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Edouard Droz

Professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Besançon

P.-J. Proudhon

(1809-1865)

Librairie de " Pages Libres "

17, RUE SÉGUIER, PARIS, VIe

1909

Tous droits réservés

Prix : 3 fr. 50

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P.-J. Proudhon

(1809-1865)

Edouard Droz

Professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Besançon

P.-J. Proudhon

(1809- 1865)

Librairie de " Pages Libres

17, RUE SÉGUIER, PARIS, VIe

1909 Tous droits réserves

DU MEME AUTEUR

Au Petit Battant, scènes de la vie populaire en province (Société nouvelle de librairie et d'édi- tion, 1905) 3 fr. 50

Au bon proudhonien Maurice Bouchor

Les deux études dont se compose ce volume ont été écrites pour être publiées en articles dans la revue Pages libres. Cette destination primitive expliquera certains traits de l'une et de l'autre, et justifiera peut-être l'extrême concision de la seconde, tout ce qui ne se rapporte pas à la matière sociale, c'est-à- dire à l'essentiel de Proudhon, est à peine indiqué, la religion française des transitions a été souvent foulée aux pieds, d'où presque toutes justifications et références sont exclues.

Je remercie cordialement M. Jules Troubat, biblio- thécaire à la Nationale, et M. Georges Gazier, biblio- thécaire de la ville de Besançon, du concours et du secours qu'ils m'ont donnés avec une complaisance inépuisable.

Pour tout écrivain ce serait un honneur, c'est un plaisir délicat et profond pour un proudhonien tra- vaillant sur Proudhon, d'avoir été secondé dans sa tâche par le collaborateur et l'ami de Sainte-Beuve, par celui qui a rassemblé tons les matériaux dont le grand critique a bâti en 1865 son admirable biographie de Proudhon.

E. D.

Besançon, le 16 octobre 1908.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON

1809-1909)

Cent ans ont passé depuis la naissance de Proudhon, quarante-quatre ans depuis sa mort. Subsiste-t-il quelque chose de lui dans la pensée et dans l'action contemporaines ?

En 1892, un professeur de droit s'écriait, à Lille, dans une solennité académique : « Qui pense aujourd'hui à Proudhon ? » Et il ajoutait : « Si le socialisme français, à son réveil, en 1864, se rattachait encore à lui..., son influence a com- plètement disparu depuis l'Année terrible (1). »

Le savant professeur était mal informé, et pre- nait mal son temps pour faire une déclaration aussi assurée.

En cette même année 1892, avait paru une

(1) Discours de M. Bourguin, dans Séance de rentrée des Facultés de Lille, Lille, 1892 ; v. Revue d'économie politique, mars 1893. Étude remplie d'erreurs de fait et d'appréciations insoutenables. Sur la littérature proudhonienne antérieure à cette date, consulter l'ouvrage de M. Diehl, qui est indiqué et apprécié ci-après.

l6 P.-J. PROUDHON

seconde édition allemande de la Misère de la phi- losophie, écrite en français par Karl Marx, citée communément sous le nom â'Anti-Proiidhon, et traduite pour la social-démocratie, par E. Berns- tein et K. Kautsky. Peu de temps après, le disciple le plus passionné, le plus attentif et le plus pénétrant que Proudhon ait jamais eu, un homme qui, depuis 1878, publiait, sur l'œuvre du maître, qu'il ne semble pas avoir personnellement connu, des études minutieuses et approfondies, le Wur- tembergeois Arthur Mulberger, répondait au pam- phlet de Marx par un article qui doit compter dans l'histoire du proudhonisme, et dont il faut donner ici une brève idée (1).

Après avoir fait l'histoire du livre de Marx (1847), qui voulait être une réfutation ou plutôt un écrasement des Contradictions économiques de Proudhon (1846), Mulberger en discutait les con- clusions. Il lui reprochait son inintelligence et son

(1) Zur Kenntnis des Marxismus, von Dr Arthur Muelber- ger, Stuttgart, 1894, deuxième étude, p. 19 : Karl Marx : « Das Etend der philosophie ». C'est encore au cours de l'an- née 1892 que Mulberger indiqua Proudhon à Ernst Busch, qui, de lui-même, sans rien connaître de ses écrits, avait découvert la même doctrine pour la solution de la question sociale. La surprise de Busch n'eut d'égale que son admiration pour le socialiste français. Voir la lettre de lui que cite Mulberger dans l'introduction de Der Irrtum von Karl Marx, 2e éd., Stuttgart, 1908, p. 9.

LE CENTENAIRE DE PROUDHOX I "J

injustice à l'égard de la doctrine économique de Proudhon sur l'échange : « Il y a un socialiste qui, le premier, pose la nécessité d'anéantir l'échange individuel, de détruire l'anarchie du commerce, de socialiser la circulation des produits, et qui établit avec une finesse pénétrante la théorie de l'opération ; cet homme, c'est Proudhon ; eh bien ! Marx trouve le moyen de le présenter comme le premier champion de l'échange individuel et de la circulation capitaliste des produits ! »

La métaphysique de l'économie politique, c'est que Marx est dans son élément, ou croit l'être, bien posté et bien armé pour accabler une fois de plus le pauvre Français, en lui remontrant qu'il n'a rien compris à la dialectique de Hegel ! Comme si Proudhon n'avait pas, et de bonne heure, dépassé le hégélianisme ! Comme s'il en avait eu besoin pour découvrir, longtemps avant Marx, ce « matérialisme de l'histoire », dont Marx et son école sont si fiers, mais sans y faire tenir le monde, lui, et sans en- tirer des conséquences inat- tendues et odieuses, comme le culte idolâtrique de la multitude et la dictature du prolétariat. Le matérialisme économique, réduit à ce qu'il a de vrai, il est là, dans ces Contradictions économiques, tant ridiculisées par Marx, mais où, en réalité, la grande question du siècle a été formulée avec une profondeur qui n'a jamais été dépassée.

Marx a donc méconnu en Proudhon l'économiste

10 P.-J. PR0UDH0N

et le philosophe. Il n'a pas été moins injuste pour son caractère. Les raisons de sa haine sont visi- bles. Marx est de ceux qui ont toujours la liberté dans la bouche et la dictature dans l'esprit ; Proudhon est de ceux qui veulent la liberté pour eux et pour tous. « Tandis que les docteurs dis- putent pour savoir s'il faut le ranger parmi les socialistes ou les communistes, je me fais fort de prouver que la science sociale, depuis trente ans, n'a pas mis au jour contre le socialisme et le com- munisme autoritaires une seule objection qui n'ait pas déjà été exprimée par Proudhon avec plus de force et plus de beauté. S'il suffit, pour recevoir le nom de socialiste, de croire possible l'établisse- ment de l'égalité sociale par le moyen d'une réforme progressive, qui n'aboutira pas aujour- d'hui ni demain, mais dont l'accomplissement sera prompt et sûr, Proudhon est un socialiste, et assu- rément le plus conscient du but, le plus conséquent et le plus clair de tous. »

Telle est la conclusion de cet article, dont l'élo- quence frémissante est soutenue par une connais- sance profonde du maître que le disciple exalte. Il ne s'agissait ici que d'en rapporter les idées essen- tielles, et non de les prendre à notre compte. Cette admiration si ardente doit mettre en garde la cri- tique ; mais s'il faut se méfier de ce que la passion

peut inventer, il convient d'être attentif à ce qu'elle

sait découvrir.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 19

Chemin faisant, Miïlberger avait signifié aux marxistes que le temps était passé pour eux de compter sur la crédulité du public allemand pour propager les calomnies de Marx contre Proudhon. Depuis les travaux déjà lointains de Pfau et l'étude honteusement ignorante d'un Putlitz (i), Proudhon n'avait pas eu d'historien en Allemagne. « Mais, depuis l'œuvre de Diehl, ajoutait Mùl- berger, nous sommes heureusement en marche vers le mieux. »

Le nouveau travail sur Proudhon, que Mùl- berger annonçait ainsi, est une œuvre beaucoup plus considérable que les termes de son appré- ciation ne le donneraient à penser. M. Diehl, alors professeur à Halle, et depuis à Kœnigsberg, en avait publié à Iéna la première partie en 1888, et la seconde en 1890, sous ce titre général : P.-J. Proudhon, sa doctrine et sa vie (2). Anton Menger a déclaré l'ouvrage excellent (3). Mùlberger, mieux préparé à en juger, lui a adressé plusieurs cri- tiques, dont une est particulièrement grave : c'est

(1) Muelberger, Studien iiber Proudhon, Leipzig, sd, pp. 148

sqq., Eine deutsche Schrift iiber Proudhon.

(2) K. Diehl, P.-J. Proudhon, seine Lehre und sein Leben, Iéna, 3 vol., 1888, 1890, 1896. V. un article de Mùlberger sur les deux premières parties de l'ouvrage de Diehl, dans Studien iiber Proudhon, pp. 160 sqq.

(3) Anton Menger, Le Droit au produit intégral du travail, trad. franc., Paris, 1900, p. 101, 1.

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LE CENTENAIRE E PROUDHON

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20 P.-J. PR0UDH0N

que M. Diehl a commencé par exposer les théories économiques de Proudhon, plusieurs années avant de se mettre au courant de sa vie et de sa philo- sophie sociale, méthode fâcheuse, qui l'a conduit à de véritables fautes, par exemple dans sa façon de présenter les doctrines successives de Proudhon sur la propriété. Il n'en reste pas moins que le livre de M. Diehl sur Proudhon devra être consulté longtemps encore avec déférence par ceux qui voudront reprendre le même sujet, tout ou partie. L'esprit scientifique en est hautement louable, comme aussi l'érudition.

Il nous faut revenir en arrière et rentrer en France.

En 1892, M. Georges Sorel donnait à la Revue philosophique, en deux articles, un Essai sur la phi- losophie de Proudhon (1), qui ne tenait qu'en partie

(1) Revue philosophique, 1892, t. I, II. Dans ces articles, je relève ici une erreur de fait, qui a sa gravité, parce qu'elle se rapporte à celui des ouvrages de Proudhon qui a été le plus mal compris, en particulier dans le monde de la démocratie, La Guerre et la Paix. M. G. Sorel dit : « Proudhon n'est arrivé que très tard à la conception du droit de la force ». De fait, Proudhon a conçu très tôt le droit de la force. V. Qu'est- ce que la Propriété ? nouv. édit., Flammarion, sd, pp. 209-210; Contrad. ccon., id. ibid., sd, II, pp. 247, 250, 402; Discours du

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 2 1

les promesses de son titre, mais précieux comme tout ce qui vient de ce penseur, si apte à jeter de vives lueurs sur les sujets il s'applique, moins heureux peut-être à y répandre la lumière.

M. G. Sorel est un esprit trop personnel pour se donner à un autre esprit. Il a pu un moment paraître marxiste de stricte observance ; ceux qui le connaissent avaient prévu qu'il ne tarderait pas à se reprendre. Dans les articles indiqués plus haut, il n'était pas proudhonien au sens d'une adhésion complète à la pensée de Proudhon. Mais il y mettait une attention, il y témoignait d'une déférence, qui, venant d'un tel homme, étaient une forme excellente d'approbation, la seule, au surplus, que Proudhon ait jamais réclamé de ses lecteurs, puisque toujours il se refusa à tenir école. C'est un peu après 1892 que M. Sorel devait s'attacher à Marx avec prédilection. Son retour postérieur à Proudhon, sur des questions même Proudhon avait été pis que combattu par Marx, comme la socialisation de l'échange dans un

31 juillet 1848 : « Partout se trouve la force, et jusqu'à ce qu'un principe, une constitution authentique, la vienne régler, se trouve l'autorité, la légitimité. » Ce n'est donc ni sur le tard, ni sous l'inspiration de YOrigine des Espèces (comme l'a cru Eugène Fournière, Les Théories socialistes au XIXe siècle, p. 260) que Proudhon, vingt-et-un ans après son premier Mémoire, deux ans après le livre de Darwin, est arrivé à poser l'idée maîtresse de La Guerre et la Paix (1861).

2 2 P.-J. PROUDHON

milieu de production non socialisé (i), devenait par une preuve d'autant plus frappante de l'in- fluence que Proudhon avait exercée sur ce philo- sophe et sociologue original.

M. G. Sorel, répétant un regret de M. Fouillée, se plaignait que les idées philosophiques de Prou- dhon n'eussent pas toujours été appréciées à leur juste valeur. C'est ce que redit un peu plus tard le regretté Henry Michel, disciple de Renouvier, con- trairement à l'avis qu'allait exprimer son maître, selon lequel Proudhon « n'avait pas étudié les phi- losophes, et ne comprenait bien, ne traitait correc- tement aucune question de leur ressort » (2).

Dans son livre sur l'Idée de l'État, H. Michel a consacré à Proudhon un chapitre court, mais plein. Il le place très haut parmi les penseurs, pour avoir eu « le sentiment de la liaison qui existe entre les problèmes moraux et sociaux et les problèmes de la philosophie première ». Il lui fait honneur, plus qu'à tout autre, de changements heureux introduits dans la mentalité humaine : si la notion d'égalité est aujourd'hui, dit-il, inséparable de l'idée de jus-

(1) G. Sorel, Introduction à l'Économie moderne, Paris, 1903, 2e édit., pp. 11, 142.

(2) Henry Michel, L'Idée de l'État, Paris, 1895, pp. 395 sqq. ; Renouvier, Philosophie analytique de l'histoire, Paris, 1896-1897, t. IV, p. 225.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 23

tice, au point d'en constituer l'élément le plus vivant, c'est à Proudhon que revient la plus large part de ce résultat. C'était donner à Proudhon l'éloge qui lui aurait touché le cœur à l'endroit le plus sensible, à propos d'une idée qu'il portait en lui dès la première jeunesse, et qui lui avait mis les armes en mains contre le saint-simonisme et le phalanstère.

La même année 1896, paraissait à Iéna le troisième volume de M. Diehl, enfin s'était ren- contré un écrivain français pour juger que Prou- dhon méritait à lui seul tout un livre. Par mal- heur, le P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa doctrine, de M. Arthur Desjardins (1), n'était pas le livre que méritait Proudhon.

Non que l'auteur méconnût le talent de l'écri- vain ou les vertus privées par lesquelles Proudhon se recommande à l'admiration des hommes ; mais il ne se proposait de l'étudier que pour le réfuter. Ce conservateur avait choisi Proudhon comme son héros afin d'en faire sa victime, sûr qu'il aurait enterré tout le socialisme français, s'il en avait une fois mis à mal le représentant le plus considérable.

Cette entreprise de polémique condamnait

(1) Paris, Perrin, 1896, 2 vol.

24 P.-J. PROUDHON

d'avance à la partialité l'ouvrage qui en devait résulter. De fait, M. Arthur Desjardins a cherché partout l'occasion d'incriminer, de ravaler, de ridiculiser Proudhon, sa pensée, ses intentions, ses écrits, ses actes, bafouant ses tâtonnements, ses reprises, ses contradictions de penseur honnête et de réformateur anxieux, espérant se donner un air d'impartialité en louant avec force ce qu'il ne pouvait omettre de louer sans dénoncer son parti- pris. C'est une chicane perpétuelle, quand ce n'est pas une calomnie.

En outre, une fâcheuse préoccupation d'élégance a conduit M. A. Desjardins à remplacer dans son récit le nom de Proudhon par quelque périphrase, afin d'éviter ces répétitions nécessaires qu'est seule à proscrire une fausse rhétorique, sifflée par Pascal. Plus de cent fois, il dénomme Proudhon « notre Franc-Comtois », la Franche-Comté n'a rien à faire, et, plus souvent encore, sans ombre d'opportunité ni même de prétexte, il l'ap- pelle « notre sophiste », ce qui n'est plus seule- ment une gaucherie de M. Desjardins, mais un déni- grement de Proudhon. Cela donne le ton de l'ou- vrage et en indique l'esprit.

La critique de M. G. Sorel, d'autres fois plus sévère, a loué ces deux volumes « si étudiés » (i).

(i) G. Sorel Introd. à l'Économie moderne, p. 144-

LE CENTENAIRE DE PROUDHON

25

La correspondance de Proudhon y est en effet utilisée avec une diligence et un savoir-faire remarquables. Mais, outre que le caractère de Proudhon y est défiguré, des ouvrages essentiels y sont trop légèrement expédiés, et même l'un d'eux, la Théorie de la Propriété, étrange igno- rance ! est resté inconnu de M. Desjardins. Cet honorable académicien n'a rien su trouver non plus de neuf, d'utile, d'élevé dans le Principe de l'Art, ■■par exemple.

Mais enfin, son livre était le premier travail d'ensemble fait en France sur Proudhon et offrait une base d'études sérieuses à qui serait tenté de le compléter, de le corriger ou de le refaire.

Il y aurait injustice à ne pas mentionner un Abrégé des œuvres de Proudhon (i), paru en 1897.

Un disciple convaincu, désolé de l'abandon la France laissait l'homme qui lui a enseigné les voies de la justice et de la grandeur, tâchait d'y rendre accessible au peuple de France et de tous les pays d'Europe « l'œuvre sublime », mais énorme et ardue, du grand socialiste, « cette encyclopédie » dont « la bourgeoisie parasite » se garde de parler, par crainte de voir sa prépondérance ruinée, quand

(1) Paris, Flammarion, sd.

20 P.-J. PROUDHON

les travailleurs seront mis à même de connaître « la logique irréfutable » de Proudhon. Si la foi désintéressée de l'auteur n'éclatait pas dans ses introductions et ses commentaires, le fait qu'il n'a pas mis son nom en tête du livre en témoi- gnerait assez. Mais nous serions ingrats de ne pas le nommer, et dussions-nous faire violence à sa modestie, nous féliciterons et nous remercierons M. Merlin de sa coopération à l'œuvre du prou- dhonisme.

Vers le même temps, le plus notable des disciples de Marx, le jeune ami, le confident, l'héritier intellectuel de Frédéric Engels, M. Edouard Berns- tein, le social-démocrate réformiste bien connu, confrontant avec l'histoire du jour les prévisions et les prophéties du marxisme, s'apercevait que les événements n'avaient pas dansé au rythme de l'air sifflé par Marx et ne faisaient pas mine de se diriger vers la sortie qu'il leur indiquait d'un doigt impérieux. De une série d'articles qui jetèrent le trouble dans la social-démocratie allemande, et suscitèrent des réfutations passionnées, dont l'in- térêt pour nous, ici, se résume en « cette excla- mation horrifiée : Il ressuscite Proudhon ! » A quoi M. Bernstein, dans la préface pour l'édition française du livre fameux il a rassemblé ces articles, répondait : « Ce n'est pas moi, mais bien la réalité des choses qui fait revivre l'auteur de la

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 27

Capacité politique de la classe ouvrière (i). » Et c'est en maint endroit de son ouvrage qu'il nomme Proudhon, qu'il le loue, non sans signaler à l'occa- sion, comme il convient, les fautes ou les défauts qu'il relève chez lui.

Et c'est la même année 1899 que Mùlberger, rassemblant les fruits d'un travail de plus de vingt ans, offrait au public allemand, sous le titre P.-J. Proudhon, vie et œuvres (2), une étude générale, dont il faut souhaiter qu'un traducteur français fasse profiter notre pays, puisque notre pays n'a pas su produire lui-même une pareille œuvre sur un grand citoyen qui l'honore.

Voici donc que Proudhon, un moment disparu sous les pierres que lui avait jetées et lui jetait le marxisme, relégué du moins, semblait-il, dans les livres des savants, remonte au jour et fait recon- naître le développement de sa pensée dans la vie sociale, d'abord les yeux les mieux ouverts sont seuls à discerner son image. Bientôt, il se produit une sorte de renaissance proudhonienne que signale en ces termes M. Georges Sorel, dans ce curieux passage de YIntroduction à l'Économie

(1) Ed. Bernstein, Socialisme théorique et Social-Démo- cratie pratique, 2e éd., Paris, 1903, p. xxxi. La première édition est de 1899.

(2) P.-J. Proudhon, Leben und Werke, von Arthur Muel- berger, Stuttgart, Fr. Frommans Verlag (E. Haufï), 1899.

28 P.-J. PROUDHON

moderne (i) : « Beaucoup de socialistes semblent revenir aujourd'hui (1903) vers des conceptions proudhoniennes ; je suis persuadé que ce retour n'a rien de raisonné... Plus ce retour est inconscient, plus il est intéressant pour nous, car il est de nature à montrer que la doctrine de Proudhon a dans la pensée populaire des racines plus profondes qu'on ne le croit d'ordinaire. »

Nous allons regarder les jets qu'ont poussés et que poussent dans la pensée populaire ces racines proudhoniennes. Aussi ne nous attarderons-nous pas plus longtemps aux livres des savants, s'il n'est pas injuste de ranger dans la cabale des auteurs certains hommes mêlés à T'action. Jusque dans ses ouvrages d'hier, Les Illusions du Progrès et les Réflexions sur la Violence, M. Georges Sorel con- tinue à se montrer préoccupé de Proudhon. L'étude de M. Faguet sur Proudhon (1896) a des parties qui sont de premier ordre ; le contraire était impossible ; par malheur, cet esprit éminent y a fait dans sa critique une part trop large au raisonnement et à l'imagination, sans ressentir assez le besoin de lire ou de bien lire son auteur. Dans ses beaux Essais sur le mouvement ouvrier au XIXe siècle, si intelligents, Daniel Halévy a marqué en traits forts l'action puissante de l'anarchiste construc- teur et justicier que fut Proudhon (1901).

(0 P. 140.

LE CENTENAIRE DE PROUDIION 29

M. Hubert Bourgin a fait tenir dans son Proudhon (1901), de format si eNigu, tant de choses exactes et fortes qu'il y a quelque dureté à lui reprocher de n'avoir pas tout dit, même de ce qui pouvait être important, sur un sujet auquel de gros livres n'ont pas suffi. Eugène Fournière, dans plusieurs de ses ouvrages, a été un interprète informé et sagace de Proudhon. On a gardé à Besançon le souvenir de la conférence qu'il y fit, en 1904, dans une fête donnée par l'Université populaire, en l'honneur des deux grands sociologues bisontins, Proudhon et Fourier. Il n'est pas téméraire d'attri- buer pour une part à l'influence de Proudhon le souci croissant que Fournière prend des questions relatives à la moralité du peuple, et qui lui a inspiré à diverses reprises des articles honnêtes et coura- geux, mal secondés parfois, quand ils n'étaient pas contredits, par des organes socialistes dont on pou- vait attendre mieux. Enfin, M. Marcel Bernés, dans une conférence consacrée à la Morale de Proudhon, a mis une déférence rare chez les philosophes pro- fessionnels à étudier comme un maître cet « aven- turier de la pensée », et à dégager de son œuvre, tout particulièrement (trop particulièrement peut- être) de la Justice, l'esquisse, qu'il admire, « d'une philosophie de l'action » (1).

(1) Études sur la philosophie morale au XIX" siècle, Paris, Alcan, 1904. C'est Proudhon lui-même qui se qualifie « aven-

P.-J. PROUDHON

Il serait excessif de dire qu'aujourd'hui Prou- dhon est à la mode. Il est trop long, et trop dur à pénétrer. Néanmoins, l'attention du public lisant se tourne de plus en plus vers lui.

Il serait intéressant de connaître le progrès de sa vente en librairie ; ce sont secrets sur lesquels on n'ose pas questionner le commerce. Ce qui est sûr, c'est que la Correspondance, naguère encore laissée pour rien aux acheteurs, a remonté au prix fort. Un bon nombre de volumes des Œuvres complètes ne se trouvent plus que chez les bouquinistes, quand ils s'y trouvent.

Les jeunes gens se mettent à travailler sur Prou- dhon, quelquefois avec un zèle heureux, dont le lecteur profite. Ce mouvement de faveur se déve- loppera quelque temps encore, pour se ralentir ensuite, comme il est naturel et ordinaire de tous ceux se trouvent mêlés le goût humain et certains besoins actuels ; peut-être ne s'arrêtera-t-il complètement que dans un avenir éloigné.

L'instant semble propice pour que notre généra- tion fasse dans les œuvres de Proudhon ce choix du meilleur, auxquels doivent être soumis les

turier de la pensée », dans une lettre adressée à son compa- triote comtois Cournot : Corrcsp., VII, p. 368. La lecture de la conférence de M. Bernés ne peut être trop recommandée à quiconque veut entreprendre d'aborder Proudhon, qui n'est pas d'un accès très facile, même comme moraliste.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 31

classiques eux-mêmes, pour durer autrement que par leur nom. Ce travail ne serait pas moins utile à la société qu'équitable au génie et aux vertus de Proudhon, s'il servait à persuader la jeunesse ambitieuse d'écrire, qu'à la parole aussi et à la science sociale peuvent sourire les Muses, même les Grâces, et si les beautés de premier ordre qu'il offrirait aux gens de goût, aidaient la doctrine proudhonienne de justice, d'égalité, de liberté à s'insinuer dans les âmes.

Parmi les artistes contemporains, il en est un, des plus hauts et des meilleurs, celui auquel sont dédiées ces études, qui aime à déclarer les bienfaits dont il est redevable à la lecture de Proudhon (i) ; et l'auteur de Jacquoii le Croquant, ce rare chef- d'œuvre, tout imprégné de Proudhon, écrivait à un Bisontin, quelques semaines avant sa mort, une lettre vibrante il le félicitait d'être dans la même ville que l'auteur de la Justice, « ce fier homme », comme si cette rencontre était un mérite.

(1) Maurice Bouchor le faisait avant hier dans la préface de Choix de poésies, Paris, Fasquelle, 1908, p. xix : « Je commençais à feuilleter passionnément l'œuvre du mâle écri- vain qui aura exercé, bien que de façon indirecte et lointaine, l'influence la plus décisive sur ma pensée : Pierre-Joseph Proudhon. » Hier encore, il communiait avec la pensée de Proudhon dans l'idée maîtresse de son beau drame symbo- lique 77 faut mourir, Paris, Colin, 1908. Voir dans la Préface, p. 3, le passage qui commence ainsi : « Sans être destiné... »

32 P.-J. PROUDHON

Donc, en 1892, M. Bourguin n'était pas le seul homme qui pensât à Proudhon. Donc, en 1908, on pense bien davantage encore à Proudhon.

Parmi ceux qui doivent penser à lui le plus for- tement et avec le plus de regrets, est sans doute le noble M. Bérenger. Dans la campagne entreprise pour nettoyer la rue et les lieux publics, infectés, sous prétexte d'art, par la pornographie, la porno- glyptie, la pornophanie et le priapisme, quel renfort, si on avait pour auxiliaire l'auteur de la Porno- cratie !

Et quel honneur pour le socialisme !

Comme le dit bien Edouard Berth, nous avons besoin du vent âpre et fort de Proudhon pour balayer tous nos miasmes.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON $$

II

Si Proudhon ne vivait que dans les livres, même d'économie sociale, même de socialisme pratique, ce succès n'aurait pas de quoi contenter le réfor- mateur qu'il voulait être, ni surtout l'homme du peuple qu'il est resté toute sa vie, voué dès sa jeunesse par un serment d'Hannibal, qu'il a tenu en héros et pour lequel il est mort, à défendre jusqu'à leur affranchissement complet ses « frères et compagnons », les ouvriers (i).

Mais la seconde affirmation de M. Bourguin est plus fausse encore que la première : depuis 1864, l'influence du socialisme proudhonien n'a pas cessé un instant de s'exercer en France sur les couches profondes du prolétariat militant, et on pourrait dire de la Belgique quelque chose de semblable (2). En ce moment même, chez nous, l'action ouvrière, dans ce qu'elle a de plus intime et de plus énergique, reçoit de Proudhon ses principales directions. Par lui-même et par ses disciples, Proudhon a créé,

(1) Corresp., I, p. 52.

(2) V. Daniel Halévy, Essais sur le Mouvement ouvrier au XIXe siècle, p. 280.

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pour la plus grande part, la Confédération générale du Travail. Si cette opinion paraît surprenante (i), avant de la condamner, qu'on veuille bien en regarder les preuves. Les grands traits de cette histoire seront peut-être assez démonstratifs. Mais il faut la reprendre d'un peu haut.

Proudhon n'a été un militant, ouvrier parmi les ouvriers, et peut-être conspirateur parmi des cons- pirateurs, que dans sa période de Lyon, le métier le mettait en contact avec des travailleurs manuels, affiliés sans doute à la société locale des Mutuel- listes (2). Il n'était pas homme d'action, il l'a dit à la fin de sa vie ; il n'était surtout pas un homme d'action concertée, pensant que « le travail est avec l'amour la fonction la plus secrète, la plus sacrée de l'homme ; il se fortifie par la solitude ; il se décompose par la prostitution ». Anarchiste et

(1) Ceci était écrit avant que j'eusse lu Les Nouveaux aspects du socialisme (Paris, 1908), Edouard Berth déclare qu'à son avis le prétendu anarchisme de Proudhon « est en réalité ce que nous appelons du syndicalisme » (pp. 43 sqq.). Je suis heureux d'être soutenu par un syndicaliste aussi autorisé dans la thèse historique que je vais défendre contre plusieurs écrivains syndicalistes, non moins autorisés, mais moins bien informés, je crois.

(2) Correspondance, VI, p. 335 ; II, p. 136 ; Tchernofp, Assoc. et sociétés secrètes sons la deuxième République, pp. 127 sqq.

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solitaire, ses habitudes sauvages ne se trouvaient à l'aise que dans un petit groupe d'amis ou de fami- liers.

A la fin du règne de Louis-Philippe, ce que les affaires lui laissaient de temps, il l'employait à écrire les Contradictions économiques, à méditer la Solution du problème social, à s'instruire de la philosophie, qui lui paraissait alors l'indispensable et l'unique instrument de la Révolution, passant des nuits à causer de Hegel avec Marx, puis avec Bakounine (i).

En 48, le journalisme d'abord prit tout son temps, puis la besogne parlementaire, à laquelle il s'attela avec une conscience dont Kropotkine l'a raillé dou- cement et tendrement, comme si dans les assemblées toutes les questions n'étaient pas résolues d'a- vance (2) ! Il portait le peuple dans son cœur ; mais contrairement à son ami Beslay, bourgeois, il ne sentait pas le besoin de le fréquenter, content de lui donner sa pensée et toute sa vie. Il avait le caractère trop indépendant pour se plier au mot d'ordre d'un parti, d'une association. Il disait à

(1) Marx, Misère de la philosophie, p. 249; Bakounine, Correspondance, Perrin, 1896, p. 35. Une lettre de Prou- dhon, du 12 octobre 1848 (Çorresp., XI, 377), semble attester cependant qu'il fréquentait des ouvriers allemands révolution^ naires.

(2) Kropotkine, Paroles d'un révolté, Stock, nouv. éd., sd., p. 199.

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tous leurs vérités, plus durement peut-être à ceux qui étaient le plus voisins de lui, au moins par la conception du but.

Malgré tout, sa popularité fut grande pendant dix-huit mois environ. La saignée de Juin et les transportations qui suivirent lui ôtèrent sans doute un bon nombre de ces partisans. Ses démêlés posté- rieurs avec la Montagne durent lui en aliéner d'autres. Il était en prison, quand eurent lieu les élections pour la Législative. Il n'en obtint pas moins 30.000 voix de plus le 13 mai 49 qu'il n'en avait eu le 4 juin 48, preuve du progrès socialiste qu'il a signalé lui-même en divers endroits de ses œuvres, preuve aussi de son ascendant personnel grandissant. Il ne fut d'ailleurs pas élu.

A la fin de cette même année 49, il parla au peuple dans ses Confessions d'un révolutionnaire, vendues douze sous, le plus beau de ses livres, au jugement de Sainte-Beuve (1), et qui s'écoula mieux qu'il ne l'a dit plus tard, puisque le 14 octobre 185 1, il en préparait une troisième édition.

(1) Sainte-Beuve, Premiers Lundis, 2e éd., t. III, p. 218. On ne peut écrire le nom de Sainte-Beuve à l'occasion de Proudhon sans rappeler le livre publié par le grand critique littéraire sur le grand critique socialiste, et qui reste à la base de toutes les études proudhoniennes par la finesse, la justesse et la justice de la psychologie. Jamais personne, disait Mùl- berger, n'a su voir et présenter la physionomie morale de Proudhon, comme l'a fait Sainte-Beuve.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 37

Il était encore à Sainte-Pélagie, quand eut lieu le coup d'État du 2 décembre. Durant de longues années, sauf la surprise de La Révolution sociale démontrée par le coup d'État, sa plume dorénavant fut enchaînée et sa voix bâillonnée. Il maudit le César qui avait commis le crime ; il maudit plus violemment encore le peuple qui l'avait permis. Le peuple cependant conservait la leçon qu'il lui avait donnée, en le mettant en garde contre toute forme d'autorité, et continuait à combiner, avec l'idée d'association, que Louis Blanc, Bûchez et d'autres avaient préconisée, celle du crédit gratuit que Proudhon avait développée avec tant d'opiniâtreté dans ses journaux et brochures, et qu'il avait voulu appliquer dans la Banque d'Échange, puis dans la Banque du Peuple.

Sous l'Empire, la nature des principaux ouvrages qu'il écrivit, l'espèce et la direction des polémiques qu'il soutint, n'étaient pas de nature à lui conserver la faveur populaire.. Ajoutez encore qu'indifférent à la forme politique du gouvernement et à la per- sonne des gouvernants, il n'avait pas hésité à présenter, au lendemain du coup d'État, Louis- Napoléon comme le chargé de pouvoirs du socia- lisme, et qu'après l'établissement de l'Empire, il ne se gênait point pour déclarer qu'il collaborerait au besoin avec l'Empereur, si Napoléon III s'y prêtait, afin de soumettre le capital au travail.

Aucune pensée d'avantages personnels dans ce

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consentement à une alliance de la Révolution avec le pouvoir. Proudhon n'était pas du bois dont on fait les Ollivier, dans le passé, et, dans le présent, les... (choisissez). Mais les incorruptibles sont si rares que Proudhon fut soupçonné, même de ses meilleurs amis. A plus forte raison put-il être suspect aux hommes du peuple, d'autant mieux que, fièrement, il s'entêtait à voir le prince Napoléon, de loin en loin, mais aussi souvent que l'intérêt de la Révolu- tion, ou d'un proscrit, le tournaient vers le Palais- Royal, volontiers le cousin de Napoléon le Petit rappelait ce que le grand Napoléon avait respecté des traditions et du personnel révolutionnaires.

Le pouvoir lui permit enfin de mettre son nom au Manuel du spéculateur à la Bourse et d'y ajouter, dans les éditions postérieures à 1856, ces Considéra- tions finales, disait ses vœux et ses espoirs le révolutionnaire de 48. Proudhon put avoir connais- sance par Beslay des sentiments excités chez les ouvriers par ce qu'on leur communiqua de cet ouvrage, et dut en être encouragé à dresser le monu- ment de la Justice, en l'honneur de la Révolution. Les tribulations de ce grand livre, la citation de l'auteur devant la police correctionnelle, la pétition au Sénat, excitèrent parmi les ateliers un effet pro- digieux. On le dit du moins à Proudhon qui, alors, heureux de se sentir en communion avec les ouvriers, écrivait cette parole dont la suite a dé- montré la justesse profonde : « Le peuple ne me

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lit pas, et sans me lire, il m'entend (i). » Puisse- t-on donner au peuple le moyen de lire Proudhon !

Mais bientôt Proudhon, condamné, dut se sous- traire à la prison par un exil en Belgique. De l'étranger, il fit les pires violences aux sentiments les plus ardents des Français.

La guerre d'Italie, si populaire chez nous, fut condamnée par Proudhon avec la dernière sévérité ; il devait aller un jour, dans les luttes qu'il soutint contre l'unification de l'Italie, jusqu'à prendre parti pour le pouvoir temporel du pape.

L'amour de la Pologne et le désir de la libérer étaient, en France, des sentiments presque natio- naux ; Proudhon frappa sur la Pologne à coups redoublés, et, non content de se refuser à changer son triste sort, il se complut à le déclarer mérité.

Inépuisable en sarcasmes contre le principe des nationalités, alors si en faveur, il se donna le tort d'invectiver ou de ridiculiser les héros des races ou des peuples qui s'étaient révoltés pour leur indé- pendance, Mazzini, Garibaldi, Kossuth, Klapka, d'autres encore.

En 1861, son ouvrage de La Guerre et la Paix fit scandale et put le compromettre un moment auprès de toute la démocratie pensante, et davan- tage encore auprès de la démocratie sentante, qui est le peuple.

(1) Lettre à Crétin du 21 mai 1858, Corresp., t. VIII, p. 47.

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Aussi, après son retour en France, il lui parut qu'il était comme un étranger dans sa patrie et que ceux auxquels il avait donné sa vie le mécon- naissaient, le détestaient peut-être. On entendit alors gémir l'indomptable lutteur : « Je suis vieilli, usé, pauvre, impopulaire (i). »

Mais non ! Le peuple n'attendait que son retour au peuple pour revenir à lui.

En 1863, la démocratie ouvrière retrouvait enfin sa bonne part dans un ouvrage de Proudhon, Du Principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution. Ses amis Chaudey et Beslay, disciples et admirateurs convaincus, mêlés aux comités républicains bourgeois et ouvriers, d'autres avec eux, rappelèrent ses doctrines et ses services. On prêta l'oreille à cette voix qu'on s'était déshabitué d'écouter, ou dont on n'entendait plus que des accents amers.

Le Manifeste des Soixante (2), publié avant les élections de 1863, fut assurément écrit sans sa participation, et même contre quelques-unes de ses

(1) Lettre du 23 janvier 1864, Corr. XIII, p. 228.

(2) Il est impossible ici de détailler cette histoire. On en verra un exposé très instructif et non moins intéressant, dans le livre d'Albert Thomas, Le Second Empire, Paris, Rouff, sd., pp. 215 sqq. Proudhon critiqua le Manifeste ; v. Corresp., XIII, pp. 248, 256.

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idées et de ses passions les plus vives, surtout en ce qui concerne la Pologne. L'empreinte de Prou- dhon y est cependant.

C'est bientôt sur toute l'élite ouvrière française qu'elle va se marquer. Il écrivait, le 30 mars 1864 : « Je serais heureux, je l'avoue, d'avoir la faveur des masses. » Il en avait du moins un avant-goût et une promesse. Le 8 du même mois, il avait adressé une longue réponse à des ouvriers de Rouen et de Paris (1) qui l'avaient consulté sur l'attitude à prendre dans les élections partielles de 1864. Il les engageait à se constituer en parti séparé, en parti de classe, avec un idéal politique (si l'on peut dire) d'anarchisme communal et fédéraliste, et un idéal économique de socialisme anti-communautaire.

C'est le résumé de toute sa doctrine antérieure, des aspirations, des espérances, des projets de toute sa vie. C'est le thème de cette Capacité politique des classes ouvrières, qui va devenir le programme du prolétariat français, et sur lequel le proudhonisme va triompher dans l'Internationale à ses débuts, pour succomber un moment, mais pour se redresser ensuite, soutenu et enflammé par de nouveaux auxi-

(1) Proudhon avait aussi des relations suivies avec des ouvriers de Lyon, qui lui écrivaient pour le consulter. Ce renseignement a été donné à M. Puech par M. Favier, ancien membre de l'Internationale, à Lyon. Les réponses que Prou- dhon dut adresser à ces ouvriers ne figurent pas dans la Correspondance.

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liaires, avec une telle vigueur de résistance que la majorité marxiste ne crut pouvoir réduire une minorité indomptable qu'en l'excluant, après avoir essayé de la déshonorer ; d'où bientôt, et après d'autres incidents, dislocation de toute la machine.

Proudhon ne put jouir de ces victoires et de ces luttes. Dans ses dernières semaines, attristées par la maladie et la crainte de la famine pour les siens, il se disait cependant consolé de tout par les visites que lui rendait une élite d'hommes, ouvriers et étudiants, venus sous le prétexte de le consulter, en réalité, disait-il, plus avancés que lui (i). Il croyait sentir que l'on comptait sur lui pour guider la révolution prochaine ; de sa joie. Le 19 janvier suivant, il s'éteignait.

Le mémoire apporté et soutenu par les délégués français dans le Congrès que l'Internationale tint à Genève en 1866, est du pur Proudhon, ou presque pur (2). On en peut juger aisément à la lecture, et

(1) Lettre du 30 octobre 1864, Corresp., XIV, 83.

(2) Puech, Le proudhonisme dans l'Association internatio- nale des travailleurs, Paris, 1907, p. 151 et passim. Livre très étudié et utile. V. James Guillaume, L'Internationale, deux volumes parus, Paris, 1905 et 1907, t. I, p. 26. Il y aurait quelque ridicule à louer cet ouvrage si généralement apprécié ; il est difficile de l'avoir lu et pratiqué, sans être reconnais-

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non moins bien à la fureur de Marx, qui bouillonne dans sa lettre du 9 octobre 1866 à Kugelmann : « Messieurs les Parisiens avaient la tête pleine des phrases de Proudhon les plus vides ; ils parlent de science et ne savent rien ; ils repoussent toute action révolutionnaire, id est résultant de la lutte des classes, tout mouvement social concentré, c'est-à-dire réalisable par des moyens politiques. Sous prétexte de liberté, d'antigouvernementalisme et d'individualisme anti-autoritaire, ces messieurs qui, depuis seize ans, endurent et ont enduré le despotisme le plus misérable, prônent maintenant la société bourgeoise, en se contentant de l'idéaliser à la Proudhon. Proudhon a fait un mal énorme : son semblant de critique et son semblant d'opposi- tion aux utopistes... ont d'abord séduit et corrompu la jeunesse brillante, les étudiants, puis les ouvriers. »

C'est bien le duel de deux hommes, de deux systèmes peut-être, en tout cas de deux esprits incompatibles. En somme, si on laisse de côté diverses questions parfois importantes, on peut diviser l'histoire philosophique de l'Internationale en quatre phases, ci-dessus indiquées, et dont on va préciser le sens : lutte victorieuse du socialisme

sant et sympathique à l'auteur, si du moins on aime le cou- rage, la droiture et ce que Proudhon appelait avec éloge le fétichisme de la liberté.

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proudhonien anti-communiste et libertaire contre le communisme marxiste autoritaire; victoire du communisme marxiste contre le socialisme anti- communiste proudhonien ; résistance de l'anar- chisme proudhonien, ou d'origine proudhonienne, défendu par Bakounine et ses amis du Jura suisse, contre la méthode politique marxiste, la centralisa- tion marxiste, l'autoritarisme marxiste ; épuise- ment des vainqueurs par leur triomphe et leurs abus d'autorité, dissolution de l'Internationale.

Les causes et le sens de ces deux derniers épi- sodes nous sont bien connus, grâce à Bakounine, à Kropotkine, à James Guillaume, acteurs des événe- ments, sans compter les historiens survenus de l'ex- térieur. A quoi les marxistes (i) objectent que Marx, à partir d'une certaine époque, ou même toute sa vie, a exprimé çà et des opinions anti- étatiques, communalistes, fédéralistes, et ils alignent pour le prouver des citations de Marx fort exactes, dont la valeur vraie pourrait être ainsi exprimée, dans le plus grand nombre des cas: concessions forcées de Marx au proudhonisme. Ceci est dit

(i) Les marxistes ou les défenseurs de Marx ; v. G. Sorel, L'Église et l'État, Paris, Jacques, sd., p. 58; Hubert Lagar- delle, A propos de Marx, dans le Socialiste du 8 au 15 mars 1908, article reproduit dans le Mouvement Socialiste du 15 mars 1908.

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historiquement, sans aucun anti-marxisme, senti- ment qui serait stupide chez un socialiste. M. Bern- stein a noté qu'on trouve chez Marx de quoi lui attribuer le bénéfice de toutes les opinions. Ce n'est pas sur des bouts de phrase qu'on peut déterminer la doctrine d'un homme, ni surtout rendre compte de son esprit. Autrement, il ne serait pas malaisé de montrer dans le Proudhon de 48 et 49 un socialiste d'état et d'autorité, comme on nous a pré- senté un Bossuet libéral, un Napoléon antimili- tariste, et autres fantaisies du même genre.

Sur ces déchirements de l'Internationale, Kro- potkine a dit : « Le conflit entre les marxistes et les bakounistes ne fut pas une affaire personnelle. Ce fut le conflit nécessaire entre les principes de fédéralisme et les principes de centralisation, entre la Commune libre et le gouvernement paternel de l'État, entre l'action libre des masses populaires marchant vers leur affranchissement et le perfec- tionnement légal du capitalisme en vigueur un conflit entre l'esprit latin et l'esprit allemand (1). » L'esprit latin représenté par Bakounine, un Russe ! Voilà qui est moins concevable encore (2) que l'alliance actuelle du peuple qui a pris la Bastille

(1) Kropotkixe, Autour d'une Vie, 1905, p. 397; v. du même, Paroles d'un Révolté, Paris, sd., nouv. éd., p. 121.

(2) V. cependant une note de Bakounine, citée par James Guillaume, L'Internationale, II, p. 161, n. 1.

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avec l'autocrate dont les moyens de gouvernement sont Schlùsselburg et la potence, sans compter la nagaïka et la Sibérie.

L'instruction que nous donne à ce sujet Bakou - nine lui-même est plus complète et plus précise : « C'est la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l'école allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, d'un côté, et le proudhonisme largement développé jusqu'à ses dernières conséquences, de l'autre, accepté par le prolétariat des pays latins. » Et Bakounine s'in- surge contre le communisme autoritaire de Marx comme un amant fanatique de la liberté (1).

Donc, tous deux s'accordent à reconnaître, Bakounine et Kropotkine, que l'anarchisme révo- lutionnaire, dont ils sont les champions, est d'origine latine. Bakounine, qui doit savoir ce qu'il en est de sa doctrine, la rapporte à Proudhon comme à sa source.

Il faut remarquer d'autre part, dans la citation qui précède, un mot digne d'attention : « le prou- dhonisme... accepté par le prolétariat des pays latins. » Le prolétariat français, qui avait donné aux peuples latins l'exemple de l'adhésion au prou-

(1) Bakounine, cité par James Guillaume, 11., II, pp. 160-161.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 4-7

dhonismc, était-il donc ennemi de l'autorité et de l'État? Non; lui aussi, et peu d'années aupara- vant, de lui-même comme sous l'influence de con- seillers aimés, tels que Louis Blanc, il avait invoqué l'État, il avait compté sur lui, il avait formé le dessein de s'en emparer, et, après les journées de Février, il lui avait accordé trois mois, trois mois de misère, pour rétablir le peuple dans ses droits. Les tristes déceptions qui suivirent tant d'espérances ne furent pas suffisantes encore pour lui ôter sa foi clans la capacité bienfaisante du pouvoir.

Qui donc lui avait appris dans la suite à se méfier de l'État, à le craindre ? Qui lui avait inculqué l'ambition et la confiance de le résorber ? Qui, sinon Proudhon, l'homme qui avait voté contre la Constitution de novembre 48, parce que c'était une Constitution, à la grande surprise des Français « monarchisés », et qui depuis avait réclamé contre Girardin, contre Louis Blanc, contre Pierre Leroux, contre tous, hormis peut-être quelques babouvistes, la suppression du gouvernement ?

Cette transformation prodigieuse d'une mentalité nationale est la plus forte marque de l'ascendant de Proudhon et de son génie, un des effets les plus étonnants que jamais ait produits un homme. La recherche des causes en histoire est délicate et décevante. Cette fois, cependant, il semble qu'on ne peut attribuer ce changement d'un peuple, ou mieux d'une classe de ce peuple, représentée par son élite,

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que par les enseignements anarchistes de Proudhon. Et si les sentiments nouveaux, que Proudhon lui a comme imposés, subsistent, on pourra mesurer l'influence de l'instituteur à la vitalité de ce qu'il a su inspirer.

Ainsi, avant Bakounine, c'est le prolétariat français qui s'était mis à l'école de Proudhon. Maintenant, qu'on lise les ouvrages de Bakounine, on n'y verra comme idées sociales que les idées de Proudhon. En ce qui regarde les moyens pratiques de faire passer dans la vie des peuples ces théories communes à l'un et à l'autre, et qui viennent à l'un de l'autre, Bakounine est beaucoup plus révolu- tionnaire quant aux procédés; il entend faire plus vite, et le souci des formes légales, dorit Proudhon était plus respectueux, quoique sans idolâtrie, ne l'arrêtait pas un instant. Aussi peut-on conclure avec M. Diehl que « la doctrine de Bakounine n'est à un certain point de vue que la doctrine de Prou- dhon, mise à la russe » (1).

Il faudra se souvenir de ce jugement, qui doit nous servir encore tout à l'heure. Quand un certain anarchisme se développera postérieurement en France, par le fait d'hommes qui auront connu Bakounine et ses amis, ce sera encore Proudhon

(1) Diehl, P.-J. Proudhon, II, p. 322.

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qui sera à l'origine de ce mouvement, sans qu'on soit d'ailleurs en droit de confondre son anarchisme avec celui de Henry ou de Ravachol, pas plus que le christianisme de saint Jean avec celui de Grégoire VII, de Calvin ou d'Alexandre VI Borgia.

Et Kropotkine lui-même, quoique moins rede- vable à Proudhon, comme Proudhon est souvent présent à sa pensée ! On connaît sa réponse au procès de Lyon, en janvier 1883, quand le président lui reprochait d'avoir donné naissance à l'anarchie : « On me fait trop d'honneur. Le père de l'anarchie, c'est l'immortel Proudhon » (1).

(1) Id., ibid., III, p. 2ii, n. i, d'après Plékhanort.

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III

Cette question éclaircie, revenons sur nos pas pour étudier la fortune du proudhonisme auprès des organisations ouvrières françaises.

Jusqu'à la guerre de 70-71, la faveur de Prou- dhon subsiste. Dans la Commune de Paris entrent un certain nombre de ses disciples et amis, parmi lesquels Charles Beslay, si droit, si simple, si probe, si désintéressé, si courageux, si humain, qu'il nous fait aujourd'hui l'effet d'un être mythologique. Que pouvaient là, et dans ces circonstances, Beslay et les autres proudhoniens, eussent-ils été l'unani- mité ? A en croire M. Paul Lafargue, l'échec de la Commune consomma la ruine du proudhonisme, comme les journées de Juin celle du socialisme utopique. On s'étonne de voir que le premier de ces deux jugements a été reproduit par un homme tel que M. Antonio Labriola, qui a fait grief aux proudhoniens de la Commune de n'avoir pas appli- que les doctrines de leur maître (1). Si M. Labriola

(1) Antonio Labriola, Essais sur la conception matérialiste de l'histoire, Paris, 1902, p. 36. V. Bourgin, Proudhon, p. 81.

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avait été de la Commune, qu'aurait-il fait pour le marxisme? Au surplus, son oracle, Marx, n'a-t-il pas glorifié les tendances de la Commune, qui voulait réaliser le libre gouvernement des produc- teurs ?

Ces terribles événements, guerre étrangère et guerre civile, massacre et proscription des insurgés, arrêtèrent un moment l'effort d'organisation et d'émancipation ouvrières.

Le premier Congrès ouvrier qui se tint sous la troisième République n'eut lieu qu'à la fin de 1876, à Paris (1). Il excita une attention extraordinaire. Il faudrait tirer les choses à soi pour affirmer que la doctrine qui y prédomina, autant qu'il y en eut une, ait été exclusivement ou même essentiellement proudhonienne ; mais elle le fut pour la plus grande part : esprit pacifique et légalitaire, crainte et éloignement de tous politiciens, réprobation des grèves, condamnation de l'intérêt servi au capi- taliste oisif, revendication pour l'ouvrier du pro- duit intégral de son travail, action de classe du prolétariat, développement des associations ou- vrières, et, par dessus tout, une méfiance de l'État, qui fut peut-être le trait le plus remarqué de ce Congrès, cependant l'intervention de l'État fut

(1) V. Georges Weill, Histoire du mouvement social en France (1852-1902), Paris, 1904 ; Léon Blum, Les Congrès ouvriers et socialistes français, Paris, 1901.

LE CENTENAIRE DE TROUDHON 53

requise. Le Temps du 5 octobre 1876 notait le fait et l'expliquait en ces termes : « La nécessité de cette intervention se retrouve au fond de la plupart de ces plans ; mais ils font de continuels efforts pour se le dissimuler à eux-mêmes, tant a été grande l'influence de Proudhon sur le per- sonnel socialiste. »

Les blanquistes de Londres témoignèrent à cette modération du premier Congrès un mécontente- ment qui s'exprima en termes violents. Les dissen- sions du socialisme français commençaient à la même heure recommençait sa vie de parti. Il y eut cependant une trêve, grâce au 16 mai, qui réunit les ouvriers à la bourgeoisie pour défendre Marianne contre la réaction cléricale et peut-être royaliste (1877).

Après que les élections du 14 octobre 1877 eurent renvoyé à la Chambre la majorité républi- caine, le marxisme s'affirma dans le journal YÉga- lité, fondé par Jules Guesde, et dont le premier numéro parut le 18 novembre suivant. Naturelle- ment, les rédacteurs de Y Égalité ont pensé, dit et écrit que c'est leur journal « qui a seul donné l'impulsion au mouvement socialiste révolution- naire actuel » (1).

Quelque envie qu'on puisse avoir de s'en re-

(1) Gabriel Deville, Le «.Capital» de Karl Marx, Paris, Flammarion, sd., p. g.

54 P--J- PROUDHON

mettre à leur témoignage, il est difficile de rap- porter à leur influence de deux mois l'esprit révolutionnaire du Congrès ouvrier, qui s'ouvrit à Lyon le 28 janvier 1878. Là, le titre de Parti socialiste ouvrier fut pris pour la première fois par le prolétariat organisé. Le délégué Ballivet préconisa la sécession de la plèbe : éloignons-nous de toutes les manifestations de la vie bourgeoise. Il entendait, comme Proudhon, que la démocratie ouvrière ébauchât, dans le sein même de la société capitaliste, l'organisation de la société libre de l'avenir, afin que, le jour le développement social aurait amené la mort de la société bourgeoise, la société nouvelle fût à côté, toute prête pour la remplacer. D'ailleurs, un instant après, le même délégué, de concert avec un faux-frère qui avait mission de compromettre le Congrès, proposait un ordre du jour invitant les associations ouvrières à étudier les moyens pratiques pour mettre en appli- cation le principe de la propriété collective du sol et des instruments du travail. Jusque là, les deux doctrines antagonistes se pénétraient mutuellement ou se balançaient.

Mais le marxisme triompha en 1879, à Marseille, dans un Congrès Pelloutier notait plus tard une déviation politique de l'action ouvrière (1). Il fut

(1) Fernand Pelloutier, Histoire des Bourses du Travail, Paris, 1902, p. 50. 11 entendait par l'intrusion et la prépo-

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 55

le maître, en 1880, au Congrès régional de Paris, l'Union fédérative du Centre fit voter un pro- gramme arrêté par Marx en personne. Toutefois, il faut remarquer que parmi les groupes qui y figurèrent, il s'en trouvait d'anarchistes, repré- sentés notamment par Jean Grave.

Un des articles du programme politique qui y fut voté, préconisait bien l'autonomie communale, admise par un Marx converti ou averti. Mais l'esprit d'autorité, inhérent au marxisme, et qui, chez nous, a toujours apporté avec lui sa négation, n'allait pas tarder à se manifester dans les publi- cations et les actes de ses principaux représen- tants, tendant à inquiéter l'autonomie régionale et l'égalité fédéraliste que le Congrès de Marseille avait consacrées.

En novembre 1880, au Havre, après la scission des éléments modérés, les anarchistes, réunis aux collectivistes, votèrent le programme marxiste minimum, comprenant la socialisation de la ma- tière première et de l'instrument du travail, mais en le faisant précéder d'une déclaration selon laquelle une dernière expérience électorale serait faite en 1881 ; en cas d'insuccès, on se réduirait

tence, dans les Congrès ouvriers, d'hommes qui n'étaient pas ouvriers et qui voulaient conduire les ouvriers. Après le Congrès de Paris, qui suivit, l'Union fédérative du Centre admettait, outre les travailleurs manuels, « tous les groupes » qui adhéreraient à ses statuts.

ty6 P.-J. PROUDHON

à l'action révolutionnaire proprement dite. C'était l'abandon proudhonien de l'effort marxiste pour la conquête des pouvoirs publics.

Le besoin d'autonomie des Fédérations et même des Comités généraux constitués dans les circons- criptions, la répulsion contre le programme arrêté par Marx et qui était peu propice au succès des campagnes électorales en France, se manifestèrent avec force au Congrès de Reims (1881). Le duel politique de l'Internationale recommençait. Le danger parut assez grand aux marxistes pour faire reparaître l'Égalité (11 décembre 1881), qui se déclara franchement et « scientifiquement » cen- tralisatrice, et se donna comme tâche de démolir <c cette dernière forme du bourgeoisisme, ces idées ennemies, qui, sous leur ancien nom de fédé- ralisme, sous leurs noms nouveaux de communa- lisme et d'autonomie, hantent encore un certain nombre de cerveaux ouvriers ».

C'est ainsi que Guesde rétablissait entre Prou- dhon et Benoît Malon, révolté contre cet autori- tarisme, un lien dont ce dernier n'avait pas cons- cience et qu'il aurait répudié. De là, des querelles et des luttes, les possibilistes Joffrin et Paul Brousse, un ancien bakouniste, appuyés par Allemane, défendaient l'autonomie des Fédérations contre les dictateurs politiciens et centralisateurs, et qui aboutirent en septembre 1882, dans le Congrès de Saint-Étienne, à une scission violente.

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De l'histoire confuse qui suit, nous ne déga- gerons que quelques faits caractéristiques. En 1886, la Fédération possibiliste du centre décide la créa- tion d'une Bourse centrale du Travail, à Paris, et manifeste la volonté d'exercer sa propagande dans le sens de l'organisation économique. Le premier Congrès de la Fédération des syndicats se réunit à Lyon la même année. Au Congrès du Bouscat-Bordeaux, tenu en 1888 par cette Fédé- ration, est proposée pour la première fois la grève générale, destinée à remplacer la conquête des pouvoirs publics pour réaliser la révolution. En 1891, le Congrès national du Parti ouvrier socia- liste révolutionnaire, sous l'inspiration d'Allemane, réclame « l'anéantissement des personnalités » (1), met l'action politique au second plan, comme un simple moyen d'agitation, et marque sa préférence pour l'action syndicaliste et économique.

Ceux qui, aujourd'hui, proclament la génération spontanée du « syndicalisme » actuel, consentent cependant à reconnaître une période pré-syndica- liste (2), ils veulent bien distinguer l'action du militant énergique, clairvoyant, ouvrier et humain que fut toujours et qu'est encore le citoyen

(1) Proudhon, Corresp., V, 316 : « Je suis la négation des personnalités. »

(2) Syndicalisme et Socialisme, Paris, 1908, Appendice, par M. Hubert Lagardelle, p. 61.

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Allemane. En fait, c'est une genèse qui commen- çait, et dont nous venons de signaler les faits pri- mordiaux. Le syndicalisme allait naître, quand la ruine du boulangisme permit à l'action ouvrière de reprendre sa logique et son indépendance.

Nous sommes arrivés à cette année 1892 M. Bourguin demandait : « Qui pense encore à Proudhon ? » C'est précisément en 1892 qu'eut lieu à Saint-Étienne le premier Congrès de la Fédéra- tion des Bourses du Travail (1), et c'est précisé- ment dans cette organisation ouvrière que devait bientôt jouer un rôle essentiel un jeune bourgeois de Bretagne, voué par raison et par passion à l'émancipation du prolétariat, comme Proudhon, et destiné comme lui à périr, mais plus jeune, dans son effort libérateur, Fernand Pelloutier.

Pelloutier devint, en 1895, le secrétaire général de la Fédération des Bourses du Travail. Homme d'action et de pensée, il remplit ces fonctions avec un dévouement sans bornes, et fonda une doctrine de construction et de propagande à laquelle M. Georges Sorel attribue justement une impor-

(1) « A partir de ce jour, il y a en France un mouvement syndical réellement autonome ». Paul Delesallk, La Confé- dération générale du Travail, Paris, 1907, p. 4.

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tance capitale dans l'histoire de la pensée et de l'action ouvrières (i). Pelloutier fut en réalité l'accoucheur du « syndicalisme », que d'autres baptisèrent dans la suite. A qui donc se rattache- t-il, dans sa philosophie sociale ?

A Marx, a répondu M. Georges Sorel (2). Et cette affirmation est stupéfiante. Le biographe qui a collaboré avec M. Sorel à l'édition posthume de l'œuvre de Pelloutier, raconte dans sa notice com- ment Pelloutier, ayant quitté Saint-Nazaire pour Paris dans les premiers mois de 1893, « ne tarda pas à se séparer du parti marxiste, séduit par les idées libertaires qu'il ignorait presque au fond de sa province, et qu'il embrassa sous l'influence des écrivains et des camarades anarchistes qu'il eut l'occasion de fréquenter dès son arrivée dans la capitale, au centre même du mouvement ». Ainsi, Pelloutier cesse d'être marxiste; c'est après être devenu anarchiste qu'il conçoit la nouvelle action révolutionnaire ; les hommes qui coopèrent avec lui, « il est extrêmement remarquable qu'ils ne connaissaient le marxisme que d'une façon super-

Ci ) Fernand Pelloutier, Histoire des Bourses du Travail, avec notice biographique par Victor Dave, et préface par Georges Sorel, Paris, 1902. V. les témoignages rendus à Pel- loutier par ses camarades dans IXe Congres des Bourses du Travail, Nice, 1901.

(2) G. Sorel, La Décomposition du Marxisme, Paris, J908, PP- 57 sqq.

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ficielle » ; cette constatation est de M. Sorel, et cependant M. Sorel conclut que « la nouvelle école » rétablit le marxisme dans sa pureté, en le débarrassant de tout ce qui n'était pas spécifique- ment marxiste.

Au contraire, nous pensons, nous, que l'influence de l'anarchisme sur Pelloutier l'amena à Proudhon, par ses disciples russes et leurs élèves ou camarades français. Toute l'expression de sa pensée le montre imbu des idées de Proudhon, comme l'a dit juste- ment Daniel Halévy (i), et la lecture de ses écrits nous le fait voir fréquemment retenant jusqu'à la lettre des écrits de Proudhon.

Les citations mêmes de M. Sorel réfutent M. Sorel. Ainsi, Pelloutier engageait ses amis, nous dit l'un d'eux, « à poursuivre plus méthodi- quement que jamais l'œuvre d'éducation morale, administrative et technique nécessaire pour rendre viable une société d'hommes libres » (2).

Une œuvre d'éducation morale ! pourquoi pas une

(1) Essais sur le mouvement ouvrier au XIXe siècle, p. 282.

(2) Cf. Proudhon, Corresp., IV, p. 259, lettre du 21 mars 1852 : « Au fond, tout en me tenant prêt à profiter de tous les raccrocs politiques, je n'attends rien que d'une éducation progressive des masses... Apprenons au peuple la loi du tra- vail, les effets de l'échange, du crédit, les abus de l'autorité ; apprenons-lui à former des traités de commerce, des sociétés de participation, de garantie, etc. ; voilà la vraie révolution. » Ceci écrit, il est vrai, au lendemain du 2 décembre.

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société protectrice des animaux ? aurait demandé Marx (i) nonobstant le fameux paragraphe du Manifeste de l'Internationale, sur la Vérité, la Justice, la Morale, servi à tant de sauces. Pour- quoi pas une société protectrice des petits teigneux ? aurait demandé son disciple Jules Guesde. Et l'on renonce à imaginer la proposition énorme qu'aurait trouvée M. Paul La f argue, pour exprimer son mépris, devant cette évocation des « grues méta- physiques ».

Il faut encore, disait Pelloutier, cité par M. Sorel, « prouver expérimentalement à la foule ouvrière, au sein de ses propres institutions, qu'un gouver- nement de soi par soi-même est possible, et aussi l'armer, en l'instruisant de la nécessité de la révo- lution, contre les suggestions énervantes du capi- talisme ». Ce programme n'est-il pas un résumé fidèle des enseignements « nébuleux », selon M. Bourguin de la Capacité politique des classes ouvrières, et, à une date antérieure, du Manuel du spéculateur, dans la partie relative aux associations ouvrières, si hautement anarchiste et morale, si franchement révolutionnaire, l'on se demande comment l'Empire a laissé Proudhon appeler « la secousse finale » (2) ? En écoutant Pelloutier,

(1) Manifeste communiste, trad. Andler, § 67.

(2) Manuel du spéculateur à la Bourse, Paris, 1869, p. 417- Bourguin, dans Séance de rentrée des Facultés de Lille,

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nous dit M. Sorel, les docteurs marxistes criaient à l'anarchisme ; on le croit sans peine, et M. Sorel les eût bien étonnés, en criant alors au marxisme, comme il l'a fait en 1908.

Dans l'article des Temps nouveaux, que M. Paul Delesalle consacra à Pelloutier, mort le 13 mars 1901, mort, comme Proudhon, de travail et de dévouement à la cause ouvrière, l'auteur résumait ainsi le dessein de son ami : « Opposer à l'action politique une action économique forte, puissante, tel était le rêve qu'il avait conçu, et qui, prenant corps, est devenu une réalité. » En face de l'anarchie égoïste et inorganique, Pelloutier, partisan comme Proudhon « de l'ordre dans l'hu- manité », membre comme Proudhon de « ce parti indéfectible de l'ordre », le seul parti révolution- naire vraiment français (1), suppliait les indivi- dualistes opposés à l'action syndicale de respecter ceux qui croient à la mission révolutionnaire du prolétariat éclairé, de poursuivre plus activement, plus méthodiquement et plus obstinément que

1902, p. 39, n. 1 : « La Capacité politique des classes ouvriè- res... est une œuvre molle et nébuleuse qui ne pouvait évidem- ment pas avoir la prétention de devenir, comme Le Capital (sic), la Bible des travailleurs. »

(1) La Justice dans la Révolution et dans l'Église, Paris, 1858, t. III, p. 580.

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jamais « l'œuvre d'éducation morale, administrative et technique nécessaire pour rendre viable une société d'hommes libres ».

C'est la phrase citée tout à l'heure que nous retrouvons là. M. Sorel y découvrait la marque d'une opposition marxiste à l'anarchie. On y voit en fait l'opposition de l'anarchie positive et mutua- liste de Proudhon, reprise par Bakounine, à l'anarchie destructive ou personnaliste d'individus qui veulent se venger ou satisfaire leur moi sans entrave.

Dans cette Histoire des Bourses du Travail, partout on respire l'esprit de Proudhon ; à tout endroit l'on retrouve ses opinions, et parfois ses formules. Pelloutier reprend les idées de Prou- dhon sur l'importance extraordinaire de la statis- tique. Il assigne à la Révolution ce devoir, de supprimer la valeur d'échange, le capital qu'elle engendre, les institutions qu'elle crée. Pelloutier ne peut imaginer la société future que comme « l'association volontaire et libre des travailleurs ». Il cite Proudhon sur « l'Autorité en décroissance continue, la Liberté en ascension ». Au régime actuel d'autorité, il voit succéder un système « la hiérarchie gouvernementale, au lieu d'être posée sur son sommet, soit carrément établie sur sa base ». Et il se reprend à citer Proudhon, afin de prouver que les conditions de ce système sont remplies par les associations ouvrières, qui « réa-

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lisent le principe fédératif, tel que l'ont formulé Prouclhon ou Bakounine », Bakounine après Proudhon et d'après Proudhon.

« Nous voici, ajoute Pelloutier, au terme de notre étude. » Et nous aussi, en ce qui le concerne, quand nous aurons ajouté au résumé de sa doc- trine ou de ses plans le rappel de deux faits signifi- catifs. Action économique, action ouvrière, esprit de révolte, indépendance absolue à l'égard de tous, ennemis ou amis, horreur des lois et des dictatures, « y compris celle du prolétariat », l'anarchiste Proudhon aurait souscrit à ce programme et applaudi au dernier article (1), qui eût été sans doute moins agréable à Marx, visé en pleine poitrine par cette rétorsion de sa formule niée.

Au sixième Congrès de la Fédération des Bourses (Toulouse, 1897), on fit effacer à Pelloutier cette phrase d'un rapport : « Tant que les travail- leurs de cette région, n'ayant pas éprouvé l'im- puissance de l'action politique... » Au huitième Congrès, qui se tint à Paris en 1900, à l'unanimité, il était décidé que la Fédération ne devait adhérer en aucun cas à un groupement politique, ceci pour

(1) On sait ce que Proudhon a dit des lois, et ce qu'il pen- sait d'une tyrannie populaire : « Je ne veux pas plus de l'Hercule plébéien que de l'Hercule gouvernemental. » La Guerre et la Paix, t. I, p. 19.

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répondre et pour se soustraire à l'unification du Parti socialiste décidée en décembre 1899 au premier Congrès général des Organisations socia- listes françaises, déjà un proudhonisme moins intransigeant que celui de Pelloutier contre l'action politique avait lutté avec vigueur, par la voix du Franc-Comtois Ponard et du Bourguignon Mar- paux, contre l'autoritarisme marxiste, pour la liberté de l'individu, de la commune, des groupe- ments provinciaux (1).

Nous en venons à la Confédération générale du Travail.

Quelques-uns de ses principaux conducteurs, hommes d'ailleurs remarquables et que je n'ai nulle intention de railler, aujourd'hui moins que jamais, veulent absolument que la C. G. T. soit une création spontanée, sans antécédents, sans auteurs, comme si dans l'histoire il y avait des commence- ments pour d'autres que pour les croyants de la Genèse. Ce sentiment est bien humain. Les grands inventeurs ou initiateurs, les croyants de tout ordre,

(1) Bourgin, Proudhon, p. 87; G. Weill, IL, pp. 313 sqq. ; Daniel Halévy, 11., pp. 235 sqq. ; v. Pelloutier, le Congres général du parti socialiste français, Paris, 1900. Dès 1895, le Congrès de Limoges, fut constituée provisoirement la C. G. T., avait prescrit aux éléments de ce nouvel organisme l'éloignement de toutes écoles politiques.

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sans qu'il leur soit nécessaire d'avoir l'imagina- tion ^prestigieuse d'un Fourier, pensent volontiers que le monde est venu au monde avec leur foi, ou même qu'ils sont capables de le mettre au monde.

M. Griffuelhes (i), par exemple, s'étonne du curieux spectacle que lui offrent des esprits bizarres, occupés à relier les origines du mouvement syn- dicaliste, les uns « aux principes posés par la con- ception anarchiste », les autres à la conception socialiste. A son avis, bien entendu, « le mouve- ment ouvrier actuel ne remonte à aucune de ces sources ; il ne se rattache directement à aucune des conceptions qui voudraient se le disputer ; il est le résultat d'une longue pratique créée bien plus par les événements que par les hommes ».

Les recherches historiques de ce genre sont peut-être d'une curiosité livresque ; les écrivains socialistes en sont peut-être friands à l'excès, et les hommes d'action ont sans nul doute des tâches plus pressantes ; mais enfin un syndicaliste pur ou un socialiste syndicaliste conscient peut y donner ses moments perdus, et surprendre M. Grif- fuelhes en avançant que les événements d'où est sortie la C. G. T. ne se conçoivent même pas sans les hommes qui y ont pris part, en pensant,

(i) Griffuelhes, L'Action syndicaliste, Paris, 1908.

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en agissant, en subissant, en réagissant. Cette « longue pratique » dont il parle, c'est précisé- ment la préparation de la C. G. T., qui a demandé plus d'efforts et de génie aux architectes de sa pré- histoire qu'aux maçons de la dernière heure, œuvre collective d'ailleurs, sur laquelle personne, même parmi les plus grands et les plus méritants, n'a le droit de mettre son seul nom, comme le sculpteur sur la statue qu'il a façonnée.

Peut-être M. Griffuelhes n'a-t-il rien voulu dire de plus, auquel cas nous sommes d'accord. Je doute que M. Georges Yvetot et M. Paul Delesalle soient prêts à concéder à qui que ce soit que, même du dehors, l'influence syndicaliste de Pelloutier n'a pas été grande sur la C. G. T., dont au surplus il désirait la réunion, opérée seulement après sa mort, avec la Fédération des Bourses (i). Et, par Pelloutier, nous remontons à Proudhon, à son action diffuse sur la mentalité du prolétariat fran- çais, à son action personnelle et reconnue sur le vrai promoteur du syndicalisme français.

(1) Réunion nécessaire, disait-il, pour qu'il y eût véritable- ment Confédération générale ; v. Se Congrès de la F. N. des Bourses du Travail, Paris, 1900, p. 28. En 1901, Niel propo- sait cette réunion, en s'appuyant de l'opinion de Pelloutier ; Yvetot s'y opposait, en invoquant l'opinion de Pelloutier ; il semble bien que c'était Niel qui le comprenait le mieux ; v. 9* Congrès des B. du T., Nice, 1901, pp. 44, 47, 60.

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M. Hubert Lagardelle a mis des arguments histo- riques, en apparence du moins, au service de la même thèse (i). Il prétend prouver que « le mou- vement syndicaliste révolutionnaire ne date réelle- ment que de 1 900-1 901 », et il offre à ce sujet les témoignages « des syndicalistes et des anar- chistes les plus autorisés ».

Ce genre de preuve est d'ordre théologique, et l'exposition de faits propres à démontrer cette absolue nouveauté serait plus convaincante. Dans le discours qu'il a prononcé au Congrès socialiste de Nancy sur le syndicalisme, M. Lagardelle a fait voir seulement que le syndicalisme a rallié à lui des anarchistes et des socialistes, en amenant les pre- miers à l'action concertée et positive, en dégoûtant les autres de la politique électorale ; or, ce fut justement le programme et le succès de Pelloutier. Le souvenir de Pelloutier gêne visiblement M. La- gardelle, d'autant plus que M. Sorel a maintes fois vanté la grandeur de l'œuvre accomplie par l'ancien secrétaire fédéral des Bourses du Travail. Mais quoi ? Pelloutier aboutissait à une contradiction « en mettant à la base des institutions syndicales les subventions des pouvoirs publics ». Et voilà comment la C. G. T. est démontrée originale, grâce à une équivoque, et au prix d'une injustice.

(1) Syndicalisme et Socialisme, Paris, M. Rivière, 1908, pp. 60 sqq.

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M. Lagardelle ignore-t-il que plus d'une Bourse du Travail, adhérente à la C. G. T., continue à recevoir, huit ans après la mort de Pelloutier, des subsides municipaux et départementaux ? D'autre part, Pelloutier et la Fédération des Bourses regardaient le subventionnement comme un mal nécessaire au début, mais dont il importait de se délivrer au plus tôt. Malheureusement, le remède était plus facile à souhaiter qu'à trouver. Dès 1896, on le cherchait à Tours. On le cherchait encore en 1901, à Nice, on étudiait « les moyens propres à assurer la vitalité des Bourses par elles-mêmes » ; en attendant, avec une parfaite dignité, M. Georges Yvetot, successeur de Pelloutier, mort quelques mois auparavant, jugeait que les Bourses pouvaient encore accepter l'argent des pouvoirs publics, « si, pour l'obtenir, il n'est exigé de nous aucune bassesse et si, pour l'employer, nous n'avons à subir aucun contrôle blessant » (1).

Telle est aujourd'hui encore la pratique ; il n'y a donc pas lieu de l'invoquer pour renier Pelloutier.

Pelloutier comme principal auteur, Proudhon comme ancêtre et inspirateur, voilà des ascendants dont il semble qu'il n'y a pas lieu de rougir. A la

(1) 5' Congrès de la F. N. des B. du T., Tours, 1896, p. 25 ; 9e Congres, etc., Nice, 1901, pp. 97 sqq.

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date même l'historien du syndicalisme fixe la naissance du syndicalisme, la C. G. T. semblait vouloir publier sa dette envers Proudhon, lorsqu'au commencement de décembre 1900, elle donnait à son journal nouveau-né ce titre proudhonien : La Voix du Peuple.

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IV

Mais il y a des pères, et même des mères, dit-on, qui reculent devant leurs enfants, parce qu'ils les trouvent monstrueux. Quel serait le sentiment de Proudhon, regardant et jugeant la C. G. T. ? A une question de ce genre, un esprit sérieux refusera de donner une réponse assurée ; mais les conjec- tures sont permises.

Si Proudhon survivait, tel qu'il vivait et pensait en 1864, nul doute qu'il serait surpris, alarmé, indigné par une certaine entente de la grève géné- rale, par certaines modalités de l'action directe. Mais Proudhon, comme tout être humain, aurait évolué, et l'action de la vie transforme parfois nos idées au point de nous rendre méconnaissables à autrui, sinon à nous. Qui eût dit à Proudhon, en 1840, qu'il était destiné à prendre contre lui- même la défense de la propriété, en eût été mal reçu.

Victor Considérant, le disciple du doux Fourier, le rédacteur de la Démocratie pacifique, avait flétri,

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en 48, ce qu'il appelait les violences de Proudhon : « Je vous trouve, dans la sphère des idées et des principes, ce caractère mystérieux, fatal et sacro- saint que de Maistre trouvait à la guerre dans le domaine des faits, et qu'il retrouvait dans la concep- tion antique et quasi-pontificale du Bourreau... Votre nom historique et extérieur est Érostrate, votre nom intime est bien plus sinistre encore ; vous vous appelez Destruction. Cela, je le sais, et vous en jouissez, constitue une grandeur. Cette grandeur, je ne la conteste pas, et je vous plais en constatant ici que l'histoire ne conteste pas non plus la grandeur d'Attila (1). » Quarante-deux ans plus tard, le Ier mai 1890, arrivé à un âge l'on devient ordinairement plus modéré, le même Consi- dérant saluait de paroles enthousiastes les prolé- taires organisés de l'ancien et du nouveau monde, quittant l'usine et l'atelier pour fêter ensemble l'aube de la révolution sociale.

Une vaste association ouvrière, ramifiée dans tout le pays, et prenant une part essentielle à la direction de la vie ouvrière ! Mais, pourrait dire Proudhon, c'est ce que j'ai proposé moi-même le 4 et le 5 mai 1848, la veille et le jour de l'ouverture de l'Assemblée nationale. Et je n'attendais pas, comme votre Congrès d'Amiens, les temps à venir, pour

(1) Les Socialistes peints par eux-mêmes, Besançon, Jac- quin, sd. (1848), p. 2.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 73

faire de cette association et de ses comités régio- naux « le groupe de production et de répartition » . Lisez plutôt (1) :

« Citoyens, la patrie est en danger !

« Je propose qu'un comité provisoire soit installé pour l'organisation de l'échange, du crédit et de la cir- culation entre les travailleurs ;

« Que ce comité se mette en rapport avec des co- mités analogues, établis entre les principales villes de France ;

« Que, par les soins de ces comités, une représen- tation du prolétariat soit formée à Paris, imperium in impcrio, en face de la représentation bourgeoise ;

« Qu'une société nouvelle soit fondée au milieu de la société ancienne ;

« Que la charte du travail soit immédiatement mise à l'ordre du jour, et les principaux articles définis dans le plus bref délai ;

« Que les bases du gouvernement républicain soient arrêtées et des pouvoirs spéciaux délégués aux repré- sentants des travailleurs ;

« Citoyens, la République est aux abois ; le gouver- nement ne peut rien pour vous. Mais vous pouvez tout pour vous-mêmes : j'en fais serment devant Dieu et devant les hommes ! »

On dira qu'entre l'organisation proposée en ces termes et la C. G. T., les différences sont grandes. D'accord. Mais les principes de vie et d'action

(1) Mélanges, I, pp. 25, 28.

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indépendantes, d'anarchisme antipolitique et de révolution sociale, sont les mêmes de part et d'autre. Reste le mode d'action. Nous sommes révolution- naires, disait Proudhon, mais pas bousculeurs. Sur quoi on a voulu lui faire une réputation de souffre- tout. En réalité, il était hostile aux violences, non à la violence.

On a rapporté plus haut ce vœu du Manuel du spéculateur : « Vienne la secousse finale ! » Il l'appelait de tout son cœur. Mais il l'entendait de « l'effort nécessaire pour faire tomber de vieilles branches, pour donner de l'air à des créations jeunes et pleines de vie, pour assurer la victoire à des institutions ayant fait leurs preuves ». Cette définition si heureuse est de M. G. Sorel (i).

De lui aussi, cette formule qui résume, dit-il. l'action du socialisme contemporain : combattre en édifiant (2). Proudhon jugerait peut-être que la C. G. T. combat beaucoup plus qu'elle n'édifie ; que certains de ses dirigeants, à force d'exalter les minorités, finissent par croire qu'on peut faire la révolutionna cent ou à mille, avec le seul esprit révolutionnaire pour arme, comme le bon Cabet croyait qu'on peut fonder la cité nouvelle avec la

(1) L'Éthique du Socialisme, dans Revue de métaphysique et de morale, 1899, p. 289.

(2) La Ruine du monde antique, p. 276.

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seule fraternité ; qu'il y a quelque contradiction à tenir des congrès corporatifs pour y vitupérer l'action corporative au profit de la seule action syndicaliste, comme si on ne refroidissait pas les soldats d'une armée en leur interdisant de trop penser à l'augmentation de leur maigre ration quo- tidienne et de porter les yeux ailleurs qu'au terme de la bataille universelle et séculaire pour l'égalité.

« La société future nous indiffère », disait un placard de Jaunes, affiché sur les murs de Besançon, pendant la grève des Soieries de Chardonnet, en juillet dernier. Les syndicats allemands, si dédai- gnés de nos syndicalistes révolutionnaires, rendent la société présente plus supportable à leurs adhé- rents, en créant des institutions de secours et de solidarité, qui leur attachent la masse, sans faire oublier le but final à la minorité consciente.

Proudhon avait assisté aux massacres de Juin. Là, ce stoïcien, qui s'était vanté naguère de ne jamais pleurer, fut vu le visage baigné de larmes. De tels spectacles laissent au cœur des hommes vraiment humains une horreur du sang versé qui les rend plus retenus à engager des luttes civiles. Tel, le citoyen Vaillant, ancien soldat de la Com- mune, au dernier anniversaire du 18 mars, dans un discours public, déclarait avec une sincérité vrai- ment courageuse, vu la faveur est encore « la blagologie révolutionnaire », qu'il ne désirait pas voir le retour de ces tristes combats.

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Proudhon avait fini par donner dans ses rêves une forme pacifique à la révolution qu'il appelait. La voici telle qu'il la conçut, qu'il la vécut, qu'il en jouit un jour d'octobre 1864, en pensant à la formation toute récente de l'Internationale.

Des yeux de l'âme, il regardait la démocratie ouvrière refusant de payer la dette publique, et provoquant ainsi la bienheureuse catastrophe; tour à tour, dans tous les États, les banques et les sociétés financières s'écroulaient ; la débâcle gagnait toute l'industrie, tout le commerce et l'agriculture; c'étaient ensuite les gouvernements qui se dissi- paient en fumée; et Proudhon exhalait ainsi sa joie: « Je crois, cher ami, que, si chétif que je sois, je vivrai assez longtemps pour assister à cette débâcle dont le dernier mot, je me hâte de le dire, sera un rafraîchissement universel. La terreur sera im- mense; il y aura, par milliers, des gens qui mour- ront de peur, frappés d'apoplexie ou désespérés de leur ruine. Au fond, qu'y aura-t-il de perdu? Rien, pas un grain de blé, pas un morceau de betterave, pas un fragment de fer ou de houille, pas un fil de soie, coton, laine ou chanvre. Nos livres seront brûlés, voilà tout. Les grandes propriétés pourront bien éclater en morceaux; en ce qui touche les petites propriétés, il n'y aura pas un patrimoine d'usurpé ni de confondu (1). »

(1) Lettre du 9 octobre 1864, Corrcsp., t. XIV, p. 65. En

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 77

A un homme animé de tels sentiments, malgré son éloignement des grèves, qui sait si la grève générale n'aurait pas souri, telle du moins qu'on l'avait projetée d'abord, « la grève des bras croi- sés » (1), telle que Pelloutier l'avait définie et justifiée au Congrès de Tours, en 1892 ?

Pelloutier expliquait que « le peuple n'avait jamais acquis aucun avantage aux révolutions san- glantes, dont ont seuls bénéficié les agitateurs et la bourgeoisie ; qu'en présence d'ailleurs de la puis- sance militaire mise au service du capital, une insurrection à main armée n'offrirait aux classes dirigeantes qu'une occasion nouvelle d'étouffer les revendications sociales dans le sang des travail- leurs ». Et il concluait « que parmi les moyens pacifiques et légaux inconsciemment accordés au parti ouvrier pour faire triompher ses légitimes aspirations, il en était un qui doit hâter la trans- formation économique et assurer, sans réaction

1861, dans La Guerre et la Paix (Paris, 1869, t. I, p. 240), Proudhon avait accepté délibérément l'éventualité d'une lutte armée : « Dans l'ordre civil même, le droit de la force est loin d'avoir dit son dernier mot. Lui seul peut terminer le débat soulevé depuis une trentaine d'années entre la classe dite bourgeoise qui s'en va, et la classe ouvrière et salariée qui vient tous les jours. Que ce soit par une bataille ou par une constitution consentie, peu importe ; il faut que le régime du travail, du crédit et du commerce, change... »

(1) Parti ouvrier socialiste révolut., XIVe Congrès national, Paris, 1897, p. 22.

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possible, le succès du quatrième Etat ; que ce moyen est la suspension universelle et simultanée de la force productrice, c'est-à-dire la grève générale, qui, même limitée à une période relativement restreinte, conduirait infailliblement le parti ouvrier au triomphe des revendications formulées dans son programme » (1).

Au Congrès socialiste de Nancy (1907), Jules Guesde, pour confondre les syndicalistes, opposait, comme timide, ce ménagement du sang ouvrier, voulu par un des leurs, à sa conception plus mâle de la révolution à coups de fusil.

Les chefs du syndicalisme sont encore aristo- crates comme l'était Proudhon. C'est lui qui leur a enseigné, directement ou par l'intermédiaire de leurs théoriciens intellectuels, le mépris du démo- cratisme et l'opposition de la démocratie au socia- lisme.

Sans parler de ses attaques de fond, il écrivait

(1) N'ayant pu mettre la main sur la brochure du Congrès de Tours (non plus que sur celle du Congrès de Marseille, 1892, l'éloquence de M. Briand fit acclamer la grève géné- rale), je cite Pelloutier d'après le discours de Jules Guesde à Nancy, dans Le Parti socialiste et la Confédération du travail, Paris, Rivière, 1908, pp. 38-40. On sait que Jaurès a trouvé chez Mirabeau l'idée de la grève générale. Victor Hugo, dans l'Histoire d'un Crime (32e éd., I, p. 252), rapporte qu'Emile de Girardin préconisait la grève universelle et pacifique comme moyen de résistance au coup d'État.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 79

telles choses que ceci dans ses lettres : « Ce qu'il y a de plus arriéré, de plus rétrograde, en tout pays, c'est la masse, c'est ce que vous appelez la démocratie. » Et ceci encore : « Les masses, dans ce qu'elles ont accompli de passable, ont toujours été poussées, sollicitées, ostensiblement ou secrète- ment, par des esprits d'élite formés dans leur sein. » Ainsi dit Proudhon (i).

Ainsi dit et fait M. Pouget, en expliquant com- ment la C. G. T. agit d'après cette donnée d'obser- vation (2). Il commence bien par déclarer que la C. G. T. n'est pas un organe de direction, mais seulement d'impulsion; chez elle, tout et tous sont autonomes, individus, syndicats, fédérations, bour- ses du travail. Au rebours des organismes démo- cratiques, où, par la mécanique du suffrage uni- versel, la direction est conférée aux inconscients, aux tardigrades, le syndicat syndicaliste ne réunit qu'une minorité dans la corporation ; plus serait trop ; car le non-vouloir d'une masse amorphe, réfractaire, inconsciente, paralyserait toute action. Cette minorité syndiquée imprime donc l'impulsion aux non syndiqués. Mais ne se pourrait-il pas en

(1) Lettre du 8 oct. 1852, Corresp., V, 57. Il faut d'ailleurs noter que cette lettre est écrite sous l'impression encore per- sistante de l'indifférence des faubourgs au récent coup d'État.

(2) La Confédération générale du Travail, Paris, 1908, PP- 23, 35.

8o P.-J. PROUDHON

outre que parfois, dans cette minorité, ce soit encore une minorité qui entraîne la majorité ? Tant mieux, pense M. Pouget ; ce sont les cons- cients, les révoltés, les courageux, les désintéressés, ceux qui risquent leur pain et leur peau pour les autres. A la bonne heure ; c'est une élite. Mais ne dissimulons pas qu'ils sont dirigeants, s'ils méritent de l'être et s'ils le sont. Seulement, qu'il ne soit pas indifférent à ces généraux d'avoir des sous-ordres disposés à suivre activement leur direction, comme le leur conseillait Jules Guesde, à Nancy.

L'antipatriotisme, tel que l'expose et veut le justifier par exemple M. Griffuelhes (i), paraîtrait vraisemblablement à Proudhon mal compris et contraire à l'intérêt de la Révolution.

Non qu'il fût patriote à la façon commune, celui qui a écrit : « Je serais homme à immoler ma patrie à la justice, si j'étais forcé de choisir entre l'une et l'autre », ou encore : « Périsse la patrie, et que l'humanité soit sauvée (2) ! » M. G. Sorel s'est trompé, je crois, quand il assurait, en soulignant, que Proudhon a lutté contre l'unification italienne dans un intérêt national (3). Toute sa crainte d'alors

(1) L'Action syndicaliste, Paris, 1908, pp. 37 sqq.

(2) Corresp., VI, pp. 155-156; La Fédération et l'Unité en Italie, Œuvres compl., t. XVI, Paris, 1868, p. 159-

(3) Quelques mots sur Proudhon, Cahiers de la Quinzaine, 13e de la 2e série, p. 26.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 8l

était de voir constituer un État jeune, ambitieux, entreprenant, dirigé par un gouvernement fort, et qui fût tenté d'engager ou d'aggraver des guerres politiques, propres à reculer la révolution sociale et la fédération du genre humain.

Il eût résolu sans doute le problème du patrio- tisme politique comme il a fait celui du patriotisme économique : vous et nous, égalisons, ici nos moyens de production et d'échange, notre aversion du nationalisme et notre volonté de paix ; après quoi, on pourra causer et se pénétrer mutuellement ; mais si quelqu'un du dehors ou de chez nous venait nous inviter à désarmer nos douaniers et nos soldats sans réciprocité, c'est qu'il ne nous prendrait pas pour des moitiés de bêtes. « Le peuple qui se livre- rait seul au passage de la théorie à l'acte serait vainement compromis, et l'antimilitarisme ferait le jeu des puissances les plus réactionnaires et les moins imbues de l'esprit moderne en Europe (i). »

(i) Mouvement Socialiste, juillet 1907, p. 45. Cf. Prou- imox, La Fédération et l'Unité en Italie, Œuvres compl., t. XVI, 1868, p. 132 : « La France donnera quelque jour au monde le signal du désarmement : c'est un honneur qui parait lui être réservé ; c'était le rêve secret de la République. Mais ce sera à la condition, bien entendu, que, tandis qu'elle désar- mera, les autres n'armeront point ; que, tandis qu'elle licen- ciera ses armées, décentralisera son administration, organi- sera ses communes d'autres, pendant ce temps-là, ne se

concentreront et ne se fortifieront pas sournoisement contre elle. » V. ibid., p. 199.

82 P.-J. PROUDHON

Ce jugement d'un syndicaliste révolutionnaire alle- mand, M. Robert Michels, paraît exprimer l'opi- nion probable de Proudhon sur l'antipatriotisme du syndicalisme français.

Et l'idéologie proudhonienne ! et la morale proudhonienne !

La vue du label confédéral, avec sa devise Bien-être et Liberté, suggérerait à Proudhon des réserves. La liberté d'abord, s'il vous plaît. Bien-être, oui ; « mais je suis de ceux qui ne voient dans la richesse que le matérialisme de la liberté, son premier terme, son plus bas échelon... Je regarde les avantages matériels comme néant, s'ils ne sont commandés par les principes de l'honneur et de la justice » (i).

Le syndicalisme, et en général le socialisme français, ont du chemin à faire pour rejoindre, sur la route de la justice, la philosophie morale de Proudhon. Le marxisme a longtemps incliné ses adhérents à regarder la morale comme « un monstre abominable » (2). Il n'a pas moins discrédité, sous le nom d'idéologie, la philosophie des idées, odieuse aux chefs qui ne veulent pas être discutés, tels que Napoléon et Marx. Deux effets contraires au génie

(1) Corresp., IV, p. 241 ; V, 244.

(2) G. Sorel, Y a-t-il de l'utopie dans le marxisme ? Revue de métaphysique et de morale, 1899, p. 158.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 83

de notre race, aussi bien qu'au progrès chez nous de la cause socialiste ; deux effets qui, par bonheur, sont en train de s'user, au fur et à mesure que nous revenons à nous-mêmes.

Pour nos mœurs actuelles, c'est un professeur de morale bien rude et bien exigeant que Proudhon ; mais si nous voulons tendre aux vertus républi- caines (1) sans lesquelles il n'y aura jamais que d'illusoires révolutions sociales, nul ne peut mieux nous y aider que Proudhon, égal aux plus grands moralistes de n'importe où, mais bien de chez nous, Français jusqu'aux moelles, et par plus propre que qui que ce soit à guider les Français que nous sommes.

(1) Corresp., VIII, p. 293, à Beslay, 18 nov. 58 : « Il est temps, ou jamais, d'être de vrais républicains, c'est-à-dire de pratiquer la vertu ; sinon, je ne comprends pas pourquoi nous ne nous rallierions pas à l'Empire. » Dans un passage souvent ;ité des Contrad. Econ., Proudhon, dès 1846, avait prouvé par l'exemple des portefaix de Lyon, que le règlement de la vie sociale comporte d'autres questions que celles de nourriture. Dans La Guerre et la Paix, son impératif, en même temps que son idéal, est pauvreté et travail, d'où vertu. Le droit à la paresse, qu'un marxiste et demi a revendiqué (que leur for- tune préserve les partis populaires de courtisans et de corrup- teurs semblables !) lui aurait paru le droit à la crapule, au pourrissement, à la crevaison honteuse. Il aurait aimé, pen- sons-nous, cette petite Histoire de quatre ans, Daniel Halévy a émis sur ce sujet tant de vérités, profondes ou fines, conformes à Proudhon dans leur morale, et avec la pensée de Proudhon visiblement présente en maint endroit.

84 P.-J. PROUDHON

Il est fâcheux en revanche qu'il ait laissé germa- niser et mécaniser son idéologie par la dialectique hégélienne, géniale et maniaque (1); mais ce goût même des idées, que Bakounine lui reprochait, est encore de notre pays, et Karl Marx, après Henri Heine, l'avait remarqué avec quelque surprise chez nos ouvriers, qui l'ont conservé à travers l'éclipsé marxiste. Hier encore, un littérateur du syndica- lisme tentait de persuader aux travailleurs manuels que leur action doit procéder d'elle-même, c'est- à-dire sans doute être instinctive ou impulsive, ainsi qu'à l'âge de la pierre, comme si l'idée n'avait pas sa grande part aujourd'hui dans la direction du monde, l'idée conditionnée sans doute par la vie, mais la conditionnant à son tour.

On se rafraîchit et on se rassure, en lisant tel article écrit en réponse par un ouvrier manuel, comme celui qu'a donné dans l'Humanité du 11 juin 1908 le citoyen Louis Niel, sur la Valeur sociale dit syndicalisme. Il faudrait transcrire ici tout entier cet article d'une simplicité pénétrante, d'une philosophie supérieure, d'une moralité prou- dhonienne, ce typographe de province donne une si bonne leçon à tous ceux qui le lisent, mais en

(1) « Révolutionnaire scolastique », mot frappant de Ra- phaël Périé, qui d'ailleurs a exprimé une très vive admi- ration pour les idées supérieures de Proudhon ; v. Pages libres, numéro 136, du 8 août 1903.

II CEXTEXAIRE DE PROUDHOX 85

particulier à l'idéologue sans le vouloir, qui ratiocine si péniblement sur la spontanéité nécessaire de l'action.

Xiel, syndicaliste qualifié, nous y apprend que, dans les milieux syndicalistes, on discute beaucoup sur cette question : le Syndicalisme et l'Idéologie. Les uns ne veulent connaître dans la vie sociale que des forces économiques en lutte les unes contre les autres pour la satisfaction de besoins physiques et matériels ; pour les autres, le moteur moral, animé par le sentiment et l'idée, est seul capable de mettre le syndicalisme en mouvement. « Qui eût cru, ajoute Xiel, que le syndicalisme élèverait un jour nos discussions à ces hauteurs philosophiques ? Il faut nous en réjouir tout de même, d'abord parce que cela marque un progrès de Fintellectualité des travailleurs, ensuite parce qu'il n'y a rien de tel pour fixer de mieux en mieux la véritable doctrine du syndicalisme intégral. »

Quant à lui, il n'est ni pour l'une ni pour l'autre de ces deux thèses ; la sienne est purgée d'absolu, comme dirait Proudhon ; comme dirait encore Proudhon, elle est la - des deux autres.

Le syndicalisme est d'origine économique, c'est entendu ; il est des « questions de ventre », soit ; mais s'il se bornait « à cet objet purement matérialiste, sans s'inspirer de sentiments moraux, qui, seuls, peuvent donner à son action une suite

86 P.-J. PROUDHON

et une intelligence », il ne serait qu'un épisode entre mille de cette lutte pour la vie que mène en tout temps et en tous lieux la bestialité des animaux. Or, nous sommes des animaux, oui, mais des animaux d'une espèce particulière ; et précisément, ce qui nous distingue des autres, c'est que nous sommes toujours en quête de progrès, grâce à nos « sentiments moraux et d'idéologie », tandis que nos frères inférieurs, satisfaits s'ils ont trouvé le bien-être physique, nous laissent aspirer au mieux- être social, dont ils n'ont même pas la conception, et ignorent notre volonté « d'embellir notre vie toujours davantage dans toutes ses manifesta- tions » (i).

Encore une fois, ces sentiments moraux, qui nous sont propres, naissent des faits économiques et se modifient avec eux. « Mais dire qu'une fois nés, ils n'auront aucune influence en retour sur les faits économiques d'où ils sont sortis, serait aussi stupide que de dire qu'un enfant, à aucun moment de sa vie, ne pourra avoir aucune influence sur la mère qui lui donna le jour. »

Or, se demande Niel en terminant, le syndica- lisme peut-il faire naître ou cultiver ces sentiments. Et il conclut par l'affirmative, en ces termes :

(i) Cf. la page si curieuse des Contrad. Écon. (II, p. 378), sur l'homme « animal façonnier » ; cf. Philos, du Progrès, X, pp. 64 sqq.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 87

Le syndicalisme provoque et développe les meilleurs des sentiments moraux. En forçant l'ouvrier, l'éternel exploité, à se redresser contre le patron, l'éternel ex- ploiteur, il fait naître le sentiment de dignité. En éle- vant la conscience du salarié jusqu'à la conception d'une société sans patronat, il provoque la haine de l'esclavage et l'amour de la liberté. En groupant les travailleurs contre le mal commun, il leur prouve les dangers de l'isolement, l'impuissance de l'égoïsme in- conscient, l'impossibilité de l'individualisme à la mode bourgeoise, et développe en eux cet indispensable sen- timent de solidarité sans lequel toute vie sociale sera toujours utopique.

Enfin, le syndicalisme développe, intensifie et épure, de plus en plus, le sentiment de justice. Car rien n'est plus de nature à exalter le sentiment de justice que de mettre sous les yeux ou dans le cœur même des tra- vailleurs la conviction de l'injustice. Et y a-t-il injus- tice plus grande, plus évidente, plus réelle, dans une société humaine le travail seul fait vivre, que de voir ceux qui produisent ce travail vivre le plus misé- rablement ou ne pas vivre du tout, à côté de ceux qui vivent somptueusement sans produire de travail ? Et quel est le milieu qui peut mettre cela en évidence mieux que le syndicalisme ?

La valeur sociale du syndicalisme est donc triple. Elle est politique par les répercussions de l'action syndicale sur les actes purement politiques de nos États et de nos sociétés. Elle est économique d'essence, par la source du syndicalisme, son terrain d'action, sa forme d'organisation et son but principal. Elle est morale, par les sentiments que le syndicalisme déve- loppe au détriment de celui de résignation et au bénéfice d'un plus pur qui les résume tous : le sentiment de révolte.

S8 P.-J. PROUDIION

Il semble bien que, sauf un ou deux froncements de sourcil, Proudhon lirait cette page avec ravisse- ment. Est-ce dans ses livres, est-ce dans la vie que Niel a retrouvé sa philosophie ? Mais, à coup sûr, il l'a retrouvée. Ce matérialisme économique, ou mieux cette explication économique de l'histoire, que Proudhon a enseignée à Marx (i), contre le

(i) Je ne ferai pas autant d'état que Mùlberger de certains textes qu'il allègue, en particulier du chapitre de la Lettre à M. Blanqui, Proudhon explique comment la propriété est la cause première et immédiate de l'histoire de Sparte, Rome et Athènes. C'est un enseignement que Laboulaye avait donné à Proudhon. Proudhon l'aurait déjà trouvé dans Linguet, qu'il paraît avoir ignoré, mais que Marx a bien connu {Capital, traduction Roy, Paris, sd., p. 271). Toute la partie de la Création de l'ordre relative à l'histoire est à voir avec soin, pour comprendre la suggestion qu'elle a pu donner à un esprit comme celui de Marx. Je renvoie à Mùlberger (P.-J. Prou- dhon, Leben und Werke, pp. 58, 59), pour y trouver des textes instructifs des Contradictions économiques. J'apporte les sui- vants, qui me paraissent plus décisifs : Contrad. Écon., I, p. 319: «L'origine économique de la religion»; Mélanges, t. I, p. 157 (extrait du numéro 2 du Peuple, commencement de novembre 48) : « Toutes nos idées sur la religion, la méta- physique, la morale, le droit, le gouvernement, l'association, l'art lui-même, toute notre polémique, en un mot toute notre philosophie découlera de ce grand principe de l'égalité des fonctions, principe dont le premier corollaire est l'improduc- tivité du capital ; la première application, la gratuité du crédit, correspondante à l'abolition de tout parasitisme et de tout privilège ; le premier et le plus grand résultat, la for- mation de l'individu à l'image de la société. Or, si l'antique religion, si les systèmes rebattus de la philosophie, si les anciennes constitutions politiques, si la routine juaiciaire, si

LE CENTENAIRE DE PROUDHON 89

préjugé courant, mais sans réduire à rien ou à presque rien, comme Marx, l'action ou la réaction des phénomènes dits spirituels engendrés par l'éco-

ies vieilles formes de communauté et d'association, aussi bien que de littérature et d'art, n'ont été que des formules parti- culières de l'état matériel des sociétés, n'est-il pas évident que, cet état venant à changer, en d'autres termes, l'économie politique étant révolutionnée de fond en comble par le change- ment de rapport entre les deux grandes forces de la produc- tion, le travail et le capital, tout change dans la société, reli- gion, philosophie, politique, littérature et arts. »; Confes- sions d'un révol., p. 198 : « Comme toute philosophie, toute religion, est l'expression métaphysique ou symbolique de l'éco- nomie sociale, la Banque du Peuple, changeant la base maté- rielle de la société, préludait à la révolution philosophique et religieuse. » Idée générale de la Révol. au XIXe siècle, pp. 265-266 : Proudhon travaille à combler la lacune de la religion, démontrée nulle et impuissante, et il pose (en itali- ques) cette équation : « L'Etre suprême est à X comme le régime gouvernemental est au régime industriel. » L'étude, telle qu'elle a été faite jusqu'à présent, des rapports de pensée entre Proudhon et Marx, demande des compléments sérieux, dont celui-ci peut donner une idée partielle.

Admettra-t-on ici une note de pure critique littéraire ? En l'année 48, Taine, ainsi que son ami Prévost-Paradol, suivait avec attention les articles de Proudhon. Proudhon a pu être pour lui un professeur, ou au moins un répétiteur de hégélia- nisme. Cette théorie de VEntzvickclung, dont Proudhon faisait dans ce deuxième numéro du Peuple une application à la vie sociale, Taine à son tour va l'employer (après une thèse hégé- lienne sur La Fontaine, dont on ignore en général la première rédaction) à constituer la méthode de la critique littéraire, telle qu'il l'exposera dans les préfaces des Essais de critique et d'histoire, en attendant qu'il y revienne, au t. V de la Littérature anglaise, dans l'étude sur Carlyle.

90 P.-J. PR0UDH0N

nomie sociale ; cette idée, née de l'action et retour- nant à l'action ; cette répudiation d'une existence matérialiste, ce souci de la dignité, ce respect et cette exaltation de la justice, ce mépris de la résignation lâche, cette glorification de l'esprit de révolte, c'est l'âme de Proudhon, ce sont les termes mêmes de Proudhon.

On ne peut pas être sûr de ces choses là. Mais j'entends Proudhon, après la lecture de cet article, tenant à Niel le langage qu'il prêtait un jour à Dieu, au Dieu de progrès, heureux de voir l'homme, son successeur, marcher sans lisières enfin, dans sa majesté et dans sa force : « Courage, mon cher fils ; tu es digne de moi (i). »

Pendant ce temps, les théoriciens du syndicalisme, c'est-à-dire les rédacteurs du Mouvement socialiste, prennent aussi des inspirations de Proudhon, et certains d'entre eux l'aiment avec ferveur. Ayant questionné le citoyen Edouard Berth sur ce mou- vement de néo-proudhonisme, dont M. Georges Sorel avait bien voulu m'avertir, j'ai reçu de lui une réponse, dont il faut transcrire les termes mêmes, si l'on n'en veut pas affaiblir le sens et l'instruction. Je l'aurais donnée ici tout entière, avec sa permission, si je n'avais pas su qu'il fera

(i) La Justice, 1858, t. III, p. 605.

LE CENTENAIRE DE PROUDHON CI

connaître en détail sa pensée sur Proudhon, dans un Cahier de la Quinzaine, au temps du centenaire. Je me contente d'en extraire les passages les plus caractéristiques :

« Je ne saurais vous dire toute l'admiration, et le mot admiration est encore bien froid, que le grand révolutionnaire bisontin m'inspire. J'ai pour Proudhon un véritable culte; il est pour moi beaucoup plus qu'un esprit et une intelligence; c'est une conscience, un homme, vir, dans toute la force du terme. Jamais, je crois, écrivain ne donna à ce point la sensation de la force, de la virilité, de la santé. Marx, à côté de lui, n'est qu'une intelligence, géniale si l'on veut, et tant qu'on voudra, mais une intelligence seulement, et avouons que c'est peu. Nietzsche, pour qui j'ai aussi la plus vive admiration, et que j'ai également beaucoup pratiqué, a des parties de dilettante, de décadent même, d'impressionniste, des parties de malade, en un mot. Proudhon est toute force, toute santé; c'est un vrai mâle; philosophe, moraliste, critique littéraire, pam- phlétaire, il est tout cela, et avec quelle puissance, avec quelle vigueur !

« Nous assistons, en ce moment, à une sorte de remontée de Proudhon, et comment ne pas s'en réjouir ? Si une lecture peut faire du bien en ce moment, c'est assurément sa lecture. Maintenant que le prestige du socialisme allemand est plutôt en baisse et que notre syndicalisme révolutionnaire s'est imposé à l'attention, je crois que le moment est venu de ressus- citer tout à fait Proudhon, dont la pensée, si française, est mieux adaptée, je crois, que celle de Marx, à notre mouvement ouvrier. Le point qui me paraît essentiel en tout cas, c'est de remettre en honneur la morale, si

92 P.-J. PROUDHON

longtemps et si sottement mise de côté par nos mar- xistes. Et qui pourrait mieux servir à une telle œuvre de régénération morale que notre Proudhon, que l'on peut, je crois, estimer sans exagération un des plus grands moralistes que la France ait produits ?

« Revenir à Proudhon, ce serait, pour le socialisme, revenir à la santé. »

Oui, revenir à Proudhon, ce serait, pour le socia- lisme, revenir à la santé, et marcher au succès.

Un parti qui ajouterait à la bonté et à la beauté de la cause révolutionnaire le respect de la Justice dans ses jugements et dans ses actes, en s'efïor- çant d'inculquer à ses adhérents l'amour de la vertu, en même temps que l'esprit de révolte, serait un parti invincible.

Ce programme a plus de chances, hélas ! de donner à rire que de passer dans les faits. N'im- porte ! il faut travailler à le propager, en attendant et en espérant malgré tout son succès.

Mettons donc Proudhon, si nous le pouvons, à l'ordre du jour du socialisme. Heureux et bien- faisant, qui saura présenter au peuple une image fidèle du grand révolutionnaire, rapporter l'essen- tiel de sa pensée avec exactitude, et faire entendre un écho de sa voix, irritée souvent et plus d'une fois brutale, mais toujours franche, haute et péné- trante, jusqu'au jour elle fut brisée par la mort, seule capable d'imposer silence à l'infatigable dé- fenseur du Travail frustré et opprimé !

PIERRE-JOSEPH PROUDHON

ANNEES D'ENFANCE

Pierre- Joseph Proudhon naquit le 15 janvier 1809, à Besançon, patrie du babouviste Momoro et du phalanstérien Charles Fourier, dans la rue du Petit-Battant, 930, et non au faubourg de la Mouillère, comme l'a prouvé M. Georges Gazier. Le quartier de Battant était à ce moment-là peuplé presque entièrement de vignerons, jour- naliers, petits industriels, petits bourgeois, petits propriétaires, en un mot, de tout ce qui constituait alors par excellence la vraie race bisontine, telle que Proudhon la caractérisait, et dont il se disait un exact échantillon.

Son père, Claude Proudhon, garçon tonnelier, était originaire de Chasnans, près de Nods, dans le Doubs, au pays haut des sapins ; un brave homme, laborieux, honnête, mais de tête médiocre, et peu économe.

Sa mère, Catherine Simonin, cuisinière, de Cor- diron, dans la plaine, sur la limite du Doubs et de la Haute-Saône, a paru à d'autres yeux qu'aux yeux de son fils une femme supérieure ; elle pétris- sait, lessivait, repassait, cuisinait, tricotait et rac-

96 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

commodait pour toute la maisonnée, soignant en outre et trayant la vache ; malgré la pauvreté de son éducation rustique, intelligente et d'un sens hors ligne, d'une délicatesse morale plus grande encore. On la remarquait, a écrit Pierre-Joseph, pour ses idées et ses vertus républicaines.

Elle-même était la fille d'un paysan que son humeur indépendante et sa résistance hardie aux exactions de la noblesse avaient rendu célèbre dans la région avant 89 ; du nom du régiment il avait servi en Hanovre, ceux de son village l'a- vaient baptisé Tournési ; Proudhon l'a immortalisé sous ce sobriquet.

Le petit-fils ressemblait au grand-père par le front, les yeux, le franc rire et la large poitrine, par le courage aussi, l'amour de la bataille et l'impatience de toute tyrannie. Tout le monde a vu l'image de Proudhon.

Un frère de son père, dénommé l'oncle Brutus, à cause de son entêtement, et le Cudot, à cause de ses entreprises mal engagées, fut comme une ébau- che caricaturale de Pierre-Joseph. C'était un homme fort intelligent et communément d'un grand bon sens, mais hanté par certaines visions auxquelles il ajouta foi toute sa vie. Il croyait qu'il existait contre sa famille et lui, depuis le temps de Fran- çois Ier, un vaste complot dont l'épiscopat était l'âme. Il avait pour maxime que la religion est aussi nécessaire à l'homme que le pain, aussi perni-

ANNEES D ENFANCE 97

cieuse que le poison. Un de ses fils devint fou en 1847; Ie pauvre vieux n'avait pas la tête beau- coup plus solide, quand il s'en alla un peu après.

Une branche de la famille Proudhon, qui eut son représentant le plus notable dans le jurisconsulte François- Victor Proudhon, comme pour vérifier cette loi d'opposition ou d'antinomie, dont Pierre- Joseph fit la clé de l'histoire et le principe de ia logique, donna une lignée pieuse, gouvernementale, conservatrice et riche.

Claude Proudhon, le père, après avoir travaillé au compte d'autrui, s'était établi et vendait au pot renversé de la bière qu'il fabriquait. Le brave homme interdisait aux filles légères de séjourner dans son débit, elles auraient cependant attiré la pratique ; il fournissait à ses clients une bonne boisson qu'il faisait payer au juste prix, en se réservant seulement le remboursement des matières premières et le salaire de sa journée; il eût cru voler, s'il avait prélevé davantage sur l'acheteur.

Proudhon rapportait à ce temps de sa vie et aux mœurs commerciales de son père ses premières méditations sur l'économie politique, qu'il inven- tait alors, comme jadis Pascal la géométrie, et son idée de la valeur constituée. Mais ces souvenirs d'en- fance de Proudhon ne doivent être acceptés qu'avec certaines réserves, et sauf corrections, selon cette « loi de mirage », si finement posée par M. Georges Sorel. De même, et au rebours, Fourier racontait

98 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

que sa haine du commerce agioteur lui était née dès l'enfance, quand il entendait dans la boutique de son père les mensonges destinés à tromper le client.

Chez son père, brasseur, Pierre-Joseph fut gar- çon de cave; la brasserie louée, chez son père paysan, il devint bouvier. Cela veut dire qu'il aida ses parents à fabriquer et à encaver leur bière, puis à garder une vache ou des vaches, ce que font avec tant de joie les enfants des riches en vacances chez des paysans pauvres ou serrés. C'est le temps heureux du premier âge de Proudhon. Il était si loin de s'en plaindre qu'il a dit plus tard : « Quel exil pour moi, quand il fallut suivre les cours du collège ! » On sait les merveilles des pages qu'il a écrites sur ses journées de petit berger. Il resta paysan toute sa vie, défiant à l'égard des gens de la ville, regardant de travers les maisons à plus d'un étage, aimant à citer le patois bousbot, dont on peut encore entendre les derniers accents dans son quar- tier de Battant, insoucieux de sa mise, pourvu qu'elle fût propre, attentif à établir le mien et le tien.

Un ami de son père lui obtint une bourse d'ex- terne au collège royal de Besançon, il entra après Pâques 1820, dans la première division de l'ensei- gnement mutuel. C'est le curé de la Madeleine qui présenta au proviseur, un autre prêtre, son jeune paroissien et catéchumène.

A X NEES D ENFANCE

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Proudhon fit des études brillantes. Il eut l'excel- lence en f, 6e, 5e, 3e, 2e, et toujours il se maintint parmi les premiers de sa classe. Le travail devait cependant lui être parfois bien difficile ; car il n'y avait pas d'argent à la maison pour lui acheter des livres. Il allait nu-tête au collège, faute de chapeau ; il était ses sabots à la porte de la classe, après avoir achevé sur une borne, dans la rue, le devoir du jour, avec des bouquins empruntés à quelque camarade. Il avait la ressource de la riche biblio- thèque municipale, il demandait ouvrage sur ouvrage, tant que le conservateur Charles Weiss l'en reprit doucement un jour: « Mais que voulez- vous faire de tant de livres, mon petit ami ? Qu'est-ce que ça vous fait ? » répliqua l'enfant, le sourcil froncé. Et Weiss battit en retraite, avec une sorte de respect destiné à se changer en paternelle affection.

Les années 182 1, 1822. 1823, 1824 furent pénibles à Claude Proudhon et à sa famille. Dans ses moments de loisir, le collégien sarclait les pommes de terre, battait en grange, afin d'épargner des jour- nées de manœuvre ; au temps des vacances, il allait au bois chercher une provision de cercles pour son père, qui avait repris la tonnellerie. Il ne rechignait pas à la tâche; mais il réfléchissait sur l'existence qui lui était faite, si différente de celle que menaient ses camarades. Il en voulut à l'Église, qui enseigne et consacre la distinction des classes,

100 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

c'est-à-dire l'inégale répartition de la richesse. Il eut honte de sa pauvreté et en rougit. L'indi- gnation succéda, d'abord émulation de s'élever au niveau des heureux par le travail et l'intelligence, puis, la vanité de cette tentative lui ayant apparu, colère, qui le conduisit à rechercher mieux que Rousseau l'origine et le remède de l'inégalité des conditions et des fortunes. Sans haine d'ailleurs contre les personnes ; car il conserva des relations cordiales avec plusieurs de ses camarades riches : Gauthier, un grand entrepreneur de transports ; Abram, un notaire, qui voulut faire de lui un député du Doubs, en 48.

Par ces débuts si pénibles, Sainte-Beuve a jus- tifié contre les étonnements candides et les indi- gnations niaises d'hommes gâtés par la vie, l'em- portement avec lequel Proudhon s'élança dans la suite à l'assaut d'une société marâtre au labeur et au génie de tant de miséreux comme lui.

En 1826, le jour des prix, couronné par le rec- teur, en l'absence de ses parents, quand le lauréat rentra dans la maison paternelle, il apprit la perte d'un procès qui leur coûtait le champ dont vivait la famille. « Qui sait, a-t-il écrit à ce propos, s'il n'a pas tenu à l'existence d'une bonne institution de Crédit foncier que je restasse toute ma vie paysan et conservateur? » Ce jour-là, on dîna de pain et d'eau chez les Proudhon.

ANNEES P ENFANCE ICI

Cependant. Pierre-Joseph fit encore sa rhétori- que, étudiant chez lui les auteurs de philosophie, et suivant, à la Faculté, les cours de l'abbé Astier, vraisemblablement afin de passer son baccalauréat à la fin de l'année. On peut croire que l'argent manqua pour acquitter les droits d'examen. Son père alors représenta qu'il était temps, pour ce grand garçon, de penser à gagner sa vie : c'est ainsi que Proudhon devint typographe, dans les derniers mois de 1827.

En 1S29, grâce à son gain, la famille put manger à l'aise. Il se croyait alors, en regardant son outil, au-dessus de la misère, de la faim, de la dépendance, a Je me souviens encore avec délices de ce grand jour, mon composteur devint pour moi le symbole et l'instrument de ma liberté. Non, vous n'avez pas l'idée de cette volupté immense nage le cœur d'un, homme de vingt ans, qui se dit à lui-même : J'ai un état ; je peux aller par- tout. Je n'ai besoin de personne. »

Il ne devait pas tarder à apprendre qu'un bon ouvrier peut aller partout offrir ses bras et sa tête, sans trouver à les exercer, et que Malthus n'a pas interdit en vain le banquet de la vie à nombre de ceux qui n'y ont pas leur place marquée d'avance.

102 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

ANNEES DE JEUNESSE

Le détail de la vie ouvrière de Proudhon est encore mal connu. Apprenti à l'imprimerie de Bellevaux, à Battant, il travailla ensuite dans la maison Gauthier, puis chez Deis. Il fut maître d'études quelques semaines au collège de Gray. A la fin de 1830, il quitta Besançon ; son livret d'ou- vrier, que Sainte-Beuve a eu entre les mains, porte, pour les années 183 1 et 1832, des attestations pa- tronales de Neuchâtel (Suisse), de Marseille, de Draguignan ; à Toulon, il arriva avec 3 fr. 50 en poche, il somma le maire de le faire embaucher. Entre temps, il avait en vain cherché de l'ouvrage à Paris, sévissait le choléra. Il trouva une place à Arbois, une lettre du respectable pha- lanstérien Just Muiron vint lui proposer la rédac- tion du journal bisontin Y Impartial, en remplace- ment de Xavier Marmier ; il refusa. Il revint en 1833 à Besançon. Dans les notes, intitulées Mé- moires sur ma vie, il a écrit : « 1833, 1834. Années heureuses, grâce à mon travail. » Il était devenu prote dans la maison Gauthier. Avec 100 francs par mois, il faisait vivre sa famille dans l'aisance ; vingt-huit ans plus tard, il constatait qu'avec trois

ANNEES DE JEUNESSE 103

ou quatre fois autant, il arrivait juste à nourrir sa femme et ses filles.

On devine que le typographe Proudhon ne bor- nait pas son labeur à composer et à corriger. Dans les intervalles de son travail manuel, et même à l'occasion de son travail, quand il ne se délassait pas au flanc des belles collines qui bordent le Doubs, il lisait et réfléchissait, avec une incroyable ardeur de curiosité, avec une égale fécondité de méditation. En 1829, il apprenait seul l'hébreu, et ébauchait sur les langues des études dont il espé- rait un peu plus tard une révolution de la gram- maire et de la philosophie. Il s'occupait de théologie et commençait à approfondir les Ecritures. Les problèmes de la métaphysique le passionnaient. Il vit Fourier corrigeant les épreuves du Nouveau monde industriel, et amusa l'atelier par ses bou- tades sur la doctrine du bonhomme.

En 1832, il avait arrêté, sauf retouches, les grands traits de sa doctrine politique et religieuse, l'on croit démêler une influence saint-simo- nienne, à côté d'idées qui n'appartiennent qu'à lui: pyrrhonisme complet à l'égard de tous les minis- tères présents et à venir ; devoir d'apprendre aux populations à faire elles-mêmes leurs affaires et à préparer la confédération des peuples ; sentiments irrévocables de républicain, mais anti-robespier- riste voilà déjà l'anarchiste fédéraliste ; résolution d'écrire contre la religion, telle que l'ont

104 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

faite les théologiens ; refus de croire à la déca- dence des nations, qui n'est que l'infamie des gou- vernements ; résignation pour vingt ou trente ans à la monarchie constitutionnelle, à condition qu'elle maintienne la paix ; contentement d'être un artisan. Ainsi pensait cet ouvrier de vingt-trois ans, qui agitait sans doute bien d'autres idées dignes de retenir l'attention. Un jeune savant, dont il cor- rigeait le latin, Fallot, saluait avec émotion son génie et lui promettait de hautes destinées, dans le monde de l'esprit. « Que je devienne Platon, ré- pondait Proudhon, et vous serez Socrate. » On touchait encore à ces années romantiques Julien Sorel rêvait d'être un Napoléon, et Jules Janin voyait les jeunes gens se baisser en passant sous l'Arc de Triomphe de l'Etoile.

En 1836, pour son malheur, Proudhon devint patron, en compagnie de l'imprimeur Lambert et de Maurice, dont l'amitié, jusqu'au bout fidèle et agissante, lui fut une bénédiction. Gravement ma- lade en 1836-1837, il dut renoncer au travail de l'atelier et émigrer en bon air à Montrapon, dans la banlieue de Besançon, il écrivit un Essai sur la grammaire générale, publié en 1837, œuvre scientifique l'imagination tenait trop de place et qu'il désavoua bientôt.

Maurice n'était pas du métier ; Lambert n'avait pas de tête ; l'établissement commun périclita.

ANNEES DE JEUNESSE 10^

Proudhon était à Paris, quand on lui annonça, en juin 1838, le suicide de Lambert. Il vint en hâte à Besançon, il espérait se débarrasser au plus tôt de son imprimerie. Il n'y devait réussir que cinq ans plus tard, avec une perte sensible, c'est- à-dire avec des dettes, puisqu'il n'avait pas de capital.

Cette expérience malheureuse lui resta présente à l'esprit ; sans doute, il y pensait encore dans les derniers mois de sa vie, lorsqu'il représentait aux ouvriers, en lutte avec les petits patrons aussi bien qu'avec les gros, qu'ils ne voyaient que leurs pro- pres angoisses et qu'ils ne se doutaient pas des tribulations bourgeoises. Ah oui ! le petit bourgeois ! dira la malveillance perfide ou la critique mouton- nière. Homme de justice! dira la vérité. En tout cas, révolutionnaire aussi résolu que jamais per- sonne n'a été.

En 1838, n'ayant plus rien à espérer des affaires, il se mit sur les rangs pour obtenir une pension triennale, fondée par la veuve de l'académicien Suard et décernée par l'Académie de Besançon à un jeune homme capable de pousser à fond ses études. Il fallait d'abord être bachelier. Proudhon passa le pont aux ânes, le 16 mai 1838, avec la mention extrêmement faible pour les sciences ; les notes de lettres et surtout de philosophie compen- saient. Le 23 août, il était élu.

IOÔ PIERRE-JOSEPH PROUDHON

Ce choix, avantageux pour lui, était singulière- ment honorable pour la compagnie pieuse et con- servatrice qui l'avait nommé et qui ne devait pas tarder à regretter son vote. Proudhon, d'ailleurs, ne l'avait pas prise en traître. Il terminait ainsi le cùrriculum vitœ qu'il avait eu à présenter comme candidat : « et élevé dans la classe ouvrière, lui appartenant encore, aujourd'hui et à toujours, par le cœur, le génie et les habitudes, et surtout par la communauté des intérêts et des vœux, la plus grande joie du candidat, s'il réunissait vos suffrages, serait, n'en doutez pas, messieurs, d'avoir attiré dans sa personne votre juste sollicitude sur cette intéressante portion de la société, si bien décorée du nom d'ouvrière, d'avoir été jugé digne d'en être le premier représentant auprès de vous, et de pouvoir désormais travailler sans relâche, par la philosophie et par la science, avec toute l'énergie de sa volonté et la puissance de son esprit, à l'affranchissement complet de ses frères et com- pagnons. » On demanda seulement à Proudhon de corriger quelques mots de cette profession de foi, l'on ne sut pas discerner une résolution farouche de révolutionnaire. Renouvier, dur à Proudhon, trouvait une excuse à ses violences « dans sa pensée constante de derrière la tête, son sentiment premier et profond de prolétaire, son dévouement à la cause du peuple, son serment ».

Proudhon, félicité d'avoir ainsi gravi le pre-

ANNÉES DE JEUNESSE 107

mier échelon de la fortune, s'indigna contre les complimenteurs qui lui montraient, ouverte devant lui, la carrière des places, des honneurs, ou de la littérature. Il n'aspirait pas à descendre. Il n'ou- bliait pas qu'il se devait avant tout à la cause des pauvres, à l'affranchissement des petits, à l'ins- truction du peuple, quitte à être en abomination aux riches et aux puissants.

Le premier sacrifice qu'il fit à son devoir social, fut de dire adieu à une jeune fille qu'il aimait chèrement. « C'est trop aujourd'hui, écrivait-il huit ans plus tard, de vouloir la justice et d'aimer une femme. » Il découvrait son histoire. Bien longtemps après, il évoquait son exemple pour en- courager un jeune homme à rompre des engage- ments désavoués par sa famille, quelque déchire- ment de cœur qu'il en dût ressentir.

Ce que fut cet amour de Proudhon, il est permis de le conjecturer par quelques lignes admirables des Contradictions économiques : « Quel souvenir pour un cœur d'homme parvenu à l'arrière-saison, d'avoir été dans sa verte jeunesse le gardien, le compagnon, le participant de la virginité d'une jeune fille. Le siècle a pris en pitié ces vraies voluptés ! » Il expliqua à son amie, apparemment sans la convaincre, que son premier devoir était de travailler à réformer un régime social il n'était pas permis à un jeune homme honnête, à une

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jeune fille pure, de consacrer leur amour par le mariage, sans manquer à quelque obligation sa- crée. « Il y a cent mille jeunes gens en France, qui, comme moi, ont juré de remplir cette sainte mis- sion. » Il a idéalisé ce roman héroïque dans le Discours sur la célébration du dimanche.

Telle fut ce que M. Desjardins a osé appeler l'unique « faiblesse » de Proudhon. De fait, il en eut d'autres, vulgaires, mais rares, qui ne l'arrêtè- rent pas un moment, et dont il s'excusa. M. Georges Sorel a résumé à merveille la pensée de Proudhon sur l'amour physique, dans cette formule lapi- daire: « Le monde ne deviendra plus juste que dans la mesure il deviendra plus chaste. » Le sens de l'amour, a dit Proudhon, est le sacrifice et la mort.

PREMIERS ECRITS IO9

PREMIERS ECRITS

Le pensionnaire de l'Académie de Besançon partit pour la capitale en novembre 1838.

On lui avait donné comme tuteur Joseph Droz, de l'Académie française, vieux, prudent, timide. On lui avait recommandé de visiter Nodier, Jouffroy, les gloires comtoises. Jusqu'en 1840, il s'astreignit à voir Droz deux fois par semaine, après quoi il prit congé, ne retenant de lui que ce jugement, dont il ne fit pas assez son profit : aujourd'hui, la philo- sophie n'est plus que l'histoire de la philosophie. Après deux ou trois entrevues, il cessa de retour- ner chez Jouffroy, qui pourtant avait mesuré toute la profondeur de son intelligence. De ce philosophe il vantait une leçon, qui l'avait frappé, disait-il en 48, comme un trait de lumière, et dont il s'exa- gérait vraisemblablement le prix, à savoir que désormais une révolution n'était possible que par la philosophie. Bakounine était loin de se douter que Proudhon s'était enfoncé dans l'idéologie pour être plus efficacement révolutionnaire. Quant aux litté- rateurs purs, comme Nodier et Victor Hugo, Bison- tin de hasard, l'espèce de leurs œuvres, la dissi-

IIO PIERRE-JOSEPH PROUDHON

pation de leur vie, l'éloignaient d'eux. L'art pour la beauté lui a toujours paru un divertissement superflu, un idéalisme malsain, et s'il a vanté Courbet à la fin de sa vie, c'est, qui le croirait? comme peintre et réformateur des mœurs.

Ce sauvage avait d'ailleurs trop à travailler pour voir du monde. Sur les 1.500 francs de sa pension, il entretenait sa famille. Aussi avait-il chercher quelque gagne-pain. Il fut correcteur à l'Europe, « journal carliste ». Il fit, pour une encyclopédie catholique, des articles peu payés, ou point. Il allait aux bibliothèques ; il suivait des cours ; il s'initiait à l'économie politique. Il eut un moment l'idée de préparer sa licence et son doctorat, pour obtenir une chaire dans une faculté, mais sa voca- tion l'emportait.

Il fallait qu'elle fût bien impérieuse pour se découvrir à l'occasion d'un sujet de concours pro- posé par l'Académie de Besançon : De futilité de la célébration du dimanche, sous les rapports de l'hygiène, de la morale, des relations de famille et de cité. Proudhon avait l'esprit si gonflé d'idées, l'âme si remplie de socialisme, qu'on n'avait qu'à approcher de lui une matière, même la plus inerte, la plus aride, pour qu'il y épanchât une source vive et puissante de socialisme et d'idées.

Sainte-Beuve a bien vu que le Discours composé par Proudhon sur ce sujet (1839) renfermait en germe presque toute sa doctrine de l'avenir, et

PREMIERS ECRITS I I I

Proudhon lui-même le considérait comme un pro- gramme qu'il se proposait de développer ; ainsi fit-il, non sans beaucoup ajouter, beaucoup corri- ger, on s'en doute.

Pour Vigny, Moïse avait été un Vigny. Selon Proudhon, qui, d'ailleurs, n'était pas tout à fait dupe de ce travestissement, Moïse avait été un égalitaire socialiste, à la Proudhon, et sa prescrip- tion relative au repos du Sabbat le prouve tel, aussi bien que la plupart de ses lois civiles et de ses réformes. C'est ainsi qu'il restreignit le droit de propriété, afin d'assurer l'égalité des conditions et des fortunes, qui est d'institution naturelle, qui est dans l'équité, qui est possible, si bien que l'établir serait une restitution, et non une gratifi- cation. Que n'imitons-nous en cela Moïse, au lieu de nous ébahir aux beaux discours des philan- thropes et de nous récrier sur leurs emplâtres à la misère ?

Le commandement tu ne déroberas pas signifie proprement tu ne mettras rien de côté pour toi, tu ne capitaliseras pas. Égal est le droit de chacun à produire sa subsistance, malgré les différences d'aptitude ou d'habileté. Fausses sont les doctrines qui veulent proportionner la répartition à la capa- cité. Le problème est de trouver un état d'égalité sociale qui ne soit ni communauté ni despotisme, ni morcellement ni anarchie, mais liberté dans

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l'ordre et indépendance dans l'unité, l'égalité des biens étant la condition de la liberté, et l'inégalité de nature, affaiblie déjà par l'éducation, étant des- tinée à s'effacer par l'égalité des fortunes. Est-ce à dire que, dans la cité nouvelle, tous les citoyens seront égaux par le génie et la sagesse, et même par le pouvoir? Non ; mais l'élite qu'il faut souhaiter à la patrie, composée des premiers par la naissance et la vertu, exerçant les fonctions de maîtres et de guides, donnera l'exemple perpétuel du désintéres- sement et de l'égalité.

Abolissons la royauté, dont nous sommes tous coupables. Croyons ces vérités, et d'autres sembla- bles, qu'on ne comprend plus, sur le travail, la propriété, la liberté, sur la sainteté du mariage, sur la loi, qui ne dépend ni d'une volonté ni de la volonté générale, mais qui est le rapport des choses, découvert et appliqué par la raison. Si nous ne parvenons pas à nous pénétrer de ces principes et à les mettre en pratique, écoutez ce qui arrivera : opulence toujours croissante en haut, misère tou- jours croissante en bas, démoralisation de tous, révolte des affamés et des opprimés. Prophétie que Proudhon rappelait le 14 août 1848, au lende- main des journées de juin et de la vengeance, plus triste encore, qui les suivit, sous le nom de ré- pression.

PREMIERS ECRITS

Soit dit une fois pour toutes, il est impossible d'analyser un écrit de Proudhon; il faudrait tout transcrire, ou presque tout. Son esprit puissant ne se contente pas de suivre une idée directrice, de la développer, de l'éclairer ; sans doute, il fait cette tâche, qui s'impose à tous les écrivains ; mais ses développements mêmes, ses preuves, ses exemples, apportent en foule les idées capitales, les jugements frappants, les synthèses lumineuses, saisissantes ou irritantes," toute une fourmilière de pensées qui sont pour l'objet principal du livre, et qui, en même temps, valent par elles-mêmes.

Il y a exagération et injustice à prétendre, comme Miilberger, qu'un seul chapitre des Contradictions économiques fournit à la pensée plus de butin que l'œuvre entière de Marx. Mais il est bien vrai que la fécondité de l'esprit de Proudhon apparaît ex- traordinaire, surtout à qui veut donner une idée exacte d'un de ses ouvrages, même du plus ancien, comme ici, et du plus mince. On tâche de se borner à l'essentiel, et vite on s'aperçoit qu'on a omis de l'essentiel.

Que de choses encore renferme ce Discours ! Une théorie ébauchée du suffrage universel, que Proudhon dédaigne comme empirique et contraire à la science ; les principes d'une philosophie de l'homme et de la nature ; la conception d'une

114 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

science des sciences, que Proudhon nommera plus tard la métaphysique, etc., etc. La critique a beau jeu de reprocher des omissions à un compte-rendu, quel qu'il soit, d'une œuvre de Proudhon.

Mais un inconvénient plus sérieux de cette ri- chesse, c'est qu'elle disperse et surcharge l'attention du lecteur, et qu'ainsi elle rebute celui-là même qu'elle voudrait éclairer et persuader.

Ajoutez que Proudhon a dès lors ses façons propres de parler, correspondant à des façons pro- pres de penser, et qu'il se sert des termes communs en leur donnant un sens particulier, sans crier gare. « Abolissons la royauté », qui ne croirait que cet impératif signifie : Jetons le trône à bas , alors que Proudhon n'en veut qu'au pouvoir exercé par la volonté d'un homme quelconque sur la volonté d'autres hommes? Combien d'étourneaux ont ja- cassé contre Proudhon, déclarant la guerre divine, sans rechercher et sans comprendre ce qu'il avait voulu dire par et qu'il a cette fois expliqué tout au long! Mais, vraiment, leur faute n'était pas imputable à eux seuls.

Ces remarques de critique étaient indispensables avant d'aborder l'étude du premier Mémoire de Proudhon sur la propriété.

« qu'est-ce que la propriété 115

« QU'EST-CE QUE LA PROPRIÉTÉ ? »

Annonçant à son ami Ackermann que l'Aca- démie de Besançon avait couronné deux de ses concurrents, en attribuant seulement une mention à son Discours, Proudhon ajoutait : a Je rentrerai dans ma boutique, l'année prochaine, armé contre la civilisation style de Fourier «) jusqu'aux dents, et je vais commencer une guerre qui ne finira qu'avec ma vie. » Un peu plus tard, à Bergmann, le savant linguiste et historien de Stras- bourg : Le sujet de mon prochain ouvrage « est le développement des propositions qui m'ont fait perdre le prix de l'Académie de Besançon. Cette fois, je ne chanterai pas des Gloria Patri ; ce sera un véritable tocsin. » Ailleurs : « Malheur à la propriété ! Malédiction !... Le style en sera âpre et rude... Quand le lion a faim, il rugit... Prie Dieu que j'aie un libraire ; c'est peut-être le salut de la nation... Qu'il soit lu, et c'est fait de la vieille société! » On n'a vu qu'un immense orgueil ; il y a surtout une immense espérance, excitée par les sentiments les plus hauts, excusée par la conscience du génie.

IID PIERRE-JOSEPH PROUDHON

Le livre parut fin juin 1840, et ce n'en fut pas fait de la vieille société. Un monde ne meurt pas ainsi par l'effort d'un homme. Mais jamais le principal abus du « régime propriétaire », qui est à la fois le principe et le facteur principal de notre civilisation, n'avait été dépouillé tour à tour de chacun des titres qu'il invoquait par une main aussi adroite et aussi vigoureuse ; jamais surtout la protestation socialiste ne s'était recommandée par une telle méthode, aussi étrangère à la décla- mation qu'opposée à l'utopie, tout historique et toute scientifique, ou du moins voulant l'être.

Cet ouvrage, publié sous le titre Qu'est-ce que la propriété? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement, a été exalté en 1845 par Karl Marx, en des termes qu'il faut rapporter : « Prou- dhon soumet le principe fondamental de l'économie politique, la propriété, à un examen critique, le premier décisif, sans ménagement, et scientifique en même temps. C'est là, pour la science, un pro- grès qui est son œuvre, progrès ou même révo- lution de l'économie politique, dont la constitution en science effective est pour la première fois rendue possible. L'ouvrage de Proudhon : Qu'est-ce que la propriété ? a la même importance pour l'économie politique moderne que celui de Sieyès: Qu'est-ce que le Tiers-Etat? a pour la politique moderne. » Si, à la mort de Proudhon, Karl Marx a écrit de ce Mémoire tout le contraire, ce n'est pas à Proudhon

« QU'EST-CE QUE LA PROPRIÉTÉ ?)) i I ■y

que fait tort ce renversement du pour au contre. Analysons.

La propriété, c'est le vol. Tout le monde le croit ; mais tout le monde ne sait pas qu'il le croit ; tout le monde le saura, après avoir lu Proudhon.

Toutes les sociétés, tous les régimes prétendent se fonder sur la justice. 89, qui n'a pas été une révolution, comme on le pense, mais seulement une bataille et un progrès, a posé ces trois principes fondamentaux de la société moderne, consacrés par 1830: Souveraineté dans la volonté des citoyens; 20 Inégalité des fortunes et des rangs ; 30 Pro- priété.

Or, les deux premiers sont aujourd'hui reconnus injustes. La souveraineté n'appartient qu'à la loi, expression de la justice et de la vérité. L'iné- galité des fortunes et des rangs est avouée con- traire à l'égale dignité des personnes, à leur égalité devant la loi, que la déclaration des Droits de l'Homme a proclamées. Pour remédier à l'un et à l'autre abus, il n'y a qu'un moyen, rayer le troi- sième principe, en supprimant le domaine indivi- duel de propriété.

La propriété, à elle seule, engendre toutes les causes d'inégalité sociale, qui peuvent se ramener à trois : l'appropriation gratuite des forces col- lectives ; 20 l'inégalité dans les échanges ; 30 le

Il8 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

droit de bénéfice ou d'aubaine, rente, loyer, intérêt, profit.

Pour se permettre ces méfaits, sur quoi se fonde la propriété ?

Sur l'occupation? Non, car le droit d'occuper est égal pour tous. L'occupation vous a pourvu, dites-vous. Soit ! Moi, qu'elle a fait naître dépourvu, je vais lui demander de me pourvoir.

Sur la loi civile? Elle n'a établi la propriété que pour établir l'égalité. Au surplus, ce qu'elle a fait, elle peut le défaire.

Sur le travail? Vous riez. Voyons-nous le fer- mier devenir propriétaire du sol qu'il travaille pour un propriétaire oisif? l'ouvrier devenir propriétaire de son produit, ou d'une valeur égale? Vous vous croyez quittes envers l'un par le prêt onéreux du champ, envers l'autre par le salaire. Erreur. Le tra- vailleur conserve, même rémunéré, un droit na- turel de propriété sur la chose qu'il a produite. Un employeur paye le salaire de cent ouvriers. D'abord, il n'acquitte pas leur force collective, dont il pro- fite. En outre, il ne verse à l'ouvrier qu'un salaire qui assure juste sa consommation du jour et laisse en péril son existence du lendemain, tandis que lui- même trouve dans l'instrument produit par le tra- vailleur un capital durable, gage d'indépendance et de sécurité pour l'avenir. Voilà ce qu'il lui doit et ne lui rend jamais. En cela surtout consiste l'exploitation de l'homme par l'homme.

«qu'est-ce que la propriété 119

Partage du produit, réciprocité de services, ou garantie d'un travail perpétuel, tel serait le devoir d'un juste propriétaire. Mais plutôt, si le travail en- gendre la propriété, il s'ensuit que le travailleur acquiert aux dépens du capitaliste aux bras croi- sés ; que, toute production étant nécessairement collective, l'ouvrier a droit, dans la proportion de son travail, à la participation des produits et bénéfices ; enfin, que tout capital accumulé, étant de production sociale, doit être une propriété so- ciale, et que donc nul particulier n'en peut avoir le monopole.

Mais, dit-on, il y a travail et travail. Le travail intelligent doit être plus rémunéré. Le talent, le génie ont droit à un privilège. Saint-Simon l'a dit, Fourier l'a reconnu. Ils se sont trompés. Les salaires, dans une même fonction, doivent être égaux, et, dans l'universelle coopération, toutes les fonctions, solidaires les unes des autres, et également indispensables, sont égales entre elles. La supériorité du talent et du génie ne tient pas à la personne de ceux qui en sont pourvus ; elle est en eux le produit de l'intelligence universelle et d'une science générale, amassée par la collec- tivité, moyennant le concours d'industries réputées à tort inférieures. D'ailleurs, l'évaluation en espèces ou en produits d'un talent quelconque est chose impossible ; tout talent est fragmentaire et a besoin des talents et des bras d'autrui ; en outre,

120 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

la société n'établit son économie que sur un échange égal de produits. Enfin, dans l'ordre de la justice les propriétaires prétendent se tenir, le travail détruit la propriété. Dans l'échange universel, le produit de tout producteur est d'avance hypothéqué par la société. On lui en donne un prix, oui, mais comme fourniture et comme avance d'un travail à faire. « Le travailleur est, à l'égard de la société, un débiteur qui meurt nécessairement insolvable ; le propriétaire est un dépositaire infidèle, qui nie le dépôt commis à sa garde, et veut se faire payer les jours, mois et années de son gardiennage. »

Des philosophes assurent que la propriété est le prolongement de la personnalité humaine. A mer- veille ! Je veux aussi, moi, prolonger ma person- nalité.

Considérée jusqu'ici comme faculté d'exclusion, la propriété est donc démontrée injuste. Comme faculté d'envahissement, elle se manifeste si com- plètement opposée à tous les prétextes de son insti- tution, qu'on est fondé à la déclarer mathématique- ment impossible.

Voilà ce qu'enseignent la jurisprudence et l'éco- nomie politique. Il faut maintenant, pour mettre de l'ordre dans ce désordre, que la psychologie nous éclaire sur l'idée du juste, c'est-à-dire sur le prin- cipe du gouvernement et du droit.

Nous sommes provoqués à la société d'abord par

« qu'est-ce que la PROPRIÉTÉ ?)) 121

l'attrait animal de la sympathie. Le second degré de la sociabilité est la justice, que l'on peut définir la reconnaissance en autrui d'une personnalité égale à la nôtre ; comme sentiment, la justice peut nous être encore commune avec les animaux ; mais elle donne lieu à une notion qui n'appartient qu'à l'homme. Le troisième degré est l'équité (dénomi- nation bien mal choisie), qui n'est qu'une justice attendrie, heureuse de s'exercer, soit dans l'aide aux faibles, soit dans la reconnaissance aux bons ; c'est le domaine de l'enthousiasme, qui ne doit pas empiéter sur celui de la justice, autrement dit de l'égalité des biens ; car il est hors de l'économie, qui est toute dans la justice, autrement dit dans la catégorie des quantités égales.

A son tour donc, la psychologie nous donne la loi d'égalité, loi dont le règne vient, grâce aux explosions périodiques du prolétariat contre la propriété; car la propriété porte en elle un prin- cipe générateur de révolution, auquel prochaine- ment nous la verrons succomber.

La propriété abolie, quelle sera la forme de la société? Hors de la propriété et de la communauté, personne n'a conçu de société possible. Cette erreur à jamais déplorable a fait toute la vie de la pro- priété. La communauté viole l'égalité, au détriment du fort; la propriété la viole, aux dépens du faible. La communauté cherche l'égalité et la loi, que la propriété repousse ; la propriété veut l'indé-

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pendance et la proportionnalité, que repousse la communauté. Ces quatre éléments, nécessaires à la société, ne peuvent se trouver joints que dans une troisième forme sociale, qui est la Liberté ou l'Anarchie.

Il faut en effet abolir le gouvernement. La démo- cratie a cru faire merveille en multipliant le nombre des rois, et en l'égalant, dans son idéal, au nombre des citoyens. Or, parmi nous, personne n'est roi ; nous sommes tous des associés. La politique inté- rieure, c'est la production et l'échange à l'intérieur. Qui la réglera ? La statistique des départements. De même, la statistique internationale réglera les questions dites de politique internationale. Les par- leurs gouvernent le monde, alors que la puissance législative et politique n'appartient qu'à la raison, méthodiquement reconnue et démontrée. Comme l'homme cherche la justice dans l'égalité, la société cherche l'ordre dans l'anarchie.

C'est la raison qui conclut contre la propriété pour l'égalité. Le moyen terme entre le régime communautaire et celui de la propriété individuelle est trouvé. Plus de propriétaire que la collectivité. L'Etat doit avoir un domaine éminent de pro- priété sur tous les capitaux. En dehors de lui, plus que des possesseurs, quelque chose comme ses tenanciers. Cette réforme mettra fin à l'antique civilisation.

« qu'est-ce que la PROPRIÉTÉ ?)) 12

Deux Mémoires qui suivirent, la Lettre à M. Blanqui (frère de l'Enfermé avril 1841) et Y Avertissement aux propriétaires (janvier 1842), complétèrent l'expression de la pensée de Prou- dhon sur la propriété.

Dans le premier, Proudhon faisait voir l'aboli- tion de la propriété opérée par l'histoire depuis le commencement du monde, et hâtée dans le pré- sent par de récentes lois sur l'expropriation pu- blique, par la conversion des rentes, par les règle- ments relatifs au travail des enfants dans les manufactures, etc. Il raillait les économistes et les socialistes, les uns consacrant la propriété par la routine, les autres la sapant avec les armes creuses de l'utopie, savants sans science ou réformateurs sans méthode, tirant leur bonnet aux abus ou bousculant la tradition, alors que Proudhon pousse à la révolution par tous les moyens en son pouvoir, mais sans croire nécessaire, pour arriver à l'égalité, de mettre le monde sens dessus dessous.

Dans le second, il montre le mouvement social irrésistiblement dirigé contre la propriété, qu'il est donc irrationnel de défendre et vain de réformer, ce qui serait la même chose que de la détruire. Il confirme l'égalité des conditions par la formule d'Adam Smith sur l'égalité dans les échanges, et il revient au rôle du talent dans la production. Enfin,

124 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

répondant à diverses accusations, il traite durement Fourier, en particulier sur la question de l'émanci- pation de la femme ; il se justifie du reproche d'avoir varié, et aussi d'exciter à la haine et au mépris de l'opinion prétendue républicaine. Chemin faisant, il a frappé à tour de bras sur Lamennais, le National, Considérant, les philosophes, les prêtres, les députés, les journalistes, qu'il compare à des pourceaux. Il a fait appel à la force du géant popu- laire. « Remue-toi donc, Briarée », puisque l'oppo- sition qui parle en ton nom ne fait que parler! Il termine par une menace véhémente et mystérieuse à l'adresse du pouvoir et de ses agents.

ESPRIT ET CARACTÈRE DE PROUDHON 12^

ESPRIT ET CARACTÈRE DE PROUDHON

Cette étude sur les premiers ouvrages de Prou- dhon serait trop longue, si on avait en propor- tionner les dimensions à leur importance définitive dans l'œuvre générale de l'auteur. Mais ce calcul n'était pas de mise ici. Car il convenait de rap- porter les opinions destinées à être contredites par lui dans la suite, non moins que celles à qui il devait rester attaché, de faire saisir sa méthode historique, de donner une idée (combien vague !) de sa polémique.

Ses principes, qui sont aussi ses fins, demeu- reront inébranlables : justice, égalité.

En vertu de quoi, il conservera même antipa- thie pour le régime propriétaire actuel et pour la communauté, qui ne lui est pas moins odieuse ; il maintiendra son opinion sur le droit du travail- leur au produit intégral de son travail, sur l'ini- quité du privilège exorbitant attribué au talent, sur l'universalité de l'échange qui appelle la répro- cité de services, d'où plus tard sa conception de la mutualité ou du mutuellisme humain, sur l'origine,

120 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

l'essence et la destination sociales de tous les capi- taux, en tant qu'ils dépassent la mesure nécessaire à l'entretien du capitaliste et de sa famille ; il développera jusqu'au bout ses idées sur l'anarchie, contrairement à l'erreur de ceux qui lui ont fait honneur d'avoir sacrifié l'anarchie au fédéralisme, avec qui elle s'accorde à souhait, comme il l'a déclaré en termes exprès.

Au contraire, il va concevoir dans peu de temps l'idée de la propriété-liberté, qu'il opposera à la propriété-vol (quelle bévue, en effet, pour un anar- chiste, d'attribuer à l'Etat un domaine éminent sur tous les capitaux!); il effacera, comme « absurde », la prescription de l'égalité des salaires ; il attribuera au talent, du moins chez les producteurs d'utilités, des avantages, d'ailleurs très réduits.

Il a deux méthodes, l'une logique, l'autre his- torique, qu'il fait concourir au même but.

De la première, il suffira de dire que, par une fâcheuse illusion, qui prouve sa naïveté autant que son orgueil, il la croit infaillible ; un jour (Phi- losophie du progrès), il expliquera que la méthode de raisonnement la plus sûre ne peut pas conduire l'homme nécessairement à la vérité ; mais ce sera un éclair de lucidité, et il retombera aussitôt dans ses certitudes de dialecticien.

Quant à sa méthode historique, elle coupe court aux rêveries des réformateurs utopistes, qui pré-

ESPRIT ET CARACTERE DE PROUDHON I27

tendent forcer l'humanité à marcher dans les voies tracées par leur fantaisie généreuse.

En 1860, Marx, rapportant la tâche qu'il faisait, entre 1845 et 1847, contre les disciples de Feuer- bach, rapportait en même temps l'enseignement que lui avait donné Proudhon, sans le nommer, sans peut-être se rappeler son bienfait : « Il fallait démontrer que ce qui était en question, ce n'était pas l'application d'un système utopique, quel qu'il fût, mais la participation consciente à l'évolution histo- rique de la société. » Idée profonde assurément, dont on ne saurait trop féliciter Proudhon, pour l'avoir découverte, et Marx, pour en avoir dis- cerné le prix, mais qui se donne tort, quand l'ob- servateur se flatte de pénétrer par delà le présent les ténèbres des temps futurs, et quitte l'astronomie pour l'astrologie.

Telle fut la prétention du marxisme, qui, for- çant son principe proudhonien, crut mettre un terme à l'utopie et ne fit que la déplacer. Même illusion, même vanité, même déception à prétendre fabriquer de toutes pièces l'avenir ou à prétendre le connaître. Du moins, Proudhon s'est toujours refusé à « dire la bonne aventure » sur la révolu- tion souhaitée. L'historien Marx s'est posé en prophète, et en prophète scientifique, sans qu'on ait peut-être assez souri jusqu'à présent de cette double et contradictoire chimère.

128 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

La polémique de Proudhon a deux caractères très différents : d'une part, une subtilité dialec- tique vraiment extraordinaire et qui parfois rend sa pensée très difficile à suivre ; de l'autre, une violence de passion, qui va souvent jusqu'à « l'ex- pression forcenée et exterminante » (mot de Sainte- Beuve), quand il s'agit des choses, jusqu'à l'invec- tive, quand il s'agit des personnes, cherchant ou trouvant trop facilement l'occasion de se faire des adversaires pour les prendre à partie, ne ména- geant rien, ni l'âge, ni la gloire, ni les services rendus, ni une certaine communauté de doctrine ou d'espérances, ni l'opinion publique, que Proudhon cependant prétend suivre, ni les traditions aux- quelles il déclare se soumettre ; d'ailleurs rete- nant la bataille dans le domaine de la pensée et ne salissant jamais sa plume à quelqu'une de ces calomnies contre le caractère ou la vie privée dont un Mirecourt se rendra coupable envers lui. Je n'ai pas la bosse de la vénération, écrivait-il à Daniel Stern en 1847 ; pardieu, Madame, vous l'avez trouvé tout du premier coup.

Cette brutalité sans ménagement a été reprochée aigrement à Proudhon, comme un effet volontaire de ses efforts pour attirer coûte que coûte l'at- tention sur lui. Interprétation injuste. Proudhon était ami du combat et le restait après la cin- quantaine. <( Moi aussi, je suis un homme, et ce que j'aime le plus de l'homme est encore cette

ESPRIT ET CARACTÈRE DE PROUDIIOX 129

humeur belliqueuse, qui le place au-dessus de toute autorité, de tout amour. » De ses éclats de voix et ses provocations, de ses pugilats, batailles d'homme du peuple, qui ne laissent pas de ran- cune, et après lesquelles on va boire amicalement avec l'adversaire. Il sentait sa force d'athlète ; il lui était agréable de la faire sentir ; il ne lui déplaisait pas de prouver à l'opinion, en tombant quelque grand homme, ou cru tel, qu'on n'avait pas évalué assez haut sa propre vigueur, tandis qu'on surfaisait celle d'autres.

Encore de l'orgueil, dira-t-on ! Assurément. Il n'est pas question ici de présenter Proudhon comme un saint, mais seulement de le bien comprendre.

Le juste sentiment de ce qu'il était avait déjà de quoi le rendre fier et assuré ; en outre, une imagination de voyant réalisait sous son regard intérieur la forme vivante de ses conceptions, si bien que la contradiction ou les réserves d'autrui lui paraissaient marque d'inintelligence ou de mau- vaise foi. « Je ?uis assuré d'avoir raison contre tous », telle est la formule la plus frappante de cette confiance en son esprit ; mais on en trou- verait dans son œuvre plus de vingt presque aussi extraordinaires, et dont peuvent se gausser à sou- hait des gens d'esprit, assez simples pour réclamer d'un inventeur et d'un apôtre les qualités d'un cri- tique. Comme l'intérêt de la Révolution se mêlait

130 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

à toutes ses pensées, sa ferveur sociale contribuait encore à l'animer contre ceux qui pensaient autre- ment que lui.

Voilà de quoi expliquer ses certitudes et ses fureurs, à condition d'ajouter, si on veut le bien connaître et le bien juger, que les preuves d'une humilité égale à son orgueil abondent dans la vie comme dans les écrits de ce maître, qui n'a pas voulu faire de disciples.

Il avouait n'être pas modeste et ne croyait guère à la modestie des autres. Il haussait les épaules quand on l'accusait d'être jaloux. Indifférent en général au blâme, il y avait une imputation qui le blessait au cœur, à force d'être injuste : celle de tirer des coups de pistolet ou de jouer avec les idées, pour attirer l'attention sur lui. « Ces sortes de critiques sont plus insupportables pour moi que les grosses calomnies. Jamais écrivain n'a mis plus de sérieux, plus de conscience dans toutes ses publi- cations, et, depuis vingt-cinq ans, je me vois traiter en sophiste amoureux du bruit, en Erostrate litté- raire, prêt à se brûler lui-même, pourvu qu'on parle de lui. Il est des jours cette idée m'exas- père au delà de toute expression. » Sa bonne foi ne peut manquer d'éclater aux yeux qui veulent voir la vérité.

Une seule réserve, et qui s'arrête à la forme : le descendant des laboureurs de Chasnans est par hérédité retors comme un paysan, c'est-à-dire plus

ESPRIT ET CARACTERE DE PROUDHON 131

qu'un avocat. Il est chicanoux, il l'a confessé lui- même ; mais il ne l'est que par passion, sur des idées qu'il aime plus que sa vie. Au fond, ce dispu- teur reste toujours droit et franc ; il a le respect de lui-même, du public, et davantage encore de la cause qu'il sert, par la vérité, pour la justice. Les contradictions nombreuses qu'on a pu lui reprocher sont à elles seules un témoignage probant de sa sincérité.

Pour achever de connaître l'homme, il avait des moments de sérénité et même de belle humeur son front sévère se détendait. Dans une lettre de 1841, il dit de lui-même, vraisemblablement avec quelque exagération : « Quand je quitte ma plume, c'est comme si je changeais de figure : me voilà redevenu compagnon, flâneur, paresseux, aimant à courir et à gouillander, amoureux du café, du cabaret et de la grosse joie. »

Les curieux, qui ont du loisir, feront bien de regarder le portrait aimable qu'a tracé de lui, dans Lauriers et Cyprès, à travers plus d'une bourde, Philibert Audebrand, son commensal à Paris en 1846. Tous ceux qui ont pu voir de près et fré- quenter ce sauvage ont été pris au charme puissant de sa probité, de sa conviction et de sa bonté. Proudhon et ses amis, un moraliste aurait le sujet d'un chapitre curieux et émouvant, dont Sainte-Beuve a magistralement esquissé le début.

132 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

On l'aimait; et lui, il aimait passionnément l'amitié et ses amis. On a noté et blâmé quelque apprêt dans la « Page d'album » il a célébré l'amitié (Corresp., I, p. 145). Soit! Mais ses lettres intimes, écrites au courant de la plume, nous ouvrent son cœur; et, si nous sommes portés à trouver de l'emphase dans l'expression de ses senti- ments pour ses amis, prenons garde, c'est peut-être le procès de notre sécheresse que nous risquons d'entamer là. En 1854, atteint du choléra, ce n'est pas aux remèdes ordinaires qu'il se confiait. « Quand le mal me tenait anéanti sur mon grabat, je disais à mes amis qui me gardaient: « Tenez-moi a la main dans les deux vôtres, cela me rend la « vie, cela me guérit le corps par l'amitié. »

l'homme d'affaires, d'études, d'action 133

L'HOMME D'AFFAIRES, D'ÉTUDES, D'ACTION

Entre temps, Proudhon avait eu à redouter les poursuites du gouvernement, que son premier Mémoire avait alarmé. Blanqui, l'économiste, détourna l'orage. Ensuite, ce fut l'Académie, épou- vantée en voyant sortir de l'œuf couvé par elle un révolutionnaire de cette envergure, qui menaça de lui retirer la pension Suard, c'est-à-dire son pain et celui de sa famille. Pour comble, le 18 janvier 1842, le troisième Mémoire avait été saisi et l'au- teur poursuivi. Proudhon plaida lui-même sa cause devant le jury du Doubs et fut acquitté.

Il réussit enfin à remettre son imprimerie, dont la vente le laissa en déficit de 7.000 francs. Dans les derniers jours d'avril, il partait pour Lyon, il allait occuper un emploi clans une maison de com- merce et de transport de houilles par le canal du Rhône au Rhin. Un de ses patrons, Antoine Gau- thier, qu'il tutoyait, était un ancien condisciple de rosa, conservateur bourgeois à l'ancienne mode, qui avait attiré la clientèle par le bon marché, et plus capable qu'avide de gagner de l'argent.

Proudhon fut un commis modèle, intelligent des

134 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

affaires, actif, et qui prenait à cœur les intérêts de la maison honnête il servait. Dans ses moments de loisir, il fréquenta les révolutionnaires lyonnais, dont le fanatisme éclairé et résolu l'étonna. Le principal des groupements ouvriers du Rhône por- tait ce nom, les Mutuellistes, qui put exercer une force de suggestion sur son esprit.

A travers les occupations de son métier et les efforts de sa propagande sociale, il écrivait encore. C'est ainsi que parut, en septembre 1843, la Créa- tion de l'ordre dans l'humanité, livre manqué, au jugement de l'auteur, livre ambitieux, mais qui renferme dans le détail cent germes de théories profondes, de vérités neuves, de réformes souhai- tables, à côté de déductions qui croulent et d'illu- sions qui étonnent. Une seconde édition, enrichie de notes par Proudhon, nous fait voir plus d'une fois les certitudes de 1843 contredites par les certi- tudes non moins certaines de 1849, notamment sur la nécessité de la réforme politique, qu'on ne peut nier en 43 sans être un menteur ou un charlatan, et que seuls peuvent affirmer en 49 les charlatans et les menteurs.

Dans une partie de cet ouvrage, plus d'un a puisé sans le nommer, Proudhon montre l'histoire menée par l'action des lois économiques. L'écono- mie politique est pour lui une science immense, à laquelle se rattachent toute notre vie et toute notre

L" HOMME D AFFAIRES, D ÉTUDES, D'ACTION 133

pensée, plus capable qu'aucune philosophie de nous instruire au sujet de l'homme, de son origine, de sa destinée, de Dieu. Jusqu'ici, elle s'est bornée à enregistrer des faits de désordre dans la produc- tion, la répartition, l'échange ; mais, à l'avenir, son devoir est de centraliser les forces industrielles et de discipliner le marché. Elle s'est interdit de régen- ter la politique, à qui elle se soumet, comme si la géométrie était au service des arpenteurs ! Le gou- vernement lui revient, aussi bien que le commerce et l'industrie. A elle d'organiser le travail, de façon à lui conserver le bienfait économique de sa division, en préservant de ses méfaits le travailleur parcel- laire, qui aujourd'hui n'est qu'un manœuvre, alors que l'ouvrier doit être un ingénieur. A elle donc d'organiser l'apprentissage, qui est la vraie instruc- tion publique. Politiquement, Proudhon ne veut qu'une Chambre ; un million d'électeurs lui suffi- rait. Dans la famille comme dans l'Etat, la femme est une mineure et une apprentie ; elle n'est ni la moitié ni l'égale de l'homme, « mais le complément vivant et sympathique qui achève de faire de lui une personne ».

Par tout le livre respire l'esprit égalitaire et ouvrier de Proudhon ; il a glorifié, comme le seul capital réel, comme la force plastique, comme l'idée type de la société, le Travail, solidaire avec lui- même dans ses deux espèces, manuelle et intellec- tuelle ; il a prescrit l'abolition du prolétariat ; il a

I36 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

recommandé à ses amis de ne pas laisser faiblir en eux l'esprit révolutionnaire.

Son travail chez les Gauthier le conduisait assez souvent à Paris. C'est ainsi qu'il fut introduit dans la Société des Économistes et mis en rapport avec l'éditeur Guillaumin. Il travaillait alors aux Contra- dictions économiques. En même temps, il faisait pour le socialisme une campagne d'action, sur laquelle nous sommes mal renseignés, s'efforçant d'aider le parti à s'organiser, s'unissant avec Pierre Leroux et Louis Blanc, d'autres encore, acceptant le concours de romanciers, même de George Sand dont il avait déjà médit, pour vulgariser la doctrine ; d'ailleurs, tournant en ridicule les innombrables évangiles selon Bûchez, Lamennais, Considérant, Flora Tristan, Pecqueur, sans oublier son ami Pierre Leroux. « Lorsque les contradictions de la communauté et de la démocratie, une fois dévoi- lées, seront allées rejoindre les utopies de Saint- Simon et de Fourier, le socialisme, élevé à la hau- teur d'une science, le socialisme, qui n'est autre que l'économie politique, s'emparera de la société et la lancera vers ses destinées ultérieures avec une force irrésistible. Ce moment ne peut tarder. »

En ce temps-là (fin 1844), Proudhon déclare qu'il ne conspire pas. En août 1846, il écrit à Maurice que la réalisation de son projet social ne se sépare pas dans son esprit du renversement de Louis-

L HOMME D AFFAIRES, D ETUDES, D ACTION 137

Philippe et de son successeur. Au mois de mars de la même année, il avait déclaré à Marx qu'il était revenu de l'idée de la révolution par la force. Il est permis sans doute de varier sur une matière aussi grave. Mais, pacifique ou violente, imposée au pouvoir ou consentie par lui, la révolution qu'il concevait n'en devait pas être moins révolution- naire, puisqu'elle devait bouleverser le régime éco- nomique de la nation, en établissant ou en approxi- mant l'égalité des fortunes.

Plusieurs s'y sont trompés. En 48, Victor Hugo souriait d'un mot de Proudhon qu'il ne comprenait pas : « Je suis un financier. » Un historien dis- tingué, M. Georges Weill, juge que le grand révo- lutionnaire et anarchiste n'était au fond ni un révo- lutionnaire ni un anarchiste, mais un réformateur pratique et modéré. Proudhon lui eût enseigné que les deux choses s'accordent très bien, en commen- tant son propos familier : révolutionnaire, mais pas bousculeur.

Il posait ainsi la question sociale : faire rentrer dans la société, par une combinaison économique, les richesses qui sont sorties de la société par une autre combinaison économique. Et il croyait tenir le moyen de résoudre à bref délai le problème, sans faire usage de la force.

C'est ce qu'il expliquait à Karl Marx, dans une lettre importante du 17 mars 1846, en réponse à une demande de collaboration, qu'il accueillait poli-

138 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

ment, mais sans ferveur. En même temps, il lui refusait de participer à sa haine contre Karl Grùn. Marx, chez qui le caractère n'était pas à la hauteur de l'intelligence, témoigna dès lors à celui qu'il avait exalté naguère une malveillance venimeuse, qui ne s'explique pas suffisamment par un désaccord sur des questions économiques, et même politiques. Pourquoi le parti socialiste est-il celui de tous qui toujours a été le plus déchiré par la guerre civile, du moins entre ses chefs et ses guides ? Quoi qu'il en soit, c'en fut fait de l'entente entre ces deux grands esprits, que des épigones encroûtés s'obs- tinent encore à opposer, au lieu de les compléter l'un par l'autre, comme l'a fait depuis longtemps la critique ouverte d'Eugène Fournière, comme le font aujourd'hui au Mouvement socialiste les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire.

L INFLUENCE DE HEGEL 139

L'INFLUENCE DE HEGEL

Nous avons entrevu plus haut ce que Marx dut à Proudhon. En retour, Proudhon dut à Marx une initiation plus complète à la philosophie, en parti- culier à la logique de Hegel, dont il avait déjà une teinture en 1840.

« Fâcheux service ! Je l'infectai de hégélia- nisme », a dit Marx, et le mot est juste, bien que Proudhon ait compté Hegel, avec la Bible et Adam Smith, parmi les trois grandes influences qui ont fécondé son esprit.

D'abord, comme l'a noté Marx, Proudhon, igno- rant l'allemand, ne pouvait comprendre Hegel, en admettant qu'il l'eût pu comprendre, s'il avait su l'allemand.

Ensuite, les enseignements qu'il en a tirés n'ont servi qu'à étayer sa philosophie sociale et à lui donner une certaine forme, sans en enrichir, sans même en modifier le fond.

D'autre part, le procédé dialectique de recherche et d'exposition qu'il lui a emprunté n'était que trop bien fait pour accentuer encore son défaut originel

140 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

d'outrance. Thèse, antithèse, synthèse, les deux premiers termes furent dès lors développés par Proudhon sans aucun souci de la mesure, puisque la contre-partie devait faire la balance et que l'équi- libre était au bout de ces deux plongées en sens contraire. Jusque dans ses articles de journaux, en pleine Révolution de 48, cette triade germanique excita le rire malin ou méchant des adversaires politiques, tandis que les amis étaient embarrassés pour défendre cette scholastique inopportune et inopérante. Parfois même, il arriva que Proudhon, insistant avec prédilection sur la thèse, comme nouvelle, et négligeant l'antithèse, comme connue et évidente, ne livra guère qu'une face, démesuré- ment grossie, de sa pensée, et trompa les lecteurs superficiels, c'est-à-dire le public et la critique en général, sur l'objet d'un ouvrage tout entier ; ainsi, le livre sur la Guerre et la Paix, entrepris pour « déshonorer la guerre », passe encore, non sans quelque excuse, pour la diviniser. Cette mésaventure fut commune à Proudhon avec Pascal, autre exploi- tant d'antinomies.

Ce n'est pas tout. L'esprit concret des Français ne se prête pas au jeu indéfini des abstractions, tel en particulier qu'a pu le mener la prodigieuse ima- gination métaphysique de Hegel. Comme Carlyle, mais avec moins de décision, Proudhon a personna- lisé des termes qui ne sont, chez Hegel, que l'ex- pression de lois ou d'idées générales, en se désolant

L INFLUENCE DE HEGEL 141

d'ignorer si ses formules, malgré lui théologiques, devaient être prises au propre ou au figuré ; de une théodicée envahissante et énigmatique, partout étalée et partout faisant l'ombre, si bien qu'on en est encore à se demander ce que pensait et sentait de Dieu l'auteur de l'imprécation fameuse : Dieu, c'est le mal. Il a doué d'une vie réelle des espèces, des collectivités, des groupes. Il a parlé de la sagesse de la nature, de ses desseins, plans, volontés, comme le plus éperdu de ces causes-finaliers que raillait Voltaire.

Après Marx, ce fut Karl Grùn, ce fut Bakou- nine, que Proudhon, insatiable, questionnait, des nuits entières, sur Hegel et le néo-hégélianisme, au profit de sa curiosité, sans doute, et de sa science personnelle, mais aux dépens de ses livres et de son influence sur les lecteurs désorientés, qu'il voulait gagner à ses idées.

« LES CONTRADICTIONS ECONOMIQUES )) 143

« LES CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES »

Ces défauts, contractés dans la fréquentation de Hegel, ne sont, nulle part, plus diffus et plus sen- sibles que dans les Contradictions économiques, ou Philosophie de la Misère (1846) ; Karl Marx en a relevé un certain nombre, avec beaucoup d'esprit et plus de méchanceté encore, dans sa Misère de la philosophie (1847), écrite en un français générale- ment excellent, quoi qu'on en ait dit, mais évidem- ment retouché.

Dans son ouvrage, Proudhon se donne le double tort d'opposer, comme des contradictions logiques, les bons et les mauvais effets des forces écono- miques, de préposer en outre et d'entremêler aux questions d'économie, comme connexes, des théo- ries métaphysiques, sur lesquelles, soit dit en pas- sant, un philosophe informé, d'esprit large, et con- sentant à prendre le sujet au sérieux, devrait bien nous donner du jour ; car l'étude de M. Pillon sur l 'antithéisme de Proudhon n'est qu'une satire. Cette erreur et cette addition sont d'ailleurs sans in- fluence sur le fond du livre, qu'avec un adversaire (Renouvier), il faut reconnaître instructif et remar-

144 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

quable, si l'on n'y prend que l'analyse des idées et des institutions économiques. En voici la subs- tance :

Deux puissances se disputent le monde : l'éco- nomie politique ou la tradition, et le socialisme ou l'utopie (entendez le socialisme d'avant Proudhon). En un conflit de cette espèce, la vérité ne peut se trouver que dans la conciliation des deux pouvoirs antagonistes, c'est-à-dire dans une formule qui combinerait ces deux termes : Conservation et Mouvement.

Pour la logique ordinaire, cette résolution d'une antinomie entre deux idées ou deux faits, est une chimère ; mais le principe d'identité n'est vrai qu'en mathématiques. Le progrès économique de la so- ciété tient en particulier à l'unification de la valeur d'utilité et de la valeur d'échange, jusqu'ici toujours en lutte, par une synthèse qui sera la valeur cons- tituée. On aura ainsi la loi de l'échange, dont le principe est le travail moyen mesuré par le temps, et, grâce à cette détermination, la justice, base né- cessaire de l'association, sera rendue possible.

Même opposition, même besoin de synthèse entre les grandes forces économiques, et, dans chacune, entre ses facultés opposées, qui aboutissent à des effets contraires.

La division du travail est la cause première de

« LES CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES )) I45

la multiplication des richesses dans la société, de l'habileté du travailleur et du progrès de l'art, mais en même temps de la décadence de l'artisan et d'une misère croissante dans le prolétariat. Elle est le premier stade de l'organisation du travail, qui se continue par les machines, la concurrence, le mo- nopole, etc. Il s'agit de savoir si cette organisation, fatalement, ne doit tirer les uns de la misère que pour y replonger plus à fond les autres. Voilà comment il faut poser la question du paupérisme, et non à la façon des économistes, par des commé- rages sur l'imprévoyance et les vices divers des ouvriers ;

20 Les machines ramassent le travail que la divi- sion éparpillait. C'est la synthèse après l'analyse. Or, l'analyse et la synthèse, c'est tout l'esprit, toute la logique ; d'où le travail se présente comme mode universel d'enseignement. Les machines diminuent la peine de l'ouvrier, facilitent et multiplient la production, et rendent ainsi les produits moins chers ; mais elles supplantent le travailleur, tout au moins avilissent le salaire de celui qu'elles ne mettent pas en chômage, et l'asservissent de plus en plus au capital ;

30 La concurrence est nécessaire à la constitu- tion de la valeur. Le monopole d'une fabrication entraîne nécessairement une production moins soi- gnée, ou de prix surfait ; d'où perte pour la société. Au rebours, garantissez à tous salaire et

146 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

travail ; aussitôt, une immense relâche va succéder à la tension ardente de l'industrie. L'homme peut aimer son semblable jusqu'à mourir pour lui ; il ne l'aime pas jusqu'à travailler pour lui. La concur- rence l'anime à soutenir cette guerre permanente qu'il doit livrer au besoin, à la nature, à ses sem- blables, à lui-même. En face, voyez ses effets désastreux, comment elle détruit la liberté, aggrave et propage la misère, affaiblit la race, engendre la prostitution ;

40 Le monopole, opposé naturel de la concur- rence, a donné à l'espèce humaine la possession du globe, dont elle deviendra tout à fait la souveraine par l'association. L'homme qui n'est pas monopo- leur n'est rien, et le problème social est de savoir, non pas comment on abolira le monopole, mais comment on conciliera tous les monopoles. Le mo- nopole augmente le bien-être général ; en capita- lisant, il consolide les conquêtes du travail ; par l'intérêt des capitaux, il fait jouir le travailleur de ses œuvres et assure son épargne. Sans le monopole, la société serait encore campée dans ses forêts pri- mitives ; sans lui, le producteur, n'ayant rien à attendre de sa prévoyance et de ses efforts, aurait langui à la tâche. Mais... Mais, les travailleurs d'un pays produisant pour 20 milliards, les mono- poleurs retiennent le bénéfice net et l'intérêt des capitaux, et vendent ces produits 25 milliards. L'ouvrier devrait donc payer 5 ce dont il a reçu 4 ;

« LES CONTRADICTIONS ECONOMIQUES )) 147

il ne peut racheter son produit. Les cordonniers sont mal chaussés, les maçons mal logés, etc. Ef- froyable contradiction ! Le monopole a corrompu jusqu'au socialisme (Louis Blanc), en le persuadant de la nécessité du capital, indispensable sans doute aux particuliers dans une société individualiste, mais étranger à la formule supérieure de l'asso- ciation, qui ne porte que sur l'équilibre de la pro- duction, les conditions de l'échange, la réduction progressive des prix de revient, seule et unique source du progrès de la richesse. Proudhon dira, en 48 : échanger, c'est capitaliser ;

50 L'impôt semble un rachat des monopoles, une institution de justice. Mais le pouvoir, instrument de la puissance collective, créé dans la société pour servir de médiateur entre le travail et le privilège, se trouve enchaîné fatalement au capital et dirigé contre le prolétariat. L'impôt, conçu pour la pro- tection du plébéien vaincu, engendre contre lui une nouvelle série de supplices ;

La protection, assurée par la douane, lui sera- t-elle plus bienfaisante? On peut démontrer, par des arguments d'égale force, la nécessité de la pro- tection et la nécessité du libre commerce, deux vérités qu'il faut tenir fortement l'une et l'autre, afin de les concilier par la synthèse ;

70 Le crédit a été inventé pour secourir le tra- vail, en faisant passer dans les mains du travailleur l'instrument qui le tue, l'argent. Il faut bien savoir

I48 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

que l'organisation générale du crédit par l'État est une idée fausse, dont la pratique entraînerait la suppression du capital privé et la stérilité de l'épargne. Idées fausses encore, celle des subven- tions de l'État aux classes pauvres, celle d'ateliers nationaux et privilégiés, qui tueraient l'industrie libre. L'État peut imposer à la Banque des règle- ments ; il ne peut se substituer à son action ; il est incapable de rien organiser, pas plus le travail que le crédit. Le crédit a été un des principes les plus actifs de l'émancipation du travail, de l'accroisse- ment de la richesse collective et du bien-être indus- triel. Mais il est en général un leurre ou un fléau, n'étant donné qu'à ceux qui ont, ou servant à faire exploiter le travail par le capital, grâce à la ser- vitude de l'intérêt. C'est lui qui perpétue la produc- tivité et assure la royauté de l'argent. Le remède, ce serait la circulation rendue possible de tous les biens, y compris le travail ; mais alors le crédit cesse d'être le crédit, pour devenir mutualité, soli- darité, association. Même au sein de la société ac- tuelle, un groupement d'ouvriers pourrait, grâce à la mutualité, ramasser un capital de plusieurs mil- lions, et que ne feraient-ils pas avec une pareille somme? « Une telle conduite, soutenue pendant trois ou quatre générations, et propagée partout comme une religion nouvelle, réformerait le monde et amènerait infailliblement l'égalité. » (Ainsi disait Proudhon, ainsi commençaient à faire les

« LES CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES » 149

équitables pionniers de Rochdale, pères des Trade- Unions). La charité de l'Etat est de la famille du crédit ; les crèches, les caisses d'épargne, etc., sont des institutions malfaisantes ;

La propriété est l'antithèse du crédit (Prou- dhon semble appeler propriété le monopole de la terre). Il revient ici à une question qui l'occupe depuis des années. Pour la traiter de nouveau, il croit nécessaire de fonder préalablement la logique en certitude, d' « organiser le bon sens » ; cette tâche faite, ou crue faite, il déclare que l'organi- sation du travail va suivre celle du bon sens et que la société arrivera bientôt à sa constitution certaine et définitive. La pensée qui a présidé à l'établisse- ment de la propriété a été bonne : la raison collec- tive entendait par rendre plus intime l'union de l'homme et de la terre, constituer la famille par la perpétuité et la transmissibilité du monopole (car Proudhon est pour l'héritage), tendre à l'égalisa- tion des fortunes par la constitution de la rente foncière. Mais la propriété se déprave ; sociale dans son origine, elle devient égoïste dans son exercice, et pervertit la production, elle exploite les hommes, surfait, sophistique ou sabote les objets. L'économie politique, qui soutient et prône ce régime, est la théorie du vol, comme la pro- priété, dont le respect entretient un pareil état de choses, est la religion de la force ;

90 A son tour, la communauté est l'antithèse de

1^0 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

la propriété, vicieuse comme elle, comme elle con- tradictoire. Elle prend pour principe la fraternité, qui est sa fin. Elle ne peut se constituer sans une loi de répartition, et la répartition la détruit, en établissant le monopole. Elle ne peut s'organiser sans diviser le travail, et le travail ne peut se diviser sans l'intervention de la liberté, qui tue la communauté ;

io° La population s'accroît plus vite que la pro- duction (Cette difficulté n'embarrasse plus la France de 1909). L'économie politique, par la bouche de Malthus, condamne à mort les enfants trop nom- breux des pauvres, en les laissant tuer par la faim ou en faisant prévenir leur conception. Le remède n'est pas là. Il est dans le travail ; il est dans l'apaisement et la purification de l'amour par le mariage.

En résumé, le socialisme est une utopie, l'éco- nomie politique une routine, la première parlant au nom de la seule raison, l'autre au nom de la seule expérience. Raison et expérience, depuis long- temps divorcées, doivent être conjointes de nouveau par la science sociale. En d'autres termes, la philo- sophie, théorie de la raison, a besoin d'être con- trôlée par le travail, pratique de la raison.

Le temps n'est pas loin, Proudhon l'espère, les maîtres, en fait de sciences morales et poli- tiques, seront dans les ateliers et les comptoirs. La

<( LES CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES » I^I

philosophie du moi humain, manifesté par le tra- vail, est le champ d'exploration de l'économie poli- tique, forme concrète de la philosophie, et qui est pour nous une ontologie, une logique, une psycho- logie, une théologie, une politique, une esthétique et une morale.

L'objet de la science économique est la Justice.

Or, dans les rapports qu'étudie l'économie so- ciale, la Justice a pour expression la valeur, qui n'est que du travail réalisé, et en même temps le principe de la comparaison des produits entre eux. Les économistes ne veulent pas entendre parler de la valeur absolue, parce qu'ils remettent au libre arbitre la fixation des valeurs ; mais le vœu su- prême de la société est que les valeurs se mesurent l'une à l'autre et cessent d'osciller au hasard, jus- qu'à l'établissement de l'égalité, loi suprême.

En attendant, il faut mener la lutte du travail contre le privilège, pour que la propriété cesse d'être la négation de la société, la spoliation du travailleur, le droit de l'improducteur, la raison du plus fort. La formule de l'équation générale qui résoudra les contradictions de l'économie sera une loi d'échange, une théorie de mutualité, un système de garanties satisfaisant à toutes les conditions d'efficacité, de progrès et de justice, indiquées au cours de l'ouvrage.

Cette fin des Contradictions économiques devait servir de conclusion à la préface qu'en 1848

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1^2 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

Darimon mit en tête des articles de Proudhon re- latifs à la Banque d'échange ; ainsi s'établit l'accord et la suite entre la critique de 1846 et les réali- sations tentées en 1848.

La société que souhaite, que veut Proudhon, se dessine déjà nettement. C'est pourquoi nous avons insister sur ce livre.

La cité du travail, du travail qui n'est pas seu- lement facteur de production, mais initiateur de science et maître de vertu, réalise donc l'éducation de l'humanité par l'industrie, qui est la fin suprême de l'économie sociale. Les travailleurs excluent de chaque ruche les consommateurs qui ne veulent pas produire. Sans appel au gouvernement, dont ils se dispensent ou qu'ils ignorent, ils règlent et font leurs affaires eux-mêmes. De ruche en ruche, ils s'entendent, afin d'assurer aux meilleures condi- tions la production nécessaire, en divisant les tâches, et ils assurent aux meilleures conditions la consommation, en échangeant, sur le pied de la mutualité, leurs produits évalués selon la somme de travail moyen qu'ils ont coûté.

Donc, la possession des instruments de produc- tion et la jouissance des produits leur suffisent ; tout autre capital leur est inutile ; en réalité, il n'y a pas au monde d'autres capitaux que ceux-là ; il ne s'agissait que de dégager, par l'organisation de

« LES CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES )) 153

l'échange, le capital-travail inclus clans les pro- duits. Le travail est libre ; la concurrence y est permise, puisqu'elle y est nécessaire, si la société ne veut pas retomber dans le paupérisme de la pri- mitive communauté. Le travail est savant ; la besogne de l'ouvrier, selon les besoins, peut être spécialisée à telle parcelle de produit ; mais son savoir ne l'est pas ; il est capable d'exercer tour à tour les spécialités diverses de son métier. Le tra- vail est responsable; autrement dit, l'ouvrier est rétribué selon son produit.

Des esprits d'ancien régime peuvent être tentés de comparer la cité ainsi conçue à une usine. Ils n'y entendent rien. Sans doute, on y prépare la matière d'une vie aisée ; mais le bien-être n'est que le matérialisme de la liberté ; la raison en est l'instrument et la Justice la fin ; or, la constitution générale des valeurs, c'est-à-dire l'échange uni- versel à juste prix et l'acceptation par chacun du salaire qui lui revient, ne peuvent s'opérer que par un effort de la raison et de la justice humaines. L'ouvrier, là, n'est plus une machine, mais un bras adroit actionné par un cerveau pensant, à la fois politique, moraliste et ingénieur, artiste à l'occa- sion. Hors de l'atelier, il vit dans son ménage, gravement, saintement, père de famille plutôt qu'époux, respectant sa femme plus que l'aimant, ou plutôt ayant changé l'idée et l'être de l'amour erotique tel qu'il se pratique aujourd'hui, pensant

1^4 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

au bien de la société et en même temps à son profit personnel, à celui de ses enfants aussi ; car il leur léguera son épargne, nécessairement modique. Voilà comment Proudhon est socialiste, tout en tenant à se déclarer « pur des infamies socialistes sur toutes les utopies d'organisation passées, pré- sentes, futures ». Ainsi se justifie la déclaration fameuse : Quiconque, pour organiser le travail, fait appel au pouvoir et au capital a menti, parce que l'organisation du travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir. Une des plus grosses bêtises du siècle, assurait Benoît Malon. Une des plus profondes vérités du siècle , doit penser Anseele, et qui est l'âme même du vrai socialisme; une prophétie réalisée dans quelques îlots perdus sur la surface de la terre, d'où une heureuse con- tagion pourra gagner de proche en proche.

1848. LE FINANCIER RÉVOLUTIONNAIRE I55

1848. - LE FINANCIER RÉVOLUTIONNAIRE

Proudhon, sûr de ses idées, annonçait, sur la couverture des Contradictions économiques, comme devant paraître prochainement, un nouveau livre, Solution du problème social.

Il quitte Lyon à la fin de 1846, pour suivre de Paris les affaires générales de sa maison. Le voilà établi dans la capitale, au commencement de 1847, après s'être affilié à la franc-maçonnerie, devant la loge de Besançon, le 8 janvier de la même année.

Il s'engage à collaborer au Peuple, un nouveau journal destiné à paraître en décembre, et qui prendra pour manifeste l'ouvrage auquel il tra- vaille, premier acte de la révolution économique. Soit difficultés avec ses patrons, soit besoin d'ab- solue indépendance, soit jalouse tyrannie de sa vocation, il se sépare des frères Gauthier, dont il restera d'ailleurs l'ami et, plus d'une fois, l'auxi- liaire. Mais le Peuple ne réussit pas à se procurer un cautionnement.

La mère bien aimée et très admirée de Prou- dhon meurt à la fin de 1847, dix-huit mois après

1^6 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

son mari. Proudhon est si enfoncé dans son tra- vail et si exalté par ses espérances de réforma- teur qu'il est moins sensible peut-être à ce deuil qu'à cette déconvenue. Un coup de tonnerre le ramène de l'avenir au présent.

La Révolution du 24 février a jeté à bas le trône de Louis-Philippe et mis à l'ordre du jour de la nation tout entière la question sociale. Le roi en exil, la République proclamée, c'était, pour les poli- tiques étatistes, une nouvelle époque de l'histoire. Pour Proudhon, ce n'était rien, une place à bâtir, sans maçons, sans autre architecte peut-être que lui. L'avenir a montré qu'il voyait clair.

Tout retentissait des souvenirs de 93. Proudhon protestait. Nous ne sommes, disait-il, que des péquins, et nous n'avons à soigner que notre pot- au-feu. Le gouvernement provisoire était pétri de bonnes intentions, mais l'audace révolutionnaire lui manquait. Proudhon aurait voulu qu'il profitât de sa présence au pouvoir pour faire servir une fois le pouvoir à quelque chose. On l'en a repris comme d'une contradiction, sans comprendre que ce n'était pas lui qui était changé, mais la situation, et qu'un général habile, sur le champ de bataille, n'hésite pas à violer les principes de sa stratégie accoutumée, si le succès est au bout de cette incon- séquence.

Après avoir d'abord présenté son socialisme

1848. LE FINANCIER RÉVOLUTIONNAIRE I57

comme l'instrument de la conciliation universelle, quand Proudhon vit qu'il n'y avait rien à attendre de l'Assemblée élue le 23 avril, il prit une attitude violente d'opposition, multiplia les motions les plus révolutionnaires et poussa à la dissolution gouver- nementale, tactique désespérée par laquelle, en s'ex- posant à des inimitiés féroces, il travaillait à créer par tout le pays une situation anarchique, dans l'espoir que le peuple, devenu le maître, donnerait à une élite issue de lui les moyens de résoudre en sa faveur les deux questions capitales posées par la Révolution de février, et qui, au fond, n'en fai- saient qu'une : la première, économique, relative à la propriété et au travail, l'autre, politique, relative au gouvernement et à l'État.

C'est dans ces deux sens qu'il travailla, par la plume et par la parole, au Représentant du Peuple et à la tribune, quand il eut été élu député, aux élec- tions complémentaires du 4 juin. Il faudrait ra- conter toute l'histoire de la seconde République, pour expliquer clairement les écrits les plus nota- bles de Proudhon à cette date. On comprend que cette tâche est irréalisable ici. Bornons-nous à indiquer les grands traits de ses actes et de ses idées.

Le pays, riche la veille du -24 février, paraissait indigent le lendemain. L'argent se cachait ; pas de travail. Preuve, disait Proudhon, que la propriété n'est rien et que la circulation est tout.

I58 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

En deux brochures, parues à la fin de mars, et qui furent réunies sous ce titre, Solution de la question sociale, Proudhon démontrait que la République, anarchie positive, n'avait rien à espérer et avait tout à craindre de la démocratie, régime d'aristocratie déguisée, absolutiste, matérialiste, rétrograde, impuissant à résoudre le problème so- cial, et qui s'enorgueillit mal à propos d'avoir ins- titué le suffrage universel, le plus sûr moyen, s'il n'est pas organisé, de faire mentir le peuple. Puis, il en venait au moyen pratique de ressusciter le crédit et de restaurer le travail. La société qui reçoit, disait-il, est le même être moral que la société qui prête ; par un sacrifice des créanciers de l'Etat sur leur rente, des propriétaires sur leurs fermages, du banquier sur l'escompte, de l'ouvrier sur son salaire, la mutualité des services offrira à chacun la compensation de ce qu'il abandonnera, et la circulation, languissante, sera augmentée d'autant. En conséquence, Proudhon proposait de réduire les revenus de toute nature, en réduisant simultanément le prix des produits, par la consti- tution proportionnelle de leur valeur. Une Banque d'Echange serait fondée pour organiser la circu- lation des produits ainsi tarifés, sans le secours du numéraire.

On peut à peine imaginer les miracles que Prou- dhon se promettait sur le champ de ces diverses opérations. Mais la naïveté du républicain probe et

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pauvre se montrait surtout dans l'espoir que l'idée de cette contribution volontaire, même avec pro- messe de retour, serait examinée un instant par ceux qui avaient les moyens de risquer une part de leur fortune. Les ouvriers avaient mis trois mois de misère au service de la République ; les riches n'y voulaient pas mettre trois sous. Dès ce moment s'amassa la haine qui, après le discours du 31 juil- let, s'acharna sur Proudhon, baptisé l'homme-ter- reur. Et cependant, il respectait les personnes, il ne touchait pas au fonds des propriétés ; il demandait même sacrifice aux pauvres qu'aux riches.

Le 8 avril, dans une lettre très digne, il invitait Louis Blanc à faire agréer par le Gouvernement provisoire son projet d'organisation du crédit ; en même temps, il lui demandait de lui céder son idée et son action sur la nouvelle forme de société qu'il s'agissait de définir et de créer entre les tra- vailleurs, entendez les ateliers nationaux. Quel courage, quelle bonne foi prouvait la démarche de l'homme qui sollicitait cette formidable responsa- bilité! Louis Blanc ne répondit pas. M. Georges Renard, qui n'a pas été tendre à Proudhon, regrette que Louis Blanc ait opposé à ses avances un silence dédaigneux.

Le 4 mai, Proudhon prédisait que l'Assemblée, qui devait tenir le lendemain sa première séance, serait incapable de rien faire pour ranimer la production et la circulation. Il déclarait la patrie

l6o PIERRE-JOSEPH PROUDHON

en danger, demandait la création d'un comité pro- visoire pour organiser l'échange, le crédit et la circulation, avec l'aide de comités analogues formés dans les principales villes ; ces comités consti- tueraient, à Paris, une représentation du prolé- tariat, en face de la société bourgeoise, et forme- raient la société nouvelle au milieu de l'ancienne. Mais, jusqu'à ce que fussent épuisés les moyens économiques, Proudhon protestait contre les moyens de violence.

Élu député le 4 juin, il s'absorba dans les travaux de la commission des finances.

Les journées de juin éclatèrent le 23, sans qu'il les eût prévues. On sait comment Cavaignac étouffa l'insurrection ouvrière. La répression fut aussi effroyable que la peur de la bourgeoisie avait été vive. Proudfion et Lamennais dans la presse, Pierre Leroux et Caussidière à l'Assemblée, intervinrent vainement pour les insurgés.

Proudhon publia, le 8 juillet, un article sur le Terme, où, invoquant le chômage universel et la détresse des travailleurs, il invitait les locataires et les fermiers à présenter une pétition qui fût, non pas une supplique, mais un ordre, pour demander que remise fût faite par les propriétaires d'un tiers sur le montant des loyers et des fermages pendant trois années. Cavaignac suspendit le Représentant du Peuple. Alors Proudhon étendit l'idée de ce

1848. LE FINANCIER RÉVOLUTIONNAIRE l6l

dégrèvement à toutes les sommes dues par les particuliers et par l'État, pour attribuer une moitié de ces remises aux débiteurs de tout genre et l'autre au trésor public.

Il rédigea en ce sens une proposition de loi, qu'il soutint à l'Assemblée, le 31 juillet, dans un long discours, haché d'interruptions furibondes et ou- trageantes, où pour la première fois un représen- tant du peuple opposait le prolétariat à la bour- geoisie, au sens nous entendons aujourd'hui la lutte des classes, selon la formule marxiste. Prou- dhon n'eut pour lui que la voix de Greppo. Mais sa conscience et peut-être son orgueil ne s'y trom- pèrent pas : malgré ce désastre parlementaire, son discours du 31 juillet 1848 restait un événement de premier ordre. Grâce à Proudhon, a dit justement Beslay, quand jamais la cause des travailleurs n'avait été plus écrasée, jamais elle ne s'était plus imposée à l'opinion.

La parole de Proudhon ne valait d'ailleurs pas sa plume. Il reconnaissait que la nature lui avait refusé le don du bien dire. Il écrit bien, mais il parle mal, écrivait, à son pupitre, Victor Hugo, écoutant Proudhon à la tribune. Dans un petit cercle, cet orateur insuffisant était d'ailleurs un causeur pre- nant et un conférencier agréable, d'après Philibert Audebrand et d'après Francisque Sarcey, qui sou- haitait d'avoir à l'École normale des professeurs aussi diserts.

IÔ2 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

Les 16, 17, 18 août, le Représentant du Peuple était encore saisi et bientôt disparaissait. Le Peuple, qui lui succéda, d'abord hebdomadaire, puis quo- tidien, fit paraître, dans un numéro spécimen du 2 septembre, son Manifeste électoral, que l'avenir gardera et que les socialistes du jour consulteraient avec profit.

Le s octobre, Proudhon publia un projet de dis- cours sur le droit au travail. Bientôt, il allait avoir contre lui, avec toute la réaction, toute la Mon- tagne, qui le tint en suspicion pour avoir refusé de se joindre à un vote de défiance contre le minis- tère Dufaure-Vivien. Proudhon avait ainsi payé une dette de reconnaissance à Vivien, qui n'avait pas voulu poursuivre, en 1840, son premier Mé- moire sur la propriété ; ce détail est pour les lec- teurs de M. Desjardins, qui a refusé de croire à la gratitude de Proudhon.

De cette abstention, qui aggrava encore des griefs d'ordre foncier, naquirent des récriminations vio- lentes, un duel avec Félix Pyat, une provocation de Delescluze, que Proudhon déclina, ayant fait ses preuves. Un des épisodes de cette guerre civile entre républicains fut le fameux Toast à la Révo- lution (17 octobre). Proudhon a rendu plus tard un bel hommage à ses adversaires d'un moment : «Ceux qui étaient venus pauvres s'en sont allés plus pauvres qu'auparavant, après avoir mené une vie d'enfer. » Ces mœurs surannées avaient du bon.

1848. LE FINANCIER RÉVOLUTIONNAIRE 163

Le 4 novembre, la Constitution fut votée par 739 voix contre 30, dont 16 de la Montagne. L'anarchiste Proudbon était des 30. Le jour même, il écrivait au Moniteur, pour dire et expliquer ce qu'il avait fait : « J'ai voté contre la Constitution, parce que c'est une constitution. » Ce qui ne l'em- pêcha pas de s'y tenir énergiquement par la suite, comme à l'ancre qui préservait la République de s'en aller à la dérive, sous l'effort des partis de réaction.

Le 10 décembre, Louis-Napoléon était élu prési- dent de la République, avec une majorité écrasante sur Cavaignac. Les candidats démocrates, Ledru- Rollin et Raspail, auquel s'était rallié Proudhon, non sans témoigner courageusement une sorte d'es- time à Cavaignac, l'irresponsable vainqueur des tristes journées de juin, n'obtenaient ensemble guère plus de 400.000 suffrages. Ce n'était qu'un échec politique ; la veille même, Proudhon en pre- nait publiquement son parti d'avance, se réservant d'organiser, sur le terrain industriel et commercial, la masse travailleuse qui aurait voté pour la démo- cratie. Il avait combattu le Bonaparte dans un pamphlet, d'une verve extraordinaire, sur la Pré- sidence. Il l'eût mieux aimé ailleurs qu'à l'Elysée; mais il se prit à espérer que le pouvoir allait, entre ses mains, travailler pour la Révolution contre les thermidoriens de tout poil, sous la pression de ses électeurs. Illusion qu'il entretiendra longtemps en-

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core, qu'il aggravera même, quand il composera un livre, au lendemain du 2 décembre, pour sou- tenir que la révolution sociale vient d'être démon- trée par le coup d'État.

Le 26 décembre, il écrivait à un ami qu'il allait fonder la Banque du Peuple. Plus de lettres jus- qu'au 2 février; Proudhon, qui s'use à la lutte, a succombé un moment à son premier accès de fatigue profonde. La lettre du 15 février 1849 au fidèle Maurice donne une idée des embarras et des occupations de tout genre dans lesquels il est pris, politique, journalisme, création financière, santé, argent, labeur fou. Sa définition du travail a été faite à sa mesure : « Travailler, c'est se dé- vouer, c'est mourir. »

L'acte constitutif de la Banque du Peuple, des- tinée à créditer le travail, avait été passé devant notaire le 31 janvier 1849. C'est le temps le plus heureux de la vie de Proudhon, a-t-il écrit, si grandes sont alors sa foi et son espérance. Nous nous contenterons de mentionner cette institution, qui resta sur le papier, et dont les statuts, contra- dictoires à son objet même, montrent à quel degré un esprit supérieur peut s'abuser sur ses concep- tions. Le bon Beslay n'avait pas eu de peine à en discerner les irrémédiables faiblesses ; il en fut pour sa clairvoyance et sa franchise, qui du moins lui gagnèrent l'amitié de Proudhon.

1848. LE FINANCIER RÉVOLUTIONNAIRE I 65

Le banquier du peuple, plein d'enthousiasme, allait passer de la théorie à l'action ; mais il fut condamné, en mars 1849, à trois ans de prison pour deux articles mordants contre le Président. Il s'échappa en Belgique, puis revint, sans précautions, à Paris, il fut reconnu et arrêté le 6 juin. Dans l'intervalle, le préfet du Doubs était avisé par l'Intérieur qu'on eût à s'assurer de sa personne, s'il rentrait dans son département, « on croit qu'il a des fonds placés ». C'est l'éternelle calomnie contre les amis du peuple. Proudhon n'avait au pays que des dettes honorables et des parents pau- vres, et le pouvoir ne l'ignorait pas.

Le 7 juin, il écrivait de Sainte-Pélagie qu'il était presque content de sa prison, il se promettait de bien travailler, pour la Révolution et pour ses créanciers. A ce moment, la nouvelle du siège de Rome par les troupes françaises, surexcitait les esprits ; Proudhon a daté de cet événement son hostilité définitive à l'Église ; la Montagne pro- clamait le devoir de l'insurrection, pour venger la Constitution violée. De là, la journée du 13 juin, le parti dit de l'ordre eut vite le dessus. Divers journaux furent saccagés, entre autres le Peuple, qui, déjà suspendu, fut tué du coup. Proudhon devait fonder, après quelques mois, la Voix du Peuple, dont le premier numéro parut le 20 sep- tembre 1849, et le dernier le 14 mai 1850.

Il occupa la fin de l'année à écrire les Confessions

l66 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

d'un révolutionnaire, datées de Sainte-Pélagie (oc- tobre 1849), auxquelles il ajouta, deux ans après, un Post-Scriptum, Apothéose de la classe moyenne. C'est une histoire de la Révolution de février, jugée par un de ses acteurs ; ce sont aussi des mémoires précieux sur la vie et la pensée de Proudhon. J'en extrais, ne pouvant faire plus, cette triple formule, qui résume bien son programme politique et social : « Il faut vaincre le pouvoir, en ne lui demandant rien ; prouver le parasitisme du capital, en le suppléant par le crédit ; fonder la liberté des individus, en organisant l'initiative des masses. »

Du 12 novembre 1849 au I0 février 1850, eut lieu, dans la Voix du Peuple, sa polémique avec Bastiat, sur l'intérêt des capitaux. Bastiat comprit mal Proudhon, comme l'a reconnu M. Gide. On a souvent écrit que Proudhon fut lamentablement battu dans cette controverse. Mùlberger, qui en a traduit les pièces, exalte l'argumentation victorieuse de Proudhon, dans une préface à étudier. Du même temps est la polémique de Proudhon contre les « statolâtres » Pierre Leroux et Louis Blanc. « Notre idée de l'anarchie est lancée ; le non- gouvernement grandit, comme jadis la non-pro- priété. ))

MARIAGE CIVIL 167

MARIAGE CIVIL

Quelques semaines après, à la fin de décembre 1849, Proudhon se mariait avec une ouvrière pas- sementière, Euphrasie Piégard, sans instruction, mais de mœurs sévères, d'un sens droit, d'un cœur aimant, la compagne qu'il lui fallait. Elle avait 27 ans, lui près de 41 ; ils se connaissaient depuis deux ans.

Mirecourt a essayé de salir cette union, con- sommée avant les noces, prétendait-il. Proudhon a répondu par des dates, et mieux encore, par une dénégation d'honnête homme, qui fait foi.

Sauf une idée excessive, à notre gré, de son autorité maritale, il fut le modèle des époux, puis le modèle des pères. Sa maison chaste, pauvre, digne et hospitalière, fut celle du républicain, tel qu'il l'entendait et tel qu'il était.

M. Bourguin a parlé avec une légèreté fâcheuse du mépris grossier que Proudhon avait de la femme. Ici encore, comme tant de fois ailleurs, la censure n'a connu l'avis de Proudhon que sur un des termes d'une antinomie et s'est permis de tran-

l68 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

cher sur une question dont elle ignorait la moitié ; jeux de princes, auxquels la critique nous habitue de plus en plus. Nous avons des lettres de Prou- dhon, charmantes de grâce émue, quand il parle de sa femme et de ses filles : « Le plaisir de voir une jeune femme à soi, nourrissant un enfant de soi, efface toutes les peines de la vie et vaut tous les sacrifices... Une femme est un ange pour un homme... Par le cœur, elles valent mieux que nous. »

Madame Proudhon était croyante ; elle con- sentit cependant au mariage laïque ; mais elle avait dans sa chambre un crucifix qui scandalisa un jour madame Ackermann, et dont Proudhon publia sans gêne l'existence à la fin de la Justice. Il avait juré qu'il tuerait le prêtre, si le prêtre voulait mettre la main sur ses enfants, et M. Jules Troubat, instruit à ce sujet par sa veuve, nous apprend qu'il fit enseigner à ses filles la religion, qu'il considérait comme la philosophie des femmes. « La femme qui prie est sublime ; l'homme à genoux est presque aussi ridicule que celui qui bat un entrechat. » Le philosophe qui a écrit cette phrase était-il fondé à reprendre durement Renan et les penseurs aristocrates, qui se passent ou s'éloignent de la religion, tout en la jugeant néces- saire au peuple ?

En vérité, l'état d'âme de Proudhon, quant à la

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religion, reste une énigme, aussi bien que sa doc- trine. Il était contre toutes les Églises, voilà qui est certain, contre le Dieu des théologiens aussi ; mais il avait en lui, vivante et passionnée, ce qu'il a appelé la faculté religieuse de l'homme, et sa faculté religieuse cherchait, avec une sorte d'an- goisse, un objet de culte, au moins de vénération, faute duquel l'humanité lui paraissait condamnée à déchoir. Matérialiste, athée, ces mots étaient pour lui les pires des injures ; il déclarait la France religieuse dans le cœur et la raison ; la révolution sociale lui paraissait destinée à élever le christianisme à sa deuxième puissance ; c'est alors seulement, disait-il, que nous connaîtrons la religion, que l'on saura quel est notre Dieu, quelle est notre foi.

Le mariage laïque de Proudhon nous a donné l'occasion d'introduire ici l'article de ses senti- ments en matière de religion, sujet difficile qui, dans une étude plus longue, mériterait un examen à part et détaillé. En Proudhon, a dit justement M. Diehl, l'homme était plus religieux que le philo- sophe socialiste. Dans les derniers temps de sa vie, il répétait avec force : « Il faut remonter aux sources, chercher le divin. » Il ne voyait alors que la famille qui pût nous intéresser tous d'esprit et de cœur, et nous fournir la matière, la flamme aussi, d'une religion. Il n'avait pas attendu cette méditation pour pratiquer la religion du mariage

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et pour considérer le foyer conjugal comme un sanctuaire.

Madame Proudhon s'était installée rue de la Fontaine, 9, en face de Sainte-Pélagie. De leurs fenêtres, les deux époux pouvaient se voir ; Madame Proudhon était admise à visiter son mari, et Proudhon avait chaque mois quelques jours de sortie. Mais des articles violents de la Voix du Peuple le firent successivement envoyer à la Con- ciergerie, puis à la citadelle de Doullens, d'où on le ramène à Sainte-Pélagie, puis à la Conciergerie, en le privant des visites de ses amis et même de sa femme. La Voix du Peuple est supprimée le 14 mai 1850. A la fin du mois, Proudhon com- paraît devant la cour d'assises de la Seine, pour répondre d'un article du 14 avril : « Vive l'Em- pereur ! » Il est acquitté.

Le 15 juin, le Peuple succède à la Voix du Peuple. Proudhon y bataille contre les Montagnards réfu- giés à Londres, raille les grands mots creux de leur programme radical, signale les dangers de leur programme communiste. Le Peuple ne tarde pas à succomber sous les rigueurs du pouvoir (15 oc- tobre 1850). La presse est bâillonnée ; il faut renoncer au journalisme.

Proudhon s'attelle alors à un grand ouvrage, Pratique révolutionnaire, qui ne devait pas voir le

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jour. Dans sa correspondance de cette période se trouvent des lettres capitales, entre autres à un ancien collaborateur, qui lui a reproché des actes, des écrits, des conseils antidémocratiques, et à Michelet sur les quatre premiers volumes de l'His- toire de la Révolution.

En juillet 1851, il publie Vidée générale de la Révolution au XIXe siècle, à laquelle nous nous arrêterons tout à l'heure. Dès le mois suivant, il anonce une Histoire générale de la Démocratie moderne, des Tables révolutionnaires, une bro- chure sur les Chemins de fer, pour fournir un modèle aux associations ouvrières. Sa tête bouil- lonne de projets. Il médite aussi sur la théologie humanitaire, le X qui doit remplacer le catho- licisme.

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« IDEE GENERALE DE LA RÉVOLUTION AU XIXe SIÈCLE »

L'Idée générale de la Révolution au XIXe siècle est un des ouvrages capitaux de Proudhon. Il l'a dédié à la bourgeoisie, les bourgeois étant toujours les plus intrépides, les plus habiles révo- lutionnaires.

La révolution sociale consiste à substituer au régime gouvernemental, féodal et militaire, le régime industriel, qui ne ferait nullement des indus- triels — c'est-à-dire des ouvriers d'industrie une caste prépondérante, mais qui serait une consti- tution de la société ayant pour base, à la place de la hiérarchie des pouvoirs politiques, l'organisation des forces économiques. Cette révolution doit être accomplie selon la justice et pour le bien de tous. Afin de la préparer comme il convient, il faut savoir que l'association (au sens sociétaire, à demi communautaire) n'est ni une force industrielle ni une loi de l'économie, que le gouvernement direct (ou législation plébiscitaire) n'est qu'une fausse application du principe d'autorité, qu'un principe

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nouveau, la réciprocité, se substitue peu à peu dans les associations ouvrières à l'idée sociétaire, et se traduit en politique par l'idée de contrat, opposée à l'idée de gouvernement.

Si ces principes sont reconnus vrais, ils déter- minent la façon de procéder à la liquidation sociale et à la dissolution du gouvernement dans l'orga- nisme économique. Proudhon s'emploie donc à en démontrer la vérité en des pages restées aussi vivantes que le jour il les écrivait.

Les réactions déterminent les révolutions. Une révolution est une force irrésistible ; pour en con- jurer les périls, il n'y a qu'à lui faire droit. 89 a détruit et oublié de fonder. Aujourd'hui, une superficie plâtrée couvre à peine l'anarchie et la plus épouvantable démoralisation. Les forces économiques sont perturbées ; la société s'enfonce dans la misère. Le remède ? Abolir les droits sei- gneuriaux des capitalistes, comme on a fait ceux des nobles et des couvents. Les forces politiques sont tout entières tournées à la centralisation et à la tyrannie. Le remède ? La liberté. Et on nous offre l'autorité, l'autorité, qui, dit-on, est nécessaire à l'ordre, en raison de l'inégalité des facultés (d'où l'on déduit celle des conditions) et de la divergence des intérêts. Oui, c'est le problème social, et vous croyez en venir à bout par les baïonnettes et la prison !

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La solution est ailleurs. D'autres l'ont trouvée dans la communauté, l'association, la série indus- trielle. Proudhon affirrhe pour sa part qu'elle est dans l'organisation des forces économiques, sous la loi suprême du contrat. Il veut l'ordre, autant que personne au monde, mais comme un effet de sa volonté. Des lois, il n'en faut pas, ou plutôt deux suffisent : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse ; Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît , formule élé- mentaire de la justice, règle de toutes les tran- sactions, qui nous ramène à l'idée de contrat, con- séquemment à la négation de l'autorité. Pas de cons- titution. La monarchie constitutionnelle nous fait gouverner par des députés bourgeois qui, appa- remment, ne connaissent pas mieux que moi mes vrais intérêts. Après le suffrage censitaire, on a vu à l'œuvre le suffrage universel, qui fait examiner par dix millions d'électeurs des questions telles que la garantie du travail et la juste mesure de la pro- priété, où les hommes politiques ne voient goutte.

La science économique seule peut venir à bout de tels problèmes. Voici le programme et le plan qu'elle suggère à Proudhon, et qu'il voudrait voir imposer par le peuple à ses représentants, de telle sorte que la révolution sociale, légitime en soi, ait de plus l'avantage d'être accomplie légalement, pour prévenir toute contestation tirée de l'ancien ordre des choses.

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Une Banque nationale, constituée par décret de l'Assemblée, mais étrangère dès sa naissance au gouvernement, aura pour objet, non de faire des bénéfices, mais de tuer l'usure et d'amener le bon marché de l'argent, par la modicité de l'escompte et la prestation du crédit. Grâce à elle, l'intérêt de l'argent sera réduit. Dès lors, l'État n'aura qu'à procéder à des conversions successives pour dimi- nuer la dette publique, étant admis en outre que l'intérêt servi aux rentiers sera déduit du capital à eux redû.

Les dettes hypothécaires, les obligations simples, seront amorties selon le même principe ; semblable- ment, les loyers payés, les fermages acquittés, constitueront un droit proportionnel de propriété sur les immeubles et le sol, jusqu'au moment la propriété