imâ Wf'/i \M i'(t ^!^^ Lil^r- VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIÈCLES TOME PREMIER PARIS IMPRIMÉ ÉDITÉ L'IMPRIMERIE NATIONALE LA LIBRAIRIE OLLENDORFF MDCCCCVI (EUVRES COMPLETES DE VICTOR HUCO POÉSIE - V LA LEGENDE DES SIÈCLES IL A ETE TIRE A PART 5 exemplaires sur papier du Japon, numérotés de i à 5 5 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 6 à 10 40 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 11 à 50 300 exemplaires sur papier vélin du Marais, numérotés de 51 à 350 Co^uv^*'^ cow.'çltte.-, AJdA.?! VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIÈCLES TOME PREMIER PARIS IMPRIME PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE MDCCCCVI 3/ . ÉDITÉ 6,' PAR LA LIBRAIRIE OLLENDORFF Titre de la Legeade des Siècles. Dessin de Victor Hugo. À LA FRANCE Livre, qu'un vent t'emporte En France, où je suis né! L'arbre déraciné Donne sa feuille morte. V. H. Les personnes qui voudront bien jeter un coup d'oeil sur ce livre '^^ ne s'en feraient pas une idée précise, si elles y voyaient autre chose qu'un commencement. Ce livre est-il donc un fragment? Non. Il existe à part. Il a, comme on le verra, son exposition, son milieu et sa fin. Mais, en même temps, il est, pour ainsi dire, la première page d'un autre livre. Un commencement peut-il être un tout.^ Sans doute. Un péristyle est un édifice. L'arbre, commencement de la forêt, est un tout. Il appar- tient à la vie isolée, par la racine, et à la vie en commun, par la sève. A lui seul, il ne prouve que l'arbre, mais il annonce la forêt. Ce livre, s'il n'y avait pas quelque affectation dans des com- paraisons de cette nature, aurait, lui aussi, ce double caractère. Il existe solitairement et forme un tout; il existe solidairement et fait partie d'un ensemble. Cet ensemble, que sera-t-il.^ Exprimer l'humanité dans une espèce d'œuvre cyclique; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résu- ment en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière; faire apparaître, dans une sorte de miroir sombre et clair — que l'interruption naturelle des travaux terrestres brisera ' Préface de la première se'rie (1859). Les indications de cette préface se rappor- tent aux deux volumes publiés à cette époque. 6 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. probablement avant qu il ait la dimension rêvée par l'auteur — cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'Homme 5 voilà de quelle pensée, de quelle ambition, si l'on veut, est sortie la Légende des Siècles. Les deux volumes qu'on va lire n'en contiennent que la pre- mière partie, la première série, comme dit le titre. Les poëmes qui composent ces deux volumes ne sont donc autre chose que des empreintes successives du profil humain, de date en date, depuis Eve, mère des hommes, jusqu'à la Révolution, mère des peuples; empreintes prises, tantôt sur la barbarie, tantôt sur la civilisation, presque toujours sur le viF de l'histoire; empreintes moulées sur le masque des siècles. Quand d'autres volumes se seront joints à ceux-ci, de façon à rendre l'œuvre un peu moins incomplète, cette série d'em- preintes, vaguement disposées dans un certain ordre chrono- logique, pourra former une sorte de galerie de la médaille humaine. Pour le poëte comme pour l'historien, pour l'archéologue comme pour le philosophe, chaque siècle est un changement de physionomie de l'humanité. On trouvera dans ces deux volumes, qui, nous le répétons, seront continués et complétés, le reflet de quelques-uns de ces changements de physionomie. On y trouvera quelque chose du passé, quelque chose du présent, et comme un vague mirage de l'avenir. Du reste, ces poëmes, divers par le sujet, mais inspirés par la même pensée, n'ont entre eux d'autre nœud qu'un fil, ce fil qui s'atténue quelquefois au point de devenir invisible, mais qui ne casse jamais, le grand fil mystérieux du labyrinthe humain, le Progrès. Comme dans une* mosaïque, chaque pierre a sa couleur et sa forme propre; l'ensemble donne une figure. La figure de ce livre, on l'a dit plus haut, c'est l'homme. PREFACE. 7 Ces deux volumes d'ailleurs, qu'on veuille bien ne pas l'ou- blier, sont à l'ouvrage dont ils font partie, et qui sera mis au jour plus tard, ce que serait à une symphonie l'ouverture. Ils n'en peuvent donner l'idée exacte et complète, mais ils contien- nent une lueur de l'œuvre entière. Le poëme que l'auteur a dans l'esprit, n'est ici qu'entr'ouvert. Quant à ces deux volumes pris en eux-mêmes, l'auteur n'a qu'un mot à en dire. Le genre humain, considère comme un grand individu collectif accomplissant d'époque en époque une série d'actes sur la terre, a deux aspects : l'aspect histo- rique et l'aspect légendaire. Le second n'est pas moins vrai que le premier; le premier n'est pas moins conjectural que le second. Qu'on ne conclue pas de cette dernière ligne — disons-le en passant — qu'il puisse entrer dans la pensée de l'auteur d'amoin- drir la haute valeur de l'enseignement historique. Pas une gloire, parmi les splendeurs du génie humain, ne dépasse celle du grand historien philosophe. L'auteur, seulement, sans diminuer la portée de l'histoire, veut constater la portée de la légende. Hérodote fait l'histoire, Homère fait la légende. C'est l'aspect légendaire qui prévaut dans ces deux volumes et qui en colore les poèmes. Ces poèmes se passent l'un à l'autre le flambeau de la tradition humaine. Œtasi cursores. C'est ce flambeau, dont la flamme est le vrai, qui fait l'unité de ce livre. Tous ces poèmes, ceux du moins qui résument le passé, sont de la réalité historique condensée ou de la réalité historique devinée. La fiction parfois, la falsification jamais; aucun grossis- sement de lignes; fidéUté absolue à la couleur des temps et à l'esprit des civilisations diverses. Pour citer des exemples, la Décadence romaine n'a pas un détail qui ne soit rigoureusement exact; la barbarie mahométane ressort de Cantemir, à tra- vers l'enthousiasme de l'historiographe turc, telle qu'elle est 8- LA LEGENDE DES SIECLES. exposée dans les premières pages de Zim-Zi'^mi et de Sultan Moiirad. Du reste, les personnes auxquelles l'étude du passé est fami- lière, reconnaîtront, l'auteur n'en doute pas, l'accent réel et sincère de tout ce livre. Un de ces poèmes (Première rencontre du Cbriff avec le tombeau) est tiré, l'auteur pourrait dire traduit, de l'Evangile. Deux autres {le Mariage de Koland, Ajmerillot) sont des feuillets détachés de la colossale épopée du moyen âge [Charlemagne, emperor à la barbe prie). Ces deux poèmes jaillissent directement des livres de geste de la chevalerie. C'est de l'his- toire écoutée aux portes de la légende. Quant au mode de formation de plusieurs des autres poèmes dans la pensée de l'auteur, on pourra s'en faire une idée en lisant les quelques lignes placées en note avant la pièce inti- tulée : les Kaisons du Momotombo; lignes d'où cette pièce est sortie. L'auteur en convient, un rudiment imperceptible, perdu dans la chronique ou dans la tradition, à peine vi- sible à l'œil nu, lui a souvent suffi. Il n'est pas défendu au poëte et au philosophe d'essayer sur les faits sociaux ce que le naturaliste essaye sur les faits zoologiques : la reconstruction du monstre d'après l'empreinte de l'ongle ou l'alvéole de la dent. Ici lacune, là étude complaisante et approfondie d'un détail, tel est l'inconvénient de toute publication fractionnée. Ces défauts de proportion peuvent n'être qu'apparents. Le lecteur trouvera certainement juste d'attendre, pour les apprécier déh- nitivement, que la Légende des Siècles ait paru en entier. Les usur- pations, par exemple, jouent un tel rôle dans la construction des royautés au moyen âge, et mêlent tant de crimes à la com- plication des investitures, que l'auteur a cru devoir les pré- senter sous leurs trois principaux aspects dans les trois drames : le Petit Koi de Galice, Eviradnus, la Confiance du marqun Fabrice. PRÉFACE. 9 Ce qui peut sembler aujourd'hui un développement excessif s'ajustera plus tard à l'ensemble. Les tableaux riants sont rares dans ce livre; cela tient à ce qu'ils ne sont pas fréquents dans l'histoire. Comme on le verra, l'auteur, en racontant le genre humain, ne l'isole pas de son entourage terrestre. 11 mêle quelquefois à l'homme, il heurte à l'âme humaine, afin de lui faire rendre son véritable son, ces êtres différents de l'homme que nous nommons bêtes, choses, nature morte, et qui remplissent on ne sait quelles fonctions fatales dans. l'équilibre vertigineux de la création. Tel est ce livre. L'auteur l'offre au public sans rien se dissi- muler de sa profonde insuffisance. C'est une tentative vers l'idéal. Rien de plus. Ce dernier mot a besoin peut-être d'être expliqué. Plus tard, nous le croyons, lorsque plusieurs autres parties de ce livre auront été publiées, on apercevra le lien qui, dans la conception de l'auteur, rattache la Légende des Stecles à deux autres poëmes, presque terminés à cette heure, et qui en sont, l'un le dénoûment, l'autre le couronnement : la F/// de Sata/ij et Dieu. L'auteur, du reste, pour compléter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à faire entrevoir dès à présent qu'il a esquissé dans la solitude une sorte de poëme d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Etre, sous sa triple face : l'Humanité, le Mal, l'Infini; le progressif, le relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois chants, la Légende des Siècles j la Fin de Satan , Dieu. Il publie aujourd'hui un premier carton de cette esquisse. Les autres suivront. Nul ne peut répondre d'achever ce qu'il a commencé, pas une minute de continuation certaine n'est assurée à l'œuvre lO LA LÉGENDE DES SIECLES. ébauchée; la solution de continuité, hélas! c'est tout l'homme; mais il est permis, même au plus faible, d'avoir une bonne intention et de la dire. Or, l'intention de ce livre est bonne. L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfiguration para- disiaque de l'enfer terrestre, l'éclosion lente et suprême de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l'autre; une espèce d'hymne religieux à mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une haute prière; le drame de la création éclairé par le visage du créateur, voilà ce que sera, terminé, ce poëme dans son ensemble; si Dieu, maître des existences humaines, y consent. Hautevlllc-Hoiisc. Vendredi, 12 août 1859. LA VISION D'Oa EST SORTI CE LIVRE. J'eus un rêve : le mur des siècles m'apparut. C'était de la chair vive avec du granit brut. Une immobilité faite d'inquiétude, Un édifice ayant un bruit de multitude, Des trous noirs étoiles par de farouches yeux, Des évolutions de groupes monstrueux, De vastes bas-reliefs, des fresques colossales 5 Parfois le mur s'ouvrait et laissait voir des salles. Des antres où siégeaient des heureux, des puissants. Des vainqueurs abrutis de crime, ivres d'encens. Des intérieurs d'or, de jaspe et de porphyre 5^ Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphyre; Tous les siècles, le front ceint de tours ou d'épis. Étaient là, mornes sphinx sur l'énigme accroupis ^ Chaque assise avait l'air vaguement animée ^ Cela montait dans l'ombre ^ on eût dit une armée Pétrifiée avec le chef qui la conduit Au moment qu'elle osait escalader la Nuit; Ce bloc flottait ainsi qu'un nuage qui roule; C'était une muraille et c'était une foule; Le marbre avait le sceptre et le glaive au poignet, La poussière pleurait et l'argile saignait, Les pierres qui tombaient avaient la forme humaine. Tout l'homme, avec le souffle inconnu qui le mène, Eve ondoyante, Adam flottant, un et divers. Palpitaient sur ce mur, et l'être, et l'univers. Et le destin , fil noir que la tombe dévide. 12 LA VISION D'OU EST SORTI CE LIVRE. Parfois l'éclair faisait sur la paroi livide Luire des millions de faces tout à coup. Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout; Les rois, les dieux, la gloire et la loi, les passages Des générations à vau-l'eau dans les âges; Et devant mon regard se prolongeaient sans fin Les fléaux, les douleurs, l'ignorance, la faim, La superstition, la science, l'histoire. Comme à perte de vue une façade noire. Et ce mur, composé de tout ce qui croula. Se dressait, escarpé, triste, informe. Oia cela? Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres. Il n'est pas de brouillards, comme il n'est point d'algèbres. Qui résistent, au fond des nombres ou des cieux, A la fixité calme et profonde des yeux; Je regardais ce mur d'abord confus et vague. Où la forme semblait flotter comme une vague, Où tout semblait vapeur, vertige, illusion; Et, sous mon œil pensif, l'étrange vision Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure Que ma prunelle était moins troublée et plus sûre. Chaos d'êtres, montant du gouff"re au firmament! Tous les monstres, chacun dans son compartiment; Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immonde; Brume et réalité! nuée et mappemonde! Ce rêve était l'histoire ouverte à deux battants; Tous les peuples ayant pour gradins tous les temps; Tous les temples ayant tous les songes pour marches: LA VISION D'OU EST SORTI CE LIVRE. 13 Ici les paladins et là les patriarches? Dodone chuchotant tout bas avec Membre' ? Et Thèbe, et Raphidim, et son rocher sacré Où, sur les juifs luttant pour la terre promise, Aaron et Hur le\ aient les deux mains de Moïse; Le char de feu d'Amos parmi les ouragans 5 Tous ces hommes, moitié' princes, moitié' brigands, Transforme's par la fable avec grâce ou colère. Noyés dans les ravons du récit populaire, Archanges, demi-dieux, chasseurs d'hommes, héros Des Eddas, des Védas et des Romanceros 5 Ceux dont la volonté se dresse fer de lance; Ceux devant qui la terre et l'ombre font silence 5 Saiil, David; et Delphe, et la cave d'Endor Dont on mouche la lampe avec des ciseaux d'or; Nemrod parmi les morts; B002 parmi les gerbes; Des Tibères divins, constellés, grands, superbes. Étalant à Caprée, au forum, dans les camps. Des colliers que Tacite arrangeait en carcans; La chame d'or du trône aboutissant au bagne. Ce vaste mur avait des versants de montagne. G nuit! rien ne manquait à l'apparition. Tout s'y trouvait, matière, esprit, fange et rayon; Toutes les villes, Thèbe, Athènes, des étages De Romes sur des tas de Tvrs et de Carthages; Tous les fleuves, l'Escaut, le Rhin, le Nil, l'Aar, Le Rubicon disant à quiconque est césar : «Si vous êtes encor citoyens, vous ne l'êtes Que jusqu'ici.» Les monts se dressaient, noirs squelettes. Et sur ces monts erraient les nuages hideux. Ces fantômes tramant la lune au milieu d'eux. La muraille semblait par le vent remuée; C'étaient des croisements de flamme et de nuée. Des jeux mystérieux de clartés, des renvois D'ombre d'un siècle à l'autre et du sceptre aux pavois. Où l'Inde finissait par être l'Allemagne, Où Salomon avait pour reflet Charlemagne; 14 LA VISION D'OU EST SORTI CE LIVRE. Tout le prodige humain, noir, vague, illimite'; La liberté brisant l'immuabilité; L'Horeb aux flancs brûlés, le Pinde aux pentes vertes 5 Hicétas précédant New^ton, les découvertes Secouant leur flambeau jusqu'au fond de la mer, Jason sur le dromon, Fulton sur le steamer; La Marseillaise, Eschyle, et l'ange après le spectre; Capanée est debout sur la porte d'Electre, Bonaparte est debout sur le pont de Lodi; Christ expire non loin de Néron applaudi. Voilà l'afl'reux chemin du trône, ce pavage De meurtre, de fureur, de guerre, d'esclavage; L'homme-troupeau! cela hurle, cela commet Des crimes sur un morne et ténébreux sommet. Cela frappe, cela blasphème, cela souffre. Hélas! et j'entendais sous mes pieds, dans le gouffre. Sangloter la misère aux gémissements sourds, Sombre bouche incurable et qui se plaint toujours. Et sur la vision lugubre, et sur moi-même Que j'y voyais ainsi qu'au fond d'un miroir blême, La vie immense ouvrait ses difformes rameaux; Je contemplais les fers, les voluptés, les maux, La mort, les avatars et les métempsy choses , Et dans l'obscur taillis des êtres et des choses Je regardais rôder, noir, riant, l'œil en feu, Satan, ce braconnier de la forêt de Dieu. Quel titan avait peint cette chose inouïe? Sur la paroi sans fond de l'ombre épanouie Qui donc avait sculpté ce rêve où j'étouffais? Quel bras avait construit avec tous les forfaits. Tous les deuils, tous les pleurs, toutes les épouvantes. Ce vaste enchaînement de ténèbres vivantes? Ce rêve, et j'en tremblais, c'était une action LA VISION D'OÙ EST SORTI CE LIVRE. 15 Ténébreuse entre l'homme et la création; Des clameurs jaillissaient de dessous les pilastres; Des bras sortant du mur montraient le poing aux astres; La chair était Gomorrhe et l'âme était Sion; Songe énorme! c'était la confrontation De ce que nous étions avec ce que nous sommes; Les bêtes s'y mêlaient, de droit divin, aux hommes. Comme dans un enfer ou dans un paradis; Les crimes y rampaient, de leur ombre grandis; Et même les laideurs n'étaient pas malséantes A la tragique horreur de ces fresques géantes. Et je revoyais là le vieux temps oublié. Je le sondais. Le mal au bien était lié Ainsi que la vertèbre est jointe à la vertèbre. Cette muraiHe, bloc d'obscurité funèbre. Montait dans l'infini vers un brumeux matin. Blanchissant par degrés sur l'horizon lointain. Cette vision sombre, abrégé noir du monde, Allait s'évanouir dans une aube profonde, Et, commencée en nuit, finissait en lueur. Le jour triste y semblait une pâle sueur; Et cette silhouette informe était voilée D'un vague tournoiement de fumée étoilée. Tandis que je songeais, l'œil fixé sur ce mur Semé d'âmes, couvert d'un mouvement obscur Et des gestes hagards d'un peuple de fantômes Une rumeur se fit sous les ténébreux dômes. J'entendis deux fracas profonds, venant du ciel En sens contraire au fond du silence éternel; Le firmament que nul ne peut ouvrir ni clore Eut l'air de s'écarter. l6 LA VISION D'OU EST SORTI CE LIVRE. Du côté de l'aurore. L'esprit de l'Orestie, avec un fauve bruit, Passait 5 en même temps, du côté de la nuit, Noir génie effaré fuyant dans une éclipse. Formidable, venait l'immense Apocalypse j Et leur double tonnerre à travers la vapeur, A ma droite, à ma gauche, approchait; et j'eus peur Comme si j'étais pris entre deux chars de l'ombre. Ils passèrent. Ce fut un ébranlement sombre. Et le premier esprit cria : Fatalité! Le second cria : Dieu! L'obscure éternité Répéta ces deux cris dans ses échos funèbres. Ce passage effrayant remua les ténèbres; Au bruit qu'ils firent, tout chancela; la paroi Pleine d'ombres, frémit; tout s'y mêla; le roi Mit la main à son casque et l'idole à sa mitre; Toute la vision trembla comme une vitre. Et se rompit, tombant dans la nuit en morceaux; Et quand les deux esprits, comme deux grands oiseaux. Eurent fui, dans la brume étrange de l'idée, La pâle vision reparut lézardée. Comme un temple en ruine aux gigantesques fûts. Laissant voir de l'abîme entre ses pans confus. Lorsque je la revis, après que les deux anges L'eurent brisée au choc de leurs ailes étranges. Ce n'était plus ce mur prodigieux, complet. Où le destin avec l'infini s'accouplait. Où tous les temps groupés se rattachaient au nôtre. LA VISION D'OU EST SORTI CE LIVRE. 17 Où les siècles pouvaient s'interroger l'un l'autre Sans que pas un fit faute et manquât à l'appel ^ Au lieu d'un continent, c'était un archipel; Au lieu d'un univers, c'était un cimetière; Par places se dressait quelque lugubre pierre. Quelque pilier debout, ne soutenant plus rien; Tous les siècles tronqués gisaient; plus de lien; Chaque époque pendait démantelée; aucune N'était sans déchirure et n'était sans lacune; Et partout croupissaient sur le passé détruit Des stagnations d'ombre et des flaques de nuit. Ce n'était plus, parmi les brouillards où l'œil plonge. Que le débris difforme et chancelant d'un songe. Ayant le vague aspect d'un pont intermittent Qui tombe arche par arche et que le gouffre attend. Et de toute une flotte en détresse qui sombre; Ressemblant à la phrase interrompue et sombre Que l'ouragan, ce bègue errant sur les sommets. Recommence toujours sans l'achever jamais. Seulement l'avenir continuait d'éclore Sur ces vestiges noirs qu'un pâle orient dore, Et se levait avec un air d'astre, au milieu D'un nuage où, sans voir de foudre, on sentait Dieu. De l'empreinte profonde et grave qu'a laissée Ce chaos de la vie à ma sombre pensée. De cette vision du mouvant genre humain. Ce livre, où près d'hier on entrevoit demain. Est sorti, reflétant de poëme en poëme Toute cette clarté vertigineuse et blême; Pendant que mon cerveau douloureux le couvait, La légende est parfois venue à mon chevet. Mystérieuse sœur de l'histoire sinistre; POÉSIE. V. l8 LA VISION D'OÙ EST SORTI CE LIVRE. Et toutes deux ont mis leur doigt sur ce registre. Et qu'est-ce maintenant que ce livre, traduit Du passé, du tombeau, du gouffre et de la nuit? C'est la tradition tombée à la secousse Des révolutions que Dieu déchaîne et pousse ^ Ce qui demeure après que la terre a tremblé 5 Décombre où l'avenir, vague aurore, est mêlé; C'est la construction des hommes, la masure Des siècles, qu'emplit l'ombre et que l'idée a^ure. L'affreux charnier-palais en ruine, habité . Par la mort et bâti par la fatalité. Où se posent pourtant parfois, quand elles l'osent. De la façon dont l'aile et le rayon se posent, La liberté, lumière, et l'espérance, oiseau; C'est l'incommensurable et tragique monceau. Où glissent, dans la brèche horrible, les vipères Et les dragons, avant de rentrer aux repaires. Et la nuée avant de remonter au ciel; Ce livre, c'est le reste effrayant de Babel; C'est la lugubre Tour des Choses, l'édifice Du bien, du mal, des pleurs, du deuil, du sacrifice. Fier jadis, dominant les lointains horizons. Aujourd'hui n'ayant plus que de hideux tronçons, Epars, couchés, perdus dans l'obscure vallée; C'est l'épopée humaine, âpre, immense, écroulée. Gucrncscy. — 2G avril 1857. LA LÉGENDE DES SIÈCLES I LA TERRE. HYMNE. Elle est la terre, elle est la plaine, elle est le champ. Elle est chère à tous ceux qui sèment en marchant; Elle offre un lit de mousse au pâtre; Frileuse, elle se chauffe au soleil éternel, Rit, et fait cercle avec les planètes du ciel Comme des sœurs autour de l'atre. Elle aime le rayon propice aux blés mouvants, Et l'assainissement formidable des vents, Et les souffles, qui sont des lyres. Et l'éclair, front vivant qui, lorsqu'il brille et fuit. Tout ensemble épouvante et rassure la nuit A force d'effrayants sourires. Gloire à la terre! Gloire à l'aube où Dieu paraît! Au fourmillement d'yeux ouverts dans la lorêt. Aux fleurs, aux nids que le jour dore! Gloire au blanchissement nocturne des sommets! Gloire au ciel bleu qui peut, sans s'épuiser jamais, Faire des dépenses d'aurore! La terre aime ce ciel tranquille, égal pour tous, Dont la sérénité ne dépend pas de nous. Et qui mêle à nos vils désastres, A nos deuils, aux éclats de rires effrontés, A nos méchancetés, à nos rapidités, La douceur profonde des astres. 21 LA LEGENDE DES SIECLES. La terre est calme auprès de l'océan grondeur; La terre est belle; elle a la divine pudeur De se cacher sous les feuillages; Le printemps son amant vient en mai la baiser; Elle envoie au tonnerre altier pour l'apaiser La fumée humble des villages. Ne frappe pas, tonnerre. Ils sont petits, ceux-ci. La terre est bonne; elle est grave et sévère aussi; Les roses sont pures comme elle; Quiconque pense, espère et travaille lui plaît; Et l'innocence offerte à tout homme est son lait. Et la justice est sa mamelle. La terre cache l'or et montre les moissons; Elle met dans le flanc des fuyantes saisons Le germe des saisons prochaines. Dans l'azur les oiseaux qui chuchotent : aimons! Et les sources au fond de l'ombre, et sur les monts L'immense tremblement des chênes. L'harmonie est son œuvre auguste sous les cieux; Elle ordonne aux roseaux de saluer, joyeux Et satisfaits, l'arbre superbe; Car l'équilibre, c'est le bas aimant le haut; Pour que le cèdre altier soit dans son droit, il faut Le consentement du brin d'herbe. Elle égalise tout dans la fosse; et confond Avec les bouviers morts la poussière que font Les Césars et les Alexandres; Elle envoie au ciel l'âme et garde l'animal; Elle ignore, en son vaste effacement du mal, La différence de deux cendres. Elle paie à chacun sa dette, au jour la nuit, A la nuit le jour, l'herbe aux rocs, aux fleurs le fruit; LA TERRE. Elle nourrit ce qu'elle crée. Et l'arbre est confiant quand l'homme est incertain 5 O confrontation qui fait honte au destin, O grande nature sacrée! Elle fut le berceau d'Adam et de Japhet, Et puis elle est leur tombe} et c'est elle qui fait Dans Tyr qu'aujourd'hui l'on ignore, Dans Sparte et Rome en deuil, dans Memphis abattu. Dans tous les lieux oij l'homme a parlé, puis s'est tu. Chanter la cigale sonore. Pourquoi? Pour consoler les sépulcres dormants. Pourquoi? Parce qu'il faut faire aux écroulements Succéder les apothéoses. Aux voix qui disent Non les voix qui disent Oui, Aux disparitions de l'homme évanoui Le chant mvstérieux des choses. La terre a pour amis les moissonneurs 5 le soir. Elle voudrait chasser du vaste horizon noir L'âpre essaim des corbeaux voraces, A l'heure où le bœuf las dit : Rentrons maintenant 5 Quand les bruns laboureurs s'en reviennent traînant Les socs pareils à des cuirasses. Elle entante sans fin les fleurs qui durent peu; Les fleurs ne font jamais de reproches à Dieu; Des chastes lys, des vignes mûres, Des mvrtes frissonnant au vent, jamais un cri Ne monte vers le ciel vénérable, attendri Par l'innocence des murmures. Elle ouvre un livre obscur sous les rameaux épais; Elle fait son possible, et prodigue la paix Au rocher, à l'arbre, à la plante. Pour nous éclairer, nous, fils de Cham et d'Hermès, 24 LA LÉGENDE DES SIECLES. Qui sommes condamnés à ne lire jamais Qu'à de la lumière tremblante. Son but, c'est la naissance et ce n'est pas la mort 5 C'est la bouche qui parle et non la dent qui mord} Quand la guerre infâme se rue Creusant dans l'homme un vil sillon de sang baigné, Farouche, elle détourne un regard indigné De cette sinistre charrue. Meurtrie, elle demande aux hommes : A quoi sert Le ravage? Quel fruit produira le désert? Pourquoi tuer la plaine verte? Elle ne trouve pas utiles les méchants. Et pleure la beauté virginale des champs Déshonorés en pure perte. La terre fut jadis Cérès, Aima Cérès, Mère aux yeux bleus des blés, des prés et des forêts; Et je l'entends qui dit encore : Fils, je suis Démèter, la déesse des dieux; Et vous me bâtirez un temple radieux Sur la colline Callichore. Paris. — 12 août 1873. II D'EVE À JÉSUS. I LE SACRE DE LA FEMME. L'aurore apparaissait ^ quelle aurore? Un abîme D'éblouissement, vaste, insondable, sublime; Une ardente lueur de paix et de bonté. C'était aux premiers temps du globe; et la clarté Brillait sereine au front du ciel inaccessible. Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible; Tout s'illuminait, l'ombre et le brouillard obscur; Des avalanches d'or s'écroulaient dans l'azur; Le jour en flamme, au fond de la terre ravie, Embrasait les lointains splendides de la vie; Les horizons pleins d'ombre et de rocs chevelus. Et d'arbres effrayants que l'homme ne voit plus, Luisaient comme le songe et comme le vertige. Dans une profondeur d'éclair et de prodige; L'éden pudique et nu s'éveillait mollement; Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant, Si frais, si gracieux, si suave et si tendre. Que les anges distraits se penchaient pour l'entendre; Le seul rugissement du tigre était plus doux; Les halliers où l'agneau paissait avec les loups. Les mers où l'hydre aimait l'alcyon, et les plaines Où les ours et les daims confondaient leurs haleines. Hésitaient, dans le chœur des concerts infinis. 26 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Entre le cri de l'antre et la chanson des nids. La prière semblait à la clarté mêlée 5 Et sur cette nature encore immaculée Qui du verbe éternel avait gardé l'accent, Sur ce monde céleste, angélique, innocent. Le matin, murmurant une sainte parole, Souriait, et l'aurore était une auréole. Tout avait la figure intègre du bonheur 5 Pas dé bouche d'oià vînt un souffle empoisonneur; Pas un être qui n'eût sa majesté première; Tout ce que l'infini peut jeter de lumière Éclatait pêle-mêle à la fois dans les airs; Le vent jouait avec cette gerbe d'éclairs Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées ; L'enfer balbutiait quelques vagues huées Qui s'évanouissaient dans le grand cri joyeux Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux! Les vents et les rayons semaient de tels délires Que les forêts vibraient comme de grandes lyres ; De l'ombre à la clarté, de la base au sommet. Une fraternité vénérable germait; L'astre était sans orgueil et le ver sans envie; On s'adorait d'un bout à l'autre de la vie; Une harmonie égale à la clarté, versant Une extase divine au globe adolescent. Semblait sortir du cœur mystérieux du monde; L'herbe en était émue, et le nuage, et l'onde. Et même le rocher qui songe et qui se tait; L'arbre, tout pénétré de lumière, chantait; C^haqLie fleur, échangeant son souffle et sa pensée Avec le ciel serein d'oia tombe la rosée. Recevait une perle et donnait un parfum; L'Etre resplendissait. Un dans Tout, Tout dans Un; Le paradis brillait sous les sombres ramures De la vie ivre d'ombre et pleine de murmures. Et la lumière était faite de vérité; Et tout avait la grâce, avant la pureté; LE SACRE DE LA FEMME. IJ Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence, Tant ces immenses jours avaient une aube immense! Ineffable lever du premier rayon d'or, Du jour éclairant tout sans rien savoir encor! O matin des matins! amour! joie effrénée De commencer le temps, l'heure, le mois, l'année! Ouverture du monde! instant prodigieux! La nuit se dissolvait dans les énormes cieux Où rien ne tremble, oii rien ne pleure, oii rien ne souffre: Autant que le chaos la lumière était gouffre; Dieu se manifestait dans sa calme grandeur. Certitude pour l'âme et pour les yeux splendeur; De faîte en faite, au ciel et sur terre, et dans toutes Les épaisseurs de l'être aux innombrables voûtes. On voyait l'évidence adorable éclater; Le monde s'ébauchait; tout semblait méditer; Les types primitifs, off"rant dans leur mélange Presque la brute informe et rude et presque l'ange. Surgissaient, orageux, gigantesques, touff"us; On sentait tressaillir sous leurs groupes confus La terre, inépuisable et suprême matrice; La création sainte, à son tour créatrice. Modelait vaguement des aspects merveilleux. Faisait sortir l'essaim des êtres fabuleux Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues. Et proposait à Dieu des formes inconnues Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea; On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjà Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses. Dans des verdissements de feuilles monstrueuses; Une sorte de vie excessive gonflait La mamelle du monde au mystérieux lait; Tout semblait presque hors de la mesure éclore; 28 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Comme si la nature, en étant proche encore. Eût pris, pour ses essais sur la terre et les eaux. Une difformité splendide au noir chaos. Les divins paradis, pleins d'une étrange sève. Semblent au fond des temps reluire dans le rêve. Et pour nos yeux obscurs, sans idéal, sans foi. Leur extase aujourd'hui serait presque l'effroi; Mais qu'importe à l'abîme, à l'âme universelle Qui dépense un soleil au lieu d'une étincelle. Et qui, pour y pouvoir poser l'ange azuré. Fait croître jusqu'aux cieux l'Eden démesuré! Jours inouïs! le bien, le beau, le vrai, le juste Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l'arbuste; L'aquilon louait Dieu de sagesse vêtu; L'arbre était bon; la fleur était une vertu; C'est trop peu d'être blanc, le lys était candide; Rien n'avait de souillure et rien n'avait de ride; Jours purs! rien ne saignait sous l'ongle et sous la dent; La bête heureuse était l'innocence rôdant; Le mal n'avait encor rien mis de son mystère Dans le serpent, dans l'aigle altier, dans la panthère; Le précipice ouvert dans l'animal sacré N'avait pas d'ombre, étant jusqu'au fond éclairé; La montagne était jeune et la vague était vierge; Le globe, hors des mers dont le flot le submerge. Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant. Et rien n'était petit quoique tout fût enfant; La terre avait, parmi ses hymnes d'innocence. Un étourdissement de sève et de croissance; L'instinct fécond faisait rêver l'instinct vivant; Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent. L'amour épars flottait comme un parfum s'exhale; La nature riait, naïve et colossale; L'espace vagissait ainsi qu'un nouveau-né. L'aube était le regard du soleil étonné. LE SACRE DE LA FExMME. 29 III Or, ce jour-là, c'était le plus beau qu'eût encore Versé sur l'univers la radieuse aurore 5 Le même séraphique et saint Irémissement Unissait l'algue à l'onde et l'être à l'élément 5 L'éther plus pur luisait dans les cieux plus sublimes; Les souffles abondaient plus protonds sur les cimes ; Les feuillages avaient de plus doux mouvements; Et les rayons tombaient caressants et charmants Sur un frais vallon vert, oij, débordant d'extase. Adorant ce grand ciel que la lumière embrase. Heureux d'être, joyeux d'aimer, ivres de voir. Dans l'ombre, au bord d'un lac, vertigineux miroir. Etaient assis, les pieds effleurés par la lame. Le premier homme auprès de la première lemme. L'époux priait. avant i épouse a son cote. IV Eve ofait au ciel bleu la sainte nudité; Eve blonde admirait l'aube, sa sœur vermeille. Chair de la femme! argile idéale! ô merveille! O pénétration sublime de l'esprit Dans le limon que l'Etre ineffable pétrit! Matière oii l'âme brille à travers son suaire! Boue où l'on voit les doigts du divin statuaire! Fange auguste appelant le baiser et le cœur. Si sainte, qu'on ne sait, tant l'amour est vainqueur. Tant l'âme est vers ce lit mystérieux poussée. Si cette volupté n'est pas une pensée. Et qu'on ne peut, à l'heure où les sens sont en icu, 30 LA LEGENDE DES SIECLES. Etreindre la beauté sans croire embrasser Dieu! Eve laissait errer ses yeux sur la nature. Et, sous les verts palmiers à la haute stature, Autour d'Eve, au-dessus de sa tête, l'œillet Semblait songer, le bleu lotus se recueillait. Le frais mvosotis se souvenait; les roses Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes ; Un souffle fraternel sortait du lys vermeil; Comme si ce doux être eiàt été leur pareil. Comme si de ces fleurs, ayant toutes une âme, La plus belle s'était épanouie en femme. V Pourtant, jusqu'à ce jour, c'était Adam, l'élu Qui dans le ciel sacré le premier avait lu. C'était le Marié tranquille et fort, que l'ombre Et la lumière, et l'aube, et les astres sans nombre. Et les bêtes des bois, et les fleurs du ravin Suivaient ou vénéraient comme l'aîné divin. Comme le front ayant la lueur la plus haute; Et, quand tous deux, la main dans la main, côte à côte. Erraient dans la clarté de l'Éden radieux, La nature sans fond, sous ses millions d'yeux, A travers les rochers, les rameaux, l'onde et l'herbe. Couvait, avec amour pour le couple superbe. Avec plus de respect pour l'homme, être complet, Eve qui regardait, Adam qui contemplait. Mais, ce jour-là, ces yeux innombrables qu'entrouvre L'infini sous les plis du voile qui le couvre. S'attachaient sur l'épouse et non pas sur l'époux, C>omme si, dans ce jour religieux et doux. Béni parmi les jours et parmi les aurores. Aux nids ailés perdus sous les branches sonores. LE SACRE DE LA FEXLME. 31 Au nuage, aux ruisseaux, aux frissonnants essaims. Aux bêtes, aux cailloux, à tous ces êtres saints Que de mots te'nébreux la terre aujourd'hui nomme, La femme eut apparu plus auguste que l'homme! VI Pourquoi ce choix? pourquoi cet attendrissement Immense du profond et divin firmament? Pourquoi tout l'univers penché sur une tête? Pourquoi l'aube donnant à la femme une fête? Pourquoi ces chants? Pourquoi ces palpitations Des flots dans plus de joie et dans plus de rayons? Pourquoi partout l'ivresse et la hâte d'éclore, Et les antres heureux de s'ouvrir à l'aurore, Et plus d'encens sur terre et plus de flamme aux cieuxi Le beau couple innocent songeait silencieux. VII Cependant la tendresse inexprimable et douce De l'astre, du vallon, du lac, du brin de mousse, Tressaillait plus profonde à chaque instant autour D'Eve, que saluait du haut des cieux le jour^ Le regard qui sortait des choses et des êtres. Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres. Se fixait, plus pensif de moment en moment, Sur cette femme au front vénérable et charmant; Un long ravon d'amour lui venait des abîmes. De l'ombre, de l'azur, des profondeurs, des cimes, De la fleur, de l'oiseau chantant, du roc muet. Et, pâle, Eve sentit que son flanc remuait. 5-17 octobre 1858. 32 LA LÉGENDE DES SIECLES. II LA CONSCIENCE. Lorsque avec ses entants vêtus de peaux de bêtes, Echevelé, livide au milieu des tempêtes, Gain se fut enfui de devant Jéhovah, Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva Au bas d'une montagne en une grande plaine } Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons.» Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts. Ayant levé la tête, au lond des cieux funèbres, 11 vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres. Et qui le regardait dans l'ombre fixement. «Je suis trop près», dit-il avec un tremblement. Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse. Et se remit à fuir sinistre dans l'espace. Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, pale et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve. Sans repos, sans sommeil 5 il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur. «Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. » Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'œil à la même place au tond de l'horizon. Alors il tressaillit en proie au noir trisson. «Cachez-moi!» cria-t-il^ et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont Sous des tentes de poil dans le désert protond : «Etends de ce côté la toile de la tente. » Et l'on développa la muraille flottante j Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb : «Vous ne voyez plus rien?» dit Tsilla, l'enfant blond. LA CONSCIENCE. 33 La fille de ses fils, douce comme l'aurore; Et Gain repondit : «Je vois cet œil encore! » Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et fi-appant des tambours. Cria : «Je saurai bien construire une barrière.» Il fit un mur de bronze et mit Gain derrière. Et Gain dit : «Get œil me regarde toujours! » Hénoch dit : «Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle. Bâtissons une ville, et nous la fermerons. » Alors Tubalcaïn, père des forgerons. Construisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine. Chassaient les fils d'Enos et les enfants de Seth; Et l'on crevait les yeux à quiconque passait; Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles. On ha chaque bloc avec des nœuds de fer, Et la ville semblait une ville d'enfer; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes; Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes; Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. » Quand ils eurent fini de clore et de murer. On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre; Et lui restait lugubre et hagard. «O mon père! L'œil a-t-il disparu.?» dit en tremblant Tsilla. Et Gain répondit : «Non, il est toujours là.» Alors il dit : «Je veux habiter sous la terre Comme dans son sépulcre un homme solitaire; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien.» On fit donc une fosse, et Gain dit : «C'est bien!» Puis il descendit seul sous cette voijte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain. L'œil était dans la tombe et regardait Caïn. POESIE. V. 34 LA LÉGENDE DES SIECLES. III PUISSANCE ÉGALE BONTE. Au commencement, Dieu vit un jour dans l'espace Iblis venir à luij Dieu dit : «Veux-tu ta grâce? — Non, dit le Mal. — Alors que me demandes-tu? — Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu, Joutons à qui créera la chose la plus belle.» L'Etre dit : «J'y consens. — Voici, dit le Rebelle : Moi, je prendrai ton œuvre et la transformerai. Toi, tu féconderas ce que je t'offrirai; Et chacun de nous deux soufflera son génie Sur la chose par l'autre apportée et fournie. — Soit. Que te faut-il? Prends, dit l'Etre avec dédain. - — La tête du cheval et les cornes du daim. — Prends.» Le monstre hésitant que la brume enveloppe Reprit : «J'aimerais mieux celle de l'antilope. — Va, prends. » Iblis entra dans son antre et forgea. Puis il dressa le front. «Est-ce fini déjà? — Non. — Te faut-il encor quelque chose? dit l'Etre. — Les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, maître. — Prends. — Je demande en outre, ajouta le Rampant, Le ventre du cancer, les anneaux du serpent. Les cuisses du chameau, les pattes de l'autruche. — Prends.» Ainsi qu'on entend l'abeille dans la ruche, On entendait aller et venir dans l'enfer Le démon remuant des enclumes de fer. Nul regard ne pouvait voir à travers la nue Ce qu'il faisait au fond de la cave inconnue. Tout à coup, se tournant vers l'Etre, Iblis hurla : «Donne-moi la couleur de l'or.» Dieu dit : «Prends-la.» Et, grondant et râlant comme un bœuf qu'on égorge. Le démon se remit à battre dans sa forge ; Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet, Et toute la caverne horrible tressaillait; PUISSANCE ÉGALE BONTE. 35 Les éclairs des marteaux faisaient une tempête; Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête; Il rugissait; le feu lui sortait des naseaux Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux Dans la saison livide où la cigogne émigré. Dieu dit : «Que te faut-il encor? — Le bond du tigre. — Prends. — C'est bien, dit Iblis debout dans son volcan. Viens m'aider à souffler», dit-il à l'ouragan. L'âtre flambait; Iblis, suant à grosses gouttes. Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes, On ne distinguait rien qu'une sombre rougeur Empourprant le profil du monstrueux torgeur. Et l'ouragan l'aidait, e'tant démon lui-même. L'Etre, parlant du haut du firmament suprême, Dit : «Que veux-tu de plus?» Et le grand paria, Levant sa tête énorme et triste, lui cria : «Le poitrail du lion et les ailes de l'aigle.» Et Dieu jeta, du tond des éléments qu'il règle, A l'ouvrier d'orgueil et de rébellion L'aile de l'aigle avec le poitrail du lion. Et le démon reprit son œuvre sous les voiles. «Quelle hydre fait-il donc?» demandaient les étoiles. Et le monde attendait, grave, inquiet, béant. Le colosse qu'allait enfanter ce géant; Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale Comme un dernier effort jetant un dernier raie; L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit. Flamboya; le plafond de l'enfer se fendit. Et, dans une clarté blême et surnaturelle. On vit des mains d'Iblis jaillir la sauterelle. Et l'infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux, Vit sa création et n'en fut pas honteux, L'avortement étant l'habitude de l'ombre. Il sortit à mi-corps de l'éternel décombre, Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant. Cria dans l'infini : «Maître, à toi maintenant!» 36 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embijche. Reprit : «Tu m'as donné Feléphant et l'autruche, Et l'or pour dorer tout} et ce qu'ont de plus beau Le chameau, le cheval, le lion, le taureau. Le tigre et l'antilope, et l'aigle et la couleuvre ^ C'est mon tour de fournir la matière à ton œuvre 5 Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends.» Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents. Tendit sa grande main de lumière baignée Vers l'ombre, et le démon lui donna l'araignée. Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu Du gouffre qui n'était pas encor le ciel bleu; Et l'Esprit regarda la bête; sa prunelle. Formidable, versait la lueur éternelle; Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir. Grossit alors, et fut soudain énorme à voir; Et Dieu le regardait de son regard tranquille; Une aube étrange erra sur cette forme vile; L'affreux ventre devint un globe lumineux; Et les pattes, changeant en sphères d'or leurs nœuds. S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme ; Iblis leva les yeux, et tout à coup l'infâme. Ébloui, se courba sous l'abîme vermeil; Car Dieu, de l'araignée, avait fait le soleil. 15 novembre 1857. IV LES LIONS. Les lions dans la fosse étaient sans nourriture. Captifs, ils rugissaient vers la grande nature Qui prend soin de la brute au fond des antres sourds. Les lions n'avaient pas mangé depuis trois jours. Ils se plaignaient de l'homme, et, pleins de sombres haines, A travers leur plafond de barreaux et de chaînes. Regardaient du couchant la sanglante rougeur; Leur voix grave effrayait au loin le voyageur Marchant à l'horizon dans les collines bleues. Tristes, ils se battaient le ventre de leurs queues; Et les murs du caveau tremblaient, tant leurs yeux roux A leur gueule affamée ajoutaient de courroux! La fosse était profonde; et, pour cacher leur fuite, Og et ses vastes fils l'avaient jadis construite; Ces enfants de la terre avaient creusé pour eux Ce palais colossal dans le roc ténébreux; Leurs têtes en avant crevé la large voûte, La lumière y tombait et s'y répandait toute, Et ce cachot de nuit pour dôme avait l'azur. Nabuchodonosor, qui régnait dans Assur, En avait fait couvrir d'un dallage le centre; Et ce roi fauve avait trouvé bon que cet antre, Qui jadis vit les Chams et les Deucalions, Bâti pour les géants, servît pour les lions. Ils étaient quatre, et tous affreux. Une litière D'ossements tapissait le vaste bestiaire; Les rochers étageaient leur ombre au-dessus d'eux; Ils marchaient, écrasant sur le pavé hideux Des carcasses de bête et des squelettes d'homme. 38 LA LÉGENDE DES SIECLES. Le premier arrivait du désert de Sodome; Jadis, quand il avait sa fauve liberté, Il habitait le Sin, tout à l'extrémité Du silence terrible et de la solitude^ Malheur à qui tombait sous sa patte au poil rude! Et c'était un lion des sables. Le second Sortait de la forêt de l'Euphrate fécond; Naguère, en le voyant vers le fleuve descendre. Tout tremblait; on avait eu du mal à le prendre, C>ar il avait fallu les meutes de deux rois; Il grondait; et c'était une bête des bois. Et le troisième était un lion des montagnes. Jadis il avait l'ombre et l'horreur pour compagnes; Dans ce temps-là, parfois, vers les ravins bourbeux Se ruaient des galops de moutons et de bœufs; Tous fuyaient, le pasteur, le guerrier et le prêtre; Et l'on voyait sa face effroyable apparaître. Le quatrième, monstre épouvantable et fier. Était un grand lion des plages de la mer. Il rôdait près des flots avant son esclavage. Gur, cité forte, était alors sur le rivage; Ses toits fumaient; son port abritait un amas De navires mêlant confusément leurs mats; Le paysan portant son gomor plein de manne S'y rendait; le prophète y venait sur son âne; Ce peuple était joyeux comme un oiseau lâché; Gur avait une place avec un grand marché, Et l'abyssin venait y vendre des ivoires, L'amorrhéen, de l'ambre et des chemises noires, Ceux d'Ascalon, du beurre, et ceux d'Aser, du blé. Du vol de ses vaisseaux l'abîme était troublé. Or, ce lion était gêné par cette ville; LES LIONS. 39 Il trouvait, quand le soir il songeait immobile, Qu'elle avait trop de peuple et faisait trop de bruit. Gur était très farouche et très haute j la nuit, Trois lourds barreaux fermaient l'entrée inabordable; Entre chaque créneau se dressait, formidable. Une corne de buffle ou de rhinocéros; Le mur était solide et droit comme un héros; Et l'océan roulait à vagues débordées Dans le fossé, profond de soixante coudées. Au lieu de dogues noirs jappant dans le chenil. Deux dragons monstrueux pris dans les joncs du Nil Et dressés par un mage à la garde servile. Veillaient des deux côtés de la porte de ville. Or, le lion s'était une nuit avancé. Avait franchi d'un bond le colossal fossé. Et broyé, furieux, entre ses dents barbares, La porte de la ville avec ses triples barres. Et, sans même les voir, mêlé les deux dragons Au vaste écrasement des verrous et des gonds ; Et, quand il s'en était retourné vers la grève. De la ville et du peuple il ne restait qu'un rêve. Et, pour loger le tigre et nicher les vautours. Quelques larves de murs sous des spectres de tours. Celui-là se tenait accroupi sur le ventre. Il ne rugissait pas, il bâillait; dans cet antre Où l'homme misérable avait le pied sur lui. Il dédaignait la faim, ne sentant que l'ennui. Les trois autres allaient et venaient; leur prunelle, Si quelque oiseau battait leurs barreaux de son aile. Le suivait; et leur faim bondissait, et leur dent Mâchait l'ombre à travers leur cri rauque et grondant. Soudain, dans l'angle obscur de la lugubre étable, La grille s'entr'ouvrit; sur le seuil redoutable. Un homme, que poussaient d'horribles bras tremblants. 40 LA LÉGENDE DES SIECLES. Apparut; il était vêtu de linceuls blancs; La grille referma ses deux battants funèbres; L'homme avec les lions resta dans les ténèbres. Les monstres, hérissant leur crinière, écumant. Se ruèrent sur lui, poussant ce hurlement Effroyable, où rugit la haine et le ravage Et toute la nature irritée et sauvage Avec son épouvante et ses rébellions; Et l'homme dit : «La paix soit avec vous, lions!» L'homme dressa la main; les lions s'arrêtèrent. Les loups qui font la guerre aux morts et les déterrent, Les ours au crâne plat, les chacals convulsifs Qui pendant le naufrage errent sur les récifs. Sont féroces; l'hyène infâme est implacable; Le tigre attend sa proie et d'un seul bond l'accable; Mais le puissant lion, qui fait de larges pas, Parfois lève sa griffe et ne la baisse pas. Étant le grand rêveur solitaire de l'ombre. Et les lions, groupés dans l'immense décombrc. Se mirent à parler entre eux, délibérant; On eût dit des vieillards réglant un différend Au froncement pensif de leurs moustaches blanches. Un arbre mort pendait, tordant sur eux ses branches. Et, grave, le lion des sables dit : «Lions, Quand cet homme est entré, j'ai cru voir les rayons De midi dans la plaine où l'ardent semoun passe. Et j'ai senti le souffle énorme de l'espace; Cet homme vient à nous de la part du désert.» Le lion des bois dit : «Autrefois, le concert Du figuier, du palmier, du cèdre et de l'yeuse. Emplissait jour et nuit ma caverne joyeuse; Même à l'heure où l'on sent que le monde se tait. Le grand feuillage vert autour de moi chantait. LES LIONS. 41 Quand cet homme a parlé, sa voix m'a semblé douce Comme le bruit qui sort des nids d'ombre et de mousse; Cet homme vient à nous de la part des forêts. » Et celui qui s'était approché le plus près, Le lion noir des monts dit : «Cet homme ressemble Au Caucase, où jamais une roche ne tremble; Il a la majesté de l'Atlas ; j'ai cru voir. Quand son bras s'est levé, le Liban se mouvoir Et se dresser, jetant l'ombre immense aux campagnes; Cet homme vient à nous de la part des montagnes. » Le lion qui, jadis, au bord des flots rôdant, Rugissait aussi haut que l'océan grondant. Parla le quatrième, et dit : «Fils, j'ai coutume. En voyant la grandeur, d'oublier l'amertume, Et c'est pourquoi j'étais le voisin de la mer. J'y regardais — laissant les vagues écumer — Apparaître la lune et le soleil éclore. Et le sombre infini sourire dans l'aurore; Et j'ai pris, ô lions, dans cette intimité. L'habitude du gouffre et de l'éternité; Or, sans savoir le nom dont la terre le nomme. J'ai vu luire le ciel dans les yeux de cet homme; Cet homme au front serein vient de la part de Dieu. » Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu. Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave, 'Collant sa face pâle aux grilles de la cave, Dans la profondeur vague aperçut Daniel Qui se tenait debout et regardait le ciel. Et songeait, attentif aux étoiles sans nombre. Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l'ombre. 27-31 octobre 1857. 42 . LA LÉGENDE DES SIÈCLES. V LE TEMPLE. Moïse pour l'autel cherchait un statuaire; Dieu dit : Il en faut deux; et dans le sanctuaire Conduisit Oliab avec Béliséel. L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel. VI BOOZ ENDORMI. B002 s'était couché de fatigue accablé; Il avait tout le jour travaillé dans son aire; Puis avait fait son lit à sa place ordinaire; B002 dormait auprès des boisseaux pleins de blé. Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge; Il était, quoique riche, à la justice enclin; Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin; Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge. Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril. Sa gerbe n'était point avare ni haineuse; Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse : «Laissez tomber exprès des épis», disait-il. Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques, Vêtu de probité candide et de lin blanc ; Et, toujours du côté des pauvres ruisselant. Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques. B002 était bon maître et fidèle parent; Il était généreux, quoiqu'il fût économe; Les femmes regardaient B002 plus qu'un jeune homme. Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand. Le vieillard, qui revient vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants; Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens. Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière. 44 LA LÉGENDE DES SIECLES. Donc, B002 dans la nuit dormait parmi les siens. Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres, Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres; Et ceci se passait dans des temps très anciens. Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge; La terre, 011 l'homme errait sous la tente, inquiet Des empreintes de pieds de géants qu'il vovait, Était mouillée encor et molle du déluge. Comme dormait Jacob, comme dormait Judith, B002, les yeux fermés, gisait ^ous la feuillée; Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée Au-dessus de sa tête, un songe en descendit. Et ce songe était tel, que B002 vit un chêne Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu; Une race y montait comme une longue chaîne; Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu. Et B002 murmurait avec la voix de l'ame : «Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt? Le chiffre de mes ans a passé quatrevingt. Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme. Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, O Seigneur! a quitté ma couche pour la votre; Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre, Elle à demi vivante et moi mort à demi. BOOZ ENDORMI. 45 Une race naîtrait de moi! Comment le croire? Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants? Quand on est jeune, on a des matins triomphants 5 Le jour sort de la nuit comme d'une victoire; Mais vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ; Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe. Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe, Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau.» Ainsi parlait B002 dans le rêve et l'extase. Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noye's; Le cèdre ne sent pas une rose à sa base. Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds. Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite, S'e'tait couchée aux pieds de Booz, le sein nu, Espérant on ne sait quel rayon inconnu Quand viendrait du réveil la lumière subite. B002 ne savait point qu'une femme était là. Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle. Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle 5 Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala. L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ^ Les anges y volaient sans doute obscurément. Car on voyait passer dans la nuit, par moment, Quelque chose de bleu qui paraissait une aile. La respiration de B002 qui dormait Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse. On était dans le mois où la nature est douce. Les collines avant des Ivs sur leur sommet. 46 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Ruth songeait et B002 dormait ; l'herbe était noire ; Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement; Une immense bonté tombait du firmament; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire. Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait, Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles, Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été. Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles. i" mai 1859. VII DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE. Le philosophe allait sur son âne; prophète, Prunelle devant l'ombre horrible stupe'taite, Il allait, il pensait. Devin des nations. Il vendait aux païens des malédictions. Sans savoir si des mains dans les te'nèbres blêmes S'ouvraient pour recevoir ses vagues anathèmes. Il venait de Phétor^ il allait chez Balac, Fils des gomorrhéens qui dorment sous le lac. Mage d'Assur et roi du peuple moabite. Il avait quitté l'ombre où l'épouvante habite. Et le hideux abri des chênes chevelus Que l'ouragan secoue en ses larges reflux. Morne, il laissait marcher au hasard sa monture. Son esprit cheminant dans une autre aventure -, Il se demandait : «Tout est-il vide? et le fond N'est-il que de l'abîme oii des spectres s'en vont? L'ombre prodigieuse est-elle une personne? Le flot qui murmure, est-ce une voix qui raisonne? Depuis quatrevingts ans, je vis dans un réduit. Regardant la sueur des antres de la nuit. Ecoutant les sanglots de l'air dans les nuées. Le gouffre est-il vivant? Larves exténuées, Qu'est-ce que nous cherchons? Je sais l'assyrien. L'arabe, le persan, l'hébreu ; je ne sais rien. De quel profond néant sommes-nous les ministres?...» Ainsi, pâle, il songeait sous les branches sinistres. Les cheveux hérissés par les souflles des bois. L'âne s'arrêta court et lui dit : « Je le vois. » 48 LA LÉGENDE DES SIÈCLES, VIII PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST AVEC LE TOMBEAU. En ce temps-là, Jésus était dans la Judée 5 Il avait délivré la femme possédée, Rendu l'ouïe aux sourds et guéri les lépreux ^ Les prêtres l'épiaient et parlaient bas entre eux. Comme il s'en retournait vers la ville bénie, Lazare, homme de bien, mourut à Béthanic. Marthe et Marie étaient ses sœursj Marie, un jout, Pour laver les pieds nus du maître plein d'amour, Avait été chercher son parfum le plus rare. Or, Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare. Quelqu'un lui dit : « Lazare est mort. » Le lendemain. Comme le peuple était venu sur son chemin, Il expliquait la loi, les livres, les symboles. Et, comme Elie et Job, parlait par paraboles. Il disait : «Qui me suit, aux anges est pareil. Quand un homme a marché tout le jour au soleil Dans un chemin sans puits et sans hôtellerie. S'il ne croit pas, quand vient le soir, il pleure, il crie, Il est las 5 sur la terre il tombe haletant. S'il croit en moi, qu'il prie, il peut au même instant Continuer sa route avec des forces triples.» Puis il s'interrompit, et dit à ses disciples : «Lazare, notre ami, dort; je vais l'éveiller.» Eux dirent : «Nous irons, maître, où tu veux aller.» Or, de Jérusalem, où Salomon mit l'arche. Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche. Jésus partit. Durant cette route souvent. Tandis qu'il marchait seul et pensif en avant. LE CHRIST ET LE TOMBEAU. 49 Son vêtement parut blanc comme la lumière. Quand Jésus arriva, Marthe vint la première. Et, tombant à ses pieds, s'écria tout d'abord : «Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas mort.» Puis reprit en pleurant : «Mais il a rendu l'âme. Tu viens trop tard.» Jésus lui dit : «Qu'en sais-tu, femme? Le moissonneur est seul maître de la moisson.» Marie était restée assise à la maison. Marthe lui cria : «Viens, le maître te réclame.» Elle vint. Jésus dit : «Pourquoi pleures-tu, femme?» Et Marie à genoux lui dit : « Toi seul es fort. Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas mort.» Jésus reprit : «Je suis la lumière et la vie. Heureux celui qui voit ma trace et l'a suivie! Qui croit en moi vivra, fût-il mort et gisant. » Et Thomas, appelé Didyme, était présent. Et le Seigneur, dont Jean et Pierre suivaient l'ombre. Dit aux juifs accourus pour le voir en grand nombre : «Où donc l'avez- vous mis?» Ils répondirent : «Vois.» Lui montrant de la main, dans un champ, près d'un bois, A côté d'un torrent qui dans les pierres coule. Un sépulcre. Et Jésus pleura. Sur quoi la loule Se prit à s'écrier : «Voyez comme il l'aimait! Lui qui chasse, dit-on, Satan, et le soumet. Eût-il, s'il était Dieu, comme on nous le rapporte. Laissé mourir quelqu'un qu'il aimait de la sorte ? » Or, Marthe conduisit au sépulcre Jésus. Il vint. On avait mis une pierre dessus. 50 LA LÉGENDE DES SIECLES. «Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que Jean et Pierre 5 Mais voilà quatre jours qu'il est sous cette pierre. » Et Jésus dit : «Tais-toi, femme, car c'est le lieu Où tu vas, si tu crois, voir la gloire de Dieu.» Puis il reprit : «Il faut que cette pierre tombe.» La pierre ôtée, on vit le dedans de la tombe. Jésus leva les yeux au ciel et marcha seul Vers cette ombre où le mort gisait dans son linceul. Pareil au sac d'argent qu'enfouit un avare. Et, se penchant, il dit à haute voix : «Lazare!» Alors le mort sortit du sépulcre ^ ses pieds Des bandes du linceul étaient encore liés 5 Il se dressa debout le long de la muraille; Jésus dit : «Déliez cet homme, et qu'il s'en aille.» Ceux qui virent cela crurent en Jésus-Christ. Or, les prêtres, selon qu'au livre il est écrit. S'assemblèrent, troublés, chez le préteur de Rome; Sachant que Christ avait ressuscité cet homme. Et que tous avaient vu le sépulcre s'ouvrir. Ils dirent : «Il est temps de le faire mourir.» Jersey. — 23 octobre 1852. III SUPRÉMATIE. Lorsque les trois grands dieux eurent dans un cachot Mis les de'mons, chassé les monstres de là-haut, Oté sa griffe à l'hydre, au noir dragon son aile. Et sur ce tas hurlant fermé l'ombre éternelle. Laissant grincer l'enfer, ce sépulcre vivant. Ils vinrent tous les trois, Vâyou, le dieu du Vent, Agni, dieu de la Flamme, Indra, dieu de l'Espace, S'asseoir sur le zénith, qu'aucun mont ne dépasse. Et se dirent, ayant dans le ciel radieux Chacun un astre au front : « Nous sommes les seuls dieux ! » Tout à coup devant eux surgit dans l'ombre obscure Une lumière ayant les yeux d'une figure. Ce que cette lumière était, rien ne saurait Le dire, et, comme brille au fond d'une forêt Un long rayon de lune en une route étroite. Elle resplendissait, se tenant toute droite. Ainsi se dresse un phare au sommet d'un récif. C'était un flamboiement immobile, pensif. Debout. Et les trois dieux s'étonnèrent. Ils dirent : «Qu'est ceci?» Tout se tut et les cieux attendirent. «Dieu Vâyou, dit Agni, dieu Vâyou, dit Indra, 52 LA LÉGENDE DES SIECLES. Parle à cette lumière. Elle te re'pondra. Crois-tu que tu pourrais savoir ce qu'elle est? — Certes, Dit Vâyou. Je le puis. » Les profondeurs désertes Songeaient i tout luyait, l'aigle ainsi que l'alcyon. Alors Vâyou marcha droit à la vision. « Qu'es-tu? » cria Vâyou, le dieu fort et suprême. Et l'apparition lui dit : « Qu'es-tu toi-même?» Et Vâyou dit : «Je suis Vâyou, le dieu du Vent. ■ — Et qu'est-ce que tu peux ? — Je peux, en me levant. Tout déplacer, chasser les flots, courber les chênes. Arracher tous les gonds, rompre toutes les chaînes. Et si je le voulais, d'un souffle, moi Vâyou, Plus aisément qu'au fleuve on ne jette un caillou Ou que d'une araignée on ne crève les toiles. J'emporterais la terre à travers les étoiles. » L'apparition prit un brin de paille et dit : ((Emporte ceci.» Puis, avant qu'il répondît. Elle posa devant le dieu le brin de paille. Alors, avec des yeux d'orage et de bataille. Le dieu Vâyou se mit à grandir jusqu'au ciel, Il troua l'effrayant plafond torrentiel. Il ne fut plus qu'un monstre ayant partout des bouches, Pâle, il démusela les ouragans farouches Et mit en liberté l'âpre meute des airs; On entendit mugir le semoun des déserts SUPREMATIE. 53 Et l'aquilon qui peut, par-dessus les épaules Des montagnes, pousser l'océan jusqu'aux pôles ; Vâvou, géant des vents, immense, au-dessus d'eux Plana, gronda, frémit et rugit, et, hideux. Remua les profonds tonnerres de l'abîme; Tout l'univers trembla de la base à la cime Comme un toit où quelqu'un d'affreux marche à grands pas. Le brin de paille aux pieds du dieu ne bougea pas. Le dieu s'en retourna. «Dieu du vent, notre frère. Parle, as-tu pu savoir ce qu'est cette lumière?» Et Vâyou répondit aux deux autres dieux : «Non. ■ — Agni, dit Indra, frère Agni, mon compagnon. Dit Vâyou, pourrais-tu le savoir, toi? — Sans doute». Dit Agni. Le dieu rouge, Agni, que l'eau redoute. Et devant qui médite à genoux le bouddha, Alla vers la clarté sereine et demanda : «Qu'es-tu, clarté? — Qu'es-tu toi-même? lui dit-elle. — Le dieu du Feu. — Quelle est ta puissance? — Elle est telle Que, si je veux, je puis brûler le ciel noirci. 54 LA LÉGENDE DES SIECLES. Les mondes, les soleils, et tout. — Brûle ceci». Dit la clarté, montrant au dieu le brin de paille. Alors, comme un bélier défonce une muraille, Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout La flamme formidable, et, fauve, ardent, debout, Crachant des jets de lave entre ses dents de braise. Fit sur l'humble fétu crouler une fournaise; Un soufflement de forge emplit le firmament; Et le jour s'éclipsa dans un vomissement D'étincelles, mêlé de tant de nuit et d'ombre Qu'une moitié du ciel en resta longtemps sombre; Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l'Hékla; Lorsqu'enfin la vapeur énorme s'envola. Quand le dieu rouge Agni, dont l'incendie est l'ame. Eut éteint ce tumulte effroyable de flamme Où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet. Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait N'avoir pas même été touché par la fumée. Le dieu s'en revint. «Dieu du feu, force enflammée. Quelle est cette lumière enfin? Sais-tu son nom?» Dirent les autres dieux. Agni répondit : «Non. — Indra, dit Vayou; frère Indra, dit Agni, sage! Roi! dieu! qui, sans passer, de tout vois le passage. Peux-tu savoir, ô toi dont rien ne se perdra, Ce qu'est cette clarté qui nous regarde?» Indra SUPRÉMATIE. 55 Répondit : «Oui.» Toujours droite, la clarté pure Brillait, et le dieu vint lui parler. ((O figure. Qu'es-tu ?» dit Indra, d'ombre et d'étoiles vêtu. Et l'apparition dit : ((Toi-même, qu'es-tu?» Indra lui dit : ((Je suis Indra, dieu de l'Espace. — Et quel est ton pouvoir, dieu? — Sur sa carapace La divine tortue, aux yeux toujours ouverts, Porte l'éléphant blanc qui porte l'univers. Autour de l'univers est l'infini. Ce gouffre Contient tout ce qui vit, naît, meurt, existe, souffre. Règne, passe ou demeure, au sommet, au milieu. En haut, en bas, et c'est l'espace, et j'en suis dieu. Sous moi la vie obscure ouvre tous ses registres; Je suis le grand voyant des profondeurs sinistres; Ni dans les bleus édens, ni dans l'enfer hagard, Rien ne m'échappe, et rien n'est hors de mon regard; Si quelque être pour moi cessait d'être visible. C'est lui qui serait dieu, pas nous; c'est impossible. Étant l'énormité, je vois l'immensité;^ Je vois toute la nuit et toute la clarté; Je vois le dernier lieu, je vois le dernier nombre. Et ma prunelle atteint l'extrémité de l'ombre; Je suis le regardeur infini. Dans ma main J'ai tout, le temps, l'esprit, hier, aujourd'hui, demain. Je vois les trous de taupe et les gouffres d'aurore. Tout! et, là même où rien n'est plus, je vois encore. Depuis l'azur sans borne où les deux sur les deux Tournent comme un rouage aux flamboyants essieux, Jusqu'au néant des morts auquel le ver travaille, Je sais tout! je vois tout! Vois-tu ce brin de paille?» Dit l'étrange clarté d'où sortait une voix. 36 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Indra baissa la tête et cria : « Je le vois. Lumière, je te dis que j'embrasse tout l'être j Toi-même, entends-tu bien, tu ne peux disparaître De mon regard, jamais éclipsé ni décru! » A peine eut-il parlé qu'elle avait disparu. Vendredi, 8 avril 1870. IV ENTRE GÉANTS ET DIEUX. I LE GÉANT, AUX DIEUX. LE GEANT. Un mot. Si, par hasard, il vous venait l'idée Que cette herbe où je dors, de rosée inondée. Est faite pour subir n'importe quel pied nu. Et que ma solitude est au premier venu. Si vous pensiez entrer dans l'ombre où je séjourne Sans que ma grosse tête au fond des bois se tourne. Si vous vous figuriez que je vous laisserais Tout déranger, percer des trous dans mes forêts,^ Ployer mes vieux sapins et casser mes grands chênes. Mettre à la liberté de mes torrents des chaînes. Chasser l'aigle, et marcher sur mes petites fleurs; Que vous pourriez venir faire les enjôleurs Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes. Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes La Vénus avec qui tous vous vous mariez, Que je n'ai pas des yeux pour voir, que vous pourriez Vous vautrer sur mes joncs où les dragons des antres Laissent en s'en allant la trace de leurs ventres. Que vous pourriez salir la pauvre source en pleurs. Que je vous laisserais, ainsi que des voleurs. Aller, venir, rôder dans la grande nature; Si vous imaginiez cette étrange aventure Qu'ici je vous verrais rire, semer l'eftroi. Faire l'amour, vous mettre à votre aise chez moi. Sans des soulèvements énormes de montagnes. 58 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Et sans vous traiter, vous, princes, et vos compagnes. Comme les ours qu'au fond des halliers je poursuis. Vous me croiriez plus bête encor que je ne suis! JUPITER. Calme-toi. VÉNUS. Nous avons dans l'Olvmpe des chambres. Bonhomme. LE GÉANT. Oui, je sais bien, parce que j'ai des membres Vastes, et que les doigts robustes de mes pieds Semblent sur l'affreux tronc des saules copiés. Parce que mes talons sont tout noirs de poussière. Parce que je suis fait de la pâte grossière Dont est faite la terre auguste et dont sont faits Les grands monts, ces muets et sacrés portefaix. Vu que des plus vieux rocs j'ai passé les vieillesses. Et que je n'ai pas, moi, toutes vos gentillesses. Étant une montagne à forme humaine, au fond Du gouffre, où l'ombre avec les pierres me confond. Vu que j'ai l'air d'un bloc, d'une tour, d'un décombre. Et que je fus taillé dans l'énormité sombre. Je passe pour stupide. On rit de moi, vraiment. Et l'on croit qu'on peut tout me faire impunément. Soit. Essayez. Tâtez mon humeur endurante. Combien de dards avait le serpent Stryx? Quarante. Combien de pieds avait l'hydre Phluse? Trois cents. J'ai broyé Stryx et Phluse entre mes poings puissants. Osez donc! Ah! je sens la colère hagarde Battre de l'aile autour de mon front. Prenez garde ! Laissez-moi dans mon trou plein d'ombre et de parfums. Que les olympiens ne soient pas importuns, Car il se pourrait bien qu'on vît de quelle sorte On les chasse, et comment, pour leur fermer sa porte. Un ténébreux s'y prend avec les radieux. Si vous venez ici m'ennuyer, tas de dieux! II PAROLES DE GEANT. Je suis votre vaincu, mais regardez ma taille, Dieux, je reste montagne après votre bataille ^ Et moi qui suis pour vous un sombre encombrement, A peine je vous vois au fond du firmament 5 Si vous existez, soit. Je dors. Vous, troglodytes. Hommes qui ne savez jamais ce que vous dites. Vivants qui fourmillez dans de l'ombre, indistincts. Ayant déjà les vers de terre en vos instincts. Vous qu'attend le sépulcre et qui rampez d'avance, Sachez que la prière est une connivence. Et ne me plaignez pas! Nains promis aux linceuls. Tremblez si vous voulez, mais tremblez pour vous seuls. Quant à moi, que Vénus, déesse aux yeux de grue. Que Mars bête et sanglant, que Diane bourrue. Viennent rire au-dessus de mon sinistre exil. Ou faire un froncement quelconque de sourcil. Que, dans mon ciel farouche et lourd, l'Olympe ébauche Son tumulte mêlé de crime et de débauche. Qu'il raille le grand Pan, croyant l'avoir tué. Que Jupiter, joyeux, tonnant, infatué. Démuselle les vents imbéciles, dérègle L'éclair et l'aquilon, et déchaîne son aigle. Cela m'est bien égal à moi qui suis trois fois Plus haut que n'est profond l'océan plein de voix. Hommes, je ris des nœuds dont la peur vous enlace. Tous ces olympiens sont de la populace. Ah! certes, ces passants, que vous nommez les dieux. Furent de fiers bandits sous le ciel radieux ^ Les montagnes, avec leurs bois et leurs vallées. 6o LA LÉGENDE DES SIECLES. Sont de leur noir viol toutes échevelées. Je le sais, et resté presque seul maintenant. Je suis par la grandeur de ma chute gênant; Non, je ne les crains pasj et quant à leurs approches. Je les attends avec des roulements de roches. Je les appelle gueux et voleurs, c'est leur nom. Et ne veux pas savoir s'ils sont contents ou non. O vivants, il paraît qu'à la haine tenaces. Ces dieux me font de loin dans l'ombre des menaces. Soit, j'oublie et je songe; et je m'informe peu Si l'éclair que je vois est la lueur d'un dieu. J'ai ma flûte et j'en joue au penchant des montagnes, Je m'ajoute aux sommets au-dessus des campagnes. Et je laisse les dieux bruire et bougonner. Croit-on que je prendrai la peine de tourner La tête dans les bois et sur les hautes cimes. Que je m'effarerai dans les forêts sublimes. Et que j'interromprai mon rêve et ma chanson. Pour un roucoulement de foudre à l'horizon! 21 septembre 1875. III LES TEMPS PANIQUES. Les dieux ont dit entre eux : «Nous sommes la matière. Les dieux. Nous habitons l'insondable frontière Au delà de laquelle il n'est rien; nous tenons L'univers par le mal qui règne sous nos noms, Par la guerre, euménide eparse, par l'orgie Chantante, dans la joie et le meurtre élargie. Par Cupidon l'immense enfant, par Astarté, Larve pleine de nuit d'où sort une clarté. L ouragan tourne autour de nos faces sereines; Les saisons sont des chars dont nous tenons les rênes. Nous régnons, nous mettons à la tempête un mors. Et nous sommes au fond de la pâleur des morts. L'Olympe est à jamais la cime de la vie; Chronos est prisonnier; Géo tremble asservie; Nous sommes tout. Nos coups de foudre sont fumants. Jouissons. Sous nos pieds un pavé d'ossements. C'est la terre; un plafond de néant sur nos têtes. C'est le ciel; nous avons les temples et les fêtes ; L'ombre que nous faisons met le monde à genoux. Les premiers-nés du gouffre étaient plus grands que nous. Nous leur avons jeté l'Othryx et le Caucase; A cette heure, un amas de roches les écrase; Poursuivons, achevons notre œuvre, et consommons La lapidation des géants par les monts ! » Les dieux ont triomphé. Leur victoire est tombée Sur Enna, sur Larisse et Pylos, sur l'Eubée; 62 LA LEGENDE DES SIECLES. L'horizon est partout difforme maintenant 5 Pas un mont qui ne soit blessé, l'Athos saignant Est noir sous l'assemblage horrible des nuées 5 Chalcis que les hiboux emplissent de huées, La Thrace 011 l'on adore un vieux glaive rouillé, L'Hémonie où l'éclair féroce a travaillé. Sont de mornes déserts que la ruine encombre. Une peau de satyre écorché pend dans l'ombre. Car la lyre a puni la flûte au fond des bois. La source aux pleurs profonds sanglote à demi-voix 5 Oii sont les jours d'Évandre et les temps de Saturne.'' On s'aimait. On se craint. L'univers est nocturne j L'azur hait le matin, inutile doreur; L'ombre auguste et hideuse est pleine de terreur 5 On entend des soupirs étouffés dans les marbres j Des simulacres sont visibles sous les arbres. Et des spectres sont là, signe d'un vaste ennui. Les bois naguère étaient confiants, aujourd'hui Ils ont peur, et l'on sent que leur tremblement songe Aux autans, rauque essaim qui serpente et s'allonge Et qui souvent remplit de trahisons l'éther; Car l'orage est l'esclave obscur de Jupiter. Les cavernes des fils d'Inachus sont vacantes 5 Le grand Orphée est mort tué par les bacchantes; Seuls les dieux sont debout, formidables vivants, Et la terre subit la sombre horreur des vents. Thèbe adore en tremblant la foudre triomphale; Et trois fleuves, le Styx, l'Alphée et le Stymphale, Se sont enfuis sous terre et n'ont plus reparu. Aquilon passe avec un grondement bourru; On ne sait ce qu'Eurus complote avec Borée; Faune se cache ainsi qu'une bête effarée; Plus de titans; Mercure éclipse Hypérion; Zéphire chante et danse ainsi qu'un histrion; Quant aux Cyclopes, fils puînés, ils sont lâches; Ils servent; ils ont fait leur patx; les viles tâches LES TEMPS PANIQUES. 63 Conviennent aux cœurs basj Vulcain, le dieu cagneux. Les emploie à sa forge, a confiance en eux. Les gouverne, et difforme et boiteux, distribue L'ouvrage à ces ge'ants par qui la honte est bue; Brontès fait des trépieds qui parlent, Pyracmon Fait des spectres d'airain où remue un démon 5 On ne résiste plus aux dieux, même en Sicile; Polyphème amoureux n'est plus qu'un imbécile. Et Galatée en rit avec Acis. Les champs N'ont presque plus de fleurs, tant les dieux sont méchants; Les dieux semblent avoir cueilli toutes les roses. Ils font la guerre à Pan, à l'être, au gouffre, aux choses; Ils ont mis de la nuit jusque dans l'œil du lynx; Ils ont pris l'ombre, ils ont fait avouer les sphinx, Ils ont échoué l'hvdre, éteint les ignivomes. Et du sinistre enfer augmenté les fantômes, Et, bouleversant tout, ondes, souffles, typhons. Ils ont déconcerté les prodiges profonds. La terre en proie aux dieux fut le champ de bataille; Ils ont frappé les fronts qui dépassaient leur taille. Et détruit sans pitié, sans gloire, sans pudeur. Hélas! quiconque avait pour crime la grandeur. Les lacs sont indignés des monts qu'ils réfléchissent, Car les monts ont trahi; sur un faîte où blanchissent Des os d'enfants percés par les flèches du ciel. Cime aride et pareille aux lieux semés de sel, La pierre qui jadis fut Niobé médite; La vaste Afrique semble exilée et maudite; Le Nil cache éperdu sa source à tous les yeux, De peur de voir briser son urne par les dieux; On sent partout la fin, la borne, la limite; L'étang, clair sous l'amas des branchages, imite L'œil tragique et brillant du fiévreux qui mourra; L'effroi tient Delphe en Grèce et dans l'Inde Ellorah; 64 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Phœbus Smynthée usurpe aux cieux le char solaire; Que de honte! Et l'on peut juger de la colère De Demèter, l'aïeule auguste de Cerès, Par l'echevèlement farouche des forêts. La terre avait une âme et les dieux l'ont tuée. He1as! dit le torrent. Hélas! dit la nuée. Les vagues voix du soir murmurent : Oublions ! L'absence des géants attriste les lions. lo mars 1875. IV LE TITAN. I SUR L'OLYMPE. Une montagne emplit tout l'horizon des hommes 5 L'Olympe. Pas de ciel. Telle est l'ombre où nous sommes. L'orgueil, la volupté féroce aux chants lascifs, La guerre secouant des éclairs convulsifs, La splendide Vénus, nue, effrayante, obscure. Le meurtre appelé Mars, le vol nommé Mercure, L'inceste souriant, ivre, au sinistre hymen. Le parricide ayant le tonnerre à la main, Pluton livide avec Tenter pour auréole. L'immense fou Neptune en proie au vague Éole, L'orageux Jupiter, Diane à l'œil peu sûr. Des fronts de météore entrevus dans l'azur, Habitent ce sommet; et tout ce que l'augure. Le flamine, imagine, invente, se figure. Et vénère à Corinthe, à Syène, à Paphos, Tout le vrai des autels qui dans la tombe est faux, L'oppression, la soif du sang, l'âpre carnage, L'impudeur qui survit à la guerre et surnage. L'extermination des enfants de Japhet, Toute la quantité de crime et de forfait Que de noms révérés la religion nomme. Et que peut dans la nuit d'un temple adorer l'homme. Sur ce faîte fatal que l'aube éclaire en vain. Rayonne; et tout le mal possible est là, divin. Jadis la terre était heureuse; elle était libre. Et, donnant l'équité pour base à l'équilibre, 66 LA LEGENDE DES SIECLES. Elle avait ses grands fils, les géants 5 ses petits, Les hommes 5 et tremblants, cache's, honteux, blottis Dans les antres, n'osant nuire à la créature. Les fléaux avaient peur de la sainte nature 5 L'étang était sans peste et la mer sans autans 5 Tout était beauté, fête, amour, blancheur, printemps 5 L'églogue souriait dans la torêtj les tombes S'entr'ouvraient pour laisser s'envoler des colombes j L'arbre était sous le vent comme un luth sous l'archet; L'ourse allaitait l'agneau que le lion léchait; L'homme avait tous les biens que la candeur procure; On ne connaissait pas Plutus, ni ce Mercure Qui plus tard fit Sidon et Tharsis, et sculpta Le caducée aux murs impurs de Sarepta; On ignorait ces mots, corrompre, acheter, vendre : On donnait. Jours sacrés! jours de Rhée et d'Evandre! L'homme était fleur; l'aurore était dans les berceaux. Hélas! au lait coulant dans les champs par ruisseaux, A succédé le vin d'où sortent les orgies; Les hommes maintenant ont des tables rougies; Le lait les faisait bons et le vin les rend fous; Atrée est ivre auprès de Thyeste en courroux; Les Centaures, preîiant les femmes sur leurs croupes. Frappent l'homme, et l'horreur tragique est dans les coupes. O beaux jours passés! terre amante, ciel époux! Oh! que le tremblement des branches était doux! Les cyclopes jouaient de la flûte dans l'ombre. La terre est aujourd'hui comme un radeau qui sombre. Les dieux, ces parvenus, régnent, et, seuls debout, Composent leur grandeur de la chute de tout. Leur banquet resplendit sur la terre, et l'aflame. Ils dévorent l'amour, l'ame, la chair, la femme. Le bien, le mal, le faux, le vrai, l'immensité. Ils sont hideux au fond de la sérénité. Quel festin! C>ommc ils sont contents! Comme ils s'entourent De vertiges, de feux, d'ombre! Comme ils savourent LE TITAN. 67 La gloire d'être grands, d'être dieux, d'être seuls! Comme ils raillent les vieux géants dans leurs linceuls! Toutes les vérités premières sont tuées. Les heures, qui ne sont que des prostituées, Viennent chanter chez eux, montrant de vils appas. Leur offrant l'avenir sacré, qu'elles n'ont pas. Hébé leur verse à boire et leur soif dit : « Encore ! » Trois danseuses, Thalie, Aglaé, Terpsichore, Sont là, belles, croisant leurs pas mélodieux. Qu'il est doux d'avoir tait le mal qui vous lait dieux! Vaincre! être situés aux lieux inabordables! Torturer et jouir! Ils vivent formidables Dans l'éblouissement des Grâces aux seins nus. Ils sont les radieux, ils sont les inconnus. Ils ont détruit Craos, Nephtis, Antée, Ostase; Etre horribles et beaux, c'est une double extase ^ Comme ils sont adorés! Comme ils sont odieux! Ils perdent la raison à force d'être dieux; Car la férocité, c'est la vraie allégresse. Et Bacchus fait traîner par des tigres l'ivresse. Ils inspirent Dodone, Eléphantine, Endor. Chacun d'eux à la main tient une coupe d'or Pure à mouler dessus un sein de jeune fille. Sur son trépied en Crète, à Cumes sous sa grille, La sibylle leur livre à travers ses barreaux Le secret de la foudre en ses vers fulguraux. Car cette louve sait le fatal fond des choses; Toute la terre tremble à leurs métamorphoses; La lorêt, oii le jour pâle pénètre peu. Quand elle voit un monstre a peur de voir un dieu. Quelle joie ils se font avec l'univers triste! Comme ils sont convaincus que rien hors d'eux n'existe! Comme ils se sentent forts, immortels, éternels! Quelle tranquillité d'être les criminels. Les tvrans, les bourreaux, les dogmes, les idoles! D'emplir d'ombre et d'horreur les pythonisses folles. Les ménades d'amour, les sages de stupeur! 68 LA LÉGENDE DES SIECLES. D'avoir partout pour soi l'autel noir de la peur! D'avoir l'antre, l'écho, le lieu visionnaire. Tous les fracas depuis l'Etna jusqu'au tonnerre. Toutes les tours depuis Pharos jusqu'à Babel! D'être, sous tous les noms possibles, Dagon, Bel, Jovis, Horus, Moloch et Teutatès, les maîtres! D'avoir à soi la nuit, le vent, les bois, les prêtres! De posséder le monde entier, Ephèse et Tyr, Thulé, Thèbe, et les flots dont on ne peut sortir. Et d'avoir, au delà des colonnes d'Hercule, Toute l'obscurité qui menace et recule! Quelle toute-puissance! effarer le lion. Dompter l'aigle, poser Ossa sur Pélion, Avoir, du cap d'Asie aux pics Acrocéraunes , Toute la mer pour peuple et tous les monts pour trônes. Avoir le sable et l'onde, et l'herbe et le granit. Et la brume ignorée oii le monde finit! En bas, le tremblement des flèches dans les cibles. Le passage orageux des meutes invisibles. Le roulement des chars, le pas des légions. Le bruit lugubre fait par les religions. D'étranges voix sortant d'une sombre ouverture. L'obscur rugissement de l'immense nature. Réalisent, au pied de l'Olympe inclément. On ne sait quel sinistre anéantissement 5 Et la terre, où la vie indistincte végète. Sous ce groupe idéal et monstrueux qui jette Les fléaux, à la fois moissonneur et semeur, N'est rien qu'une nuée où flotte une rumeur. Par moments le nuage autour du mont s'entr'ouvre^ Alors on aperçoit sur ces êtres, que couvre Un divin flamboiement brusquement éclairci. Des rejaillissements de rayons, comme si L'on avait écrasé sur eux de la lumière j Pujs le hautain sommet rentre en son ombre altièrc, Et l'on ne voit plus rien que les sanglants autels^ Seulement on entend rire les immortels. LE TITAN. 69 Et les hommes? Que font les hommes? Ils frissonnent. Les clairons dans les camps et dans les temples sonnent. L'encens et les bûchers fument, et le destin Du fond de l'ombre immense e'crase tout, lointain; Et les blêmes vivants passent, larves, pvgmées; Ils regardent l'Olvmpe à travers les fumées. Et se taisent, sachant que le sort est sur eux. D'autant plus éblouis qu'ils sont plus ténébreux ; Leur seule volonté c'est de ne pas comprendre; Ils acceptent tout, vie et tombeau, flamme et cendre. Tout ce que font les rois, tout ce que les dieux font. Tant le frémissement des âmes est profond! II sous L'OLYiMPE. Cependant un des fils de la terre farouche. Un titan, l'ombre au front et l'écume à la bouche, Phtos le géant, l'aîné des colosses vaincus. Tandis qu'en haut les dieux, enivrés par Bacchus, Mêlent leur joie autour de la royale table. Rêve sous l'épaisseur du mont épouvantable. Les maîtres, sous l'Olympe, ont, dans un souterrain. Jeté Phtos, l'ont lié d'une corde d'airain. Puis ils l'ont laissé là, car la victoire heureuse Oublie et chante : et Phtos médite; il sonde, il creuse. Il fouille le passé, l'avenir, le néant. Oh! quand on est vaincu, c'est dur d'être géant! Un nain n'a pas la honte avant la petitesse. Seuls, les cœurs de titans ont la grande tristesse; Le volcan morne sent qu'il s'éteint par degrés. Et la défaite est lourde aux fronts démesurés. Ce vaincu saigne et songe, étonné. Quelle chute! -jo LA LÉGENDE DES SIECLES. Les dieux ont commencé la tragique dispute, Et la terre est leur proie. O deuil! 11 mord son poing. Comment respire-t-il? Il ne respire point. Son corps vaste est blessé partout comme ime cible. Le câble que Vulcain fit en bronze flexible Le serre, et son cou râle, étreint d'un nœud d'airain. Phtos médite, et ce grand furieux est serein 5 Il méprise, indigné, les fers, les clous, les gênes. III CE QUE LES GEANTS SONT DEVENUS. 11 songe au fier passé des puissants terrigènes, Maintenant dispersés dans vingt charniers divers. Vastes membres d'un monstre auguste, l'univers 5 Toute la terre était dans ces hommes énormes 5 A cette heure, mêlés aux montagnes sans formes. Ils gisent, accablés par le destin hideux. Plus morts que le sarment qu'un pâtre casse en deux. Où sont-ils? sous des rocs abjects, cariatides Des Ténares ardents, des Cocytes fétides; Encelade a sur lui l'infâme Etna fumant; C'est son bagne; et l'on voit de l'âpre entassement Sortir son pied qui semble un morceau de montagne; Thor est sous l'écueil noir qui sera la Bretagne; Sur Anax, le géant de Tyrinthe, Arachné File sa toile, tant il est bien enchaîné; ^ Pluton, après avoir mis Kothos dans l'Erèbe, A cloué ses cent mains aux cent portes de Thèbc; Mopse est évanoui sous l'Athos, c'est Hermès Qui l'enferme; on ne peut espérer que jamais Dans ces caves du monde aucun souflle ranime Rhœtus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme; Couché tout de son long sous le haut mont Liban Titlis souffre, et, saisi par Notus, vil forban, Scrops flotte sous Délos, l'île errante et funeste; LE TITAN. Bronte est muré sous Delphe et Mimas sous Prœneste; Cœbès, Ge'reste, Andes, Béor, Cédalion, Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion. Tous ces êtres plus grands que des monts, sont esclaves. Les uns sous des glaciers, les autres sous des laves. Dans on ne sait quel lâche enfer fostidieuxj Et Prométhe'e! Hélas! quels bandits que ces dieux! Personne au fond ne sait le crime de Tantale ^ Pour avoir entrevu la baigneuse fatale Actéon fuit dans l'ombre 5 et qu'a fait Adonis? Que de héros brisés! Que d'innocents punis! Phtos repasse en son cœur l'aflFreux sort de ses frères 5 Star dans Lesbos subit l'affront des stercoraires 5 Cerbère garde Ephlops, par mille éclairs frappé. Sur qui rampe en enfer la chenille Campé ^ C'est sur Mégarios que le mont Ida pèse; Darse endure le choc des flots que rien n'apaise; Rham est si bien captif du Styx fuligineux Qu'il n'en a pas encor pu desserrer les nœuds; Atlas porte le monde, et l'on entend le pôle Craquer quand le géant lassé change d'épaule; Lié sous le volcan Liparis, noir récif, Typhée est au milieu de la flamme, pensif. Tous ces titans, Stellos, Talémon, Ecmonide, Ces dont l'œil bleu faisait reculer l'euménide, Ont succombé, percés des flèches de l'éther. Sous le guet-apens brusque et vil de Jupiter. Les géants qui gardaient l'âge d'or, dont la taille Rassurait la nature, ont perdu la bataille. Et les colosses sont remplacés par les dieux. La terre n'a plus d'âme et le ciel n'a plus d'yeux ; Tout est mort. Seuls ces rois épouvantables vivent. Les stupides saisons comme des chiens les suivent. L'ordre éternel les semble approuver en marchant; Dans l'Olympe, oii le cri du monde arrive chant, Oii l'étourdissement conseille l'inclémence. On rit. Tant de victoire a droit à la démence. ■jl LA LÉGENDE DES SIECLES. Et ces dieux ont raison. Phtos écume. «Oui, dit-il. Ils ont raison. Eau, flamme, éléments, air subtil. Vous ne vous êtes pas défendus. Votre orage N'a pas eu dans la lutte affreuse assez de rage; Vous vous êtes laissés museler lâchement. Le mal triomphe ! » Et Phtos frémit. Ecroulement ! Tous les géants sont pris et garrottés. Que faire? Il songe. IV L'EFFORT. Quoi! l'eau court, le cheval se déferre. L'humble oiseau brise l'œuf à coups de bec, le vent Prend la fuite malgré l'éclair le poursuivant. Le loup s'en va, bravant le pâtre et le molosse. Le rat ronge sa cage, et lui, titan, colosse. Lui dont le cœur a plus de lave qu'un volcan. Lui Phtos, il resterait dans cette ombre, au carcan! O fureur! Non. Il tord ses os, tend ses vertèbres. Se débat. Lequel est le plus dur, ô ténèbres! De la chair d'un titan ou de l'airain des dieux? Tout à coup, sous l'effort... — ô matin radieux. Quand tu remplis d'aurore et d'amour le grand chêne. Ton chant n'est pas plus doux que le bruit d'une chaîne Qui se casse, et qui met une âme en liberté! — Le carcan s'est fendu, les nœuds ont éclaté! Le roc sent remuer l'être extraordinaire; «Ah!» dit Phtos, et sa joie est semblable au tonnerre; Le voilà libre! Non, la montagne est sur lui. Les fers sont les anneaux de ce serpent, l'ennui; Ils sont rompus; mais quoi! tout ce granit l'arrête; Que faire avec ce mont difforme sur sa tête? Qu'importe une montagne à qui brisa ses fers! Certe, il fuira. Dût-il déranger les enfers. LE TITAN. 73 Certe, il s'évadera dans la profondeur sombre! Qu'importent le possible et les chaos sans nombre. Le précipice en bas, l'escarpement en haut! Fauve, il dépave avec ses ongles son cachot. Il arrache une pierre, une autre, une autre encore; Oh! quelle étrange nuit sous l'univers sonore! Un trou s'offre, lugubre, il y plonge, et, rampant Dans un vide où l'effroi du tombeau se répand. Il voit sous lui de l'ombre et de l'horreur; il entre. Il est dans on ne sait quel intérieur d'antre; Il avance, il serpente, il fend les blocs mal joints; Il disloque la roche entre ses vastes poings; Les enchevêtrements de racines vivaces. Les fuites d'eau mouillant de livides crevasses, 11 franchit tout; des reins, des coudes, des talons, 11 pousse devant lui l'abîme et dit : «Allons!» Et le voilà perdu sous des amas funèbres. Remuant les granits, les miasmes, les ténèbres. Et tout le noir dessous de l'Olympe éclatant. Par moments il s'arrête, il écoute, il entend Sur sa tête les dieux rire, et pleurer la terre. Bruit tragique. A plat ventre, ainsi que la panthère. Il s'aventure; il voit ce qui n'a pas de nom. Il n'est plus prisonnier; s'est-il échappé? Non. Oii fuir, puisqu'ils ont tout? Rage! ô pensée amèreî Il rentre au flanc sacré de la terre sa mère. Stagnation. Noirceur. Tombe. Blocs étouffants. Et dire que les dieux sont là-haut triomphants! Et que la terre est tout, et qu'ils ont pris la terre! L'ombre même lui semble hostile et réfractaire. Mourir, il ne le peut; mais renaître, qui sait? Il va. L'obscurité sans fond, qu'est-ce que c'est? Il fouille le néant et le néant résiste. Parfois un flamboiement, plus noir que la nuit triste. Derrière une cloison de fournaise apparaît. 74 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Le titan continue. Il se tient en arrêt, Guette, sape, reprend, creuse, invente sa route. Et fuit, sans que le mont qu'il a sur lui s'en doute, Les olympes n'ayant conscience de rien. V LE DEDANS DE LA TERRE. Pas un ravon de jour^ nul souffle aérien; Des fentes dans la nuit; il rampe. Après des caves Où gronde un gonflement de soufres et de laves. Il traverse des eaux hideuses; mais que font L'onde et la flamme et l'ombre à qui cherche le fond. Le dénoûment, la fin, la liberté, l'issue? Son crâne est son levier, sa main est sa massue; Plongeur de l'Ignoré, crispant ses bras noueux. Il écarte des tas d'obstacles monstrueux. Il perce du chaos les pâles casemates; Il est couvert de sang, de fange, de stigmates; Comme, ainsi formidable, il plairait à Vénus! La pierre âpre et cruelle écorche ses flancs nus, Et sur son corps, criblé par l'éclair sanguinaire. Rouvre la cicatrice énorme du tonnerre. Glissement colossal sous l'amoncellement De la nuit, du granit affreux, de l'élément! L'eau le glace, le feu le mord, l'ombre l'accable; Mais l'évasion fière, indignée, implacable. L'entraîne; et que peut-il craindre, étant foudroyé? Il va. Râlant, grinçant, luttant, saignant, ployé. Il se fraie un chemin tortueux, tourne, tombe. S'enfonce, et l'on dirait un ver trouant la tombe; Il tend l'oreille au bruit qui va s'affaiblissant. S'enivre de la chute et du gouffre, et descend. 11 entend rire, tant la voix des dieux est forte. 11 troue, il perce, il fuit... — Le puits que de la sorte LE TITAN. 75 Il creuse est effroyable et sombre, et maintenant Ce n'est plus seulement l'Olympe rayonnant Que ce fuyard terrible a sur lui, c'est la terre. Tout à coup le bruit cesse. Et tout ce qu'il faut taire. Il l'aperçoit. La fin de l'être et de l'espoir, L'inhospitalite' sinistre du tond noir. Le cloaque oià plus tard crouleront les Sodomes, Le dessous ténébreux des pas de tous les hommes. Le silence gardant le secret. Arrêtez! Plus loin n'existe pas. L'ombre de tous côtés! Ce gouffre est devant lui. L'abject, le froid, l'horrible. L'évanouissement misérable et terrible. L'espèce de brouillard que ferait le Léthé, Cette chose sans nom, l'univers avorté. Un vide monstrueux oii de l'effroi surnage. L'impossibilité de tourner une page. Le suprême feuillet faisant le dernier pli. C'est cela qu'on verrait si l'on voyait l'oubli. Plus bas que les effets et plus bas que les causes, La clôture à laquelle aboutissent les choses. Il la touche; et dans l'ombre, inutile éclaireur. Il est à l'endroit morne oii Tout n'est plus. Terreur. C'est fini. Le titan regarde l'invisible. Se rendre sans avoir épuisé le possible. Les colosses n'ont point cette coutume-là 5 Les géants qu'un amas d'infortune accabla Luttent encore j ils ont un fier reste de rage; La résistance étant ressemblante à l'outrage Plaît aux puissants vaincus ^ l'aigle mord ses barreaux j Faire au sort violence est l'humeur des héros. Et ce désespoir-là seul est grand et sublime Qui donne un dernier coup de talon à l'abîme. Phtos, comme s'il voulait, de ses deux bras ouverts. 76 LA LÉGENDE DES SIECLES. Arracher le dernier morceau de l'univers, Se baisse, étreint un bloc et l'e'carte... VI LA DÉCOUVERTE DU TITAN. O vertige! O gouffres! l'effrayant soupirail d'un prodige Apparaît; l'aube fait irruption; le jour. Là, dehors, un rayon d'allégresse et d'amour, Formidable, aussi pur que l'aurore première. Entre dans l'ombre, et Phtos, devant cette lumière. Brusque aveu d'on ne sait quel profond firmament. Recule, e'pouvanté par l'éblouissement. Le soupirail est large et la brèche est béante. Phtos y passe son bras, puis sa tête géante; Il regarde. Il croyait, quand sur lui tout croula. Voir l'abîme; eh bien non! l'abîme, le voilà. Phtos est à la fenêtre immense du mystère. Il voit l'autre côté monstrueux de la terre. L'inconnu, ce qu'aucun regard ne vit jamais; Des profondeurs qui sont en même temps sommets. Un tas d'astres derrière un gouffre d'empyrées. Un océan roulant aux plis de ses marées Des flux et des reflux de constellations; Il voit les vérités qui sont les visions; Des flots d'azur, des flots de nuit, des flots d'aurore. Quelque chose qui semble une croix météore. Des étoiles après des étoiles, des feux Après des feux, des cieux, des cieux, des cicux, des cieux! Le géant croyait tout fini; tout recommence! LE TITAN. 77 Ce qu'aucune sagesse et pas une de'mence. Pas un être sauvé, pas un être puni Ne rêverait, l'abîme absolu, l'infini, Il le voit. C'est vivant, et son œil y pénètre. Cela ne peut mourir et cela n'a pu naître. Cela ne peut s'accroître ou décroître en clarté. Toute cette lumière étant l'éternité. Phtos a le tremblement effrayant qui devine. Plus d'astres qu'il n'éclôt de fleurs dans la ravine, Plus de soleils qu'il n'est de fourmis, plus de cieux Et de mondes à voir que les hommes n'ont d'yeux! Ces blancheurs sont des lacs de rayons; ces nuées Sont des créations sans fin continuées. Là plus de rives, plus de bords, plus d'horizons. Dans l'étendue, où rien ne marque les saisons. Où luisent les azurs, où les chaos sanglotent. Des millions d'enfers et de paradis flottent. Eclairant, de leurs feux lugubres ou charmants, D'autres humanités sous d'autres firmaments. Où cela cesse-t-il.^ Cela n'a pas de terme. Quel Styx étreint ce ciel? Aucun. Quel mur l'enferme.^ Aucun. Globes, soleils, lunes, sphères. Forêt. L'impossible à travers l'évident transparaît. C'est le point fait soleil, c'est l'astre fait atome 5 Tant de réalité que tout devient fantôme; Tout un univers spectre apparu brusquement. Un globe est une bulle; un siècle est un moment; blondes sur mondes; l'un par l'autre ils se limitent. Des sphères restent là, fixes; d'autres imitent L'évanouissement des passants inconnus. Et s'en vont. Portant tout et par rien soutenus. Des foules d'univers s'entre-croisent sans nombre; Point de Calpé pour l'aube et d'Abyla pour l'ombre; Des astres errants vont, viennent, portent secours; Ténèbres, clartés, gouffre. Et puis après? Toujours. Phtos voit l'énigme; il voit le fond", il voit la cime. LA LEGENDE DES SIECLES. Il sent en lui la joie obscure de l'abîme; Il subit, accable' de soleils et de cieux. L'inexprimable horreur des lieux prodigieux. Il regarde, éperdu, le vrai, ce précipice. Evidence sans borne, ou fatale, ou propice! O stupeur! il finit par distinguer, au fond De ce gouffre où le jour avec la nuit se fond, A travers l'épaisseur d'une brume éternelle. Dans on ne sait quelle ombre énorme, une prunelle! Cependant sur le haut de l'Olympe on riait; Les Immortels, sereins sur le monde inquiet. Resplendissaient, debout dans un brouillard de gloire; Tout à coup, une étrange et haute forme noire Surgit en face d'eux, et Vénus dit : ((Quelqu'un!» C'était Phtos. Comme un feu hors du vase à parfum. Ou comme un flamboiement au-dessus du cratère. Le colosse, en rampant dans l'ombre et sous la terre. S'était fait libre, était sorti de sa prison. Et maintenant montait, sinistre, à l'horizon. Il avait traversé tout le dessous du monde. 11 avait dans les yeux l'éternité protonde. Il se fit un silence inouï; l'on sentit Que ce spectre était grand, car tout devint petit; L'aigle ouvrit son œil fauve où l'âpre éclair palpite. Et sembla regarder du côté de la fuite; L'Olympe fut noirci par l'ombre du géant; Jupiter se dressa, pâle, sur son séant; Le dur Vulcain cessa de battre son enclume Qui sonna si souvent, dans sa forge qui fume. Sur les fers des vaincus lorsqu'il les écrouait; Afin qu'on n'entendît pas même leur rouet Les trois Grâces d'en haut firent signe aux trois Parques. Alors le titan, grave, altier, portant les marques LE TITAN. . 79 Des tonnerres sur lui tant de lois essayés. Ayant l'immense aspect des sommets foudroyés Et la difformité sublime des décombres, Regarda fixement les Olympiens sombres Stupéfaits sur leur cime au fond de l'éther bleu. Et leur cria, terrible : «O dieux, il est un Dieu! » 27 mars-3 avril 1875. V LA VILLE DISPARUE. Peuple, l'eau n'est jamais sans rien laire. Mille ans Avant Adam, qui semble un spectre en cheveux blancs. Notre aïeul, c'est du moins ainsi que tu le nommes. Quand les géants étaient encor mêlés aux hommes, Dans des temps dont jamais personne ne parla. Une ville bâtie en briques était là Où sont ces flots qu'agite un aquilon immense. Et cette ville était un lieu plein de démence Que parfois menaçait de loin un blême éclair. On voyait une plaine oii l'on voit une met; Alors c'étaient des chars qui passaient, non des barques; Les ouragans ont pris la place des monarques ; Car pour faire un désert. Dieu, maître des vivants. Commence par les rois et finit par les vents. Ce peuple, voix, rumeurs, fourmillement de têtes, Troupeau d'âmes, ému par les deuils et les fêtes. Faisait le bruit que lait dans l'orage l'essaim. Point inquiet d'avoir l'océan pour voisin. Donc cette ville avait des rois 5 ces rois superbes Avaient sous eux les fronts comme un faucheur les herbes. Étaient-ils méchants? Non. Ils étaient rois. Un roi C'est un homme trop grand que trouble un vague effroi. Qui, faisant plus de mal pour avoir plus de joie. Chez les bêtes de somme est la bête de proie; Mais ce n'est pas sa faute, et le sage est clément. Un roi serait meilleur s'il naissait autrement; L'homme est homme toujours; les crimes du despote Sont faits par sa puissance, ombre où son âme flotte. Par la pourpre qu'il traîne et dont on le revêt, POESIE. V. 6 LA LÉGENDE DES SIECLES. Et l'esclave serait tyran s'il le pouvait. Donc cette ville était toute bâtie en briques. On y voyait des tours, des bazars, des fabriques, Des arcs, des palais pleins de luths mélodieux. Et des monstres d'airain qu'on appelait les dieux. Cette ville était gaie et barbare j ses places Faisaient par leurs gibets rire les populaces 5 On y chantait des chœurs pleins d'oubli, l'homme étant L'ombre qui jette un souffle et qui dure un instant 5 De claires eaux luisaient au fond des avenues 5 Et les reines du roi se baignaient toutes nues Dans les parcs oii rôdaient des paons étoiles d'yeux ; Les marteaux, au dormeur nonchalant odieux. Sonnaient, de l'aube au soir, sur les noires enclumes ^ Les vautours se posaient, fouillant du bec leurs plumes. Sur les temples, sans peur d'être chassés, sachant Que l'idole féroce aime l'oiseau méchant; Le tigre est bien venu près de l'hydre j et les aigles Sentent qu'ils n'ont jamais enfreint aucunes règles. Quand le sang coule auprès des autels radieux. En venant partager le meurtre avec les dieux. L'autel du temple était d'or pur, que rien ne souille ^ Le toit était en cèdre et, de peur de la rouille. Au lieu de clous avait des chevilles de bois. Jour et nuit les clairons, les sistres, les hautbois, De crainte que le dieu farouche ne s'endorme, Chantaient dans l'ombre. Ainsi vivait la ville énorme. Les femmes y venaient pour s'y prostituer. Mais un jour l'océan se mit à remuer; Doucement, sans courroux, du côté de la ville; Il rongea les rochers et les dunes, tranquille, Sans tumulte, sans chocs, sans efforts haletants. Comme un grave ouvrier qui sait qu'il a le temps; Et lentement, ainsi qu'un mineur solitaire. L'eau jamais immobile avançait sous la terre; C'est en vain que sur l'herbe un guetteur assidu Eût collé son oreille, il n'eût rien entendu; LA VILLE DISPARUE. 83 L'eau creusait sans rumeur comme sans violence, Et la ville faisait son bruit sur ce silence. Si bien qu'un soir, à l'heure où tout semble frémir, A l'heure où, se levant comme un sinistre émir, Sirius apparaît, et sur l'horizon sombre Donne un signal de marche aux étoiles sans nombre. Les nuages qu'un vent l'un à l'autre rejoint Et pousse, seuls oiseaux qui ne dormissent point, La lune, le front blanc des monts, les pâles astres. Virent soudain, maisons, dômes, arceaux, pilastres. Toute la ville, ainsi qu'un rêve, en un instant, Peuple, armée, et le roi qui buvait en chantant Et qui n'eut pas le temps de se lever de table. Crouler dans on ne sait quelle ombre épouvantable; Et pendant qu'à la fois, de la base au sommet. Ce chaos de palais et de tours s'abîmait. On entendit monter un murmure farouche. Et l'on vit brusquement s'ouvrir comme une bouche Un trou d'où jailUssait un jet d'écume amer, Goufire où la ville entrait et d'où sortait la mer. Et tout s'évanouit j rien ne resta que l'onde. Maintenant on ne voit au loin que l'eau profonde Par les vents remuée et seule sous les cieux. Tel est l'ébranlement des flots mystérieux. Paris. — 14 août 1874. VI APRÈS LES DIEUX, LES ROIS. I DE MESA À ATTILA. I INSCRIPTION. [Neuf cents ans avant J.-C.) C'est moi qui suis le roi, Mesa, fils de Che'mos. J'ai coupé la forêt de pins aux noirs rameaux, Et j'ai bâti Baal-Méon, ville d'Afrique. J'ai fait le mur de bois, j'ai fait le mur de brique. Et j'ai dit : Que chaque homme, à peine de prison. Se creuse une citerne auprès de sa maison. Car en hiver on a deux mois de grandes pluies; Afin que les brebis, les chèvres et les truies. Puissent paître dehors au temps des maïs miàrs. Je réserve aux troupeaux un champ ferme de murs. C'est moi qui fis la porte et qui fis la tourelle. Astartè règne, et j'ai fait la guerre pour elle; Le dieu Che'mos, mon père et son mari, m'aida Quand je chassai de Gad Omri, roi de Juda. J'ai construit Aroër, une ville très forte; J'ai bâti la tourelle et j'ai bâti la porte. Les peuples me louaient parce que j'étais bon; J'étais roi de l'armée immense de Dibon Qui boit en chantant l'ombre et la mort, et qui mêle Le sang fumant de l'aigle au lait de la chamelle; 86 LA LEGENDE DES SIECLES. Je marchais, étant juge et prince, à la clarté' De Chémos, de Dagon, de Bel et d'Astartéj Et ce sont là les quatre étoiles qui sont reines. J'ai creusé d'Ur à Tyr des routes souterraines. Chémos m'a dit : « Reprends Nebo sur Israël. » Et je n'ai jamais fait que ce que veut le ciel. Maintenant dans ce puits je ferme la paupière. Sachez que vous devez adorer cette pierre Et brûler du bétel devant ce grand tombeau 5 Car j'ai tué tous ceux qui vivaient dans Nebo, J'ai nourri les corbeaux qui volent dans les nues, J'ai fait vendre au marché les femmes toutes nues. J'ai chargé de butin quatre cents éléphants. J'ai cloué sur des croix tous les petits enfants. Ma droite a balayé toutes ces races viles Dans l'ombre, et j'ai rendu leurs anciens noms aux villes. 17 juillet 1870. II CASSANDR'E. Argos. La cour du palais. CASSANDRE, sur un char. CLYTEMNESTRE. LE CHŒUR. LE CHŒUR. Elle est fille de roi. — Mais sa ville est en cendre. Elle a droit à ce char et n'en veut pas descendre. Depuis qu'on l'a saisie, elle n'a point parle'. Le marbre de Syrta, la neige de Thulé N'ont pas plus de fi-oideur que cette âpre captive. Elle est à l'avenir formidable attentive. Elle est pleine d'un dieu redoutable et muet. Le sinistre Apollon d'Ombos, qui remuait Dodone avec le souffle et Thèbe avec la lyre, Mêle une clarté sombre à son morne délire. Elle a la vision des choses qui seront ^ Un reflet de vengeance est déjà sur son front 5 Elle est princesse, elle est pythie, elle est prêtresse. Elle est esclave. Étrange et lugubre détresse! Elle vient sur un char, étant fille de roi. Le peuple qui regarde aller, pâles d'efliroi. Les prisonniers pieds nus qu'on chasse à coups de lance. Et qui rit de leurs cris, a peur de son silence. Le char s'arrête. CLYTEMNESTRE. Femme, à pied. Tu n'es pas ici dans ton pays. LE CHŒUR. Allons, descends du char, c'est la reine, obéis. 88 LA LEGENDE DES SIECLES. CLYTEMNESTRE. Crois-tu que j'ai le temps de t'attendre à la porte? Hâte-toi. Car bientôt il faut que le roi sorte. Peut-être entends-tu mal notre langue d'ici? Si ce que je te dis ne se dit pas ainsi Au pays dont tu viens et dont tu te sépares. Parle en signes alors, fais comme les barbares. LE CHŒUR. Si l'on parlait sa langue, on saurait son secret. On sent en la voyant ce qu'on éprouverait Si l'on venait de prendre une bête farouche. CLYTEMiNESTRE. Je ne lui parle plus. L'horreur ferme sa bouche. Triste, elle songe à Troie, au ciel jadis serein. Elle ne prendra pas l'habitude du frein Sans le couvrir longtemps d'une sanglante écume. Clytemnestre sort. LE CHŒUR. Cède au destin. Crois-moi. Je suis sans amertume. Descends du char. Reçois la chaîne à ton talon. CASSANDRE. Dieux! Grands dieux! Terre et ciel! Apollon! Apollon! APOLLON LOXL\.S, dans l'ombre. Je suis là. Tu vivras, afin que ton œil voie Le flamboiement d'Argos plein des cendres de Troie. 7 novembre 1876. III LES TROIS CENTS. Zip^VÇ 70V 'F.AAMO-TTOyTûf IKiKivai Tpiy[K07iaç iTTixia^cti /mclariyt "TCMyctç. HÉRODOTE, Poljmiiie. I L'ASIE. L'Asie est monstrueuse et fauve; elle regarde Toute la terre avec une face hagarde, Et la terre lui plaît, car partout il fait nuit; L'Asie, où la hauteur des rois s'épanouit, A ce contentement que l'univers est sombre; Ici la Cimme'rie, au delà la Northumbre, Au delà l'âpre hiver, l'horreur, les glaciers nus, Et les monts ignorés sous les cieux inconnus; Après l'inhabitable on voit l'infranchissable; La neige fait au nord ce qu'au sud fait le sable; Le pâle genre humain se perd dans la vapeur; Le Caucase est hideux, les Dofrines font peur; Au loin râle, en des mers d'oii l'hirondelle émigré, Thulé sous son volcan comme un daim sous un tigre; Au pôle, où du corbeau l'orfraie entend l'appel. Les cent têtes d'Orcus font un blême archipel. Et, pareils au chaos, les océans funèbres Roulent cette nuit, l'eau, sous ces flots, les ténèbres; L'Asie en ce sépulcre a la couronne au front; Nulle part son pouvoir sacré ne s'interrompt; Elle règne sur tous les peuples qu'on dénombre; Et tout ce qui n'est point à l'Asie est à l'ombre, A la nuit, au désert, au sauvage aquilon; Toutes les nations rampent sous son talon Ou grelottent au nord, sous la bise et la pluie; 90 LA LÉGENDE DES SIECLES. Mais la Grèce est un point lumineux qui l'ennuie; Il se pourrait qu'un jour cette clarté perçât, Et rendît l'espérance à l'univers forçat; L'Asie obscure et vaste en frémit sous son voile; Et l'énorme noirceur cherche à tuer l'étoile. II LE DENOMBREMENT. On se mettait en route à l'heure où le jour naît. Le bagage marchait le premier, puis venait Le gros des nations, foule au hasard semée. Qui faisait à peu près la moitié de l'armée. Dire leurs noms, leurs cris, leurs chants, leurs pas, leur bruit, Serait vouloir compter les souffles de la nuit; Les peuples n'ont pas tous les mêmes mœurs ; les scvthes. Qui font à l'occident de sanglantes visites. Vont tout nus; le macron, qui du scythe est rival, A pour casque une peau de tête de cheval Dont il a sur le front les deux oreilles droites; Ceux de Paphlagonie ont des bottes étroites De peau tigrée, avec des clous sous les talons. Et leurs arcs sont très courts et leurs dards sont très longs; Les daces, dont les rois ont pour palais un bouge, Ont la moitié du corps peinte en blanc, l'autre en rouge; Le sogde emmène en guerre un singe, Béhémos, Devant lequel l'augure inquiet dit des mots Ténébreux, et pareils aux couleuvres sinistres; On voit passer parmi les tambours et les sistres Les deux sortes de fils du vieil Ethiopus, Ceux-ci les cheveux plats, ceux-là les fronts crépus; Les bars au turban vert viennent des deux Chaldées; Les piques des guerriers de Thrace ont dix coudées; Ces peuples ont chez eux un oracle de Mars; Comment énumérer les sospires camards. LES TROIS CENTS. 91 Les lygiens, pour bain cherchant les immondices, Les saces, les micois, les parthes, les dadvces, Ceux de la mer Persique au front ceint de varechs, Et ceux d'Assur armés presque comme les grecs, Arthée et Sy damnés, rois du pavs des fièvres, Et les noirs caspiens, vêtus de peaux de chèvres. Et dont les javelots sont brûles par le bout. Comme dans la chaudière une eau se gonfle et bout. Cette troupe s'enflait en avançant, de sorte Qu'on eiat dit qu'elle avait l'Afirique pour escorte. Et l'Asie, et tout l'âpre et féroce orient. C'étaient les nims, qui vont à la guerre en criant. Les sardes, conquérants de Sardaigne et de Corse, Les mosques tatoués sous leur bonnet d'écorce. Les gètes, et, hideux, pressant leurs rangs épais. Les bactriens, conduits par le mage Hvstapès. Les tybarènes, fils des races disparues. Avaient des boucliers couverts de peaux de grues ; Les lybs, nègres des bois, marchaient au son des cors; Leur habit était ceint par le milieu du corps. Et chacun de ces noirs, outre les cimeterres. Avait deux épieux, bons à la chasse aux panthères; Ils habitaient jadis sur le fleuve Strymon. Les abrodes avaient l'air fauve du démon. Et l'arc de bois de palme et la hache de pierre; Les gandars se teignaient de safran la paupière; Les syriens portaient des cuirasses de bois; On entendait au loin la flûte et le hautbois Des montagnards d'Abysse et le cri des numides Amenant, du pays où sont les Pyramides, Des chevaux près desquels l'éclair est paresseux; Ceux de Lvdie étaient coiflés de cuivre, et ceux D'Hvrcanie acceptaient pour chef de leur colonne Mégapanes, qui fut prince de Babylonc; Puis s'avançaient les blonds miliens, studieux De ne point offenser les démons ni les dieux; 92 LA LÉGENDE DES SIECLES. Puis ceux d'Ophir, enfants des mers myste'rieusesj Puis ceux du fleuve Phta qu'ombragent les yeuses, Cours d'eau qui, hors des monts où l'asphodèle croît. Sort par un défilé long et sinistre, étroit Au point qu'il n'y pourrait passer une charrette 5 Puis les gours, nés dans l'ombre où l'univers s'arrête. Les satrapes du Gange avaient des brodequins Jusqu'à mi-jambe, ainsi que les chefs africains; Leur prince était Arthane, homme de renommée. Fils d'Artha, que le roi Cambyse avait aimée Au point de lui bâtir un temple en jade vert. Puis venait un essaim de coureurs du désert. Les sagastes, ayant pour toute arme une corde. La légion marchait à côté de la horde. L'homme nu coudoyait l'homme cuirassé d'or. Une captive en deuil, la sibylle d'Endor, S'indignait, murmurant de lugubres syllabes. Les chevaux ayant peur des chameaux, les arabes Se tenaient à distance et venaient les derniers; Après eux cheminaient, encombrés des paniers Où brillait le butin rapporté des ravages. Cent chars d'osier traînés par des ânes sauvages. L'attroupement, formé de cette façon-là Par tous ceux que la Perse en ses rangs appela. Epais comme une neige au soufîle de la bise, Commandé par vingt chefs monstrueux. Mégabise, Hermamythre, Masange, Acrise, Artaphernas, Et poussé par les rois aux grands assassinats. Cet énorme tumulte humain, semblable aux rêves, Cet amas bigarré d'archers, de porte-glaives. Et de cavaliers droits sur les lourds étriers. Défilait, et ce tas de marcheurs meurtriers Passait pendant sept jours et sept nuits dans les plaines. Troupeau de combattants aux farouches haleines. Vaste et terrible, noir comme le Phlégéton, F-t qu'on faisait marcher à grands coups de bâton. Et ce nuage était de deux millions d'hommes. LES TROIS CENTS. 93 III LA GARDE. Ninive, Sybaris, Chvpre, et les cinq Sodomes Ayant fourni beaucoup de ces soldats, la loi Ne les admettait point dans la garde du roi. L'arme'e est une foule 5 elle chante, elle hue^ Mais la garde, jamais mêlée à la cohue, Muette, comme on est muet près des autels. Marchait seule. Et d'abord venaient les Immortels, Semblables aux lions secouant leurs crinières j Rien n'était comparable au frisson des bannières Ouvrant et refermant leurs plis pleins de dragons 5 Tout le sérail du roi suivait dans des fourgons 5 Puis marchaient, plus pressés que l'herbe des collines. Les eunuques, armés de longues javelines 5 Puis les bourreaux, masqués, traînant les appareils De torture et d'angoisse, à des griffes pareils. Et la cuve oi^i l'on tait bouillir l'huile et le nitre. Le perse a la tiare et le mède a la mitre 5 Les Dix mille, persans, mèdes, tous couronnés. S'avançaient, fiers, ainsi que des frères aînés, Et ces soldats mitres étaient sous la conduite D'Alphès, qui savait tous les chemins, hors la fuite ^ Et devant eux couraient, libres et sans liens. Ces grands chevaux sacrés qu'on nomme nvséens. Puis, commandés chacun par un roi satellite. Venaient trente escadrons de cavaliers d'élite. Tous la pique baissée à cause du roi, tous Vêtus d'or sous des peaux de zèbres ou de loups 5 Ces hommes étaient beaux comme l'aube sereine^ Puis des prêtres portaient le pétrin oii la reine Faisait cuire le pain sans orge et sans levain 5 Huit chevaux blancs tiraient le chariot divin De Jupiter, devant lequel le clairon sonne 94 LA LEGENDE DES SIECLES. Et dont le cocher marche à pied, vu que personne N'a le droit de monter au char de Jupiter. Les constellations qu'au fond du sombre éther On entrevoit ainsi qu'en un bois les dryades, Tous ces profonds flambeaux du ciel, ces myriades De clartés, Arcturus, Céphée, et l'alcyon De la mer étoilée et noire, Procyon, Pollux qui vient vers nous. Castor qui s'en éloigne. Cet amas de soleils qui pour les dieux témoigne. N'a pas plus de splendeur et de fourmillement Que cette armée en marche autour du roi dormant. Car le roi sommeillait sur son char formidable. IV LE ROI. Il était là, superbe, obscur, inabordable; Par moments, il bâillait, disant : «Quelle heure est-il?: Artabane son oncle, homme auguste et subtil. Répondait : «Fils des dieux, roi des trois Ecbatanes, Où les fleuves sacrés coulent sous les platanes. Il n'est pas nuit encor, le soleil est ardent. O roi, reposez-vous, dormez, et cependant. Je vais vous dénombrer votre armée, inconnue De vous-même, et pareille aux aigles dans la nue. Dormez.» Alors, tandis qu'il nommait les drapeaux Du monde entier, le roi rentrait dans son repos, Et se rendormait, sombre; et le grand char d'ébène Avait, sur son timon de structure thébaine, Pour cocher un seigneur nommé Patyramphus. Deux mille bataillons mêlant leurs pas confus. Mille éléphants portant chacun sa tour énorme. Suivaient, et d'un croissant l'armée avait la forme; L'archer suprême était Mardonius, bâtard; L'armée était nombreuse à ce point que, plus tard, LES TROIS CENTS. 95. Elle but en un jour tout le fleuve Scamandre^ Les villes derrière elle étaient des tas de cendre 5 Tout saignait et brûlait quand elle avait passe'. On enjamba l'Indus comme on saute un lossé. Artabane ordonnait tout ce qu'un chef décide ^ Pour le reste on prenait les conseils d'Hermécvde, Homme considéré des peuples du Levant. L'armée ainsi partit de Lydie, observant Le même ordre jusqu'au Cayce, et, de ce fleuve. Gagna la vieille Thèbe après la Thèbe neuve. Et traversa le sable immense où la guida Par-dessus l'horizon le haut du mont Ida. Puis on vit l'Ararat, cime où s'arrêta l'Arche. Les gens de pied faisaient dans cette rude marche Dix stades chaque jour et les cavaliers vingt. Quand l'armée eut passé le fleuve Halys, on vint En Phrygie, et l'on vit les sources du Méandre j C'est là qu'Apollon prit la peine de suspendre Dans Célène, à trois clous, au poteau du marché, La peau de Marsyas, le satvre écorché. On gagna Colossos, chère à Minerve Aptère, Où le fleuve Lycus se cache sous la terre. Puis Cydre où fut Crésus, le maître universel. Puis Anane, et l'étang d'où l'on tire le sel; Puis on vit Canos, mont plus affreux que l'Erèbe, Mais sans en approcher; et l'on prit Callathèbe Où des chiens de Diane on entend les abois. Ville où l'homme est pareil à l'abeille des bois Et fait du miel avec de la fleur de bruyère. Le jour d'après on vint à Sardes, ville altière. D'où l'on fit dire aux grecs d'attendre avec effroi. Et de tout tenir prêt pour le souper du roi. Puis on coupa l'Athos que la foudre fréquente; Et, des eaux de Sanos jusqu'à la mer d'Acanthe, On fit un long canal évasé par le haut; 96 LA LÉGENDE DES SIECLES. Enfin, sur une plage où souffle ce vent chaud Qu.i vient d'Afrique, terre ignorée et maudite. On fit près d'Abydos, entre Seste et Médvte, Un vaste pont porté par de puissants donjons. Et Tvr fournit la corde et l'Egypte les joncs. Ce pont pouvait donner passage à des armées. Mais une nuit, ainsi que montent des fumées. Un nuage farouche arriva, d'où sortit Le semoun, près duquel l'ouragan est petit; Ce vent sur les travaux poussa les flots humides, Rompit arches, piliers, tabliers, pyramides. Et, heurtant l'Hellespont contre le Pont-Euxin, Fauve, il détruisit tout, comme on chasse un essaim; Et la mer fut fatale. Alors le roi sublime Cria : «Tu n'es qu'un gouffre, et je t'insulte, abîme! Moi je suis le sommet. Lâche mer, souviens-t'en. » Et donna trois cents coups de fouet à l'Océan. Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune. Alors ce dieu, qu'adore et que sert la Fortune, Mouvante comme lui, créa Léonidas, Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats, Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes. Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles. H. -M. , 24 juin 1873. IV LE DÉTROIT DE L'EURIPE. Il faisait nuit 5 le ciel sinistre était sublime 5 La terre offrait sa brume et la mer son abîme. Voici la question qui se posait devant Des hommes secoués par l'onde et par le vent : Faut-il fuir le détroit d'Euripe? Y faut-il faire Un front terrible à ceux que le destin préfère, Et qui sont les affreux conquérants sans pitié? Ils ont une moitié, veulent l'autre moitié. Et ne s'arrêteront qu'avant toute la terre. Demeurer, ou partir? Choix grave. Angoisse austère. Les chefs délibéraient sur un grand vaisseau noir. Bien que ce ne soit pas la coutume d'avoir Des colloques la nuit entre les capitaines, La guerre ayant déjà des chances incertaines, Et l'ombre ne pouvant, dans les camps soucieux. Qu'ajouter à la nuit des cœurs la nuit des cieux, Bien que l'heure lugubre oti le prêtre médite Soit aux discussions des soldats interdite, On était en conseil, vu l'urgence. IJ fallait Savoir si l'on peut prendre une hydre en un filet. Et la Perse en un piège, et forcer les passages De l'Euripe, malgré l'abîme et les présages. Les hommes ont l'énigme éternelle autour d'eux. Devait-on accepter un combat hasardeux? Les nefs étaient à l'ancre autour du grand navire. Les mâts se balançaient sur le Ilot qui chavire. L'aquilon remuait l'eau que rien ne corrompt 5 Et sur la poupe altière oii veillaient, casque au iront. Les archers de Platée, hommes de haute taille, Thémistocle, debout en habit de bataille. Cherchant à distinguer dans l'ombre des lueurs, Parlait aux commandants de la flotte, rêveurs. 98 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. — Eurybiade, à qui Pallas confie Athène, Noble Adjmanthe, fils d'Ocyre, capitaine De Corinthe, et vous tous, princes et chefs, sachez Que les dieux sont sur nous à cette heure penchés 5 Tandis que ce conseil hésite, attend, varie. Je vois poindre une larme aux yeux de la patrie 5 La Grèce en deuil chancelle et cherche un point d'appui. Rois, je sais que tout ment, demain trompe aujourd'hui. Le jour est louche, l'air est fuyant, l'onde est lâche 5 Le sort est une main qui nous tient, puis nous lâche 5 J'estime peu la vague instable, mais je dis Qu'un gouffre est moins mouvant sous des pieds plus hardis. Et qu'il faut traiter l'eau comme on traite la vie. Avec force et dédain; et, n'ayant d'autre envie Que la bataille, ô grecs, je la voudrais tenter! Il est temps que les cœurs renoncent à douter. Et tout sera perdu, peuple, si tu n'opposes La fermeté de l'homme aux trahisons des choses. Nous sommes de fort près par Némésis suivis. Tout penche, et c'est pourquoi je vous dis mon avis. Restons dans ce détroit. Ce qui me détermine, C'est de sauver Mégare, Egine et Salamine, Et je trouve prudent ,en même temps que fier De protéger la terre en défendant la mer. L'immense roi venu des ténèbres profondes Est sur le tremblement redoutable des ondes. Qu'il y reste, et luttons corps à corps. Rois, je veux Prendre aux talons celui qui nous prend aux cheveux. Et frapper cet Achille à l'endroit vulnérable. Que l'augure, appuyé sur son sceptre d'érable. Interroge le foie et le cœur des moutons. Et tende dans la nuit ses deux mains à tâtons. C'est son affaire; moi soldat, j'ai pour augure Le glaive, et c'est par lui que je me transfigure. Combattre, c'est démence? Ah! sovons insensés! Je sais bien que ce prince est effrayant, je sais LE DETROIT DE L'EURIPE. 99 Que du vaisseau qu'il monte un démon tient la barre; Ces mèdes sont hideux, et leur flotte barbare Fait fuir éperdument la flottante Delos; Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots. Et dispersé si loin devant eux ses écumes Que l'eau de l'Hellespont va se briser à Cumes; Je sais cela. Je sais aussi qu'on peut mourir. UN PRETRE. Ce n'est point pour l'Hadès, trop pressé de s'ouvrir. Que la nature, source et principe des choses. Tend sa triple mamelle à tant de bouches roses; Elle n'a point pour but le monstrueux tombeau; Elle hait l'aflreux Mars soufllant sur son flambeau; Tendre, elle donne, au seuil des jours pleins de chimères. Pour berceuse aux enfants l'espérance des mères, Et le glaive farouche est par elle abhorré Quand elle fait jaillir des seins le lait sacré. THEMISTOCLE. Prêtre, je sais cela. Mais la patrie existe. Pour les vaincus, la lutte est un grand bonheur triste Qu'il faut faire durer le plus longtemps qu'on peut. Tâchons de faire au fil des Parques un tel nœud Que leur fatal rouet déconcerté s'arrête. Ici nous couvrons tout, de l'Eubée à la Crète; C'est donc ici qu'il faut frapper ce roi, contraint De confier sa flotte au détroit qui l'étreint; Nous sommes peu nombreux, mais profitons de l'ombre; La grande auaace peut cacher le petit nombre. Et d'ailleurs à la mort nous irons radieux. Montrons nos cœurs vaillants à ce grand ciel plein d'veux. Si l'abîme est obscur, les étoiles sont claires; Les heures noires sont de bonnes conseillères, O rois, et je reçois volontiers de la nuit L'avis sombre qui fait que l'ennemi s'enfuit. Par le tombeau béant je me laisse convaincre; lOO LA LEGENDE DES SIECLES. Consentir à mourir c'est consentir à vaincre 5 La tombe est la maison du pale sphinx guerrier Qui promet un cyprès et qui donne un laurier 5 Elle se ferme au brave osant heurter sa porte 5 Car, devant un héros, la mort est la moins forte. C'est pourquoi ceux qui sont imprudents ont raison. Les deux mille vaisseaux qu'on voit à l'horizon Ne me font pas peur. J'ai nos quatre cents galères, L'onde, l'ombre, l'ècueil, le vent, et nos colères. Il est temps que les dieux nous aident 5 et d'ailleurs Nous serons pires, nous, s'ils ne sont pas meilleurs. Nous les ferons rougir de nous trahir. Le sage. C'est le hardi. Vaincu, moi, je crache au visage Du destin î et, vainqueur, et mon pays sauve. J'entre au temple et je baise à genoux le pavé. Combattons. — Comme s'ils entendaient ces paroles. Les vaisseaux secouaient aux vents leurs banderoles; Deux jours après, à l'heure où l'aube se leva. Les chevaux du soleil dirent : Xercès s'en va! 10 décembre 1873. LA CHANSON DE SOPHOCLE À SALAMINE. Me voilà, je suis un éphèbe, îvies seize ans sont d'azur baignés ^ Guerre, déesse de l'Erèbe, Sombre guerre aux cris indignés. Je viens à toi, la nuit est noire! Puisque Xercès est le plus fort. Prends-moi pour la lutte et la gloire Et pour la tombe 5 mais d'abord Toi dont le glaive est le ministre, Toi que l'éclair suit dans les cieux. Choisis-moi de ta main sinistre Une belle fille aux doux yeux. Qui ne sache pas autre chose Que rire d'un rire ingénu. Qui soit divine, ayant la rose Aux deux pointes de son sein nu. Et ne soit pas plus importune A l'homme plein du noir destin Que ne l'est au profond Neptune La vive étoile du matin. Donne-la-moi, que je la presse Vite sur mon cœur enflammé^ Je veux bien mourir, 6 déesse. Mais pas avant d'avoir aimé. 4 janvier 1876. I02 LA LÉGENDE DES SIECLES. VI LES BANNIS. Cvnthée, athénien proscrit, disait ceci : Un jour, moi Cynthœus et Méphialte aussi. Tous deux exilés, lui de Sparte, moi d'Athènes, Nous suivions le sentier que voici dans les plaines. Car on nous a bannis au désert de Thryos. Un bruit pareil au bruit de mille chariots. Un fracas comme en peut faire un million d'hommes. S'éleva tout à coup dans la plaine où nous sommes j Alors pour écouter nous nous sommes assis 5 Et ce grand bruit venait du côté d'Eleusis j Or Eleusis était alors abandonnée, Et tout était désert de Thèbe à Mantinée A cause du ravage horrible des persans. Les champs sans laboureurs, les routes sans passants. Attristaient le regard depuis plus d'une année. Nous étions là, la face à l'orient tournée. Et l'étrange rumeur sur nos têtes passait; Et Méphialte alors me dit : «Qu'est-ce que c'est? — Je l'ignore», lui dis-je. Il reprit : «C'est l'Attique Qui se soulève, ou bien c'est l'Iacchus mystique Qui parle bruyamment dans le ciel à quelqu'un. — Ami, ce que l'exil a de plus importun, Repris-je, c'est qu'on est en proie à la chimère. » Et cependant le bruit cessa. «Fils de ta mère. Me dit-il, je suis sûr qu'on parle en ce ciel bleu. Et c'est la voix d'un peuple ou c'est la voix d'un dieu. Maintenant comprends-tu ce que cela veut dire? — Non. — Ni moi. Cependant je sens comme une 1 Qu.i dans mon cœur s'éveille et chante, et qui répond, Sereine, à ce fracas orageux et profond. — Et moi, dis-je, j'entends de mcmc une harmonie Dans mon âme, et pourtant la rumeur est finie.» LES BANNIS. 103 Alors Méphialtès s'écria : «Crois et vois. Nous avons tous les deux entendu cette voix 5 Elle n'a point passé pour rien sur notre tête^ Elle nous donne avis que la revanche est prête j Qu'aux champs où, jeune, au tir de l'arc je m'exerçais. Des enfants ont grandi qui chasseront Xercès! Cette voix a l'accent farouche du prodige. Si c'est le cri d'un peuple, il est pour nous, te dis-je^ Si c'est un cri des dieux, il est contre ceux-là Par qui le sol sacré de l'Olvmpe trembla. Xercès souille la Grèce auguste. Il faut qu'il parte!» Et moi banni d'Athène et lui banni de Sparte, Nous disions, lui : «Que Sparte, invincible à jamais. Soit comme un lever d'astre au-dessus des sommets ! » Et moi : « Qu'Athènes vive et soit du ciel chérie ! » Et nous étions ainsi pensifs pour la patrie. H. -H. , 25 juin 1873. I04 LA LÉGENDE DES SIECLES. VII AIDE OFFERTE À MAJORIEN PRÉTENDANT À L'EMPIRE. Germanie. Forêt. Crépuscule. Camp. Majorien à un créneau. Une immense horde humaine emplissant l'horizon. UN HOMME DE LA HORDE. Majorien, tu veux de l'aide. On t'en apporte. MAJORIEN. Qui donc est là? L'HOMME. La mer des hommes bat ta porte. MAJORIEN. Peuple, quel est ton chef? L'HOMME. Le chef s'appelle Tous. MAJORIEN. As-tu des tyrans? L'HOMME. Deux. Faim et soif. MAJORIEN. Qu'êtes-vous? L'HOMME. Nous sommes les marcheurs de la foudre et de l'ombre. MAJORIEN. Votre pays? L'HOMME. La nuit. AIDE OFFERTE A MAJORIEN. 105 MAJORIEN. Votre nom? L'HOMME. Les Sans nombre. MAJORIEN. Ce sont vos chariots qu'on voit partout là-bas? L'HOMME. Quelques-uns seulement de nos chars de combats. Ce que tu vois ici n'est que notre avant-garde. Dieu seul peut nous voir tous quand sur terre il regarde. MAJORIEN. Qu'est-ce que vous savez faire en ce monde? L'HOMME. Errer. ALVJORIEN. Vous qui cernez mon camp, peut-on vous de'nombrer? L'HOMME. Oui. MAJORIEN. Pour passer ici devant l'aigle romaine, Combien vous faudra-t-il de temps? L'HOMME. Une semaine. MAJORIEN. Qu'est-ce que vous voulez? L'HOMME. Nous nous offrons à toi. Car avec du néant nous pouvons faire un roi. Io6 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. MAJORIEN. César vous a vaincus. L'HOMME. Qui, César? MAJORIEN. Nul ne doute Que Dentatus n'ait mis vos hordes en déroute. L'HOMME. Va-t'en le demander aux os de Dentatus. MAJORIEN. Spryx vous dompta. L'HOMME. Je ris. MAJORIEN. Cimber vous a battus. L'HOMME. Nous n'avons de battu que le fer de nos casques. MAJORIEN. Qui donc vous a chassés jusqu'ici? L'HOMME. Les bourrasques. Les tempêtes, la pluie et la grêle, le vent, L'éclair, l'immensité; personne de vivant. Nul n'est plus grand que nous sur la terre où nous sommes. Nous fuyons devant Dieu, mais non devant les hommes. Nous voulons notre part des tièdes horizons. Si tu nous la promets, nous t'aidons. Finissons. Veux-tu de nous? La paix. N'en veux-tu pas? La guerre. MAJORIEN. Me redoutez- vous? AIDE OFFERTE A MAJORIEN. 107 L'HOMME. Non. MAJORIEN. Me connaissez-vous? L'HOMME. Guère. MAJORIEN. Que suis-je pour vous? L'HOMME. Rien. Un homme. Le romain. MAJORIEN. Mais où donc allez-vous? L'HOMME. La terre est le chemin, Le but est l'infini, nous allons à la vie. Là-bas une lueur immense nous convie. Nous nous arrêterons lorsque nous serons là. MAJORIEN. Quel est ton nom à toi qui parles? L'HOMME. Attila. 6 janvier 1860. VI APRÈS LES DIEUX, LES ROIS. II DE RAMIRE À COSME DE MÉDICIS. I L'HYDRE. Quand le fils de Sancha, femme du duc Geoffroy, Gil, ce grand chevalier nommé l'Homme qui passe, Parvint, la lance haute et la visière basse. Aux confins du pays dont Ramire était roi. Il vit l'hydre. Elle était effroyable et superbe ^ Et, couchée au soleil, elle rêvait dans l'herbe. Le chevalier tira l'épée et dit : C'est moi. Et l'hydre, déroulant ses torsions farouches. Et se dressant, parla par une de ses bouches, Et dit : «Pour qui viens-tu, fils de dona Sancha? Est-ce pour moi, réponds, ou pour le roi Ramire? — C'est pour le monstre. — Alors c'est pour le roi, beau sire. » Et l'hvdre, replovant ses nœuds, se recoucha. Auteuil. — 12 août 1873. ^AND LE CID FUT ENTKE... 109 II Quand le Cid iut entre dans le Ge'ne'ralik, Il alla droit au but et tua le calife, Le noir calife Ogrul, haï de ses sujets. Le cid Campeador aux prunelles de Jais, Au poing de bronze, au cœur de flamme, à Tame honnête. Fit son devoir, Irappa le calife à la tête. Et sortit du palais seul, tranquille et rêveur. Devant ce meurtrier et devant ce sauveur Tout semblait s'écarter comme dans un prodige. Soudain parut Midhat, le vieillard qui rédige Le commentaire obscur et sacré du kôran Et regarde la nuit l'étoile Aldebaran. Il dit au Cid, après le salut ordinaire : «Cid, as-tu rencontré quelqu'un? — Oui, le tonnerre. — Je le sais 5 je l'ai vu, répondit le docteur. Il m'a parlé. J'étais monté sur la hauteur, Pour prier. Le tonnerre a dit à mon oreille : Me voici, la douleur des peuples me réveille. Et je descends du ciel quand un prince est mauvais j Mais je vois arriver le Cid et je m'en vais. » 13 juillet 1876. IIO LA LÉGENDE DES SIECLES. III LE ROMANCERO DU CID. I L'ENTREE DU ROI. Vous ne m'allez qu'à la hanche 5 Quoique altier et hasardeux. Vous êtes petit, roi Sanche; Mais le Cid est grand pour deux. Quand chez moi je vous accueille Dans ma tour et dans mon fort, Vous tremblez comme la feuille. Roi Sanche, et vous avez tort. Sire, ma herse est fidèle 5 Sire, mon seuil est pieux ; Et ma bonne citadelle Rit à Faurore des cieux. Ma tour n'est qu'un tas de pierre, Roi, mais j'en suis le seigneur 5 Elle porte son vieux lierre Comme moi mon vieil honneur. Mes hirondelles sont douces; Mes bois ont un pur parfum; Mes nids n'ont pas dans leurs mousses Un cheveu pris à quelqu'un. Tout passant, roi de Castille, More ou juif, rabbin, émir. LE ROMANCERO DU CID. m Peut entrer dans ma bastille Tranquillement, et dormir. Je suis le Cid calme et sombre Qui n'achète ni ne vend, Et je n'ai sur moi que l'ombre De la main du Dieu vivant. Cependant je vous admire. Vous m'avez fait triste et nu Et vous venez chez moi, sirej Roi, soyez le mal venu. II SOUVENIR DE CHIMENE. Si le mont faisait reproche A l'air froid, aigre et jaloux. C'est moi qui serais la roche. Et le vent ce serait vous. Roi, j'en connais qui trahissent. Mais je suis le vieux soumis j Tous vos amis me haïssent. Moi, je hais vos ennemis. Et dans mon dédain je mêle Tous vos favoris, ô roij L'épaisseur de ma semelle Me suffit entre eux et moi. Roi, quand j'épousai ma femme. J'eus à me plaindre de vous; Pourtant je n'ai rien dans l'âme. Dieu fut grand, le ciel fut doux. U LA LEGENDE DES SIECLES. L'évêque avait sa barrette} On marchait sur des tapis j Chimène eut sa gorgerette, Pleine de fleurs et d'épis. J'avais un habit de moire Sous l'acier de mon corset. Je ne garde en ma mémoire Que le soleil qu'il faisait. Entrez en paix dans ma ville. On vous parlerait pourtant D'une façon plus civile Si l'on était plus content. III LE ROI JALOUX. Parce que, Léon, la Manche, L'Ebre, on vous a tout donné. Et qu'on était grand, don Sanche, Avant que vous fussiez né. Est-ce une raison pour être Vil envers moi qui suis vieux? Roi, c'est trop d'être le maître Et d'être aussi l'envieux. Nous, fils de race guerrière, Seigneur, nous vous en voulons Pour vos rires par derrière Qui nous mordent les talons. Est-ce qu'à votre service Le Cid s'est estropié LE ROMANCERO DU CID. 113 Au point d'avoir (quelque vice Dans le poignet ou le pie, Qu'il s'entend, sans frein ni règle. Moquer par vos gens à vous? Ne suis-je plus qu'un vieux aigle A réjouir les hiboux? Roi, qu'on mette, avec sa chape. Sa mitre et son palefroi. Dans une balance un pape Portant sur son dos un roi, Ils pèseront dans leur gloire Moins que moi, Campeador, Quand le roi serait d'ivoire. Quand le pape serait d'or! IV LE ROI INGRAT. Je vous préviens qu'on me fâche. Moi qui n'ai rien que ma foi, Lorsqu'étant homme, on est lâche. Et qu'on est traître, étant roi. Je sens vos ruses sans nombre j Oui, je sens tes trahisons. Moi pour le bien, toi pour l'ombre. Dans la nuit nous nous croisons. Je te sers, et je m'en vante; Tu me hais et tu me crains; Et mon cheval t'épouvante Quand il jette au vent ses crins. 114 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Tu te fais, tristes refuges. Adorer soir et matin En castillan par tes juges. Par tes prêtres en latin. Roi, si deux et deux font quatre, Un fourbe est un mécréant. Quant à moi, je veux rabattre Plus d'un propos malséant. Quand don Sanche est dans sa ville. Il me parle avec hauteur ^ Je suis un bien vieux pupille Pour un si jeune tuteur. Je ne veux pas qu'on me manque. Quand tu me fais défier Par ton clerc à Salamanque, A Jaen par ton greffier 5 Quand, derrière tes murailles Où tu chasses aux moineaux. Roi, je t'entends qui me railles. Moi, l'arracheur de créneaux. Je pourrais y mettre un terme} Je t'enverrais, roi des goths. D'une chiquenaude à Lerme Ou d'un soufflet à Burgos. V LE ROI DEFIANT. Quand je suis dans ma tanière. Mordant ma barbe et rêvant. LE ROMANCERO DU CID. 115 Regardant dans ma bannière Les déchirures du vent, Ton effroi sur moi se penche. Tremblant, par tes algua2ils Tu te fais garder, roi Sanche, Contre mes sombres exils. Moi, je m'en ris. Peu m'importe, O roi, quand un vil gardien Couche en travers de ta porte. Qu'il soit homme ou qu'il soit chien! Tu dis à ton économe, A tes pages blancs ou verts : «A quoi pense ce bonhomme Qui regarde de travers? A quoi donc est-ce qu'il songe? Va-t-il rompre son lien? J'ai peur. Quel est l'os qu'il ronge? Est-ce son nom ou le mien? Qu'est-ce donc qu'il prémédite? S'il n'est traître, il en a l'air. Dans sa montagne maudite Ce baron-là n'est pas clair. A quoi pense ce convive Des loups et des bûcherons? J'ai peur. Est-ce qu'il ravive La fraîcheur des vieux affronts? Le laisser libre est peu sage; Ce Cid est mal muselé.» Roi, c'est moi qui suis ma cage Et c'est moi qui suis ma clé. LA LÉGENDE DES SIÈCLES. C'est moi qui ferme mon antre; Mes rocs sont mes seuls trésors 5 Et c'est moi qui me dis : rentre! Et c'est moi qui me dis sors ! Soit que je vienne ou que j aille, Je tire seul mon verrou. Ah ! tu trouves que je bâille Trop librement dans mon trou! Tu voudrais dans ma vieillesse, Comme un dogue dans ta cour, M'avoir, moi le Cid, en laisse Et me tenir dans ma tour. Et me tenir dans mes lierres. Gardé comme les brigands. . . - Va mettre des muselières Aux gueules des ouragans ! VI LE ROI ABJECT. Roi que gêne la cuirasse. Roi qui m'as si mal payé. Tu fais douter de ta race; Et, dans sa tombe ennuyé. Ton vieux père, âme loyale. Dit : «Quelque bohémien A, dans la crèche royale, Mis son fils au lieu du mien!» Roi, ma meilleure cuisine (>'est du pain noir, le sais-tu. LE ROMANCERO DU CID. II7 Avec quelque âpre racine, Le soir, quand on s'est battu. M'as-tu nourri sous ta tente. Et suis-je ton écolier? M'as-tu donne' ma patente De comte et de chevalier? Roi, je vis dans la bataille. Si tu veux, comparons-nous. Pour ne point passer ta taille, Je vais me mettre à genoux. Pendant que tu fais tes pâques Et que tu dis ton credo. Je prends les tours de Saint-Jacques Et les monts d'Oviedo. Je ne m'en lais pas accroire. Toi-même tu reconnais Quoi j'ai la peau toute noire D'avoir porté le harnais. Seigneur, tu fis une laute Quand tu me congédias j C'est mal de chasser un hôte. Fou de chasser Ruy Diaz. Roi, c'est moi qui te protège. On craint le son de mon cor. On croit voir dans ton cortège Un peu de mon ombre encor. Partout, dans les abbayes. Dans les forts baissant leurs ponts. Tes volontés obéies Font du mal, dont je réponds. n8 LA LÉGENDE DES SIECLES. Roi par moi 5 sans moi, poupée! Le respect qu'on a pour toi, La longueur de mon épée En est la mesure, ô roi! Ce pays ne connaît guère. Du Tage à TAlmonacid, D'autre musique de guerre Que le vieux clairon du Cid. Mon nom prend toute l'Espagne, Toute la mer à témoin 5 Ma fanfare de montagne Vient de haut et s'entend loin. Mon pas fait du bruit sur terre. Et je passe mon chemin Dans la rumeur militaire D'un triomphateur romain. Et tout tremble, Irun, Coïmbre, Santander, Almodovar, Sitôt qu'on entend le timbre Des cymbales de Bivar. VII LE ROI FOURBE. Certe, il tient moins de noblesse Et de bonté, vois-tu bien. Roi, dans ton collier d'altesse. Que dans le collier d'un chien! Ta foi royale est fragile. Elle affirme, jure et fuit. LE ROMANCERO DU CID. II9 Roi, tu mets sur l'évangile Une main pleine de nuit. Avec toi tout est précaire, Surtout quand tu t'es signé Devant quelque reliquaire Où le saint tremble indigné. A tes traités, verbiage. Je préférerais souvent Les promesses du nuage Et la parole du vent. La parole qu'un roi fausse Derrière les gens trahis. N'est plus que la sombre fosse De la pudeur d'un pays. Moi, je tiens pour périls graves. Et je dois le déclarer. Ce qu'en arrière des braves Les traîtres peuvent jurer. Roi, vous l'avouerez, j'espère. Mieux vaut avoir au talon Le venin d'une vipère Que le serment d'un félon. Je suis dans ma seigneurie. Parlant haut, quoique vassal. Après cela, je vous prie De ne pas le prendre mal. I20 LA LÉGENDE DES SIECLES. VIII LE ROI VOLEUR. Roi, fallait-il que tu vinsses Pour nous écraser d'impôts? Nous vivons dans nos provinces, Pauvres sous nos vieux drapeaux. Nous bravons tes cavalcades. Sommes-nous donc des vilains Pour engraisser des alcades Et nourrir des chapelains? Quant à payer, roi bravache. Jamais! et j'en fais serment. Ma ville est-elle une vache Pour la traire effrontément? Je vais continuer, sire. Et te parler du passé. Puisqu'il est bon de tout dire Et puisque j'ai commencé. Roi, tu m'as pris mes villages, Roi, tu m'as pris mes vassaux 5 Tu m'as pris mes grands feuillages Où j'écoutais les oiseaux 5 Roi, tu m'as pris mon domaine, Mon champ, de saules bordé; Tu m'allais prendre Chimène, Roi, mais je t'ai regardé. Si les rois étaient pendables. Je t'aurais offert déjà LE ROAiANCERO DU CID. 121 Dans mes ongles formidables Au gibet d'Albavieja! D'ombre en vain tu t'environnes j Ma colère un jour pensa Prendre l'or de tes couronnes Pour ferrer Babieça. Je suis plein de rêves sombres, Ayant, vieux suspect vainqueur. Toute ma gloire en décombres Dans le plus noir de mon cœur. IX LE ROI SOUDARD. Quand vous entrez en campagne. Louche orfraie au fatal vol. On ferait honte à l'Espagne De vous nommer espagnol. Sire, on se bat dans les plaines, Sire, on se bat dans les monts 5 Les campagnes semblent pleines D'archanges et de démons. On se bat dans les provinces 5 Et ce choc de boucliers Va de vous, les petits princes, A nous, les grands chevaliers. Les rocs ont des citadelles Et les villes ont des tours Où volent à tire-d'ailes Les aigles et les vautours. 122 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. La guerre est le cri du reître. Du vaillant et du maraud, Un jeu d'en bas, et peut-être Un jugement de là-haut; La guerre, cette aventure Sur qui plane le corbeau, Se résout en nourriture Pour les bêtes du tombeau; Le chacal se désaltère A tous ces sanglants hasards; Et c'est pour les vers de terre Que travaillent les césars; Les camps sont de belles choses; Mais l'homme loyal ne croit Qu'à la justice des causes Et qu'à la bonté du droit. Car la guerre est folle et rude. Pour la faire honnêtement Il faut une certitude Prise dans le firmament. Je remarque en mes tristesses Que la gloire aux durs sentiers Ne connaît pas les altesses Et s'en passe volontiers. Un soldat vêtu de serge Est parfois son favori; Et l'épée est une vierge Qui veut choisir son mari. Roi, les guerres que vous faites Sont les guerres d'un félon LE ROMANCERO DU CID. 123 Qui souffle dans des trompettes Avec un bruit d'aquilon; Qui, ne risquant son panache Qu'à demi dans les brouillards. S'il voit des hommes se cache. Et vient s'il voit des vieillards; Qui, se crovant Alexandre, Ne laisse dans les maisons Que des os dans de la cendre Et du sang sur des tisons; Et qui, riant sous les portes, Vous montre, quand vous entrez. Sur des tas de femmes mortes Des tas d'enfants éventre's. X LE ROI COUARD. Roi, dans tes courses damnées. Avec tes soldats nouveaux. Ne va pas aux Pyrénées, Ne va pas à Roncevaux. Ces roches sont des aïeules. Les mères des océans. Elles se défendraient seules; Car ces monts sont des géants. Une forte race d'hommes, Pleins de l'âpreté du lieu. Vit là loin de vos Sodomes Avec les chênes de Dieu. 124 LA LÉGENDE DES SIECLES. Y passer est te'me'raire. Nul encor n'a deviné Si le chêne est le grand frère Ou bien si l'homme est l'aîné. Ce peuple est là, loin du monde, Libre hier, libre demain. Sur ces hommes l'éclair gronde 5 Leur chien leur lèche la main. Hercule y vint. Tout recule Dans ces monts où fuit l'isard. Roi, César après Hercule, Charlemagne après César, Ont crié miséricorde Devant ces pâtres jaloux Chaussés de souliers de corde Et vêtus de peaux de loups. Dieu, caché sous leur feuillage, Prit ce noir pays vaillant Pour faire naître Pelage, Pour faire mourir Roland. Si jamais, dans ces repaires. Risquant tes hautains défis. Tu venais voir si les pères Vivent encor dans les fils. Eusses-tu vingt mille piques. Eusses-tu, roi fanfaron. Tes bannières, tes musiques. Tout ton bruit de moucheron. Pour que tu t'en ailles vite, Fussent-ils un contre cent. LE ROMANCERO DU CID. 125 Et pour qu'on te voie en fuite. De mont en mont bondissant, Comme on voit des rocs descendre Les torrents en février. Il te suffirait d'entendre La trompe d'un chevrier. XI LE ROI MOQUEUR. Quand, barbe grise, je parle Du saint pavs montagnard Et du grand empereur Charle Et du grand bâtard Bernard, Et d'Hercule et de Pelage, Roi Sanche, tu me crois fou 5 Tu prends ces fiertés de l'âge Pour la rouille d'un vieux clou. Mais ton vain rire farouche. Roi, n'est pas une raison Qui puisse fermer la bouche A quelqu'un dans ma maison ^ C'est pourquoi je continue. Te saluant du drapeau. Et te parlant tête nue Quand tu gardes ton chapeau. 126 LA LÉGENDE DES SIECLES. XII LE ROI MECHANT. J'ai, dans Albe et dans Girone, Vu l'honnête homme flétri. Et des gens dignes d'un trône Qu'on liait au pilori} J'ai vu, c'est mon amertume, Tes bourreaux abattre, ô roi. Des fronts qu'on avait coutume De saluer plus que toi. Rois, Dieu fait croître où nous sommes. Dans ce monde de péchés. Une herbe de têtes d'hommes. Et c'est vous qui la fauchez. Ah! nos maîtres, quand vous n'êtes. Avec vos vils compagnons. Occupés que de sornettes. Nous pleurons et nous saignons. Roi, cela fendrait des pierres Et toucherait des voleurs Que de si fermes paupières Versent de si sombres pleurs! Sous toi l'Espagne est mal sûre Et tremble, et finit par voir. Roi, que ta main lui mesure Trop d'aunes de crêpe noir. J'ai reconnu, car vous êtes Le sinistre et l'inhumain, LE ROMANCERO DU CID. 127 Des amis dans des squelettes Qui pendaient sur le chemin. J'ai, dans les forêts prochaines, Vu le travail des bourreaux. Et la tristesse des chênes Pliant au poids des héros. J'ai vu râler sous des porches De vieux corps de'sespérés. Roi, de lances et de torches Ces pays sont effarés. J'ai vu des ducs et des comtes S'agenouiller au billot. Tu ne nous dois pas de comptes. Cœur trop bas et front trop haut! Roi, le sang qu'un roi pygmée Verse à flots par ses valets Fait une sombre fumée Sur les dalles des palais. O roi des noires sentences. Un vol de corbeaux te suit. Tant les chaînes des potences Dans ton règne font de bruit! Vous ave2 fouetté des femmes Dans Vich et dans Alcak} Ce sont des choses infâmes Que vous ave2 faites là! Tu n'es qu'un méchant, en somme. Mais je te sers, c'est la loi 5 La difformité de l'homme N'étant pas comptée au roi. 128 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. XIII LE CID FIDKLE. Princes, on voit souvent croître Des gueux entre les pavés Qui font de vous dans un cloître Des moines aux yeux crevés. Je ne suis pas de ces traîtres 5 Je suis muré dans ma loi 5 Les grands spectres des ancêtres Sont toujours autour de moi, Comme on a, dans les campagnes Où rit la verte saison. Une chaîne de montagnes Qui ferme l'apre horizon. 11 n'est pas de cœurs obliques Voués aux vils intérêts Dans nos vieilles républiques De torrents et de forêts. Le traître est pire qu'un more^ De son souffle il craint le bruit j Il met un masque d'aurore Sur un visage de nuit; Rouge aujourd'hui comme braise, Noir hier comme charbon. Roi, moi je respire à l'aise; Et quand je parle, c'est bon. Roi, je suis un homme probe De l'antique probité. LE ROMANCERO DU CID. 129 Chimène recoud ma robe, Mais non pas ma loyauté. Je sonne à l'ancienne mode La cloche de mon beffroi. Je trouve même incommode D'avoir des fourbes chez moi. Sous cette fange, avarice. Vol, débauche, trahison. Je ne veux pas qu'on pourrisse Le plancher de ma maison. Reconnais à mes paroles Le Cid aimé des meilleurs, A qui les pâtres d'Eroles Donnent des chapeaux de fleurs. XIV LE CID HONNÊTE. Donc sois tranquille, roi Sanche. Tu n'as rien à craindre ici. La vieille âme est toute blanche Dans le vieux soldat noirci. 01 Grondant, je te sers encore Dieu m'a donné pour empl Sire, de courber le more Et de redresser le roi. Etant durs pour vous, nous sommes Doux pour le peuple aux abois. Nous autres les gentilshommes Des bruyères et des b( )01S. POF.SIE. V. 130 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Personne sur nous ne marche. Il suffit de oui, de non, Pour rompre à nos ponts une arche, A notre chaîne un chamon. Loin de vos palais infâmes Pleins de gens aux vils discours, La fierté pousse en nos âmes Comme l'herbe dans nos cours. Les vieillards ont des licences. Seigneur, et ce sont nos mœurs De rudoyer les puissances Dans nos mauvaises humeurs. Le Cid est, suivant l'usage. Droit, sévère et raisonneur. Peut-être n'est-ce point sage^ Mais c'est honnête, seigneur. Pour avoir ce qu'il désire Le flatteur baise ton pied. Nous disons ce qu'il faut, sire. Et nous faisons ce qui sied. Nous vivons aux solitudes Où tout croît dans les sentiers. Excepté les habitudes Des valets et des portiers. Nous fauchons nos foins, nos seigles. Et nos blés aux flancs des monts ; Nous entendons des cris d'aigles Et nous nous y conformons. Nous savons ce que vous faites. Sire, et, loin de son lever. LE ROxMANCERO DU CID. 131 De ses gibets, de ses fêtes, Le prince nous sent rêver. Nous avons l'absence fière. Et sommes peu courtisans. Ayant sur nous la poussière Des batailles et des ans. Et c'est pourquoi je te parle Comme parlait, grave et seul, A ton aïeul Boson d'Arle Gil de Bivar mon aïeul. D'où naît ton inquiétude? D'oii vient que ton œil me suit Epiant mon attitude Comme un nuage de nuit? Craindrais-tu que je te prisse Un matin dans mon manteau? Et que j'eusse le caprice D'une ville ou d'un château? Roi, la chose qui m'importe C'est de vivre exempt de fiel; Non de glisser sous ma porte Ma main jusqu'à Penafiel. Roi, le Cid que l'âge gagne S'aime mieux, en vérité. Montagnard dans sa montagne Que roi dans ta rovauté. Roi, le Cid qu'on amadoue. Mais que nul n'intimida, Ne t'a pas donné Cordouc Pour te prendre Lérida. 132 LA LEGENDE DES SIECLES. Qu'ai-je besoin de Tortose, De tes tours d'Alcalebe, Et de ta chambre mieux close Que la chambre d'un abbé, Et des filles de la reine. Et des plis de brocart d'or De ta robe souveraine Que porte un corregidor. Et de tes palais de marbre? Moi qui n'ai qu'à me pencher Pour prendre une mûre à l'arbre Et de l'eau dans le rocher! XV LE ROI EST LE ROL Roi, VOUS VOUS croyez moins prince Et vous jurez par l'enfer Dans cette montagne où grince Ma vieille herse de fer 5 D'effiroi votre âme est frappée j Vous vous défiez, trompeur ^ Traître et poltron, mon épée Vous fait honte et vous fait peur. Vous me faites garder, sire; Vous me faites épier Par tous vos barons de cire Dans leurs donjons de papier j Derrière vos capitaines Vous tremblez en m'approchant; LE ROMANCERO DU CID. 133 Comme l'eau sort des fontaines. Le soupçon sort du me'chantj Votre altesse scélérate N'aurait pas d'autre façon Quand je serais un pirate, Le spectre de l'horizon! Vous consultez des sorcières Pour que je meure bientôt} Vous cherchez dans mes poussières De quoi faire un échafaud; Vous rêvez quelque équipée; Vous dites bas au bourreau Que, lorsqu'un homme est épée, Le sépulcre est le fourreau; Votre habileté subtile Me guette à tous les instants; Eh bien! c'est peine inutile Et vous perdez votre temps. Vos précautions sont vaines; Pourquoi? je le dis à tous : C'est que le sang de mes veines N'est pas à moi, mais à vous. Quoique vous soyez un prince Vil, on ne peut le nier. Le premier de la province. De la vertu le dernier; Quoique à ta vue on se sauve. Seigneur; quoique vous ayez Des allures de loup fauve Dans des chemins non fravés: 134 LA LÉGENDE DES SIECLES. Quoiqu'on ait pour récompense La haine de vos bandits } Et malgré ce que je pense. Et malgré ce que je dis. Roi, devant vous je me courbe. Raillé par votre bouffon 5 Le lovai devant le fourbe, L'acier devant le chiffon j Devant vous, fuvard, s'efface Le Cid, l'homme sans effroi. Que voule2-vous que j'y fasse Puisque vous êtes le roi ! XVI LE CID EST LE CID. Don Sanche, une source coule A l'ombre de mes donjons 5 Comme le Cid dans la foule Elle est pure dans les joncs. Je n'ai pas d'autre vignoble 5 Buvez-y i je vous absous. Autant que vous je suis noble Et chevalier plus que vous. Les savants, ces prêcheurs mornes. Sire, ont souvent pour refrains Qu'un trône même a des bornes Et qu'un roi même a des freins; De quelque nom qu'il se nomme, Nul n'est roi sous le ciel bleu LE ROMANCERO DU CID. 135 Plus qu'il n'est permis à l'homme Et qu'il ne convient à Dieu. Mais, pour marquer la limite. Il faudrait étudier; Il faudrait être un ermite Ou bien un contrebandier. Moi, ce n'est pas mon affaire; Je ne veux rien vous ôter; Etant le Cid, je pre'fère Obéir à disputer. Accablez nos sombres têtes De désespoir et d'ennuis. Roi, restez ce que vous êtes; Je reste ce que je suis. J'ai toujours, seul dans ma sphère. Souffert qu'on me dénigrât. Je n'ai pas de compte à faire Avec le roi, mon ingrat. Je t'ai, depuis que j'existe. Donné Jaen, Balbastro, Et Valence, et la mer triste Qui fait le bruit d'un taureau. Et Zamora, rude tâche, Huesca, Jaca, Teruel, Et Murcie où tu fus lâche. Et Vich où tu fus cruel. Et Lerme et ses sycomores. Et Tarragone et ses tours. Et tous les ans des rois mores, Et le grand Cid tous les jours! 136 LA LÉGENDE DES SIECLES. Nos deux noms iront ensemble Jusqu'à nos derniers neveux. Souviens-t'en, si bon te semble ^ N'v songe plus, si tu veux. Je baisse mes yeux, j'en ôte Tout regard audacieux; Entrez sans peur, roi mon hôte^ Car il n'est qu'un astre aux cieux! Cet astre de la nuit noire. Roi, ce n'est pas le bonheur. Ni l'amour, ni la victoire, Ni la force; c'est l'honneur. Et moi qui sur mon armure Ramasse mes blancs cheveux. Moi sur qui le soir murmure. Moi qui vais mourir, je veux Que, le jour où sous son voile Chimène prendra le deuil. On allume à cette étoile Le cierge de mon cercueil. Ainsi le Cid, qui harangue Sans peur ni rébellion. Lèche son maître, et sa langue Est rude, étant d'un lion. Guerncscy. — 5 juillet 1856. IV LE ROI DE PERSE. Le roi de Perse habite, inquiet, redouté, En hiver Ispahan et Tiflis en été; Son jardin, paradis oii la rose fourmille. Est plein d'hommes armés, de peur de sa famille 5 Ce qui tait que parfois il va dehors songer. Un matin, dans la plaine il rencontre un berger Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme. «Comment te nommes-tu? dit le roi. — Je me nomme Karam», dit le vieillard, interrompant un chant Qu'il chantait au milieu des chèvres, en marchant; «J'habite un toit de jonc sous la roche penchante. Et j'ai mon fils que j'aime, et c'est pourquoi je chante. Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi, Et comme la cigale- à l'heure de midi. » Et le jeune homme alors, figure humble et touchante. Baise la main du pâtre harmonieux qui chante Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz. «Il t'aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.» H. -H. , 16 août 1872. 138 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. V LES DEUX MENDIANTS. LA TAXE AU SAINT-EMPIRE. - LA DIME AU SAINT-SIEGE. L'un s'appelle César, l'autre se nomme Pierre. Celui-là fait le guet, celui-ci la prière 5 Tous deux sont embusqués au détour du chemin. Ont au poing l'escopette et la sébile en main. Vident les sacs d'argent, partagent les maraudes. Et l'on règne, et l'on fait payer les émeraudes Des tiares à ceux qui n'ont pas de souliers. Les dogmes et les lois sont de profonds halliers Où des tas de vieux droits divins mêlent leurs branches; Qui mendie en cette ombre a ses allures franches ^ Nul n'échappe. Arrêtez! il faut payer, de gré Ou de force, en passant dans le noir bois sacré. Les peuples, que l'infâme ignorance ravage. Ont au front la sueur de l'antique esclavage. Christ, c'est pour eux qu'au pied de ta croix tu prias! Ils sont les travailleurs; ils sont les parias; Ils sont les patients qu'on traîne sur des claies. Certes, rien ne leur manque; ils ont beaucoup de plaies. Beaucoup d'infirmités qu'ils ne peuvent guérir. Beaucoup de maux, beaucoup de petits à nourrir; C'est à ces riches-là que demandent l'aumône Ce meurt-de-faim, l'autel, et ce pauvre, le trône. [87: VI MONTFAUCON. POUR LES OISEAUX. A l'heure où le soleil descend, tiède et pâli, Seul à seul, près du bois de Saint- Jean-d'Angely, L'archevêque Bertrand parlait au roi Philippe : «Roi, le trône et l'autel sont le même principe; DeTendons-nous ensemble j il faut de tous côtés Du front du peuple obscur chasser les nouveautés. Sauver l'église, ô roi, c'est vous sauver vous-même. L'état devient plus fort par la terreur qu'il sème. Et par le tremblement du peuple s'affermit; Toujours, quand elle eut peur, la loule se soumit. Il n'est qu'un droit : régner. Le nécessaire est juste. Les quatre grands baillis du roi Philippe Auguste, Toutes les vieilles lois, c'est trop peu désormais; Pour arrêter le mal, sur de hautains sommets, Il faut la permanence étrange de l'exeniple; Sire, les schismes vont à l'attaque du temple; Le peuple semble las d'être sur les genoux; La révolte est sur vous, l'hérésie est sur nous; D'où viennent ces essaims tumultueux d'idées? Des profondeurs que nul prophète n'a sondées, Peut-être de la nuit, ou peut-être du ciel. Parlons bas. Ecoutez, roi providentiel. Rien n'est plus effrayant que ces sombres descentes D'instincts nouveaux parmi les foules frémissantes; Ces chimères, d'en haut s'abattant tout à coup. 140 LA LEGENDE DES SIECLES. Volent, courent, s'en vont, reviennent, sont partout. Ouvrent les yeux fermés, fouillent les têtes pleines. Se mêlent aux esprits, se mêlent aux haleines. Blessent les dogmes saints dans l'ombre, et, fatal jeu. Frappent l'homme endormi de mille becs de feu 5 Elles tentent, troublant le mystère où nous sommes. Un travail inconnu sur le cerveau des hommes. Leur ôtant quelque chose et leur donnant aussi; Quoi? c'est là votre perte et c'est là mon souci. Que font-elles? du jour, du mal? Qu'apportent-elles? Un souffle, un bruit, le vent qui tombe de leurs ailes-, Je l'ignore; ici Dieu m'échappe; mais je sai Qu'il ne nous reste rien quand elles ont passé. » Le roi Philippe écoute, et l'archevêque songe. Et vers la papauté son bras pensif s'allonge. «Chassez les nouveautés, roi Philippe.» En marchant. Tous deux rêveurs, ils sont arrivés près d'un champ Qu'emplit de son frisson toute une moisson mûre; Au-dessus des épis jetant un long murmure. Sous de hauts échalas plantés parmi les blés. Flottent, mouillés de pluie et de soleil briàlés, A des cordes que l'air pousse, éloigne et ramène. De hideux sacs de paille ayant la forme humaine; Nœuds de débris sans nom, lambeaux fous, balançant On ne sait quel aspect farouche et menaçant; Les oiseaux, les moineaux que le blé d'or invite. L'alouette criant aux autres : vite ! vite ! Accourent vers le champ plein d'épis; mais, au vent. Chaque haillon devient lugubrement vivant. Et tout l'essaim chantant s'effraie et se dissipe. «Quel est donc le movcn de régner?» dit Philippe. MONTFAUCON. 141 Comme le roi parlait, l'archevêque pieux Vit ce champ, henssé de poteaux et de pieux Où pendaient, à des fils tremblant quand l'air s'agite, Des larves qui mettaient tous les oiseaux en fuite. Et, le montrant au roi, Bertrand dit : «Le voici.» II POUR LES IDEES. Et c'est pourquoi, dans l'air par la brume obscurci, Depuis ces temps de deuil, d'angoisse et de souffrance, Au-dessus de la foule, au-dessus de la France, Comme sur Babvlone on distingue Babel, On voit, dans le Paris de Philippe le Bel, On ne sait quel difforme et funèbre édifice. Tas de poutres hideux oii le jour rampe et glisse. Lourd enchevêtrement de poteaux, de crampons. Et d'arcs-boutants pareils aux piles des vieux ponts. Terrible, il apparaît sur la colline infâme. Les autres monuments, où Paris met son âme. Collèges, hôpitaux, tours, palais radieux. Sont les docteurs, les saints, les héros et les dieux; Lui, misérable, il est le monstre. Fauve, il traîne Sur sa pente d'où sort une horreur souterraine. Son funeste escalier qui dans la mort finit; Tout ce que le ciment, la brique, le granit. Le fer, peuvent avoir de la bête féroce. Il l'a; ses piliers bruts, runes d'un dogme atroce, Semblent des Irmensuls livides, et ses blocs Dans l'obscurité vague ébauchent des Molochs; Baal pour le construire a donné ses solives Où flottaient des anneaux que secouaient les dives, Saturne ses crochets, Teutatès ses menhirs; Tous les cultes sanglants ont là leurs souvenirs; 142 LA LÉGENDE DES SIECLES. Si le lierre ou le houx dans ses dalles végète. Si quelque ronce y croît, la feuille horrible jette Une ombre onglée et noire, af&eux stigmate obscur, Qui ressemble aux cinq doigts du bourreau sur le mur. Vil bâtiment, des temps fatals fatal complice! Il est la colonnade immonde du supplice, L'échafaud que le Louvre a pour couronnement, La caresse au tombeau, l'insulte au firmament j Et cette abominable et fétide bâtisse Devant le ciel sacré se nomme la Justice, Et ce n'est pas la moindre horreur du monument De s'appeler l'autel en étant l'excrément. Morne, il confine moins aux Paris qu'aux Sodomes. Spectre de pierre ayant au front des spectres d'hommes. Inexorable plus que l'airain et l'acier. Il est, il vit, farouche, et sans se soucier Que le monde à ses pieds souffre, existe ou périsse. Et contre on ne sait quoi dans l'ombre il se hérisse j A de certains moments ce charnier qui se tait Frissonne, et comme si, triste, il se lamentait. Mêle une clameur sourde aux vents, et continue En râle obscur le bruit des souffles dans la nue^ Là grince le rouet sinistre du cordier. Du cadavre au squelette on peut étudier Le progrès que les morts font dans la pourriture 5 Chaque poteau chargé d'un corps sans sépulture Marque une date abjecte, et chaque madrier Semble le signe affreux d'un noir calendrier. La nuit il semble croître, et dans le crépuscule Il a l'air d'avancer sur Paris qui recule. Rien de plus ténébreux n'a jamais été mis Sur ce tas imbécile et triste de fourmis Que la hautaine histoire appelle populace. O pâle humanité, quand donc scras-tu lasse? iMONTFAUCON. 143 Lugubre vision! au-dessus d'un mur blanc Quelque chose d'informe et qui paraît tremblant Se dresse î chaos morne et ténébreux j broussaille De silence, d'horreur et de nuit qui tressaille; On ne voit le nuage, et l'ombre aux vagues yeux, Et le blêmissement formidable des cieux. Et la brume qui flotte, et l'astre qui flamboie. Qu'à travers une vaste et large claire-voie De poutres, dont chacune est un sanglant barreau j On dirait que Satan, l'infâme ange-bourreau. Dont la rage et la joie et la haine, acharnées. Exécutent Adam depuis six mille années. Sur ces fauves piliers a posé de sa main La grande claie où fut traîné le genre humain. C'est, dans l'obscurité lugubrement émue. De la terreur, bâtie en pierre, et qui remue; C'est délabré, croulant, lépreux, désespéré; Les poteaux ont pour toit le vide; le degré Aboutit à l'échelle et l'échelle aux ténèbres; Le crépuscule passe à travers des vertèbres Et montre dans la nuit des pieds aux doigts ouverts; Entre les vieux piliers, de moisissure verts. Blêmes quand les rayons de lune s'y répandent. Là-haut des larves vont et viennent, des morts pendent, Et la fouine a rongé leur crâne et leur fémur. Et leur ventre effrayant se fend comme un fruit mur; Si la mort connaissait les trépassés, si l'homme Valait que le tombeau sût comment il se nomme. Si l'on comptait les grains du hideux chapelet. On dirait : «Celui-ci, c'est Trvphon, qui voulait Fêter le jour de Pâque autrement qu'Irénéc; Ceux-là sont des routiers, engeance forcenée. Gueux qui contre le sceptre ont croisé le bâton; Cet autre, c'est Glanus, traducteur de Platon; Celui-ci, que des lois frappa la prévoyance. Osa propager l'art du sorcier de Mayence, 144 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Et jeter à la foule un Virgile imprimé; C'est Pierre Albin; l'oubli sur lui s'est refermé; Cet autre est un voleur, cet autre est un poëte. » Derrière leur tragique et noire silhouette, L'azur luit, le soir vient, l'aube blanchit le ciel; Le vent, s'il entre là, sort pestilentiel; Chacun d'eux sous le croc du sépulcre tournoie; Et tous, que juin les brûle ou que janvier les noie, S'entre-heurtent, fameux, chétifs, obscurs, marquants. Et sont la même nuit dans les mêmes carcans ; Le craquement farouche et massif des traverses Accompagne leurs chocs sous les âpres averses. Et, comble de terreur, on croirait par instant Que le cadavre, au gré des brises s'agitant. Avec son front sans yeux et ses dents sans gencives. Rit dans la torsion des chaînes convulsives; . L'exécrable charnier, sous ses barres de fer. Regardant du côté de Rome et de l'enfer. Dans l'étrange épaisseur des brumes infinies Semble chercher au loin ses sœurs les gémonies. Et demander au gouffre où nul astre n'a lui Si Josaphat sera plus sinistre que lui; Et toujours, au-dessus des clochers et des dômes. Le vent lugubre joue avec tous ces fantômes. Hier, demain, le jour, la nuit, l'été, l'hiver; Et ces morts sans repos, où fourmille le ver Plus que l'abeille d'or dans le creux des yeuses, Cette agitation d'ombres mystérieuses. L'affreux balancement de ces spectres hagards. Ces crânes sans cheveux, ces sourcils sans regards. Ce grelottement sourd de ferrailles funèbres. Chassent dans la nuée, à travers les ténèbres. Les purs esprits de l'aube et de l'azur, venus Pour s'abattre au milieu des vivants inconnus, Pour faire leur moisson sublime dans la foule, Dire aux peuples le mot du siècle qui s'écoule. Et leur jeter une âme et leur apporter Dieu; MONTFAUCON. ï,45 Et l'on voit, reprenant leur vol vers le ciel bleu, La sainte vérité, la pensée immortelle, L'amour, la liberté, le droit, heurtant de l'aile Le Louvre et son beffroi, l'église et son portail. Fuir, blancs oiseaux, devant le sombre épouvantail. 29 novembre 1858. 146 LA LÉGENDE DES SIECLES. VII LES REITRES. CHANSON BARBARE. Sonnez, clairons. Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles ; L'ennemi vient, nous le battrons ^ Les de'routes sont des cavales Qui s'envolent quand nous soufflons ^ Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons! Sonnez, cymbales. Sonnez, clairons! On entendra siffler les balles ; Nous sommes les durs forgerons Des victoires impériales ; Personne n'a vu nos talons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, doublons. Sonnez, rixdales! Sonnez, clairons. Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles; Sitôt qu'en guerre nous entrons Les rois ennemis font leurs malles. Et commandent leurs postillons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons! LES REITRES. 147 Sonnez, cvmbales. Sonnez, clairons! On entendra siffler les balles j Sur les villes nous tomberons j Toutes femmes nous sont égales. Que leurs cheveux soient bruns ou blonds; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, doublons. Sonnez, rixdales! Sonnez, clairons. Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles; Du vin! Du faro! Nous boirons! Dieu, pour nos bandes triomphales Fit les vignes et les houblons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales. Sonnez, doublons! Sonnez, cymbales. Sonnez, clairons! On entendra siffler les balles; Quelquefois, ivres, nous irons A travers foudres et rafales. En zigzag, point à reculons. Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, doublons. Sonnez, rixdales! Sonnez, clairons. Sonnez, cvmbales! On entendra siffler les balles ; Nous pillons, mais nous conquérons; 148 LA LÉGENDE DES SIECLES. La guerre a parfois les mains sales, Mais la victoire a les bras longs; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales. Sonnez, doublons! Sonnez, rixdales. Sonnez, doublons! Nous jouerons aux dés sur les dalles; Rois, nous sommes les aquilons; Vos couronnes sont nos vassales; Et nous rirons quand nous mourrons. On entendra siffler les balles; Sonnez, clairons. Sonnez, cvmbales! 16 mai 1859. VIII LE COMTE FÉLIBIEN. Attendu qu'il faut mettre à la raison la ville, Qu'il faut tout écraser dans la guerre civile Et vaincre les forfaits à force d'attentats, Cosme vient d'e'gorger, pêle-mêle, des tas De misérables, vieux, jeunes, toute une foule. Dans Sienne où la fierté des grands siècles s'écroule. Tous les murs sont criblés de biscayens de fer. Le massacre est fini 5 mais un reste d'enfer Est sur la ville, en proie aux cohortes lombardes. La fumée encor flotte aux gueules des bombardes 5 Et l'horreur du combat, des chocs et des assauts Est visible partout, dans les rouges ruisseaux Et dans l'effarement des morts, faces farouches; On dirait que les cris sont encor dans les bouches. On dirait que la foudre est encor dans les yeux. Tant les cadavres sont vivants et furieux. Cependant les marchands ont rouvert leurs boutiques. Des gens quelconques vont et viennent ^ domestiques. Patrons, clercs, artisans, chacun a son souci 5 Chacun a ce regard qui dit : — C'est bien ainsi. Finissons-en. Silence! un nouveau maître arrive. — L'indifférence aux morts qu'on a, pourvu qu'on vive. L'acceptation froide et calme des affronts. Cette lâcheté-là se lit sur tous les fronts. — Pourquoi ces va-nu-pieds sortaient-ils de leurs sphères! Ils sont morts. C'est bien fait. Nous avons nos affaires. Les rois qui sont un peu tyrans sont presque dieux. Nous serons muselés et rudoyés; tant mieux. Enterrons. Oublions. Et parlons d'autre chose. — Ainsi le vieux troupeau bourgeois raisonne et glose. Et tous sont apaisés, et beaucoup sont contents. I50 LA LÉGENDE DES SIECLES. Seul, un homme, — on dirait qu'il a près de cent ans Et qu'il n'en a pas vingt, et qu'un astre est son âme, A voir son front de neige, à voir ses veux de flamme, — Cet homme, moins semblable aux vivants qu'aux aïeux. Rôde, et, quand il s'arrête, il n'a plus dans les yeux Qu'un vague reste obscur de lueurs disparues. Tant il songe et médite! et les passants des rues. Voyant ce noir rêveur qui vient on ne sait d'où. Disent : C'est un génie j et d'autres : C'est un fou. L'un crie : Alighieri! c'est lui! c'est l'homme-fée Qui revient des enfers comme en revint Orphée ^ Orphée a vu Pluton, et Dante a vu Satan. Il arrive de chez les morts j Dante, va-t'en! L'autre dit : Ce n'est pas Dante, c'est Jérémie. La plainte a presque peur d'avoir été gémie. Et se cache devant le vainqueur irrité. Mais cet homme est un tel spectre dans la cité Qu'il semble effrayant même à la horde ennemie. Et pourtant ce n'est point Dante ni Jérémie, C'est simplement le vieux comte Félibien Qui ne croit que le vrai, qui ne veut que le bien. Et par qui fut fondé le collège de Sienne ^ Il porte haut la tête étant une âme ancienne, Et fait trembler î cet homme affronte les vainqueurs; Mais, dans l'écroulement des esprits et des cœurs. On le hait; le meilleur semble aux lâches le pire. Et celui qui n'a pas d'épouvante en inspire. Qu'importe à ce passant? Dans ce vil guet-apens. Les uns étant gisants et les autres rampants, Les uns étant la tombe et les autres la foule. Il est le seul debout; il songe; le sang coule. Le sang fume, le sang est partout; sombre, il va. Tout à coup au détour de la Via Corva , Il aperçoit dans l'ombre une femme inconnue; LE COMTE FELIBIEN. 15] Une morte étendue à terre toute nue, Corps terrible aux regards de tous prostitué, Et dont le ventre ouvert montre un enfant tué. Alors il crie : — O ciel! un enfant! guerre affreuse! Où donc s'arrêtera le gouf&e qui se creuse? Massacrer l'inconnu, l'enfant encor lointain! Supprimer la promesse obscure du destin! Mais on poussera donc l'horreur jusqu'au prodige! Mais vous êtes hideux et stupides, vous dis-je! Mais c'est abominable, ô ciel! ciel éclatant! Et les bêtes des bois n'en feraient pas autant! Qu'on ait tort et raison des deux côtés, qu'on fasse Au fond le mal, croyant bien faire à la surface. Vous êtes des niais broyant des ignorants. Cette justice-là, c'est bien, je vous la rends; Je vous hais et vous plains. Mais quoi! quand l'empyrée Attend du nouveau-né l'éclosion sacrée, Quoi! ces soldats, ces rois, sans savoir ce qu'ils font. Touchent avec leur main sanglante au ciel profond! Ils interrompent l'ombre ébauchant son ouvrage! Ils veulent en finir d'un coup, et, dans leur rage D'avoir bien fait justice et d'avoir bien va Ils vont jusqu'à tuer ce qui n'a pas vécu Mais, bandits, laisser donc au moins venir l'aurore! Brutes, vous châtiez ce qui n'est pas encore! La femme que voilà morte sur le pavé, Qui cachait dans son sein l'enfant inachevé. L'avenir, l'écheveau des jours impénétrables. Était de droit divin parmi vous, misérables. Car la maternité, c'est la grande action. Sachez qu'on doit avoir la même émotion Devant Eve portant les races inconnues Que devant l'astre immense entrevu dans les nues 5 Sachez-le, meurtriers! les respects sont pareils Pour la femme et le ciel, l'abîme des soleils Étant continué par le ventre des mères. vaincu. 152 LA LÉGENDE DES SIECLES. Rois, le vrai c'est l'enfant; vous êtes des chimères. Ah! maudits! ALais voyons, réfléchisses un peu. Crime inouï! l'enfant arrive en un milieu Ignoré, parmi nous; il sort des sphères vierges; Il quitte les soleils remplace's par vos cierges ; Sa mère, qui le sent remuer, s'attendrit; Il n'est pas encor l'homme, il est déjà l'esprit. Il cherche à deviner sa nouvelle patrie; Et, dans le bercement de cette rêverie Où tout l'azur divin est vaguement mêlé. Voilà que, brusque, affreux, de mitraille étoile. L'assassinat, au fond de ce flanc qu'on vénère. Entre avec le fracas infâme du tonnerre. Et se rue et s'abat, monstrueux ennemi. Sur le pauvre doux être, ange encore endormi! Qu'est-ce que ce réveil sans nom, et cette tombe Ouverte par l'orfraie horrible à la colombe! Ah! prêtres, qu'a domptés César, vous qu'à leurs plis Toutes les actions des grands ont assouplis, Vous qui leur amenez chez eux cette servante, La prière, et mettez le Te Deum en vente. Vous qui montrez devant les rois le Tout-Puissant Agenouillé, lavant les pavés teints de sang. Vous qui pourtant parfois, fronts chauves, barbes grises. Avez des tremblements dans vos mornes églises Et sentez que la tombe est peut-être un cachot. Prêtres, que pensez-vous qui se passe là-haut, Dans l'abîme du vrai sans fond, dans le mystère, Dans le sombre équilibre ignoré, quand la terre Sinistre, renvoyant l'innocence au ciel bleu. Jette une petite âme épouvantée à Dieu! i8 novembre 1876. VII ENTRE LIONS ET ROIS. QUELQU'UN MET LE HOLA. Les grands lions ont dit aux rois épouvantables : — Vous couchez dans des lits, vous buvez à des tables, Nous couchons sur la pierre et buvons aux ruisseaux; Vous faites en marchant le bruit des grandes eaux, O rois, tant vous avez autour de vous d'armées. Vos femelles, au bain, pour être parfumées. Se laissent par l'eunuque infâme manier; Les nôtres ont l'odeur féroce du charnier. Et, comme leur caresse est féconde en blessures, Nous leur rendons parfois leurs baisers en morsures. Mais elles ont la fauve et sombre chasteté. La nuit perfide a beau regarder de côté. Elle a peur devant nous, et la terreur la gagne Quand nous questionnons sur l'ombre la montagne; Vous, elle vous méprise, et nous, elle nous craint. Rois, vous croyez avoir le monde, humble et contraint; Mais c'est nous qui l'avons. La forêt nous encense. Rois, nous sommes la faim, la soif, et la puissance; Pour manger les agneaux et pour manger les loups Nos mâchoires font plus de besogne que vous; Vous disparaîtriez, ô princes, que nos gueules Sauraient bien dévorer les hommes toutes seules; Chacun de nous au fond de sa caverne est roi; Et nous tenons ce sceptre en nos pattes, l'effroi. Rois, l'échevèlement que notre tête épaisse Secoue en sa colère est de la même espèce 54 LA LEGENDE DES SIECLES. Que l'avalanche énorme et le torrent des monts. Rois, vous régner un peu parce que nous dormons 5 Nos femmes font téter leurs petits sous leurs ventres. Mais lorsqu'il nous plaira de sortir de nos antres. Vous verrez. Le seigneur des forêts vous vaut tous. Sachez que nous n'avons rien au-dessus de nous. O rois, dans notre voix nous avons le tonnerre. Le seigneur des forêts n'est pas un mercenaire Qu'on leurre et qu'on désarme avec un sac d'argent; Et nous nous coucherons sur vous en vous rongeant. Comme vous vous couchez, maîtres, sur vos provinces. C'est vous les faux bandits et c'est nous les vrais princes. Vous, et vos légions, vous, et vos escadrons. Quand nous y penserons et quand nous le voudrons, O princes, nous ferons de cela des squelettes. Lâches, vous frissonnez devant des amulettes; Mais, nous les seuls puissants, nous maîtres des sommets, Nous rugissons toujours et ne prions jamais; Car nous ne craignons rien. Puisqu'on nous a fait bêtes. N'importe qui peut bien exister sur nos têtes Sans que nous le sachions et que nous y songions. Vous les rois, le ciel noir, plein de religions, Vous voit, mains jointes, vils, prosternés dans la poudre ; Mais, tout rempli qu'il est de tempête et de foudre. De rayons et d'éclairs, il ne sait pas si nous. Qui sommes les lions, nous avons des genoux. — Ainsi les fiers lions parlaient aux rois farouches. Ce verbe monstrueux rugissait dans leurs bouches. Et les bois demandaient aux monts : Qu'est-ce que c'est? Soudain on entendit une voix qui disait : - — Vous êtes les lions, moi je suis Dieu. Crinières, Ne vous hérissez pas, je vous tiens prisonnières. Toutes vos griffes sont devant mon doigt levé Ce qu'est sous une meule un grain de sénevé; Je tolère les rois comme je vous tolère; QUELQU'UN MET LE HOLA. 155 La grande patience et la grande colère, C'est moi. J'ai mes desseins. Brutes et rois, tyrans, Tremblez, eux les mangeurs et vous les deVorants. Sachez que je suis là. J'abaisse et j'humilie; Je tiens, je tords, je courbe, et je lie et délie La vague adriatique et le vent syrien; Je suis celui qui prouve à tous qu'ils ne sont rien; Je suis toute l'aurore et je suis toute l'ombre; Je suis celui qui sème au hasard et sans nombre. Et qui, lorsqu'il lui plaît, donne des millions D'astres aux firmaments et de poux aux lions. 18 octobre 1S76. VIII DÉCADENCE DE ROME. AU LION D'ANDROCLES. La ville ressemblait à l'univers. C'était Cette heure où l'on dirait que toute âme se tait, Que tout astre s'éclipse et que le monde change. Rome avait étendu sa pourpre sur la fange. Où l'aigle avait plané, rampait le ^scorpion. Trimalcion foulait les os de Scipion. Rome buvait, gaie, ivre et la face rougie^ Et l'odeur du tombeau sortait de cette orgie. L'amour et le bonheur, tout était effravant. Lesbie, en se faisant coiffer, heureuse, ayant Son TibuUe à ses pieds qui chantait leurs tendresses, Si l'esclave persane arrangeait mal ses tresses. Lui piquait les seins nus de son épingle d'or. Le mal à travers l'homme avait pris son essor ^ Toutes les passions sortaient de leurs orbites. Les fils aux vieux parents faisaient des morts subites. Les rhéteurs disputaient les tyrans aux bouffons. La boue et l'or régnaient. Dans les cachots profonds Les bourreaux s'accouplaient à des martyres mortes. Rome horrible chantait. Parfois, devant ses portes, Quelque Crassus, vainqueur d'esclaves et de rois. Plantait le grand chemin de vaincus mis en croix; Et, quand Catulle, amant que notre extase écoute. Errait avec Délie, aux deux bords de la rouLe, Six mille arbres humains saignaient sur leurs amours. La gloire avait hanté Rome dans les grands jours. Toute honte à présent était la bienvenue. 158 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Messaline en riant se mettait toute nue, Et sur le lit public, lascive, se couchait. Epaphrodite avait un homme pour hochet Et brisait en jouant les membres d'Épictète. Femme grosse, vieillard débile, enfant qui tette. Captifs, gladiateurs, chrétiens, étaient jetés Aux bêtes, et, tremblants, blêmes, ensanglantés, Fuyaient, et l'agonie effarée et vivante Se tordait dans le cirque, abîme d'épouvante. Pendant que l'ours grondait, et que les éléphants. Effroyables, marchaient sur les petits enfants, La vestale songeait dans sa chaise de marbre. Par moments, le trépas, comme le fruit d'un arbre. Tombait du front pensif de la pâle beauté ^ Le même éclair de meurtre et de férocité Passait de l'œil du tigre au regard de la vierge. Le monde était le bois, l'empire était l'auberge. De noirs passants trouvaient le trône en leur chemin. Entraient, donnaient un coup de dent au genre humain. Puis s'en allaient. Néron venait après Tibère. César foulait aux pieds le hun, le goth, l'ibère ^ Et l'empereur, pareil aux fleurs qui durent peu. Le soir était charogne à moins qu'il ne fut dieu. Le porc Vitellius roulait aux gémonies. Escalier des grandeurs et des ignominies. Bagne effrayant des morts, pilori des néants. Saignant, fumant, infect, ce charnier de géants Semblait fait pour pourrir le squelette du monde. Des torturés râlaient sur cette rampe immonde, Juifs sans langue, poltrons sans poings, larrons sans yeux; Ainsi que dans le cirque atroce et furieux L'agonie était là, hurlant sur chaque marche. Le noir gouffre cloaque au fond ouvrait son arche Où croulait Rome entière; et, dans l'immense égout. Quand le ciel juste avait foudroyé coup sur coup. Parfois deux empereurs, chiffres du fatal nombre. Se rencontraient, vivants encore, et, dans cette ombre. AU LION D'ANDROCLÈS. 159 Où les chiens sur leurs os venaient mâcher leur chair. Le ce'sar d'aujourd'hui heurtait celui d'hier. Le crime sombre e'tait l'amant du vice infâme. xVu lieu de cette race en qui Dieu mit sa flamme, Au lieu d'Eve et d'x\dam, si beaux, si purs tous deux. Une hydre se tramait dans l'univers hideux; L'homme était une tête et la femme était l'autre. Rome était la truie énorme qui se vautre. La créature humaine, importune au ciel bleu. Faisait une ombre affieuse à la cloison de Dieu; Elle n'avait plus rien de sa forme première; Son œil semblait vouloir foudroyer la lumière. Et l'on voyait, c'était la veille d'Attila, Tout ce qu'on avait eu de sacré jusque-là Palpiter sous son ongle; et pendre à ses mâchoires D'un côté les vertus et de l'autre les gloires. Les hommes rugissaient quand ils croyaient parler. L'âme du genre humain songeait à s'en aller; Mais, avant de quitter à jamais notre monde. Tremblante, elle hésitait sous la voûte profonde. Et cherchait une bête où se réfugier. On entendait la tombe appeler et crier. Au fond la pâle Mort riait, sinistre et chauve. Ce fut alors que toi, né dans le désert fauve Où le soleil est seul avec Dieu, toi, songeur De l'antre que le soir emplit de sa rougeur. Tu vins dans la cité toute pleine de crimes; Tu frissonnas devant tant d'ombre et tant d'abîmes ; Ton œil fit, sur ce monde horrible et châtié. Flamboyer tout à coup l'amour et la pitié; Pensif, tu secouas ta crinière sur Rome; Et, l'homme étant le monstre, ô lion, tu fus l'homme. 28 février 1854. IX L'ISLAM. I L'AN NEUF DE L'HEGIRE. Comme s'il pressentait que son heure e'tait proche, Grave, il ne faisait plus à personne un reproche 5 Il marchait en rendant aux passants leur salut j On le voyait vieillir chaque jour, quoiqu'il eût A peine vingt poils blancs à sa barbe encor noire } Il s'arrêtait parfois pour voir les chameaux boire. Se souvenant du temps qu'il était chamelier. Il songeait longuement devant le saint pilier; Par moments, il faisait mettre une femme nue Et la regardait, puis il contemplait la nue, Et disait : «La beauté sur terre, au ciel le jour.» Il semblait avoir vu l'Eden, l'âge d'amour. Les temps antérieurs, l'ère immémoriale. Il avait le front haut, la joue impériale. Le sourcil chauve, l'œil profond et diligent. Le cou pareil au col d'une amphore d'argent. L'air d'un Noé qui sait le secret du déluge. Si des hommes venaient le consulter, ce juge Laissait l'un affirmer, l'autre rire et nier. Ecoutait en silence et parlait le dernier. Sa bouche était toujours en train d'une prière; Il mangeait peu, serrant sur son ventre une pierre; Il s'occupait lui-même à traire ses brebis; Il s'asseyait à terre et cousait ses habits. l62 LA LÉGENDE DES SIECLES. Il jeûnait plus longtemps qu'autrui les jours de jeûne. Quoiqu'il perdît sa force et qu'il ne fût plus jeune. A soixante-trois ans une fièvre le prit. Il relut le koran de sa main même écrit. Puis il remit au fils de Séid la bannière,- En lui disant : « Je touche à mon aube dernière. Il n'est pas d'autre Dieu que Dieu. Combats pour lui. » Et son œil, voilé d'ombre, avait ce morne ennui D'un vieux aigle forcé d'abandonner son aire. Il vint à la mosquée à son heure ordinaire, Appuyé sur Ali, le peuple le suivant ^ Et l'étendard sacré se déplovait au vent. Là, pâle, il s'écria, se tournant vers la foule : «Peuple, le jour s'éteint, l'homme passe et s'écoule j La poussière et la nuit, c'est nous. Dieu seul est grand. Peuple, je suis l'aveugle et je suis l'ignorant. Sans Dieu je serais vil plus que la bête immonde. » Un cheik lui dit : «O chef des vrais croyants! le monde, Sitôt qu'il t'entendit, en ta parole crut^ Le jour où tu naquis une étoile apparut. Et trois tours du palais de Chosroès tombèrent. » Lui, reprit : «Sur ma mort les anges délibèrent; L'heure arrive. Ecoutez. Si j'ai de l'un de vous Mal parlé, qu'il se lève, 6 peuple, et devant tous Qu'il m'insulte et m'outrage avant que je m'échappe j Si j'ai frappé quelqu'un, que celui-là me frappe. » Et, tranquille, il tendit aux passants son bâton. Une vieille, tondant la laine d'un mouton. Assise sur un seuil, lui cria : «Dieu t'assiste!» Il semblait regarder quelque vision triste. Et songeait; tout à coup, pensif, il dit : «Voilà, Vous tous, je suis un mot dans la bouche d'Allah; Je suis cendre comme homme et leu comme prophète. J'ai complété d'issa la lumière imparfaite. L'AN NEUF DE L'HÉGIRE. 163 Je suis la force, enfants 5 Jésus fut la douceur. Le soleil a toujours l'aube pourTpre'curseur. Jésus m'a précédé, mais il n'est pas la Cause. Il est né d'une Vierge aspirant une rose. Moi, comme être vivant, retenez bien ceci, Je ne suis qu'un limon par les vices noirci; J'ai de tous les péchés subi l'approche étrange; Ma chair a plus d'aftont qu'un chemin n'a de fange. Et mon corps par le mal est tout déshonoré; O vous tous, je serai bien vite dévoré Si dans l'obscurité du cercueil solitaire Chaque faute de l'homme engendre un ver de terre. Fils, le damné renaît au fond du froid caveau Pour être par les vers dévoré de nouveau; Toujours sa chair revit, jusqu'à ce que la peine. Finie, ouvre à son vol l'immensité sereine. Fils, je suis le champ vil des sublimes combats, Tantôt l'homme d'en haut, tantôt l'homme d'en bas. Et le mal dans ma bouche avec le bien alterne Comme dans le désert le sable et la citerne; Ce qui n'empêche pas que je n'aie, ô crovants! Tenu tête dans l'ombre aux anges effrayants Qui voudraient replonger l'homme dans les ténèbres; J'ai parfois dans mes poings tordu leurs bras funèbres; Souvent, comme Jacob, j'ai la nuit, pas à pas. Lutté contre quelqu'un que je ne voyais pas; Mais les hommes surtout ont fait saigner ma vie; Ils ont jeté sur moi leur haine et leur envie. Et, comme je sentais en moi la vérité. Je les ai combattus, mais sans être irrité. Et, pendant le combat, je criais : «Laissez faire! Je suis seul, nu, sanglant, blessé; je le préfère. Qu'ils frappent sur moi tous! que tout leur soit permis! Quand même, se ruant sur moi, mes ennemis Auraient, pour m'attaquer dans cette voie étroite. Le soleil à leur gauche et la lune à leur droite. Ils ne me feraient point reculer ! » C'est ainsi 164 LA LEGENDE DES SIECLES. Qu'après avoir lutté quarante ans, me voici Arrivé sur le bord de la tombe protonde, Et j'ai devant moi Dieu, derrière moi le monde. Quant à vous qui m'avez dans l'épreuve suivi. Comme les grecs Hermès et les hébreux Lévi, Vous avez bien souffert, mais vous verrez l'aurore. Après la froide nuit, vous verrez l'aube éclorcj Peuple, n'en doutez pas 5 celui qui prodigua Les lions aux ravins du Jebel-Kronnega, Les perles à la mer et les astres à l'ombre. Peut bien donner un peu de joie à l'homme sombre. » 11 ajouta : «Croyez, veillezj courbez le front. Ceux qui ne sont ni bons ni mauvais resteront Sur le mur qui sépare Eden d'avec l'abîme. Etant trop noirs pour Dieu, mais trop blancs pour le crime ^ Presque personne n'est assez pur de péchés Pour ne pas mériter un châtiment 5 tâchez. En priant, que vos corps touchent partout la terre ^ L'enfer ne brijlera dans son fatal mystère Que ce qui n'aura point touché la cendre, et Dieu A qui baise la terre obscure, ouvre un ciel bleuj Soyez hospitaliers i soyez saints; soyez justes; Là-haut sont les fruits purs dans les arbres augustes. Les chevaux sellés d'or, et, pour fuir aux sept cieux. Les chars vivants ayant des foudres pour essieux; Chaque houri, sereine, incorruptible, heureuse, Habite un pavillon fait d'une perle creuse; Le Gehennam attend les réprouvés; malheur! Ils auront des souliers de feu dont la chaleur Fera bouillir leur tête ainsi qu'une chaudière. La face des élus sera charmante et flère. » Il s'arrêta, donnant audience à l'esprit. Puis, poursuivant sa marche à pas lents, il reprit : «O vivants! je répète à tous que voici l'heure Où je vais me cacher dans une autre demeure; L'AN NEUF DE L'HÉGIRE. 165 Donc, hâtez-vous. Il faut, le moment est venu. Que je sois de'noncé par ceux qui m'ont connu. Et que, si j'ai des torts, on me crache au visage.» La ioule s'e'cartait muette à son passage. Il se lava la barbe au puits d'Aboulféia. Un homme réclama trois drachmes, qu'il pava. Disant : « Mieux vaut payer ici que dans la tombe. » L'œil du peuple était doux comme un œil de colombe En regardant cet homme auguste, son appui ^ Tous pleuraient 5 quand, plus tard, il fut rentré chez lui. Beaucoup restèrent là sans fermer la paupière. Et passèrent la nuit couchés sur une pierre. Le lendemain matin, vovant l'aube arriver : «Aboubèkre, dit-il, je ne puis me lever. Tu vas prendre le livre et faire la prière. » Et sa femme Aïscha se tenait en arrière; • « Il écoutait pendant qu' Aboubèkre lisait. Et souvent à voix basse achevait le verset; Et l'on pleurait pendant qu'il priait de la sorte. Et l'ange de la mort vers le soir à la porte Apparut, demandant qu'on lui permît d'entrer. « Qu'il entre. » On vit alors son regard s'éclairer De la même clarté qu'au jour de sa naissance; Et l'ange lui dit : «Dieu désire ta présence. — Bien», dit-il. Un frisson sur ses tempes courut. Un souffle ouvrit sa lèvre, et Mahomet mourut. [5 janvier 1858. l66 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. II MAHOMET. Le divin Mahomet enfourchait tour à tour Son mulet Daïdol et son âne Yafour^ Car le sage lui-même a, selon l'occurrence, Son jour d'entêtement et son jour d'ignorance. II février 1849. m LE CÈDRE. Orner, cheik de l'Islam et de la loi nouvelle Que Mahomet ajoute à ce qu'Issa reVèle, Marchant, puis s'arrêtant, et sur son long bâton. Par moments, comme un pâtre, appuvant son menton. Errait près de Djeddah la sainte, sur la grève De la mer Rouge, où Dieu luit comme au fond d'un rêve. Dans le désert jadis noir de l'ombre des cieux Où Moïse voilé passait mystérieux. Tout en marchant ainsi, plein d'une grave idée. Par-dessus le désert, l'Egypte et la Judée, A Pathmos, au penchant d'un mont, chauve sommet. Il vit Jean qui, couché sur le sable, dormait. Car saint Jean n'est pas mort, l'effrayant solitaire; Dieu le tient en réserve; il reste sur la terre Ainsi qu'Enoch le Juste, et, comme il est écrit. Ainsi qu'Elie, afin de vaincre l'Antéchrist. Jean dormait; ces regards étaient fermés qui virent Les océans du songe où les astres chavirent; L'obscur sommeil couvrait cet œil illuminé. Le seul chez les vivants auquel il lut donné De regarder, par l'âpre ouverture du gouffre. Les anges noirs vêtus de cuirasses de soufre. Et de voir les Babels pencher, et les Sions Tomber, et s'écrouler les blêmes visions. Et les religions rire prostituées, ^ Et des noms de blasphème errer dans les nuées. Jean dormait, et sa tête était nue au soleil. Omet, le puissant prêtre, aux prophètes pareil. l68 La légende des SIÈCLES. Aperçut, tout auprès de la mer Rouge, à l'ombre D'un santon, un vieux cèdre au grand feuillage sombre Croissant dans un rocher qui bordait le chemin j Cheik Orner étendit à l'horizon sa main Vers le nord habité par les aigles rapaces. Et, montrant au vieux cèdre, au delà des espaces, La mer Egée, et Jean endormi dans Pathmos, Il poussa du doigt l'arbre et prononça ces mots : «Va, cèdre! va couvrir de ton ombre cet homme. » Le blanc spectre de sel qui regarde Sodome N'est pas plus immobile au bord du lac amer Que ne le fut le cèdre à qui parlait Omet; Plus rétif que l'onagre à la voix de son maître. L'arbre n'agita pas une branche. Le prêtre Dit : « Va donc ! » et frappa l'arbre de son bâton. Le cèdre, enraciné sous le mur du santon. N'eut pas même un frisson et demeura paisible. Le cheik alors tourna ses yeux vers l'invisible, Fit trois pas, puis, ouvrant sa droite et la levant : «Va! cria-t-il, va, cèdre, au nom du Dieu vivant!» «Que n'as-tu prononcé ce nom plus tôt?» dit l'arbre. Et, frissonnant, brisant le dur rocher de marbre. Dressant ses bras ainsi qu'un vaisseau ses agrès. Fendant la vieille terre aïeule des forêts. Le grand cèdre, arrachant aux profondes crevasses Son tronc et sa racine et ses ongles vivaces, S'envola comme un sombre et formidable oiseau. Il passa le mont Gour posé comme un boisseau Sur la rouge lueur des forgerons d'Érèbc; Laissa derrière lui Gophna, Jéricho, Thèbe, LE CEDRE. 169 L'Egypte aux dieux sans nombre, informe panthe'on, Le Nil, fleuve d'Éden, qu'Adam nommait Gehon, Le champ de Galgala plein de couteaux de pierre, Ur, d'où vint Abraham, Bethsad, oii naquit Pierre, Et, quittant le désert d'où sortent les fléaux. Traversa Ghanaan d'Arphac à Borcéos^ Là, retrouvant la mer, vaste, obscure, sublime. Il plongea dans la nue énorme de l'abîme, Et, franchissant les flots, sombre gouffre ennemi. Vint s'abattre à Pathmos près de Jean endormi. Jean, s'étant réveillé, vit l'arbre, et le prophète Songea, surpris d'avoir de l'ombre sur sa tête; Puis il dit, redoutable en sa sérénité : «Arbre, que fais-tu là? pourquoi t'es-tu hâté De sourdre, de germer, de grandir dans une heure? Pourquoi donner de l'ombre au roc où je demeure? L'ordre éternel n'a point de ces rapidités y Jéhovah, dont les yeux s'ouvrent de tous côtés, Veut que l'œuvre soit lente, et que l'arbre se fonde Sur un pied fort, scellé dans l'argile profonde 5 Pendant qu'un arbre naît, bien des hommes mourron:; La pluie est sa servante, et, par le bois du tronc, La racine aux rameaux frissonnants distribue L'eau qui se change en sève aussitôt qu'elle est bue. Dieu le nourrit de terre, et, l'en rassasiant. Veut que l'arbre soit dur, solide et patient. Pour qu'il brave, à travers sa rude carapace. Les coups de fouet du vent tumultueux qui passe, Pour qu'il porte le temps comme l'âne son bât. Et qu'on puisse compter, quand la hache l'abat. Les ans de sa durée aux anneaux de sa sève. Un cèdre n'est pas fait pour croître comme un rêve-, Ce que l'heure a construit, l'instant peut le briser. » Le cèdre répondit : «Jean, pourquoi m'accuser? Jean, si je suis ici, c'est par l'ordre d'un homme.» Et Jean, fauve songeur, qu'en frémissant on nomme. I/o LA LEGENDE DES SIECLES. Reprit : «Quel est cet homme à qui tout se soumet?» L'arbre dit : « C'est Omer, prêtre de Mahomet. J'étais près de Djeddah depuis des ans sans nombre j Il m'a dit de venir te couvrir de mon ombre. » Alors Jean, oublié par Dieu chez les vivants, Se tourna vers le sud et cria dans les vents Par-dessus le rivage austère de son île : «Nouveaux venus, laissez la nature tranquille.» 20-24 octobre 1858. X LE CYCLE HÉROÏQUE CHRETIEN. I LE PARRICIDE. Un jour, Kanut, à l'heure où l'assoupissement Ferme partout les yeux sous l'obscur firmament, Ayant pour seul témoin la nuit, l'aveugle immense, Vit son père Swéno, vieillard presque en démence. Qui dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien; Il le tua, disant : «Lui-même n'en sait rien.» Puis il fut un grand roi. Toujours vainqueur, sa vie Par la prospérité fidèle fiât suivie; Il fiit plus triomphant que la gerbe des blés; Quand il passait devant les vieillards assemblés. Sa présence éclairait ces sévères visages ; Par la chaîne des mœurs pures et des lois sages A son cher Danemark natal il enchama Vingt îles, Fionie, Anhout, Folster, Mona; Il bâtit un grand trône en pierres féodales; Il vainquit les saxons, les pietés, les vandales. Le celte, et le borusse, et le slave aux abois, Et les peuples hagards qui hurlent dans les bois; Il abolit l'horreur idolâtre, et la rune. Et le menhir féroce où le soir, à la brune. Le chat sauvage vient frotter son dos hideux; Il disait en parlant du grand César : Nous deux; Une lueur sortait de son cimier polaire; Les monstres expiraient partout sous sa colère; 1/2 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Il fut, pendant vingt ans qu'on l'entendit marcher, Le cavalier superbe et le puissant archer; L'hvdre morte, il mettait le pied sur la portée; Sa vie, en même temps bénie et redoutée. Dans la bouche du peuple était un fier récit; Rien que dans un hiver, ce chasseur détruisit Trois dragons en Ecosse, et deux rois en Scanie; Il fut héros, il fut géant, il fut génie; Le sort de tout un monde au sien semblait lié; Quant à son parricide, il l'avait oublié. Il mourut. On le mit dans un cercueil de pierre, Et l'évêque d'Aarhus vint dire une prière. Et chanter sur sa tombe un hymne, déclarant Que Kanut était saint, que Kanut était grand. Qu'un céleste parfum sortait de sa mémoire. Et qu'ils le voyaient, eux, les prêtres, dans la gloire. Assis comme un prophète à la droite de Dieu. Le soir vint; l'orgue en deuil se tut dans le saint licu; Et les prêtres, quittant la haute cathédrale. Laissèrent le roi mort dans la paix sépulcrale. . Alors il se leva, rouvrit ses yeux obscurs. Prit son glaive, et sortit de la tombe, les murs Et les portes étant brumes pour les fantômes; Il traversa la mer qui reflète les dômes Et les tours d'Altona, d'Aarhus et d'Elseneur; L'ombre écoutait les pas de ce sombre seigneur; Mais il marchait sans bruit, étant lui-même un songe; Il alla droit au mont Savo que le temps ronge. Et Kanut s'approcha de ce farouche aïeul. Et lui dit : «Laisse-moi, pour m'en faire un linceul, O montagne Savo que la tourmente assiège. Me couper un morceau de ton manteau de neige. » Le mont le reconnut et n'osa refuser. Kanut prit son épée impossible à briser. Et sur le mont, tremblant devant ce belluaire, 11 coupa de la neige et s'en fit un suaire; LE PARRICIDE. 173 Puis il cria : «Vieux mont, la mort éclaire peu^ De quel côté faut-il aller pour trouver Dieu ? » Le mont au flanc difforme, aux gorges obstruées, Noir, triste dans le vol éternel des nuées. Lui dit : «Je ne sais pas, spectre; je suis ici.» Kanut quitta le mont par les glaces saisi; Et, le front haut, tout blanc dans son linceul de neige, Il entra, par delà l'Islande et la Norvège, Seul dans le grand silence et dans la grande nuit; Derrière lui le monde obscur s'évanouit; Il se trouva, lui, spectre, âme, roi sans royaume. Nu, face à face avec l'immensité fantôme; Il vit l'infini, porche horrible et reculant Où l'éclair, quand il entre, expire triste et lent, L'ombre, hydre dont les nuits sont les pâles vertèbres. L'informe se mouvant dans le noir, les Ténèbres; Là, pas d'astre; et pourtant on ne sait quel regard Tombe de ce chaos immobile et hagard; Pour tout bruit, le frisson lugubre que fait l'onde De l'obscurité, sourde, effarée et profonde; Il avança disant : «C'est la tombe; au delà C'est Dieu. «Quand il eut fait trois pas, il appela; Mais la nuit est muette ainsi que l'ossuaire. Et rien ne répondit; pas un pli du suaire Ne s'émut, et Kanut avança; la blancheur Du linceul rassurait le sépulcral marcheur; Il allait; tout à coup, sur son livide voile Il vit poindre et grandir comme une noire étoile; L'étoile s'élargit lentement, et Kanut, La tâtant de sa main de spectre, reconnut Qu'une goutte de sang était sur lui tombée; Sa tête, que la peur n'avait jamais courbée. Se redressa; terrible, il regarda la nuit. Et ne vit rien; l'espace était noir; pas un bruit; «En avant!» dit Kanut, levant sa tête fière; Une seconde tache auprès de la première Tomba, puis s'élargit; et le chef cimbrien 174 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Regarda l'ombre épaisse et vague, et ne vit rien. Comme un limier à suivre une piste s'attache. Morne, il reprit sa route; une troisième tache Tomba sur le linceul. Il n'avait jamais fui; Kanut pourtant cessa de marcher devant lui. Et tourna du côté du bras qui tient le glaive; Une goutte de sang, comme à travers un rêve, Tomba sur le suaire et lui rougit la main; Pour la seconde fois il changea de chemin. Comme en lisant on tourne un feuillet d'un registre. Et se mit à marcher vers la gauche sinistre; Une goutte de sang tomba sur le linceul; Et Kanut recula, frémissant d'être seul. Et voulut regagner sa couche mortuaire; Une goutte de sang tomba sur le suaire; Alors il s'arrêta livide, et ce guerrier. Blême, baissa la tête et tâcha de prier; Une goutte de sang tomba sur lui. Farouche, La prière effrayée expirant dans sa bouche. Il se remit en marche; et, lugubre, hésitant. Hideux, ce spectre blanc passait; et, par instant. Une goutte de sang se détachait de l'ombre. Implacable, et tombait sur cette blancheur sombre. Il voyait, plus tremblant qu'au vent le peuplier. Ces taches s'élargir et se multiplier; Une autre, une autre, une autre, une autre, o cieux funèbres! Leur passage rayait vaguement les ténèbres; Ces gouttes, dans les plis du linceul, finissant Par se mêler, faisaient des nuages de sang; Il marchait, il marchait; de l'insondable voûte Le sang continuait de pleuvoir goutte à goutte. Toujours, sans fin, sans bruit, et comme s'il tombait De ces pieds noirs qu'on voit la nuit pendre au gibet; Hélas! qui donc pleurait ces larmes formidables? L'infini. Vers les cieux, pour le juste abordables. Dans l'océan de nuit sans flux et sans reflux, Kanut s'avançait, pâle et ne regardant plus; LE PARRICIDE. 1/5 Enfin, marchant toujours comme en une fumée. Il arriva devant une porte fermée Sous laquelle passait un jour mystérieux j Alors sur son linceul il abaissa les yeux 5 C'était l'endroit sacré, c'était l'endroit terrible ^ On ne sait quel rayon de Dieu semble visible j De derrière la porte on entend l'hosanna. Le linceul était rouge, et Kanut frissonna. Et c'est pourquoi Kanut, iuvant devant l'aurore Et reculant, n'a pas osé paraître encore Devant le juge au front duquel le soleil luit 5 C'est pourquoi ce roi sombre est resté dans la nuit, Et, sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première, Sentant, à chaque pas qu'il lait vers la lumière. Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir. Rôde éternellement sous l'énorme ciel noir. 3-11 juin 1858. 1/6 LA LÉGENDE DES SIECLES. II LE MARIAGE DE ROLAND, Ils se battent — combat terrible! — corps à corps. Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts 5 Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône. Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune, Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau. L'archange saint Michel attaquant Apollo Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre ^ Déjà, bien avant l'aube, ils combattaient dans l'ombre. Qui, cette nuit, eût vu s'habiller ces barons. Avant que la visière eût dérobé leurs fronts. Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles. Hier, c'étaient deux enfants riant à leurs familles. Beaux, charmants 5 — aujourd'hui, sur ce fatal terrain, C'est le duel effrayant de deux spectres d'airain. Deux fantômes auxquels le démon prête une âme, Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme. Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés. Les bateliers pensifs qui les ont amenés Ont raison d'avoir peur et de fuir dans la plaine. Et d'oser, de bien loin, les épier à peine. Car de ces deux enfants, qu'on regarde en tremblant. L'un s'appelle Olivier et l'autre a nom Roland. Et, depuis qu'ils sont là, sombres, ardents, farouches. Un mot n'est pas encor sorti de ces deux bouches. Olivier, sieur de Vienne et comte souverain, A pour père Gérard et pour aïeul Garin. 11 fut pour ce combat habillé par son père. Sur sa targe est sculpté Bacchus faisant la guerre Aux normands, RoUon ivre et Rouen consterné. Et le dieu souriant par des tigres tramé LE MARIAGE DE ROLAND. 177 Chassant, buveur de vin, tous ces buveurs de cidre. Son casque est enfoui sous les ailes d'une hydre; Il porte le haubert que portait Salomonj Son estoc resplendit comme l'œil d'un démon; Il y grava son nom afin qu'on s'en souvienne; Au moment du départ, l'archevêque de Vienne A béni son cimier de prince féodal. Roland a son habit de fer, et Durandal. Ils luttent de si près, avec de sourds murmures. Que leur souffle âpre et chaud s'empreint sur leurs armures; Le pied presse le pied; l'île à leurs noirs assauts Tressaille au loin; l'acier mord le fer; des morceaux De heaume et de haubert, sans que pas un s'émeuve, Sautent à chaque instant dans l'herbe et dans le fleuve. Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend. Soudain, sire Olivier, qu'un coup afl"reux démasque. Voit tomber à la fois son épée et son casque. Main vide et tête nue, et Roland l'œil en feu! L'enfant songe à son père et se tourne vers Dieu. Durandal sur son front brille. Plus d'espérance! «Çà, dit Roland, je suis neveu du roi de France, Je dois me comporter en franc neveu de roi. Quand j'ai mon ennemi désarmé devant moi. Je m'arrête. Va donc chercher une autre épée. Et tâche, cette fois, qu'elle soit bien trempée. Tu feras apporter à boire en même temps, Car j'ai soif. — Fils, merci, dit Olivier. — J'attends, Dit Roland, hâte-toi.» Sire Olivier appelle POESIE. — V. 12 1/8 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Un batelier caché derrière une chapelle. «Cours à la ville, et dis à mon père qu'il faut Une autre épée à l'un de nous, et qu'il tait chaud. » Cependant les héros, assis dans les broussailles. S'aident à délacer leurs capuchons de mailles. Se lavent le visage, et causent un moment. Le batelier revient, il a fait promptement^ L'homme a vu le vieux comte ^ il rapporte une cpce Et du vin, de ce vin qu'aimait le grand Pompée Et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont. L'épée est cette illustre et fière Closamont Que d'autres quelquefois appellent Haute-Claire. L'homme a fui. Les héros achèvent sans colère Ce qu'ils disaient ^ le ciel rayonne au-dessus d'eux; Olivier verse à boire à Roland; puis tous deux Marchent droit l'un vers l'autre, et le duel recommence. Voilà que par degrés de sa sombre démence Le combat les enivre; il leur revient au cœur Ce je ne sais quel dieu qui veut qu'on soit vainqueur. Et qui, s'exaspérant aux armures frappées, Mêle l'éclair des yeux aux lueurs des épées. Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil. Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleil Baisse vers l'horizon. La nuit vient. «Camarade, Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade. Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu De repos. — Je prétends, avec l'aide de Dieu, Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre. Vous vaincre par l'épée et non point par la fièvre. Dormex sur l'herbe verte, et cette nuit, Roland, LE MARIAGE DE ROLAND. 179 Je vous éventerai de mon panache blanc. Couchez- vous, et dormez. — Vassal, ton ame est neuve. Dit Roland. Je riais, je taisais une épreuve. Sans m'arrêter et sans me reposer, je puis Combattre quatre jours encore, et quatre nuits.» Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle, Durandal heurte et suit Closamont; l'étincelle Jaillit de toutes parts sous leurs coups répétés. L'ombre autour d'eux s'emplit de sinistres clartés. Ils frappent i le brouillard du fleuve monte et tume^ Le voyageur s'effraye et croit voir dans la brume D'étranges bûcherons qui travaillent la nuit. Le jour naît, le combat continue à grand bruit; La pâle nuit revient, ils combattent; l'aurore Reparaît dans les cieux, ils combattent encore. Nul repos. Seulement, vers le troisième soir, Sous un arbre, en causant, ils sont allés s'asseoir; Puis ont recommencé. Le vieux Gérard dans Vienne Attend depuis trois jours que son enfant revienne. Il envoie un devin regarder sur les tours; Le devin dit : « Seigneur, ils combattent toujours. » Quatre jours sont passés, et l'île et le rivage Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage. Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés, Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés. Et passent, au milieu des ronces remuées. Comme deux tourbillons et comme deux nuées. O chocs affreux! terreur! tumulte étincelant! Mais enfin Olivier saisit au corps Roland, l8o LA LÉGENDE DES SIECLES. Qui de son propre sang en combattant s'abreuve, Et jette d'un revers Durandal dans le fleuve. «C'est mon tour maintenant, et je vais envoyer Chercher un autre estoc pour vous, dit Olivier. Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne. C'est, après Durandal, le seul qui vous convienne. Mon père le lui prit alors qu'il le de'fit. Acceptez-le. » Roland sourit. «Il me suffit De ce bâton. » Il dit, et de'racine un chêne. Sire Olivier arrache un orme dans la plaine Et jette son e'pée, et Roland, plein d'ennui. L'attaque. Il n'aimait pas qu'on vmt faire après lui Les générosités qu'il avait déjà faites. Plus d'épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes. Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants, A grands coups de troncs d'arbre, ainsi que des géants. Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe. Tout à coup Olivier, aigle aux yeux de colombe. S'arrête et dit : «Roland, nous n'en finirons point. Tant qu'il nous restera quelque tronçon au poing, Nous lutterons ainsi que lions et panthères. Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères? Écoute, j'ai ma sœur, la belle Aude au bras bla Epouse-la. lanc. — Pardieu! je veux bien, dit Roland. Et maintenant buvons, car l'affaire était chaude.» (v'est ainsi que Roland épousa la belle Aude. III AYMERILLOT. Charlemagne, empereur à la barbe fleurie. Revient d'Espagne; il a le cœur triste, il s'écrie : « Roncevaux ! Roncevaux ! ô traître Ganelon ! » Car son neveu Roland est mort dans ce vallon Avec les douze pairs et toute son arme'e. Le laboureur des monts qui vit sous la rame'e Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien; 11 a baisé sa femme au front et dit : C'est bien. Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines; Et les os des héros blanchissent dans les plaine:i. Le bon roi Charle est plein de douleur et d'ennui; Son cheval svrien est triste comme lui. Il pleure; l'empereur pleure de la souffrance D'avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France, Ses meilleurs chevaliers qui n'étaient jamais las. Et son neveu Roland, et la bataille, helas! Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes, Qu'on fera des chansons dans toutes ces montagnes Sur ses guerriers tombés devant des pavsans. Et qu'on en parlera plus de quatre cents ans! Cependant il chemine; au bout de trois journées Il arrive au sommet des hautes Pvrénées. Là, dans l'espace immense il regarde en rêvant; Et sur une montagne, au loin, et bien avant Dans les terres, il voit une ville très forte. Ceinte de murs avec deux tours à chaque porte. Elle offre à qui la voit ainsi dans le lointain Trente maîtresses tours avec des toits d'étain Et des mâchicoulis de forme sarrasine Encor tout ruisselants de poix et de résine. l82 LA LÉGENDE DES SIECLES. Au centre est un donjon si beau, qu'en vérité', On ne le peindrait pas dans tout un jour d'e'té. Ses créneaux sont scellés de plomb; chaque embrasure Cache un archer dont l'œil toujours guette et mesure; Ses gargouilles font peur; à son faîte vermeil Rayonne un diamant gros comme le soleil, Qu'on ne peut regarder fixement de trois lieues. Sur la gauche est la mer aux grandes ondes bleues, Qui jusqu'à cette ville apporte ses dromons. Charle, en voyant ces tours, tressaille sur les monts. «Mon sage conseiller, Navmes, duc de Bavière, Quelle est cette cité près de cette rivière? Qui la tient la peut dire unique sous les cieux. Or, je suis triste, et c'est le cas d'être joyeux. Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines, O gens de guerre, archers, compagnons, capitaines. Mes enfants! mes lions! saint Denis m'est témoin Que j'aurai cette ville avant d'aller plus loin!» Le vieux Naymes frissonne à ce qu'il vient d'entendre. «Alors, achetez-la, car nul ne peut la prendre. Elle a pour se défendre, outre ses béarnais, Vingt mille turcs ayant chacun double harnais. Quant à nous, autrefois, c'est vrai, nous triomphâmes; Mais, aujourd'hui, vos preux ne valent pas des femmes. Ils sont tous harassés et du gîte envieux, Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux. Sire, je parle franc et je ne farde guère. D'ailleurs, nous n'avons point de machines de guerre; Les chevaux sont rendus, les gens rassasiés; Je trouve qu'il est temps que vous vous reposiez. Et je dis qu'il faut être aussi fou que vous l'êtes Pour attaquer ces tours avec des arbalètes. » AYMERILLOT. 183 L'empereur répondit au duc avec bonté : «Duc, tu ne m'as pas dit le nom de la cité ■ — On peut bien oublier quelque chose à mon âge. Mais, sire, ayez pitié de votre baronnage; Nous voulons nos foyers, nos logis, nos amours. C'est ne jouir jamais que conquérir toujours. Nous venons d'attaquer bien des provinces, sire. Et nous en avons pris de quoi doubler l'empire. Ces assiégés riraient de vous du haut des tours. Ils ont, pour recevoir sûrement des secours. Si quelque insensé vient heurter leurs citadelles. Trois souterrains creusés par les turcs infidèles. Et qui vont, le premier, dans le val de Bastan, Le second, à Bordeaux, le dernier, chez Satan.» L'empereur, souriant, reprit d'un air tranquille : «Duc, tu ne m'as pas dit le nom de cette ville? — C'est Narbonne. — Narbonne est belle, dit le roi. Et je l'aurai; je n'ai jamais vu, sur ma foi. Ces belles filles-là sans leur rire au passage. Et me piquer un peu les doigts à leur corsage. » Alors, voyant passer un comte de haut lieu. Et qu'on appelait Dreus de Montdidier : « Pardieu ! Comte, ce bon duc Naymes expire de vieillesse! Mais vous, ami, prenez Narbonne, et je vous laisse Tout le pays d'ici jusques à Montpellier, Car vous êtes le fils d'un gentil chevalier; Votre oncle, que j'estime, était abbé de Chelles; Vous-même êtes vaillant; donc, beau sire, aux échelles! L'assaut! 184 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. — - Sire empereur, re'pondit Montdidier, Je ne suis de'sormais bon qu'à congédier; J'ai trop porté haubert, maillot, casque et salade 5 J'ai besoin de mon lit, car je suis fort malade; J'ai la fièvre; un ulcère aux jambes m'est venu; Et voilà plus d'un an que je n'ai couché nu. Gardez tout ce pavs, car je n'en ai que faire.» L'empereur ne montra ni trouble ni colère. Il chercha du regard Hugo de Cotentin. Ce seigneur était brave et comte palatin. «Hugues, dit-il, je suis aise de vous apprendre Que Narbonne est à vous; vous n'avez qu'à la prendre.» Hugo de Cotentin salua l'empereur. «Sire, c'est un manant heureux qu'un laboureur! Le drôle gratte un peu la terre brune ou rouge. Et, quand sa tâche est faite, il rentre dans son bouge. Moi, j'ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gaïffer; Par le chaud, par le froid, je suis vêtu de fer; Au point du jour, j'entends le clairon pour antienne; Je n'ai plus à ma selle une boucle qui tienne; Voilà longtemps que j'ai pour unique destin De m'endormir fort tard pour m'éveiller matin. De recevoir des coups pour vous et pour les vôtres. Je suis très fatigué. Donnez Narbonne à d'autres. » Le roi laissa tomber la tête sur son sein. Chacun songeait, poussant du coude son voisin. Pourtant Charle, appelant Richer de Normandie : «Vous êtes grand seigneur et de race hardie, Duc; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu? — Empereur, je suis duc par la grâce de Dieu. Ces aventures-là vont aux gens de tortunc. AYMERILLOT. 185 Quand on a ma duché, roi Charle, on n'en veut qu'une.» L'empereur se tourna vers le comte de Gand. «Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand. Le jour oia tu naquis sur la plage marine, L'audace avec le souffle entra dans ta poitrine; Bavon, ta mère était de fort bonne maison; Jamais on ne t'a fait choir que par trahison; Ton âme après la chute était encor meilleure. Je me rappellerai jusqu'à ma dernière heure L'air joveux qui parut dans ton œil hasardeux, Un jour que nous étions en marche seuls tous deux, Et que nous entendions dans les plaines voisines Le cliquetis confus des lances sarrasines. Le péril fut toujours de toi bien accueilli. Comte; eh bien! prends Narbonne, et je t'en fais bailli. — Sire, dit le gantois, je voudrais être en Flandre. J'ai faim, mes gens ont faim; nous venons d'entreprendre Une guerre à travers un pavs endiablé; Nous y mangions, au lieu de farine de blé. Des rats et des souris, et, pour toutes ribotes. Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes. Et puis votre soleil d'Espagne m'a hâlé Tellement, que je suis tout noir et tout brûlé; Et, quand je reviendrai de ce ciel insalubre Dans ma ville de Gand avec ce front lugubre, Ma femme, qui déjà peut-être a quelque amant. Me prendra pour un maure et non pour un flamand! J'ai hâte d'aller voir là-bas ce qui se passe. Quand vous me donneriez, pour prendre cette place. Tout l'or de Salomon et tout l'or de Pépin, Non! je m'en vais en Flandre, où l'on mange du pain. — Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange!» l86 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Il reprit : «Ça, je suis siupide. Il est étrange Que je cherche un preneur de ville, ayant ici Mon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy. Eustache, à moi! Tu vois, cette Narbonne est rude-, Elle a trente châteaux, trois fosse's, et l'air prude-, A chaque porte un camp, et, pardieu! j'oubliais, Là-bas, six grosses tours en pierre de liais. Ces douves-là nous lont parfois si grise mine Qu'il faut recommencer à l'heure où l'on termine, Et que, la ville prise, on échoue au donjon. Mais qu'importe! es-tu pas le grand aigle? — Un pigeon. Un moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie! Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paie; Or, je n'ai pas le sou 5 sur ce, pas un garçon Qui me fasse crédit d'un coup d'estramaçon , Leurs yeux me donneront à peine une étincelle Par sequin qu'ils verront sortir de l'escarcelle. Tas de gueux! Quant à moi, je suis très ennuyé; Mon vieux poing tout sanglant n'est jamais essuyé; Je suis moulu. Car, sire, on s'échine à la guerre; On arrive à haïr ce qu'on aimait naguère. Le danger qu'on voyait tout rose, on le voit noir; On s'use, on se disloque, on finit par avoir La goutte aux reins, l'entorse aux pieds, aux mains l'ampoule. Si bien, qu'étant parti vautour, on revient poule. Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier! J'ai tant de gloire, ô roi, que j'aspire au fumier.» Le bon cheval du roi frappait du pied la terre Comme s'il comprenait; sur le mont solitaire Les nuages passaient. Gérard de R( Était à quelques pas avec son bataillon Charlcmagne en riant vint à lui. .oussiiion AYMERTLLOT. 187 «Vaillant homme, Vous êtes dur et fort comme un romain de Rome; Vous empoignez le pieu sans regarder aux clous ; Gentilhomme de bien, cette ville est à vous!» Gérard de Roussillon regarda d'un air sombre Son vieux gilet de fer rouillé, le petit nombre De ses soldats marchant tristement devant eux. Sa bannière trouée et son cheval boiteux. «Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne. Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonnc? — Roi, dit Gérard, merci, j'ai des terres ailleurs. » Voilà comme parlaient tous ces fiers batailleurs Pendant que les torrents mugissaient sous les chênes. L'empereur fit le tour de tous ses capitaines 5 Il appela les plus hardis, les plus fougueux, Eudes, duc de Bourgogne, Albert de Périgueux, Samo, que la légende aujourd'hui divinise, Garin, qui, se trouvant un beau jour à Venise, Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc, Ernaut de Bauléande, Ogier de Danemark, Roger enfin, grande âme au péril toujours prête. Ils refusèrent tous. Alors, levant la tête. Se dressant tout debout sur ses grands étriers, Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers. Avec un âpre accent plein de sourdes huées. Pâle, effrayant, pareil à l'aigle des nuées. Terrassant du regard son camp épouvanté, L'invincible empereur s'écria : «Lâcheté! O comtes palatins tombés dans ces vallées. l88 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. O géants qu'on vovait debout dans les mêlées, Devant qui Satan même aurait crié merci, Olivier et Roland, que n'êtes-vous ici! Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne, Paladins! vous, du moins, votre épée était bonne. Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas! Vous alliez en avant sans compter tous vos pas! O compagnons couchés dans la tombe profonde. Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde! Grand Dieu! que voulez-vous que je fasse à présent? Mes yeux cherchent en vain un brave au cœur puissant. Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches. De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches! Je ne sais point comment on porte des affronts! Je les jette à mes pieds, je n'en veux pas! — Barons, Vous qui m'avez suivi jusqu'à cette montagne. Normands, lorrains, marquis des marches d'Allemagne, Poitevins, bourguignons, gens du pays Pisan, Bretons, picards, flamands, français, allez-vous-en! Guerriers, allez-vous-en d'auprès de ma personne. Des camps où l'on entend mon noir clairon qui sonne. Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous. Allez-vous-en d'ici, car je vous chasse tous! Je ne veux plus de vous! Retournez chez vos femmes! Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes! C'est ainsi qu'on arrive à l'âge d'un aïeul. Pour moi, j'assiégerai Narbonne à moi tout seul. Je reste ici, rempli de joie et d'espérance! Et, quand vous serez tous dans notre douce France, O vainqueurs des saxons et des aragonais! Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets. Tournant le dos aux jours de guerres et d'alarmes. Si l'on vous dit, songeant à tous nos grands faits d'armes Qui remplirent longtemps la terre de terreur : — Mais où donc avez-vous quitté votre empereur? — Vous répondrez, baissant les veux vers la muraille : — Nous nous sommes enfuis le jour d'une bataille. AYMERILLOT. 189 Si vite et si tremblants et d'un pas si pressé Que nous ne savons plus où nous l'avons laissé! » Ainsi Charle de France appelé Charlemagne, Exarque de Ravenne, empereur d'Allemagne, Parlait dans la montagne avec sa grande voix^ Et les pâtres lointains, épars au fond des bois. Croyaient en l'entendant que c'était le tonnerre. Les barons consternés fixaient leurs veux à terre. Soudain, comme chacun demeurait interdit. Un jeune homme bien fait sortit des rangs, et dit : «Que monsieur saint Denis garde le roi de France !)j L'empereur tut surpris de ce ton d'as; assurance. Il regarda celui qui s'avançait, et vit. Comme le roi Saûl lorsque apparut David, Une espèce d'enfant au teint rose, aux mains blanches, Que d'abord les soudards dont l'estoc bat les hanches Prirent pour une fille habillée en garçon. Doux, firêle, confiant, serein, sans écusson Et sans panache, avant, sous ses habits de serge. L'air grave d'un gendarme et l'œil froid d'une Vierge. «Toi, que veux-tu, dit Charle, et qu'est-ce qui t'émeut? — Je viens vous demander ce dont pas un ne veut : L'honneur d'être, ô mon roi, si Dieu ne m'abandonne. L'homme dont on dira : C'est lui qui prit Narbonne. » L'enfant parlait ainsi d'un air de loyauté. Regardant tout le monde avec simplicité. Le gantois, dont le Iront se relevait très vite. 190 LA LÉGENDE DES SIECLES. Se mit à rire, et dit aux reîtres de sa suite : « Hé! c'est Aymerillot, le petit compagnon. — Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom. — Aymery. Je suis pauvre autant qu'un pauvre moine. J'ai vingt ans, je n'ai point de paille et point d'avoine, Je sais lire en latin, et je suis bachelier. Voilà tout, sire. Il plut au sort de m'oublier Lorsqu'il distribua les fiefs héréditaires. Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres, Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon cœur. J'entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur. Après, je châtierai les railleurs, s'il en reste.» Charle, plus rayonnant que l'archange céleste, S'écria : «Tu seras, pour ce propos hautain, Aymery de Narbonne et comte palatin. Et l'on te parlera d'une façon civile. Va, fils!» Le lendemain Aymery prit la ville. IV BIVAR. Bivar était, au fond d'un bois sombre, un manoir Carré, flanqué de tours, fort vieux, et d'aspect noir. La cour était petite et la porte était laide. Quand le cheik Jabias, depuis roi de Tolède, Vint visiter le Cid au retour de Cintra, Dans l'étroit patio le prince maure entra 5 Un homme, qui tenait à la main une étrille, Pansait une jument attachée à la grille 5 Cet homme, dont le cheik ne voyait que le dos, Venait de déposer à terre des fardeaux. Un sac d'avoine, une auge, un harnais, une selle j La bannière arborée au donjon était celle De don Diègue, ce père étant encor vivant j L'homme, sans voir le cheik, frottant, brossant, lavant. Travaillait, tête nue et bras nus, et sa veste Était d'un cuir farouche et d'une mode agreste ^ Le cheik, sans ébaucher même un buenos dias, Dit : «Manant, je viens voir le seigneur Ruy Dia2, Le grand campéador des Castilles. » Et l'homme. Se retournant, lui dit : «C'est moi. — Quoi ! vous qu'on nomme Le héros, le vaillant, le seigneur des pavois. S'écria Jabias, c'est vous qu'ainsi je vois! Quoi! c'est vous qui n'avez qu'à vous mettre en campagne Et qu'à dire : Partons! pour donner à l'Espagne, D'Avis à Gibraltar, d'Algarve à Cadafal, O grand Cid, le frisson du clairon triomphal. Et pour faire accourir au-dessus de vos tentes. Ailes au vent, l'essaim des victoires chantantes! Lorsque je vous ai vu, seigneur, moi prisonnier, Vous vainqueur, au palais du roi, l'été dernier. 192 LA LEGENDE DES SIECLES. Vous aviez l'air roval du conquérant de FÉbre; Vous teniez à la main la Tizona ce'lèbre; Votre magnificence emplissait cette cour. Comme il sied quand on est celui d'où vient le joutj Cid, vous étiez vraiment un Bivar très superbe; On eût dans un brasier cueilli des touffes d'herbe, Seigneur, plus aisément, certes, qu'on n'eiat trouvé Quelqu'un qui devant vous prît le haut du pavé; Plus d'un richomme avait pour orgueil d'être membre De votre servidumbre et de votre antichambre; Le Cid dans sa grandeur allait, venait, parlait, La faisant boire à tous, comme aux entants le lait; D'altiers ducs, tout enflés de faste et de tempête. Qui, depuis qu'ils avaient le chapeau sur la tête, D'aucun homme vivant ne s'étaient souciés. Se levaient, sans savoir pourquoi, quand vous passiez; Vous vous faisiez servir par tous les gentilshommes; Le Cid comme une altesse avait ses majordomes; Lerme était votre archer; Gusman, votre frondeur; Vos habits étaient faits avec de la splendeur; Vous si bon, vous aviez la pompe de l'armure; Votre miel semblait or comme l'orange miarc; Sans cesse autour de vous vingt coureurs étaient prêts; Nul n'était au-dessus du Cid, et nul auprès; Personne, eût-il été de la royale estrade. Prince, infant, n'eût osé vous dire : Camarade! Vous éclatiez, avec des rayons jusqu'aux cieux. Dans une préséance éblouissante aux yeux; Vous marchiez entouré d'un ordre de bataille; Aucun sommet n'était trop haut pour votre taille. Et vous étiez un fils d'une telle fierté Que les aigles volaient tous de votre côté. Vous regardiez ainsi que néants et fumées Tout ce qui n'était pas commandement d'armées. Et vous ne consentiez qu'au nom de général; Cid était le baron suprême et magistral; Vous dominiez tout, grand, sans chef, sans joug, sans digue, BTVAR. 193 Absolu, lance au poing, panache au front.» Rodrigue Répondit : « Je n'étais alors que che^ le roi. » Et le cheik s'écria : «Mais, Cid, aujourd'hui, quoi. Que s'est-il donc passé? quel est cet équipage? J'arrive, et je vous trouve en veste, comme un page. Dehors, bras nus, nu-tête, et si petit garçon Que vous avez en main l'auge et le caveçon! Et faisant ce qu'il sied aux écuyers de faire! Cheik, dit le Cid, je suis maintenant chez mon père.» 16 fcvrier 1859. 13 194 LA LEGENDE DES SIECLES. V LE JOUR DES ROIS. L'aube sur les grands monts se leva frémissante Le six janvier de l'an du Christ huit cent soixante. Comme si dans les cieux cette clarté' savait Pourquoi l'homme de 1er et d'acier se revêt, Et quelle ombre il prépare aux livides journées. Une blême blancheur baigne les Pyrénées j Le louche point du jour de la morne saison. Par places, dans le large et confus horizon. Brille, aiguise un clocher, ébauche un monticule 5 Et la plaine est obscure, et dans le crépuscule L'Egba, l'Arga, le Cil, tous ces cours d'eau rampants, Fon.t des fourmillements d'éclairs et de serpents ^ Le bourg Chagres est là près de sa forteresse. Le mendiant du pont de Crassus, où se dresse L'autel d'Hercule offert aux Jeux aragonaux, Est, comme à l'ordinaire, entre deux noirs créneaux Venu s'asseoir, tranquille et muet, dès l'aurore. La larve qui n'est plus ou qui n'est pas encore Ressemble à ce vieillard, spectre aux funèbres veux. Grelottant dans l'horreur d'un haillon monstrueux; C'est le squelette ayant faim et soit dans la tombe. Dans ce siècle où sur tous l'esclavage surplombe. Où totit être, perdu dans la nuit, qtiel qu'il soit, LE JOUR DES ROIS. 195 Même le plus petit, même le plus étroit. Offre toujours assez de place pour un maître, Où c'est un tort de vivre, où. c'est un crime d'être, Ce pauvre homme est chétif au point qu'il est absous ^ Il habite le coin du néant, au-dessous Du dernier échelon de la souffrance humaine, Si bas, que les heureux ne prennent pas la peine D'ajouter sa misère à leur joyeux orgueil. Ni les infortunés d'y confronter leur deuil 5 Penché sur le tombeau plein de l'ombre mortelle. Il est comme un cheval attendant qu'on dételle 5 Abject au point que l'homme et la femme, les pas. Les bruits, l'enterrement, la noce, les trépas. Les fêtes, sans l'atteindre, autour de lui s'écoulent 5 Et le bien et le mal, sans le voir, sur lui roulent 5 Tout au plus raille-t-on ce gueux sur son fumier 5 Tout le tumulte humain, soldats au fier cimier. Moines tondus, l'amour, le meurtre, la bataille. Ignore cette cendre ou rit de cette paille; Qu'est-il? Rien, ver de terre, ombre 5 et même l'ennui N'a pas le temps de perdre un coup de pied sur lui. Il rampe entre la chose et la bête de somme; Tibère, sans marcher dessus, verrait cet homme, Cet être obscur, infect, pétrifié, dormant. Ne valant pas l'effort de son écrasement; Celui qui le voit, dit : C'est l'idiot! et passe; Son regard fixe semble effaré par l'espace; Infirme, il ne pourrait manier des outils; C'est un de ces vivants lugubres, engloutis Dans cette extrémité de l'ombre oii se termine La maladie en lèpre et l'ordure en vermine. C'est à lui que les maux en bas sont limités; Du rendez-vous des deuils et des calamités Sa loque, au vent flottante, est l'effrovable enseigne; Sous ses ongles crispés sa peau s'empourpre et saigne; Il regarde, voit-il? il écoute, entend-il? Si cet être aperçoit l'homme, c'est de profil, 196 LA LÉGENDE DES SIECLES. Nul visage n'étant tourné vers ses ténèbres ^ La famine et la fièvre (3nt ployé ses vertèbres; On voudrait balayer son ombre du pavé 5 Au passant qui lui donne, il bégave un ave 5 Sa parole ébauchée en murmure s'achève 5 Et si, dans sa stupeur et du lond de son rêve, Parfois à quelque chose ici-bas il répond, C'est à ce que dit l'eau sous les arches du pont. Sa maigreur est hideuse aux trous de sa guenille. Et le seul point par où ce lantôme chenille Touche aux hommes courbés le soir et le matin. C'est, à l'aube, au couchant, sa prière en latin. Dans l'ombre, d'une voix lente psalmodiée. III Flamme au septentrion. C'est Vich incendiée. Don Pancho s'est rué sur Vich au point du jour. Pancho, roi d'Oloron, commande au carrefour Des trois pertuis profonds qui vont d'Espagne en France; Voulant piller, il a donné la préférence A Vich, qui fait commerce avec Tarbe et Cahors; Pancho, fauve au dedans, est difforme au dehors; Il est camard, son nez étant sans cartilages. Et si méchant, qu'on dit que les gens des villages Ramassent du poil d'ours où cet homme a passé. 11 a brisé la porte, enjambé le tossé. Est entré dans l'église, et sous les sombres porches S'est dressé, rouge spectre, ayant aux poings deux torches; Et maintenant maisons, tours, palais spacieux. Toute la ville monte en kieur dans les cieux. Flamboiement au midi. C'est Gironc qui brûle. Le roi Blas a jadis eu d'Inez la matrulle Deux bâtards, ce qui fait qu'à cette heure l'on a LE JOUR DES ROIS. * I97 Gil, roi de Lu2, avec Jean, duc de Cardona; L'un règne à Roncevaux et l'autre au col d'Andorre. Quiconque voit des dieux dans les loups, les adore. Ils ont, la veille au soir, quitté leurs deux donjons, Ensemble, avec leur bande, en disant : Partageons! N'étant pas trop de deux pour ce qu'ils ont à faire. En route, le plus jeune a crié : «Bah! mon frère, Rions 5 et renonçons à la chose, veux-tu? Revenons sur nos pas 5 je ne suis point têtu. Si tu veux t'en ôter, c'est dit, je me retire. — Ma règle, a dit l'aîné, c'est de ne jamais rire Ni reculer, ayant derrière moi l'enfer. » Et c'est ainsi qu'ils ont, ces deux princes de fer. Après avoir rompu le mur qui la couronne, Briilé la belle ville heureuse de Girone, Et fait noir l'horizon que le Seigneur fait bleu. Rougeur à l'orient. C'est Lumbier en feu. Ariscat l'est venu piller pour se distraire. Ariscat est le roi d'Aguas; ce téméraire. Car, en basque, Ariscat veut dire le Hardi, A son donjon debout près du pic du Midi, Comme s'il s'égalait à la montagne immense. Il brûle Lumbier comme on brûla Numance^ L'histoire est quelquefois l'infidèle espion : Elle oublie Ariscat et vante Scipion; N'importe! le roi basque est invincible, infâme. Superbe, comme un autre, et fait sa grande flamme; Cette ville n'est plus qu'un bûcher; il est fier; Et le tas de tisons d' Ariscat, Lumbier, Vaut bien Tyr, le monceau de braises d'Alexandre. Fumée à l'occident. C'est Teruel en cendre. Le roi du mont Jaxa, Gesufal le Cruel, Pour son baiser terrible a choisi Teruel; Il vient d'en approcher ses deux lèvres funèbres. Et Teruel se tord dans un flot de ténèbres. iq8 la légende des siècles. Le fort que sur un pic Gesufal éleva Est si haut, que du faîte on voit tout l'Alava, Tout l'Èbre, les deux mers, et le merveilleux golfe Où tombe Phaéton et d'où s'envole Astolphe. Gesufal est ce roi, gai comme les démons. Qui disait aux pays gisant au pied des monts, Sol inquiet, tremblant comme une solfatare : «Je suis ménétrier 5 je mets à ma guitare La corde des gibets dressés sur le chemin; Dansez, peuples! j'ai deux royaumes dans ma main; Aragon et Léon sont mes deux castagnettes. » C'est lui qui dit encor : « Je fais les places nettes. » Et Teruel, hier une ville, aujourd'hui Est de l'ombre. O désastre! ô peuple sans appui! Des tourbillons de nuit et d'étincelles passent. Les façades au fond des fournaises s'eflFacent, L'enfant cherche la femme et la femme l'enfant. Un rfile horrible sort du foyer étouffant; Les flammèches au vent semblent d'afTreux moustiques; On voit dans le brasier le comptoir des boutiques Où le marchand vendait la veille, et les tiroirs Sont là béants, montrant de l'or dans leurs coins noirs. Le feu poursuit la foule et sur les toits s'allonge; On crie, on tombe, on fuit, tant la vie est un songe! rv Qu'est-ce que ce torrent de rois? Pourquoi ce choix, Quatre villes? Pourquoi toutes quatre à la fois? Sont-cc des châtiments, ou n'est-ce qu'un carnage? Pas de choix. Le hasard, ou bien le voisinage. Voilà tout; le butin pour but et pour raison; Quant aux quatre cités brûlant à l'horizon. Regardez : vous verrez bien d'autres rougeurs sombres. Toute la perspective est un tas de décombres. La montagne a jeté sur la plaine ses rois. LE JOUR DES ROIS. T99 Rien de plus. Quant au fait, le voici : Navarrois, Basques, aragonais, catalans, ont des terres ^ Pourquoi? Pour enrichir les princes. Monastères Et seigneurs sont le but du paysan. Le droit Est l'envers du pouvoir dont la force est l'endroit ^ Depuis que le puissant sur le faible se rue. Entre l'homme d'epée et l'homme de charrue. Il existe une loi dont l'article premier C'est que l'un est le maître et l'autre le fermier 5 Les enfants sont manants, les femmes sont servantes. A quoi bon discuter? Sans cessions ni ventes, La maison appartient au fort, source des lois. Et le bourg est à qui peut pendre le bourgeois; Toute chose est à l'homme armé; les cimeterres Font les meilleurs contrats et sont les bons notaires; Qui peut prendre doit prendre; et le tabellion Qui sait le mieux signer un bail, c'est le lion. Cela pose', qu'ont fait ces peuples? Leur délire Fut triste. L'autre mois, les rois leur ont fait dire D'alimenter les monts d'où l'eau vers eux descend, Et d'y mener vingt bœufs et vingt moutons sur cent. Plus, une fanega d'orge et de blé par homme. La plaine est ouvrière et partant économe; Les pays plats se sont humblement excusés, Criant grâce, alléguant qu'ils n'ont de rien assez. Que maigre est l' Aragon et pauvre la Navarre. Peuple pauvre, les rois prononcent peuple avare; De là, frémissement et colère là-haut. Ordre aux arrière-bans d'accourir au plus tôt; Et Gesufal, celui d'où tombent les sentences, A fait venir devant un monceau de potences Les alcades des champs et les anciens des bourgs. Affirmant qu'il irait, au son de ses tambours, Pardieu! chercher leurs bœufs chez eux sous des arcades Faites de pieds d'anciens et de jambes d'alcades. Le refus persistant, les rois sont descendus. 200 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Et c'est pourquoi, s'étant par message entendus. En bons cousins, étant convenus en famille De sortir à la fois, vers l'heure où l'aube brille, Chacun de sa montagne et chacun de sa tour, Ils vont fêtant le jour des rois, car c'est leur jour, Par un grand brûlement de villes dans la plaine. Déroute; enfants, vieillards, bœufs, moutons; clameur vaine, Trompettes, cris de guerre : exterminons! frappons! Chariots s'accrochant aux passages des ponts ; Les champs hagards sont pleins de sombres débandades; La même flamme court sur les cinq Mérindades; Olite tend les bras à Tudela qui fuit Vers la pale Estrella sur qui le brandon luit; Et Sanguesa frémit, et toutes quatre ensemble Appellent au secours Pampelune qui tremble. Comme on sait tous les noms de ces rois, Gilimer, Torismondo, Garci, grand maître de la mer, Harizetta, Wermond, Barbo, l'homme égrégore, Juan, prince de Héas, Guy, comte de Bigorre, Blas-el-Matador, Gil, Francavel, Favilla, Et qu'enfin c'est un flot terrible qui vient là. Devant toutes ces mains dans tant d'horreurs trempées, On n'a pas songé même à courir aux épées; On sent qu'en cet essaim que la rage assembla. Chaque monstre est un grain de cendre d'Attila, Qu'ils sont fléaux, qu'ils ont en eux l'esprit de guerre; Qu'ouverts comme Oyarzun, fermés comme Figuère, Tous les bourgs sont égaux devant l'effrayant vol De ces chauves-souris du noir ciel espagnol. Et que tours et créneaux croulent comme des rêves Au tourbillonnement farouche de leurs glaives; Nul ne résiste; on meurt. Tas d'hommes poursuivis! LE JOUR DES ROIS. 201 Pas une ville n'a dressé son pont-levis, Croyant fléchir les rois écumants de victoire Par l'acceptation tremblante de leur gloire. On se cache, on s'enfuit, chacun avec les siens. Ils ont vers Gesutal envoyé leurs anciens. Pieds nus, la corde au cou, criant miséricorde} Fidèle à sa promesse, il a serré la corde. On n'a pas même à Reuss, ô fureur de ces rois! Épargné le couvent des Filles de la Croix } Comme on force un fermoir pour feuilleter un livre. Ils en ont fait briser la porte au soldat ivre. Hélas! Christ abritait sous un mur élevé Ces anges où Marie est lisible, oii l'ave Est écrit, mot divin, sur des pages fidèles. Vierges pures ayant la Vierge sainte en elles. Reliure d'ivoire à l'exemplaire d'or! La grille ouverte, ils ont franchi le corridor ; Les nonnes frémissaient au fond du sanctuaire; En vain le couvent sombre agitait son suaire. En vain grondait au seuil le vieux foudre romain. En vain l'abbesse, blanche, en deuil, la crosse en main. Sinistre, protégeait son tremblant troupeau d'âmes ; Devant des mécréants, des saintes sont des femmes; L'homme parfois à Dieu jette d'afïreux défis; L'autel, l'horreur du lieu, le sanglant crucifix. Le cloître avec sa nuit, l'abbesse avec sa crosse, Tout s'est évanoui dans un rire féroce. Et ceci fut l'exploit de Blas-el-Matador. Partout on voit l'alcade et le corrégidor Pendus, leurs noms au dos, à la potence vile. L'un devant son hameau, l'autre devant sa ville. Tous les bourgs ont tendu leurs gorges au couteau. Chagres, comme le reste, est mort sur son coteau. O deuil! ce fut, pendant une journée entière, 202 LA LEGENDE DES SIECLES. Entre les parapets de l'étroit pont de pierre Que bâtit là Crassus, lieutenant de César, Comme l'e'crasement d'un peuple sous un char. Ils voulaient s'eVader, les manants misérables; Mais les pointes d'épée, âpres, inexorables. Comme des becs de flamme, accouraient derrière eux; Les bras levés, les cris, les pleurs, étaient affreux; On n'avait jamais vu peut-être une contrée D'un tel rayonnement de meurtre pénétrée; Le pont, d'un bout à l'autre, était un cliquetis; Les soldats arrachaient aux mères leurs petits; Et l'on vovait tomber morts et vivants dans l'Ebrc, Pêle-mêle, et pour tous, hélas! ce pont funèbre Qui sortait de la ville, entrait dans le tombeau. VI Le couchant empourpra le mont Tibidabo; Le soir vint; tirant l'âne obstiné qui recule, Le soldat se remit en route au crépuscule, Heure trouble assortie au cri du chat-huant; Lourds de butin, le long des chemins saluant Les images des saints que les passants vénèrent. Vainqueurs, sanglants, joyeux, les rois s'en retournèrent Chacun avec ses gens, chacun vers son état; Et, reflet du couchant, ou bien de l'attentat, La chaîne des vieux monts, funeste et vaste bouge. Apparaissait, dans l'ombre horrible, toute rouge; On eût dit que, tandis qu'en bas on triomphait, Quelque archange vengeur de la plaine avait fait Remonter tout ce sang au front de la montagne. Chaque bande, à travers la brumeuse campagne. Dans des directions diverses s'enfonça, Ceux-là vers Roncevaux, ceux-ci vers Tolosa; Et les pillards tâtaient leurs sacs, de peur que l'ombre N'en fît tomber l'enflure ou décroître le nombre. LE JOUR DES ROIS. 203 La crainte du voleur étant d'être vole'. Meurtre du laboureur et pillage du blé, La journée était bonne, et les files de lances Serpentaient dans les champs pleins de sombres silences; Les montagnards disaient : Quel beau coup de filet ! Après avoir tué la plaine qui râlait. Ils rentraient dans leurs monts, comme une flotte au havre. Et, riant et chantant, s'éloignaient du cadavre. On vit leurs dos confus reluire quelque temps, Et leurs rangs se grouper sous les drapeaux flottants, Ainsi que des chaînons ténébreux se resserrent. Puis ces farouches voix dans la nuit s'eflacèrent. VII Le pont de Crassus, morne et tout mouillé de sang, Resta désert. Alors, tragique et se dressant. Le mendiant, tendant ses deux mains décharnées. Montra sa souquenille immonde aux Pyrénées, Et cria dans l'abîme et dans l'immensité : «Confrontez-vous. Sentez votre fraternité, O mont superbe, ô loque infâme! neige, boue! Comparez, sous le vent des cieux qui les secoue. Toi, tes nuages noirs, toi, tes haillons hideux, O guenille, ô montagne; et cachez toutes deux. Pendant que les vivants se traînent sur leurs ventres. Toi, les poux dans tes trous, toi, les rois dans tes antres!» 17-21 février 1859. XI LE CID EXILÉ. I Le Cid est exilé. Qui se souvient du Cid? Le roi veut qu'on l'oublie; et Reuss, Almonacid, Graos, tous ses exploits, ressemblent à des songes ; Les rois maures chassés ou pris sont des mensonges ; Et quant à ces combats puissants qu'il a livrés, Pancorbo, la bataille illustre de Givrez Qui semble une volée ei&ayante d'épées, Coca, dont il dompta les roches escarpées, Gor, où le Cid pleurait de voir le jour finir. C'est offenser le roi que de s'en souvenir. Même il est malséant de parler de Chimène. Un homme étant allé visiter un domaine Dans les pays qui sont entre l'Ebre et le Cil , Du côté que le Cid habite en son exil, A passé par hasard devant son écurie 5 Le duc Juan, dont cet homme est serf en Asturie, Bon courtisan, l'a fait à son retour punir Pour avoir entendu Babieça hennir. Donc, chacun l'a pour dit, n'est pas sujet fidèle Qui parle de Tortose et de la citadelle Oii le glorieux Cid arbora son drapeau; Dire ces mots : Baxa, Médina del Campo, Vergara, Salinas, Mondragon-les-Tours-Noires, Avec l'intention de nommer des victoires. Ce n'est point d'un loyal espagnol; qu'autrefois 2o6 LA LÉGENDE DES SIECLES. Un homme ait fait lâcher au comte Odet de Foix Les infantes d'Irun, Payenne et MantelinC} Que cet homme ait sauvé la Castille orpheline 5 Qu'il ait dans la bataille été le grand cimier; Que les maures, foulés par lui comme un fumier, L'admirent, et, vaincus, donnent son nom célèbre Au ruisseau Cidacos qui se jette dans l'Èbre ^ Qu'il ait rempli du bruit de ses fiers pas vainqueurs Astorga, Zamora, l' Aragon, tous les cœurs ; Qu'il ait traqué, malgré les gouffres et les pièges. L'horrible Abdulmalic dans la sierra des Neiges, En janvier, sans vouloir attendre le dégel ^ Qu'il ait osé défendre aux notaires d'Urgel De dater leurs contrats de l'an du roi de France ; Que cet homme ait pour tous été la délivrance. Allant, marchant, courant, volant de tous côtés, Effarant l'ennemi dans ces rapidités 5 Qu'on l'ait vu sous Lorca, figure surhumaine, Et devant Balbastro, dans la même semaine j Qu'il ait, sur la tremblante échelle des hasards. Calme, donné l'assaut à tous les alcazars. Toujours ferme, et toujours, à Tuy comme à Valence, Fier dans le tourbillon sombre des coups de lance. C'est possible; mais l'ombre est sur cet homme-là; Silence. Est-ce après tout grand'chose que cela ; Le pont Matamoros peut vous montrer ses brèches. Mais, s'il parle du Cid vainqueur, bravant les flèches. On fera démolir le pont Matamoros! Le roi ne veut pas plus qu'on nomme le héros Que le pape ne veut qu'on nomme la comète; 11 n'est pas démontré que l'aigle se permette De faire encor son nid dans ce mont Muradal Qui fit de Ti;iona la sœur de Durandal. LE CID EXILE. 207 II Du reste, comme il faut des he'ros pour la guerre, Le roi, cassant le Cid, a trouvé bon d'en faire : Il en a fait. L'Espagne a des hommes nouveaux Alvar Rambla, le duc Nuho Saz y Calvos, Don Gil, voilà les noms dont la foule s'eflFare; Ils sont dans la lumière, ils sont dans la fanfare j Leur moindre geste s'enfle au niveau des exploits ^ Et, dans leur antichambre, on entend quelquefois Les pages, d'une voix fe'minine et hautaine. Dire : «Ah oui-da, le Cid! c'était un capitaine D'alors. Vit-il encor, ce Campéador-là ? » Le Cid n'existe plus auprès d' Alvar Rambla; Gil, plus grand que le Cid, dans son ombre le cache; Nuno Sa2 engloutit le Cid sous son panache; Sur Achille tombé les myrmidons ont crû ; Et du siècle du Cid le Cid a disparu. L'exil, est-ce l'oubli vraiment? Une mémoire Qu'un prince étouffe est-elle éteinte pour la gloire? Est-ce à jamais qu' Alvar, Nuho, Gil, nains heureux. Eclipsent le grand Cid exilé derrière eux? Quand le voyageur sort d'Oyarzun, il s'étonne. Il regarde, il ne voit, sous le noir ciel qui tonne. Que le mont d'Oyarzun, médiocre et pelé : «Mais ce Pic du Midi, dont on m'avait parlé, Oîi donc est-il? Ce Pic, le plus haut des Espagnes, N'existe point. S'il m'est caché par ces montagnes. Il n'est pas grand. Un peu d'ombre l'anéantit. » Cela dit, il s'en va, point tâché, lui petit. Que ce mont qu'on disait si haut ne soit qu'un rêve. Il marche, la nuit vient, puis l'aurore se lève. 2o8 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Le voyageur repart, son bâton à la main, Et songe, et va disant tout le long du chemin : «Bah! s'il existe un Pic du Midi, que je meure! La montagne Oyarzun est belle, à la bonne heure!» Laissant derrière lui hameaux, clochers et tours. Villes et bois, il marche un jour, deux jours, trois jours ^ — Le genre humain dirait trois siècles j — il s'enfonce Dans la lande à travers la bruyère et la ronce; Enfin, par hasard, las, inattentif, distrait. Il se tourne, et voici qu'à ses yeux reparaît, Comme un songe revient confus à la pense'e, La plaine dont il sort et qu'il a traversée. L'église et la forêt, le puits et le gazon; Soudain, presque tremblant, là-bas, sur l'horizon Que le soir teint de pourpre et le matin d'opale, Dans un éloignement mystérieux et pâle. Au delà de la ville et du fleuve, au-dessus D'un tas de petits monts sous la brume aperçus Où se perd Oyarzun avec sa butte informe. Il voit dans la nuée une figure énorme; Un mont blême et terrible emplit le fond des cieux; Un pignon de l'abîme, un bloc prodigieux Se dresse, aux lieux profonds mêlant les lieux sublimes, Sombre apparition de gouffires et de cimes. Il est là; le regard croit, sous son porche obscur. Voir le nœud monstrueux de l'ombre et de l'azur. Et son faîte est un toit sans brouillard et sans voile Où ne peut se poser d'autre oiseau que l'étoile; C'est le Pic du Midi. L'Histoire voit le Cid. III Grande nouvelle. Emoi dans tout Valladolid. Quoi? Qu'est-ce d(^nc? Le roi se dément! Le roi cède! LE CID EXILE. 209 Alphonse a pour maîtresse une fille assez laide, Et qui, par cela même, on ne sait pas pourquoi. Fait tout ce qu'elle veut de la raison du roi. Au point qu'elle en pourrait tirer des choses sages. Cette fille a-t-elle eu quelques mauvais pre'sages? Ou bien le roi du peuple entend-il la rumeur? Est-il las des héros qu'il a faits par humeur? Finit-il par trouver cette gloire trop plate? Craint-il que tout à coup une guerre n'éclate Qui soit vraiment méchante et veuille un vrai héros? Le certain, c'est qu'après le combat de taureaux Son altesse un dimanche a dit dans la chapelle : «Ruy Dia2 de Bivar revient. Je le rappelle. Je le veux. » Ils sont là plus d'un esprit subtil ; Pourtant pas un n'a dit : Mais le Cid voudra-t-il? N'importe, il plaît au roi de revoir ce visage. Pour éblouir le Cid, il charge- du message Un roi, l'homme entre tous vénéré dans sa cour. Son vassal, son parent, le roi d'Acqs-en-Adour, Santos le Roux, qu'on nomme aussi le Magnanime, Parce qu'étant tuteur d'Atton, comte de Nîme, Il le fit moine, et prit sa place, et confisqua Ses biens pour les donner au couvent de Huesca. IV Ce sont de braves cœurs que les gens de la plaine; Ils chantent dans les blés un chant bizarre et tou; Et quant à leurs habits laits de cuir et de laine. Boire les use au coude et prier, au genou. Etant fils du sang basque, ils ont cet avantage Sur les fi-oids espagnols murés dans leurs maisons. Qu'ils préfèrent à l'eau, fût-elle prise au Tage, Le vin mvstérieux d'où sortent les chansons. 2IO LA LEGENDE DES SIECLES. Ils sont hospitaliers, prodigues, bons dans Fame^ L'homme dit aux passants : Entre^î, les bienvenus! Pour un petit enfant qu'elle allaite, la femme Montre superbement deux seins de marbre nus. Lorsque l'homme est aux champs, la femme reste seule; N'importe, entrez! passants, le lard est sur l'étal. Mangez! Et l'enfant joue, et dans un coin l'aïeule Raccommode un vieux sistre aux cordes de métal. Quelques-uns sont bergers dans les grands terrains vagues. Champs que les bataillons ont légués aux troupeaux, Mer de plaines ayant les collines pour vagues. Où César a laissé l'ombre de ses drapeaux. Là passent des bœufs roux qui sonnent de la cloche, Avertissant l'oiseau de leur captivité; L'homme y féconde un sofplus âpre que la roche, Et de cette misère extrait de la fierté. L'égyptienne y rôde, et suspend en guirlandes Sur sa robe en lambeaux les bleuets du sillon; La fleur s'offre aux gypsis errantes dans ces landes. Car, fille du fumier, elle est sœur du haillon. Là, tout est rude; août flamboie et janvier gèle; Le zingaro regarde, en venant boire aux puits. Les ronds mouillés que font les seaux sur la margelle. Tout cercle étant la forme effrayante des nuits. Là, dans les grès hideux, l'ermite fait sa grotte. Lieux tristes! le boucher y vient trois fois par an; Le grelot des moutons y semble la marotte Dont l'animal, fou sombre, amuse Dieu tvran. Peu d'herbe ; les brebis paissent exténuées; Le pâtre a tout l'hiver sur son toit de roseaux LE CID EXILE. 21] Le bouleversement farouche des nuées Quand les hydres de pluie ouvrent leurs noirs naseaux. Ces hommes sont vaillants. Ames de candeur pleines, Leur regard est souvent fauve, jamais moqueur^ Rien ne gêne le souffle immense dans les plaines; La liberté du vent leur passe dans le cœur. Leurs filles, qui s'en vont laver aux cressonnières, Plongent leur jambe rose au courant des ruisseaux 3 On ne sait, en entrant dans leurs maisons tanières, Si l'on voit des entants ou bien des lionceaux. Voisins du bon proscrit, ils labourent, ils sèment, A l'ombre de la tour du preux Campèador; Contents de leur ciel bleu, pauvres, libres, ils aimen': Le Cid plus que le roi, le soleil plus que l'or. Ils récoltent au bas des monts, comme en Provence, Du vin qu'ils font vieillir dans des outres de peau; Le fisc, quand il leur fait paver leur redevance. Leur fait l'eiTet du roi qui leur tend son chapeau. Les rayons du grand Cid sur leurs toits se répanden:; Il est l'auguste ami du chaume et du grabat; Car avec les héros les laboureurs s'entendent; L'épée a sa moisson, le soc a son combat. La charrue est de fer comme les pertuisanes; Les victoires, sortant du champ et du hallier. Parlent aux campagnards étant des paysannes. Et font le peuple avec la gloire familier. Ils content que parfois ce grand Cid les arrête. Les fait entrer chez lui, les nomme par leur nom. Et que, lorsqu'à l'étable ils attachent leur bête, Babieça n'est pas hautaine pour l'ânon. 212 LA LEGENDE DES SIECLES. Le barbier du hameau le plus proche raconte Que parfois chez lui vient le Cid paisible et franc, Et, vrai! qu'il s'assied là sur l'escabeau, ce comte Et ce preux qui serait, pour un trône, trop grand. Le barbier rase bien le he'ros, quoiqu'il tremble 5 Puis, une loque est là pour tous ceux qui viendront; Le Cid prend ce haillon, torchon du peuple, et semble Essuyer le regard des princes sur son front. Comment serait-il fier puisqu'il a tant de gloire? Les filles dans leur cœur aiment cet Amadis^ La main blanche souvent jalouse la main noire Qui serre ce poing tort, plein de foudres jadis. Ils se disent, causant, quand les nuits sont tombe'es, Que cet homme si doux, dans des temps plus hardis, Fut terrible, et, géant, faisait des enjambe'es Des tours de Pampelune aux: clochers de Cadix. n n'est pas un d'entre eux qui ne soit prêt à suivre Partout ce Ruy Diaz comme un céleste esprit. En mer, sur terre, au bruit des trompettes de cuivre, Malgré le groupe blond des enfants qui sourit. Tels sont ces laboureurs. Pour défendre l'Espagne, Ces rustres au besoin font plus que des infants; Ils ont des chariots criant dans la campagne. Et sont trop dédaigneux pour être triomphants. Ils cultivent les blés où chantent les cigales; Pelage à lui jadis les voyait accourir. Et jamais ne trouva leurs âmes inégales Au danger, quel qu'il fût, quand il fallait m )urlr. LE CID EXILE. 213 Ruv Dia2 de Bivar est leur plus belle gerbe. Dans un beau train de guerre et de chevaux fougueux, Don Santos traversa leurs villages, superbe. Avec le bruit d'un roi qui passe chez des gueux. On ne le suivit point comme on fait dans les villes 5 Nul ne le harangua, ces hommes aux pieds nus Ayant la nuque dure aux saluts inutiles Et se dérangeant peu pour des rois inconnus. «Je suis l'ami du roi», disait-il avec gloire; Et nul ne s'inclinait que le corrégidor; Le lendemain, ayant grand'soit et voulant boire. Il dit : « Je suis l'ami du Cid Campéador. » Don Santos traversa la plaine vaste et rude. Et l'on vovait au fond la tour du fier banni; C'est là qu'était le Cid. Le ciel, la solitude. Et l'ombre environnaient sa grandeur d'infini. Quand Santos arriva, Ruv, qui sortait de table. Était dans l'écurie avec Babieça; Et Santos apparut sur le seuil de l'étable; Ruv ne recula point, et le roi s'avança. La jument, grasse alors comme un cheval de moine, Regardait son seigneur d'un regard presque humain; Et le bon Cid, prenant dans l'auge un peu d'avoine, La lui faisait manger dans le creux de sa main. VI Le roi Santos parla de sa voix la plus haute : «Cid, je viens vous chercher. Nous vous honorons tous. 214 LA LÉGENDE DES SIECLES. Vous avez une épine au talon, je vous l'ôte. Voici pourquoi le roi n'est pas content de vous : Votre allure est chez lui si fière et si guerrière. Que, tout roi qu'est le roi, son altesse a souvent L'air de vous annoncer quand vous marchez derrière, Et de vous suivre, ô Cid, quand vous marchez devant. Vous regardez tort mal toute la servidumbre. Cid, vous êtes Bivar, c'est un noble blason 5 Mais le roi n'aime pas que quelqu'un fasse une ombre Plus grande que la sienne au mur de sa maison. Don Ruv, chacun se plaint : — Le Cid est dans la nue; Du sceptre à son épée il déplace l'effroi; Ce sujet-là se tient trop droit; il diminue L'utile tremblement qu'on doit avoir du roi. — Vous n'êtes qu'à peu près le serviteur d'Alphonse; Quand le roi brise Arcos, vous sauvez Ordonez; Vous retirez l'épée avant qu'elle s'enfonce ; Le roi dit : Frappe! Alors, vous, Cid, vous pardonnez. Qui s'arrête en chemin sert à demi son maître; Jamais d'un vain. scrupule un preux ne se troubla; La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître; Et ce n'est pas pour vous, Cid, que je dis cela. Enfin, et j'y reviens, vous êtes trop superbe; Le roi jeta sur vous l'exil comme un rideau; Ravon d'astre, soyez moins lourd pour lui, brin d'herbe: Ce qui d'abord est gloire à la fin est fardeau. Vous êtes au-dessus de tous, et cela gêne; Quelconque veut briller vous sent comme un affront. Tant Valence, Graos, Givrez et Carthagènc Font d'éblouissement autour de votre front. LE CID EXILE. 215 Tel mot, qui par moments tombe de vous, fatigue Son altesse à la cour, à la ville, au Prado 5 Le creusement n'est pas moins importun, Rodrigue, De la goutte d'orgueil que de la goutte d'eau. Je ne dis pas ceci pour vous, Cid redoutable. Vous êtes sans orgueil, étant de bonne foi^ Si j'étais empereur, vous seriez connétable; Mais seulement tachez de faire cas du roi. Quand vous lui rapportez, vainqueur, quelque province. Le roi trouve, et ceci de nous tous est compris. Que jamais un vassal n'a salué son prince, Cid, avec un respect plus semblable au mépris. Votre bouche en parlant sourit avec tristesse; On sent que le roi peut avoir Burgos, Madrid, Tuv, Badajoz, Léon, soit; mais que son altesse N'aura jamais le coin de la lèvre du Cid. Le vassal n'a pas droit de dédain sur le maître. On vous tire d'exil; mais, Cid, écoutez-moi. Il faut dorénavant qu'il vous convienne d'être Aussi grand devant Dieu, moins haut devant le roi. Pour apaiser l'humeur du roi, fort légitime. Il suffit désormais que le roi, comme il sied. Sente qu'en lui parlant vous avez de l'estime.» Babieça frappait sa litière du pied. Les chiens tiraient leur chaîne et grondaient à la porte, Et le Cid répondit au roi Santos le Roux : «Sire, il faudrait d'abord que vous fissiez en sorte Que j'eusse de l'estime en vous parlant à vous. » février 1859. XII LES SEPT MERVEILLES DU MONDE, I. LE TEMPLE D'EPHESE. n. LES JARDINS DE BABYLONE. in. LE MAUSOLÉE. IV. LE JUPITER OLYMPIEN. V. LE PHARE. VI. LE COLOSSE DE RHODES. VII. LES PYRAMIDES. Des voix parlaient 5 pour qui? Pour l'espace sans bornes. Pour le recueillement des solitudes mornes, Pour l'oreille, partout éparse, du désert; Nulle part, dans la plaine où le regard se perd, On ne voyait marcher la foule aux bruits sans nombre. Mais on sentait que l'homme écoutait dans cette ombre. Qui donc parlait? C'étaient des monuments pensifs. Debout sur l'onde humaine ainsi que des récifs, Calmes, et chacun d'eux semblait un personnage Vivant, et se rendant lui-même témoignage. Nulle rumeur n'osait à ces voix se mêler, Et le vent se taisait pour les laisser parler. Et le flot apaisait ses mystérieux râles. Un soleil vague au loin dorait les frontons pâles. Les astres commençaient à se faire entrevoir Dans l'assombrissement religieux du soir. 2i8 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. I Et Tune de ces voix, c'était la voix d'un temple, Disait : «Admirez-moi! Qui que tu sois, contemple; Qui que tu sois, regarde et médite, et reçois A genoux mon rayon sacré, qui que tu sois; Car l'idéal est fait d'une étoile, et rayonne; Et je suis l'idéal. Troie, Argos, Sicyone, Ne sont rien près d'Éphèse, et l'envieront toujours, O peuple, Éphèse ayant mon ombre sur ses tours. Éphèse heureuse dit : «Si j'étais Delphe ou Thèbe, «On verrait flamboyer sur mes dômes l'Erèbe, «Mes oracles feraient les hommes soucieux; «Si j'étais Cos, j'irais forgeant les durs essieux; «Si j'étais Tentyris, sombre ville du rêve, «Mes pâtres, fronts sacrés en qui le ciel se lève, «Regarderaient, à l'heure oîa naît le jour riant, «Les constellations penchant sur l'Orient «Verser dans l'infini leurs chariots pleins d'astres ; «Si j'étais Bactria, j'aurais des Zoroastres; «Si j'étais Olympie en Élide, mes jeux «Montreraient une palme aux lutteurs courageux, «Les devins combattraient chez moi les astronomes, «Et mes courses, rendant les dieux jaloux des hommes, «Essouffleraient le vent à suivre Corœbus; «Mais à quoi bon chercher tant d'inutiles buts, «Ayant, que l'aube éclate ou que le soir décline, «Ce temple ionien debout sur ma colline, «Et pouvant faire dire à la terre : c'est beau!» Et ma ville a raison. Ainsi qu'un escabeau Devant un trône, ainsi devant moi disparaissent Les Parthénons fameux que les rayons caressent; Ils sont l'effort, je suis le miracle. LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. 219 A celui Qui ne m'a jamais vu, le jour n'a jamais lui. Ma tranquille blancheur fait venir les colombes ^ Le monde entier me fête, et couvre d'hécatombes. Et de rois inclinés, et de mages pensifs. Mes grands perrons de jaspe aux clous d'argent massifs 5 L'homme élève vers moi ses mains universelles. Les éphèbes, portant de sonores crécelles, Dansent sur mes parvis, jeunes fronts inégaux; Sous ma porte est la pierre où Deuxippe d'Argos S'asseyait, et d'Orphée expliquait les passages; Mon vestibule sert de promenade aux sages. Parlant, causant, avec des gestes familiers. Tour à tour blancs et noirs dans l'ombre des piliers. Corinthe en me voyant pleure, et l'art ionique Me revêt de sa pure et sereine tunique. Le mont porte en triomphe à son sommet hautain L'épanouissement glorieux du matin. Mais ma beauté n'est point par la sienne éclipsée, Car le soleil n'est pas plus grand que la pensée; Ce que j'étais hier, je le serai demain; Je vis, j'ai sur mon front, siècles, l'esprit humain. Et le génie, et l'art, ces égaux de l'aurore. La pierre est dans la terre; âpre et froide, elle ignore; Le granit est la brute informe de la nuit. L'albâtre ne sait pas que l'aube existe et luit. Le porphyre est aveugle et le marbre est stupide; Mais que Ctésiphon passe, ou Dédale, ou Chrespide, Qu'il fixe ses veux pleins d'un divin flamboiement Sur le sol où les rocs dorment profondément. Tout s'éveille; un frisson fait remuer la pierre; Lourd, ouvrant on ne sait quelle trouble paupière. Le granit cherche à voir son maître, le rocher 220 LA LEGENDE DES SIECLES. Sent la statue en lui frémir et s'ébaucher. Le marbre obscur s'émeut dans la nuit infinie Sous la parenté sombre et sainte du génie, Et l'albâtre enfoui ne veut plus être noir 5 Le sol tressaille, il sent là-haut l'homme vouloir j Et voilà que, sous l'œil de ce passant qui crée. Des sourdes profondeurs de la terre sacrée, Tout à coup, étageant ses murs, ses escaliers. Sa façade, et ses rangs d'arches et de piliers. Fier, blanchissant, cherchant le ciel avec sa cime. Monte et sort lentement l'édifice sublime. Composé de la terre et de l'homme, unissant Ce que dans sa racine a le chêne puissant Et ce que rêve Euclide aidé de Praxitèle, Mêlant l'éternel bloc à l'idée immortelle! Mon frontispice appuie au calme entablement Ses deux plans lumineux inclinés mollement. Si doux qu'ils semblent faits pour coucher des déesses; Parfois, comme un sein nu sous l'or des blondes tresses. Je me cache parmi les nuages d'azur; Trois sculpteurs sur ma frise, un volsque, Albus d'Anxur, LTn mède, Ajax de Su2e, un grec, Phtos de Mégare, Ont ciselé les monts où la meute s'égare. Et la pudeur sauvage, et les dieux de la paix, Des Triptolèmes nus parmi les blés épais. Et des Cérès foulant sous leurs pieds des Bellones; Cent vingt-sept rois ont fait mes cent vingt-sept colonnes; Je suis l'art radieux, saint, jamais abattu; Ma symétrie auguste est sœur de la vertu; Mon resplendissement couvre toute la Grèce; Le rocher qui me porte est rempli d'allégresse, Et la ville à mes pieds adore avec ferveur; Sparte a reçu sa loi de Lycurgue rêveur, Mantinée a reçu sa loi de Nicodore, Athènes, qu'un reflet de divinité dore. De Solon, grand pasteur des hommes convaincus. LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. 221 La Crète de Minos, Locres de Séleucus, Moi, le temple, je suis législateur d'Ephèse^ Le peuple en me vovant comprend l'ordre et s'apaise; Mes deirre's sont les mots d'un code, mon fronton Pense comme Thaïes, parle comme Platon, Mon portique serein, pour l'âme qui sait lire, A la vibration pensive d'une lyre. Mon péristyle semble un précepte des cieux; Toute loi vraie étant un rhvthme harmonieux. Nul homme ne me voit sans qu'un dieu l'avertisse; Mon austère équilibre enseigne la justice; Je suis la vérité bâtie en marbre blanc ; Le beau, c'est, ô mortels, le vrai plus ressemblant. Venez donc à moi, foule, et, sur mes saintes marches. Mêlez vos cœurs, jetez vos lois, posez vos arches; Hommes, devenez tous frères en admirant; Réconciliez-vous devant le pur, le grand, Le chaste, le divin, le saint, l'impérissable; Car, ainsi que l'eau coule et comme fuit le sable. Les ans passent, mais moi je demeure; je suis Le blanc palais de l'aube et l'autel noir des nuits; Quand l'aurore apparaît, je ris, doux édifice; Le soir, l'horreur m'emplit; un sombre sacrifice Semble en mes profondeurs muettes s'apprêter; De derrière mon faîte on voit la nuit monter Ainsi qu'une fumée avec mille étincelles. Tous les oiseaux de l'air m'effleurent de leurs ailes, Hirondelles, faisans, cigognes au long cou; Mon fronton n'a pas plus la crainte du hibou Que Calliope n'a la crainte de IMinerve. Tous ceux que Svbaris voluptueuse énerve N'ont qu'à franchir mon seuil d'austérité vêtu Pour renaître, étonnés, à la forte vertu. Sous ma crypte on entend chuchoter la sibvlle; Parfois, troublé soudain dans sa brume immobile. Le plafond, où des mots de l'ombre sont écrits. Tremble à l'explosion tragique de ses cris; 111 LA LEGENDE DES SIECLES. Sur ma paroi secrète et terrible, l'augure Du souriant Olvmpe entrevoit la figure, Et voit des mouvements confias et radieux De visages qui sont les visages des dieux; De vagues aboiements sous ma voûte se mêlent ^ Et des voix de passants invisibles s'appellent 5 Et le prêtre, e'piant mon redoutable mur, Croit par moments qu'au lond du sanctuaire obscur, Assise près d'un chien qui sous ses pieds se couche, La grande chasseresse, éclatante et farouche. Songe, ayant dans les yeux la lueur des forêts. O temps, je te de'fie. Est-ce que tu pourrais Quelque chose sur moi, l'édifice suprême? Un siècle sur un siècle accroît mon diadème; J'entends autour de moi les peuples s'écrier : Tu nous fais admirer et tu nous fais prier; Nos fils t'adoreront comme nous t'adorâmes, Chef-d'œuvre pour les yeux et temple pour les âmes II Une deuxième voix s'éleva; celle-ci. Dans l'azur par degrés mollement obscurci, Parlait non loin d'un fleuve à la farouche plage, Et cette voix semblait le bruit d'un grand feuillage «Gloire à Sémiramis la fatale! Elle mit Sur ses palais nos fleurs sans nombre où l'air frémit. Gloire! en l'épouvantant elle éclaira la terre; Son lit fut formidable et son cœur solitaire; Et la mort avait peur d'elle en la mariant. La lumière se fit spectre dans l'orient, Et fut Sémiramis. Et nous, les arbres sombres Qu_i, tandis que les toits s'écroulent en décombres. Grandissons, rajeunis sans cesse et reverdis. Nous que sa main posa sur ce sommet jadis. LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. 223 Nous saluons au tond des nuits cette géante; Notre verdure semble une ruche be'ante Où viennent s'engoufïrer les mille oiseaux du ciel 5 Nos bleus lotus penchés sont des urnes de miel 5 Nos halliers, tout chargés de fleurs rouges et blanches, Composent, en mêlant confusément leurs branches, En inondant de gomme et d'ambre leurs sarmen':s, Tant d'embûches, d'appeaux et de pièges charmants. Et de filets tressés avec les rameaux frêles. Que le printemps s'est pris dans cette glu les ailes. Et rit dans notre cage et ne peut plus partir. Nos rosiers ont l'air peints de la pourpre de Tvr^ Nos murs prodigieux ont cent portes de cuivre j Avril s'est fait titan pour nous et nous enivre D'acres parfums qui font végéter le caillou. Vivre l'herbe, et qui font penser l'animal lou, Et qui, quand l'hjmme vient errer sous nos pilastres. Font soudain flambover ses yeux comme des as^rcs; Les autres arbres, fils du silence hideux. Ont la terre muette et sourde au-dessous d'eux; Nous, transplantés dans l'air, plus haut que Babvlone Pleine d'un peuple épais qui roule et tourbillonne, Et de pas, et de chars par des buffles traînés. Nous vivons au niveau du nuage, étonnés D'entendre murmurer des voix sous nos racines; Le voyageur qui vient des campagnes voisines Croit que la grande reine au bras fort, à l'œil sûr, A volé dans l'éden ces forêts de l'azur. Le rayon de midi dans nos fraîcheurs s'émousse; La lune s'assoupit dans nos chambres de mousse; Les paons ouvrent leur queue éblouissante au fond Des antres que nos fleurs et nos feuillages font; Plus d'une nymphe v songe, et dans nos perspecti\es Parfois se laissent voir des nudités furtives; La ville, nous avant sur sa tête, va, vient, Se parle et se répond, querelle, s'entretient, Travaille, achète, vend, forge, allume ses lampes; 224 LA LÉGENDE DES SIECLES. Le vent, sur nos plateaux et sur nos longues rampes, Mêle l'horizon vague et les murs et les toits Et les tours au frisson vertigineux des bois 3 Et nos blancs escaliers, nos porches, nos arcades Flottent dans le nuage écumant des cascades^ Sous nos abris sacrés, nul bruit ne les troublant. Vivent le martinet, l'ibis, le he'ron blanc Qui porte sur le front deux longues plumes noires 5 L'air ride nos bassins, inquiètes baignoires Où viennent s'apaiser les pâles voluptés; Des bœufs à face humaine, à nos portes sculptés, Témoignent que Belus est le seul roi du monde; A de certains endroits notre ombre est si profonde Que la nuit en montant aux cieux n'y change rien; Nous avons vu grandir le trône assyrien; Nos troncs, contemporains des anciens jours Je Thomme, Ont vu le premier arbre et la première pomme. Et, vieux, ils sont puissants, et leurs antiques fûts Ont des rameaux si durs, si noueux, si touffus. Et d'un balancement si noir, que le zéphyre Épuisé s'y fatigue et ne peut leur suffire; Et leur vaste branchage est fait d'un tel granit Qu'il faudrait l'ouragan pour v bercer un nid. Gloire à Sémiramis qui posa nos terrasses Sur des murs que vient battre en vain le flot des races Et sur des ponts dont l'arche est au-dessus du temps! Cette reine, parfois, sous nos rameaux flottants. Venait rire entre deux écroulements d'empires; Elle abattait au loin les rois moindres ou pires. Puis s'en allait ayant l'homme jusqu'aux genoux. Et venait respirer contente parmi nous; Craie, elle se couchait sur des peaux de panthère; Quels lieux, quels champs, quels murs, quels palais sur la terre, Hors nous, ont entendu rire Sémiramis? Nous, les arbres hautains, nous étions ses amis; Nos taillis ont été les parvis et les salles LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. 225 Où s'épanouissaient ses fêtes colossales; C'est dans nos bras, que n'a jamais touche's la taulx. Que cette reine a fait ses songes triomphaux; Nos parfums ont parfois conseillé des supplices; De ses enivrements nos fleurs lurent complices; Nos sentiers n'ont gardé qu'une trace, son pas. Fils de Sémiramis, nous ne périrons pas; Ce qu'assembla sa main, qui pourrait le disjoindre? Nous regardons le siècle après le siècle poindre; Nous regardons passer les peuples tour à tour; Nous sommes à jamais, et jusqu'au dernier jour, Jusqu'à ce que l'aurore au front des cieux s'endorme. Les jardins monstrueux pleins de sa joie énorme. )> III Une troisième voix dit : «Sésostris est grand; Cadmus est sur la terre un homme fulgurant; Comme Typhon cent bras, Cyrus a cent batailles; Ochus, portant sa hache aux profondes entailles. Dû Taurus fièrement garde l'âpre ravin; Hécube est sainte; Achille est terrible et divin; Il semble, après Thésée, Astyage, Alexandre, Que l'homme trop grandi ne peut plus que descendre; La calme majesté revêt Belochus trois; Xercès, de Salamine assiégeant les détroits. Ressemble à l'aquilon des mers; Penthésilée A sur son dos la peau d'une bête étoilée. Et, superbe, apparaît tendant son arc courbé; Didon, Sémiramis, Thalestris, Niobé, Resplendissent parmi les profondeurs sereines; Mais entre tous ces rois, entre toutes ces reines. Reines au sceptre d'or qu'admire un peuple heureux. Rois vainqueurs ou bénis, se disputant entre eux Ces fiers surnoms, le grand, le beau, le fort, le juste. 226 LA LEGENDE DES SIECLES. Artémise est sublime et Mausole est auguste. Je suis le monument du cœur démesuré; La mort n'est plus la mort sous mon dôme azuré ^ Elle est splendide, elle est prospère, elle est vivante; Elle a tant de porphyre et d'or qu'elle s'en vante; Je suis le deuil triomphe et le tombeau palais. Oh! tant qu'on chantera ce chant : «Oublions-les, «Vivons, soyons heureux!» aux morts gisant sous terre; Tant que les voluptés riront près du mystère; Tant qu'on noiera ses deuils dans les vins décevants. Moi l'édifice sombre et superbe, ô vivants. Je jetterai mon ombre à vos joyeux visages; Jusqu'à la fin des ans, jusqu'au terme des âges. Jusqu'à ce que le Temps, las, demande à s'asseoir. Mes cippes, mes piliers, mes arcs, l'aube et le soir Découpant sur le ciel mes fiontons taciturnes Où des colosses noirs rêvent, portant des urnes, Mon bronze glorieux et mon marbre sacré Diront : Mausole est mort, Artémise a pleuré. Les siècles, vénérable et triomphante épreuve, A jamais en passant verront la grande veuve Assise sur mon seuil, fantôme saint et doux; Elle attend le moment d'aller, près de l'époux, Se coucher dans le lit de la noce éternelle; Elle pare son fiont d'ache et de Iraxinelle, Et se parfiame afin de plaire à son mari; Elle tient un miroir qui n'a jamais souri , Et se met des anneaux aux doigts, et sous ses voiles Peigne ses longs cheveux d'où tombent des étoiles. » IV Qijand cette voix se tut, à Pise, près de là. Du haut d'une acropole une autre voix parla LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. llj «Je suis l'Olympien, je suis le Musagète^ Tout ce qui vit, respire, aime, pense et végète. Végète, pense, vit, aime et respire en moi; L'encens monte à mes pieds mêle d'un vague effroi; L'angle de mon sourcil touche à l'axe du m.onde; La tempête me parle avant de troubler l'onde; Je dure sans vieillir, j'existe sans souffrir; Je ne sais qu'une chose impossible, mourir. J'ai sur mon front, que l'ombre en reculant adore, La bandelette bleue et rose de l'aurore. O mortels effréne's, emportés, hagards, fous. L'urne des jours me lave en vous noircissant tous; A mesure qu'au fond des nuits et sous la voûte Du temps d'oia l'instant suinte et tombe goutte à goutte, Les siècles, partant l'un après l'autre, s'en vont. Ainsi que des oiseaux volant sous un plafond, Hébé plus fraîche rit en mes hautes demeures; Ma jeunesse renaît sous le baiser des heures; J'empêche, en abaissant mon sceptre lentement Vers le trou monstrueux plein du triple aboîment, Cerbère de saisir les astres dans sa gueule; La chaîne du destin immuable peut seule Meurtrir ma main égale à tout l'effort des dieux; Mon temple offre son mur au nid mélodieux; Et c'est du vol de l'aigle et du vol de la foudre. C'est du cri de l'enfer tremblant de se dissoudre. C'est du choc convulsif des croupes des tvphc C'est du rassemblement des nuages profonds Que le vieux Phidias d'Athènes, statuaire, Composa, dans l'horreur sainte du sanctuaire. L'immense apaisement de ma sérénité. Quand, dans le saint pœan par les mondes chanté. L'harmonie amoindrie avorte ou dégénère. Je rends le rhvthme aux cieux par un coup de tonnerre; Mon crâne plein d'échos, plein de lueurs, plein dVeux, Est l'antre éblouissant du grand Pan radieux; ions, is, 228 LA LÉGENDE DES SIECLES. En me voyant on croit entendre le murmure De la ville habitée et de la moisson mûre, Le bruit du gouffre au chant de l'azur re'uni, L'onde sur l'océan, le vent dans l'infini, Et le frémissement des deux ailes du cvgne^ On sent qu'il suffirait à Jupiter d'un signe Pour mêler sur le iront des hommes le chaos ^ Que seul je mets la bride aux bouches des fléaux, Que l'abîme est mon hvdre, et que je pourrais faire Heurter le pôle au pôle et l'étoile à la sphère. Et rouler à flots noirs les nuits sur les clartés. Et s'entre-regarder les dieux épouvantés. Plus aisément qu'un pâtre au flanc hâlé ne jette Une pierre aux chevreaux broutant sur le Taygète. » V Les nuages erraient dans les souffles des airs, Et la cinquième voix monta du bord des mers. «Sostrate Gnidien regardait les étoiles. De la tente des cieux dorant les larges toiles. Elles resplendissaient dans le nocturne azur^ Leur rayonnement calme emplissait l'éther pur Où, le soir, le grand char du soleil roule et sombre; Elles croisaient, au fond des clairs plafonds de l'ombre Où le jour met sa pourpre et la nuit ses airains. Leurs chœurs harmonieux et leurs groupes sereins; Le sinistre océan grondait au-dessous d'elles ; L'onde à coups de nageoire et les vents à coups d'ailes Luttaient, et l'âpre houle et le rude aquilon S'attaquaient dans un blême et fauve tourbillon; Eole fou prenait aux cheveux Neptune ivre; Et c'était la pitié du songeur que de suivre Les pauvres nautoniers de son œil soucieux; LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. 229 Partout piège et naufrage 5 il tombait de ces cieux Sur l'esquif et la barque et les fortes trirèmes Une foule d'instants terribles et suprêmes; Et pas une clarté pour dire : Ici le port ! Le gouffre, redoublant de tourmente et d'effort, Vomissait sur les nefs, d'horreur exténuées, Toute son épouvante et toutes ses nuées ; Et les brusques écueils surgissaient; et comment S'enfuir dans ce farouche et noir déchirement? Et les marins perdus se courbaient sous l'orage; La mort leur laissait voir, comme un dernier mirage, La terre s'éclipsant derrière les agrès. Les maisons, les foyers pleins de tant de regrets, Des fantômes d'enfants à genoux, et des rêves De femmes se tordant les bras le long des grèves; On entendait crier de lamentables voix : «Adieu, terre! patrie, adieu! collines, bois, «Village où je suis né, vallée où nous vécûmes!...» Et tout s'engloutissait dans de vastes écumes. Tout mourait; puis le calme, ainsi que le jour naît, Presque coupable et presque infâme, revenait; Le ciel, l'onde, achevaient en concert leur mêlée. L'hydre verte laissait luire l'hydre étoilée; L'océan se mettait, plein de morts, teint de sang, A gazouiller ainsi qu'un enfant innocent; Cependant l'algue allait et venait dans les chambres Des navires roulant au fond de l'eau leurs membres; Les bâtiments noyés rampaient au plus profond Des flots qui savent seuls dans l'ombre ce qu'ils font. Tristes esquifs partis, croyant aux providences! Et les sphères menaient dans le ciel bleu leurs danses; Et, n'avant pu montrer ni le port ni l'écueil. Ni préserver la nef de devenir cercueil. Les constellations, jetant leur lueur pâle Jusqu'au lit ténébreux de la grande eau fatale. Et, sous l'onde, et parmi les effrayants roseaux, Dessinant la figure obscure des vaisseaux. 230 LA LÉGENDE DES SIECLES. Poupes et mats, de'bris des sapins et des ormes, Éclairaient vaguement ces squelettes difformes, Et faisaient sous l'e'cume, au fond du gouffre amer, K'wc aux dépens des dieux les monstres de la mer. Les morts flottaient sous l'eau qui jamais ne s'arrête ^ Et par moments, levant hors de l'onde la tête. Ils semblaient adresser, dans leurs vagues reVeils, Une question sombre et terrible aux soleils. C'est alors que, des flots dorant les sombres cimes. Voulant sauver l'honneur des Jupiters sublimes, Voulant montrer l'asile aux matelots, rêvant Dans son Alexandrie, à l'épreuve du vent, La haute majesté d'un phare inébranlable, A la solidité des montagnes semblable, Présent jusqu'à la fin des siècles sur la mer. Avec du jaspe, avec du marbre, avec du fer. Avec les durs granits taillés en tétraèdres. Avec le roc des monts, avec le bois des cèdres. Et le feu qu'un titan a presque osé créer, Sostrate Gnidien me fit, pour suppléer. Sur les eaux, dans les nuits fécondes en désastres, A l'inutilité magnifique des astres. » VI Et ceci dans l'espace était à peine dit Qu'une voix du coté de Rhodes s'entendit : «Mon nom : Lux; ma hauteur : soixante-dix coudées; Ma fonction : veiller sur les mers débordées; Le vrai phare, c'est moi. Rhode est sous mon orteil. Devant la fixité de mes yeux sans sommeil. L'hiver blanchit les monts où le milan séjourne. LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. 231 Le zodiaque vaste et formidable tourne, L'homme vit, l'océan roule, les matelots Débarquent sur les quais les sacs et les ballots, Le jour luit, l'ouragan s'endort ou s'exaspère. Et, gardien de l'eau bleue en son brumeux repaire, Sentinelle que nul ne viendra relever, Je regarde la nuit venir, l'aube arriver, La voile fuir, le flot hurler comme un molosse. Avec la rêverie immense du colosse. O tristes mers, l'airain c'est l'immobilité; L'airain, ô large gouffre à jamais agité. C'est la victoire; il sort de la forge géante; Il a Vulcain pour père, ou Lysippe, ou Cléanthe, Ou Phidias; il sort, fier, vivant; après quoi, Il monte au piédestal comme à son trône un roi, Et s'empare du temps et de la solitude; Et l'airain, c'est le calme, ô vaste inquiétude. Lui l'immuable, il fut à son heure orageux; Dans tes fixes écueils, dans tes rapides jeux. Tu ne lui montres rien, ô mer, qu'il ne connaisse; Il t'égale en durée, il t'égale en jeunesse; Il a rongé la cuve ajnsi que toi les ports ; Etant le bronze, il est rocher comme tes bords. Et flot comme ton onde, ayant été la lave. Il est du piédestal le triomphal esclave. Et le piédestal morne et soumis est son chien. Le ciel, auteur de tout, du mal comme du bien. Amalgame, construit, veut, rejette, préfère. Et seul crée, et seul fait ce que l'homme croit faire; Le ciel, — sans demander si c'est à l'immortel Ou si c'est au tyran qu'on élève un autel. Sans s'informer à qui la foule prostitue Ou consacre l'airain, le marbre, la statue, — Anime l'ouvrier, fondeur ou forgeron. 232 LA LÉGENDE DES SIECLES. Et sur le moule obscur, béant comme un clairon. Où l'artiste sculpta Cécrops ou Polyphonte, Penche et fait basculer les chaudières de fonte ^ Eh bien, ce ciel sacre', pur, jamais endormi. Qui donne au combattant le cheval pour ami. Au laboureur le bœuf ruminant dans l'étable, O mer, c'est lui qui veut que, saint et respectable. Le bronze soit formé d'or, de cuivre et d'étain, Comme un sage, envoyé pour vaincre le destin, Étant la souveraine et grande conscience, Est composé de foi, d'honneur, de patience; L'un affronte les ans, et l'autre les bourreaux ^ Et le ciel fait l'airain comme il fait le héros. C'est ainsi que je fus créé comme un athlète; Aujourd'hui ta colère énorme me complète, O mer, et je suis grand sur mon socle divin De toute ta grandeur rongeant mes pieds en vain; Nu, fort, le Iront plongé dans un gouffre de brume. Enveloppé de bruit et de grêle et d'écume Et de nuit et de vents qui se heurtent entre eux. Je dresse mes deux bras vers l'éther ténébreux Comme si j'appelais à mon aide l'aurore; Mais il se tromperait s'il croit que je l'implore. Le matin passager et court du jour changeant! Le soleil large et chaud et la lune d'argent Pour mon sourcil profond ne sont que des fantômes; L'étincelle des cieux, l'étincelle des chaumes. Etoile ou paille, sont pour moi de la lueur; La goutte de l'orage est ma seule sueur; Je ne suis jamais las; et, sans que je me courbe. Vainqueur, je sens frémir sous moi l'abîme fourbe. Parfois l'aigle, évadé du désert nubien. Au-dessus de mon front plane, et me dit : C'est bien. Stable, plus que le gouffre éternel mais mobile. Plus que les peuples, plus que l'astre, plus que Tile, Je regarde errer l'eau, l'ombre, l'homme, et Délos; LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. 233 J'ai sous mes veux l'amas myste'rieux des flots, Image des humains, des songes et des nombres; Le vaisseau convulsif passe entre mes pieds sombres 5 Le mât frissonnant bat ma cuisse ou mon genou ; Et l'on voit s'engouftrer, fuvant l'aquilon fou. Sous l'arc prodigieux de mes jambes ouvertes, La flotte qui revient du tond des ondes vertes. Ma droite élève au loin sur ma tête un flambeau; La tempête, vautour, le naufrage, corbeau, Viennent autour de moi s'abattre, et mon visage Les effraie, et devient sévère à leur passage; Le salut me connaît, moi le grand chandelier. Ainsi que le chameau connaît le chamelier. Le char, Automédon, et l'esquif, Palinure; De même que la scie agrandit la rainure, La proue en me voyant fend l'eau plus fièrement; Comme une fille craint son redoutable amant, La mer au sein lascif, cette prostituée, A peur de m'apporter quelque barque tuée. Et le flot, dont le pli roule un pauvre nocher. En s'approchant de moi, tâche de le cacher; Je suis le dieu cherché par tout ce qui chancelle Sur le frémissement de l'onde universelle; Le naufragé m'invoque en embrassant l'écueil; La nuit je suis cvclope, et le phare est mon œil; Rouge comme la peau d'un taureau qu'on écorche, La ville semble un rêve aux lueurs de ma torche; Pour les marins perdus, c'est l'aurore qui point; Et je règne; et le gouffre inquiet ne sait point S'il doit japper de joie ou rugir de colère Quand, jusqu'aux profondeurs les plus mornes, j'éclaire L'immense tremblement de l'horizon confus. Tais-toi, mer! Je serai toujours ce que je fus. Car il ne se peut pas qu'en ma sombre aventure J'aie à combattre rien dans toute la nature De plus fort que ton flot terrible dont je ris; 234 LA LFXtENDE des SIECLES Car il ne se peut pas, ô gouffre aux tristes cri ■S SCS, ises. Qu'après avoir fondu les briques des Tournais Après s'être roulé sur la pourpre des brai* Après avoir lassé les soufflets haletants, Mon fauve airain soit tendre aux morsures du temps: Que moi qui brave, roi des vagues éblouies. Le ruissellement vaste et farouche des pluies. Moi qui, l'été, l'hiver, me dresse, sans savoir Si la bourrasque est dure et si l'orage est noir. Qui vois l'éclair à peine, ayant pour ordinaire D'émousser sur ma peau de bronze le tonnerre. Je sois vaincu, détruit, aboli, ruiné. Par l'heure, égratignure au sein blanc de Phryné; Que jamais rien m'ébranle, et que, parce qu'il passe Des astres au zénith, des zéphyrs dans l'espace. Mes muscles, enviés par le granit souvent. Se déforment ainsi qu'une nuée au vent; Et qu'une vaine année arrivant acharnée, Et rapide, et prodigue, après une autre année, Une saison venant après une saison. Janvier remplaçant mai dans le vague horizon, En soufflant sur les nids et sur les fleurs, dissipe L'ouvrage de Charès, élève de Lvsippe. Je suis là pour jamais; lève les yeux et vois Sur ton front le colosse, ô mer aux rudes voix! Que m'importe! rugis, tonne, éclabousse, gronde. Je suis enraciné dans le crâne du monde. Comme le mont Ossa, comme le mont Athos; Et la seule statue ayant deux piédestaux, C'est moi; je brave Hadès et je vaincrai Saturne; On m'a nommé Soleil, mais le bronze est nocturne-, Vulcain forgea de l'ombre et fit l'airain; j'ai beau Jeter sur l'océan le frisson d'un flambeau. J'ai beau porter au poing une flamme qui guide L'homme, battu des mers, dans cette nuit liquide, Autour de moi, sur l'île et sur l'eau, clair miroir. LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. 235 L'aube a beau resplendir, je suis le géant noir^ J'ai la durée obscure et lourde des ténèbres; Je sens l'énigme en moi liée à mes vertèbres, Et Pan mystérieux met sa force en mes reins-, Je vis; les ténébreux sont aussi les sereins; Puissant, je suis tranquille; et la terre âpre ou blonde. Le bouleversement tumultueux de l'onde, - Les races succédant aux races, les tribus Et les peuples changeant de lois, de mœurs, de buts, La transformation lente des destinées, La déroute effarée et sombre des années. Tous les êtres du globe ou du bleu firmament Entrant, sortant, flottant, surgissant, s'abimant, Sur mon front, qui domine et la vague et la plage. Sont de la vision, mais ne sont pas de l'âge; Les siècles sont pour moi, colosse, des instants; Et, tant qu'il coulera des jours des mains du temps. Tant que poussera l'herbe et tant que vivra l'homme, Tant que les chars pesants et les bêtes de somme NLarcheront sur la plaine, usant les durs pavés. Mes deux pieds écartés et mes deux bras levés. Devant la mer qui vient, s'enfle, approche et recule. Devant l'astre, devant le pâle crépuscule. Sembleront au passant vers ces rochers venu Le grand X de la nuit debout dans l'inconnu. » VII Et, comme dans un chœur les strophes s'accélèrent, Toutes ces voix dans l'ombre obscure se mêlèrent. Les jardins de Bélus répétèrent : «Les jours Nous versent les rayons, les parfums, les amours-, Le printemps immortel, c'est nous, nous seuls; nous sommes La joie épanouie en roses sur les hommes. )> Le mausolée altier dit : «Je suis la douleur; Je suis le marbre, auguste en sa sainte pâleur; 236 LA LÉGENDE DES SIECLES. Cieux! je suis le grand trône et le grand mausolée; Contemple2-moi. Je pleure une larme étoilée. » « La sagesse, c'est moi», dit le phare marin; «Je suis la force», dit le colosse d'airain; Et l'Olympien dit : «Moi, je suis la puissance.» Et le temple d'Ephèse, autel que l'âme encense. Fronton qu'adore l'art, dit : «Je suis la beauté.» «Et moi, cria Chéops, je suis l'éternité.» Et je vis, à travers le crépuscule humide Apparaître la haute et sombre pvramide. Superposant au fond des espaces béants Les mille angles confus de ses degrés géants, Elle se dressait, blême et terrible, étagée De plus de plis brumeux que l'âpre mer Egée, Et sur ses flots, jamais par le vent secoués, Avait au lieu d'esquifs les siècles échoués. Elle était là, montagne humaine; et sa stature. Monstrueuse, donnait du trouble à la nature; Son vaste cône d'ombre éclipsait l'horizon; Les troupeaux des vapeurs lui laissaient leur toison; Le désert sous sa base était comme une table ; Elle montait aux cieux, escalier redoutable D'on ne sait quelle entrée étrange de la nuit; Son bloc fatal semblait de ténèbres construit; Derrière elle, au milieu des palmiers et des sables. On en voyait surgir deux autres, formidables; M:iis, comme les coteaux devant le Pélion, Comme les lionceaux à côté du lion, Elles restaient en bas, et ces deux pvramides Semblaient près de Chéops petites et timides; Au-dessus de Chéops planaient, allant, venant, Jetant parfois de l'ombre à tout un continent. Des aigles effrayants ayant la forme hiimainc; Et des foules sans nom éparses dans la plaine. Dans de vagues cités dont on voyait les tours, LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. 237 S'écriaient, chaque fois qu'un de ces noirs vautours Passait, hérisse', tauve et sanglant, dans la bise : « Voilà Cvrus ! Voilà Rhamsès ! Voilà Cambvse ! » Et ces spectres ailés secouaient dans les airs Des lambeaux Hambovants de lumière et d'éclairs, Comme si, dans les cieux, faisant à Dieu la guerre. Ils avaient arraché des haillons au tonnerre. Chéops les regardait passer sans s'émouvoir. Un brouillard la cachait tout en la laissant voir 5 L'obscure histoire était sur ses marches gravée ^ Les sphinx dans ses caveaux déposaient leur couvée ^ Les ans fuyaient, les vents soufflaient 5 le monument Méditait, immobile et triste, et, par moment. Toute l'humanité, comme une fourmilière. Satrape au sceptre d'or, prêtre au thyrse de lierre. Rois, peuples, légions, combats, trônes croulants. Etait subitement visible sur ses fîancs Dans quelque déchirure immense des nuées. Tout flottait sur sa base en ombres dénouées 5 Et Chéops répéta : « Je suis l'éternité. » Ainsi parlent, le soir, dans la molle clarté. Ces monuments, les sept étonnements de l'homme. La nuit vient, et s'étend d'Elinunte à Sodome, Ouvrant son aile oi^i vont s'endormir tour à tour L'onde avec son rocher, la ville avec sa tour^ Elle élargit sa brume oii le sflence pèse; Les voix et les rumeurs expirent; tout s'apaise. Tout bruit s'éteint, à Rhode, en Elide, au Delta, Tout cesse. Alors le ver du sépulcre chanta. 238 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Je suis le ver. Je suis tange et cendre. O ténèbres, Je règne. Monuments, entassements célèbres, Panthe'ons, Rhamse'ïons, Façades de l'immense orgueil humain, si fières Que l'homme devant vous doute s'il voit des pierres Ou s'il voit des rayons. Sanctuaires chargés d'astres et d'empvrées, Splendides profondeurs de colonnes dorées, Vaste enceinte d'Assur, Mur où Nemrod cloua l'hippanthrope Phœanthc, Et dont la ronde tour, sous les oiseaux béante. Leur semble un puits obscur. Terrasses de Theglath, avec vos avenues Augustes par deux rangs de sphinx aux gorges nues. Cirque d'Anthrops-le-Noir Si beau que, résistant à l'heure qui s'arrête. Les chevaux du soleil, cabrés, baissent la tête Pour tâcher de te voir ! Jardins, frontons ailés aux larges envergures. Portiques, piédestaux qui portez des figures Au geste souverain. Et qui, du haut des caps que votre masse encombre. Ajoutez à la mer vaste et sinistre l'ombre Des déesses d'airain. Acropole où l'on vient des confins de la terre, Tour du Bœuf, où Jason, raillant le Sagittaire, Vint sonner du buccin. Qui fais aux voyageurs, vains comme les abeilles LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. 239 Et vivants par leurs yeux avides de merveilles. Braver le Pont-Euxin, O temple Acrocéraune, ô pilier d'Erythrée, Fiers de votre archipel, car c'est la mer sacre'e, La mer où luit Pvlos, Ses vagues ont nové la horde massagète. Et, comme le vent vient de la montagne, il jette Des plumes d'aigle aux flots, Che'ops, bâtie avec un art épouvantable. Si terrible qu'à l'heure où, couche' dans l'e'table. Le chien n'ose gronder, Sirius, devant qui toute étoile s'efface. Est forcé de tourner vers toi sa sombre tace Et de te regarder! Édifices! montez, et montez davantage. Superposez l'étage et l'étage à l'étage. Et le dôme aux cités j Montez 5 sous votre base écrasez les campagnes; Plus haut que les forêts, plus haut que les montagnes, Montez, montez, montez! Sovez comme Babel, âpre, indignée, aastère. Cette tour qui voudrait échapper à la terre, Et qui dans les cieux fuit. Montez. A l'archivolte ajoutez l'architrave. Encor! encor! Mettez le palais sur la cave. Le néant sur la nuit! Montez dans le nuage, étant de la fiamée! Montez, toi sur l'Egypte, et toi sur l'Idumée, Toi, sur le mont Caspé! Pleurez avec le deuil, chantez avec la noce. Va noircir le zénith, flamme que le colosse Tient dans son poing crispé. 24c LA LÉGENDE DES SIECLES. Ne vous arrêtez pas. Montez ! montez encore ! Moi je rampe, et j'attends. Du couchant, de l'aurore Et du sud et du nord, Tout vient à moi, le fait, l'être, la chose triste, La chose heureuse 5 et seul je vis, et seul j'existe. Puisque je suis la mort. La ruine est promise à tout ce qui s'élève. Vous ne faites, palais qui croissez comme un rêve. Frontons au dur ciment. Que mettre un peu plus haut mon tas de nourriture, Et que rendre plus grand, par plus d'architecture. Le sombre écroulement. XIII L'ÉPOPÉE DU VER. Au fond de la poussière inévitable, un être Rampe, et souffle un miasme ignore' qui pe'nètre L'homme de toutes parts. Qui noircit l'aube, éteint le feu, sèche la tige, Et qui suffit pour faire avorter le prodige Dans la nature epars. Le monde est sur cet être et l'a dans sa racine. Et cet être, c'est moi. Je suis. Tout m'avoisine. Dieu me paye un tribut. Vivez. Rien ne fléchit le ver incorruptible. Hommes, tendez vos arcs; quelle que soit la cible, C'est moi qui suis le but. O vivants, je l'avoue, on voit des hommes rire. Plus d'une barque vogue avec un bruit de lyre; On est prince et seigneur; Le lit nuptial brille, on s'aime, on se le jure, L'enfant naît, les époux sont beaux; — j'ai pour dorure Ce qu'on nomme bonheur. Je mords Socrate, Eschyle, Homère, après l'envie. Je mords l'aigle. Le bout visible de la vie Est à tous et partout. Et quand au mois de mai le rouge-gorge chante. Ce qui fait que Satan rit dans l'ombre méchante. C'est que j'ai l'autre bout. POESIE. V. i6 NiTlOSitF.. 242 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Je suis l'Inconnu noir qui, plus bas que la bête. Remplit tout ce qui marche au-dessus de sa tête D'angoisse et de terreur j La preuve d'Alecton pareille à Cleopâtre, De la pourpre identique au haillon, et du pâtre Egal à l'empereur. Je suis l'extinction du flambeau, toujours prête. Il suffit qu'un tyran pense à moi dans la tête Où les rois sont assis. Pour que sa volupté, sa gaîté, sa débauche. Devienne on ne sait quoi de lugubre oia s'ébauche La pâle Némésis. Je ne me laisse point oublier des satrapes; La nuit, lascifs, leur main touche à toutes les grappes Du plaisir hasardeux, Et, pendant que leurs sens dans l'extase trémissent. Des apparitions de méduses blêmissent La voûte au-dessus d'eux. Je suis le créancier. L'échéance m'est due. J'ai, comme l'araignée, une toile tendue. Tout l'univers, c'est peu. Le fil imperceptible et noir que je dévide Ferait l'aurore veuve et l'immensité vide S'il allait jusqu'à Dieu. J'attends. L'obscurité sinistre me rend compte. Le capitaine armé de son sceptre, l'archonte. Le grave amphictyon. L'augure, le poëte étoile, le prophète. Tristes, songent à moi, cette vie étant faite De disparition. Le visir sous son dais, le marchand sur son âne. Familles et tribus, les seigneurs d'Ecbatane L'EPOPEE DU VER. 243 Et les chefs de l'Indus Passent, et seul je sais dans quelle ombre est conduite Cette prodigieuse et misérable fuite Des vivants éperdus. Brillez, cieux. Vis, nature. O printemps, fais des roses. Rayonnez, papillons, dans les métamorphoses. Que le matin est pur! Et comme les chansons des oiseaux sont charmantes. Au-dessus des amants, au-dessus des amantes. Dans le profond azur! Quand, sous terre rampant, j'entre dans Babylone, Dans Tyr qui porte Ammon sur son double pylône. Dans Suze où l'aube luit, Lorsqu'entendant chanter les hommes, je me glisse. Invisible, caché, muet, dans leur délice. Leur triomphe et leur bruit. Quoique l'épaisseur vaste et pesante me couvre. Quoique la profondeur, qui jamais ne s'entr'ouvre, Morne et sans mouvement, Me cache à tous les yeux dans son horreur tranquille. Tout, quel que soit le lieu, quelle que soit la ville. Quel que soit le moment. Tout, Vesta comme Églé, Zenon comme Épicure, A le tressaillement de ma présence obscure; On a froid, on a peur; L'un frémit dans son faste et l'autre dans ses crimes. Et l'on sent dans l'orgueil démesuré des cimes Une vague stupeur; Et le Vatican tremble avec le Capitole, Et le roi sur le trône, et sur l'autel l'idole, 16. 244 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Et Moloch et Sylla Frissonnent, et le mage épouvanté contemple. Sitôt que le palais a dit tout bas au temple : Le ver de terre est là! Je suis le niveleur des frontons et des dômes ; Le dernier lit où vont se coucher les Sodomes Est arrangé par moi; Je suis fourmillement et je suis solitude; Je suis sous le blasphème et sous la certitude. Et derrière Pourquoi. Nul dogme n'oserait affronter ma réponse. Laïs pour moi se frotte avec la pierre ponce. Je fais parler Pyrrhon. La guerre crie, enrôle, ameute, hurle, vole. Et je suis dans sa bouche alors que cette folle Souffle dans son clairon. Je suis l'intérieur du prêtre en robe blanche, Je bave dans cette âme où la vérité penche; Quand il parle, je mens. Le destin, labyrinthe, aboutit à ma fosse. Je suis dans l'espérance et dans la femme grosse, Et, rois, dans vos serments. Quel sommeil effrayant, la vie! En proie, en butte A des combinaisons de triomphe ou de chute. Passifs, engourdis, sourds. Les hommes, occupés d'objets qui se transforment. Sont hagards, et devraient s'apercevoir qu'ils dorment Puisqu'ils rêvent toujours! .l'ai pour l'ambitieux, les sept couleurs du prisme. (Test moi que le tvran trouve en son despotisme L'EPOPEE DU VER. 245 Après qu'il l'a vomi. Je l'éveille, sitôt sa colère rugie. Qu'est la méchanceté? C'est de la léthargie ^ Dieu dans l'âme endormi. Hommes, nez. La chute adhère à l'apogée. L'écume manquerait à la nef submergée. L'éclat au diamant, La neige à l'Athos, l'ombre aux loups, avant qu'on voie Manquer la confiance et l'audace et la joie A votre aveuglement. L'éventrement des monts de jaspe et de porphyre A bâtir vos palais peut à peine suffire. Larves sans lendemain! Vous avez trop d'autels. Vos sociétés folles Meurent presque toujours par un excès d'idoles Chargeant l'esprit humain. Qu'est la religion? L'abîme et ses fumées. Les simulacres noirs flottant sous les ramées Des bois insidieux, La contemplation de l'ombre, les passages De la nue au-dessus du front pensif des sages, Ont créé tous vos dieux. Vos prêtres insensés chargent Satan lui-même D'un dogme et d'un devoir, lui le monstre suprême. Lui la rébellion! Ils en font leur bourreau, leur morne auxiliaire, Sans même s'informer si cette muselière Convient à ce lion. Pour aller jusqu'à Dieu dans l'infini, les cultes, Les religions, l'Inde et ses livres occultes 246 LA LÉGENDE DES SIECLES. Par Hermès copiés, Ocrent leurs points d'appui, leurs rites, leurs prières. Leurs dogmes, comme un gué montre à fleur d'eau des pierres Où l'on pose ses pieds. Scnages vains! Les Vèdas trompent leurs clientèles. Car les religions sont des choses mortelles Qu'emporte un vent d'hiver; Hommes, comme sur vous sur elles je me trame; Et, pour ronger l'autel. Dieu n'a pas pris la peine De faire un autre ver. Je suis dans l'enfant mort, dans l'amante quittée. Dans le veuvage prompt à rire, dans l'athée. Dans tous les noirs oublis. Toutes les voluptés sont pour moi fraternelles. C'est moi que le fakir voit sortir des prunelles Du vague spectre Iblis. Mon œil guette à travers les fêlures des urnes. Je vois vers les gibets voler les becs nocturnes Quêtant un noir lambeau. Je suis le roi muré. J'habite le décombre. La mort me regardait quand d'une goutte d'ombre Elle fit le corbeau. Je suis. Vous n'êtes pas, feu des yeux, sang des veines. Parfum des fleurs, granit des tours, 6 fiertés vaines! Tout d'avance est pleuré. On m'extermine en vain, je renais sous ma voûte ; Le pied qui m'écrasa peut poursuivre sa route. Je le dévorerai. J'atteins tout ce qui vole et court. L'argiraspide Ne peut me fuir, eût-il un cheval plus rapide L'ÉPOPÉE DU VER. 247 Que l'oiseau de Vénus j Je ne suis pas plus loin des chars qui s'accélèrent Que du cachot massif où des lueurs éclairent De sombres torses nus. Un peuple s'enfle et meurt comme un flot sur la grève. Dès que l'homme a construit une cité, le glaive Vient et la démolit j Ce qui résiste au fer croule par les délices j Pour te tuer, ô Rome, Octave a les supplices, Messaline a son lit. Tout ici-bas perd pied, se renverse, trébuche. Et partout l'homme tombe, étant sa propre embûche; Pourtant l'humanité Se lève dans l'orgueil et dans l'orgueil se couche; Et le manteau de poil du prophète farouche Est plein de vanité. Puisque ce sombre orgueil s'acccroît toujours et monte. Puisque Tibère est Dieu, puisque Rome sans honte Lui chante un vil pœan. Puisque l'austérité des Burrhus se croit vierge, Puisqu'il est des Xercès qui prennent une verge Et fouettent l'océan. Il faut bien que le ver soit là pour l'équilibre. Ce que le Nil, l'Euphrate et le Gange et le Tibre Roulent avec leur eau. C'est le reflet d'un tas de villes inouïes Faites de marbre et d'or, plus vite évanouies Que la fleur du sureau. Fétide, abject, je rends les majestés pensives. Je mords la bouche, et quand j'ai rongé les gencives. 248 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Je dévore les dents. Oh! ce serait vraiment dans la nature entière Trop de faste, de bruit, d'emphase et de lumière, Si je n'étais dedans! Le néant et l'orgueil sont de la même espèce. Je les distingue peu lorsque je les dépèce. J'erre éternellement Dans une obscurité d'horreur et d'anathème. Redoutable brouillard dont Satan n'est lui-même Qu'un épaississement. Tout me sert. Glaive et soc, et sagesse et délire. De tout temps la trompette a combattu la lyre; C'est le double éperon. C'est la double fanfare aux forces infinies; Le prodige jaillit de ce choc d'harmonies; Luttez, lyre et clairon. Lyre, enfante la paix. Clairon, produis la guerre. Mettez en mouvement cette tourbe vulgaire Des camps et des cités ; Luttez; poussez les uns aux batailles altières, Les autres aux moissons, et tous aux cimetières; Lyre et clairon, chantez! Chantez! le marbre entend. La pierre n'est pas sourde. Les tours sentent frémir leur dalle la plus lourde. Le bloc est remué. Le créneau cède au chant qui passe par bouffée. Et le mur tressaillant qui naît devant Orphée, Meurt devant Josué. L'EPOPEE DU VER. 249 Tout périt. C'est pour moi, dernière créature. Que travaille l'effort de toute la nature, Le lys prêt à fleurir, La mésange au printemps qui dans son nid repose. Et qui sent l'œuf, cassé par un petit bec rose. Sous elle s'entr'ouvrir, Les Moïses emplis d'une puissance telle Que le peuple, écoutant leur parole immortelle Au pied du mont fumant. Leur trouve une lueur de plus en plus étrange, Tremble, et croit derrière eux voir deux ailes d'archange Grandir confusément, Les passants, le despote aveugle et sans limites. Les rois sages avec leurs trois cents sulamites, Les pâles inconnus. L'usurier froid, l'archer habile aux escarmouches, Les cultes et les dieux plus nombreux que les mouches Dans les joncs du Cydnus, Tout m'appartient. A moi symboles, mœurs, images! A moi ce monde affreux de bourreaux et de mages Qui passe, groupe noir, Sur qui l'ombre commence à tomber, que Dieu marque, Qu'un vent pousse, et qui semble une farouche barque De pirates le soir. A moi la courtisane! à moi le cénobite! Dieu me fait Sésostris afin que je l'habite. En arrière, en avant, A moi tout! à toute heure, et qu'on entre ou qu'on sorte! Ma morsure, qui va finir à Phryné morte. Commence à Job vivant. 250 LA LÉGENDE DES SIECLES. A moi le condamné dans sa lugubre loge! Il regarde effaré les pas que fait l'horloge j Et, quoiqu'en son ennui La Mort soit invisible à ses fixes prunelles, A d'obscurs battements il sent d'horribles ailes Qui s'approchent de lui. Rhode est fière, Chéops est grande, Éphèse est rare. Le Mausolée est beau, le dieu tonne, le phare Sauve les mâts penchés, Babylone suspend dans l'air les fleurs vermeilles. Et c'est pour moi que l'homme a créé sept merveilles. Et Satan sept péchés. A moi la vierge en fleur qui rit et se dérobe. Fuit, passe les ruisseaux, et relève sa robe Dans les prés ingénus! A moi les cris, les chants, la gaîtc qui redouble! A moi l'adolescent qui regarde avec trouble La blancheur des pieds nus! Rois, je me roule en cercle et je suis la couronne; Buveurs, je suis la soifj murs, je suis la colonne; Docteurs, je suis la loi; Multipliez les jeux et les épithalames. Les soldats sur vos tours, dans vos sérails les femmes; Faites, j'en ai l'emploi. Sage ici-bas celui qui pense à moi sans cesse! Celui qui pense à moi vit calme et sans bassesse; Juste, il craint le remord; Sous son toit frêle il songe aux maisons insondables; Il voit de la lumière aux deux trous formidables De la tête de mort. Votre prospérité n'est que ma patience. Hommes, la volonté, la raison, la science. L'EPOPEE DU VER. 251 Tentent; seul j'accomplis. Toute chose qu'on donne est à moi seul donnée. Il n'est pas de fortune et pas de destine'e Qui ne m'ait dans ses plis. Le héros qui, dictant des ordres à l'histoire, Croit laisser sur sa tombe un nuage de gloire, N'est sûr que de moi seul. j C'est à cause de moi que l'homme désespère. Je regarde le fils naître, et j'attends le père. En dévorant l'aïeul. Je suis l'être final. Je suis dans tout. Je ronge Le dessous de la joie, et, quel que soit le songe Que les poètes font. J'en suis, et l'hippogriffe ailé me porte en croupe; Quand Horace en riant te fait boire à sa coupe, Chloé, je suis au fond. La dénudation absolue et complète. C'est moi. J'ôte la force aux muscles de l'athlète; Je creuse la beauté; Je détruis l'apparence et les métamorphoses; C'est moi qui maintiens nue, au fond du puits des choses. L'auguste vérité. Oii donc les conquérants vont-ils? mes yeux, les suivent. A qui sont-ils? à moi. L'heure vient; ils m'arrivent. Découronnés, pâlis. Et tous je les dépouille, et tous je les mutile. Depuis Cyrus vainqueur de Tyr jusqu'à Bathylle Vainqueur d'Amaryllis. Le Semeur me prodigue au champ qu'il ensemence. Tout en achevant l'être expiré, je commence L'être encor jeune et beau. Ce que Fausta, troublée en sa pensée aride. 252 LA LEGENDE DES SIECLES. Voit dans le miroir pâle où s'ébauche une ride, . C'est un peu de tombeau. Toute ivresse m'aura dans sa dernière goutte; Et sur le trône il n'est rien à quoi je ne goûte. Les Trajans, les Nérons Sont à moi, honte et gloire, et la fange est épaisse Et l'or est rayonnant pour que je m'en repaisse. Tout marche j j'interromps. J'habite Ombos, j'habite Elis, j'habite Rome. J'allonge mes anneaux dans la grandeur de l'homme; J'ai l'empire et l'exil; C'est moi que les puissants et les forts représentent; En ébranlant les cieux, les Jupiters me sentent Ramper dans leur sourcil. Je prends l'homme, ébauche humble et tremblante qui pleure. Le nerf qui souffre, l'œil qu'en vain le jour effleure. Le crâne où dort l'esprit. Le cœur d'où sort le sang ainsi qu'une couleuvre, La chair, l'amour, la vie; et j'en fais un chef-d'œuvre. Le squelette qui rit. L'eau n'a qu'un bruit; l'azur n'a que son coup de foudre; Le juge n'a qu'un mot, punir, ou bien absoudre; L'arbre n'a que son fruit; L'ouragan se fatigue à de vaines huées. Et n'a qu'une épaisseur quelconque de nuées ; Moi, j'ai l'énorme nuit. L'Etna n'est qu'un charbon que creuse un peu de soufre; L'erreur de l'océan, c'est de se croire un gouffre; Je dirai : c'est profond Quand vous me trouvère;^ un précipice, un piège. L'EPOPEE DU VER. 253 Où l'univers sera comme un llocon de neige Qui décroît et qui fond. Quoique l'enfer soit triste et quoique la géhenne, Sans pitié, redoutable aux hommes pleins de haine. Ouverte au-dessous d'eux. Soit étrange et farouche, et quoiqu'elle ait en elle Les immenses cheveux de la flamme éternelle. Qu'agite un vent hideux. Le néant est plus morne encor, la cendre est pire Que la braise, et le lieu muet où tout expire Est plus noir que l'enfer; Le flamboiement empourpre et la fournaise montre; Moi je bave et j'éteins. L'hydre est une rencontre Moins sombre que le ver. Je suis l'unique effroi. L'Afrique et ses rivages Pleins du barrissement des éléphants sauvages, Magog, Thor, Adrasté, Sont vains auprès de moi. Tout n'est qu'une surface Qui sert à me couvrir. Mon nom est Fin. J'efface La possibilité. J'abolis aujourd'hui, demain, hier. Je dépouille Les âmes de leur corps ainsi que d'une rouille; Et je fais à jamais De tout ce que je tiens disparaître le nombre Et l'espace et le temps, par la quantité d'ombre Et d'horreur que j'v mets. Amant désespéré, tu frappes à ma porte. Redemandant ton bien et ta maîtresse morte. Et la chair de ta chair, C>elle dont chaque nuit tu dénouais les tresses. 254 LA LEGENDE DES SIECLES. Plus fier, plus éperdu, plus ivre en ses caresses Que l'aigle au vent de mer. Tu dis : «Je la veux! Terre et cieux, je la réclame! Le jour où je la vis, je crus voir une flamme. Viens, dit-elle. Je vins. Sa jeune taille était plus souple que l'acanthe; Elle errait éblouie, idéale bacchante, Sous des pampres divins. Son cœur fut si profond que j'y perdis mon âme. Je l'aimais! Quand le soir, les yeux de cette femme Au front pur, au sein nu. Me regardaient, pensifs, clairs, à travers ses boucles. Je croyais voir briller les vagues escarboucles D'un abîme inconnu. C'est elle qui prenait ma tête en ses mains blanches! Elle qui me chantait des chansons sous les branches. Des chansons dans les bois. Si douces qu'on voyait sur l'eau rêver le cygne. Et que les dieux là-haut se faisaient entre eux signe D'écouter cette voix! Elle est morte au milieu d'une nuit de délices. . . Elle était le printemps, ouvrant de frais calices; Elle était l'orient; Gaie, elle ressemblait à tout ce qu'on désire; L'esquif, entrant dès l'aube au golfe de Nisvre, N'est pas plus souriant. Elle était la plus belle et la plus douce chose! Son ame était le lys, son corps était la rose; Son chant chassait les pleurs; Nue, elle était Déesse, et Vierge sous ses voiles; Elle avait le parfum que n'ont pas les étoiles. L'éclair qui manque aux fleurs. L'EPOPEE DU VER. 255 Elle était la lumière et la grâce ^ je l'aime! Je la veux! ô transports! ô volupté suprême! O regrets déchirants!...» Voilà huit jours qu'elle est dans mon ombre larouche^ Si tu veux lui donner un baiser sur la bouche, Prends-la, je te la rends! Reprends ce corps, reprends ce sein, reprends ces lèvres ^ Cherches-y ton plaisir, ton extase, tes fièvres ^ Je la rends à tes vœux 5 Viens, tu peux, pour ta joie et tes jeux et tes fautes, La reprendre, pourvu seulement que tu m'ôtes De ses sombres cheveux. Nous rions, l'ombre et moi, de tout ce qui vous navre; Nous avons, nous aussi, notre fleur, le cadavre; La femme au Iront charmant. Blanche, embaumant l'alcôve et parfumant la table. Se transforme en ma nuit... — Viens voir quel formidable Epanouissement! Cette rose du fond du tombeau, viens la prendre. Je te la rends. Reprends, jeune homme, dans ma cendre. Dans mon fatal sillon. Cette fleur oii ma bave épouvantable brille, Et qui, pâle, a le ver du cercueil pour chenille. L'âme pour papillon. Elle est morte, — et c'est là ta poignante pensée, — Au moment le plus doux d'une nuit insensée; Eh bien, tu n'es plus seul. Reprends-la; ce lit froid vaut bien ton lit frivole; Entre; et toi qui riais de la chemise folle. Viens braver le linceul. Elle t'attend, levant son crâne où l'œil se creuse, T'offrant sa main verdie et sa hanche terreuse. 2)6 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Son flanc, mon noir séjour... Viens, couvrant de baisers son vague rire horrible. Dans ce commencement d'éternité terrible Finir ta nuit d'amour! O vie universelle, où donc est ton dictame? Qu'est-ce que ton baiser? un lèchement de flamme. Le cœur humain veut tout. Prend tout, l'or, le plaisir, le ciel bleu, l'herbe verte. Et dans l'éternité sinistrement ouverte Se vide tout à coup. La vie est une joie où le meurtre fourmille. Et la création se dévore en famille. Baal dévore Pan. L'arbre, s'il le pouvait, épuiserait la sève; Léviathan, bâillant dans les ténèbres, rêve D'engloutir l'océan; L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe; Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope; La rouille use le fer; La mort du grand lion est la fête des mouches; On voit sous l'eau s'ouvrir confusément les bouches Des bêtes de la mer; Le crocodile affreux, dont le Nil cache l'antre. Et qui laisse aux roseaux la marque de son ventre, A peur de l'ichneumon; L'hirondelle devant le gypaète émigré; Le colibri, sitôt qu'il a faim, devient tigre; L'oiseau-mouche est démon. Le volcan, c'est le feu chez lui, tyran et maître. Mâchant les durs rochers, féroce et parfois traître. L'EPO;PEE DU VER. 257 Tel qu'un sombre empereur, Essuyant la fumée à sa bouche rougiej Et son cratère enflé de lave est une orgie De flammes en fureur; La louve est sur l'agneau comme l'agneau sur l'herbe; Le pâle genre humain n'est qu'une grande gerbe De peuples pour les rois; Avril donne aux fleurs l'ambre et la rosée aux plantes Pour l'assouvissement des abeilles volantes Dans la lueur des bois; De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore. L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore; C'est l'ivresse et la loi. Le monde est un festin. Je mange les convives. L'océan a des bords, ma faim n'a pas de rives ; Et le gouffre, c'est moi. Vautour, qu'apportes-tu? — Les morts de la mêlée. Les morts des camps, les morts de la ville brûlée. Et le chef rayonnant. — C'est bien, donne le sang, vautour; donne la cendre. Donne les légions, c'est bien; donne Alexandre, C'est bien. Toi maintenant! Le miracle hideux, le prodige sublime. C'est que l'atome soit en même temps l'abîme ; Tout d'en haut m'est jeté; Je suis d'autant plus grand que je suis plus immonde; Et l'amoindrissement formidable du monde Fait mon énormité. Fouillez la mort. Fouillez l'écroulement terrible. Que trouvez-vous? L'insecte. Et, quoique ayant la bible. 2)8 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Quoique ayant le koran. Je ne suis rien, qu'un ver. O vivants, c'est peut-être Parce que je suis fait des croyances du prêtre, Des splendeurs du tyran. C'est parce qu'en ma nuit j'ai mangé vos victoires. C'est parce que je suis composé de vos gloires Dont l'éclat retentit. De toutes vos fiertés, de toutes vos durées. De toutes vos grandeurs, tour à tour dévorées. Que je reste petit. Qu'est-ce que l'univers ? Qu'est-ce que le mystère ? Une table sans fin servie au ver de terre 5 Le nain partout béant; Un engloutissement du géant -par l'atome; Tout lentement rongé par Rien; et le lantôme Créé par le néant. L'épouvante m'adore, et, ver, j'ai des pontifes. Mon spectre prend une aile et mon aile a des griffes. Vil, infect, chassieux, Chétif, je me dilate en une immense forme. Je plane, et par moments, chauve-souris énorme. J'enveloppe les cieux. Dieu qui m'avez fait ver, je vous ferai fumée. Si je ne puis toucher votre essence innommée. Je puis ronger du moins L'amour dans l'homme, et l'astre au fond du ciel livide. Dieu jaloux, et, faisant autour de vous le vide. Vous ôter vos témoins. L'EPOPEE DU VER. Parce que l'astre luit, l'homme aurait tort de croire Que le ver du tombeau n'atteint pas cette gloire ^ Hors moi, rien n'est re'elj Le ver est sous l'azur comme il est sous le marbre j Je mords, en même temps que la pomme sur l'arbre, L'e'toile dans le ciel. L'astre à ronger là-haut n'est pas plus difficile Que la grappe pendante aux pampres de Sicile j J'abrège les rayons; L'éternité n'est point aux splendeurs complaisante; La mouche, la fourmi, tout meurt, et rien n'exempte Les constellations. Il faut, dans l'océan d'en haut, que le navire Fait d'étoiles s'entr'ouvre à la fin et chavire; Saturne au large anneau Chancelle, et Sirius subit ma sombre attaque Comme l'humble bateau qui va du port d'Ithaque Au port de Calvmno. Il est dans le ciel noir des mondes plus malades Que la barque au radoub sur un quai des Cyclades; L'abîme est un tyran; Arcturus dans l'éther cherche en vain une digue; La navigation de l'infini fatigue Le vaste Aldebaran. Les lunes sont, au' fond de ra2ur, des cadavres; On voit des globes morts dans les célestes havres Là-haut se dérober; La comète est un monde éventré dans les ombres Qui se traîne, laissant de ses entrailles sombres Sa lumière tomber. Regardez l'abbadir et vovez le bolide; Lun tombe, et l'autre meurt; le ciel n'est pas solide; 259 26o LA LEGENDE DES SIECLES. L'ombre a d'affreux recoins 5 Le point du jour blanchit les fentes de l'espace, Et semble la lueur d'une lampe qui passe Entre des ais mal joints. Le monde, avec ses feux, ses chants, ses harmonies. N'est qu'une éclosion immense d'agonies Sous le bleu firmament. Un pêle-mêle obscur de souffles et de râles. Et de choses de nuit, vaguement sépulcrales. Qui flottent un moment. Dieu subit ma présence j il en est incurable. Toute forme créée, ô nuit, est peu durable. O nuit, tout est pour nous; Tout m'appartient, tout vient à moi, gloire guerrière. Force, puissance et joie, et même la prière. Puisque j'ai ses genoux. La démolition, voilà mon diamètre. Le zodiaque ardent, que Rhamsès a beau mettre Sur son sanglant écu. Craint le ver du sépulcre, et l'aube est ma sujette; L'escarboucle est ma proie, et le soleil me jette Des regards de vaincu. L'univers magnifique et lugubre a deux cimes. O vivants, à ses deux extrémités sublimes. Qui sont aurore et nuit, La création triste, aux entrailles profondes. Porte deux Tout-Puissants, le Dieu qui tait les mondes. Le ver qui les détruit. H.-H. , 31 décembre 1862. XIV LE POÈTE AU VER DE TERRE. Non, tu n'as pas tout, monstre! et tu ne prends point l'ame. Cette fleur n'a jamais subi ta bave infâme. Tu peux détruire un monde et non souiller Caton. Tu fais dire à Pyrrhon farouche : Que sait-on? Et c'est tout. Au-dessus de ton hideux carnage Le prodigieux cœur du prophète surnage; Son char est fait d'éclairs, tu n'en mords pas l'essieu. Tu te vantes. Tu n'es que l'envieux de Dieu. Tu n'es que la fureur de l'impuissance noire. L'envie est dans le fruit, le ver est dans la gloire. Soit. Vivons et pensons, nous qui sommes l'Esprit. Toi, rampe. Sois l'atome effrayant qui flétrit Et qui ronge et qui fait que tout ment sur la terre. Mets cette tromperie au fond du grand mystère. Le néant, sois le nain qui croit être le roi, Serpente dans la vie auguste, glisse-toi. Pour la faire avorter, dans la promesse immense; Ton lâche effort finit oii le réel commence. Et le juste, le vrai, la vertu, la raison. L'esprit pur, le cœur droit, bravent ta trahison. Tu n'es que le mangeur de l'abjecte matière. La vie incorruptible est hors de ta frontière; Les âmes vont s'aimer au-dessus de la mort; Tu n'y peux rien. Tu n'es que la haine qui mord. Rien tâchant d'être Tout, c'est toi. Ta sombre sphère C'est la négation, et tu n'es bon qu'à faire 262 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Frissonner les penseurs qui sondent le ciel bleu, Indignés, puisqu'un ver s'ose égaler à Dieu, Puisque l'ombre atteint l'astre, et puisqu'une loi vile Sur l'Homère éternel met l'éternel Zoïle. 27 janvier 1877. XV LES CHEVALIERS ERRANTS. I La terre a vu jadis errer des paladins 5 Ils flamboyaient ainsi que des éclairs soudains, Puis s'évanouissaient, laissant sur les visages La crainte, et la lueur de leurs brusques passages; Ils étaient, dans des temps d'oppression, de deuil. De honte, où l'infamie étalait son orgueil. Les spectres de l'honneur, du droit, de la justice; Ils foudroyaient le crime, ils souffletaient le vice; On vovait le vol fuir, l'imposture hésiter. Blêmir la trahison, et se déconcerter Toute puissance injuste, inhumaine, usurpée. Devant ces magistrats sinistres de l'épée. Malheur à qui faisait le mal! Un de ces bras Sortait de l'ombre avec ce cri : Tu périras! Contre le genre humain et devant la nature, . De l'équité suprême ils tentaient l'aventure; Prêts à toute besogne, à toute heure, en tout lieu Farouches, ils étaient les chevaliers de Dieu. Ils erraient dans la nuit ainsi que des lumières. Leur seigneurie était tutrice des chaumières; Ils étaient justes, bons, lugubres, ténébreux; 264 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Quoique gardé par eux, quoique venge' par eux. Le peuple en leur présence avait l'inquiétude De la foule devant la pâle solitude 5 Car on a peur de ceux qui marchent en songeant, Pendant que l'aquilon, du haut des cieux plongeant. Rugit, et que la pluie épand à flots son urne Sur leur tête entrevue au fond du bois nocturne. Ils passaient effrayants, muets, masqués de fer. Quelques-uns ressemblaient à des larves d'enfer; Leurs cimiers se dressaient difformes sur leurs heaumes 5 On ne savait jamais d'où sortaient ces fantômes 5 On disait : «Qui sont-ils? d'où viennent-ils? Ils sont Ceux qui punissent, ceux qui jugent, ceux qui vont. » Tragiques, ils avaient l'attitude du rêve. O les noirs chevaucheurs ! ô les marcheurs sans trêve! Partout où reluisait l'acier de leur corset. Partout où l'un d'eux, calme et grave, apparaissait Posant sa lance au coin ténébreux de la salle. Partout où surgissait leur ombre colossale. On sentait la terreur des pays inconnus ; Celui-ci vient du Rhin; celui-là du Cydnus; Derrière eux cheminait la Mort, squelette chauve; Il semblait qu'aux naseaux de leur cavale fauve On entendît la mer ou la forêt gronder; Et c'est aux quatre vents qu'il fallait demander Si ce passant était roi d'Albe ou de Bretagne, S'il sortait de la plaine ou bien de la montagne, S'il avait triomphé du maure, ou du chenil Des peuples monstrueux qui hurlent près du Nil; Quelle ville son bras avait prise ou sauvée; De quel monstre il avait écrasé la couvée. Les noms de quelques-uns jusqu'à nous sont venus ; Ils s'appelaient Bernard, Lahire, Eviradnus; LA TEKKE A VV JADIS EKREK... 265 Ils avaient vu l'Afrique j ils e'veillaient l'ide'e D'on ne sait quelle guerre effroyable en Jude'e; Rois dans l'Inde, ils étaient en Europe barons; Et les aigles, les cris des combats, les clairons. Les batailles, les rois, les dieux, les épopées. Tourbillonnaient dans l'ombre au vent de leurs épées; Qui les voyait passer à l'angle de son mur Pensait à ces cités d'or, de brume et d'a2ur. Qui font l'eftet d'un songe à la foule effarée : Tvr, Héliopolis, Solvme, Césarée. Ils surgissaient du sud ou du septentrion. Portant sur leur écu l'hydre ou l'alérion. Couverts des noirs oiseaux du taillis héraldique, Marchant seuls au sentier que le devoir indique. Ajoutant au bruit sourd de leur pas solennel La vague obscurité d'un vovage éternel. Ayant franchi les flots, les monts, les bois horribles. Ils venaient de si loin, qu'ils en étaient terribles ; Et ces grands chevaliers mêlaient à leurs blasons Toute l'immensité des sombres hori2ons. 266 LA LÉGENDE DES SIECLES. II LE PETIT ROI DE GALICE. I LE RAVIN D'ERNULA. Ils sont là tous les dix, les infants d'Asturie. La même affaire unit dans la même prairie Les cinq de Santillane aux cinq d'Oviedo. C'est midij les mulets, très las, ont besoin d'eau. L'âne a soif, le cheval souffle et baisse un œil terne. Et la troupe a fait halte auprès d'une citerne ^ Tout à l'heure on ira plus loin, bannière au vcnt^ Ils atteindront le fond de l'Asturie avant Que la nuit ait couvert la sierra de ses ombres ^ Ils suivent le chemin qu'à travers ces monts sombres Un torrent, maintenant à sec, jadis creusa. Comme s'il voulait joindre Espos à Tolosa; Un prêtre est avec eux qui lit son bréviaire. Entre eux et Compostelle ils ont mis la rivière. Ils sont près d'Ernula, bois où le pin verdit. Où Pelage est si grand, que le chevrier dit : «Les arabes faisaient la nuit sur la patrie. — Combien sont-ils? criaient les peuples d'Asturie. Pelage en sa main prit la forêt d'Ernula, Alluma cette torche, et, tant qu'elle brûla. Il put voir et compter, du haut de la montagne. Les maures ténébreux jusqu'au fond de l'Espagne. » LE PETIT ROI DE GALICE. 267 II LEURS ALTESSES. L'endroit est désolé, les gens sont triomphants. C'est un groupe tragique et fier que ces infants, Précédés d'un clairon qu'à distance accompagne Une bande des gueux les plus noirs de l'Espagne; Sur le front des soldats, férocement -vêtus, La montera de fer courbe ses crocs pointus. Et Mauregat n'a point d'estafiers plus sauvages. Et le forban Dragut n'a pas sur les rivages Ecume de forçats pires, et Gaïffer N'a pas, dans le troupeau qui le suit, plus d'enfer; Les casques sont d'acier et les cœurs sont de bron2e; Quant aux infants, ce sont dix noms sanglants : Alonze, Don Santos Pacheco le Hardi, Froïla, Qui, si l'on veut Satan, peut dire : Me voilà! Ponce, qui tient la mer d'Irun à Biscarosse, Rostabat le Géant, Materne le Féroce, Blas, Ramon, Jorge, et Ruy le Subtil, leur aîné. Blond, le moins violent et le plus acharné. Le mont, complice et noir, s'ouvre en gorges désertes. Ils sont frères; c'est bien; sont-ils amis? non, certes. Ces Caïns pour lien ont la perte d'autrui. Blas, du reste, est l'ami de Materne, et don Ruy De Ramon, comme Atrée est l'ami de Thyeste. 268 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. III NUNO. Les chefs parlent entre eux, les soldats font la sieste. Les chevaux sont parqués à part, et sont garde's Par dix hommes, riant, causant, jouant aux de's. Qui sont dix intendants, ayant titres de maîtres. Armés d'épieux, avec des poignards à leurs guêtres. Le sentier a l'air traître et l'arbre a l'air méchant 5 Et la chèvre, qui broute au flanc du mont penchant, Entre les grès lépreux trouve à peine une câpre. Tant la ravine est fauve et tant la roche est âpre; De distance en distance, on voit des puits bourbeux Où finit le sillon des chariots à bœufs ; Hors un peu d'herbe autour des puits, tout est aride ; Tout du grand midi sombre a l'implacable ride; Les arbres sont gercés, les granits sont fendus; L'air rare et brûlant manque aux oiseaux éperdus. On distingue des tours sur l'épine dorsale D'un mont lointain qui semble une ourse colossale; Quand, où Dieu met le roc, l'homme bâtit le fort, Quand à la solitude il ajoute la mort. Quand de l'inaccessible il fait l'inexpugnable. C'est triste. Dans des plis d'ocre rouge et de sable, Les hauts sentiers des cols, vagues linéaments. S'arrêtent court, brusqués par les escarpements. Vers le nord, le troupeau des nuages qui passe. Poursuivi par le vent, chien hurlant de l'espace. S'enfuit, à tous les pics laissant de sa toison. Le Corcova remplit le fond de l'horizon. On entend dans les pins que l'âge use et mutile Lutter le rocher hydre et le torrent reptile; LE PETIT ROI DE GALICE. 269 Près du petit pré vert pour la halte choisi, Un précipice obscur, sans pitié, sans merci, Aveugle, ouvre son flanc, plein d'une pâle brume Où l'Ybaïchalval, épouvantable, écume. De vrais brigands n'auraient pas mieux trouvé l'endroit. Le col de la vallée est tortueux, étroit. Rude, et si hérissé de broussaille et d'ortie. Qu'un seul homme en pourrait défendre la sortie. De quoi sont-ils joyeux.^ D'un exploit. Cette nuit. Se glissant dans la ville avec leurs gens, sans bruit. Avant l'heure où commence à poindre l'aube grise. Ils ont dans Compostelle enlevé par surprise Le pauvre petit roi de Galice, Nuno. Les loups sont là, pesant dans leur griffe l'agneau. En cercle près du puits, dans le champ d'herbe verte, Cette collection de monstres se concerte. Le jeune roi captif a quinze ansj ses voleurs Sont ses oncles 5 de là son effroi; pas de pleurs; 11 se tait; il comprend le but qui les rassemble; Il bâille, et par moments ferme les yeux, et tremble. Son front triste est meurtri d'un coup de gantelet. En partant, on l'avait lié sur un mulet; Grave et sombre, il a dit : Cette corde me blesse. On l'a fait délier, dédaignant sa faiblesse; Mais ses oncles hagards fixent leurs yeux sur lui. L'orphelin sent le vide horrible et sans appui. A sa mort, espérant dompter les vents contraires. Le feu roi don Garci fit venir ses dix frères. Supplia leur honneur, leur sang, leur cœur, leur foi. Et leur recommanda ce faible enfant, leur roi. On discute, en baissant la voix avec mystère. Trois avis : le cloîtrer au prochain monastère. L'aller vendre à Juzaph, prince des sarrasins. Le jeter simplement dans un des puits voisins. 2/0 LA LEGENDE DES SIECLES. IV LA CONVERSATION DES INFANTS. «La vie est un afïront alors qu'on nous la laisse, Dit Pachecoj qu'il vive, et meure de vieillesse! Tué, c'était le roi; vivant, c'est un bâtard. Qu'il vive! au couvent! — Mais s'il reparaît plus tard? Dit Jorge. — Oui, s'il revient? dit Materno l'Hyène. --- S'il revient? disent Ponce et Ramon. — Qu'il revienne! Réplique Pacheco. Frères, si maintenant Nous le laissons vivant, nous le faisons manant. Je lui dirais : Choisis : la mort, ou bien le cloître. Si, pouvant disparaître, il aime mieux décroître. Je vous l'enferme au fond d'un moûtier vermoulu. Et je lui dis : C'est bonj c'est toi qui l'as voulu. Un roi qu'on avilit tombe 5 on le destitue. Bien quand on le méprise et mal quand on le tue. Nuno mort, c'est un spectre; il reviendrait. Mais, bah! Ayant plié le jour où mon bras le courba. Mais s'étant laissé tondre, ayant eu la paresse De vivre, que m'importe après qu'il reparaisse! Je dirais : — Le feu roi hantait les filles; bien; A-t-il eu quelque part ce fils? Je n'en sais rien; Mais depuis quand, bâtard et lâche, est-on des nôtres? Toute la différence entre un rustre et nous autres. C'est que, si l'affront vient à notre choix s'offrir. Le rustre voudra vivre et le prince mourir; Or, ce drôle a vécu. — Les manants ont envie LE PETIT ROI DE GALICE. 271 De devenir caducs, et tiennent à la vie; Ils sont bourgeois, marchands, bâtards, vont aux sermons. Et meurent vieux; mais nous, les princes, nous aimons Une jeunesse courte et gaie à fin sanglante; Nous sommes les guerriers; nous trouvons la mort lente. Et nous lui crions : viens! et nous acce'le'rons Son pas lugubre avec le bruit de nos clairons. Le peuple nous connaît, et le sait bien; il chasse Quiconque prouve mal sa couronne et sa race. Quiconque porte mal sa peau de roi. Jamais Un roi n'est ressorti d'un cloître; et je promets De donner aux bouviers qui sont dans la prairie Tous mes états d'Algarve et tous ceux d'Asturie, Si quelqu'un, n'importe où, dans les pays de mer Ou de terre, en Espagne, en France, dans l'enfer. Me montre un capuchon d'où sort une couronne. Le froc est un linceul que la nuit environne; Après que vous avez blêmi dans un couvent. On ne veut plus de vous; un moine, est-ce un vivant? On ne vous trouve plus la mine assez féroce. — Moine, reprends ta robe! Abbé, reprends ta crosse! Va-t'en! — Voilà le cri qu'on vous jette. Laissons Vivre l'enfant. » Don Ruy, le chef des trahisons. Froid, se parle à lui-même et dit : «Cette mesure Aurait ceci de bon qu'elle serait très siire. — Laquelle?» dit Ramon. Mais Ruy, sans se hâter : «Je ne sais rien de mieux, dit-il, pour compléter Les choses de l'état et de la politique. Et les actes prudents qu'on fait et qu'on pratique. 2-jl LA LEGENDE DES SIECLES Et qui ne doivent pas du vulgaire être sus. Qu'un puits profond, avec une pierre dessus. » Cela se dit pendant que les gueux, pêle-mêle. Boivent l'ombre et le rêve à l'obscure mamelle Du sommeil ténébreux et muet, et pendant Que l'enfant songe, assis sous le soleil ardent. Le prêtre mange, avec les prières d'usage. LES SOLDATS CONTINUENT DE DORMIR ET LES INFANTS DE CAUSER. Une faute : on n'a point fait garder le passage. O don Ruy le Subtil, à quoi donc pensez- vous? Mais don Ruy répondrait : «J'ai la ronce et le houx. Et chaque pan de roche est une sentinelle j La fauve solitude est l'amie éternelle Des larrons, des voleurs et des hommes de nuit; Ce pays ténébreux comme un antre est construit. Et nous avons ici notre aire inabordable; C'est un vieux receleur que ce mont formidable; Sinistre, il nous accepte, et, quoi que nous fassions. Il cache dans ses trous toutes nos actions; Et que pouvons-nous donc craindre dans ces provinces. Étant bandits aux champs et dans les villes princes?» Le débat sur le roi continue. «Il faudrait. Dit l'infant Ruy, trouver quelque couvent discret. Quelque in-pace bien calme où cet enfant vieillisse; Soit. Mais il vaudrait mieux abréger le supplice, Et s'en débarrasser dans FThaïchalval. Prene;^ vite un parti, vite! Ensuite à cheval! Dépêchons. » Et, vovant que l'infant don Materne LE PETIT ROI DE GALICE. 273 Jette une pierre, et puis une autre, à la citerne, Et qu'il suit du regard les cercles qu'elles font. L'infant Ruy s'interrompt, dit : «Pas assez profond. J'ai regardé. » Puis, calme, il reprend : «Une affaire Perd sa première forme alors qu'on la diffère; Un point est de'cidé dès qu'il est èclairci. Nous sommes tous d'accord en bons frères ici. L'enfant nous gêne. Il faut que de la vie il sorte; Le cloître n'est qu'un seuil, la tombe est une porte. Choisissez. Mais que tout soit fait avant demain. » VI QUELQU'UN. Alerte! un cavalier passe dans le chemin. C'est l'heure oii les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes, La sieste finissant, se réveillent d'eux-mêmes. Le cavalier qui passe est habillé de fer; Il vient par le sentier du côté de la mer; Il entre dans le val, il franchit la chaussée; Calme, il approche. Il a la visière baissée; Il est seul; son cheval est blanc. Bon chevalier. Qu'est-ce que vous venez faire dans ce hallier? Bon passant, quel hasard funeste vous amène Parmi ces rois ayant de la figure humaine Tout ce que les démons peuvent en copier? Quelle abeille êtes-vous pour entrer au guêpier? Quel archange êtes-vous pour entrer dans l'abîme? Les princes, occupés de bien faire leur crime, X'^irent, hautains d'abord, sans trop se soucier, 274 LA LÉGENDE DES SIECLES. Passer cet inconnu sous son voile d'acier; Lui-même, il paraissait, traversant la clairière. Regarder vaguement leur bande aventurière ; Comme si ses poumons trouvaient l'air étouffant. Il se hâtait; soudain il aperçut l'enfant; Alors il marcha droit vers eux, mit pied à terre. Et, grave, il dit : «Je sens une odeur de panthère. Comme si je passais dans les monts de Tunis; Je vous trouve en ce lieu trop d'hommes re'unis; Fait-on le mal ici par hasard? Je soupçonne Volontiers les endroits où ne passe personne. Qu'est-ce que cet enfant? Et que faites-vous là la.'')) Un rire, si bruyant qu'un vautour s'envola. Fut du fier Pacheco la première réponse; Puis il cria : «Pardieu, mes frères! Jorge, Ponce, Ruy, Rostabat, Alonze, avez-vous entendu? Les arbres du ravin demandent un pendu; Qu'ils prennent patience, ils l'auront tout à l'heure; Je veux d'abord repondre à l'homme. Que je meure Si je lui cèle rien de ce qu'il veut savoir! Devant moi d'ordinaire, et dès que l'on croit voir Quelque chose qui semble aux manants mon panache. Vite, on clôt les volets des maisons, on se cache. On se bouche l'oreille et l'on ferme les veux; Je suis content d'avoir enfin un curieux. Il ne sera pas dit que quelqu'un sur la terre. Princes, m'aura vu faire une chose et la taire. Et que, questionné, j'aurai balbutié. Le hardi qui fait peur, muet, ferait pitié. Ma main s'ouvre toujours, montrant ce qu'elle sème. J'étalerais mon âme à Dieu, vînt-il lui-même M'interroger du haut des cieux, moi, Pacheco, LE PETIT ROI DE GALICE. 275 Ayant pour voix la foudre et l'enfer pour écho. Çà, qui que tu sois, homme, écoute, misérable. Nous choisirons après ton chêne ou ton érable. Selon qu'il peut te plaire, en ce bois d'Ernula, Pendre à ces branches-ci plutôt qu'à celles-là. Écoute : ces seigneurs à mines téméraires. Et moi, le Pacheco, nous sommes les dix frères j Nous sommes les infants d'Asturie^ et ceci. C'est Nuno, fils de feu notre frère Garci, Roi de Galice, ayant pour ville Compostellcj Nous, ses oncles, avons sur lui droit de tutelle 5 Nous Talions verrouiller dans un couvent. Pourquoi? C'est qu'il est si petit, qu'il est à peine roi. Et que ce peuple-ci veut de fortes épées; Tant de haines autour du maître sont groupées Qu'il faut que le seigneur ait la barbe au menton ^ Donc, nous avons ôté du trône l'avorton. Et nous Talions of&ir au bon Dieu. Sur mon ame. Cela vous a la peau plus blanche qu'une femme ! Mes frères, n'est-ce pas? c'est mou, c'est grelottant 5 On ignore s'il voit, on ne sait s'il entend j Un roi, ça! rien qu'à voir ce petit, on s'ennuie. Moi, du moins, j'ai dans Tœil des flammes, et la pluie. Le soleil et le vent, ces farouches tanneurs. M'ont fait le cuir robuste et ferme, messeigneurs!. Ah! pardieu, s'il est beau d'être prince, c'est rude : Avoir du combattant l'éternelle attitude. Vivre casqué, suer Tété, geler Thiver, Etre le ver aflreux d'une larve de fer. Coucher dans le harnais, boire à la calebasse. Le soir être si las qu'on va la tête basse. Se tordre un linge aux pieds, les souliers vous manquant. Guerroyer tout le jour, la nuit garder le camp. Marcher à jeun, marcher vaincu, marcher malade. Sentir suinter le sang par quelque estafilade. Manger des oignons crus et dormir par hasard. Voilà. Vissez-moi donc le heaume et le brassard 18. "276 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Sur ce fœtus, à qui bientôt on verra croître Par derrière une mitre et par devant un goitre ! A la bonne heure, moi! je suis le compagnon Des coups d'epe'e, et j'ai la Colère pour nom. Et les poils de mon bras font peur aux bêtes fauves. Ce nain vivra tondu parmi les vieillards chauves 5 Il se pourrait aussi, pour le bien de l'état. Si l'on trouvait un puits très creux, qu'on l'y jetât 5 Moi, je l'aimerais mieux moine en quelque' cachette, Servant la messe au prêtre avec une clochette. Pour nous, chacun de nous étant prince et géant. Nous gardons sceptre et lance, et rien n'est mieux séant Qu'aux enfants la chapelle et la bataille aux hommes. Il a précisément dix comtés, et nous sommes Dix princes; est-il rien de plus juste? A présent. N'est-ce pas, tu comprends cette affaire, passant? Elle est simple, et l'on peut n'en pas faire mystère. Et le jour ne va pas s'éclipser, et la terre Ne va pas refuser aux hommes le maïs. Parce que dix seigneurs partagent un pays. Et parce qu'un enfant rentre dans la poussière. » Le chevalier leva lentement sa visière : «Je m'appelle Roland, pair de France,» dit-il. VII DON RUY LE SUBTIL. Alors l'aîné prudent, le chef, Ruy le Subtil, Sourit : «Sire Roland, ma pente naturelle Etant de ne chercher à personne querelle. Je vous salue, et dis : Soyez le bienvenu! Je vous fais remarquer que ce pavs est nu, Rude, escarpé, désert, brutal, et que nous sommes LE PETIT ROI DE GALICE. 277 Dix infants bien armés avec dix majordomes, Avant derrière nous cent coquins fort méchants, Et que, s'il nous plaisait, nous pourrions dans ces champs Laisser de la charogne en pâture aux volées De corbeaux que le soir chasse dans les vallées. Vous êtes dans un vrai coupe-gorge; voyez : Pas un toit, pas un mur, des sentiers non fravés, Personne; aucun secours possible; et les cascades Couvrent le cri des gens tombés aux embuscades. On ne voyage guère en ce val efTrayant. Les songe-creux, qui vont aux chimères bavant. Trouvent les âpretés de ces ravins fort belles; Mais ces chemins pierreux aux passants sont rebelles. Ces pics repoussent l'homme, ils ont des coins hagards Hantés par des vivants aimant peu les regards. Et, quand une vallée est à ce point rocheuse. Elle peut devenir aux curieux fâcheuse. Bon Roland, votre nom est venu jusqu'à nous. Nous sommes des seigneurs bienfaisants et très doux, Nous ne voudrions pas vous faire de la peine, Alle2-vous-en. Parfois la montagne est malsaine. Retournez sur vos pas, ne sovez point trop lent, Retournez. — Décidez mon cheval, dit Roland; Car il a l'habitude étrange et ridicule De ne pas m'obéir quand je veux qu'il recule. » Les infants un moment se parlèrent tout bas. Et Ruv dit à Roland : (( Tant d'illustres combats Font luire votre gloire, ô grand soldat sincère. Que nous vous aimons mieux compagnon qu'adversaire. Seigneur, tout, invincible et tout Roland qu'on est. Quand il faut, pied à pied, dans l'herbe et le genct. 2/8 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Lutter seul, et, n'avant que deux bras, tenir tête A cent vingt durs garçons, c'est une sombre lête; C'est un combat d'un sang généreux empourpré. Et qui pourrait finir, sur le sinistre pré, Par les os d'un héros réjouissant les aigles. Entendons-nous plutôt. Les états ont leurs règles; Et vous êtes tombé dans un arrangement De famille, inutile à conter longuement; Seigneur, Nuiio n'est pas possible; je m'explique : L'enfantillage nuit à la chose publique; Mettre sur un tel front la couronne, l'effroi, La guerre, n'est-ce pas stupide? Un marmot roi! Allons donc! en ce cas, si le contre-sens règne. Si l'absurde fait loi, qu'on me donne une duègne. Et dites aux brebis de rugir, ordonnez Aux biches d'emboucher les clairons forcenés; En même temps, soyez conséquent, qu'on affuble L'ours des monts et le loup des bois d'une chasuble. Et qu'aux pattes du tigre on plante un goupillon. Seigneur, pour être un sage, on n'est pas un félon; Et les choses qu'ici je vous dis sont certaines Pour les docteurs autant que pour les capitaines. J'arrive au fait; soyons amis. Nous voulons tous Faire éclater l'estime où nous sommes de vous; Voici : Leso n'est pas une bourgade vile, La ville d'Oyarzun est une belle ville. Toutes deux sont à vous. Si, pesant nos raisons. Vous nous prêtez main-forte en ce que nous faisons, Nous vous donnons les gens, les bois, les métairies. Donc vous voilà seigneur de ces deux seigneuries; Il ne nous reste plus qu'à nous tendre la main. Nous avons de la cire, un prêtre, un parchemin, Et, pour que votre grâce en tout point soit contente. Nous allons vous signer ici votre patente; C'est dit. — Avez-vous fait ce rêve?» dit Roland. LE PETIT ROI DE GALICE. 279 Et, présentant au roi son beau destrier blanc : «Tiens, roi! pars au galop, hâte-toi, cours, regagne Ta ville, et saute au fleuve et passe la montagne, Va!» L'enfant-roi bondit en selle e'perdument. Et le voilà qui fuit sous le clair firmament, A travers monts et vaux, pâle, à bride abattue. «Çà, le premier qui monte à cheval, je le tue,» Dit Roland. Les infants se regardaient entre eux. Stupéfaits. VIII PACHECO, FROÏLA, ROSTABAT. Et Roland : «Il serait désastreux Qu'un de vous poursuivît cette proie échappée 5 Je ferais deux morceaux de lui d'un coup d'épée. Comme le Duero coupe Léon en deux. » Et, pendant qu'il parlait, à son bras hasardeux La grande Durandal brillait toute joveuse. Roland s'adosse au tronc robuste d'une veuse. Criant : «Défiez-vous de l'épée. Elle mord. — Quand tu serais femelle ayant pour nom la Mort, J'irai! J'égorgerai Nuno dans la campagne!» Dit Pacheco, sautant sur son genêt d'Espagne. Roland monte au rocher qui barre le chemin. L'infant pique des deux, une dague à la main, Une autre entre les dents, prête à la repartie^ 28o LA LÉGENDE DES SIECLES. Qui donc l'empêcherait de franchir la sortie? Ses poignets sont crispe's d'avance du plaisir D'atteindre le fuyard et de le ressaisir. Et de sentir trembler sous l'ongle inexorable Toute la pauvre chair de l'enfant misérable. Il vient, et sur Roland il jette un long lacet ^ Roland, surpris, recule, et Pacheco passait... Mais le grand paladin se roidit, et l'assomme D'un coup prodigieux qui fendit en deux l'homme Et tua le cheval, et si surnaturel Qu'il creva le chanfrein et troua le girel. «Qu'est-ce que j'avais dit?» fit Roland. «Qu'on soit sage. Reprit-il 5 renoncez à forcer le passage. Si l'un de vous, bravant Durandal à mon poing, A le cerveau heurté de folie^à ce point, Je lui ferai descendre au talon sa fêlure; Vovez. » Don FroYla, caressant l'encolure De son large cheval au mufle de taureau. Crie : «Allons! — Pas un pas de plus, caballero!» Dit Roland. Et l'infant répond d'un coup de lance; Roland, atteint, chancelle, et Froïla s'élance; Mais Durandal se dresse, et jette Froïla Sur Pacheco, dont l'âme en ce moment hurla. Froïla tombe, étreint par l'angoisse dernière; Son casque, dont l'épée a brisé la charnière. S'ouvre, et montre sa bouche où l'écume apparaît. Bave épaisse et sanglante! Ainsi, dans la forêt, La sève en mai, gonflant les aubépines blanches, LE PETIT ROI DE GALICE. 281 S'enfle et sort en salive à la pointe des branches. «Vengeance! mort! rugit Rostabat le Ge'ant, Nous sommes cent contre un. Tuons ce mécréant! — Infants! cria Roland, la chose est difficile 5 Car Roland n'est pas un. J'arrive de Sicile, D'Arabie et d'Egypte, et tout ce que je sais, C'est que des peuples noirs devant moi sont passés; Je crois avoir plané dans le ciel solitaire; Il m'a semblé parfois que je quittais la terre Et l'homme, et que le dos monstrueux des griflbns M'emportait au milieu des nuages profonds; Mais, n'importe, j'arrive, et votre audace est rare. Et j'en ris. Prenez garde à vous, car je déclare. Infants, que j'ai toujours senti Dieu près de moi. Vous êtes cent contre un! Pardieu! le bel effioi! Fils, cent maravédis valent-ils une piastre? Cent lampions sont-ils plus farouches qu'un astre? Combien de poux faut-il pour manger un lion? Vous êtes peu nombreux pour la rébellion Et pour l'encombrement du chemin, quand je passe. Arrière! » Rostabat le Géant, tête basse. Crachant les grognements rauques d'un sanglier. Lourd colosse, fondit sur le bon chevalier. Avec le bruit d'un mur énorme qui s'écroule; Près de lui, s'avançant comme une sombre loule. Les sept autres infants, avec leurs intendants. Marchent, et derrière eux viennent, grinçant des dents. Les cent coupe- jarrets à faces renégates, •Coiffés de monteras et chaussés d'alpargates. Demi-cercle féroce, agile, étincelant; Et tous font converger leurs piques sur Roland. L'infant, monstre de cœur, est monstre de stature; 282 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Le rocher de Roland lui vient à la ceinture 5 Leurs fronts sont de niveau dans ces puissants combats. Le preux étant en haut et le ge'ant en bas. Rostabat prend pour fronde, ayant Roland pour cible, Un noir grappin qui semble une araignée horrible. Masse affreuse oscillant au bout d'un long anneau; Il lance sur Roland cet arrache-créneau 5 Roland l'esquive, et dit au géant : Bête brute! Le grappin égratigne un rocher dans sa chute. Et le géant bondit, deux haches aux deux poings. Le colosse et le preux, terribles, se sont joints. «O Durandal, ayant coupé Dol en Bretagne, Tu peux bien me trancher encor cette montagne,» Dit Roland, assénant l'estoc sur Rostabat. Comme sur ses deux pieds de devant l'ours s'abat Après s'être dressé pour étreindre le pâtre. Ainsi Rostabat tombe; et sur son cou d'albâtre LaYs nue avait moins d'escarboucles luisant Que ces fauves rochers n'ont de flaques de sang. Il tombe; la bruyère écrasée est remplie De cette monstrueuse et vaste panoplie; Relevée en tombant, sa chemise d'acier Laisse nu son poitrail de prince carnassier. Cadavre au ventre horrible, aux hideuses mamelles, Et l'on voit le dessous de ses noires semelles. Les sept princes vivants regardent les trois morts. Et, pendant ce temps-là, lâchant rênes et mors. Le pauvre enfant sauvé fuyait vers Compostelle. Durandal brille et fait refluer devant elle Les assaillants poussant des souffles d'aquilon; LE PETIT ROI DE GALICE. 283 Toujours droit sur le roc qui ferme le vallon, Roland crie au troupeau qui sur lui se resserre : «Du renfort vous serait peut-être nécessaire. Envoyez-en chercher. A quoi bon se presser? J'attendrai jusqu'au soir avant de commencer. — Il raille! Tous sur lui! dit Jorge, et pêle-mêle! Nous sommes vautours 5 l'aigle est notre sœur jumelle; Fils, courage! et ce soir, pour son souper sanglant. Chacun de nous aura son morceau de Roland. » IX DURANDx\L TRAVAILLE. Laveuses qui, dès l'heure où l'orient se dore. Chantez, battant du linge aux fontaines d'Andorre, Et qui faites blanchir des toiles sous le ciel; Chevriers qui roulez sur le Jaïzquivel Dans les nuages gris votre hutte isolée; Muletiers qui poussez de vallée en vallée Vos mules sur les ponts que César éleva, Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova Regarde par-dessus l'épaule des collines? Le mont regarde un choc hideux de javelines. Un noir buisson vivant de piques, hérissé. Comme au pied d'une tour que ceindrait un fossé. Autour d'un homme, tête altière, âpre, escarpée. Que protège le cercle immense d'une épée. Tous d'un côté; de l'autre, un seul; tragique duel! Lutte énorme! combat de l'Hvdre et de Michel! Qui pourrait dire, au fond des cieux pleins de huées. Ce que fait le tonnerre au milieu des nuées, Et ce que fait Roland entouré d'ennemis? 284 LA LEGENDE DES SIECLES. Larges coups, flots de sang par des bouches vomis, Faces se renversant en arrière livides, Casques brisés roulant comme des cruches vides. Flots d'assaillants toujours repoussés, blessés, morts. Cris de rage^ ô carnage! ô terreur! corps à corps D'un homme contre un tas de gueux épouvantable! Comme un usurier met son or sur une table, Le meurtre sur les morts jette les morts, et rit. Durandal flamboyant semble un sinistre esprit; Elle va, vient, remonte et tombe, se relève. S'abat, et fait la fête effrayante du glaive : Sous son éclair, les bras, les cœurs, les yeux, les fronts. Tremblent, et les hardis, nivelés aux poltrons. Se courbent 5 et l'épée éclatante et fidèle Donne des coups d'estoc qui semblent des coups d'aile; Et sur le héros, tous ensemble, le truand. Le prince, furieux, s'acharnent, se ruant. Frappant, parant, jappant, hurlant, criant : main-forte! Roland est-il blessé? Peut-être. Mais qu'importe? Il lutte. La blessure est l'altière faveur Que fait la guerre au brave illustre, au preux sauveur. Et la chair de Roland, mieux que l'acier trempée. Ne craint pas ce baiser farouche de l'épée. Mais, cette fois, ce sont des armes de goujats. Lassos plombés, couteaux catalans, navajas. Qui frappent le héros, sur qui cette famille De monstres se reploie et se tord et fourmille; Le héros sous son pied sent onduler leurs nœuds Comme les gonflements d'un dragon épineux; Son armure est partout bosselée et fêlée; Et Roland par moments songe dans la mêlée : « Pense-t-il à donner à boire à mon cheval ? » Un ruisseau de pourpre erre et fume dans le val, Et sur l'herbe partout des gouttes de sang pleuvent; Cette clairière aride et que jamais n'abreuvent Les urnes de la pluie et les vastes seaux d'eau LE PETIT ROI DE GALICE. 285 Que l'hiver jette au front des monts d'Urbistondo, S'ouvre, et toute brûlée et toute crevassée, Consent joyeusement à l'horrible rosée 5 Fauve, elle dit : «C'est bon. J'ai moins chaud maintenant.» Des satyres, couchés sur le dos, égrenant Des grappes de raisin au-dessus de leur tête, Des aegipans aux yeux de dieux, aux pieds de bête. Joutant avec le vieux Silène, s'essoufflant A se vider quelque outre énorme dans le flanc. Tétant la nymphe Ivresse en leur riante envie. N'ont pas la volupté de la soif assouvie Plus que ce redoutable et terrible ravin. La terre boit le sang mieux qu'un faune le qu vin. Un assaut est suivi d'un autre assaut. A peine Roland a-t-il broyé quelque gueux qui le gêne. Que voilà de nouveau qu'on lui mord le talon. Noir fracas! la forêt, la lande, le vallon. Les cols profonds, les pics que l'ouragan insulte, N'entendent plus le bruit du vent dans ce tumulte^ Un vaste cliquetis sort de ce sombre effort j Tout l'écho retentit. Qu'est-ce donc que la mort Forge dans la montagne et fait dans cette brume. Ayant ce vil ramas de bandits pour enclume, Durandal pour marteau, Roland pour forgeron? X LE CRUCIFIX. Et, là-bas, sans qu'il fut besoin de l'éperon. Le cheval galopait toujours à perdre haleine; Il passait la rivière, il franchissait la plaine. Il volait; par moments, frémissant et ravi. L'enfant se retournait, tremblant d'être suivi, Et de voir, des hauteurs du monstrueux repaire. Descendre quelque frère horrible de son père. 286 LA LÉGENDE DES SIECLES. Comme le soir tombait, Compostelle apparut. Le cheval traversa le pont de granit brut Dont saint Jacque a posé les premières assises; Les bons clochers sortaient des brumes indécises; Et l'orphelin revit son paradis natal. Près du pont se dressait, sur un haut piédestal. Un Christ en pierre ayant à ses pieds la madone; Un blanc cierge éclairait sa face qui pardonne. Plus douce à l'heure où l'ombre au fond des cieux grandit; Et l'enfant arrêta son cheval, descendit. S'agenouilla, joignit les mains devant le cierge. Et dit : «0 mon bon Dieu, ma bonne sainte Vierge, J'étais perdu; j'étais le ver sous le pavé; Mes oncles me tenaient; mais vous m'avez sauvé; Vous m'avez envoyé ce paladin de France, Seigneur; et vous m'avez montré la différence Entre les hommes bons et les hommes méchants. J'avais peut-être en moi bien des mauvais penchants. J'eusse plus tard peut-être été moi-même infâme. Mais, en sauvant la vie, ô Dieu, vous sauvez l'âme; Vous m'êtes apparu dans cet homme. Seigneur; J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu l'honneur, Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse Au malheur, c'est-à-dire, ô Père! à la justice. O madame Marie! ô Jésus! à genoux Devant le crucifix où vous saignez pour nous. Je jure de garder ce souvenir, et d'être Doux au faible, lovai au bon, terrible au traître. Et juste et secourable à jamais, écolier De ce qu'a fait pour moi ce vaillant chevalier. Et j'en prends à témoin vos saintes auréoles. » Le cheval de Roland entendit ces paroles. LE PETIT ROI DE GALICE. 287 Leva la tête, et dit à l'enfant : «C'est bien, roi.» L'orphelin remonta sur le blanc palefroi. Et rentra dans sa ville au son joveux des cloches. XI CE QU'A FAIT RUY LE SUBTIL. Et dans le même instant, entre les larges roches, A travers les sapins d'Ernula, frémissant De ce défi superbe et sombre, un contre cent, On pouvait voir encor, sous la nuit étoilée. Le groupe formidable au fond de la vallée. Le combat finissait 5 tous ces monts radieux Ou lugubres, jadis hantés des demi-dieux. S'éveillaient, étonnés, dans le blanc crépuscule. Et, regardant Roland, se souvenaient d'Hercule. Plus d'infants ; neuf étaient tombés; un avait fui. C'était Ruy le Subtil; mais la bande sans lui Avait continué, car rien n'irrite comme La honte et la fureur de combattre un seul homme; Durandal, à tuer ces coquins s'ébréchant. Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche; Elle s'était rompue en ce labeur farouche; Ce qui n'empêchait pas Roland de s'avancer; Les bandits, le croyant prêt à recommencer. Tremblants comme des bœufs qu'on ramène à l'étable A chaque mouvement de son bras redoutable. Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas; Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las. Les chassait devant lui parmi les fondrières; Et, n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres. 12-20 décembre 1858. 288 LA LÉGENDE DES SIECLES. III EVIRADNUS. I dp:paiit de l'aventurier pour L'AVENTURE. Qu'est-ce que Sigismond et Ladisks ont dit? Je ne sais si la roche ou l'arbre l'entendit; Mais, quand ils ont tout bas parlé dans la broussaille, L'arbre a fait un long bruit de taillis qui tressaille, Comme si quelque bête en passant l'eiat troublé. Et l'ombre du rocher ténébreux a semblé Plus noire, et l'on dirait qu'un morceau de cette ombre A pris forme et s'en est allé dans le bois sombre, Et maintenant on voit comme un spectre marchant Là-bas dans la clarté sinistre du couchant. Ce n'est pas une bête en son gîte éveillée. Ce n'est pas un fantôme éclos sous la feuillée. Ce n'est pas un morceau de l'ombre du rocher Qu'on voit là-bas au fond des clairières marcher; C'est un vivant qui n'est ni stryge ni lémure; Celui qui marche là, couvert d'une âpre armure. C'est le grand chevalier d'Alsace, Eviradnus, Ces hommes qui parlaient, il les a reconnus; Comme il se reposait dans le hallier, ces bouches Ont passé, murmurant des paroles farouches. Et jusqu'à son oreille un mot est arrivé; Et c'est pourquoi ce juste et ce preux s'est levé. Il connaît ce pays qu il parcourut naguère. EVIRADNUS. 289 Il rejoint l'écuver Gasclin, page de guerre, Qui l'attend dans l'auberge, au plus profond du val. Où tout à l'heure il vient de laisser son cheval Pour qu'en hâte on lui donne à boire, et qu'on le lerre. Il dit au forgeron : «Faites vite. Une affaire M'appelle. » Il monte en selle et part. II EVIRADNUS. Eviradnus, Vieux, commence à sentir le poids des ans chenus j Mais c'est toujours celui qu'entre tous on renomme. Le preux que nul n'a vu de son sang économe; Chasseur du crime, il est nuit et jour à l'affût 5 De sa vie il n'a fait d'action qui ne fût Sainte, blanche et loyale, et la grande pucelle, L'épée, en sa main pure et sans tache, étincelle. C'est le Samson chrétien qui, survenant à point. N'ayant pour enfoncer la porte que son poing. Entra, pour la sauver, dans Sickingen en flamme ^ Qui, s'indignant de voir honorer un infâme. Fit, sous son dur talon, un tas d'arceaux rompus Du monument bâti pour l'affreux duc Lupus, Arracha la statue, et porta la colonne Du munster de Strasbourg au pont de Wasselonne, Et là, fier, la jeta dans les étangs profonds ; On vante Eviradnus d'Altorf à Chaux-de-Fonds; Quand il songe et s'accoude, on dirait Charlemagne; Rôdant, tout hérissé, du bois à la montagne. Velu, fauve, il a l'air d'un loup qui serait bon; Il a sept pieds de haut comme Jean de Bourbon; Tout entier au devoir qu'en sa pensée il couve, Il ne se plaint de rien, mais seulement il trouve Que les hommes sont bas et que les lits sont courts; Il écoute partout si l'on crie au secours; POESIE. V. 19 290 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Quand les rois courbent trop le peuple, il le redresse Avec une intrépide et superbe tendresse; Il défendit Alix comme Diègue Urraca; Il est le fort, ami du faible; il attaqua Dans leurs antres les rois du Rhin, et dans leurs bauges Les barons effrayants et difformes des Vosges; De tout peuple orphelin il se faisait l'aïeul; Il mit en liberté les villes; il vint seul De Hugo Tête-d' Aigle affronter la caverne; Bon, terrible, il brisa le carcan de Saverne, La ceinture de fer de Schelestadt, l'anneau De Colmar, et la chaîne au pied de Haguenau. Tel fut Eviradnus. Dans l'horrible balance Où les princes jetaient le dol, la violence, L'iniquité, l'horreur, le mal, le sang, le feu. Sa grande épée était le contre-poids de Dieu. Il est toujours en marche, attendu qu'on moleste Bien des infortunés sous la voûte céleste. Et qu'on voit dans la nuit bien des mains supplier; Sa lance n'aime pas moisir au râtelier; Sa hache de bataille aisément se décroche; Malheur à l'action mauvaise qui s'approche Trop près d'Eviradnus, le champion d'acier! La mort tombe de lui comme l'eau du glacier. Il est héros; il a pour cousine la race Des Amadis de France et des Pyrrhus de Thrace. Il rit des ans. Cet homme à qui le monde entier N'eût pas fait dire Grâce! et demander quartier, Ira-t-il pas crier au temps : Miséricorde! Il s'est, comme Baudoin, ceint les reins d'une corde; Tout vieux qu'il est, il est de la grande tribu; Le moins fier des oiseaux n'est pas l'aigle barbu. Qu'importe l'âge! il lutte. Il vient de Palestine, 11 n'est point las. Les ans s'acharnent; il s'obstine. EVIRADNUS. 291 III DANS LA FORET. Quelqu'un qui s'y serait perdu ce soir, verrait Quelque chose d'étrange au fond de la forêt j C'est une grande salle éclairée et déserte. Où? Dans l'ancien manoir de Corbus. L'herbe verte, Le lierre, le chiendent, l'églantier sauvageon. Font, depuis trois cents ans, l'assaut de ce donjon j Le burg, sous cette abjecte et rampante escalade, Meurt, comme sous la lèpre un sanglier malade; Il tombe 5 les fossés s'emplissent des créneaux j La ronce, ce serpent, tord sur lui ses anneaux; Le moineau franc, sans même entendre ses murmures. Sur ses vieux pierriers morts vient becqueter les mûres; L'épine sur son deuil prospère insolemment; Mais, l'hiver, il se venge; alors, le burg dormant S'éveille, et, quand il pleut pendant des nuits entières. Quand l'eau glisse des toits et s'engouffre aux gouttières. Il rend grâce à l'ondée, aux vents, et, content d'eux. Profite, pour cracher sur le lierre hideux. Des bouches de granit de ses quatre gargouilles. Le burg est aux lichens comme le glaive aux rouilles; Hélas! et Corbus, triste, agonise. Pourtant L'hiver lui plaît; l'hiver, sauvage combattant. Il se refait, avec les convulsions sombres Des nuages hagards croulant sur ses décombres. Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron. Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon, Une sorte de vie effravante, à sa taille; La tempête est la sœur fauve de la bataille; Et le puissant donjon, féroce, échevelé, 19- 292 LA LÉGENDE DES SIECLES. Dit : îvie voilà! sitôt que la bise a sifflé ^ Il rit quand l'équinoxe irrite' le querelle Sinistrement, avec son haleine de grêle; Il est joveux, ce burg, soldat encor debout. Quand, jappant comme un chien poursuivi par un loup, Novembre, dans la brume errant de roche en roche. Repond au hurlement de janvier qui s'approche. Le donjon crie : En guerre! ô tourmente, es-tu là? Il craint peu l'ouragan, lui qui vit Attila. Oh! les lugubres nuits! Combats dans la bruine! La nuée attaquant, farouche, la ruine! Un ruissellement vaste, affreux, torrentiel. Descend des protondeurs furieuses du ciel; Le burg brave la nue; on entend les gorgones Abover aux huit coins de ses tours octogones; Tous les monstres sculptés sur l'édifice épars Grondent, et les lions de pierre des remparts Mordent la brume, l'air et l'onde, et les tarasques Battent de l'aile au souffle horrible des bourrasques; L'âpre averse en fuyant vomit sur les griffons; Et, sous la pluie entrant par les trous des plafonds, Les guivres, les dragons, les méduses, les drées. Grincent des dents au fond des chambres effondrées; Le château de granit, pareil aux preux de fer. Lutte toute la nuit, résiste tout l'hiver; En vain le ciel s'essouffle, en vain janvier se rue; En vain tous les passants de cette sombre rue Qu'on nomme l'infini, l'ombre et l'immensité. Le tourbillon, d'un fouet invisible hâté. Le tonnerre, la trombe oii le typhon se dresse. S'acharnent sur la fière et haute forteresse; L'orage la secoue en vain comme un fruit mur; Les vents perdent leur peine à guerroyer ce mur. Le Fôhn bruvant s'y lasse, et sur cette cuirasse L'aquilon s'époumone et l'autan se harasse. Et tous ces noirs chevaux de l'air sortent fourbus De leur bataille avec le donjon de Corbus. EVIRADNUS. -293 Aussi, malgré la ronce et le chardon et l'herbe, Le vieux burg est reste' triomphal et superbe; Il est comme un pontife au cœur du bois protond; Sa tour lui met trois rangs de créneaux sur le front; Le soir, sa silhouette immense se découpe; Il a pour trône un roc, haute et sublime croupe; Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant. Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent, Aptar où croît le pin, Toxis que verdit l'orme. Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme Les nuages, ce dais livide de la nuit. Le pâtre a peur, et croit que cette tour le suit; Les superstitions ont fait Corbus terrible; On dit que l'Archer Noir a pris ce burg pour cible. Et que sa cave est Fantre oii dort le Grand Dormant; Car les gens des hameaux tremblent facilement; Les légendes toujours mêlent quelque fantôme A l'obscure vapeur qui sort des toits de chaume, L'âtre enfante le rêve, et l'on voit ondoyer L'effroi dans la fumée errante du foyer. Aussi, le pavsan rend grâce à sa roture Qui le dispense, lui, d'audace et d'aventure. Et lui permet de fuir ce burg de la forêt Qu'un preux, par point d'honneur belliqueux, chercherait. Corbus voit rarement au loin passer un homme. Seulement, tous les quinze ou vingt ans, l'économe Et l'huissier du palais, avec des cuisiniers Portant tout un festin dans de larges paniers. Viennent, font des apprêts mystérieux, et partent; Et, le soir, à travers les branches qui s'écartent, On voit de la lumière au fond du burg noirci; Et nul n'ose approcher. Et pourquoi? Le voici : 294 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. IV LA COUTUME DE LUSAGE. C'est l'usage, à la mort d'un marquis de Lusace, Que l'héritier du trône, en qui revit la race. Avant de revêtir les royaux attributs. Aille, une nuit, souper dans la tour de Corbusj C'est de ce noir souper qu'il sort prince et margrave; La marquise n'est bonne et le marquis n'est brave Que s'ils ont respiré les funèbres parfums Des siècles dans ce nid des vieux maîtres défunts ; Les marquis de Lusace ont une haute tige. Et leur source est profonde à donner le vertige? Ils ont pour père Antée, ancêtre d'Attila? De ce vaincu d'Alcide une race coula? C'est la race, autrefois païenne, puis chrétienne. De Lechus, de Platon, d'Othon, d'Ursus, d'Etienne, Et de tous ces seigneurs des rocs et des forêts Bordant l'Europe au nord, flot d'abord, digue après. Corbus est double? il est burg au bois, ville en plaine. Du temps où l'on montait sur la tour châtelaine. On voyait, au delà des pins et des rochers. Sa ville perçant l'ombre au loin de ses clochers? Cette ville a des murs? pourtant ce n'est pas d'elle Que relève l'antique et noble citadelle? Fière, elle s'appartient? quelquefois un château Est l'égal d'une ville? en Toscane Prato, Barletta dans la Pouille, et Crème en Lombardie, Valent une cité, même forte et hardie? Corbus est de ce rang. Sur ses rudes parois Ce burg a le reflet de tous les anciens rois? Tous leurs avènements, toutes leurs funérailles. Ont, chantant ou pleurant, traversé ses murailles? Tous s'y sont mariés, la plupart y sont nés? C'est là que flambovaient ces barons couronnés? EVIRADNUS. 295 Corbus est le berceau de la royauté scythe. Or, le nouveau marquis doit faire une visite A l'histoire qu'il va continuer. La loi Veut qu'il soit seul pendant la nuit qui le fait roi. Au seuil de la forêt, un clerc lui donne à boire Un vin mystérieux versé dans un ciboire, Qui doit, le soir venu, l'endormir jusqu'au jour; Puis on le laisse, il part et monte dans la tour; Il trouve dans la salle une table dressée; Il soupe et dort; et l'ombre envoie à sa pensée Tous les spectres des rois depuis le duc Bêla; Nul n'oserait entrer au burg cette nuit-là; Le lendemain, on vient en foule, on le délivre; Et, plein des visions du sommeil, encore ivre De tous ses grands aïeux qui lui sont apparus, On le mène à l'église où dort Borivorus; L'évêque lui bénit la bouche et la paupière. Et met dans ses deux mains les deux haches de pierre Dont Attila frappait, juste comme la mort. D'un bras sur le midi, de l'autre sur le nord. Ce jour-là, sur les tours de la ville, on arbore Le menaçant drapeau du marquis Swantibore Qui lia dans les bois et fit manger aux loups Sa femme et le taureau dont il était jaloux. Même quand l'héritier du trône est une femme. Le souper de la tour de Corbus la réclame; C'est la loi; seulement la pauvre femme a peur. V LA MARQUISE MAHAUD. La nièce du dernier marquis, Jean le Frappeur, Mahaud, est aujourd'hui marquise de Lusace. Dame, elle a la couronne, et, femme, elle a la grâce. lois. 296 LA LÉGENDE DES SIECLES. Une reine n'est pas reine sans la beauté. C'est peu que le rovaume, il faut la royauté. Dieu dans son harmonie également emploie Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie, Et, certes, il est bon qu'une femme parfois Ait dans sa main les mœurs, les esprits et les Succède au maître altier, sourie au peuple, et mène. En lui parlant tout bas, la sombre troupe humaine 5 Mais la douce Mahaud, dans ces temps de malheur. Tient trop le sceptre, hélas! comme on tient une fleur; Elle est gaie, étourdie, imprudente et peureuse. Toute une Europe obscure autour d'elle se creuse ^ Et, quoiqu'elle ait vingt ans, on a beau la prier. Elle n'a pas encor voulu se marier. Il est temps cependant qu'un bras viril l'appuie ; Comme l'arc-en-ciel rit entre l'ombre et la pluie. Comme la biche joue entre le tigre et l'ours. Elle a, la pauvre belle aux purs et chastes jours, Deux noirs voisins qui font une noire besogne. L'empereur d'Allemagne et le roi de Pologne. VI LES DEUX VOISINS. Toute la difl"érence entre ce sombre roi Et ce sombre empereur, sans loi, sans Dieu, sans loi, C'est que l'un est la grilïe et que l'autre est la serre 5 Tous deux vont à la messe et disent leur rosaire ; Ils n'en passent pas moins pour avoir fait tous deux Dans l'enfer un traité d'alliance hideux ^ On va même jusqu'à chuchoter à voix basse. Dans la foule où la peur d'en haut tombe et s'amasse, L'affreuK texte d'un pacte entre eux et le pouvoir Qui s'agite sous l'homme au fond du monde noir^ Quoique l'un soit la haine et l'autre la vengeance. Ils vivent côte à côte en bonne intelligence; EVIRADNUS. 297 Tous les peuples qu'on voit saigner à l'horizon Sortent de leur tenaille et sont de leur façon; Leurs deux figures sont lugubrement grandies Par de rouges reflets de sacs et d'incendies; D'ailleurs, comme David, suivant l'usage ancien, L'un est poëte, et l'autre est bon musicien; Et, les déclarant dieux, la renommée allie Leurs noms dans les sonnets qui viennent d'Italie. L'antique hiérarchie a l'air mise en oubli; Car, suivant le vieil ordre en Europe établi. L'empereur d'Allemagne est duc, le roi de France Marquis; les autres rois ont peu de différence; Ils sont barons autour de Rome, leur pilier. Et le roi de Pologne est simple chevalier; Mais dans ce siècle on voit l'exception unique Du roi sarmate égal au césar germanique. Chacun s'est fait sa part; l'allemand n'a qu'un soin. Il prend tous les pays de terre ferme au loin; Le polonais, avant le rivage baltique. Veut des ports, il a pris toute la mer celtique. Sur tous les flots du nord il pousse ses dromons; L'Islande voit passer ses navires démons; L'allemand briàle Anvers et conquiert les deux Prusses, Le polonais secourt Spotocus, duc des russes. Comme un plus grand boucher en aide un plus petit; Le roi prend, l'empereur pille, usurpe, investit; L'empereur fait la guerre à l'ordre teutonique. Le roi sur le Jutland pose son pied cynique; Mais, qu'ils brisent le faible ou qu'ils trompent le fort. Quoi qu'ils fassent, ils ont pour loi d'être d'accord; Des geysers du pôle aux cités transalpines. Leurs ongles monstrueux, crispés sur des rapines, Égratignent le pâle et triste continent. Et tout leur réussit. Chacun d'eux, rayonnant. Mène à fin tous ses plans lâches ou téméraires. Et règne; et, sous Satan paternel, ils sont frères; Ils s'aiment; l'un est fourbe et l'autre est déloyal; 298 LA LÉGENDE DES SIECLES. Ils sont les deux bandits du grand chemin royal. O les noirs conquérants! et quelle œuvre éphémère! L'ambition, branlant ses têtes de chimère. Sous leur crâne brumeux, fétide et sans clarté. Nourrit la pourriture et la stérilité; Ce qu'ils font est néant et cendre; une hvdre allaite, Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette. Le polonais sournois, l'allemand hasardeux. Remarquent qu'à cette heure une femme est près d'eux; Tous deux guettent Mahaud. Et naguère, avec rage. De sa bouche qu'empourpre une lueur d'orage Et d'où sortent des mots pleins d'ombre ou teints de sang. L'empereur a jeté cet éclair menaçant : « L'empire est las d'avoir au dos cette besace Qu'on appelle la haute et la basse Lusace, Et dont la pesanteur, qui nous met sur les dents. S'accroît, quand, par hasard, une femme est dedans. » Le polonais se tait, épie et patiente. Ce sont deux grands dangers; mais cette insouciante Sourit, gazouille et danse, aime les doux propos. Se fait bénir du pauvre et réduit les impôts; Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière; Elle est femme toujours; dans sa couronne altière. Elle choisit la perle, elle a peur du fleuron; Car le fleuron tranchant, c'est l'homme et le baron. Elle a des tribunaux d'amour qu'elle préside; Aux copistes d'Homère elle paye un subside; Elle a tout récemment accueilU dans sa cour Deux hommes, un luthier avec un troubadour. Dont on ignore tout, le nom, le rang, la race. Mais qui, conteurs charmants, le soir, sur la terrasse, A l'heure où les vitraux aux brises sont ouverts. Lui font de la musique et lui disent des vers. Or, en juin, la Lusace, en août, les Moraves, Font la fête du trône et sacrent leurs margraves; EVIRADNUS. 299 C'est aujourd'hui le jour du burg mysteneux} Mahaud viendra ce soir souper chez ses aïeux. Qu'est-ce que tout cela fait à l'herbe des plaines. Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines? Qu'est-ce que tout cela fait aux arbres des bois. Que le peuple ait des jougs et que l'homme ait des rois? L'eau coule, le vent passe et murmure : Qu'importe! VII LA SALLE X MANGER. La salle est gigantesque j elle n'a qu'une porte; Le mur fuit dans la brume et semble illimité; En face de la porte, à l'autre extrémité'. Brille, étrange et splendide, une table adossée Au fond de ce livide et froid rez-de-chaussée; La salle a pour plafond les charpentes du toit; Cette table n'attend qu'un convive; on n'y voit Qu'un fauteuil sous un dais qui pend aux poutres noires; Les anciens temps ont peint sur le mur leurs histoires : Le fier combat du roi des vendes, Tassilo, Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l'eau. Le fleuve Rhin trahi par la rivière Meuse, Et, groupes blêmissants sur la paroi brumeuse, Odin, le loup Fenris et le serpent Asgar; Et toute la lumière éclairant ce hangar. Qui semble d'un dragon avoir été l'étable. Vient d'un flambeau sinistre allumé sur la table; C'est le grand chandelier aux sept branches de fer Que l'archange Attila rapporta de l'enfer Après qu'il eut vaincu le Mammon, et sept âmes Furent du noir flambeau les sept premières flammes. Toute la salle semble un grand linéament D'abîme, modelé dans l'ombre vaguement; Au fond, la table éclate avec la brusquerie 300 LA LÉGENDE DES SIECLES. De la clarté heurtant des blocs d'orfèvrerie ^ De beaux faisans tués par les traîtres faucons, Des viandes froides, force aiguières et flacons. Chargent la table où s'offre une opulente agape; Les plats bordés de fleurs sont en vermeil; la nappe Vient de Frise, pays célèbre par ses draps ; Et, pour les fruits, brugnons, fraises, pommes, cédrats, Les pâtres de la Murg ont sculpté les sébiles; Ces orfèvres du bois sont des rustres habiles Qui font sur une écuelle ondoyer des jardins Et des monts où l'on voit fuir des chasses aux daims. Sur une vasque d'or aux anses florentines. Des actéons cornus et chaussés de bottines Luttent, l'épée au poing, contre des lévriers; Des branches de glaïeuls et de genévriers. Des roses, des bouquets d'anis, une jonchée De sauge toute en fleur nouvellement fauchée. Couvrent d'un frais parfum de printemps répandu Un tapis d'Ispahan sous la table étendu. Dehors, c'est la ruine et c'est la solitude. On entend, dans sa rauque et vaste inquiétude. Passer sur le hallier, par l'été rajeuni. Le vent, onde de l'ombre et flot de l'infini. On a remis partout des vitres aux verrières Qu'ébranle la rafale arrivant des clairières; L'étrange dans ce lieu ténébreux et rêvant. Ce serait que celui qu'on attend fût vivant; Aux lueurs du sept-bras, qui fait flambover presque Les vagues yeux épars sur la lugubre fresque. On voit le long des murs, par place, un escabeau. Quelque long coffre obscur à meubler le tombeau. Et des buffets chargés de cuivre et de faïence; Et la porte, effravante et sombre confiance. Est formidablement ouverte sur la nuit. Rien ne parle en ce lieu d'où tout homme s'enfuit. La terreur, dans les coins accroupie, attend l'hote. EVIRADNUS. 301 Cette salle à manger de titans est si haute. Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard Aux étages confus de ce plafond hagard. On est presque étonné de n'v pas voir d'étoiles. L'araignée est géante en ces hideuses toiles Flottant là-haut, parmi les madriers profonds Que mordent aux deux bouts les gueules des griffons. La lumière a l'air noire et la salle a l'air morte. La nuit retient son souffle. On dirait que la porte A peur de remuer tout haut ses deux battants. VIII CE QU'ON Y VOIT ENCORE. Mais ce que cette salle, antre obscur des vieux temps, A de plus sépulcral et de plus redoutable. Ce n'est pas le flambeau, ni le dais, ni la table 5 C'est, le long de deux rangs d'arches et de piliers. Deux files de chevaux avec leurs chevaliers. Chacun à son pilier s'adosse et tient sa lance 5 L'arme droite, ils se font vis-à-vis en silence 5 Les chanfreins sont lacés ; les harnais sont bouclés 5 Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés^ Les trousseaux de poignards sur l'arçon se répandent; Jusqu'aux pieds des chevaux les caparaçons pendent; Les cuirs sont agrafés ; les ardillons d'airain Attachent l'éperon, serrent le gorgerin; La grande épée à mains brille au croc de la selle ; La hache est sur le dos, la dague est sous l'aisselle; Les genouillères ont leur boutoir meurtrier; Les mains pressent la bride et les pieds l'étrièr; Ils sont prêts; chaque heaume est masqué de son crible; Tous se taisent; pas un ne bouge; c'est terrible. Les chevaux monstrueux ont la corne au frontail. 302 LA LEGENDE DES SIECLES. Si Satan est berger, c'est là son noir bétail. Pour en voir de pareils dans l'ombre, il faut qu'on dorme ; Ils sont comme engloutis sous la housse difforme; Les cavaliers sont froids, calmes, graves, armés, Effrovables; les poings lugubrement fermés; Si l'enfer tout à coup ouvrait ces mains fantômes. On verrait quelque lettre affreuse dans leurs paumes. De la brume du lieu leur stature s'accroît. Autour d'eux l'ombre a peur et les piliers ont froid. O nuit, qu'est-ce que c'est que ces guerriers livides? Chevaux et chevaliers sont des armures vides, Mais debout. Ils ont tous encor le geste fier, L'air fauve, et, quoiqu' étant de l'ombre, ils sont du fer. Sont-ce des larves? Non; et sont-ce des statues? Non. C'est de la chimère et de l'horreur, vêtues D'airain, et, des bas-fonds de ce monde puni. Faisant une menace obscure à l'infini; Devant cette impassible et morne chevauchée. L'âme tremble et se sent des spectres approchée. Comme si l'on vovait la halte des marcheurs Mystérieux que l'aube efface en ses blancheurs. Si quelqu'un, à cette heure, osait franchir la porte, A voir se regarder ces masques de la sorte. Il croirait que la mort, à de certains moments. Rhabillant l'homme, ouvrant les sépulcres dormants. Ordonne, hors du temps, de l'espace et du nombre. Des confrontations de fantômes dans l'ombre. Les linceuls ne sont pas plus noirs que ces armets; Les tombeaux, quoique sourds et voilés pour jamais. Ne sont pas plus glacés que ces brassards; les bicres N'ont pas leurs ais hideux mieux joints que ces jambières; Le casque semble un crâne, et, de squames couverts. Les doigts des gantelets luisent comme des vers; Ces robes de combat ont des plis de suaires; Ces pieds pétrifiés siéraient aux ossuaires; EVIRADNUS. 303 Ces piques ont des bois lourds et vertigineux Où des têtes de morts s'ébauchent dans les nœuds. Ils sont tous arrogants sur la selle, et leurs bustes Achèvent les poitrails des destriers robustes; Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots ^ Le mortier des marquis près des tortils ducaux Ravonne, et sur l'écu, le casque et la rondache, La perle triple alterne avec les feuilles d'ache; La chemise de guerre et le manteau de roi Sont si larges, qu'ils vont du maître au palefroi; Les plus anciens harnais remontent jusqu'à Rome; L'armure du cheval sous l'armure de l'homme Vit d'une vie horrible, et guerrier et coursier Ne font qu'une seule hydre aux écailles d'acier. L'histoire est là; ce sont toutes les panoplies Par qui furent jadis tant d'œuvres accomplies; Chacune, avec son timbre en forme de delta, Semble la vision du chef qui la porta; Là sont les ducs sanglants et les marquis sauvages Qui portaient pour pennons au milieu des ravages Des saints dorés et peints sur des peaux de poissons. Voici Geth, qui criait aux slaves : Avançons! Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne, Welf, dont l'écu portait : « Ma peur se nomme Aucune. » Zultan, Na2amystus, Othon le Chassieux; Depuis Spignus jusqu'à Spartibor aux trois yeux. Toute la dynastie effravante d'Antée Semble là sur le bord des siècles arrêtée. Que font-ils là, debout et droits? Qu'attendent-ils? L'aveuglement remplit l'armet aux durs sourcils. L'arbre est là sans la sève et le héros sans l'âme; * Où l'on voit des veux d'ombre on vit des veux de flamme; La visière aux trous ronds sert de masque au néant; Le vide s'est fait spectre et Rien s'est fait géant; Et chacun de ces hauts cavaliers est l'écorce 304 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. De l'orgueil, du défi, du meurtre et de la force; Le sépulcre glacé les tient; la rouille mord Ces grands casques, épris d'aventure et de mort. Que baisait leur maîtresse auguste, la bannière; Pas un brassard ne peut remuer sa charnière; Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous. Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous; Le heaume affreux n'a plus de cri dans ses gencives; Ces armures, jadis fauves et convulsives. Ces hauberts, autrefois pleins d'un souffle irrité. Sont venus s'échouer dans l'immobilité. Regarder devant eux l'ombre qui se prolonge. Et prendre dans la nuit la figure du songe. Ces deux files, qui vont depuis le morne seuil Jusqu'au fond où l'on voit la table et le fauteuil. Laissent entre leurs fronts une ruelle étroite; Les marquis sont à gauche et les ducs sont à droite; Jusqu'au jour où le toit que Spignus crénela. Chargé d'ans, croulera sur leur tête, ils sont là. Inégaux, face à face, et pareils, côte à côte. En dehors des deux rangs, en avant, tête haute, Comme pour commander le funèbre escadron Qu'éveillera le bruit du suprême clairon. Les vieux sculpteurs ont mis un cavalier de pierre, Charlemagne, ce roi qui de toute la terre Fit une table ronde à douze chevaliers. Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers. Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes. Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes. Farouches bois de cerfs, aspics, alérions. Sur la rigidité des pâles motions. Semblent une forêt de monstres qui végète; L'un penche en avant, l'autre en arrière se jette; Tous ces êtres, dragons, cerbères orageux. Que le bronze et le rêve ont créés dans leurs jeux, EVIRADNUS. 305 Lions volants, serpents aile's, guivres palmées, Faits pour l'effarement des livides armées. Espèces de démons composés de terreur. Qui, sur le heaume altier des barons en fureur. Hurlaient, accompagnant la bannière géante. Sur les cimiers glacés songent, gueule béante, Comme s'ils s'ennuyaient, trouvant les siècles longs; Et, regrettant les morts saignant sous les talons. Les trompettes, la poudre immense, la bataille, Le carnage, on dirait que l'Epouvante bâille. Le métal fait reluire, en reflets du'-s et froids. Sa grande larme au mufle obscur des palefrois; De ces spectres pensifs l'odeur des temps s'exhale; Leur ombre est formidable au plafond de la salle; Aux lueurs du flambeau frissonnant, au-dessus Des blêmes cavaliers vaguement aperçus. Elle remue et croît dans les ténébreux faites; Et la double rangée horrible de ces têtes Fait, dans l'énormité des vieux combles fuvants. De grands nuages noirs aux profils effrayants. Et tout est fixe, et pas un coursier ne se cabre Dans cette légion de la guerre macabre; Oh! ces hommes masqués sur ces chevaux voilés. Chose affreuse! A la brume éternelle mêlés. Ayant che^ les vivants fini leur tâche austère. Muets, ils sont tournés du côté du mystère; Ces sphinx ont l'air, au seuil du gouffre oia rien ne luit. De regarder l'énigme en face dans la nuit, Comme si, prêts à faire, entre les bleus pilastres. Sous leurs sabots d'acier étinceler les astres, ^t)ulant pour cirque l'ombre, ils provoquaient d'en bas. Pour on ne sait quels fiers et funèbres combats. Dans le champ sombre oia n'ose aborder la pensée, La sinistre visière au fond des cieux baissée. POESIE. V. 3o6 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. IX BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER. C'est là qu'Eviradnus entre; Gasclin le suit. Le mur d'enceinte étant presque partout détruit, Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches. Qu'au-dessus de la cour exhaussent quelques marches. Domine l'horizon, et toute la forêt Autour de son perron comme un gouflPre apparaît. L'épaisseur du vieux roc de Corbus est propice A cacher plus d'un sourd et sanglant précipice ; Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on. Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon; Le plancher sonne; on sent au-dessous des abîmes. «Page, dit ce chercheur d'aventures sublimes. Viens. Tu vois mieux que moi, qui n'ai plus de bons yeux Car la lumière est femme et se refuse aux vieux; Bah! voit toujours assez qui regarde en arrière. On découvre d'ici la route et la clairière; Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu'un?» Gasclin Se penche hors du seuil; la lune est dans son plein. D'une blanche lueur la clairière est baignée. «Une femme à cheval. Elle est accompagnée. — De qui?» Gasclin répond : «Seigneur, j'entends les voix De deux hommes parlant et riant, et je vois Trois ombres de chevaux qui passent sur la route. — Bien, dit Eviradnus. Ce sont eux. Page, écoute : Tu vas partir d'ici. Prends un autre chemin. Va-t'en, sans être vu. Tu reviendras demain Avec nos deux chevaux, frais, en bon équipage. Au point du jour. C'est dit. Laisse-moi seul. » Le page Regardant son bon maître avec des veux de fils. EVIRADNUS. 307 Dit : «Si je demeurais? Ils sont deux. — Je suffis. Va.» X EVIRADNUS IMMOBILE. Le héros est seul sous ces grands murs sévères. Il s'approche un moment de la table où les verres Et les hanaps, dorés et peints, petits et grands, Sont étages, divers pour les vins différents 5 Il a soif; les flacons tentent sa lèvre avide; Mais la goutte qui reste au fond d'un verre vide Trahirait que quelqu'un dans la salle est vivant; Il va droit aux chevaux. Il s'arrête devant Celui qui le plus près de la table étincelle. Il prend le cavalier et l'arrache à la selle; La panoplie en vain lui jette un pâle éclair. Il saisit corps à corps le fantôme de fer, Et l'emporte au plus noir de la salle; et, pliée Dans la cendre et la nuit, l'armure humiliée Reste adossée au mur comme un héros vaincu; Eviradnus lui prend sa lance et son écu. Monte en selle à sa place, et le voilà statue. Pareil aux autres, froid, la visière abattue. On n'entend pas un souffle à sa lèvre échapper. Et le tombeau pourrait lui-même s'y tromper. Tout est silencieux dans la salle terrible. XI UN PEU DE MUSIQUE. Ecoutez! — Comme un nid qui murmure invisible. Un bruit confus s'approche, et des rires, des voix. Des pas, sortent du fond vertigineux des bois. ,H LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Et voici qu'à travers la grande forêt brune Qu'emplit la rêverie immense de la lune. On entend frissonner et vibrer mollement. Communiquant au bois son doux frémissement, La guitare des monts d'Inspruck, reconnaissable Au grelot de son manche oh sonne un grain de sable Il s'y mêle la voix d'un homme, et ce frisson Prend un sens et devient une vague chanson : «Si tu veux, faisons un rêve. Montons sur deux palefrois; Tu m'emmènes, je t'enlève. L'oiseau chante dans les bois. «Je suis ton maître et ta proie; Partons, c'est la fin du jour; Mon cheval sera la joie. Ton cheval sera l'amour. «Nous ferons toucher leurs têtes ; Les voyages sont aisés ; Nous donnerons à ces bêtes Une avoine de baisers. «Viens! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux. Le mien au fond de mes songes. Et le tien au fond des cieux. «Un bagage est nécessaire; Nous emporterons nos vœux. Nos bonheurs, notre misère. Et la fleur de tes cheveux. «Viens, le soir brunit les chenes; Le moineau rit; ce moqueur EVIRADNUS. 309 Entend le doux bruit des chaînes Que tu m'as mises au cœur. «Ce ne sera point ma faute Si les forêts et les monts, En nous voyant côte à côte, Ne murmurent pas : Aimons! «Viens, sois tendre, je suis ivre. O les verts taillis mouillés! Ton souffle te fera suivre Des papillons réveillés. « L'envieux oiseau nocturne. Triste, ouvrira son œil rond; Les nymphes, penchant leur urne. Dans les grottes souriront, «Et diront : «Sommes-nous folles! «C'est Léandre avec Héroj «En écoutant leurs paroles «Nous laissons tomber notre eau.» «Allons-nous-en par l'Autriche! Nous aurons l'aube à nos fronts ; Je serai grand, et toi riche. Puisque nous nous aimerons. «Allons-nous-en par la terre. Sur nos deux chevaux charmants. Dans ra2ur, dans le mystère. Dans les éblouissements! «Nous entrerons à l'auberge. Et nous paîrons l'hôtelier De ton sourire de vierge, De mon bonjour d'écolier. 3IO LA LÉGENDE DES SIECLES. «Tu seras dame, et moi comte; Viens, mon cœur s'épanouit j Viens, nous conterons ce conte Aux étoiles de la nuit.» La mélodie encor quelques instants se trame Sous les arbres bleuis par la lune sereine, Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait S'éteint comme un oiseau se posej tout se tait. XII LE GRAND JOSS ET LE PETIT ZENO. Soudain, au seuil lugubre apparaissent trois têtes Joyeuses, et d'où sort une lueur de fêtes j Deux hommes, une femme en robe de drap d'or. L'un des hommes paraît trente ans; l'autre est encor Plus jeune, et, sur son dos, il porte en bandoulière La guitare oii s'enlace une branche de lierre; Il est grand et blond; l'autre est petit, pale et brun; Ces hommes, qu'on dirait faits d'ombre et de parfum. Sont beaux, mais le démon dans leur beauté grimace; Avril a de ces fleurs oii rampe une limace. «Mon grand Joss, mon petit Zéno, venez ici. Voyez. C'est effrayant.» Celle qui parle ainsi C'est madame Mahaud; le clair de lune semble Caresser sa beauté qui rayonne et qui tremble. Comme si ce doux être était de ceux que l'air Crée, apporte et remporte en un céleste éclair. «Passer ici la nuit! Cette, un trône s'achète! Si vous n'étiez venus m'escorter en cachette, EVIRADNUS. 311 Dit-elle, je serais vraiment morte de peur.» La lune éclaire auprès du seuil, dans la vapeur. Un des grands chevaliers adossés aux murailles. « Comme je vous vendrais à l'encan ces ferrailles ! Dit Zénoj je ferais, si j'étais le marquis. De ce tas de vieux clous sortir des vins exquis. Des galas, des tournois, des bouffons et des femmes. » Et, frappant cet airain d'où sort le bruit des âmes. Cette armure où l'on voit frémir le gantelet. Calme et riant, il donne au sépulcre un soufflet. «Laissez donc mes aïeux, dit Mahaud, qui murmure. Vous êtes trop petit pour toucher cette armure. » Zéno pâlit. Mais Joss : «Ça, des aïeux! J'en ris. Tous ces bonshommes noirs sont des nids de souris. Pardieu! pendant qu'ils ont l'air terrible, et qu'ils songent. Écoutez, on entend le bruit des dents qui rongent. Et dire qu'en effet autrefois tout cela S'appelait Ottocar, Othon, Platon, Bêla! Hélas! la fin n'est pas plaisante, et déconcerte. Soyez donc ducs et rois! Je ne voudrais pas, certe. Avoir été colosse, avoir été héros. Madame, avoir empli de morts des tombereaux. Pour que, sous ma farouche et fière bourguignotte , Moi, prince et spectre, un rat paisible me grignote! — C'est que ce n'est point là votre état, dit Mahaud. Chantez, soitj mais ici ne parlez pas trop haut. — Bien dit, reprend Zéno. C'est un lieu de prodiges. Et, quant à moi, je vois des serpentes, des stryges. Tout un fourmillement de monstres, s'ébaucher Dans la brume qui sort des fentes du plancher. » 312 LA LEGENDE DES SIECLES. Mahaud frémit. «Ce vin que l'abbé m'a fait boire, Va bientôt m'endormir d'une façon très noire; Jurez-moi de rester près de moi. — J'en réponds. Dit Joss; et Zéno dit : — Je le jure. Soupons. » XIII ILS SOUPENT. Et, riant et chantant, ils s'en vont vers la table. «Je fais Joss chambellan et Zéno connétable,» Dit Mahaud. Et tous trois causent, joyeux et beaux. Elle sur le fauteuil, eux sur des escabeaux; Joss mange, Zéno boit, Mahaud rêve. La feuille N'a pas de bruit distinct qu'on note et qu'on recueille, Ainsi va le babil sans forme et sans lien; Joss par moment fredonne un chant tyrolien. Et fait rire ou pleurer la guitare; les. contes Se mêlent aux gaîtés fraîches, vives et promptes. Mahaud dit : «Save2-vous que vous êtes heureux? — Nous sommes bien portants, jeunes, fous, amoureux; C'est vrai. — De plus, tu sais le latin comme un prêtre. Et Joss chante fort bien. — Oui, nous avons un maître Qui nous donne cela par-dessus le marché. — Quel est son nom? — Pour nous Satan, pour vous Péché, Dit Zéno, caressant jusqu'en sa raillerie. — Ne riez pas ainsi, je ne veux plus qu'on rie. Paix, Zéno! Parle-moi, toi, Joss, mon chambellan. — Madame, Viridis, comtesse de Milan, Fut superbe ; Diane éblouissait le pâtre ; Aspasie, Isabeau de Saxe, Cléopatrc, EVIRADNUS. 313 Sont des noms devant qui la louange se tait^ Rhodope fut divine 5 Érylésis était Si belle, que Vénus, jalouse de sa gorge, La traîna toute nue en la céleste forge Et la fit sur l'enclume écraser par Vulcain; Eh bien, autant l'étoile éclipse le sequin. Autant le temple éclipse un monceau de décombres. Autant vous effacez toutes ces belles ombres! Ces coquettes qui font des mines dans l'azur. Les elfes, les péris ont le front jeune et pur Moins que vous, et pourtant le vent et ses bouffées Les ont galamment d'ombre et de rayons coiffées. — Flatteur, tu chantes bien,» dit Mahaud. Joss reprend : «Si j'étais, sous le ciel splendide et transparent, Ange, fille ou démon, s'il fallait que j'apprisse La grâce, la gaîté, le rire et le caprice. Altesse, je viendrais à l'école chez vous. Vous êtes une lée aux yeux divins et doux. Ayant contre un vil sceptre échangé sa baguette. » Mahaud songe : «On dirait que ton regard me guette. Tais-toi. Voyons, de vous tout ce que je connais. C'est que Joss est bohème et Zéno polonais. Mais vous êtes charmants 5 et pauvres 5 oui, vous l'êtes ; Moi, je suis riche; eh bien, demandez-moi, poètes. Tout ce que vous voudrez. — Tout? Je vous prends au mot. Répond Joss. Un baiser. — Un baiser! dit Mahaud Surprise en ce chanteur d'une telle pensée; Savez-vous qui je suis?» Et fière et courroucée, Elle rougit. Mais Joss n'est pas intimidé. «Si je ne le savais, aurais-je demandé Une faveur qu'il faut qu'on obtienne, ou qu'on prenne? Il n'est don que de roi ni baiser que de reine. — Reine ! » et Mahaud sourit. 314 LA LÉGENDE DES SIECLES. XIV APRÈS SOUPER. Cependant, par degrés. Le narcotique éteint ses yeux d'ombre enivrés; Zéno l'observe, un doigt sur la bouche j elle penche La tête, et, souriant, s'endort, sereine et blanche. Zéno lui prend la main qui retombe. «Elle dort! Dit Zéno; maintenant, vite, tirons au sort. D'abord, à qui l'état? Ensuite, à qui la fille?» Dans ces deux profils d'homme un œil de tigre brille. «Frère, dit Joss, parlons politique à présent. La Mahaud dort et fait quelque rêve innocent; Nos griffes sont dessus. Nous avons cette folle. L'ami de dessous terre est sûr et tient parole ; Le hasard, grâce à lui, ne nous a rien ôté De ce que nous avons construit et comploté; Tout nous a réussi. Pas de puissance humaine Qui nous puisse arracher la femme et le domaine. Concluons. Guerroyer, se chamailler pour rien, Pour un oui, pour un non, pour un dogme arien Dont le pape sournois rira dans la coulisse. Pour quelque fille ayant une peau fraîche et lisse. Des yeux bleus et des mains blanches comme le lait, C'était bon dans le temps ou l'on se querellait Pour la croix byzantine ou pour la croix latine. Et quand Pépin tenait un synode à Leptine, Et quand Rodolphe et Jean, comme deux hommes soûls. Glaive au poing, s'arrachaient leur Agnès de deux sous; EVIRADNUS. 515 Aujourd'hui, tout est mieux et les mœurs sont plus douces. Frère, on ne se met plus ainsi la guerre aux trousses, Et l'on sait en amis régler un différend; As-tu des dés? — J'en ai. — Celui qui gagne prçnd Le marquisat ; celui qui perd a la marquise. — Bien. — J'entends du bruit. — Non, dit Zéno, c'est la bise Qui souffle bêtement et qu'on prend pour quelqu'un. As-tu peur? — Je n'ai peur de rien, que d'être à jeun. Répond Joss, et sur moi que les gouffres s'écroulent! — Finissons. Que le sort décide. » Les dés roulent. « Quatre. » Joss prend les dés. «Six. Je gagne tout net. J'ai trouvé la Lusace au fond de ce cornet. Dès demain, j'entre en danse avec tout mon orchestre. Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre. Des trompettes d'airain seront mes galoubets. Les impôts, cela pousse en plantant des gibets. » Zéno dit : «J'ai la fille. Eh bien, je le préfère. 3l6 LA LÉGENDE DES SIECLES. Elle est belle, dit Joss. — Pardieu! — Qu'en vas-tu faire — Un cadavre. » - Et Zéno reprend : « En vérité, La créature m'a tout à l'heure insulté. Petit ! voilà le mot qu'a dit cette femelle. Si l'enfer m'eût crié, béant sous ma semelle. Dans la sombre minute oii je tenais les dés : «Fils, les hasards ne sont pas encor décidés ^ «Je t'offre le gros lot, la Lusace aux sept villes; «Je t'offre dix pays de blés, de vins et d'huiles, «A ton choix, ayant tous leur peuple diligent; «Je t'offre la Bohême et ses mines d'argent, «Ce pays le plus haut du monde, ce grand antre «D'où plus d'un fleuve sort, où pas un ruisseau n'entre; « Je t'offre le Tyrol aux monts d'azur remplis, « Et je t'offre la France avec les fleurs de Ivs; «Qu'est-ce que tu choisis?» J'aurais dit : «La vengeance.» «Et j'aurais dit : «Enfer, plutôt que cette France, «Et que cette Bohême, et ce Tyrol si beau, « Mets à mes ordres l'ombre et les vers du tombeau ! » Mon frère, cette femme, absurdement marquise D'une marche terrible où tout le nord se brise. Et qui, dans tous les cas, est pour nous un danger. Ayant été stupide au point de m'outrager. Il convient qu'elle meure; et puis, s'il faut tout dire. Je l'aime; et la lueur que de mon cœur je tire. Je la tire du tien; tu l'aimes aussi, toi. Frère, en faisant ici, chacun dans notre emploi, EVIRADNUS. 317 Les bohèmes, pour mettre à fin cette équipée, Nous sommes devenus, près de cette poupée, Niais, toi comme un page, et moi comme un barbon. Et, de galants pour rire, amoureux pour de bon; Oui, nous sommes tous deux épris de cette femme ^ Or, frère, elle serait entre nous une flamme ^ Tôt ou tard, et malgré le bien que je te veux. Elle nous mènerait à nous prendre aux cheveux ; Vois-tu, nous finirions par rompre notre pacte. Nous l'aimons. Tuons-la. — Ta logique est exacte. Dis Joss rêveur 5 mais quoi! du sang ici?» Zéno Pousse un coin de tapis, tâte, prend un anneau, Le tire, et le plancher se soulève ; un abîme S'ouvre; il en sort de l'ombre ayant l'odeur du crime; Joss marche vers la trappe, et, les' veux dans les yeux, Zéno muet la montre à Joss silencieux ; Joss se penche, approuvant de la tête le gouffre. XV LES OUBLIETTES. S'il sortait de ce puits une lueur de soufre. On dirait une bouche obscure de l'enfer. La trappe est large assez pour qu'en un brusque éclair L'homme étonné qu'on pousse y tombe à la renverse ; On distingue les dents sinistres d'une herse. Et, plus bas, le regard flotte dans de la nuit; Le sang sur les parois fait un rougeâtre enduit ; L'Épouvante est au fond de ce puits toute nue ; On sent qu'il pourrit là de l'histoire inconnue. Et que ce vieux sépulcre, oublié maintenant. Cuve du meurtre, est plein de larves se tramant, 3l8 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. D'ombres tâtant le mur et de spectres reptiles. «Nos aïeux ont parfois fait des choses utiles,» Dit Joss. Et Zéno dit : « Je connais le château -, Ce que le mont Corbus cache sous son manteau. Nous le savons, l'orfraie et moi; cette bâtisse Est vieille ; on y rendait autrefois la justice. — Es-tu sûr que Mahaud ne se réveille point? — Son œil est clos ainsi que je ferme mon poing; Elle dort d'une sorte âpre et surnaturelle, L'obscure volonté du philtre étant sur elle. — Elle s'éveillera demain au point du jour? — Dans l'ombre. — Et que va dire ici toute la cour Quand, au lieu d'une femme, ils trouveront deux hommes? — Tous se prosterneront en sachant qui nous sommes. — Où va cette oubliette? — Aux torrents, aux corbeaux. Au néant; finissons.» Ces hommes, jeunes, beaux, Charmants, sont à présent difformes, tant s'efface Sous la noirceur du cœur le rayon de la face, Tant l'homme est transparent à l'enfer qui l'emplit. Ils s'approchent; Mahaud dort comme dans un lit. « Allons l » Joss la saisit sous les bras, et dépose EVIRADNUS. 319 Un baiser monstrueux sur cette bouche rose 5 Zeno, penché devant le grand fauteuil massif, Prend ses pieds endormis et charmants; et, lascif, Lève la robe d'or jusqu'à la jarretière. Le puits, comme une fosse au fond d'un cimetière. Est là béant. XVI CE QU'ILS FONT DEVIENT PLUS DIFFICILE X FAIRE. Portant Mahaud, qui dort toujours. Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas lourds, Zéno tourné vers l'ombre et Joss vers la lumière ; La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière ; Tout à coup il s'arrête, et Zéno dit : «Eh bien?» Mais Joss est effrayant; pâle, il ne répond rien. Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière... Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre ; Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur, Un des grands chevaliers rangés le long du mur Qui se lève et descend de cheval; ce fantôme. Tranquille sous le masque horrible de son heaume. Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher; On croit entendre un dieu de l'abîme marcher; Entre eux et l'oubliette, il vient barrer l'espace. Et dit, le glaive haut et la visière basse. D'une voix sépulcrale et lente comme un glas : « Arrête, Sigismond 1 Arrête, Ladislas ! » Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte Qu'elle gît à leurs pieds et paraît une morte. La voix de fer parlant sous le grillage noir Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir, . Et que Zéno chancelle ainsi qu'un mât qui sombre : 320 LA LÉGENDE DES SIECLES. «Hommes qui m'ecoutez, il est un pacte sombre Dont tout l'univers parle et que vous connaissez ; Le voici : «Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés, «Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires, «Je contracte alliance avec mes deux bons frères, «L'empereur Sigismond et le roi Ladislas^ «Sans jamais m'absenter ni dire : je suis las, «Je les protégerai dans toute conjoncture 5 «De plus, je cède, en libre et pleine investiture, «Etant seigneur de l'onde et souverain du mont, «La mer à Ladislas, la terre à Sigismond, «A la condition que, si je le réclame, «Le roi m'oflFre sa tête et l'empereur son âme.» — Serait-ce lui? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants. Es-tu Satan? — Je suis plus et moins. Je ne prends Que vos têtes, 6 rois des crimes et des trames. Laissant sous l'ongle noir se débattre vos âmes. » Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front, Et Zéno dit à Joss : «Hein! qu'est-ce que c'est dune?» Joss bégaye : «Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge. De quelle part viens-tu? Qu'es-tu, spectre? — Le juge. — Grâce ! » La voix reprend : «Dieu conduit par la main Le vengeur en travers de votre affreux chemin ^ L'heure où vous existiez est une heure sonnée ^ EVIRADNUS. . 321 Rien ne peut plus bouger dans votre destinée j L'Ide'e ine'branlable et calme est dans le joint. Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point Que vous aviez sur vous l'œil fixe de la peine. Et que quelqu'un savait dans cette ombre malsaine Que Joss fiât kayser et que Zéno fût roi. Vous venez de parler tout à l'heure, pourquoi? Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables. N'espérez rien. Je suis l'abîme, ô misérables! Ah! Ladislas est roi, Sigismond est césar ^ Dieu n'est bon qu'à servir de roue à votre char^ Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes 5 Toi, Milan t'a tait duc, Rome empereur, tu portes La couronne de fer et la couronne d'or 5 Toi, tu descends d'Hercule, et toi^ de Spartibor; Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde ^ Tous les monts de la terre et tous les flots de l'onde Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux 5 Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux 5 Vous avez la puissance et vous avez la gloire; Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire, Sous cette inaccessible et haute dignité. Sous cet arc de triomphe au cintre illimité. Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles. Sous ces couronnes, tas de perles et d'étoiles, Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux, Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux! O dégradation du sceptre et de l'épée! Noire main de justice aux cloaques trempée! Devant l'hydre, le seuil du temple ouvre ses gonds, Et le trône est un siège aux croupes des dragons ! Siècle infâme! ô grand ciel étoile, que de honte! Tout rampe 5 pas un front où le rouge ne monte; C'est égal, on se tait, et nul ne fait un pas. O peuple, million et million de bras. Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent. Toi, que leurs majestés les vermines dévorent. POESIE. — ■ V. 322 LA LÉGENDE DES SIECLES. Est-ce que tu n'as pas des ongles, vï\ troupeau. Pour ces démangeaisons d'empereurs sur ta peau! Du reste, en voilà deux de pris; deux âmes telles Que l'enfer même rêve étonné devant elles ! Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants, Splendides, inouïs, prospères, étouffants 5 Le temps d'être punis arrive; à la bonne heure. Ah! le vautour larmoie et le caïman pleure. J'en ris. Je trouve bon qu'à de certains instants. Les princes, les heureux, les torts, les éclatants. Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes, A leurs fronts cerclés d'or, chargés de diadèmes. Sentent l'âpre sueur de Josaphat monter. Il est doux de voir ceux qui hurlaient, sangloter. La peur après le crime; après l'affreux, l'immonde. C'est bien. Dieu tout-puissant! quoi, des maîtres du monde. C'est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j'ai là! Quoi, ceci règne! Quoi, c'est un césar, cela! En vérité, j'ai honte, et mon vieux cœur se serre De les voir se courber plus qu'il n'est nécessaire. Finissons. Ce qui vient de se passer ici. Princes, veut un linceul promptement épaissi; Ces mêmes dés hideux qui virent le Calvaire Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère. Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu. Vous avez joué là, rois, un lugubre jeu. Mais, soit. Je ne vais pas perdre à de la morale Ce moment que remplit la brume sépulcrale. Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins. Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humains Pour qu'ils puissent tâter vos actions funèbres; A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres? A quoi bon vous parler de ce que vous faisiez? Boire de l'ombre, étant de nuit rassasiés. C'est ce que vous avez l'habitude de faire. Rois, au point de ne plus sentir dans votre verre L'odeur des attentats et le goût des forfaits. EVIRADNUS. Je vous dis seulement que ce vil portefaix. Votre siècle, commence à trouver vos altesses Lourdes d'iniquités et de scélératesses 5 11 est las, c'est pourquoi je vous jette au monceau D'ordures que des ans emporte le ruisseau! Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille, J'ai vu cela! Dieu bon, sont-ils de la famille Des vivants, respirant sous ton clair horizon? Sont-ce des hommes? Non. Rien qu'à voir la façor Dont votre lèvre touche aux vierges endormies. Princes, on sent en vous des goules, des lamies. D'affreux êtres sortis des cercueils soulevés. Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avez De la face de l'homme est un mensonge infâme 5 Vous avez quelque bête effrovable au lieu d'ame^ Sigismond l'assassin, Ladislas le forban. Vous êtes des damnés en rupture de ban; Donc lâchez les vivants et lâchez les empires! Hors du trône, tyrans! à la tombe, vampires! Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez.» 323 Et son doigt est tourné vers le gouffre. Atterrés, Ils s'agenouillent. «Oh! dit Sigismond, fantôme, Ne nous emmène pas dans ton morne royaume ! Nous t'obéirons. Dis, qu'exiges-tu de nous? Grâce ! » Et le roi dit : «Vois, nous sommes à genoux. Spectre ! » Une vieille femme a la voix moins débile. La figure qui tient l'épée est immobile, 324 LA LÉGENDE DES SIECLES. Et se tait, comme si cet être souverain Tenait conseil en lui sous son linceul d'airain; Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine : «Princes, votre façon d'être lâches me gêne. Je suis homme et non spectre. Allons, debout! mon bras Est le bras d'un vivant; il ne me convient pas De faire une autre peur que celle oii j'ai coutume. Je suis Eviradnus. XVII LA MASSUE. Comme sort de la brume Un se'vère sapin, vieilli dans l'Appenzell, A l'heure où le matin au souffle universel Passe, des bois profonds balayant la lisière. Le preux ouvre son casque, et hors de la visière Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît. Sigismond s'est dressé comme un dogue en arrêt; Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée. Grince des dents et rit, et, comme la nuée Résume en un éclair le gouffre pluvieux. Toute sa rage éclate en ce cri : « C'est un vieux ! » Le grand chevalier dit, regardant l'un et l'autre : «Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du votre. Je vous défie à mort, laissant à votre choix D'attaquer l'un sans l'autre ou tous deux à la fois; Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne; Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne; Car le châtiment doit lui-même être correct. » Eviradnus n'a plus que sa veste d'Utrecht. Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape, Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe. EVIRADNUS. 325 Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus, Il se glisse en rampant derrière Eviradnus; Mais Eviradnus sent qu'on l'attaque en arrière. Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière. Et sa main colossale étreint comme un étau Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau : Dans l'œil du nain royal on voit la mort paraître. «Je devrais te couper les quatre membres, traître, Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants. Tiens, dit Eviradnus, meurs vite!» Et sur ses flancs Le roi s'affaisse, et, blême et l'œil hors de l'orbite. Sans un cri, tant la mort formidable est subite. Il expire. L'un meurt, mais l'autre s'est dressé. Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé Sur un banc son épée, et Sigismond l'a prise. Le jeune homme effravant rit de la barbe grise; L'épée au poing, joyeux, assassin rayonnant. Croisant les bras, il crie : «A mon tour maintepiant ! )> Et les noirs chevaliers, juges de cette lice. Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice. Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé, Eviradnus sans arme et Sigismond armé. Le gouffre attend. Il faut que l'un des deux v tombe. «Vovons un peu sur qui va se fermer la tombe. Dit Sigismond. C'est toi le mort! c'est toi le chien!» Le moment est funèbre; Eviradnus sent bien Qu'avant qu'il ait choisi dans quelque armure un glaive. Il aura dans les reins la pointe qui se lève; Que faire? Tout à coup sur Ladislas gisant 326 LA LÉGENDE DES SIECLES. Son œil tombe; il sourit terrible, et, se baissant De l'air d'un lion pris qui trouve son issue : «He'! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue!» Et, prenant aux talons le cadavre du roi, Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi; Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue, Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue Au-dessus de sa tête, en murmurant : Tout beau! Cette espèce de fronde horrible du tombeau, Dont le corps est la corde et la tête la pierre. Le cadavre éperdu se renverse en arrière. Et les bras disloque's font des gestes hideux. Lui, crie : «Arrangez-vous, princes, entre vous deux. Si l'enfer s'éteignait, dans l'ombre universelle. On le rallumerait, certe, avec l'étincelle Qu'on peut tirer d'un roi heurtant un empereur. » Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d'horreur. Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe; Soudain le mort s'abat et le cadavre frappe... Eviradnus est seul. Et l'on entend le bruit De deux spectres tombant ensemble dans la nuit. Le preux se courbe au seuil du puits, son œil y plonge. Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe : «C'est bien! disparaissez, le tigre et le chacal!» XVIII LE .lOlTR REPARAÎT. Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal , Et, de peur qu'au réveil elle ne s'inquiète. Il referme sans bruit l'infernale oubliette; Puis remet tout en ordre autour de lui, disant : «La chose n'a pas fait une goutte de sang; EVIRADNUS. 327 C'est mieux. » Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate; Les monts gris sont bordés d'un long fil écarlatej Et voici que, portant des branches de genêt. Le peuple vient chercher sa dame; l'aube naît. Les hameaux sont en branle, on accourt; et, vermeille, Mahaud, en même temps que l'aurore, s'éveille; Elle pense rêver, et croit que le brouillard A pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard, Et les cherche des veux, les regrettant peut-être; Eviradnus salue, et le vieux vaillant maître, S'approchant d'elle avec un doux sourire ami : «Madame, lui dit-il, avez- vous bien dormi?» 28 janvier 1859. XVI LES TRÔNES D'ORIENT. I ZIM-ZIZIMI. Zim-Zi2imi, soudan d'Egypte, commandeur Des croyants, padischah qui dépasse en grandeur Le césar d'Allemagne et le sultan d'Asie, Maître que la splendeur énorme rassasie, Songe. C'est le moment de son festin du soir^ Toute la table fume ainsi qu'un encensoir; Le banquet est dressé dans la plus haute crypte D'un grand palais bâti par les vieux rois d'Egypte; Les plafonds sont dorés et les piliers sont peints; Les buffets sont chargés de viandes et de pains, Et de tout ce que peut rêver la faim humaine; Un roi mange en un jour plus qu'en une semaine Le peuple d'Ispahan, de Byzance et de Tyr; Et c'est l'art des valets que de faire aboutir La mamelle du monde à la bouche d'un homme; Tous les mets qu'on choisit, tous les vins qu'on renomme Sont là, car le sultan Zizimi boit du vin; Il rit du livre austère et du. texte divin Que le derviche triste, humble et pâle, vénère; L'homme sobre est souvent cruel, et, d'ordinaire. L'économe de vin est prodigue de sang; Mais Zim est à la fois ivrogne et malfaisant. Ce qui n'empêche pas qu'il ne soit plein de gloire. Il règne; il a soumis la vieille Afrique noire; Il règne par le sang, la guerre et l'échafaud; 330 LA LÉGENDE DES SIECLES. Il tient l'Asie ainsi qu'il tient l'Afrique; il faut Que celui qui veut fuir son empire s'exile Au nord, en Thrace, au sud, jusqu'au fleuve Baxile; Toujours vainqueur, fatal, fauve, il a pour vassaux Les batailles, les camps, les clairons, les assauts-, L'aigle en l'apercevant crie et fuit dans les roches. Les rajahs de Mysore et d'Agra sont ses proches, Ainsi qu'Omar, qui dit : Grâce à moi. Dieu vaincra. Son oncle est Hayraddin, sultan de Bassora, Les grands cheiks du désert sont tous de sa famille, Le roi d'Oude est son frère, et l'épe'e est sa fille. Il a dompté Bagdad, Trébizonde, et Mossul Que conquit le premier Duilius, ce consul Qui marchait précédé de flûtes tibicines; Il a soumis Gophna, les forêts abyssines, L'Arabie, où l'aurore a d'immenses rougeurs. Et l'Hedja^, oii, le soir, les tremblants voyageurs, De la nuit autour d'eux sentant rôder les bêtes, Allument de grands feux, tiennent leurs armes prêtes, Et se brûlent un doigt pour ne pas s'endormir; Mascate et son iman, la Mecque et son émir, Le Liban, le Caucase et l'Atlas font partie De l'ombre de son trône, ainsi que la Scythie, Et l'eau de Nagaïn, et le sable d'Ophir, Et le Sahara fauve, oti l'oiseau vert asfir Vient becqueter la mouche aux pieds des dromadaires; Pareils à des vautours forcés de changer d'aires, Devant lui, vingt sultans, reculant hérissés. Se sont dans la fournaise africaine enfoncés; Quand il étend son sceptre, il touche aux âpres zones Oii luit la nudité des fières amazones; En Grèce, il fait kittcr chrétiens contre chrétiens, Les chiens contre les porcs, les porcs contre les chiens ; Tout le craint; et sa tête est de loin saluée Par le lama debout dans la sainte nuée. Et son nom fait pâlir parmi ses Kassburdars ZIM-ZIZIMI. 531 Le sophi devant qui Hottent sept étendards; Il règne; et le morceau qu'il coupe de la terre S'agrandit chaque jour sous son noir cimeterre; Il foule les cités, les achète, les vend. Les dévore; à qui sont les hommes. Dieu vivant? A lui, comme la paille est au bœul dans l'étable. Cependant il s'ennuie. Il est seul à sa table. Le trône ne pouvant avoir de conviés; Grandeur, bonheur, les biens par la toule enviés. L'alcôve où l'on s'endort, le sceptre où l'on s'appuie, Il a tout; c'est pourquoi ce tout-puissant s'ennuie; Ivre, il est triste. Il vient d'épuiser les plaisirs; Il a donné son pied à baiser aux vizirs ; Sa musique a joué les fanfares connues; Des femmes ont dansé devant lui toutes nues; Il s'est fait adorer par un tas prosterné De cheiks et d'ulémas décrépits, étonné Que la barbe fut blanche alors que l'âme est vile; Il s'est fait amener des prisons de la ville Deux voleurs qui se sont traînés à ses genoux, Criant grâce, implorant l'homme maître de tous, Agitant à leurs poings de pesantes ferrailles. Et, curieux de voir s'échapper leurs entrailles. Il leur a lentement lui-même ouvert le flanc; Puis il a renvoyé ses esclaves, bâillant. Zim regarde, en sa molle et hautaine attitude, Cherchant à qui parler dans cette solitude. .:ic>wr.3 352 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Le trône où Zizïmï s'accoude est soutenu Par dix sphinx au front ceint de roses, au flanc nuj Tous sont en marbre blanc } tous tiennent une lyre; L'énigme dans leurs yeux semble presque sourire; Chacun d'eux porte un mot sur sa tête sculpté. Et ces dix mots sont : Gloire, Amour, Jeu, Volupté, Santé, Bonheur, Beauté, Grandeur, Victoire, Joie. Et le sultan s'écrie : «O sphinx dont l'œil flamboie. Je suis le Conquérant; mon nom est établi Dans l'azur des cieux, hors de l'ombre et de l'oubli; Et mon bras porte un tas de foudres qu'il secoue; Mes exploits fulgurants passent comme une roue; Je vis; je ne suis pas ce qu'on nomme un mortel; Mon trône vieillissant se transforme en autel; Quand le moment viendra que je quitte la terre. Étant le jour, j'irai rentrer dans la lumière; Dieu dira : « Du sultan je veux me rapprocher. » L'aube prendra son astre et viendra me chercher. L'homme m'adore avec des faces d'épouvante; L'Orgueil est mon valet, la Gloire est ma servante; Elle se tient debout quand Zizimi s'assied; Je dédaigne et je hais les hommes; et mon pied Sent le mou de la fange en marchant sur leurs nuques. A défaut des humains, tous muets, tous eunuques, Tenez-moi compagnie, ô sphinx qui m'entourez Avec vos noms joyeux sur vos têtes dorés, Désennuyez le roi redoutable qui tonne; Que ma splendeur en vous autour de moi ravonnc; Chantez-moi votre chant de gloire et de bonheur; O trône triomphal dont je suis le seigneur. Parle-moi! Parlez-moi, sphinx couronnés de roses!» ZïM-ZlZlMI. 333 Alors les sphinx, avec la voix qui sort des choses, Parlèrent : tels ces bruits qu'on entend en dormant. LE PREMIER SPHINX. La reine Nitocris, près du clair firmament. Habite le tombeau de la haute terrasse; Elle est seule, elle est triste; elle songe à sa race, A tous ces rois, terreur des grecs et des hébreux. Durs, sanglants, et sortis de son flanc ténébreux; Au milieu de l'azur son sépulcre est farouche; Les oiseaux tombent morts quand leur aile le touche; Et la reine est muette, et les nuages font Sur son roval silence un bruit sombre et profond. Selon l'antique loi, nul vivant, s'il ne porte Sur sa tête un corps mort, ne peut franchir la porte Du tombeau, plein d'enfer et d'horreur pénétré. La reine ouvre les yeux la nuit; le ciel sacré Apparaît à la morte à travers les pilastres; Son œil sinistre et fixe importune les astres; Et jusqu'à l'aube, autour des os de Nitocris, Un flot de spectres passe avec de vagues cris. LE DEUXIEME SPHINX. Si grands que soient les rois, les pharaons, les mages Qu'entoure une nuée éternelle d'hommages. Personne n'est plus haut que Téglath-Phalasar. Comme Dieu même, à qui l'étoile sert de char, H a son temple avec un prophète pour prêtre. Ses yeux semblent de pourpre, étant les yeux du maître; Tout tremble; et, sous son joug redouté, le héros Tient les peuples courbés ainsi que des taureaux; Pour les villes d'Assur que son pas met en cendre, 334 LA LÉGENDE DES SIECLES. Il est ce que sera pour l'Asie Alexandre, Il est ce que sera pour l'Europe Attila j Il triomphe, il rayonne} et, pendant ce temps-là. Sans savoir qu'à ses pieds toute la terre tombe. Pour le mur qui sera la cloison de sa tombe. Des potiers font sécher de la brique au soleil. LE TROISIÈME SPHINX. Nemrod était un maître aux archanges pareil j Son nom est sur Babel, la sublime masure} Son sceptre altier couvrait l'espace qu'on mesure De la mer du couchant à la mer du levant} Baal le fit terrible à tout être vivant Depuis le ciel sacré jusqu'à l'enfer immonde, Ayant rempli ses mains de l'empire du monde. Si l'on eût dit : «Nemrod mourra», qui l'auraii cru? Il vivait} maintenant cet homme a disparu. Le désert est profond et le vent est sonore. LE QUATRIÈME SPHINX. Chrem tut roi} sa statue était d'ot} on ignore La date de la fonte et le nom du fondeur} Et nul ne pourrait dire à quelle profondeur, Ni dans quel sombre puits, ce pharaon sévère Flotte, plongé dans l'huile, en son cercueil de verre. Les rois triomphent, beaux, fiers, joveux, courroucés. Puissants, victorieux} alors Dieu dit : Assez! Le temps, spectre debout sur tout ce qui s'écroule. Tient et par moments tourne un sablier, oli coule Une poudre qu'il a prise dans les tombeaux Et ramassée aux plis des linceuls en lambeaux. Et la cendre des morts mesure aux vivants l'heure. Rois, le sablier tremble et la clepsvdre pleurc} ZIM-ZIZIML 335 Pourquoi? le savez-vous, rois? C'est que chacun d'eux Voit, au delà de vous, ô princes hasardeux, j.. Le dedans du sépulcre et de la catacombe. Et la forme que prend le trône dans la tombe. LE CINQUIÈME SPHINX. Les quatre conquérants de l'Asie étaient grands ^ Leurs colères roulaient ainsi que des torrents ^ Quand ils marchaient, la terre oscillait sur son axe; Thuras tenait le Phase, Ochus avait l'Araxe, Gour la Perse, et le roi fatal, Phul-Bélézys, Sur l'Inde monstrueuse et triste était assis; Quand Cyrus les lia tous quatre à son quadrige, L'Euphrate eut peur; Ninive, en voyant ce prodige. Disait : «Quel est ce char étrange et radieux Que traîne un formidable attelage de dieux?» Ainsi parlait le peuple, ainsi parlait l'armée; Tout s'est évanoui, puisque tout est fumée. LE SIXIÈME SPHINX. Cambyse ne fait plus un mouvement; il dort; Il dort sans même voir qu'il pourrit; il est mort. Tant que vivent les rois la foule est à plat ventre; On les contemple, on trouve admirable leur antre; Mais sitôt qu'ils sont morts, ils deviennent hideux. Et n'ont plus que les vers pour ramper autour d'eux. Oh! de Troie à Memphis, et d'Ecbatane à Tarse, La grande catastrophe éternelle est éparse Avec Pyrrhus le grand, avec Psamméticus! Les rois vainqueurs sont morts plus que les rois vaincus, Car la mort rit, et fait, quand sur l'homme elle monte, Plus de nuit sur la gloire, hélas ! que sur la honte. LE SEPTIEME SPHINX. La tombe où l'on a mis Bélus croule au désert; Ruine, elle a perdu son mur de granit vert. 336 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Et sa coupole, sœur du ciel, splendide et ronde ^ Le pâtre y vient choisir des pierres pour sa fronde; Celui qui, le soir, passe en ce lugubre champ Entend le bruit que fait le chacal en mâchant ^ L'ombre en ce lieu s'amasse et la nuit est là toute; Le voyageur, tâtant de son bâton la voûte. Crie en vain : «Est-ce ici qu'était le dieu Bélus?» Le sépulcre est si vieux qu'il ne s'en souvient plus. LE HUITIEME SPHINX. Aménophis, Éphrée et Cherbron sont funèbres; Rhamsès est devenu tout noir dans les ténèbres; Les satrapes s'en vont dans l'ombre, ils s'en vont tous; L'ombre n'a pas besoin de clefs ni de verrous. L'ombre est forte. La mort est la grande geôlière; Elle manie un dieu d'une main familière. Et l'enferme; les rois sont ses noirs prisonniers; Elle tient les premiers, elle tient les derniers; Dans une gaine étroite elle a roidi leurs membres; Elle les a couchés dans de lugubres chambres Entre des murs bâtis de cailloux et de chaux ; Et, pour qu'ils restent seuls dans ces blêmes cachots. Méditant sur leur sceptre et sur leur aventure. Elle a pris de la terre et bouché l'ouverture. LE NEUVIEME SPHINX. Passants, quelqu'un veut-il voir Cléopâtre au lit? Venez; l'alcôve est morne, une brume l'emplit; Cléopâtre est couchée à jamais. Cette femme Fut l'éblouissement de l'Asie et la flamme Que tout le genre humain avait dans le regard; Quand elle disparut, le monde fut hagard; Ses dents étaient de perle et sa bouche était d'ambre; Les rois mouraient d'amour en entrant dans sa chambre; Pour elle Ephracticus soumit l'Atlas, Sapor ZhM-ZIZlMI. 337 Vint d'Osvmandias saisir le cercle d'or, Mamvlos conquit Suze et Tentyris détruite, Et Palmvre, et pour elle Antoine prit la fuite ^ Entre elle et l'univers qui s'offraient à la fois 11 hésita, lâchant le monde dans son choix 5 Cléopâtre égalait les Junons éternelles j Une chaîne sortait de ses vagues prunelles 5 O tremblant cœur humain, si jamais tu vibras. C'est dans l'étreinte altière et douce de ses brasj Son nom seul enivrait, Strophus n'osait l'écrire; La terre s'éclairait de son divin sourire, A force de lumière et d'amour effrayant; Son corps semblait mêlé d'azur; en la vovant, Vénus, le soir, rentrait jalouse sous la nue; Cléopâtre embaumait l'Egvpte; toute nue. Elle brûlait les veux ainsi que le soleil; Les roses enviaient l'ongle de son orteil; O vivants, allez voir sa tombe souveraine; Fière, elle était déesse et daignait être reine; L'amour prenait pour arc sa lèvre aux coins moqueurs; Sa beauté rendait fous les fronts, les sens, les cœurs. Et plus que les lions rugissants était forte; Mais bouchez-vous le nez si vous passez la porte. LE DIXIEME SPHINX. Que fait Sennachérib, roi plus grand que le sort? Le roi Sennachérib fait ceci qu'il est mort. Que fait Cad? Il est mort. Que fait Sardanapale? Il est mort. Le sultan écoutait, morne et pâle. «Voilà de sombres voix, dit-il, et je ferai Dès demain jeter bas ce palais effaré 338 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Où le démon re'pund quand on s'adresse aux anges. » Il menaça du poing les sphinx aux yeux étranges. Et son regard tomba sur sa coupe où brillait Le vin semé de sauge et de feuilles d'œillet. ((Ah! toi, tu sais calmer ma tête fatiguée ^ Viens, ma coupe, dit-il. Ris, parle-moi, sois gaie. Chasse de mon esprit ces nuages hideux. Moi, le pouvoir, et toi, le vin, causons tous deux.» La coupe étincelante, embaumée et fleurie, Lui dit : ((Phur, roi soleil, avait Alexandrie; Il levait au-dessus de la mer son cimier; Il tirait de son peuple orageux, le premier D'Afrique après Carthage et du monde après Rome, Des soldats plus nombreux que les rêves que l'homme \bit dans la transparence obscure du sommeil; Mais à quoi bon avoir été l'homme soleil ? Puisqu'on est le néant, que sert d'être le maître? Que sert d'être calife ou mage? A quoi bon être Un de ces pharaons, ébauches des sultans. Qui, dans la profondeur ténébreuse des temps. Jettent la lueur vague et sombre de leurs mitres? A quoi bon être Arsès, Darius, Armamithres, Cyaxare, Séthos, Dardanus, Dercylas, Xercès, Nabonassar, Asar-Addon, hélas! On a des légions qu'à la guerre on exerce; On est Antiochus, Chosroès, Artaxerce, Sésostris, Annibal, Astyage, Sylla, Achille, Omar, César, on meurt, sachez cela. ZIM-ZIZIMI. 339 Ils étaient dans le bruit, ils sont dans le silence. Vivants, quand le trépas sur un de vous s'élance. Tout homme, quel qu'il soit, meurt tremblant^ mais le roi Du haut de plus d'orgueil tombe dans plus d'effroi 5 Cet esprit plus noir trouve un juge plus farouche j Pendant que l'âme fuit, le cadavre se couche. Et se sent sous la terre opprimer et chercher Par la griffe de l'arbre et le poids du rocher; L'orfraie à son côté se tapit défiante; Qu'est-ce qu'un sultan mort? Les taupes font leur fiente Dans de la cendre à qui l'empire fut donné. Et dans des ossements qui jadis ont régné; Et les tombeaux des rois sont des trous à panthère. » Zim, furieux, brisa la coupe contre terre. Pour éclairer la salle, on avait apporté Au centre de la table un flambeau d'or sculpté A Sumatra, pays des orfèvres célèbres; Cette lampe splendide étoilait les ténèbres. Zim lui parla : «Voilà de la lumière au moins! Les sphinx sont de la nuit les funèbres témoins; La coupe, étant toujours ivre, est à peu près toile ; Mais toi, flambeau, tu vis dans ta claire auréole; Tu jettes aux banquets un regard souriant; O lampe, où tu parais tu fais un orient; Quand tu parles, ta voix doit être un chant d'aurore ; Dis-moi quelque chanson divine que j'ignore. Parle-moi, ravis-moi, lampe du paradis! Que la coupe et les sphinx monstrueux soient maudits; Car les sphinx ont l'œil faux, la coupe a le vin traître. 340 LA LÉGENDE DES SIECLES. Et la lampe parla sur cet ordre du maître : «Après avoir eu Tyr, Babvlone, llion, ^t pris Delphe à Thésée et l'Athos au lion, Conquis Thèbe, et soumis le Gange tributaire, Ninus le fratricide est perdu sous la terre 5 Il est muré, selon le rite assyrien. Dans un trou formidable où l'on ne voit plus rien. Oii? qui le sait? les puits sont noirs, la terre est creuse. L'homme est devenu spectre. A travers l'ombre alTreuse, Si le regard de ceux qui sont vivants pouvait Percer jusqu'au lit triste au lugubre chevet Où gît ce roi, jadis éclair dans la tempête. On verrait, à côté de ce qui fut sa tête. Un vase de grès rouge, un doigt de marbre blanc ^ Adam le trouverait à Caïn ressemblant. La vipère frémit quand elle s'aventure Jusqu'à cette efTrayante et sombre pourriture. Il est gisant j il dort; peut-être qu'il attend. Par moments, la Mort vient dans sa tombe, apportant Une cruche et du pain qu'elle dépose à terre; Elle pousse du pied le dormeur solitaire. Et lui dit : «Me voici, Ninus. Réveille-toi. Je t'apporte à manger. Tu dois avoir faim, roi. Prends. — Je n'ai plus de mains, répond le roi farouche. - — Allons, mange.» Et Ninus dit : «Je n'ai plus de bouche.» Et la Mort, lui montrant le pain, dit : «Fils des dieux. Vois ce pain. » Et Ninus répond : « Je n'ai plus d'veux. » Zim se dressa terrible, et, sur les dalles sombres Que le festin couvrait de ses joveux décombres. Jeta la lampe d'or sculptée à Sumatra. ZÏM-ZTZIMI. 341 La lampe s'éteignit. Alors la Nuit entra; Et Zim se trouva seul avec elle; la salle. Comme en une tume'e obscure et colossale, S'effaça; Zim tremblait, sans gardes, sans soutiens : La Nuit lui prit la main dans l'ombre, et lui dit : Viens. 20-25 novembre 1858. 342 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. II 1453- Les Turcs, devant Constantinople, Virent un géant chevalier, A l'écu d'or et de sinople, Suivi d'un lion familier. Mahomet deux, sous les murailles. Lui cria : «Qu'es-tu?» Le géant Dit : «Je m'appelle Funérailles, Et toi, tu t'appelles Néant. «Mon nom sous le soleil est France. Je reviendrai dans la clarté. J'apporterai la délivrance. J'amènerai la liberté. «Mon armure est dorée et verte Comme la mer sous le ciel bleu; Derrière moi l'ombre est ouverte; Le lion qui me suit, c'est Dieu.» III SULTAN MOURAD. Mourad,. fils du sultan Bajazet, fiit un homme Glorieux, plus qu'aucun des Tibères de Rome; Dans son sérail veillaient des lions accroupis, Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis ; On y voyait blanchir des os entre les daUes; Un long fleuve de sang de dessous ses sandales Sortait, et s'épandait sur la terre, inondant L'orient, et fumant dans l'ombre à l'occident; Il fit un tel carnage avec son cimeterre Que son cheval semblait au monde une panthère-, Sous lui Smvrne et Tunis, qui regretta ses beys, Furent comme des corps qui pendent aux gibets; Il fut sublime; il prit, mêlant la force aux ruses. Le Caucase aux Kirghi2 et le Liban aux Druses; Il fit, après l'assaut, pendre les magistrats D'Éphèse, et rouer vifs les prêtres de Fatras ; Grâce à Mourad, suivi des victoires rampantes. Le vautour essuyait son bec fauve aux charpentes Du temple de Thésée encor pleines de clous ; Grâce à lui, l'on voyait dans Athènes des loups. Et la ronce couvrait de sa verte tunique Tous ces vieux pans de murs écroulés, Salonique, Corinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymothichos, Où l'on n'entendait plus parler que les échos ; Mourad fiit saint; il fit étrangler ses huit frères; Comme les deux derniers, petits, cherchaient leurs mères Et s'enfuyaient, avant de les faire mourir. Tout autour de la chambre, il les laissa courir; 344 LA LÉGENDE DES SIECLES. Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes, Passait, le cangiar à la main, et les têtes S'envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux; Mourad, qui ruina Delphe, Ancyre et Naxos, Comme on cueille un fruit mûr tuait une province; Il anéantissait le peuple avec le prince. Les temples et les dieux, les rois et les donjons ; L'eau n'a pas plus d'essaims d'insectes dans ses joncs Qu'il n'avait de rois morts et de spectres épiques Volant autour de lui dans les forêts de piques; . Mourad, fils étoile des sultans triomphants, Ouvrit, l'un après l'autre et vivants, douze eniants Pour trouver dans leur ventre une pomme volée; Mourad lut magnanime; il détruisit Elée, Mégare et Famagouste avec l'aide d'Allah; Il effaça de terre Agrigentc; il brûla Fiume et Rhode, voulant avoir des femmes blanches; Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard; Mourad fut sage et fort; son père mourut tard, Mourad l'aida; ce père avait laissé vingt femmes. Filles d'Europe ayant dans leurs regards des âmes, Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair; Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer Dans des sacs convulsifs que la houle profonde Emporta, se tordant confusément sous l'onde; Mourad les fit noyer toutes; ce fut sa loi; Et quand quelque santon lui demandait pourquoi. Il donnait pour raison : «C'est qu'elles étaient grosses.» D'Aden et d'Erzeroum il fit de larges fosses. Un charnier de Modon vaincue, et trois amas De cadavres d'Alep, de Brousse et de Damas ; Un jour, tirant de l'arc, il prit son fils pour cible. Et le tua; Mourad sultan fut invincible : Vlad, boyard de Tarvis, appelé Bebébuth, Refuse de payer au sultan le tribut. Prend l'ambassade turque et la fait périr toute SULTAN MOURAD. 345 Sur trente pals, plantés aux deux bords d'une route; Mourad accourt, brûlant moissons, granges, greniers, Bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers. Puis, autour de l'immense et noir champ de bataille. Bâtit un large mur tout en pierre de taille. Et fait dans les créneaux, pleins d'afïreux cris plaintifs. Maçonner et murer les vingt mille captifs, Laissant des trQus par où l'on voit leurs yeux dans l'ombre. Et part, après avoir écrit sur le mur sombre : «Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, planteur de pieux.» Mourad était croyant, Mourad était pieux ; Tl brûla cent couvents de chrétiens en Eubée, Où par hasard sa foudre était un jour tombée; Mourad fut quarante ans l'éclatant meurtrier Sabrant le monde, ayant Dieu sous son étrier; Il eut le Rhamséïon et le Généralife; Il fut le padischah, l'empereur, le calife. Et les prêtres disaient : «Allah! Mourad est grand.» II Législateur horrible et pire conquérant. N'ayant autour de lui que des troupeaux infâmes. De la foule, de l'homme en poussière, des âmes D'où des langues sortaient pour lui lécher les pieds. Loué pour ses forfaits toujours inexpiés. Flatté par ses vaincus et baisé par ses proies. Il vivait dans l'encens, dans l'orgueil, dans les joies. Avec l'immense ennui du méchant adoré. était le faucheur, la terre était le pré. 346 LA LÉGENDE DES SIECLES. III Un jour, comme il passait à pied dans une rue A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue, A l'heure où les maisons, les arbres et les blés Jettent sur les chemins de soleil accablés « Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière. Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière. Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher Venait de saigner vif avant de l'écorcher; Cette bête râlait devant cette masure; Son cou s'ouvrait, béant d'un& afïreuse blessure; Le soleil de midi brûlait l'agonisant; Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang Faisait un lac fumant à la porte du bouge, Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge; Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil, Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil; Comme autour de leur nid voltigent les colombes, Ils allaient et venaient, parasites des tombes. Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon; Car la mort, l'agonie et la corruption. Sont ici-bas le seul mystérieux désastre Où la mouche travaille en même temps que l'astre ; Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré Au féroce soleil, des mouches dévoré; On voyait tressaillir l'effroyable coupure; Tous les passants fuyaient loin de la bête impure; Qui donc eîàt eu pitié de ce malheur hideux? Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux; L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde; L'autre, empereur, puissant, vainqueur, maître du monde. Triomphant aussi haut que l'homme peut monter. Comme si le destin eût voulu confronter Les deux extrémités sinistres des ténèbres. SULTAN MOURAD. 347 Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres. Râlait, triste, épuisé, morne 5 et le padischah De cet être difforme et sanglant s'approcha, Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse 5 Mourad pencha son front vers la bête lépreuse, Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin. Et, de ce même geste énorme et surhumain Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches. Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches, Regarda d'un regard ineffable, un moment. L'homme qui l'assistait dans son accablement ^ Puis son œil se perdit dans l'immense mystère-, Il expira. IV Le jour où ceci sur la terre S'accomplissait, voici ce que voyait le ciel : C'était dans l'endroit calme, apaisé, solennel. Où luit l'astre idéal sous l'idéal nuage. Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge. Hors de ce qu'on appelle espace, et des contours Des songes qu'ici-bas nous nommons nuits et jours; Lieu d'évidence où l'âme enfin peut voir les causes. Où, voyant le revers inattendu des choses. On comprend, et l'on dit : «C'est bien!» l'autre côté De la chimère sombre étant la vérité; Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre. L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre. Ce qui ravonne là, ce n'est pas un vain jour Qui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour, Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première. Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière; C'est un grand jour divin, regardé dans les cieux Par les soleils, comme est le nôtre par les yeux; 348 LA LEGENDE DES SIECLES. Jour pur, expliquant tout, quoiqu'il soit le problème; Jour qui terrifierait s'il n'était l'espoir même; De toute l'étendue éclairant l'épaisseur, Foudre par l'épouvante, aube par la douceur. Là, toutes les beautés tonnent épanouies; Là, fi-issonnent en paix les lueurs inouïes; Là, les ressuscites ouvrent leur œil béni Au resplendissement de l'éclair infini; Là, les vastes rayons passent comme des ondes. C'était sur le sommet du Sinaï des mondes; C'était là. Le nuage auguste, par moments, Se fendait, et jetait des éblouissements. Toute la profondeur entourait cette cime. On distinguait, avec un tremblement sublime. Quelqu'un d'inexprimable au tond de la clarté. Et tout firémissait, tout, l'aube et l'obscurité. Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes. Devant un vague fiont couvert de diadèmes. Dieu méditait. Celui qui crée et qui sourit. Celui qu'en bégayant nous appelons Esprit, Bonté, Force, Equité, Perfection, Sagesse, Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse. Fuir les siècles ainsi que des mouches d'été; C'ar il est éternel avec tranquillité. Et dans l'ombre hurlait tout un goufTre : la terre. En bas, sous une brume épaisse, cette sphère Rampait, monde lugubre où les pales humains Passaient et s'écroulaient et se tordaient les mains ; SULTAN MOURAD. 349 On apercevait l'Inde et le Nil, des mêlées D'exterminations et de villes brûlées, Et des champs ravagés et des clairons soufflant, Et l'Europe livide ayant un glaive au flanc 5 Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire 5 Huit frères tout sanglants 5 l'oncle, le fils, le père 5 Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris; Des têtes voletant, mornes chauves-souris. Autour d'un sabre nu, fécond en funérailles 5 Des entants éventrés soutenant leurs entrailles; Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons D'êtres sciés en deux rampaient dans les tisons; Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles. L'océan, échouait dans les nuages pâles D'affreux sacs noirs faisant des gestes effravants; Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants, D'yeux en pleurs, d'ossements, de larves, de décombres. Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant Au loin, d'un continent à l'autre continent. Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies. Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies : «C'est Mourad! c'est Mourad! justice, ô Dieu vivant!» A ce cri, qu'apportait de toutes parts le vent. Les tonnerres jetaient des grondements étranges. Des flamboiements passaient sur les faces des anges, Les grilles de l'enfer s'empourpraient, le courroux En laisait remuer d'eux-mêmes les verrous. Et l'on voyait sortir de l'abîme insondable Une sinistre main qui s'ouvrait formidable; «Justice!» répétait l'ombre, et le châtiment Au fond de l'infini se dressait lentement. Soudain, du plus profond des nuits, sur la nuée. Une bête difforme, affreuse, exténuée. 350 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Un être abject et sombre, un pourceau, s'e'leva. Ouvrant un œil sanglant qui cherchait Jéhovah^ La nuée apporta le porc dans la lumière, A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire. Le saint des saints, jamais décru, jamais accru 5 Et le porc murmura : «Grâce! il m'a secouru.)) Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent. Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent Les volontés de l'Etre effrayant qui construit Dans les ténèbres l'aube et dans le jour la nuit, On vit, dans le brouillard oii rien n'a plus de lorme. Vaguement apparaître une balance énorme; Cette balance vint d'elle-même, à travers Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts. Se placer sous la foule immense des victimes ; Au-dessus du silence horrible des abîmes. Sous l'œil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand. Terrible, elle oscillait, et portait, s'éclairant D'un jour mystérieux plus profond que le notre, Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre. Du côté du pourceau la balance pencha. Mourad, le haut calife et l'altier padischah. En sortant de la rue où les gens de la ville L'avaient pu voir toucher à cette bête vile, Fut le soir même pris d'une fièvre, et mourut. Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut. Couvert d'orfèvrerie, auguste, et dont l'entrée Semble l'intérieur d'une bête éventrée Qui serait toute en or et toute en diamants. Ce monument, superbe entre les monuments, SULTAN MOURAD. 351 Qu,i hérisse, au-dessus d'un mur de briques sèches, Son faite plein de tours comme un carquois de flèches. Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd'hui. Reçut le sultan mort et se ferma sur lui. Quand il lut là, gisant et couche' sous la pierre, Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière 5 Sans qu'on pût distinguer l'astre ni le flambeau. Un éblouissement remplissait son tombeau 5 Une aube s'y levait, prodigieuse et douce 5 Et sa prunelle éteinte eut l'étrange secousse D'une porte de jour qui s'ouvre dans la nuitj 11 aperçut l'échelle immense qui conduit Les actions de l'homme à l'œil qui voit les âmes; Et les clartés étaient des roses et des flammes 5 Et Mourad entendit une voix qui disait : «Mourad, neveu d'Achmet et fils de Baja^et, Tu semblais à jamais perdu 5 ton âme infime N'était plus qu'un ulcère et ton destin qu'un crime 5 Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea; Déjà Satan était visible en toij déjà. Sans t'en douter, promis aux tourbillons fijnèbres Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres. Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit 5 De ton pas sépulcral l'enfer guettait le bruit 5 Autour de toi montait, par ton crime attirée. L'obscurité du gouffre ainsi qu'une marée; Tu penchais sur l'abîme où l'homme est châtié; Mais tu viens d'avoir, monstre, un éclair de pitié-, Une lueur suprême et désintéressée A, comme à ton insu, traversé ta pensée. Et je t'ai lait mourir dans ton bon mouvement; Il suffit, pour sauver même l'homme inclément. Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres. Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres; Un seul instant d'amour rouvre l'éden fermé; rc 352 LA LÉGENDE DES SIECLES. Un pourceau secouru pèse un monde opprimé; Viens! le ciel s'offre, avec ses étoiles sans nomb En frémissant de joie, à l'évadé de l'ombre! Viens! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux. Entre, transfiguré! tes crimes ténébreux, O roi, derrière toi s'effacent dans les gloires; Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires! 15-21 juin 1858. IV LE BEY OUTRAGÉ. Le vieux bey de la re'gence Murmure en baissant le front : «Demain s'appelle vengeance Quand hier s'appelle affront. » Lui qui creusa tant de fosses Que, lorsqu'il passe, incle'ment. Le ventre des femmes grosses Tressaille lugubrement. Il tient nu son cimeterre; Pâle, il bâille par instants; Puis il regarde la terre Comme s'il disait : Attends. Il rêve. On sent qu'il résiste Comme le pin des forêts. Et qu'il sera d'abord triste Pour être terrible après. Ses regards sont insondables; Son glaive dans ses yeux luit; Ses paupières formidables, 0x1 passe un éclair de nuit, Laissent, sans qu'il les essuie, Tomber sur son yatagan Ces larges gouttes de pluie Qui précèdent l'ouragan. Firmain-bav. — - 26 juin 1856. 354 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. V LA CHANSON DES DOREURS DE PROUES. Nous sommes les doreurs de proues. Les vents, tournant comme des roues, Sur la verte rondeur des eaux Mêlent les lueurs et les ombres, Et dans les plis des vagues sombres Traînent les obliques vaisseaux. La bourrasque décrit des courbes. Les vents sont tortueux et fourbes, L'archer noir souffle dans son cor. Ces bruits s'ajoutent aux vertiges, Et c'est nous qui dans ces prodiges Faisons rôder des spectres d'or. Car c'est un spectre que la proue. Le flot l'étreint, l'air la secoue ^ Fière, elle sort de nos bazars Pour servir aux e'clairs de cible. Et pour être un regard terrible Parmi les sinistres hasards. Roi, prends le frais sous les platanes; Sultan, sois jaloux des sultanes, Et tiens sous des voiles cache' L'essaim des femmes inconnues Qu'hier on vendait toutes nues A la criée en plein marché. Qu'importe au vent! qu'importe à l'onde! Une femme est noire, une est blonde, LA CHANSON DES DOREURS DE PROUES. 355 L'autre est d'Alep ou d'Ispahan; Toutes tremblent devant ta face; Et que veut-on que cela fasse Au mvste'rieux océan! Vous avez chacun votre fête. Sois le prince, il est la tempête; Lui l'éclair, toi l'yatagan. Vous avez chacun votre glaive; Sous le sultan le peuple rêve. Le flot songe sous l'ouragan. Nous travaillons pour l'un et l'autre. Cette double tâche est la nôtre. Et nous chantons! O sombre émir, Tes yeux d'acier, ton cœur de marbre, N'empêchent pas le soir dans l'arbre Les petits oiseaux de dormir. Car la nature est éternelle Et tranquille, et Dieu sous son aile Abrite les vivants pensifs; Nous chantons dans l'ombre sereine Des chansons où se mêle à peine La vision des noirs récifs. Nous laissons aux maîtres les palmes Et les lauriers; nous sommes calmes Tant qu'ils n'ont pas pris dans leur main Les étoiles diminuées. Tant que la fuite des nuées Ne dépend pas d'un souffle humain. L'été luit, les fleurs sont écloses. Les seins blancs ont des pointes roses. On chasse, on rit, les ouvriers Chantent, et les moines s'ennuient; 356 LA LÉGENDE DES SIECLES. Les vagues biches qui s'enfuient Font tressaillir les leVriers. Oh! s'il fallait que tu t'emplisses, Sultan, de toutes les délices Qui t'environnent, tu mourrais. Vis et règne, — la vie est douce. Le chevreuil couché sur la mousse Fait des songes dans les forêts; Monter ne sert qu'à redescendre; Tout est flamme, puis tout est cendre; La tombe dit à l'homme : vois! Le temps change, les oiseaux muent. Et les vastes eaux se remuent, Et l'on entend passer des voix; L'air est chaud, les femmes se baignent; Les fleurs entre elles se dédaignent; Tout est joyeux, tout est charmant; Des blancheurs dans l'eau se reflètent; Les roses des bois se complètent Par les astres du firmament. Ta galère que nous dorâmes A soixante paires de rames Qui de Lépante à Mogane;^ Domptent le vent et la marée. Et dont chacune est manœuvrée Par quatre forçats enchamés. XVII AVERTISSEMENTS ET CHÂTIMENTS. I LE TRAVAIL DES CAPTIFS. Dieu dit au roi : «Je suis ton Dieu. Je veux un temple.» C'est ainsi, dans l'azur où l'astre le contemple, Que Dieu parla; du moins le prêtre l'entendit. Et le roi vint trouver les captifs, et leur dit : «En est-il un de vous qui sache faire un temple? Non, dirent-ils. — J'en vais tuer cent pour l'exemple. Dit le roi. Dieu demande un temple en son courroux. Ce que Dieu veut du roi, le roi le veut de vous. C'est juste. » C'est pourquoi l'on fit mourir cent hommes. Alors un des captifs cria : «Sire, nous sommes Convaincus. Faites-nous, roi, dans les environs. Donner une montagne, et nous la creuserons. — Une caverne? dit le roi. — Roi qui gouvernes. Dieu ne refuse point d'entrer dans les cavernes. Dit l'homme, et ce n'est pas une rébellion Que faire un temple à Dieu de l'antre du lion. — Faites,)) dit le roi. L'homme eut donc une montagne; Et les captifs, tramant les chaînes de leur bagne. Se mirent à creuser ce mont, nommé Galgal; Et l'homme était leur chef, bien qu'il fiât leur égal. 358 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Mais dans la senitude, ombre où rien ne pénètre. On a pour chef l'esclave à qui parle le maître. Ils creusèrent le mont Galgal profondément. Quand ils eurent fini, l'homme dit : «Roi clément. Vos prisonniers ont fait ce que le ciel désire; Mais ce temple est à vous avant d'être à Dieu, sire; Que votre Éternité daigne venir le voir. — J'y consens, répondit le roi. — Notre devoir, Reprit l'humble captif prosterné sur les dalles, Est d'adorer la cendre oii marchent vos sandales; Quand vous plaît-il de voir notre œuvre? — Sur-le-champ. » Alors le maître et l'homme, à ses pieds se couchant. Furent mis sous un dais sur une plate-forme; ** Un puits était bouché par une pierre énorme, La pierre fut levée, un câble hasardeux Soutint les quatre coins du trône, et tous les deux Descendirent au fond du puits, unique entrée De la montagne à coups de pioches éventrée. Quand ils furent en bas, le prince s'étonna. «C'est de cett*e façon qu'on entre dans l'Etna, C'est ainsi qu'on pénètre au trou de la Sibylle, C'est ainsi qu'on aborde à l'Hadès immobile, Mais ce n'est pas ainsi qu'on arrive au saint lieu. — Qu'on monte ou qu'on descende, on va toujours à Dieu, Dit l'architecte ayant comme un forçat la marque; O roi, soyez ici le bienvenu, monarque Qui parmi les plus grands et parmi les premiers Rayonnez, comme un cèdre au milieu des palmiers Règne, et comme Pathmos brille entre les Sporades. — Qu'est ce bruit? dit le roi. — Ce sont mes camarades Qui laissent retomber le couvercle du puits. — Mais nous ne pourrons plus sortir! — Rois, vos appuis Sont les astres, ô prince, et votre cimeterre Fait reculer la foudre, et vous êtes sur terre Le soleil comme au ciel le soleil est le roi. Que peut craindre ici-bas Votre Hautesse? Quoi! LE TRAVAIL DES CAPTIFS. 359 Plus d'issue! — O grand roi, roi sublime, qu'importe! Vous êtes l'homme à qui Dieu même ouvre la porte. » Alors le roi cria : «Plus de jour, plus de bruit, Tout est noir, je ne vois plus rien. Pourquoi la nuit Est-elle dans ce temple ainsi qu'en une cave? Pourquoi? — Parce ce que c'est ta tombe,» dit l'esclave. H. -H., 16 juillet 1873. 360 LA LÉGENDE DES SIECLES. II HOMO DUPLEX. Un jour, le duc Berthold, neveu du comte Hugo, Marquis du Rhin, seigneur de Fribourg en Brisgau, Traversait en chassant la forêt de Thuringe. Il vit, sous un grand arbre, un ange auprès d'un singe. Ces deux êtres, pareils à deux lutteurs grondants. Se regardaient l'un l'autre avec des yeux ardents; Le singe ouvrait sa griffe et l'ange ouvrait son aile. Et l'ange dit : «Berthold de Zœhringen, qu'appelle Dans la verte forêt le bruit joyeux des cors. Tu vois ici ton âme à côté de ton corps. Ecoute : moi je suis ton esprit, lui ta bête. Chacun de tes péchés lui fait lever la tête; Chaque bonne action que tu fais me grandit. Tant que tu vis, je lutte et j'étreins ce bandit; A ta mort tout finit dans l'ombre ou dans l'aurore Car c'est moi qui t'enlève ou lui qui te dévore. » 22 octobre 1855. III VERSET DU KORAN. La terre tremblera d'un profond tremblement, Et les hommes diront : Qu'a-t-elle? En ce mom.ent, Sortant de l'ombre en toule ainsi que des couleuvres. Pâles, les morts viendront pour regarder leurs œuvres. Ceux qui firent le mal le poids d'une fourmi Le verront, et pour eux Dieu sera moins ami; Ceux qui firent le bien ce que pèse une mouche Le verront, et Satan leur sera moins farouche. i6 septembre 1846. 362 LA LÉGENDE DES SIECLES. IV LAIGLE DU CASQUE. O sinistres forêts, vous avez vu ces ombres Passer, Tune après l'autre, et, parmi vos décombres, Vos ruines, vos lacs, vos ravins, vos halliers, Vous avez vu courir ces deux noirs chevaliers; Vous avez vu l'immense et farouche aventure; Les nuages, qui sont errants dans la nature. Ont eu cette épouvante énorme au-dessous d'eux 5 La victoire fut sourde et l'exploit fut hideux 5 Et l'herbe et la broussaille et les fleurs et les plantes Et les branches en sont encor toutes tremblantes 5 L'arbre en parle au rocher, l'antre en parle au menhir; Le vieux mont Lothian semble se souvenir; Et la fauvette en cause avec la tourterelle. Et maintenant, disons ce que fut la querelle Entre cet homme fauve et ce tragique enfant. Le fond, nul ne le sait. L'obscur passé défend Contre le souvenir des hommes l'origine Des rixes de Ninive et des guerres d'Égine, Et montre seulement la mort des combattants Après l'échange amer des rires insultants; Ainsi les anciens chefs d'Ecosse et de Northumbrc Ne sont guère pour nous que du vent et de l'ombre ; Ils furent orageux, ils furent ténébreux. C'est tout; ces sombres lords se dévoraient entre eux; L'homme vient volontiers vers l'homme à coups d'épéc; Bruce hait Baliol comme César Pompée; Pourquoi? Nous l'ignorons. Passez, souffles du ciel. Dieu seul connaît la nuit. L'AIGLE DU CASQUE. 363 Le comte Strathaël, Roi d'Angus, pair d'Ecosse, est presque centenaire; Le gypaète cache un petit dans son aire, Et ce lord a le fils de son fils près de lui; Toute sa race ainsi qu'un blême éclair a lui Et s'est éteinte; il est ce qui reste d'un monde; Mais Dieu près du fi-ont chauve a mis la tête blonde. L'aïeul a l'orphelin. Jacque a six ans. Le lord Un soir l'appelle, et dit : «Je sens venir la mort. Dans dix ans, tu seras chevalier. Fils, écoute.» Et, le prenant à part sous une sombre voûte, Il parla bas longtemps à l'enfant adoré, Et quand il eut fini l'enfant lui dit : « J'irai. » Et l'aïeul s'écria : «Pourtant il est sévère En sortant du berceau de monter au calvaire, Et seize ans est un âge où, cette, on aurait droit De repousser du pied le seuil du tombeau froid. D'ignorer la rancune obscure des familles. Et de s'en aller rire avec les belles filles ! » L'aïeul mourut. Le temps fuit. Dix ans ont passé. Tiphaine est dans sa tour que protège un fossé. Debout, les bras croisés, sur la haute muraille. Voilà longtemps qu'il n'a tué quelqu'un, il bâille. Dix ans, cela suffit pour que les chênes verts Soient d'une obscurité plus épaisse couverts; Dix ans, cela suffit pour qu'un entant grandisse En dix ans, certe, Orphée oublierait Eurydice, 364 LA LÉGENDE DES SIECLES. Admète son épouse et Thisbé son amant, Mais pas un chevalier n'oublierait un serment. C'est le soir 5 et Tiphaine est oisif. Les mélèzes Font au loin un bruit vague au penchant des falaises. Ce Tiphaine est le lord sauvage des forêts ^ Pas un loup n'oserait l'approcher de trop près 5 Il s'est fait un royaume avec une montagne; On le craint en Ecosse, en Northumbre, en Bretagne; On ne l'attaque pas, tant il est toujours seul; Etre dans le désert, c'est vivre en un linceul. Il fait peur. Est-il prince? Est-il né sous le chaume? On ne sait; un bandit qui serait un fantôme. C'est Tiphaine; et les vents et les lacs et les bois Semblent ne prononcer son nom qu'à demi-voix ; Pourtant ce n'est qu'un homme; il bâille. Lord Tiphaine A mis autour de lui l'effroi comme une chaîne; Mais il en sent le poids; tout s'enfuit devant lui; Mais l'orgueil est la forme altière de l'ennui. N'ayant personne à vaincre, il ne sait plus que faire. Soudain il voit venir l'écuyer qu'il préfère, Bernard, un bon archer qui sait lire, et Bernard Dit : «Milord, préparez la hache et le poignard. Un seigneur vous écrit. — Quel est ce seigneur? — Sire, C'est Jacques, lord d'Angus. — Soit. Qu'est-ce qu'il désire? — Vous tuer. — Réponds-lui que c'est bien. » Peu de temps Suffit pour rapprocher deux hautains combattants Et pour dire à la mort qu'elle se tienne prête. L'éclair n'entendrait pas Dieu lui criant : Arrête! Arriver, c'est la loi du sort. Il s'écoula L'AIGLE DU CASQUE. 365 Une semaine. Puis de Lorne à Knapdala, Douze sonneurs de cor en dalmatiques rouges Firent savoir à tous, aux manants dans leurs bouges, Au prêtre en son église, au baron dans sa tour. Que deux lords entendaient se rencontrer tel jour, Que saint Gildas serait patron de la rencontre. Et qu'Angus e'tant pour, Tiphaine serait contre; Car l'usage est d'avoir un saint pour les soldats. En Irlande Patrick, en Ecosse Gildas ^ C'est pour ou contre un saint que tout combat se livre; Avec la liberté' de fuir et de poursuivre. D'être ferme ou tremblant, magnanime ou couard. Cruel comme Beauclerc, ou bon comme Edouard. L'endroit pour le champ clos fut choisi très farouche. Le dur hiver, qui change en pierre l'eau qu'il touche. Ne laissait pousser là sous la pluie et le vent Que des sapins cassés l'un par l'autre souvent. Les arbres n'étant pas plus calmes que les hommes; Tout sur terre est en proie, ainsi que nous le sommes. Au souffle, à la tempête, au funeste aquilon. Une corde est nouée aux sapins d'un vallon; Elle marque une enceinte, une clairière ouverte Sur des champs où la Tweed coule dans l'herbe verte. Lente et molle rivière aux roseaux murmurants. Un pêle-mêle obscur d'arbres et de torrents. D'ombre et d'écroulement, de vie et de ravage. Entoure affreusement la clairière sauvage. On en sort du côté de la plaine. Et de là Viennent les pavsans que le cor appela. La lice est pavoisée, et sur les banderoles On lit de fiers conseils et de graves paroles : « Brave qui n'est pas bon n'est brave qu'à demi. » « Soyez hospitalier, même à votre ennemi; 366 LA LÉGENDE DES SIECLES. Le chêne au bûcheron ne refuse pas l'ombre. » Les pauvres gens des bois accourent en grand nombre; Plusieurs sont encor peints comme étaient leurs aïeux, Des cercles d'un bleu sombre agrandissent leurs yeux. Sur leur tête attentive, étonnée et muette, Les uns ont le héron, les autres la chouette, Et l'on peut distinguer aux plumes du bonnet Les scots d'Abernethv des pietés de Menheit; Ils ont l'habit de cuir des antiques provinces; Ils vierment contempler le combat de deux princes. Mais restent à distance et contemplent de loin. Car ils ont peur; le peuple est un pâle témoin. Si l'on ne voyait pas au ciel le tatouage De l'azur, du rayon, de l'ombre et du nuage. On n'apercevrait rien qu'un paysage noir; L'œil dans un clair-obscur inquiétant à voir S'enfonce, et la bruyère est morne, et dans la brume On devine, au delà des mers, l'Helcla qui fume Ainsi qu'un soupirail d'enter à l'horizon. Le juge du camp, fils d'une altière maison. Lord Kaine, est assisté de deux crieurs d'épéc; L'estrade est de peaux d'ours et de rennes drapée; Et quatre exorciseurs redoutés du sabbat Font la police, ainsi qu'il sied dans un combat. Un prêtre dit la messe, et l'on chante une prose. Fanfares. C'est Angus. Un cheval d'un blanc rose Porte un gardon doré, vermeil, sonnant du cor. Qui semble presque femme et qu'on sent vierge encor; L'AIGLE DU CASQUE. 367 Doux être confiant comme une fieur précoce. Il a la jambe nue à la mode d'Ecosse; Plus habillé de soie et de lin que d'acier, Il vient, gaîment suivi d'un bouffon grimacier; Il regarde, il écoute, il rayonne, il ignore; Et l'on croit voir l'entrée aimable de l'aurore. On sent que, dans le monde étrange 011 nous passons, Ce nouveau venu plein de joie et de chansons, Tel que l'oiseau qui sort de l'œuf et se délivre, A le mystérieux contentement de vivre; Pas d'être éblouissant qui ne soit ébloui. Il rit. Ses témoins sont du même âge que lui; Tous chantent, légers, fiers, laissant flotter les brides; C'est Mar, Argvle, Athol, Rothsay, roi des Hébrides, David, roi de Stirling, Jean, comte de Glascow; Ils ont des colliers d'or ou de roses au cou; Ainsi se presse, au tond des halliers, sous les aulnes. Derrière un petit dieu l'essaim des jeunes faunes. Hurrah! Cueillir des fleurs ou bien donner leur sang. Que leur importe? Autour du comte adolescent, Page et roi, dont Hébé serait la sœur jumelle. Un vacarme charmant de panaches se mêle. O jeunes gens, déjà risqués, à peine éclos! Son cortège le suit jusqu'au seuil du champ clos. Puis on le quitte. Il faut qu'il soit seul; et personne Ne peut plus l'assister dès que le clairon sonne; Quoi qu'il advienne, il est en proie au dur destin. On lit sur son écu, pur comme le matin, La devise des rois d'Angus : Chrifî et Ln/iiière. La jeunesse toujours arrive la première; Il approche joyeux, fragile, triomphant, Plume au front; et le peuple applaudit cet enfant. Et le vent profond souffle à travers les campagnes. Tout à coup on entend la trompe des montagnes. Chant des bois plus obscurs que le glas du beffroi; Et brusquement on sent de l'ombre autour de soi; 368 LA LEGENDE DES SIECLES. Bien qu'on soit sous le ciel, on se croit dans un antre. Un homme vient du fond de la forêt. Il entre. C'est Tiphaine. C'est lui. Hautain, dans le champ clos, Refoulant les témoins comme une hvdre les flots, Il pénètre. Il est droit sous l'armure saxonne. Son cheval, qui connaît ce cavalier, frissonne. Ce cheval noir et blanc marche sans se courber 5 Il semble que le ciel sombre ait laissé tomber Des nuages mêlés de lueurs sur sa croupe. Tiphaine est seul; aucune escorte, aucune troupe; Il tient sa lance; il a la chemise de fer, La hache comme Oreste, et, comme GaïfTer, Le poignard; sa visière est basse; elle le masque; Grave, il avance, avec un aigle sur son casque. Un mot sur sa rondache est écrit : Bellna. Quand il vint, tout trembla; mais nul ne salua. Les motifs du combat étaient sérieux, certes; Mais ni le pâtre errant dans les landes désertes, Ni l'ermite adorant dans sa grotte Jésus, Personne sous le ciel ne les a jamais sus; Et le juge du camp les ignorait lui-même. Les deux lords, comme il sied à ce moment suprême, Se parlèrent de loin. «Bonjour, roi. — Bonjour, roi. — Je viens te demander raison. Tu sais pourquoi? — Que t'importe?» L'AIGLE DU CASQUE. 369 Et tous deux mirent la lance haute. Le juge du camp dit : «Chacun de vous est l'hôte Du sépulcre, et ne peut en sortir maintenant Que si Dieu le permet au fond du ciel tonnant. » Puis il reprit, selon la coutume écossaise : «Milord, quel âge as-tu? — Quarante ans. — Et toi? — Seize. — C'est trop jeune, cria la foule. — Combattez,» Dit le juge. Et l'on fit le champ des deux côtés. A Etre de même taille et de même équipage. Combattre homme contre homme ou page contre page. S'adosser à la tombe en face d'un égal. Etre Ajax contre Mars, Fergus contre Fingal, C'est bien, et cela plaît à la romance épique ^ Mais là le brin de paille, et là la lourde pique. Ici le vaste Hercule, ici le doux Hvlas, Polvphème devant Acis, c'est triste, hélas! Le péril de l'enfant fait songer à la mère; Tous les Astyanax attendrissent Homère, Et la Ivre héroïque hésite à publier Le combat du chevreuil contre le sanglier. L'huissier fit le signal. Allez! Tous deux partirent. Ainsi deux éclairs vont l'un vers l'autre et s'attirent. L'enfant aborda l'homme et fit bien son devoir; Mais l'homme n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Tiphaine s'arrêta, muet, le laissant faire; Ainsi, prête à crouler, l'avalanche difiFère, Ainsi l'enclume semble insensible au marteau; Il était là, le poing fermé comme un étau. Démon par le regard et sphinx par le silence; 370 LA LÉGENDE DES SIECLES. Et l'enfant en e'tait à sa troisième lance Que Tiphaine n'avait pas encor riposte'; Sur cet homme de fer et de fatalité Qui paraissait rêver au centre d'une toile, Pas plus ému d'un choc que d'un souffle une étoile. L'enfant frappait, piquait, taillait, recommençait, Tantôt sur le cimier, tantôt sur le corset; Et l'on eût dit la mouche attaquant l'araignée. Sa face de sueur était toute baignée. Tiphaine, tel qu'un roc, immobile et debout. Méditait, et l'enfant s'essoufflait. Tout à coup Tiphaine dit : « Allons ! » Il leva sa visière Fit un rugissement de bête carnassière. Et sur le jeune comte Angus il s'abattit D'un tel air infernal, que le pauvre petit Tourna bride, jeta sa lance et prit la fuite. Alors commença l'âpre et sauvage poursuite. Et vous ne lirez plus ceci qu'en frémissant. Tremblant, piquant des deux, du côté qui descend. Devant lui, n'importe où, dans la profondeur fauve. Les bras au ciel, l'enfant épouvanté se sauve. Son cheval l'aime et fait de son mieux. La foret L'accepte et l'enveloppe, et l'enfant disparaît. Tous se sont écartés pour lui livrer passage. En le risquant ainsi son aïeul fut-il sage? Nul ne le sait; le sort est de mystères plein; Mais la panique existe, et le triste orphelin Ne peut plus que s'enfuir devant la destinée. Ah! pauvre douce tête au goufTre abandonnée! Il s'échappe, il s'esquive, il s'enfonce à travers Les hasards de la fuite obscurément ouverts. Hagard, à perdre haleine, et sans choisir sa route; L'AIGLE DU CASQUE. 371 Une clairière s'offre, il s'arrête, il écoute, Le voilà seulj peut-être un dieu l'a-t-il conduit? Tout à coup il entend dans les branches du bruit. . . — Ainsi dans le sommeil notre âme d'effroi pleine Parfois s'eVade et sent derrière elle l'haleine De quelque noir cheval de l'ombre et de la nuit; On s'aperçoit qu'au tond du rêve on vous poursuit. Angus tourne la tête, il regarde en arrière j Tiphaine monstrueux bondit dans la clairière. O terreur! et l'entant, blême, égaré, sans voix. Court et voudrait se fondre avec l'ombre des bois. L'un fuit, l'autre poursuit. Acharnement lugubre! Rien, ni le roc debout, ni l'étang insalubre. Ni le houx épineux, ni le torrent profond. Rien n'arrête leur course; ils vont, ils vont, ils vont! Ainsi le tourbillon suit la feuille arrachée. D'abord dans un ravin, tortueuse tranchée, Ils serpentent, partois se touchant presque; p N'ayant plus que la fuite et l'effroi pour appi Rapide, agile, et fils d'une race écuyère. L'enfant glisse et, sautant par-dessus la bruyère. Se perd dans le hallier comme dans une mer. Ainsi courrait avril poursuivi par l'hiver. Comme deux ouragans l'un après l'autre ils pa Les pierres sous leurs pas roulent, les branches cassent. L'écureuil effravé sort des buissons tordus. Oh! comment mettre ici dans des vers éperdus Les bonds prodigieux de cette chasse affreuse. Le coteau qui surgit, le vallon qui se creuse. Les précipices, l'antre obscur, l'escarpement. Les deux sombres chevaux, le vainqueur écumant. L'enfant pâle, et l'horreur des forêts formidables? Il n'est pas pour l'effroi de lieux inabordables. Et rien n'a jamais fait reculer la fureur; Comme le cerf, le tigre est un ardent coureur; Ils vont! puis. )uis. lassent. 372 LA LÉGENDE DES SIECLES. On n'entend plus, même au loin, les haleines Du peuple bourdonnant qui s'en retourne aux plaines. Le vaincu, le vainqueur courent tragiquement. Le bois, calme et désert sous le bleu firmament,' Remuait mollement ses branchages superbes^ Les nids chantaient, les eaux murmuraient dans les herbes On voyait tout briller, tout aimer, tout fleurir. «Grâce! criait l'enfant, je ne veux pas mourir!» Mais son cheval se lasse et Tiphaine s'approche. Tout à coup, d'un réduit creusé dans une roche. Un vieillard au front blanc sort, et, levant les bras. Dit : «De tes actions un jour tu répondras^ Qui que tu sois, prends garde à la haine 5 elle enivre; Celui qui va mourir pour celui qui doit vivre T'implore. O chevalier, épargne cet enfant ! » Tiphaine furieux d'un coup de hache fend L'âpre rocher qui sert à ce vieillard d'asile. Et dit : « Tu vas le faire échapper, imbécile ! » Et, sinistre, il remet son cheval au galop. Quelle que soit la course et la hâte du flot. Le vent lointain finit toujours par le rejoindre; Angus entend venir Tiphaine, et le voit poindre Parmi des profondeurs d'arbres, à l'horizon. Un couvent d'où s'élève une vague oraison Apparaît; on entend une cloche qui tinte; Et des ravons du soir la haute église atteinte S'ouvre, et l'on voit sortir du portail à pas lents L'AIGLE DU CASQUE. 373 Une procession d'ombres en voiles blancs; Ce sont des sœurs avant à leur tête l'abbesse, Et leur chant grave monte au ciel où le jour baisse; Elles ont vu s'enfuir l'entant désespéré; Alors leur voix profonde a dit miserere; L'abbesse les amène; elle dresse sa crosse Entre l'adolescent frêle et l'homme féroce; On porte devant elle un grand crucifix noir; Toutes ces vierges, sœurs qu'enchaîne un saint devoir, Pleurent sur le vainqueur comme sur la victime, Et viennent opposer au passage d'un crime Le Christ immense ouvrant ses bras au genre humain. Tiphaine arrive sombre et la hache à la main. Et crie à ce troupeau murmurant grâce! grâce! «Colombes, ôtez-vous de là; le vautour passe!» La nuit vient, et toujours, tremblant, pleurant, luvant. L'enfant effaré court devant l'homme effravant. C'est l'heure où l'horizon semble un rêve, et recule. Clair de lune, halliers, bruvères, crépuscule. La poursuite s'acharne, et, plus qu'auparavant Forcenée, à travers les arbres et le vent, Fait peur à l'ombre même, et donne le vertige Aux sapins sur les monts, aux roses sur leur tige. L'enfant sans armes, l'homme avec son couperet, Courent dans la noirceur des bois, et l'on dirait Que dans la forêt spectre ils deviennent fantômes. Une femme, d'un groupe obscur de toits de chaumes. Sort, et ne peut parler, les larmes l'étouffant; C'est une mère, elle a dans les bras son enfant. Et c'est une nourrice, elle a le sein nu. «Grâce! )) Dit-elle, en bégjvant; et dans le vaste espace Angus s'enfuit. « Jamais ! » dit Tiphaine inhumain. Mais la femme à genoux lui barre le chemin, . «Arrête! sois clément, afin que Dieu t'exauce! Grâce ! Au nom du berceau n'ouvre pas une fosse ! 374 LA LÉGENDE DES SIECLES. Sois vainqueur, c'est assez; ne sois pas assassin. Fais grâce. Cet enfant que j'ai là sur mon sein T'implore pour l'enfant que cherche ton épée. Entends-moi; laisse fuir cette proie échappe'e. Ah! tu ne tueras point, et tu m'e'couteras. Chevalier, puisque j'ai l'aurore dans mes bras. Songe à ta mère. Eh bien, je suis mère comme elle. Homme, respecte en moi la femme. A bas, femelle! Dit Tiphaine, et du pied il frappe ce sein nu. Ce fut dans on ne sait quel ravin inconnu Que Tiphaine atteignit le pauvre enfant farouche; L'enfant pris n'eut pas même un râle dans la bouche; Il tomba de cheval, et, morne, épuisé, las. Il dressa ses deux mains suppliantes; hélas! Sa mère morte était dans le fond de la tombe. Et regardait. Tiphaine accourt, s'élance, tombe Sur l'enfant, comme un loup dans les cirques romains. Et d'un revers de hache il abat ces deux mains Qui dans l'ombre élevaient vers les cieux la prière; Puis, par ses blonds cheveux dans une fondrière Il le traîne. Et riant de fureur, haletant. Il tua l'orphelin, et dit : «Je suis content! » Ainsi rit dans son antre infâme la tarasque. Alors l'aigle d'airain qu'il avait sur son casque. Et qui, calme, immobile et sombre, l'observait, Cria : «Cieux étoiles, montagnes que revêt L'innocente blancheur des neiges vénérables, O fleuves, ô forêts, cèdres, sapins, érables. L'AIGLE DU CASQUE. 375 Je vous prends à témoin que cet homme est méchant ! » Et, cela dit, ainsi qu'un piocheur fouille un champ, Comme avec sa cognée un pâtre brise un chêne, Il se mit à frapper à coups de bec Tiphaine^ Il lui creva les veux; il lui brova les dents ; Il lui pétrit le crâne en ses ongles ardents Sous l'armet d'où le sang sortait comme d'un crible, Le jeta mort à terre, et s'envola terrible. 5 août 1876. XVIII L'ITALIE. — RATBERT. I LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES. Ratbert, fils de Rodolphe et petit-fils de Charles, Qui se dit empereur et qui n'est que roi d'Arles, Vêtu de son' habit de patrice romain, Et la lance du grand saint Maurice à la main, Est assis au milieu de la place d'Ancône. Sa couronne est l'armet de Didier, et son trône Est le fauteuil de fer de Henri l'Oiseleur. Sont présents cent barons et chevaliers, la fleur Du grand arbre héraldique et généalogique Que ce sol noir nourrit de sa sève tragique. * Spinola, qui prit Suze et qui la ruina, Jean de Carrara, Pons, Sixte Malaspina Au lieu de pique ayant la longue épine noire; Ugo, qui fit noyer ses sœurs dans leur baignoire. Regardent dans leurs rangs entrer avec dédain Guy, sieur de Pardiac et de l'Ile-en- Jourdain; Guy, parmi tous ces gens de lustre et de naissance. N'ayant encor pour lui que le sac de Vicence, Et du reste n'étant qu'un batteur de pavé. D'origine quelconque et de sang peu prouvé. L'exarque Sapaudus que le saint-siège envoie, Sénèque, marquis d'Ast, Bos, comte de Savoie; Le tyran de Massa, le sombre Albert Cibo Que le marbre aujourd'hui fait blanc sur son tombeau; Ranuce, caporal de la ville d'Anduze; Foulque, ayant pour cimier la tête de Méduse; 3/8 LA LEGENDE DES SIECLES. Marc, avant pour devise : Imperium fit jus; Entourent Afranus, evêque de Fre'jus. Là sont Farnèse, Ursin, Cosme à l'âme avilie; Puis les quatre marquis souverains d'Italie; L'archevêque d'Urbin, Jean, bâtard de Rodez, Alonze de Silva, ce duc dont les cadets Sont rois, ayant conquis l'Algarve portugaise. Et Visconti, seigneur de Milan, et Borghèse, Et l'homme, entre tous faux, glissant, habile, ingrat, Avellan, duc de Tyr et sieur de Montferrat; Près d'eux Prendiparte, capitaine de Sienne; Pic, fils d'un astrologue et d'une égyptienne; Aide Aldobrandini, Guiscard, sieur de Beaujeu, Et le gonfalonier du saint-siège et de Dieu,* Gandolfe, à qui, plus tard, le pape Urbain fit faire Une statue équestre en l'église Saint-Pierre, Complimentent Martin de la Scala, le roi De Vérone, et le roi de Tarente, Geoffroy; A quelques pas se tient Falco, comte d'Athène, Fils du vieux Muzzufer, le rude capitaine Dont les*clairons semblaient des bouches d'aquilon; De plus, deux petits rois, Agrippin et Gilon. Tous jeunes, beaux, heureux, pleins de joie, et farouches. Les seigneurs vont aux rois ainsi qu'au miel les mouches. Tous sont venus, des burgs, des châteaux, des manoirs ; Et la place autour d'eux est déserte; et cent noirs. Tout nus, et cent piquiers aux armures persanes En barrent chaque rue avec leurs pertuisanes. Geoffroy, Martin, Gilon, l'enfant Agrippin trois, Sont assis sous le dais près du maître, étant rois. Dans ce réseau de chefs qui couvrait l'Italie, Je passe Théodat, prince de Trente; Elie, Despote d'Avenzo, qu'a réclamé l'oubli; Ce borgne Ordelafo, le bourreau de Forli; LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES. 379 Lascaris, que sa tante Alberte fit eunuque; Othobon, sieur d'Assise, et Tibalt, sieur de Lucque-, C'est que, bien que mêlant aux autres leurs drapeaux, Ceux-là ne comptaient point parmi les principaux; Dans un filet on voit les fils moins que les câbles; Je nomme seulement les monstres remarquables. Derrière eux, sur la pierre auguste d'un portail, Est sculpté Satan, roi, forçat, épouvantail, L'effrayant ramasseur de haillons de l'abîme, Ayant sa hotte au dos, pleine d'âmes, son crime Sur son aile qui ploie, et son croc noir qui luit Dans son poing formidable, et, dans ses yeux, la nuit. Pour qui voudrait peser les droits que donne au maître La pureté du sang dont le ciel l'a fait naître, Ratbert est fils d'Agnès, comtesse d'Elseneur; Or, c'est la même gloire et c'est le même honneur D'être enfanté d'Agnès que né de Messaline. Malaspina, portant l'épine javeline. Redoutable marquis, à l'œil fauve et dévot. Est à droite du roi comme comte et prévôt. C'est un de ces grands jours où les bannières sortent. Dix chevaliers de l'ordre Au Droit Désir apportent Le Nœud d'Or, précédés d'Enéas, leur massier. Et d'un héraut de guerre en soutane d'acier. Le roi brille, entouré d'une splendeur d'épées. Plusieurs femmes sont là, près du trône groupées; Elise d'Antioche, Ana, Cubitosa, Fille d'A^on, qu'Albert de Mantoue épousa; La plus belle, Matha, sœur du prince de Cumes, Est blonde; et, l'éventant d'un éventail de plumes, Sa naine, par moments, lui découvre les seins ; Couchée et comme lasse au milieu des coussins. 380 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Elle enivre le roi d'attitudes lascives j Son rire jeune et fou laisse voir ses gencives 5 Elle a ce vêtement ouvert sur le côte', Qui, plus tard, fut au Louvre effrontément porte Par Bonne de Berrv, fille de Jean de France. Dans Ancône, est-ce deuil, terreur, indifférence? Tout se tait 5 les maisons, les bouges, les palais. Ont bouché leur lucarne ou fermé leurs volets ^ Le cadran qui dit l'heure a l'air triste et funeste. Le soleil luit aux cieux comme dans une peste; Que l'homme soit foulé par les rois ou saisi Par les fléaux, l'azur n'en a point de souci; Le soleil, qui n'a pas d'ombre et de lueurs fausses. Rit devant les tvrans comme il rit sur les fosses. Ratbert vient d'inventer, en se frappant le front. Un piège où ceux qu'il veut détruire tomberont; Il en parle tout bas aux princes, qui sourient. La prière — le peuple aime que les rois prient — Est faite par Tibère, évêque de Verceil. Tous étant réunis, on va tenir conseil. Les deux huissiers de l'Ordre, Anchise avec Trophimc Invitent le plus grand comme le plus infime A parler, l'empereur voulant que les avis, Mauvais, soient entendus, et, justes, soient suivis; Puis il est répété par les huissiers, Anchise Et Trophime, qu'il faut avec pleine franchise Sur la guerre entreprise offrir son sentiment; Que chacun doit parler à son tour librement; Que c'est jour de chapitre et jour de conscience; Et que, dans ces jours-là, les rois ont patience. Vu que, devant le Christ, Thomas Didvmc a pu Parler insolemment sans être interrompu. LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES. 38] Et puisse l'empereur vivre longues anne'es! On voit devant Ratbert trois haches destine'es, La première, au quartier de bœuf rouge et fumant Qu'un grand brasier joyeux cuit à son flamboiement, La deuxième, au tonneau de vin que sur la table A place' l'echanson aidé du conne'table, La troisième, à celui dont l'avis déplaira. Un se lève. On se tait. C'est Jean de Carrara. «Ta politique est sage et ta guerre est adroite, Noble empereur, et Dieu te tient dans sa main droite. Qui te conteste est traître et qui te brave est fou. Je suis ton homme lige, et, toujours, n'importe où. Je te suivrai, mon maître, et j'aimerai ta chame. Et je la porterai. — Celle-ci, capitaine. Dit Ratbert, lui jetant au cou son collier d'or. De plus, j'ai Perpignan, je t'en fais régidor. » L'archevêque d'Urbin salue, il examine Le plan de guerre, sac des communes, famine. Les moyens souterrains, les rapports d'espions. «Sire, vous êtes grand comme les Scipionsj En vous voyant le flanc de l'église tressaille. — Archevêque, pardieu! dit Ratbert, je te baille Un sou par muid de vin qu'on boit à Besançon. » Cibo, qui parle avec un accent brabançon, S'en excuse, ayant fait à Louvain ses études, Et dit : «Sire, les gens à fières attitudes Sont des félons j pieds nus et la chaîne aux poignets. 382 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Qu'on les fouette. O mon roi! par votre mère Agnès, Vous êtes empereur 5 vous avez les trois villes, Arles, Rome de Gaule et la mère des Milles, Bordeaux en Aquitaine et les îles de Re', Naple, où le mont Vésuve est fort considère'. Qui vous résiste essaye une lutte inutile j Noble, qu'on le dégrade, et, serf, qu'on le mutile 5 Vous affronter est crime, orgueil, lâche fureur; Quiconque ne dit pas : «Ratbeit est l'empereur». Doit mourir; nous avons des potences, j'espère. Quant à moi, je voudrais, fût-ce mon propre père. S'il osait blasphémer César que Dieu conduit, Voir les corbeaux percher sur ses côtes la nuit, Et la lune passer à travers son squelette. » Ratbert dit : «Bon marquis, je te donne Spolète. » C'est à Malaspina de parler. Un vieillard Se troublerait devant ce jeune homme; il sait l'art D'évoquer le démon, la stryge, l'égrégorc; Il teint sa dague avec du suc de mandragore; Il sait des palefrois empoisonner le mors; Dans une guerre il a rempli de serpents morts Les citernes de l'eau qu'on boit dans les Abru22es; Il dit : «La guerre est sainte!» Il rend compte des ruses, A voix basse, et finit à voix haute en priant : «Fais régner l'empereur du nord à l'orient! Mon Dieu! c'est par sa bouche auguste que tu parles. — Je te fais capischol de mon chapitre d'Arles,» Dit Ratbert. Afranus se lève le dernier. Cet évêque est pieux, charitable, aumônier; Quoique jeune, il voulait se faire anachorète; Il est grand casuiste et très savant; il traite Les biens du monde en homme austère et détaché; LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES. 383 Jadis, il a traduit en vers latins Psvche'; Comme il est humble, il a les reins ceints d'une corde. Il invoque l'esprit divin, puis il aborde Les questions : «Ratbert, par stratagème, a mis Son drapeau sur les murs d'Ancône; c'est permis; Ancône étant peu sage 5 et la ruse est licite Lorsqu'elle a glorieuse et pleine réussite. Et qu'au bonheur public on la voit aboutir; Et ce n'est pas tromper, et ce n'est pas mentir Que mettre à la raison les discordes civiles; Les prétextes sont bons pour entrer dans les villes, w Il ajoute : «La ruse, ou ce qu'on nomme ainsi. Fait de la guerre, en somme, un art plus adouci; Moins de coups, moins de bruit; la victoire plus sure. J'admire notre prince, et, quand je le mesure Aux anciens Alarics, aux antiques Cyrus Passant leur vie en chocs violents et bourrus. Je l'estime plus grand, faisant la différence D'Ennius à Virgile et de Plante à Térence. Je donne mon avis, sire, timidement; Je suis d'église et n'ai que l'humble entendement D'un pauvre clerc, mieux fait pour chanter des cantiques Que pour parler devant de si grands politiques; Mais, beau sire, on ne peut voir que son horizon. Et raisonner qu'avec ce qu'on a de raison; Je suis prêtre, et la messe est ma seule lecture; Je suis très ignorant; chacun a sa monture Qu'il monte avec audace ou bien avec effroi; Il faut pour l'empereur le puissant palefroi Bardé de fer, nourri d'orge blanche et d'épeautre. Le dragon pour l'archange, et l'âne pour l'apôtre. Je poursuis, et je dis qu'il est bon que le droit Soit, pour le roi, très large, et, pour le peuple, étroit; Le peuple étant bétail, et le roi berger. Sire, L'empereur ne veut rien sans que Dieu le désire. Donc, faites! Vous pouvez, sans avertissements, 384 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Guerroyer les chrétiens comme les ottomans 5 Les ottomans étant hors de la loi vulgaire, On peut les attaquer sans déclarer la guerre 5 C'est si juste et si vrai, que, pour premiers effets. Vos flottes, sire, ont pris dix galères de Fez 5 Quant aux chrétiens, du jour qu'ils sont vos adversaires Ils sont de fait païens, sire, et de droit corsaires. Il serait malheureux qu'un scrupule arrêtât Sa majesté, quand c'est pour le bien de l'état. Chaque affaire a sa loi 5 chaque chose a son heure. La fille du marquis de Final est mineure; Peut-on la détrôner? En même temps, peut-on Conserver à la sœur de l'empereur, Menton? Sans doute. Les pays ont des mœurs différentes. Pourvu que de l'église on maintienne les rentes. On le peut. Les vieux temps, qui n'ont plus d'avocats. Agissaient autrement; mais je fais peu de cas De ces temps-là; c'étaient des temps de république. L'empereur, c'est la règle; et, bref, la loi salique. Très mauvaise à Menton, est très bonne à Final. — Évêque, dit le roi, tu seras cardinal.» Pendant que le conseil se tenait de la sorte. Et qu'ils parlaient ainsi dans cette ville morte. Et que le maître avait sous ses pieds ces prélats, Ces femmes, ces barons en habits de galas. Et l'Italie au loin comme une solitude, Quelques seigneurs, ainsi qu'ils en ont l'habitude. Regardant derrière eux d'un regard inquiet. Virent que le Satan de pierre souriait. 3 décembre 1857. II LA défiancp: D'ONFROY. Parmi les noirs déserts et les mornes silences, Ratbert, pour l'escorter, n'ayant que quelques lances, Et le marquis Senèque et l'evêque Afranus, Traverse, presque seul, des pays inconnus 5 Mais il sait qu'il est fort de l'effroi qu'il inspire. Et que l'empereur porte avec lui tout l'empire. Un soir Ratbert s'arrête aux portes de Carpij Sur ce seuil formidable un dogue est accroupi; Ce dogue, c'est Onfroy, le baron de la ville; Calme et fier, sous les dents d'une herse incivile, Onfroy s'adosse aux murs qui bravaient Attila; Les femmes, les enfants et les soldats sont là; Et voici ce que dit le vieux podestat sombre Qui parle haut, ayant son peuple dans son ombre : «Roi, nous te saluons, sans plier les genoux. Nous avons une chose à te dire. Quand nous. Gens de guerre et barons qui tenions la province. Nous avons bien voulu de toi pour notre prince. Quand nous t'avons donne ce peuple et cet état. Sire, ce n'était point pour qu'on les maltraitât. Jadis nous étions forts. Quand tu nous fis des offres. Nous étions très puissants; de l'argent plein nos coffres; Et nous avions battu tes plus braves soldats; Nous étions tes vainqueurs. Roi, tu ne marchandas Aucun engagement, sire, aucune promesse; On traita; tu juras par ta mère et la messe; Nous alors, las d'avoir de l'acier sur la peau, Comptant que tu serais bon berger du troupeau. Et qu'on abolirait les taxes et les dîmes. Nous vînmes te prêter hommage, et nous pendîmes POUSIE. 386 LA LÉGENDE DES SIECLES. Nos casques, nos hauberts et nos piques aux clous. Roi, nous voulons des chiens qui ne soient pas des loups. Tes gens se sont conduits d'une telle manière Qu'aujourd'hui toute ville, altesse, est prisonnière De la peur que ta suite et tes soldats lui font, Et que pas un fossé ne semble asse2 profond. Vois, on se garde. Ici, dans les villes voisines. On ne lève jamais qu'un pieu des sarrasines Pour ne laisser passer qu'un seul homme à la fois, A cause des brigands et de vous autres rois. Roi, nous te remontrons que ta bande à toute heure DeValise ce peuple, entre dans sa demeure, Y met tout en tumulte et sens dessus dessous. Puis s'en va, lui volant ses misérables sous; Cette horde en ton nom incessamment réclame Le bien des pauvres gens qui nous fait saigner l'âme, Et puisque, nous présents avec nos compagnons. On le prend sous nos yeux, c'est nous qui le donnons; Oui, c'est nous qui, trouvant qu'il vous manque des filles. Des meutes, des chevaux, des reîtres, des bastilles. Lorsque vous guerroyez et lorsque vous chassez. Et qu'ayant trop de tout, vous n'avez point assez, Avons la bonté rare et touchante de faire Des charités, à vous, les heureux de la terre Qui dormez dans la plume et buvez dans l'or fin. Avec tous les liards de tous les meurt-de-faim! Or, il nous reste encore, il faut que tu le saches. Assez de vieux pierriers, assez de vieilles haches. Assez de vieux engins au fond de nos greniers. Sire, pour ne pas être à ce point aumôniers. Et pour ne faire point, comme dans ton Autriche, Avec l'argent du pauvre une largesse au riche. Nous pouvons, en creusant, retrouver aujourd'hui Nos estocs sous la rouille et nos cœurs sous l'ennui. Nous pouvons décrocher, de nos mains indignées. Nos bannières parmi les toiles d'araignées, Et les faire flotter au vent, si nous voulons. LA DÉFIANCE D'ONFROY. 387 Sire, en outre, tu mets l'opprobre à ikjs talons. Nous savons bien pourquoi tu combles de richesses Nos filles et nos sœurs dont tu fais des duchesses, Etoiles d'infamie au front de nos maisons. Roi, nous n'acceptons pas sur nos durs écussons Des constellations faites avec des taches 5 La honte est mal mêlée à l'ombre des panaches 5 Le soldat a le pied si maladroit, seigneur. Qu'il ne peut sans boiter traîner le déshonneur. Nos filles sont nous-même; au fond de nos tours noires, Leur beauté chaste est sœur de nos anciennes gloires 5 C'est pourquoi nous trouvons qu'on tait mal à propos Les rideaux de ton lit avec nos vieux drapeaux. Tes juges sont des gueux 5 bailliage ou cour plénicre. On trouve, et ce sera ma parole dernière. Dans nos champs, où l'honneur antique est au rabais, Pas assez de chemins, sire, et trop de gibets. Ce luxe n'est pas bon. Nos pins et nos érables Voyaient jadis, parmi leurs ombres vénérables, Les bûcherons et non les bourreaux pénétrer; Nos grands chênes n'ont point l'habitude d'entrer Dans l'exécution des lois et des sentences. Et n'aiment pas donner tant de bois aux potences. Nous avons le cœur gros, et nous sommes, 6 roi. Tout près de secouer la corde du beffroi; Ton altesse nous gêne et nous n'y tenons guère. Roi, ce n'est pas pour voir nos compagnons de guerre Accrochés à la fourche et devenus hideux. Qui, morts échevelés, quand nous passons près d'eux. Semblent nous regarder et nous faire reproche; Ce n'est pas pour subir ton burg sur notre roche. Plein de danses, de chants et de festins joyeux; Ce n'est pas pour avoir ces pitiés sous les veux Que nous venons ici, courbant nos vieilles âmes. 388 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Te saluer, menant à nos côtés nos femmes ^ Ce n'est pas pour cela que nous humilions Dans elles les agneaux et dans nous les lions. Et, pour rachat du mal que tu fais, quand tu donnes Des rentes aux moûtiers, des terres aux madones, Quand, plus chamarre' d'or que le soleil le soir. Tu vas baiser l'autel, adorer l'ostensoir. Prier, ou quand tu fais quelque autre simagrée. Ne te figure pas que ceci nous agrée. Engraisser des abbés ou doter des couvents. Cela fait-il que ceux qui sont morts soient vivants? Roi, nous ne le pensons en aucune manière. Roi, le chariot verse à trop creuser l'ornière; L'appétit des rois donne aux peuples appétit; Si tu ne changes pas d'allure, on t'avertit. Prends garde. Et c'est cela que je voulais te dire. — Bien parlé!» dit Ratbert avec un doux sourire. Et, penché vers l'oreille obscure d'Afranus : «Nous sommes peu nombreux et follement venus; Cet homme est fort. — Très fort, dit le marquis Sénèque. — Laissez-moi l'inviter à souper, » dit l'évêque. Et c'est pourquoi l'on voit maintenant à Carpi Un grand baron de marbre en l'église assoupi; C'est le tombeau d'Onfroy, ce héros d'un autre âge. Avec son épitaphe exaltant son courage, Sa vertu, son fier cœur plus haut que les destins, Faite par Afranus, évêque, en vers latins. 6 décembre 1857. III LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. I ISORA DE FINAL. - FABRICE D'ALBENGA. Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont Qui jadis vit passer les francs de Pharamond, Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle De Final sur qui veille une garde fidèle, Vivent bien entourés de murs et de ravins; Et l'enfant a cinq ans et l'aïeul quatre vingts. L'enfant est Isora de Final, héritière Du fief dont Witikind a tracé la frontière; L'orpheline n'a plus près d'elle que l'aïeul. L'abandon sur Final a jeté son linceul; L'herbe, dont, par endroits, les dalles sont couvertes, Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes; Sur la route oubliée on n'entend plus un pas; Car le père et la mère, hélas! ne s'en vont pas Sans que la vie autour des entants s'assombrisse. L'aïeul est le marquis d'Albenga, ce Fabrice Qui fut bon; cher au pâtre, aimé du laboureur. Il fut, pour guerrover le pape ou l'empereur. Commandeur de la mer et général des villes; Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles Ayant livré l'état au roi, il combattit. Tout homme auprès de lui jadis semblait petit; L'antique Sparte était sur son visage empreinte; La loyauté mettait sa cordiale étreinte Dans la main de cet homme à bien faire obstiné. 390 LA LEGENDE DES SIECLES. Comme il était bâtard d'Othon, dit le Non-Ne' Parce qu'on le tira, vers l'an doxizc cent trente, Du ventre de sa mère Honorate expirante. Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux; Fabrice s'en vengeait en étant plus grand qu'eux. A vingt ans, il était blond et beau; ce jeune homme Avait l'air d'un tribun militaire de Rome; Comme pour exprimer les détours du destin Dont le héros triomphe, un graveur florentin Avait sur son écu sculpté le labvrinthe; Les femmes l'admiraient, se montrant avec crainte La tête de lion qu'il avait dans le dos. Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos, Et Robert, avoué d'Arras, sieur de Béthune, Fuir devant son épée et devant sa fortune; Les princes pâlissaient de l'entendre gronder; Un jour, il a forcé le pape à demander Une fuite rapide aux galères de Gênes ; C'était un grand briseur de lances et de chames. Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant; Il a par tous été proclamé le plus grand D'un siècle fort auquel succède un siècle traître; Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé; Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé Dans la vieille serrure horrible de l'église. Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise; Plus d'un monstre a grincé des dents sous son talon; Son bras se roidissait chaque fois qu'un félon Déformait quelque état populaire en rovaumc; Allant, venant dans l'ombre ainsi qu'un grand fantôme, Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant, Homme auguste au dedans, ferme au dehors, avant En lui toute la gloire et toute la patrie, Belle âme invulnérable et cependant meurtrie. Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits, Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois. LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 391 Cinquante ans, ce soldat, dont la tête enfin plie, Fut l'armure de fer de la vieille Italie, Et ce noir siècle, à qui tout ravon semble ôte', Garde quelque lueur encor de son côte'. II LE DEFAUT DE LA CUIRASSE. Maintenant il est vieux; son donjon, c'est son cloître; Il tombe, et, déclinant, sent dans son âme croître La confiance honnête et calme des grands cœurs ; Le brave ne croit pas au lâche, les vainqueurs Sont forts, et le héros est ignorant du fourbe. Ce qu'osent les tvrans, ce qu'accepte la tourbe, Il ne le sait; il est hors de ce siècle vil; N'en étant vu qu'à peine, à peine le voit-il; N'avant jamais de ruse, il n'eut jamais de crainte; Son défaut fut toujours la crédulité sainte. Et, quand il fut vaincu, ce fut par lovauté; Plus de péril lui fait plus de sécurité. Comme dans un exil il vit seul dans sa gloire; Oublié; l'ancien peuple a gardé sa mémoire. Mais le nouveau la perd dans l'ombre, et ce vieillard Qui fut astre, s'éteint dans un morne brouillard. Dans sa brume, oii les feux du couchant se dispersent. Il a cette mer vaste et ce grand ciel qui versent Sur le bonheur la joie et sur le deuil l'ennui. Tout est derrière lui maintenant; tout a fui; L'ombre d'un siècle entier devant ses pas s'allonge; Il semble des veux suivre on ne sait quel grand songe; Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir. Vieillir, sombre déclin! l'homme est triste le soir; Il sent l'accablement de l'œuvre finissante. On dirait par instants que son âme s'absente. 392 LA LÉGENDE DES SIECLES. Et va savoir là-haut s'il est temps de partir. Il n'a pas un remords et pas un repentir; Après quatrevingts ans son âme est toute blanche; Parfois, à ce soldat qui s'accoude et se penche, Quelque vieux mur, croulant lui-même, offre un appui; Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui L'aiment; il laut aimer pour jeter sa racine Dans un isolement et dans une ruine; Et la feuille de lierre a la forme d'un cœur. III AÏEUL MATERNEL. Ce vieillard, c'est un chêne adorant une fleur. A présent un enfant est toute sa famille. Il la regarde, il rêve; il dit : «C'est une fille, Tant mieux!» e'tant aïeul du coté maternel. La vie en ce donjon a le pas solennel; L'heure passe et revient ramenant l'habitude. Ignorant le soupçon, la peur, l'inquie'tude, Tous les matins, il boucle à ses flancs refroidis Son épée, aujourd'hui rouillée, et qui jadis Avait la pesanteur de la chose publique; Quand, parfois, du fourreau, vénérable relique. Il arrache la lame illustre avec effort, Calme, il v croit toujours sentir peser le sort. Tout homme ici -bas porte en sa main une chose Oii, du bien et du mal, de l'effet, de la cause. Du genre humain, de Dieu, du gouffre, il sent le poids; Le juge au front morose a son livre des lois. Le roi son sceptre d'or, le fossoveur sa pelle. Tous les soirs il conduit l'enfant à la chapelle; LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 393 L'enfant prie, et regarde avec ses yeux si beaux, Gaie, et questionnant l'aïeul sur les tombeaux 5 Et Fabrice a dans l'œil une humide étincelle. La main qui tremble aidant la marche qui chancelle. Ils vont sous les portails et le long des piliers Peuplés de séraphins mêlés aux chevaliers; Chaque statue, émue à leur pas doux et sombre, Vibre, et toutes ont l'air de saluer dans l'ombre. Les héros le vieillard, et les anges l'enfant. Parfois Loretta, que sa grâce détend. S'échappe dès l'aurore et s'en va jouer seule Dans quelque grande tour qui lui semble une aïeule, Et qui mêle, croulante au milieu des buissons, La légende romane aux souvenirs saxons. Pauvre être qui contient toute une fière race. Elle trouble, en passant, le bouc, vieillard vorace. Dans les fentes des murs broutant le câprier 5 Pendant que derrière elle on voit l'aïeul prier, — Car il ne tarde pas à venir la rejoindre. Et cherche son enfant dès qu'il voit l'aube poindre, — • Elle court, va, revient, met sa robe en haillons. Erre de tombe en tombe et suit des papillons. Ou s'assied, l'air pensif, sur quelque âpre architrave 5 Et la tour semble heureuse et l'enfant paraît grave; La ruine et l'enfance ont de secrets accords. Car le temps sombre v met ce qui reste des morts. IV UN SEUL HOMME SAIT OU EST CACHE LE TRESOR. Dans ce siècle où tout peuple a son chef qui le broie. Parmi les rois vautours et les princes de proie. Cette, on n'en trouverait pas un qui méprisât Final, donjon splendide et riche marquisat; Tous les ans, les alleux, les rentes, les censives. 394 LA LÉGENDE DES SIECLES. Surchargent vingt mulets de sacoches massives; La grande tour surs^eille au milieu du ciel bleu, Le sud, le nord, l'ouest et l'est, et saint Mathieu, Saint Marc, saint Luc, saint Jean, les quatre eVange'listes, Sont sculptés et dorés sur les quatre balistesj La montagne a pour garde, en outre, deux châteaux. Soldats de pierre ayant du fer sous leurs manteaux. Le trésor, quand du coffre on détache les boucles, Semble à qui l'entrevoit un rêve d'escarboucles; Ce trésor est muré dans un caveau discret Dont le marquis régnant garde seul le secret. Et qui fut autrefois le puits d'une sachettc; Fabrice maintenant connaît seul la cachette; Le fils de Witikind vieilli dans les combats, Othon, scella jadis dans les chambres d'en bas Vingt caissons dont le fer verrouille les façades. Et qu'Anselme, plus tard, fit remplir de cruzades Pour que, dans l'avenir, jamais on n'en manquât; Le casque du marquis est en or de ducat; On a sculpté deux rois persans, Narse et Tigrane, Dans la visière aux trous grillés de filigrane. Et sur le haut cimier, taillé d'un seul onyx, Un brasier de rubis brûle l'oiseau Phénix; Et le seul diamant du sceptre pèse une once. V LE CORBEAU. Un matin, les portiers sonnent du cor. Un nonce Se présente; il apporte, assisté d'un coureur. Une lettre du roi qu'on nomme l'empereur; Ratbert écrit qu'avant de partir pour Tarente Il viendra visiter Isora, sa parente. Pour lui baiser le front et pour lui hiirc honneur. Le nonce, s'inclinant, dit au marquis : ((Seigneur. LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 395 Sa majesté ne fait de visites qu'aux reines. » Au message e'mané de ses mains très sereines L'empereur joint un don splendide et triomphant; C'est un grand chariot plein de jouets d'entant; Isora bat des mains avec des cris de joie. Le nonce, retournant vers celui qui l'envoie. Prend congé de l'entant, et, comme procureur Du très victorieux et très noble empereur. Fait le salut qu'on fait aux têtes souveraines. «Qu'il soit le bienvenu! Bas le pont! bas les chaînes! Dit le marquis; sonnez, la trompe et l'olifant! » Et, fier de voir qu'on traite en reine son enfant, La joie a rayonné sur sa tace loyale. Or, comme il relisait la lettre impériale, Un corbeau qui passait fit de l'ombre dessus. «Les oiseaux noirs guidaient Judas cherchant Jésus; Sire, vois ce corbeau,» dit une sentinelle. Et, regardant l'oiseau planer sur la tournelle : «Bah! dit l'aïeul, j'étais pas plus haut que cela. Compagnon, que déjà ce corbeau que voilà, Dans la plus fière tour de toute la contrée Avait bâti son nid, dont on voyait l'entrée; Je le connais; le soir, volant dans la vapeur, Il criait; tous tremblaient; mais, loin d'en avoir peur. Moi petit, je l'aimais, ce corbeau centenaire Etant un vieux voisin de l'astre et du tonnerre. » VI LE PÈRE ET LA MERE. Les marquis de Final ont leur royal tombeau Dans une cave où luit, jour et nuit, un flambeau 396 LA LÉGENDE DES SIECLES. Le soir, l'homme qui met de l'huile dans les lampes A son heure ordinaire en descendit les rampes 5 Là, mangé par les vers dans l'ombre de la mort. Chaque marquis auprès de sa marquise dort. Sans voir cette clarté qu'un vieil esclave apporte. A l'endroit même 011 pend la lampe, sous la porte, Etait le monument des deux derniers défunts ; Pour raviver la flamme et brûler des parfums, Le serf s'en approcha 5 sur la funèbre table. Sculpté très ressemblant, le couple lamentable Dont Isora, sa dame, était l'unique enfant, Apparaissait; tous deux, dans cet air étoulTant, Silencieux, couchés côte à côte, statues Aux mains jointes, d'habits seigneuriaux vêtues, L'homme avec son lion, la femme avec son chien. 11 vit que le flambeau nocturne brûlait bien; Puis, courbé, regarda, des pleurs dans la paupière. Ce père de granit, cette mère de pierre; Alors il recula, pâle, car il crut voir Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir. S'étaient subitement assombris sur leur couche. Elle ayant l'air plus triste et lui l'air plus farouche. VII JOIE AU CHATEAU. Une fîle de longs et pesants chariots Qui précède ou qui suit les camps impériaux, Marche là-bas avec des éclats de trompette Et des cris que l'écho des montagnes répète; Un gros de lances brille à l'horizon lointain. . La cloche de Final tinte, et c'est ce matin Que du noble empereur on attend la visite. On arrache des tours la ronce parasite; LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 397 On blanchit à la chaux en hâte les grands murs; On range dans la cour des plateaux de fruits mûrs. Des grenades venant des vieux monts Alpujarres, Le vin dans les barils et l'huile dans les jarres ^ L'herbe et la sauge en fleur jonchent tout l'escalier j Dans la cuisine un teu rôtit un sanglier 5 On voit fumer les peaux des bêtes qu'on ecorche^ Et tout rit; et l'on a tendu sous le grand porche Une tapisserie oij Blanche d'Est, jadis, A brodé trois he'ros, Alacchabe'e, Amadis, Achille 5 et le fanal de Rhode, et le quadrige D'Aétius, vainqueur du peuple latobrigc; Et, dans trois me'daillons marqués d'un chiffre en or, Trois poètes, Platon, Plaute et Scasva ^lemor. Ce tapis autrefois ornait la grande chambre 5 Au dire des vieillards, l'efiFravant roi sicambre, Witikind, l'avait fait clouer en cet endroit De peur que dans leur lit ses enfants n'eussent froid. \-III LA TOILETTE D'ISORA. Cris, chansons 5 et voilà ces vieilles tours vivantes. La chambre d'Isora se remplit de servantes j Pour faire un digne accueil au roi d'Arle, on revêt L'enfant de ses habits de fête 5 à son chevet. L'aïeul, dans un fauteuil d'orme incrusté d'érable. S'assied, songeant aux jours passés, et, vénérable. Il contemple Isora: front joveux, cheveux d'or, Comme les chérubins peints dans le corridor. Regard d'enfant Jésus que porte la madone. Joue ignorante où dort le seul baiser qui donne Aux lèvres la fraîcheur, tous les autres étant Des flammes, même, hélas! quand le cœur est content. Isore est sur le lit, assise, jambes nues; Son œil bleu rêve avec des lueurs ingénues; 398 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. L'aïeul rit, doux reflet de l'aube sur le soir! Et le sein de l'enfant, demi-nu, laisse voir Ce bouton rose, germe auguste des mamelles 5 Et ses beaux petits bras ont des mouvements d'ailes. Le vétéran lui prend les mains, les réchauffant; Et, dans tout ce qu'il dit aux femmes, à l'enfant. Sans ordre, en en laissant deviner davantage. Espèce de murmure enfantin du grand âge. Il semble qu'on entend parler toutes les voix De la vie, heur, malheur, à présent, autrefois. Deuil, espoir, souvenir, rire et pleurs, joie et peine; Ainsi tous les oiseaux chantent dans le grand chêne. «Fais-toi belle; un seigneur va venir; il est bon; C'est l'empereur; un roi; ce n'est pas un barbon Comme nous; il est jeune; il est roi d'Arlc, en France; Vois-tu, tu lui feras ta belle révérence. Et tu n'oublieras pas de dire : monseigneur. Vois tous les beaux cadeaux qu'il nous fait! Quel bonheur! Tous nos bons paysans viendront, parce qu'on t'aime ; Et tu leur jetteras des sequins d'or, toi-même. De façon que cela tombe dans leur bonnet.» Et le marquis, parlant aux femmes, leur prenait Les vêtements des mains : «Laissez, que je l'habille! Oh! quand sa mère était toute petite fille. Et que j'étais déjà barbe grise, elle avait Coutume de venir dès l'aube à mon chevet; Parfois, elle voulait m'attacher mon épée. Et, de la dureté d'une boucle occupée. Ou se piquant les doigts aux clous du ceinturon. Elle riait. C^était le temps où mon clairon Sonnait superbement à travers l'Italie. Ma fille est maintenant sous terre, et nous oublie. D'où vient qu'elle a quitté sa tâche, o dure loi! LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 399 Et qu'elle dort de'jà quand je veille encor, moi? La fille qui grandit sans la mère, chancelle. Oh! c'est triste, et je hais la mort. Pourquoi prend-elle Cette jeune épousée et non mes pas tremblants? Pourquoi ces cheveux noirs et non mes cheveux blancs?» Et, pleurant, il offrait à l'enfant des drage'es. «Les choses ne sont pas ainsi bien arrangées; Celui qui fait le choix se trompe; il serait mieux Que l'enfant eut la mère et la tombe le vieux. Mais de la mère au moins il sied qu'on se souvienne; Et, puisqu'elle a ma place, hélas! je prends la sienne. Vois donc le beau soleil et les fleurs dans les prés! C'est par un jour pareil, les grecs étant rentrés Dans Smyrne, le plus grand de leurs ports maritimes, Que, le bailli de Rhode et moi, nous les battîmes. Mais regarde-moi donc tous ces beaux jouets-là! Vois ce reître, on dirait un archer d'Attila. Mais c'est qu'il est vêtu de soie et non de serge! Et le chapeau d'argent de cette sainte Vierge! Et ce bonhomme en or! Ce n'est pas très hideux. Mais comme nous allons jouer demain tous deux! Si ta mère était là, qu'elle serait contente! Ah! quand on est enfant, ce qui plaît, ce qui tente. C'est un hochet qui sonne un moment dans la main, Peu de chose le soir et rien le lendemain; Plus tard, on a le goût des soldats véritables. Des palefrois battant du pied dans les étables. Des drapeaux, des buccins jetant de longs éclats. Des camps, et c'est toujours la même chose, hélas! Sinon qu'alors on a du sang à ses chimères. Tout est vain. C'est égal, je plains les pauvres mères Qui laissent leurs enfants derrière elles ainsi. » Ainsi j)arlait l'aïeul, l'œil de pleurs obscurci, 400 LA LEGENDE DES SIECLES. Souriant cependant, car telle est l'ombre humaine. Tout à l'ajustement de son ange de reine. Il habillait l'enfant, et, tandis qu'à genoux Les servantes chaussaient ces pieds charmants et doux. Et, les parfumant d'ambre, en lavaient la poussière. Il nouait gauchement la petite brassière. Ayant plus d'habitude aux chemises d'acier. IX JOIE HORS DU CHATEAU. Le soir vient, le soleil descend dans son brasier; Et voilà qu'au penchant des mers, sur les collines. Partout, les milans roux, les chouettes ie'lines. L'autour glouton, l'orfraie horrible dont l'œil luit Avec du sang le jour, qui devient feu la nuit, Tous les tristes oiseaux mangeurs de chair humaine. Fils de ces vieux vautours nés de l'aigle romaine Que la louve d'airain aux cirques appela, Qjii suivaient Marius et connaissaient Svlla, S'assemblent; et les uns, laissant un crâne chauve, Les autres, aux gibets essuyant leur bec fauve. D'autres, d'un mât rompu quittant les noirs agrès. D'autres, prenant leur vol du mur des la;îarets, Tous, joyeux et criant, en tumulte et sans nombre, Ils se montrent Final, la grande cime sombre Qu'Othon, fils d'Aleram le Saxon, crénela, Et se disent entre eux : Un empereur est là! X SUITE DE LA JOIE. Cloché; acclamations; gémissements; fanfares; Feux de joie; et les tours semblent toutes des phares, Tant on a, pour fêter ce jour grand à jamais, ^ LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 401 De brasiers frissonnants encombré leurs sommets; La table colossale en plein air est dressée; Ce qu'on a sous les yeux répugne à la pensée Et fait peur; c'est la joie effrayante du mal; C'est plus que le démon, c'est moins que l'animal; C'est la cour du donjon tout entière rougie D'une prodigieuse et ténébreuse orgie; C'est Final, mais Final vaincu, tombé, flétri; C'est un chant dans lequel semble se tordre un cri; Un gouffre où les lueurs de l'enter sont voisines Du rayonnement calme et joyeux des cuisines; Le triomphe de l'ombre, obscène, ef&onté, cru; Le souper de Satan dans un rêve apparu. A l'angle de la cour, ainsi qu'un témoin sombre. Un squelette de tour, formidable décombre, Sur son faîte vermeil d'où s'enfuit le corbeau. Dresse et secoue aux vents, brûlant comme un flambeau, Tout le branchage et tout le feuillage d'un orme; Valet géant portant un chandelier énorme. Le drapeau de l'empire, arboré sur ce bruit, Gonfle son aigle immense au souflle de la nuit. Tout un cortège étrange est là; femmes et prêtres; Prélats parmi les ducs, moines parmi les reîtres; Les crosses et les croix d'évêques, au milieu Des piques et des dards, mêlent aux meurtres Dieu, Les mitres figurant de plus gros fers de lance. Un tourbillon d'horreur, de nuit, de violence. Semble emplir tous ces cœurs ; que disent-ils entre eux. Ces hommes? En voyant ces convives affreux. On doute si l'aspect humain est véritable; Un sein charmant se dresse au-dessus de la table. On redoute au-dessous quelque corps tortueux; C'est un de ces banquets du monde monstrueux Qui règne et vit depuis les Héliogabales ; 402 LA LÉGENDE DES SIECLES. Le luth lascif s'accouple aux féroces cymbales ; Le cynique baiser cherche à se prodiguer 5 Il semble qu'on pourrait à peine distinguer De ces hommes les loups, les chiennes de ces femmes ; A travers l'ombre on voit toutes les soifs infâmes, Le désir, l'instinct vil, l'ivresse aux cris hagards, Flamboyer dans l'étoile horrible des regards. Quelque chose de rouge entre les dalles fume 5 Mais, si tiède que soit cette douteuse écume. Assez de barils sont éventrés et crevés Pour que ce soit du vin qui court sur les pavés. Est-ce une vaste noce? est-ce un deuil morne et triste? On ne sait pas à quel dénoûment on assiste. Si c'est quelque affreux monde à la terre étranger j Si l'on voit des vivants ou des larves manger 5 Et si ce qui dans l'ombre indistincte surnage Est la fin d'un festin ou la fin d'un carnage. Par moments le tambour, le sistre, le clairon. Font ces rages de bruit qui rendaient fou Néron. Ce tumulte rugit, chante, boit, mange, râle. Sur un trône est assis Ratbert, content et pâle. C'est, parmi le butin, les chants, les arcs de fleurs. Dans un antre de rois un Louvre de voleurs. Presque nue au milieu des montagnes de roses. Comme les déités dans les apothéoses, Altière, recevant vaguement les saluts. Marquant avec ses doigts la mesure des luths. Ayant dans le gala les langueurs de l'alcôve. Près du maître sourit Matha, la blonde fauve j Et sous la table, heureux, du genou la pressant. Le roi cherche son pied dans les mares de sang. LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 403 Les grands brasiers, ouvrant leur gouffre d'étincelles, Font resplendir les ors d'un chaos de vaisselles 5 On ébrèche aux moutons, aux lièvres montagnards, Aux faisans, les couteaux tout à l'heure poignards ^ Sixte Malaspina, derrière le roi, songe? Toute lèvre se rue à l'ivresse et s'y plonge? On achève un mourant en perçant un tonneau? L'œil croit, parmi les os de chevreuil et d'agneau. Aux tremblantes clartés que les flambeaux prolongent. Voir des profils humains dans ce que les chiens rongent? Des chanteurs grecs, portant des images d'étain Sur leurs chapes, selon l'usage byzantin. Chantent Ratbert, césar, roi, vainqueur, dieu, génie? On entend sous les bancs des soupirs d'agonie? Une odeur de tuerie et de cadavres firais Se mêle au vague encens brûlant dans les coffrets Et les boîtes d'argent sur des trépieds de nacre? Les pages, les valets, encor chauds du massacre. Servent dans le banquet leur empereur, ravi Et sombre, après l'avoir dans le meurtre servi? Sur le bord des plats d'or on voit des mains sanglantes? Ratbert s'accoude avec des poses indolentes? Au-dessus du festin, dans le ciel blanc du soir. De partout, des hanaps, du buffet, du dressoir. Des plateaux où les paons ouvrent leurs larges queues. Des vaisselles où brûle un philtre aux lueurs bleues. Des verres, d'hypocras et de vin écumants. Des bouches des buveurs, des bouches des amants. S'élève une vapeur gaie, ardente, enflammée. Et les âmes des morts sont dans cette fumée. 404 LA LÉGENDE DES SIECLES. XI TOUTES LES FAIMS SATISFAITES. C'est que les noirs oiseaux de l'ombre ont eu raison, C'est que l'orfraie a bien flairé la trahison, C'est qu'un fourbe a surpris le vaillant sans de'fense. C'est qu'on vient d'e'craser la vieillesse et l'enfance. En vain quelques soldats fidèles ont voulu Résister, à l'abri d'un créneau vermoulu j Tous sont morts 5 et de sang les dalles sont trempées; Et la hache, l'estoc, les masses, les épées. N'ont fait grâce à pas un, sur l'ordre que donna Le roi d'Arle au prévôt Sixte Malaspina. Et, quant aux plus mutins, c'est ainsi que les nomme L'aventurier royal fait empereur par Rome, Trente sur les crochets et douze sur le pal Expirent au-dessus du porche principal. Tandis qu'en joyeux chants les vainqueurs se répandent, Auprès de ces poteaux et de ces croix où pendent Ceux que Malaspina vient de supplicier. Corbeaux, hiboux, milans, tout l'essaim carnassier. Venus des monts, des bois, des cavernes, des havres. S'abattent par volée, et font sur les cadavres Un banquet, moins hideux que celui d'à côté. Ah! le vautour est triste à voir, en vérité. Déchiquetant sa proie et planant; on s'effraie Du cri de la fauvette aux griffes de l'orlraie; L'épervier est affreux rongeant des os brisés; Pourtant, par l'ombre immense on les sent excusés. L'impénétrable faim est la loi de la terre. Et le ciel, qui connaît la grande énigme austère, La nuit, qui sert de fond au guet mystérieux Du hibou promenant la rondeur de ses veux LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 405 Ainsi qu'à l'araignée ouvrant ses pales toiles. Met à ce festin sombre une nappe d'étoiles; Mais l'être intelligent, le fils d'Adam, l'élu Qui doit trouver le bien après l'avoir voulu, L'homme exterminant l'homme et riant, épouvante. Même au fond de la nuit, l'immensité vivante. Et, que le ciel soit noir ou que le ciel soit bleu, Caïn tuant Abel est la stupeur de Dieu. XII QUE C'EST FABRICE QUI EST UN TRAITRE. Un homme, qu'un piquet de lansquenets escorte. Qui tient une bannière inclinée, et qui porte Une jacque de vair taillée en éventail. Un héraut, fait ce cri devant le grand portail : «Au nom de l'empereur clément et plein de gloire, — Dieu le protège ! — peuple ! il est pour tous notoire Que le traître marquis Fabrice d'Albenga Jadis avec les gens des villes se ligua. Et qu'il a maintes fois guerroyé le saint-siège; C'est pourquoi l'empereur très clément, — Dieu protège L'empereur! — le citant à son haut tribunal, A pris possession de l'état de Final. » L'homme ajoute, dressant sa bannière penchée : «Qui me contredira, soit sa tête tranchée. Et ses biens confisqués à l'empereur. J'ai dit.» XIII SILENCE. Tout à coup on se tait; ce silence grandit. Et l'on dirait qu'au choc brusque d'un vent qui tombe. 4o6 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Cet enfer a repris sa figure de tombe ^ Ce pandémonium, ivre d'ombre et d'orgueil, S'éteint; c'est qu'un vieillard a paru sur le seuil; Un prisonnier, un juge, un fantôme; l'ancêtre! C'est Fabrice. On l'amène à la merci du maître. Ses blêmes cheveux blancs couronnent sa pâleur; Il a les bras liés au dos comme un voleur; Et, pareil au milan qui suit des yeux sa proie. Derrière le captif, marche, sans qu'il le voie. Un homme qui tient haute une épée à deux mains. Matha, fixant sur lui ses beaux yeux inhumains. Rit sans savoir pourquoi, rire étant son caprice. Dix valets de la lance environnent Fabrice. Le roi dit : «Le trésor est caché dans un lieu Qu'ici tu connais seul, et je jure par Dieu Que, si tu dis l'endroit, marquis, ta vie est sauve.» Fabrice lentement lève sa tête chauve Et se tait. Le roi dit : «Es-tu sourd, compagnon?» Un reître avec le doigt fait signe au roi que non. «Marquis, parle! ou sinon, vrai comme je me nomme Empereur des romains, roi d'Arle et gentilhomme. Lion, tu vas japper ainsi qu'un épagneul. Ici, bourreaux! — Réponds, le trésor?» Et l'aïeul Semble, droit et glacé parmi les fers de lance. Avoir déjà pris place en l'éternel silence. Le roi dit : «Prépare;^ les coins et les crampons. LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 407 Pour la troisième fois, parleras-tu? Réponds.» Fabrice, sans qu'un mot d'entre ses lèvres sorte. Regarde le roi d'Arle et d'une telle sorte. Avec un si superbe éclair, qu'il l'interdit 5 Et Ratbert, furieux sous ce regard, bondit Et crie, en s'arrachant le poil de la moustache : «Je te trouve idiot et mal en point, et sache Que les jouets d'enfant étaient pour toi, vieillard! Çà, rends-moi ce trésor, fruit de tes vols, pillard! Et ne m'irrite pas, ou ce sera ta faute. Et je vais envoyer sur ta tour la plus haute Ta tête au bout d'un pieu se taire dans la nuit. » Mais l'aïeul semble d'ombre et de pierre construit 5 On dirait qu'il ne sait pas même qu'on lui parle. «Le brodequin! A toi, bourreau!» dit le roi d'Arle. Le bourreau vient, la foule effarée écoutait. On entend l'os crier, mais la bouche se tait. Toujours prêt à frapper le prisonnier en traître. Le coupe-tête jette un coup d'œil à son maître. «Attends que je te fasse un signe», dit Ratbert. Et, reprenant : «Voyons, toi chevalier haubert. Mais cadet, toi marquis, mais bâtard, si tu donnes Ces quelques diamants de plus à mes couronnes. Si tu veux me livrer ce trésor, je te fais Prince, et j'ai dans mes ports dix galères de Fez Dont je te fais présent avec cinq cents esclaves.» Le vieillard semble sourd et muet. 4o8 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. «Tu me braves! Eh bien! tu vas pleurer,» dit le fauve empereur. XIV RATBERT REND L'ENFANT À L'AÏEUL. Et voici qu'on entend comme un souffle d'horreur Fre'mir, même en cette ombre et même en cette horde. Une civière passe, il y pend une corde 5 Un linceul la recouvre 5 on la pose à l'e'cartj On voit deux pieds d'enfant qui sortent du brancard. Fabrice, comme au vent se renverse un grand arbre, Tremble, et l'homme de chair sous cet homme de marbre Reparaît i et Ratbert fait lever le drap noir. C'est elle! Isora! pâle, inexprimable à voir, Étrangle'e, et sa main crispée, et cela navre. Tient encore un hochet; pauvre petit cadavre! L'aïeul tressaille avec la force d'un géant; Formidable, il arrache au brodequin béant Son pied dont le bourreau vient de briser le pouce; Les bras toujours liés, de l'épaule il repousse Tout ce tas de démons, et va jusqu'à l'enfant. Et sur ses deux genoux tombe, et son cœur se fend. Il crie en se roulant sur la petite morte : «Tuée! ils l'ont tuée! et la place était forte, Le pont avait sa chaîne et la herse ses poids. On avait des fourneaux pour le soufre et la poix, On pouvait mordre avec ses dents le roc farouche, Se défendre, hurler, lutter, s'emplir la bouche De feu, de plomb fondu, d'huile, et les leur cracher A la figure avec les éclats du rocher! Non! on a dit : «Entrer!» et, par la porte ouverte, LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 409 Ils sont entrés! la vie à la mort s'est offerte! On a livré la place, on n'a point combattu! Voilà la chose^ elle est toute simple; ils n'ont eu Affaire qu'à ce vieux misérable imbécile! Egorger un enfant, ce n'est pas difficile. Tout à l'heure, j'étais tranquille, avant peu vu Qu'on tuât des enfants, et je disais : «Pourvu Qu'Isora vive, eh bien! après cela, qu'importe!» Mais l'enfant ! O mon Dieu ! c'est donc vrai qu'elle est morte ! Penser que nous étions là tous deux hier encor! Elle allait et venait dans un gai rayon d'or 5 Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère! C'était la petite âme errante de sa mère! Le soir, elle posait son doux front sur mon sein, Et dormait. . . — Ah ! brigand ! assassin ! assassin ! » Il se dressait, et tout tremblait dans le repaire. Tant c'était la douleur d'un lion et d'un père. Le deuil, l'horreur, et tant ce sanglot rugissait! «Et moi qui, ce matin, lui nouais son corset! Je disais : «Fais-toi belle, enfant!» Je parais l'ange Pour le spectre! — Oh! ris donc là-bas, femme de fange! Riez tous! Idiot, en effet, moi qui crois Qu'on peut se confier aux paroles des rois Et qu'un hôte n'est pas une bête féroce! Le roi, les chevaliers, l'évêque avec sa crosse. Ils sont venus, j'ai dit : «Entrez»; c'étaient des loups! Est-ce qu'ils ont marché sur elle avec des clous Qu'elle est toute meurtrie? Est-ce qu'ils l'ont battue.^ Et voilà maintenant nos filles qu'on nous tue Pour voler un vieux casque en vieil or de ducat! Je voudrais que quelqu'im d'honnête m'expliquât Cet événement-ci, voilà ma fille morte! Dire qu'un empereur vient avec une escorte. Et que des gens nommés Farnèse, Spinola, Malaspina, Cibo, font de ces choses-là. 4IO LA LÉGENDE DES SIECLES. Et qu'on se met à cent, à mille, avec ce prêtre. Ces femmes, pour venir prendre un enfant en traître. Et que l'enfant est là, mort, et que c'est un jeu, C'est à se demander s'il est encore un Dieu, Et si, demain, après de si lâches désastres, Quelqu'un osera faire encor lever les astres! M'avoir assassiné ce petit être-là ! Mais c'est affreux d'avoir à se mettre cela Dans la tête, que c'est fini, qu'ils l'ont tuée. Qu'elle est morte! — Oh! ce fils de la prostituée. Ce Ratbert, comme il m'a hideusement trompé! O Dieu ! de quel démon est cet homme échappé? Vraiment ! est-ce donc trop espérer que de croire Qu'on ne va point, par ruse et par trahison noire. Massacrer des enfants, broyer des orphelins. Des anges, de clarté céleste encor tout pleins! Mais c'est qu'elle est là, morte, immobile, insensible! Je n'aurais jamais cru que cela fût possible. Il faut être le fils de cette infâme Agnès ! Rois! j'avais tort jadis quand je vous épargnais, Quand, pouvant vous briser au front le diadème. Je vous lâchais, j'étais un scélérat moi-même, J'étais un meurtrier d'avoir pitié de vous ! Oui, j'aurais dû vous tordre entre mes serres, tous! Est-ce qu'il est permis d'aller dans les abîmes Reculer la limite effroyable des crimes. De voler, oui, ce sont des vols, de faire un tas D'abominations, de maux et d'attentats. De tuer des enfants et de tuer des femmes, Sous prétexte qu'on fut, parmi les oriflammes Et les clairons, sacré devant le monde entier Par Urbain quatre, pape et fils d'un savetier! Que voulez-vous qu'on fasse à de tels misérables! Avoir mis son doigt noir sur ces yeux adorables! Ce chef-d'œuvre du Dieu vivant, l'avoir détruit! Quelle mamelle d'ombre et d'horreur et de nuit. Dieu juste, a donc été de ce monstre nourrice? LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 411 Un tel homme suffit pour qu'un siècle pourrisse. Plus de bien ni de mal, plus de droit, plus de lois. Est-ce que le tonnerre est absent quelquefois? Est-ce qu'il n'est pas temps que la foudre se prouve, Cieux profonds, en broyant ce chien, fils de la louve? Oh! sois maudit, maudit, maudit, et sois maudit, Ratbert, empereur, roi, césar, escroc, bandit! O grand vainqueur d'enfants de cinq ans! maudits soient Les pas que font tes pieds, les jours que tes veux voient. Et la gueuse qui t'offre en riant son sein nu. Et ta mère publique, et ton père inconnu! Terre et cieux! c'est pourtant bien le moins qu'un doux être Qui joue à notre porte et sous notre fenêtre. Qui ne fait rien que rire et courir dans les fleurs. Et qu'emplir de soleil nos pauvres yeux en pleurs. Ait le droit de jouir de l'aube qui l'enivre. Puisque les empereurs laissent les forçats vivre. Et puisque Dieu, témoin des deuils et des horreurs. Laisse sous le ciel noir vivre les empereurs ! » XV LES DEUX TETES. Ratbert, en ce moment, distrait jusqu'à sourire. Ecoutait Afranus à voix basse lui dire : «Majesté, le caveau du trésor est trouvé.» L'aïeul pleurait. «Un chien, au coin des murs crevé. Est un être enviable auprès de moi. Va, pille. Vole, égorge, empereur! O ma petite fille. Parle-moi! Rendez-moi mon doux ange, ô mon Dieu! Elle ne va donc pas me regarder un peu? Mon enfant! Tous les jours nous allions dans les lierres. Tu disais : «Vois les fleurs», et moi : «Prends garde aux pierres.» 412 LA LÉGENDE DES SIECLES. Et je la regardais, et je crois qu'un rocher Se fût attendri rien qu'en la voyant marcher. Hélas ! avoir eu foi dans ce monstrueux drôle ! Mets ta tête adorée auprès de mon épaule. Est-ce que tu m'en veux? C'est moi qui suis là! Dis, Tu n'ouvriras donc plus tes yeux du paradis! Je n'entendrai donc plus ta voix, pauvre petite! Tout ce qui me tenait aux entrailles me quitte ^ Et ce sera mon sort, à moi, le vieux vainqueur. Qu'à deux reprises Dieu m'ait arraché le cœur. Et qu'il ait retiré de ma poitrine amère L'enfant, après m'avoir ôté du flanc la mère! Mon Dieu, pourquoi m'avoir pris cet être si doux? Je n'étais pourtant pas révolté contre vous, Et je consentais presque à ne plus avoir qu'elle. Morte! et moi, je suis là, stupide, qui l'appelle! Oh! si je n'avais pas les bras liés, je crois Que je réchaufferais ses pauvres membres froids. Comme ils l'ont fait souffrir! La corde l'a coupée. Elle saigne.» Ratbert, blême et la main crispée. Le voyant à genoux sur son ange dormant. Dit : «Porte-glaive, il est ainsi commodément.» Le porte-glaive fit, n'étant qu'un misérable. Tomber sur l'enfant mort la tête vénérable. Et voici ce qu'on vit dans ce même instant-là : La tête de Ratbert sur le pavé roula. Hideuse, comme si le même coup d'épée, Frappant deux fois, l'avait avec l'autre coupée. L'horreur fut inouïe 5 et tous, se retournant. Sur le grand fauteuil d'or du trône rayonnant Aperçurent le corps de l'empereur sans tête. LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. 413 Et son cou d'où sortait, dans un bruit de tempête, Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant Les convives, le trône et la table, de sang. Alors, dans la clarté d'abîme et de vertige Qui marque le passage énorme d'un prodige. Des deux têtes on vit l'une, celle du roi. Entrer sous terre et fuir dans le gouffre d'effroi Dont l'expiation formidable est la règle. Et l'autre s'envoler avec des ailes d'aigle. XVI APRÈS JUSTICE FAITE. L'ombre couvre à présent Ratbert, l'homme de nuit. Nos pères — c'est ainsi qu'un nom s'évanouit — Défendaient d'en parler, et du mur de l'histoire Les ans ont effacé cette vision noire. Le glaive qui frappa ne fut point aperçu j D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a suj Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire, Héraclius le Chauve, abbé de Joug-Dieu, frère D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon, Etant aux champs avec le diacre Pollion, Vit, dans les profondeurs par les vents remuées. Un archange essuyer son épée aux nuées. 2-17 dccembrc 1857. XIX WELF, CASTELLAN D'OSBOR. WELF. CYADMIS. HUG. OTHON. SYLVESTRE. UNE PETITE FILLE, mendiante. L'HUISSIER DE L'EMPIRE. Paysans, Bourgeois, Etudiants de l'université carlovingienne , soldats. Devant le précipice d'Osbor. Le rebord d'un précipice. Au delà du précipice, qui est très étroit, se profile une haute tour crénelée sans fenêtres. Des meurtrières ça et la. Le pont-Ievis dressé cache la porte. Le précipice sert de fossé à cette tour. Derrière la tour, monte, à perte de vue, la montagne couverte de sapins. On ne voit pas le ciel. SCÈNE PREMIÈRE. L'HUISSIER DE L'EMPIRE, un groupe de GENS DU PEUPLE. L'huissier de l'empire, en dalmatique d'argent semée d'aigles noirs, entre, précédé des quatre massiers de la Diète. Il est suivi d'un groupe de paysans et de bourgeois. Il se tourne vers la tour, où l'on ne voit personne. L'HUISSIER. Je fais sommation, moi l'huissier de l'empire, A toi, baron, rebelle à la Diète de Spire. Rends-toi, sors. Comparais. Silence profond dans la tour. On. n'y distingue ni un bruit, ni une lumière. Elle semble inhabitée. UN BOURGEOIS, survenant, aux autres. A-t-il répondu? UN PAYSAN. Non. 4l6 LA LÉGENDE DES SIECLES. L'HUISSIER. J'ai dit. Il passe, et disparaît avec les quatre massiers. LE BOURGEOIS, montrant la tour. Quel fier dédain! Quel rude compagnon! UN ETUDIANT, de l'université carlovingienne. Compagnon de personne. LE PAYSAN. Oui, pas un ne l'égale. L'ÉTUDIANT. Parfois aux champs fauchés il reste une cigale 5 Ainsi cet homme libre est demeuré debout. LE BOURGEOIS. Oui, ce mont excepté, l'esclavage est partout. L'ETUDIANT. Welf, à lui seul, tient tête aux princes d'Allemagne. UN VIEILLARD. Il ne veut pas qu'on passe à travers sa montagne, Il est le protecteur d'un pays inconnu. Qui troublerait ces monts serait le mal venu. Il est père des bois. Sa tour fait sentinelle. Il défend le sapin, l'if, la neige éternelle, La route avec ses fleurs, la biche avec ses faons, Et les petits oiseaux sont ses petits enfants. Il guette. Son regard a des éclairs funèbres Pour quiconque oserait attaquer ces ténèbres. On voit la silhouette âpre du chevalier Dans l'entre-croisement des branches du hallier. Une sérénité nocturne l'environne. Son casque n'a jamais salué de couronne. Il se tient là, barrant le chemin, rassurant WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 417 La forêt, le ravin, le rocher, le torrent. Et garde vierge, aux yeux de toute la contrée. L'ombre où cette montagne auguste donne entrée. LE BOURGEOIS. Il est seul dans sa tour? LE VIEILLARD. Il n'a pas un archer. LE PAYSAN, à un autre paysan, montrant la tour. Tiens ! entre les créneaux on peut le voir marcher. L'Étudiant. Tant qu'il vit, la patrie aux fers n'est pas éteinte. LE VIEILLARD. Il n'a jamais voulu se marier, de crainte D'introduire en son antre une timidité. Ici l'on L'ETUDIANT. rampe. LE VIEILLARD. Il est seul de l'autre côté. LE BOURGEOIS. On dit qu'il vit là, fauve et noir, sans chefs, sans règles. Qu'il se fait apporter à manger par les aigles. Et qu'il n'a jamais ri. LE VIEILLARD. Deuil fièrement porté! Il est veuf. LE BOURGEOIS. Veuf de qui.^ LE VIEILLARD. Veuf de la Liberté. POESIE. V. 4l8 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. L'ÉTUDIANT. Puissant vieillard! LE VIEILLARD. Il est inaccessible 5 il garde Son fosse, tient dressé son pont-levis, regarde Par les trous de sa herse, et n'a jamais d'ennui. Sentant le mont immense en paix derrière lui. LE BOURGEOIS, regardant à ses pieds. Le précipice est sombre. L'ÉTUDIANT, regardant au-dessus de sa tête. Et la muraille est haute. LE BOURGEOIS. Mais s'il repousse un maître, admettrait-il un hôte? LE VIEILLARD. Un pauvre, oui. L'ETUDIANT. Jamais roi dans sa coupe ne but. LE VIEILLARD. Il vit. sans rendre hommage et sans payer tribut. LE BOURGEOIS. Qu'il est heureux! Hélas, les impôts nous obèrent. LE VIEILLARD. Mais cela va finir. Les princes délibèrent. Montrant le revers de la montagne opposé au précipice. Ils sont là. LE BOURGEOIS. Qui donc? LE VIEILLARD. Qui? Notre duc Cyadmis, Le roi d'Arle, et les deux formidables amis WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 419 Qui ne se quittent pas, — l'un maudit, l'autre frappe, — Othon trois, empereur, et Sylvestre deux, pape. L'ÉTUDIANT. Qu'importe! le rocher est fort, Welf est viril. Welf ignore la peur, mais connaît le penl. LE BOURGEOIS. Aussi marche-t-il droit sur lui. L'ETUDIANT. Pas plus qu'Hercule Il ne tremble, et pas plus qu'Achille il ne recule. LE BOURGEOIS. Robuste, il songe, au bord de l'abîme béant. L'ETUDIANT. Une douceur d'étoile, et le bras d'un géant! LE VIEILLARD. Oui. Mais les rois sont las de voir debout dans l'ombre Le grand ermite armé de la montagne sombre. Il se penche et leur désigne du doigt une pente qu'on ne voit pas. Vous voyez bien d'ici cette cabane, au flanc Du ravin, à l'abri de l'aquilon sifflant? C'est là que les rois sont assemblés. LE BOURGEOIS. Combien.? LE PAYSAN. Quatre. LE VIEILLARD. Ce burg les gêne. Ils ont résolu de l'abattre. C'est dit. Pour vaincre ils ont leurs troupes et leurs gens. Et le dépit amer, force des assiégeants. 420 LA LÉGENDE DES SIECLES. LE PAYSAN. Le castellan va-t-il enfin livrer passage. Baisser le pont, ce'der aux rois? LE BOURGEOIS. Oui, s'il est sage. L'Étudiant. Non, s'il est grand. LE VIEILLARD. Il est sage et grand. L'ETUDIANT, montrant la tour. La maison Tiendra ferme, ayant Welf tout seul pour garnison; Le vieux songeur n'est pas d'humeur accommodante. Il mettra ses chaudrons sur de la braise ardente. Et saura leur payer, va, ce qui leur est dû De poix bouillante, d'huile en feu, de plomb fondu! LE PAYSAN. Certes ! L'ÉTUDIANT. Et l'on verra si leur peau s'accoutume Au ruissellement large et fumant du bitume. On voit une fumée sortir du haut de la tour. LE VIEILLARD. Tenez, précisément! Il allume son feu. Voyez-vous la fumée! L'Étudiant. Il va jouer son jeu. Faire sa fête, offrir la bataille. LE BOURGEOIS. Posture D'im héros! LE PAYSAN. Je veux voir la fin de l'aventure. WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 421 LE BOURGEOIS. Nous, en voyant venir des princes, nous fuyons Devant ce flamboiement de sinistres rayons ; Welt les brave. Montrant le burg. C'est beau, cette porte fermée. L'ETUDIANT. D'un côté ce bonhomme, et de l'autre une armée! LE VIEILLARD. A lui seul il est grand comme une nation. D'ordinaire, tout est dans la proportion. Et le petit est grand près du moindre, et l'arbuste, Si vous le comparez au brin d'herbe, est robuste. Mais Wc\( dépasse tout. C'est un dieu. On entend une fanfare de trompettes. LE BOURGEOIS. Les clairons! Silence! Où sont nos trous dans les rochers? Rentrons. Tous se dispersent de divers côtés. Entre une troupe de valets de la lance avec de longues piques. En tête les clairons. Puis un gendarme portant un pennon de guerre. Derrière le pennon, paraît un homme à cheval entièrement couvert d'une chemise de fer à capuchon, et ayant sur le capuchon une couronne ducale. Les soldats s'arrêtent, le pennon s'arrête, l'homme à cheval s'arrête, et se tourne vers la tour. Les clairons se taisent. L'homme à cheval tire son épée. La tour continue de fumer. SCÈNE IL CYADMIS, LA TOUR, puis HUG, puis OTHON, puis SYLVESTRE. CYADMIS, parlant à la tour. Personne n'a le droit de prendre un coin de terre Au prince armé par Dieu d'un titre héréditaire. S'isoler, c'est trahir. Welf, castellan d'Osbor, Toi qu'on doit comme un ours traquer au bruit du cor, Je te provoque au bruit du clairon, comme un homme j Mais d'abord je te parle en ami. Je te somme D'être un garçon prudent, docile aux bons avis. 422 LA LÉGENDE DES SIECLES. Chevalier, haut la herse et bas le pont-levis. Je veux entrer. Je veux passer. Cette montagne N'est pas, comme la Crète et comme la Bretagne, Une île, et ce fossé n'est pas la mer. Baron, Viens, je te chausserai moi-même l'éperon j Je t'admets dans ma troupe, à vaincre habituée; Tu seras capitaine, avec une nuée De trompettes courant et sonnant devant toi. Descends, ouvre ta porte, et causons. Par ma foi. Tu n'es pas fait pour vivre entre quatre murailles. Ami, nous gagnerons ensemble des batailles. C'est beau d'avoir l'épée au poing, d'être le bras De la victoire, et d'être un soldat! Tu verras Comme c'est un bonheur de partir pour la guerre. Et comme avec orgueil, quittant tout soin vulgaire, Rois et vassaux, soldats et chefs, nous nous offrons Au vaste gonflement des drapeaux sur nos fronts! Quelle joie et quels cris lorsqu'on force une ville ! On se vautre à travers la populace vile! La femme qu'on fait veuve, on lui prend un baiser. Tu n'es pas encor d'âge à ne point t'amuser. En échange d'un burg sur un rocher, je t'offre Une tente de soie et de l'or à plein coffre. Et l'altière rumeur des camps et des clairons. Nous irons conquérir le monde, et nous aurons Des filles et du vin, et tu feras ripaille. Au lieu de coucher seul dans ton trou sur la paille. Lève ta herse, accepte, et soyons bons amis. Ouvre-moi, je tiendrai tout ce que j'ai promis. Sinon, prends garde à toi. J'ai l'habitude d'être Patient à l'affront comme au feu le salpêtre. J'aurai bien vite fait d'écraser ton donjon. Cueillir un burg ainsi qu'on sarcle un sauvageon, Et coucher une tour tout de son long dans l'herbe. Ce sont mes jeux. Sais-tu, de ton château superbe Ce qui restera, dis, lorsque j'aurai passé? Une baraque informe au fond d'un noir fossé. WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 423 Et de ta haute tour de guerre? Une masure Bonne aux moineaux cachant leurs nids dans l'embrasure. Et du sauvage aspect de tes créneaux altiers? Un tas de pierres, plein de houx et d'églantiers, Où les femmes viendront faire sécher leur linge. Je suis Cyadmis, duc et marquis de Thuringe. Ouvre-moi. Silence dans la tour. Paraît un étendard portant à la hampe une couronne de roi. Entre, derrière un groupe de trompettes, un homme à cheval, vêtu de drap d'or, ayant une couronne royale sur la tête. Il a un sceptre à la main. A sa suite, marche une compagnie d'arbalétriers bourguignons couronnés de fleurs; ils ont de grandes arbalètes, des boucliers faits d'une peau de bœuf et hauts comme un homme, et les pieds nus dans des chaussures de corde. Tous s'arrêtent. Le duc et sa troupe se rangent. L'homme à couronne royale fait face à la tour. La fanfare cesse. HUG, parlant à la tour. Je suis roi d'Arle aux verts coteaux, Et j'ai pour fiefs Orange et Saint-Paul-Trois-Châteaux; A quiconque me brave on sait ce qu'il en coûte. Et je m'appelle Hug, fils de Bozon. Écoute, Homme de ces monts, toi qui fais de l'ombre ici. Je ne te vois pas, maître obscur du burg noirci 5 Mais, derrière ton mur, tu songes; je te parle. Tu n'es pas sans avoir entendu parler d'Arle, Dont l'aïeul est Priam, car sur nos monts chenus. Avant les phocéens, les troyens sont venus; Arle est fille de Troie et mère de Grenoble, Isidore la nomme une ville très noble. Et Théodoric, comte et roi des goths, l'aima. Les français ne l'auront jamais. Gênes, Palma, May orque, Rhode et Tyr sont mes ports tributaires; J'ai le Rhône, et l'Autriche est une de mes terres. Arle est riche; à la diète elle achète des voix; Les califes lui font de précieux envois; Elle reçoit par mer les dons de ces hautesses. Les odeurs d'Arabie, et les délicatesses De l'Asie, et telle est la beauté de ses tours Qu'elles attirent l'aigle et chassent les vautours. 424 LA LEGENDE DES SIECLES. Mon sceptre est salue' par cent vassaux, tous princes. J'ai le Rhin aux sept monts, la Gaule aux sept provinces. T'attaquer, toi vieillard, j'en serais bien fâché. Donne-nous ta montagne, et je t'offre un duché'. Je t'offre en ma Bourgogne autant de bonne terre Qu'on en voit de mauvaise en ce mont solitaire. Accepte, car nos champs donnent beaucoup de blé. Le trouvère Ericus d'Auxerre en a parlé. Arles t'attend. Je t'offre en ma ville latine Un palais oii, vieillards à la voix enfantine. Les poètes viendront, hôtes mélodieux, • Te chanter, comme au temps qu'on crovait aux faux dieux. Tu seras un seigneur dans mon pompeux cortège, Et tu présideras des cours d'amour. La neige, La bise, le brouillard, les ouragans hurlants. Font une sombre fête à tes fiers cheveux blancs. Car cet âpre sommet a, sous le vent sonore. Plus d'hiver que d'été, plus de nuit que d'aurore. Viens te chauffer, vieillard. Je t'offre le midi. Tu cueilleras la rose et le lys d'Engaddi. Accepte. On trouve ainsi moyen de plaire aux femmes j Car il est gracieux de s'approcher des dames En souriant, avec des bouquets dans les mains. L'aloès, le palmier, les œillets, les jasmins Emplissent nos jardins d'encens et d'allégresse. Et l'ancien dieu Printemps, qu'on adorait en Grèce, N'avait pas plus de fleurs quand il les rassembla Toutes, pour les offrir aux abeilles d'Hybla. Lève la herse, abats le pont, ouvre la porte, Accepte ce que moi, roi d'Arles, je t'apporte. Silence dans la tour. La fumée s'épaissit et devient rougeitre. Le roi se range près du duc. Fanfare. Paraît une bannière de drap d'or, portant un grand aigle de sable, éplojé. Des sonneurs de trompes et des batteurs de cymbales la précèdent. Derrière la bannière, entre un homme à cheval, vêtu de pourpre, ayant dans la main un globe, et sur la tête la couronne impériale. Il est suivi d'une poutre à tète de bélier de bronze, portée par des croates nus, hauts de six pieds. Le bélier est flanqué de montagnards tyroliens en jaquettes bariolées, armés de frondes. Tout ce cortège s'arrête et fait face à la tour. Les trompes et les cvmbales se taisent. WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 425 OTHON, tourné vers la tour. Othon, empereur, parle à Welf, baron bandit, Et le bandit se cache, et l'empereur lui dit : Vassal, ouvre ton burg. Je viens te faire grâce. Welf, quand c'est l'empereur d'Allemagne qui passe, La clémence au doux front marche à côté de lui. Mais l'homme absous, c'est peu; je veux l'homme ébloui. Quand l'empereur pardonne, il donne une province. Le duc te fait soldat, le roi duc, et moi prince. Chacun de nous, selon sa taille, te grandit. Je puis, si je le veux, te mettre en interdit 5 J'aime mieux t'attirer, moi centre, dans ma sphère. Te couvrir de splendeur et d'aurore, et te taire Roi près de l'empereur, astre près du soleil. Ton pennon couronné sera presque pareil A ma bannière, alors qu'on tremble, et que la terre Se courbe et cherche à fuir sous mon cri militaire. Et qu'on voit s'envoler dans l'orage en avant L'hydre noire au bec d'aigle ouvrant son aile au vent! Welf, obéis. Je suis celui qui tient le globe. J'ai la guerre et la paix dans les plis de ma robe. Je t'offre la Hongrie, un royaume. Veux-tu? Silence dans la tour. Fanfare. L'empereur se range près du roi et du duc. Paraît une grande croix d'or à trois branches. Derrière le porte -croix, qui est habillé de violet, vient, sur une mule blanche, un vieillard vêtu de blanc, qui a la tiare en tête. Il est seul, sans gardes. Le porte-croix s'arrête. La fanfare se tait. Le vieillard parle à la tour. SYLVESTRE. Moi, j'aiies clefs. La force est moins que la vertu. Deux mains jointes font plus d'ouvrage sur la terre Que tout le roulement des machines de guerre. César est grand; mais Christ, à la douceur enclin, Près de l'homme de pourpre a mis l'homme de lin. Je suis le Père. En moi la lumière se lève. Et ce que l'empereur commence, je l'achève; Il absout pour la terre, et j'absous pour le ciel. Le grand césar ne peut rien donner d'éternel. 426 LA LÉGENDE DES SIECLES. Il t'offre une couronne, et moi je t'offre une âmej La tienne. En t'isolant, comme en un schisme infâme, Triste excommunié, tu l'as perdue, hélas! Je te la rends. Frémis, vieillard, tu reculas Vers Satan, et tu fis outrage au ciel propice Quand tu mis entre nous et toi ce précipice. Fils, veux-tu regagner ta part du paradis. Rentrer chez les élus, fuir de chez les maudits? Cède à moi qui suis pape, héritier des apôtres. Un homme paraît entre deux créneaux au haut de la tour. Il est tout habillé de fer. Sa barbe blanche passe sous sa visière baissée. Il se découpe en noir sur le fond de neige de la montagne. La nuit commence à tomber. SCÈNE III, Les Mêmes, WELF. WELF, du haut de la tour. Que me veut-on? Passez votre chemin, vous autres. Je hais ton glaive, ô duc. Je hais ton sceptre, ô roi. César, je hais ton globe impérial. Et toi. Pape, je ne crois pas à tes clefs. Qu'ouvrent-elles? Des enfers. Tu mens, pape, et tes fureurs sont telles Que Rome est le cachot du Christ, je te le dis. Et pour voir en toi l'homme ouvrant le paradis. Le Père, j'attendrai, pape, que tu dételles Tous ces hideux chevaux, Guerre aux rages mortelles. Haine, Anathème, Orgueil, Vengeance à l'œil de feu. Monstres par qui tu fais traîner le char de Dieu ! Les chevriers, qu'on voit rôdant de cime en cime. Sont de meilleurs pasteurs que vous, prêtres j j'estime Plus que vos crosses d'or d'archevêque ou d'abbé. Leur bâton d'olivier sauvage au bout courbé. Bénis soient leurs troupeaux paissant dans les cytises! Oui, les femmes font faire aux hommes des sottises, Roi d'Arles^ mais j'ai, moi, c'est pourquoi je suis fort. Pour épouse ma tour, pour amante la mort. En guise de clairon l'ouragan m'accompagne. WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 427 Que peux-tu donc m'offrir qui vaille ma montagne, César, roi des romains et des bohe'miens? Quand tu me donnerais ton aigle ! J'ai les miens. Que venez-vous chercher? Qu'est-ce qui vous amène? Rois, je suis dans ces bois la seule face humaine. La terre sait vos noms et les mêle à ses pleurs. Vous êtes des preneurs de villes, des voleurs De nations, les chefs de l'éternel pillage. Que voulez-vous de moi? Je n'ai pas un village. Vous êtes ici-bas les semeurs de l'effroi. Le genre humain subit le duc, soulfre le roi; Tu l'opprimes, césar 5 saint-père, tu le pilles. Vos lansquenets font rage, et violent les filles Qui plongent leurs bras blancs dans le van plein de bléj Il semble, tant par vous l'univers est troublé. Que l'air manque aux humains et la rosée aux plantes 5 Sur la sainte charrue on voit vos mains sanglantes. Rien n'ose croître, et rien n'ose aimer. Moi je suis Un spectre en liberté songeant au fond des nuits. Vous êtes des héros faisant des faits célèbres. Est-ce que j'ai besoin de vous dans mes ténèbres? Je n'ai rien. Pas un homme auprès de moi ne vit. On trouve dans ces. monts l'air que rien n'asservit. Le ravin, le rocher, des ronces, des cavernes, Des lacs tristes, pareils aux antiques Avernes, Le bois noir, le vieux mur par les hiboux choisi. Le nuage, et c'est tout. Qui vous attire ici? Pourquoi venir? C'est donc pour me prendre de l'ombre? Moi, baron dans ma tour, larve dans un décombre. Je garde ce désert terrible, et j'en ai soin. L'immense liberté du tonnerre a besoin De gouffres, de sommets, d'espaces, de nuées Sans cesse par le vent de l'ombre remuées. D'azur sombre, et de rien qui ressemble à des rois, Si ce n'est pour tomber sur leur tête. Je crois En Dieu. Prêtre, entends-tu? Quoi! ce bois où nous sommes Tente les rois ! Les rois n'ont pas assez des hommes ! 428 LA LEGENDE DES SIECLES. Mais contente2-vous donc, compagnons couronnes, De ce tas de vivants que vous exterminez! Je possède ce mont, et ce mont me possède. Il m'abrite, et sur lui je veille. Ainsi l'on s'aide. Moi, je suis l'âme, et vous, vous êtes les démons. Je descends des géants qui, marchant sur les monts. Et les pressant du pied, faisaient jaillir des marbres Les sources au-dessus desquelles sont les arbres. Puisqu'autour du sommet superbe tout s'éteint. Puisque la bête brute, en son auguste instinct. Proteste, alors que l'homme à plat ventre se couche. Ah! puisque rien n'est libre à moins d'être farouche. De mes noirs sangliers, de mes ours, de mes loups, Vous n'approcherez pas, princes ^ j'en suis jaloux. Messeigneurs, savez-vous pourquoi? C'est que ces bêtes. Ces êtres lourds et durs, ces monstres, sont honnêtes. Ils n'ont pas de Séjan, ils n'ont pas de Rufin^ Leur cruauté n'est pas le crime 5 c'est la laim. Vous, rois, dans vos festins, au bruit sacré des lyres. Gais, couronnés de fleurs, échangeant des sourires. Pour usurper un trône, ou même sans raison. Vous vous versez les uns aux autres du poison; Vos poignards emmanchés de perles font des choses Horribles, et, parmi les lauriers et les roses. Teints de sang, vous restez éblouissants toujours; Moi, je choisis les loups, et j'aime mieux les ours; Et je préfère, rois qu'un vil cortège encense, A vos crimes riants leur féroce innocence. Allez-vous-en. — Fuyez. Quoi! ne sentez-vous pas Tout un hérissement fauve autour de vos pas! Vous bravez donc, puissants aveugles, le murmure Qui répond dans l'abîme au bruit de mon armure. L'amour qu'a pour moi l'ombre, et l'appui que j'aurais Dans la virginité des profondes forêts. J'ai sous ma garde un coin de paradis sauvage, Un mont farouche et doux. Ici point de ravage Montrant que l'homme fut heureux dans ces beaux lieux; WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 429 Point de honte montrant qu'il y tut orgueilleux. L'onde est libre, le vent est pur, la foudre est juste. Rois, que vene2-vous faire en ce désert auguste? Le gouffre est noir sans vous, sans vous le ciel est bleu. N'usurpez pas ce mont 5 je le conserve à Dieu. Rois, l'honneur exista jadis. J'en suis le reste. C'est bien. Partez. S'il est un bruit que je déteste. C'est le bourdonnement inutile des voix. Il disparaît. GYADMIS. Il nous brave! HUG. Couvrons nos soldats de pavois. Traînons une baliste. Apportons les échelles. A l'assaut! OTHON. A l'assaut! SYLVESTRE, montrant le précipice. Si vous n'avez pas d'ailes. Vous ne franchirez pas cet abîme. Vos ponts Ne pourront au roc vif enfoncer leurs crampons. Les torrents dans ce trou tombent. Et votre armée. Comme eux, en y croulant, y deviendra fumée. GYADMIS, regardant. C'est vrai, le précipice est sans fond. HUG, se penchant. Quel fossé! OTHON, regardant et recidant. On ne peut passer là que par le pont baissé. GYADMIS, touchant le rocher. Auprès de ce granit le marbre serait tendre. OTHON, à Sylvestre. Que nous conseille donc Ta Sainteté? 430 LA LEGENDE DES SIECLES. SYLVESTRE. D'attendre. La nuit vient. Et le temps qui s'écoule est pour nous. Gache2 dans le ravin des gardes à genoux. Faites le guet. Toixs s'en vont. Il ne reste que des pointes de piques presque indistinctes dans un pli du ravin. Il commence à neiger. Crépuscule. Noirceur croissante de la tour et de la mon- tagne. Un enfant paraît dans un coude du rocher. C'est une petite fille, pieds nus, en haillons; une mendiante. Elle vient du côté opposé à celui par où les rois sont sortis. Elle se traîne dans la neige, qui s'épaissit. Elle regarde autour d'elle avec inquiétude, et monte péniblement la pente qui mène au bord du précipice. Profond silence. Les pointes des piques restent immobiles. SCÈNE IV. UNE MENDIANTE, enfant. LA MENDIANTE. J'ai froid. Comme il fait noir! Personne. Du bruit? Je crois que c'est une cloche qui sonne. Non, c'est le vent. Apercevant la tour. Un mur! On dirait un beffroi. Frissonnant. Il me semble que j'ai des bêtes près de moi. Jésus ! Avançant. Ah! le chemin finit ici. Pourrai-je Aller plus loin? Regardant dans le précipice. Ceci, c'est un trou. Grelottant. Comme il neige! Pourtant je crois bien voir en face une maison. Non, c'est noir. Songeant. Est-ce vrai qu'on vous met en prison Parce que vous allez dans les champs toute seule? Mon Dieu, j'ai peur! Et puis les loups ouvrent la gueule WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 431 Et marchent dans les bois avec les revenants. Où suis-je? Cette route est pleine de tournants. J'ai perdu mon chemin. Ce n'est plus que des pierres. Si j'essayais un peu de dire mes prières? Regardant le burg. Est-ce une maison? Non. C'est du rocher que j'ai Pris pour un mur. Je meurs! Ah! je n'ai pas mangé. J'ai les pieds écorchés par les cailloux. Ma mère! WELF, paraissant entre les créneaux. Qui m'appelle? SCÈNE V. LA MENDIANTE, WELF. "WELF, tournant une lanterne sourde vers le précipice. Quelqu'un est là? LA MENDIANTE. De la lumière! WELF, regardant. On dirait un enfant. Qu'es-tu, fille ou garçon? LA MENDIANTE. Monseigneur, je voudrais entrer dans la maison. WELF. D'où viens-tu? LA MENDIANTE. Je n'ai pas de pays sur la terre. WELF. Où vas-tu? LA MENDIANTE. Je ne sais. 432 LA LÉGENDE DES SIECLES. WELF. Où sont tes père et mère? LA MENDIANTE. Je n'en ai pas. Je sais que les autres en ont. Voilà tout. WELF. En venant du côté de ce mont, N'as-tu pas rencontre' des gens armés? LA MENDIANTE. Personne. WELF. Comme ils ont pris la fuite! Ainsi le daim frissonne Devant l'ours. LA MENDIANTE. Je suis fille, et j'ai dix ans; je vais Devant moi, je mendie, et le temps est mauvais. Je voudrais me chauffer devant la cheminée. Et je n'ai pas mangé de toute la journée. WELF. Entre, enfant. Viens souper, et viens, sous l'œil de Dieu. Dormir sur un bon lit à côté d'un bon feu. La montagne est l'aïeule et je suis le grand-père. Le burg sera ton nid comme il est mon repaire. Le brasier, qui devait chasser les bataillons. Va faire mieux encore et sécher tes haillons; Au lieu de voir, devant sa flamme, tout l'empire Reculer effrayé, je te verrai sourire. Dieu soit béni! je n'ai pas fait mon feu pour rien. Cela commençait mal et cela finit bien. Ah! tu t'en allais donc sans savoir où, perdue. Ne voyant que du noir dans toute l'étendue! Il ne sera pas dit, ma fille, qu'à ton cri. Le vieux roc foudrové ne s'est pas attendri. WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 433 Dans la grande montagne entre, pauvre petite ^ Et sois chez toi. Je vais baisser le pont. Il disparaît. La lumière descend de meurtrière en meurtrière. Le pont commence à s'abaisser. On voit la lumière entre les barreaux de la herse. La herse se lève, le pont se baisse et rejoint le bord du précipice. Welf, la lanterne à la main, traverse le pont et vient à l'enfant. Viens. L'enfant prend la main de Wcif. Mouvement dans les piques. Clameurs dans le ravin. Des soldats sortent d'une embuscade et se précipitent sur Welf. Cvadmis est à leur tête. SCÈNE VI. Les Mêmes, CYADMIS, Soldats, puis les Gens du peuple. CYADMIS, l'épée nue. Vite! Tous sur lui! Welf est saisi. Il se débat. On le garrotte. Le pont est occupé. Le burg est envahi. La forteresse s'emplit de soldats portant des torches. Cyadmis regarde avec triomphe Welf enchaîné et silencieux. Welf est pris ! LA MENDIANTE, joignant les mains devant Welf. Monseigneur ! . . . LES SOLDATS. Nous l'avons! CYADMIS. Le sauvage est pris! Gloire aux drapeaux esclavons! Accourent les bourgeois et les paysans du commencement. Ils se groupent autour de Welf prisonnier. LE BOURGEOIS. Tiens, il s'est laissé prendre. Imbc'cile. LE PAYSAN. Une grive Prise au miroir. LE BOURGEOIS. Tant mieux. POÉSIE. V. 434 ^-^ LÉGENDE DES SIECLES. LE VIEILLARD. Oui. Vive le duc! L'ETUDIANT. Vive Le roi! LE BOURGEOIS. Vive le pape! LE PAYSAN. Et vive l'empereur! LE VIEILLARD, regardant Welf garrotté. Je le croyais plus grand qu'un autre. LE BOURGEOIS. Quelle erreur! Il est petit. LE PAYSAN, au bourgeois. Il n'est pas plus grand que vous n'êtes. LE BOURGEOIS. Quelle ide'e avait-il de défendre les bêtes? Les hommes, passe encor. LE VIEILLARD. Tout au plus. L'ÉTUDIANT. C'est un fou. LE VIEILLARD. S'amuser à monter la garde au bord d'un trou! C'est ridicule. LE BOITRGEOIS. Il est même laid. A tout prendre. Je le vaux. A bas Welf! LE PAYSAN. Moi, j'irai le voir pendre. WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 435 LE BOURGEOIS. Je ne donnerais pas de sa peau deux écus. Huées et ricanements autour de Welf. WELF. Tant le rire est aisé derrière les vaincus! 22 juillet 1869. 436 LA LÉGENDE DES SIECLES. LE POETE, A WELF. Tu fus grand, c'est pourquoi l'on t'outrage. Sois triste. Et pardonne. La foule ingrate et vaine existe. Elle livre quiconque est par le sort livre'. Et raille d'autant plus qu'elle a plus admire. Que ton souvenir reste à la sombre vallée. Qu'on entende pleurer la source inconsolée. Que l'humble oiseau t'appelle et te mêle à son chant, Et que le grand œil bleu des biches te cherchant Se mouille, et soit rempli de lueurs effarées. Si la mer prononçait des noms dans ses marées, O vieillard, ce serait des noms comme le tien. Tu fus l'ami, l'appui, le tuteur, le soutien En haut, de l'arbre immense, en bas, du frêle arbuste; Un jour les voyageurs sur ton rocher robuste Monteront, et, penchés, tâcheront de te voir. Vaincu superbe, au fond du précipice noir. Et leurs yeux chercheront ton fantôme sublime Sous l'entre-croisement des branches dans l'abîme. 12 janvier 1877. XX LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. Vérone se souvient d'un vieillard qui parla Pendant quatre jours, grave et seul, dans la Scala, A l'empereur Othon qui fut un prince oblique 5 Othon tenait sa cour dans la place publique, Ayant sur les degrés du trône douze rois. Empereur d'Allemagne et roi d'Arle, Othon trois Etant malade avait fait allumer un cierge Et fait vœu, s'il était guéri, grâce à la Vierge, D'entendre et d'écouter, lui césar tout-puissant. Tout ce que lui dirait n'importe quel passant. Devant les douze rois et la garde romaine, Cet homme parlât-il pendant une semaine. Donc un passant fut pris rentrant dans sa maison. On était aux beaux jours de la tiède saison; Le passant fut conduit devant le trône; un prêtre Lui fit savoir le vœu du roi d'Arle, et le maître Lui dit : Aboie aussi longtemps que tu voudras. Alors, comme autrefois devant Saûl Esdras, Pierre devant Néron et Job devant l'abîme. L'homme parla. Le trône était sombre et sublime; Cent archers l'entouraient, pas un ne remuait; Et les rois semblaient sourds et l'empereur muet. On voyait devant eux une table servie Avec tout ce qui peut satisfaire l'envie Des heureux, des puissants, de ceux qui sont en haut, Viandes, vins, fruits et fleurs, et dans l'ombre un billot. L'homme était un vieillard très i^rand, à tête nue. 438 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Tranquille 5 on l'emmenait chez lui, la nuit venue, Puis on le ramenait le matin ^ il était Comme celui qui parle au tigre qui se tait; Il fit boire à César son vœu jusqu'à la lie; Et sa sagesse fut semblable à la folie. Il parla quatre jours, toute la cour songea. Et, quand il eut fini, l'empereur dit : Déjà! LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 439 I LE PREMIER JOUR. GENS DE GUERRE ET GENS D'ÉGLISE. Je suis triste. Pourquoi? Princes, que vous importe! Vous êtes joyeux, vous. Je refermais ma porte. J'allais mettre la barre et tirer les verrous, Pourquoi m'appelez- vous et que me voulez-vous? Pourquoi me pousser hors de l'ombre volontaire? Pourquoi faire parler celui qui veut se taire? Roi d'Arles, tant qu'il reste au vieillard une dent. Lui faire ouvrir la bouche est toujours imprudent. On n'est pas sûr qu'il soit de l'avis qu'on désire. Vous avez un conseil de jeunes hommes, sire. Fort galants, fort jolis, fort blonds, convenez-en 5 Pourquoi m'y faire entrer, moi le vieux paysan Que la rude fierté des vieilles mœurs pénètre? Et depuis quand a-t-on l'habitude de mettre Une pièce de cuir aux pourpoints de velours? Pour marcher devant vous, rois, mes pas sont bien lourds. Si vous ne savez pas de quel nom je me nomme. Je m'appelle Elciis, et je suis gentilhomme De la ville de Pise, âpre et sévère endroit. Je n'ai point à Pavie étudié le droit. Et je n'ai pas l'esprit d'un docteur de Sorbonne. Donc, sire, si la guerre est en soi chose bonne. Je n'en sais rien; mais, bonne ou mauvaise, je dis Qu'il faut la faire en gens sincères et hardis. Et que l'honnêteté publique est en détresse. Princes, de voir qu'on fait une guerre traîtresse. Une guerre humble, habile aux besognes de nuit. Achetant des félons et des lâches sans bruit, 440 LA LEGENDE DES SIECLES. Faisant moins resonner l'estoc que la cvmbale, Avant des espions, des colporteurs de balle, Des moines mendiants et des juifs pour appuis. Et l'empoisonnement des sources et des puits. Les hommes de mon temps faisaient la guerre franche. Tout l'arbre tressaillait quand ils cassaient la branche. Et, quand ils coupaient l'arbre avec leur couperet, C'était au tremblement de toute la forêt 5 Car ces hommes étaient des bûcherons sublimes. Les survivants, et ceux que nous ensevelîmes. Sont dans le souvenir des peuples à jamais. Les hommes de mon temps hantaient les hauts sommets: Ils allaient droit au mur et donnaient l'escalade j Ils méprisaient la nuit, le piège, l'embuscade ^ Quand on leur demandait : Quel compagnon hardi Emmenez-vous en guerre? ils disaient ; plein midi. C'étaient, sous l'humble serge ou l'hermine rovale. Les bons et grands enfants de la guerre loyale. Ils n'étaient pas de ceux qui s'endorment longtemps 5 Hors du danger auguste ils étaient mécontents ^ Ils ne quittaient l'épieu que pour prendre la hache ^ Car l'immobilité ne sied point au panache. Ni la rouille à l'éclair du glaive, et le repos N'est pas fait pour les plis orageux des drapeaux. Quand ils s'en revenaient des combats, leurs armures Etaient rouges ainsi que des grenades mûres. Et leurs femmes trouvaient le soir sous leur pourpoint De larges trous saignants dont ils ne parlaient point. De tout bien mal acquis ils disaient : qu'on le rende! Ils ne trouvaient jamais de distance assez grande Entre eux et le mensonge abject, ni de cloison Assez épaisse entre eux, sire, et la trahison; Ils parlaient haut, étant des fils de grandes races ; Leurs poitrines avaient le dédain des cuirasses; Leur galop rendait fous les libres étriers. 11 n'était pas besoin d'envover des fourriers LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 441 Pour leur dire : il convient de se mettre en campagne. Un noir se tord moins vite autour des reins son pagne Qu'ils ne bouclaient l'estoc à leur robuste dos. Ils donnaient peu de temps aux paters, aux credos, Priant Dieu bonnement, comme fait le vulgaire 5 Droits, hommes de parole, ils ne s'embrouillaient guère Aux finesses du clerc qui ment au nom des cieux. Et dédaignaient l'argot du moine chassieux Qui crache du latin et lait des hexamètres, Étant des gens de guerre et non des gens de lettres. C'est avec la gaîte' du rire pue'ril Qu'ils se précipitaient au plus noir du péril; Il sortait de leur casque un souffle d'épopée; Quand on disait : l'épée est d'acier, leur épée, Fière et toujours au vent, répondait : l'homme aussi. Au chaume misérable ils accordaient merci. Ces vaillants devenaient doucement barbes grises, Ayant pour toute joie, après les villes prises. Et les rois rétablis et tous leurs fiers travaux. De regarder manger l'avoine à leurs chevaux. Oh! je les ai connus! dès que les couleuvrines. Dogues des tours, fronçaient leurs sinistres narines. Dès que l'altier clairon sonnait, ils étaient prêts. Ils étaient curieux d'aller tout voir de près; Jusque dans le sépulcre ils avançaient la tête; Et ces hommes, joveux surtout dans la tempête, Sans trop d'étonnemenf et sans trop de souci Auraient suivi la mort leur criant : par ici ! Qu'est-ce que vous voulez maintenant qu'on vous dise? Ce temps-ci me répugne et sent la bâtardise. . Quand venaient les hiboux, jadis l'aigle émigrait; Je m'en vais comme lui. Barons, c'est à regret Qu'on voit se refléter jusque dans vos repaires Ce grand rayonnement des anciens et des pères Au-dessus de votre ombre au fond des cieux épars. Vous vous croyez lions, tigres et léopards; 442 LA LEGENDE DES SIECLES. Les lions tels que vous sont pris aux souricières. Les marmots nus qu'on porte ou qu'on mène aux lisières Seraient dans le danger moins bégayants que vous. Vous avez dans vos cœurs implacables et mous Le dédain des vieux temps que vous osez proscrire; Vous nous faites frémir et nous vous faisons rire. Vous avez l'œil obscur, l'âme plus louche encor. Vous faites chevaliers avec des chaînes d'or Des trahisseurs ou bien des pages de Sodomes, Des gueux, des affranchis, de ces espèces d'hommes Qu'on vend publiquement dans la rue à l'encan. Où je vois le collier, je cherche le carcan. Princes, mon cœur se serre en vous voyant, car j'aime Le soleil sans brouillard, l'homme sans stratagème. Vous avez l'appétit large, le front étroit. Le mépris de tout frein, la haine de tout droit, Et pour sceptre un couteau de boucher. Quelle histoire! Quels jours! Les gros butins se citent comme gloire. Vous régnez en tuant sans jamais dire : assez! O pillards, si souvent de meurtre éclaboussés Que la rouille vous vient plus haut que la jambière! Toujours ivres 5 buveurs de vin, buveurs de bière. Buveurs de sangj couards en même temps; vivant Dans on ne sait quel luxe abject, lâche, énervant; Car la férocité, que la volupté mine, Devient facilement chair molle et s'eflFémine; Aujourd'hui tout déchoit dans notre fier métier; Pour faire une cuirasse on prend un bijoutier. De sorte que l'armure a peur d'être battue. C'est ordinairement par derrière qu'on tue. Vos plus fameux exploits et vos plus triomphants Sont des dépouillements de femmes et d'enfants, Des introductions dans les pays par fraude. Les brusques coups de dent de la fouine qui rôde, D'attaquer ceux qu'on a d'abord bien endormis. D'arriver ennemis sous des masques d'amis ; Faits honteux pour l'épée et pour la seigneurie. LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 443 Vils, et dont je vous veux laisser la rêverie. Quant à moi, si j'étais l'un des rois que voilà. Je ne porterais point légèrement cela^ Je frémirais, à l'heure où l'ombre étend ses voiles. D'être ainsi misérable et noir sous les étoiles. Je ne vous cache pas que je suis attristé. Tout pâlit, tout déchoit! et même la beauté, Dernier malheur! s'en va. Toute la grâce humaine C'est la langue toscane et la bouche romaine ^ Et l'on parle aujourd'hui je ne sais quel jargon. Rois, qui cherche un lézard peut trouver un dragon; Vous vouliez un flatteur de plus qui vous caresse Et rie, et tout à coup la Vérité se dresse. Vous avez reconnu que les hommes trop prompts Courent parfois grand risque en vengeant leurs affronts; Aussi vous n'avez pas de colère soudaine. Défié par Venise, on regarde Modène. Vous pesez le péril, rois. Quoique altiers et vains, Vous ne guerroyez pas sans l'avis des devins; Un astrologue baisse ou lève vos visières. O princes, vous allez consulter des sorcières Sur le degré d'honneur et d'amour du devoir Et de témérité qu'il est prudent d'avoir; Vous combattez de loin derrière des machines; Et vous frottez vos bras, vos reins et vos échines. Moins propres, sur mon âme, aux harnais qu'aux licous. D'huile magique à rendre invulnérable aux coups. Je voudrais bien savoir, princes, si Charlemagne Qui, se dressant, donnait de l'ombre à l'Allemagne, Et si le grand Cvrus et le grand Attila Se sont graissé leurs peaux avec cet onguent-là. Vous avez fait sans peine, ô clients des sibylles, Marcheurs de nuit, tendeurs d'embûches, gens habiles. 444 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Quoique chetifs de cœur et chétifs de cerveau, Avec le vieil empire un empire nouveau. L'empaillement d'un aigle est chose bien aisée; Davus remplace Alcide et Thersite Thésée. Rois, la fraude est vilaine et donne un profit nul; Mentir ou se tuer c'est le même calcul; Le fourbe est transparent, tout regard le pénètre; La trahison devient la chair même du traître; Il se sent sur les os un mépris corrosif; Dès qu'on est malhonnête, on est rongé tout vif Par son mauvais renom et par sa perfidie Visible à tous les yeux et toujours agrandie; On est renard, la haine et l'efiFroi du troupeau; On a l'ombre et le mal pour robe et pour drapeau; Et Carthage a péri dans sa sombre tunique De mensonge, de dol, de nuit, de foi punique. La ciguë en vos champs croît mieux que le laurier. Je verrais sans colère, ô rois, un serrurier Bâtir, sans oublier de griller les fenêtres. Entre vos probités et mon argent, mes maîtres. Une porte solide aux verrous bien fermants. Quant à votre parole et quant à vos serments. Plutôt que m'assoupir sur votre signature Et sur vos jurements par la sainte écriture. Plutôt que me fier à vous, je me fierais Aux jaguars, aux lynx, aux tigres des forêts. Et j'aimerais mieux, rois, me coucher dans leur antre. Et mettre pour dormir ma tête sur leur ventre. Ah! ce siècle est d'un flot d'opprobre submergé! Autre plaie; et fâcheuse a montrer, — le clergé. Puisque j'expose ici la publique infortune. Puisque j'étale aux yeux nos hontes, c'en est une LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 445 Que le prêtre ait grandi plus haut que notre droit, Et que l'église ait pris l'allure qu'on lui voit. De mon temps, grand, petit, riche ou gueux, vieux ou jeune, On observait l'avent, les vigiles, le jeûne. On priait le bon Dieu, mains jointes, fronts courbés; Mais on tenait la bride assez haute aux abbe's. On avait l'œil sur eux, on était économe De baisers à leur chape, et l'on craignait peu Rome; Sire, ce que voyant, Rome se tenait coi. Aujourd'hui Rome, à tout, dit : comment? et pourquoi? On laisse les bedeaux sortir des sacristies; Qui touche aux clercs est plein de piqûres d'orties. C'est fini, plus de paix. Ils sont partout. Veut-on D'un évêque trop lourd raccourcir le bâton? Querelle. Pour blâmer les luxures d'un moine, Pour un prieur à qui l'on ôte un peu d'avoine, Pour troubler dans son auge un capucin trop gras, Foudre, anathème; on a le pape sur les bras. Un seul fil remué fait sortir l'araignée. Rome a sur tous les points la bataille gagnée. On lui cède; on la craint. Combattre des soldats, Oh! tant que vous voudrez! mais des prêtres, non pas! La cave du lion est effrayante, et l'aire De l'aigle a je ne sais quel aspect de colère; On trouve là quelqu'un d'altier qui se défend; Sire, attaquer cela, c'est beau, c'est triomphant; Le bec est flamboyant, la gueule est colossale; On sent que l'aquilon dont l'Afrique est vassale. Que l'ouragan qui gronde et qui des cieux descend. Est dans les crins de l'un encor tout frémissant. Et qu'aux pattes de l'autre il reste de la foudre; L'adversaire est superbe et plaît. Mais se résoudre 446 LA LÉGENDE DES SIECLES. A mettre ses deux mains dans des fourmillements. Poursuivre au plus épais des cloaques dormants La bête de la bave et celle de la fange. Avoir pour ennemi l'être plat qui se venge De son écrasement par sa fétidité. C'est hideux; et j'ai honte et peur, en vérité. D'attaquer une larve au fond d'une masure. Et de combattre un trou d'où sort une morsure! De là l'empiétement des moûtiers, des couvents. Des hommes tonsurés et noirs sur les vivants. Et le frémissement du monde qui recule. Rome a tendu sa toile au fond du crépuscule. La vaste lâcheté des mœurs est son trésor. Tout à Rome aboutit. Prostituée à l'or, Rome cote, surfait, pare, étale, brocante Son absolution que le vice fréquente; Le saint-père est le grand mendiant indulgent; Les choses en sont là qu'on a pour son argent Plus ou moins de pitié, plus ou moins de prière. Et que l'église en est la sinistre usurière. Rome a dessous l'ordure, et la pourpre dessus. Pour être petit, pauvre, humble, comme Jésus Le commandait à Jacque, à Simon, à Didyme, Le pape a le décime, et l'évêque a la dîme. Tout est occasion fiscale : jubilé. Sabbat, la chaise offerte et le cierge brûlé. Cloches, confession, amulettes, jurandes, La desserte du pain, la desserte des viandes. Droit de manger du bœuf, droit de manger du porc. Exorcisme s, tonlieux, mortuaire, déport. Sermons, pâque fleurie, eau bénite, corvées. Saint chrême, enfants perdus ou filles retrouvées. Procès, citation devant l'ofliciaL Partout du créancier le profil glacial. Ce fisc ne quitte pas des yeux la femme grosse; LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 447 L'enfant paie. Etes-vous dans une basse-fosse, Le saint-père quémande à travers vos barreaux. Vous plaît-il de fonder un hôpital? Vingt gros. Une bonne action paie un droit; rien n'échappe j Un juste non payant ferait loucher le pape; Dix gros pour que l'abbé dise : sois bienvenu! Pour faire devant soi porter un glaive nu, Cent gros; pour acheter le blé des turcs, dispense; Tant pour avoir le droit de penser ce qu'on pense; Tant pour faire le mal, tant pour s'en repentir; Péage pour entrer, péage pour sortir; Le baptême, c'est tant; n'oubliez pas l'annate; Tant pour l'enfant de chœur à la robe incarnate; Tant pour vous marier; ah! vous mourez; c'est tant. Corruption! Toujours une main qui se tend! Dès que le père expire ou que la mère est morte. Les enfants orphelins s'en vont de porte en porte Mendier pour payer le prêtre, et, sans remords. Un marchand sacré vend sa pourriture aux morts. Rome sur tout prélève une part, s'attribue Sur deux mules la bonne et laisse la fourbue. Taxe le berger, tond la brebis, prend l'agneau. Goûte la fille au lit, le vin dans le tonneau. Flaire la cargaison du vaisseau dans le havre. Et mange avant les vers le meilleur du cadavre. Jésus disait : aimer; l'église dit : payer. Le ciel est à qui peut acquitter le loyer; On y sera logé bien ou mal, mieux ou guère. Selon qu'on sera riche ou pauvre sur la terre; Arrière le haillon! place au riche manteau! Au mur du paradis Rome a mis écriteau. La chaire de saint Pierre, autrefois si sublime. Espèce de tribune énorme de l'abîme. Dont le dais formidable, au mystère mêlé, Semblait s'évanouir dans un gouflre étoile. Est aujourd'hui l'obscure et lugubre boutique 448 LA LEGENDE DES SIECLES. Où le bien et le mal, la messe, le cantique. Le vrai, le faux, le jour, la nuit, l'ombre et le vent. Les anges, l'infini, la tombe, tout se vend! Pourvu qu'il ait son crime en ducats dans son coffre. L'homme le plus pervers voit le prêtre qui s'offre. Et le plus noir bandit qui soit sous le ciel bleu Fouille à sa poche et dit au pape : Combien Dieu? Vous êtes un brigand, un gueux, un maniaque De meurtres 5 bien 5 un tel, prêtre simoniaque. Crible vos actions dans son hideux tamis, Se signe, et dit : Allez, vos torts vous sont remis. C'est triste d'être absous par ces viles engeances. — Rois, si j'avais sur moi de telles indulgences. De celles qui se font marchander et payer. Je dirais à mon chien, pour me bien nettoyer. De lécher le pardon d'abord, le crime ensuite. Mais vous ne réglez pas ainsi votre conduite. Et vous ne tombez pas dans ces scrupules vains. Toujours, dans vos hauts faits de nuit et de ravins. Comme vous entendez que Dieu vous soit commode. Et comme parmi vous, en outre, il est de mode Que la vipère prête au tigre son venin. Vous avez près de vous un curé qui, bénin. Vous conseille et vous sert dans toutes vos escrimes. Qui trouve des raisons en latin à vos crimes. Qui vous bénit après vos guets-apens, et coud Un Te Deum infâme à chaque mauvais coup. D'où la difformité de la raison publique. Caïphe et Busiris se donnent la réplique. Quel est le faux? quel est le vrai? Qui donc a tort? C'est l'honnête homme. A bas le droit! gloire au plus tort! Le ciel a le rayon, mais le prêtre a le prisme. La vérité bégaie et crache le sophisme ^ La probité n'est plus qu'un enrouement confus. LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 449 Veut-on protester, vivre, essayer un refus? On s'arrête, empêche dans l'immense argutie Qu'en foule autour de vous le clergé balbutie j On a le prêtre, là, dans le fond du gosier 5 Et quand la conscience humaine veut crier Ou parler haut, elle a l'église pour pituite. Oh! le ciel grand ouvert, la prière gratuite. Le prêtre pauvre au point de ne distinguer plus Le cuivre d'un liard de l'or d'un carolus. L'autel et l'eVangile ignorant le péage Et la monnaie, ainsi que l'astre et le nuage. C'était beau, c'était grand, c'était ainsi jadis. Dans le temps qu'on était des jeunes gens hardis. Et que, libre, on allait chanter dans la montagne! Est-ce que c'en est fait dans le deuil qui nous gagne? Est-ce que les bons cœurs et les hommes de bien Ne verront plus cela sous les cieux : Dieu pour rien? Rome n'a qu'un regret, c'est que la bête échappe A l'ombre monstrueuse et large de sa chape. Que l'animal soit franc de son pouvoir jaloux. Que l'ours rôde en dehors du fisc, et que les loups Respirent l'air des cieux depuis le temps d'Evandre Sans qu'on puisse trouver moyen de le leur vendre. Dieu vole la nature au prêtre; il la soustrait; Il lui dit : Sauve-toi dans la vaste forêt! C'est son tort. Le soleil est de mauvais exemple; Il ne réserve pas sa dorure au seul temple; Il empourpre les toits laïcs, grands et petits. Les maisons, les palais, les cabanes, gratis. Quoi! le brin d'herbe est libre et donne ce scandale De croître efïirontément aux fentes de la dalle ! La folle avoine, auprès du lierre son voisin. Pousse, sans acquitter le droit diocésain! Quoi! depuis que l'Etna s'assied sur sa fournaise. Géant sombre, il n'a pas encor payé sa chaise! 450 LA LÉGENDE DES SIECLES. Quoi! l'éclair passe, va, revient, sans rien donner! Quoi! l'étoile ose luire, éclairer, rayonner. Sans qu'on lui puisse enfin présenter la quittance ! Le pape est avec Dieu tête à tête, et le tance. Quoi! l'on ne peut au lys des champs, pris au collet, Dire : pour les besoins du culte, s'il vous plaît! Quoi! la vague, lavant les gouffres insondables. Couvre l'énormité des plages formidables, Quoi! l'écume jaillit jusqu'à cette hauteur Sans retomber liard dans la main du quêteur! Oh! si le prêtre enfin pouvait jeter sa serre Sur la vie, et la prendre à Dieu, son adversaire! Quel hosanna le jour où la fleur, le buisson. Le nid, devraient payer au curé leur rançon! Le jour où l'on pourrait mettre une bonne taxe Sur l'usage que fait le pôle de son axe. Chicaner sa caverne au lion, et tricher L'eau que boit le moineau dans le creux du rocher! Donc, viatique, psaume et vêpres, scapulaires. Madones à clouer sur le bec des galères, La vertu du chrétien, la Uberté du juif. Tout est en magasin et tout a son tarif. Et les nécessités d'exploits hideux que crée Cette vente à l'encan de la chose sacrée! Ces pillages où Rome a plusieurs portions! Ces envahissements et ces extorsions D'héritages qu'on vient d'un coup de hache fendre. Et qui n'ont plus le bras du chef pour les défendre! Ces fouilles de corbeaux dans le ventre des morts! Ces guerres où, n'osant s'en prendre aux hommes forts. Craignant le bras qui fiappe et la lance qui blesse, La couardise appelle au combat la faiblesse! Quand on a devant soi des barons, la plupart Bandits bien crénelés et droits sur leur rempart, LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 451 Maîtres de quelque place à d'autres usurpée. Qu'on arrondisse un peu sa terre avec l'e'pée. En jouant au plus brave et non pas au plus fin, Cela n'est pas très bien peut-être, mais enfin Coup pour coup, le fer bat le fer, cela se passe Entre ma panoplie et votre carapace. Nous sommes gens gantés d'acier, bottés d'airain, A visière féroce, à visage serein. En guerre! et nous pouvons nous regarder en face. Mais qu'on prenne aux petits pour les gros 5 mais qu'on fasse Un apanage à tel ou tel prélat câlin Avec des biens de veuve ou des biens d'orphelin 5 Mais, au mépris des lois divines et chrétiennes. Pour doter des frocards et des braillards d'antiennes. Et des clercs qui, béats, par le vin attendris, \^us disent : faites maigre! et mangent des perdrix. Qu'on pille son douaire à cette pauvre vieille. Qu'à cet enfant, qui fait un murmure d'abeille Et qui rit en voyant entrer les assassins. On vole sa maison et son champ, par les saints! Je dis que c'est horrible, et toute honte est bue Autant par qui reçoit que par qui distribue! Le meurtre vole afin d'acheter le pardon. Rome est un champ ayant le moine pour chardon; Que l'âne de Jésus vienne donc et le broute ! Ces prêtres qui pour ombre ont derrière eux le doute. Faux, masqués, emmiellant de leur perfide esprit Le bord du vase au fond duquel le démon rit. Traîtres du ciel, à qui l'opprobre profitable Donne bon feu, bon lit, bon gîte et bonne table, Ah! ces larrons sacrés, malheur sur eux, malheur! Oh! que j'aime bien mieux le simple et franc voleur! Des fauves attentats sauvage cénobite. 4)2 LA LEGENDE DES SIECLES. Il a l'ombre pour antre et pour cloître j il habite Les déserts, les halliers creusés en entonnoirs. Le derrière des murs croulants, les recoins noirs Des palais qu'on bâtit, où, la nuit, dans les pierres. On entend le choc brusque et fuyant des rapières; Ce brigand a du sang au front, mais pas de fard; Il est âpre et hideux, mais il n'est point cafard. Mais il ne se met pas un surplis sur le râble. Mais il risque du moins sa peau, le misérable! Le seigneur est la griffe et le prêtre est la dent. C'est grâce à tout cela que, la débauche aidant. L'horreur est installée en nos tours féodales. Ah! crimes, deuils, banquets, prêtres, femmes, scandales! Rire et foudre mêlant leurs funèbres éclats! Nous frissonnons de voir tout ce qu'on voit, hélas. Dans ces vaillants manoirs si glorieux naguères. Quand, vieux aigles blanchis et vieux faucons des guerres, Par les brèches que fit le glaive, nous plongeons Nos yeux dans la noirceur lugubre des donjons! Le soleil déclinait; de leurs piques bourrues Les soldats refoulaient le peuple aux coins des rues; Les prêtres chuchotaient près du trône rangés. «J'ai faim,» dit Elciis. L'empereur dit : «Mangez.» LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 453 II LE DEUXIÈME JOUR. ROIS ET PEUPLES. Vous êtes plusieurs rois ici, j'en suis bien aise. Donc on peut vous parler en face. Toi, Farnèse, Rends-nous compte de Parme; et toi, duc Avellan, De Montferratj et toi, Visconti, de Milan. Vous ave2 ces pays; qu'est-ce que vous en faites? L'Italie est heureuse et voit de belles fêtes! Le duc Sforce est un sbire; il faudrait qu'on plongeât. Pour trouver son pareil, plus bas que le goujat; Voulez-vous des bandits? Guiscard vous en procure; Strongoni, qui mourut d'une manière obscure L'an passé, n'avait pas vécu très clairement; Craignez Foulque après boire. Aide après un serment; Squillaci roue et pend; Malaspina s'adonne A mêler la jusquiame avec la belladone; Le soir voit arriver joyeux à son festin Des gens que voit mourir l'œil pâle du matin. Si Pandolfe a trouvé quelque part sa patente De général, pardieu, ce n'est pas dans la tente. Sixte étrangla Thomond; Urbin extermina Montecchi; le vieux Cosme égorgea Gravina; Ezzelin est faussaire, Ottobon est bigame; Litta fait poignarder dans un bal à Bergame Bernard Tumapailler, comte de Fezensac; Jean massacre Borso; Pons dérobe le sac Que Boccanegre avait laissé dans sa gondole; Bonacossi sanglant rase la Mirandolc; Et quant à monsieur d'Esté, ah! tous vos généraux L'admirent; quel vainqueur! L'an passé, ce héros, Avec force soudards levant la pertuisane. Partit pour conquérir la marche trévisanc; 454 LA LÉGENDE DES SIECLES. On battait du tambour, on jouait du hautbois; Un gros de paysans l'attaque au coin d'un bois. L'armée au premier choc plie, et ce guerrier rare Prit la fuite, et revint en chemise à Ferrare Après avoir été volé dans le chemin. Guy tue Alphonse afin d'être comte romain; Le duc Fosdinovo vend Nice au barbaresque; Spinetta se fait peindre ayant, dans une fresque. Un crâne entre les dents comme un singe une noix; Fiesque empoisonne Azzo, c'est le mode génois; De par l'assassinat Sapaudus est exarque, Cibo, pour traverser le lac Fucin, embarque Trois enfants, dont il doit hériter, ses neveux. Sur un bateau doré qu'il suit de tous ses vœux. Et qui les noie, étant fait de planches trop minces. Mais expliquons-nous donc, vous nommez ça des princes! Un tas de scélérats et de coupe-jarrets! La justice en leur nom prononce des arrêts; On les appelle grands, nobles, sérénissimes; Ils sont comme des feux allumés sur les cimes ; Augustes marauds! gueux de l'honneur trafiquant! Drôles que frapperaient, à l'autel comme au camp. Au nom du chaste glaive, au nom du temple vierge, Ulysse de son sceptre et Jésus de sa verge! Si vous vous êtes mis dans l'esprit qu'en ayant Plus d'infamie, on est un roi plus flamboyant. Si vous vous figurez vos races rajeunies Par vos férocités et vos ignominies. Rois, je vous le redis, vous vous trompez; l'erreur. C'est de croire qu'un nom peut grandir par l'horreur, La fraude et les forfaits accumulés sans cesse. Une augmentation de honte et de bassesse. D'ombre et de déshonneur n'accroît pas les maisons; La fange n'a jamais redoré les blasons. LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 455 Ah! deuil sans borne après les prouesses sans nombre! Vous faites du passé votre piédestal sombre; Sur les grands siècles morts sans tache et sans défaut Vous montez, pour porter votre honte plus haut! Vous sembler avec eux avoir fait la gageure D'égaler leur lumière et leur lustre en injure, Et de ne pas laisser à leur vieille fierté Une splendeur sans mettre un opprobre à côté; Et vous avez le prix dans cette affireuse joute Où votre abjection à leur gloire s'ajoute! O Dieu qui m'entendez, ces hommes sont hideux, Cette, ils sont étonnés de nous comme nous d'eux. Avez-vous fait erreur? et que faut-il qu'on pense? A qui le châtiment? à qui la récompense? Quelle nuit! N'est-ce pas le plus dur des affronts Que nous les preux ayons pour fils eux, les poltrons! Et qu'abjects et rompant les anciens équilibres, Eux, les tyrans, soient nés de nous, les hommes libres; Si bien que l'honnête homme est chargé du maudit Et que le juste doit répondre du bandit! Qu'ont-ils fait pour porter des noms comme les nôtres? Par quel fil pouvons-nous tenir les uns aux autres, Dieu puissant! et comment avons-nous mérité Eux, ces pères, et nous, cette postérité? Ah! le siècle difforme et funeste où nous sommes. En étalant, auprès des tombes, de tels hommes. Si lâches, si méchants, si noirs, que j'en frémis. Offense la pudeur des aïeux endormis. Le vent à son gré roule et tord la banderole. Je n'avais pas dessein quand j'ai pris la parole De dire tout cela, mais c'est dit, et c'est bon. Rois, je sens sur ma lèvre errer l'ardent charbon; A moi simple, il me vient en parlant des idées; La patrie et la nuit sur moi sont accoudées Et toute l'Italie en mon âme descend. 4)6 LA LÉGENDE DES SIECLES. Je sens mon sombre esprit comme un flot grossissant. Dieu sans doute a voulu, sire, que votre altesse vît l'indignation qui sort de la tristesse. Je sais que par instants le public devient froid Pour le bien et le mal, pour le crime et le droit. Le comble de la chute étant l'indifférence ^ On vit, l'abjection n'est plus une souffrance ^ On regarde avancer sur le même cadran Sa propre ignominie et l'orgueil du tyran; L'affront ne pèse plus; et même on le déclare. A ces époques-là de sa honte on se pare; Temps hideux où la joue est rose du soufllet. La jeunesse a perdu l'élan qui la gonflait; Le tocsin ne fait plus dresser la sentinelle. Ce fauve oiseau qui bat les cloches de son aile Est cloué sur la porte obscure du beffroi; Oui, sire, aux mauvais jours, sous quelque méchant roi Féroce, quoique vil, et, quoique lâche, rude. Toute une nation se change en solitude; L'échiné et le bâton semblent être d'accord, L'un frappe et l'autre accepte; et le peuple a l'air mort; On mange, on boit; toujours la foule, plus personne; Les âmes sont un sol aride où le pied sonne; Les foyers sont éteints, les cœurs sont endormis; Rois, voyant ce sommeil, on se croit tout permis. Ah! la tourbe est ignoble et l'élite est indigne. De l'avilissement l'homme porte le signe. L'air tiède et mou, le temps qui passe, la gaité. Les chants, l'oubli des morts, tout est complicité; Tous sont traîtres à tous, et la foule se rue A traîner les vaincus par les pieds dans la rue; Le silence est au fond de tout le bruit qu'on fait; On est prêt à baiser Satan, s'il triomphait; Le mal qui réussit devient digne d'estime; L'applaudissement suit, la chaîne au cou, le crime Que la lil)re huée a d'abord précédé; LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 457 On voit — car le malheur lui-même dégrade' Abdique la colère et se couche et se vautre, Dans l'espoir d'avoir part au pillage d'un autre — Les extorqués faisant cortège aux extorqueurs. Pas une résistance illustre dans les cœurs! La tyrannie altière, atroce, inexorable. Est le vaste échafaud de l'homme misérable 5 Le maître est le gibet, les flatteurs sont les clous. Mangé de la vermine ou dévoré des loups. Tel est le sort du peuple ^ il faut qu'il s'y résigne. Des vautours, des corbeaux. Mais où donc est le cvgne? Oii donc est la colombe? où donc est l'alcyon? Quand on n'est pas Tibère on est Trimalcion. L'un rampe, lèche et rit pendant que l'autre opprime. Sombre histoire! le vice est le fumier du crime; Les hommes sont bassesse ou bien férocité 5 Meurtre dans le palais, fange dans la cité; Le tyran est doublé du valet; et le monde Va de l'antre du fauve à l'auge de l'immonde. Tout ce que je dis là vous fait l'esprit content. C'est votre joie, ô rois; mais écoutez pourtant : Rois, qu'une seule voix proteste, elle réveille Au fond de ce silence une sinistre oreille Et fait rouvrir un œil terrible en cette nuit; Prenez garde à celui qui fait le premier bruit; Un seul passant sévère et ferme déconcerte Dans son abjection l'immensité déserte; Un vivant n'a qu'à dire aux cadavres un mot. Et l'ossuaire va se lever en sursaut. Princes, aussi longtemps qu'on croit le ciel compère, On se tait; tant qu'on voit le tyran qui prospère Et le lâche succès qui le suit comme un chien. C'est bon; tant que le mal qu'il fait se porte bien. Sa personne est un dogme et son règne est un culte; Un beau jour, brusquement, catastrophe, tumulte. 458 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Tout croule et se disperse, et dans l'ombre, les cris. L'horreur, tout disparaît j et, quant à moi, je ris De ceux qu'ébahiraient ces chutes de tonnerre. Pisistrate, Manfred, Hippias, Foulques-Nerre, Hatto du Rhin, Jean deux, le pire des dauphins, Macrin, Vitellius, ont fait de sombres fins 5 Rois, ce ne sont point là des choses que j'invente ^ C'est de l'histoire. On peut régner par l'épouvante Et la fraude, assisté de tel prêtre moqueur Et fourbe, à qui les vers mangent déjà le cœur. On peut courber les grands, fouler la basse classe 5 Mais à la fin quelqu'un dans la foule se lasse. Et l'ombre soudain s'ouvre, et de quelque manteau Sort un poing qui se crispe et qui tient un couteau. Vous dites : «Devant moi tout fléchit et recule 5 Moi, je viens de Turnusj moi, je descends d'Hercule; J'ai le respect de tous, étant né radieux Et fils de ces héros qui touchaient presque aux dieux. » Ne vous fiez pas trop à vos grands noms, mes maîtres 5 Car vous seriez frappés, quels que soient vos ancêtres. Eussiez- vous sur le front l'étoile Aldebaran. On s'inquiète peu des aïeux d'un tyran. Du Chéréas quelconque on applaudit l'audace. Qu'Aurélien soit noble ou bourgeois, qu'il soit dace Ou hongrois, ce n'est pas ce que je veux savoir j Mais il fut dur et sombre 5 et, quant au vengeur noir Qui rejette au tombeau cette âme ensanglantée. Que ce soit Mucapor ou que ce soit Mnesthée, Qu'importe? Un tyran tombe, un despote est détruit, Je n'en demande pas davantage à la nuit. Ces meurtres-là sont grands j Brutus en est la marque; Chion, Léonidas en poignardant Cléarque, Ont montré qu'ils étaient disciples de Platon; Harmodius n'avait pas de poil au menton Quand il dit : je tuerai le tyran; il le tue; LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 459 Et la Grèce lui fait dresser une statue Qui tenait à la main une épée et des fleurs. On peut frapper le roi qui vit de vos malheurs. L'usurpateur arme' de forfaits et de ruses ; C'était l'opinion des grecs amants des muses, Peuple si délicat que, sous ces nobles cieux, Les orfèvres, sculpteurs des métaux précieux, Moulaient les coupes d'or sur la gorge des femmes. Ainsi furent punis certains hommes infâmes. Car on n'épargne point qui n'a rien épargné 5 Et l'histoire les suit d'un regard indigné. Moi, je ne juge pas ces justices sinistres 5 Je les vois, je n'ai point la garde des registres Ni la revision des arrêts; je n'ai pas De signature à mettre au bas de ces trépas; C'est la chose de Dieu, non la mienne; l'affaire Le regarde, et non moi, vieux néant de la guerre. Spectre, qui vais traînant mes pas estropiés. Et qui sens des douleurs sous la plante des pieds ; Après tout, je ne suis ni mage ni prophète; Et que la volonté du ciel profond soit faite! Rois, je n'apporte ici que l'avertissement. O princes, vous pouvez crouler subitement. Vous ave2 beau compter sur vos soldats horribles; Les comètes aussi sont fortes et terribles. Elles vont à l'assaut du soleil rayonnant. Elles font peur au ciel; mais Dieu, rien qu'en tournant Son doigt mystérieux vers les nuits scélérates. Fait dans l'océan noir fuir ces astres pirates. Le pas des lansquenets sonnait sur les pavés. «J'ai soif», dit Elciis. L'empereur dit : «Buvez.» 460 LA LÉGENDE DES SIECLES. III LE TROISIEME JOUR. LES CATASTROPHES. L'éternité n'est point dans vos apothéoses; Et Dieu ne l'a donnée à rien, pas même aux roses. Le temps que vous avez n'est pas illimité. Un jour vient, tout se paie? et la calamité, Qui sortit si souvent de vos palais, v rentre. La foule alors, autour du maître dans son antre. Bouillonne et s'enfle 5 on voit les pauvres demi-nus Rugir, humbles hier, brusquement devenus Plus hagards que les huns et que les massagètes. Ah! les reines — je plains les femmes — sont sujettes Aux cheveux blanchissant dans une seule nuit. L'incendie au sommet des tours s'épanouit. Seule utile lueur qui sorte du despote 5 Au-dessus du palais, buisson de flamme, il flotte. Et, croissant à travers les toits, ouvre au milieu Ses pétales d'aurore et ses feuilles de feu, Etant la rose horrible et fauve des décombres. Vous ave2 dans vos cœurs ces pressentiments sombres 5 C'est pourquoi, malgré vous, vous êtes pleins d'ennuis. Qui suis-je maintenant, moi qui parle? Je suis Un vieux homme qui va sur la route. On l'arrête. Entrez; il parle, il dit son avis sur la lêtc; Rien de plus. Rois, je suis ce terrible inconnu Qu'on nomme le passant et le premier venu; Je suis la grande voix du dehors; et les choses Que je dis, et qui font blêmir vos fronts moroses. Sont celles qu'à vos pieds tout un peuple vivant Rêve et pense, et qu'emporte au fond des cieux le vent. LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 461 Car lorsque je disais que les âmes sont mortes. Tout à l'heure, et que rien ne remue à vos portes, Et que la lâcheté' publique a fait la paix Avec votre infamie, ô rois, je me trompais. Non Rome vit dans Rome, et l'eau bout dans le vase. Mais à mon âge on peut broncher dans une phrase ^ Faire erreur sur un mot n'est rien 5 l'essentiel C'est d'être une âme honnête et droite sous le ciel. Donc, le moment approche où la grappe, étant mûre. Tombera. L'heure vient. — Mais j'entends qu'on murmure. Est-ce que par hasard ils ont imaginé Ces princes, ces bandits compagnons d'un damné. Ces gangrenés du mal, ces rois en qui suppure Toute l'abjection de notre époque impure. Que j'étais un soldat de l'humeur des valets 5 Qu'en me disant : parlez, vous qui passez! j'allais Avec la flatterie, immonde et vil dictame. Panser complaisamment l'ulcère de leur âme^ Que moi, le vieux pisan, je courberais le front. Et qu'ils pourraient, étant les malheureux qu'ils sont. Ce Ranuce, ce Jean, ce Ratbert, cet Alonze, Faire sucer leur plaie à la bouche de bronze ! Pour adorer Ratbert il faut être Ratbert; Pour admirer Ranuce en perfidie expert Et Jean l'homme du meurtre, il faudrait que je n'eusse Pas plus de cœur que Jean ni d'âme que Ranuce. Oh! laissez-moi cacher mon front sous mon manteau! Quand me descendra- t-on dans le Campo-Santo, Avec les trépassés augustes qu'on oublie. Avec les chevaliers de la vieille Italie, Loin des vivants, parmi les spectres d'Orcagna! Pourquoi faut-il qu'à ceux que la guerre épargna La mort vienne si tard, hélas! menant en laisse 462 LA LÉGENDE DES SIECLES. Ces deux chiens monstrueux, la honte et la vieillesse! Ah! jeunes gens! les ans font plier mes genoux. Je suis triste jusqu'à la haine devant vous! Ah! la décrépitude à l'opprobre ressemble! Le dedans reste ferme j he'las, le dehors tremble. Nous avons beau flétrir ces nouveaux arrivants, Nous ne pouvons punir ^ nous ne sommes vivants Que juste ce qu'il faut pour endurer l'offense. Qu'il est dur de rentrer dans la mort par l'enfance! Ah! c'est un grand malheur et c'est un grand dépit D'être encore lion quand le renard glapit, D'entendre les chacals et les bêtes funèbres Faire leur fête horrible au milieu des ténèbres. Et de ne pouvoir pas, étant malade et vieux. Secouer sa crinière énorme jusqu'aux cieux! Je vois ce qui s'écroule et je vois ce qui monte. Ruine de la gloire et croissance de honte ^ Et j'ouvre avec regret mes vieux yeux assoupis. Et si je vais trop loin dans mes discours, tant pis! Car je n'ai pas le temps de prendre des mesures Du degré de respect qu'on doit à vos masures, A vos tours, à vous, sire, et de la quantité De mépris qui convient à votre majesté. O misère! pendant que tout entiers vous êtes Aux plaisirs, aux chansons, aux bals, aux coupe-têtes. Aux meurtres, aux festins abjects, aux jeux brutaux. Aux pièges qu'on se tend de châteaux à châteaux. Ceux-ci pillant ceux-là, ceux-là tondant les autres. Les plus sanglants disant tout bas des patenôtres. Sournois, ayant toujours votre ami pour danger; Pendant que vous passez votre temps à manger, A vous soûler de vin et d'horreurs inconnues. Regardant l'impudeur des femmes presque nues. Contemplant aux miroirs vos malsaines pâleurs, Vous parfumant de musc, vous couronnant de fleurs. LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 463 Et des gens que j'ai dit grossissant les prébendes, Helas! les sarrasins du Fraxinet, par bandes, Infestent la Provence et le bas Dauphiné^ Humbert, dauphin de Vienne, est chez lui confine' j Personne ne défend la marche occidentale Où la cavalerie espagnole s'installe. Et je ne sache pas qu'un comte ou qu'un marquis S'en montre curieux et qu'on se soit enquis De quels Guadalquivirs et de quelles Navarres Sortent ces catalans et ces almogavares. Partout l'étranger vient, et de Naple aux Grisons Montre sa pique au bord de nos noirs horizons. Chocs, alertes, assauts, invasions soudaines ^ Ils viennent de Nubie, ils viennent des Ardennes. Au duc Welf qui, lassé de ne voir ni vaillant. Ni prince devant lui, vous regarde en bâillant. Quel bras opposez-vous, dites? Quel capitaine Aux usurpations des tyrans d'Aquitaine? Une maille de moins défait tout le tricot; Vous n'avez plus le Var, vous n'avez plus l'Escaut. Chaque passant arrache au vieux temple une brique. Abraham, empereur des maures en Afrique, Laissant derrière lui les royaumes penchés Et saignants, et les champs de cadavres jonchés. Approche, et le voilà qui touche à l'Italie; Nos murs, dont le drapeau frissonnant se replie. Chancellent, et déjà sur leur morne blancheur Nous pouvons voir grandir l'ombre de ce faucheur; Du sud accourt le nègre, et du nord vient le singe; Les huns sortent velus des forêts de Thuringe; Le spectre d'AJaric rôde et sonne du cor; Les vieilles nations vandales sont encor A nos portes, grinçant des dents et hurlent toutes Dans la Souabe, pays fauve et qui n'a pour routes Que des sentiers perdus dans le sombre des bois. L'empereur grec pâlit dans Byzance aux abois ; Son armée est sans duc, sa flotte est sans drungairc; 464 LA LEGENDE DES SIECLES. Pas d'hommes, pas d'argent j comment faire la guerre? Toute la chrétienté le laisse sans appui; Ce livide Andronic, entre les turcs et lui, N'a plus qu'un bras de mer de deux milles de large 5 Ce césar plie au poids du monde qui le charge ; Du toit de son palais, il voit à l'orient Les barbares tirer leurs sabres en riant 5 Son fils, Kyr Michaël, craint de livrer bataille. Ici, quels chefs a-t-on? qui? de la valetaille. Car vous n'obéissez qu'à plus petit que vous; Vous avez l'orgueil bas ayant le cœur jaloux. Princes, l'infirmité de ce croulant empire. C'est que toujours le moindre est choisi par le pire; Le cul-de -jatte est duc dans le camp des goitreux. Quant aux moines à casque, ils se battent entre eux; Au lieu de s'occuper de notre délivrance, Villiers de l'Ile- Adam, de la langue de France, Guerroie Ugoccion, grand maître des portiers. Une gorgone sort de tous ces bénitiers; Et le pape à servir des messes utilise Azon cinq, général des troupes de l'église. Le peu qui nous restait des bons vieux généraux Meurt de votre dédain aidé de vos bourreaux; On oublie à Final don Fabrice, on expulse Roger, on met au ban de l'empire Trivulce; Et l'ennemi s'avance, et vous n'avez plus là Bélisaire pour faire échec à Totila. Tout le vieux fer romain n'est plus que de la rouille. Deux femmes autrefois qui filaient leur quenouille. Voyant que l'étranger enjambait le fossé. Ont crié : guerre! et pris la pique, et l'ont chassé; Ces deux femmes, c'étaient, autant qu'il m'en souvienne, Auxilia de Nice, et Mahaud d'Albon- Vienne. LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 465 Fils de ces femmes-là qui battaient vos vainqueurs, \bus avez hérité des fuseaux, non des cœurs. Déserteurs du pavs, oppresseurs de l'empire. Le peuple est stupéfait et ne sait plus que dire Dans le saisissement de votre lâcheté. Que reste-t-il du ciel, rois, le soleil ôté. Et de la terre, hélas! l'Italie éclipsée? Voilà. Je vous ai dit à peu près ma pensée. Elciis s'arrêtant, car le jour était chaud. Dit : « Je voudrais dormir. » L'empereur dit : « Bientôt. » # POESIE. V. 30 466 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. IV LE QUATRIEME JOUR. DIEU. Le maître est insensé de peser ce qu'il pèse, Et, parce qu'on se tait, de croire qu'on s'apaise. Princes, sachez-le bien. Les hommes d'autrefois Valaient mieux paysans que vous ne valez roisj La clarté de leurs yeux gêne vos regards traîtres. Leurs pieds font en marchant un bruit de pas d'ancêtres. Quand, survenant du fond du vieil honneur lointain. Un d'eux entre chez vous à l'heure du festin. Il sent frémir autour de ses talons sévères Le tremblement des cœurs, des glaives et des verres. Oui, vous êtes les nains d'un temps chétif et laid; Que le plus grand de vous mette mon gantelet. Je gage que son poing entrera dans le pouce. Au rebours de l'honneur le vil instinct vous pousse. Nous sommes les vaillants ; vous, vos morts même ont peur; L'angoisse d'un cœur faux et d'un esprit trompeur Fait grelotter vos os; si bien que nos natures Se distinguent encor jusqu'en nos pourritures; Vous êtes les petits et nous sommes les bons; Et lorsque vous tombez, et lorsque nous tombons, La mort montre, parmi les broussailles farouches. Nos cadavres aux loups, et les vôtres aux mouches. Les signes de ce temps, les voici : des clairons. Des femmes dans les camps, des plumes sur les fronts. Des carnavals durant la moitié de l'année. LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 467 Une jeunesse folle au plaisir acharnée, Joyeuse 5 et la rougeur sinistre des vieillards. Quand deux pères rôdant le soir dans les brouillards Se rencontrent non loin de vos éclats de rire, Ils passent sans lever les yeux et sans rien dire. Spectacle ténébreux qu'un peuple décroissant! Même quand tous sont là, Ton sent quelqu'un d'absent; C'est l'âme, c'est l'esprit sacré, c'est la patrie. Une foule avilie, une race flétrie Perd sa lumière ainsi qu'un bois mort perd sa fleur. Que ce soit l'Italie ajoute à ma douleur. La chose est surprenante et triste que des traîtres. Des coquins, généraux de moines et de reitres. Puissent rapetisser lentement dans leur main Un peuple, quand ce peuple est le peuple romain. En lisant aux enfants l'histoire d'Agricole Ou de Cincinnatus, les vieux maîtres d'école S'arrêtent et n'ont pas la force d'achever. Hélas, on voit encor les astres se lever. L'aube sur l'Apennin jeter sa clarté douce. L'oiseau faire son nid avec des brins de mousse, La mer battre les rocs dans ses flux et reflux. Mais la grandeur des cœurs, c'est ce qu'on ne voit plus. Ne croyez pas pourtant que je me décourage. Je ne fais pas ici le bruit d'un vent d'orage Pour n'aboutir qu'au doute et qu'à l'accablement. Non, je vous le redis, sire, le grand dormant S'éveillera; non, non. Dieu n'est pas mort. O princes. Ce peuple, ramassant ses tronçons, ses provinces. Tous ses morceaux coupés par vous, pâle, effrayant. Se dressera, le front dans la nuée, ayant Des jaillissements d'aube aux cils de ses paupières; Tout luira; le tocsin sonnera dans les pierres; 30. 468 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Tout frémira, du cap d'Otrante au mont Ventoux; L'Italie, ô tyrans, sortira de vous tous. De votre monstrueuse et cynique mêlée Elle s'eVadera, la belle e'chevele'e. En poussant jusqu'au ciel ce cri : la liberté'! Le vieil honneur tient bon et n'a pas déserté. Pour ouvrir dans la honte ou la roche une issue, Il suffit d'un coup d'ame ou d'un coup de massue. Tous les peuples sont vrais, même les plus niés. Vous vous tromperiez fort si vous imaginiez Que Dieu permet aux rois, conseillés par le prêtre. D'éteindre sa lumière auguste, et qu'il peut être Au pouvoir de quelque homme ici-bas que ce soit De le vaincre, et d'aller aux cieux tuer le droit. Régnez, frappez, soyez mauvais, faites des fautes, Faites des crimes, soit 5 il est des lois très hautes. Les flots sont doute, erreur, trouble ^ le fond est siàr. Sachez-le, rois d'en bas, pour que ce globe obscur. Création fatale et sainte, rayonnante. Puis lugubre, et de tant de souffles frissonnante, Ne soit pas, dans l'horreur de l'abîme ignoré, Comme un sombre navire errant désemparé. Rois, afin que la vie, et l'être, et la nature. Restent, et n'aillent pas se perdre à l'aventure Dans le morne océan du mystère inconnu, Par quatre chaînes d'or le monde est retenu ^ Ces chaînes sont : Raison, Foi, Vérité, Justice ; Et l'homme, en attendant que la mort l'engloutisse. Pèse sur l'infini, sur Dieu, sur l'univers. Et s'agite, et s'efTorce, orageux, noir, pervers. Avec ses passions folles ou criminelles, Sans pouvoir arracher ces ancres éternelles! LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. 469 Les veux sous les sourcils, l'empereur très clément Et très noble écouta l'homme patiemment, Et consulta des veux les rois; puis il fit signe Au bourreau, qui saisit la hache. «J'en suis digne, Dit le vieillard, c'est bien, et cette fin me plaît.» Et calme il rabattit de ses mains son collet. Se tourna vers la hache, et dit : «Je te salue. Maîtres, je ne suis point de la taille voulue. Et vous avez raison. Vous, princes, et vous, roi. J'ai la tête de plus que vous, ôtez-la-moi. » 27 novembre 1857. XXI LE CYCLE PYRÉNÉEN. I GAÏFFER-JORGE, DUC D'AQUITAINE. Au bas d'une muraille on ouvre une tranchée; Les travailleurs, bras nus et la tête penchée, Vont et viennent, fouillant dans l'obscur entonnoir; Sous la pioche, pareille au bec d'un oiseau noir. Le rocher sonne, ainsi que le fer dans la forge; Dur labeur. Gaïffer, qu'on appelle aussi Jorge, Fait creuser un fossé large et profond autour De son donjon, palais de roi, nid de vautour. Forteresse où ce duc, voisin de la tempête. Habite, avec le cri des aigles sur sa tête; On éventre le mont, on défonce le champ; «Creusez! creusez! dit-il aux terrassiers, piochant De l'aube jusqu'à l'heure où le soleil se couche. Je veux faire à ma tour un fossé si farouche Qu'un homme ait le vertige en regardant au fond. » On creuse, et le travail que les ouvriers font Trace au pied des hauts murs un tortueux cratère; Il descend chaque jour plus avant dans la terre; Un terrassier parfois dit : «Seigneur, est-ce assez?» Et Gaïffer répond : «Creusez toujours, creusez. Je veux savoir sur quoi ma demeure est bâtie. » • Qu'est-ce que Gaïffer? La fauve dynastie Qu'installa, sous un dais fait d'une peau de bœuf. Le patrice Constance en quatre cent dix-neuf. Reçut de Rome en fief la troisième Aquitaine. 4/2 LA LÉGENDE DES SIECLES. Aujourd'hui Gaïffer en est le capitaine. De Bayonne à Cahots son pouvoit est subi 5 Les huit peuples qui sont à l'orient d'Albi, Les quatorze qui sont entre Loire et Garonne, Sont comme les fleurons de sa fière couronne ^ Auch lui paie un tribut j du Tursan au Marsan Il reçoit un mouton de chaque paysan j Le Roc-Ferrat, ce mont où l'on trouve l'opale, Saint-Sever sur l'Adour, Aire l'episcopale. Sont à luij son état touche aux deux océans 5 Le roi de France entend jusque dans Orléans Le bruit de son épée aiguisée et fourbie Aux montagnes d'Irun et de Fontarabie; Gaïffer a sa cour plénière de barons j La foule, autour de lui, se tait, et les clairons Font un sinistre éclat de triomphe et de fête 5 Au point du jour, sa tour, dont l'aube teint le faîte. Noire en bas et vermeille en haut, semble un tison Qu'un bras mvstérieux lève sur l'horizon; Gaïffer-Jorge est prince, archer et chasseur d'hommes ; On le trouve très grand parmi ses majordomes. Ses baillis font sonner sa gloire, et ses prévôts Sont plus qu'à Dieu le père à Gaïffer dévots. Seulement, il a pris, pour élargir sa terre. Aux infants d'Oloron leur ville héréditaire; Mais ces infants étaient de mauvaise santé. Et si jeunes que c'est à peine, en vérité. S'ils ont su qu'on changeait leur couronne en tonsure; De plus son amitié n'est pas toujours très sûre; 11 a, pour cent francs d'or, livré son maître Aymon Au noir miramolin, Hécuba-le-démon ; Aymon, ce chevalier dont tout parlait naguère. Avait instruit le duc Gaïffer dans la guerre, Aymon était un fier et bon campéador. Mais Gaïffer était sans le sou, cent francs d'or Font cent mille tomans, et son trésor étique Avait besoin d'un coup de grande politique; GAÏFFER-JORGE, DUC D'AQUITAINE. 475 Par la vente d'Aymon il a réalisé De quoi pouvoir donner un tournoi, l'an passé, Et bien vivre, et jeter l'argent par la fenêtre 5 La grandeur veut le faste, il ne convient pas d'être A la fois duc superbe et prince malaisé; Enfin on dit qu'un soir il a, chasseur rusé, Conduit, tout en riant, au fond d'une clairière, Son frère Astolphe, et l'a poignardé par derrière; Mais ils étaient jumeaux, Astolphe un jour pouvait Prétendre au rang ducal dont Jorge se revêt. Et pour la paix publique on peut tuer son frère. Etançonner le sable, ôter l'argile, extraire La brèche et le silex, et murer le talus. C'est rude. Après les huit premiers jours révolus : «Sire, ce fossé passe en profondeur moyenne Tous ceux de Catalogne et tous ceux de Guyenne,» Dit le maître ouvrier, vieillard aux blancs cheveux. «Creusez! répond le duc. Je vous l'ai dit, je veux Voir ce que j'ai sous moi dans la terre profonde. » Huit jours encore on creuse, on sape, on fouille, on sonde; Tout à coup on déterre une pierre, et, plus bas. Un cadavre, et ce nom sur le roc : Barabbas. «Creusez,» dit Jorge. On creuse. Au bout d'une semaine Une autre pierre avec une autre forme humaine Perce l'ombre, affreux spectre au fond d'un trou hideux; Et ce cadavre était le plus sombre des deux; Une corde à son cou rampait; une poignée De drachmes d'or sortait de sa main décharnée; Sur la pierre on lisait : Judas. «Creusez toujours! Allez! creusez!» cria le duc du haut des tours. Et le bruit du maçon que le maçon appelle Recommença; la pioche et la hotte et la pelle Plongèrent plus avant qu'aucun mineur ne va. Après huit autres jours de travail, on trouva Soudain, dans la nuit blême où rien n'a plus de forme. Un squelette terrible, et sur son crâne énorme 474 LA LÉGENDE DES SIECLES. Quatre lettres de feu traçaient ce mot : Caïn. . Les pâles fossoyeurs frémirent, et leur main Laissa rouler l'outil dans l'obscurité vide^ Mais le duc apparaît, noir sur le ciel livide : «Continuez,» dit-il, penché sur le fossé, «Allez!» On obéit j et l'un d'eux s'est baissé. Morne esclave, il reprend le pic pesant et frappe, Et la roche sonna comme une chausse-trape 5 Au second coup la terre obscure retentit ^ Du trou que fit la pioche une lueur sortit. Lueur qui vint au front heurter la tour superbe. Et fit, sur le talus, flamboyer les brins d'herbe Comme un fourmillement de vipères de feu; On la sentait venir de quelque horrible lieu; Tout le donjon parut sanglant comme un mystère. «Allez!» dit Jorge. Alors on entendit sous terre Une lugubre voix qui disait : « Gaïff"er, Ne creuse point plus bas, tu trouverais l'enfer. » 23-25 décembre 1858. II MASFERRER. I NEUVIÈME SIÈCLE. — PYRENEES. C'est un funeste siècle et c'est un dur pays. Oh! que d'Herculanums et que de Pompéis Enfouis dans la cendre épaisse de l'histoire! D'horribles rois sont là; la montagne en est noire. Assistés au besoin par ceux du mont Ventoux, Ceux-ci basques, ceux-là catalans, méchants tous, Ils ont de leurs donjons couvert la chame entière; Du pertuis de Biscaye au pas de l'Argentière, La guerre gronde, ouvrant ses gueules de dragon Sur toute la Navarre et sur tout l' Aragon; Tout tremble ; pas un coin de ravine oti ne grince La mâchoire d'un tigre ou la fureur d'un prince; Ils sont maîtres des cols et maîtres des sommets. Ces pays garderont leurs traces à jamais; La tyrannie avec le fer du glaive creuse Sur ia terre sa forme et sa figure affreuse. Là ses dents, là son pied monstrueux, là son poing; Linéaments hideux qu'on n'effacera point. Tant avec son épée impérieuse et dure Chaque despote en fait profonde la gravure! Or jamais ces vieux pics pleins de tours, exhaussés De forts ayant le gouffre et la nuit pour fossés. N'ont paru plus mauvais et plus haineux aux hommes Que dans le siècle étrange et funèbre où nous sommes; Ils se dressent, chaos de blocs démesurés; Leur cime, par delà les vallons et les prés. 4/6 LA LEGENDE DES SIECLES. Guette, gêne et menace, à vingt ou trente lieues, Les villes dont au loin on voit les flèches bleues 5 De quelque chef de bande implacable et trompeur Chacun d'eux est l'abri redouté 5 leur vapeur Semble empoisonner l'air d'un miasme insalubre; Ils sont la vision colossale et lugubre; La neige et l'ombre font, dans leurs creux entonnoirs, Des pans de linceuls blancs et des plis de draps noirs ; L'eau des torrents, éparse et de lueurs frappée. Ressemble aux longs cheveux d'une tête coupée; Dans la brume on dirait que leurs escarpements Sont d'une boucherie encor tiède fumants; Tous ces géants ont l'air de faire dans la nue Quelque exécution sombre qui continue; L'air frémit; le glacier peut-être en larmes fond; Fatals, calmes, muets, et debout dans le fond De la place publique effrayante des plaines, Sur leurs vagues plateaux, sur leurs croupes hautaines. Ils ont tous le carré hideux des castillos. Comme des échafauds qui portent des billots. II TERREUR DES PLAINES. Certes, c'est ténébreux; et, devant deux provinces. Devant deux gras pays, un tel réseau de princes N'attache pas pour rien des mailles et des nœuds Et des fils aux pitons des pics vertigineux; C'est dans un but qu'armés et tenant deux rivages. D'affreux chefs, hérissés de couronnes sauvages. Barrant l'isthme espagnol de l'une à l'autre mer, Aux pointes des granits, dans le vent, dans l'éclair. Sur la montagne d'ombre et d'aurore baignée. Accrochent cette toile énorme d'araignée. Comme en Grèce jadis les chefs thessaliens. MASFERRER. 477 Ils tiennent tout, la terre et l'homme, en leurs liens; Pas une triste ville au loin qui ne frissonne; Vaillante, on la saccage, et lâche, on la rançonne; Pour dernier mot le meurtre; ils battent sans remord Monnaie à l'effigie infâme de la mort; Ils chassent devant eux les blêmes populaces. Ils sont les grands marcheurs de nuit, rasant les places. Brisant les tours, du mal et du crime ouvriers. Et de la chèvre humaine effiayants chevriers. Etre le centre 011 vient le butin, où ruisselle Un torrent de bijoux, de piastres, de vaisselle; Se faire d'un pavs une proie, arrachant Les blés au canton riche et l'or au bourg marchand. C'est beau; voilà leur gloire. Et c'est leur fait, en outre. Quand de quelque chaumière on voit fumer la poutre, Ou quand, vers l'aube, on trouve un pauvre homme dague'. Nu, sanglant, dans le creux d'un bois, au bord d'un gue'; Le vol des routes suit le pillage des villes; Car la chose féroce amène aux choses viles. L'été, la bande met à profit la douceur De la saison, voyant dans l'aurore une sœur. Prenant les plus longs jours pour sa sanglante escrime. Et donnant à l'azur un rôle dans le crime; Juin radieux consent à la complicité; C'est l'instant d'appliquer l'échelle à la cité; C'est le moment de battre une muraille en brèche; L'air est tiède, la nuit vient tard, la terre est sèche, La mousse pour dormir fait le roc moins rugueux; Comme le tas de fleurs cache le tas de gueux! Le bruit des pas s'eflace au bruit de la cascade; La feuille traître accueille et couvre l'embuscade. L'églantier, pour le piège épaissi tout exprès. Semble ami du sépulcre autant que le cvprès; Aussi, jusqu'à l'hiver, — quoique janvier lui-même Parfois aux attentats prête sa clarté blême, — Ce ne sont que combats, assauts et coups de main. 4/8 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Dès que l'hiver décline, et quand le pont romain, Le sentier, le ravin que les brises caressent. Sous la neige qui fond, vaguement reparaissent. Quand la route est possible à des pas hasardeux. Tous ces aventuriers s'assemblent chez l'un d'eux. Noirs, terribles, autour d'un âtre où flambe un chêne. Ils construisent leurs plans pour la saison prochaine 5 Ils conviennent d'aller à trois, à quatre, à dix. Font quelques mouvements d'ours encore engourdis. Et préparent les vols, les meurtres, les descentes; Tandis que les oiseaux, sous les feuilles naissantes. Joyeux, sentant venir les souffles infinis. Commencent à choisir des mousses pour leurs nids. A quoi bon ta splendeur, ô sereine nature, O printemps refaisant tous les ans l'ouverture Du mystérieux temple où la lumière éclôt? A quoi bon le torrent, le lac, le vent, le flot? A quoi bon le soleil, et les doux mois propices Semant à pleines mains les fleurs aux précipices. Les sources et les prés et les oiseaux divins? A quoi bon la beauté charmante des ravins, La fierté du sapin, la grâce de l'érable. Ciel juste! à quoi bon? l'homme étant un misérable. Et mettant, lui qui rampe et qui dure si peu. Le masque de l'enfer sur la face de Dieu ! Hélas, hélas, ces monts font peur! leurs fondrières D'un bastion géant semblent les meurtrières; Du crime qui médite ils ont la ride au front. Malheur au peuple, hélas, lorsque l'ombre du mont Tombe sur les forêts ombre de lorteresse! MASFERRER. 479 III LES HAUTES TERRES. N'importe, loin des forts dont l'aspect seul oppresse. Quand on peut s'enfoncer entre deux pans de rocs, Et, comme l'ours, l'isard et les puissants aurochs, Entrer dans l'âpreté des hautes solitudes. Le monde primitif reprend ses attitudes. Et, l'homme étant absent, dans l'arbre et le rocher On croit voir des profils d'infini s'ébaucher. Tout est sauvage, inculte, âpre, rauque^ on retrouve La montagne, meilleure avec son air de louve Qu'avec l'air scélérat et pensif qu'elle prend Quand elle prête au mal son gouffre et son torrent. S'associe aux fureurs que la guerre combine. Et devient des forfaits de l'homme concubine. Grands asiles ! le gave erre à plis écumants j La sapinière pend dans les escarpements ^ Les églises n'ont pas d'obscurité qui vaille Ce mystère où le temps, dur bûcheron, travaille; Le pied humain n'entrant point là, ce charpentier Est à l'aise, et choisit dans le taillis entier; On entend l'eau qui roule et la chute éloignée Des mélèzes qu'abat l'invisible cognée. L'homme est de trop; souillé, triste, il est importun A la fleur, à l'azur, au rayon, au parfum; C'est dans les monts, ceux-ci glaciers, ceux-là fournaises. Qu'est le grand sanctuaire effravant des genèses; On sent que nul vivant ne doit voir à l'œil nu. Et de près, la façon dont s'y prend l'Inconnu, Et comment l'être fait de l'atome la chose; La nuée entre l'ombre et l'homme s'interpose; Si l'on prête l'oreille, on entend le tourment Des tempêtes, des rocs, des feux, de l'élément. 480 LA LEGENDE DES SIECLES. La clameur du prodige en gésine, derrière Le brouillard, redoutable et tremblante barrière; L'éclair à chaque instant déchire ce rideau. L'air gronde. Et l'on ne voit pas une goutte d'eau Qui dans ces lieux profonds et rudes s'assoupisse, Ayant, après l'orage, affaire au précipice j Selon le plus ou moins de paresse du vent. Les nuages tardifs s'en vont comme en rêvant. Ou prennent le galop ainsi que des cavales; Tout bourdonne, frémit, rugit; par intervalles Un aigle, dans le bruit des écumes, des cieux. Des vents, des bois, des flots, passe silencieux. L'aigle est le magnanime et sombre solitaire; Il laisse les vautours s'entendre sur la terre, Les chouettes en cercle autour des morts s'asseoir, Les corbeaux se parler dans les plaines le soir; Il se loge tout seul, et songe dans son aire, S'approchant le plus près possible du tonnerre, Dédaigneux des complots et des rassemblements. Il plane immense et libre au seuil des firmaments. Dans les azurs, parmi les profondes nuées. Et ne fait rien à deux que ses petits. Huées De l'abîme, fracas des rocs, cris des torrents. Hurlements convulsifs des grands arbres souffrants. Chocs d'avalanches, l'aigle ignore ces murmures. Donc, au printemps, réveil des rois; trahisons miàres; On parle, on va, l'on vient; les guets-apens sont prêts ; Et les villes en bas, tremblantes, loin et près. Pansant leur vieille plaie, arrangeant leur décembre. Ecoutent tous ces pas des cyclopes de l'ombre. Eternelle terreur du faible et du petit! Qu'est-ce qu'ils font là-haut, ces rois? On se blottit, On regarde quel point de l'horizon s'allume. On entend le bruit sourd d'on ne sait quelle enclume, On guette ce qui vient, surgit, monte ou descend; MASFERRER. 481 Chaque ville en son coin se cache, frémissant Des flammèches que l'air et la nuée apportent Dans ce jaillissement d'étincelles qui sortent Du rude atelier, plein des souffles de l'autan. Où l'on torge le sceptre énorme de Satan. IV MASFERRER. Or dans ce même temps, du Llobregat à l'Èbre, Du Tage au Cil, un nom, Masferrer, est célèbre ^ C'est un homme des rocs et des bois, qui vit seulj Il prend l'ombre des monts tragiques pour linceul 5 Avant d'être avec l'arbre, il était avec l'homme 5 Comme un loup refusant d'être bête de somme. Fauve, il s'est du milieu des vivants évadé. Au hasard, comme sort du noir cornet le dé 5 Et maintenant il est dans la montagne immense 5 Sa 2one est le désert redoutable 5 où commence La semelle des ours marquant dans les chemins Des espèces de pas horribles presque humains. Il est chez lui. Cet être a fui dès son jeune âge. De l'énormité sombre il est le personnage; Il rit, ayant l'azur; ses dents au lieu de pain Cassent l'amande huileuse et rance du sapin; La montagne, acceptant cet homme sur les cimes. Trouve son vaste bond ressemblant aux abîmes. Sa voix, comme les bois et comme les torrents. Sonore, et de l'éclair ses yeux peu différents; De sorte que ces monts et que cette nature Se sentent augmentés presque de sa stature. Il va du col au dôme et du pic au vallon. Le glissement n'est pas connu de son talon; Sa marche n'est jamais plus altière et plus sûre 482 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Qu'au bord vertigineux de quelque âpre fissure j Il franchit tout, distance, avalanches, hasards. Tempêtes, précédé d'une fiaite d'isards ; Hier, il côtoyait Irun^ aujourd'hui l'aube Le voit se refléter dans le vert lac de Gaube, Chassant, péchant, perçant de flèches les hérons. Ou voguant, à défaut de barque et d'avirons. Sur un tronc de sapin qui flotte et qu'il manœuvre Avec le mouvement souple de la couleuvre. Il entre, apparaît, sort, sans qu'on sache par où. S'il veut un pont, il ploie un arbre sur le trou 5 La façon dont il va le long d'une corniche Fait peur même à l'oiseau qui sur les rocs se niche. A-t-il apprivoisé la rude hostilité Du vent, du pic, du flot à jamais irrité. Et des neiges soufflant en livides bouffées? Oui. Car la sombre pierre oscillante des fées Le salue. Il vit calme et formidable, avant Avec la ronce et l'ombre et l'éclair flamboyant Et la trombe et l'hiver de farouches concordes. Armé d'un arc, vêtu de peaux, chaussé de cordes. Au-dessus des lieux bas et pestilentiels. Il court dans la nuée et dans les arcs-en-ciels. Il passe sa journée à l'affût, l'arbalète Tendue à la cigogne, au gerfaut, à l'alète, Suit l'isard, ou, pensif, s'accoude aux parapets Des gouffres sur les lacs et les halliers épais. Et songe dans les rocs que le lierre tapisse. Tandis que cet enfer qu'on nomme précipice. Faisant vociférer l'eau dans le gave amer. Dans la forêt la terre et dans l'ouragan l'air. Emploie à blasphémer trois langues différentes. Avec leurs rameaux d'or et leurs fleurs amarantes, La lande et la bruyère au reflet velouté Lui brodent des tapis gigantesques l'été. Pour la terre, il s'éloigne, et, pour l'astre, il s'approche. MASFERRER. 483 Il avait commencé par bâtir sur la roche, A la mode des rois construisant des donjons. Un bouge qu'il avait couvert d'un toit de joncs, Ayant l'escarpement pour joie et pour deTensej Car l'abîme l'enivre, et depuis son enfance Qu'il erre plein d'extase et de sublime ennui. Il cherche on ne sait quoi de grand qui soit à lui Dans ces immensités favorables à l'aigle. L'ouragan emporta sa cabane. «Espiègle!» Dit l'homme, en regardant son vieux toit chassieux S'en aller à travers les foudres dans les cieux. A cette heure, parmi les crevasses bourrues Pleines du tournoiement des milans et des grues. Un repaire, ébauchant une ogive au milieu D'une haute paroi toute de marbre bleu. Souterrain pour le loup, aérien pour l'aigle. Est son gîtCî le houx, l'épi barbu du seigle. L'ortie et le chiendent encombrent l'antre obscur. Sorte de trou hideux dans un monstrueux mur 5 Au-dessus du repaire, au haut du mur de marbre. Se tord et se hérisse une hydre de troncs d'arbre 5 Cette espèce de bête immobile lui sert A retrouver sa route en ce morne désert 5 On aperçoit du fond des solitudes vertes Ce nœud de cous dressés et de gueules ouvertes. Penché sur l'ombre, ayant pour rage et pour tourment De ne pouvoir jeter au gouffre un aboiement. L antre est comme enfoui dans les ronces grimpantes 5 Parfois, au loin, le pied leur manquant sur les pentes, Dans l'entonnoir sans fond des précipices sourds. Comme des gouttes d'encre on voit tomber les ours; Le ravin est si noir que le vent peut à peine Jeter quelque vain râle et quelque vague haleine Dans ce mont, muselière au sinistre aquilon. 484 LA LÉGENDE DES SIECLES. Un titan enterré dont on voit le talon. Ce dur talon fendu d'une affreuse manière. Voilà l'antre. A côté de la haute tanière. Un gave insensé gronde et bave et croule à flots Dans le gouffre, parmi les pins et les bouleaux; L'antre au bord du torrent s'ouvre sur l'étendue; La chute est au-dessous. Quand la neige fondue Et la pluie ont grossi les cours d'eau, le torrent Monte jusqu'à la grotte, enflé, hurlant, courant, Terrible, avec un bruit d'horreur et de ravage. Et familièrement entre chez ce sauvage; Et lui, laissant frémir les grands arbres plies. Profite de l'écume et s'v lave les pieds. Dans un grossissement de brume et de fumée. Entouré d'un nuage obscur de renommée, Quoique invisible au fond de ses rocs, mais debout Dans son fantôme allant, venant, dominant tout. Cet homme s'aperçoit de très loin en Espagne. Chacun des rois a pris sa part de la montagne : Fervehan a Lordos, Bermudo Cauterets; Sanche a le Canigo, pic chargé de forêts Que blanchit du matin la clarté baptismale; Padres a la Prexa, Juan tient le Vignemalc; Sforon est roi d'Urgel, Blas est roi d'Obité; La part de Masferrer s'appelle Liberté. Pas un plus grand que lui sur ces monts ne se pose. Qu'est-ce que ce géant? C'est un voleur. La chose Est simple; tout colosse a toujours deux cotes; Et les difformités et les sublimités Habitent la montagne ainsi que des voisines. Le prodige et le monstre ont les mêmes racines. Monstre, jusqu'oii? Jamais de pas vils et rampants; Jamais de trahisons, jamais de guets-apens; MASFERRER. 485 Masferrer attaquait tout seul des groupes d'hommes. Au pâle rustre allant vendre au marché ses pommes, Il disait : «Va! c'est bien!» Il laissait volontiers Aux pauvres gens, tremblant la nuit dans les sentiers. Leur âne, leur cochon, leur orge, leur avoine 5 Mais il se gênait moins avec le sac du moine; Il n'écrasait pas tout dans ce qu'on nomme droit; Si quelqu'un avait faim, si quelqu'un avait froid. Ce n'e'tait pas son nom qui sortait de la plainte; La malédiction, cette voix fauve et sainte. Ne le poursuivait point dans son farouche exil; Aux actions des rois il fronçait le sourcil. Un jour, devant un fait lugubre et sanguinaire : «Les hommes sont méchants, et plus qu'à l'ordinaire, Cria-t-il. A-t-il donc neigé rouge aujourd'hui?» Les rois déshonoraient la montagne; mais lui N'importunait pas trop l'ombre du grand Pelage. Voilà ce que disaient de lui dans le village Les pâtres de Héas et de l'Aquatonta. Du reste confiant et terrible. Il lutta Tout un jour contre un ours entré dans sa tanière; L'ours, l'ayant habitée à la saison dernière, La voulait; vers le soir l'ours fatigué râla. «Soit, nous continuerons demain matin. Dors là,» Dit l'homme. Il ajouta : « Fais un pas ! je t'assomme ! » Puis s'endormit. Au jour, l'ours, sans réveiller l'homme. Et se souciant peu de la suite, partit. V LE CASTILLO. Noir ravin. Hors un coin vivant où retentit Dans la torêt le son des buccins et des sistres. Tout est désert. Halliers, bruit de feuilles sinistres. Tristesse, immensité; c'est un de ces lieux-là Où se trouvait Caïn lorsque Dieu l'appela. 486 LA LÉGENDE DES SIECLES. Le Caïn qui se cache en cette ombre est de pierre. C'est un donjon. Des gueux à la longue rapière Le gardent 5 des soudards sur ses tours font le guet. Il date du temps rude où RoUon naviguait. A quelque heure du jour qu'on le voie, il efiFraiCi Quelque couleur qu'il prenne, il convient à l'orfraie j S'il est noir, c'est la nuit} s'il est blanc, c'est l'hiver. L'archer fourmille là comme au cercueil le ver. Dans la tour, une salle aux murailles très hautes. Avec ses grands arceaux qui sont comme des côtes. Cette salle, où pétille un brasier frémissant, Écarlate de flamme, a l'air rouge de sang. Ouvrez Léviathan, ce sera là son ventre. Cette salle est un lieu de rendez-vous. Au centre. Autour d'un tréteau vaste où fument tous les mets. Perdrix, pluviers, chevreuils tués sur les sommets. Mouton d'Anjou, pourceau d'Ardenne ou de Belgique, Des hommes radieux font un groupe tragique 5 Ces hommes sont assis, parlant, buvant, mangeant. Sur des chaires d'ivoire aux pinacles d'argent. Ou sur des fronts de bœuf entre les larges cornes; Leur rire monstrueux et fou n'a pas de bornes; Leur splendeur est féroce, et l'on voit sortir d'eux Une sorte de lustre implacable et hideux; Le nœud de perles sert d'agrafe aux peaux de bêtes ; Ils sont comme éblouis de guerre et de tempêtes; Tous, le jeune homme blond et le vieillard barbu. Causent, chantent, beaucoup de vin chaud étant bu. De la fin du repas la nappe ayant les rides ; Chasseurs vertigineux ou bûcherons splendides. Chacun a sa cognée et chacun a son cor; L'atre fait flamboyer leurs torses couverts d'or; La flamme empourpre, autour de la table fournaise, Ces hommes écaillés de lumière et de braise. MASFERRER. - 487 Étranges, triomphants, gais, funèbres, vermeils; D'un ciel qui serait tombe ils seraient les soleils. Ce sont les rois. Ce sont les princes de l'embûche Gigantesque où le nord de l'Espagne trébuche. Les seigneurs du glacier, du pic et du torrent. Les vastes charpentiers de l'abatage en grand. Les dieux, les noirs souffleurs des trompes titaniques D'où sortent les terreurs, les fuites, les paniques. Germes du maître altier que l'avenir construit. Semences du grand trône encor couvert de nuit. Grains de ce qui sera plus tard le roi d'Espagne, Ils sont là. C'est Pancho que la crainte accompagne, Genialis, Sloron qu'Urgel a pour fardeau, Gildebrand, Agina, Fervehan, Bermudo, Juan, Blas le Captieux, Sanche le Fratricide; Le vieux tigre, Vasco Tête-Blanche, préside. Près de lui, deux géants : Padres et Tarifet; L'armure de ceux-ci, dans les récits qu'on fait. Avec le plomb bouillant de l'enfer est soudée. Et les clous des brassards sont longs d'une coudée. Au bas bout de la table est Gil, prince de Gor, En huque rouge avec la chapeline d'or. Cependant le haillon sur leur pourpre se fronce; Ce sont des majestés qui marchent dans la ronce; La montagne est là toute avec son fauve effroi; Ils sont déguenillés et couronnés; tel roi Qui commence en fleurons finit en alpargates. Vases, meubles, émaux, onvx, rubis, agates. Argenterie, écrins étincelants, rouleaux D'étoffes, se mêlant l'un à l'autre à longs flots, Tout ce qu'on peut voler, tout ce dont on trafique, 488 LA LÉGENDE DES SIECLES. Fait dans un coin un bloc lugubre et magnifique 5 Rien n'y manque î ballots apportés là d'hier, Joyaux de femme avec quelque lambeau de chair. Lourds coffres, sacs d'argent; tout ce tas de décombres Qu'on appelle le tas de butin. Dans les ombres Marche et se meut l'armée horrible des sierras; Secouant des tambours, courant, levant les bras. Des femmes, qu'effarouche une sombre allégresse. Avec des regards d'ange et des bonds de tigresse. Tâchant de faire choir les piastres de leur main A force de seins nus, de fard et de carmin. Dansent autour des rois; car ils sont les Mécènes De la jupe effarée et des groupes obscènes. Parmi les femmes, deux, l'une grande aux crins blonds, L'autre petite avec des colliers de doublons. Toutes deux gitanas au flanc couleur de brique. Mêlent une âpre lutte au boléro lubrique; La petite, ployant ses reins, tordant son corps. Rit et raille la grande, et la géante alors Se penche sur la naine avec gloire et furie. Comme une Pyrénée insulte une Asturie. La cheminée, où sont creusés d'étroits grabats. Remplit un pan de mur du haut jusques en bas; On voit sur le fronton saint George, et sur la plaque Le combat d'un satyre avec un brucolaque. Autour de ces rois luit le pillage flagrant. Le deuil, les campagnards par milliers émigrant, La plaine qui frémit, l'horizon qui rougeoie. Les pueblos dévastés et morts, voilà leur joie. C'est de ces noirs seigneurs que la misère sort. Peut-être ce pays serait prospère et tort Si l'on pouvait ôter à l'Espagne l'épine Qjj'cllc porte au talon et qu'on nomme rapine. MASFERRER. 489 De ce dont ils sont fiers plus d'un serait honteux 5 Ils sont grands sur un fond d'opprobre; devant eux Des parfums allume's fument ^ cet encens pue. Du reste, arceaux géants, colonnade trapue ; Des viandes à des crocs comme dans un charnier ; La même joie allant du premier au dernier^ Plus de cris que le soir au fond des marécages; D'afïreux chiens-loups gardant des captifs dans des cages ; Dans un angle un gibet; partout le choc brutal Du palais riche, heureux, joyeux, contre l'étal. '- Les murs ont par endroits des trous où s'enracine Un poing de fer portant un cierge de résine. Vaguement écouté par Blas et Gildebrand, Un pâtre, près du seuil, sur le sistre vibrant. Chante des montagnards la féroce romance; Et des trois madriers brûlant dans l'âtre immense. Il sort tout un dragon de flamme, ayant pour frein Une chame liée à deux chenets d'airain. VI UNE ÉLECTION. Cependant les voilà qui causent d'une affaire. Si grands qu'ils soient, la mort entre en leur haute sphère; Guy, roi d'Oloron, veuf et sans enfants, est mort. A qui le mont? à qui la ville? à qui le fort? Question. La querelle éclaterait. Mais Sanche : «Paix là! l'heure est mauvaise et notre pouvoir penche; Les villes contre nous font pacte avec les bourgs; Les hommes des hameaux, des vignes, des labours, S'arment pour nous combattre, et la ligue est certaine 490 LA LÉGENDE DES SIECLES. Du comte de Castille et du duc d'Aquitaine. Est-ce en un tel moment qu'autour de nous groupés, Princes, nos ennemis vont nous voir occupés A nous mordre en rongeant un os dans la montagne? Par Jésus! les démons sont d'accord dans leur bagne 5 Va-t-on se quereller entre rois dans les cieux? — La dispute est un mal, dit Blas le Captieux, Qui la cherche est félon, qui l'accepte imbécile; Mais comment s'accorder?» Sanche dit : «C'est facile. — Qui donc ferais-tu roi d'Oloron? — Masferrer. » Ce nom sur tous les fronts passa comme un éclair. «Mes frères, reprit Sanche, il faut songer aux guerres; (Sanche, étant fratricide, aimait ce mot : mes frères). Et, pardieu, mon avis, le voici : notre cor S'entendrait de plus loin et ferait mieux encor. Et la rumeur, qui sort de nous dans la campagne Et la nuée, irait plus au fond de l'Espagne, Si Masterrer était élu roi d'Oloron, Et si, subitement, dans notre altier clairon Ce voleur engouffrait son souffle formidable. - — Mais n'habite-t-il pas un antre inabordable? — Puisqu'il l'aborde, lui? — C'est juste. MASFERRER. 491 — Nous voulons, Dit Sanche, tout glacer sous nos rudes talons, Et jeter bas ce peuple et cette ligue infime. Il nous faut de la chute j eh bien, prenons l'abîme! Il nous faut de la glace ^ eh bien, prenons l'hiver! — Soit, cria Fervehan, nommons roi Masferrer. — J'y consens, dit Sforon, la bête est d'envergure. — Ce serait un roi, certe, et de haute figure. Ajouta Bermudo. — Le sanglier me plaît. Dit Juan. — Mais comme roi, seigneurs, est-il complet? Dit Blas. On passe mal d'une bauge à la tente. Qu'est-ce donc que tu veux de plus? je m'en contente. Hurla Gil. Je le prends avec ses marcassins. S'il en a. Ce serait, j'en jure par les saints. Quelque chose de grand, d'altier, de salutaire. Et d'égal à l'effet que ferait sur la terre. En s'y dressant soudain, l'ombre de Totila, Si l'on voyait un sceptre entre ces pattes-là!» Le vieux Vasco dressa sous le dais de sa chaire Son front blanc éclairé d'une blême torchère : « Il nous faut du renfort. Puisque nous en gagnons En étant de ce gueux quelconque compagnons. Amen, l'homme me va. J'accepte l'épousaille. Mais, princes, qui Tira chercher dans sa broussaille? — Deux d'entre nous. 492 LA LÉGENDE DES SIECLES. — C'est dit.» Et le sort désigna Le roi Genialis et le duc Agina. VII LES DEUX PORTE-SCEPTRE. Un torrent effréné roule entre deux falaises ; A droite est l'antre; à gauche, au milieu des mélèzes Un dur sentier fait face au terrier du bandit, Mince corniche au flanc du roc; l'eau qui bondit. L'affreux souffle sortant du gouffre, la colère D'un trou prodigieux et perpendiculaire. Séparent le sentier de l'antre. Pas de pont. Rien. La chute oii l'écho tumultueux répond. Les antres, là, sont sûrs; les abîmes les gardent; Les deux escarpements ténébreux se regardent; A peine, en haut, voit-on un frêle jour qui point. La fente épouvantable est étroite à ce point Qu'on pourrait du sentier parler à la caverne; On cause ainsi d'un mur à l'autre de l'Averne. Un sentier, mais jamais de passants. Dans ces monts, Le sol n'est que granits, herbes, glaces, limons; Le cheval y fléchit, la mule s'y déferre; Tout ce que les deux rois envoyés purent faire. Ce fut de pénétrer jusqu'au rude sentier. Parvenus au tournant, où l'antre tout entier. Comme ces noirs tombeaux que les chacals déterrent, Lugubre, apparaissait, les deux rois s'arrêtèrent. Le bandit, que les rois apercevaient dedans. Raccommodait son arc, coupait avec ses dents MASFERRER. 493 Les nœuds, de peur qu'un fil sur le bois ne se torde, Songeait, et par moments crachait un bout de corde. L'eau du gave semblait à la hâte s'enfuir. L'homme avait à ses pieds un vieux carquois de cuir Plein de ces dards qui font de loin trembler la cible. On voyait dans un coin sa femelle terrible. Une pierre servait à ce voleur de banc. Alors, haussant la voix, car le gave en tombant Faisait le bruit d'un buffle échappé de l'étable. L'un des deux rois cria dans l'antre redoutable : :- «Salut, homme, au milieu des gouffres! Devant toi Tu vois Agina, duc, et Genialis, roi; Nous sommes envovés par Vasco Tête-Blanche, Fervehan, Gildebrand, don Blas, don Juan, don Sanche, Gil, Bermudo, Sforon, et je te dis ceci De la part de ceux-là qui sont des rois aussi : On te donne Oloron, ville dans la montagne; Sois l'un de nous, sois roi; viens; le sceptre se gagne. Tu l'as gagné. Nous rois, nous venons te chercher. Un fils comme toi peut, du haut de son rocher. Entrer parmi les rois de plain-pied, sans démence; C'est à ta liberté que le trône commence. Règne sur Oloron et sur vingt bourgs encor. Tu mettras sur ta tête une tiare d'or. Et ce qu'on nomme vol se nommera conquête; Car rien n'est crime et tout est vertu, sur le faite; Et ceux qui t'appelaient bandit, t'adoreront. Viens, règne. Nous avons des couronnes au front. Des draps d'or et d'argent à dix onces la vare. Des châteaux, des pays, l' Aragon, la Navarre, Des femmes, des banquets, le monde à nos genoux; Prends ta part. Tout cela t'appartient comme à nous. Entre dans le palais et sors de la tanière. Remplace le nuage, ami, par la lumière; Quitte ta nuit, ton roc, ton haillon, ton torrent, 494 LA LÉGENDE DES SIECLES. Viens 5 et sois comme nous un roi superbe et grand. N'ayant rien à ses pieds qui ne soit une fête. Viens. » Sans lever les yeux et sans tourner la tête, Le bandit, sur son arc gardant toujours la main. Leur fit signe du doigt de passer leur chemin. 3 mars 1859. III LA PATERNITÉ. Le père a souffleté le fils. Tous deux sont grands. Don Ascagne est le fils. Nager dans les torrents, Dompter l'ours, être un comte âpre et dur comme un rustre. Ce furent là les mœurs de son enfance illustre 5 Il étonnait les monts oii l'éclair retentit Par la grandeur des pas qu'il faisait tout petit 5 Il risquait, par-dessus maint gouffre redoutable. Des sauts de chevrier, de l'air d'un connétable j Il n'avait pas vingt ans qu'il avait déjà pris Tout le pays qui va d'Irun à Lojariz, Et Tormez, et Sangra, cité des sycomores. Et détruit sur les bords du Zaban cinq rois maures. Le père est Jayme^ il est plus formidable encor^ Tell eût voulu léguer son arc, Roland son cor. Hercule sa massue à ce comte superbe. Ce que le titan chauve est à l'archange imberbe, Don Jayme l'est à don Ascagne; il a blanchi; Il neige sur un mont qu'on n'a jamais franchi. Et l'âge atteint le front que nul roi n'a pu vaincre. La mer parfois s'arrête et se laisse convaincre Par la dune ou l'écueil, et s'abaisse et décroît; Mais Jayme n'a jamais reculé dans son droit Et toujours il a fait son devoir d'être libre; Ses vieux monts qu'envieraient les collines du Tibre Sur l'horizon brumeux de loin sont aperçus. Et sa tour sur les monts, et son âme au-dessus. Jayme a chassé Kernoch, pirate de Bretagne. Il verrait Annibal attaquer sa montagne Qu'il dirait : me voilà! rien ne le surprenant. Il habite un pays sauvage et frissonnant; 496 LA LÉGENDE DES SIÈCLES. L'orage est éternel sur son château farouche 5 Les vents dont un courroux difforme emplit la bouche Y soufflent et s'y font une âpre guerre entre eux. Et sur ses tours la pluie en longs fils ténébreux Tombe comme à travers les mille trous d'un crible ^ Jayme parfois se montre aux ouragans, terrible 5 Il se dresse entre deux nuages entr'ouverts. Il regarde la foudre et l'autan de travers, Et fronce un tel sourcil que l'ombre est inquiète 5 Le pâtre voit d'en bas sa haute silhouette Et croit que ce seigneur des monts et des torrents Met le holà parmi ces noirs belligérants. Sa tour est indulgente au lierre parasite. On a recours à lui quand la victoire hésite; Il la décide, ayant une altière façon De pousser l'ennemi derrière l'horizon; Il ne permet aucun pillage sur ses terres; Il est de ceux qui sont au clergé réfractaires ; Il est le grand rebelle et le grand justicier; Il a la franchise âpre et claire de l'acier; Ce n'est pas un voleur, il ne veut pas qu'on dise Qu'un noble a droit de prendre aux juifs leur marchandise; Il jure rarement, donne de bons avis. Craint les femmes, dort vite, et les lourds ponts-levis Sont tremblants quand il bat leur chaîne à coups de hache ; Il est sans peur, il est sans feinte, il est sans tache, Ooit en Dieu, ne ment pas, ne fuit pas, ne hait pas; Les défis qu'on lui jette ont pour lui des appas ; Il songe à ses neveux, il songe à ses ancêtres; Quant aux rois, que l'enfer attend, car ils sont traîtres, Il les plaint quelquefois et ne les craint jamais; Quand la loyauté parle, il dit : «Je me soumets;» Etant baron des monts, il est roi de la plaine; La ville de la soie et celle de la laine, Grenade et Ségovie, ont confiance en lui. Cette gloire hautaine et scrupuleuse a lui Soixante ans, sans coûter une larme à l'Espagne. LA PATERNITE. 497 Chaque fois qu'il annonce une entrée en campagne, Chaque fois que ses feux, piquant l'horizon noir. Clairs dans l'ombre, ont couru de monts en monts le soir. Appels mystérieux flamboyant sur les cimes. Les tragiques vautours et les cygnes sublimes Accourent, voulant voir, quand Jayme a combattu. Les vautours son exploit, les cygnes sa vertu 5 Car il est bon. Le fils n'est pas un chef vulgaire; Mais le père a souvent pardonné dans la guerre; Ce qui fait que le père est le plus grand des deux. Ils tiennent Reuss, le mont Cantabre dépend d'eux. Ils habitent la case Arcol, tour féodale Faite par don Maldras, qui fut un roi vandale. Sur un sommet jadis hanté par un dragon; L'Ebre est leur fleuve; au temps des guerres d'Aragon, Ils ont bravé le roi de France Louis onze. Ascagne est fils de Jayme, et Jayme est fils d'Alonze. Qu'est-ce qu'Alonze? Un mort; larve, ombre dans les vents. Fantôme, mais plus grand que ceux qui sont vivants. Il a fait dans son temps des choses inconnues. Et superbes; parfois sa face dans les nues Apparaît; c'est de lui que parlent les vieillards; On l'aperçoit qui rêve au fond des noirs brouillards. Sa statue est au bas de la tour, dans la crypte. Assise sur sa tombe ainsi qu'un dieu d'Égvpte, Toute en airain, énorme, et touchant au plafond; Car les sépulcres sont ce que les morts les font. Grands si le mort est grand; si bien que don Alonze Est spectre dans la brume et géant dans le bronze. Voilà quinze cents ans que le monde est chrétien; Les fières mœurs s'en vont; jadis le mal, le bien. Le bon, le beau vivaient dans la chevalerie; POÉSIE. V. 22 498 LA LEGENDE DES SIECLES. L'épée avait fini par être une patrie ^ On était chevalier comme on est citoyen ^ Atteindre un juste but par un juste moyen. Etre clément au faible, aux puissants incommode, Vaincre, mais rester pur, c'était la vieille mode; Javme fut de son siècle, Ascagne est de son temps. Les générations mêlent leurs pas flottants; Hélas, souvent un père, en qui brûle une flamme. Dans son fils qui grandit voit décroître son âme. Jadis la guerre, ayant pour loi l'honneur grondeur Et la foi sainte, était terrible avec pudeur; Les paladins étaient à leurs vieux noms fidèles; Les aigles avaient moins de griff"es et plus d'ailes ; On n'est plus à présent les hommes d'autrefois; On ne voit plus les preux se ruer aux exploits Comme des tourbillons d'âmes impétueuses; On a pour s'attaquer des façons tortueuses Et sûres, dont le Cid, certes, n'eût pas voulu. Et que dédaignerait le lion chevelu; Jadis les courts assauts, maintenant les longs sièges; Et tout s'achève, après les ruses et les pièges. Par le sac des cités en flammes sous les cieux. Et, comme on est moins brave, on est plus furieux; Ce qui fait qu'aujourd'hui les victoires sont noires. Ascagne a désiré franchir des territoires D'Alraz , ville qui doit aux arabes son nom ; Il a voulu passer, mais la ville a dit non; Don Ascagne a trouvé la réponse incivile , Et, lance au poing, il a violé cette ville. Lui chevalier, risquant sa part de paradis. Laissant faire aux soldats des choses de bandits; Ils ont enfreint les lois de guerre aragonaises; Des enfants ont été jetés dans les fournaises; Les noirs eff"ondrements mêlés aux tourbillons Ont dévoré la ville, on a crié : «Pillons!» Et ce meurtre a duré trois jours; puis don Ascagne, Vainqueur, a ramené ses gens dans la montagne. LA PATERNITE. 499 Sanglants, riants, joyeux et comptant des profits. Et c'est pourquoi le père a souffleté le fils. Alors le fils a dit : «Je m'en vais. L'ombre est faite Pour les fuites sans fond, et la forêt muette Est une issue obscure où tout s'évanouit. L'insulte est une fronde et nous jette à la nuit. J'ai droit à la colère à mon âge. L'offense, Tombant du père au fils, est la fin de l'enfance. Nul ne répond du gouffre, et, qui s'en va, va loin. L'affront du père, ô bois, je vous prends à témoin. Suffit pour faire entrer le fils en rêverie. Quoi! pour avoir senti gronder ma seigneurie Dans mon âme, devant des manants, pour avoir Ramené comme il sied des vassaux au devoir. Pour quelques vils bourgeois brûlés dans leurs masures. Comte, vous m'avez fait la pire des blessures. Et l'outrage est venu, seigneur, de vous à moi; Et j'ai connu la honte et j'ai connu l'effroi 5 La honte de l'avoir et l'effroi de le rendre 5 Et jusqu'à ce moment nul ne m'eût fait comprendre Que je pusse rougir ou trembler. Donc, adieu. Le désert me convient, et l'âpreté du lieu. Quand la bête des bois devient haute et géante. N'est point à ses grands pas farouches malséante; La croissance rend grave et sauvage l'oiseau; Et l'habitude d'être esclave ou lionceau Se perd quand on devient lion ou gentilhomme; L'aiglon qui grandit parle au soleil et se nomme Et lui dit : «Je suis aigle», et, libre et révolté. N'a plus besoin de père, ayant l'immensité. D'ailleurs, qu'est-ce que c'est qu'un père? La fenêtre Que la vie ouvre à l'âme et qu'on appelle naître Est sombre, et quant à moi je n'ai point pardonné A mon père le jour funeste où je suis né. Si je vis, c'est sa faute, et je n'en suis pas cause. Enfin, en admettant qu'on doive quelque chose 32- 500 LA LEGENDE DES SIECLES. A l'homme qui nous mit dans ce monde mauvais. Il m'a délie', soit, c'est fini, je m'en vais. Il n'est pas de devoir qu'un outrage n'efface 5 J'ai désormais la nuit sinistre sur la face; Il ne me convient plus d'être fils de quelqu'un. Je me sens fauve, et voir son père est importun. Je veux être altier, fier, libre, et je ne l'espère Que hors de toi, donjon, que hors de vous, mon père. Je vais dans la sierra que battent les éclairs 5 Leur cime me ressemble j un souffle est dans les airs. Il m'enlève. Je pars. Toute lumière est morte, Le désert s'ouvre j et l'homme est bienvenu qui porte Chez des monts foudroyés un souvenir d'affront. » Et, cela dit, le fils s'en alla. L'homme est prompt; Et nos rapidités, voix, colères, querelles. Vont au hasard, laissant de l'ombre derrière elles. Ce père aimait ce fils. Du haut de sa maison. Morne, et les yeux fixés sur le pâle horizon. Il regarda celui qui partait disparaître; Puis, quand son fils se fut effacé, le vieux maître Descendit dans la crvpte où son père dormait. Le crépuscule froid qu'un soupirail admet Eclairait cette cave, et la voûte était haute. Dans le profond sépulcre il entra comme un hôte. Au fond était assis le grand comte d'airain; Et dans l'obscurité du blême souterrain. Brume livide où l'œil par degrés s'habitue. Flottait le rêve épars autour d'une statue. Le colosse posait ses mains sur ses genoux. Il avait ce regard eflravant des veux doux LA PATERNITE. 501 Qui peuvent foudroyer quand leur bonté' se lasse. Le vague bruit vivant qui sur la terre passe. Chocs, rumeurs, chants d'oiseaux, cris humains, pas perdus. Voix et vents, n'e'taient point dans cette ombre entendus. Et l'on eût dit que rien de ce que l'homme e'coute. Chante, invoque ou poursuit, n'osait sous cette voûte Pénétrer, tant la tombe est un lieu qui se tait. Et tant le chevalier de bron2e méditait. Trois degrés, que n'avait touchés nulle sandale. Exhaussaient la statue au-dessus de la dalle 5 Don Jayme les monta. Pensif, il contempla Quelque temps la figure auguste assise là. Puis il s'agenouilla comme devant son juge 5 Puis il sentit, vaincu, comme dans un déluge Une montagne sent l'ascension des flots. Se rompre en son vieux cœur la digue des sanglots. Il cria : «Père! ah Dieu! tu n'es plus sur la terre. Je ne t'ai plus! Comment peut-on quitter son père! Comme on est différent de son fils, ô douleur! Mon père! ô toi le plus terrible, le meilleur. Je viens à toi. Je suis dans ta sombre chapelle, Je tombe à tes genoux, m'entends-tu? Je t'appelle. Tu dois me voir, le bronze ayant d'étranges veux. Ah! j'ai vécu; je suis un homme glorieux, Un soldat, un vainqueur, mes trompettes altières Ont passé bien des fois par-dessus des frontières; Je marche sur les rois et sur les généraux; Mais je baise tes pieds. Le rêve du héros C'est d'être grand partout et petit chez son père. Le père, c'est le toit béni, l'abri prospère. Une lumière d'astre à travers les cvprès, C'est l'honneur, c'est l'orgueil, c'est Dieu qu'on sent tout près. Hélas! le père absent, c'est le fils misérable. O toi, l'habitant vrai de la tour vénérable. Géant de la montagne et sire du manoir, 502 LA LÉGENDE DES SIECLES. Superbement assis devant le grand ciel noir, Occupé du lever de l'aurore éternelle, Comte, baisse un moment ta tranquille prunelle Jusqu'aux vivants, passants confus, roseaux tremblants. Et regarde à tes pieds cet homme en cheveux blancs. Abandonné, tout près du sépulcre, qui pleure. Et qui va désormais songer dans sa demeure. Tandis que les tombeaux seront silencieux. Et que le vent profond soufflera dans les cieux. Mon fils sort de che2 moi comme un loup d'un repaire. Mais est-ce qu'on peut être offensé par son père? Ni le père, ni Dieu n'offensent ^ châtier C'est aimer j l'océan superbe reste entier. Quel que soit l'ouragan que les gouffres lui jettent, Et les sérénités éternelles n'admettent Ni d'affront paternel, ni d'outrage divin. Eh quoi, ce mot sacré, la source, serait vain! Ne suis-je pas la branche et n'es-tu pas la tige? Je t'aime. Un père mort, c'est, glorieux prodige. De l'ombre par laquelle on se sent soutenir. La beauté de l'enfance est de ne pas finir. Au-dessus de tout homme, et quoi qu'on puisse faire, Quelqu'un est toujours Dieu, quelqu'un est toujours père. Nous sommes regardés, dans l'âpre nuit du sort. Par des yeux qui se sont étoiles dans la mort. Que n'es-tu là, debout! Comme tu serais maître. Seigneur, guide, gardien, juge! Oh! je voudrais être Ton esclave, t'offrir mon cœur, courber mon front. Et te sentir vivant, fût-ce par un affront! Les avertissements des pères sont farouches. Mais bons, et, quel que soit l'éclair dont tu me touches, Tout ce qui vient d'en haut par l'âme est accepté. Et le coup de tonnerre est un coup de clarté. Avoir son père, 6 joie! O géant d'un autre âge. Gronde, soufffette-moi, frappe-moi, sois l'outrage. Sois la foudre, mais sois mon père! Sois présent A ma vie, à l'emploi que je fais de ton sang. LA PATERNITE. 503 A tous mes pas, à tous mes songes! Que m'importe De n'être que le chien couche' devant ta porte, O mon seigneur, pourvu que je te sente là! Ah! c'est vrai, soixante ans la montagne trembla Sous mes pas, et j'ai pris et secoué les princes Nombreux et noirs sous qui râlaient trente provinces; Gil, Vermond, Aralil, Barruza, Gaïffer, J'ai tordu dans mes poings tous ces barreaux de fer; J'ai fait tomber du mur les toiles d'araignées. Les prêtres; j'ai mon lot de batailles gagnées Comme un autre; pourtant frappe-moi si j'ai tort! Oui, mon épée est fière et mon donjon est fort. J'ai protégé beaucoup de villes orphelines. J'ai dans mon ombre un tas de tyrans en ruines. Je semble presque un roi tant je suis triomphant. Et je suis un vieillard, mais je suis ton enfant! » Ainsi parlait don Jayme en ces caveaux funèbres A son père de bronze assis dans les ténèbres. Fantôme plein de l'âme immense des aïeux; Et pendant qu'il parlait Jayme fermait les yeux; Sa tête était posée, humble, et comme abattue. Sur les puissants genoux de la haute statue; Et cet homme, fameux par tant d'altiers défis Et tant de beaux combats, pleurait; l'amour d'un fils Est sans fond, la douleur d'un père est insondable; Il pleurait. Tout à coup, — rien n'est plus formidable Que l'immobilité faisant un mouvement. Le farouche sépulcre est vivant par moment. Et le profond sanglot de l'homme le secoue, — Le vieux héros sentit un frisson sur sa joue Que dans l'ombre, d'un geste auguste et souverain. Caressait doucement la grande main d'airain. 4 janvier 1875. NOTES DE CETTE ÉDITION LES MANUSCRITS DE LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Victor Hugo a eu la gloire de donner le poème épique qui manquait à notre litté- rature, en peignant l'humanité « sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science» dans le passé, le présent et même dans «un vague mirage de l'avenir ». Une telle œuvre exigeait un effort colossal et de longue durée. Aussi la Légende des Siècles a-t-elle été publiée en deux séries , de deux volumes chacune : la première en 1859, la seconde en 1877; elle a été complétée par un dernier volume en 1883. Chaque série nous représentait l'humanité à ses commencements; il n'y avait donc pas, l'œuvre achevée, d'ordre chronologique suivi. Victor Hugo fondit les cinq volumes parus et restitua à chaque pièce la place qui lui appartenait dans l'ordre historique et dans l'ordre philosophique. Le volume que nous publions aujourd'hui comprend vingt-six poésies de la pre- mière série, trente-quatre de la nouvelle série et cinq du volume complémentaire; nous sommes donc obligés de suivre à la fois la description de deux manuscrits : celui qui contient toutes les pièces publiées, en 1859, dans la première série et for- mant un volume relié, remis en 1891 à la Bibliothèque nationale, et celui renfermant toutes les poésies publiées en 1877 et en 1883. La Légende des Siècles a été écrite dans un espace de trente-sept années — la pre- mière pièce étant datée de 1840 et la dernière de 1877 — mais surtout dans les années 1857, 1858 et 1859, et dans les années 1873, 1874, 1875 et 1876. On compte cinq pièces avant l'exil, soixante-neuf pendant l'exil et quarante-huit depuis l'exil. Vingt- deux ne sont pas datées. Ces manuscrits sont captivants, passionnants, car on y peut suivre, au moins pour un certain nombre de poésies, la naissance de la pensée, son évolution, ses phases diverses jusqu'à sa consécration définitive; tout le travail du poète s'y révèle et revit sous nos yeux. Tantôt ce sont des poésies écrites d'un seul jet, avec quelques ratures, quelques variantes, quelques vers intercalés; tantôt ce sont des poèmes, et ceux-là plus considérables , où l'inspiration éclate , prodigieusement féconde en développements , en transformations d'idées, avec de nombreux ajoutés en marge, des feuillets entiers intercalés nécessités par des descriptions, des scènes, des épisodes imaginés après coup; parfois plusieurs poésies, conçues en même temps, sont destinées à former un ensemble : l'auteur commence une pièce, l'abandonne, s'attache à une autre qu'il laissera ensuite pour en aborder une troisième, les menant de front à la fois, emprun- tant à l'une, dépouillant l'autre, faisant voyager les strophes, émondant, taillant, ajoutant; le sujet est si vaste, il l'a si bien étreint, il en est si profondément pénétré que les vers d'une pièce empiètent sur une autre et qu'il se voit contraint, en revi- sant, de faire à chacune la répartition de ses richesses. 5o8 LES MANUSCRITS. C'est en vain qu'on chercherait sur les manuscrits les mentions de sources d'où ont été tirées quelques-unes de ces légendes. Parfois une indication de nom; rien de plus. L'écriture dominante, un peu plus appuyée et tremblée pour les pièces écrites après l'exil, est nette, ferme, allongée, magistrale; le papier est presque toujours fort et de grand format, sauf pour les très anciennes pièces, écrites sur papier pelure ou bleu pâle, et, pour l'uniformité nécessaire à la reliure, collées sur papier épais et grand. I. NOTES EXPLICATIVES. LA VISION D'OÙ EST SORTI CE LIVRE (il) "'. Cette pièce, datée du 27 avril 1857, publiée en tête de la seconde série en 1877 et redevenant la préface en vers dans l'édition remaniée en 1883, n'a pas été écrite tout entière en 1857. Le dernier feuillet du manuscrit porte bien cette date avec cette mention en haut : Vréface, Petites Epopées j et commence ainsi : Et qu'est-ce maintenant que ce livre, traduit Du passé, du tombeau, du gouffre et de la nuit.^ Mais c'est en 1859 que Victor Hugo écrivit toute la Vision, à laquelle il joignit le dernier feuillet daté du 27 avril 1857. En effet, au feuillet 5, en face du vers : Christ expire non loin de Néron applaudi, cette note a été ajoutée : «Après avoir fait ce vers, aujourd'hui 22 avril 1859, je me suis aperçu que c'était le vendredi saint.» LE SACRE DE LA FEMME (l). Après la date, cette note : «En relevant de ma maladie. » Victor Hugo avait souf- fert d'un anthrax qui , pendant trois mois, l'avait forcé à suspendre son travail. LES LIONS (i). Au dernier feuillet, en marge, le plan suivant, au moment de l'apparition de Daniel au milieu des lions : LA CAVERNE. LES Ql'ATRE LIONS. Un homme vètii de blanc apparaît sur le seuil Je la fosse. Les quatre lions s'élancent J'un bond avec ce rugissement fauve qui contient toute la nature sauvage, avec Toutes les [ici un Uanc) et les rébellions, Et l'homme dit : la paix soit avec vous, lions. ''' Les chiffres romains placés entre parenthèses après le titre d'une pièce indiquent à quel manuscrit cette pièce appartient : (i) pour le manuscrit publié en 1859; (11) pour le manuscrit public en 1877 et 1883. NOTES EXPLICATIVES. 509 Daté au bas : 27/31 octobre 1857. Fini le 31 octobre 1857, anniversaire de mon départ de Jersey. DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE (l). Au bas , cette note : «Balaam, devin de Phétor, près TEuphrate. Balac, roi des Moabites. Nombres 21, 22 et suiv. de saint Pierre, t. 2, v. ij.» C'est l'indication des chapitres de la Bible auxquels \'^ictor Hugo a emprunté le sujet de sa pièce. SUPREMATIE (il). Après la date, cette remarque attristée : ((Aujourd'hui, enterrement de notre pauvre vieux Kessler.» LE TITAN (il). Les six divisions ont été ajoutées à la revision. Au feuillet 17, en marge, et en face du vers, Quelque chose qui semble une croix météore, cette mention : vers écrit le 26 mars iSjf, vendredi saint. Au bas du dernier feuillet, Victor Hugo avait daté la pièce : 27 mars 1875; puis il l'a revue, corrigée, et, en remaniant la fin, il a ajouté un nouveau feuillet daté définitivement 3 avril 1875. C'est une des poésies les plus raturées. CASSANDRE (il). En tête du manuscrit, cette note : A.H moment oh MydeJ^us arrive, on joue tOre§îie ^Eschyle. Victor Hugo avait indiqué, avant le texte de cette pièce dialoguée , une sorte de mise en scène : Argps, le seuil dit palaii. U/i char arrêté. Cafiaiidre sur le char. Puis, Clytemnestre commençait : Femme, à pied! Tu n'es pas ici dans ton pays. En recopiant le commencement, V^ictor Hugo a ajouté les vers du chœur. LES TROIS CENTS (il). L'épigraphe grecque est traduite en français au premier et au dernier feuillet du manuscrit. Xercès fit donner trois cents coup^ de fouet à l'Hellespont. HtRODOTE. Volymnk. 5IO LES MANUSCRITS. Voici le début du manuscrit primitif : On se mettait en route à l'heure où le jour naît. Comme titre de cette division : l'Armée. Le commencement, écrit deux fois, se poursuivait, avec des ratures et des variantes, jusqu'à la fin, datée : H H. 24 juin 1873- Plus de trois ans après, Victor Hugo écrit : l'Asie, qui forme alors la première division, datée : 18 octobre 1876; l'Armée, sous le titre : le Dénombrement, devient alors la seconde division. AIDE OFFERTE À MAJORIEN (u) . Dans les indications qui précèdent cette poésie, au lieu de cette mention vague : une immense horde humaine emplij^ant l'hori^ron, Victor Hugo avait écrit : Les Cimbres dehors. La horde emplijîant l'hori-^on; et le dialogue se poursuivait entre Majorien et le Cimbre. Mais, en indiquant la horde à laquelle appartenait le chef, Attila se trouvait désigné à l'avance, ce qui escomptait l'effet final : MAJORIEN. Quel est ton nom, à toi qui parles? LM40MME. Attila. Victor Hugo remplaça donc partout, sur les épreuves, le Cimbre par l'homme. Ce manuscrit est en trois petits feuillets inégaux. (JiTAND LE CID FUT ENTRE DANS LE gÉnERALIFE (il). Dans cette pièce, ce n'était pas le Gid qui devait tuer le calife, mais Midhat, le docteur. LE ROMANCERO DU CID (il). Cette pièce a été paginée de A à Q^ De A à F, nombreuses strophes en marge. C'est bien, jusque-là, le manuscrit de premier jet avec des jalons posés, des idées reprises ou interverties. A partir de la huitième division , c'est-à-dire de F à la fin , les pages sont nettes , presque sans ratures , et ont été certainement recopiées. LE COMTE fÉliBIEN (il). Les quatre vers qui commencent le monologue du comte 1^'élibien ne se trouvent pas dans le manuscrit; ils ont été ajoutés sur les épreuves. QUELQU'UN MET LE HOLA (il). Au dernier feuillet de cette pièce, en marge, écrits en travers et biffés, ces deux Qi/avez-vous à rugir dans le désert farouche .f' Je n'aime pas qu'on fasse un bruit désordonné. NOTES EXPLICATIVES. 511 Et, dans le bas de la page, largement biffés, ces deux autres vers : Et les princes alors rugirent sur les trônes, Et les lions alors parlèrent dans les bois. Au verso du double feuillet qui forme couverture, une liste de pièces destinées à la deuxième série : La chanson des reÎtres. La vision de Dante. Le sphinx. (L'homme se trompe ; il voit que pour lui tout est sombre.) Le mur des SIECLES. (J'eus un rêve, le mur des siècles m'apparut.) Montfaucon. Gaïffer-Jorge. CiD. — Deux poëmes (Le Kowa/icero et /e Cid exilé). Masferrer. Le vieux bey (L? Bej outrage). Le Mont blanc {Déstntérejiement. — Les Montagnes). Majorien. OcÉan. AU LION D'ANDROClÈs (i) . Cette poésie a été écrite à Jersey en février 1854, alors que Victor Hugo était vive- ment sollicité par la nouveauté des tables tournantes 5 M"" Victor Hugo, Charles Hugo, Auguste Vacquerie et deux ou trois amis étaient très assidus à ces séances auxquelles Victor Hugo, d'abord sceptique, avait fini par s'intéresser. 11 y prit même une part assez active, tout en se refusant à emprunter quoi que ce fût à ces phénomènes qui cependant le troublaient. A ce titre, la note suivante, écrite à l'encre rouge en marge du dernier feuillet, est curieuse : «On trouvera dans les volumes dictés à mon fils Charles par la table une réponse du lion d'Androcles à cette pièce. Je mentionne ce fait ici en marge simple. «Constatation d'un phénomène étrange auquel j'ai assisté plusieurs lois. C'est le phénomène du trépied antique. Une table à trois pieds dicte des vers par des frappe- ments, et des strophes sortent de l'Ombre. Il va sans dire que jamais je n'ai mêlé à mes vers un seul de ces vers venus du mystère, ni à mes idées une seule de ces idées. Je les ai toujours religieusement laissés à l'Inconnu, qui en est l'unique auteur; je n'en ai pas même admis le reflet; j'en ai écarté jusqu'à l'influence. Le travail du cerveau humain doit rester à part et ne rien emprunter aux phénomènes. Les mani- festations extérieures de l'invisible sont un fait, et les créations intérieures de la pensée en sont un autre. La muraille qui sépare ces deux faits doit être maintenue, dans l'intérêt de l'observation et de la science. On ne lui doit faire aucune brèche, et un emprunt serait une brèche. A côté de la science qui le défend, on sent aussi la religion, la grande, la vraie, l'obscure et la certaine, qui l'interdit. C'est donc, je le répète, autant par conscience religieuse que par conscience littéraire, c'est par res- pect pour ce phénomène même, que je m'en suis isolé, ayant pour loi de n admettre 512 LES MANUSCRITS. aucun mélange dans mon inspiration, et voulant mamtenir mon œuvre, telle au'ellc est, absolument mienne et personnelle. « V. H.» Nous nous sommes reportés aux cahiers où sont consignés les dialogues des tables tournantes. C'est le vendredi 17 février 1854 que le lion d'Androclès se manifeste pour la première fois, demandant à être interrogé en vers. Il ne put être donné satis- faction à ce désir, aucune pièce de vers n'étant préparée et personne n'ayant voulu en improviser une. Victor Hugo fit, le 28 février, les vers : Ah lion d' A/idrodh , et les lut à la séance du 24 mars, le lion d'Androclès ayant signalé sa présence. C'est à cette séance que Victor Hugo fait allusion dans la note précédente. L'AN NEUF DE L'HEGIRE (l). Cette pièce est paginée par lettres. Dans la version primitive , les recommandations de Mahomet débutant par ce vers : Il ajouta : — Croyez, veillez; courbez le front, n'existaient pas. Ce passage a nécessité tout un feuillet qui n'a pas été paginé. MAHOMET (l). Cette pièce de quatre vers, datée au recto : 1849, ^ ^^'^ recopiée et collée au verso en 1859. LE CEDRE (l). Au feuillet 85 du manuscrit (i) qui contient le titre du livre X : le Cycle heroïqite CHRETIEN, est mentionnée une table des poésies devant composer ce livre. Voici cette liste qui a subi des modifications dans l'ordre définitif : Le roi DES PyrÉnÉes. Le Parricide. Gaïffer- Jorge, duc d'Aquitaine. Roland petit. Le mariage de Roland. Aymerillot. BlVAR. Comment le Cid reçoit don Sanche. Le jour des Rois. De ces pièces, cinq sur neuf ont pris place, au classement définitif, dans le livre X; le Roi des Pyrénées, sous le titre : Masferrer, a été introduit avec Gaïffhr- Jorge dans le Cycle pyrénéen ( livre XXI ) ; Comment le Cid reçoit don Sanche est devenu le Romancero du Cid; quant à Roland petit, il est sans doute resté à l'état de projet. LE MARIAGE DE ROLAND (l). Ce manuscrit n'est pas daté, mais le papier, l'écriture sont semblables au manu- scrit de LA Chanson des aventuriers de la mer daté : 1840 ; nous plaçons donc le Mariage de Roland en 1840. Beaucoup de variantes et peu de ratvxrcs. NOTES EXPLICATIVES. 513 AYMERILLOT (l) . En marge du premier feuillet, cette note : Littéral. Etcheco Jaïmu. (Chant basque d'Altabicus. ) Cette pièce, écrite en même temps que le Mariage de Roland, et semblable comme papier, comme encre, comme écriture, a dû être revue bien plus tard ainsi que l'atteste l'intercalation débutant ainsi : Ces bons flamands, dit Cbarle, il faut que cela niange! et finissant à ce vers : L,e bon cheval du roi frappait du pied la terre. c'est-à-dire tout le passage concernant Eustache de Nancy ; cette dernière écriture est du commencement de l'exil. LES SEPT MERVEILLES DU MONDE (II). Nous trouvons ici de nombreux remaniements, entre autres ce développement, supprimé dans le volume et qu'il faut placer dans la division : le Temple d'Ephese, après ce vers : Hommes, devenez tous frères en admirant. Admirer c'est aimera et, pour qui me comprend. J'ai le rayonnement qui fait fondre les chaînes j Calme, je porte en moi l'effacement des haines, Et la fin de la guerre, et cet auguste oubli, O peuple, est sur ma base immuable établi; front L'aube sort de mon seuil, l'aube pure et propice; Venez donc tous, devant mon sacré frontispice, Après avoir haï, souffert et combattu, ma lumière, égale à la vertu, splendeur Contempler la beauté, face de la vertu. Ces neuf vers sont rayés et, au-dessous, Victor Hugo a enchaîné les deux rimes m;sculines en reprenant : Réconciliez-vous devant le pur, le grand. . . Le commencement de la division : le Colofie de Rhodes, a été refait deux fois; les quatorze premiers vers ont été ajoutés au second remaniement. Ce poème n'est pas daté, mais l'écriture et la pagination nous permettent d'en fixer la date précise. En effet, Victor Hugo se sert assez fréquemment, dans les pièces de longue haleine, des lettres de l'alphabet. Cette fois, après avoir épuisé la série de A à Z, il reprend une nouvelle série de A' jusqu'à Z", puis une troisième série de A' jusqu'à 0\ et il date le feuillet O' : H H. 31 décembre 1862. Mais, à la lecture, ce poème de soixante-cinq grands feuillets dut lui sembler bien long; c'est qu'il comprenait, non seulement les Sept merveilles du monde, mais toute l'Epopée du ver; Victor Hugo ne voulut cependant pas renoncer à l'antithèse du Ver rabaissant l'orgueil des Sept merveilles ; il conserva donc les onze premières strophes du POESIE. — v. 33 514 LES MANUSCRITS. Ver, termina les Sept merveilles du monde au feuillet O', et commença l'Epopée du ver au feuillet P^ L'ÉpopÉe du ver (n). Bien qu'étant la suite et la fin des Sept merveilles du monde , comme le de'montrcnt d'abord l'e'criture, puis la pagination, enfin l'absence de titre avant le premier vers, cette moitié de poème formera un tout. Lorsque la coupure a été décidée, le premier feuillet de la pièce a dû être profondément remanié, comme en témoignent les ratures et les transpositions. En outre, onze feuillets entiers ont été ajoutés : on peut s'en convaincre par le papier d'un autre grain et les strophes rejetées ou interverties. Ainsi le premier feuillet de V Epopée du ver, paginé P% contient onze strophes qui ont été, sauf trois, biffées et replacées ailleurs. Le feuillet S^ sur dix strophes n'en conser- vera que deux définitives. Un brouillon biffé est collé sur la marge de cette page de façon à masquer les variantes anciennes. Même fait se reproduit au feuillet A* et, entre deux strophes, des points de repère écrits au crayon : Ici les trois Hrophes. Adrafté En marge du feuillet F'^ une note pour expliquer une variante à Astarté : Adraffé , un des noms de Némésis. A la fin du manuscrit, la date : HH. 31 décembre 1862 , qui est commune aux Sept merveilles du monde et à l'Epopée du ver. Le Poëte au ver de terre a été fait quinze ans plus tard, le 27 janvier 1877. le petit roi de GALICE (l) . Les divisions étaient seulement indiquées par des blancs; les sous-titres ont été ajoutés plus tard à l'encre rouge. Le manuscrit qui contient 35 pages n'en comptait que 27 dans la première version : des développements ont été ajoutés qui ont néces- sité, à part les surcharges en marge, des feuillets entiers. Le combat entre Roland et les princes avait un début brutal ; le premier des infants était tué sans lutte, en deux vers : Pacheco, tête haute et la hache à la main. Part, et comme il allait passer, Roland Tassommc. Victor Hugo, en marge, développe le récit du combat. Même remarque pour la lutte entre Roland et Rostabat le Géant. Les moyens de défense n'ont été trouvés qu'après les moyens d'extermination. Comme feuillets entiers ajoutés on peut prendre l'exemple des feuillets 30 et 31 à partir de ce vers : Un ruisseau de pourpre erre et fume dans le val, jusqu'à ce vers : L'enfant se retournait, tremblant d'être suivi. Après la date : du 12 au 20 décembre 1858, cette remarque : Jour du départ d'Auguste Vacquerie. EVIRADNUS (i). Ce manuscrit, étant donnée son étendue, est assez net et a dû être recopié en partie; parfois pourtant , la même idée est exprimée sous des fornics différentes, puis NOTES EXPLICATIVES. 515 bifFée, puis modifiée jusqu'à la version définitive. Le développement sur le manoir de Corbus n'est venu qu'après des tâtonnements, et le texte définitif est collé sur des variantes anciennes qu'il est impossible de déchiffrer. Au 15" feuillet, les silhouettes des deux princes sont dessinées dans un fort ajouté en marge; en face du portrait de Mahaud, au premier des quatre vers ajoutés en marge. Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière. une note l^oir les dix dernières pages des mémoires de la princeBe palatine. En marge du feuillet où se trouve la description des panoplies, en regard des vers : Chacune, avec son timbre en forme de delta. Semble la vision du chef qui la porta, ' Victor Hugo a dessiné un vague croquis d'une de ces pano Pl ies avec son timbre en forme de delta. I S. \J Avant la chanson d'Eviradnus, ces deux vers, suite d'un / \ :but ignoré, écrits au crayon en haut du trente-cinquième (^ \ \ Que Fritz sur le rebec fait courir un frisson, i i/l début feuillet Zeno souriant chante une vague chanson Dès qu'Eviradnus s'était fait connaître aux deux rois , la pensée du poète se résu- mait en deux vers : C'est un vieux! dit le roi. Mais lui tient en arrêt Les deux rois, regardant fixement l'un et l'autre. En marge de ces deux vers biffés, Victor Hugo a montré Ladislas bondissant, hurlant, faisant éclater enfin sa rage dans cette insulte : — C'est un vieux! Toutes les divisions ont été ajoutées lorsque le poème a été terminé. ZIM-ZIZIMI (i). En marge du premier feuillet, plusieurs notes illisibles, se croisant en tous sens et dont la confusion s'explique par ces mots : (écrit dans l'insomnie de la nuit du 23 au 24 novembre 1858). Il résulte des ratures du quatrième feuillet que Victor Hugo n'a peut-être pas pensé tout d'abord à mettre en scène les dix sphinx, puisque Zim-Zizimi s'adressait, dans la première version, au palais, aux murs, etc. ; puis il a imaginé les sphinx, et, pour le premier, quelques tâtonnements se sont produits. Il y a trois débuts, dont deux biffés. L'un est écrit au verso d'une page définitive. Le premier sphinx devait parler de Cléopâtre en même temps que de la reine Ni- tocris; puis, pour donner plus d'importance à Cléopâtre, Victor Hugo lui a consacré le huitième sphinx. 33- 5i6 LES MANUSCRITS. Le deuxième sphinx, tout d'abord, entamait l'énumération des rois fameux, qui, dans ]a version définitive est réservée à la coupe, et ce deuxième sphinx ne s'arrêtait pas à ce vers : Des potiers font sécher des briques au soleil. Quatre vers, restés inédits, étaient consacrés par le deuxième sphinx à Sardanapale, nommé définitivement par le dixième sphinx : [est couche dans la nait;| Sardanapale quatre, aux archanges pareil, [On lit sur le fronton de sa tombe royale :] Gît dans la cendre; on lit sur la tombe royale : O passants, j'ai bâti dans un jour Anchyalc, Je fus roi, je fus grand. Joue et dors, mange et bois; Le reste ne vaut pas le claquement des doigts. Le huitième sphinx débutait par la légende de Ninus, qui fait le sujet du récit de la lampe. SULTAN MOURAD (l). A la quatrième division, quelques vers bifTés au bas du sixième feuillet; en rem- placement de ces vers, tout un développement sur le paradis. LE TRAVAIL DES CAPTIFS (il). Les trois premiers vers étaient d'abord résumés dans ce seul vers : Dieu dit au roi : je veux un temple j ou sois maudit. Victor Hugo a bitfé ce vers et écrit au-dessus les trois vers définitifs. Le roi ne devait d'abord immoler «pour l'exemple» que deux hommes. A deux hommes ont été substitués cent hommes. L'AIGLE DU CAS jLTE (il). Au premier feuillet on trouve, en deux vers biffés, un autre point de départ d'ex- plication de la querelle entre Angus et Tiphaine : La jeunesse parfois dit d'un air triomphant Des choses dont plus tard elle sent la piqûre. On trouvera plus loin, aux variantes et vers inédits, un développement retrouvé dans les fragments et se rapportant à ces deux vers. Puis Victor Hugo a sans doute préféré donner un tour moins provocant au défi d'Angus et en a laissé le motif dans l'ombre. Au bas du sixième feuillet, quatre vers très raturés : Les deux juges du camp {mot illmhk) et de Northumbre Avec trois chapelains de guerre au blanc rabat Font la police ainsi qu'il sied dans un combat. Un prêtre dit la messe et Ton chante une prose. NOTES EXPLICATIVES. 517 Et la pièce continuait ainsi : Fanfares. C'est Anous. Un cheval d'un blanc rose. . . Victor Hugo pensa qu'il fallait donner un public à ce combat, et fit intervenir les gens des bois, décrivit leur aspect, leurs costumes, dans un développement de dix vers en haut du septième feuillet : Les pauvres gens des bois sont venus en grand nombre . . . Mais restent à distance et contemplent de loin... Puis il fit neuf autres vers en marge sur le paysage, reprit en les transformant les vers raturés, sur les juges du camp. Le dernier vers du feuillet lo , Ainsi deux éclairs vont l'un vers l'autre et s'attirent, est répété en tête du feuillet 12; le feuillet 11 a donc été ajouté. Dans la première version, dès que Tiphaine apercevait Angus, il se précipitait sur lui : Ainsi deux éclairs vont l'un vers l'autre et s'attirent j Mais terreur ! sur Angus Tiphaine s'abattit. Victor Hugo, dans le feuillet 11 , a donné toute la physionomie du combat, mon- trant Angus qui «en était à sa troisième lance», alors que Tiphaine n'avait pas encore riposté. Au feuillet 16, grand ajouté : la mère tout d'abord se bornait à crier : Grâce! à Tiphaine. Victor Hugo développe les supplications de la mcrc qui barre le chemin au vain- queur. LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES (l) . ■ Au-dessus du titre, le titre général du livre : Ratbert; et plus haut ces mots biffés : Première romance. Dans la table qui se trouve à la fin du manuscrit de 1859, Victor Hugo avait an- noncé sous ce titre : les Quatre romances de Ratbert, les pièces suivantes : le Conseil, Elciis, Onfivy, Fabrice ; il modifie le titre général ainsi : L'Italie. — Ratbert j le Conseil devient /« Conseillers probes et libres , Onjroy : la Défiance d'Onfivy, et Fabrice : la Confiance du marquis Fabrice; il détache Elciis pour en faire un poème à part : les (Quatre jours d' Elciis. Les Conseillers probes et libres, sorte de prologue des deux pièces suivantes, débutait ainsi : Le roi d'Arle est assis au centre de la place. Il a derrière lui toute une populace De princes et de ducs, et la Scala, le roi Ta rente Salernc De Vérone, et le roi de Vicence, Mainfroy. La place autour du trône est déserte, et cent noirs 5i8 LES MANUSCRITS. Tout nus, et cent piquiers en armures persanes Barrent l'entrée au peuple avec leurs pertuisanes. Un seul homme, un vieillard, par mcgardc est entré; Il voulait s'en aller; son Altesse a dit : reste. Le moment est venu que chacun librement Parle à son tour et dise au roi son sentiment, Car le roi tient conseil sur la guerre entreprise. En marge de ce feuillet deux ajoutés, dont l'un forme un autre début se ratta- chant au premier : Ratbert, fils de Rodolphe et petit-fils de Charles, Qui se dit empereur et qui n'est que roi d'Arles, manteau Vétu de son habit de patrice romain. Et la lance du grand saint Maurice à la main. Est assis sous un dais au centre de la place; Le second ajouté, en marge et avant les trois derniers vers du feuillet, ébauche la nomenclature des princes, omise, comme on le voit, dans ce premier début : ... de Henri l'oiseleur, podestats, chevaliers, barons, marquis, Sont présents ducs, barons et chevaliers, la fleur De l'arbre héraldique et généalogique temps noir Que ce vieux sol nourrit de sa sève tragique. Cette nomenclature de princes a dû coûter bien des recherches, et fait l'objet de bien des ratures dans le manuscrit; les noms sont intervertis, proposés, biffés, repla- cés de nouveau; l'idée du Satan de pierre ne s'est pas présentée d'abord à la pensée de Victor Hugo, comme on peut s'en convaincre en suivant l'ajouté très important du quatrième feuillet. Voici la première forme : Ratbert a près de lui Virgile, son massier. Et deux hérauts de guerre en soutane d'acier Il luit, enveloppé Il rayonne, entouré... Ce dernier hémistiche se rattache au vers publié : Le roi luit, entouré d'une splendeur d'épées. Au-dessus des deux premiers vers et d'une écriture plus fine et plus ronde, Victor Hugo a indiqué l'idée du Satan qui termine le dénombrement des princes : Derrière eux, sur la pierre auguste d'un portail. Est sculpté Satan, roi, forçat, épouvantail. NOTES EXPLICATIVES. 519 Plus loin , au sixième feuillet, la recompense du premier conseiller était mentionnée dans ces vers : Qui te conteste est traître et tjui te brave est tou. Ratbert prend son collier et le lui met au cou. Un développement de huit vers pour l'exode de Cibo est placé en marge du sep- tième feuillet et modifie le texte primitif qui était : ...Sire, les gens à fières attitudes. Sont des félons sur qui doit tomber la fureur, A ce vers biffé, succédait le vers : Quiconque ne dit pas : Ratbert est l'empereur . . . Même remarque pour les huitième et dixième feuillets pleins de remaniements en marge; un feuillet, le neuvième, n'est qu'un simple carré de papier écrit des deux côtés j au verso quelques vers, un peu modifiés, sont intercalés dans la Confiance du marquis Fabrice. Ce qui donnera à peu près la mesure des ajoutés , ce sont ces deux nombres, au der- nier feuillet , qui indiquent le total des vers , 184 puis 250 ; cette pièce a donc été revue deux fois; corrigée d'abord d'une écriture plus fine, et, en second lieu, à l'encre rouge . LA DEFIANCE D'ONFROY (l) . La pièce débutait ainsi : Koi, nom te saluons sans plier les genoux. Pour éclairer le poème, Victor Hugo a écrit plus tard quatorze vers qu'il a placés avant le grand discours d'Onfroy; le premier feuillet est devenu, par cet ajouté, le second feuillet. Une ébauche de plan, en effet, dans cet ordre : Kathert. I. Le concile. II. Les plaintes des gens. , T > Diedi Eremafa. La suite. III. Suite des plaintes. IV La fin. Un ajouté de vingt vers, en marge de ce même feuillet, et un fragment d'enve- loppe de lettre, sur lequel Victor Hugo a écrit douze vers, et qu'il a collé avec des pains à cacheter sur son manuscrit. Victor Hugo s'est servi, pour le quatrième feuillet, d'une page commencée deux mois avant, au moment où il écrivait les Lions; on trouve deux vers de cette pièce au bas de la page. la confiance du marquis FABRICE (l) . Au-dessus du titre : (Quatrième romance. Nous avons donné plus haut la classification des trois premières romances. L'étude du manuscrit nous révèle que, malgré le rang qui lui a été assigné, l'idée de Fabrice a dû se présenter à Victor Hugo avant celles . des Conseillers probes et libres et de la 520 LES MANUSCRITS. Défiance d'Onfivy ; c'était en quelque sorte le pivot du pocme : L'Italie — Ratbert. Ce qui l'indique, ce sont d'abord, à certaines pages, des blancs ménages et destinés à recevoir plus tard les rimes qui ne répondaient pas tout de suite à l'appel de la pensée; puis ce sont des ébauches d'idées, de vers non terminés qui attestent quelque indécision 5 c'est surtout la date. Victor Hugo commence la Confiance du marquis Fabrice le 2 décembre 1857 ; le 3, il écrit les Conseillers probes et libr.'s, et le 6 , la Défiance d'Onfioy, tout en continuant son premier poème, qu'il achève le 17. 11 mène donc les trois pièces de front; dans les Conseillers, il donnait déjà le plan de l'attaque chez Fabrice, et, ayant achevé trois jours après la Défiance d'Onfroy, il se consacrait tout entier à Fa- brice, qu'il devait nécessairement remanier alors que l'idée s'était plus nettement pré- cisée et développée dans les deux premières pièces. Nous allons noter les principales modifications : En suivant page à page, on peut reconstituer six feuillets introduits ultérieu- rement. Au deuxième feuillet, on passait de ce vers : L'antique Sparte était sur son visage empreinte, à celui-ci : Les femmes l'admiraient, se montrant avec crainte... Un ajouté en marge arrête nettement les origines de Fabrice. La deuxième et la troisième division étaient d'abord réunies puisque, au quatrième feuillet, presque sans transition, le portrait du grand père succédait au souvenir du soldat. Au bas du sixième feuillet , ce vers biffé : Final eft un vieux mont que son donjon défend. Ce vers est répété et biffé encore en tête de la quatrième division, ce qui suppri- mait toute la fin de la troisième division, depuis : son âge Parfois, Loretta que sa grâce défend... Cette fin se retrouve ébauchée au verso du septième feuillet en quelques vers espacés , sans lien entre eux, repris ensuite plus tard pour la version définitive. A la sixième division : Le pÈre et la mÈre , après le quatrième vers , un large espace et trois vers biffés précédés d'une rime : . . . exquise Reposait le marquis auprès de sa marquise Dont hora, sa dame, était l'unique enfant; Tous deux silencieux dans cet air étoujfant, tombeau Sculptés sur leur cercueil cote à cote, flatues. . . En marge sont les vers définitifs avec leur développement. A la dixième division : Suite de la joie, description du cortège de Ratbert dans les ajoutés du feuillet 21 et dans le feuillet 22, entièrement nouveau. A la onzième division, les six premiers vers du début se retrouvent au bas du même feuillet. Et, ce qui marque bien encore les hésitations, on trouve, biffés au vingt-sep- tième feuillet, quatre vers qu'on vient déjà de lire au vingt-cinquième. NOTES EXPLICATIVES. 52I Tout le vingt-huitième feuillet est ajoute. Les promesses de Ratbert à Fabrice n'existaient pas primitivement. Elles sont in- diquées, d'abord entre des blancs, puis en marge du trente et unième feuillet. Le trente-deuxième feuillet est ajouté tout entier. "Vbici comment se reliaient les vers qui suivent l'apparition de la civière, quatorzième division : C'est elle! Isora! pâle, inexprimable à voir, Etranglée, et sa main crispée, et cela navre. Tient encore un hochet, pauvre petit cadavre! Et le héros brisé sent que son cœur se fend Et sur ses deux genoux tombe ei dit : Mon enfant! Ces quatre derniers vers, biffés, sont écrits en marge du trente-troisième feuillet 5 mais au haut de la page une variante biffée aussi : Et l'aïeul effrajant bondit, son cœur se fend, Sa bouche s'ouvre, il crie, il pleure : Mon enfant! Et les vers se suivent tels qu'ils sont publiés. Victor Hugo, emporté par son sujet, avait jeté le grand-père aux pieds de l'enfant, sans se rappeler qu'à ce moment même Fabrice subissait la question. Dans la nuit du 16 au 17 décembre Victor Hugo trouva le développement suivant qu'il écrivit la nuit même, comme en témoigne la note indiquée en travers sur les vers mêmes, tracés en lignes inégales au bas et en marge du trente et unième feuillet : L'aïeul tressaille avec la iorce d'un géant ; Formidable, il arrache au brodequin béant Son pied dont le bourreau vient de briser le pouce; Les bras toujours liés, de l'épaule il repousse Tout ce tas de démons, et va jusqu'à l'enfant, Et sur ses deux genoux tombe, et son cœur se fend. Il crie en se roulant sur la petite morte... Au feuillet 34 on trouve déjà le vers : Oh! comme elle a souffert! la corde l'a coupée. Elle saigne. .. Ce vers, biffé, a été rejeté à la fin où il devait produire tout son effet. La fin, d'ailleurs, a été remaniée, augmentée; au feuillet 35, il v a un grand béquet. En marge , deux vers restés inédits : Ce sont tout simplement des âges exécrables. On ne croit plus à rien et c'en est là le fruit. Les titres des divisions ont été ajoutés à l'encre rouge dans tout le poème : L'It.\- LiE - Ratbert, ainsi que les dernières corrections, indiquées avec la même encre. WELF, CASTELLAN D'OSBOR (il) . Au-dessous du titre de la couverture, ce sous-titre, non publié : Légende en un a£le. )22 LES MANUSCRITS. Au haut du premier feuillet: 14 juillet, ce qui donne, avec la date finale, 22 juillet 1869, une durée de huit jours pour Welf. Le manuscrit est paginé de A à V; au feuillet B un ajouté, remanié lui-même deux fois. Tout un ajouté, en marge du feuillet D, était d'abord dit par l'étudiant; puis les vers ont été morcelés et répartis entre les personnages de la scène II. Au feuillet O, à partir du vers dit par Welf et commençant par : Si ce n'est pour tomber sur leur tête. un long passage a été refait trois fois. Cinq vers biffés au haut du feuillet P : De poix bouillante, d'huile en feu, de plomb fondu. Et je serai charmé si ta peau s'accoutume Au ruissellement sombre et fumant du bitume. Essaie! allons! [mot illisible) si tu peux! guerroyons, O princes, entourés de sinistres rayons. Nous avons trouvé, dans les fragments détachés, et nous donnons à leur place, aux variantes, le commencement de ces vers, qui ont été reportés, un peu modifiés, à la scène I et dits par l'étudiant. Victor Hugo n'ayant voulu faire exprimer par Welf que le dédain, a biffé ces menaces qui enlevaient à son héros un peu du calme mé- prisant qui le caractérise. L'exhortation du poète à Welf est de l'époque de la publication, 12 janvier 1877. LES QUATRE JOURS D'ELCUS (u) . Ce poème a subi diverses transformations. A son origine, il a pour titre : les Ke- proches du vieux pisan , avec, en tête : Petites épopées; il comporte 9 feuillets bleus bien distincts des autres feuillets, tant par la couleur du papier que par le format. Le premier de ces feuillets débute par huit vers, biffés et utilisés ensuite. Viici les deux premiers : Roi, tant que dans la bouche il lui reste une dent. Faire parler un vieux est toujours imprudent. Au neuvième feuillet un petit ajouté sur papier blanc, collé à même sur le feuillet bleu, porte la mention : Petites épopées. Daté : 27 juillet 1857. Ces neuf feuillets constituent la première version d'Elciis; on y trouve, bien qu'il ne soit pas encore question de division en jours : 1° un fragment du Premier jour : Gens de guerre et gens d' église , ne comprenant que \ts gens de guerre ; ce fragment se ter- minait au vers : Je ne porterais point légèrement cela. 2" un fragment du Deuxihne jour, à partir de : Si vous vous figurez vos races rajeunies... )usqu a . ..de tels hommes OtTensent la pudeur des aïeux endormis. NOTES EXPLICATIVES. 523 3° un passage du Troisième Jour, depuis : Oh ! laissez-moi cacher mon front sous mon manteau, jusqu'à : ... et de la quantité De mépris qui convient à votre majesté. Quelques petits fragments collés çà et là appartiennent également à la première version. Quatre mois après , Victor Hugo développe les Reproches du vieux pi$an et leur donne pour titre : la Trifiep d'Elciis ;\\ intercale trente-deux feuillets et établit des divisions; la pièce était terminée le 27 novembre 1857, au moment où il préparait le poème : L'Italie - Katbert; il songea alors à en faire une des (Quatre romances de Ratbert; on se rappelle deux vers biffés que nous avons indiqués dans la description des Conseillers probes et libres : Un seul homf?ie, un vieillard, par mémrde, eB entré; Il voulait s'en aller; son A.ltejie a dit : reBe. Si l'on rapproche ces deux vers de ceux-ci, publiés dans la même pièce : On voit, devant Ratbert, trois haches destinées La première . . . La troisième à celui dont l'avis déplaira. On peut supposer que c'était peut-être là l'entrée en scène d'Elciis et que la hache qui le frappe dans la version définitive était déjà préparée pour lui. Au moment de la publication, Victor Hugo trouve le titre définitif; il hésite ce- pendant entre quatre et sept jours, et, de sa grosse écriture, sur large papier, sans doute vers 1880, il écrit les trente - quatre premiers vers, sorte d'introduction au poème. GAÏFFER-JORGE , DUC D'AQUITAINE (il). La pièce débutait ainsi : Gaïffer tait creuser une tranchée autour De son donjon, palais de roi, nid de vautour... Victor Hugo a biffé le premier de ces deux vers et refait un commencement. Même remarque plus loin : le développement de la vente d'Aymon et du meurtre d'Astolphe se résumaient en trois vers : Puis il a vendu l'homme illustre et brave, Ajmon, Au noir miramolin, Hécuba le démon. De plus, par jalousie, il a tué son frère. MASFERRER (il). Relativement peu de ratures. Deux vers, en tête du premier feuillet, devaient appar- tenir au Jour des rois : Dans l'ombre on voit Chagres avec son pont célèbre Dont Crassus a jeté les quinze arches sur TEbre. ^4 LES MANUSCRITS. On se rappelle que Masf errer , dans le premier projet de classification, devait entrer, avec le Jour des rois, dans le Cycle héroïque chrétien ; les deux pièces ont été faites à dix jours de distance. Ajoutés importants aux deuxième, dix-septième et vingt-troi- sième feuillets. LA PATERNITE (il). Victor Hugo, ayant remanié et développé le début, a recopié les neuf premiers vers publiés sur un petit feuillet séparé. Au cinquième feuillet, dans le portrait de don Jayme, après le vers : Quand la loyauté parle, il dit : Je me soumets. venaient ces quatre vers : Il a l'un après l'autre arraché ces vils princes. Durs, nombreux, qui tenaient captives les provinces 5 Il a saisi Vermond, Bermudo, Gaïffer, Et tordu dans ses poings tous ces barreaux de fer; la Biscaye orpheline Il a sous son abri vingt tribus orphelines ruine Et dans son ombre un tas de tyrans en ruines; Ces vers ont été biffés, et dits à la fin, avec quelques modifications, par don Jayme à la statue de son père. Le cinquième feuillet est un des plus raturés, il a été mis au net en partie sur une feuille d'un autre format et qui est devenu le qua- trième feuillet. Le onzième feuillet est tellement chargé que, pour s'y reconnaître lui-même dans ses ajoutés, Victor Hugo les a numérotés i, 2, 3, et encore le troisième est-il écrit à l'envers. Le dernier feuillet commençait ainsi : Et te sentir vivant, fût-ce par un soufflet! C'est le même vers que nous avons lu vingt-huit vers plus haut, avec le mot ajfrotit remplaçant, pour la rime, soufflet. Cela indique que ces vingt-huit vers n'existaient pas dans le premier plan. Voici, d'après l'écriture et le papier, les dates probables des huit pièces non datées dans le manuscrit et contenues dans ce volume : Le mariage de Roland (i). [1840.] Aymerillot (i). [1840.] La conscience (i). [1850 à 1854.] Le temple (i). [1857.] Dieu invisible au philosophe (i). [18^7.] LjU terre a vu jadis errer des paladins (i). [i8j8.] Le GEANT AUX DIEUX (ll). [1873.] La chanson des doreurs de proues (n). 1 1876-1877.] Nous ne mentionnons pas ici les Sept merveilles du monde , la date certaine ayant été établie d'après le manuscrit. IL VARIANTES ET VERS INEDITS. La Légende des Siècles nous offre un nombre si considérable de variantes qu'il a fallu faire un choix. Nous avons scrupuleusement respecté toutes les variantes d'idées qui montrent l'évolution de la pensée; dcj variantes de mots nous avons conservé celles qui nous révèlent les transformations diverses de la forme : sortes d'étapes conduisant à l'expression définitive. Quelques fragments inédits dont l'importance n'était pas assez grande pour constituer un chapitre spécial de reliquats, et des notes (ébauches ou plans) sont reproduits, à la suite des variantes, dans un certain nombre de pièces. LA VISION D'OU EST SORTI CE LIVRE. ûpp^ritions'^'' Page I I . Des évolutions de groupes monstrueux. , , Sur ce mur qui vibrait Ce chaos Tout cela Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphyre; Tous les siècles, le Iront ceint de tours et d'épis, Semblaient des iphinx au fond de Semblaient des fphinx hideux Etaient là, mornes sphinx sur Tcnigme accroupis... La ViCj Eve ondoyante j Adam Eve ondoyante, Adam flottant, un et divers... Jiéaux âges Page 12. Tous les monstres, chacun dans son compartiment... mur était l'ahime ouvert Ce rêve était l'histoire ouverte à deux battants. . . roii, chevaliers, titans, -voleurs. Page 13. Archanges, demi-dieux, chasseurs d'hommes, héros... s'aiguiie en fer Ceux dont la volonté se dresse fer de lance. . . était la, tout l'être et la création Tout s'y trouvait, matière, esprit, fange et rayon... brutalité mêlée à la fatalité Page 14. La liberté brisant l'immuabilité. . . Je voyais le chemin de l'empire, pavage Voilà l'afFreux chemin du trône, ce pavage ''^ Les variantes biffées dans le manuscrit sunt en italique; non biffées, en romain. 526 LES MANUSCRITS. Page 14. De meurtre, de fureur, de guerre, d'esclavage... aux aiires montre le poing au tombeau Cela frappe, cela blasphème, cela souffre... sondalî les deiîins deuils, les souffrances Je contemplais les fers, les voluptés, les maux... Page I î . ... C'était la confrontation serons De ce que nous étions avec ce que nous sommes. Pendant Tandis que je songeais, l'œil fixé sur ce mur Couvert d'on ne sait quel fourmillement obscur Vivant, pensant , d' esprits, Semé d'âmes, couvert d'un mouvement obscur... L'immensité Le firmament que nul ne peut ouvrir ni clore un double fripon. Eut l'air de s'écarter. L'informe Page 16. ... L'obscure éternité 7)lOtS voix cryptes Répéta ces deux cris dans ses échos funèbres. Ces deux vols effrayants rayèrent Ce passage effrayant remua les ténèbres ^ l'âpre eff-oi Au bruit qu'ils firent, tout chancela; la paroi Flamboyait sur le mur vertigineux Pleine d'ombre, frémit; tout s'y mêla... penché tronqué Page 17. Quelque pilier debout, ne soutenant plus rien; Ailleurs des siècles morts Tous les siècles tronqués gisaient. . . le vent, bégayant sur les profonds Que l'ouragan, ce bègue errant sur les sommets... Seulement l'avenir continuait d'éclore ce pafé hagard Sur ces vestiges noirs qu'un pâle orient dore, Et se levait avec un air d'astre, au milieu blanc, pur, calme, oà l'on D'un nuage où, sans voir de foudre, on sentait Dieu. tradition conitruâion des hommes Page 18. C'est la lugubre Tour des Choses... VARIANTES ET VERS INEDITS. 527 I. LA TERRE. foyer grand aïire Page 21. Frileuse, elle se chauffe au soleil éternel... avril, juillet j août, ces mois vivants Elle aime le rayon propice aux blés mouvants. . . sublime clément La terre aime ce ciel tranquille, égal po ur tous. . , chante Page 22. La terre est calme auprès de l'océan grondeur... Il eéi des innocents Ne trappe pas, tonnerre. Ils sont petits, ceux-ci. prie Quiconque pense, espère et travaille lui plaît... Elle porte un fardeau de fruits et de moifons La terre cache For et montre les moissons. . . Et le frais liieron dans l'herbe. . . Et les sources au fond de l'ombre. . . sourit quand elle crée, Page z}). Elle nourrit ce qu'elle crée... faire fête aux Pourquoi.'' pour consoler les sépulcres dormants. Son amour Sa moifion, c'efl la vie Page 24. Son but, c'est la naissance et ce n'est pas la mortj baise C'est la bouche qui parle et non la dent qui mord. . . ESe foudroie avec Farouche, elle détourne un regard indigné Cette monffrueuse De cette sinistre charrue. II. D'EVE A JESUS. 1. LE SACRE DE LA FEMME. {Autres titres : Mater.) parad« Page 2 5 . Les horizons pleins d'ombre et de rocs chevelus. . . charmant et nu s'éveillait; et, donnant L'éden pudique et nu s'éveillait mollement j ''^ Les variantes et fragments entre crochets ont été retrouvés dans des pages isolées 528 LES MANUSCRITS. De la diHraâion même au ciel rayonnant j Page 25. Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant, Les oiseaux gargouillaient un murmure si tendre Si frais, si gracieux, si suave et si tendre, jg«f le cœur se fondait dans l'ombre à les entendre j penchés tâchaient de les entendre ; Que les anges distraits se penchaient pour Tentendre... heureux, beau, pur, célefte, angélique, adorable, sacré, pur, céleBe, Page 26. Sur ce monde céleste, angélique, innocent... figure dorure rayon chafleté Pas un être qui n'eût sa majesté première... l'horizon semblait plein d'invisibles Que les forets vibraient comme de grandes lyres. . . Un pur enthousiasme ineffable ivrejie Une extase divine au globe adolescent. . . La ^ie étincelait, L'Etre resplendissait. . . Le monde était concorde, hymen, vertu, clémence. Toute la terre était hymen, vertu, clémence. Page 27. Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence. Du feu sacré, du jour ne sachant rien encor I Du jour éclairant tout sans rien savoir encor! Et la création, chafant les triées nues. Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues, Esquifait vaguement Efayait devant Dieu Lumineuse, efayait Et proposait à Dieu des formes inconnues ce faucheur Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea... une étoile Page 28. Qui dépense un soleil au lieu d'une étincelle... ... le bien, le beau, le vrai, le juste, Kuifelaient dans le fleuve et croiraient ruifeau Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l'arbuste... inexprimable et pur Page 29. Le même séraphique et saint frémissement Du brin d herbe pensif montait au firmament; Unissait l'onde ù l'algue et l'être à l'élément. . . tremblements Les feuillages avaient de plus doux mouvements... i:/ l'on voyait marcher, se tenant par la main, et d'entendre, et de voir, h: (S d'être, d'aimer, de refpirer, de voir. Heureux d'être, joyeux d'aimer, ivres de voir... VARIANTES ET VERS INEDITS. 529 la forêt Tantôt dans les halliers, se frayant un chemin , Tantôt au bord des eaux. Page 29. Étaient assis, les pieds effleurés par la lame... O pénétration sublime de l'esprit qu'un Dieu mystérieux Dans le limon que l'Etre ineffable pétrit! 17« long frifon d'amour troublait le lys Page 30. Un souffle fraternel sortait du lys vermeil... Mais ce jour-là, ces yeux.. . Cherchaient Eve, cherchaient l'épouse avant S'attachaient sur l'épouse et non pas sur l'époux. . . Aux animaux rôdant soiis bercés par Aux nids ailés perdus sous les branches sonores , frifonnant dans les prés, huifions, aux Page 3 I. Au nuage, aux ruisseaux, aux frissonnants essaims, a ces êtres sacrés , Aux bétes, aux cailloux, à tous ces êtres saints... III. PUISSANCE ÉGALE BONTÉ. {Autres titres : impuissance du mal et puissance du bien, ou LE PUISSANT ET L'IMPUISSANT.) [IBLIS.'] je m'en servirai. Page 34. Moi, je prendrai ton œuvre et la transformerai... ... Je demande en outre, ajouta le Rampant, dragon Le ventre du cancer, les anneaux du serpent. . . On ne difiinguait pas, sous la siniffre nue. Mais Dieu même n'eût pu Nul regard ne pouvait voir à travers la nue. . , Nu, hérijié, hagard, les yeux hors de la tête. Page 3 5 . Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête. ... Iblis, suant à grosses gouttes, S'acharnait sur son œuvre, drepait courbait. Se courbait, se tordait, et sous les noires voûtes... Et l'enclume sonnait sous les noiîurnes voiles. Et le démon reprit son œuvre sous les voiles. qui sert d'enclume au L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit... POESIE. V. 530 LES MANUSCRITS. UliSj l'archange noir. Page 35. Et l'infirme ef&ajant, l'être ailé, mais boiteux. IhliSj pouvant du pied l'enclume et Chercha des yeux quelqu'un la haut, et Et croisant ses deux bras, arrogant, ricanant... IV. LES LIONS. [DAN/ÉL.] Be'noch Page 38. Il habitait le Sin... Gur avait un beau port abritant des amas Ses toits fumaient^ son port abritait un amas... L 'apyrien L'amorrhéen, de l'ambre et des chemises noires... Syr était forte avec une enceinte carrée; Page 39. Trois lourds barreaux fermaient l'entrée inabordable ^ Le soir on en fermait rohuBement l'entrée Entj-e chaque créneau se dressait, formidable, De deux battants d'airain barrés de trois barreaux. Une corne de buffle ou de rhinocéros. . . le nid horrible et morne des fétide le z)ol farouche et morne des l'ébat du le vol des l'antre du le nid des Et, pour loger le tigre et nicher les vautours... . . . dans cet antre // songeait à la mer, abtme évanoui, OÙ l'homme misérable avait le pied sur lui... immensité Page 41. Et j'ai pris, ô lions, dans cette intimité... ie viens de voir du ciel J'ai VU luire le ciel dans les yeux de cet homme... VL BOOZ ENDORML Ce juiîe Page 43. Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques, sans tache Vctu de probité candide et de lin blanc. . . formons encore un couple l'un et l'autre. Page 44. Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre. . . .]e plie et tremble Page 45. Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau. Vtt souffle tiède était épars Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala. VARIANTES ET VERS INEDITS. 531 heureuse Page 45 . L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle; flottaient Les anges y volaient sans doute obscurément. . . En été, la nature e!i glorieuse et On était clans le mois où la nature est douce. . . calme Et c'était l'heure auguHe Page 46. C'était l'heure tranquille où les lions vont boire. VII. DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE. {Autres titres : L'Âne.) iBALAAM.] masques Page 47. N'cst-il que de l'abîme où des spectres s'en vont-f* VIII. PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST AVEC LE TOMBEAU. {Autre titre : les prêtres.) l^La'j^re.'] le voyaient le suivaient Page 48. Les prêtres l'épiaient et parlaient bas entre eux. ftte croit, m'écoute. Il disait : « Qui me suit, aux anges est pareil... qu'à la lumière. Page 50. «Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que Jean et Pierre... ... — La pierre fut êtée Puis il reprit : « Il faut que cette pierre tombe. » Et la tombe apparut, béante et redoutée. La pierre ôtée, on vit le dedans de la tombe. [ Et saint Mathieu l'affirme et saint Jean le déclare'\ , Saint Mathieu le raconte et saint Luc le déclare : Pareil au sac d'argent qu'enfouit un avare. III. SUPREMATI;E. {Autres titres : toute-puissance. - disparaître, cest se montrer. L'APPARITION AFFIRME. LA DISPARITION PROUVE. - LA DISPARITION FORMIDABLE.) Alors il apparut soudain Page 5 I. Tout à coup devant eux surgit dans l'ombre obscure... Vaviur, l'ombre et l'abîme entendirent. . . . Tout se tut et les cieux attendirent. tranquille ■vivante Page 5 3 . Alla vers la clarté sereine. . . 34- 532 LES MANUSCRITS. // serait dieu plus loin que moi. Page 55. C'est lui qui serait dieu, pas nous... Toi-même j ej!aye un peu d'échapper à ma x'uv , Page 56. Lumière, je te dis que j'embrasse tout l'être, ie t'en défie. 0 flamme, ô lumière imprévue. Partout, et qu'il n'eit rien qui puife Toi-même, erîtends-tu bien, tu ne peux disparaître Tu ne pourrais souftraire à mes jeux ta clarté, De mon regard, jamais éclipsé ni décru. Car étant l'infini , je voh l'immensité. Quand il leva les yeux, elle avait difparu. A peine eût-il parlé qu'elle avait disparu. IV. ENTRE GEANTS ET DIEUX. I. LE GÉANT, AUX DIEUX. {Autre titre : commencement des hostilités.) Page 57. Si vous vous figuriez que je vous laisserais Kouler mes rocs Tout déranger. . . Troubler l'ombre Chasser l'aigle. . . griier de propos enjôleurs chants doux et railleurs Que vous pourrie"^ chanter vos refrains enjôleurs Que vous pourriez venir faire les enjôleurs Les Aux nymphes de tues bois Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes Faire a l'ordre éternel succéder l'aventure. Si vous imaginiez cette étrange aventure. . . II. PAROLES DE GÉANT. de votre iplendeur je suis l'encombrement. Page 59. Et moi qui suis pour vous un sombre encombrement. Que j'entende les dieux gronder comme vous dites. Si vous existez, soit. Je dors. Vous, troglodytes. Vous, les hommes cachés dans les trous, troglodytes; Hommes qui ne savez jamais ce que vous dites, Triées vivants promis a la tombe Vivants qui fourmillez dans de l'ombre. . . Que cette gueuse, au cou de cygne, Quant à moi, que Vénus, déesse aux yeux de grue, Vénus, que Mars brutal. Que Mars béte et sanglant, que Diane bourrue. VARIANTES ET VERS INEDITS. 533 Fafient un froncement quelconque de sourcil j Page 59. Viennent rire au-dessus de mon sinistre exil, Qj£,un vent souffle au-defiis de mon sinifîre exil. Ou faire un froncement quelconque de sourcil, Qt£au fond de mon ciel fauve et noir^ Que dans mon ciel farouche et lourd, l'Olympe ébauche rire d'orgie meurtre Son tumulte mêlé de crime et de débauche... ie suii vaincu pourtant, mais je tiens de la place. Hommes, je ris des nœuds dont la peur vous enlace. Je suis un roi, vos dieux sont Tous ces olympiens sont de la populace. Je n'ai peur de personne; Page 60. Non, je ne les crains pas... je ris ou je dors. Soit, j'oublie et je songe... s'indigner Et je laisse les dieux bruire et bougonner. ma flûte ou Et que j'interromprai mon rêve et ma chanson... Page 6 I , III. LES TEMPS PANIQUES. . . .nous tenons Le monde par l'effroi L'univers par le mal qui règne sous nos noms... Vranus eSi rivé, Cyhele eft Chronos est prisonnier, Géo tremble asservie. . . Us ont tout abattu. Toute l'ombre eB tombée vaincu : l'ombre implacable Les dieux ont triomphé. Leur victoire est tombée. . . Page 62. Ils ont peur, et Ton sent que leur tremblement songe Au vent traître, serpent qui dans les airs s'allonge Aux autans, rauque essaim qui serpente et s'allonge qui veille drefle Pan se cache, inquiet des pièges de l'éther, parfois d'épouvante Et qui souvent remplit de trahisons l'éther... L'Arcadie a subi Thèbe adore en tremblant la foudre triomphale... IV. LE TITAN. , l'orgie aux jeux Page 65. L'orgueil, la volupté féroce aux chants lascifs. 534 LES MANUSCRITS. formidable... Jupiter monltrueux Page 6 5 . L'orageux Jupiter, Diane à l'œil peu sûr. Tout un groupe de crime entrevu Des fronts de météore entrevus dans l'azur. . . Corcyre Dodone Et vénère à Corinthe, à Syène, à Paphos. .. Aujourd'hui cette terre est un sanglant décombre; Page 66. La terre est aujourd'hui comme un radeau qui sombre. jQuel rire ! Quel festin! Comme ils sont contents! Comme ils s'entourent nuages j d'éclairs, d'effroi! prodiges. De vertiges, de feux, d'ombre! Comme ils savourent L'extase Le bonheur Page 67. La gloire d'être grands, d'être dieux, d'être seuls ! Trois danseuses, Thalie, Aglaé, Terpsichore, Livrent à leurs regards leurs corps Sont là, belles, croisant leurs pas mélodieux. Foudroyer Torturer et jouir ! . . . Vharcys Ils ont détruit Craos, Nephtis, Antée, Ostase... Car la chute et le deuil d'autrui, c'eft l'allégrejle Car la férocité, c'est la vraie allégresse... Amalthée La sibylle leur livre à travers ses barreaux Chante et hurle a leurs pieds les rhythmes fulguraux. Le secret de la foudre en ses vers fulguraux. D'avoir les Agaros, les P/iyx, les Capi tôles. D'emplir d'ombre et d'horreur les pjthonisses folles. . , Pour peuple tous les flots, tous les sommets Page 68. Toute la mer pour peuple et tous les monts pour trônes. Et les déserts de sable, et les caps de granit. Avoir le sable et l'onde, et l'herbe et le granit... Sanglant, couvert de coups de foudre mal fermés. Page 69. Phtos le géant, l'aîné des colosses vaincus, -vainqueurs , joyeux, armés, Tandis qu'en haut les dieux, enivrés par Bacchus... Dans de la nuit, au fond d'un chaos Les maîtres, sous l'Olympe, ont dans un soutcrram, Les maîtres ont tordu sur lui des noeuds d'airain Jeté Phtos, l'ont lié d'une corde d'airain... VARIANTES ET VERS INEDITS. 535 esf pensif j tnSfCj Page 69. ...et Phtos médite; il sonde, il creuse... L' amoindri fement pèse l'impuij?ance Et la défaite est lourde aux fronts démesurés. Il râle, exaspéré des fers, des clous, des gênes. Il se tord sous le joug, dans les fers, dans les gênes. Phtos s'indigne du Joug, des fers, des cloics, des gênes. Page 70. Il méprise, indigné, les fers, les clous, les gènes. noir monceau Il songe au fier passé des puissants terrigènes. . . Jadis grands, maintenant brisés, et plus hideux Ils gisent, accablés par le destin hideux. . . le vaste l'horrible le lourd Encelade a sur lui l'infâme Etna fumant; sa tombe; en dehors du sombre C'est son bagne; et Ton voit de l'âpre entassement On ne voit que son pied immobile et sans forme pic de la Sortir son pied qui semble un morceau de montagne; Qui semble un bloc tombé de la montagne énorme j Thor est sous l'écueil noir qui sera la Bretagne. . . Gès porte l'affreux poids de l'Egypte fatale. Page 71. Pour avoir entrevu la baigneuse fatale... Othryx, tous les dieux Cerbère garde Ephlops, par mille éclairs frappé... Typhlops Typhée est au milieu de la flamme pensif. Ops Gès, dont l'œil bleu faisait reculer l'euménide, Ont, brusquement Ont succombé, percés des flèches de l'éther, Subi le guet-apens du fourbe Jupiter. Sous guet-apens du fourbe Jupiter. le guet-apens brusque et vil de Jupiter. Les heures en dansant leur jettent l'avenir j accepter L'ordre éternel les semble approuver en marchant; Us ont tout. Dans l'Olympe où rien ne doit finir. Dans l'Olympe où le cri du monde arrive chant; sans cefie recommence OÙ rétourdissement conseille l'inclémence. . . Et lui Vhtos, lui titan, lui géant, lui colore, L'afpic glife, et lui Phtos, titan, géant, colof^e, 'âge 72. Le rat ronge sa cage; et lui, titan, colosse... Soudain, le carcan cède. . . Tout à coup, sous l'effort... 536 LES MANUSCRITS. où va-t-iU il ne sait. Les obstacles Page 73. Qu'importent le possible et les chaos sans nombre, , sans fond Lui barrent le pafiagej il a sous lui la nuit Le précipice en bas, l'escarpement en haut! Sans air, sans jour, l' abîme où les laves se font. L'abîme où tout s'éclipse ^ où tout s'évanouit. Fauve, il dépave avec ses ongles son cachot. Où des nappes de feu s'enflent, où des rocs pendent. Il arrache une pierre, une autre, une autre encore; Où l'air manque, où des eaux hidemes se répandent Où des fleuves hideux et muets se répandent, Oh ! quelle étrange nuit sous l'univers sonore ! jQjt^importe, il s'aventure, il rompt les blocs mal joints Il se traîne, il se glife. Il avance, il serpente, il fend les blocs mal joints; broie et fend la roche énorme avec ses cafie en deux la roche énorme avec ses Il disloque la roche entre ses vastes poings. . . Il traverse on ne sait quels eipaces Et le voilà perdu sous des amas funèbres, gouffres rochers, fanges. Remuant les granits, les miasmes, les ténèbres... // l'ignore et s'y plonge Il viole cette ombre et l'abîme Il fouille le néant et le néant résiste. Page 74. ...Il se tient en arrêt, , il descend. — Le bruit ceRe \l écoute, il descend. Tout a coup, le bruit cèpe, Guette, sape, reprend, creuse, invente sa route, Vins rien. Il eîî au bas du monde. Brume épaife. Et fuit, sans que le mont qu'il a sur lui s'en doute. // ne sait plus s'il sort ou s'il entre. Des fentes dans la nuit; il rampe. morne, étouffant, luttant, râlant, 11 va. Râlant, grinçant, luttant, saignant, ployé... Comme un ver qui s'enfonce aux fentes de la tombe S'enfonce, et l'on dirait un ver trouant la tombe... tremble, affronte, et descend Ne sait plus ce qu'il fait, s'épouvante S'enivre de la chute et du gouffre et descend. mystérieux L'horreur des lieux prodigieux. Page 75. . . .La fin de l'être et de l'espoir, de l'abîme sans yeux , L'mhospitalité sinistre du fond noir, La nuit d'où sortira la chute des Sodomes Les lacs noirs Le cloaque où plus tard crouleront les Sodomes... VARIANTES ET VERS INEDITS. 537 l'universel secret. Page 75. Le silence gardant le secret. Arrêtez ! Si l'on voyait l'oubli, c'eli cela qu'on verrait. Plus loin n'existe pas. L'ombre de tous cotés ! Cachots. Blocs étouffants. Néant. Terreur profonde. Plus bas cjue les effets et plus bas que les causes, Phtos a devant lui Rien. Il esJ au bas du monde. La clôture à laquelle aboutissent les choses, Tout finit là. Vlus loin n'exifie pas. La nuit Il la touche, et dans l'ombre, inutile éclaireur, Elle-même ici meurt j flotte et s'évanouit. Il est à l'endroit morne où Tout n'est plus. Terreur. Nf point croire a la chute Faire au sort violence est l'humeur des héros. . . FA cela, gouffre où son ail pénètre. Page 77. Il le voit. C'est vivant, et son œil y pénètre... la vérité. Toute cette lumière étant l'éternité. Plus d'étoiles qu'il n'est Plus d'astres qu'il n'éclôt de fleurs dans la ravine. Dans cet espace, où vont et viennent les . Dans rétendue, où rien ne marque les saisons, flottent les chaos, où les siècles s'écroulent, OÙ luisent les azurs, où les chaos sanglotent, roulent. Des millions d'enfers et de paradis flottent. . Et contemple, enivré Et médite. Page 78. Il subit, accablé de soleils et de cieux... [Une ombre éblouissante immense, solennelle, Dans on ne sait quelle ombre inouie, éternelle, A travers l'épaisseur d'une brume éternelle, Terrible, et tout au fond de l'ombre, une prunelle!] Tranquille, éblouiflante, obscure, Eclatante, inouie, obscure, Au delà de la vie immense. Dans on ne sait quelle ombre énorme, une prunelle! De l'ombre du géant, le mont fut obscurci; Il se fit un silence inouï; l'on sentit Que devant ce titan tout devenait petit. Il se fit un sileuce inouï, comme si Que ce spectre était grand, car tout devint petit; se pafler L'on sentait qu'il allait se dire quelque chose. L'aigle ouvrit son œil fauve où l'âpre éclair palpite... 538 LES MANUSCRITS. Fragment qui explique la punition du Titan : [Sachez, vous tous, comment l'obscurité se venge. ...Moi, le titan, qu'on nomme ailleurs l'archange. J'assistais, témoin calme, à la création; J'ai vu tous les dangers que courait le rayon, Et je l'ai protégé; j'ai vu la fourberie De réclipse rampant vers la terre assombrie. Pour noyer ce qui chauffe, et tuer ce qui luit, J'ai vu ce que faisait de ténébreux la Nuit, lugubre et vil Et contre le néant, misérable désastre. Contre l'ombre, j'ai pris la défense de l'astre. Voilà mon crime.] Plan du Titan : [Le titan avait fait tout ce qu'il avait pu Pour assainir l'éther par les dieux corrompu. Ses travaux.^ Ses bienfaits. Jalousie et vengeance des dieux. — Le titan sous l'Olympe. — - Etouffement. Écrasement. — - Ses souffrances (l'abîme). Au-dessus de sa tête, joie des dieux (la cime). Le titan creuse sous lui la terre. — Il la perce, parvient en rampant dans le trou immense, jusque sous le globe, de l'autre côté du monde. — Voit tout le ciel. — ■ Remonte. — Passe la tête par un soupirail de l'Olympe et crie aux Olym- piens en fcte : — O dieux, il est un Dieu!] V. LA VILLE DISPARUE. {Autre titre : ce qui se passait avant l'histoire.) Mon fils Page 8i. Peuple, l'eau n'est jamais sans rien faire. l'aticétre Et trois mille ans avant le payant que tu nommes Notre aïeul, c'est du moins ainsi que tu le nommes, .]és!is, et quand les dieux étaient Quand les géants étaient encor mêlés aux hommes. . sinifire et farouche Une ville bâtie en briques était là... gihetSj Page 82. On y voyait des tours, des bazars, des fabricjues, cirques radieux, Des palais j des jardins, des paons étoiles d'yeux, Des prisons, des palais, des Jardins radieux. Des arcs, des palais pleins de luths mélodieux... VARIANTES ET VERS INEDITS. 539 Page 8 2 . Les vautours se posaient. . . des princes et Sur les temples, sans peur d'être chassés, sachant Que le dieu sanguinaire aime Que l'idole féroce aime l'oiseau méchant. . . flûtes, lyres , Jour et nuit les clairons, les sistres, les hautbois... les loups -vont dormir, l'oiseau -va dormir. Page 83. Si bien qu'un soir, à l'heure où tout semble frémir... L^ cité n'eft plm même un §peâre sous les deux. Par les vents remuée et seule sous les cieux. VI. APRÈS LES DIEUX, LES ROIS. I. DE MESA À ATTILA. I. INSCRIPTION. glorifier ma honorer Page 86. Sachez que vous devez adorer cette pieirre. . . y ai balayé iacoh et Jéhu, races -viles. . . Ma droite a balayé toutes ces races viles... II. CASSANDRE. {Autre titre : la vaincue.) Et fille de roi, reine, en sa patrie en cendre, Je sais son nom : Calandre. Page 87. Elle est fille de roi. — Mais sa ville est en cendre. III. LES TROIS CENTS. (Autres titres : les trois cents coups de fouet. - le poëme de xercÈs.) a dans cette ombre une Page 89. L'Asie en ce sépulcre a la couronne au front... Et tout ce qui n'est point à l'Asie est à l'ombre, au néant a l'hiver, siniHre A la nuit, au désert, au sauvage aquilon... Page 90. ...les Scythes, au genre humain aux nations féroces ceux du sud farouches Qui font à l'occident de sanglantes visites. . . 540 LES MANUSCRITS. Page 90. Le sogde emmène en guerre un singe, Béhémos... tie fiel noir en pourpre Page 9 1 . Les gandars se teignaient de safran la paupière . . . femme au sein nu. Page 92. Une captive en deuil, la sibylle d'Endor. .. Cet amas. . . Cette bande aux longs cris, ce tas de meurtriers Défilait, et ce tas de marcheurs meurtriers... Cette avant-garde Et ce nuage était de deux millions d'hommes. Gour Page 93. Ninive, Sybaris, Chypre, et les cinq Sodomes Un large efpace était vide, selon la loi. Ayant fourni beaucoup de ces soldats, la loi le drapeau troupe Entre cette cohue et la garde du roi. Ne les admettait point dans la garde du roi. hes sombres feux épars dans le noHurne Page 94. Les constellations qu'au fond du sombre éther. .. Alors, tandis que, grave, il Dormez. — - Alors, tandis qu'il nommait les drapeaux De tous ces noirs marcheurs sans trêve et sans Du monde entier, le roi rentrait dans son repos, he roi se rendormait. Et se rendormait, sombre... Cent légions suivaient avec des cris confus. Deux mille bataillons mêlant leurs pas confus. D'un aigle déployé l'armée avait la forme. Mille éléphants portant chacun sa tour énorme, hes gens de pied faisaient, dans cette marche énorme , Suivaient, et d'un croissant l'armée avait la forme; Dix Itades chaque jour. . . L'archer suprême était Mardonius. . . un grand mont plus sombre , Page 95. Puis on vit Canos, mont plus aflFreux que l'Erèbc... E/ de cette façon la mer fut importune. Page 96. Et la mer fut fatale. Alors le roi sublime et je suis une cime ! Alors le grand Xercès, sombre, insulta Neptune, Cria : — Tu n'es qu'un gouffre, et je t'insulte, abîme! Mer, tu n'es rien qu'une onde infâme! Cria : Tu n'es que dieu, je suis roi! Moi, je suis le sommet. Lâche mer, souviens-t'en. VARIANTES ET VERS INEDITS. 541 Fragment sur l'arrivée de Xercès à Salamine : [C'est vers le nord qu'après avoir passé l'Asope, Ajant Trachis à gauche, Etée à droite, on va. Et c'est par ce chemin que Xercès arriva. Qui le lui révéla.'' ce tut un grec. On pense Qu'Epialtès le fit pour une récompense; D'autres ont accusé Corydalusj mais non; Epialtès avait pour ancêtre Sinon, Ce fut lui qui mena Xercès au mont sublime. Et pour moi je le tiens coupable de ce crime.] IV. LE DÉTROIT DE L'EURIPE. [Le vent des nuits soufflait; le ciel] Page 97. Il faisait nuit; le ciel sinistre était sublime... Tandis que l'océan grondait sur les récifs ^ Cherchant à distinguer dans l'ombre des lueurs, pensifs. Parlait aux commandants de la flotte, rêveurs." Page 98. ...et, n'ayant d'autre envie je prétends la j'ai soif de la Que la bataille, ô grecs, je la voudrais tenter! loyauté La fermeté de l'homme aux trahisons des choses. [C'est là qu'il le faut battre. Il chancelle. Je veux...] Qu^il y reste, et luttons corps à corps. Rois, je veux... Page 99. Que la nature... Poujïe tant de seins blancs sur Tend sa triple mamelle à tant de bouches roses. roi fatal Attaquons donc ici ce ravageur. C'est donc ici qu'il faut happer ce roi . . . au tombeau nous marchons Et d'ailleurs à la mort nous irons radieux. Les étoiles d 'en haut contemplent nos colères Si l'abîme est obscur, les étoiles sont claires. . . à qui veut enfoncer Page 100. Elle se ferme au brave osant heurter sa porte... Et nous les chajierons de la Grèce. Il eiî sage Nous les ferons rougir de nous trahir. Le sage De tout risquer; D'être hardi; C'est le hardi... 542 LES MANUSCRITS. VI. LES BANNIS. {Autre titre : les exiles.) Un banni, Dycem, a raconté Page I02. Cynthée, athénien proscrit, disait ceci : âepHK plus d'une année Delphe a Coronée Et tout était désert de Thèbe à Mantinée... Domaraciis Page 103. Alors Méphialtès . . . VII. AIDE OFFERTE À MAJORIEN, PRÉTENDANT À L'EMPIRE. Pas de variantes intéressantes dans le manuscrit, mais de nombreuses notes détachées indiquent l'intention arrêtée d'étudier plus complètement cette figure d'Attila. Voici quelques extraits, groupés selon leurs dates approximatives : LA MORT, parlant d'Attila. J'aimais cet Attila. Nous étions bien ensemble. Fauve, il chassait vers moi le troupeau que j'assemble. Dans les grandes moissons nous étions de moitié. Parfois dans mon clairon, et de bonne amitié, Il donnait quelque coup de gueule formidable. [1856.1 ATTILA. — Son chariot. L'édifice hideux, colossal, efiFrayant, ...traîné par trente jougs de bœufs Roulait, et l'on croyait sur ses axes bourbeux Entendre le cri sourd des foules étouffées; Et sur les deux côtés deux vieillards, deux trophées. Les bras en croix, les yeux crevés, des trous aux flancs. Morts, essuyaient la roue avec leurs cheveux blancs, Un comte avec son sceptre, un prêtre avec sa crosse, Pendaient, lugubrement cloués au char féroce. [1856.] Certe, Attila fut grand et terrible ; et durant Tout le temps que brilla cet homme fulgurant. Les nations restaient la face contre terre, Sentant luire une foudre et passer un mystère. [i«57.] Si l'homme pouvait voir le noir monde invisible. S'il était à la voix des choses accessible, Panyas n'eût point dit : on ne me répond pas. Car au bruit de sa voix, car au bruit de son pas. VARIANTES ET VERS INEDITS. H3 Le Danube sortit de sa chambre profonde 5 Il se dressa, le grand échevelé de l'onde. Et dit : — Je suis vaincu, roi; c'est humiliant D'être un dieu qui ne peut rien pour un suppliant; Ce fléau vient, et j'ai Il vient; j'ai comme toi son ombre sur la face; Mais que puis-je? hélas, rien. 01]/ veux-tu que je fasse? Roi, je songeais à toi lorsque tu m'appelas; Roi, je ne suis que fleuve, il est déluge, hélas! L'être mystérieux que tu prends pour un homme. Le connais-tu? Sais-tu, dis, comment il se nomme? C'est Attila pour vous, pour nous c'est Océan. [1858.] . . . Tout s'écroulait sur Rome. Des abîmes étaient de toutes parts ouverts. Où donc allait tomber ce lugubre univers? On sentait au-dessous des peuples l'insondable. Un grondement sortait de l'ombre formidable ; Des hordes arrivaient des bois ou de la mer; Tout reprenait la forme horrible de l'enfer. Et l'œil du genre humain redevenait sauvage. L'horizon regorgeait de meurtre et de ravage; Cent villes flamboyaient sur des sommets fumants; Les tours apparaissaient dans des embrasements; On entendait le bruit d'une confuse armée ; Tout était flamme et nuit. Alors une fumée Pleine d'éclairs couvrit tout ce vieux monde-là Et, déchirée au fond, laissa voir Attila. [i8j9-] ... Il vient Et plane avec un bruit d'orage et de colère. On le voit, dans l'affreux crépuscule polaire. Approcher et grandir, sombre archange vautour. Ses armées. Il faut faire un effort pour songer que cet homme dépeuple l'Europe 'va perdre Qui fait pencher le monde et qui fait trembler Rome, Que ce grand chef de horde énorme et triomphant, Que ce maître hideux, jadis, petit enfant Riait dans son berceau quand chantait sa nourrice. [186..] Irruption hideuse! ô deuil! naufrage amer! Au lieu de ces bandits si c'eût été la mer. Notre terre engloutie eût eu moins de ravages De l'immense océan que de vous, ô sauvages! [186..I 544 LES MANUSCRITS. VI. APRES LES DIEUX, LES ROIS. II. DE RAMIRE À COSME DE MÉDICIS. III. LE ROMANCERO DU CID. {Autres titres : l'accueil du cid. - comment le cid reçoit le roi. LES PAROLES DU CID.) [les semonces du C/D.^ SeigneUKj Vion seuil eH fidèle, Che%^ moi les tours sont fidèles. Page 110. Sire, ma herse est fidèle; Chev^ moi, le lierre eft pieux j Sire, mon seuil est pieux; Et le nid des hirondelles Et ma bonne citadelle . . . Cette vieille pierre Oui, cette muraille Oui, ma forterefie elt douce,- Mes hirondelles sont douces; Dieu, dans mon lierre efi caché j Mes bois ont un pur parfum, Mes nids n'ont pas dans leurs mousses mal arraché. Un cheveu pris à quelqu'un. Chimène, Page III. Roi, quand j'épousai ma femme, ie fus mécontent J'eus à me plaindre de vous; pas de haine. Pourtant je n'ai rien dans l'âme... Elle avait doublé Page 112. J'avais un habit de moire Le fer de mon noir Sous l'acier de mon corset. on insulte le Cid Page 114. Quand tu me fais défier Du greffe de Par ton clerc à Salamanque, .]!isqu'au gué d'Almonacid, A Jaën par ton greffier . . . A h J tu ne veux pas Page I 16. Soit que je vienne ou que j'aille. Tu veux tirer mon verrou! Cela te semble alarmant Je tire seul mon verrou. Ah! tu trouves que je bâille Encor trop commodément ! Trop librement dans mon trou ! VARIANTES ET VERS INEDITS. 345 Etj dans ta m'mricorde, Page 116. Tu voudrais, dans ma vieillesse, Roi_, tu 'voudrais j nuit et jour. Comme un dogue dans ta cour, au bout d'une corde, M'avoir, moi le Cid, en laisse. .. Ta dague, je l'ai trempée. Page 118. Roi par moi; sans moi, poupée! D'Andorre en Almonacid Du Tage à l' Almonacid... ViCj Tortose, Santander, Almodovar. . . L'Eipagne Page 120. Ma ville est-elle une vache... Hasardant tes vils méprii. Page 124. Risquant tes hautains défis... he vieux Cid craint des Page 129. Le Cid aimé des meilleurs... V homme d'en bas, sable ou cire. Page 130, Pour avoir ce qu'il désire Garde l'empreinte du pied. Le flatteur baise ton pied. crocheter ta Page 131. Non de glisser sous ma porte D'Irun ou de Ma main jusqu'à Penafiel. attention ruse âpre et Page 133. Votre habileté subtile... Quoique vous soyez un prince Q«^on ne peut calomnier, Vil, on ne peut le nier... Quatre strophes retrouvées dans les fragments inédits : [J'ai cette habitude prise Et je la trouve à mon gré. Et ce n'est pas, barbe grise. Certes, que je changerai. A la terre où sur des chaumes Votre aïeul Sanche régna. J'ai rattaché trois royaumes; Mon aiguille est Tizona. 546 LES MANUSCRITS. Mais craignez de me combattre. Roi , car le Cid, Car Ruj Diaz, votre aîné. Ayant construit, peut abattre. Et reprendre, ayant donné. Prenez garde! ou, je le jure, A votre royal manteau Vous avez une couture Que découdra mon couteau.] Quatre vers répétant, en alexandrins, l'idée de la dernière strophe publiée [N'attendez pas de moi que je flatte : non. J'aime, Voilà tout, comme on fait dans les monts, dans les bois, Ma manière d'aimer fait crier Et je fais crier ceux cjue j'aime quelquefois j Des langues de lion le lèchement est rude.] IV. LE ROI DE PERSE. {Autre titre : le shah.) Le shah de Verse j roi tremblant et redouté en qui Dieu met de la clarté Page 137. Le roi de Perse habite, inquiet, redouté. Habite en hiver Suzc, Ecbatane En hiver Ispahan et Tiflis en été. . . . . . interrompant un chant Doux et mystérieux qu'il chantait Qu'il chantait au milieu des chèvres, en marchant... V. LES DEUX MENDIANTS. LA TAXE AU SAINT EMPIRE. - LA DIME AU SAINT-SIEGE. ( Variante du sous-titre : Lifte civile et denier de saint Pierre. ) Arrêtent les papants Page T 3 8 . Vident les sacs d'argent. . . Le crime dans Qui mendie en cette ombre a ses allures franches... Tout ce qui Qjàconque pajie doit péage aux deux amii. Nul n'échappe. Arrêtez! Il faut payer de gré Les hommes, som les pieds des rois, sont des fourmis. Ou de force, en passant dans le noir bois sacré. VI. MONTFAUCON. {Autre titre : l'Épou vantail?) Un roi sévère eit bon. Page 139. Il n'est qu'un droit : régner... VARIANTES ET VERS INEDITS. 547 Villent semblent un fatal jeu. Page 140. Blessent les dogmes saints dans l'ombre, et fatal jeu... fontj dans un flot de lumière vermeille, Elles tentent, troublant le mystère où nous sommes, On ne sait quel travail sur les cerveaux, qu'e'veille Un travail inconnu sur les cerveaux des hommes, grossi Leur tourbillon vivace et sans cefle ipaijïi. Leur ôtant quelque chose et leur donnant aussi. Leur ôtant quelque chose et leur donnant aufii. Quoi? c'est là votre perte et c'est là mon souci. Quoi ? je ne puis le dire, ê roi. Que font-elles? du jour, du mal? Qu'apportent-elles? Le hasard les avait amenés Tous deux rêveurs, ils sont arrivés près d'un champ vagues Oà roule en ondes d'or Beau, large, oà friflonnait Qu^cmplit de son frisson toute une moisson mûre . . . dans les sillons. Sous de hauts échalas plantés parmi les blés, "Pendent, tout hériflés d'ordure et de haillons. Flottent, mouillés de pluie et de soleil brûlés. . . ombres les paflereaux Page 141, Des larves qui mettaient tous les oiseaux en fuite. des vivants Au-dessus de la foule, au-dessus de la France, au-deflws d'Aflur Comme sur Babylone on distingue Babel. . . plante affreuse Page 142. Si quelque ronce y croît, la feuille horrible jette Dans l'air l'acre senteur du pourri foir impur Une ombre onglée et noire, aflFreux stigmate obscur, Et l'ombre des cinq Qui ressemble aux cinq doigts du bourreau sur le mur. La ruine que l'ombre L'échafaud que le Louvre a pour couronnement. Et des lois sans pitié le dernier excrément La caresse au tombeau, l'insiilte au firmament... ... et sans se soucier continue ou rampe, vive. Que le monde à ses pieds souffre, existe ou périsse... ombrés Sous ces piliers, chargés de fantômes flottants. Sur ces piliers, auxquels prend mesure un cordier, ■ Là grince le rouet sinistre du cordicr, on peut compter le temps Du cadavre au squelette on peut étudier 548 LES MANUSCRITS. Au progrès que les os Page 142. Le progrès que les morts font dans la pourriture... féroce fétide sépulcral Page 143. ... chaos morne et ténébreux, broussaille. . . l'étoile qui brille Et la brume qui flotte et l'astre qui flamboie, monÛrueu^e grille Qu^à travers une vaste et large claire- voie. . . L'éclair L'acre Page 144. L'azur luit, le soir vient, l'aube blanchit le ciel; Dans un miasme infâme et Le vent, s'il entre là, sort pestilentiel. . . le pafîé, parmi les Dans l'étrange épaisseur des brumes inhnies. . . jamais Dieu Et demander au goulïre où nul astre n'a lui . . . VIII. LE COMTE fÉlIBIEN. Page 150. C'est simplement le vieux comte Félibien lorsqu'il eut perdu son fils, donna son bien Qui ne croit que le vrii, qui ne veut que le bien, Et, sénateur, feH fait maître d 'école a Aux pauvres, et se fit maître d 'école a Et par qui fut fondé le collège de Sienne. . . VII. ENTRE LIONS ET ROIS. QUELQU'UN MET LE HOLA. , ce Sphinx, suipeHe Page 153. La nuit perfide a beau regarder de côté. . . Ceii nom que l'ombre Mais c'est nous qui l'avons. La foret nous encense. Koii, les hoii sont h nous comme aux fauclieurs les blés. Chacun de nous au fond de sa caverne est roi. I oivs vive'!^ proHernés Page 154. Lâches, vous frissonnez devant des amulettes... qui sortait de Ce verbe monstrueux rugissait dans leurs bouches, VARIANTES ET VERS INÉDITS. 549 Faisait dire aux rochers pensifs Page 154. Et les bois demandaient aux monts : Qu'est-ce cjue c'est? Je suis le grand regard Page 155. La grande patience et la grande colère. L'arrogant , je l' abats ; l'altier, je l'humilie. Sachez cjue je suis là. J'abaisse et j'humilie... Fragment donnant à un mage le rôle de Dieu : [Alors le mage dit aux lions : Taisez-vous. Qu^avez-vous à rugir dans mon désert.'' Silence. Sauvages, je médite, et votre violence Me déplaît; je pardonne au ciel s'il a tonné, Mais que la bête fasse un bruit désordonné, C'est trop fort. Vous troublez mon rêve et mon étude; Vous ne vous gênez pas avec la solitude. Vous êtes ses lions, mais vous êtes mes chiens. Silence!] IX. L'ISLAM. I. L'AN NEUF DE L'HEGIRE. qu'il gardait manuscrit Page 162. Il relut le Koran de sa main même écrit... Car la chair a l'opprobre et la route a la Page 163. Ma chair a plus d'affront qu'un chemin n'a de fange... 0 croyants j 0 payants, O vous tous, je serai bien vite dévoré... honte de l'âme Chaque faute de l'homme engendre un ver de terre. . . . aux anges effrayants l'Islam Qui voudraient replonger l'homme dans les ténèbres. d'abtme terrible Lieu sévère où l'on a derrière soi Page 164. Et j'ai devant moi Dieu, derrière moi le monde. haut mur, milieu du ciel et de mitoyen du ciel et de Al-Djannat de Sur le mur qui sépare Eden d'avec l'abîme. . . un aifre à leurs Les chars vivants ayant les foudres pour essieux. 550 LES MANUSCRITS. Développements retrouvés dans les fragments : PARADIS DE MAHOMET. [Dieu récompensera les justes et les bons; Et, pour laisser sortir du sépulcre les sages, La mort entrouvrira dans l'ombre des passages; Ils pousseront la porte obscure du tombeau; Et là, pour les porter au ciel clément et beau. Les saints, qui du Koran auront suivi les règles. Trouveront des chameaux ailés comme des aigles.] [koran. Mahomet dit : Il a, certe, avant nous, existé des apôtres. Je ne suis pas un dieu, je viens après les autres; Je mourrai comme vous à mon heure, il le faut. Dieu qui fit l'aurore, j'honore, Je ne fais qu'obéir au vrai Dieu que j'adore; Ce que nous deviendrons vous et moi, je l'ignore, Je ne suis qu'un penseur chargé de parler haut.] III. LE CÈDRE. Page i68. ...un vieux cèdre au grand feuillage sombre Où les oiseaux volaient avec un doux fripon. Croissant dans un rocher qui bordait le chemin; sa droite a l'horizon Cheik Omer étendit à l'horizon sa main. . . Sa racine hagarde et ses griffes Son tronc et sa racine et ses ongles vivaces. . . Sinaïj Galgala Page 169. Le champ de Galgala plein de couteaux de pierre... saisons de son âge Les ans de sa durée aux anneaux de sa sève. X. LE CYCLE HEROÏQUE CHRETIEN. I. LE PARRICIDE. vieux père, en qui le Danemark^ commence, Page 171. Vit son père Swéno, vieillard presque en démence... Son épée, à la fois Page 172. Sa vie, en même temps bénie et redoutée... Qj£évêque, il savourait l'odeur Qu'un céleste parfum sortait de sa mémoire.. VARIANTES ET VERS INEDITS. 551 DiHinâement , au fond d'un grand nuage bleu , Page 172. Assis comme un prophète à la droite de Dieu. Afik comme un pro pinte à la droite de Dieu. Le soir vint^ l'orgue en deuil se tut dans le saint licu; le clergé ferma La nuit vint; le silence emplit la cathédrale ^ Et les prêtres, quittant la haute cathédrale, Kanut demeura seul dans la nuit Laissèrent le roi mort dans la paix sépulcrale. l'hiver obscurci Page 173. Kanut quitta le mont par les glaces saisi... au front hardi reprit sa marche Kanut alla plus loin, levant sa tête fière. Kanut au pâle front reprit sa marche En avant! dit Kanut, levant sa tête fière... Pareil au blanc flocon qui d'un roc se détache Page 174. Comme un limier à suivre une piste s'attache... Le §peSire aux trifies yeux ...Il n'avait jamais fui; Cefla de marcher droit devant lui sous les deux, Kanut pourtant cessa de marcher devant lui. . . Ces gouttes, dans les plis du linceul, finissant comme des lacs Par se mêler, faisaient des nuages de sang; ce vainqueur et ce ?nattre. Page 175. Et c'est pourquoi Kanut, fiayant devant l'aurore Fuyant, tremblant, n 'a pas encore osé paraître. Et reculant, n'a pas osé paraître encore. . . II. LE MARIAGE DE ROLAND. Us luttent pied a pied, ils luttent Le combat eff farouche, ils luttent Page 176. Ils se battent — ■ combat terrible! — corps à corps. la veille, aurait vu s'armer ces fiers Qui, cette nuit, eût vu s'habiller ces barons. . . Masques noirs dont les trous rayonnent, pleins de Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme. s'étreignent, sanglants, Ils luttent, noirs, muets, fiirieux, acharnés. taïUant, perdant. Et depuis qu'ils sont là, sombres, ardents, farouches. Un mot n'est pas encor sorti de ces deux bouches. Des fragments, nous extrayons ce passage qui dément les deux vers pré- cédents : [...Les deux héros se regardent, cherchant Par où frapper; des yeux ils mesurent le champ; 552 LES MANUSCRITS. Les insultes déjà s'élancent de leurs bouches, Et se croisent, ici railleuses, là farouches, Comme la flèche d'or et la flèche d'airain.] Sa masse d'armes fut celle de Il porte le haubert que portait Salomon, Qui, dit-on, en brisa le crâne d'un démon Page 177. Son estoc resplendit comme l'œil d'un démon; Dans des temps trop anciens pour que nul s'en Il y grava son nom afin qu'on s'en souvienne. . . sans cris et sans Ils luttent de si près, avec de sourds murmures, leurs souffles mêlés ternissent Que leur souffle âpre et chaud s'empreint sur leurs armures. cuissards Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang La sueur les aveugle Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend. C'en est fait. Olivier se recommande à L'enfant songe à son père et se tourne vers Dieu. Page 178. Cependant les héros. . . Puis causent un moment comme de vieux amis. Se lavent le visage, et causent un moment. Le Rhône a ramené l'envoyé promptement messager et les trouve endormis. Le batelier revient, il a fait promptement. . . orgueil Je ne sais quel démon Ce je ne sais quel dieu qui veut qu'on soit vainqueur... Ni l'un ni l'autre ne chancelle. Page 179. Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle. L'épée est un marteau, l'armure est une enclume. Ils frappent j le brouillard du fleuve monte et fume; lointain qui passe se hâte Le voyageur s'efi-raye et croit voir dans la brume Croit voir des forgerons D'effrayants forgerons D'étranges bûcherons qui travaillent la nuit. C'est ainsi que Roland Page 180, ^ ...car l'affaire était chaude. Épousa ses amours la belle Aude au cou blanc. C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude. Description de Durandal : [Durandal, lame auguste, avait dans son pommeau Du sang de saint Basile, une dent de saint Pierre; Car illustre est l'épée et vile est la rapière.] VARIANTES ET VERS INEDITS. 555 m. AYMERILLOT. Je zifux venger l'affront fait a mes capitaines. Page 182. Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines. Oui, dufïéfe refter quator'^e ans dans ces plaines, O gens de guerre, archers, compagnons, capitaines, 0 ducs', barons', archers'. Oj»es ions compagnons .' aigles! Mes enfants! mes lions! Son duc a pour sa garde. Elle a pour se défendre, outre ses béarnais. .. plus car je Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux. a Buranon, en mer. Page 183. Et qui vont, le premier, dans le val de Bastan, le troisième en enfer. Le second à Bordeaux, le dernier chez Satan. Charlemagne reprit d'une fafon civile : L'empereur, souriant, reprit d'un air tranquille. . . les prendre Ces belles filles-là sans leur rire au passage, sans risquer mes doigts autour de Et me piquer un peu les doigts à leur corsage. Page 184. Moi j'ai vaincu Tryphon, Thessalus, GaïflFcr. . . fis jadis la guerre a Canut Everard Page i8j. Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand. pour portes. Page 186. Elle a trente châteaux, trois fossés, et l'air prude... assiéger Page 187, Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne? se liâtaient vers les plaines. Pendant que les torrents mugissaient sous les chênes. jusqu'à ce jour, suivîtes Charlemagne, Page 188. Vous qui m'avez suivi jusqu'à cette montagne. . . Ça, page, qui t'appelle, et Page 189. Toi, que veux-tu, dit Charle, et qu'est-ce qui t'émeut? porte de Bivar était l>af!e et fort Page 191. La cour était petite et la porte était laide. 554 L^^ MANUSCRITS. Gébrufal, Page 191. D'Avis à Gibraltar, d'Algarvc à Cadafal . . . cimier était le plia beau de la Page 192. Votre magnificence emplissait cette cour. . . ricombrc Plus d'un richomme avait pour orgueil d'être membre. . . l^ous traiter mieux qu'un duc, c'était vous priier peu; Et vous étiez un fils d'une telle fierté Vous ne jouie';^^ qu'avec des rois dans votre jeu. Que les aigles volaient tous de votre côté. Nf trouvant que vaine ombre et que fautes fumées Vous regardiez ainsi que néants et fumées Or des commandements de guerres et d'armées. Tout ce qui n'était pas commandement d'armées . . . gouvernie'^ magnifique, commandieir^, puisant, étincelant, prodigue. Vous dominiez tout, grand, sans chef, sans joug, sans digue... V. LE JOUR DES ROIS. Mon^on Page 194. Le bourg Chagres est là, près de sa forteresse. vieux pauvre du pont pauvre du vieux pont Le mendiant du pont de Crassus . . . chose La larve qui n'est plus ou qui n'est pas encore cette larve humaine aux triBes yeux fantôme aux tristes Ressemble à ce vieillard, spectre aux funèbres yeux... l'abîme. C'est le squelette ayant faim et soif dans la tombe. oà partout on eB proie et viftime l'opprepon Dans ce siècle où sur tous l'esclavage surplombe. . . La foule court, va, vient, pafej Page 195. Qu^est-il? Rien, ver de terre, ombre; et même l'ennui... abjeét, infime, au fond de la ftupeur Cet être obscur, infect, pétrifié, dormant... Immobile, il écoute, entend-il? Il regarde, Celui qui le voit, dit : C'est l'idiot! et passe; Il eff vêtu d'une loque hagarde,- Voit-il? Son poil eff gris, sa maigreur eff hagarde,- Son regard fixe semble effaré par l'espace. . . oisifs douloureux, C'est un de ces vivants lugubres, engloutis... VARIANTES ET VERS INEDITS. 555 V ombre qii "il fait attiifte et noircit le Page 196. On voudrait balayer son ombre du pavé. . . fait son dieu d'un fléau. Page 197. Quiconque voit des dieux dans les loups, les adore. Voya^ons! . . . Partageons ! D'avance partageant Se partageant tout bas le butin qu'ils vont faire. N'étant pas trop de deux pour ce qu'ils ont à faire. forcé tnuraille et citadelle, Après avoir rompu le mur qui la couronne, Tudèle Brûlé la belle ville heureuse de Girone... Égur Ariscat est le roi d'Aguas... Masferrer Le roi du mont Jaxa, Gesufal le Cruel... s'efface en Et Teruel se tord dans un flot de ténèbres. Masferrer sur les monts Page 198. Le fort que sur un pic Gesufal éleva... ...et ce merveilleux golfe Qjà vit tomber Icare et s'envoler OÙ tombe Phaéton et d'où s'envole Astolphe. CV/? Masferrer, qui rit du rire des Gesufal est ce roi, gai comme les démons, Et qui dit a la plaine ouverte sous les monts Qui disait aux pays gisant au pied des monts. Sol lugubre Pays fatal Sol inquiet, tremblant comme une solfatare... Je suis le roi qui danse et qui lève la main Dansez, peuples! j'ai deux royaumes dans ma main. mère mère L'enfant cherche la femme et la femme l'enfant. . . Le laboureur, ayant la peine, eft économe. Page 199. La plaine est ouvrière et partant économe. alcades Les pays plats se sont humblement excusés. . . L'atroce aventurier toscan Travamala, L'ombre de Dios Gil, Page 200. Blas-el-Matador, Gil, Francavel, Favilla... Et chargés de butin, joyeux, fiers. Page 202. Lourds de butin, le long des chemins saluant 556 LES MANUSCRITS. Sur le chemin tes Chrifts Page 202. Les images des saints cjue les passants vénèrent, forts crénelés Vers leurs châteaux des monts Vaincjueurs, sanglants, joyeux, les rois s'en retournèrent... ¥os. Chaque bande, gagnant Keuji , Vrgel, Tolosa, Dans des directions diverses, s'enfonça. Dans des dire^ions diverses s'enfonça. Ceux-là vers Roncevaux, ceux-ci vers Tolosa. Et les princes Page 203. Les montagnards disaient. . . un pirate comme une barque Ils rentraient dans leurs monts, comme une flotte au havre. XI. LE CID EXILE. ardente de Xérès Page 205. Pancorbo, la bataille illustre de Givrez... Lerme Gor, où le Cid pleurait de voir le jour finir... terres qui sont par delà le^Xénil Dans les pays qui sont entre l'Ebre et le Cil. . . Les filles de Bernard Page 206. Les infantes d'Irun, Payenne et Manteline. . . sous la grêle des flèches, Mais, s'il parle du Cid vainqueur, bravant les flèches... le colojie a terre un tas de nains Page 207. Sur Achille tombé les myrmidons ont crû... Est-ce en effet l'oubli que l'exil? une gloire L'exil, est-ce l'oubli vraiment.^ une mémoire l'histoire? Qu'un prince étouffe est-elle éteinte pour la gloire? Disant aux étrangers : Entre-:^ chf^ nous, voisins Page 2TO. L'homme dit aux passants : Entrez, les bienvenus! L'homme ouvre h tous sa main et sa maison. Pour un petit enfant qu'elle allaite, la femme N'allaite qu'un enfant et montre ses deux seins. Montre superbement deux seins de marbre nus. Page 211. Leurs filles, qui s'en vont laver aux cressonnières, S'en fonçant a mi-jambe Plongent leur jambe rose au courant des ruisseaux. Sont, dans leur gaité pure et leurs vives manières. On ne sait, en entrant dans leurs maisons tanières Si belles qu'elles font becqueter les oiseaux. Si l'on voit des enfants ou bien des lionceaux. VARIANTES ET VERS INEDITS. 557 Le Cid est le récit Page 2 11. Il est l'auguste ami du chaume et du grabat. Barcelone Page 2 12. Des tours de Pampclune aux clochers de Cadix. Ils content que le Cid cause et rit avec eux. Page 213. Dans un beau train de guerre et de chevaux fougueux, Jayme Don Santos traversa leurs villages, superbe... Santûs marcha trois jours dans la plaine âpre Don Santos traversa la plaine vaste et rude. . . On dit de -vous : — Rodrigue a le front Page 2 14. Don Ruy, chacun se plaint : — Le Cid est dans la nue... l'homme de don Alphonse Vous n'êtes qu'à demi le champion Vous n'êtes qu'à peu près le serviteur d'Alphonse... le vrai serviteur donne tout a PuiSj celui qui sert bien donne tout a Qui s'arrête en chemin sert à demi son maître. // ne réserve rien, toujours prêt. Le -vrai soldat fait tout, prêt toujours, toujours la. Jamais d'un vain scrupule un preux ne se troubla. . . Un mot de temps en temps vous échappe, et Page 215. Tel mot qui par moments tombe de vous, fatigue... Ne prenez point en mal cela Je ne dis pas ceci pour vous, Cid redoutable. Notes sur le Cid : [Les acclamations du peuple le suivant, En peu de temps il fut le Cid incomparable. Car quel homme admiré ne devient admirable.''] [Une des deux épées du Cid, Collada, portait sur un côté de sa lame : Sil S'il et sur l'autre : Nol No! C'était la nuit. Des voix disaient, parmi des cliquetis de glaives : — Faut-il forcer ce mont aussi haut que les rêves, Se ruer, lance au poing, sur ce nid de vautours. Monter avec les mains, sans échelles, aux tours.'' Faut-il, un contre dix, attaquer cette ville. Et, ne fut-on que trente, ignorer s'ils sont mille.'' — J'entendis une épée alors répondre : oui. Et je fus d'un éclair de bataille ébloui; Puis les voix, rugissant dans une ville en flammes. S'écrièrent : — Faut-il tuer ce tas de femmes .'' 558 LES MANUSCRITS. lire : non. Compagnon . Et j'entendis Tépée immense dire : non. Je reconnus le Cid qui passait. Lui criai-je. . .] XII. LES SEPT MERVEILLES DU MONDE. (Autre titre : les orgueils.) Smyrtie, Troie, E/emiSj Thèbe, Argos, Page 218. Et je suis l'idéal. Troie, Argos, Sicyone... Et les peuples viendraient consulter mes devins. Mes oracles feraient les hommes soucieux; j'aurais des orfèvres divins. Si j'étais Cos, j'irais forgeant les durs essieux... Si j'étais Olympie en Élide, mes jeux jouteurs Mêleraient les héros dans un sable orageux, Noueraient et dénoueraient les Montreraient une palme aux lutteurs courageux, Atalante en fuyant me jetterait ses pommes, sorciers Mes savants lutteraient avec mes Les devins combattraient chez moi les astronomes . . . la nuit tombe ou que l'aïire Ayant, que l'aube éclate ou que le soir décline... l'art, moi, Ils sont l'effort, je suis le miracle. m^envtant Page 219. Corinthe en me voyant pleure, et l'art ionique... Quelque être eïi-il difforme ou hideux, je l'ignore. La pierre est dans la terre; âpre et froide, elle ignore. Mon unité paisible eiî sœur de la vertu; Page 220. Ma symétrie auguste est sœur de la vertu... . . . mon fronton Cécrops, Page 2 2 1. Pense comme Thaïes, parle comme Platon, Mon portique serein... magique divine augufie A la vibration pensive d'une lyre... ...je suis le temple portique de le porche Le blanc palais de l'aube et l'autel noir des nuits; VARIANTES ET VERS INEDITS. 559 Le matin j je sourkj rayonnant e 2 2 1. Quand l'aurore apparaît, je ris, doux édifice., ,Qii^Euterpe au front riant n'a la peur de Minerve Que Calliope n'a la crainte de Minerve. Étant chef-d'œuvre et temple, et deux fois adoré. Page 2 2 2. J'entends autour de moi les peuples s'écrier : .]e tiens par l'art sublime et le culte sacré Tu nous fais admirer et tu nous fais prier; célefte A cette terre où luit mon divin Acrotèrej Nos fils t'adoreront comme nous t'adorâmes, Je suis une splendeur et je suis un myBère. Chef-d'œuvre pour les yeux et temple pour les âmes! le monde Gloire! en l'épouvantant elle éclaire la terre ^ crime deuil tl fut ombre et myHere eft il fut semblable à l'onde, Son lit fut formidable et son cœur solitaire. . . ...Et nous, les arbres sombres, et reverdis toujours. Grandissons, rajeunis sans cesse et reverdis, un bouquet qu'elle posa comme un vase sur des tours comme un nid sur des tours, Nous que sa main posa sur ce sommet jadis. . . aUant et venant qui bouillonne Page 223. Pleine d'un peuple épais qui roule et tourbillonne, de seuil en seuil Et de pas et de chars par des buffles traînés. . . L'âpre éclair de midi feuilles Le rayon de midi dans nos fraîcheurs s'émousse. . . dômes, piliers. Page 224. Et nos blancs escaliers, nos porches, nos arcades... bosquets Sous nos abris sacrés, nul bruit ne les troublant, S'abritent la perdrix, pafereau. Vivent le martinet, l'ibis, le héron blanc... frémij^antes palpitantes L'air ride nos bassins, inquiètes baignoires... berceaux chambres Nos taillis ont été les parvis et les salles. . . 56o LES MANUSCRITS. Pélops efi grand j Minos efî grand, Memnon Page 2 2 5 . Une troisième voix dit : — Sésostris est grand. . . Khamsis Comme Typhon cent bras, Cyrus a cent batailles... Ht rien ne me fera crouler, moi, son palais. Page ii6. Je suis le deuil triomphe et le tombeau palais. fpeHres de pierre, épars, portent OÙ des colosses noirs rêvent, portant des urnes... Mon sourcil communique au tremblement Page 227. L'angle de mon sourcil touche à l'axe du monde ; L'autan vers moi se tourne La tempête me parle avant de troubler l'onde. . . que craint le Stjx, que l'aube J'ai sur mon front, que l'aube en reculant adore... ténébreux et di formes. Les siècles, partant l'un après l'autre, s'en vont... L' oiseau fait dans mon sein son nid mélodieux auBirt rit aux nids Mon temple offre son mur au nid mélodieux. . . dans l'hymne, par l'ombre et par l'azur Quand, dans le saint pœan par les mondes chanté... lumineux, sombre, vaHe, et Mon crâne plein d'échos, plein de lueurs, plein d'yeux. ha vague haletante ou le fwt aplani Page 228. Le bruit du gouffre au chant de l'azur réuni... Et pour faire écumer les Et pour démuieler les Que seul je mets la bride aux bouches des fléaux, le monde eii ma héte Que l'abîme est mon hydre. . . Leur rayonnement calme emplissait l'éther pur Dans l'abîme sans borne elles brillaient sans nombre; Où , le soir, le grand char du soleil roule et sombre . . . ...et l'âpre houle et le rude aquilon Se mordaient et hurlaient dans un noir Se tordaient S'attaquaient dans un blcmc et tauve tourbillon. . . s'arrachant les cheveux sur les Page 229. De femmes se tordant les bras le long des grèves; EJ des marins perdus on entendait les On entendait crier de lamentables voix. . . VARIANTES ET VERS INÉDITS. 561 tout au fond de son gouffre, antre Page 230. Et faisaient sous l'écume, au fond du goutïre amer, l'épouvantable Rire aux dépens des dieux les monstres de la mer. faisant le jour sur les abîmes, C'est alors que, des flots dorant les sombres cimes... C'eB alors que voulant sauver les matelots, tremblants matelots. Voulant montrer l'asile aux matelots, rêvant Ke'vant, parmi les caps, les brumes et les fiots, C'efi alors que, rêvant un phare sur les fiots, Dans son Alexandrie, à l'épreuve du vent, U« phare radieux, splendide, Impofible a détruire, auguHe, La haute majesté d'un phare inébranlable, de l'Olympe A la solidité des montagnes semblable. . . Devant la fixité de mes yeux sans sommeil. Le vrai phare, c'est moi. Rhode est sous mon orteil. Lf nord e!î nébuleux, l'orient est vermeil. Devant la fixité de mes yeux sans sommeil. . . Le flux s'en va, le flux revient. Page 231. L'homme vit, l'océan roule, les matelots... écueils, dans l'âpre écume de tes Dans tes fixes écueils, dans tes rapides jeux... créé pour braver Page 232. Comme un sage, envoyé pour vaincre le destin, forte , probe Etant la souveraine et grande conscience, Est composé de foi, d'honneur, de patience 5 D'amour et de courage à lafler L'un affronte les ans et l'autre les bourreaux. . . devant moi le tas tumultueux farouche et noir Page 233. J'ai sous mes yeux l'amas mystérieux des flots. . . Et le flot, qui noya quelque Et le flot, dont le pli roule un pauvre nocher... i'exiHe. 0 flots noirs ! Tais-toi, mer! je serai toujours ce que je fus. lutte future Car il ne se peut pas qu'en ma sombre aventure. . . L'airain contient de l'ombre, et sur l'eau, pur Le bronze eH ténébreux, et sur l'eau, vert Page 234. Autour de moi, sur l'île et sur l'eau, clair miroir. NiTIOXAlE. 562 LES MANUSCRITS. rayonner Page 235. L'aube a beau resplendir, je suis le géant noir. . . Ce vol de noirs oiseaux qu'on nomme les La déroute effarée et sombre des années. . . deux profonds, le hron'^re, . Les siècles sont pour moi, colosse, des instants... qu'exigera l'être. Tant que poussera l'herbe et tant que vivra l'homme. au marin plages Sembleront au passant vers ces rochers venu. . . deux! je suis le deuil chaffe et l'auguHe malheur; Je suis le marbre, auguste en sa sainte pâleur... Ajant sur tous ses flots de pierre j au lieu d'esquifs. Page 236. Et sur ses flots, jamais par le vent secoués, Les empires hagards et les siècles pensifs. Avait au lieu d'esquifs les siècles échoués. revenant des deux faire la guerre. Page 237. Comme si, dans les cieux, faisant à Dieu la guerre... Les autres visions semblaient diminuées. Tout flottait sur sa base en ombres dénouées. . . merveilles Ces monuments, les sept étonnements de l'homme. Je suis celui qui rampe et qui règne. • y le fumier] l'invisible. Page 238. Je suis le ver. Je suis fange et cendre... Panthéons, Rhamséïons, voile ses haife Si fiers que devant vous on ferme les paupières, Façades de l'immense orgueil humain, si fières... [Portiques, Parthênons, Pjramides, Pirees, Sanctuaires chargés d'astres et d'empjrées. . . 0 prodigieux mur, Vaste enceinte d'Assur, d'où l'Egypte aperçoit la Chaldée, d'Ophir où Nemrod mit le titan Mur où Nemrod cloua l'hippanthrope Phœanthe, Dont la tour, en pafant, des oiseaux regardée,] Et dont la ronde tour, sous les oiseaux béante... [ Colofle au large orteil. Cirque d'Anthrops le noir Palais de Tentyris oii les reines séjournent Palais d'Hyrcé, qu'enchante une éternelle fête. Si beau que, résistant à l'heure qui s'arrête. VARIANTES ET VERS INÉDITS. 563 par moments se retounitiit Si beau que, pour le voir, il fait baifier la tête Page 238. Les chevaux du soleil, cabrés, baissent la tête Les Aux chevaux du soleil 1\ Pour tâcher de te voir! Portiques, piédestaux qui portez des figures [B/oa sculptés au burin. Au geste souverain, PiédeHaux qu'un monceau de bas-reliefs Et qui du haut des caps, que votre masse encombre. Et qui, du haut des caps jjete-'^ sur la mer l'ombre'\ Ajoutez à la mer vaste et sinistre l'ombre Des déesses d'airain. . . La règne Dœcylos Page 239. La mer où luit Pylos... cette âpre solitaire, Soyez comme Babel, âpre, indignée, austère... la , Ferse Montez, toi sur l'Egypte et toi sur l'Idumee... l'orgueil, le bruit. Page 240. Tout vient à moi, le fait, l'être, la chose triste... Victor Hugo avait d'abord conçu la réponse du ver aux Sept Merveilles en alexandrins j voici le passage qui concerne le Colop de Rhodes : [O statuaire, (Charès) Mets ton géant debout sur le gouffre marin. Fais passer sous le monstre, entre ses pieds d'airain. Les galères entrant dans le vieux port de Rhode. Bien. La goutte d'eau l'use et le vent le corrode. Un juif en chargera neuf cents chameaux demain j Puis tout cela tiendra dans le creux de la main, vil sou Et nul ne sentira, dans le liard de cuivre, L'énormité peser et le colosse vivre.] XIII. L'ÉPOPÉE DU VE^. épouvantable Dans la vafle inexprimable Page 241. Au fond de la poussière inévitable, un être... Page 242. Je suis l'Inconnu noir qui, plus bas que la bête, toute la foule toute la vie Remplit tout ce qui marche au-dessus de sa tête De ruine et d'horreur, D'angoisse et de terreur... 36. 564 LES MANUSCRITS. Je mords le maître, après sa colère riigie. Page 242. Je suis l'extinction du flambeau, toujours prête. César l'orgie Il suffit qu'un tyran pense à moi dans la léte. . . Le sombre fil qu'au fond du tombeau Le fil imperceptible et noir que je dévide le ciel désert Ferait l'aurore veuve et l'immensité vide... 0 vivants! c'eil à moi que tout vient rendre J'attends. L'obscurité sinistre me rend compte. L'archer sur l'éléphant. Le prince sur son char. Le visir sous son dais, le marchand sur son âne. Chefs j peuples, légions, et les rois Familles et tribus, les seigneurs d'Ecbatane. .. métempsy choses Page 243. Rayonnez, papillons, dans les métamorphoses. , au-defous des pieds qui marchent, invisible. Quand sous terre rampant, j'entre dans Babylone, ,J 'entre dans Delphe, ou Thèbe, ou Tyr l'inaccefîible. Dans Tyr qui porte Ammon sur son double pylône, Dans Suze où l'aube luit, Lorsqu'entendant chanter les hommes, je me glisse, A travers l'épaifeur noire, ignoré, caché, Invisible, caché, muet, dans leur délice... Vcfta comme Sapho, , , Tout, Vesta comme Églé, Zenon comme Epicure, Tout a l'intuition A le tressaillement de ma présence obscure. . . blanc, je bave Page 244. Je suis l'intérieur du prêtre en robe blanche. Dans cette conscience et j'erre en cette cave Je bave dans cette âme où la vérité penche. . . L'orage l'Apre mer Egée Page 245. L'écume manquerait à la nef submergée... l'onde au cygne, La neige à l'Athos, l'ombre aux loups... vont jusqu'à vêtir Iblis impoiteurs Vos prêtres insensés chargent Satan lui-même. . . mener l'homme à Dieu, c'eft en vain que Pour aller jusqu'à Dieu dans l'infini, les cultes, La Chaldée et l'Egypte et leurs Les religions, l'Inde et ses livres occultes VARIANTES ET VERS INEDITS. 565 De l'înde Page 246. Par Hermès copiés... J'entends l'homme Mon œil guette à travers les fêlures des urnes. fleurs, parfums, Je suis. Vous n'êtes pas, feu des yeux, sang des veines, Kire des dents. Parfum des fleurs, granit des tours, ô fiertés vaines! anéantir Kome, faholir. Page 247. Pour te tuer, ô Rome, Octave a les supplices... Lyre et clairon, ohante-Tj huttev^ pour moi) chante\! Page 248. Chantez! le marbre entend. La pierre n'est pas sourde... Le conque'rant qui rêve, en son char de -victoire. Page 249. Tout périt. C'est pour moi, dernière créature. De laifler sur son nom un nuage de gloire. Que travaille l'effort de toute la nature. . . Que l'homme, en Que le peuple, écoutant leur parole immortelle Et leur enseignement Au pied du mont fumant. . . Le pire et le meilleur, le décote sans homes, . Les passants, le despote aveugle et sansflimites, ' Oui, les pafants, les 'voix. Ceux qui viennent et vont, les multitudes mornes. Les rois sages avec leurs trois cents sulamites. . . Les danses, les chansons, les camps pleins d' L'usurier froid, l'archer habile avix escarmouches... temples, dieux, lois. Tout m'appartient. A moi symboles, mœurs, images, ■ Et ce monde de rots, A moi ce monde affreux de bourreaux et de mages... j^o» me donne Alexandre, afin Arrive, Sésostris, t' Dieu me fait Sésostris afin que je l'habite. . . Haut et bas. Grand, petit, a moi tout! Faible ou fort, à moi tout! A moi tout! à toute heure, et qu'on entre ou qu'on sorte! Je suis l'être a qui songe, en Page 250. A moi le condamné dans sa lugubre loge! Le blême condamné qui regarde Il regarde effaré les pas que hit l'horloge. Faisant de sombres pas; Et, quoiqu'en son ennui 566 LES MANUSCRITS. Et quij sotus son plafond taillé dans l'âpre roche. Page 250. La Mort soit invisible à ses fixes prunelles, sent la confuse approche A d'obscurs battements, il sent d'horribles ailes Des ailes du trépan. Qui s'approchent de lui. ... et relève sa robe ses jeux Dans les prés ingénus ! sans peur, Celui qui pense à moi vit calme et sans bassesse 5 Sans dédain, sans Juste, il craint le remord... l'ambition Hommes, la volonté, la raison, la science... héros rois Page 252. C'est moi que les puissants et les forts représentent. . . Péclair le ciel L'eau n'a qu'un bruit; l'azur n'a que son coup de foudre. Le Stj/x et le Léthé Le satrape irrité, Astarté Page 253. Magog, Thor, Adrasté. .. qui te berçait dans toutes les tendrej?es. Celle dont chaque nuit tu dénouais les tresses. . . C'était on ne sait quelle Elle me souriait. Page 254. Elle errait, éblouie, idéale bacchante... Elle, amour de mes jeux Des chansons dans les bois, ^Jui nous versait le 'vin dans les nuits peu sévères. Si douces qu'on voyait sur l'eau rêver le cygne. Et qui, dans les feÏÏins, faisait jaillir des verres Et que les dieux là-haut se faisaient entre eux signe Tous les affres des deux! D'écouter cette voix! froids J^uand j'avais jusqu'au soir vidé les noirs calices Olf: quand j'avais vidé tout le jour les calices Elle était le printemps, ouvrant de frais calices; triste et noir. Du travail qui se tait, Elle était l'orient; De l'ennui qui flétrit, du souci qui dévore, Gaie, elle ressemblait à tout ce qu'on désire; Radieuse, elle entrait, et c'était une aurore Elle entrait, elle était toute faite d'aurore, Lcsquif, entrant dès l'aube au golfe de Nisyrc, VARIANTES ET VERS INÉDITS. 567 J^ m'arrivait le soir. Et son bonjour chantait. Page 254. N'est pas plus souriant. Son souffle était le lys, sa chair était la rose; Elle était la plus belle et la plus douce chose ! Elle était la plus belle et la plus douce chose Son âme était le Ijs, son corps était la rose 5 Q^ait 'VU mon œil en pleurs Son chant chassait les pleurs. . . ie te la rends; reprends , sous la mort qui la couvre ^ Page 255. Cette rose du fond du tombeau, viens la prendre, Cette rose du fond de la tombe, qui s'ouvre Je te la rends. Reprends, jeune homme, dans ma cendre. Dans mon fatal sillon, effroyable s'amajie. Cette fleur où ma bave épouvantable brille, limace. Et qui, pâle, a le ver du cercueil pour chenille... ha mort, interrompant une nuit insensée. Elle est morte, — et c'est là ta poignante pensée, — Tf l'a prise, et c'eB là ta poignante pensée; Au moment le plus doux d'une nuit insensée. . . creux et détruit. Page 256. Son flanc, mon noir séjour... Ses dents de perle, où flotte un Viens, couvrant de baisers son vague rire horrible. Dans ce commencement d'éternité terrible Viens achever ta nuit! Finir ta nuit d'amour! La tombe eft dans le nid. Le cœur humain veut tout. On brille, on re^lendit, on monte; il faut descendre; bonheur. Prend tout, l'or, le plaisir, le ciel bleu, l'herbe verte... Et c'eft, â noirs virants, par une chute en cendre subitement Et dans l'éternité smistrement ouverte Que la fête finit. Se vide tout à coup. l^ lion mort attire un nuage de La mort du grand lion est la fête des mouches. . . Vinficsoire Page 258. Le nain partout béant. . . Vbye'^^ l'aéroUthe Page 259. Regardez l'abbadir et voyez le bolide... Cyrus Page 260. Le zodiaque ardent que Rhamsès a beau mettre 568 LES MANUSCRITS. Page 260. Sur son sanglant écu, cercueil qui bave et qui 'végète ^ Craint le ver du sépulcre, et l'aube est ma sujette... Strophe retrouvée dans les fragments : [Parfois je prends mon vol le soir au crépuscule. Et la chauve-souris, c'est moi. L'homme recule Quand il me sent dans l'air. Parfois je brille aux cieux, épouvante du prêtre; J'y serpente; on m'y voit paraître et disparaître; C'eH moi qui suis l'éclair. Et je m'appelle éclair.] XIV. LE POÈTE AU VER DE TERRE. au songeur Page 261. Tu fais dire à Pyrrhon farouche : Que sait-on ? Ver de terre, Sois dédaigné. Tu te vantes. Tu n'es que l'envieux de^Dieu. XV. LES CHEVALIERS ERRANTS. I. LA TERRE A VU JADIS ERRER DES PALADINS. lueurs rayons Page 264. Quelques-uns ressemblaient à des larves d'enfer... Roland j, Bernard j Ils s'appelaient Bernard, Lahire, Eviradnus. .. viâoireSj les camps j les rois. Page 265. Les batailles, les rois, les dieux, les épopées... Songes flottants aux jeux de Qui font l'effet d'un songe à la foule effarée. . . II. LE PETIT ROI DE GALICE. Le même crime unit furie Page 266. La même affaire unit dans la même prairie... Ils atteindront le fond de l'Asturie avant route soit brune et que la nuit les gagne; Que la nuit ait couvert la sierra de ses ombres; la montagne Ils suivent le chemin qu'à travers ces monts sombres Un torrent, maintenant à sec, jadis creusa Avis Comme s'il voulait joindre Espos à Tolosa. . . VARIANTES ET VERS INÉDITS. 569 ce tok d'où descendit Page 266. Ils sont près d'Ernula, bois où le pin verdit. Vêlage qu'aujourd'hui la légende grandit OÙ Pelage est si grand, que le chevrler dit... Terrible, il éclaira du Il put voir et compter, du haut de la montagne hiboux sarrasins Les maures ténébreux jusqu'au fond de l'Espagne... he ravin e!i hideux. Page 267. L'endroit est désolé, les gens sont triomphants. Ordoho Arias ' Rostabat le Géant, Materne le Féroce, PanchOj Jajimej Blas, Ramon, Jorge, et Ruy le Subtil, leur aîné... Ce tas de demi-rois discute et Ce ramafis d'infants presque rois Page 269. Cette collection de monstres se concerte. Et par moments j on voit son pauvre corps qui Il bâille, et par moments ferme les yeux, et trembk le danger vient fièrement Page 270. C'est que, si l'afFront vient à notre choix s'offrir... ...et je promets Ma tête. D'y croupir si quelqu'un, dans ce qui m'environne. Page 271. De donner aux bouviers qui sont dans la prairie Me montre un capuchon d'où sort une couronne. Tous mes états d'Algarve et tous ceux d'Asturie. . . ...Don Ruy, le chef des trahisons. L'aîné, Ruy le subtil, dit : — Ce serait très sage. Froid, se parle à lui-même et dit : Cette mesure Un reflet de caverne Une lueur d'enfer éclaire son visage. Aurait ceci de bon qu'elle serait très sûre. Deux fautes : Page 272. Une faute : on n'a point fait garder le passage. Et l'enfant efî toujours détaché. O don Ruy le subtil, à quoi donc pensêz-vous? Page 274. ...Que je meure ne lui mets pas tout l'exploit sous les yeux. Si je lui cèle rien de ce qu'il veut savoir. Je suis très content, moi, d'avoir un curieux. Devant moi d'ordinaire et dès que l'on croit voir. . . J'étalerais mon âme à Dieu, vînt-il lui-même menacer Me sermonner M'intcrroger du haut des cieux . . . 570 LES MANUSCRITS. Être seul dans un lieu pareil, c'est Page 277. On ne voyage guère en ce val effrayant . . . Mais nom sommes des gens ho^italiers et doux. Nous sommes des seigneurs bienfaisants et très doux. Rentre"^ simplement dans la plaine. Allez-vous-en. Parfois la montagne est malsaine. h' absurde eft périlleux dans L'ineptie eft fatale a Page 278. L'enfantillage nuit à la chose publique. Seigneur Brefj sire, Irun Voici : Leso n'est pas une bourgade vile. . . Page 279. Roland s'adosse au tronc robuste d'une yeuse, Santos monte à cheval, s'élance, et tombe r>iort. Criant : «Défiez-vous de l'épée. Elle mord. Les pauvres petits flancs Page 280. Toute la pauvre chair de l'enfant misérable. Je %>otis plains. Page 281. Arrière. le vol fulminant effrayant Page 283. Que protège le cercle immense d'une epee. mêlée! ma f acre! Page 284. Cris de rage; ô carnage! ô terreur! Le sait-il^ Il lutte... tourbillonne et se tord dans Le héros sous son pied sent onduler leurs nœuds dans les replis ' Comme les gonflements d'un dragon épineux... ie voà le bien, madame. Je suis meilleur, madame. Je me sens bon, madame,, et je jure Page 286. O madame Marie! ô Jésus! à genoux voias, et devant votre fils, mort pour nous, Devant le crucifix où vous saignez pour nous . . . Le cheval de Roland entendit ces paroles, ¥J dit : Vota ave"]^ bien parlé , mon petit roi. Page 287. Leva la tête, et dit à l'enfant : C'est bien, roi. ...frémissant combat étrange corps a corps rare De ce défi superbe et sombre... VARIANTES ET VERS INEDITS. 571 Les bandits hésitaient et n'osaient avancer; Page 287. Ce qui n'empêchait pas Roland de s'avancerj Ils frémiraient de voir Koland Les bandits, le croyant prêt à recommencer... Fragment sur Durandal : [. .. Durandal était fée 5 Elle pouvait se rompre en un combat sanglant. Pour que tout fût égal entre un autre et Roland, Mais elle renaissait. Après l'avoir laissée Sur le champ de bataille en vingt morceaux brisée. Le lendemain matin Roland la retrouvait En s'éveillant, pendue au clou de son chevet. Et la lame brillait, tranchante, C'était sa Durandal splendide, aiguë et dure. Et l'on n'y voyait point de trace de souillure Ayant été refaite à la forge du ciel.] m. EVIRADNUS. {Autres titres : la légende d'eviradnus. - L'Aventxjre D'eviradnus.) quelque chose en est dans son ombre Page 288. Et jusqu'à son oreille un mot est arrivé... Sandor Page 289, Il rejoint l'écuyer GascUn, page de guerre... Il eft vieux. Mais pourtant, c^efi toujours le même homme. Mais c'est toujours celui qu'entre tous on renomme. . . Son large front re^emUe au front de Quand il songe et s'accoude, on dirait Charlemagne. . . Agnes Cid Page 290. Il défendit Alix comme Dicgue Urraca. .. Il veillait, il vengeait. Tel fut Eviradnus. Eviradnus Sa grande épée était le contre-poids de Dieu. Juda Koland Il s'est, comme Baudoin, ceint les reins d'une corde... La ronce, le chardon, l'ortie et le houx noir. Page 291. Le lierre, le chiendent, l'églantier sauvageon, manoir Font, depuis trois cents ans, l'assaut de ce donjon... La cigué en verdit L'épine sur son deuil prospère insolemment... 572 LES MANUSCRITS. le colop la muraille Page 292. Tous les monstres sculptés sur l'édifice épars... réchanson royal Page 293. Et l'huissier du palais, avec des cuisiniers... qui vinrent Page 294. Et de tous ces seigneurs des rocs et des forêts Détruire ou protéger, Bordant lEurope au nord, flot d'abord, digue après. n'approche du burg durant Page 295. Nul n'oserait entrer au burg cette nuit-là... fée a du haut de l'a'xur apporté Page 296. Une reine n'est pas reine sans la beauté. Deux sceptres a Mahaut, le sceptre et la beauté. C'est peu que le royaume, il faut la royauté. Tout un ténébreux monde Toute une Europe obscure autour d'elle se creuse... Airolo Comme l'arc-en-ciel rit entre l'ombre et la pluie... LES DEUX VOISINS. (Autre sous-titre : Charybde et Scjlla.) formés du même effroi l'un et l'autre sans foi Et ce sombre empereur, sans loi, sans Dieu, sans loi... où la peur suinte, filtre et s'amafe, effrayée où cette rumeur pafe Dans la foule où la peur d'en haut tombe et s'amasse démon L'affreux texte d'un pacte entre eux et le pouvoir Ils ont au front la même empreinte de limon. Qui s'agite sous l'homme au fond du monde noir. . . Vtrecht Page 297. L'allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses... Chacun ^gorgf, engloutit Le roi prend, l'empereur pille, usurpe, investit... s'aident Ils s'aiment. .. La Lusace les tente; un tel accroissement Page 298. Le polonais sournois, l'allemand hasardeux, Plairait au polonais, cliarmcrait l'allemand Remarquent qu'à cette heure une femme est près d'eux. . . qui souffle une rumeur de guerre De sa bouche qu'empourpre une lueur d'orage VARIANTES ET VERS INEDITS. 573 les mots hideux sortent tachés Page 298. Et d'où sortent des mots pleins d'ombre et teints de sang... est roi, soldat, homme et baron. Car le fleuron tranchant, c'est l'homme et le baron. Joyeuse, elle a depm quelque temps à Elle a tout récemment accueilli dans sa cour. . . Léviathan et Nemrodj son jumeau, Page 299. Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l'eau... clarté qui luit dans Et toute la lumière éclairant ce hangar, Sans atteindre à la voûte obscure et redoutable. Qui semble d'un dragon avoir été l'étable... Au pied du grand fauteuil on voit un Page 300. On voit le long des murs, par place, un escabeau... Deux buffets, l'un de cuivre et l'autre Et des buffets chargés de cuivre et de iaïence. . . Kien ne parle en ce lieu que le chevrier fuit. morne et d'où l'homme fuit. Rien ne parle en ce lieu d'où tout homme s'enfuit. Que si l'on perd, de cintre en cintre, Page 301. Qu'en égarant de poutre en poutre son regard . . . Le flambeau paraît noir, la salle paraît La lumière a Tair noire et la salle a l'air morte. La ilupeur remplit l'ombre. L'air retient son haleine. La nuit retient son souffle. CE QU'ON y VOIT ENCORE. (Autre sous-titre : Suite de la description de la salle à manger.) , entre la majk et l'eHoc étincelle La hache est sur le dos, la dague est sous l'aisselle j [L'armure transformait l'homme en spectre; un héros Les genouillères ont leur boutoir meurtrier. Tel que ceux des Eddas et des Romanceros Les mains pressent la bride, et les pieds l'étrier^ Vêtu d'airain, bardé de fer, masqué d'un crible, Ils sont prêts 5 chaque heaume est masqué de son crible, Regardant à travers des trous, c'était horrible.] Tous se taisent, pas un ne bouge j c'est terrible. Au bas du if- feuillet commence ce développement inédit : ces quatre vers et leurs variantes sont biffés. Il semble qu'on soit près du moment où la troupe. Criant guerre. Piquant des deux, frappant les chevaux sur la croupe, 574 LES MANUSCRITS. Va, sous ce haut A travers ce portail béant que rien ne clôt. Faire rouler la foudre en prenant le galop. Va prendre on ne sait quel formidable galop. Et l'attitude forte et farouche du fer. Et ferme j et, un rêve, ils sont de fer. Page 302. L'air fauve, et, quoique étant de l'ombre, ils sont du fer. Non. C'est de la chimère et de l'horreur, vêtues De la forme de l'homme et de l'air du coursier D'une forme, et, du fond D'airain, et des bas-fonds de ce monde puni, Ayant l'attitude âpre et forte de l'acier. Faisant une menace obscure à l'infini . . . Et croit voir une halte étrange Comme si l'on voyait la halte des marcheurs emporte Funèhres, que de l'auhe efface les Mystérieux que l'aube efface en ses blancheurs. Réveillant Rhabillant l'homme . . . Us sont hagards et fiers, ils ont sur eux l'effroi, blason Leur chemiie de guerre et leur sayon Page 303. La chemise de guerre et le manteau de roi... payens Là sont les ducs sanglants et les marquis sauvages. . . démons "Vblci Geth, qui criait aux slaves-: Avançons! Na':^amyHus, Etienne, Zultan, Nazamystus, Othon le Chassieux... dans ce burg croulant? Que font-ils là, debout et droits.'' Qu'attendent-ils.'' le casque aux fiers L'aveuglement remplit l'armet aux durs sourcils. comhat. Du carnage. De la guerre, du deuil. Page 304. De l'orgueil, du défi, du meurtre et de la force... cimiers, amants effarés de la Ces grands casques, épris d'aventure et de mort. . . Pas un talon ne pique, ils font silence Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous. Dans l'ombre, après avoir rendu Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous... où tout rentre et plonge Regarder devant eux l'ombre qui se prolonge . . . VARIANTES ET VERS INEDITS. 575 Page 304. Jusqu'au jour où le toit que Spignus crénela, fleurons Croulant, écrasera leurs casques Chargé d'ans, croulera sur leur tête. . . Ebauches qu'enfanta la vision Formes du rêve au fond des visions Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes , Combattaient, escortant Page 305. Hurlaient, accompagnant la bannière géante, Sont là, les yeux éteints et la Sur les cimiers glacés, songent, gueule béante... fait ici-bas leur œuvre héréditaire Ayant chez les vivants fini leur tâche austère . . . salle, où mangeaient les Page 306. Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches... Le bon chevalier refte seul; il s^ approche Le vaiUant reïie seul. Il regarde, il s'approche Page 307. Le héros est seul sous ces grands murs sévères. De la table où l'eau brille en des criffaux de roche. Il s'approche un moment de la table où les verres Où des verres Et les hanaps, dorés et peints, petits et grands... Viens, le vent du soir s'élève, Page 308. Tu m'emmènes, je t'enlève. J'entends chanter une voix. L'oiseau chante dans les bois. Partons, viens, ton oeil m'enivre Nota irons, et fen suis ivre. Page 309. Viens, sois tendre, je suis ivre. Sous O les verts taillis mouillés! Le bruit des feuilles se mêle Allons-nous-en par l'Autriche! Au son lointain du beffroi. Nous aurons l'aube à nos fronts. . . L'armure qui ne peut jeter son Page 311. Cette armure où l'on voit frémir le gantelet . . . chambellan Frit-^ Page 312. Je fais Joss chambellan. . . qu'on voit sourire Page 313. Ces coquettes qui font des mines dans l'azur. Ces de'efes. Madame, clair Les elfes, les péris, ont le Iront jeune et pur... pour oublié Ayant contre un vil sceptre échangé sa baguette. 5/6 LES MANUSCRITS. Tais- toi j vient eur! taii-toi, poète'. Page 313. Mahaud songe : «On dirait que ton regard me guette... fièrement dressée, redressée ... — Et fière et courroucée... . ..aurais-je demandé une faveur qui fait l'âme sereine charmante Dit-il, cette faveur sacrée et souveraine Une faveur qu'il faut qu'on obtienne, ou qu'on prenne.'* beaux yeux égarés, Page 3 14. Le narcotique éteint ses jeux d'ombre enivrés... détrôner ...Guerroyer, se chamailler pour rien. . . laideur la beauté Page 318. Sous la noirceur du cœur le rayon de la face... l'endormie en leurs bras, entre leurs hras. Page 3 19. Portant Mahaud, qui dort toujours, Vers l'oubliette obscure, ils marchent pas a pas. Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas sourds. . . qui leur semble une foudre en éclats : D'une voix sépulcrale et lente comme un glas. . . Page 320. ... Je ne prends qui font vos couronnes infâmes, Que vos tétcs, ô rois des crimes et des trames... pouvie'^ rire L'heure où vous existiez est une heure sonnée. . . prier Page 321, Vous venez de parler tout à l'heure. . . absolus, infaillibles, heureux; Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux... Au 254' feuillet du manuscrit ce développement, supprimé à l'impression et non biffé pourtant : Oui, sous ce fier succès, sous ce destin flagrant. Sous cet enchaînement de conquêtes, si grand, haut, Si fort, si continu, qu'il fait croire au vulgaire Que la victoire sert chez vous, et que la guerre A mis votre harnais à ses chevaux fougi Sigismond est un monstre et Ladislas im g leux, as un iTueux. VARIANTES ET VERS INEDITS. 577 Victor Hugo a condensé ces six vers, dans ces deux vers définitifs, remaniés sur les épreuves : Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux, Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux. 0 z)il siècle! laideur Vil siècle! abaijiement O dégradation du sceptre et de Tépée! N'importe, on souffre tout, on ne se lève pas, C'est égal, on se tait, et nul ne fait un pas. tyrans de césars Page 322. Pour ces démangeaisons d'empereurs sur ta peau ! Ah! Béhémoth supplie et Léviathan Ah! le vautour larmoie et le caïman pleure. Terrifiés, ployés, éperdue, haletants, grands, glorieux Les princes, les heureux, les forts, les éclatants... Je jette votre histoire et vos noms L'histoire jettera vos deux noms Page 323. Il est las, c'est pourquoi je vous jette au monceau Des fanges du chemin qu'emporte D'ordures que des ans emporte le ruisseau ! .. .Dieu bon, sont-ils de la famille sont-ils nés pour notre De tels mouHres ont-ils droit a notre fils d'Adam, e'pars Des vivants, respirant sous ton clair horizon? Jo/ se tord les Plains, fantôme, «Oh! dit Sigismond, fantôme... Le roi furtif saisit un couteau sur la table. Page 324. Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape. Ah! puisque tu n'es pas un [peâre vénérable! . . . Ladislas, turtit, prend un couteau sur la nappe... Eviradnus se sent attaquer par derrière. Page 325. Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière. Mais avant que le lâche enfonce le couteau Et sa main colossale étreint comme un étau Le poing d'Eviradnus l'étreint comme un étau, Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau^ L'étrangle, et dans ses yeux on voit la mort Dans l'œil du nain royal on voit la mort paraître. A nous deux ...A mon tour maintenant! pctrihé Page 326. 11 marche à l'empereur qui chancelle d'effroi... mains Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue POESIE. V. 37 57' LES MANUSCRITS. En cercles effrayants Page ^26. Au-dessus de sa tête, en murmurant : Tout beau! Les bras desespérés Et les bras disloqués font des gestes hideux. . . .Et l'on entend le bruit corps disparus se choquant damnés De deux spectres tombant ensemble dans la nuit. LE .TOUR REPARAIT. (Autre sous-titre : Ave, Mahaiit.) XVI. LES TRÔNES D'ORIENT. I. 21M-21ZIM1. Page 329. . . .padischah qui dépasse en grandeur Tous les césars d'Europe et tous les shahs Le césar d'Allemagne et le sultan d'Asie, Caltfe que le sort de splendeur Calife que la joie en riant Maître que la splendeur énorme rassasie, afis sous un dais, Songe, afis sur son trône, à son Songe. C'est le moment de son festin du soir. . . C'eH l'art des courtisans Et c'est l'art des valets que de faire aboutir. . . sacré texte kpran Il rit du livre austère et du texte divin fellah qui puise aux citernes, sobre. Que le derviche triste, humble et pâle, vénère... Alep Page 330. Les rajahs de Mysore et d'Agra sont ses proches, Et shah Thomas Ainsi qu'Omar, qui dit. . . Gaps Et Thèbe, Hérodwn, les plaines Il a soumis Gophna, les forets abyssines... l'Horeé Le Liban, le Caucase et l'Atlas font partie cet homme De l'ombre de son trône, ainsi que la Scythie, la mer Caipienne Et l'eau de Nagaïn. . . Loups et vautours Pareils à des vautours forcés de changer d'aires. . . Pourtant son front eH morne. Page 331. Cependant il s'ennuie. . . VARIANTES ET VERS INEDITS. 579 épanouit sur leur lèvre un sourire Page 332. L'énigme dans leurs yeux semble presque sourire. . . L'acier devient éclair quand mon bras le secoue. Et mon bras porte un tas de foudres qu'il secoue. . . Tenez-moi compagnie, ô sphinx qui m'entourez lits de fleurs^ murs 0 salle des banquets j trônes j vases dorés Avec vos noms joyeux sur vos têtes dorés, Parle'^^moij vous, du moins, vous êtes de la joie; formidable Désennuyez le roi redoutable qui tonne ^ Que ma splendeur en vous autour de moi rayonne. . . ?arle-moi, pourpre. Alors des voix sortant Page l})^. Alors les sphinx, avec la voix qui sort des choses. S'élevèrent autour du maître radieux. Parlèrent; tels ces bruits qu'on entend en dormant : gît près du firmament, la morte égale aux dieux, La reine Nitocris, près du clair firmament. Elle habite un tombeau sur Habite le tombeau de la haute terrasse. . . du mède A tous ces rois, terreur des grecs et des hébreux. . . dans l'ombre et sous leurs sombres mitres Si grands que soient les rois, les pharaons, les mages. Les mages rois, Memnon , Cham, Xercès, Armamitbres... Qu^entoure une nuée éternelle d'hommages... inconnu qui doit fermer voûte Page 334. Pour le mur qui sera la cloison de sa tombe... Belochus fut colofes Nemrod était un maître aux archanges pareil. . . Satan Uliî Baal le fit terrible à tout être vivant. . . Hélas! et nul ne sait Et nul ne pourrait dire à quelle profondeur, roi grave et Ni dans quel sombre puits, ce pharaon sévère. . . pèsent sur l'homme, et puis sont effacés j Les rois triomphent, beaux, fiers, joyeux, courroucés, Le genre humain dit : trop! Puissants, victorieux; alors Dieu dit : Assez! 0 princes, moi je suis la clepsydre, et je pleure; Rois, le sablier tremble et la clepsydre pleure; . C'eii que je vois d'ici Page 335. Pourquoi.^ le savez-vous, rois? C'est que chacun d'eux 580 LES MANUSCRITS. l'homme efi obscurci j A travers vos fplendeurs dont le monde efi noirci, P^gc ii)- Voit, au delà de vous, ô princes hasardeux. . . avait l'Euphrate Thuras tenait le Phase. . . la foule . . .Ninive, en voyant ce prodige. . . Sésoltris Cambyse ne fait plus un mouvement, 11 dort... De Troie à Tentjris Oh! de Troie à Memphls, et d'Ecbatane à Tarse, nécropole La grande catastrophe éternelle est éparse Pyrrhus, Ueâor, Khamsès, Avec Pyrrhus le grand, avec Psamméticus! l'afiyrien La tombe où l'on a mis Bélus croule au désert j Croule ) et dans sa ruine il ne refte plus rien Ruine, elle a perdu son mur de granit vert. De des deux Page iiC}. Et sa coupole, sœur du ciel, splendide et ronde... Pharaons immortels Les satrapes s'en vont dans l'ombre, ils s'en vont tous. . . vainquit l'Inde Pour elle Ephractacus soumit l'Atlas , Sapor. . . Dercylas Ninive Page 337. Mamylos conquit Suze et Tentyris détruite. .. enivrait les peuples, Cléopâtre embaumait l'Egypte. . . le roi terrible et fort? Que fait Sennacherib, roi plus grand que le sort.^ . . . Allons! toi qui rehm dans ces songes étranges Page 338. Il menaça du poing lés sphinx aux yeux étranges. . . (Les deux rimes masculines venant après ce vers n'existent pas dans le manuscrit.) Toi qui verses l'ivrefie a mon front fatigue Page 338. — Ah! toi, tu sais calmer ma tête fatiguée; Rtf, ma coupe, et dis-moi quelque chose de gai. Viens, ma coupe, dit-il. Ris, parle-moi, sols gaie. Et la coupe où trempait une sauge fleurie, La coupe étincelante, embaumée et fleurie. . . aujourd'hui, qui donc cannait le roi soleil? Mais à quoi bon avoir été l'homme soleil t VARIANTES ET VERS INÉDITS. 581 AJax, fils d'Ailée, Page 338. Sésostris, Annibal, Astyage, Sylla. . . N/»/« le fratricide eft sur son dur chevet j Page 340. Si le regard de ceux qui sont vivants pouvait Dans l'ombre. Où? qui le sait? si le regard pouvait Percer jusqu'au lit triste au lugubre chevet 'bercer jusqu'à sa couche affreuse et solitaire, OÙ gît ce roi, jadis éclair dans la tempête, A. côté de sa tête, on verrait sous la terre On verrait, à côté de ce qui fut sa tête. . . ha mort même La vipère frémit quand elle s'aventure. . . III. SULTAN MOURAD. Page 343. Mourad, fils du sultan Bajazet, fut un homme Sublime, autant qu'aucun des grands Césars Glorieux, plus qu'aucun des Tibères de Romcj Mourad fut glorieux j Dans son sérail veillaient les lions accroupis. . . Il fit, après l'assaut, pendre les magistrats D'Ancyre D'Éphèse. . . du sol Mantinée Page 344. Il effaça de terre AgrigcntCj il brûla Wice et Fiume et Rhode, . . . l'ho§podar moldave, roi de Valachie, Vlad, boyard de Tarvis, appelé Belzébuth, Vn jour que le sultan réclamait un tribut Refuse de payer au sultan le tribut. . . entraient et sortaient, féroce efiaim Page 346. Ils allaient et venaient, parasites des tombes. . . Son cri semblait sortir à travers sa On voyait tressaillir l'effroyable coupure. . . saint, ou luit l'afire éternel Page 347. C'était dans l'endroit calme, apaisé, solennel, Sous le frémifiement de l'éternelle nue, OÙ luit l'astre idéal sous l'idéal nuage, engendrée et connue Plus loin que toute chose aux yeux mortels connue. Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge. . . mystérieux adorable OÙ, voyant le revers inattendu des choses... 582 LES MANUSCRITS. Lieu blanc, chaHe, éclatant, hors du temps et du nombre, splendide, au delà du fait, du temps, du nombre. Page 347. Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre. .. roulent flottent Page 348. Là, les vastes rayons passent comme des oncles. se prosternait, Et tout frémissait, tout, l'aube et l'obscurité... le monde. Et dans l'ombre hurlait tout un gouflEre, la terre. A travers une brume, on voyait, comme une onde, ajfreiLse aveugle infâme, notre En bas, sous une brume épaisse, cette sphère, Flotter toute la terre. Rampait, monde lugubre où les pâles humains .SV dref aient effarés en se tordant Passaient et s'écroulaient en se tordant les mains. L'Asie en feu, lAfrique en cendre. Page 349. On apercevait l'Inde et le Nil, des mêlées. . . sépulcre et des bruits Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire... A l'endroit même où luit l'aube unique et première, profond pensif Au seuil mêvie du chafie et sacré Page 350. A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire... cratère inouï Au-dessus du silence horrible des abîmes. . , . . .et dont l'entrée une mine d'or et d'argent Semble l'intérieur d'une bête éventrée. . . . . .ton âme infime qu'une plaie et ton pouvoir Page 351. N'était plus qu'un ulcère et ton destin qu'vm crime. . IV. LE BEY OUTRAGÉ. (Autre titre : les haines du bey. ) XVII. AVERTISSEMENTS ET CHATIMENTS. I. LE TRAVAIL DES CAPTIFS. (Autres titres : le mont galgal. ) [Le travail des Esclaves.] L'ifiue eH fermée! — Oui. Peut-être. Mais Page 359. Plus d'issue! - () grand roi, roi sublime, qu'importe! VARIANTES ET VERS INÉDITS. 583 II. HOMO DUPLEX. noirs prétendants Page 360. Ces deux êtres, pareils à deux lutteurs grondants... faux pas Chacun de tes péchés lui fait lever la tctc. . . IV. L'AIGLE DU CASQUE. {Autres titres : L'HOmmf. sans pitié.) YL' aigle du cimier.'] [Le duel.] Page 362. O sinistres forêts, vous avez vu ces ombres le glaive au poing Passer, l'une après l'autre , et, parmi vos décombres... sanglante poursuite j Vous avez vu l'immense et farouche aventure, du ciel qui sont toujours en fuite. Les nuages, qui sont errants dans la nature. . . Voici tout un autre point de départ de la querelle entre lord Angus et Tiphaine : [les petits rois.] [La jeunesse souvent dit d'un air triomphant Des choses dont plus tard elle sent la piqûre. Telle folle parole est une flèche obscure Qui souvent part, mêlée au sourire enfantin, Et s'enfonce à l'endroit le plus noir du destin. Le sort, c'est l'ennemi caché qui nous regarde. Les blonds adolescents devraient bien prendre garde féconde en propos meurtriers A leur langue, à leurs jeux étourdîment guerriers. Et songer que les mots sont des aventuriers. Une parole dite est une action faite. Oh ! que n'écoutaient-ils le mage et le prophète Tous ces enfants, aurore éteinte, espoir tombé. Qui font pleurer Rachel et gémir Niobé! Deux jeunes lords, tous deux princes, tous deux imberbes. Font marcher leurs chevaux parmi les hautes herbes j A peine chevaliers et déjà rois pourtant. Ils sont joyeux, et c'est leur rire qu'on entend; Chacun a sa pairie et chacun a sa ville. — Qjipi! tu le défierais.'' - D'une façon civile; Mais à mort. — Quel motif as-tu .f* — Je n'en ai pas. Je veux faire un exploit. — Crains de faire un faux pas. — Je le provoquerai demain dans sa caverne. — ■ 584 LES MANUSCRITS. Ainsi parle, à cet âge où le vent nous gouverne. Tout en suivant des yeux les faucons dans leur vol. Le petit roi d'Angus au petit roi d'Athol.] vieux seigneurs hommes peints , Page 362. Ainsi les anciens chefs d'Ecosse et de Northumbrc. . le devoir lugubre étroite amère Page i^i- D'ignorer la rancune obscure des familles... [P//« noir que les corbeaux'] entouré des corbeaux dont il trouble le -vol. Dans sa tour dont le pied plonge au fond d'un fofé Tiphaine est dans sa tour que protège un fossé, [Tiphaine se promène au haut de sa muraille] // rf? debout sur la Tiphaine songe j il rode autour de la Debout, les bras croisés sur la haute muraille. Page 364. Les mélèzes Sont au loin frifiomiants sur les âpres Font au loin wn bruit vague avi penchant des falaises. Et dès qu'il brille j il faut qu'il firappe. Arriver, c'est la loi du sort. J^tre crieurs d'épée Page 365. Douze sonneurs de cor en dalmatiques rouges... sauvage L'endroit pour le champ clos fut choisi très farouche. dont l'ouragan emplit la froide bouche. L'hiver, qui fait des rocs un orageux lavage, Le dur hiver, qui change en pierre l'eau qu'il touche. . . Au sixième vers de cette page, qui commence le sixième feuillet du manuscrit, quatre vers biffés et restés inédits développaient la pensée : Tout se choque et s'attaque, et dans l'âpre vallon. Comme dans le destin plein de pièges infâmes, On entend se heurter les branches et les âmes; C'est la loi d'ici-bas. Dans le bois de Fergus Une corde est nouée à quatre pieux aigus. . . Puis, dans les fragments, une autre version montre Tiphaine arrivant le premier sur le champ de bataille : [Une corde nouée aux arbres du vallon. Et la terreur surtout, rendent inabordable La clairière où Tiphaine entre. Il est formidable. VARIANTES ET VERS INÉDITS. 585 Arrivé le premier, il attend. Et (Je loin Tout un peuple accouru, pâle et craintif témoin. Le contemple.] chapelains de guerre au blanc rabat, Page 1^6. Et quatre exorciseurs redoutés du sabbat... pages valets Page 367. ... Ses témoins sont du même âge que lui 5 Leurs chevaux ont des nœuds de roses sur Tous chantent, légers, fiers, laissant flotter leurs brides... de cuivre florentin. On lit sur son écu, pur comme le matin, j^«/ n'a point encor l'u couler de larme amère, Le mot d'armes Vie et lumière. La devise des rois d'Angus : Chriff et lumière. La jeunefle efî toujours aux fêtes la première La jeunesse toujours arrive la première; lance au poing, entre, blond, joyeux. Il approche joyeux, fragile, triomphant. Le peuple, enfant lui-me'me. Plume au front; et le peuple applaudit cet enfant. Six vers, retrouvés dans les fragments, résument l'arrivée du petit roi d'Angus : [Il rit. Ses pages sont du même âge que luij Un vacarme charmant de panaches l'entoure. Puis on le quitte. Au champ de meurtre et de bravoure Il entre seul, joyeux, fragile, triomphant. Plume au front, et le peuple applaudit cet enfant. Mais les cœurs sont serrés et l'allégresse est triste. Cris. Acclamations. Mylord! que Dieu t'assiste! Et l'huissier dit : Silence! et le bon peuple aimant Se tait. Mais les clairons sonnent, et brusquement. Bien qu'on soit sous le ciel, on se croit dans un antre.] Page 368. Tiphaine est seul, aucune escorte, aucune troupe; [^L'adversaire vint-il du ciel ou de l'enfer. Il tient sa lance; il a la chemise de fer, Tiphaine eH calme. Il a sa chemise de fer, La hache comme Oreste, et, comme GaïflFer, On ne voit que ses yeux, sa visière le masque^ Le poignard; sa visière est basse, elle le masque. Dans les fragments, deux curieux développements de ce seul vers : Grave, il avance avec un aigle sur son casque. 586 LES MANUSCRITS. portait casque [Il avait sur son heaume un aigle en bronze noir, L'ouvrier qui ciselle ^ Car l'ouvrier qui forge un casque le révère ; Les armuriers, sachant dans leur travail sévère les bons paladins, doux et forts, vont souvent Que la chevalerie errante va souvent le devoir, l'honneur Dans l'honneur, l'aventure et le risque en avant, Font des cimiers d'honnête airain qu'ils couvrent d'ailes Ajoutent volontiers au cimier qu'on vénère Afin qu'ils soient aux bons aventuriers fidèles. Quelqu'un de ces oiseaux que connaît le tonnerre Et que jamais la peur ne fait fuir ni plier, Pour que l'armure soit fidèle au chevalier. • • • Quelque armurier de Leyde Ou quelque forgeron des forges de Tolède Fit ce casque, et voulut au faîte y déployer Une cigogne en bronze avec un bec d'acier.] chanson de guerre Page 369. Et la lyre héroïque hésite à publier de l'agneau Le combat du chevreuil contre le sanglier. hautain, Tiphaine s'arrêta, muet, le laissant faire; Plein de haine et rêveur. Telle une sombre Iphère, Ainsi, prête à crouler, l'avalanche diffère. Sachant que nul ne peut l'éteindre, enfer vivant, Ainsi l'enclume semble insensible au marteau; Laifie souffler sur elle une bouche du vent. Il était, le poing fermé comme un étau, // était la, lugubre, immobile, en silence, Sphinx par l'obscurité, fpe^e Démon par le regard et sphinx par le silence. . . prit sa hache et Page 370. Tiphaine dit : « Allons 1» Il leva sa visière... ..il s'abattit Brusque et si menaçant D'un air si monstrueux D'un tel air infernal. ^Quelqu'un vient, il se tourne et Page 371. Angus tourne la tête, il regarde en arrière. envolée Ainsi le tourbillon suit la feuille arrachée. A travers la futaie, à travers la vallée. D'abord dans un ravin, tortueuse tranchée. Le petit roi bondit dans la haute bruyère. Le pauvre jeune roi plonge dans la bruyère. L'enfant glisse, et sautant par-dessus la bru VARIANTES ET VERS INÉDITS. 587 Chape impie', on entend les branches qui se cafient. Page 371. Les pierres sous leurs pas roulent, les branches cassent. Et leurs souffles hagards par moments confondus j L'écureuil effrayé sort des buissons tordus. Et le hruit des tuifions frifnnnant Oh ! comment mettre ici dans des vers éperdus Les deux sombres chevaux galopant^ l'ovibre Les bonds prodigieux de cette chasse affreuse. . . Veau mêlée aux roseaux j Les deux sombres chevaux. . . On entendait les eaux murmurer Page 372. Les nids chantaient; les eaux murmuraient dans les herbes j Les oiseaux s'appeler et les rui féaux courir. On voyait tout briller, tout aimer, tout fleurir. Ils vont! Angus frér?ùtj Tiphaine se rapproche j Mais son cheval se lasse et Tiphaine s'approche. 11 dit : ^^ que tu soiSj songe que tu mourras! Dit : «De tes actions un jour tu répondras; Epargne cet enfant, cefe de le poursuivre. Qui que tu sois, prends garde à la haine, elle enivre... Devant les obstacles qu'il rencontrait, Tiphaine s'écriait : [Vous ne savez donc pas qui je suis, imbéciles! ... Non, grinça-t-il, qu'on sache Que mes rivaux sont l'arbre et que je suis la hache Et que nul contre moi ne lutte impunément! farouche Pas de grâce! — Et, sinistre, il cria, blasphémant, Et vers la triste nuit levant sa face blême : — Nul ne m'échappera, cieux terribles, quand même Celui qui m'a brave, celui que j'ai proscrit Tiendrait de ses deux mains les pieds de Jésus-Christ!] bruyère et plaine, informes, P^gc lll- Clairs de lune, halliers, bruyères, crépuscule. Tiphaine approche, il tient levé L'enfant sans armes, l'homme avec son couperet, fait un bond Mak Angus se détourne, et part. Courent dans la noirceur des bois et l'on dirait. . . Ah ! prends garde de mettre en courroux la pitié. L'enfant pour l'enfant parle. Page 374. Ah! tu ne tueras point, et tu m'écouteras. Il n'eft rien de si haut qui ne soit châtié. Chevalier, puisque j'ai l'aurore dans mes bras. ce vaincu ! .Je suis mère! fais grâce a cet enfant! Médite Songe à ta mère. Eh bien, je suis mère comme elle. 588 LES MANUSCRITS. Sur tort Die» qui t'attend! — Femelle, sois maudite! Page 374. Homme, respecte en moi la femme. — A bas, femelle! CVi? datis un iois, où nul n'était encor 'venu, C'eH dans un noir ravin, des démons seuls connu. Ce fut dans on ne sait quel ravin inconnu... Et renonçant a fuir, et fermant son œil hleu. Il tomba de cheval, et, morne, épuisé, las, éleva ses mains suppliantes 'vers Dieu. Il dressa ses deux mains suppliantes 5 hélas! Autre version du meurtre d'Angus : [Par ses longs cheveux blonds il saisit l'innocent, Et d'un revers de main effroyable, enfonçant Une masse aux vingt dards dans sa bouche qui saigne : Tiens, dit-il, as-tu faim? mange cette châtaigne! | XVIII. L'ITALIE. — RATBERT. I. LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES. {Autre titre : première romance.) Foulque Page 377. Ratbert, fils de Rodolphe et petit-fils de Charles.., On croit voir soil^ ses pieds 'vingt peuples. Sa couronne est l'armet de Didier. . . Aymon qui prit Tarente Farnèse Grégoire Spinola, qui prit Suze et qui la ruina, Agrippin et Gilon, Guaymar, Jean de Carrara, Pons, Sixte Malaspina. . . Av:^, Ugo, qui fit noyer ses sœurs dans leur baignoire, Guy, comte de Pardiac et de l'ih-en-iourdain , leur foule Regardent dans leurs rangs entrer avec dédain MalateHa, plijiant sa lèvre avec dédain, Guy, sieur de Pardiac et de l'Ile en Jourdain... et le marquis Sénèque, L'exarque Sapaudus que le saint-siège envoie. Le duc d'UrUn avec son frère l'archevêque, Sénèque, marquis d'Ast, Bos, comte de Savoie; Ordelafo, tyran de Forli, Paul Ciho Le tyran de Massa, le sombre Albert Cibo... Le duc Paul, Ramire Ranucc, caporal de la ville d'Anduze, Sixte E0e, Foulque, ayant pour cimier la tête de Méduse... VARIANTES ET VERS INÉDITS. 589 rhajlilon, Acceptas, Page 378. Entourent Afraniis, évécjue de Fréjus. Liï, ki quatre marquis souverains d'Italie j Là sont Farncse, Ursin, Cosme à Tâme avilie; Jean, bâtard de Kode-';^ h la face pâlie j Puis les quatre marquis souverains d'Italie... Ordelafi, sous qui Forli n'eH qu'un roseau, Belgioso, qu'en France on appelle Beaujeu, Aide Aldobrandini; Guiscard, sieur de Beaujeu, Aren-^o Et le gonfalonier du saint-siège et de Dieu, Le même Gandolfe, à qui, plus tard, le pape Urbain fit faire... d'OtrantCj Sigefroi. ... et le roi de Tarcnte, Geoffroy. . . Materne Conrad et Thaplon Guichard d'Efle et Kollon. De plus, deux petits rois, Agrippin et Gilon. La place autour du trône d'Ancône • de Sienne Et la place autour d'eux est déserte; et cent noirs... Barrent l'entrée au peuple En barrent chaque rue avec leurs pertuisanes. Guichard, Kollon , portent la croix, Geoffroy, Martin, Gilon, l'enfant Aggripin trois... Si j'omets marquis de Varme, , Je passe Théodat, prince de Trente, Élie, Bur grave aujourd'hui démoli Despote d'Avenzo, qu'a réclamé l'oubli... Kanuce mère Page 379. Lascaris, que sa tante Alberte fit eunuque... Ratiert a près de lui Vtrgik, son mafiier. Derrière eux, sur la pierre auguste d'un portail, Et deux hérauts de guerre en soutane d'acier j Est sculpté Satan, roi, forçat, épouvantail. Il luit, enveloppé Il rayonne, entouré L'effrayant ramasseur de haillons de l'abîme. . . et la place efl un dôme muré,- Page 380. Tout se tait; les maisons, les bouges, les palais, mépiise Un seul homme, un vieillard, par mégarde eff entre. Ont bouché leur lucarne ou fermé leurs volets; son Altefie Il voulait s'en aller, mais Ratbert a dit : relie. Le cadran qui dit l'heure a l'air triste et funeste. et sourit, on l'admire Il en parle tout bas aux princes qui sourient. Il approuve d'abord ce que le roi disait Page 382. C'est à Malaspina de parler. Un vieillard 590 LES MANUSCRITS. Foulque eff un homme obscur redoutable; C'eli un homme profond et redoutable; il sait Page 382. Se troublerait devant ce jeune homme; il sait l'art morts D'évoquer les elpritSj les djinns j les égrégores , Teindre sa dague avec le suc des mandragores; D'évoquer le démon, la strjge, l'égrégore ; // teint sa dague avec le suc des mandragores ; Il eB sorcier et fait venir les égrégores; Il teint sa dague avec du suc de mandragore; destriers envenimer Il sait des palefrois empoisonner le mors. . . Quelque adrefie eft permise Page 383. Et ce n'est pas tromper, et ce n'est pas mentir. . . sage, et fais Je l'estime plus grand, faisant la différence... le soldat Il faut pour l'empereur le puissant palefroi. . . Cela dit, vous pouve':^. Votre majeHé peut, ^ César peut, c'eff son droit. Donc, faites! Vous pouvez, sans avertissements... II. LA DÉFIANCE D'ONFROY. Le roi pour toute escorte ayant quarante lances. Le roi d'Arle avec lui Page 385. Ratbert, pour l'escorter n'ayant que quelques lances... laifiant la terre en friche. Page 386. Et pour ne faire point, comme dans ton Autriche... rudes blasons vieux Page 387. Roi, nous n'acceptons pas sur nos durs écussons... ont la peau blanche; j'ai les mains noires; Nos hlles sont nous-méme; au fond de nos tours noires, (^importe! leur pudeur eft la sœur de nos jeune grâce Leur beauté chaste est sœur de nos anciennes gloires. . . garder ton donjon sur ta Ce n'est pas pour subir ton burg sur notre roche. . . Et c'eH bien dit, reprit Katbert, tâchant de rire, Page 388. Bien parlé! dit Ratbert avec un doux sourire. III. LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. La fille eit Gianna Page 389. L'enfant est Isora de Final... Final désert a l'air d'être sous un L'abandon sur Final a Jeté son linceul... VARIANTES ET VERS INEDITS. 591 Sa cuiraj?e était toute en hron'^ de Cortnthe Kome Page 389. L'antique Sparte était sur son visage empreinte... Jeune, il vit les plus fiers j Boni f ace j Chandos Page 390. Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos, Et Robert, avoué d'Arras, sieur de Béthune, auhe Pâlir devant son glaive Fuir devant son épée et devant sa fortune... Trifte toutes les foii qu'une bouche Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre a Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé; Bien Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé d'ombre et de nuit serrure horrible et morne Dans la vieille serrure horrible de l'église. Jurante ans, ce vieillard qu'à présent on oublie Page 391. Cinquante ans ce soldat, dont la tête enfin plie... ... et ce vieillard , se couche au fond d'un noir Qui fiit astre, s'éteint dans un morne brouillard. // se souvient; tous ceux. . . Il médite, Page 392. Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui L'aiment; il faut aimer pour jeter sa racine une décadence Dans un isolement et dans une ruine. . . Tout homme ici-bas porte en sa main une chose deffin, des jours OÙ du bien et du mal, de l'effet, de la cause... Souvent le soir, ils vont prier dans Tous les soirs, il conduit l'enfant à la chapelle; Isora souriant avec Page 393. L'enfant prie, et regarde avec ses jeux si beaux. .. ... et toutes ont l'air de saluer dans l'ombre Les ancêtres, l'aieul soldat Les héros le vieillard, et les anges l'enfant. Et qui mêle, croulante au milieu des buissons. Lis triglyphes romains aux pleins cintres romaine La légende romane aux souvenirs saxons. Le doux bruit de son pas trouble le bouc Elle trouble, en passant, le bouc, vieillard vorace. . . Sur des cercueils romains poursuit Erre de tombe en tombe et suit des papillons. 592 LES MANUSCRITS. EUe cueille des fleurs dans Page 393. Ou s'assied, l'air pensif, sur quelque âpre architrave.. Seigneur Car le temps sombre y met ce qui reste des morts. Développement de ce dernier vers : [Car par un nœud secret toujours on voit s'unir Aux lieux pleins de passé les cœurs pleins d'avenir. L'enfant volontiers joue à l'ombre des ruines, La ruine et l'enfant sont des urnes divines Où l'esprit peut puiser des rêves à pleins bords, Car le Seigneur y met ce qui reste des morts.] grands ces temps que le pied des forts écrase et broie, Dans ce siècle où tout peuple a son chef qui le broie menace à travers le Page 394. La grande tour surveille au milieu du ciel bleu... par 'vingt clefs mis à l'abri des fraudes, Le trésor, quand du coffre on détache les boucles, d'émeraudes Semble à qui l'entrevoit un rêve d'escarboucles. .. Onyx, perles, rubis s l'armure des marquis Et sur le haut cimier, taillé d'un seul onyx, Eft en or de ducat fouillé d'un art exquis. Un brasier de rubis brûle l'oiseau Phénix... en s'en allant dit h l'aïeul : Le nonce, s'inclinant, dit au marquis... saint haut Page 395. Du très victorieux et très noble empereur... Page 396. Statues de leurs noces magnifiques Aux mains jointes, d'habits seigneuriaux vêtues... rehaufiés du même Page 397. Et, dans trois médaillons marqués d'un chiffre en or. admire l'enfant Il contemple Isora. . . Page 398. Et dans tout ce qu'il dit aux femmes, à l'enfant, VJ devisant avec la grâce du Et souriant Projets qu'il laife, avec la grâce du grand âge, Sans ordre, en en laissant deviner davantage. Tomber, en en laifant deviner davantage. Espèce de murmure enfantin du grand âge... berger Page 399. Et ce bonhomme en or!... VARIANTES ET VERS INÉDITS. 593 aidiiit à vêtir le doux an^- ^ et taiidii Page 400. Il habillait Tenfant, et, tandis qu'à genoux, ^ les femmes chaufîaient ces pieds du paradis. Les servantes chaussaient ces pieds charmants et doux. . . préféraient Qui suivaient Marius et connaissaient Sjlla. . . Chants de triomphe; cris de détrefïej Cloche 3 acclamations i gémissements j fanfares... olympienne gigantesque Page 401. La table colossale en plein air est dressée. . . formidable lamentable D'une prodigieuse et ténébreuse orgie; Tout flambe et refplendit; c'eff, au lieu de Final, C'est Final, mais Final vaincu, tombé, flétri; Un pandemonium dans un gouffre infernal. C'est un chant dans lequel semble se tordre un cri... du crime, Le triomphe de l'ombre, obscène, effronté, cru... éclairant toute l'ombre, A l'angle de la cour, ainsi qu'un témoin sombre... d'où fuit l'orfraie et le corbeau, Sur son faîte vermeil, d'où s'enfuit le corbeau..: Et ce spectre géant porte une torche Témoin Valet géant portant un chandelier énorme. Toute une cour immonde Tout un monde farouche Tout un cortège étrange est là. . . L'eiprit cherche ^ devant Ces hommes .f* En voyant ces convives affreux, Si ce n'eH pas un songe et si c'efî On doute si l'aspect humain est véritable. . . sang, la chair, le mal, la joie Page 402. Le désir, l'instinct vil, l'ivresse aux cris hagards... On ne sait quelle pourpre Quelque chose de rouge entre les dalles fume; Près du maître sourit Matha, dame de Cumej v^\ l'étrange et rouge Mais, si tiède que soit cette douteuse écume. . . Satan l'enfer qui pafle, effroyable Si c'est quelque affreux monde à la terre étranger. . . les tambours, les sistres, les clairons. Par moments le tambour, le sistre, le clairon. pniMrniE natiosaie. 594 LES MANUSCRITS. chantaient les Nérons. Page 402. Font ces rages de bruit qui rendaient fou Néron. Louvre antre Dans un antre de rois un Louvre de voleurs. vasques où frissonne flammes écuelles Page 403. Des vaisselles où brûle un philtre aux lueurs bleues... TOUTES LES FAIMS SATISFAITES. (Autre sous-titre : hes oùeaux mangent unp .) meurtres Et les cours sont de leur sang Page 404. Tous sont morts; et de sang les dalles sont trempées... Tous les oiseaux au bec féroce et carnassier Corbeaux, hibous, milans tout l'essaim carnassier, caps, des bois, des trous, Venus des monts, des bois, des cavernes, des havres... La faim triste est la loi fatale L'impénétrable faim est la loi de la terre, l'énigme et doit la taire, l'énigme qu'il faut taire. Et le ciel, qui connaît la grande énigme austère... Page 405. L'homme exterminant l'homme et riant, épouvante. L'infini, l'absolu, la lumière Même au fond de la nuit, l'immensité vivante... Et le héraut ajoute en tirant son cpée agitant L'homme ajoute, dressant sa bannière penchée : coupée, ■ — Qui me contredira, soit sa tête tranchée. de quelque éclair Et l'on dirait qu'au choc brusque d'un vent qui tombe. son silence Page 406. Cet enfer a repris sa figure de tombe. vieillard marquis Derrière le captif, marche, sans qu'il le voie... Par les saints j dit Katbert, et par ma ville d'Arles, Marquis, parle! ou sinon, vrai comme je me nomme Marquis, tu parleras, ou bien si tu ne parles. Empereur des Romains, roi d'Arle et gentilhomme... Et l'aïeul Semble, droit et glacé parmi les fers de lance... VARIANTES ET VERS INEDITS. 595 L'dieul Page 407. Réponds.» Les jeux fixes, muet, debout devant la porte, Fabrice sans qu'un mot d'entre ses lèvres sorte. . . T» m'etitendSj livre-moi ton trésor, vieux pillard, Çà, rends-moi ce trésor, fruit de tes vols, pillard! Le chevalet! La question! Le brodequin! C'eft eUe! mon enfant! mon enfant! elle efl morte! tordant Page 408. Il crie en se roulant sur la petite morte : Us l'ont tuée! ô Dieu! la muraille était forte, Tuée! ils l'ont tuée! et la place était forte... Vn enfant de trois ans! Mafacrer Page 409. Egorger un enfant, ce n'est pas difficile. Elle eft morte, c'eH vrai, je n'avais jamaK vu Tout à l'heure j'étais tranquille, ayant peu vu... Elle est morte! Riez tous! Idiot, en effet moi qui crois sourires Qi/on peut se confier aux paroles des rois. . . tuer ...broyer des orphelins, Tout petits Page 410. Des anges, de clarté céleste encor tout pleins! Oh! quand on me donnait l'éveil, je dédaignais. On me disait parfois : veille'^ ! je dédaignais. Rois! j'avais tort jadis quand je vous épargnais... EH-ce que je sais, moi ! d'épouvanter des âmes. De tuer des enfants et de tuer des femmes. . . terreurs fureurs Page 411. Et puisque Dieu, témoin des deuils et des horreurs... gentille petite tête Page 412. Mets ta tête adorée auprès de mon épaule. Oui, c'efi ma faute! Est-ce que tu m'en veux } C'est moi qui suis là !.. . L'homme, levant le fer, fit, pauvre Et le bourreau leva l'épée, et, Le porte-glaive fît, n'étant qu'un misérable. Fit voler dans l'éclair Tomber sur l'enfant mort la tête vénérable. Matha, Sixte, Afranus, tous ces spectres, de sang. .Tusqu'au fond du ciel noir, les ténèbres de sang. Page 413. Les convives, le trône et la table, de sang. 596 LES MANUSCRITS. APRES JUSTICE FAITE. (Autre sous-titre : Chose dont deux moines Jurent témoins le même soir.) C'eft ainsi que finit Katbertj faux empereur. Page 413. L'ombre couvre à présent Ratbert, l'homme de nuit. le voulant enfouir sous l'horreur^ pour que l'ombre a jamais l'enfouit ^ Nos pères — c'est ainsi qu'un nom s'évanouit — Défendaient d'en parler, et du mur de l'histoire Tremblants j PieuXj Les ans ont etîacé cette vision noire. Agapet le pensif Pierre le vénérable, abbé de Clunj, Héraclius le Chauve, abbé de Joug-Dieu, frère D'Héracli:uij évéque et D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon... XIX. WELF, CASTELLAN D'OSBOR. Ht luij silence! ah! quel fier Page 416. ...Quel fier dédain! quel rude compagnon! Ah! c'eii un vaillant! Certe! Compagnon de personne. chevalier le défenseur l'altier gardien Il est le protecteur d'un pays inconnu. Prêt a jeter l'éclair de ses regards Il guette. Son regard a des éclairs funèbres Sur Pour quiconque oserait attaquer ces ténèbres. 5i quelque agrepur vient, il surgit tout h coup. Il se tient là, barrant le chemin, rassurant Il barre le chemin, reile en dehors de toutj Page 417, La foret, le ravin, le rocher, le torrent... Us sont d'accord. Page 419. C'est dit. Pour vaincre, ils ont leurs troupes et leurs gens, Et le dépit amer, force des assiégeants. En variante'à ces deux vers, venaient, dans le manuscrit, six autres vers présentant un développement inéditj Victor Hugo les a biffés, sans doute à cause du dernier hémistiche qui escomptait l'effet final : Ils sont en force j ils ont leurs troupes et leurs gens; Et chacun d'eux propose aux autre;^ assiégeants Sa machine de guerre; on cherche, on se consulte} Le duc offre l'assaut; le roi, sa catapulte, VARIANTES ET VERS INÉDITS. 597 L'empereur une tour au dos d'un éléphant Avec une baliste, et le pape, un enfant. C'est beau. C'est un he'ros! ' Page 42 I. Mais Welf dépasse tout. C'est un dieu. de raser ton vieux mur, Page 422. J'aurai bien vite fait d'écraser ton donjon. Prendre un hurg dans ma main comme on cueille un fruit mûr, Cueillir un burg ainsi qu'on sarcle un sauvageon... On ne sait quoi d'informe Une baraque informe au fond d'un noir fossé. Page 423. Les odeurs d'Arabie et les délicatesses D'Egypte, d'Afyrie et d'Afrique, et ses tours. De l'Asie, et telle est la beauté de ses tours Fières, Qu'elles attirent l'aigle et chassent les vautours. Te heurter Page 424. T'attaquer, toi vieillard, j'en serais bien fâché. Je t'offre dans ma ville allemande et latine Kends-nous ton hurg. Arles t'attend. Je t'offre en ma ville latine. . . soleil ...Je t'offre le midi. des lys dans un jardin 'vermeil. Tu cueilleras la rose et le lys d'Engaddi. Bohême Page 425. Je t'offre la Hongrie, un royaume. Veux-tu.? ie suk l'homme de blanc vêtu. Moi, j'ai les clefs : La force est moins que la vertu. Deux mains jointes font plus d'ouvrage sur la terre chefs d'armée tous les glaives mes et tous les chars de Que tout le roulement des machines de guerre. Il a l'essaim de guerre et j'ai l'essaim du miel. Le grand César ne peut rien donner d'éternel. Princes, vous êtes ceux qu'on nomme avec des pleurs Page 427. La terre sait vos noms et les mêle à ses pleurs. Toi, le duc, tu meurtris le peuple; toi, le roi, Le genre humain subit le duc, souffre le roi... [Si je vous parle ainsi, c'est que j'ai mes raisons. Rien n'ose croître, et rien n'ose aimer. Moi, je suis Je suis l'homme pensif qui vit loin des maisons. Un spectre en liberté songeant au fond des nuits. Je suis l'âpre habitant des hautes solitudes.] \bus êtes des héros faisant des faits célèbres. 598 LES MANUSCRITS. Qu^eff ce que j'ai? Ce vent que nul frein Page 427. On trouve dans ces monts l'air que rien n'asservit... . . .Je crois 0 loups ! mes bons vieux loups, ce désert où nous sommes 1 Le pape a des bourreaux. Christ avait des apôtresj Je hais tes patenôtres En Dieu. Prêtre, entends-tu? C^oi! ce bois où nous sommes. Va-t'en j pape! tu n'es qu'un roi comme les autres. Tente les rois! Les rois n'ont pas assez des hommes! Ces quatre vers inédits se rattach4:nt au développement qui précède [Il ne leur suffit pas d'être, c'est pourtant beau. Des bandits, et de faire à la gloire, au tombeau. Courir les légions, qui sont des populaces. Il leur faut nos rochers, nos sapins et nos glaces.] Sache--^ vous contenter Ah! voies êtes gênés de voir un chevalier Page 42 S. Mais contentez-vous donc, compagnons couronnés, Dans la claire-voie âpre et sombre du hallier. De ce tas de vivants que vous exterminez! Ces vers inédits continuent l'invective aux rois : [Et vous osez venir parler aux gens de bien. Rois ivrognes, ayant sur vos bottes rougies Lcclaboussure immonde et vile des orgies! Je défends contre tous les bergers innocents; Je couvre de mon corps la farouche montagne, Je protège l'enfant que sa mère accompagne, La cabane humble et douce aux portes sans verrous. Et les pâtres chantant dans la flûte à six trous Faite avec un jonc creux bouché d'un peu de cire.] sécher Page 432. Je voudrais me chauff-er devant la cheminée... Entre. J'ai de quoi faire un nid dans Le burg sera ton nid comme il est mon repaire. LE POETE À W'ELF. altier, pensif, l'homme augufie, altier, sacré, comprend peu l'homme âpre et démesuré. Page 436. Elle livre quiconque est par le sort livré... Calme, tu pratiquas ce.te maxime auguHe. Un jour les voyageurs sur ton rocher robuste ^^Mie cela soit pofihle ou non , fais ton devoir. Monteront, et, pcnclics, tâcheront de te voir. VARIANTES ET VERS INEDITS. 599 L'homme seul sous les deux peut être un aÛre noir. Page 436. Vaincu superbe, au fond du précipice noir, hes pâtes et les rois rayonnent les ténèbres; Les papes et les rois rayonnent les teneb Et les yeux chercheront ton fantôme sublime l'aube pure Tu mêlas un feu pur a ces clartés funèbres. Sous l'entre-croisement des branches de l'abîme. sept XX. LES QUATRE JOURS D'ELCIIS. {^Autres titres : les reproches du vieux pisan. LA tristesse D'ELCIIS.) Ferrare? Page 437. Vérone se souvient d'un vieillard qui parla Sept Jours durant, au sombre héritier. . . Pendant quatre jours, grave et seul, dans la Scala, L'empereur Othon trois homme A l'empereur Othon qui fut un prince oblique. . . aux quatre coins quatre Ayant sur les degrés du trône douze rois. sept longs jours Page 438. Il parla quatre jours... lèvre [La bouche insulte et ment; et c'est pourquoi, roi d'Arle, Page 439. Pourquoi me pousser hors de l'ombre volontaire.'* .le n'aime point parler et je hais qu'on me parle.] Puisque vous aiv^ vu que je comptais me Pourquoi faire parler celui qui veut se taire? , tant que dans la bouche il lui refie Roi d'Arles, tant qu'il reste au vieillard une dent. Faire parler un vieux Lui faire ouvrir la bouche est toujours imprudent. Je parle, je le sais, devant des princes, sire. On n'est pas sûr qu'il soit de l'avis qu'on désire. Cet honneur m'eïi venu sans que je le désire; Vous avez un conseil de jeunes hommes, sire, manière Et, même vous présent, c'efî ma façon a moi. Fort galants, fort jolis, fort blonds, convenez-en; Sire, de parler plus a l'homme, et moins au roi. Pourquoi m'y faire entrer moi le vieux paysan de la tête aux pieds la rudefe Que la rude fierté des vieilles mœurs pénètre.'' eft-on dans la mode Et depuis quand a-t-on l'habitude de mettre Aux simarres de soie une pièce de cuir ^ Une pièce de cuir aux pourpoints de velours.'* Soit. Je parle, ayant peu l'habitude de fuir. Pour marcher devant vous, rois, mes pas sont bien lourds Us étaient d'humeur fière, ardents, aventuriers. Page 440. Leur galop rendait fous les libres étriers. 6oo LES MANUSCRITS. Et menaient vivement les besognes de guerre. Et priaient Dieu tout droit. Page 441. Priant Dieu bonnement, comme fait le vulgaire.. captieux. Et dédaignaient l'argot du moine chassieux... Choiùr l'heure et le lieu leur semblait puéril; C'est avec la gaîté du rire puéril Calmes, ils se jetaient Qu'ils se précipitaient au plus noir du péril ; Chacun de ces vaillants était une épopée; 11 sortait de leur casque un souffle d'épopée. . . Et ces hommes, dont l'âme a toute heure était prête. Ces gens-là regardaient en face la Et ces hommes, joyeux surtout dans la tempête.. songer rougir Page 442. Vous nous faites frémir et nous vous faisons rire. Vous avez l'appétit large, le fi ront étroit. . . rares Vos plus fameux exploits et vos plus triomphants femmes qu'on force et des meurtres Sont des dépouillements de femmes et d'enfants, châteaux places Des introductions dans les pays par fraude. . . par adrefie lâchement D'attaquer ceux qu'on a d'abord bien endormis. . . , ingrat, vil, effronté. Oui, ce moment eft triffe a voir, en vérité. Page 443. Je ne vous cache pas que je suis attristé. Souffleté Défié par Venise, on regarde Modène. On peut vous affronter, rois, quoique altiers et vains, quoique arrogants et vains Vous pesez le péril, rois. Quoique altiers et vains... d'audace ou d'oubli Sur le degré d'honneur et d'amour du devoir D'infamie ou d'honneur Et de témérité qu'il est prudent d'avoir. . . 3e vous l'ai dit déjà; tant mieux! je le répète. Vous avez fait sans peine, ô clients des sibylles. Vous avez fait sans peine, ô sonneurs de trompette, Marcheurs de nuit, tendeurs d'embûches, gens habiles, chétifs d'échiné faibles d'épaule Page 444. Quoique chétifs de cœur et chétifs de cerveau... VARIANTES ET VERS INEDITS. 6oi Achille Page 444. Davus remplace Alcide, et Thersite Thésée. Deux vers retrouvés et formant variante : [Je verrais sans colère, ô rois, un serrurier, [Je mettrais volontiers, connaissant vos altesses, Bâtir, sans oublier de griller les fenêtres. Rois, entre mon argent et vos délicatesses,] Entre vos probités et mon argent, mes maîtres...] l'emhonpoint Page 445. Et que l'église ait pris Tallure qu'on lui voit... que dans cette serre Et qu'aux pattes de l'autre il reste de la foudre. Cette guerre efi terrihle L'adversaire est superbe et plaît. tri^e; et l'on a Page 446. C'est hideux 5 et j'ai honte et peur, en vérité. De lutter dans la nuit contre une larve obscure, D'attaquer une larve au fond d'une masure, piqûre. Et de combattre un trou d'où sort une morsure! des fils du eft le nœud central de tout ce Rome a tendu sa toile au fond du crépuscule. Les choses en sont là qu'on a pour son argent d'hosanna Plus OU moins de pitié, plus ou moins de prière.. La mitre a l'or devons et les perles defus. Rome a dessous l'ordure, et la pourpre dessus. La bourse du quêteur pafe par les siège Page 447. Le saint-père quémande à travers vos barreaux. faire Tant pour avoir le droit de penser ce qu'on pense. Tant d'argent pour entrer, et tant d'or pour sortir. Difpense dispense Péage pour entrer, péage pour sortir j L'ordinaire Le baptême, c'est tant... de la prière Un marchand sacré vend sa pourriture au mort. Du mot aimer qu'on gratte, on fait le mot payer; Jésus disait : aimer ^ l'église dit : payer. Voiii applaudit après -vos traînions Page 448. Qui vous bénit après vos guets-apens. . . 6o2 LES MANUSCRITS. corruption perversion Page 448. D'où la difformité de la raison publique. Le prêtre efi en travers Page 449. On a le prêtre, là, dans le fond du gosier... Ainsi que l'arc-en-ciel la rose Et la monnaie, ainsi que l'astre et le nuage... vive sans rien payer Que l'ours rôde en dehors du fisc. . . Les pillages, les dois, et les contorsions! Page 450. Ces pillages où Rome a plusieurs portions! insulte lâcheté provoque et choisit La couardise appelle au combat la faiblesse! l^'âutours Bandits bien crénelés et droits sur leur rempart. . . Ah! prêtres ténébreux autour desquels on doute! Page 45 I. Ces prêtres qui pour ombre ont derrière eux le doute. Sycophantes Traîtres du ciel, à qui l'opprobre profitable... Hypocrites pillards, larrons sacrés, malheur! Ah! ces larrons sacrés, malheur sur eux, malheur! bourreau) Gulfe? c'efl un butor j Népi? c'eit un goujat,- Page 45 3. Le duc Sforce est un sbire; il faudrait qu'on plongeât. // faudrait que quelqu'un d'honnête l'enchafât. Pour trouver son pareil, plus bas que le goujat.. J^ls princes et quels roii que tous ces rois qu'on tua Kanuce; empoisonna Sixte étrangla Thomond; Urbin extermina Etrangers presque tous, ou bâtards; Montecchi; le vieux Côsme égorgea Gravina... Vous qui tient Vignerol, Cosme qui tient Bergame Paggi Sforce par derrière Litta fait poignarder dans un bal à Bergame... Le duc d'Urbin, fameux pour avoir pris le sac. . . Guy Jean massacre Borso; Pons dérobe le sac... J'ajoute que le temps misérable honteux et lugubre Page 45 5. Ah! le siècle difforme et funeste où nous sommes.. vos altefies Page 456. Dieu sans doute a voulu, sire, que votre altesse VARIANTES ET VERS INÉDITS. 603 Courbapent un moment le front soies nos tmte^es. Page 456. Vît l'indignation qui sort de la tristesse. qu'aux mauvais jours Je sais que par moments le public devient froid. . . U» grand signe de honte du malheur Le comble de la chute étant Tindifference.. . Kois, tout eft complaisance. Tous sont traîtres à tous; et la loule se rue dévorer les os des vaincus A traîner les vaincus par les pieds dans la rue..^ Et la fanfare suit, misérable, L'applaudissement suit, la chaîne au cou, le crime... Tous baisent les talons des grands forfaits 'vainqueurs ! Page 457. Pas une résistance illustre dans les cœurs! Caligula, Andronic Page 458. Pisistrate, Lanfred, Hippias, Foulques-Nerre. . . Mes aïeux siégeaient au ianicule, Vous dites : «Devant moi, tout fléchit et recule... vos prêtres Ne vous fiez pas trop à vos grands noms, mes maîtres; Vota flattent; vous mourre-\, Car vous seriez frappés, quels que soient vos ancêtres. . . Ht du Brutus vénère Du Chéréas quelconque on applaudit l'audace. h vota, princes tnoroses Page 460. L'éternité n'est point dans vos apothéoses... Tout croule; en votre e^rit, ce sombre avenir Au-dessus du palais, buisson de flamme, il flotte... ...et qu'on eli des vers et des cloportes. Page 461. ...et que rien ne remue à vos portes... j'accepterai l'affront; moi, je boirais l'affront; Que moi, le vieux pisan, je courberais le front... chagrin ennui douleur Page 462. Et j'ouvre avec regret mes vieux yeux assoupis. A vos tours, à vous, sire, et de la quantité indignité. De mépris qui convient à votre majesté. Pendant que vous pafie'j^ votre temps aux couteaux, embûches, aux coups de dés ou de couteaux. Aux meurtres, aux festins abjects, aux jeux brutaux, 6o4 LES MANUSCRITS. Aux vols, a vous tiret dans l'ombre les manteaux Page 462. Aux pièges qu'on se tend de châteaux à châteaux... L'empereur de By^ance Page 463. Humbert, dauphin de Vienne, est chez lui confiné... des sierras Ils viennent de Nubie, ils viennent des Ardcnnes. à ma Kome Chaque passant arrache au vieux temple une brique. Comme vous ne vouk'^ de chefs qu'à votre taille , Ces grands commandements sont à la Comme vous ne croye'T^ qu'a votre Page 464. Ici, quels chefs a-t-on? qui.'' de la valetaille. Les hommes d'autrefois dont je surs sont vos maîtres. Page 466. La clarté de leurs yeux gène vos regards traîtres. des exploits la lâcheté Au rebours de l'honneur le vil instinct vous pousse. j je les voisj Les signes de ce temps, les voici : des clairons, Les fanfares autour des camps et des pavois j Des femmes dans les camps, des plumes sur les fronts... du grand Scipion Page 467. Ou de Cincinnatus.. . jour De supprimer le vrai, d'anéantir le droit. Page 468. De le vaincre, et d'aller aux cieux tuer le droit. Immobile et muet. Ainsi qu'on l'avait dit. Sans prononcer un mot. Page 469. Les yeux sous les sourcils, l'empereur très clément... ^uand l'homme eut terminé, le roi d'Arles fit signe Vu la solennité du jour. Et consulta des yeux les roisj puis il fit signe... Et quand il vit la hache à tomber toute prête. Se tourna vers la hache et dit : — Je te salue. // dit aux cinq roii, grave et Regardant les cinq rois et leur montrant sa tête. Maîtres, je ne suis point de la taille voulue. Et souriant, il dit : Vous ave":^ raison tous Et vous avez raison. Vous, princes, et vous, roi. Ainsi de me l'ôter. Rois, de me la couper. De tue la retrancher, l'ayant de plus que vous. J'ai la tête de plus que vous, ôtez-Ia-moi. Première version établissant la comparaison des Gens de gtierre d'autrefois et des gens de guerre d'aujourd'hui {Deuxième jour) : [Car la mode est venue entre les capitaines D'être moins brave avec des mines plus hautaines. VARIANTES ET VERS INÉDITS. 605 Et Ton joue aujourd'hui cet héroïc|ue jeu De s'insulter beaucoup et de s'attaquer peu, hardiment D'aiguiser savamment la pointe d'une lettre. Et puis de s'habiller de velours, et de mettre Tout le beau de la guerre en plumets fanfarons, Et toute la fierté dans le bruit des clairons. Nous autres, nous savions que mourir c'est se taire j Notre bataille était une mélce austère; Nous faisions rarement des dépenses d'esprit j Tout notre style était de notre sang écrit j Et nous nous préparions aux fêtes de la lance Par la sévérité tranquille du silence j Ou quand, poussés à bout, par hasard nous parlions. C'était avec des cris ainsi que les lions.] Il fiiut placer dans la bouche d'Elciis ces six vers inédits écrits à la suite de variantes sur les quatre jours d'Elciis : [Sire, tout ce qu'on fait de choses violentes Et lâches dans ce monde abject de toutes parts, félonie Toute la trahison et tout l'outrage épars où Dieu pour nous punir nous mène, Sur cette terre en deuil, que l'ombre a pour domaine. Rattache dans la triste et sombre bouche humaine Le crachat de Caïphe au baiser de Judas.] XXI. LE CYCLE PYRENEEN. I. GAÏFFER-JORGE , DUC D'AQUITAINE. Ce chef a comme un roi son conseil Page 472. Gaïffer a sa cour plénière de barons... ... et ses prévôts Jéhûvah à Gainer plus qu'à Jésus-Chriii Sont plus qu'à Dieu le père à Gaïffer dévots. pour de l'or livré le grand Aymon Puis il a vendu l'homme illuflre et brave j Il a, pour cent francs d'or, livré son maître Ajmon... Page 473. Une autre pierre avec une autre forme humaine Apparaît sous la pioche et la pelle j et des deux Perce l'ombre, affreux spectre au tond d'un trou hideux ^ Cet effrayant cadavre était le plm hideux ) Et ce cadavre était le plus sombre des deux. . . des racines de l'herbe Page 474. Et fit, sur le talus, flamboyer les brins d'herbe Comme un fourmillement de vipères de feu . . . 6o6 LES MANUSCRITS. II. MASFERRER. brigands bouchers Page 475. Ceux-ci basques, ceux-là catalans, méchants tous... Et, du pertuis d'Irun Du pertuis de Biscaye au pas de l'Argenticre. .. ...pas un coin de ravine où ne grince d'un loup d'une hydre La mâchoire d'un tigre ou la fureur d'un prince... La tyrannie avec le fer du glaive creuse son code légende Sur la terre sa forme et sa figure affreuse... sauvages, hérifie's Or jamais ces vieux pics pleins de tours, exhausses. Sur l'hori':(on terrible ils sont Ils se dressent, chaos de blocs démesurés... n'éveillent l'esprit que du côté Page 476. Ils sont la vision colossale et lugubre... brume d'aube et de brouillard Sur la montagne d'ombre et d'aurore baignée... font de l'épouvante en grand Page 477. Ils sont les grands marcheurs de nuit... d'or, d'argent, d'étoffes. Un torrent de bijoux, de piastres, de vaisselle... pafiants naît du Le vol des routes suit le pillage des villes. . . haie impénétrable eft bonne a La feuille traître accueille et couvre l'embuscade. . . [/ se complote la quelque étrange rapine Et, pour l'été qui vient, préparent la rapine. Page 47 H. Et préparent les vols, les meurtres, les descentes; Vendant cachés som l'aubépine Tandis que les oiseaux, sous les feuilles naissantes, d'août les fiij^ons Joyeux, sentant venir les souffles infinis... Genèse, A quoi bon ta splendeur, ô sereine nature. . . prés, les boii, les nids prés et les rayons. Les sources et les prés et les oiseaux divins.'' VARIANTES ET VERS INÉDITS. 607 l'ombre et l'herbe et le Page 479. Quand elle prête au mal son gouffre et son torrent. Aux hommes que la guerre ou que le -vol S'associe aux fureurs que la guerre combine. . . Horreur sainte! Forêts! goujfres! Grands asiles! Tout semble sous un voile , espace, a7urj parfum. L'homme est de trop 5 souillé, triste, il est importun Lumière j et le pajiant a l'air d'un importun. A la fleur, à l'azur, au rayon, au parfum... Les pièges sont drejïe's L'œuf du meurtre eft couvé Page 480. On parle, on va, l'on vientj les guets-apens sont prêts... La plaine guette au loin l'hori'^n qui On regarde quel point de l'horizon s'allume, Ecoute On entend le bruit sourd d'on ne sait quelle enclume, Observe Surveille On guette ce qui vient, surgit, monte ou descend... de l'Aragon , Page 481. Or, dans ce même temps, du Llobregat à l'Èbre... brigand qui vient d'en bas et C'est un homme des rocs et des bois, qui vit seul... qui l'aime et dont le vent l'anime, La montagne, acceptant cet homme sur les cimes, a l'abîme Trouve son vaste bond ressemblant aux abîmes... Page 482. La façon dont il va le long d'une corniche Lpouvante l'oiseau lui-même qui s'y niche. Fait peur même à l'oiseau qui sur le roc se niche. révolter écumer torrent Faisant vociférer l'eau dans le gave amer... Ce grand payant rêveur ne veut aucune approche. Pour la terre, il s'éloigne, et, pour l'astre, il s'approche. Le rocher tnonte a pic Page 483. L'antre est comme entoui dans les ronces grimpantes... On voit ce Masferrer Tel eft l'homme. On le voit Page 484. Cet homme s'aperçoit de très loin en Espagne. Masferrer pour sa part a pris la Et son royaume à lui La part de Masferrer s'appelle Liberté. 6o8 LES MANUSCRITS. la vengeance, la crainte, Page 48). La malédiction, cette voix fauve et sainte... l^i/à ce qu'on dUait d'Auch à l'Aquatonta. Les pâtres de Héas et de l'Aquatonta. LE CASTILLO. (Autre sous-titre : he château chef-lieu.) charnier tombeau Page 486. L'archer fourmille là comme au cercueil le ver. Au centre, Etincelle une table Autour d'un tréteau vaste où fument tous les mets. mangeurs vivants Ces hommes écaillés de lumière et de braise. . . Embryons du tyran Page 487. Germes du maître altier que l'avenir construit... Vasque\ ...C'est Pancho que la crainte accompagne, • A^enaro, qui ne boit jamais d'eau, Genialis, Sforon qu'Urgel a pour fardeau... Page 488. Dans les ombres Un grand fourmillement d'armes et de soldats. Fourmille tout un ?/>onde horrible de soldats. Marche et se meut l'armée horrible des sierras... sera la roche, à qui le château fort? Page 489. A qui le mont? à qui la viUc^* à qui le fort.'' LES DEUX PORTE -SCEPTRE. (Autre sous-titre : L'offre.) Dans une gorge obscure où le vent s'amortit, au fond d'un pli de deux gave entre les murs de deux hautes Page 492. Un torrent effréné roule entre deux falaises... L'hiatus Le ravin divisant les deux monts L'af&eux souffle sortant du gouffre... calme, a^ia, sourd aux ravins grondants. Le bandit, que les rois apercevaient dedans. . . une troupe Page 493. L'homme avait à ses pieds un vieux carquois de cuir D'où les flèches sortaient comme les trous d'un crible Plein de ces dards qui font de loin trembler la cible. VARIANTES ET VERS INÉDITS. 609 Padres, Tarifet, Viu^c 493. l'crvchan, Gildehrand, don Blas, don Juan, don Sanche. . . exploit Car rien n'est crime et tout est vertu, sur le faîte... ô roi homme, affreux Remplace le nuage, ami, par la lumière... autour de lui qu'une éternelle Page 494. N'ayant rien à ses pieds qui ne soit une fête. III. LA PATERNITÉ. {Autre titre : le soufflet du pÈre.) Par-depis Page 495. Don Ascagne est le fils. Nager dans les torrents. Les nu'iits, et les tours conquhes et tombées. Dompter l'ours, être un comte âpre et dur comme un rustre, Les montagnes l'ont vu faire des enjambées; Ce furent là les mœurs de son enfance illustre; d'où Pelage sortit Il étonnait les monts où l'éclair retentit. . . d'Algarve Tout le pays qui va d'Irun à Lojari^. .. un géant entrer dans Il verrait Annibal attaquer sa montagne. . . Page 496. Les vents dont un courroux difforme emplit la bouche s'attaquant ainsi que des vautours. Soufflent la sans relâche, et le nuage noir Y soufflent et s'y font vme âpre guerre entre eux, Et la tempête vient secouer sur ces tours Secoue éperdument sur le hautain manoir Et sur ses tours la pluie en longs fils ténébreux L'averse, les éclairs, l'ombre, a travers son crible; Tombe comme à travers les mille trous d'un crible. . . Après ces vers venaient les quatre vers que nous allons reproduire et qui ont été supprimés dans la version définitive : Quand un miramolin quelconque, un sarrasin Est là, sultan féroce avec tout son essaim. Et dispute aux chrétiens la victoire ébauchée, Jayme survient, et Jayme achève la bouchée. Il hait la violence, et tient pour bâtardise Ce n'est pas un voleur, il ne veut pas qu'on dise L'âpreté des barons pillant la marchandhe ; Qu'un noble a droit de prendre aux juifs leur marchandise; mange du pain noir. Il jure rarement, donne de bons avis... POÉSIE. — V. 39 lUPHIHEItlE SiTIOSilE. 6lO LES MANUSCRITS. )Oug frein Page 496. Il est sans peur, il est sans teinte, il est sans tache. Chaque fois que ses feux de monts en monts ont lui Cette gloire hautaine et scrupuleuse a lui... Chaque foh qu'il a fait des signaux sur Page 497. Appels mystérieux flamboyant sur les cimes, Les vautours discordants Le 'vautour h l'œil rouge Les tragiques vautours... Il a fait dar hard iper ms son temps des choses mconnues, Il fut hardi. Et superbes . . . Page 498. Jadis la guerre, ayant pour loi Thonneur grondeur N'était rude et n'était fauve qu'avec Et la foi sainte, était terrible avec pudeur... E/ l'on a volé tout. On s'eH gorgé de meurtre et l'on a mis le feu Les noirs effondrements mêlés aux tourbillons Aux toits pleins de vivants, au cloître , A tout, au cloître, au chaume, aux toits, aux morts, a Dieu. Ont dévoré la ville, on a crié : Pillons! On a pillé, tué, broyé, L'incendie Et ce meurtre a duré trois jours; puis don Ascagne, ivres dans sa A ramené ses gens de guerre en sa Vainqueur, a ramené ses gens dans la montagne. . . Page 499. Enfin, en admettant qu'on doive quelque chose effrayant. Page 500. A rhomme qui nous mit dans ce monde mauvais, que l'heure emporte en s'en fuyant, A ce vieillard avec les heures s'enfuyant. Il m'a délié, soit, c'est fini, je m'en vais. \^oir ce qu'on nomme un pire e!t un trouble Je me sens fauve, et voir son père est importun. Page 501. Et l'on eût dit que rien de ce que l'homme écoute. Murmure, ébauche, entend, appelle ou conHruit, Chante, invoque ou poursuit, n'osait sous cette voûte... Le père pour le fils contient toics les a'ieuxj Ah! j'ai vécu; je suis un homme glorieux... Page 503. ...et j'ai pris et secoué les princes Noirs, nombreux, qui tenaient captives les Nombreux et noirs sous qui râlaient trente provinces; Pedro, Sergius, Bermudo, Gil, "X^rmond, Araûl, Barruza, Gaïffer... VARIANTES ET VERS INEDITS. 6ll Le vieillard à genoux Ce fier vieillard tremblant sentit, plus doucement Le farouche sépulcre est vivant par moment, ,Que n'eût fait une mère au nouveau-né qui joue, Et le profond sanglot de l'homme le secoue, La grande main d'airain lui carejier la joue. Le vieux héros sentit un frisson sur sa joue., 39. NOTES DE L'EDITEUR, I HISTORIQUE DE LA LÉGENDE DES SIÈCLES. La Légende des Siècles est la première œuvre datée de Guernesey. Pour mieux comprendre comment l'ide'e de ce chef- d'œuvre est ne'e, par quelles phases suc- cessives elle a passé avant de recevoir sa consécration définitive, il faut remonter à quelques années en arrière, jeter un coup d'œil rapide sur les événements et se placer dans le cadre et le milieu où le poète a vécu. Le 27 octobre 1855 , Victor Hugo était expulsé de Jersey. Un délai de cinq jours lui était accordé, mais il n'attendit pas jusqu'au 2 novembre; il quitta, le 31 oc- tobre, l'île qu'il avait habitée pendant trois ans et trois mois. Le récit de son voyage tient en quel- ques lignes dans ses carnets : Parti de Jersey à 7 h. 1/4 du matin. Arrivé à Guernesey à 10 h. Mer grosse. Pluie. Ra- fales. Jersey rocher, puis nuage, puis ombre, puis rien. Abordage difficile. Vagues énormes. Petites barques surchargées d'hommes et àz bagages. Foule sur le quai. Les proscrits Ba- chelet. Dessaigne, Thomas, Fruchard, etc. Toutes les tètes se sont découvertes quand j'ai traversé la foule. La réception n'est pas de mauvais augure. Victor est avec moi. Il avait emporté ses nombreux manu- scrits : les Contemplations , qu'il achevait; Dieu, écrit tout entier dans cette même année et terminé le 12 avril 1856; des fragments assez considérables de la Fin de Satan, datés de 1854; quelques cha- pitres des Misérables ; quarante-cinq pièces publiées plus tard dans les Quatre vents de l'Efprit, cinq pièces des Années fnneffis, enfin cent seize pièces sans destination spéciale; vingt-trois sont entrées dans le cadre des Petites Epopées, notamment Première rencontre du Chrifi avec le tombeau j Au lion d'Androclès, la Vision de Dante, les Pauvres gens , Inferi; le reste de cette mois- son a formé plus de la moitié de Toute la lyre. Le départ avait été si rapide que Victor Hugo n'avait pu s'assurer un logis ; il se réfugia provisoirement à l'hôtel de l'Europe, au prix de «cinq francs par jour et par personne». Il y resta dix jours, du 31 octobre au 10 novembre; c'est là qu'il écrivit, le 2 novembre, la dédicace des Contemplations : A celle qui efl reliée en France, Mais il n'était pas facile de travailler ainsi en camp volant. L'essentiel était de s'installer au plus vite. Il loua Haute- ville-House, qu'il acheta plus tard; la mai- son était vide , on s'organisa comme on put, avec des meubles d'occasion; nous avons retrouvé dans les carnets le contrat de location mentionnant « les fauteuils , tentures et rideaux défraîchis ». Il fallait pour l'instant s'en contenter : sept mois de séjour à Bruxelles, la brusque expul- sion de Jersey ne donnaient pas , pour l'avenir, de grands gages de stabilité. Pourtant Victor Hugo , poussé par son besoin d'activité, son goût d'artiste, commença bientôt à refaire son nid; il n'avait plus de meubles à lui , il en fa- briquerait! il entreprit, comme il le di- sait lui-même, «la chasse aux coffres» : coffres anciens de tous styles, de toutes époques, Louis XIII, renaissance, go- thique, à arabesques, à fleurs, panneaux 6i4 NOTES DE L'EDITEUR. sculptes, bas-rclicfs, tout lui était bon à désarticuler, à disloquer, et, de cet amas de matériaux informes, sortait quelque meuble étrange , où tous les styles étaient confondus, et sur lequel la main du maître sculptait ou peignait, entre deux strophes, quelque dragon ou quelque animal apocalyptique. Les Cotiteiiiplations parurent le 24 avril 1856, près de six mois après l'arrivée à Guernesey. Leur succès avait dépassé toiTtes les espérances, deux nouveaux volumes étaient annoncés au dos de la couverture : Dieu et la Fin de Satan, et Hetzel, émerveillé, avait hâte de frapper un nouveau coup et de profiter de la vogue des Contemplations. « Est-ce bien difficile de venir de Paris à Guernesey ? écrivait-il à Charles Hugo. — Rien de plus aisé, répondait ^^ictor Hugo, Vacquerie peut vous expliquer l'itinéraire, et Hauteville-house, encore masure, vous recevrait à bras ouverts. Car cette masure a des bras — et même un cœur qui vous aime. » Hetzel fit donc, dans le courant de l'été de 1856, le voyage de Guernesey. On parla tout naturellement des Contem- plations, puis des deux volumes annoncés ; tout le poème Dieu était terminé, la Vin de Satan serait achevée à bref délai. Dans la conversation , Victor Hugo fit part à Hetzel d'un projet, vague encore, quel- ques petits drames tirés de l'histoire et de la légende. . . et il jeta le titre, qui tout aussitôt séduisit Hetzel : les Petites Épopées. Ce titre, inscrit pour la première fois au dos de la couverture de la Vision de Dante j terminée le 24 février 1853 , ne se retrouve que trois ans plus tard, le 10 juin 1856, sur le manuscrit de : Changement d'horizon. Encore une fois , tout cela n'était encore que l'idée dans l'œuf, une idée qui devait mûrir plus tard et à loisir. Force était donc de patienter. Hetzel quitta Guernesey convaincu que Dieu et la Vin de Satan précéderaient les Petites Épopées. Revenu à Bruxelles, il réfléchit, sonda le terrain. Si magnifiques que fussent les sujets des deux poèmes an- noncés, si puissante qu'en fût l'inspira- tion, peut-être y avait-il quelque incon- vénient à faire paraître, après le triomphe des Contemplations j deux volumes de poé- sie pure ? il redoutait « quelque réaction de l'envie». Il écrivait à Victor Hugo, le 17 mars 1857 : Vos volumes de Dieu et Sit/iju trouveront embusqués tous les ennemis que les Coiitem- pJations avaient mis en déroute. En me souvenant de ce que vous m'avez dit à Guernesey, j'imagine que vous avez en portefeuille de quoi consterner tous ceux qui vous attendent avec des articles tout faits à vos ouvrages annoncés Dieu et Satan, je veux parler des Petites Èpope'es. Si vous êtes prêt pour ces deux volumes ou pour l'un des deux auquel le Kevetiant est une merveilleuse ré- clame, je suis sûr d'un second triomphe. Et Hetzel faisait les offres suivantes :' 6,000 exemplaires des deux volumes Petites Épopées, in-8% et un minimum de 15,000 francs; le prix de l'édition belge s'ajoutait aux 15,000 francs. Au cas où Victor Hugo ne serait pas prêt pour les Petites Epopées, Hetzel lui demandait les Misérables. Le poète n'était pas homme à se laisser intimider par une menace d'articles hos- tiles, mais il se sentait saisi, hanté par son nouveau poème qui , depuis près d'un an, s'était précisé, imposé à son esprit. Quand il reçut cette lettre d'Het- zel, le 17 mars 1857, il avait déjà vingt- huit pièces toutes prêtes. Citons-en quelques-unes. La première, qui figurera dans le second volume de cette édition, remontait à 1840. C'était la Chanson des aventuriers de la mer, datée du 29 octobre , pendant son voyage du Rhin. Il avait, de la même époque, deux Petites Épo- pées : /(' Mariage de Roland et Aymerillot, poèmes type; de la nouvelle œuvre; huit pièces de 1846 à 1854, et enfin en 1854 même, de la même source d'où était HISTORIQUE DE LA LEGENDE DES SIECLES. 615 déjà sortie la seconde partie des Contem- plations, Dieu et la Fin de Satan, avaient jailli les vers : Au lion d'Androcles, ïnferi , les Paysans au bord de la vier. Océan, Tout le pajié et tout l'avenir. Des liens de pa- renté existent manifestement entre ces pièces et celles des Contemplations intitu- lées : Horror, Dolor, Paroles dans la nuit, lès Mages, Ce que dit la bouche d'ombre; toutes ces poésies, écrites à la même époque, formaient comme les anneaux d'une chaîne immense et sans fin; l'in- spiration, se transformant, s'élargissant, se haussait jusqu'au poème épique en 1856, dans le Komancero du Cid. Cette pièce doit avoir ici sa place à part, parce qu'elle marque pour ainsi dire la nais- sance des Petites Épopées ; nous avons re- cherché ses origines, et dans les innom- brables feuilles détachées des manuscrits de Victor Hugo, nous avons retrouvé deux vers du P^otnancero du Cid écrits dans les circonstances suivantes : En 1825, lors de son voyage à Reims, Victor Hugo avait un livre de route ; il en détachait parfois une feuille blanche pour noter un vers, une pensée, ou même pour écrire une lettre : « Je dé- tache une feuille de mon livre de route», écrivait-il à M""' Victor Hugo en 1825. Or, sur un de ces feuillets se trouvent deux strophes des Deux archers, publiés dans Odes et Ballades en 1826, des vers sur Balma qui n'ont vu le jour qu'en 1893 dans Toute la lyre, des pensées de Littérature et Philosophie mêlées. Il voyageait alors avec Charles Nodier qui, arrivé à Reims, découvrit une ancienne édition du Romancero; Victor Hugo le lut pour la première fois, et, sur un coin de la feuille détachée du livre de route, il nota en 1825, c'est-à-dire trente et un ans avant de commencer le Romancero du Cid, ces deux vers qu'il reprit en 1856 et qu'il publia dans la nouvelle série en 1877 : Chimène eut sa gorgerettc Pleine de fleurs et d'épis. \^ictor Hugo, avec ces vingt- huit pièces, qui sont en quelque sorte les ja- lons de son œuvre, voit nettement ce que sera le livre et il écrit, le 26 avril 1857, vingt-quatre vers : Et qu'est-ce maintenant que ce livre, traduit Du passe, du tombeau, du gourfrc et de la nuit ? 11 terminait par ce vers : C'est l'épopce humaine, âpre, immense, — écroulée. Dans un coin de la page, il inscrivait les lettres P E [Petites Epopées) et le mot Préface, qu'il biffa plus tard. Ces vingt-quatre vers forment le der- nier feuillet de la Vision d'où efl sorti ce livre. Ce n'était alors qu'un simple frag- ment et comme la conclusion de la pièce qu'il devait écrire deux ans plus tard. De 1857 aussi cette ÉPÎTRE-PRÉFACE. J'habite sur un mont et j'ai sous moi la mer. La vague et l'ouragan sont mes seuls voisinages. Plusieurs de mes héros, plusieurs des personnages Qui vivent dans les chants de mon poëme altier. Qui ne se laissent pas v.tincre ni châtier Et sonnent sous la foudre ainsi que des enclumes. Sont des rochers d'ici, debout dans les écumes. Que j'ai mis dans mon livre, et que j'ai copiés. Ayant cet infini formidable à mes pieds. Avec. . . La pièce ne fut pas achevée. L'idée primitive se précisait encore plus nettement dans une série de notes prises sur des petits bouts de papier, en vue de la préface en prose qui ne fut écrite que deux ans après, le 12 août 1859. Son souci est d'établir tout d'abord le lien qui existe entre ses poésies anté- rieures et l'œuvre nouvelle : Ce que c'est dans la pensée de l'auteur que /es Pet/tes Epopées ? Les quelques personnes qui ont bien voulu lire ce qu'il a écrit peuvent s'en faire une idée en se rappelant diverses pièces écrites dans d'autres livres de lui, le 'Feu du ciel, l'Expiation j le Keve/iaiit. 6i6 NOTES DE L'EDITEUR. Plus précise encore est cette autre note : (Où est la tentative ? où est la nouveauté ?) Ce livre a été écrit, l'esprit de l'auteur étant pour ainsi dire sur une des frontières les moins explorées et les plus vertigineuses de la pensée, au point de jonction de l'élément épique et de l'élément dramatique, à cet en- r oit mystérieux de l'art qu'on pourrait ap- peler, s'il était permis de citer de si grands noms à propos d'une œuvre si obscure, le confluent d'Homère et d'Eschjle; lieu sombre où le Romancero rencontre Job, où Dante se heurte à Shakespeare qui écume. Tentative de mélange des deux courants, d'amalgame des deux souffles, de fusion des deux éléments; plus une vue à travers les té- nèbres sur l'homme; voilà ce livre. Victor Hugo marquait précédemment le caractère épique et dramatique de l'œuvre; dans la note suivante, son his- toire de l'humanité se dessine sous la forme d'un plan encore embryonnaire. PRÉFACE. L'histoire, la tradition, la légende, la fable, la religion, la philosophie, la nature depuis l'homme jusqu'à l'âne, la conscience, la science, les croyances, les superstitions, les siècles, les peuples, l'humanité, en un mot, prise par le côté épique, vue par l'angle hé- roïque (et surprenant) se reflétant et se trans- figurant, à la fois lumière et leçon, aux yeux de l'homme devenii pour ainsi dire son propre spectateur, dans une sorte de miroir grandis sant et pourtant réel, voilà ce que serait ce livre s'il était jamais complet ou complété, si l'auteur avait pu exécuter ce qu'il a entrevu , si le livre qu'on fait était le livre qu'on rêve. L'auteur, en écrivant les Petites 'Epopées, avait un idéal dans l'esprit. Cet idéal, il l'indique; le résultat, il le donne tel qu'il est; c'est ce livre si imparfait. . . Urceus exit. Ces deux mots latins tirés d'Horace : .nmphora cœpit Institui; currcnte rot.i, cur iirceus exit. On a commencé à hiire une amphore, l.i roue tournant, pourquoi (urceus) un pot de cuisine (exit) en sort-il .-* Enfin, ce dernier plan de préface, écrit certainement à la fin de 1857 : On remarquera peut-être une suite de rap- ports entre certains de ces poëmes, par exemple entre les semonces du Cid et les remontrances d'Elciis, lesquelles semblent être le lugubre écho l'une de l'autre, celles-ci en Espagne, celles-là en Italie; l'auteur voulant être peintre fidèle ne pouvait éviter les sombres asso- nances de l'histoire. Ces analogies des siècles sont la faute des siècles et non la faute de r;in.il_vstc. l'auteiu. Dans les derniers mois de 1857, du 15 novembre au 17 décembre, ^''ictor Hugo , en pleine possession de son œuvre, écrivait : les Lions j PuiJ^ance égale bonté, les Quatre jours d'Elciis, et tout le livre l'Italie. — Katbert : les Conseillers probes et libres , la Défiance i'Onfroy , la Confiance du marquis Fabrice. Enfin la publication était chose dé- cidée; le traité, englobant le Livre des enfants et Pécopin illuHré , avait été signé le II septembre, et le 7 décembre le poète avertit Paul Meurice : Vous savez que je me suis décidé ou plutôt qu'on m'a décidé aux Petites Epopeh, Cela va se pubher. On m'a donné d'excellentes rai- sons pour cela, et je me laisse faire. Voilà encore un ennui qui va vous arriver, car je m'adresserai encore à vous pour mille soins fraternels et paternels. Au début de l'année 1858, il lui res- tait encore vingt-sept pièces à faire potir compléter les deux volumes; en janvier, il écrivait l'An neuf de l'Hégire, tout en achevant la Pitié suprême ; en mai , le Cra- paud ïut terminé; puis, en juin, il fit le Parricide et Sultan Mourad. Vers cette époque, sans doute, il faut placer cette note : P. E. Ceux qui ont fixe im regard attentif sur l'histoire reconnakront qu'en dehors de la légende et au point de vue des faits pris en détail, il n'y a rien dans ce livre qui ne soit HISTORIQUE DE LA LEGENDE DEX SIECLES. 617 rigoureusement exact. Il a pu arriver quel- quefois à l'auteur d'incarner toute une série d'hommes dans un homme, et toute une dy- nastie dans un prince {Sultan Alourad), mais alors cela a toujours été dans un but de clé- mence et dans une pensée de pardon. Le 30 juin, un anthrax suspendit tout travail pendant trois mois. Hetzel s'inquiétait de cette interruption et dès la première semaine de novembre il vint à Guernesey avec Noël Parfait et le cri- tique de y Indépendance belge, Gustave Fré- dérix. Réception cordiale, lecture d'un certain nombre de pièces des Petites Epo- pées, ravissement des compagnons de voyage qui, en revenant à Londres, ou- blieront les inconvénients d'une traversée mouvementée. Hetzel, le moins éprouvé des voyageurs, avait conservé tout son entrain et toute sa belle humeur, il écrit de Londres : « . . .la mer est une fichue balançoire , save'^vom ?. . . Nous avons les oreilles pleines encore des beaux vers que vous nous avez dits. Le bruit des vents, le grondement des eaux s'ou- bliera, mais votre voix, nous l'enten- drons toujours. » Victor Hugo avait voulu regagner les trois mois de repos forcé; il achevait à la fin de l'année plusieurs pièces impor- tantes, notamment : Mont faucon, le Petit roi de Galice, Gaïjfer-Jorge , Zim-Zi'=nmi ; il était en plein travail , comme l'indique ce billet, daté du 6 février 1859, à Paul Meurice : Je suis toujours plongé à mille brasses au- dessous des vivants dans le gouflFre des Petites Épopées. J'en suis content. Je lèche mon petit ours avec bonheur. Tout allait bien; Victor Hugo, dans les trois premiers mois de l'année, avait écrit : Eviradnm, le Jour des Rois, Masfer- rer, le Régiment du baron Madruce et le Sa- tyre, quand, dans le courant du mois de mars, des bruits inquiétants circulèrent. La loi de sûreté générale ayant com- promis les affaires de l'empire, une di- version à l'extérieur paraissait le plus sûr expédient pour regagner le terrain perdu. Le Piémont préparait la guerre depuis plusieurs mois ; l'Italie songeait à secouer le joug de l'Autriche; ces événe- ments n'allaient-ils pas compromettre la publication des Petites Epopées? Hetzel s'émut et, le 13 mars, il réclama tr}s vi- vement et trh promptement le manuscrit afin d'éviter la concurrence du canon qu'il redoutait fort. « En juin , on se battra. Le moment est bon et l'avenir est douteux. Donc, saisissons le mo- ment. . . )) Je travaille à force, répondait Victor Hugo le 20 mars, que vous dire de plus? Le livre est-il fini.!* Oui et non. II y a encore l'essen- tiel à faire. Le livre grandit et gagne, je crois. La guerre me fait moins peur qu'à vous. Mes livres ont toujours paru à contre-temps : les Feuilles d'automne le jour de l'insurrection de Lyon, Noire -Dame de Paris le jour du sac de l'archevêché; Marion de Lorme avait à sa porte deux émeutes par semaine. On en- jambait une barricade pour venir faire queue. Cependant il vaudrait mieux paraître en temps paisible, j'en conviens. Mais comment s'y prendre ? N'est-il pas déjà trop tard ? Et puis Victor Hugo ne croyait pas que cette guerre irait bien loin ; peut- être même valait-il mieux lui laisser jeter son premier feu ? Je me suis toujours peu préoccupé, ajou- tait-il, du quart d'heure où je publiais un de mes livres. Le succès de la minute ne m'im- porte pas; quand les ouvrages d'un homme sont consciencieux, la vente de tous finit tou- jours par s'équilibrer... Il y aura la guerre, soit! eh bien, on attendra l'automne ou même le printemps prochain. On attendra ! Hetzel n'entendait pas de cette oreille-là. Ah ! Victor Hugo en prenait si facilement son parti ? L'éditeur changea aussitôt de tactique : lui , Het- zel, avoir peur du canon, allons donc ! non, non, il n'en a pas peur! 24 mars. ...Sans doute, le bruit du canon n'est pas l'accompagnement naturel des vers; 6i8 NOTES DE L'EDITEUR. sans doute la paix leur va mieux, les encadre mieux, les fait mieux entendre. Mais enfin le canon lui-même n'a pas la voix si haute qu'on ne trouve encore un public pour de belles et grandes pensées dites d'une voix comme la vôtre. Et mon avis est que, guerre ou noiij il faut paraître, montrer qu'on existe, éclater... TIctzcl désire tant la paix qu'il l'an- nonce; il veut le livre, il est pressant, lyrique : . . .Vous êtes un paresseux d'un genre à part dans le sublime. Vous ajournez votre œuvre pour la grossir. . . vos lignes engendrent des volumes, vos phrases incidentes deviennent des bibliothèques. Allons, cher maître, coupez un morceau dans votre drap d'or, de quoi recouvrir vos deux volumes et envoyez-les- moi. Ceci est une adjuration. Ce serait bientôt une imprécation. Le poète, attendri par la colère gra- cieuse d'Hetzel, écrit le 3 avril que « le tyran» comme il s'appelle lui-même est désarmé : Vous voulez paraître ? nous paraîtrons. Mais il faut encore que je sois pr:t; or, vous n'au- rez le manuscrit que dans trois semaines, a la fin d'avril. Mais vous, serez-vous prêt .? Il vous faudra bien six semaines, nous voilà en juillet. Voulez-vous paraître, vous éditeur, en juillet? pour moi, le moment est indifférent, et si vous m'écrivez : oui, tout de suite, vous rece- vrez le manuscrit. Mais Victor Hugo eût préféré de beaucoup qu'Hetzel remît la publication à l'automne ; cette perspective d'une date irrévocable le troublait; il méditait à ce moment la Vision d'où eff sorti ce lim qu'il terminait à la fin d'avril 1859'', sorte de portique de cette . . .èpopc'e hiiwd'nic , l'iprf , immane . écroulée , à laquelle il pensa alors donner comme couronnement Dieu et la Fin de Satan. Dans cette sublime préface qui renfer- ''' Voir plus Ii.iut, Notes i;xpi.ic.\ri Miiiiuscrits de la Ligemk des 'Siècles. les mait en raccourci les poésies d'histoire et de légende achevées ou entrevues, il trouvait le titre définitif, le titre qui convenait au poème colossal qu'il rêvait : la Légende des Siècles : . . .Le mur des siècles m'.ipparut. ■fous les siècles, le front ceint de tours ou d'épis,^ Ktaient là, mornes sphinx, sur l'énigme .iccroupis. Pour l'instant, cette Vision j embras- sant l'Humanité, ne pouvait convenir aux Petites Épopées qui ne constituaient désormais qu'une partie de l'œuvre; il la réserva pour de futurs volumes , qu'il entrevoyait déjà, et ne la publia qu'en 1877, en tête de la seconde série. Victor Hugo, dans cette même lettre du 3 avril 1859, se borne à annoncer ses projets : L'idée a porté tous ses fruits dans mon cerveau. J'ai dépassé les Petites Epop/es. C'était l'œuf. La chose est maintenant plus grande que cela. J'écris tout simplement l'Humanité' fresque a fresque, fragment a fragment, époque à époque. Je change donc le titre du livre, le voici : LA LÉGENDE DES SIÈCLES PAR V. H. Ceci est beau et vous frappera, je pense; sous ce titre, nous mettrons : première série. Cette première série aura deux volumes, et plus tard les autres suivront. L'ensemble, je crois, sera neuf et saisissant. A la rigueur, et si vous y teniez absolument, nous ressai- sirions le titre que j'abandonne, de la façon que voici : LA LÉGENDE DES SIÈCLES P.\R V. H. 1'" SKRii".. — Les Petites Epopées. T. 1. - T. II. Mais je hais les doubles titres. Je vous ai expliqué pourquoi. Cela fait vaciller l'idée du livre dans l'esprit du lecteur. — Ensuite HISTORIQUE DE LA LEGENDE DES SIECLES. 619 cela obligerait presque à mettre des titres spéciaux (en sous-titre) aux séries ultérieures. Pesez tout cela. Les autres séries sont déjà très ébauchées, une est presque finie. Le tout, je crois, ne sera pas sans quelque grandeur. C'est l'histoire vue par l'angle épique. Toutes ces belles promesses ne pou- vaient qu'exciter l'impatience d'Hetzel : TOUT DE SUITE, répond-il en caractères d'affiche, poste pour poste, «et plus tôt encore». II est émerveillé du titre. «C'est une vraie trouvaille; c'est votre vrai titre, il devait venir, il est venu. Évohé ! » Seu- lement il tient au sous-titre de Pefites Épopées parce qu'elles ont leurs amis , leur notoriété, parce qu'elles ont été annon- cées , parce qu'on les attend. Et il les attend, lui, plus que tout le monde. Il ne redoute plus rien, ni guerre, ni saison , Victor Hugo lui a communiqué son courage : On paraîtra en juillet, mais oui, vos livres peuvent paraître à tous les moments, ils peu- vent faire concurrence même aux soldats. Et puis la guerre éclatera-t-elle } et quand même elle éclaterait, est-ce que la parole ne vaut pas le canon? S'il tonnait pendant deux ans, votre langue se collerait-elle à votre palais, votre encre sécherait-elle dans votre encrier ? J'espère que vous ne reculerez pas. A peine Hetzel avait-il adressé cette objurgation à Victor Hugo que la guerre était déclarée le 23 avril; le 29, Victor Hugo ripostait : « O homme de peu de foi, moi reculer.'' me prenez -vous pour l'Autriche ? » Et le manuscrit du premier volume était expédié le lendemain; le second devait suivre de près ; le 20 mai , Victor Hugo envoyait le commencement du tome II : l'Italie. — Katbert, et cela , par une curieuse coïncidence , pendant qu'on se battait en Italie. La première série comptait environ huit mille cinq cents vers, le premier volume en contenait un peu plus de quatre mille, le second un peu moins. C'est à partir de ce moment que com- mencèrent entre Victor Hugo et Noël Parfait, chargé delà revision des épreuves, les petites controYcrses amicales sur les corrections, les règles de la grammaire, les mots, les majuscules. La question se compliquait encore : Victor Hugo en- voyait de Guernesey sa copie à Noël Parfait qui était à Bruxelles , et qui , dès que les épreuves lui revenaient, soumet- tait, par correspondance, ses observations à Victor Hugo. On se souvient des deux vers de la pièce Au lion d'Aiidrodes : Le noir gouffre cloaque au fond ouvrait son antre Où croulait Rome entière. . . Victor Hugo avait écrit : Où croulait toute Rome. Noël Parfait était un peu choqué. Toute Rome lui paraissait une offense à la grammaire. Mais Victor Hugo ne l'en- tendait pas ainsi : «1'^ euphonique corrige la règle de tout, sans l'accord. On dit une femme toute nue , une porte foute grande ouverte, etc. Par conséquent Toute Rome est très grammatical. En somme, comme toute Rome est disgracieux, je mets : « Où croulait Rome eutière. » Ah! par exemple, il ne cédera pas quelques jours plus tard sur une majus- cule. Noël Parfait voulait un grand M à mohabite, Victor Hugo s'y opposa : «Non, point de Af à mohabite; je suis de ceux qui écrivent plutôt un juif, un gascoii, un normand, qu'un Juif, un Gascon, un Normand. Une majuscule est un effet. Ne point en abuser. » Hetzel , qui avait emporté les quatre premières feuilles de la Légende des Siècles dans un de ses déplacements à Dresde, était émerveillé : « Je ne sais que vous pour dire clairement l'impossible, pour montrer l'invisible, pour pouvoir parler 620 NOTES DE L'EDITEUR. encore là où d'ordinaire s'arrête toute parole. . . Vos légendes des siècles pour- raient s'appeler des symphonies.» Bref, ces six cents vers ont conquis Hetzel. Quoique la guerre fût dans sa phase la plus aiguë, la confiance n'était pas ébranlée, la résolution de paraître à bref délai était tout aussi vive, mais à partir du 14 juin survint une série d'incidents qui retardèrent la publication : il y eut d'abord ier accroc. Hetzel. poui réduire les frais , avait fait en même temps imprimer à Bruxelles les deux éditions de la Légende des Siècles .'édition belge, dont le tirage était fixé à 3,000 exemplaires; édition française, qui devait être tirée à 6,000. Victor Hugo, non averti et re- cevant toutes les épreuves de Bruxelles , crut qu'il s'agissait de l'édition belge et donna le bon à tirer pour 3,000. Réclamation d'Hetzel , protestation de Victor Hugo : S'il s'agit de l'édition française, le caractère est trop fin, il est inacceptable, il ôte de l'importance au livre, il faut recomposer, a La Lége/jde des Siècles est profondément démocratique, écrit-il à Hetzel; imprimée à Paris, sous l'espèce de voile épique qui la gaze, elle passerait, mais arrivant de Belgique, ballot belge, elle fera hérisser le pouvoir, sera dûment épluchée et probablement arrêtée ou interdite. Le tome II en particulier donnerait des prétextes. » Après explications , il fut entendu que cette édition serait réservée pour la Belgique et qu'on imprimerait tout de suite l'édition française à Paris, chez Claye. Mais plus le travail d'impression, de mise en pages avançait, plus Victor Hugo était frappé des vices de fabrication des volumes : les pages contenaient 28 vers alors qu'il en aurait fallu 20 ou 24 au plus; on avait eu le tort, sans tenir compte de ses recommandations, de se guider sur les volumes des Contempla- tions, la page de la Légende des Siècles (œuvre épique, récit) ne pouvant pas être identique à la page des Contemplations (œuvre lyrique, strophe). Il arrivaitceci : que la Légende des Siècles j qui contenait presque autant de vers que les Contempla- tions, n'avait que 17 feuilles alors qu'elle devrait en avoir 20. On n'avait pas tenu compte des blancs, des faux titres; les pages étaient trop compactes, le volume trop mince. Mais nous aurons un papier épais , ré- pondait Hetzel. — Ah! oui, répliquait Victor Hugo, je sais, vous faites apparaître un nouveau personnage pour réparer le mal, le sei- gneur papier épais. Expédient ! expédient d'autant plus lamentable que je vous ai envoyé près de 9,000 vers et que vous n'arrivez pas .1 300 pages pour chaque volume. Victor Hugo ne se trompait pas, il avait envoyé 8,054 vers. Nous en avons retrouvé la liste établie par lui-même; il était même arrivé à un total de 9,478 vers , mais, considérant que les volumes seraient trop chargés , il en avait retiré Mas/errer, Gaïffer-Jorgect Paroles du Cid (Romancero) qu'il avait réservés pour des séries ulté- rieures. Et il fallait se résigner, avec toutes ces richesses, à n'avoir que des volumes de 250 pages! tout remanier, c'était retarder la publication ; la paix de Villafranca signée le 11 juillet, le moment était bon pour paraître. Il fallait mettre sérieusement en train l'édition de Paris. Nous retrouvons sur un carnet de cette époque , un vers précédé de ces mots : Les vrais amis : .l'ai Meurice a Paris, j'ai Parfait à Bruxelles. Victor Hugo écrivit donc à Paul Meu- rice, qui s'était déjà donné tout entier aux Contemplations : 21 juillet 1859. Cher et admirable ami, est-ce que vous allez consentir, encore cette fois, à la hideuse HISTORIQUE DE LA LEGENDE DES SIECLES. 621 corvée des épreuves à corriger? je ne sais en quels termes vous demander cela. Je pense que M. Hetzel vous a vu et vous a présenté sa requête et la mienne. Paul Meurice se mit vaillamment à l'œuvre, les épreuves furent envoyées directement, d'abord de Paris à Guer- nesey, puis, par précaution, passèrent par Bruxelles pour être réexpédiées à Guernesev. Victor Hugo se plaint de cette complication : «Réfléchissez à ceci , cher maître, écrit Hetzel le 26 juillet, que M. Laguerron- nière est, à l'heure qu'il est, le directeur de la librairie et de la presse. Ce n'est plus un adversaire seulement, ce serait un ennemi peut-être pour vous. Or, il y a tel livre dont l'ensemble passe sans en- combre et qui , lu et détaillé par feuille , est facilement pendable. » Une autre difficulté surgissait. Hetzel venait d'enterrer sa mère, et, à peine ce pénible devoir rempli , il était appelé à Spa près de son enfant malade. Les com- munications entre Victor Hugo et son éditeur se trouvaient donc interrompues. Puis un événement inattendu survint : par une fantaisie de Napoléon III, l'am- nistie était décrétée le 16 août; Victor Hugo y répondit personnellement par une déclaration, fière '"^ et par les vers : Amnifliej publiés plus tard dans les An- nées funestes. Il trouvait d'avance une excuse à ceux qui n'imiteraient pas sa conduite. Le 22 août, il écrit à Noël Parfait : ... Je trouve l'amnistie bonne, elle permet aux uns de rentrer, et ils travailleront à la révo- lution, en laissant les autres libres de rester, et ils maintiendront l'empire en échec, le de- voir se fait donc de deux manières. A quelque parti qu'on se décide, on fait bien. Quant à moi, il va sans dire que je devais rester. On ne pouvait montrer plus de di- gnité unie à plus de simplicité. Il ''I Aâes et paroles. — Pendant l'exil. continuait en envoyant ses instruc- tions : Au dos de la couverture il faudra mettre : « Outre les diverses parties de la hegeiide des Siècles, l'auteur publiera sucessivement : POÉSIE. Les Chansons des mes et des bois, un volume. ROMAN. L,es Misérables j deux parties, dix volumes. DRAME. Les Jumeaux j cinq actes. Torquemada, cinq actes. « De ces quatre œuvres annoncées , l'une , les Chansons des rues et des bois, avait été faite presque complètement dans cette laborieuse année 1859. Dès les premiers jours de septembre, Hetzel réclama avec instance les derniers bons à tirer et se plaignit des retards cau- sés par l'exigeance méticuleuse de \''ic- tor Hugo qui imposait des cartons dont quelques-uns ne comportaient que la suppression d'une virgule. Le poète se fâcha un peu, mais avec tant de douceur : Je voudrais bien ne pas vous gronder. Mais il faut pourtant que je le fasse un peu. Mettez dans ces lignes le sourire et le serrement de main que j'y mettrais si vous étiez là et si, au lieu d'écrire, nous causions. «Ah! ces retards, alors qu'on devait paraître en juillet ! ah ! ce n'est pas à moi, dit Victor Hugo, qu'il faut les imputer, mais à vous , mon cher Hetzel , qui êtes tantôt à Bruxelles , tantôt à Paris , le len- demain à Chartres ou à Strasbourg et ensuite à Spa. Et puis voilà qu'un recueil de Paris a publié un fragment du livre ; il faut donc paraître et avant le 15 sep- tembre; tirez, marchez vite.» Au lieu de « marcher vite » , un nou- veau temps d'arrêt. Noël Parfait, profi- tant de l'amnistie, a quitté Bruxelles pour aller embrasser sa mère; motif sacré, inattaquable, reconnaît "Mctor 622 NOTES DE L'EDITEUR. Hugo, «mais, écrit-il àHetzel, c'est la dernière heure qui est l'heure suprême. A ce moment-là habituellement tout le monde est à son poste. Chacun a quelque fonction importante à faire dans l'en- semble. Un fil cassé compromet tout. » Or le fil est cassé entre Victor Hugo et Hetzel par suite de l'absence de Noël Parfait. Au moins , si les accrocs se multiplient, la confiance dans le succès reste- 1- elle intacte? Nullement. Parfait est inquiet, Hetzel aussi ; il y a dans la hégende des Siècles des audaces qui provoqueront de furieuses attaques, il confie ses appréhen- sions à Victor Hugo. La réponse ne se fait pas attendre : Vous m'annoncez avec anxiété, écrit-il à Hetzel le 12 septembre, que ce livre sera attaqué. Qui en doutait? furieusement, pardieu! Quel est celui de mes livres qui n'a pas été au combat? Les moins mauvais sont les plus dé- chirés. Vous me dites de m'attendre à ceci : ce livre est républicain, la presse absolutiste l'at- taquera; ce livre est libre -penseur, la presse catholique l'attaquera ; ce livre est honnête, la presse bonapartiste l'attaquera. Vraiment! croyez-vous? Quoi! je glorifie le droit, la li- berté, la raison, Pontmartin ne dira pas : amenj je guerroie le despotisme, Grosguillot ne se prosternera pas; je dis son fait au pa- pisme, Veuillot ne baisera pas le talon de ma botte! Eh bien, non, cela ne m'étonne pas. Vous me dites, en frémissant, de m'y attendre. . . Je m'y attendais. J'écrirais d'avance les articles qu'on fera : hideux ! monstrueux ! absurde ! criminel ! abominable ! barbare ! et qui plus est, usé, banal, ennuyeux, assommant, mort. Voilà les épithètes. Le reste est affaire de style et d'arrangement. J'ajoute que le parti du passé en httératurc prêtera main-forte au parti du passé en poli- tique. Or, rien de tout cela ne m'effraie. Par- fait est démoralisé comme vous, je le regrette, parce que, la veille du combat, on voudrait n'avoir que des auxiliaires confiants dans la victoire. Mais qu'y puis-je faire ? Je serai mol- lement défendu, dites-vous. Ah! ceci vous re- garde un peu, vous, vous surtout, mon édi- teur, qui êtes en même temps un critique profond à ses heures et un écrivain charmant toujours. Aussi j'avoue franchement que je vous aimerais mieux en ce moment à Paris qu'à Spa. Tenez, je n'attache, vous le savez, je crois, qu'un prix médiocre à l'effet du moment. Un livre finit toujours par avoir en gloire ou en oubli ce qu'il mérite. Le succès du moment regarde surtout l'éditeur et dépend aussi un peu de lui; quant aux attaques, c'est ma vie; c|uant aux diatribes, c'est mon pain... . .. Allons, bon courage, et en avant! lutter, c'est vivre. . . . Au point de vue de l'avenir, j'ai foi dans ce livre. Je n'ai pas fait et je ne ferai pas mieux. Et il termine par ce mot touchant : Faites insérer les vers sur mon père''J. La belle confiance de Victor Hugo, sa souveraine indifférence pour les attaques avaient donné du courage à Hetzel ; du courage , mais pas de patience , il dut re- nouveler ses plaintes et ses lamentations, comme le prouve cette charmante riposte qui montre en même temps les difficultés multiples causées par l'éloignement de Victor Hugo : Ah ! vous voudriez me battre et me mordre ! eh bien, je vous le rendrais. Et ensuite, je vous embrasserais. Attrape ! Votre lettre de huit pages est vive , forte , vraie , inexacte , oublieuse , inique, injuste, pleine de cœur, pleine d'esprit, pleine de bêtises. C'est un 'tourbillon de vio- lences au fond caressantes. Si vous croyez que je ne m'y connais pas ! Tenez, il n'y a dans tout ceci qu'un cou- pable, c'est la distance. Dialoguer à sept jours d'intervalle entre la demande et la réponse, agir avec une rallonge de deux cents lieues au bout des bras, c'est gênant. Et il arrive des cacophonies. Les 28 vers à la page, le déluge de virgules belges, l'in-S" bruxellois au heu de l'in-iS, les bonnes feuilles restées en chemin , la pubhcation prématurée et déflorante du i"' septembre (deux pièces, dites -vous! Qui diable a pu donner deux pièces ? Voilà une énigme) les cartons et re-cartons, etc., rien de tout cela ne fiit arrivé si j'avais pu être là (20 septembre 1859). l'i Après la ki taille. HISTORIQUE DE LA LÉGENDE DES SIECLES. 623 C'est lafaute à Parfait , avait dit Hetzel, grondez-le. — Ah! plus souvent, répon- dait Victor Hugo « non je ne donnerai point à Parfait la ruade que vous réclamez avec tant d'instance. Cette ruade serait d'un âne. . . Croyez-vous que je vais hurler parce que ce brave et cher ami a été embrasser sa mère ? au diable tous les poëmes et tous les poètes qui empêche- raient un fils de se précipiter vers sa mère après huit ans d'absence et d'exil! » Et Victor Hugo en veut si peu à Noël Parfait qu'il lui explique ainsi les petites défaillances de la correction : «A de certaines époques climatériques, les sauterelles envahissent l'Egypte et les virgules envahissent la ponctuation. L'imprimerie belge est particulièrement atteinte de ce fléau, mes épreuves me sont arrivées tatouées de cette vermine, il a fallu épouiller tout cela. Doubles épreuves. Peine énorme. Dans la rage de cette chasse aux virgules, j'ai été [//ted culpâ) jusqu'à en supprimer qui étaient bonnes et à leur place. Ces innocentes ont payé pour les drôlesses. » Au moment où Victor Hugo allait clore sa lettre, il recevait d'Hetzel la copie d'une lettre envoyée par lui à un ami pour lui demander un article sur la Légende des Siècles. Hetzel avait écrit quel- ques pages éblouissantes. Victor Hugo était dans l'admiration : « Quel article on ferait avec cette moelle ! C'estlàdelavic, du style, de la grâce, de la furia, de la raison. Mais je m'arrête, m'apercevant que je loue mes louanges, pardonnez - moi cette bêtise. » Nous ne pouvons reproduire malheu- reusementces pages étincelantesde verve j en voici un extrait : Spa, samedi, 17. Mon vieux, un monceau de poëmes, un entassement d'Iliades. Les héros d'Homère en acier, les rêves d'Ossian bardés de fer. Des musées de Cluny grouillant et s'animant sous vos yeux, le déblayage morne et définitif du moyen âge, le compte fait au passé, l'évoca- tion des choses enfouies, les spectres retrouvant la voix, les fantômes reprenant corps; des his- toires commençant audacieusement où les autres finissent, et l'intérêt partant du dé- nouement comme pour arriver à un dénoue- ment, à un intérêt inexploré. . . De la musique comme en chantent les montagnes, des lu- mières comme on n'en voit que les yeux fermés. La bonhomie de l'auteur de l'Odyssée et les sursauts gigantesques de Shakespeare, des coups d'archet comme des coups de soleil. Au milieu des fracas tout à coup soulevés, comme dans les symphonies du divin Beetho- ven, des gazouillements de ruisseau content et d'oiseau allègre. Des énormités pleines de grâce, des choses colossales et bon enfant — du sublime qui vous mange dans la main, des choses fières à qui l'on peut passer la main sur le dos. L'agrandissement de tout, néces- sitant l'agrandissement du cerveau; la douleur et la volupté résultant de cette opération. Auteur féroce et plein de mansuétude qui vous casse et vous charme, qui vous fait rê- ver doucement et qui vous réveille formida- blement; livre impérieux, Hvre cruel, mais humain. Lectures qui vous font traverser sans danger, mais non sans peur, la folie. Des inventaires gigantesques, des descrip- tions minutieuses, la photographie de l'im- possible, de l'invisible, et la familiarité de l'inconnu. Ce qui n'est pas, apporté sous vos yeux, ce qui sera, fabriqué devant vous. . . Des audaces de plume à faire cabrer le rhi- nocéros, à faire siffler les mastodontes et des suavités à faire pâmer les archanges. Le chaos devenu clair, des tempêtes d'idées, des oura- gans lyriques. Voilà ce que j'ai vu et bien d'autres choses encore dans ce sacré nouveau livre de Hugo ; c'est un de ces opéras mystérieux et pleins de hauteur qu'il faut six mois à la foule pour comprendre, qui commence par l'inquiéter, qu'elle sifflerait si elle n'en était pas tout d'abord vaguement dominée, et qu'elle va applaudir mille fois. On voit par cette appréciation à quel point Hetzel était enthousiaste, ce qui ne l'empêcha pas pourtant, énervé par les lenteurs des derniers jours, d'irriter Victor Hugo au point de s'attirer, le 24 sep- tembre, ce mot un peu dur : « Si l'affaire 624 NOTES DE L'EDITEUR est mauvaise pour vous , nous en reste- rons là. » Hetzel proteste avec énergie. Eh bien oui , il a eu le tort de dire toutes SCS misères , c'est qu'il n'est pas un diplo- mate, mais un soldat dévoue' : Aujourd'hui, tout est bien, tout va bien, tout va très bien. . . Vous m'offrez une sépara- tion — vous me demandez presque ma dé- . mission. — Ah! les virgules, elles sont des flèches donc, puisqu'elles peuvent blesser à mort ce que j'ai cru si vivant et si durable! Mais le hvre s'enlève, s'enlève, s'enlève et s'en- lèvera longtemps encore — de quoi nous plai- gnons-nous, s'il vous plaît? L'accouchement a été pénible, l'enfant est superbe, la mère et l'enfant sont bien portants', que voulons-nous de mieux ? Voyons, serrons-nous la main — et plus fort qu'avant — ou j'en meurs d'apo- plexie. Le 26 septembre , la Lége/iJe des Siècles paraissait et, le 27, le serrement de main chaud et cordial était envoyé. Le même jour, Victor Hugo s'empressait d'écrire à Paul Meurice : C'est aujourd'hui, cher Meurice; enfin, vous voilà délivré! je ne veux pas que la journée se passe sans vous porter mon remerciement su- prême novifiima z'er/xr. Une œuvre aussi considérable, con- duite dans des conditions rendues si défa- vorables par l'éloignement des intéressés avait laissé derrière elle la trace de quel- ques désaccords. Un dissentiment était survenu entre Paul Meurice et Hetzel à propos de la publication anticipée d'ex- traits dans les journaux et du verso de la couverture. Victor Hugo avait consenti à ce qu 'Hetzel se réservât le verso du tome II pour son catalogue délivres. Paul Meurice, qui n'avait pas été averti, s'y était opposé. De là, petit différend rapi- dement apaisé à la demande de Victor Hugo. En apprenant que Paul Meurice et Hetzel avaient échangé une cordiale poignée de mains, le poëte écrivait à Hetzel : Tout est bien. On est content de l'autre côté du détroit, comme disent ces bons anglais, un discord entre Meurice et vous me causerait une peine que je ne peux dire. Soyez amis en moi. Meurice pour moi ne peut pécher. Il est dévouement par le cœur et poésie par l'âme, je ne suis pas assez bête pour dire jamais : nimium dilexit amiciim. Vous , vous savez comme je vous aime aussi. Donc, aimez -le. Je mets vos quatre mains dans les deux miennes. Savez-vous que, depuis trois mois, tout en corrigeant minutieusement et scrupuleusement mes épreuves, Meurice faisait répéter une pièce, et que, par une déhcatesse presque fé- minine, tant elle est charmante, il me le ca- chait? Meurice est jeune et je suis vieux, et cependant il y a déjà vingt ans d'amitié entre nous. Et si vous saviez de quelle amitié ! exi- geante de mon côté , inépuisable du sien ! Donc aimez Paul Meurice. Ama VLitonem, disait Socrate. Il n'y a pas grand'chose de Socrate en moi, mais il y a beaucoup de Platon dans Meurice. En mars 1860, Hetzel annonçait à Victor Hugo que les 6,000 exemplaires Je l'édition parisienne seraient bientôt épuisés. C'était le succès consacré de la Lie'gende des Siècles. II REVUE DE LA CRITIQUE. La Ugende des Siècles reçut un accueil chaleureux. L'œuvre avait conquis à peu près tous les suffrages par sa hardiesse, sa nouveauté, son originalité, la splen- deur de la forme , la richesse des cou- leurs, rhcureux mélange des styles ly- rique et dramatique, l'explosion des sentiments généreux, chevaleresques, la REVUE DE LA CRITIQUE. 625 glorihcation de la bonté, du courage, du de'vouement : l'apothéose de la ré- demption de l'être humain et du pardon. Ce premier volume renfermant des pièces de toutes les séries (1859, 1877, 1883) , nous avons dû emprunter des ar- ticles et des fragments d'articles à des journaux ou à des revues publiés à ces di- verses époques. La Prejie. Eugène Pf.lletan. ... Légende, c'est bien le nom de cette œuvre, vision et réalité à la fois, sorte de jugement dernier de l'humanité évanouie, où chaque siècle lève tour à tour sa tombe, écarte son suaire, regarde d'un œil mort, et après avoir montré sa plaie sur sa poitrine laisse retomber la pierre et replonge dans le gouffre du passé. Si bien qu'après avoir lu ce poème, notre temps, pris d'un secret épouvantement, pourrait dire une fois en- core : Voilà l'homme qui revient de l'enfer. Il en revient en effet, non pas de cet enfer sous terre imaginé par la poésie, mais de cet enfer à ciel ouvert appelé l'histoire. . . ...Voilà, en courant, l'œuvre de Victor Hugo. On pourrait la critiquer, on la criti- quera même sûrement. L'esprit de timidité voudra l'accepter sous bénéfice et marchander sa sympathie. Quant à nous, qui venons de la lire, et qui en avons encore le frisson, nous nous sentons plus de hardiesse, et, sans hous arrêter à tel ou tel détail de forme, nous affir- mons purement et simplement notre admi- ration. Assurément, celui qui ne la partagerait pas aurait un sens de moins en poésie. La na- ture l'aurait fait tout au plus pour fredonner un couplet de chanson. Cette œuvre ressemble à une création nou- velle au lendemain d'un cataclysme. L'inspi- ration comme la vie de la Genèse y bouillonne, y éclate à grands traits au milieu des flammes, des fumées sous les formes grandioses, fan- tastiques de Léviathans et de Titans. Le poète a vu les crimes de la terre, ces monstres de l'ordre moral. Il les a saisis de sa main de fer, il les a reproduits sous leur type démoniaque dans leur lugubre laideur. Les voilà, voyez- les; voyez-vous vous-mêmes, et sous quelque nom, sous quelques prétextes qu'ils essaient POESIE. — V. encore de reparaître, apprenez à les mau- dire. Ce n'est pas que Victor Hugo entonne un chant de malédiction et comme le Dies ira de l'humanité. Il incline, au contraire, à une doctrine universelle de rédemption, non seu- lement de l'homme, mais encore du dernier être, du dernier disgracié de la nature. Il croit que, de proche en proche, l'immo ralité, comme la difformité, remonte, par l'échelle mystérieuse du progrès, à la vertu et à la beauté. Il a pour toute déchéance une parole de compassion. Il amnistierait même Borgia, si Borgia pouvait avoir une bonne pensée. ... Il a souffert. II a appris à aimer. Au- jourd'hui le poème du mal, demain le poème de l'amour, car l'amour dévore le mal comme le feu de l'autel. Il souffre peut-être encore, l'ombre grandit devant lui, mais le ciel lui a donné le don de prophétie; mais debout sur la montagne il a vu le premier la terre promise étinceler au soleil levant. Il la montre du doigt à la jeu- nesse : qu'elle ait donc le courage de marcher. Il a souffert. Gardons-nous de le plaindre pourtant. C'est la destinée du poète. Qu'est- ce donc que la corde de sa lyre sinon la fîbre tordue ? Le ciel l'aime trop pour le vouloir heureux du même bonheur que la multitude. Il va par le monde seul et frappé au front d'un invincible tonnerre. Loi inexpHcable, mais en apparence nécessaire, de l'histoire. Tout ce qui naît de grand sur notre terre doit vivre dans l'épreuve. A chaque étape de la civilisation, le poète du siècle, Homère, Virgile, Dante, Shakes- peare, Milton, apparaît tour à tour à une époque de trouble, et disparaît dans la tem- pête. Le désert déroule à l'infini sa funèbre immensité. Plus de verdure, plus de moisson, plus de joie de la nature, plus de fête pour l'œil, plus de trace de vie, que la ligne blan- chissante de la caravane engloutie par le simoun. Rien que le vide et l'accablement du vide, et le silence et l'espace et le flamboie- ment de l'atmosphère visible et vibrante sur le sable comme la trame en mouvement du tis- serand. Là, loin de la source, de la brise, de la fleur, de la fauvette, l'aloès, âpre et solitaire, dresse au ciel son armure hérissée d'épines. Mais, sous les rayons du soleil et sous les vents de feu, son écorce éclate, la rosée du 40 6z6 NOTES DE L'ÉDITEUR. ciel tombe sur ses Klessures et il en coule en larmes d'or la myrrhe et l'encens. Voilà le poète. Le Moniteur universel. Paul DE Saint-Victor. ...La Grèce, dressée par les Dieux, s'y montre, dans l'héroïque gymnase des grandes guerres Médiques, radieuse de force et de jeu- nesse, ^'/wr^V civique, de grâce ingénue. Les Trois Cents mettent en scène l'invasion de Xerxès avec une puissance d'évocation qui tient du prodige. Il y a là un dénombrement, qui est une résurrection en masse de peuples abolis, de races disparues. C'est l'immense cimetière de l'antique Orient, reprenant chair et os, souffle et vie, armes et costumes, à la voix d'un prophète hébreu qui tiendrait une lyre d'Homéride. L'armée Marche vite, ainsi qu'il sied à un défilé de fantômes; mais chacune de ses troupes et de ses peuplades est marquée au passage d'une qualification si forte, d'un trait si puissant, d'une couleur si vive, d'une épithète si caractéristique et si vaillante, qu'on la voit revivre sous ce mot comme sous le rayon du soleil qui la vit passer. . . . . . Les Bannis. . . ... C'est la revanche, grondant comme un sourd tonnerre à l'horizon, que Cynthée et Méphialte exilés, l'un de Sparte et l'autre d'Athènes, interrogent avec une anxiété reli- gieuse. Des voix de peuples résonnent, des fracas d'armes se heurtent confusément sous les nues. Morceau fatidique, où la splendeur grecque flamboie des images extraordinaires de la Bible. On croit entendre les chars vivants d'Ezéchie! rouler dans le ciel d'Apollon. Acceptons l'au- gure qu'il recèle. Le poète prophétise; vates est un de ses noms. ... L'Aide offerte a Majorien sert de trait d'union entre l'antiquité et le moyen âge. Attila s'y ébauche, presque indistinct de sa horde prête à se ruer sur les pays du soleil. Cette horde cherche un guide, et elle otfre l'empire romain, comme salaire, au premier prétendant qu'elle rencontre en route. Toute l'histoire des invasions barbares est résumée dans ce dialogue farouche, enveloppé de brume, où l'on entend sans rien voir, et crié plutôt que parlé, qui monte d'une clairière nocturne et descend du créneau d'un camp. Nous voici dans les siècles, foulés par ces hordes, mal tracés et mal éclairés, limitrophes entre la légende et l'histoire; c'est sur cette marche des âges que Victor Hugo accomplit ses plus fiers prodiges; c'est là qu'avec de la cendre et de l'ombre il refait des vivants qui ne vécurent qu'à demi; c'est là que de quel- ques noms raturés, il tire des hommes com- plets; c'est de là, qu'avec quelques débris de chroniques et d'armures, de chants popu- laires et de traditions frustes il reconstitue des époques détruites et rallume des phases éclipsées. Un type persistant revient dans cette ronde de nuit du passé; c'est celui du Justicier, bon et fort, naïf et terrible, magnanime et rébar- batif, dressé contre les oppresseurs, incliné vers les petits et les faibles, qui sauve et damne, délivre et châtie, et qui, l'épée haute et le clairon à la bouche, évoque dans la vallée des misères humaines le drame fulgurant et rayonnant du jugement dernier. Ces cheva- liers du droit sont presque toujours des vieil- lards; ces archanges ont les cheveux blancs. Victor Hugo a le culte des vieillards, comme il a l'adoration des enfants; aussi grand dans le Prytanée qu'il est tendre dans la nursery. Quel sénat imposant, quel aérop.age idéal, quelle gérontocratie vénérable on ferait avec les barbons de son œuvre! Ruy Gomez, Saint-Vallier, Job, le marquis de Nangis, Onfroy, Fabrice, Eviradnus ! Leurs noms seuls évoquent ces idées d'anti- quité et de majesté qui se dégagent des dy- nasties de patriarche que la Genèse énumère... Le Romancero dn Cid est une harangue de haut en bas et de cap en pied. . . Les Chansons castillanes pâlissent auprès de ce monologue grandiloque, mélange inouï de simplicité et d'emphase, de rodomontades et de loyauté. Mieux encore que dans ces vieux poèmes, le Cid y apparaît comme l'in- carnation en fer et en os de l'antique Espagne : pompeux et sublime, rebelle et dévoué, can- dide et farouche; l'orgueil et l'incorruptibilité du cèdre. Il se mire dans sa cuirasse, il fait sonner son armure. Imaginez la roue d'un paon qui aurait les serres et le bec de l'aigle. ... Victor Hugo consacre tout un poème à ce souvenir abject et fétide de la création : l'Epopée du ver, un De profundis triomphal, qui rend le bruit sinistre d'une trompette de Ju- gement sonnant sous la terre au lieu d'éclater REVUE DE LA CRITIQUE. 627 dans les nues; «Cantique des Cantiques», dit la Bible, ici c'est le Mémento des Mé- mentos, répouvante des cpouvantements. Le ver se montre et se raconte tel qu'il est, inces- sant et éternel, insatiable et inévitable, enla- çant le monde de ses spirales sans bout et sans nombre. Il n'est pas seulement dans la chair décomposée du cadavre, mais dans le corps que l'âge détériore, dans le bonheur qui couve l'adversité , dans la fortune que le souci ronge. Son imperceptible morsure détruit la vie, bribe par bribe, et l'engloutit par générations. De strophe en strophe, on le voit grandir, se dérouler, s'allonger, étreindre les siècles, enve- lopper la Nature, jusqu'à ce qu'il se dresse d'un jet sur le ciel, et que, comme le Dragon oriental, il aspire les astres et dévore les con- stellations. ...Œuvre démesurée, peuplée de types innombrables, nous ne l'entrevoyons aujour- d'hui qu'à travers la poussière des combats qu'elle a soulevés. Que sera-ce quand l'avenir l'aura pacifiée, lorsque le recul des années l'aura fixée dans l'harmonie et dans la lu- mière! Ce qu'on peut dire dès à présent avec assurance, c'est que tous les temps nous en- vieront l'avènement et le règne, la présence et l'influence vivante d'un tel poète, et que tout un côté de notre siècle portera son nom. Le Livre d'o Emile BlÉmont. Le monde des lettres et des arts fut tout entier transporté d'enthousiasme à l'apparition de cette éblouissante galerie de chefs-d'œuvre, qui nous mène de la première aurore « hors des temps ». Fùt-il jamais semblable puissance de divi- nation, d'évocation, de résurrection parfaite .'' Ce qui n'avait plus de forme revêt la beauté souveraine; ce qui n'avait plus d'existence de- vient éternel. Les âmes des générations éteintes surgissent tour à tour de la nuit des temps, et l'immense passé obscur rayonne comme un ciel noir qui s'étoile, en attendant le lever du soleil sans déclin. Kevue des Deux-Mondes. Emile MontÉgut. La vraie préface de la Le'gende des Siècles, c'est le quatrain que le poète adresse à la France : Livre, qu'un vent t'emporte En France où je suis né ! L'arbre déracine Donne sa feuille morte. Le quatrain est touchant, mais en vérité il n'est pas exact. Non, l'arbre n'est pas déra- ciné, il est plus vigoureux qu'il n'a jamais été; non, la feuille qu'il nous envoie n'est point morte; elle est très verte au contraire, et donne la meilleure opinioa de la sève qui l'a nourrie. ... Dans son nouveau recueil, M. Hugo a révélé un style nouveau. Vous connaissez son stvle dans la poésie lyrique. Riche, coloré, pittoresque, abondant en images, et vous con- naissez aussi son style dramatique, entrecoupé comme un sanglot, heurté, éloquent, plein d'interjections passionnées, espèces d'onoma- topées ambitieuses d'imiter les cris physiques de la chair et les sentiments orageux de l'âme ^ Eh bien ! il a mélangé ces deux styles; et de ce mélange est sorti le style de la Le'geiide des Siècles, plus sobre et moins tourmenté que celui de ses drames, plus familier que celui de sa poésie lyrique. . . . Les caractères de l'œuvre nouvelle sont avant tout la force, l'audace, une violence continue et latente ; les sentiments qui la rem- plissent sont un âpre amour de la justice et du courage, une haine implacable mêlée de fraveur contre le mal et les méchants. Kéflexions sur quelques-uns de mes contemporains. Ch. Baudelaire. . . . Victor Hugo a créé le seul poème épique qui pût être créé par un homme de son temps pour des lecteurs de son temps. D'abord les poèmes qui constituent l'ouvrage sont généralement courts, et même la brièveté de quelques-uns n'est pas moins extraordinaire que leur énergie. Ceci est déjà une considéra- tion importante qui témoigne d'une connais- sance absolue de tout le possible de la poésie moderne. Ensuite, voulant créer le poème épique moderne, c'est-à-dire le poème tirant son origine ou plutôt son prétexte de l'his- toire , il s'est bien gardé d'emprunter à l'histoire autre chose que ce qu'elle peut légitimement et fructueusement prêter à la poésie, je veux 628 NOTES DE L'EDITEUR. dire la légende, le mythe, la fable, qui sont comme des concentrations de vie nationale, comme des réservoirs profonds où dorment le sang et les larmes des peuples. Enfin, il n'a pas chanté plus particulièrement telle ou telle nation, la passion de tel ou tel siècle, il est monté tout de suite à une de ces hauteurs philosophiques d'où le poète peut considérer toutes les évolutions de l'humanité avec un regard également curieux, courroucé ou at- tendri. Avec quelle majesté il a fait défiler les siècles devant nous comme des fantômes qui sortiraient d'un mur; avec quelle autorité il les a fait se mouvoir, chacun doué de son parfait costume, de son vrai visage, de sa sin- cère allure, nous l'avons tous vu. ... Ce que la critique peut affirmer sans crainte de faillir, parce qu'elle en a déjà vu les preuves successives, c'est qu'il est un de ces mortels si rares, plus rare encore dans l'ordre littéraire que dans tout autre, qui tirent une nouvelle force des années, et qui vont, par un miracle incessamment répété, se rajeunissant et se renforçant jusqu'au tom- beau. Nous avons pu enfin trouver un ar- ticle hostile signé P. Douhaire, dans le Corre^ndant ; nous en détachons le passage suivant : ... Quels efforts pour dissimuler au lec- teur ce qui le frappera dès la dixième page, à savoir qu'on lui offre ici, sous le spécieux as- pect d'une grande œuvre fragmentaire, des morceaux détachés, des essais de différentes dates et de différents styles, des jets d'inspira- tion plus ou moins retouchés, des études enfin, résultats hybrides d'excursions hâtives dans la littérature, l'histoire et la philoso- phie; — vues du passé recueillies dans la fièvre à travers un prisme brisé. Le défaut de suite, l'absence de lien réel, l'incohérence des sujets et des idées, — quand idées il y a, — tout ôte à ces lambeaux le caractère d'unité conceptionncUe que le poète leur prête au- jourd'hui après coup... Le critique qualifie quelques pièces, comme Pre//ii:re rencontre du Chr'ift avec le tombeau, «d'honnctes exercices litté- raires )) ; la poésie Au lion d'Androdès « sent son collège»; et on jugera encore mieux la portée de cet article par cette phrase': «Ménageons plus qu'il ne le fait lui- même la gloire d'un poète dont nous avons salué la radieuse aurore, et dont il nous coûte de constater le sombre et bi- zarre déclin. » Et c'est en 1859 4^^ ^^^ choses-là sont écrites ! 11 est vrai que le critique ne de- vait pas se faire beaucoup d'illusions sur la valeur de son pronostic solitaire, puis- qu'il ajoute : « Plaignons -le (Victor Hugo) de n'avoir pas trouvé dans cette presse française dont chaque mot est pour lui une parole, des amis assez dé- voués pour lui dire la vérité. » On ne saurait souligner avec plus d'ingénuité le succès éclatant de la Légende des Siècles, constaté par toute la presse française. Etudes sur la poésie française. Théophile Gactif.r. . . . Quand on lit la Légende des Siècles, il semble qu'on parcoure un immense cloître, une espèce de campo santo de la poésie dont les murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste qui possède tous les styles et, selon le sujet, passe de la roideur presque byzantine d'Orcagna à l'audace tita- nique de Michel-Ange, sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures angu- leuses que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue. La légende, c'est l'histoire vue à tra- vers l'imagination populaire avec ses mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes, ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie fabuleuse remplaçant la science, sou- vent conjecturale. . . Bien que l'œuvre ne soit pas menée à bout, elle est cependant complète; chaque siècle est représenté par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en lui-même d'une perfection absolue. Le poème fragmentaire va d'abord d'Eve à Jésus-Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes d'une haute sublimité et d'une cou- leur que nul peintre n'a égalée. Il suffit de REVUE DE LA CRITIQUE. 629 citer la Conscience, les Lions, le Sommeil de 300=;^, pages d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites avec l'inspi- ration et le style des prophètes. h,a Décadence de Kome semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le poète s'était assimilé la Bible; maintenant, pour peindre Mahomet, il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cvcle héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts poèmes, tels que le Mariaff de Roland, Ajme- rillot, Bivar, le Jour des Rois, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme Homère et naïf comme la Bibliothèque bleue. Dans Aymerillot, la figure légendaire de Char- lemagne à la barbe florie se dessine avec sa bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales, et d'une couleur éclatante comme celle des vi- traux. Toute la familiarité hautaine et féodale du Romancero revit dans la pièce intitulée : Bii'ar. Aux héros demi-fabuleux de l'histoire suc- cèdent les héros d'invention, comme aux épo- pées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redressant les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également redoutables aux tyrans et aux ma- giciens. Leur lance perce tous les monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles d'or, aux créneaux découpés en scie; ils re- viennent toujours de quelque lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions qu'ils ont étouffés entre leurs bras. Evi- radnus, auquel l'auteur a consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte, tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible contre le fort. Rien n'est plus dra- matique que la manière dont il sauve Ma- ,. haud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture du manoir de Corbus, à demi ruiné et attaqué par les rafales et les pluies d'hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on pouvait croire la pa- role incapable. Le vers murmure, s'enfle. gronde, rugit comme l'orchestre de Bee- thoven. On entend à travers les rimes siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt ténébreuse qui embrasse le vieux château pour l'étouffer. A ces bruits de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les vagues lamen- tations des choses, l'effarement de la sol;tude et le bâillement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique qu'on ait exécuté sur la lyre. Zim-Zi'n^mi et le Sultan Aionrad nous mon trent l'Orient du moyen âge avec ses splen- deurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie, au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie sait à peine les" noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx de marbre blanc couronnés de rose est d'une sublime poésie. L'ennui royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie désespérante par quelque histoire funèbre. Le début de Ratbert est peut-être le mor- ceau le plus étonnant et le plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses chevaliers, la fleur de cet arbre héral- dique et généalogique que le sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun ap- paraît fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe, se posant car- rément dans le vers, font sonner leurs triom- phantes syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique défile avec des bruits d'armes et d'éperons. Joitnml des Débats. Jules .Tanin. Lumière et bonté, clémence, inspiration, justice, récompense et châtiment, voilà tout ce livre. On y voit juste, on y voit clair. On retrouve à chaque instant le poète intrépide et doux, calme et puissant, humble et fort, annaliste austère et conseiller sans flatterie, heureuse âme, esprit charmant, laborieux. 630 NOTES DE L'EDITEUR. fidèle, et qui ne perd jamais sa journée. Il marche, et dans sa marche, à chaque pas, il rencontre un problème, un drame, une étoile, une misère, une injustice, une vision, parfois le courroux et parfois la violence et la satire à la Juvénal. C'est un esprit! tantôt fée et tantôt fantôme; il voit des choses que lui seul il peut voir; il en tire en même temps des l/2çons, des conclusions, des pitiés, des terreurs, des extases, des pensées, autant d'an- neaux qui se lient habilement k cette chaîne immense que le poète a mise aux mains de Jupiter. ...Les vrais poètes sont tout semblables aux lions de la quatrième L,égende, ils sont captifs, rugissants, pleins de fièvre. ... De même que les quatre lions respec- tèrent le prophète, le vrai poète honore en ses vers le désert, la montagne et la forêt, et surtout Dieu, le créateur! Il prie, il s'incline, et si par malheur, au milieu de la Rome abo- minable, à la lueur des chrétiens que Néron fait brûler dans le théâtre ensanglanté de Domitien, dans le crime universel, dans l'abîme absolu de ces grandeurs foulées aux pieds, le poète, le vengeur, rencontre un cin- quième lion, une autre bête héroïque, aux pieds de son maître Androclès, il le salue, il le traite en héros! ...Ah! dans ces légendes furieuses, que d'orphelins, que de sanglots, que de chaînes, que de supplices! quelles imprécations mur- murées à voix basse! quelles accusations à la face de la terre et du ciel! Tant de milliers d'êtres qui se disputent une miette de pain! Tant de bourreaux et de geôliers qui s'ar- rachent les victimes! et l'hypocrite, et le tyran, et l'avare, et l'injuste, et la courtisane errante, et tant d'agonies, pendant que Zim-Zizimi, Kanut le parricide, sultan Mourad, des monstres sur leurs trônes rembourrés d'épines, dans leurs lits pleins de fièvre et d'agonie, à leur table immense et brandissant un sceptre de fer, sont là, repus de folies et de rapines, entre la ven- geance et le meurtre, la luxure et la trahison, attendant le réveil d'en bas et le châtiment d'en haut! Telle est la part terrible et fatale des légendes; elles accusent, elles condamnent, ce ne sont que passions, terreurs, coups de foudre et malédiction. On tremble! on a peur ! Eh bien, en dépit de cette haine et de cette violence, le poète, aussitôt qu'il voit une entrée au pardon, à la pitié, à la clémence, s'en empare, et le voilà, clément, qui par- donne. ...O braves gens, croyez-moi, croyez-moi, chers amis de la poésie, et, confiants dans le poète, attendez son sourire, attendez sa pitié, laissez parler ses anges, ses héros, ses saintes femmes, ses martyrs, ses patriarches, ses beaux oiseaux couleur du temps ; at- tendez, quand il aura épuisé tout le moyen âge, attendez les douces clartés de la renais- sance, et la chevalerie errante, et les loyales épées; reposez -vous sous le vieux cèdre; et dans le lointain, voyez passer, souriants, calmes et fiers, Charlemagne et Mahomet. Courbez-vous devant le Cid de M. Hugo, digne de Corneille ; entourez de vos ten- dresses le petit roi protégé par Roland ou la jeune reine que sauve Eviradnus, chasseur du crime. Horace a donné quelque part ce sage et prudent conseil aux poètes : «Modérez- vous, leur dit-il, commandez à votre inspiration, ménagez-la, songez aux poèmes à venir.» Voilà encore un de ces conseils auxquels M. Victor Hugo ne se rendra jamais. Certes, ce n'est pas celui-là qui s'épargne; au contraire, il est le Heuve éternellement débordé, le torrent sans limites, le lac sans rivages; tout ce qu'il a, à toute heure, il le donne à son peuple, inflexible en ses colères, inépuisable en ses transports, charmant quand il loue et sans pitié quand il raille; il a mis dans ces deux nouveaux tomes, qu'il publie aujourd'hui, ce qu'il mettait dans tous les autres, toute sa poésie et toute son âme, tout son génie et tout son cœur. Nous publierons dans le tome II de la hegende des Siècles la revue biblIographtc|ue et la revue iconographique; l'œuvre ayant été refondue tout entière au point de vue du classement des pièces, une revue d'ensemble permettra d'éviter les répéti- tions et gagnera en clarté. ILLUSTRATION DES ŒUVRES REPRODUCTIONS ET DOCUMENTS VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES PREMIÈRE SÉRIE HISTOIRE -LES PETITES ÉPOPÉES PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES. - HETZEL ET C" RUE TIVIENNE, 2 BIS M DCCC LIX COUVERTI'KK DE I.' EDITION ORIGIN.' POÉSIE. — V. 633 m Le Sacre de la ilmme. Cjrisaiij.l dl Pall B aldk.y. Maison de Victor Hugo. 635 Lt TiiA.\. Grisaille de Cakanel. Maison de Victor Hugo. 637 Ll r. Edition nationale. 639 Le Mariagf. de Kolaxu. Composition de Chifflai Edition Hugues. 641 Le Petit Ko/ de Galice. Composition dk Chifflari. Édition Hugues. 643 Sultan iMuuhad. CoMi-usiiiuN de Gerume. Édition nationale. 64^ L'A/GIE DU CASQC'E. COMPOSITION DE FrÉmIET. Edition Hugues. 647 t^LWVvC'i^ VKvC^a^-^ ^^ CVlI^t- ^t^ L, l.yUcA^ ^ r^injnpm. [^.> tn /« \\i>'. '«?;-;