franchir qu'en abandonnant toutes les idées formant votre bag"age d'opposition ; ce qui est la constatation qu'un socialiste ne peut, sans abjurer, participer à n'importe quelle forme de gouvernement.'

Il est bien évident, en effet, que le socialiste convaincu qui, arrivé au pouvoir, voudrait réaliser son programme, tout son programme, aurait contre lui toutes les institutions exis-

11.

190 RÉFORMES, RÉVOLUTION

tantes, c'est-à-dire tous ceux qui en vivent. La lutte ne serait pas longue. Il serait vite par terre.

Il ne g-ardera ses fonctions qu'à condition qu'il ne touchera rien aux institutions exis- tantes. Et si, pour caser les frères et amis qu'il s'agit de satisfaire, il doit déplacer quel- ques fonctionnaires, ce ne sera qu'en donnant de l'avancement à ces derniers. Il faut éviter de se faire des ennemis. « Il y a des situations acquises qu'il faut respecter. » Ce qui contri- bue à augmenter, à chaque ministère nou- veau, le nombre déjà considérable de fonc- tionnaires.

Et, aux prises avec les difficultés, qu'il ne peut résoudre qu'en abandonnanl. successive- ment l'intransigeance de chacune des réformes qui faisaient le fond de son programme, pour n'opérer que quelques changements de détail, notre nouveau ministre, pris et façonné -par la machine gouvernementale, se réveille un jour aussi féroce défenseur de l'ordre que n'im- porte lequel de ses prédécesseurs. Et tel que M. Clemenceau qui, à la veille d'être ministre, alors qu'il n'était qu'opposant, développait à la tribune des projets de loi en vue de sauve-

LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PUBLICS 191

g-arder la liberté individuelle, ne se gênera pas, huit jours après être installé dans le fau- teuil ministériel, à inventer de toutes pièces des complots qui lui permettront de fourrer au clou ceux qui le gênent, et dont le minis- tère ne sera qu'un procès ininterrompu pour délit d'opinions.

Bien mieux, en faisant voter l'amnistie pour ses victimes, la bonne âme ! qui arrête la procédure en train, il évite ainsi l'aveu public de ses mensonges. Quant à ceux qui ont fait quelques mois de prison, tant pis pour eux, ils n'avaient qu'à ne pas se trouver sur son chemin !

M. Clemenceau n'est pas socialiste^ mais il avait pour collègue M. Briand qui préconisa la grève générale révolutionnaire, promet- tant de descendre dans la rue, le fusil en main, lorsque les travailleurs voudraient se lever pour conquérir leur indépendance et h' mieux être, ce qui ne l'empêcha pas de rester le collègue de l'homme qui, aux réclamations des grévistes, répondit en inondant de troupes les localités en grèves, c(;qui nous valut lesj)ec- tach; d'un Paris envahi parh's troupes, bivoua- quant au C(rin (h'S rues, eciunne, au h-ndeniain

192 RÉFORMES, RÉVOLUTION

Je l'entrée des troupes de Versailles, et les massacres de Vigneux-Draveil, Raon-1'Etape, Narbonne, etc.

Xous avons eu le ministère Millerand, avec Chalon et la Martinique, les g'rèves furent réprimées à coups de fusil, il y eut mort d'hommes.

Nous avons eu des Municipalités socialistes comme à Toulon. Limoges qui. en mai 190o, ne surent faire mieux que ceux qui leur donnaient l'exemple de haut, et, ayant eux aussi à ré- pondre de l'ordre, ne surent qu'adjurer leurs électeurs de se tenir tranquille, et de laisser prendre contre eux les mesures d'ordre que le pouvoir central jugeait nécessaires.

L'on a vu le maire de Limoges, Labussière, les larmes aux yeux, à genoux devant la foule, la conjurant de se tenir tranquille, d'attendre patiemment que la bonne volonté de ses exploi- teurs se manifestât par le don gracieux de ce qu'elle demandait, alors que c'était leur refus net, arrêté, de rien accorder qui avait lancé les travailleurs dans la rue. Il est vrai que Tannée suivante M. Labussière obtenait une recette générale avec 70.000 fr. d'appointe- ments par an.

LA GONOUKTE DES POUVOIRS PUBLICS 193

On pourra objecter que la méthode de ces révolutionnaires n'est pas la méthode anar- chiste, qu'ils ne sont pas partisans de l'émeute, et qu'ils n'auraient pas besoin d'être investis de fonctions publiques pour prêcher le calme à leurs coreligionnaires, lorsqu'ils jugent qu'une action prématurée peut être néfaste à leur parti.

Je sais. On peut toujours introduire des « dis- tinguo, » mais il ne faut pas perdre de vue que ces soi-disant socialistes, qui se disent révolu- tionnaires, lorsqu'il s'agit de s'imposer à la foule, et justifier l'épithète qu'ils se donnent, ne craignent pas de dire à ceux qui les écou- tent, « que l'ordre social est mal fait, que les privilégiés n'abandonneront leurs privilèges que par la force, qu'il n'y a que la révolution qui les affranchira I »

Et lorsqu'on a ainsi contribué à lancer la foule dans la rue, on est très mal venu en- suite de venir se mettre en travers de son ac- tion sous le prétexte que le moment n'est pas venu.

C'est toujours faire le jeu de la réaction de venir, aux moments d'effervescence, briser l'élan delà révolte, en prêchant le calme.

194 RÉFORMES, RÉVOLUTION

Moi aussi, je crois qu'un acte de révolte collectif ou individuel, accompli mal à pro- pos, peut offrir des armes à la réaction, et re- tarder la propagande de l'idée. Je réprouve ceux qui n'ont que menaces et provocations à la bouche, ou au bout de la plume, excitant les autres à des violences qu'ils se gardent bien d'accomplir eux-mêmes.

L'excitation directe à la violence n'est jus- tifiée que dans les moments de lutte, oiî l'exci- tateur est prêt à se mettre en tête de ceux qu'il veut entraîner.

Mais je ne réprouve pas moins celui qui, en période révolutionnaire, se fait briseur d'é- nergie au profit de la répression, en allant conseiller le calme et la patience à ceux qui en ont assez de lutter, de soullrir, et de se plain- dre en vain.

Quel est l'outrecuidant qui, d'avance, pourra déterminer la valeur d'un acte social. Qui peut savoir comment débutera la révolution ?

Il n'y a pas que des anarchistes dans les fou- les qui, aux jours d'effervescence, se lancent contre les policiers et les prétoriens du pouvoir.

LA CONQUÊTE DES POUVOIRS PUBLICS 195

On peut être certain que, dans cette foule, il y a des électeurs du ministre, du député, du maire ou du conseiller municipal assagi, qui essaie de briser son élan.

Seulement, ceux-là, en restant dans la foule, ont continué à sentir peser sur eux le poids de l'exploitation, de l'arbitraire, ils sont restés des réclamants, des protestataires. Ils n'ont pas à s'inquiéter de l'ordre qui n'est que la consé- cration de leur exploitation et de leur assujet- tissement. Et, [lorsqu'ils en ont assez, il met- tent les pieds dans le plat, sans s'inquiéter des responsabilités.

Par quelle aberration, un socialiste, dont tous les efforts jioi vent tendre à la destruction des institutions qu'il reconnaît oppressives, ils l'affirment eux-mêmes peut-il s'imagi- ner faire servir ces mêmes institutions à l'é- mancipation bumaine, alors qu'elles n'ont pour but que de faire perdurer l'état de cboses exis- tant, en se prêtant un mutuel appui ?

De même qu'à une machine montée pour tisser de la toile, tordre des fils, on ne fera pas fabriquer des casseroles ou imprimer le moindre prospectus, même lorsqu'on mettrait