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LACROIX, VERBOECKHOVEN A C% ÉDITEURS 15, BOULEYARD KOMTKABTRB Au coin de la rue Vlvienne Même maiion à Bruxelles, à Leipzig et à Livourm Tons droits de traduction et de reprodacuoh rMérvéb S. 298690 i. <• ^ fc * • • • » • * », •« • • » • • • • • • • • • • • • • • • • PREFACE. Jusqu'à trente ans, j'ai jugé Marat sur ce qu'on en disait autour de moi, sur ce que j'avais lu dans lés historiens modernes : je le maudissais, je le conspuais, je le reniais. Vint l'expérience qui m'ap- prit (trop tard, hélas!) quel cas on doit faire de l'opinion des gens du monde et des jugements de l'histoire : la voix de la foule n'est guère qu'un écho; \es assertions des écrivains sont le plus souvent entachées d'ignorance ou de sottise ou de fantai* sie, quand (îlles ne sont pas dictées par la mau* vaise foi à la solde des partis. iN'avais-je pas, d'ail- leurs, dans la société, rencontré de ces parias que chacun repousse avec dégoût, dont on s'éloigne avec effroi, et dont le plus grand crime est d'avoir 1. 4 8 PRÉFACE. été méconnus! L'Ami du peuple fut un de ces mal- heureux; je Fai méprisé, je l'ai accusé, parce qun tout le monde le méprisait, l'accusait. Je me suis demandé, un jour, ce que Maral avait écrit, dit ou fait; je ne savais de tout cela que ce que m'en avaient répété des gens aussi peu in- struits que moi , ou intéressés à me tromper. Hon- teux de moi-môme, je résolus, puisque l'Ami du peuple fut écrivain politique, d'étudier les trente volumes qu'il a laissés, de peser ses principes; puis- qu'il fut fonctionnaire public, de comparer ses actes avec sa doctrine. Dépouillement achevé des pièces de conviction, j'ai reconnu que j'avais été injuste, il- logique et lâche d'avoir accusé, condamné, calomnié sur des allégations sans fondements. Que celui qui a commencé comme j'ai fait lise ce livre, et, s'il ne croit pas à la fidélité des citations de l'auteur, à la justesse de ses déductions, à la loyauté de sa conscience, qu'il cherche au moins dans noU^e ouvrage l'indication précise où puiser une convic- tion basée sur des preuves écrites, seule digne d'un homme qui se respecte! \ \ • •• .1 MARAt * CHAPITRE I. ENFANCE. — ADOLESCENCE. 17Ù3 — 1775 SoifMAiRB. — Dato et lieu do la naissance. — ^[arat élov6 par sa mère. — Elle développe sa sensibilité. — Amour do la gloire. — Ardeur pour l'étude. — L*enrant révèle l'homme. — Circonstances qui accompagnent sa jeunesse : Kou»> seau à Neufcbàtel, Voltaire à Forney, les Alpes, la mort do sa môre. — Il quitte la maison paternelle. — Divers portraits par David, Bo/e, l'abre d'Églantino et M. Michelot. — Ses voyages. — Les langues qu'il connaissait. Tout ce que les biographes ont daigné nous apprendre des premières années de Jean-Paul Marat, encore diffèrent-its d'opinion, c'est qu'il naquit à Boudry, dans rex-principauté, aujourd'hui république de Neufchàtel, le 24 mai 17/i3, de < Jean-Paul Marat de Cagliari en Sardaigne, et de Louise Cabrol de Genève ^ Singulière coïncidence! c'est de la patrie , de Guillaume Tell, berceau de la liberté moderne, que nous vinrent Rousseau et Marat, double personnification de la théorie politique au xviii" siècle, et de l'application révolu- tionnaire. Nous pouvo'ns nous consoler de cette réserve dédaigneuse i. Voir la note 1 du chapitre i, à la fin du second volume. 4 J E A N - Pi\,V t\3I îV RAT. • I •• • des historiens, car rAftjî-.tJu -peuple a tracé luî-même, quel- ques mois avant-sa-^îort*, l'esquisse de ses premières impres- sions. Préjugéa^-4l' de la mauvaise foi des écrivains à venir par oelle Se ses contemporains? Nous avons tout lieu de le c^airç'/'fl ne s'esj; pas trompé. • «a r*. On lit au numéro 98 de son Journal de la République française : « C'est de la nature que je tiens la trempe de ijion âme, mais c'est à ma mère que je dois le développement de mon caractère. Cette femme respectable, dont je déplore encore la perte, cultiva mes premiers ans; elle seule fit éclore dans mon cœur la philanthropie. C'est par mes mains qu'elle faisait passer les secours qu'elle donnait aux indigents, et le ton d'intérêt qu'elle mettait en leur parlant m'inspira celui dont elle était animée. (( L'amour des hommes est la base de celui de la justice, car l'idée du juste ne se développe pas moins par le senti- ment que par la raison. J'avais déjà le sens moral développé à huit ans. A cet âge, je ne pouvais supporter la vue d'un mauvais traitement exercé contre autrui; l'aspect d'une cruauté me soulevait d'indignation, et toujours le spectacle d'une injustice fit bondir mon cœur comme le sentiment d'un outrage personnel. » u Est-il donc vrai, s'écriera un jour le sans-culotte Rous- selin, montrant le cadavre sanglant de Marat asrsassiné pour la cause du peuple, est-il donc vrai qu'être né pour le bonheur public, c'est être né pour son propre malheur? » Ainsi, ne l'oublions pas, la qualité que la mère s'appliqua surtout à développer dans un enfant déjà très-impressionnable par nature, ce fut la sensibilité. Mais elle voulait en même temps qu'il raisonnât ses actes, et pour principe d'action elle lui donnait le juste. Qu'était-ce donc, quarante-cinq ans plus tard, que la Révolution française, sinon l'avènement de la justice? IS' admirez -vous pas, auraient dit les saints Pères, avec quels soins la Providence prépare ses élus, par quelles voies elle les conduit? ENFANCE, ADOLESCENCE. 5 « Par un bonheur peu commun, j*ai eu l'avantage de recevoir une éducation très-soignée dans la maison paternelle, d'échapper à toutes les habitudes vicieuses de l'enfance qui énervent et dégradent l'homme, d'éviter tous los écarts de la jeunesse et d'arriver à la virilité sans m'être jamais aban- donné à la fougue des passions; j'étais vierge à vingt et un ans. » Rappelons -nous que ce récit date de 1793, l'année tant décriée ; il est de ces aveux qui font tout à la fois et l'éloge de celui qui les ose, et la gloire de la société qui les encourage. (( Pendant mes premières années, mon physique était devenu très -débile; aussi n'ai -je connu ni la pétulance, ni l'étourderie, ni les jeux de l'enfance. Docile et appliqué, mes maîtres obtenaient tout de moi par la douceur. Je n'ai jamais été châtié qu'une seule fois, et le sentiment d'une humiliation injuste fit en moi une si forte impression qu'il fut impossible de me ramener sous la férule de mon instituteur ; je restai deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture. J'avais alors onze ans; on jugera de la fermeté de mon caractère par ce seul trait : mes parents, n'ayant pu me fléchir, et l'auto- rité paternelle se trouvant compromise, je fus enfermé dans ma chambre. Ne pouvant résister à l'indignation qui me suffoquait, j'ouvris une croisée et je me précipitai dans la rue. Je me blessai violemment dans ma chute; j'en porte encore la cicatrice au front. » Déjà l'enfant révélait l'homme. . « Ce qu'on refusera peut-être de croire, c'est que, dès mon bas âge, j'ai été dévoré de l'amour de la gloire, passion qui changea souvent d'objet dans les diverses périodes de ma ivie, mais qui ne m'a jamais quitté un instant. A cinq ans, j'aurais voulu être maître d'école, à quinze, professeur, auteur à dix-huit, génie créateur à vingt, comme j'ambi- tionne aujourd'hui la gloire de m'immoler pour la patrie. « Né avec une âme sensible , une imagination de feu , un caractère bouillant, franc, tenace, un esprit droit, un cœur ouvert à toutes les passions exaltées et surtout à l'amour de 6 JEAN-PAUL MARAT. la gloire, je n'ai rien fait pour altérer ou, détruire ces dons de la nature. « J'étais réfléchi à quinze ans, observateur à dix -huit, penseur à vingt. Dès l'âge de dix ans, j'ai contracté l'babitudef de la vie studieuse; le travail de l'esprit est devenu pour moi' un véritable besoin, même dans mes maladies, et mes plus doux plaisirs, je les ai trouvés dans la méditation. « Voilà ce que m'ont fait la nature et les leçons de mon enfance; les circonstances et mes réflexions ont fait le reste. » C'est biien là l'enfant dont les traits agrandis reproduiront plus tard Ténei'gique et inébranlable tribun de la Montagne, luttant seul contre tous, et soutenu dans ce combat à mort par la fureur de l'attaque même, par le sentiment de la justice de sa' cause, par la gloire d'y périr en immortalisant sa mémoire; oui, c'est bien là Marat en germe, nature ardente à tout con- naître, maladive déjà, inipressionnable et par conséquent irri- table à l'excès; cœur aimant, mais caractère hautain ; suscep- tible de la plus vive expansion, mais incapable d'en faire les avances. Un seul être au monde l'avait deviné, savait rompre la glace avec une caresse seulement ; c'était sa mère : la mort se hâta de la lui ravir. Le père, médecin distingué, protestant de fraîche date, songeait plutôt à faire de son fils un savant qu'à favoriser l'explosion de la tendresse. Ajoutons enfin que l'enfant était l'aîné d'un frère et de deux sœurs ; nul doute que le maître d'école de cinq ans ne prétendît à rien moins déjà qu'à se poser sérieusement en Mentor de la petite farfiille ^. C'est à peu près tout ce que nous avons pu recueillir d'authentique sur les premières années de Marat. L'enfance dut être de courte durée : le malheur, la réflexion, une vague ambition qui n'est peut-être que le pressentiment d'une iné- vitable destinée, tout cela mûrit si vite^l Et, comme il arrive 1. M. Félix Bovct dit que Marat avait deux frères et deux sœurs; nous ne pourrions le certifier. 2. Voir la note 2 du chapitre i^ à la fin du second volume. ENFANCE, ADOLESCENCE. 7 presque toujours, mille circonstances semblaient se grouper tout exprès autour de lui pour surexciter ses dispositions naturelles, pour hâter le développement de toutes ses facultés et de toutes ses passions. N'était-ce pas justement dans ce canton de Neufchâtel que Tau leur du Contrat social^ traqué par le despotisme, allait bientôt chercher un asile contre les hommes ; tandis qu'à quelques lieues de là. Voltaire, dans son cliâtefia de Ferney, régnait en roi sur une cour de rois? Quelles réflexions durent assaillir le jeune ambitieux en présence de cette double perspective! D'un côté, les persécutions et la misère pour prix du rigorisme des principes; de l'autre, honneurs et richesse pour salaire d'une condescendance habile peut-être, mais coupable assurément au point de -vue de l'austère vérité : voilà les deux voies ouvertes à quiconque entre dans l'apos- tolat politique ; mais déjà le choix de Marat est fait, Rousseau sera son modèle. • Quelle influence aussi ne durent pas exercer sur une ima- gination aussi vive les premières impressions physiques, je veux dire l'aspect majestueux de cette Suisse taillée en blocs de glace et de granit comme au début de la création I Ces Alpes gigantesques, quand on les mesure du regard, semolent élever Tâme à leur Hauteur. « Livré dès ma jeunesse à l'étude de la nature, écrira-t-il plus tard, j'appris de bonne heure à r,onnaître les droits de l'homme. i) [Cluiincs de V esclavage.) N'est-ce pas surtout, en effet, dam l'air pur du sommet des monts qu'on aspiré la dignité de soi, l'orgueil égalitaire ? Enfin un affreux accident décida irrévocablement de son sort; ce fut, nous l'avons dit, la perte de sa mère. Elle morte, il sentit se rompre le lien qui l'attachait à sa fa- mille; il lui sembla qu'il restait seul; seul, en effet, puis- Voilà suffisamment prouvé que Marat n'ignorait pas les tra- vaux de ses devanciers, qu'il n'a pas méconnu leurs efforts pour arriver à la vérité; s'il a fait ressortir le côté faible de leurs ouvrages, dévoilé la cause de leurs erreurs, faut-il s'en étonner, puisqu'il acru irlieux voir? Veut-on dire qu'il exprime trop crûment ce qu'il pense? C'est le fait des convictions pro- fondes, (le la pàssi'on de la vérité. Remarquons toutefois, et l'extrait textuel que nous avons donné à dessein le prouve, remarcjuons que si le langage est d'une hardiesse blessante pour l'amour-propre, il n'est jamais grossier, et disons tout de suite que plus tard, quand il s'agira de politique, Marat ne procédera jamais autrement. C'est ce dont peu de gens se doutent; c'est ce dont nous donnerons des témoignages en . temps et lieu. On a feint de confondre la franchise avec la grossièreté. Ce qui démontre que les recherches antérieures des phi- losophes ont été au moins incomplètes, c'est l'ignorance des maîtres mêmes de la science en cette matière : « On les voit se retrancher dans leurs ténèbres avec une sorte de fatuité, chercher du prodige aux faits les plus simples, , et faire de la ' connaissance de l'homme une énigme, un secret impéné- trable, un labyrinthe dont on ne peut sortir. » Marat réus- I. 2 18 JEAN-PAUL MARAT. sîra-t-il mietfx? L'essai est louable, quelqu'en doive être le résultat. D*où vient que les recherches précédentes' ont été sans fruits? C'est que, « au lieu de prendre l'expérience pour guide , d'aller par des observations bien faites à un système général dotit tous les phénomènes ^fussent des conséquences nécessaires, les philosophes ont fait précisément le contraire ; ils ont inventé des systèmes, ils y ont plié les4)hénomènes et se sont efforcés de soumettre la nature à leurs opinions. » Voilà recueil que l'auteur a tâché d'éviter. Ce passage indique la méthode qu'il a suivie; c'est la méthode baconienne. L'anatomiste considérera analytiquement l'homme dans son corps, le métaphysicien analysera les diverses facultés ' de l'âme, et de l'ensemble des observations ressortira ce que l'écrivain croit être la vérité : la synthèse reliera ce que l'ana- lyse avait décomposé. Il fallait, pour mener à fin une telle entreprise, des connaissances encyclopédiques; nous nous convaincrons bientôt que sous ce rapport Marat a fait ses preuves. Est-ce à dire qu'il prétende présomptiieusement que rien ne manquera à son œuvre? C'est encore une insinuation qu'on aime à glisser toutes les fois qu'il est question de lui. Écou- tons-le : « Quel homme assez vain pour se croire au-dessus de l'errei^r?... Que si j'ai manqué mon but, je puis cependant me flatter que mon travail ne sera pas entièrement vain; j'aurai marqué l'écueil par mon naufrage, montré la route qu'il faut suivre, j'aurai fourni ma tâche et je dirai avec le Tasse : Faccia altrui la sua parte. » L'ouvrage se divise en quatre livres. Le premier a trait à la physique du corps humain ; c'est la partie purement anatomique. Nous n'avons que faire d'en reproduire ici les intéressantes descriptions, les gens de l'art n'apprendraient rien, les autres se soucient peu de ces ma- MARAT PHILOSOPHE. 49 tièFes; on comprend quil n'y avah rten de nouveau à mon- trer, à-moins de procéder à la manière de Sganarelle. Après donc nous avoir initiés au jeu de la machine humaine qu'il qualifia du genre hydraulique; après nous en avoir décrit les canaux sans nombre, les liqueurs de toute espèce et le fluide ffui donne le mouvement à tout l'appareil ; après avoir repris i;é parement chacune de ces parties afin que nul n'en ignore , il ajoute : « La source du mouvement et du sentiment est dans les parties nerveuses. Liez le nerf, le muscle n'a plus de mou- vement, l'àme n'a plus conscience de l'impression; l'âme n'est donc pas le moteur immédiat du corps ; elle ne sent pas dans chaque partie et n'y a pa^ son siège : les sensations se font dans les fibfes nerveuses qu'affectent les objets, et se com- muniquent à l'âme par les nerfs. » Ici nous entrons dans le système de l'auteur. Si l'âme ne sent pas dans chaque organe , où est son sîégç ? Par les phé- nomènes qui s'opèrent dans le tétanos et la paralysie, qui ne voit que c'est la tête? qui ne s'en aperçoit par une tension dans l'intérieur de cette partie du corps, quand on veut se re- •cueillir? Mais dans quelle partie de U tête ? « Dans les mé- ninges, affirme le docteur, car lorsqu'on suit les nerfs jus- qu'à leur entrée dans les membranes du cerveau , on voit qu'ils s'y confondent et ne forment plus avec elles qu'une même substance. Or, si les nerfs seuls sont sensibles, et si les sensations ne se propagent que par ces organes, les méninges > doivent être le siège de l'âme, n Pour mieux appuyer cette affirmation, vient la des- cription du cerveau. Mais, se demande le lecteur, comment la sensibilité, si délicate qu'on la suppose, peut-elle se tra- duire en une image, en une réflexion? Écoutez la réponse d'un homme qu'on a encore accusé de ne douter de rien : (c Cette question est au-dessus de ma portée...' Osons recon- naître notre faiblesse, et ne prétendons pas renverser par nos vains raisonnements les lois sublimes de la nature , afin de rabaisser à notre portée ses merveilleux secrets... Nous 20 JEAN-PAUL MARAT. ignorons le fond des chdses ; la connaissance de leurs rap- ports est la seule à laquelle il nous soit permis d'atteindre. » N'est-ce pas la seule réponse à faire à tous ces chercheurs de causes premières, fastueux ressasseurs des billevesées inin- telligibles pompeusement décorées du titre de métaphysique? La connaissance des rapports, voilà le but assigné aux efforts de l'esprit humain, le seul que se proposât l'auteur qui doit, à ce titre, être rangé parmi les précurseurs de la philosophie moderne. (( Dans les actions libres, a-t-il dit, le fluide nerveux est subordonné à l'âme, tandis que dans les actions machinales ce fluide est le premier agent ; » et cette remarque lui sug- gère une de ces réflexions qui décèlent toute la bonté de son cœur : « Il me semble, dit-il, qu'on découvre dans cette loi, qui rend la vie indépendante de l'âme, les tendras soins de la nature, jalousç, pour ainsi dire, de conserver son ouvrage. Sui* celte terre où notre existence est nécessairement partagée entre le plaisir et la douleui', quel homme, dans un de ces moments de chagrin dont la vie est pleine, ne souhaita jamais la mort? et quel homme ne se la fût donnée, si son existence dépendait d'un simple acte de la volonté? Mais en ne nous laissant, pour terminer notre misère, que la voie de la faim, du poison ou du saug, toujours longue et àfl'reuse, la nature nous a sagement ménagé les moyens du retour; elle nous a ôté, par l'afl'reux appareil des supplices, l'envie de nous détruire, et conservf ainsi nos jours par l'aversion de la dou- leur. » Voilà la religion de Marat, il n'en eut point d'autre, et de cela encore nous n'avons pas l'envie de lui faire un crime. Tandis que les prêtres des faux dieux inoculent l'ignorance pour qu'on croie à leurs idoles de bois, le philosophe nous fait pénétrer dans les lois de la nature pour nous en faire respecter toujours dayantage les admirables desseins. Le caractère distinctif de cette première partie du livre jde rilommey c'est une extrême siniplicité, c'est l'absence de technologie pédantesque, de prétention à la science. Il fau- MARAT PHILOSOPHE. «4 drait, il est vrai, posséder des connaissances plus spéciales que nous n'en avons, pour décider en dernier ressort; mais, en vérité, la démonstration est si lucide qu'on serait tenté de se faiVe jtigc. Quand il n'y aurait rien de nouveau, l'auteur aurait du moins prouvé qu'il était excellent vulgarisateur. N'est-ce pas un des caractères des intelligences d'élite? La clarté est le génie de la science. Le livre deuxième traite de l'âme humaine. « Si le corps est un être admirable, l'âme est un être merveilleux. Le corps végète bien de lui-même; mais c'est l'âme seule qui donne la vraie vie à son merveilleu}^ mécanisme. Ressort invisible, c'est elle qui rend nos membres actifs, qni pro- duit tous ces mouvements harmoniques, tous ces mouve- ments rapides et prodigieux qui font du corps une machine si adroite, si surprenante... C'est elle qui rend l'homme intelli- gent et libre,... qui le fait vivre par la pensée dans le présent, le passé et l'avenir. » L'auteur décrit les facultés de l'âme comme il a fait pour celles du corps; puis, passant aux sentiments innés, il nous arrête sur quelques points dans lesquels il difTère de ses devancSers ; et il était peut-être plus aisé de laisser oublier le livre que de le réfuter. 11 ne croit pas, par exemple, que la pitié soit un sentiment naturel; il est factice, prétend-il, acquis dans la société. « Il naît de l'idée de la douleur et des rapports que l'homme se forme avec les êtres sensibles. Pour plaindre les autres, il faut connaître leurs maux, mais il ne faut pas les sentir. Quand on a souiïert, on plaint ceux qui souffrent; mais tandis qu'on souffre soi-même, on rie plaint que sol. » Force est bien de le croire, quand on songe à l'in- sensibilité des heureux de naissance, aux tergiversations des poètes toujours relatives à leur position du moment, quand on songe à l'absorption du malheureux danssa propre misère, absorption qui lui ôte jusqu'à l'énergie de chercher le remède.r Si cette allégation et bien d'autres encore sont discutables, elles montrent du moins que Marat n'est pas un ressasseur, ^ t «2 JEAN-PAUL MARAT. qu'il n'a point fait un livre pour le plaisir de se pater des plumes des paons de la philosophie. Ce qui caractérise cette nouvelle nomenclature des diverse» facultés de l'âme, c'est la lucidité des définitions, lucidité exclusivement française; en cela l'auteur du nouveau livre de l'Homme est bien de ce xviii* siècle, sous ,ce rapport véritable siècle des lumières. Que l'on compare les chapitres qui traitent des passions avec le livre de la célèbre Staël Leucolène sur le même sujet, et qu'on dise de quel côté s'enfle le pathos! « C'est l'énergie des sentiments qui en différencie les- dénominations. Sont-ils vifs, on les nomme passions ; sont-ils faibles, on les appelle goûts,.. Les passion» factices surpassent de beaucoup la somme des passions sensuelles, car celles-ci sont limitées au nombre de nos sens, tandis que les autres n'ont point de bornes, parce que l'esprit est sans cesse actifs et toujours prompt à inventer quelque nouveauté. » Comme cela est logique, élémentaire, et se grave dans l'esprit pour n'en plus sortir! Dans cette deuxième partie, flelvétius, qui donne pour origine aux passions la seule sensibilité physique, est com- battu pas à pas. Ces luttes des intelligences ne se décrivent pas, il faut y assister, prendre parti soi-même, pour sentir toute la force de résistance. C'est pourquoi nous passons im- médiatement au troisième livre. Puisque tout est lié dans la nature, puisque tout se tient par quelque rapport, puisque' tous les êtres agissent les uns sur les autres, il n'y a pas de raison dès lors pour que l'âme et le corps seuls soient isolés, sans influence réciproque. L'auteur va donc examiner séparément les principes et les lois de cette correspondance mystérieuse, nous rendre témoins de la puis- sance du coi'ps sur l'âme, de celle de l'âme sur le corps ; cet Qxamen partage le livre troisième en deux sections corres- pondantes. Si nous étudions l'homme dans le sommeil, nous nous MARAT -l'HaOSOPIlE. ' S3 convaincrons (juç Tânie, qu'on croit généralement libre en ce moment, dépend du corps qui semble inerte. N'est-ce pas la disposition corporelle qui détermine la nature de ses rôves? Quels sont -ils quand le corps est malade, par exemple? Le corps veille-t-il, Târao encore partage ses fatigues; et, ce qu'il y a do singulier, c'est qu'ils se lassent tous deux en même temps, jamais Tun sans l'autre. Ktle souiïre de ses maladies, de ses moindres blessures; on la croi- rait corporelle; elle a, comme lui, ses convalescences où toutes ses facultés sont languissantes ; elle ne redevient puis- santé que quand il a recouvré toute sa vigueur. Ici le doc- teur aurait mille faits à citer pour un. II y a plus, on constate un rapport forcé entre l'esprit et le cours do nos liqueurs. Les mouvements de l'âme suivent ceux du sang dans les veines. Ces rapports se retrouvent encore entre l'état du corps et le caractère des sentiments, entre son organisation et les goûts de Tftme. « Unie i des organes grossiers, Tâme aime les amusenjents vifs, les plaisire* bruyants ; unie à des organes délicats, eilii préfère les plaisirs fins, les aumsements paisibles. Les couleurs brillantcîs sont les couleurs favorites des hommes robustes, ils sont passion- nés pour la musique giKjrrière, les odeurs pénétrantes, les li(fucurs fortes. Les personnes délicates et s(insil)les aiment au contraire les couleurs tendres, les demi-teintes, la mu- sir|U(î touehant(î, le mode mnorosOy le doux parfum de la rose et du jasmin. » Mais peut-être n'est-ou [tas également convaincu de la puissance de l'àme sur le, corps; c'est l'objet de la seconde section. La mécanique du corps humain nous a déjà démontré tlans le premi(;r livre l'inlluence de la volonté sur les orga- nes; examinons celle des passions. Il s'en faut de beaucoup quelles puissent rester renfermées dans le cauir, qu'au con* traire elles se trahissent au dehors par des mouvements invo- lontaires, par le son de la voix, la rapidité des paroles, le 24 ' JEAN-PA\jL MARAT. « geste, etc. S'agit-il de Tamour, par exemple : « Il produit de fortes émotions dans nos parties secrètes, une chaleur sen- sible dans la région du diaphragme, la tendresse dans le regard; il élève le pouls, enflamme Toeil, anime le teint, embellit la face, donne la vie à ses traits, et la grâce à tous nos mouvements. » Suit la description de l'effet sensible pro- duit par l'âme sur le corps dans chacune de nos passions, description qu'on ii'a taxée de lieu commun que parce qu'on a feint d'ignorer que c'était justement de la constatation de certains faits matériels qu'il s'agissait. Quel est celui de nous qui puisse nier que l'âme vivement affectée arrache à son tour le corps au sommeil? Il faudrait n'avoir pas surpris une mère veillant des semaines, des mois entiers auprès du berceau de son enfant malade. Mais en voilà assez pour prouver l'influence réciproque du corps sur l'âme et de l'âme sur le corps. Examinons maintenant comment se passe le phénomène; c'est ce que Marat va nous montrer dans son quatrième livre; il nous dira de quelle façon s'opère la transmission du corps à l'âme, ou de l'âme au corps, des difl'érentes impressions que-nous éprouvons. Voici le système de l'auteur : « L'âme et le porps n'ont aucun pouvoir immédiat réciproque; ces substances sont distinctes, sans nul rapport nécessaire, et uniquement unies entre elles par le fluide des nerfs. Ainsi de quelque ma- nière qu'elles s'affectent, elles n'agissent jamais l'une sur l'autre sans l'intervention de 'ce fluide et jamais sans un mouvement communiqué. C'est du mouvement communi- qué à ce fluide, combiné dans ses différents degrés de force avec l'élasticité des fibres et les divers organe» affectés, que dépendent les phénomènes du moral sur le physique. » Puis, commp dans les chapitres précédents, il appuie son principe sur des expériences prises dans ce que nous ressen- tons à chaque instant. Venant au corps, il conclut ainsi : « Sa sensibilité est la mesure exacte de la sensibiUté de l'âme. MAUAT philosophe' «5 D'où cette loi : la sensibilité de chaque individu dépend de causes purement physiques. » Si nous le suivions daps ses preuves, nous apprendrions d'où naît l'humeur constante, le caractère réfléchi, dissipé ou taciturne; pour(|uoi tel est cruel, tel autre bon; celui-ci communicatif, celui-là déliant; ce qui constitue Tavai^, le dévot, le lâche, le timide, etc. Nous ver- rions encore que la différence des esprits trouve sa raison dans la disposition des orpjanes du corps, comme celle du caractère moral de Tâme. Nous saurions à quelles conditions organiques un esprit est étendu, juste, (in, vaste, profond, superficiel, étroit, faux, grQssier, et nous dirions avec l'au- teur : n Mieux les sens sont constitués, plus on est intelligent, ' toutes choses égales d'ailleurs. » Arrêtons-nous brusquement, car nous ne nous sommes pas assigné pour but de dispenser de la lecture du livre de V Homme; nous voudrions, au contraire, en augmenter le désir. Nous nous proposions de convaincre les impartiaux, non pas que nous allions leur présenter une œuvre de génie, transcendante, égale», aux i)lus grandes découvertes, mais un livre intéressant à des titres égaux à tant d'autrcîs qui jouis- sent d'im renom européen; nous voulions'qu'ils avouassent que l'auteur y présentait des aperrus nouveaux, rpi'il avait apporté dans ses études uîie science (ju'on ne peut nier, de l'esprit d'observation, de la sagacité, de la pénétration, un jugement sain, une grande simplicité d'expressions, de la bonne foi,, enlin une irréprochable moralité. Le petit nombre des citations que nous avons faites ont du le prouver. Sei*a-ce trop maintenant d'ajouter que le livre de Vllonnnc valait l'honneur (ju'on ne le laissât pas dans l'oubli? Nos con- naissances physiologiques reposent-elles aujourd'hui sur des bases si certaines que nous devions rejeter dédaigneuse- ment des expériences aussi consciencieuses? Ne serait-ce pas plutôt ((ue le nom de l'auteur a nui au livre? On pou- vait présumer mieux d'un siècle qui se prétend supérieur à tout préjugé. 26 JEAN-PAUL MARAT. Le troisième volume, qui parut séparément en 1776, n'est pas compris dans le résumé que nous avons essayé de faire; ce n'est qu'un supplément au livre premier, dans lequel l'auteur s'est occupé de la physique du corps hu- main; la lecture n'en est pas indispensable à l'intelligence du système. Nous nous sommes peu préoccupé du mérite purement littéraire de l'ouvrage; cependant nous aurions pu, à ce pro- pos, citer quelques amplifications descriptives qui auraient victorieusement démontré que Marat savait, tout comme un autre, jouer de la phraséologie. Si nous en jugeons par l'in- vocation qui termine l'ouvrage, nous verrons que l'écrivain n'ignorait pas ce qui lui manquait sous ce rapport. « Sublime Rousseau! s'écrie-t-il, prête-moi ta plume pour célébrer toutes ces merveilles;» prête-moi ce talent enchanteur de montrer la nature dans toute sa beauté ; prête-moi cette force, cette noblesse, cette chaleur d'expression qui étonne, qui enflamme, qui ravit, et qui fait l'àme de tes écrits pré- cieux I » * Il est un point de vue beaucoup plus important sous lequel nous devons considérer un instant le livre de r Homme; c'est celui de sa portée morale. S'il existe réellement une influence réciproque et forcée du corps sur l'âme et de l'àme sur le corps; si l'énergie de mon intelligence dépend de l'état sanitaire de mes organes, la conséquence naturelle est que je dois veiller avec le plus grand soin sur ma santé, pour jouir pleinement des plus nobles facultés de mon âme. L'au- teur semble me dire : vis comme doit le faire un être rai- sonnable et tu seras intelligent, ton caractère s'élèvera, ton cœur s'ouvrira à toutes les grandes aspirations, tes senti- ments s'ennobliront, tu seras un homme dans la belle acception du mot, tu seras utile à toi et aux autres. Connaissez-vous système philosophique d'une portée plus eflicace? Toute morale qui s'appuiera sur l'hygiène, c'est-à-dire sur les effets immédiats et physiques d'une mauvaise vie, aura toujours MARAT PHILOSOPHE. 27 sur nous la plus grande influence. Le musée Dupuy tren a fait plus de continents que tous les moralistes ensemble. Et si plus tard l'auteur d'un tel système devient homme politique, quelle importance ne donnera-t-il pas à la satis- faction des besoins physiques du peuple ! En outre, soyez convaincus que l'analyse qu'il a faite du cœur humain le mettra eu garde contre toutes les roueries de la diplomatie. Si en effet telle est sa destinée, il ne pouvait pas mieux s'annoncer. Pour qui considère le livre de V Homme au point de vue purement philosophique, force est de reconnaîti-e que l'auteur prenait une place honorable dans l'école de la philosophie positive, de cette philosophie qui, laissant de côté les entités, la métaphysique si souvent ténébreuse, ne voulait plus pro- céder que par démonstration scientifique, et devait poser comme principe d'investigation cet axiome : « L'observation des faits est la seule base des connaissances humaines. » Une étude plus spéciale de l'ouvrage de Marat démontrerait en effet qu'il procédait de Hume flui, le premier, avait appelé l'attention sur l'influence irrésistible de l'organisme sur l'esprit humain; que ce livre allait bientôt être suivi de ceux de Leroy, de Cabanis, de Gall et définitivement d'Auguste Comte, qui devaient, par des travaux successifs, cimenter les bases d'un ordre de pensées et conséquemment d'un ordre de choèes tout nouveau. En quoi se résument aujourd'hui les observations physico-psychologiques de ces maîtres de la philosophie positive ? En ceci : qu'il y a en toute impression suivie d'un acte, action des nerfs sur la partie cérébrale qui est le siège de la faculté pensante, et réaction de celle-ci sur l'organisme ; en d'autres termes, comme s'est exprimé Marat, influence réciproque du corps sur Vâme et de Vihne sur le corps par V intermédiaire des nerfs. Qu'est-ce encore que ces méninges que l'auteur du livre de V Homme nous a présentées comme le siège de toutes les opérations intellectuelles, sinon l'ensemble constitutif du cerveau, sur lequel Marat appelait 28 JEAN-PAUL MARAT. Tattention des savants? Il semblait leur dire : voilà la place; à vous d'en étudier la topographie. C'est ce que Voltaire, au moment de l'apparition du livre, et M. Michelet, de nos jours, n'ont pas soupçonné : Voltaire, par défaut de profondeur; le critique moderne, par parti pris. Mais un jouf viendra où les disciples de cette méthode, que la hauteur de leur principe élève au-dessus des partis politiques, un jour viendra où les vrais savants , rendant a César ce qui appartient à César , classeront le livre de V Homme parmi les ouvrages qui ont le plus directement préparé l'émancipation de l'huma- nité débarrassée désormais d'une métaphysique complice de la tvrannie. Mais je veux admettre p~our un moment qu'ils ne lui' accordent pas cette importance, que je me; suis illusionné sur la portée de l'œuvre en elle-même; toujours est-il qu'il faudra bien avouer que Marat faisait choix entre le passé et l'avenir, entre la doctrine du vieux monde et celle du nou- veau, et qu'il prouvait sa compétence scientifique et philoso- phique. N'est-ce donc rien? a-t-on oublié que, s'il faut cou- rage , intelligence et génie pour planter résolument une bannière nouvelle, il en faut aussi pour s'enrôler des premiers parmi ses défenseurs? Pour qui sait à quelles conditions un livre fait son chemin, il est évident que celui de Marat devait rester en route. Il ne pouvait plaire aux prêtres, puisque Marat n'y reconnaissait comme vrai que ce qu'il comprenait, ce qu'il pouvait se démontrer à lui-même, ce dont, au moyen de l'expérience, tout le monde pouvait se rendre compte comme lui; en consé- quence, il n'y était question ni de l'immortalité de l'âme, ni de toutes ces mysticités sublimes qui assurent le succès d'un ouvrage patronné par les autorités ad hoc; il ne pouvait être accueilli des philosophes organisés en phalange encyclopédi- que, puisque l'auteur avait osé déclarer en propres termes qu'ils ne, savaient pas tout; il n'était pas digne d'être reçu dans la bonne société, puisque le docteur n'avait pas fait au MARAT PHILOSOPHE. 29 beau monde sa révérence en entrant ; enfin l'ouvrage devait rester ignoré du peuple d'alors, qui ne savait pas lire; de nous autres, postérité, qui nous considérons comme trop supérieurs au xvjh® siècle, pour nous enquérir d'autre chose que du titre de ses œuvres. Nous aurions tort cependant d'affirmer que le livre eût été totalement oublié dès son apparition et de nos jours. La vérité est qu'en 177G, je crois, Marat reçut un vigoureux coup de latte du grand homme que Rousseau appelait l'Ar- lequin de la philosophie; et, il y a dix ans environ, un coup de pied d'un autre grand homme que je ne veux pas qua- lifier. Oui, le prince des philosophes. Voltaire, daigna un jour s'attaquer à Marat. (Voir le tome II de l'édition ïouquet, page 259.) Il lui reprocha d'abord d'avoir maltraité les anciens, et, pour mieux lui faire la leçon, en donnant à entendre que le disciple n'a pas lu ses maîtres, il ,lui dit : « Nous représenterons d'abord que vous ne devez rien re- procher à Socrate, puisque Socratc n'a jamais rien écrit. » Prince, en conscience, je crois que l'auteur du livre de V Homme avait été à l'école; qu'il y avait appris , tout aussi bien que le plus infime de vos sujets, un fait aussi connu; que si nous lisons dans son discours préliminaire : « Socrate disait que l'âme est un esprit, » l'écrivain en parlait comme vous avez cent fois parlé du Christ dans vos immortels ouvrages, comme nous en parlons tous les jours quand nous nous exprimons en ces termes : le Christ a dit. Est-ce que par hasard vous penseriez que Jésus ait écrit? Est-ce que Platon et Xénophon ne furent pas disciples enseignant la tloctrine du maître, aux mômes titres que Luc et Matthieu? Ah ! grand homme, si j'avais la sottise de faire planer sur vous ce soupçon d'ignorance, votre ombre rirait bien de ma niaiserie de pédant é.mérite; mais je ne lui donnerai pas cette satisfaction. S'attaquant ensuite au système du docteur^ aux méninges 30 JEAN-PAUL MARAT. que Marat prétend être le siège de l'âme, Voltaire ajoute : ' « Il vaut mieux avouer qu'on n'a pas vu encore son logis, que d'assurer qu'elle est logée sous cette tapisserie... Laissez faire à Dieu, croyez-moi, lui seul a préparé son hôtellerie, il ne vous a pas fait son maréchal des logis. » Descartes maré- chal des logis! Platon maréchal des logis! Il faut que je me connaisse bien peu en esprit pour ne pas sentir tout le sel de celui-là. J'avais cru jusqu'à présent que tout homme doué de raison était appelé par cela seul à l'étude de lui-même ; je m'imaginais que la possession de l'instrument lui donnait droit d'investigation. Je me trompais, vous m'apprenez qu'il faut un permis particulier de Dieu, qu'il a ses élus, ses maré- chaux des logis. Les prêtres en disent autant, et, si j'ai bonne mémoire, vous leur en avez fait un crime. Maître, vous n'êtes pas conséquent ! mais ne serait-ce pas plutôt que vous vouliez par là faire savoir à vos contemporains qu'à vous seul reve- nait le droit d'octroyer les brevets? Pour ce coup, je vous soupçonne, prince. •Mais passons aux véritables délits de Marat. Il avait osé critiquer Helvétius; nous avons fait à dessein la citation du . passage incriminé. Voilà ce que le prince des philosophes ne pouvait pardonner à cet audacieux ; \ous allez voir en quels termes il Ten blâme : « Vous auriez pu parler plus poliment d'un homme généreux qui payait bien ses méde- cins. » Je me permettrai de dire qu'il n'y a rien de commun entre la générosité d'un malade et son mérite comme philo- sophe. Le chambellan du roi de Prusse n'en jugeait pas ainsi; il faut bien avouer, en effet, que le correcteur de tAnti- Machiavel avait donné l'exemple à Marat, en -mesurant ses éloges littéraires à sa gratitude de courtisan. Qui de Marat ou de Voltaire avait raison et dignité ? Ce serait une question à débattre entre gens sans caractère. Autre crime non moins grave. L'auteur du livre de Vllomme avait invoqué Jean-Jacques ! Le grand critique paraphrase le passage que nous avons cité plus haut eu ces^ MAUAT PHILOSOPHE. 31 termes : « Prête-moi ces accents sublimes avec lesquels tu as enseigné que tous les princes doivent épouser la fille du bourreau, si elle leur convient; que tout brave gentilhomme doit commencer par être garçon menuisier; que Thonneur joint à la prudence est d'assassiner son ennemi, au lieu de se battre avec lui comme un sot. » Ah ! pour cette fois, impar- donnable, en effet, prince, impardonnable I Enfin ces observations du patriarche de Ferney, plus piquantes peut-être quand elles s'attaquent au style de Marat, très-superficielles assurémer^t quand elles s'en pren- nent au système du philosophe, se terminent par ces mots : « On voit partout Arlequin faire la cabriole pour égayer le parterre. » C'est très-vrai, aurait répondu l'Ours de Genève; et les rieurs se seraient peut-être rangés de son côté. En parlant de cette critique, M. Michelet écrit : « Le mali- cieux vieillard répondit par un article spirituel, amusant, judicieux, où, sans s'expliquer sur le fond? il montre seule- ment l'auteur comme il est, charlatan et ridicule. » [Histoire de la Révolution française^ tome II, page 390.) Le proverbe n'a-t-il pas raison de dire : les beaux esprits se rencontrent? Que le lecteur nous permette de lui citer à ce propos une petite anecdote. Seize ans plus tard, Camille Desmoulins, dans un jour de mauvaise humeur, avait aussi reproché à Marat de n'être pas assez réservé dans ses critiques, et il lui rap- pelait malicieusement aussi qu'autrefois Voltaire l'en avait . déjà blâmé, qu'il aurait du profiter de la leçon. Marat répondit : « Que vous êtes cruel , Camille ! pour me faire mieux sentir le poids des ans, vous me rappeler que Voltaire s'est moqué de moi, il y en a vingt-quatre (erreur typogra- phique). Je me souviens en effet qu'en 1776 le marquis de Ferney, piqué de se voir mis à sa place dans mon ouvrage sur Vllommej essaya d'égayer ses lecteurs à mes dépens. Et pourquoi non ? Il avait bien pris la même liberté avec Mon- tesquieu et avec Rousseau. Peut-être je m'abuse ; mais il me semble que ce sont moins les injures et l'ironie qui blessent, 32 JEAN-PAUL MARAT. que le sentiment de les avoir méritées : d'après cela, jugez combien je me suis aisément consolé des pasquinades de Vol- taire , en voyant qu'il avait eu honte de les avouer et qu'il avait été réduit à tronquer mon livre pour amuser les sots; que sais-je même si les rieurs auraient été pour lui, si son disciple Labarpe n'avait pas refusé d'insérer la réponse à côté de la diatribe? » {L'Ami du Peuple^ n**455, 11 mai 1791.) Passons aux coups de pied de l'autre grand homme ; c'est de M. Michelet qu il s'agit. {Histoire de la Révolution fran- çaise , pages 388-390 du tome II.) « Le faible et flottant éclectisme de Marat, dit-il, paraît singulièrement dans cet ouvrage de physiologie et de psychologie. » Entendons-nous plen. Flottant éclectisme y dans le sens critique qu'il faut attacher à ces mots, signifie que l'auteur du livre de V Homme à pris ailleurs le système qui fait le fond de sa doctrine physico-psjxhologique , et que dans le choix de ses larcins il est indécis. Examinons bien. En quoi consiste le système de Marat? En ceci : que l'âme n'est point le moteur immédiat du corps, qu'elle n'est pas dans chaque partie et n'y a pas son siège, mais que ce siège réside dans la partie du cerveau qu'on appelle les ?néninges^ et que les sensations se commu- niquent du corps à l'âme au moyen du fluide nerveux. Que ce système soit vrai ou faux, raisonnable ou absurde, ce n'est pas la question ici ; nous demandons seulement que M. Mi- chelet nous dise où nous pourrions le revoii' ailleurs, car il faut absolument qu'il ait existé quelque'part pour que Marat l'ait pris ou choisi^ pour qu'il y ait éclectisme ou larcin. Eclectisme flottant! S'il ne s'agissait que de savoir si Tauteur était matérialiste ou spiritualiste ; s'il n'y avait de choix possible que dans l'un ou l'autre parti, le critique aurait raison. Mais la conclusion exclusive est-elle forcée? n'y a-t-il de vérité que dans l'absolu? Évidemment non, car il se présente une troisième opinion qui se formule bien nette- ■t ment; c'est celle qui se résume en disant : la vérité, c'est qu'-en bien des circonstances le corps agit sur l'âme; c'est MARAT PlIILOSOPII-E. 33 qu'en d'autres IMme agit sur le corps. C'était prc'îcisément ropiniondc Marat, et c'est pour Tappuyer qu'il nous a donné tant d'exemples ; c'est justement ce qu'il prétend prouver dans tout son livre. Est-ce là de Tindéciâion? Continuons. M. Michelet, prenant çà et là quelques phrases qui, détachées, perdent leur sens, essaye de faire passer Marat pour un niais. « On apprend dans son livre , dit-il , que l'homme triste aime la tristesse, et autres choses aussi nou- velles... En général T auteur ne sort du banal que par l'ab- surde. )) Que l'homme triste recherche de préférence les spectacles qui ne sont propres qu'à augmenter sa tristesse , cela se voit tous les jours, en effet; cela est banal sous ce rap- port; mais, pour être banal, le fait n'en est pas tnoins digne (le fixer l'attention du philosophe. Quelle plus grande incon- séquence dans l'homme toujours prêt à tout sacrifier à son bien-être, que de le voir, au contraire, dans ses accès de tristesse, s'acharner pour ainsi dire à sa perte, en se plon- geant à cœur-joie dans Tabîme du malheur? Pour moi, je ne vois rien d'absurde dans cette observation', et, si j'avais quelque autoriU'î en morale, je la déclarerais môme profonde. Enfin une dernière insinuation clôt la critique du maître moderne d'une façon inqualifiable : « Un livre de médecine galante pouvait réussir aupr(»s des jeunes gens, à la cour du comte d'Artois. » Nous n'avons qu'une réponse à faire à une calomnie, c'est de dire au lecteur : Lisez le livre teut entier de Marat et prononcez ; et quand le lecteur sfera pleinement convaincu que M. Michelet a sciemment calomnié Marat, nous le supplierons encore, par égard pour l'auteur de tant de belles études sur l'histoire de France, de pardonnera V écri- vain du livre de V Amour ses visions erotiques, comme il faut passer à Sganarelle ses visions cornues. Encore un mot pour rectifier une erreur qui prouve que M. Michelet critique le texte anglais qu'il n'a ni lu ni vu. Voici la manière dont il s'exprime à propos du livre en ques- tion : « Il venait de paraître à Londres, en 1772, un livre I. 3 34 J£AN-PAUL MARAT. îVançais qui faisait du bruit, livre posthume d'Helvétius. Celui-ci avait pour titre : l'Homme. Marat ne perd pas de temps. En 1773, il publie en anglais un volume^ en opposi- tion, lequel développé, délayé jusqu'à former trois volumes, fut donné par lui, en 1775, sans le titre suivant : de rUomme. » Voici la vérité ; c'^st que Marat fit paraître en 1773 non pas wiy mais deux volumes intitulés : A philosophical essay on man^ Essai philosophique sur l'homme. Notez que l'édi- tion est in-8<*, que le premier volume contient 271 pages, et le second 263. On sent pourquoi M. Michelet a écrit un volume au lieu de deux : il fallait prouver l'empressement du contrefacteur. Cependant nous ne doutons pas que le critique ait très-lé- gèrement parcouru la traduction française qui parut, en effet, en 1775, non pas en trois volumes comme il l'affirme, mais en deux^ puisque le troisième ne parut que l'année suivante. C'est encore une petite déloyauté, car, pour faire croire au délayéy il fallait cette fois augmenter le nombre des volumes, conclure de un à trois. La vérité, c'est que les deux volumes anglais formaient ensemble 534 pages in-8°, et que la traduc- tion contenait 702 pages in-12; voilà le délayage! Petite erreur, encore une fois, si elle était involontaire ; mais Vinten- tionl Est-ce que l'illustre historien qui a si vigoureusement pourchassé les Jésuites aurait retenu des bons Pères l'art de diriger V intention? CHAPITRE UL MARAT CONSibÉRÉ COMME SAYAT^T. 1779 — 1788 f oMWATiw. — Néfîomfté de redites fatigantes pour la réfutation dos calomnies. — Déclaration de Maratsur sos ouvrages scientifiques. -- M&moire sur le feu, VclcclH" cité ci la lumière, — Jugement dos commissaires de l'Académie des sciences. — Recherches sur le feu. — L'Académie se refuse à examiner cet ouvrage. — Pourquoi. — Conséquences de ces reftis. ~ Décowmiea sur la lumière. — Curieux considérants de l'Académie. — Recherches s%tr Vélectricite. — Appréciation do Fnmklin, par Marat — Notions élémentaires d*optifjue. — Lettres de l'observateur Jion Sens sur l*aérostation. — Traduction de l'optique de Newton, — Mémoires académiques. — Conspiration du silence. — Los dieux de M. Michelot. — Oritiquos : Bcauliou, Georges Duval, Jacob, Journal de littérature, Lalande. — Opinion de Marat sur les académiciens. — Maladresse dos critiques. — Les Oiarlatans mockmes. Calom- nies de M. Michftlet. * Avant de commencer ce clmpitre, nous prions le lecteur de nous pardonner s'il y rencontre quelques redites : elles tiennent essentiellement à la nature de notre travail. Il est si facile de tuer un homme avec un mot, surtout quand il n'est plus là pour se défendre lui-même, surtout quand l'agresseur a du talent, peu de conscience, de l'esprit, du renom! Mais il est si difficile de rétablir la vérité; il faut tant de pièces à l'appui, il faut produire tant de témoignages fasti- dieux I. Quand la calomnie lance de loin un de ses traits, elle compte bien sur la difficulté de le ressaisir pour l'en percer elle- même; c'est le secret de son courage apparent. Nous aurions renoncé à une entreprise au-dessus de nos forces, si nous n'espérions rencontrer parmi nos lecteurs de ces natures droites, de ces iwbles âmes, de ces intelligences d'élite, qui savent sacrifier les séductions de l'esprit au devoir d'honneur d'être juste avant tout. 36 JEAN-PAUL MARAT. Oh sait avec quel enthousiasme , vers le milieu du xviii'^ siècle, la France s'était jetée dans les recherches scien- tifiques les plus ardues : Y Encyclopédie s'élaborait. C'était une fureur, c'était la mode, dès lors aussi le seul moyen d'arriver à la renommée. Marat, toujours ambitieux de renom', dut être entraîné par le courant. Tout d'ailleurs l'y poussait : son tempérament, son infatigable activité d'esprit, sa prodi- gieuse mémoire et son aptitude à tout comprendre. Citons d'abord sa propre déclaration. (c J'ai passé yingt-cinq ans dans la retraite, à la lecture des meilleurs ouvrages de science et de littérature, à l'étude de la nature, à des recherches profondes, et dans la médita- tion. Je crois avoir épuisé à peu près toutes les combinaisons de l'esprit humain sur la morale, la philosophie et la poli- tique, pour en recueillir les meilleurs résultats. J'ai huit volumes de recherches métaphysiques, anatomiques et' phy- siologiques sur l'homme. J'en ai vingt de découvertes sur les différentes branches de la physique; plusieurs sont publiés depuis longtemps, les autres sont dans mes cartons. J'ai porté dans mon cabinet le désir sincère d'être utile à l'humanité, un saint respect pour la vérité, le sentiment des bornes de l'humaine sagesse, et ma passion dominante de l'amour de la gloire; c'est elle seule qui g. décidé du choix des matières que j'ai traitées, et qui m'a fait constamment rejeter tout sujet sur lequel je ne pouvais pas me promettre d'être original, d'ar- river au vrai, à de grands résultats; car je ne puis me résoudre à remanier un sujet bien traité, ni à ressasser les ouvrages '^es autres. (( J'oserais me flatter de n'avoir pas manqué mon but, à eii joger par l'indigne persécution que n'a cessé de me faire, pendant dix ans, l'Académie des sciences, lorsqu'elle se fut assurée que mes découvertes sur la lumière renversaient ses travaux depuis un siècle, et que je me souciais fort peu d'entrer dans son sein. Comme les d'Alembert, les Carîtat, les Leroy, léfe Meunier, les Lalande, les La Place, les Cousin, les Lavoisier, MARAT SAVANT. 37 et les charlatans de ce corps scientifique voulaient être seuls sur le chandelier, et tenaient dans leurs mains les trompettes de la renommée, croira-t-on qu'ils étaient parvenus à dépré- . cier mes découvertes dans l'Europe entière, à soulever contre moi toutes les sociétés savantes, à me fermer tous les jour- naux, au point de n'y pouvoir même lïiire annoncer le titre de. mes ouvrages, d'être forcé de me cacher, et d'avoir un prête-nom pour leur faire approuver quelques-unes de mes productions? » {Journal de la République ^ N** 98.) Ailleurs il allègue d'autres raisons encore, pour lesquelles a croit avoir été mal accueilli dans le monde des savants : « Mon ardeur et mon assiduité ont toujours été couronnées d'assez brillants succès ; il n'en fallait pas davantage pour éveiller l'envie. Je sais qu'on la désarme avec adresse en aflichant une fausse modestie et en adulant les envieux. La feinte et la ruse ne sont pas dans mon caractère; je dédaigne ces moyens lionteux, et, sans m'embarrasser des suites, je m'élevai avec force contre les charlatans ; ce qui ne fit que les aigrir davantage contre moi et multiplier le nombre de mes ennemis. » [Le Publiciste^ N** 147.) Cette déclaration est explicite; mais voyons si Marat ne s'exagère pas sa valeur, ou si, à notre insu, nous ne reste- rions pas prévenu contre lui par l'effet seul de sa franchise présomptueuse. Citons tous ses ouvrages connus, analysons- les en quelques mots, disons quel a été le sort de chacun d'eux, pesons enfin les critiques et les éloges qu'on en a faits ; mettons surtout le lecteur compétent en état de les consulter, de décider par lui-môme, en donnant des ouvrages de Marat la bibliographie exacte : ce procédé plaidera provisoirement en faveur de notre impartialité. Marat avait adressé à l'Académie des sciences un mémoire qu'il fit imprimer en 1779, sous ce titre : « Découvertes de M. Marat sur le feu^ Vélec'lricité et la lumière^ in-8** de 88 pages. Paris, imprimerie de Clousier. Le livre commence par un rapport de l'illustre assemblée 3S JEAN-PAUL MARAT. en date da i7 svril 1779, attestation irrécusable de l'impor- tance qa'elle donne à Touyrage. Procéder ainsi, c'était biea C(Hinaltre le public qui ne se prononce jamais que §ur la foi d' autrui. On y lit que la commission, composée de MM. le comte de Maillebois,. de Montigny, Le Roy et Sage, quatre personnages d'une compétence incontestable, puisqu'ils fai- saient partie de l'Académie^ se résuma en ces termes : u La S£Ûne physique ne marchant qu'à l'aide de l'expérience, tous les mémoires, tous les traités ne doivent être qu'un composé d'expériences bien faites et bien constatées y servant ?er\é par M. Aimé xMartin pour la reliure du manuscrit; )es AneiHHres du jeune comte de Potovcski pourraient bien avoir élé ]e sous-titre. Mais qu'importe? Le canevas est des plus simples : un jeupc seigneur polo- nais aime la fille d*un des amis de son père ; ]e mariage allait se célébrer quand tout à coup s'engage une guen-e civ'le qui divise la nation en deux partis, celui des Russes et celui des patriotes. Voilà les amants séparés, car les deux familles sont devenues ennemies mortelles. Gustave est entraîné par son père sous le drapeau des confédérés; Luc'^e fuU avec sa mère dans des contréeis moins exposées. De là, péripéties cau- sées par la douleur des amants, par les vic's&'tudes de la guerre, par la perfidie d'une comtesse qui est secrètement amoureuse du jeune homme; long épisode sur le caractère des souverains qui fomentent la divîs'oT), sur quelques principes politiques. Cependant la fureur des partis s'apaise, les deux familles se réconcilient, et le mariage de Lucile avec Gustave est le gage de cette réconciliation . L'invention nous semble peu originale; l'auteur parait avoir fait son livre de propos délibéré, mais non pas irrésisti- blement entraîné par le démon de Socrate. La volonté peut beaucoup sans doute en matière de science, mais en art elle est peut-être impuissante, elle fait fuir l'inspiration qui se plaît à surprendre ses préférés. Comme toutes les natures volontaires à force d'ambition, Marat, qui avait dévoré avec ardeur tout ce qui se faisait de son temps en ces matières, crut avoir saisi le procédé, et, croyant aux procédés, se mit à l'œuvre. 11 a échoué; ce devait être. Nous ne comprenons pas que M. Jacob ait placé cet ouvrage entre la Nouvelle Iléloise et Faublas, C'était sans doute pour affriander la pratique; c'était dire aux âmes sensibles : c'est du Jean-Jacques ; aux libertins : c'est du Louvet; je vends pour tous les goûts. N'en UN ROMAN I>£ MARÀT. 67 croyez rien; o» ne trouve daas le Roman de cœur ni 1* ardente et profonde passioo de Saint-Preux, ni la purulente lubricité de Faublas; Marat n'avait^ poKur atteindre à ces deux extrêmes, ni assez de véritable émotion, ni âssesr de sensualité. En deux mots, son roman était combiné, mais non pas senti : le senti- ment se révèle par T individualité; c'est justement la qualité qui fait ici défaut. Ceux qui jugent du style d*im ouvrage par la rondeur, l'harmonie des périodes, diront : c'est bien écrit, car ça coule bien. C'est justement cette stérile fécondité, le plus grand obstacle au génie, qui a jeté Marat dans cette entreprise médiocre» Aussi a-t-il à son service tout le répertoire du temps. Yeut-il peindre les Amours, aussitôt les Ris viennent se blottir côte à côte, ce qui prête admirablement à la phrase faite : les Amours et les Bis; attendez-vous à voir aussi repré- sentés les Nymphes et les Triions, le Satyre amoureux et la timide bergire, et les lambris dorés, et les teints de lis et de rases, et les berceaux fleuris; tout cela se trouve juste à point pour compléter la période comme, au temps où nous faisions nos classes, les épithëtes de rigueur dans notre Gradus ad Pamassum. Si parfois l'auteur tire de son propre cru, c'est pour dire : « Chaque jour j'irai pleurer sur la tombe de mon ami, et mon cœur sera la lampe sépulcrale qui brûlera sur son tombeau ; » ou bien il retombe dans le rococo du jour : Ai Entraîné par la fière Bellone loin d'une délicieuse de- meure. » Toutes ces antiquailles sont heureusement enfouies pêle-mêle dans Toubli, comme tout ce qui n'est que de mode et d'un goût affecté : le simple seul est éternel. Les caractères ne me paraissent pas mieux réussis que le reste ; ils ne manquent pas de vérité, mais de profondeur ; c'est qu'ils ne sont pas pris sur nature, mais imaginés; or, on n'invente pas plus en art qu'en science ; qui sait observer sait rendre; c'est la faveur réservée aux génies seulement : heureux ceux qui savent voir! Le caractère de la perfide Sophie doit pourtant être distingué, il était osé ; une femme 68 JEAN-PAUL MARAT. que sa passion charnelle entraîne à commettre les plus atroces scélératesses, qui sent toute sa bassesse, qui a horreur d'elle-même et qui n'en continue pas moins à combiner ses perfidies, parce que nos passions sont plus fortes que notre raison, ce caractère, dis-je, m'a paru vrai et bien soutenu.- Pourquoi faut-il que l'original ne soit qu'un personnage se- condaire dans le roman ? Quant à la partie politique, on n'y trouve rien qui démente les opinions du Marat révolutionnaire. Quelques-unes y sont en germe : « Vous avez raison d'être indisposé contre les grands, cette inégalité des conditions est presque toujours injuste. » Et celle-ci : a nature, faut-il qu'une partie de tes. enfants soit ainsi née pour la servitude et le travail, tandis que l'autre nage dans T opulence au sein de la mollesse! » On aime encore à lire la critique hardie qu'il fait de Cathe- rine de Russie, au moment où tant d'hommes de lettres étaient à la solde de l'impératrice; il n'a pas l'art de se ménager de puissantes protections, il ne sacrifie pas à ses intérêts, ce n'est pas là son ambition ; son âme est trop fière , son caractère trop indépendant pour se prêter à des mensonges officiels, ou tout au moins pour payer sa dette de reconnaissance par un silence coupable. Il aurait été difficile aux salariés les plus ingénieux de rétorquer aucune de ses assertions sur la Sémi- ramis du Nord. Et cette réflexion si profonde sur la Pologne, qui nous révèle le secret de ses défaites : « En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves: la patrie n'a donc point d'enfants pour la défendre. )) Mais pourquoi insister sur un ouvrage auquel Marat donnait si peu d'importance qu'il ne le fit jamais paraître ? C'est que l'éditeur bibliophile s'en est servi comme d'un texte Il de nouvelles calomnies trois fois répétées par lui : dans le journal le Siècle^ dans la deuxième édition et dans une note bibliographique : l'erreur est ingénieuse à se reproduire. Pour résumer notre opinion sur les Lettres polonaisesy UN ROMAN DE M AU AT. 69 nous dirons : comme portée morale ou politique, elles ne renferment rien qui puisse compromettre le passé de Marat; sous le point de vue de Tart, nous les considérons comme un livre d'invention vulgaire et de médiocre exécution; mais qui de nous n'a dans ses cartons quelque plate amplifi- cation de cette espèce? Heureux ceux qui, comme Marat, ont assez de goût pour les y tenir enfermées à jamais ! Disons plus : heureux ceux qui ont assez de prudence pour les annihiler en prévision des chrysophiles à venir! Qu'on nous permette, pour relever la fastidieuse nullité de ce chapitî'e, de rapporter un trait de notre histoire révolution- naire qui n'est pas tout à fait étranger à Marat, et qui mérite de sauver de l'oubli la mémoire d'un grand citoyen à peu près inconnu. En juillet 1793, Philippe-Rose Roume, ex-commissaire national civil à Saint-Domingue, écrivait une lettre très-pres- sante à Danton et à Robespierre pour prier l'un ou Tautre des deux députés de vouloir bien prendre sa défense au Tribunal révolutionnaire où il allait bientôt être traduit. Marat lui avait antérieurement promis d'être son avocat, mais l'Ami du peuple venait d'être assassiné; c'est pourquoi l'igculpé mettait son dernier espoir dans le patriotisme des deux Montagnards. Voici ce que sommq.irement Roume disait dans sa lettre datée de la Conciergerie, comme preuves de son patriotisme : « Je puis prouver que depuis l'année 1785 ma vie n'a jamais cessé d'être employée pour le bien de l'humanité et le triomphe de la vérité : chez les Anglais, jusqu'en 1779; chez les Espagnols, jusqu'en 1784... Ce. fut moi qui, chez les Espa- gnols, fondai une brillante colonie, d'où je fis bannir jusqu'au nom de l'inquisition, et pour laquelle j'obtins des privilèges inouïs jusqu'alors dans la monarchie; moi, qui avais obtenu pour Marat la place de directeur d'une Académie des sciences à Madrid, Académie dont j'avais donné le projet, et place au I nom de laquelle Marat n'aurait pas manqué de mûrir les Espagnols et de les préparer pour la grande entreprise de la 70 JEAN-PAUL HARAT. » régénération da genre humain. Cette place lui fat ravie par des manœuvres perfides de ses ennemis ^ > N'est-ce pas là une preuve de plus, s'il en était encore besoin, de la renommée que Marat s'était acquise comme sava:it, et des sentiments patriotiques qu'on lui reconnaissait déjà bien avant la Révolution? Il est vrai que cette preuve ii*a de poids qu'autant que le témoin a quelque valeur morale. Citons donc le trait mémorable. Marat n'était pas homme à prendre la défense d'un ex- fonctionnaire public, eût-il été son ami, sans amples informa- tions, sans preuves authentiques de sa non-culpabilité. Or, le citoyen Rose Roume lui avait adressé deux lettres à cette fin. Dans la première, il dressait loyalement son acte d'accu- sation : (( Voici ce que j'ai fait à Saint-Domingue en qualité de commissaire national civil , ayant osé y rester seul après le départ de mes deux collègues. J'ai rempli pendant cinq mois une mission que je n'avais peut^tre pas le droit d'exercer; j'ai approuvé une association contraire au décret du 2â décembre 1791 sur les colonies, association que néces- sitait la force des choses et qui a préparé l'exécution de la bienfaisante loi du 4 avril 1792; j'ai retranché de cette loi du h avril, en la faisant promulguer, les mots l'an iv de la liberté, et cela pour empêcher le massacre de tous les libres par leurs esclaves qu'aurait égarés la fausse application qu'ils auraient . faite de ces mots; j'ai ordonné des déportations extrajudiciaires, seul moyen que j'eusse d'empêcher le mas- sacre et la conflagration du Port-au-Prince. » Dans la seconde lettre à Marat, l'inculpé continuait en ces 4 termes : « J'ai pris sur moi, différentes fois, d'employer des moyens dont je connais l'illégalité , mais qui seuls pouvaient 1 . Une brochure moderne nous apprend que c'est Bailly qui fit rejeter Tad- mission du protégé de Roume; « de là, dit le brocheur^ la baine qu^avait vouée à ce savant Vinfâme Marat. » Nous répondrons à toutes ces assertions, pourvu que ie lecteur montre autant de patience que nous en avons mis nous-même à. réviser les pièces de ce nouveau procès eo cassation. UN ROMAN DE MARAT. 71 sauver la colonie et la conserver à la France; j'ai pensé qu'un fonctionnaiie public, cliai-gé d'une aussi grande mis- sion, ne devait pas moins affronter le glaive de la loi que le fer et le poison des assassins, lorsqu'il se trouvait dans un pays rentré dans Tétat de nature, ou plutôt dans le chaos de tous les abus et de tous les crimes de l'ordre social. » Alors venait le passage sublime qui peut faire croire à tous les dévouemeofcs cités dans l'histoire ancienne, car il est à leur hauteur : a La mort ne m'a jamais effrayé, je la souf- frirai même avec plaisir, si je suis immolé comme une vic- time du plus ardent patriotisme. La nation peut même tirer un grand parti de ma mort ! Que d'un côté je sois exécuté pour avoir agi contre la loi; que de l'autre mon cadavre soit déposé au Panthéon pour m'être dévoué comme un nouveau Décius ; vous parviendrez à deux buts également avantageux, car vous scellerez le despotisme de la loi qui fait l'essence de la liberté, et vous donnerez tm nouveau ressort aux âiwes de * la trempe de la mienne. » Nous avons pai couru la liste des condamnés par le Tribu- nal révolutionnaire, nous n'y avons pas trouvé le nom du citoyen Rose Rouine, accusé d'abus de pouvoirs sur la dénon- ciation de deux des blancs dont il avait extrajudiciairement ordonné la déportation dans le but de leur sauver la vie. (Les trois lettres citées sont extraites des Archives de l'Empire, section administrative, F. 7, 4434, papiers saisis chez Danton et déposés au Comité de sûreté générale, liasse 2% pétitions d'élargissement de divers citoyens.) Quelle époque que 'celle où de tels avocats n'entrepre- naient la défense que de telles causes! Cela rassérène, parce que la constatal-on de quelques grands caractères suffit pour consoler du reste de l'humanité. CHAPITRE V. MARAT CONSIDÉRÉ GOMME MÉDECIN. 1779 — 1787 SoMMAiRB. — De la sensibilité dans Marat. — Il se fait médecin. — Historiens qui l'ont fait passer pour charlatan : Georges Duval, Rabbe, Bioyrapliie Michaud, Bro- chure de 1795» Montjoie» Charles Nodier, M. Michelet. ~ Marat fut-il réellement médecin? — Preuves. — Fut-il médecin habile? — Mémoire sur l*électncUé nicdicale. — Observations de l'amateur Avec à l'abbé Sans. — Marat médecin des gardes du corps de M. le comte d'Artois. On se rappelle les souvenirs d'enfance que Marat nous a tracés de sa main; on a remarqué qu'il revient sur trois prin- cipaux traits de son caractère : l'amour de la gloire, l'amour de l'humanité et l'amour de la justice. Ces trois caractères dislinctifs répondent, en effet, aux trois phases les plus écla- tantes de son existence. Nous avons vu le premier se développer avec une rare énergie : les philosophes fixent sur eux tous les regards, Marat écrit le livre de VHomme'^ les savants ont part à l'en- gouement général, Marat fait ses preuves comme physicien. Nous avons vérifié la valeur de ses titres comme philosophe et comme savant, ils sont incontestables. A cette frénésie de la gloire, il sacrifie les passions ordinaires aux jeunes gens; qui pourrait lui en faire un crime? Il sacrifie son bien-être; ne devons-nous pas lui en savoir gré? Mais en même temps qu'il était dévoré du besoin de se faire un nom, une autre passion, l'amour de l'humanité, "^réclamait aussi son droit d'investiture. Enfant, il avait reçu de la nature le don de souffrir des douleurs d' autrui ; devenu homme, il crut qu'il était de son devoir de chercher à les MAKAT MÉDECIN. 73 adoucir. Marat se fit médecin; son père, avons-nous dit, exerçait cette profession; l'enfant studieux, observateur, ar- dent à tout connaître, dut apprendre sans efforts les éléments de celle science, et la mère encourageait des dispositions qui pouvaient rendre un jour son fils utile à ses semblables : « elle fit éclore dans son cœur la philanthropie. » Mais que parlé-je du don de souffrir des douleurs d* autrui ! j'oublie que je m'adresse à mon siècle, et que, pour mes positifs contemporains, l'amour de l'humanité n'est qu'un mot qui n'a pas de sens, qui provoque son incrédule dédain. Eh bien, soit! pour être à la hauteur de mon siècle, je fein- drai de ne croire à rien d'élevé dans le cœur humain, je nierai la passion du dévouement, et je dirai en langage du temps : Marat qui ne gagnait pas probablement assez d'argent au métier de maître de langues en prit un plus lucratif, le métier de médecin. Cette profession, qui demande tant de connaissances, qui peut être exercée partout, coïncidait on ne peut mieux avec ses aptitudes intellectuelles, avec ses goûts cosmopolites, avec les études auxquelles il s'était livré, qui devenaient chaque jour plus profondes; ses ouvrages scientifiques en font foi ; elle se prêtait en outre à la gravité de ses mœurs, à la simplicité de son genre de vie, à ses hal)itudcs d'obser- vation; elle pouvait tirer un grand parti môme de ses études philosophiques; on comprend que Marat, à tous les points de vue, l'ait choisie préférablement à toute autre. De médecin à charlatan, il n'y a qu'un pas; la malveil- lance n'hésita point à le francliir. En cela, tous les biographes sont d'accord, sous quelque bannière politique qu'ils soient rangés. Georges Duval, le royaliste, assure que Marat fut . vétérinaire; Rabbe, le républicain de 1830, veut que l'Ami du peuple ait débuté par vendre dans les rues de Paris un spécifique de son invention ; la Biographie Michaud le dépeint ainsi : « Charlatan des rues, dévoré par la misère et sans cesse aux prises avec les plus extrêmes besoins. » Tous les trois 74 JE\N-PAUL MARAT. oublient que force leur a été, preuves en main, de rendre jus- tice au savant véritable, et que la logique ne saurait conclure de la vraie science au cbariatanisme. (Voir le chapitre III.) Cette assertion descaod, en ligne directe, d'une petite brochure imprimée à Paris en 1795, dont voici le titre : Vie criminelle et politique de /. P. Moral ^ se disant l'Ami du peuple y rfdoré, porté en triomphe comme tei^ et après sa mort projeté saint par ia Jacobinaille ^ ou l'homme aux 200,000 tciesy le vampire le plus remarquable de la Bépu-- blique française. On lit dans ce précieux recueil : « Marat était à peine sorti de Genève, bourgade où il avait reçu le jour, qu'alléché par le son du tambour qui annonçait un guérisseur de tous maux, il se détermina à affliger Thuma- nité : mais il lui fallait monter le dernier échelon ; il devint valet d'opérateur... Peuple abusé, représente-toi le défendeur des droits de l'homme vêtu d'un habit parsemé de pièces de couleurs différentes, tantôt sur des planches inégales, le plus souvent sur un tonneau, faire le pendant d'un singe ou d'une guenon, passant habilement dans un cerceau, puis tendre d'une main complaisante au docteur Asinus, dont il est salarié, les boîtes d'opiat, la fiole d'élixir, le cornet de pilules, le paquet d'herbes suisses, « Marat devint à son tour inspecteur de santé, arbitre de la vie ou de la mort du confiant moribond. A l'aide d'une infinité de prospectus mensongers, il fut proclamé par la sottise le médecin universel. Ce n'est plus alors le compère de Polichinelle, c'est Marat dépouillé de ses sales haillons, revêtu d'un costume un peu plus décent, dictant des ordon- nances à tort et à travers, envoyant très-succinctement ses malades dans l'autre monde, après leur avoir dégarni la bourse le plus qu'il est en son pouvoir. Peuple désabusé, vois-le se familiariser avec le sang, s'apprivoiser avec la douleur et les touiinents ! » L'historien Montjoie, l'auteur de V Histoire de la conju- ration de Philippe Egalité^ s'exprime à peu près dans les MARAT MÉDECIN. 75 t mêmes termes (t. II, p. 154) : « Il débita au petit peuple toujours crédule des herbes qu'il assura être des simples de son pays, et qu'il métamorphosa en remède universel. Auprès des riches, il se donna pour l'inventeur d'une eau tellement spécifique, selon lui, qu'elle guérissait toutes les maladies. Il remplit de cette liqueur des milliers de petites bouteilles, et fixa le prix de chacune à deux louis... Il serait assez •naturel de conjecturer qu'une liqueur inventée par un fripon aussi méchant et aussi ignorant que Marat ne pouvait être qu'une sorte de poison. » Suit, en effet, une histoire d'un homme empoisonné : risum teneatisy amici. La Biographie moderne écrit : <( Charlatan vendant des simples, et un spécifique qui guérissait tous les maux^ Beau- •coup de personnes assurent même qu'il fut pendant quelque temps réduit à mendier, » Ainsi, selon Montjoie, il aurait fait des affaires merveil- leuses, vendant des milliers de fioles à deux louis ; et, d'après la Biographie moderne ^ il aurait été réduit à demander l'au- mône I Ce n'est pas tout. Le bon, le sensible Charles Nodier, comme se plaisent à' l'appeler les ressasseurs de phrases faites, se délecte à cœur- joie à ces sources si pures; il se garde bien de nier que Marat ait été médecin, c'eut été perdre l'occasion d'une image ingénieuse : « Il me semble que le bourreau devait être fils de médecin, et que celui-ci, en coupant des têtes de grenouilles pour ses expériences de physique , avait enseigné au second à couper des têtes d'hommes. » (Journal le Siècle^ 15 août 1847.) Bon Nodier! bonté, voilà de tes tours! C'est là que le grave historien, M. Michelet, a puisé aussi : « 11 fut parfois réduit , dit-on , à vendre ses remèdes sur les places de Paris... M.^x^i se donne ordinairement le titre de docteur; je n'ai pu vérifier s'il l'avait réellement... » Et deux . pages plus loin, le critique, oubliant ce qu'il vient d'écrire, ajoute : « Marat entra dans la maison du comte d'Artois, ■d'abord par l'humble emploi de médecin de ses écuries, puis 76 JEAX-PAUL MARAT. avec le titre plus relevé de médecin de ses gardes du corps. » [Histoire de la Révolution française^ chap. ix, tome II, passim,) Dieu merci ! le génie du mal n'est pas toujours irréfutable; nous espérons le prouver péremptoirement, et pour nous assurer si Marat fut médecin, et même médecin habile, nous ne nous appuierons, comme aux chapitres précédents, que sur des faits authentiques. Nous ne demandons qu'une chose : c'est que l'on compare la valeur de nos documents avec les assertions des ennemis de l'Ami du peuple et qu'on prononce. Et d'abord Marat fut-il médecin ? Il faut bien le croire, puisque, de son temps, personne ne l'a nié, pas même Vol- taire , qui , dans sa fameuse réfutation du livre de V Homme y l'invite patriarcalement à ménager des clients qui payenf bien leur médecin ; Voltaire qui, s' adressant à l'auteur, lui dit : <( Comment un médecin ne cite-t-il pas Hippocrate ? » Quel parti le satirique Voltaire n'aurait-il pas tiré de la position d'un pauvre écrivain qui n'aurait été qu'un marchand d'or- viétan? Mais je me trompe, si Marat n'avait été qu'un misé- rable charlatan, Voltaire ne serait pas descendu jusqu'à lui. Mais comment nier le titre de docteur à un philosophe qui signe son livre, à un savant qui signe la plupart de ses ou- vrages de ces mots : Marat ^ docteur en médecine. Or, cette noble profession n'était pas plus libre alors qu'aujourd'hui. En supposant qu'un charlatan eût voulu usurper ce titre, s'en fût audacieusement paré, la Faculté de médecine, à coup sûr, n'aurait pas tardé à l'en faire repentir, surtout si le misérable n'eût pas craint de s'attaquer personnellement à certains membres des autres facultés , comme a fait le savant : toutes les privilégiées sont sœurs ; surtout si l'intrigant se fût dit attaché à lamaison d'un prince du sang, comme le portent encore d'autres sous-titres d'ouvrages de Marat. Il n'y avait, en vérité, que le scrupuleux M. Michelet en qui pût naître la malencontreuse idée de réclamer le diplôme perdu, hélas! En mars 1791, l'Ami du peuple écrivait : « On ne puise pas MARAT MÉDECIN. 77 dans les écoles le génie d'Esculape, mais on y acquiert des connaissances qui erapêclienl d'agir en aveugle et en témé- raire; et, sous les yeux d'un maître de Tait, les élèves ap- prennent à faire usage de ces connaissances : luuiières dont sont privés les empiriques. » [L'Ami du Peuple^ IN° 40:1.) Est-ce bien le langage d'un charlatan? Je doute qu'on puisse trouver aujourd'hui autant de té- moignages, et de plus irrécusables que ceux-là, pour prouver qu'Hippocrate ait jamais été médecin. Mais Marat fut-il habile dans son art? Ici encore les certi- ficats nous manquent, mais nous avons d'autres preuves. La première est un Mémoire sur V électricité médicale ^ cou- ronné, le 6 août 1783, par l'Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen; mémoire réimprimé à Paris, Tannée suivante, par Sorry, volume in-8° de Ul pages. On a déjà lu dans une précédente citation que le docteur avait promis de s'occuper de ce sujet, et que V Année littéraire comptait sur cette promesse de 1' « habile médecin. » Le programme de l'Académie rouennaiso était ainsi conçu : a Jusqu'à quel point et à quelles conditions peut -on compter dans le traitement des maladies sur le magnétiisme et l'élec- tricité, tant négative que positive ? » Dans la séance du 6 août, la même Société, décernant le prix au mémoire de Marat, s'exprimait ainsi • « Quoique l'au- teur n'ait pas, plus que ses concurrents, oiïert de solution quant au magnétisme, il remplit les conditions exigées à l'égard des elVets de l'électricité; il désigne très "précisément les maladies dans lesi^uelles on peut espérer des secours et celles où on l'invoquerait vainement, ou môuie a\ec dan- ger. » Voilà un certificat de connaissances en matière médi- cale bien clairement exprimé par des signataires compçtents, ce semble. Et notez bien que le lauréat ne s'est pas mêlé de magnétisme; belle occasion cependant pour un charlatan! Il est, du reste, bien certain qu'il n'avait pas acheté cette fois le suflrage des juges, car, à côté de l'éloge, nous remar- 78 JEAN- PAUL MARAT. qi'ions une mercuriale qui paraît consignée là tout exprès pour certifier que ses déboires académiques ne Tavaient pas cor- rigé de sa franchise hautaine. « En donnant le prix à ce mé- moire , qui le mérite à tant de titres , T Académie a regretté que Tauteur n'ait pas mis plus d'aménité dans ses termes, en réfutant l'opinion d*un homme estimable adopté par neuf compagnies savantes, qui presque toutes ont couronné ses efforts. » On croirait lire une tirade de Philinte. Dans la pré- face de la réimpression du mémoire couronné, Marat répond en véritable Alceste : « J'ai relu mon mémoire avec soin, et je n'ai pas trouvé un seul terme que doive s'interdire un auteur qui sait se respecter. » Décidément, ce Marat mourra dans l'impénitence finale, comme est mort l'Alceste- Molière, dont le cadavre aussi faillit être traîné dans l'égout. Il paraît qu'aujourd'hui les docteurs commencent à adopter l'application de l'électricité à certains cas médicaux; font-ils, dans Içurs rapports, mention de Marat? Fi donc! C'est à propos de ce mémoire couronné que, en 1785, un certain abbé 5^^^ adressa une lettre à Marat , critique dans laquelle l'abbé témoignait son étonnement qu'on ait décerné le prix à un ouvrage « qui remettait le monde savant dans l'état d'ignorance où l'on avait commencé d'appliquer l'électricité au corps humain. » Marat fit une réponse imprimée sous ce titre : Observations de Vamateur Avec à Vabbé Sans^ sur luf, nécessité indispensable d'avoir une théorie solide et lurni- neuscy avant d'ouvrir boutique d'électricité médicale. Cette brochure, de 34 pages , est peut-être l'écrit le plus amusant de Marat. La défense, qui n'était cette fois pour lui qu'un jeu d'enfant, fut rendue publique, parce que l'abbé avait fait insérer sa lettre dans le numéro 16 de l'Année littéraire. Reste encore, comme preuve du savoir de Marat, sa charge de médecin des gardes du corps de la maison du comte d'Ar- tois, fonction qu'il exerça pendant huit ans. On avouera bien que, de 1779 à 1787, la cour n'était pas tellement dépourvue d'aspirants à cette place tout au moins honorifique, qu'elle MARAT MÉDECIN. 79 fût obligée d'aller chercher pour la servir un charlatan, bate- leur des carrefours; ou c'est qu'alors ce charlatan était ré- puté bien habile. Et puis, pourra-t-il rester le moindre doute à ceux qui li- ront la partie anatoinique du livre de V Homme? à ceux qui bavent cjuels rapports existent entre les connaissances en phy- sique et la médecine ? à ceux qui comprennent combien les études en morale concourent à la pénétration diagnostique du médecin ? La veuve écrira après la mort de Marat : « 11 exer- çait la médecine, dans laquelle il avait acquis une grande cé- lébrité, surtout dans la curation des maux d'yeux, où il excel- lait. » (Prospectus.) Brissot, dans ses Mémoires (tome 11, page 3), confirme cette assertion, et parle d'un ouvrage paru en Angleterre sous ce titre : An essay on a singular discase of îhe eyrsy by M...,. Mais quoi I dira-t-on, il fut médecin de la maison d'un prince du sang? Oui,' et cela doit d'autant plus nous étonner, que cinq années auparavant Marat avait écrit contre la royauté un livre des plus audacieux qui aient jamais été conçus, ses Chitines de V esclavage ^ qui eurent, nous le verrons plus tard, un grand retentissement en Angleterre, et dont la police française pouvait bien, par conséquent» être informée. Pour que la cour se résignât à oublier un précédent aussi com- promettant, il fallait que le docteur fût bien habile. M. Mi- chelet, qui a étudié Marat la plume à la main^ a écrit : « Dans sa position de médecin des gardes du corps, il s interdit toute publication politique.,, Iai révolution le trouva dans la maison du comte d* Artois^ où il était depuis douze ans. » Or, l'impression du Plan de législation^ qui date de 1780, prouve que Marat ne s* interdit pas la politique pendant cette période; et VAlmanach royal^ qui cesse, en 1787, d'inscrire Marat comme médecin des gardes du corps, démontre que la Révo- lution ne le trouva pas dans la maison du prince; mais tous ces petits mensonges jésuitiques avaient bien leur portée. Tant pis pour l'autorité de l'historien, car, s'il s'est volontai^ 80 JEAN-PAUL MARAT. rement trompé sur Marat, qui m'assure qu'il ait été plus sin- cère à l'égard des autres personnages de la Révolution ? M. Michelet ajoute : «Marat ne recourut à -la protection du comte d'Artois que contraint par la misère. » Nous n'en savons rien, ni M. Michelet non plus. Mais ce que nous savons bien, c'est que la misère n'est jamais un titré pour être ad- mis dans les cours; ce que nous connaissons, c'est l'emploi qu'il fit de ses honoraires comme médecin et comme profes- seur de physique, pour la publication de ses livres de scien- ces. CoutrauU par la misère! quand donc ces gens-là com- prendront-ils que la misère est un titre de plus à l'honorabilité de celui qui la supporte sans la mériter? Contraint par la misère! et ce dénûment supposé vrai, monsieur le critique, cette indigence d'un homme irréprochable sous le rapport de la conduite, ne vous arrache pas un cri d'angoisse? Je disais tout à rheure : tant pis pour votre autorité d'historien ; j'ajoute : tant pis pour votre cœur. Quoi qu'il en soit de toutes ces perfides insinuations , ce Marat, « qu'on ne nomme pas sans horreur et sans effroi, que l'histoire a couvert de boue et de sang » (le Bibliophile Jacob), ce Marat doit commencer à paraître moins afireux aux lecteurs qui nous ont suivi avec impartialité. Achevons de nettoyer toute cette boue, de laver tout ce sang : tâche pénible pour nous, répugnante pour ceux qui nous regardent faire, mais devoir pour tous. CHAPITRE VI. LES CHAINES DE L'ESCLAVAGE. 177/1 8ri.MMAiKB. — Marat on Anfçlntnrro. — Date do l'ouvrago intitulé : h» Chaîné» de Vcih cltwtuje. — drcormtanfou lji.st()riqu(j«. • - CoMmopDlitJMnjo do Mural. ~ Maladio on 1771. -. - TiiHiiiuatluii un an avant l'édition française du livue de V Homme ^ en 1774 ; Marat traduisit lui-même ce nouvel ouvrage en français, dix-neuf années plus tard. C'est le i**" février 93 qu'il en est pour la première fois question dans son Journal de la République française y l'auteur de- mande à plusieurs reprises, dans le courant du mois, « que le citoyen auquel il a cédé l'exemplaire du livre intitulé the Chains of slaeery veuille bien lui envoyer son adresse, car il désirerait consulter cet ouvrage pour quelques observations essentielles (N** 111). Ce n'est que le 24 qu'il annonce une traduction (N° 132), et le 28 mars suivant on lisait: « Les Chaines de V esclavage paraissent aujourd'hui. » (N° 154.) Dans une notice en tête de la traduction, Marat raconte les circonstances qui accompagnèrent, en Angleten^e, cette audacieuse publication; notice intéressante par les rappro- . ohements qu'elle suggère. Voici en quels termes- il s'ex- prime : « Citoyen du' monde dans un temps où les Français n'avaient point encore de patrie, chérissant la liberté» dont je fus toujours l'apôtre et quelquefois le martyr, tremblant do la voir bannie de la terre entière , jaloux de concourir à sojî triomphe dans une île qui paraissait son derniei^ asile, ja résolus de lui consacrer mes veilles et mon repos> » Ce cosmopolitisme, que nous prisons peu pitixe qu'il n'est ni dans nos goûts casaniers^ ni dans nos habitudes fran- çaises, est peut-être une heureuse prédisposition à la rocon- LKS CHAINES I)K LKSCLA VAGE. 83 naissance du principe de runité dos peuples, ?i la n('»piil)lir|no universelle : pour qui franchit tous les joints la rif^olo, il n'y a plus d'ennemis partout où bat un cœur d'homme : tout voir, c'est tout comprendre. « (Jn parlement d(^.cri6 pour sa vénalité touchait k sh, fin, lo moment d'élire le nouveau approchait ; sur lui reposaient toutes mes espérances. Il s'agissait de pénétrer les électetu's de la Tirande-Bretagne de la nécessité de faire tomber leur choix sur des hommes éclairés et vertiKîUX ; le seul moyen praticable était de réveiller les Anfçlais de leur léthargie, de leur peinch'e les avantages inestimables de la liberté, les scènes d'épouvante et d'eiïroi de la tyrannie; en un mot, de faire passer dans leur Ame le feu sacré qui dévorait la mienne. C'était le but de mon ouvrage. » Cela n'annonce guère un pamphlet. Or, l'auteur ne pouvait évidemment atteindre son btrt k Londres qu'à la condition que le livre fut écrit en anglais, et que la phi part des exemples propres à appuyer ses assertions fussent tirés de l'histoire de ce pays. r/(;st aussi ce qu'il (it, mais à quel prix ! . « Dévorer trente mortels volumes, en faire des extraits, les adapter à l'ouvrage, le traduire et l'imprimer, tout cela ftU r a If (lire de trois mois. Le terme était court... Pendant cet intervalle, je travaillais régulièrement vingt et une heures par jour; k peine en [)renais-je deux de sommeil; et ])our me inVïv êvcîillé, je fis un usage si excessif du café k l'eau qu'il faillit me coûter la vie, plus encore que l'excès du tra- vail. » Itclevons en passant une insinuation nouvelle de M. Mi- chelet : « Cv. livre est, comme dit Marat lui-ménie, une imprn- visât ion rapide, » ( Histoire de la R(^rolatif)n française , pagiî î^S7.) Il stunbhî, C(îtt(î fois, (|ue l'auteur dos Cliai}\es soit surpris en flagrant délit (I(î précipitation. Que dis je? surpris; l'autcîur l'avoue lui-niénuî : Tout eela fat Va (faire de trois mois'y aussi M. iMichelet se hAtc-l-il d'écrire tout triomphant ; 84 JEAN-PAUL MARAT. comme dit Marat lui-même! Distinguons, monsieur le cri- tique, distinguons, et rien ne 'sera plus facile à rétorquer que votre assertion, puisque la notice des Chaînes de Vesclavage commence par ces mots : « L'ouvrage que je publie aujour- d'hui était dans mon portefeuille depuis bien des années} je l'en tirai en 1774, à Toccasion de la nouvelle élection du par- lement d'Angleterre. » Si Marat a dit plus haut, en parlant de la lecture des trente mortels volumes : Tout cela fut Von- vrage de trois mois, il n'entendait parler que de rapplication précise d'exemples tirés de l'histoire à des oh^evw niions depuis longtemps prises en note, à des principes dès longtemps ar- rêtés; or, ce qui constitue réellement la valeur, le fond du livre des Chaînes de Vesclavage, ce ne sont pas les exemples, mais les principes; Marat a donc pu avancer sans contradic- tion : J'avais le livre depuis longtemps dans mes cartons, maïs je le complétai en trois inois .-s'il a fallu deux années à peine à La Rochefoucauld pour rédiger ses immortelles maximes, ce n'a pas été trop de toute sa vie pour les méditer. Revenons à la notice. L'ouvrage était à peine sous presse que Marat tomba dans une sorte de prostration, par suite de fatigues excessives; il resta treize jours dans cet état. « Je n'en sortis, écrit-il, que par le secours de la musique et du repos. » De la musique ! cela rappelle Luther. Il y a plus d'analogie qu'on ne pense entre ces deux révolutionnaires. Le premier soin du convalescent fut de courir chez les éditeurs. Quel fut son étonnemcnt en apprenant que le livre imprimé n'était pas même annoncé! Il offre d'acquitter à l'instant les frais d'annonces; tous refusent : « Il n'était que trop visible qu'ils étaient vendus... Je compris trop tard que le ministre, craignant que cet ouvrage ne barrât ses menées, pour s'assurer de la majorité du parlement, avait acheté imprimeurs, publicatours et journalistes. » C'était entrer dans la politique par la voie des persécutions; il semblait que ce lût un avertissement c}e la Providence. Marat ne se laissa pas décourager; n'avons-nous pas vu qu'il avait pris pour modèle LES CHAINES DE L'ESCLAVAGE. 85 de sa conduite Rousseau le persécuté; nous affirmons d'avance qu'il dépassa de beaucoup son maître sous ce rapport. Mais le ministre pouvait se porter à quelque attentat : Qu'est-ce que la vie d'un homme devant la morale de la police ? Le jeune écrivain était préparé, le caractère se des- sine : « Instruit, dit-il, par Vexmiplc de Wilkes, et peu d'humeur de vendre paisiblement au ministre le droit de m'outrager, j'eus pendant six semaines une paire de pis- tolets sous mon chevet, bien déterminé à recevoir conve- nablement le messager d'État qui voudrait m'enlever mes papiers. Il ne vint point. Le ministre, informé de mon carac- tère, avait jugé à propos de n'employer que la ruse. » Cependant Marat, réduit à garder pour lui seul tous ses volumes, eut l'heureuse idée d'envoyer en présent l'édition presque entière aux sociétés patriotiques du nord de l'Angle- terre. Pour dépayser les espions, il se rendit en Hollande, et revint bientôt sur ses pas, se faisant lui-même agent de propa- gande. L'ouvrage fut partout accueilli avec (enthousiasme ; une des sociétés du nord alla mômè jusqu'à rembourser les frais de la première édition et en lit une nouvelle « qu!elle répandit dans les trois royaumes, après m'avoir fêté, et m'avoir décerné la couronne civique. Mon triomj)he était complet, mais il était tardif... les élections étaient finies. » Examinons ce code politique qui souleva, il y a bientôt cent ans, de si vives émotions chez le peuple le plus libre de l'Europe. A coup sûr il ne doit pds être totalement dépourvu de valeur. Le livre s'annonce par un discours aux électeurs de la Grande-Bretagne. On comprend que l'auteur ait réimprimé cette introduction en tête de son édition de 1793; les conseils que Marat donnait aux Anglais en 1774 pouvaient encore dix-neuf ans plus tard être adressés aux Français : c'est qu'il semble que les peuples, comme le cheval de manège, se complaisent à recommencer tous les jours le môme exercice, à tourner dans le même cercle. On y lit : « Vos droits les plus sacrés ont été 86 JEAN-PAUL MARAT. violés avec audace par vos représentants ; vos remontrances ont été artificieusement repoussées par le trône; vos récla- mations ont été étouffées avec perfidie, en multipliant les griefs qui les excitèrent; vous-mêmes avez été traités comme des sujets remuants, suspects et mal affectionnés. » « De vous seuls dépend le soin d'assurer l'indépendance du parlement; et il est encore en votre pouvoir de faire revivre cette auguste assemblée qui, dans le siècle dernier, humilia l'orgueil d'un tyran et rompit ses fers. Mais pour cela, combien ne devez-vous pas vous montrer délicats dans le choix de vos mandataires! » Ici donnpns encore plus d'attention, l'expérience a si peu profité. « Rejetez hardi- ment tous ceux qui tenteraient de vous corrompre,... tous ceux qui tiennent quelque place de la cour,... ceux qui men- dient vos suffrages; vous n'avez rien de bon à attendre de ce côté-là: s'ils n'étaient jaloux que de l'Honneur de servir la patrie, descendraient-ils à un rôle aussi avilissant?... Rejetez ceux qui sont décorés de quelques titres pompeux,... la ri- chesse insolente, la jeunesse inconsidérée. Choisissez pour représentants des hommes distingués par leur habileté, leur intégrité, leur civisme ; des hommes versés dans les affaires publiques; des hommes qu'une honnête médiocrité mette à couvert des écueils de la misère; des hommes que leur mé- pris pour le faste garantit des appas de l'ambition. » Avons- nous dit assez en avançant que les conseils de Marat aux électeurs anglais étaient encore utiles aux Français de 1793? S'il est vrai que l'Ami du peuple ait été un énergumène h quarante -neuf ans, constatons bien qu'à trente ses conseils politiques étaient empreints d'une sagesse qu'on rencontre rarement à cet âge. Le livre des Cluiines n'en promet que plu3 d'intérêt. Écoutons la péroraison : « Songez à ce que vous devez à la postérité. Le feu sacré qui brûlait dans la poitrine de vos pères n'en(lammera-t-il jamais vos cœurs? Ne laisserez-vous à vos descendants que des noms couverts d'opprobre ? Ne fré- LES CHAÎNES DE L'IiSCLAVAGK. 87 Tnirez- VOUS pas à Vidée de faire le malheur des générations fi venir? Les siècles de la liberté sont-ils donc passés sans retour? Et faudra-t-il que. vos fils, en pleurant sur lewre cliatnes, s'écrient un jour avec désespoir : « \oilà les fruits de la vanité de vos pères? » Est-ce là ce que M. Michelet appelle « un «tyle fade et déclamatoire ? » [lliittoirc de la Hé- rùlution française^ pape 887.) t>ans une antre introduction de trois pages, Marat annonce l'objet de son oiivraiçe. « !e vais, parlant de Tautorité légi- time, retracer les eiïorts lents et continus qui, courbant peu à peu sous le joug la tête des peuples , leur font perdre à la longue et la force et Tenvie de le secoaer. » 11 entre en matière par 1* énoncé d'une vérité qui devait, doarx ans plus tard, an moyen d'im développement admirable, servir de texte à un livre famaix de Mirabeau : « L'amour de la •domination est naturel au cœur humain, et, dans quelque état qn'on le prenne, toujours il aspii'e àprinfïer : tel est le principe des abus que les dépositaires de l'autorité font de leur puis- .sance ; telle est la source de Tcsdavage parmi les hommes. » Mais si tous veulent dominer, comment se fait-il que pnrtout et toujours les peuples soient commandés par (|ucl- •ques-uns, et môme par un seul? Comment expliquer cette •contradiction ? Il faut nécessairement ^'il y ait de la part de ce dernier sui^irise, ruse, ou quelque autre moyen analogue, car comment mettre en parallèle la force d'un seul et celle de tous ? ('o sont justement les pièges tendus par les tyrans aux peuples que rautour se propose de dévoiler, apparemment pour nous en préserver. L'histoire, prise en général, constate un premier fait inniable : « C'est dans leur enfance que les peuples déploient toute leur vigueur, toute leur énergie, qu'ils sont le plus indépendants, le plus maîtres d'eux-mêmes; avantages qu'ils perdent plus ou moins en avançant en âge, et dont il ne leur reste pas môme le souvenir dans la vieillesse. » Mais comment s'opère ce changembnt ? comment se con- 8C JEAN-PAUL MARAT. solide un si bel ordre de clioses? Je vois, à Torigine, la nation française, par exemple, maîtresse d'elle-même, consultée dans le Chainp-de-Mai par ses chefs, dictant ses volontés; puis à ces volontés méprisées je vois se substituer des lois arbitraires. Pour nous expliquer cette transformation, Fau- teur se trouve naturellement amené à remonter au point de départ de notre histoire. « C'est généralement en profitant des vices d'une constitution que les princes sont parvenus à se mettre au-dessus des lois. » Et pour preuve il nous trace l'esquisse rapide des envahissements de nos preniiers mo- narques. En vingt pages Thistoire de huit siècles. Il ose y con- tester la légitimité, des drçits sur lesquels s'appuie la royauté envahissante, et dans quelques années le trône sera culbuté par un ébranlement général! « Cependant, ajoute l'auteufen terminant cet abrégé, l'esclavage produit à main armée est un état violent durant lequel le gouvernement reçoit de fortes secousses des peuples qui cherchent à recouvrer leur liberté ; alors l'État est semblable à un corps robuste qui secoue souvent ses chaînes, et qui les brise quelquefois. Aussi pour retenir les peuples dans les fers, les princes ont-ils jugé plus sûr de les conduire peu à peu à l'esclavage, eai les endor- mant, en les corrompant, en leur faisant perdre jusqu'à l'amour, jusqu'au souvenir, jusqu'à l'idée de la liberté. Mors l'État est un corps malade qu'un poison lent pénètre et con- sume, un corps languissant qui est courbé sous le poids de sa chaîne, et qui n'a plus la force de se relever. » Ici com- mence la description du jeu des monarchies modernes où la ruse est plus souvent mise en jeu que la force brutale; ici l'intérêt est plus immédiat, puisque c'est de notre propre histoire qu'il s'agit. « Tant que les peuples ont la tète échduffée par les idées de liberté, le monarque craintif se garde bien de faire aucune entreprise; il paraît au contraire le père de ses sujets, et son règne, celui de la justice. Dans les premiers temps l'admi- nistration est môme si douce, qu'il semble qu'elle ait en vue LES CHAINES DE L'ESCLAVAGE. 89 d'augmenter la liberté, loin de chercher à la détruire... N'ayant rien à débattre, les citoyens deviennent moins soi- gneux à éclairer la conduite de leurs chefs... Ils se déchargent enfin de tous soucis, pour vivre tranquillement à l'ombre des lois. » Il n'y a rien à retrancher de ce tableau. Passons à une peinture plus énergique. « L'entrée au despotisme est quelquefois douce et riante; ce ne sont que jeux, fêtes, danses et chansons... On y joint bientôt la distraction des affaires; on entreprend quelque monument national, des édifices, de grands chemins, des marchés, des églises. Les peuples, qui ne jugent que sur l'ap- parence, croient le prince tout occupé du bien de l'État... Que sera-ce, si celui-ci a recours aux largesses? Il a soin que personne ne sorte mécontent de sa présence; il s'assur^e par des emplois de ceux qui lui sont suspects. Elisabeth Commandait à ses gardes de frapper sur la populace; puis, comme si elle eut été réellement fâchée qu'ils eussent suivi ses ordres, elle relevait aigrement leur brutalité et s'écriait que ses sujets étaient ses enfants , qu'on se gardât bien de leur faire outrage. » Entrons plus avant dans l'art d'asservir les populations. Il faut encore- des précautions, car l'esclave n'est pas entière- ment façonné à la servitude, il y aurait danger de révolte : la corruption achève ce que l'hypocrisie avait commencé. « Peu d'hommes savent distinguer des insignes la per- sonne qui les porte; ignorance dont les princes profitent habi- lement pour se mettre à la place de la nation, et ne jamais se montrer que dans l'éclat de la majesté royale... Quand ils se présentent en public, c'est toujours avec les attributs de l'autorité suprême... Ils en imposent toujours par un ton impérieux; et afin de mieux apprendre aux peuples à les respecter, ils introduisent dans leur cour un cérémonial imposant... En voyant ses agents entourés de brillants satel- lites, le peuple n'ose porter sur eux des regards assurés. » Voilà le sujet ébloui, il ne s'agit plus que de l'avilir. 90 JEAN-PAUL MARAT. (( Alors viennent les encouragements aux écrivains qui ti^ompent le public, aux artistes qui le pervertissent; lilovs s'élèvent les théâtres pour Tamuscr; oïl pensionne à ses frais des acteurs, des musiciens, des baladins; déjà les plaisirs lui tiennent lieu de tout, » Ici Marat prouve combien le commerce, malgré tous ses avantages, est cependant, sous tanit de rapports, funeste aux mœurs et à la liberté. «-En procurant à chacun les pro* ductions des «diivers climats, il assujettit les peuples à «de nouveaux besoins; s'il efface bien des préjugés funestes, il détruit bien des préjugés utiles... Le marchand regarde ses compatriotes du même œil que les étrangers , il finit par ne ptos les connaître... Chaque peuple joint à ses vices plus d'un vice qu'il n Avait pas; la patrie du vrai marchand est le pays où il fait le mieux ses affaires ; occupé de ses gains, étranger à tout le reste, son cœur se ferme aux affections les plus nobles... A force de tout soumettre au calcul, il parvient à évaluer chaque chose : pour lui tout est vénal ; sa stricte ♦équité dégénère en avarice... Des si)éculations en tous genres amènent nécessairement la formation des compagnies privilé- giées pour certaines branches de commerce exclusif : compa- gnies toujours formées au préjudice du commerce particulier, des manufactures, des ai1s et de la main-d'œuvre, par ceJa seul qu'elles détruisent toute concurrence. Ainsi les richesses qui auraient coulé par mille canaux divers pom* féconder rÉtat se concentrent dans les mains de quelques associations qui dévorent la STa'bstance du peuple et s'engraissent de sa sueur... Si le commerce con*ompt tous ses agents, il a uffle influence bien plus étendue sur la société entière, par le lux-e qu'il traîne toujours à sa suite. » 11 y a loin de là sans doute à la profonde critique de nos économistes spéciaux; mais la peinture en est-elle moins fidèle, et s'agissait-il ici d'autre chose ? S'il est vrai que le commerce ait ces effets funestes, autant de gagné pour le despotisme ; mais revenons à ce dernier : LES* CHAINES DE L'ESCLAVAGE. 91 <( Les dons du prince font les riches attachés à lui par inté- rêt ; dès que la richesse tient lieu de talent, de mérite', de vertu, on la recherche comme le bien suprême ; pour avoir (le l'or,, on ne craint pas de se couvrir d'infamie, et comme le prince dispose des bénéfices, des charges et des dignités, il s'en sert pour se faire des a'éatures. Ceux qu'il ne place pas, il les retient à lui par l'espoir, par un coup d'œil, par une distinction puérile, par des cajoleries. A' la gloire que le public seul dispense, le roi substitue des dignités que lui seul distribue. "Comme il est la source de tout, pour être quelque chose il faut lui plaire. Les sourdes menées ne lui font pas faute; ce n'est point en sapant, mais en minant le temple de la lil)erté qu'on le renverse. » Lieux communs, diront les critiques. Sottise persistante des peuples, ajouterai- je, et dont, par conséquent, force est bien de recommencer le programme. Lieux communs! cette expression nous rap- pelle qu'en eflet Marat a oublié de river un des anneaux de la chaîne de servitude ; je veux parler de cette entente des écrivains salariés à jeter le ridicule sur quiconque essaye de galvaniser les morts à la liberté par l'image des maux qu'ils endurent. Mais glissons rapidement sur les observations les plus profondes pour arriver à la dernière phase de la tyrannie, à la plus terrifiante. « Il faut que les sujets, quoi que fasse le monarque, ne puissent plus se révolter. A cet effet, il les divise en plusieurs classes avec des intérêts opposés ; il lève des troupes réglées prises dans le peuple même et soudoyées par le peuple; il érige des cours de judicature dont il rend les jugements arbi- traires ; il laisse ses esclaves énervés s'abrutir dans Tignorance, s'hôbéterpar les superstitions; il gagne, à cette fin, les prêtres f[ui ordonnent, au nom de Dieu, la soumission au prince. C'en est fait, toutes les mesures sont prises pour qu'on ne se mi^'prenne pas sur sa puissance; et pour terrifier à jamais, il ne s'agit plus que d'un coup d'ittat; il le fera, rien de plus 92 JEAN-PAUL MARAT. aisé, la violence est à ses ordres, les instruments de supplice sont prêts, les prisons attendent; les janissaires, les geôliers, les bourreaux ne failliront pas à la tâche : le coup a réussi, le peuple a des fers, la chaîne est rivée, le tyran triomphe. » Voilà l'esquisse d'un tableau complet dans Toriginal. Et, comme nous Tavons déjà fait remarquer, chaque assertion s'appuie sur un exemple, et les exemples sont tirés des his- toires de tous les pays, afin de montrer que la tyrannie est partout la même, la servitude aussi. Le livre des Chaînes de r esclavage s'adresse donc à toutes les nations; nous pouvons dire avec Bossuet : ce Et maintenant, peuples, soyez in- struits. )) Quand on songe que c'est à trente ans seulement que Marat traçait cette peinture d'une touche si hardie, d'une observation si pénétrante ; quand on réfléchit qu'il a encore devant lui quinze années d'expérience à acquérir avant de se prendre corps à corps avec cette monarchie décrépite, on prévoit l'issue de la lutte. Elle essayera de la ruse pour trom- per ce scrutateur qui la devinait du regard ! Machiavel avait intitulé son immortel ouvrage : le Livre du Prince; on pour- rait appeler les Chaînes de V esclavage le livre des peuples; c'est avec raison que la veuve de Marat le recommandait comme manuel de quiconque redoute l'oppression. Machiavel avait dit aux tyrans : Suivez telle voie et vous dominerez; Marat dit aux sujets : Voilà ce que vos maîtres ont fait, ce qu'ils sont prêts à faire encore pour vous asservir; c'est à vous à veiller. La différence des temps et des lieux de publication explique peut-être la diversité des procédés; mais, à mes yeux, la préférence ne peut être indécise entre un livre qui, somme toute, a servi la tyrannie, et celui qui, sans équivo- que, ne seiTira jamais que la liberté. On rit encore de pitié quand on songe que la royauté essayera de corrompre un homme qui, depuis son adolescence abandonné à lui-même, avait pu résister aux mille tentations' de la misère et de l'ambition ! quand on songe qu'elle usera LES CHAINES DE L'ESCLAVAGE. 93 nussi de rintimidation contre cette barre à trempe ' d'acier (|ui durcit sous les coups I On conviendra, et la date de cette publication en fait foi, qu'en 1791 Tauteur des Chaînes pouvait, sans trop de pré- somption, répondre à Camille Desmoulins qui 1* avait attaqué légèrement dans son journal : « Jeune homme , apprenez qu'après la vérité et la justice la liberté fut toujours ma déesse favorite; que toujours je sacrifiai sur ses autels, même sous le règne du despotisme ; ej; qu'avant que vous en sussiez le nom, j'en étais Tapôtre et le martyre. » [L'Ami du Peuple^ ^' 448.) Nous avons dit que le propre de cet ouvrage était de s'adresser à tous les peuples, d'être écrit pour tous les temps, comme toutes les grandes œuvres; croira-t-on qu'on ait fait un reproche à l'auteur de ce qui justement prouvait sa supé- riorité? On a été jusqu'à écrire : « Marat n'a nul sentiment vrai de l'Angleterre ; il croit que tout le danger est du côté de la couronne; il ignore parfaitement qu'avant tout l'Angleterre est une aristocratie. » (Michelet, Histoire de la Révolution française^ tome II, page 388.) En vérité, qui sérieusement pourrait penser que Marat, pendant un séjour de dix ans dans la Grande-Bretagne, ne s'était pas aperçu de l'influence de l'aristocratie? Il n'est pas si mince commis voyageur dont la perspicacité n'aille jusque-là; si l'auteur ne s'attaquait qu'à la royauté, c'est qu'apparemment il pensait que, le tronc abattu, les branches tomberaient et se dessécheraient d'elles-mêmes. En cela, il nous paraît avoir été de l'avis des plus grands politiques, de l'^is surtout de l'aristocratie qui lient tant à conserver ses rois; en cela Marat pourrait bien s'être montré plus profond que son critique : ce qui nous étonne peu. L'auteur est jeune; on sent qu'il est tout pénétré de ses maîtres, Montesquieu, Rousseau et Mably; il est sous le charme; ce n'est encore qu'un disciple, mais c'est par là qu'il faut commencer pour être maître un jour. 94 JEAN-PAUL MARAT. Comme toute l'école anglaise, il croît encore aux bons rois ; c'est du moins par cette profession de foi qu il débute: « Un bon prince est le plus noble ouvrage du Créateur. » II a oublié de nous en donner un exemple tiré de Thistoire d'Angle- terre ou de la nôtre. Mais peut-être cette crédulité sinnilée n'était -elle, après tout, au xvm* siècle, qu'une précatition oratoire ? Chercher un seul bon prince dans ce long marty- rologe des peuples n'était peut-être qu'une satire. C'était encore trop d'un; Marat, ne pouvant trouver le phénomène» laissera de côté plus tard toute cette rhétorique. L'enthousiaste de Jean-Jacques se reconnaît à ce qui scût: « La petite étendue d'un État ne contribue pas peu à y maîn- teair le règne de la justice et de la liberté. » Le maître et l'élève n'avaient pas réfléchi que s'il en était ainsi pour l'an- tiquité, la presse, invention moderne, avait renversé tous les obstacles, vaincu toutes les difficultés de communication : que diraient-ils aujourd'hui que la science a créé l'étincelle élec- trique, messagère des lois? Que si l'on insiste, si l'on affirme que dans nos monarchies très- étendues il est encore facile aux princes de porter aux lois des atteintes irréparables malgré la presse, malgré le télégramme, la conclusion est bien simple : plus de monarchie. Dans un autre passage, Marat nous paraît surtout se rap- procher de Mably : « Tant que les terres sont partagées à peu près également entre les liabitants, chacuu a les mêmes besoins et les mêmes moyens de les satisfaire ; or, les citoyens ayant entre eux les mêmes rapports sont presque indépen- dants les uns des autres : position la plus heureuse pom* jouir de la liberté dont un gouvernement soit susceptible. » Inutile de -nous arrêter à des opinions sur lesquelles nous aurons lieu de levenir plus tard. Quoi qu'il en Ifeoit, ceux qui, comme nous, ne croient pas qu'on puisse jamais ignorer com- plètement des vérités innées; ceux qui pensent que toute âme indépendante et sincère a dû chérir d'instinct la décla- ration des droits de l'homme, du jour où elle a eu conscience LES ClIAINKS Di: L'KSCLAVAGE. 9li d'elle-même: ceux-là sont heureux de retrouver en 1774 Marat le même que nous Tavons montré dans son enfance, le môniQ que nous le verrons au jouii d^ sa mort: l'Ami du peuple naissant, vivant et mourant dans la même doctrine politique, dans la foi aux principes éternels de l'égalité et de la liberté, restera le prototype de la loyauté désintéressée. L'auteur des critiques que nous citions à propos dos Chaînes de Veselanige ajoute encore malignement que cet ouvrage âait inspiré du lix^re de Raymd^ qui venait de i)a- raltre. C'est possible, pourquoi pas? puisque, de son propre aveu, Marat s'était déjà inspUé de Rousseau, qui l'était lui- même de Locke, qui Tétait de Ilooker, qui l'était d'un autre à coup sûr, comme il faut absolument être fils de quelqu'un. On pourrait ainsi remonter jusqu'à Adam et £ve. Il nous semble à ce propos que notre Molière a répondu une fois pour toutes à ces amateurs qui ne voudraient que du neuf, quand il disait : « Je prends mon bien partout où je le trouve. » La vérité, voilà notre bien commun ; ressaisissons-le partout aussi, ajoutons-le à nos acquisitions déjà faites, et formons- en à tout jamais l'héritage grossi de l'humanité. C'est notre droit; que clis-je? c'est plus encore : c'est notre devoir. CHAPITRE VII. PLAN DE LÉGISLATION CRIMINELLE. 1780 fc^oMMAiRR. — ■ Dato de l'improMion du Plan de législation criminelle. —■ Extrait de* lois criminollo». — Réimprnsjiion on 1790. — Division do Tuavrage. — Première partie: Principes d'une bonne législation. — Appréciation du livre sous le rapport dn stylo. — Kconomic politique des révolutionnain». — Deuxième partie : Des délits. — Faux crime» d'Ktat, — crimes contre l'autorité légitime, — contre la sûreté des sujets, — contre la propriété, — ■ contre les mœurs, — contre l'honneur, — contre la tranquillité publique, — contre la religion. '"Troisième partie : De la nature ot «le la force d(!8 prouves et des présomptions. — Quatrième jMirlie : Manière d'ac- quérir les preuves. — Que Marat avait, avant 1789, posé les principes de tout ce qu'il a soutenu dcpuin. — Nouvelle édition du plan par la votive. — Heccaria. • Si saisissante de vérité que soit cette première œuvre poli- tique de Marat, les Cluiincs de V esclavage^ il est une pein- ture plus révoltante encore, c'est celle des crimes commis au nom de la justice, c'est la connivence du juge avec le tyran; spectacle trop commun, et le plus propre à pervertir le sens moral des peuples. L'exposé de la législation criminelle des rois venait donc naturellement après celui de leurs trames machiavéliques. Marat le sentit; il résolut de compléter le tableau. Six ans après les Cliaines de l* esclavage ^ il fit paraître son deuxième ouvrage politique, « le moins imparfait de tous ceux qui sont sortis de ma plume, » écrira-t-il. [L^Anii du Peuple^^ N" 1G2.) Voici à quelle occasion. En 1778, une société helvé-' tique avait mis au concours un plan de code pénal. Mata/ îse mit sur les rangs. Deux ans plus tard, en 1780, il (it imprimer son manuscrit à Neufcliâtel.- L'ouvrage fit grande sensation en Suisse et en Allemagne. « 11 l'ut accu(;iHi coinnic PLAN DK Lf: (il SI. AT ION CHIMINiaLE. 97 devait l'être un ouvrage où la sagesse plaide avec éloquence la cause de riiunianité, » dit l'éditeur; celui-ci ajoute mônie : « L'auteur a eu la douce satisfaction de voir un prince puis- sant établir dans ses États quelques-unes de ses lois. » C'était Joseph 11 d'Autriche. Mais la France, sous ce rapport, n'était pas moins en retard que les autres nations. Pour faire sentir toute l'utilité d'un* tel livre chez nous, rappelons Tétat de la législation criminelle avant Tapparitio/ du livre de Marat. C'est à l'Église, triste vérité, que l'on doit la résurrection des tortures et des supplices de toutes sortes. La royauté, par esprit de consanguinité, ne tarda pas à s'emparer de cet ingénieux moyen de domination. Les deux sœurs se prêtèrent un mutuel secours : l'une tenait la hache, l'autre exhortait le patient, comme a dit Lamennais. C'est l'histoire édifiante des beaux règnes de la monarchie du droit divin et du ca- tholicisme. Au XVII* et au xviii* siècle, les mœurs, il faut l'avouer, s'étaient considérablement adoucies; sous le bon Henri, sous Louis le Juste, sous Louis le Grand, sous le Bien-Aimé, les peines capitales n'étaient plus qu'au nombre de onze : le feu, la roue, l'écartèleinent à quatre chevaux, la décapitation pour les nobles, la potence pour les roturiers, la claie, les galères, le bannissement, la réclusion, la confiscation de corps et de biens. C'étaient là les peines infligées aux grands crimes; pour de moindres fautes, il y avait la question i)réparatoire, le poignet coupé ou brûlé, la lèvre ou la langue percée ou coupée avec îin fer chaud, le fouet jusqu'à effusion du sang, le fouet, pendu sous les aisselles; enfin la flétrissure, le pilori^ le carcan, le blâme, l'œuvre servile (c'est-à-dire le métier de soldat; l'aveu était naïf). Nous ne parlons pas des prisons d'État, des oubliettes, des tribunaux d'exception, de la peine arbitraire, du refus d'un conseil aux accusés et de mille autres bénignités propres, I. • 7 i JEAN-PAUL MARAT. sans doute, à soutenir le trône, mais peu faites assurément pour nous en donner le regret. A l'idée de cette législation barbare sanctionnée par Thy- pocrisie des uns, la cruauté des autres, par la peur des tyrans et lai lâcheté des esclaves, le sanguinaire Marat s'écrie : « Quelle âme honnête ne serait saisie d'indignation! quelle âme sensible ne frémirait d'effroi! » et, profitant de la circon- stance qui lui est offerte, il va tracer le plan d'un code plus digne de l'humanité, il va constituer la justice. Il faut avouer que la bile féroce s'annonce par des antécédents auxquels on ne s'attendait guère. Si nous n'avions pas le livre en main, si nous ne donnions pas des extraits, le lecteur serait en droit de croire que nous en imposons ; mais l'ouvrage est encore assez commun de nos jours, il est facile de se le procurer. Qu'on lise et qu'on juge; nous en appellerons toujours aux pièces justificatives. L'occasion dans laquelle le Plan fut réimprimé en France n'était pas d'un moindre à-propos. C'était en juillet 1790, alors que la Constituante, préparant un nouveau code de la royauté^ refondait toute la législation criminelle. Pauvre Révolution ! elle aussi sera stigmatisée de Tépithète de san- guinaire, et quand on voudra l'incarner sous ce rapport, ce sera dans la personne de Marat! Ingénieux rapprochement que nous acceptons et qui ne fut pas sans vraisemblance. Tous les deux, en effet, subirent les mômes destinées. Après avoir marqué leur avènement par un appel solennel à la clé- mence, tous les deux furent forcés, car il ne leur était plus permis d'abandonner une cause devenue celle de l'humanité, tous les deux, pour se défendre, fui ent contraints d'opposer à la fureur de la contre -révolution la violence de la justice armée. Et tous les deux, pour prix du plus rare dévouement, furent assassinés : Marat, par la réaction ré|)ublicaiiie aristo- cratique; la Révolution, par la réaction monarchique. Le 2 août 1790, l'auteur présentait son livre à l'Assemblée nationale par l'intermédiaire d'une dame de ses amies. L'in-. PLAN DE LÉGISLATION CRIMINELLE. 99 stant était mal choisi, c'était justement le jour où les consti** tuants se disposaient à livrer au Chàtêlet TAmi du peuple^ leur dénonciateur. On prévoit quel cas ils durent faire dm livre. {L'Ami du Peuple, N^ 182.) Comme nous avons procédé pour tous les autres ouvrages de Marat, nous allons donner l'analyse de celui-ci. Pourra^» t-on douter de son opportunité, quand on saura que dix ans auparavant d'Alembert écrivait à Voltaire à propos de Sirven, de La Barre et de tant d'autres : « En vérité, notre juris- prudence criminelle est un chef-d'œuvre d'atrocité et de • bêtise? )) {Correspondance, 22 février 1770.) Dans un très-court avant-propos, l'auteur de la réédition fait remarquer avec raison qu'un code des délits et des peines est nécessairement relatif à la nature du gouverne- ment sous lequel il est fait ; mais il avertit tout aussitôt qu'il n'écrit, lui, que pour les hommes libres. C'est donc de ce point de vue qu'il faudra juger ce nouvel esprit des lois cri- minelles. Le livre se divise en quatre parties. Dans la première, l'auteur développe les principes fonda- mentaux d'une bonne législation. 11 n'y a pas un mot à perdre : « Tout ce qui trouble l'ordre social doit être puni. Mais en quoi consiste cet ordre? Droits égaux, avantages réciproques, secours mutuels, voilà ses fondements. » N'est- ce pas comme s'il disait : la société repose sur l'égalité, la liberté et la mutualité des services? Si j'ai bonne mémoire, cette dernière clause ne ressort pas du Contrai social; l'élève aurait-il déjà dépassé le maître? • « Est-ce sur ces bases que l'ordre social repose dans la plupart des États de l'Europe? On n'y voit que de vils esclaves et des maîtres impérieux... Dans les États les moins arbi- traires, si ceux qui commandent ne sont pas au-dessus de la loi, ils l'éludent sans peine; et, pour échapper au châtiment, ils n'ont souvent qu'à aggraver leurs crimes... Qu'on ne s'abuse pas, ce désordre est forcé. Nous naissons dans la 400 JEAN-PAUL MARAT. sujétion ou dans rindépendance, dans l'opulence ou dans la misère, dans Tobsciirité ou dans Télévation; et, malgré la mobilité des choses humaines, il n'y a qu'un très-petit nombre d'individus qui sortent de l'état où ils se trouvent placés à leur naissance; encore n'en sortent-ils que par l'in- trigue, la bassesse, la fourberie, ou d'heureux hasards. » En vérité, si l'art d'écrire consiste moins dans une phra- séologie cadencée, dans le pittoresque de l'expression, dans la vivacité des images, dans l'originalité de l'allure, que dans la concision de la pensée, dans la précision du mot, et sur- tout dans l'enchaînement des idées et la vérité du tableau, . nous doutons qu'on puisse refuser à Marat le titre d'écrivain. Et toutes les fois qu'on voudra le connaître sous ce rapport, c'est au Plan de législation criminelle qu'il faudra revenir. Le savant était trop préoccupé de sa matière pour ne pas sacrifier quelque peu le style; le philosophe était trop pénétré des études qu'il avait faites des maîtres du moment, de la renommée que ceux-ci s'étaient acquise comme écrivains, pour ne pas se travailler à les imiter, pour ne pas tomber conséquemment dans la médiocrité de l'imitation ; plus tard enfin, le journaliste traqué de toutes parts, pressé par les évé- nements, n'ayant pas même le temps de se relire, aura trop ou trop vite à dire, pour qu'il soit équitable d'exiger de lui telle ou telle qualité littéraire. Mais en 4780, l'âge a mûri le talent, le temps ne manque pas au penseur, l'élévation du sujet répond aux préférences du politique, à la nature de ses sentiments, à son caractère, aux principes qui lui ont été inoculés dès l'enfance; eùcore une fois c'est dans le Plan de législation criminelle qu'il faut chercher Técrivain. Mais il s'agit de plus grave objet que d'une question de forme. Re- prenons notre analyse. A quelles conditions les lois seront-elles justes? « Les lois de la société ne devront jamais aller contre celles de la nature qui sont les premières de toutes... elles doivent être communes à tous les membres de l'État. Périssent donc ces PLAN DE LÉdîSLÂTJjON CRIMINELLE. 401 distinctions odieuses qui font qaejA^ multitude doit s'affliger du bonheur du petit nombre, et que ïe^ petit nombre doit redouter le bonheur de la multitude! » * / " Mais sous, quelles garanties le citoyen VengigCr-t-il à obéir aux lois? « Le seul fondement légitime de la sî)cîété^, ,ai- je dit, est le bonheur de ceux qui la composent. Les hommes ne sont réunis en corps que pour leur intérêt commun ; ils n'ont fait de lois que pour fixer leurs droits respectifs, ils n'ont établi un gouvernement que pour s'assurer la jouissance de ces droits. S'ils renoncèrent à leur propre vengeance, ce fut pour la remettre au bras public ; s'ils renoncèrent à la liberté naturelle, ce fut pour acquérir la liberté civile; s'ils renoncèrent à la communauté primitive des biens, ce fut pour en posséder en propre quelque partie. » Ainsi, c'est bien entendu, la loi, et le gouvernement qui la fait respecter, n'ont droit à notre obéissance qu'autant qu'ils assurent notre bon- heur. Mais si le contraire arrivait? « Sur une terre partout couverte des possessions d* autrui et dont les indigents ne peuvent rien s'approprier, les voilà donc réduits à périr de faim. Or, ne tenant à la société que par ses désavantages, sont-ils obligés d'en respecter les lois? Non^ sans doute ^ si la société les abandonne, ils rentrent dans l'état de nature ; et lorsqu'ils revendiquent par la foi ce des droits qu'ils n'ont pu aliéner que pour s'assurer de plus grands avantages, toute autorité qui s'y oppose est tyranni- que, et le juge qui les condamne à mort n'est qu'un lâche assassm. » Peu importe que ce soit là du Rousseau mêlé de Mably; c'est du vrai, et, cette fois, si dégagé de toute métapolitiqiie, de tout ce qui en atténue la force pour en prouver l'évidence, que cela devient du Marat; et c'est comme tel que plus tard on le qualifiera pour le maudire. Mais la déduction en est-elle moins logique? Quels sont donc les plus coupables, de ceux qui ont réduit leurs concitoyens à cette affreuse extrémité de se défendre ou de périr de misère, ou de celui qui ne fait 402 JEAN-PAUÎ «A'RAT. que déclarer les droits. Hè» parties belligérantes, au moment < où la société vçuk'ii^cbnstruire à nouveau ses bases fonda- mentales? /*.''•• " * • • • Cq3 princi|)fes posés, l'auteur fait une application ; il prend pe.tlr-^xettiple le vol? et le choix est heureux, car, dans trop :-!de eâ's, le vol commis à l'instigation du besoin n'est qu'une ' ' "•• • sorte de révolte contre une société marâtre. « Il n'est aucun délit qu'on ait représenté sous plus d'as- pects différents que le vol ; aucun dont on se soit fait de plus fausses idées. (( Tout vol suppose le droit de propriété : mais d'où dé- rive ce droit? « L'usurpateur le fonde sur celui du plus fort, comme si la violence pouvait établir un titre sacré. « Le possesseur le fonde sur celui de premier occupant : comme si une chose nous était justement acquise pour avoir mis le premier la main dessus. c( L'héritier le fonde sur celui de tester, comme si l'on pouvait disposer en faveur d'un autre de ce qui n'est môme pas à soi. « Le cultivateur le fonde sur son travail ; sans doute le fruit de votre travail vous appartient ; mais la culture exige le sol, et à quel titre vous .'ii)propricz-vous un coin de cette terre, qui fut donnée en commun à tous ses habitants? Ne sentez-vous pas que ce n'est qu'après une égale répartition du toutqu'on pouvait vous assigner votre quote-part? Encore, après ce partage, n'auriez-vous droit sur le fonds que vous cultivez qu'autant qu'il est absolument nécessaire à votre existence. « Direz-vous que le nombre des habitants de la terre changeant sans cesse, ce partage devient impossible! Le droit de posséder découle de celui de vivre : ainsi toiff ce qui est indlspcnsiible à notre e.ristenre est à nons^ et rien de aupcrflu ne saurait appartenir légitimentent ^ tandis que d'autres manquent du neressaire. Voilà le fondement légitime de toute propriété et dans l'état de société et dans l'état de nature. Ce PLAN DE LÉGISLATION CRIMINELLE. 403 n'est pas là, je le sais, la décision du barreau, mais c'est celle de la raison. » , I Qu'en pensez-vous? Une telle exposition de principes ne devançait-elle pas son siècle de je ne sais encore combien j d'années? Ne voyez-vous pas, pour la première fois, la question purement politique dominée par celle d'organisalicm sociale? En ce sens, nous l'afTirmons, déjà l'élève devançait le maître, déjà Marat devançait Rousseau. Sur quel autre fond d* argu- mentation l'auteur fameux du Premier mémoire sur la pro- priélé plaçait-îl son point de départ en 1840? Est-ce à dire que nous voulions déprécier l'un au profit de l'autre? Les principes premiers ne se découvrent pas, ils se déclarent, ce qui signifie que l'invention n'en appartient pas plus à M. Proudhon qu'à Marat, qu'à Mably, qu'à personne autre ; ils sont innés en chacun de nous, ils constituent le fonds de l'espèce humaine considérée en tant qu'intelligente; et c'est si vrai qu'aucun de ces grands constatatcurs n'a songé à s'ap- proprier le mérite de l'invention; et que, si ces principes avaient été inventés, ils perdraient justement le caractère qui en prouve l'évidence. Après cette argumentation contre ce que la propriété appelle ses droits, argumentation si serrée, si réellement irréfutable qu'on n'y a jamais répondu que par la violence brutale, Marat, revenant à son exemple, suppose un voleur assis sur le banc des accusés; je ne connais rien de plus éloquent que celte plaidoirie. Nous reproduirons seulement l'exorde : « Suis-jc coupable? Je, l'ignore; mais ce que je n'ignore pas, c'est que je n'ai rien fait que je n'aie dû faire. Le soin de sa propre conservation est le premier devoir de l'homme; vous-mêmes n'en connaissez point au-dessus : qui fole pour vivre, tant qu'il ne peut faire autrement, ne fait qu'user do ses droits. » Je vous renvoie pour le reste à l'ori- ginal, et je vous jure que l'auteur peut ajouter après une telle défense : « Hommes justes, je vois couler vos larmes, et je vous entends crier d'une voix commune : qu'il soit 404 JEAN-PAUL MAUAT. absous. » On a cité souvent la prosopopée de Fabricius; orateurs de l'avenir! m*écrierai-je à mon tour, ce n'est plus dans le passé qu'il faut aller chercher vos exemples, le présent suffit à la matière; car pendant que le passé n'ébranle que mon Imagination, ce qui se passe sous mes yeux parle bien plus puissamment à mon cœur et à ma raison ; et la persuasion et la conviction ne sont-elles pas les seuls buis de toute véritable rhétorique? Dans le passage que nous indiquons, Marat nous en donne la preuve. Mais peut-être vous dites-vous à vous-mûrncs : Faut-il donc autoriser le vol, ouvrir la porte à l'anarchie? Nulle industrie, nul art, nul commerce, nulle épargne, nul travail là où la propriété est incertaine. Ce sont aussi les questions que se pose Tauteur du Plan de Ugislation^ et voici comment il y répond : « Ne nourrissez pas les pauvres dans l'oisiveté, met- tez-les à même do se procurer, par leur traimil ^ ce qui leur manque; qu'on leur lasse apprendre quelcpie métier, qu'ils vivent en hommes libres : ce qui nécessite l'établissement de plusieurs ateliers publies où ils soient rerus. 5) Ici nous devons nous arrêter et faire qu(îlf[ues réflexions, car cette solution économique de Marat est i\ p(;u prés celle" qui fut adoptée par les révolutionnaires même les plus avancés. On a dit malignemeut : C'est là toute l'économie politique de la première République française; et Ton a ri de cette pauvreté d'invention. Je pourrais d'un mot rabattre ce superbe dédain, et répliquer aux économistes, voire môme aux socialistes : Voilà soixante-dix ans de cela, vous avez eu le loisir de méditer, qu'avez-vous trouvé? Quel système d'extinction délinitive de la misère a été imagirïé, adopté et confirmé par une application satisfaisante (Ie|)uis 1790? A. cette demande je vois toute la pléiade étinceler d'indignation, j'entends les Saint -Simoniens, les Fouriéristes, 1(îs Icariens, les Luxembourgeois et autres s'écrier : Que n'adoptait-on notre système, le problème était résolu ! Ici je les arrête, car, si j'en crois leur maître en logique, « le système social, dans PLAN DE LÉGISLATION CRIMINELLE. 105 sa vérité et son intégralité, ne peut exister à tel jour et dans telle partie du jiçlobe; il ne peut nous être révélé qu'à la fin dos temps, il ne sera connu que du dernier mortel. » {Con- frsMions d'un ràroluttonmtire^ % 11.) En vérité, si je juge do l'avenir par le passé, si je crois à la perfectibilité incessante, indéfinie do l'esprit humain, je suis forcé de me ranger de l'avis du maître. C'est justement ce que pensaient nos pères, les révolutionnaires par excellence ; ils croyaient que la solu- tion du problème de l'extinction de la misère devait être laissée à l'investigation libre de chaque citoyen ; que l'appli- cation libre de tel ou tel système devait être abandonnée à chacun; qu'en agir ainsi, c'était protéger Téclosion incessante d'améliorations toujours plus grandes, c'était seconder les vœux de la nature humaine. Dans cette vue, quel était le devoir du gouvernement? De sauvegarder la liberté de tous; ^ et à cette fin, et pour plus de certitude d'impartialité, le gouvernement ne devait représenter aucun système; il s'im- posait, on conséquence, pour devoir unique, de défendre la liberté de chacun, partout et toujours. A cette condition, son pouvoir se légitimait, car il était le résultat d'une observation basée sur l'expérience de tous les temps, et qui pouvait se résumer ainsi : il est reconnu, d'un côté, quç la perfectibilité humaine conclut à des changements successifs et nécessaires ; mais il n'est i)as moins évidejnt, d'autre part, que tout novateur est limité dans les créations de son génie et, à cause de cela même, exclui^if ; qu'il voudrait conséquemment imposer à toute la société son système, dussent ses rivaux être écrasés ; or, dans cette alternative, la société, en vue unique do son propre bien, arme son gouvernement de sa puissance collective, à la condition de protéger toutes les libertés. Mais, dira-t-on, que signifient alors ces ateliers publics dont parle Marat, que les révolutionnaires ont réclamés tant de fois? N'est-ce pas une violation du principe de nonr-inter- vention économique du gouvernement? Non, répondrons-nous; et nous prions qu'on veuille bien 406 JEAN-PAUL MARAT. suivre notre raisonnement, qui va révéler toute rinlelligence et tout le cœur de nos pères. La société vit et se perpétue sur un principe qui domine tous les droits, car ceux-ci n'en sont que les conséquences ; ce principe est celui-ci : Tout homme est né pour vivre j il a donc droit à tout ce qui est indispen- sable à Vexist$nc€. Les déductions ne sont pas moins pré- cises : pour que l'homme pourvoie à son existence, besoin le plus impérieux de tous, le plus immédiat, il faut nécessaire- ment que la société lui fournisse aumône ou travail. Or, disaient nos pères, en attendant que possesseurs et dépossédés aient trouvé et adopté un système d'organisation qui réponde à ce besoin, notre gouvernement, gardien à la fois et du droit de chacun à la subsistance et d(; la liberté pour tous de chercher le mode d'organisation de ce droit, le gouvernement déclare que des ateliers publics seront ouverts à frais com- muns pour quiconque n'a pas momentanément de quoi man- ger. iNous connaissons aussi bien que vous, économistes, les inconvénients de ce mode transitoire ; mais les aiïamés n'ont pas le temps d'attendre, et mieux vaut encore un travail infructueux pour la société, un travail qui l'exténue même collectivement, que l'aumône qui la tuerait plus vite encore en dégradant l'individu, que la résohition extrême de la faim qui n'a pas d'oreilles; et ce faisant, le gouvernement remplit son double devoir de garantir à la fois et le droit de vivre ei In liberté; k chaf|ue citoyen donc de se mettre librement à la tâche pour ])arer, par un système nouveau et meilleur, aux inconvénients d'un mode d'organisation provisoire des- tructif sans doute, mais impérieusement commandé par le droit de manger qui prime tous 1(îs autres. VX maintenant je vous le demande, économistes modernes, qui avez méconnu le droit k la subsistance pour ne proclamer que le droit au travail libre, comment avez- vous répondu dans ces derniers temps aux affamés qui vous avaient donné trois mois (I(î diète pour élaborer vos systèmes infaillibles et '. pour vous entendre? Vous avez ^'épondu par des assassi- PLAN DE LÉGISLATION CRIMINELLE. 107 nais. Arrière, argumentatMrs inépuisables, et place aux hommes d'intelligence et de cœur à la fois; place à nos pères! Oui, voilà ce que pensaient les révolutionnaires de 1792 , voilà ce que rappelait Marat se faisant l'interprète du droit éternel, imprescriptible de subsister avant tout. C'était pour ne pas violer le droit à la liberté que le gouvernement révolu- tionnaire ne se faisait pas économiste; c'était pour ne pas violer le droit à la subsistance qu'il disait à la société : Tu dois ton derftier morceau de pain à qui n*a pas de quoi se nourrir; les aiïamés le trouveront dans l'atelier public en attendant que les économistes aient découvert un principe économique plus fécond; car les allâmes n*ont pas le temps d'attendre autrement qu'en mangeant. Et Ton a écrit de Marat : « Au total, comme socialiste, si l'on veut lui donner ce nom, c'est un éclectique flottant, très- peu conséquent » (Michelet, Histoire de la Itnwlulion fran- çaise ^ tome II, page 381). Ainsi, vous Tentcndez : pour remédier au paupérisme, cancer qui ronge la société au cœur, on veut une potion qui le guérisse instantanément ou rien. Un socialiste exclusif se présente-t-il, son bol à la main, on rit de l'utopie; un politique veut-il l'application immédiate du principe du droit de vivre aux dépens de ceux qui pos- sèdent au delà du nécessaire, on le repousse avec dédain, sous prétexte qu'il n'a pas de théorie. Pauvre société! réduite à cette alternative : ou de périr dans les convulsions d'un remède empirique, ou d'agoniser délaissée par Tégoïsme J)ien repu, bien ponsant. Mais continuons l'analyse d'un livre qui va nous faire connaître l'auteur sous bien d'autres rapports enconî, sous des points de vue inattendus. Croirait-on que ce pût être du nom de Marat, je veux dire du Marat tel que se sont complu à le peindre les historiens, que sont sip;nées les paroles qui vont suivre? 11 s'agissait des peines à infliger aux coupables : a II est de l'intérêt de la so- ciété ([u'clles soient toujours proportionnées aux délits... Punir avec rigueur une légère infraction aux lois, c'est user 108 JHAN-PAl'L MARAT. (jn pure perte le ressort de l'autorité... En punissant le cou- pable, la justice doit moins chercher à venger la loi violée, • (\n*h retenir ceux qui pourraient ôtre tentés de la violer. Quoi ! serons-nous donc toujours barbares? Qu'y avons-nous gagné? Les crimes, dont les châtiments font frémir, en sont-ils de- venus moins communs?... Punir de mort, c'est donner un exemple passager, et il faudrait en dontior de permanents. » Ne vous demandez-vous pas déjft comment le journaliste de 1702 sera si violent, f[uan(l le législateur de 1778 concluait toujoiu's i\ TadoucissenKint des peines au nom de T humanité? . Nous expliqiKM'ons en son temps cette apparente contradiction; îuais que provisoirement on n'oublie pas que, dix ans avant la lU'îvolution, Marat im avait appelé à l'humanité : c'est des pré- misses que toute conclusion tire sa force. I.a dcuxiinne particMhi Plan de lêgishuion rriminellc traite (les délits; elle les divise en huit classes : ceux qui tendent à la ruine d(îs lîîats, ceux qui blessent l'autorité légitime, ceux qui d(Hruis(int la sûreté des individus, ceux qui attaquent la propriété, ceux qui corrompent les mœurs, ceux qui attaquent l'honneur, ceux qui troublent la tranquillité publique, ceux enfin qui clio([uent la l'oligion. Il est curieux de savoir ce que Marat pensait sur chacun de ces objets qui composent à peu prés, dans leur ensemble, ce qui constitue le domaine de la jiu'isprudence politique. 1" Des faux crimes dlUat, Dés le point de ilv^. .it, on pressent l'opinion qui dominera le système : « Depuis (jue ceux qui tiennent les rênes du gou- vernemcîut se regardent connue maîtres absolus des peuples, que (le préterulus crimes d'iîtat qui n'ont pas l'ihat pour obj(M.! » il est certain ([ue la monaichie comprend, sous cette (lénomuiation, tout ce qui se fait contre le prince; Louis XIV PLAN DE LÉGISLATION CllIMINKLLK. lOi) n'a-t-il pas dit : L'État c'est inoi? Kt pour le rassurer dans un jour d'hésitation, les théologiens, c'esl-à-dire les inter- prètes de la volonté de Dieu, ne lui avaient- ils pas répondu par la bouche du père Le Tellier : « Tous les biens des Fran- çais sont au roi en propre; et quand il les prendrait, il ne prendrait que ce qui lui appartient? » En effet , ouvrez les codes de la royauté : les écrits contre le prince, les réclamations, la résistance à ses ordres, l'at- tentat contre »a personne, etc., etc., tout cela, crime dlitat. Aujourd'hui que la Révolution a distingué le vrai souverain du magistrat, il nous est facile de faire bon marché de cette pré- tention royale; mais en 1778, il y avait quoique courage à la mettre en relief pour en prouver la fausseté. On peut le croire, du moins, puisque de nos jours encore la législation n'a pas changé à cet égard ; tant le principe est enraciné en France, tant le déléguant a peine à ne pas se croire fort inférieur au délégué. Si s'atta(}tier à la personne royale n'est pas, aux yeux de Marat, un crime d'iîtat, quels sont ceux qui méritent cotte déno- mination? « Ce sont les vexations et les concussions, la défec- tion, les prévarications, le péculat, tous rriwcs qui sont proprcn aux fonrtlonivnrvH publics 'y (înfin les trahisons, l(«s incendies, les conspirations. » On voit que déjà Marat îkî p(îrdait point de vu(; les ag(;ns de Tautorité, qu'il pensait que les phis grands délits qui se commettent dans le gouvernement dos sociétés viennent d'eux. Quel renversement dans les i(Ié(«s reçues I Et quand il s'agit de l'application des peines, comme elles ressortent bien de la nature des délits, ainsi qu'il en avait précédemm(!nt posé le principel Par exemple, pourciuoi tuer le déserteur? « Parce qu'il a abandonné Icîs intérêts de la patrie, dites-vous. — Eh bien , reprend l'auteur, qu'il soit à jamais déchu de son droit de cité. » Kt ailleurs : « Le vexa- teur est un administrateur infidèle; le concussionnaire, un lâch(î brigand ; pour réparer leurs crimes, qu'ils soient con- damnés à indemniser les malheureux qu'ils ont faits, qu'ils 140 JEAN-PAUt MARAT. perdent la liberté. » Et plus loin : u Je ne parle pas de la con- fiscation des biens, châtiment toujours dangereux en ce qu'il rend incertaines les propriétés; châtiment souvent injuste, en ce qu'il fait retomber la faute d'un coupable sur des inno- cents. » N'est-ce pas dans le code de Marat l'insensé que nos légistes sont venus recueillir des leçons de vraie justice ? Retenons bien ce qu'il écrit à propos des conspirations, afin de nous prouver d'avance qu'en 1792 il n'improvisera pas une politique de circonstance pour l'appliquer à des pas- sions du moment : « Ce sont les malheurs qu'entraîne à sa suite une mauvaise administration, et non des traits de satire qui peuvent flétrir un État. Nul auteur ne pourra donc être recherché pour avoir écrit l'histoire du temps avec hardiesse et vérité. » 2° Des crimes contre Vautorilâ Ugitime. Dans cette deuxième section, l'auteur traite des rapports (le justice à établir entre le père et la mère et leurs enfants, (•ntre les domestiques et leurs maîtres; à propos de ce der- nier article, ne croirait-on pas lire un décret de la Consti- tuante en entendant Marat nous dire : « S'il arrive entre eux quelque différend du ressort des lois,- que toujours la justice voie un homme libre dans un serviteur? » Nous n'irons pas jusqu'à prétendre que l'auteur ait inspiré les constituants; mais avouons au moins qu'il partageait toutes les grandes idées de son époque, et que le futur journaliste aura bien, au point de vue seul de la compétence, le droit d'opiner dans les décisions du cénacle. 3° Crimes contre la sûreté des sujets. La peine de mort est rarement requise par le législateur Marat, nous citerons bientôt les cas; encore se hâte-t-il d'ajou- PLAN DE LÉGlSLxVTION CRIMINELLE. i\\ ter : « Le supplice ne doit être recherché que du côté de rignorainie; qu'il devienne donc plus infamant, sans devenir plus cruel. » Cette conclusion nous paraît toute naturelle ; il n'a pourtant fallu rien moins qu'une révolution pour forcer la monarchie à accepter en 1789 ce que réclamait le futur Ami du peuple en 1780. Méditons bien ce qu'il écrit à propos du suicide, et appre- nons à être moins tranchants dans nos jugements sur les mal- heureuses victimes du désespoir. « L'homme n'est attaché à la société que par te bien-être : s'il n'y trouve que misère, il est donc libre d'y renoncer. L'homme n'est attaché à 1^ vie que par le plaisir ; lorsqu'il ne sent son existence que par la douleur, il est donc libre d'y renoncer. Sans doute il est avan- tageux à l'État que le suicide ne soit pas commun ; mais, pour l'empêcher, le législateur n'a droit d'employer que la bien- faisance. Traîner sur une claie le cadavre de l'infortuné qui s'est donné la mort, flétrir sa mémoire, confisquer ses biens, déshonorer et ruiner sa famille , sont des actes d'une affreuse tyrannie. » N'oublions pas que ces actes se pratiqqaient avant 1789; que l'abbé Maury, en 1790, demandait que l'Assemblée nationale en reconnût la légitimité. li° Des crimes contre la propriété. Voici le principe : « Toute peine capitale de ce crime est injuste , puisqu'il n'y a point de proportion entre le prix de l'or et celui de la vie. » A quelques exceptions près, ce prin- cipe sert aujourd'hui de règle à notre législation criminelle , grâce encore à notre Révolution ; mais combien d'erreurs de détail sur lesquelles il serait bon de revenir et qu'a signalées Marat, il y a plus d'un demi-siècle; celle-ci, par exemple : « Presque partout on punit avec plus de sévérité le vol que r^scroquerié, et je ne sais sur quel fondement. A juger de ces 442 JEANM>AUL MARAT. crimes par les risques où sont exposés les biens des sujets, le dernier est beaucoup plus grave que le premier, puisqu*il est beaucoup plus dilïïcile de s'en défendre, A en juger par le caractère des délinquants, il est beaucoup plus grave encore : souvent le vol n'est pas prémédité, l'escroquerie Test tou- jours... La tentation seule peut faire le voleur, au lieu que l'escroc, parvenu à étouffer en lui tout sentiment de honte, fait son unique étude des moyens de tromper les autres et d'échapper au châtiment. » Cette judicieuse remarque nous prouve qu'on ne risque rien à mettre le sens commun au ser- vice de la justice, qu'il a son génie aussi bien que la science. Disons, en passant, que nos pères semblent avoir pris à tâche de puiser à cotte source naturelle leurs inspirations. Quelles preuves nous en a fournies le grand Danton ! Et l'admirable institution du jury ne sanctionne-t-elle pas chaque jour da- vantage cette vérité ? 5" Crimes contre les ynœurs. Nous voici arrivé à un chapitre important pour notre étude spéciale do Marat, puisqu'il s'agit de connaître cet homme, qu'on a encore appelé un pourri de dâbauches. (Lamartine, Histoire des Girondins.) De l'îivis de tous, le caractère de Marat n'est pas l'hypocrisie du langage, la crainte des aveux, la timidité pudibonde; il est donc permis de croire qu'il va nous dire sans détournent ce qu'il pense. Il commence par nous dépeindre comment se font géné- ralement les mariages; nous n'avons pas besoin de dérouler le tableau; ils se trafiquaient en 1780 tout comme aujour- d'hui. Mais écoutez les observations qui composaient en partie ce paragraphe; il s'agit d'abord de la jeune femme mariée malgré elle : (( Lassée de se plaindre en vain de l'inconstan*. qui lui manque de foi, si elle imite son exemple, le mari c/it vengeance et sévit sans peine. Qui le croirait? loin de venii PLAN DE LÉGISLATION CRIMINELLE. 413 au secours d'une faible opprimée, les lois se joignent à son cruel oppresseur; et pour une faute qu'il commet impuné- ment, toujours elle perd sa réputation, souvent sa liberté, quelquefois sa vie même. C'est ainsi qu'en tout lieu le légis- lateur a exercé la plus horrible tyrannie contre le sexe qui a le plus besoin de protection. » Dans le cours de la Révolution, on le verra , à plusieurs reprises, prendre hautement la défense de quelques-unes de ces infortunées; on en conclura qu'il les avait séduites. Il est plus facile de ne pas se prononcer, mais rien de plus propre assurément à perpétuer le mal; rien de plus rare que les hommes assez sûrs d'eux, assez supérieurs aux préjugés, assez forts de leur conscience, pour braver sous ce rapport l'opinion vulgah-e. Marat fut un de ces hommes. Après le tableau d'une femme trompée par son mari, l'au- teur nous présente celui d'une jeune fille séduite par son amant et réduite peu à peu, pour avoir du pain, à vendre ses faveurs au premier venu : « A la vue de tant de pièges tendus sous les pieds de la jeunesse, de tant d'appâts offerts à l'in- nocence, de tant de violences faites h la faiblesse, quelle âme juste n'excuserait les fautes d'un sexe fragile que nous avons assujetti aux plus rudes devoirs ? et à la vue du sort affreux de tant de victimes de notre perfidie, quelle âme sensible ne serait touchée de pitié? Mais ce n'est pas la pitié, c'est l'indi- gnation que je voudrais exciter dans les cœurs. Quoi! la du- plicité, la fourberie, l'hypocrisie, le mensonge, le parjure ne seront point blâmables chez les hommes; et, chez les femmes, la sensibilité, la crédulité, la faiblesse seront à jamais flétris- santes? Au lieu d'être leurs soutiens, nous ne saurons que les tromper, et, après en avoir été les vils corrupteurs , il nous sera encore permis d'en être les lâches tyrans? De quel droit nous jouons-nous ainsi de leur fragilité? De quel droit nous arrogeons-nous sur elles une autorité tyrannique? » J'avoue que les pages les plus brûlantes de la Nouvelle Héloîse ne m'émeuvent pas plus que ce noble mouvement d'indignation. I. 8 444 JEAN-PAUL MARAT. Entraîné par son sujet, par son cœur, par sa sensibilité, peut-être même dépasse-t-il la limite du vrai, comme quand il écrit : « Le débordement des sexes commence toujours par l'homme, et jamais femme ne se rend qu'ellen'ait été séduite.» Mais peut-être ai-je tort aussi de juger du siècle passé par le nôtre. Qu'y a-t-il à répondre à cette autre réflexion ? « A leurs pieds, tant qu'elles paraissent ne sentir rien pour nous, nous les dédaignons dès qu'elles se sont montrées trop- sensibles; et, à la honte éternelle de notre siècle, combien sont flétries par les mêmes faiblesses dont nous tirons va- nité! » C'est surtout d'après la décision qui va suivre qu'on pourra constater la moralité du législateur : « Je n'ose parler ici d'une quatrième classe d'hommes , qui servent d'écueil à la vertu des femmes; celle des vrais amants, qui n'ont pu s'unir à leurs maîtresses par le titre d'époux, qui déplorent l'injustice du sort, d'avoir remis en d'autres mains le seul objet que l'amour semblait leur destiner, et qui gémissent de ne pou- voir accorder leiir bonheur avec les lois. S'ils résistent à leur flamme, quel héroïsme ! S'ils succombent , plus malheureux que coupables, je voudrais qu'on leur pardonnât; mais j'en- tends la voix du devoir murmurer contre celle de la natui*e. N'autorisons point la licence; et, puisqu'il le faut pour main- tenir l'ordre établi dans la société, condamnons un attache- ment que la nature et la raison avouent. » Une dernière citation pour ruiner encore un préjugé. Les débordements du mari, dit-on, ont de moins graves CQûsé- quences , car les enfants adultérins de la femme sont léga- lement à l'époux et à sa charge, au lieu que les enfants adul- térins du mari ne sont pas à la femme ni à la charge de la femme. « C'est vrai, réplique le législateur; mais n'est-ce pas la même chose pour la société, que l'homme aille porter un héritier chez son voisin, ou que la femme le reçoive chez elle?... C'est d'après ces idées bien fausses et bien grossicre» PLAN D2 LÉGISLATION CRIMINELLE. 415 qu'on n*a déterminé de peines que contre rinfidclité de la ibiinne. » Il ressort de toutes ces argumentations que les hommes se sont faits seuls juges, et que la femme est encore gouvernée par la loi du plus fort. Qui s'étonnera quand nous raconte- rons, dans la suite de celte étude, qu'une femme bravant la calomnie, la misère, les dangers de chaque instant et la mort même, voulut s'attacher au persécuté, partager son martyr et l'aima. Qui s'étonnera qu'après l'assassinat de son mari elle se soit résignée à vivre dans le plus profond déniiment, pour rester fidèle à celui que seule peut-être elle avait su deviner et comprendre , avec cette admirable intuition que la nature semble avoir exclusivement donnée par compensation au sexe le moins doué de la puissance des combinaisons intel- lectuelles ? Quant aux moyens proposés par l'auteur pour prévenir le dérèglement des mœurs, ils reposent sur ce principe : « Pour proscrire le libertinage, c'est peu de sévir contre ceux qui s'y livrent, il faut leur ôter les occasions de s'y livrer, en retirant de V indigence les femmes quelle réduit à mettre un prix à leur vertu. » On peut différer sur les moyens d'ap- plication, c'est Tœuvre du temps de trouver la meilleure solution possible, mais il faudra toujours prendre pour point de départ le considérant de l'auteur du Plan de législation criminelle. Dans nos dernières crises révolutionnaires, com- bien de législateurs improvisés se sont crus subitement inspirés du génie des grands novateurs, qui n'ont fait, sans s'en douter, que répéter Marat! On méprisait Thomme et l'on exaltait la doctrine. Aujourd'hui l'un et l'autre sont rejetés avec dédain ; et notre société , trop morale pour ne pas réprouver un Marat, pense avoir résolu le problème en déci- dant qu'il faut qu'il y ait des prostituées pour sauvegarder les honnêtes femmes, comme on dit qu'il faut la peste ou la guerre pour prévenir les inconvénients d'une population trop nombreuse. Convenons provisoirement que le pourri de 44G JEAN-PAUL MARAT. débauches n'était pas immoral dans ses écrits; nous le juge- rons plus tard dans sa conduite. 6® Des crimes contre l'honneur. Ici l'auteur va traiter une question sur laquelle il reviendra souvent plus tard. Il est bon de savoir dès aujourd'hui ce qu'il pense, afin de nous convaincre une fois de plus que l'opinion du publiciste était arrêtée, bien avant qu'il pftt prévoir s'il serait jamais homme d'État; n'est-ce pas là une des plus fréquentes accusations qu'on ait portées contre lui? Il s'agit de la médisance ; l'auteur commence par con- stater la propension générale pour ce vice, le3 encouragements qu'y donne le public, sans doute par le même entraînement. Un sage gouvernement doit-il dès lors la réprimer ? Écoutons bien : « Non, répond Marat, car telle est l'imperfection des institutions humaines, que les maux qu'elles causent aux par- ticuliers ne sont rien, comparés aux avantages que le public en retire... En effet, dans tous les pays où la loi ne réprime pas les méchants constitués en dignité, la mêdisaiwe sert de frein à Vautorité dont ils abusent 'y et c'est à ce titre surtout qu'elle doit être tolérée. C'en est fait de la liberté, si la peur parvient à fermer toutes les bouches. (c liais il y a cette différence entre la médisance et la calomnie, que 'celle-ci est un tissu de faussetés infamantes; celle-là, de vérités humiliantes : or, il importe que la loi ne les confonde pas; l'une est le fléau des bons, l'autre est le frein des méchants. » Mais quelle peine le législateur infli- gera- t-il à la calomnie ? « Contre les calomniateurs de dessein prémédité il réclamera une peine flétrissante , comme répa- ration d'honneur à l'offensé; une seconde fois, l'amende en plus; une troisième fois, quelques heures d'exposition. » On a ridiculisé cette dernière peine de l'épithète de gothique (Michelet, ibidem). Elle a du moins le mérite d'être tirée de PLAN DE LÉGISLATION CRIMINELLE. 417 la nature du délit. Que celui qui a cherché à flétrir soit flétri. Aujourd'hui on l'emprisonne après l'avoir ruiné, est-ce moins gothique ? Le célèbre critique a-t-il mieux à proposer ? Il ne nous en a pas fait la confidence. On sent que nous sommes ici sur le terrain de la liberté de la presse ; l'Ami du peuple, appliquera bientôt le principe à. la politique, et ce principe ne changera pas. Le lecteur aura-t-il droit de s'étonner si nous avançons, en 1790, que Marat avait sur ses collègues de grands avantages? N'est-il pas dès aujourd'hui évidemment démontré que l'auteur du Plan de législation se lancera dans la carrière avec des opi- nions dès longtemps méditées et arrêtées, tandis que les autres apprenaient, en combattant pour ainsi dire, le métier de la guerre ; c'est justement au nom de la supériorité de la science sur l'improvisation, sur l'inspiration même, qu'il dominera ses contemporains journalistes, législateurs ou hommes d'action, qu'il les devancera toujours sans se démentir jamais; qu'il s'avancera avec cette assurance de coup d'œil que ne pouvaient s'expliquer des hommes qui ne savaient au juste ni d'où ils partaient, ni où ils allaient : aussi entendrons- nous plus tard les exaltés l'appeler prophète, les ignorants l'appeler fou, les envieux l'appeler vendu ; et lui répondra : « Je ne suis ni prophète, ni fou, ni vendu, j'ai plus longtemps médité que vous, je connais mieux les hommes et les choses : voilà le secret d'une supériorité qu'il ne tient qu'à vous d'égaler. » 7° Des crimes contre la tranquillité publique. Ce chapitre n'ayant trait qu'aux délits qui sont du ressort des tribunaux de simple police ne devait qu'être mentionné dans un Plan de législation-^ aussi ne comprend-il que deux pages et l'auteur se hâte-t-il de passer au suivant, dont le titre montre toute l'importance. 148 JEAN-PAUL MAUAT. 8® Des crimes contre la religion. Que pensait llarat le calviniste sous le rapport religieux? tt 11 est bon que la religion soit toujours liée au système politique, parce qu'elle est un garant de plus de la conduite des hommes» Il est bon aussi qu il n'y ait qu'une religion dans l'État, parce que les membres en sont beaucoup mieux unis. » Voilà Topinion de l'homme; écoutons maintenant le législa- teur : « Mais lorsqu'il y a plusieurs religions, il faiU les tolérery tant qu'elles ne sont point intolérantes elles-mêmes.. • Quelle que soit la religion dominante de l'État, le législateur n'a droit que d'engager les sujets à s'y conformer : en favp^ risant la profession publique du culte extérieur y c'est-à-dire en préférant, à mérite égal, pour les emplois de confiance ceux qui la suivent. » Par la première partie de cette décla- ration , on voit que Marat partageait la foi religieuse de son siècle; dans la seconde, il ne nous paraît pas avoir assez réflé- chi que le pouvoir ne manquera jamais de déclarer les mérites égaux enti'e les deux concurrents, pour s'adjuger le droit de préférence. « Les crimes contre la religion, qui troublent l'ordre de la société, sont du ressort de la justice humaine. » C'est sur cette déclaration que jadis les inquisiteurs, et de nos jours les cours d'assises ont brûlé les hérésiarques, ou condamnent les attaques contre la religion ; il est si facile aux ergoteurs de tribunaux de conclure de l'hérésie à la perturbation de l'ordre dans la société. Voilà ou mène un faux point de départ. En religion seulement iVIarat ne nous semble pas avoir été d'une logique radicale. Il serait injuste toutefois de ne pas constater ses réserves, puisqu'il écrivait formellement dans le môme chapitre : « Que les lois se gardent de vouloir venger le ciel, car dès que cette idée entre dans l'esprit du législa- teur, c'en est fait de l'équité... Rechercher les crimes contre la religion serait établir une sorte d'inquisition fatale à la PLAN DE LÉGISLATION CRIMINELLE. Hî> liberté des citoyens. » Mais le conseil est impuissaflit contre le droit laissé aux gouvernants; ce qui a fait dire à des légis- lateurs modernes : la loi doit être athée. Voyez comme Tauteur est bien plus conséquent quand il parle de l'athéisme : « Juger de tout par soi-même est le droit incontestable d'un être rai- sonnable; s'il s'égare dans ses recherches, il est à plaindre, non à blâmer... De quoi pourrait-être coupable un homme de bonne foi?... Sans doute il est utile à l'État que ses membres croient en Dieu, mais il est plus utile encore que ses membres ne se persécutent point. » Citons encore pour notre profit, je veux dire pour apprendre où une première erreur peut con- duire les mieux intentionnés. Croira-t-on que le même écri- vain qui vient de faire l'es déclarations qui précèdent dise une page plus loin : « Tant que l'athée ne fait que raisonner, qu'il vive en paix ; mais au lieu de s'en tenir au ton sceptique, s'il déclSame, s'il dogmatise, s'il cherche à; faire des prosé- lytes, dès ce moment devenu sectaire, il fait de sa liberté un usage dangereux, et ildoit la perdre. Qu'il soit donc ren- fermé pour un temps limité dans une prison commode, » Quoi donc ! au nom de ma raison on me laisse le droit de chercher la vérité, et si je crois l'avoir trouvée on me dé^ fend de fournir mes preuves, de convaincre mes adver- saires, sous prétexte que je dogmatise! Quelle plus grande inconséquence ? Quoi qu'il en soit, on peut inférer de ce qui précède que le calviniste était converti à la foi des philosophes, k celle de Jean -Jacques surtout, au déisme. Le tort, à notre point de vue, l'inconséquence, et cela tenait peut-être aux sou- venirs historiques du prosélyte, c'est d'avoir voulu qu'on donnât au principe de la tolérance la force d'une' loi d'État, et d'avoir conséquemment immiscé le gouvernement en ces matières; car le droit de décréter aujourd'hui donne celui de se raviser demain : la sécurité n'est que dans la liberté déclarée comme droit de l'homme, mais non pas octi'oyée comme loi d'État. 420 JEAN-PAUL MARAT. La troisième partie du Plan de législation criminelle traite de la nature et de la force des preuves et des présomptions. Un crime a été commis, par qui doit-il être dénoncé? Gomment le prévenu doit-il être recherché, poursuivi, jugé? A quelles conditions les témoins sont-ils recevables ? Sur quelles preuves l'accusé peut-il être présumé coupable ? Nous n'avons sous ces rapports à donner aucun extrait; cette matière est surtout du domaine des jurisconsultes. La quatrième partie nous ramène à notre but, car il s'agit de la manière d'acquérir les preuves et les présomptions durant l'instruction de la procédure, « de manière à ne blesser ni la justice y ni la liberté ^ et à concilier la douceur avec la certitude des châtiments y et V humanité avec la sûreté de la société civile, » N'est-ce pas, en vérité, une observation sur laquelle on ne peut s'empêcher de revenir, que ce Marat, qui demandait en 1793 qu'on abattît 20, 50, 100, 200,000 têtes, soit le même homme qui treize ans auparavant avait fait un livre qui concluait à l'adoucissement des peines, au rejet des tor- tures, qui n'acquiesçait à la peine de mort que dans les cas de véritables crimes contre l'État, et il rangeait dans cette catégorie les machinations, les malversations, les trahisons, l'incendie des propriétés de l'État, les conspirations, les meurtres prémédités. On voit ici qu'il n'est pas vrai, comme on l'a perfidement insinué, que par tactique d'ambitieux il ait commencé par la négation absolue de la peine de mort, pour conclure aux massacres par coupes réglées, quand il serait en puissance. Il reconnaissait des circonstances où la peine de mort est néces- saire, et plus tard il ne sortira pas des cas de culpabilité qu'il admet ici : ce sera sa justification, car ce sera la preuve d'une coiiviction impartiale. Qu'il ait admis le droit d'inQiger la mort, on n'en saurait conclure à l'inhumanité, à moins qu'on ne prétende que Bec- PLAN DE LÉGISLATION CRIMINELLE. 421 caria, que Rousseau aient été des hommes cruels. Le premier n'avait-il pas écrit : « La mort d'un citoyen ne peut être regardée comme nécessaire que pour deux motifs : Première- ment, dans ces moments de trouble où une nation est sur le point de recouvrer ou de perdre sa liberté. Dans les temps d'anarchie, lorsque les lois sont remplacées par la confusion et le désordre, le citoyen, quoique privé de sa liberté, peut encore par ses relations et son crédit porter quelque atteinte à la sûreté publique; si son existence peut produire une révo- lution dangereuse dans le gouvernement établi, la mort de ce citoyen devient nécessaire. » N'était-ce pas justement le cas de Louis XVI détenu au Temple ? Dans son Gouvernement de Pologne^ Jean-Jacques n'avait-il pas admis le cas de peine de mort môme pour la question du Liberiim veto? (Voir chap. ix.) Loin de prouver la cruauté du juge, l'admission du droit de mort peut au contraire être le résultat de l'humanité bien comprise. Nous reviendrons sur ce sujet. Contentons-nous, pour le moment, de quelques citations. Le législateur Marat veut d'abord que les jugements soient publics. « Pour que l'humanité, dit-il, soit respectée et la liberté assurée , rendez la justice publique : que tout délin- quant soit donc jugé à la face du ciel et de la terre. » S'agit-il du détenu : « Que sa prison soit forte, mais saine; que ses fers l'empêchent de fuir, mais sans l'accabler... Il importe que chaque- prisonnier ait un réduit à part... Qu'un magistrat respectable visite de temps en temps ces tristes demeures, qu'il reçoive les plaintes des malheureux qui y sont renfermés, et qu'il fasse justice de leurs impitoyables gar- diens. » Je ne sais trop, en vérité, ce que nos représentants de 1789 ont proclamé que Marat n'ait demandé en 1780; non pas que je prétende qu'il ait été le premier à le faire, je sais trop que ce n'était là que les cris de l'humanité torturée depuis des siècles; je sais trop que l'auteur n'était que l'écho des philosophes ses prédécesseurs ; mais avouons du moins 422 JEA.N-PAUL MARA.T. que ses réclamailioas- ne sont pas moins ardentes que cfiVior, (le tous les illustres éoiancipateurs dont Fhi&toire a glorilié les noms ; à ce titre ^ poi»rquoi n*ètre pas aussi juste envoi's lui qu'envers les autres? Lisez encore : « Pour éviter toute crainte de partialité et inspirer de la confiance dans l'équité du trihunal, il est néces- saire que cbacim soit j,vbgé par $es pairs -^ et qu'on ne dise pas que peu d'hommes soût capables de remplie dignement les fonctions de juges. Qui ne voit qu'elles exigent plus de pro- bité que de lumières? Et puisqu'elles se bornent à prononcer sur la réalité d'un fait pïiouvé jusqu'à l'évidence, tout homme qui a le sens commun peut siéger au criminel. » Mats à quoi bon tant ioi^ster? le lecteur en> sait assez maintenant pour être en état d'assurer que le Plan de législor iion criminelle témoignait, dix ans avant la Révolution qui allait tout remettre en question en ces matières, de la compé- tence, de l'humîmité et de la sagesse de Fauteur. Après cette analyse il ne sera pas permis de l'accuser de prétention si, plus tard, nous l'entendons répéter souvent : j'ai traité ce sujet. L'allégation est irritante, je le sais; mais ne serait-ce pas parce qu'elle accuse notre ignorance? Soyons du moins assez loyaux pour ne pas faire à ces natures exception- nelles par leur activité d'esprit un crime de leur qualité même. « Il y a pourtant une dernière réclamation du législateur 4e 1780 à laquelle la législation actuelle, n'a pas encore fait droit, et que nous devons répéter à cause de cela même : « S'il importe à la sûreté publique de s'assurer de la personne d'un innocent violemment suspecté , il n'importe pas moins à la liberté publique d'expier envers lui ce qu'il a souifert pour la cause commune. On ne peut le faire qu'en VindemnismU. On lui accordera donc une indemnité proportionnelle , non- seulement aux dommages qu'il a essuyés, mais au mal qu'il a enduré, à l'inquiétude qu'il a éprouvée, au chagrin qu'il a res- senti. » Quand les juges deviendront-ils aussi humains que le PLAN DF. LÉGISLATION CRIMINELLE. 123 sanguinaire Marat? On se rappelle avec quelle éloquence Danton développa, en 1703, ees propositions de TAmi du* peuple. C'étaient là des monstres d'une espèce .toute nouvelle. Quoi qu'il en soit de tout ce qu'on peut dire à propos du Plan de légisUuion criminelle^ le futur journaliste vient de prouver son autorité comme critique ; les preuves sont pro- tluites, c'est cequ'il ne faut pas oublier, c'est aussi tout ce que nous imposait notre tâche. Nous ne nous étonnons guère que l'empereur Joseph II d'Autriche ait fait son profit du livre de Marat; qu'il ait, par exemple^ longtemps avant nos constituants, adopté les lois relatives aux profanateurs, aux blasphémateurs eyt aux régi- cides, a En mai 1791, le député Le Grand avait réclamé des tortures extraordinaires contre les coupables de ce dernier erime; mais l'Assemblée avait rejeté cette proposition : (c Douce philosophie, s'écrie le journaliste Marat, ce triomphe de l'humanité sur la barbarie est tog ouvrage. » {L* Ami du Peupli\ N" 378.) Joseph II donc avait été mieux inspiré que le député français : les rois se faisaient maratistes et n'en étaient que plus dignes d'estime* Aveu si pénible aux roya- listes que, plutôt que de s'y résoudre, ils ont préféré avancer de dix ans la date de la publication de l'ouvrage de Marat : ({ Le sanguinaire Marat, a écrit M. Dupin, publia un plan de légishation criminelle en 1790. » (Journal le (Jonstilutionnely là novembre 1847.) Notez bien que cette imposture littéraire «nlevait encore à l'Ami du peuple un de ses principaux mérites. En eiïet, si le Plan n'eût paru qu'en 1790, en pleine Révolution, Marat n'aurait pas la gloire d'avoir courageuse- ment compromis sa position (il était en 1780 médecin des écuries du comte d'Artois), compromis sa sécurité môme; car, après la prise de la Bastille , on pouvait impunément tout dire; mais écrire un tel livre, hasarder une critique ausri hardie, assumer sur soi toute la responsabilité d'une révolu- 424 JEAN-PAUL MARAT. tion aussi radicale dans la jurisprudence de la royauté, neuf ans avant de l'avoir vaincue, en face de cette ennemie armée de ses lettres de cachet, de ses prisons d'État, voilà ce qix.^ M. le procureur s'est bien gardé de faire ressortir. Parc^e r[u'on est grand prêtre de la justice, est-ce une raison poLZ^^r être injuste? lînfin, si le Plan de législation criminelle n'eCSit paru qu'en 1790, l'Ami du peuple perdait toute son autoriC:-<* en matière de jurisprudence; on aurait pu dire qu'il ne cri- tiquait que pour faire scandale; qu'il ne prenait tel ou tel parti que par esprit d'opposition ; bien au contraire, nou^ prouverons à satiété qu'en matière de morale, de philosophiCf de jurisprudence et de politique, Marat était lié par son pasçé, par des opinions, par des principes arrêtés en temps calme, en temps . où les passions des partis n'étaient pas surexci- tées, et qu'il n'eut rien à modifier au milieu de la tempête révolutionnaire; qu'il ne modifia rien, en effet. En veut-on un exeini)le tiré d'une circonstance des i)lus graves? Le 11 août 1790, à propos de l'importance que le Châtelet essayait de donner aux prétendus attentats des 5 et 6 octobre, Marat développe sa thèse que la vie d'un roi n'est pas plus sacrée que celle du dernier de ses sujets; il peut ajouter en note : « On ne me reprochera pas sans doute d'établir ici une doctrine nouvelle. J'ai démontré dans mon Plan de législation criminelle que le régicide n'est qu'un délit particulier; et le» raisons que j'en ai données sont si décisives que l'empereur d'Autriche a promulgré une loi expresse pour consacrer cette vérité. Or, dans ses États, le meurtrier de Sa Majesté ne peut être puni que comme simple assassin. » (Extrait du fameux placard intitulé : On nous endort^ prenons-y garde,) Ce que l'Ami du peuple écrivait à ce propos, il aurait pu le répéter dans toutes circonstances, nous en donnerons les preuves irré- cusables. N'est-ce pas là une forte présomption contre la plu- part des accusations qui lui furent intentées? Que le lecteur montre autant de patience pour vérifier les preuves de tout ce que nous avançons, que nous en avons mis à les recueillir une PLAN DE LÉGISLATION CUIMINELLE. 125 à une, et le grand jour se fera, et Ton sera convaincu de rignorance ou de la mauvaise foi des historiens contem- porains. Est-ce après la lecture attentive et impartiale de l'ouvrage que nous venons d'analyser que M. Michelet a pu écrire : a Les transports de Marat ne procédaient d'aucune foi précise qu'on puisse caractériser? » {Histoire de la Révolution française j i. II, page 378.) N'est-ce donc pas une foi politique que ce principe : que la loi n'a droit de condamner que les crimes qu'elle a su prévenir par une organisation sociale basée sur le droit au travail pour tous, au travail équitablement sala- riéy l'entendez-vous bien? C'est tellement une foi, qu'aujour- d'hui elle fait la base de la doctrine des plus avancés, qu'elle est l'objet des préoccupations les plus sérieuses des gouver- nants. C'est la religion de l'avenir, et le critique ne semble pas même le soupçonner ! De quelle religion est-il donc? Qui donc a dit qu'il n'y a plus intelligence, là où il n'y a plus d'entrailles? N'est-ce donc pas une foi nouvelle que de déclarer haute- ment que jusqu'ici la femme a été traitée en esclave , qu'elle est gouvernée par le code de la force brutale , que ses vices viennent, en grande partie, de la dissolution de ses maîtres, et qu'il serait bientôt temps de nous montrer plus justes envers elle? mieux aurait valu, ce me semble, monsieur Michelet, vous agenouiller devant ce principe réhabilitateur que devant la sainte Matrice. (Voir le livre de F Amour de M. Michelet.) N'est-ce donc pas une foi précise que de rappeler que, jusqu'alors, en toute application de pénalité, la justice a été violée; de la réclamer pour tous; de replacer sa statue ren- versée par la tyrannie sur le piédestal de V Égalité ? Pour nous du moins ces articles de foi suffisent; les caractères en sont distincts; si l'on feint de ne les pas recon- naître, c'est pour n'avoir pas à les mettre en relief; il est des vérités que certains partis redoutent de combattre, dans la crainte même d'en réveiller l'idée. 126 JEAN-PAUL MARAT. Telle est l'analyse du Plan de UgisUdion criminelle; il était importaot que nous insistassions, tant elle devait éclairer la grande figure historique de Marat d'un jour nouveaa. Le lecteur de bonne foi ne peut pas encore se prononcer, c'est vrai, maïs il doit être ébranlé; c'est tout ce que nous vou- lions; la suite de cette étude achèvera de rectifier le juge- ment porté par l'histoire. Cet ouvrage doit être considéré comfoe un des plus achevés de Marat , surtout pour ceux qui veulent apprécier l'Ami du peuple. Lors du commencement de réimpression des œuvres complètes après l'assassinat de l'auteur, le Plan fut réédité; M. Chevremont en a vu un exemplaire à la vente de la bibliothèque de M. Solar; n'est-ce pas une preuve que la veuv« partageait, à cet égard, l'opi- nion de l'auteur et celle de quiconque a fait une étude atten- tive de tous les ouvrages de Marat ? On se rappelle qu'il fut accusé d'avoir fait son livre de r Homme sur l'ouvrage d'Helvétius; on am'ait pu, sur d'aussi bonnes raisons, prétendre que son Plan de législation criminelle n'était qu'un plagiai du Traité des délits et des peines. L'objet des deux livres est le même; ils diffèrent pourtant en un point essentiel et tel, qu'on peut dire que l'un complète l'autre. Le travail du marquis César Beccaria Bonesana avait été publié en 1764. On sait qu'il eut trente-deux éditions en quelques années, sans compter les traductions dans toutes les langues; nos plus grands écrivains, Morellet, Diderot, Vol- taire, "Grimm , Helvétius, d'Holbach l'ont illustré de commen- taires : ils en avaient inspiré l'esprit, c'était à eux que reve- nait le droit de dire si l'initié les avait bien compris. Peu de livres ont eu plus de renommée et à de plus justes titres. Ce bruit avait dû éveiller rattention d'un jeune homme de vingt ans; le Traité âfe« rf^to* contribua peut-êtr« à décider du choix de la politique comme dernier but des études de Marat. Beccaria et lui n'avaient-ils pas, à quelques années près, le même âge? n'avaient-ils pas été tous les deux nourris PLAN DE LÉGISLATION CRIMINELLE. 127 du même lait? Marat T élève de Montesquieu et de Rousseau ne pouvait-il pas dire, comme l'auteur du Traité : « Je dois tout aux livres français; ce sont^ux qui ont développé dans mon âme les sentiments d'humanité ? » Il ne faut pas l'ou- blier, en effet, lui qui, par l'étendue de ses connaissances en langues étrangères , pouvait tout aussi bien donner ses pré- férences à la littérature allemande ou à la littérature ' anglaise, Marat par goût, par la nature môme de son esprit, par la chaleur du cœur est exclusivement Français; il nous appartient comme Rousseau; et c'est par sympathie qu'entre toutes les nations qu'il avait visitées, chez lesquelles même il avait séjourné assez longtemps, il adopta définitivement la France pour patrie, et qu'il préféra y mourir honni, persécuté, méconnu, plutôt que de vivre ailleurs tranquille, heureux et recherché pour ses connaissances comme médecin et comme savant. Ceux qui savent que si les grandes pensées viennent du cœur, les grandes œuvres aussi portent l'empreinte du •caractère de l'écrivain, ceux-là reconnaîtront facilement en quoi diffèrent les deux ouvrages, quand ils auront lu ce qui suit. Morellet, raconte M. Faustin llélie dans son excel- lente introduction au travail de Beccaria, Morellet reprochait à l'auteur italien l'obscurité de quelques passages de son livre : « Je dois vous dire , répondit celui-ci , que j'ai eu , en écrivant, les exemples de Machiavel, de Galilée, de Giannone devant les yeux. J'ai entendu le bruit des chaînes que secouent la superstition et le fanatisme étouffant les gémisse- ments de la vérité. La vue de ce spectacle effrayant m'a déter- miné à envelopper quelquefois la lumière de nuages. J'.ai voulu défendre l'humanité sans en être le martyr. » Tout est là, Marat a achevé de dire ce que Beccaria avait commencé; celui-ci était resté dans les généralités, celui-là n'a pas reculé devant l'application, et môme et surtout devant l'application politique; aussi sous ce rapport le Plan est-il bien plus com- plet que le Traité. Beccaria a eu Tlionneur d'une initiative 428 JEAN-PAUL MARAT. généreuse, Marat a eu la gloire de la soutenir jusqu'à la mort; j'admire plus le premier comme auteur, le second comme homme. Mais tous les deux ont contribué à la ruine de la vieille jurisprudence tant civile que politique, tous les deux ont préparé les matériaux d'une construction nouvelle, à tous les deux l'humanité doit une éternelle reconnais- sance. CHAPITRE VIII. OFFRANDE A LA PAÏHIK ET SUPPLIÎMENT. 1789 6011MAIHI. — Ce qu'a été Mftrat avant 1789. — La Révolution commnnoo. - Offrande à la pairie, • - Premier dincour» : Qun loi nubloi no pourraiont tunir laurii pro- xneiMci. — De^txihne dticourn : Appel À la conciliation. — Troinième dimmr» : Bxamon don minlNt^roi antérinura. — Quatrième dticoun : Hituatlon do lu Praricc i cotto époque. - Ctiuiulime dlieoun : Loin rondamontoloi. -^ AccuNation do royu- llamo. - Uéponno. — Supplément à l'offrande d la patrie : !• Pointure) do» injmx que le pouplo doit & HOn incurio; )2* Analymi do In lettre du roi aux étatii; il» Cm- foila aux député» du tien; 4» Rupériorité d'une AMombléo nationale. — Mérite doN d(mz hroclmroN. - Ce qu'uit Marat au début de la Uévolutiun. Nous avons suivi Marat pas à pas, pour ainsi dire, de i7fi',\ à 1787 ; aucun de ses écrils, c'est-à-dire aucune de ses o[)i- nîons philosophiques, morales, religieuses ou politiriues ne nous est échappée; sous ce rapport nous connaissons 1* homme tout entier; quel reproche peut lui ôtre adressé? Nous ne savons rien, il esl vrai, de ses mœurs; mais quel droit aurait- on de les i^pposer mauvaises? Nous l'avons vu occupé tour à tour de littérature et de science; nous avons constaté qu il y sacrifiait tout ce qu'il gaf^nait comme médecin, comme savant ou comme écrivain; nous avons cité le passage de son journal dans lequel il mettait toutes les polices de riùirope au défi d'avoir aucune dénonciation à faire contre hii : 8ont-ce là des inductions à l'immoralité? Nous avons avoué enfin, et lui-rnôme ne s'en cachait pas, qu'une passion ^ardente le dominait, l'amour de la gloire. Quelle gloire re- cherchait-il ? Celle d'être tour à tour le plus grand philosophe» le plus grand savant et le plus profond politique de sou I. 9 430 JEAN-PAUL MARAT. époque. Qu'il l'ait acquise ou non, là n'est pas la question en ce niomrnt. Si ambition doit être encouragée, c'est à coup sûr celle-là, puisque la sociél6,n'a que profit à faire, puisque l'individu que cette passion anime ne peut jamais plus sûre- ment la satisfaire qu'à des conditions honorables. Que iMarat se soit fait illusion sur son importance pei^sonnelle,», sur le degré de renouimée qu'il s'était acquise, qu'importe? Ce n'était là qu'un mouvement de présomption; pour moi, je sais gré à la nature qui lui avait donné ce défaut pour le sou- tenir dans la lutte : je crois que l'humilité chrétienne a étouffé plus d'utiles aspirations qu'elle n'a renvei-sé d'orgueilleux de leurs sièges, comme dit le "Psalmiste. Est-ce tout ce que ses ennemis ont jusqu'à piésent à lui reprocher? Soit, nous acceptons une accusation qui ne prouve qu'une chose : c'est qu'il fiit homme; et alors même nous nous écrierons avec Jean -Jacques : « Ère éternel, que chacun de ses ennemis découv! e à son tour son cœur au pied de 'ton trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose, /-il ? On a fait avec justice ressortir le mérite du livre de Sieyès et celui de la brochure de Camille, pourquoi n'est-il pas fait mention de Y Offrande à la Pairie? S'imagine-t-on qu'elle ne pourrait pas soutenir le parallèle ? Nous croyons qu'elle s'at- taque bien plus à la question brûlante, à la question du moment que la France libre ^ et que, s'il était utile de prouver que le Tiers est tout, il ne l'était pas moins de nous apprendre à quelles conditions le tout ne serait plus gouverné par la partie. Les agents du gouvernement ne se méprirent pas sur la portée des deux opuscules de Marat; Galonné les dénonça OFFRANDE A LA PATRIE. U9 comme incendiaires; c'était en faire l'éloge, car pour lés gens à privilèges, éclairer c'est incendier, L'Ami du peuple écrivait à quelques mois de là : « Cette brochure fit sensa- tion, les vues qu'elle contenait percèrent avec rapidité, et j'eus la satisfaction de les voir consacrées dans presque tous les cahiers des députés aux États. » {Appel à la nation,) C'est Tauteur qui parle; or, il est convenu qu'on ne doit jamais en croire un auteur parlant de lui-môme. Soit; mais qu'importe que les électeurs aient fait ou non profit de ses conseils, s'il faut avouer que les principes d'application politique de Marat étaient dignes de tenir la première place dans les cahiers des Communes? Reste une considération sur laquelle il est besoin d'in- sister. C'est qu'à cet homme qui avait si bien éventé toutes les roueries de la monarchie dans les Chaînes de Veselavagcy toutes les injustices qu'elle avait consacrées en les légalisant dans le Plan de lâgislalion criminelle ^ toutes les fausses pro- messes qu'elle savait faire au besoin dans V Offrande y il n'échappe pas un mot d'instigation à la représaille contre les fauteurs de tous ces attentats, roi, courtisans, nobles, ministres ou clergé; il veut tout oublier, il veut croire à la bonne foi, à l'intérêt bien compris, au repentir, afin qu'un jour il soit bien constaté par les Tacites à venir qu'au mérite de la patience dans l'oppression le peuple, au moment de la délivrance, a joint l'oubli des souffrances qu'il avait sup- portées; afin que, s'il advenait qu'il fût trompé une fois de plus, la sévérité lui fût un devoir; le pardon, une faiblesse; et le châtiment, un acte de justice. Mais que pensez-vous d'un homme qui se présente dans l'arène politique avec des principes aussi sûrs, des idées aussi arrêtées, une telle puissance d'observation, une foi aussi vive, une volonté aussi inébranlable? L'idée vous vient-elle qu'il soit jamais ébranlé? Il pourra succomber traîtreusement frappé par derrière, mais être dompté, jamais. On tue les lions, on ne les vainc pas. CHAPITRE IX. MÂRÂT AU 14 JUILLET. 1789 SomiAUti. — Béflamé historique. — Part que Marat prit aa 14 juillet. — Authenti- cité du fait. — Que faut-il entendre par homme d'action? — Reproche de lâcheté adressé à Marat. — Proposition qu'il fait au comité des Carmes. — Bzagère-t-ilsa -faleart Noos avons laissé la cour, la noblesse et le clergé au milieu des appréhensions que leur causait la convocation définitive des États Généraux; nous allons assister aux efl'orts concentrés, mais vains, qu'ils firent pour en paralyser les effets. Les cahiers des députés du Tiers étaient explicites ; on peut juger du contenu par ce que nous avons cité de V Of- frande qui n'en était que l'expression résumée. Les craintes des privilégiés ne les avaient pas trompés; les États n'étaient pas encore assemblés, que déjà cour, noblesse et clergé étaient débordés. Les peuples vont vite en fait de restitution de droits, quand les ergoteurs de tribune n'en troublent point la notion. Le 5 mai, ouverture des États Généraux; dès le lende- main les trois classes qui les composent se divisent; chacune d'elles se rend séparément dans son camp respectif, combine son plan de résistance, et la presse transmet, pendant deux mois, d'un bout du pays à Tautre, la pitoyable analyse dé débats de partis. Mats la France est devenue un forum, et le peuple est sur la place, il attend. Il était écrit que les hommes du privilège, qu'à dater de ce moment nous pouvons flétrir du nom de contre-révolu- MARAT AU U JUILLET. 454 , tionnaires, finiraient, à bout de ruses et de mensonges, par en appeler à la force brutale , afin qu'il fût bien avéré que nous avions en eux des ennemis irréconciliables, et que nous avions dès lors acquis le droit de repousser la force par la force. De là le refus de la noblesse et du clergé de vérifier en commun les pouvoirs des dépatés de tous les ordres; de là ie serment du Tiers, constitué en Assemblée nationale, ainsi que l'avait prescrit Marat, de ne se séparer qu'après avoir «donné à la France une constitution ; de là la concentration à Versailles et autour de Paris des régiments étrangers appelés par la cour ; de là le soulèvement de toute la population pari- sienne, avant-garde révolutionnaire; de là enfin l'attaque, la prise et le renversement delg, Bastille, dernier retrancliement *de la royauté. Que faisait Marat? Il remplissait la fonction qu'il s'était volontairement imposée, celle de sentinelle avancée de la Révolution. Pendant que l'es vainqueurs de la Bastille, ivres de leur victoire, insouciants du péril, fraternisaient autour de la forteresse démantelée, lui veillait, car il craignait quelque «urprise. « A l'entrée de la nuit du 14 juillet, dit-il, je fis avorter le projet de surprendre Paris, en y introduisant plusieurs régiments de dragons et de cavalerie allemande, dont un nombreux détacheme-nt y était déjà reçu aux acclamations; il Tenait de reconnaître le quartier Saint-Honoré et il allait reconnaître le quartier Saint-Germain, lorsque je le rencon- trai sur le Pont-Neuf, où il fit halte pour permettre à l'ofli- cier qui était à la tête de haranguer la foule. « Le ton de l'orateur me parut suspect. 11 annonça comme une bonne nouvelle la prompte arrivée des dragons, de tous les hussards et du royal-allemand cavalerie, qui devaient se réunir aux citoyens pour combattre avec eux. Un piège aussi grossier n'était pas fait pour réussir. Et quoique l'orateur se fût attiré les acclamations d'une foule immense dans tous les quartiers où il avait débité sa nouvelle, je ne balançai pas un 452 JEAN-PAUL MARAT. instant à le regarder comme un perfide. Je m'élançai du trottoir, fendis la foule jusqu'à la tête des chevaux; j'arrêtai la marche triomphale, le sommai de faire mettre pied à terre à sa troupe, et de rendre leurs ai'mes pour les recevoir ensuite' des mains de la patrie. Son silence ne me laissa plus de doute; je pressai le commandant de la garde bourgeoise qui condui- sait ces cavaliers de s'assurer d'eux. Il me traita de vision- naii'e, je le traitai d'imbécile, et ne voyant plus d'autre moyen de faire avorter leur projet, je les dénonçai au public comme des traîtres qui venaient pour nous égorger dans la nuit. L'alarme que je répandis à grands cris en imposa au commandant, la menace que je lui fi^ d'aller le dénoncer lui- même le détermina. Il fit faire volte-face aux cavaliers et les présenta à la Ville, où on leur proposa de mettre bas les armes; ils refusèrent, on les renvoya à leur camp sous bonne escorte. » {L'Ami du Peuple^ N° 36.) Dans une lettre adressée, antérieurement à ce récit, aux membres de la commune de Paris , le rédacteur avait écrit déjà ; « Où en seriez-vous aujourd'hui, si le 14 juillet j'avais eu les yeux de la trop confiante multitude ; si je n'avais exposé ma vie pour arrêter la marche triomphale de la vile solda- tesque, éventé le complot de surprendre Paris et de vous égorger à la faveur des téftèbres? Vous avez parmi vous des membres honorables qui peuvent rendre témoignage officiel de ce fait, M. Delagray, par exemple, citoyen dont Rome se serait honorée dans les beaux jours de la République. » {L'Ami du Peuple, N° 18.) Vient -il à l'idée, après cet appel fait aux souvenirs d'hommes connus de tout le monde et qui ne l'ont pas désa- voué, que le journaliste en ait imposé ? Pourquoi donc presque tous les historiens de quelque valeur ont-ils passé sous silence ou révoqué en doute un acte qui n'était pas sans importance dans l'histoire du 14 juillet? Nous ne le voyons guère consigné que dans Y Histoire contemporaine de la Révolution par deux Amis de la liberté; encore racontent-ils le fait sans désigner MARAT AU 44 JUILLET. 153 Marat. On passe sous silence ses actes, on dénature ses opi- nions écrites, on interprète ses intentions pour les calomnier, reste un monstre. Le procédé est facile. Il faut avouer pourtant que ce trait de courage et de per- spicacité nous annonce avantageusement, au début d'une révolution, Marat qu'on ne nous a guère représenté que c{)innie publiciste. On aime à voir se confondre dans le même individu Thomme d'idées et l'homme d'action. Cependant il ne faut pas donner à cette dernière qualification une signifi- cation trop restreinte, et s'attendre à, rencontrer l'Ami du peuple dans les rues de Paris, armé d'un sabre, à toutes les journées décisives, en octobre, en juin, au 10 août. On ne l'y trouverait pas, et pourtant nous ne l'en considérons pas moins comme une des personnifications les plus vraies de l'homme d'action. Si ce mot a un sens, il doit signifier l'homme qui agît contre une force opposante, l'homme qui résiste à son corps défendant, c'est-à-dire au péril de sa vie. Pour appliquer ce terme à ceux qu'on est convenu d'appeler les hommes d'idées, aux écrivains, nous dirons : celui qui ne rédige ses principes qu'à huis clos, ou ne les propage que clandestinement dans la crainte de compromettre sa sûreté personnelle, celui-là n'est pas homme d'action, on ne lui doit ni blâme ni recon- . naissance. Celui qui ne les rédige ou ne les propage qu'à la condition d'en diminuer l'efl'et par des restrictions, par des hommages apparents à l'ennemi, par d'ingénieuses équi- voques, et cela dans le but de recueillir tous les profits de la réputation d'homme dç progrès, d'homme d'opposition, sans en subir tes dommages, celui-là n'est pas homme d'action; c'est l'espèce la plus commune, elle compose la tourbe des journalistes; c'est la tâche la plus recherchée, parce que c'est la plus lucrative; l'homme qui la remplit mérite la réprobation de tous, il n'a droit à aucune confiance, à aucune considéra- tion ; ce peut être un homme d'esprit, ce ne sera jamais qu'un mauvais citoyen. f54 JEAN-PAUL MARAT. Mats celui qui , au défaut de la parole, prend la plume, s'annonce par une déclaration explicite de principes, dénonce les abus de pouvoir, fait appel à la résistance, r^>and ou fait répandre, au prix des plus grands sacrifices, sa feuille insur- rectionnelle, la signe de son nom pour la revêtir de l'autorité d'une conviction plus sincère, et cela au risque de perdre s* liberté, sa fortune eft peut-être la vie; celui-là, sans aucun doute, doit être réputé homme d'action, de résistance ; et c'est si vrai, que la loi le frappe aussi impitoyablement que l'insurgé pris les armes à la main. Tel fut Macat dans tout le cours de la Révolution ; sa déclaration des droits, nous allons la faire connaître; ses dénonciations rempliront son journal; ses appels à la résistance sont consignés dans ses placands. Et croira-t-OQ qu'au moment même où il soutenait cette lutte contre la police aux abois, contre la garde bourgeoise à l'affût, contre la municipalité, contre la cour ; au moment où, poursuivi par tous les limiers de la contre-révolution, il se réfugiait de cave en cave pour signer chaque jour une dénon- ciation de plus, croira-t-on qu'il eût à se disculper du reproche de lâcheté, à prouver qu'il était homme d'action ? De telles injustices ont besoin d'être relevées, afin que celui qui se dévoue au bien public, à la cause du peuple, sache à quels déboires il s'expose, contre quelle ingratitude il doit armer son courage. Mais avant de passer aux détails de la vie du publiciste, achevons de dire quel rôle Marat remplit dans la grande semaine. « Depuis le mardi soir, jour de la prise de la Bastille, jus- qu'au vendredi soir, je n'ai pas désemparé du comité des Carmes dont j'étais membre. Obligé de prendre enfin quelque repos, je n'y reparus que le dimanche matin. Le danger n'était plus imminent, et je voyais les choses un peu plus de sang- froid. Quelque importantes que me parussent les occupations d'un comiriissaire de district, je sentais qu'elles ne conve- naient nullement à un homme de mon caractère, moi qui ne MARAT AU 14 JUILLET, 453 voudrais pas de la place de premier minisire des finances^ pas même pour m'empôcher de mourir de faim. Je proposai donc au comité d'avoir une presse et de trouver bon que, sous ses auspices, je servisse la patrie, en rédigeant l'histoire de la Révolution, en préparant le plan de l'organisation municipale, en suivant le travail des États Généraux. Ma proposition ne fut pas du goût de la majorité, je me le tins pour dit; et, pénétré de ma parfaite inaptitude à toute autre chose, je me retirai... Le plan que j'avais proposé au comité des Carmes, je l'ai exécuté dans mon cabinet et à mes dépens. Mes amis ont fait le diable pour m'empêcher d'écrire sur les affaires act4ielles; je les ai laissés crier et n'ai pas craint de les perdre. Enfin je n'ai pas craint de mettre contre moi le gouvernement, les princes, le clergé, la noblesse, les parlements, les districts mal composés, l'état-major de la garde soldée, les conseillers des cours de judicature, les avocats, les procureurs, les finan- ciers, les agioteurs, les déprédateurs, les sangsues de l'Ltat et l'armée innombrable des ennemis publics. » [Première dénonciation contre Necker,) La suite de notre travail prouvera qu'il n'y a rien d'exa- géré dans ces paroles'; et c'est un tel homme que les écri- vains modernes accusent de vanité ! A quoi réduit-il, en ré- sumé, ses aptitudes et ses aspirations? A éclairer le peuple -comme législateur et comme journaliste. Est-ce bien pré- somptueux? Ses ouvrages précédents ne lui donnaient-ils pas oe droit? « La maladie de Rousseau, l'orgueil, devint vanité dans la tête de Marat, mais exaltée à sa dixième puissance. » (Michelet, llisloire de la Révolulion française^ t. II, p. 386.) CHAPITRE X. • TABLEAU DES VICES DE LA CONSTITUTION ANGLAISE. LE MONITEUR PATRIOTE. 1789 Sommaire.. — Lettres de Marat aux constituants. — Lettre sur les vices de la coosti- tutiott anglaise. — Opportunité de cet écrit. — Ce qui constitue le génie. — Les mœurs des Anglais en 1774 et celles des Français en 1789. — A quel propos Marat commença le Moniteur patriote. — Citation de ce journal. On ne détruit que ce qu'on remplace, a-t-on dit avec raison. La monarchie absolue avait été renversée au 14 juil- let; mais, pour qu'elle ne se relevât plus, il fallait une con- stitution nouvelle fondée sur des droits communs, sur des droits substitués au caprice d'un seul. Si, la veille du com- bat, les députés du Tiers avaient juré de ne se séparer qu'après avoir rempli leur mandat, à plus forte raison ne leur était -il pas permis de l'oublier le lendemain de la vic- toire ; et, r eussent-ils fait, le peuple leur aurait rappelé le serment du Jeu de Paume ; pour la première fois en France, il venait de sentir sa force , et tous les partis étaient encore en émoi de ce rugissement d'un instant. Marat savait bien que dans la vie d'un peuple il y a des occasions qui ne se représentent jamais et dont, par conséquent, il faut savoir tirer tout le parti possible ; aussi dans l'intervalle qui sépare l'ouverture des États Généraux de la publication de son jour- nal, n'avait-il pas été indifférent à ce qui se faisait à l'Assem- blée nationale. 11 nous apprend, en effet, dans son numéro 13, « qu'il a eu l'honneur d'écrire à nos seigneurs les États Géné- raux plus de vingt lettres qu'il publiera un jour. » Malheu- VICES DK LA CONSTITUTION ANGLAISE. io? yeusement elles ont été saisies par la police de Lafayette, et Fauteur, pressé par les événements et surpris par la mort, n'a pu en recomposer le texte. 11 ne nous en reste qu'une entière « présentée le 23 août 1789 aux États Généraux sous ce titre : Tableau des vices de la constitution anglaise^ des^ tiné à faire éviter une série d'écueils dans le gouvernement que nos députés veulent donner à la France, » Son journal renferme un fragment d'une autre lettre, mais c'est tout. En môme temps que Marat en 1774 avait fait imprimer en Angleterre ses Chaînes de l'esclavage, il avait cherché à démontrer aux Anglais les vices particuliers à leur propre constitution ; à cette fin il leur avait présenté le Tableau que dix- huit ans plus tard il crut devoir dérouler à nouveau devant les Français. On se rappelle qu'il s'agissait en 1774 des élections des membres d'un nouveau parlement; le travail du publiciste devait donc s'étendre plus particulièrement sur la loi électorale. C'était attaquer le mal dans sa racine, puis- qu'il est vrai de dire que de mauvais députés ne feront jamais que de mauvaises lois, qu'pn ne saurait cueillir des figues sur des ronces, que toute royauté n'élira jamais que des sup- pôts de tyrannie. Or, l'écrivain se résumait ainsi : « Pour remédier aux maux que je viens de décrire, je propose quatre bills à décréter comme lois fondamentales de l'État : 1^ ôter 4l la couronne la nomination des députés ; 2° lui enlever le privilège de créer des pairs ; 3° exclure du parlement tout citoyen tenant une place quelconque à la disposition du roi ; 4* que la vérification des comptes du gouvernement et de l'état du trésor public soit ordonnée, toutes les fois que trois membres de la chambre basse en feront la motion motivée. » L'ouvrage ne fut pas plutôt répandu qu'il produisit un grand effet, on réclamait partout la réforme ; la question fut agitée dans le parlement même, le troisième bill accepté, et Fauteur acclamé par les sociétés populaires. M. Michelet avait-il lu cet écrit, quand il a avancé que Marat n'entendait rien à la constitution anglaise î 458 JEAN-PAUL MARAT. Ce résumé suffit pour prouver Ta- propos de l'envoi de du Tableau aux constituautâ de 1789; on sait quels privilèges la réaetioa rassurée allait bientôt rendre à la couronne, on se souvient qu'elle décréta, entre autres^ le cens électoral; Marat n'avait donc fait que {H^essentir ce qui allait bientôt artîver» mais il devait à l'Assemblée un avertissement qui lui donnât plus tard le droit de l'accuser. N'alla-t-on pas psqu'à pro- poser à la France deux chambres aussi? « L'anglomanie, comme dit l'auteur, s'était emparée des esprits; la constitu- tion anglaise passait depuis longtemps pour le chef-d'œuvre de la sagesse humaine; et, en elTet, avant celle des États- Unis, il n'en était point de plus parfaite. » Mais cet engoue- ment pouvait jeter dans les plus grands dangers, et la contre- révolution espérait secrètement en tirer parti pour reconstituer te pouvoir royal , ébranlé par la défaite de juillet» Coiabien il étsdt utile dès lors de faire ressortir les vices de cette consti- tution anglaise, que le comité français, dont Mounier était le président, avait secrètement dessein d'imposer au pays! Encore une fois que pensez-vous d'un homme dont les écrits sont aussi utiles dk ans après leur apparition que le jour où il les composa? N'est-il pas marqué du sceau du génie? N'est-ce pas. à ce signe qu'on en reconnaît les œuvres? S'adresser à tous les siècles, à tous les peuples par la généralité des idées et de» principes, n'est-ce pas le cachet de la vérité ? n'est-ce pas ujie preuve aus» qu'on n'a pas sacrifié aux petites pas- sions de partie aux opinions à la naode, ssax besoins d'applau- dissement»? et, par conséquent, n'est-ce pas une preuve d'abnégation autant que de supériorité d'intelligence? Avons- nous déjà oublié que voici Le troisième de ses ouirrages que Marat peut faîre réimprimer dans le cours de la Révolution, et que le plusr récent date de 1780 ? Et ne vous apercevez-vous point qu'aujourd'hui même il y aurait profit à y trouver? Mais j'oublie, moi aussi, qu'il s'agit de Marat, et que lui accorder du génie serait s'exposer aux sarcasmes des saltim- banques de la phrase. Qu'importe? faisons récolte de prin- VICES DE LA CONSTITUTION ANGLAISE. 159 cipes, car c'est de principes que rhamanité a faim; c'est d'idées seules que se nourrissent les \rais intelligents; laissons la forme plastique aux artistes de la politique : aux constitutions débiles Therbe suffit, mais à l'estomac robuste il faut des aliments de forte digestion. Peut-être dira- 1- on que les mœurs des deux peuples n'étant pas les mêmes, le rapprochement n'était pas possible, qu'il était dès lors inutile de nous refaire la copie d'un tableau destiné à l'Angleterre en 1774. Partout où il y a tyrannie les mœurs sont semblables , car les moyens de perversion sont les mêmes. Reportez- vous à 89; regardez, si vous le préférez, autour de vous, et dites si la moralité de la nation a changé. (( Nos mœurs sont empoisonnées à leur source ; nous n'avons plus d'enthousiasme pour l'héroïsme, plus d* admiration pour 1» vertu, plus d'amour pour la liberté. Quelques sages ont beau s'efforcer de nous réveiller de notre léthargie, de nous tirer de notre engourdissement, de nous rappeler à nos devoirs, nous sommes de glace à leur voix ; ni la vue des maux qui accablent les autres nations, ni la crainte- de ceux qui nous menacent ne nous touchent ; les jeux frivoles, les divertisse- ments bruyants, les plaisirs et le faste sont Tunique objet de nos vœux. « Aujourd'hui l'art de plaire est préféré au mérite ; de vains agréments au savoir utile; pour nous, un danseur est plus qu'un sage, et un farceur plus qu'un héros. Nous n'accueillons que les vains talents, nous ne fêtons que les virtuoses, les bouffons, les baladins ; et, dans nos banquets, ^souvent le vengeur de la patrie, le bienfaiteur de l'humanité, se trouve au-dessous d'un histrion. » Dans la traduction l'au- teur ajoute en note : « Les vices qui ruineront la liberté chez les Anglais sont précisément ceux qui Tempêcheront de s'éta- blir parmi nous. » Nous n'avions pas besoin que cette lettre nous fut conser- vée pour regretter la perte des autres, l'analyse que nous avons donnée des divers ouvrages politiques de Marat suffi- 160 JEAN-PAUL MARAT. sait. Mais au moins les comités de la Constituante en ont-ils fait leur profit? Je ne pourrais Taffirmer. Nous exagérons tel- lement l'importance de nos élus, qu'il n'est pas étonnant qu'une fois nommés, ils dédaignent nos conseils. Dans la séance du 27 juillet 1789, Meunier lut devant toute l'Assemblée nationale le projet de déclaration des droits et de constitution qui avait été élaboré , sous son influence, dans le comité. Mais que ce projet était loin de ce qu'on avait lieu d'attendre ! C'est que déjà la cour avait gagné par des promesses une partie des membres du pouvoir législatif; c'est que d'autres s'étaient effrayés des progrès du mouvement populaire ; c'est qu'aussi il est de l'essence de tout pouvoir constitué de prétendre fixer les limites du droit au point où s'arrêtent son ambition personnelle ou ses vues étroites; alors il* s'érige en dieu-terme de la politique, comme d'autres en dieux-termes de la science ou des arts, et dit, lui aussi, à l'océan populaire : Tu n'iras pas plus loin. Le rapporteur taré avait bien compté sur toutes ces circonstances. Au lu de ce projet liberticide, Marat résout de fonder un journal qui éclairera le peuple sur les adroites menées des contre -révolutionnaires, sur les erreurs volontaires ou non de ses représentants. Le premier numéro parut sans date, mais probablement dans les premiers jours d'août; ce journal est intitulé : le Moniteur patriote. Ce premier numéro est principalement consacré à la critique du projet de Meunier ; l'auteur en cite les articles principaux, en fait ressortir les contradictions, les inconséquences, les omissions. Il est l'écho du mécontentement général. « Est-ce donc là, s'écrie-t-il, le projet destiné à montrer à la France la base de la constitution qui doit faire à jamais son bonheur ? » Et bientôt, à l'analyse plus détaillée du plan, un soupçon vague s'empare de son àme, il ne peut croire que des hommes si renommés par leurs lumières, qui d'ailleurs ont antérieurement produit leurs preuves de capacité, tombent innocemment dans des erreurs aussi grossières, aussi funestes par leurs conséquences, aussi VlCIiS DE LA CONSTITUTION ANGLAISE. 161 contraires à ce qu'ils avaierit promis; alors, plein d'une juste indignation, il s* écrie : « Français!. nation trop confiante, auriez-vous imaginé qu'au moment même où la victoire vient de couronner votre généreuse audace, où le sang des traîtres à la patrie fume encore, ces dignes députés donneraient à V otre chef le droit de disposer de vous comme d*un vil trou- peau, et qu'eux-mêmes vous chargeraient de fers en paraissant ne travailler que pour vous rendre libres? Qu'ils vantent avec emphase le bienfait de la liberté dont vous allez jouir. Est-il digne d'être acheté au prix de votre sang, si, après l'avoir acquis, un maître étranger peut vous traiter en esclaves? Et ce sont vos mandataires, vos défenseuis!... Que feraient-ils de plus s'ils étaient vos ennemis mortels? Sans doute, leurs inteu; tions sont pures, mais que penser de leurs lumières, et quelle cx>nfiance avoir dans leurs vues? A juger de la constitution qu'ils nous préparent par cette esquisse, est -il un vrai citoyen qui ne frémisse d'horreur? Ils s'applaudissent de leur travail! Ah! s'ils pouvaient en sentir les suites affreuses! Tremblant qu'on ne vînt à les confondre avec les ennemis de l'État, ils redouteraient l'indignation publique, ils frissonne- raient d'épouvante et d'elfroi, » Voilà, se dit-on peut-être, Marat qui commence avec ses éternelles défiances. Est-ce bien nous qui savons au juste aujourd'hui ce qu'étaient Sieyès, Bergasse et Meunier, mem- bres du Comité de Constitution, est-ce bien nous qui pouvons blâmer le journaliste de sa défiance ? Ce premier numéro annonçait un écrivain d'une trempe nouvelle; mais Marat n'y put, cette fois, donner de suite; peut-être fut-il arrêté dès son début par quelque diflicullé matérielle ; nous ne saurions affirmer. Les vrais citoyens durent le regretter. Le Moniteur patriote, sans doute à cause du bruit qu'il avait fait dès son apparition, fut continué, assure Deschiens, jusqu'au numéro 40, mais Marat n'y eut que la part que nous avons citée; c'est lui-même qui nous en avertira dans divers passages de l'Ami du peuple» I. 41 CHAPITRE XL PLAN DE CONSTITUTION, 1789 SoMMAJKB. — Date A\i Plan de ConsiUution. — Opportunité da livre. — Droits de l'homme. — Principe social. — Droit à la subsistance. — Liberté. — Égalité. — Résistance à l'oppression. — Formation de la société. — But qu'elle se propose. — Sûreté personnelle et propriété des biens. — Du vrai souverain. — Du droit de suffrage. — Pouvoir des représentants. — Mandats impératifs. — Sanction du peuple. — Révocation des députés. — Pouvoir exécutif. — De l'armée. — Pouvoir judiciaire. — Des impôts. — De la religion. — Des devoirs. — Réponse aux objec- tions. — Marat prend le parti du peuple. — L'ouvrage répond au titre. — Le droit à la subsistance à été revendiqué tout d'abord par Marat. — Le Plan se distingue surtout par le courage de l'écrivain. — Pourquoi ce plan n*a pas été adopté. — Que le lecteur doit prendre parti pour ou contre. Ce numéro unique du Moniteur patriote peut être consi- déré comme l'avant-propos d'une brochure qui parut peu après et qui était intitulée : La Constitution ou Projet de déclaration des droits de l'homme et du citoyen^ suivi d'un plan dt constitution juste^ sage et libre. Par l'auteur de ï Of- frande à la patrie'^ Paris, chez Buisson, 1789, in~8'' de soixante-sept pages. Dn passage d'une autre brochure nous indique au juste la date de l'apparition de celle-ci : « Ce plan a été publié à k fin du mois d'août 1789. » {Appela la nation,^ On répète tous les jours : la critique est aisée. Peut-être une bonne critique n'est-elle pas aussi facile que les esprits vulgaires ont l'air de le croire; mais ce qu'il y a de certain, c'est que l'écrivain assez fort pour placer le modèle à côté de la critique mérite à double titre la confiance. C'est justement œ que se proposa Mar-at; après avoir prouvé dans le Moni-- teur combien était imparfait, sous tous les rapports, le Projet PLAN DE CONSTITUTION. 463 de Mounîer, il va présenter sa Comlidiiion: on était en droit de l'attendre de rauteiir de VOffr/mde à la pairie ^ car il s'y était expliqué trop sommairement. Ce nouvel ouvrage n'avait pns moins d'opportunité que les autres, puisque le Comité de Constitution n'apportait qu'un projet, puisque l'Assemblée allait être appelée à le discuter article par article, puisque l'appel s'adressait à la France entière, au concours des lu- mières de tous. L'auteur annonce dans sa préface qu'il va révéler des vérités sacrées que jusqu'ici l'on s'est efforcé de cacher; « longtemps étouffées par la tyrannie, défigurées par les sophistes soudoyés, et méconnues des peuples, elles perceront enfin ; la nature les grava au fond de tous les cœurs, et une seule voix élevée au milieu de la multitude suffit pour les faire triompher. Puissent nos faibles efforts engager le légis- lateur à les considérer dans sa sagesse, et à prévenir les com- motions terribles que causerait l'oubli de la justice que la société doit à ses membres malheureux ! » La réaction s'était serrée en phalange pour tâcher de recouvrer dans la lutte de la parole le terrain qu'elle avait perdu dans celle des baïon- nettes. Les journaux royalistes s'efforçaient de prouver la nécessité de rendre au pouvoir exécutif son autorité. Il y avait réellement péril ; l'expérience ne nous a que trop dé- montré depuis que les débats parlementaires finissent tou- jours par enlever un à un à la Révolution tous les droits reconquis au prix du sang. Le plus grand danger est dans les assemblées recomposées après la victoire; ce sont jus- tement elles qui sont l'objet de la confiance la plus aveugle du peuple, et c'est justement envers elles qu'il devrait exercer la plus sévère vigilance. Avant qu'on ne l'eût expéri- menté, Marat l'avait pressenti; il savait que des députés ignares ou timides, ou gagnés, peuvent en un seul vote faire perdre tout le fruit d'une victoire; aussi le verrons-nous suivre pas à pas tous les travaux des constituants. On en a conclu que c'était par jalousie de métier; mais qui l'a pré- 464 JEAN-PAUL MARAT. tendu? Les législateurs eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, profi- tons de cette première observatioi^ dont l'histoire ne prouve que trop l'importance. Nous allons donc voir se dérouler sous nos yeux les prin- cipes de cette politique ma'ratiste, aujourd'hui encore objet d'épouvante, de colère et de mépris! Ne vous sentez-vous pas tressaillir dans l'attente, comme au lever du rideau de quel- que drame effrayant de Shakespeare? Marat le fou, le sangui-* naire, qui va dicter les lois élucubrées de son cerveau calciné par la fureur, par la haine, par l'envie ! Certes, il y a là de quoi réveiller Tàttention la plus profondément assoupie. Lisons donc et jugeons. Retenons bien les principes, pesons bien attenti- vement les raisons sur lesquelles Tauteur les appuie. Dans une telle œuvre tout a sa valeur : le texte et le commentaire, « Toute association politique doit avoir pour but d'assurer les droits de ses membres; pour les assurer, il faut les con- naître, connaissance qui ne peut is' acquérir qu'en méditant sur les rapports mutuels des hommes considérés entre eux, et sur leurs rapports avec les autres êtres du globe qu'ils habitent. » C'est à peu près ce qu avait avancé Montesquieu dans sa profonde définition des lois; qu'importe? le but n'est pas de changer le vrai pour du nouveau, mais de le constater par une application toujours plus radicale. Or, la Constituante n'était-elle réellement composée que e membres possédant cette connaissance des droits? Je veux admettre que les députés du Tiers ont fourni, en grande partie, leurs preuves ; mais ceux de la noblesse, ceux du clergé? Et parmi les envoyés des communes mômes? Examinons de près; sans doute on compte beaucoup de jurisconsultes; mais la jurisprudence inocule-t-elle la science politique ou économi- que? Et quand l'avocat n'est qu'un rhéteur (cas le plus ordi- naire), n'est-ce pas de tous le plus à redouter, lui qui, bro- dant sur le texte à volonté, n'est propre qu'à troubler les esprits, à compromettre le régime parlementaire, et, ce qui est pire, les meilleurs causes. Sans doute on compte encore PLAN DE CONSTITUTION. 465 parmi le Tiers d'habiles littérateurs; mais s'ils n'ont pas médité sur les rapports des peuples avec leurs gouvernants, ils ne feront qu'augmenter le nombre des parleurs. J'ai toujours admiré cette loi égyptienne qui n'accordait à chaque orateur que quelques minutes pour défendre sa cause. Aux mélomanes qui seraient tentés de qualifier cette loi d'absurde, je dirai : reportez-vous aux premières années de la Convention, fut-il plus grand tribun révolutionnaire que Danton? Eh bien, il n'est pas un seul de ses discours qui ne puisse être prononcé en moins d'un quart d'heure. Telle était donc, sous le rapport des connaissances politi- ques, la composition de l'Assemblée nationale, au moment où Marat esquissait son Plan de Constitution, Ce ji'est pas, comme on l'a insinué, qu'il se croie seul capable d'une telle œuvre : « Si Montesquieu et Rousseau étalent encore parmi nous, ce que la nation pourrait faire de mieux serait de les prier à genoux de lui donner une constitution, et cette consti- tution serait tout ce que le génie, la sagesse, la vertu pour- raient faire de plus parfait. » Consultez les ouvrages du temps, vous vous convaincrez que parmi toutes les brocliures qui s'accumulaient aucune n'avait sur cet objet une véritable valeur; toutes décelaient plus de bonne volonté, d'impa- tience, d'intuition, de réminiscences grecques ou romaines que* de véritable science. Et nous sommes déjà autorisé par ce qui précède à avouer que Marat ne se montrait pas trop prétentieux quand il écrivait dans le préambule : <( Je ne suis pas absolument neuf sur ces matières. » Étude faite du Plan que nous allons analyser, nous croyons, non-seulement que l'Assemblée et le public de 1789 auraient pu en tirer parti, mais qu'aujourd'hui encore ce livre est resté des plus utiles; c'est pourquoi nous y insisterons encore plus que sur les autres. Notre travail ne se propose pas seulement de satis- faire la curiosité publique, d'éclairer les historiens, de réha- biliter un homme quand il doit l'être; mais, ayant tout, c'est un livre de doctrine que nous avons voulu faire. «(i6 JEAN-PAUL MARAT. Droits de l'homme. L'homme re^ut avec la vie le penchant irrésistible de la conserver, de la défendre, de la rendre agréable ; de là des besoins impérieux à satisfaire; des seuls besoins de rhomme dérivent tous ses droite. » Voilà clairement posé le principt'. de toute association politique : Thomme est né pour vivre^ il a donc droit à tout ce qui est indispensable à son existence. Je le cherche dans les constitutions libérales de 1791 et de 1793, et ne l'y trouve pas. Pénétrons-nous-en bien : D'oi dérivent mes droits? De la loi que m'impose la nature de me conserver moi-même; le principe est donc supérieur à toute association, à toute constitution, il dérive de la nature de mon être : connaissant le point de départ, j'en prévois déjà les conséquences forcées. Rien là, sans doute, qui puisse être contesté; voilà bien le caractère distinctifdu vrai. Continuons. (i L'homme a donc droit d'abord de s'approprier tout ce qui est nécessaire à sa nourriture et à son entretien. » Quoi de plus logique? Et pourtant les Constituants n'y ont pas songé. Ne serait-ce pas qu'aucun d'eux n'avait eu faim? A propos de cette première conséquence, ou de ce premier droit, il est bon de citer le développement; on en a fait un crime à l'auteinr : « Quand un homme, dit- il, manque de tout, il a droit d'arracher à un autre le superflu dont il regorge; que dis-je? il a droit de lui arracher le nécessaire, et, plutôt que de périr de faim, il a droit de l'égorger et de dévorer ses chairs palpitantes. » Je sais que jusqu'ici les politiques hon- nêtes et bien repus se sont récriés, se sont indignés au nom de la morale, au nom de la religion, au nom de l'ordre. Mais le principe en est-il moins juste, la conséquence moins for- cée? J'attends pour condamner Marat, pour rétorquer cette irréfutable argumentation, que les affamés aient eu voix au conseil, et surtout que les affamants aient proposé leurs moyens préventifs. A chaque révolution les dévorés ont posé PLAN DE CONSTITUTION. 1W le problème, et les dévorants Tont résolu par la force brutale; il est donc encore à résoudre, car la violence ne prouve rien. Le second droit ne ressort pas moins rigoureusement du point de départ : « L'homme chargé du soin de sa propre conservation a droit de Jfaire librement usage de toutes ses facultés. » En effet, composé d*un corps et d'une intelUgence, chacun de nous ne saurait vivre, dans toute l'acception du mot, s'il ne peut développer toutes les puissances de son •être. Mais ces deux premiers droits devraient être considérés •comme illusoires, et la politique ne serait pas une science, si elle ne }>ouvait assigner la mesure qui en revient à chacun, si elle ne pouvait les tarifier. C'est justement cette mesure que représente V égalité : « Les droits, dit notre législateur, sont égaux pour tous les individus, quelque différence que la nature ait établie entre eux. » Ainsi, c'est bien entendu, si l'égalité est encore un droit, s'il y a égalité pour tous, c'est que la nature a donné à chacun de ses enfants des aptitudes différentes quant à l'espèce, mais non pas inégales en valeur sociale : deux acceptions qu'on feint de confondre pour per- pétuer l'injustice des répartition^. Enfin, le droit de vivre ^ le droit à la liberté ^ le droit à t égalité ne seraient qu'une déclaration vaine, s'ils n'étaient sanctionnés par un quatrième et dernier, qui vient, pour ainsi dire, consacrer les autres, en assurer la jouissance : je parle du droit de résistance à V oppression. Voilà, d'après Marat, la table complète des droits de rhomme, le point de départ de toute politique; il serait diffi- cile de ne pas reconnaître qu'ils se déduisent sans effort du principe, qu'ils en revêtent tous les caractères, qu'ils sont universels, sacrés, éternels et par conséquent imprescrip- tibles; qu'enfin ils comprennent implicitement tout ce qu'on a essayé depuis. A propos du droit de tous à la subsistance, un historien fait remarquer, à la louange de la constitution de 1798, qu'on 168 JEAN-PAUL MARAT. remonterait vainement plus haut pour en trouver l'expression. (Michelet, Ilisloirede la Révolution française^ t. VI^ liv. ii, ch. 2.) Évidemment, cet historien n'avait pas lu Marat. Le même historien, parlant encore de la constitution des Montagnards, ajoute : « Le droit de résistance à l'oppression ne figure pas dans l'énumération des droits de l'homme. » [Ibidem, p. 37.) Et pourtant on lit à l'article 35 de la décla- ration des droits, placé là comme consécration de tous les autres : a Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple le plus sacré et le plus indispensable des devoirs. » Cet historien n'avait évidemment pas lu la Constitution de 1793. Mais poursuivons notre analyse, voyons comment et dans, quel but se sont établies les sociétés. L'homme est constamment entraîné par deux penchants : l'amour de soi, qui le porte à immoler à son bonheur l'univers entier ; et le besoin de la société, qui lui commande de ne pas sacrifier le tout à la partie. De la lutte incessante de ces deux instincts résulte un état de guerre; pour le faire cesser, les hommes se sont réunis en corps. « Donc, si le pacte social est libre, le seul motif qui ait pu déterminer Iqs membres de l'association à le former est leur avantage; s'il est juste, le seul motif qui les ait déterminés est leur avantage commun. Ainsi le but légitime de toute association politique est le bon-- heur de ses membres. » Je ne dois donc adhésion aux statuts de la société , en d'autres termes je ne dois obéissance aux lois qu'autant qu'elles assurent mon bonheur; sinon je rentre dans le droit de résister : ainsi me te commande la nature qui m'a confié la conservation de mon être; ainsi le veut la conséquence logique du principe que nous avons posé et reconnu. Remarquons bien qu'ici Marat ne nous engage pas, comme l'a fait Rousseau dans son Contrat social^ dans l'im- passe du vote des majorités. C'est que, pour lui, les droits de la nature, antérieurs aux droits civils, leur sont supérieurs aussi; c est-à-dire que la société ne peut rien contre eux. PLAN DE CONSTITUTION. 169 Quand la majorité du peuple français déciderait qu'un million d'hommes sur trente-six doit être privé d'un de ces droits, la minorité aurait devoir de résistance, au nom de sa propre conservation. Mais elle sera contrainte, vaincue par la force de trente-cinq contre un, dites-vous. Soit, elle n'en aura pas moins la justice pour elle. Abel aussi a été vaincu par la force, et Caïn n'en reste pas moins, depuis bientôt six mille ans, marqué d'un sceau de réprobation, flétri du nom d'assassin. Nous voilà réunis en société; quels nouveaux droits allons- nous y acquérir, sans perdre ceux que nous avons reçus de la nature? « Les droits de chaque individu ne sont que ses droits naturels, contre-balancés par ceux des autres individus, et limités au point où ils commenceraient à les blesser. De là résulte l'obligationque chacun s'impose de respecter les droits d' autrui, pour s'assurer la paisible jouissance des siens; c'est donc par le pacte social que les droits de la nature prennent un caractère sacré. » A ces droits éternels, inaliénables, s'ajoutent, par, le fait de l'association, ceux qu'on appelle civils ; ces derniers comprennent la sûrelé personnelle et la propriété des biens. L'auteur ici revient sur les droits naturels pour s'expli- quer d'une manière plus explicite encore, tant la question est grave. « Dans une société sagement ordonnée les membres de l'État doivent, à raison même des droits qu'ils tiennent de la nature, jouir à peu prh des mêmes avantages. Je dis à peu près, car il ne faut point prétendre à une égalité rigoureuse qui ne saurait exister dans la société et qui n'est pas même dans la nature. » . C'est surtout sur le sort de ceux qui manquent du néces- saire qu'il s'étend : « Dans une société où la loi n'a rien fait pour borner les fortunes, la société doit à ceux de ses membres qui n'ont aucune propriété, et dont le travail suffit à peine à leurs besoins, une subsistance assurée, de quoi se nourrir, se vêtir, se loger convenablement, de quoi se soigner dans leurs maladies, dans leur vieillesse, de quoi élever leurs no JEAN-PAUL MARAT. enfants. C'est le prix qu'ils ont fait du sacrifice de leurs droits communs aux productions de la ten*e, et de l'engagement qu'ils ont pris de respecter les propriétés de leurs conci- toyens. » Mais où prendre cet indispensable? « Ceux qui regorgent du superflu doivent subvenir aux besoins de ceux qui manquent du nécessaire. » Si les, possédants s'y opposent? « L'honnête citoyen que la société abandonne à sa misère et à son désespoir rentre dans l'état de nature, et a le droit de revendiquer à main armée des avantages qu'il n'a pu aliéner que pour s'en procurer de plus grands : toute autorité qui s'y oppose est tyrannique, et le juge qui le condamne à mort n'est qu'un lâche assassin. » Le législateur de 1780 peut se répéter ici, car il n'a pas varié. Cette politique est atroce, dites-vous? Examinons la vôtre; elle peut,- sans exagération, se résumer ainsi : « La trente-sixième partie des citoyens a le droit de posséder à elle seule le sol entier, tous les capitaux, toutes les propriétés , tous les instruments de travail , et de laisser mourir ,de faim , s'il lui plaît , les trente-cinq autres parties de la population. » Je défie qu'on me prouve qju'il y a rien là d'exagéré ; et dans ce cas, je demande laquelle des deux politiques est plus atroce , je demande de quel côté est la justice et l'humanité entre ceux qui prétendent que tous ont le droit de vivre, et ceux qui affirment que les possédants seuls ont ce droit. Je demande qu'un tiers impartial, un citoyen qui ne possède que ce qui lui est nécessaire, je demande, dis -je, que > Wous ne pouvons transcrire ici la brochure tout entière-, mais on peut se convaincre, en la lisant, qu'aucune mesure n'est oubliée pour empêcher l'abus de la force. Quant au pouvoir judiciaire : « C'est aux municipalités de choisir entre les candidats... Si le prince nommait les juges, ils seraient à lui infailliblement. » Il y a loin de là à cette cen- tralisation du pouvoir tant prônée de nos jours comme une sauve-garde contre les attentats des ennemis du dehors, mais qui n'est, au fond, qu'une sauve-garde des abus de la puis- sance executive. Marat savait que l'ennemi le plus à craindre, le plus immédiat, est le pouvoir exécutif, ou gouvernement, pouvoir toujours armé contre la liberté; aussi est-ce contre lui que le législateur prescrivait dans sa constitution les pré- cautions les plus minutieuses. On dirait que son plan a été dressé après les funestes expériences de notre malheureuse Révolution. C'est qu'il avait dès longtemps médité sur l'his- toire, cet homme qu'on a accusé d'avoir parlé légèrement de tout. Comme il fait habilement ressortir dans son paragraphe des Forces de VEtat que la France est heureusement le pays qui, par sa situation, le nombre de ses habitants et le carac- tère guerrier des citoyens, a le moins besoin d'armée discipli- née! On n'est pas assez revenu depuis sur cette observation : c'est que le pouvoir avait trop d'intérêt à conserver par cent mille des janissaires à sa discrétion. Dites-moi à quel effectif s'élèvent vos troupes de ligne, et je vous dirai ce qu'on vous laisse de liberté ; Marat pensait en 1789 que soixante mille hommes de troupes réglées devaient suffire à la France. Voici sur quel pi'incipe il établissait les impôts : « Celui qui n'a que le nécessaire physique, ne pouvant rien en retran- cher, ne doit rien à l'État; ce n'est que sur le superflu qu'on peut les asseoir. » Les détails que donne Marat à ce sujet prouvent qu'à cette époque les hommes même les plus 474 JEAN-PAUL MARAT. avancés n'avaient que très-peu approfondi cette question ; mais cette ignorance d'une science à peine née ne leur faisait pas oublier le principe que nos économistes, après soixante années d'études, n'ont pas encore su appliquer, malgré toute la bonne volonté que je veux fear supposer : on se rencontre toujours dans la justice. Le paragraphe qui concerne les ministres de la religion se ressent de la foi de l'auteur. Du moment qu'il reconnsdssait la nécessité d'une religion d'État (voir le Plan de législation criminelle)^ nous ne devons pas nous étonner de lui entendre dire : a Nul citoyen ne doit être recherché que pour avoir troublé un culte établi. La société doit tolérer toute religion, excepté celle qui la sape. » Mais qu'on ne s'imagine pas' que sa foi soit aveugle; s'il croit dans l'entité qu'on appelle Dieu, il ne la confond pas avec les différents cultes d'institution purement humaine. « Tous les peuples de la terre ont une religion, lien subtil que leurs chefs ont 'tissé pour les enchaîner, » S'agit-il du clergé catholique : « Us ont trouvé le secret de s'ériger en hiérarchie sacrée, de s'attirer le respect pai; une vaine pompe, de se faire de la crédulité des peuples un riche patrimoine, de vivre dans l'oisiveté, l'abondance, les plaisirs, et de consommer le bien des pauvres au sein du faste et des déhces... Le moment est enfin venu de faire cesser cet affreux scandale, de rappeler le haut clergé à l'esprit de son institu- tion, d'acquitter sa dette et de rendre aux pauvres leurs biens, qu'il dissipe si honteusement. » Tout ce que la Consti- tuante va décréter dans quelques mois sur cet objet est mi- nutieusement prescrit par avance dans le Plan. En résumé, nous ne différons sur ce point de Marat qu'en ce qui concerne la nécessité d'une religion d'Etat et le respect qui lui est dû; mais la liberté nous est trop chère pour rien sacrifier, même à Marat. Enfin le dernier paragraphe du Plan de Constitution avait trait aux devoirs du citoyenj que le législateur résume en PLAN DE CONSTITUTION. 475 ces termes : « Le pacte social étant un engagement récipro- que entre tous les membres de l'État, si le citoyen veut que les autres respectent ses droits, il doit respecter les leurs à son tour. » Enfin, synthétisant son travail, Marat répondait à l'ob- jection banale tant de fois reproduite : — • sans doute, il ne faut pas abandonner ses droits, mais le sage doit craindre aussi de les exagérer : « Les droits sont imprescriptibles, c'est- à-dire qu'ils veulent être radicalement restitués du jour où ils sont déclarés. » Les dernières réflexions du législateur montrent quels changements s'étaient opérés dans les idées depuis un mois seulement, car il terminait ainsi : « Ce n'est plus aux réformes énoncées dans leurs cahiere que nos dépu- tés doivent borner leur travail ; c'est d'après le vœu général de la nation, c'est d'après la position où elle se trouve actuellement. » Or', dans quel état se trouvait la France au mois d'août 1789? Le peuple était sur la place, et tous les pouvoirs attendaient les ordres du souverain. Quel moment plus favorable pour lui présenter un plan de Constitution? Et quel plan plus en rapport avec l'état des esprits, avec les besoins du moment, avec les aspirations générales, avec réternelle justice enfin, que celui de Marat? Mais je vous entends : il a pris parti pour le peuple, dites- vous. Pour le peuple? ce n'est pas assez dire, car le mot est isi élastique que tous s'y rangent dans les crises révolution- naires, et qu'en août 1789 le tiers état qui, plus tard, con- stituera ce qu'on appelle bourgeoisie, le tiers état se disait peuple aussi. Eh bien, ce n'est pas de cette classe du peuple qu'il entend être le défenseur dès le premier jour; c'est sur- tout de cette partie des citoyens qu'on flétrit du nom de bas peuple, de populace, de malheureux en un mot, car c'est tout un dans la langue des élus; oui, ce sont les petits qu'il* veut relever, les méprisés qu'il veut réhabiliter, des hommes après tout qu'il veut reconstituer dans leurs droits; le choix n'est pas équivoque : « J'abhorre, écrit-il, la licence, le désordre, ne JEAN-PAUL MARAT. les violences, le dérèglement; mais quand je pense qu'il y a actuellement, dans le royaume, quinze millions d'hommes qui languissent de misère , qui sont prêts à périr de faim ; quand je pense qu'après les avoir réduits à ce sort affreux le gouvernement les abandonne sans pitié, traite en scélérats ceux qui s'attroupent, et les poursuit comme des bêtes féro- ces; quand je pense que les municipalités ne leur présentent un morceau de pain que dans la crainte d*en être dévorées ; quand je pense qu'aucune voix ne s'est élevée en leur faveur, ni dans les cercles, ni dans les districts, ni dans les com- munes, ni dans T Assemblée nationale, mon cœur se serre de douleur et se révolte d'indignation. Je connais tous les dan- gers auxquels je m'expose en plaidant avec feu la cause de ces infortunés; mais la crainte n'arrêtera pas ma plume; j'ai renoncé plus d'une fois au soin de mes jours : pour servir la patrie, pour venger l'humanité, je verserai, s'il le faut, jus- qu'à la dernière goutte de mon sang. » Donc son parti est pris, et bien librement, car, au début, qui l'empêchait d'embrasser celui du Tiers? N'avait-il pas assez de réputation, de talents? sa position sociale n'était- elle pas assez, indépendante, pour espérer faire son chemin dans cette voie nouvellement ouverte qui allait conduire aux honneurs, à la puissance, à la fortune tous ceux qui vou- draient s'y précipiter? 11 est ambitieux, soit; mais l'ambition qui l'anime n'est-elle pas des plus nobles, puisqu'il ne recher- che, comme il l'a déjà dit lui-même, que la gloire de s'im- moler en immortalisant sa mémoire ? De s'immoler ! le mot est juste, "puisqu'on ne saurait atteindre aux places en défendant ceux qui n'en sont pas les distributeurs , atteindre* à la richesse en défendant ceux qui meurent de faim , atteindre même à la gloire en défendant ceux que leur ignorance expose à mé- connaître leurs vrais amis. Le mot est si juste que le parti pris de Marat serait inepte,, si l'Ami du peuple n était,pas animé de la noble ambition qu'il proclame, que les ambitieux vul- gaires ne sauraient avoir. D'autres, ajoutez-vous, se sont pré- PLAN DÉ CONSTITUTION. 177 asentés comme défenseurs de la cause des infimes, pour mioiix Jes tromper ensuite. Soit, mais qu est-ce qui le prouve? Leur défection. Et si Marat ne trahit pas, qu'aurez-vous à répli- que vous êtes le patron de tous les partis ; c'est à peine si vous comptez un ennemi sérieux ; on vous applaudit au passage, on vous porte sur les épaules; vous êtes roi de ce peuple d'aveugles, commandez un autel et vous- serez un dieu. La politique de Marat ne fut pas. aussi liabile; en toutes 480 JEAN-PAUL MARAT. circonstances elle fut celle qui compromet. C'est sans doute pourquoi elle compte si peu de disciples. A quelles catastrophes sanglantes n'aurions -nous pas échappé, si, dès 1789, nos pères avaient adopté les lois fon- damentales du Plan de Marat! Mais elles étaient trop radi- cales pour la monarchie, qui sentait bien que leur acceptation la tuerait; pour les contre-révolutionnaires, qui n'auraient pu les tourner; pour les ambitieux, qui n'auraient rien eu à demander en plus; enfin, il faut le dire, pour le peuple tant habitué à la chaîne, qu'il lui semble qu'un anneau de moins à traîner par révolution est une conquête suffisante. Tous les partis rejetèrent le Plan trop radical du législateur Marat pour des expédients intermédiaires, pour des demi-mesures qui répondaient mieux à leurs vues secrètes; et, d'expédient en expédient, la royauté aboutit au 21 janvier, les patriotes au 9 thermidor, la nation tout entière aux coupes réglées du despotisme impérial. Terrible leçon, inutile leçon! Tou- jours les transactions avec la vérité, avec la justice prendront le nom de sage et judicieuse modération. Nous pouvons affirmer d'avance que toute la politique de Marat est résumée dans le livre que nous venons d'analyser. Les principes sont-ils injustes, alors laissez là notre étude, et condamnez le législateur et nous; car à partir de ce jour jus- qu'à sa mort, je vous jure que Marat ne fera qu'en demander, qu'en exiger l'application. Vous paraissent-ils justes, au con- traire, alors nous sommes en droit de vous sommer d'en admettre rigoureusement toutes les conséquences. On ne compose pas avec la justice, avec les princip.es. Mais si, les adoptant de cœur, vous ne vous sentez pas le courage de vos convictions; si la justice n'est pour vous qu'un mot de passe qui n'a cours qu'en théorie et jamais en pratique, alors humi- liez-vous devant votre propre couardise, devant vos inconsé- quences, mais ne calomniez pas Marat, ne lui faites pas un reproche d'avoir possédé au suprême degré la loyauté des opi- nions politiques, la vertu la plus rare chez les hommes publics. PLAN ])\i CONSTITUTION. 181 Pour nous, qui désormais avons sous les yeux la profes- sion de foi du révolutionnaire, selon qu'il s*y conformera dans ses actes et dans ses écrits ou qu'il s'en éloignera, nous le louerons ou le blâmerons. iNotre tâche n'est pas difficile; elle n'offre de dangers que ceux que Marat nous a pour toujours appris à braver. CHAPITRE XII. JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. 1789 — 1792 Sommaire. — MotiOs de la publication. — Réaction royaliste. — Date de la créatioiK du journal. — Caractères de la rédaction. — Ce que doit être un véritable journa- liste. — Marat sera seul rédacteur. — La feuille prend le titre d'Ami du Peuple. — Son format. — Publication du Junius fmnçais. — Nombre des numéros dont cet autre journal se compose. — Marat Insère des articles dans l'Orateur du Peuple, — Danton et Robespierre n'ont jamaiscollaboré avec Marat. — Brochures et pla- cards. — Moyens employés par l'autorité pour en empêcher la propagande. — Inti- midation des imprimeurs. — Marat se fait lui-môme imprimeur. — Persécutions. — Le journal porte les empreintes des époques qu'il a traversées. — C est le ineilleur document pour l'histoire. — C'est le re'uge des opprimés. — Lettres de dénoncia- , tion. — Fausses dénonciations. — Habileté de Marat à les découvrir. — Les dépu- tés doivent être rémunérés. — On ne peut en aucun cas suspendre le pouvoir exé- cutif. — Reproche fait à l'écrivain de se répéter. — Reproche d'inconvenance. — Des faux Amis du peuple. — Autres manœuvres du pouvoir pour entraver ^a publication. — Contradictions de M. Michelet. — Le journal continue môme après la Constituante. — Marat s'enrichit-il comme journaliste ? — Autres contradictions de M. Michelet. — Qualification donnée au journal par la veuve de Marat. Après l'exposé des principes l'application , après le légis- lateur le journaliste. A quelques jours de date de la publica- tion du Plan que nous venons d'analyser, Marat fit paraître le premier numéro de son fameux journal. Il nous en donne lui-même les motifs : « La manière dont les États Généraux avaient été composés, la multitude d'ennemis de la Révolu- tion qu'ils renfermaient dans leur sein, le peu d'aptitude et de désir que le plus grand nombre montrait à faire le bon- heur public, m'avaient fait sentir la nécessité de surveiller avec sollicitude l'Assemblée nationale, de relever ses erreurs, de la ramener sans cesse aux bons principes, d'établir et de défendre les droits des citoyens, de contrôler les dépositaires JOURNAL L*AMI DU PEUPLB- ^«3 de Fautorité, de réclamer contre leurs attentats,. de réprimer leurs malversations, desseins qui ne pouvaient s'exécuter qu'à l'aide d'une feuille vraiment nationale. J'entrepris donc un journal public. » {Appel à la nation.) Il n'y avait rien là d'exagéré. On était à peine à un mois de date de la prise de la Bastille, qu'à l'Assemblée Lally- ToUendal proposait déjà de traiter comme rebelle quiconque enfreindrait la fidélité due au souverain, et par souverain il entendait Louis XVI ; Meunier, Malouet voulaient qu'on rendît au roi son pouvoir ; d'autres conspirateurs royalistes voulaient livrer la France aux Anglais, leur ouvrir le port de Brest; ils furent découverts, et le ministre Montmorin s'était refusé à juger les coupables; les trois cents électeurs de Paris vivant, pour la plupart, des anciens abus, s'obstinaient à rester maîtres du pouvoir municipal et faisaient amnistier Bezenval; finalement les représentants décrétaient que le Châtelet, tri- bunal composé des créatures de la cour, serait chargé de juger des hommes accusés par le public de l'avoir défendue; Bailly, le maire nommé par les distric|s, ordonnait que rien ne serait imprimé sans son autorisation ; la police de la Ville remplaçait les censeurs royaux; Lafayette, général de la garde nationale, faisait éliminer cent quatre-vingt mille citoyens, et créait une garde à ses ordres en soldant et en incorporant dans la milice parisienne* les gardes françaises. S'agissait -il de la Déclaration des droits de Vliomme : « On ne peut sans imprudence, s'écriaient le duc de Lévis et le comte de Noaiiles, déchirer tout à coup le voile qui dé- robe les principes aux yeux du peuple » ; Mirabeau deman- dait qu'on ne fît cette déclai^ation qu'après la Constitution; enfin une famine concertée pour amener le peuple à composi- tion dévorait toute la France. Voilà l'histoire vraie de cette époque, destinée à remplacer les panégyriques de convention. Est-ce assez pour prouver que Marat n'exagère pas la nécessité de signaler à la nation, victorieuse hier, que déjà ses ennemis ont repris du terrain, et que le plus pressant 484 JEAN-PAUL MARAT. » besoin , c'était d'éclairer le peuple sur ce qu'il lui restait à faire ? Le 8 septembre 1789, on répandait dans Paris le pros- pec);us d'une feuille nouvelle intitulée : Le Publiciste pari- sietiy journal politique^ libre et impartial^ par une société de patriotes^ et rédigé par M, Maraty auteur de VOffrande à la patrie y du Moniteur^ du Plan de Constitution ^ etCy etc. y avec cette épigraphe, qui avait été celle de Jean -Jacques : « Vitam impeiulere vero : Meurs, s'il le faut, mais dis la vérité ! » L'annonce dut faire sensation : on venait de lire les bro- chures que l'auteur avait publiées depuis quelques mois seule- ment, on connaissait par conséquent ses opinions en politique, elles avaient attesté un radicalisme qu'il ne serait i)as facile de soutenir sans soulever de violents débats; on savait en outre que Marat avait beaucoup écrit, ce qui dénotait au moins une grande facilité et une prodigieuse activité d'es- prit ; ceux qui avaient assisté à ses démêlés avec les Acadé- mies pouvaient être convaincus que l'écrivain ne concevait pas une médiocre idée de lui-même, ce qui ne laisse pas de soutenir dans la lutte ; enfin ceux qui entretenaient des rap- ports intimes avec Thomme privé s'attendaient à tout d'un caractère aussi énergique, d'une volonté aussi inébranlable, d'une conviction aussi fermement arrêtée. Lui-même ne cherchait pas à s'en cacher : « En combat- tant les ennemis de TÉtat, j'attaquerai sans ménagement les fripons, je démasquerai les hypocrites, .je dénoncerai les traî- tres, j'écarterai des affaires publiques les hommes qui spécu- lent sur un faux zèle , les lâches et les ineptes incapables de servir la patrie, les hommes suspects en qui elle ne peut prendre aucune confiance. Quelque sévère que soit ma plume, elle ne sera redoutable qu'au vice, et, à l'égard même des scélérats, elle respectera la vérité; si elle s'en écarte un instant pour blesser l'innocence, qu'on punisse le téméraire, il est sous.la main de la loi. » [L'Ami du Peuple^ N" J3.) JOURNAL L'AMI DU PKUPLE. 185 Et que les hommes, du pouvoir et du privilège n'espèrent pas rintimider par leur grandeur de convention : « Je ne dis- tingue les hommes que par leurs qualités personnelles ; j'ad- mire les talents, je respecte la sagesse, j'adore les vertus, je ne vois dans 1rs grandeurs humaines que les fruits du crime ou les jeux de la fortune. Toujours je méprisai les idoles de la faveur et n'encensai jamais les idoles de la puissance. De quelque titre qu'un potentat soit décoré, tant qu'il est sans mérite, il est peu de chose à mes yeux; et tant qu'il est sans vertus, il n'est à mes yeux qu'un objet de dédain. » {L'Ami du Peuple, N° 13.) Les menaces n'auront pas plus d'empire sur lui que la fausse grandeur : « Je sais ce que je dois attendre de la foule des méchants que je vais soulever contre moi; mais l'intimidation ne peut rien sur mon âme; je me dévoue à la patrie et suis prêt à verser pour elle tout mon sang. » (/è/rf.). Après trois années de publication de sa feuille, quand ttfute la nation, tenue en éveil par ses écrits, aurait pu com- parer sa doctrine avec ses* actes et lui reprocher les contra- dictions , il prescrivait lui-même les conditions auxquelles on s'acquiert le titre glorieux de véritable journaliste patriote : « Ses fonctions consistent à veiller sans cesse pour le salut du peuple contre les ennemis publics, fonctions sublimes, qui exigent un dévouement sans bornes à la patrie et le concours de toutes les vertus qui élèvent l'humanité. Avant tout il doit être pur dans ses mœurs el irréprochable dans sa conduite ; autrement, de quel front censurerait- il dans les autres les vices qui le flétriraient lui-même? « Il a besoin d'une impartialité à toute épreuve pour atta- quer, sans acception de personnes, les fonctionnaires publics qui négligent leurs devoirs, les administrateurs infidèles, les juges prévaricateurs, les ministres des lois qui les font servir à opprimer l'innocence ou à protéger le crime, les déposi- taires de l'autorité qui malversent, et les traîtres qui machi- nent la perte de l'État. 186 JEAN-PAUL MARAT. « Il doit renoncer aux plaisirs, aux douceurs, au repos de la vie, pour sacrifier ses veilles à la recherche des injustices et des attentats, des complots, des machinations et des tra- hisons qui corapromettent la trauiquillité , la liberté et la sûreté publique. (( Il lui faut un courage indomptable pour braver les res- sentiments, la haine et les vengeances des hommes puis|sants qu'il dénonce ; pour mépriser les injures, les calomnies, les menaces, les dangers accumulés sur sa tê^e par les scélérats qu'il couvre d'opprobre ou qu'il dévoue à la vindicte publique. « Enfin il doit porter l'abnégation de lui-même jusqu'à l'héroïsme, pour immoler son être tout entier au bonheur pu- blic ; passer ses jours dans les privatioîis , les humiliations, les chagrins , les alarmes ; vivre au milieu des pièges et des embûches; avoir sans cesse sous les yeux l'image de la mort; se résoudre à verser son sang goutte à goutte, s'ex- poser même à périr ignominieusement sur l'échafaud pour le salut du peuple ignorant et égaré, qui trop souvent 1q dédaigne, qui l'outrage quelquefois, et dont il est presque toujours méconnu. » [Journal de la Bépublique, N" A6.) Qui se sent disposé à tant de sacrifices? Qui voudra, qui pourra le suivre dans une voie aussi périlleuse? Qui osera lui prêter une collaboration aussi compromettante? Personne; il le sait, aussi écrit -il : « Jaloux de ne laisser paraître aucun article qui ne soit digne du public, l'auteur n'a voulu prendre aucun autre engagement avec ses collaborateurs, que celui qui se bornerait à lui fournir des. faits bien constatés. Ainsi chaque article du journal portera son cachet. » (Prospectus,) Cachet est le mot. Quoi qu'ait essayé la cupidité mercantile, ou la réaction aux abois pour le contrefaire, nul n'y est par- venu. C'est bien de son journal qu'on peut dire : le style, c'est l'homme. Pour faire du Marat, il fallait être Marat. Dès le sixième numéro le titre se modifie, la publication prend un caractère de personnalité plus exclusive encore, elle se nommera l'Ami du Peuple, et ce nom se confondra si JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. 487 bien av-ec celui du rédacteur, que désormais Marat n'en jpor- tera plus d'autre. Nous verrons à quel prix il conquit ce titre, s'il en fut vraiment digne, et quelle fut la récompense. Quelques mois après l'apparition du journal, ses amis lui conseillaient, pour sa propre sûreté sans doute, de changer ce titre. U était en droit déjà de leur répondre : « Vous m'invitez à quitter le titre d'Ami du peuple, c'est tout au plus ce que pourraient faire nos plus cruels ennemis.,. En le prenant, je n'ai consulté que mon cœur; mais j'ai travaillé à le mériter par mon zèle, par mon dévouement à la patrie, et je crois avoir fait mes preuves. Consultez la voix publique , voyez la foule d'infortunés, d'opprimés, de persécutes qui, chaque jour, réclament mon appui contre leurs oppresseurs, et demandez-leur sî je suis l'ami du peuple. Au demeurant, ce sont les bienfaits seuls qui font le bienfaiteur, et non le consentement de l'obligé. » {L*A7m du Peuple^ N° 105.) Il tint si bien sa promesse, qu'à son treizième numéro, de tous les côtés, on se plaignait du scandale que causait sa feuille, et lui répondait : « Les ennemis de la patrie crient au blasphème, et les citoyens timides, qui n'éprouvent jamais les élans de l'amour de la liberté, ni le délire de la vertu, pâlissent à la lecture. On convient que j'ai rais*on d'attaquer la faction corrompue qui domine dans l'Assemblée nationale, mais on voudrait que ce fut avec modération : c'est faire procès à un soldat de se battre en désespéré contre de per- fides ennemis. » {L'Ami du Peuple, N° 13). Le fait est qu'à un mois de date de la publication le rédacteur avait déjà reçu deux fois l'ordre de comparaître devant le tribunal de police de la Commune. Le danger deve- nant plus grand de jour en jour, Marat ne veut pas que d'autres le partagent et soient même soupçonnés de lui don- ner leurs coiïseils; aussi le sous-titre se modifie-t-il encore, et ces mots : par une société de patriotes disparaissent à jamais. L'Ami du peuple va seul désormais faire tête à l'orage. Nous ne donnerons pas dans ce chapitre les détails 188 JEAN-PAUL MARAT. de toutes les persécutions qu'il eut à souffrir, de toutes les difficultés qu'il rencontra dans la publication; ce récit com- posera la biographie de l'auteur : nous n'avons ici à ne nous occuper que de la feuille en elle-même. On a peine à concevoir comment un homme a pu seul suffire à une tâche aussi pénible et aussi longue. Quand on pense que de septembre 1789 jusqu'au 14 juillet 1793, il rédigea jour par jour un numéro qui ne comprenait pas moins de huit pages in-octavo! Et qu'on ne s'imagine pas que les comptes rendus des débats de l'Assemblée, que les nouvelles diverses absorbassent, comme aujourd'hui, les deux tiers du journal. Ce ne fut guère que dans les premiers mois de la publication que le rédacteur s'astreignit à analy- ser en quelques lignes les travaux de la Constituante; jamais il ne descendit au rôle de nouvelliste : « Les nouvelles n'en- trent jamais dans mon plan que pour servir de texte à mes réflexions, lorsque les événemennts annoncent quelques pièges, quelques malversations, quelques complots, ou qu'elles servent de preuves aux vices de la constitution, à l'impéritie ou à la vénalité des législateurs. » {LAmi du Peuple^ Nent, voilà justement les connaissances qu'on y peut puiser et qui constitueraient une histoire toute nouvelle; je veux dire une histoire qui ne plierait plus les faits à la politique de tel ou tel tribun pour en faire un héros, à la façon de nos écrivains monarchiques, mais qui nous montrerait les plus fougueux révolutionnaires, ceux qu'on nous a peints meneurs de la foule, cédant eux-mêmes à la pre&sion du peuple, comme il arrive toujours, comme on ne l'a jamais représenté. • Mais à part la politique proprement dite, politique dont nous connaissons déjà les principes et dont nous vérifierons l'application à ppopos de tel ou tel événement, de tel ou tel personnage sur lesquels Marat nous donnera son opinion dans le cours de cette étude, voyons quel profit les petits ont tiré JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. . 195 de l'Ami du Peuple, Que de malheureux détenus pour cause de patriotisme ou même pour quelque peccadille insignifiante Marat u'a-t-il pas fait élargir, en appelant sur eux f attention générale, en dévoilant les motifs secrets des agents de la force publique, en démontrant la nécessité de nous faire soli- daires les uns des autres, si ijous ne voulons pjis être indivi- duellement broyés l'im après l'autre! Kous ne parlons pas ici de Ferai ou de Babeux [VAmi du Peuple^ K" 153), mais de milliers d'inconnus, trop peu importants d'ordinaire aux yeux de messieurs les journalistes pour qu ils daignent s'en occuper. Eh bien, nous pourrions prouver, par cent citations, que Marat ne les défend pas avec moins de chaleur que les noms les plus chers à la liberté. On s'est beaucoup récrié sur deux ou trois erreurs de noms, commiî^es en l'espace de quatre ans d'une rédaction quotidienne, et presque aussitôt relevées que faites par le rédacteur (nous le prouverons bien- tôt), pourquoi ne s'être pas fait aussi l'écho de la reconnais- sance de tous ceux que, par la vigueur de ses dénonciations, par son insistance, il a arrachés aux n)ains de la police ? C'est que les petits pèsent trop peu dans la balance de ces écri- vains qui n'e:stiment les hommes dignes de leur attention qu'en raison du bruit qu'ils font. Ce n'est pas seulement celui qui crie du fond de son cachot sans que sa voix puisse être entendue, qui intéresse rAmi du Peuple^ ce sont aujourd'hui de pauvres invalides dont les administrateurs cupides rognent les portions de \ivres déjà si petites [VAmi du Peuple ^ N° 15i).; ce seront demain de simples soldats qui ont à se plaindre des injustices de leurs officiers; toujours, toujours et surtout des petits; Assurément, s'il ne s'était fait avocat que des causes célè- bres, il aurait aujourd'hui plus grand renom : en aurait-il plus de mérite? N'est-ce pas une observation bien digne de remarque que ce soient justement nous les petits, nous qui demain serons à notre tour les victimes des puissants, nous qui serions siheureux de trouver un défenseur courageux et 496 JEAN-PAUL MARAT. désintéressé , qui devrions dès aujourd'hui exalter le modèle pour encourager les imitateurs, n'est- il pas étonnant que ce soient justement nous qui ayons conservé de tout temps le plus ardent enthousiasme pour les défenseurs de Louis X M et consorts, et la plus profonde indifférence pour la mémoire de l'avocat du peuple, de Marat? Ce ne sont pas seulement les contemporains qui sont ingrats et insensés , mais encore la postérité. Nous ne savons pas rémunérer par la gloire, dont nous sommes les vrais dispensateurs, la plus noble des ambi- tions, et nous nous plaignons d'être délaissés; en vérité, nous méritons notre sort. A propos de quelques railleries, plus piquantes que justes, adressées par Camille Desmoulins, dans ses Révolutions de France et de Bradant y au N" 73, Marat rappelle quelques cir- constances dans lesquelles, à force d'énergie, de persévé- rance, il avait sauvé de prison, de la mort peut-être, des malheureux destinés à assouvir la rage des contre -ré volu- tionnaiies; citons des paroles que chacun pouvait démentir si elles avaient été mensongères : « N'eusse -je produit d'autre bien que de faire ouvrir les cachots de la Concieigerie aux onze infortunés qui y étaient détenus pour la brûle des bar- rières, en faisant donner l'assaut à la maison du président de la Cour des aides; n'eussé-je qu'excité cette sainte fermen- tation qui força les pères conscrits de déclarer irrépro- chables les auteurs de la brûle de la Bastille; avoir annulé huit cent soixante décrets de prise de corps déjà lancés, et arraché à la mort cent mille patriotes que ce despotisme aurait immolés par le glaive du bourreau , sont de trop beaux trophées pour ne pas bénir la liberté de la presse ! » {L'Ami du Peuple y N° â49.) UAmi du Peuple devint, à la lettre, le refuge de tous les opprimés; non-seulement il défendait leur cause, mais il accueillait textuellement l'expression souvent mal rendue de leurs plaintes; le peuple, se disait- il, n'en sentira que mieux la vérité. Pour les insérer, il doublait au besoin sa JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. 197 feuille, à son propre détriment, puisque le prix fie vente res- tait le même; témoin le récit de Taflaire de Ciiàteau- Vieux par deux adjudants chassés du régiment pour leur patriotisme {rAmi du Peuple, N° 206). Marat y ajoutait une adresse aux grenadiers des ci-devant gardes-françaises ; il faut lire comme il les presse de se présenter à TAssemblée nationale et d'in- sister sur la réintégration dans leur corps des malheureuses victimes! L'Assemblée résiste, Marat ne craint pas de se com- promettre davantage encore, il lance un de ses plus violents placards intitulé: F Affreux réveil , où il provoque rinsurrec- tion de tous les citoyens contre les ennemis de la patrie. Commencez -vous à comprendre pourquoi son journal est encore aujourd'hui mis à Findex de tous les pouvoirs arbi- traires ? Mais c'est surtout en détail que les oppresseurs déciment les patriotes; c'est pour cela que VAmi du Peuple ne s'at- tache pas moins aux petites cause» qu'aux grandes; sa feuille fourmille de lettres de simples citoyens de Paris ou dos pro- vinces poursuivis par leurs municipalités, et cette lecture nous apprend mieux quel est le véritable état des esprits en France que les plus hautes considérations générales. 11 semble dire : le plus pressé, c'est le secours à ceux qui souffrent. 11 se comj)laît à raconter, par exemple , les détails d'un atroce abus de pouvoir commis par un comujissaire de police envers un pauvre facteur de clavecins dont le fonctionnaire a séduit la femme; il dénonce comment la victime a été traînée dans la prison de Bicélre, il nous peint sa ruine complète, il termine par ces mots : « Le sieuy Heintzler est logé dans la rue Saint-Jean-de-Latran, coût' \ du puits, maison du sieur llénar. Comme son barbare perse- . cuteur, après les horreurs dont il s'est rendu coupable, peut être soupçonné de tout, je demande qu'il soit arrêté à Tin- stànt par la police, pour qu'il ne puisse approcher de l'asile de sa victime , que je mets sous la protection du comité de sa section. » [^L'Ami du Peuple ^ N° 272.) Ne sentez- vous pas 498 JEAN-PAUL MARAT. saigner le cœur de Thomme? Et quand on songe que c'est cette frénésie contre les tyrans subalternes qui Ta fait appe- ler sanguinaire! Dne autre fois, il s'agissait de quelques niatelots de Terre- Neuve indignement traités, il s'écrie : a Au souvenir de tant de férocité, le cœur se serre de douleur et suffoque d'indigoa- tion. On gémit sur le sort de ces malheureuses victimes de la cupidité et de la barbarie, on entre en fureur contre leurs affreux tyrans... » {L'Ami du Peuple, N** 285.) Cette suffoca- tion nous étonne, nous qui ne sommes guère émus que par les scènes dont nous sommes témoins; nos journalistes d'sûl- leurs ne s'occupent guère de ce qui se passe à si longue distance et à propos de si petites gens; est-ce pour cela que nous valons mieux, qu'ils valent mieux que Marat? Et quand il dénonce ces infamies, il ne manque jamais d'intére3ser tous les citoyens à la cause du mallieureux qu'il défend, afm que nous sentions mieux la nécessité de nous faire solidaires les uns des autres; que de fois ne l'entend-on pas s'écrier: u Je somme Barnave, Dubois Grancé, Robes- pierre, d'éplucher l'affaire avec soin! » {L'Ami du Peuple^ N** 277.) Et dès qu'il avait intéressé le public à l'affaire» il ne l'abandonnait plus que justice ne fût rendue; tous les jours il informait ses lecteurs des nouvelles circonstances surve- nues incidemment: et c'est justement à cause de cette per- sistance que Tautorité était forcée de céder, c'est cette téna- cité qui prouvait que ce n'était point une question de siiDfle remplissage , de nouvelle à la main , de faits divers. Que de dénonciations de ce genre ne pourrions -nous pas extraire des trois à quatre mille lettres particulières incluses dans son journal, ayant toutes trait à un abus particulier du pouvoir, mais se rattachant par ce côté à l'histoire généralel Elles sont si fréquentes qu'on n'y fait plus attention, qu'on s'en fatigue: de la fatigue à la critique il n'y a qu'un pas; et notre indifférence et notre insensibilité finissent bientôt par faire à Marat un reproche de son incessante sollicitude : nous JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. 4t» n'aimons pas qu'on ait plus de cœur que nous; plutôt que de l'admettre nous disons : c'est un rôle; et quand il en est aux suppositions, l'esprit humain est fécond en découvertes. Si nous nous rappehms quelle importance Marat atta- chait à ses propres idées, à ses moindres écrits, on doit lui savoir ^d* autant plus de gré d'en avoir maintes fois aJQumé rex[)osition , pour y substituer tel ou tel fait sans importance retentissante. Oui, on peut affirmer que l*Ami du Peuple était devenu, à la lettre, l'asile de quiconque avait à se plaindre de quelque injuste persécution. Nous pouvons cal- culer, en parcourant le journal, tout le bien qu'il a fait; mais qui dira tout le mal qu'il a dû empêcher? Combien d'agents n'ont pas été retenus par la terreur d'une dénoncia- tion certaine! Oui, et nous le proclamons à sa gloire, Marat était devenu la Méduse de tous les^fonctionnaires publics; est-ce de cela que vous vou'ez lui faire un crime? Nous avions cru d'abord remarquer, dans la correspon- dance, une certaine similitude de rédaction qui nous en faisait soupçonper l'autlienticité, mais le journaliste, dans son nu- méro 246, nous en explique la raison, car il semble qu'il ait tout prévu : « Qu'on ne soit pas surpris, dit-il, de retrouver le môme style d^ns la plupart -des lettres que je publie; le peu d'étendue de ma feuille m'oblige de les rédiger pour n'en prendre que la substance. Au demeurant, je prends sur mon compte quelques épithètes de celle-ci que j'ai retouchées pour les adapter au sujet. » Ce serait une erreur rie supposer que les lettres incluses au journal et non signées lui eu>sent été envoyées anonyrites et conséqueminent ne méritassent aucune confiance; nous ver- rons dans un chapitre spécial qu'il n'admettait rien de tel- Mais Marat ne voulait pas compromettre les signataires; il préférait, en insérant la lettre sans nom d'auteur, pi'endre sur lui toute la responsabiliié; c'était à la fois faire acte de dévouement et encourager les opprinrrés; mais c'était aussi <îoutenir les oppresseurs, qui savaient bien que la victime ÎOO JEAN-PAUL MARAT. serait entendue dû journaliste sans danger pour elle-même* On pressent que les contre -révolutionnaires ont dû pro- fiter de cette facilité de dénoncer à Marat des abus, et de la-^ certitude d'être accueillis, pour en inventer d'imaginaires, d'insensés quelquefois , pour faire tomber le journaliste dans des pièges tendus à sa haine de l'oppression. Il eut la saga- cité d'en découvrir un grand nombre, mais nous n'oserions avancer qu'il eût toujours réussi : qui le pourrait ? Veut-on lui en faire un objet d'accusation, 'pour en conclure qu'on ne doit pas r imiter, qu'il faut beaucoup de réserve en pareil cas, de peur de tomber dans quelque méprise. Nous ne glisserons pas non plus dans ce nouveau piège, et nous dirons aux journalistes à venir : imitez Marat, comme lui prenez la défense de quiconque est persécuté, des petits surtout dont la voix est si facilement étouffée ; accueillez les plaintes des • dédaignés, dussiez -vous être trompés par de faux dénoncia- teurs; car, je vous le jure, les maux réels causés par les agents d'un pouvoir arbitraire seront toujours mille fois plus irréparables et plus nombreux , que le mal qui peut résulter d'une fausse dénonciation contre un fonctionnaire toujours en droit, après tout, de se disculper. Nous reviendrons sur ce sujet. . . L'Ami du peuple faisait un jour allusion à cette perfidie des royalistes, à cette intention de le faire extravaguer pour ôter toute confiance en ses écrits, quand il citait une lettre d'un correspondant qui lui avait dénoncé qu'un grand nombre d'armes venaient d'être enterrées à Vincenues, et que, 'pour empêcher toute révélation du dépôt, on mmit fait empoisonner tons les ouvriers dans un souper. Le journaliste répondait : « Quelque adroit que soit le correspondant, l'avis qu'il donne à V Ami du Peuple est trop improbable pour ne pas paraître suspect, même fiiux... J'invite ces honnêtes gens à ne plus jouer avec VAmi du Peuple^ il ne sera jamais leur dupe. » [L'Ami du Peuple^ 1N° 251.) Il s'est produit, à propos de ces correspondances, une JOURNAL L*AMI DU PEUPLE. 201 insigne perfidie dont M. Michelet est le dernier colporteur moderne , el qu'il est bon de d(^masquer ici ; elle consiste à attribuer à TAnii du peuple toutes les idées énoncées dans telle ou telle lettre. Nous avons lemarqué déjà que Thistorien affirme à faux que Marat est fauteur de faccusation intentée à Lavoisier par un correspondant, d'avoir voulu priver Paris d'air, en faisant élever des murs d'octroi. On pourrait en dire autant quand on fentend attribuer à f Ami du peuple le soupçon ridicule que le pouvoir ait miné les piliers de Notre- Dame pour écraser les assistants, et bien d'autres absurdités de ce genre que le journaliste ne laissait consignées que parce que la lettre accusatrice contenait, en même temps, d'autres faits d'une valeur très -appréciable, d'autres dénon- ciations très-réelles et très-utiles à répandre. M. Michelet se donne parfois gratuitement trop beau jeu, pour prouver qu'il sait jouer de fironie. A pi'opos des prétendues extravagances de Marat , mon- trons par des extraits bien autrement importants que les deux ou trois petits faits controuvés par M. Michelet, mon- trons, dis -je, que fauteur du Plan de Constitution est tou- jours maître de lui, quand il s'agit de questions qui se rattachent à des principes. Bien qu'il ne H)anquât pas de motifs personnels et surtout politiques d'accuser les Constituants, il s'en fallait bien qu'il ne sût pas distinguer les imputations injustes des royalistes de celles qui étaient fondées. On se complaisait vers le milieu de 1790 à répandre dans Paris f idée qu'il était temps de dissoudre l'Assemblée trop coûteuse à lu nation» Cette opinion, jetée comme un os à rongera f envie d'une population man- quant de pain, pouvait être accueillie à fégal d'une motion patriotique ; nous savons tous aujourd'hui si f insinuation était adroite. On croit que Marat l'extravagant va se hàier de la propager par la voie de son journal, puisqu'elle le débarrassera de ses ennemis; que peu lui importera l'injustice du prétexte, pourvu que ce prétexte conduise au but. Rien de tout cela, car iQJt JEAN-PAUL MARAT. Marat sait qu'il ne faut jamais compromettre l'avenir au profit du présent, et qu'un tel acte entraînerait les plus graves coo- séquences. « Non, mes chers amis, écrit-il, vous n'êtes pas assez dépourvus de sens pour vous laisser tromper par de plats gueux payés pour vous pousser à la révolte. Ces coquins-li ne cessent de crier contre les dépenses de TAssemblée natio- nale , mais les avez -vous entendus crier contre les dépenses de la cour? Non. C'est qu'ils en profitent. Vous savez que les députés n'ont chacun que dix- huit livres par jour; ce qni est peu de chose pour leur entretien et l'indemnité des torts que leur fait Tabandon de leurs propres aflaires, pour s'occuper à yous rendre heureux. Sachez encore que les douze cents députés, payés fêtes et dimanches, ne coûtent à l'État qae 8,88â,000 livres, c'est-à-dire le quart environ de ce que coûte le roi, qui n'est bon à rien qu à chasser, manger, boire et dormir... Elle ne coûte, pendant une année entière, que ce que lui coûtaient les maisons des frères du roi... Elle ne coûte pas à la nation ce que lui coûtait un petit voyaye à Fontainebleau... Elle ne coûte pas le quart de ce que lui coû- tait l'une des catins favorites du vieux pécheur Louis XV;,,. ce que la cour dépensait dans une seule fête, ce que la reine envoyait chaque mois à son frère l'empereur, ce qu'elle don- nait chaque bail aux Polignac, ce qu'elle perdait au jeu dans le carnaval. » (L'Ami du Peuple y N° 277.) Si sa pénétration le mettait en garde contre les {«erfidies royalistes, son bon sens ne l'éloignait pas moins des extravft* gances patriotiques. Audouin, dans son Journal universel y recommandait, comme un moyen d'aplanir tous les obstacles que mettait le ministère à l'achèvement de la Constitution, celui de sus- pendre le pouvoir exécutif, poiu* être rétabli quand tout serait fini : c'était la contre-partie de la motion royaliste. On verra si Marat, à cette époque, avait lieu de se plaindre de cet autre pouvoir, combien de fois il en avait dénoncé les criants abus, combien de fois il en avait traduit les membres à la JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. î«3 barre de la nation; mais il ne concluait pas de Fabus à la dis- solution , comme il est si facile de le faire et toujours avec siiiccès devant une multitude méconteaite et imprévoyante. Marat donc répond au patriote Audoin : « Je ne comprends pas cela. Qu'est-ce qu'un pouvoir dont l'Etat peut se passer pendant quelques années, sinon une pièce parfaitement inu- tile à l'organisation politique, comme une cinquième roue à un cbai'? Mais est-il bien vrai qu'on puisse jamais suspendre le pouvoir exécutif sans jeter l'État dans une anarchie com- plète : car de quoi servent les lois qu'on ne fait pas exécuter? Ce moyen tant vanté n'aurait donc pas d'autre effet que d'opérer la dissolution de la société. « Pour remédier à tous les désordres, il ne s'agit pas de suspendre le pouvoir exécutif, mais de le renfermer dans ses vraies limites, après l'avoir sagement réparti aux différents corps dç la machine politique, puisque chacun de ces corps doit en avoir une branche pour faire exécuter ses délermina- tioas : le pouvoir législatif, ses décrets; le corps adminis- ti'atif, ses ordonnances; le corps judiciaire, ses jugemients; le corps miliiairè, ses règlements; sans cela la machine politique serait paralysée. » {L'Ami du Peuple ^ N°278.) Voilà Marat surnommé l'anarchiste. Il veut décentraliser le pouvoir pour lui ôler sa puissance oppressive; mais il ne veut pas l'abolir entièrement, parce qu'il faut des règles ou des lois dans une société, et qu'une loi sans force pour la faire exé- cuter n'est qu'une duperie. On comprend que nous ne puissions pas dans cette étude citer tous les exemples; on ne nous déniera pas que ceux-ci ne soient pris dans les opinions les plus brûlantes; mais on avait intérêt à répéter que Marat extravaguait, afin que le peuple ne prît pas au sérieux ses conseils , afin que la posté- rité n'y recourût pas. 11 en a été de l'Ami du peuple, par rapport à la politique, comme des milliers de n>albeureux qu'on a fait jeter dans les cabanons de Bicêtre pour le crime irrémissible d'avoir eu trop raison. Mais la polixi^ue du fou 204 JEAN-PAUL MARAT. est encore consignée dans ses livres; qu'on la juge et qu'ott prononce ! Un autre reproche, fondé cette fois mais non moins injuste en bonne logique, est journellement adressé au jour- naliste. « Il se répète à chaque instant, » dit -on. S'il revient sur le même sujet, c'est que sans doute on ne Fa pas écouté. Alléguera- 1- on que l'objet n'en valait pas la peine? Qu'on cite, en ce cas, une seule question si peu importante que l'écrivain n'ait pas dû s'y arrêter, jusqu'à ce qu'elle ait été bien comprise. // se répète! Les principes de la vraie politique sont-ils si nombreux, qu'on puisse tous les jours en offrir une nou- velle série. Mais je vous comprends : vous voudriez que le journaliste, au lieu de revenir sans cesse sur ces questions, subversives de ce que vous appelez les idées d'ordre, vous apprît chaque jour du nouveau, c'est à dire qu'il se fît nou- velliste. Vous préférez l'anecdote piquante aux discussions de fond, le trait scandaleux à l'exposition réitérée des principes; en d'autres termes, vous voudriez Marat moins sérieux, moins pressant, moins convaincu, prenant sa tâche moins à cœur; je vous comprends, vous dis-je. Ce que nous avançons de l'importance des questions maintes fois soulevées par Marat est si vrai, que tout lecteur peut facilement en faire l'épreuve. Qu'il ouvre le journal au hasard, qu'il lise attentivement le numéro qui lui tombera sous la main, il sera tellement frappé de la gravité de la question qu'il se sentira entraîné à poursuivre la lecture d'une feuille si indispensable, si palpitante d'actualité. Cepen- dant qu'il la poursuive; qu'il dévore cinq, dix, quinze numé- ros, et la fatigue le prendra. Pourquoi? C'est que l'au- teur aura été obligé de revenir, comme journaliste, sur des points déjà discutés, points sur lesquels il ne lui aurait pas été permis de s'appesantir une seconde fois dans un livre , mais qu'il a dû traiter à nouveau dans un jour- nal, dans une feuille qu'on parcourt aujourd'hui et qu'on JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. 205 oublie demain pour la reprendre quelques jours après; dans une feuille qui n'a pour but 'qu'un incessant enseignement de principes. Assistez à quelque cours qu'il vous plaira, et, à chaque leçon, vous entendrez le professeur rappeler les lois générales à propos de chaque application particulière. Le journalisme est un professorat, Marat considérait sa tâche comme un enseignement quotidien. Le reproché de se répéter peut- il lui être adressé de bonne foi, aujourd'hui qu'il est démontré que c'est l'ignorance, ou tout au moins l'oubli des principes, qui a perdu la Révolution ? Mais longtemps encore, pour la perpétuité des abus, on feindra de préférer Camille à Marat, la gazette au journal; n'hésitons pas à le dire, on pro- clamera la supériorité du mot qui fait rire et n'engage à rien au principe qui nous crie : Lève-toi et combats. S'il nous arrive de dire que Marat n'a point été écouté, si nous l'entendons lui-même exhaler cette plainte, il ne faut pas prendre trop à la lettre cette exagération du zèle patrio- tique; c'est l'effet du désespoir du moment, d'une insatiable aspiration au triomphe de la liberté. Le fait est que Finfiltra- tion révolutionnaire avait fini par pénétrer dans les intelli- gences les plus rebelles, les cœurs les plus inaccessibles; l'eau tombant goutte à goutte avait percé le roc : le mara- tisme se faisait doctrine politique, et le maître ne devait cette victoire qu'à sa persistance; lui-même va constater le résul- tat : « La sainte doctrine de la résistance à l'exécution des décrets injustes commence enfin à être annoncée par tous les écrivains populaires... Les Révolutions de Paris, le pa- triote Audouin en sont venus à nos principes; quant à mon disciple, l'Orateur du Peuple , ce n'est pas le courage qui lui manque... J'ai tout fait pour pénétrer la nation de grandes vérités; une fois arrivée à ce point, alors seulement la Con- stitution deviendra ce qu'elle doit être, chaque fonctionnaire public sera remis à sa place, la justice régnera au nom des lois, l'État fleurira, et les Français seront libres et heureux. » {U.Ami du Peuple, N° 447.) 208 JEAN-PAUL MARAT. Par une autre insinuation peifide, on a feint de confondre le journal de Marat avec touteâ les publications ordurières ou extravagantes de l'époque; c'est à peine si Ton a fait i l'Ami du Peuple l'honneur de le coniparer au Pire DurhPne. Or, nous avons montré, au début de ce chapitre, quelles obli- gations morales Marat imposait aux jouirnalistes ; dis contre leur fin. En amusant la malignité du peuple, ils le^ font rire de ses souffrances, ils diminuent son ressentiment;, contre l'auteur de ses maux, et ils le portent à souffrir pa- tiemment. » (L'Ami du Peuple y N° 146.) Nous mettons au défi qu'on trouve un seul numéro dont le style contredise l'engagement. Pourtant je me trompe, il existe, en effet, dans tout le cours du journal un numéro où deux expres- sions grossières sont employées par initiales. En parlant de Lafayette, Marat écrivit : « Ce tartufe sans vergogne fait le J...-f » Mais la preuve que le rédacteur n'est pas coutu- mier du fait, c'est que, relisant sa feuille, il s'aperçoit de l'expression qui lui est échappée ; aussitôt il ajoute en note : « Les lecteurs de goût me feront ici quelques reproches, ils . diront et rediront sans cesse que ces épithètes ne sont pas du bel usage; je sais cela comme eux; qu'ils ouvrent mes œuvres physiques et philosophiques, ils verront que le style noble et élevé ne m'est pas étranger. Mais c'est pour le peuple, et ^ non pour les savants et les gens du monde, que j'écris au^- jourd'liui. Or, mon premier but est d'être bien entendu. » (T/Ami du Peuple, N° 321.) Il rétracterait le mot, s'il en connaissait l'équivalent; mais il s'agit de Lafayette. Nous avons énuméré déjà bien des moyens infâmes eni- JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. «07 ployés par le pouvoir contre une feuille qui était, à vrai dire, sa plus terrible ennemie. Il nous reste à parler de celui de tous qui a le plus nui à Marat : il s'agit de l'impression de faux numéros de l'Ami du Peuple^ dans lesquels on exagé- rait toutes ses opinions politir|ues au point de les rendre ré- voltantes d'absurdité, d'atrocité, de contradiction. Dans l'un on voit Marat défendre le pouvoir ministériel, ou se déclarer partisan du duc d'Orléans; dans l'autre il soutient une loi liberlîcide. Quel habile procédé pour lui faire perdre la con- fiance publique, surtout dans les mains de gens adroits! A son retour de Londres en 1790, par exemple, il trouve son titre exploité par quatre folliculaires à la fois, écrit-il, fri- pons sans pudeur, qui ne craignent pas de prendre son nom et son épigraphe. M. de Clerrnonl-Tonnerre ne dédaigne pas le rôle de faussaire de l'Ami du Peuple, Plus tard, et tour à tour, Bailly, Lafayette , Roland, auront recours aussi à la ccHitrefciçon , par leurs agents, bien entendu : contre un ennemi politique tous les moyens sont bons. Voilà les écrits dont les adversaires de Marat extraient encore aujourd'hui des passages révoltants pour nous en faire maudire l'auteur. Le procédé est atroce, mais si facile ! Marat nous apprend lui-même comment nous pourrons reconnaître ces faux numéros : « Je préviens les lecteurs, amis de la liberté, qu'ils distingueront ma feuille des faux Amis du Peuple publiés sous mon nom, par cela seul que les auteurs sont des endormeurs qui prêchent toujours la paix^ la tolérance des prêtres fiictieux, la patience aux outrages des fonctionnaires publics, la soumission aux lois bonnes ou mauvaises, Tobéissance aveugle des soldats à leurs officiers ; .des endormeurs qui ont besoin de taire les prévarications et les conspirations des endormeuis du peuple, de l'Assemblée nationa'e, de la municipalité, des départements, de l'état- major du général (Lafayette), sur lesquels je crie sans cesse haro en sonnant le tocsin; des endormeurs qui ne clabaudent que contre les Jacobins , les sociétés fraternellea, le dub des 208 JEAN-PAUL MARAT. Cordeliers dont je ne dis jamais rien , si ce n'est pour leur reprocher leur inaction et leur lâcheté. » [UAmi du Peuple ^ N^ ââS.) Le meilleur moyen, le seul aujourd'hui encore, de distinguer les vrais des faux numéros, c'est de se pénétrer des principes de Marat et de rejeter comme faux tout ce qui en dévie , puisque dans tous ceux qui sont réputés vrais l'au- teur ne varie jamais depuis le premier jusqu'au dernier. Si Ton nous demande la preuve que les autorités précitées étaient de connivence avec les contrefacteurs, c'est que ceux-ci n'ont jamais été inquiétés, malgré les réclamations de l'auteur; à tel point que Marat en fut parfois réduit à se faire justice lui-même, c'est-à-dire à se présenter, suivi de commissaires de sections, chez les délinquants, pour y saisir les collections des faussaires. D'autres fois, c'étaient les libraires qui, par spéculation, répandaient dans le public des contrefaçons de feuilles déjà parues, ou des imitations provenant de lambeaux d'articles pillés çà et là. Il est plus malaisé de reconnaître ces derniers; mais aussi ce sont les moins dangereux, car la mauvaise foi ne peut pas s'en servir pour nous tromper sur le véritable esprit de VAmi du Peuple, Au reste, le travail de M. Che- vremont, mis à la fin de notre ouvrage, ne laisse plus de doute à cet égard; il ne fallait, pour le réussir, rien moins que quinze années d'étude exclusive du journal, un ardent amour de la vérité, et la conviction républicaine que con- fondre les ennemis de Marat c'était concourir au triomphe de ses doctrines politiques. Devons -nous ajouter que l'autorité se gardait bien de poursuivre ces pillards qui nuisaient aux intérêts du rédac- teur : empêcher Marat de rentrer dans ses frais, c'était indi- rectement créer un obstacle à la publication. Les agioteurs, assurés de l'impunité, ne devaient pas se faire faute de ce trafic honteux mais lucratif, puisqu'à certaines époques le numéro se vendit un écu et même jusqu'à six livres. Un jour- naliste, un concurrent, Camille va nous en fournir lu preuve. JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. 209 n écrivait au numéro 32 de ses Hévolulions de France : « Le numéro du 28 juin s'est vendu comme du pain dans un temps de famine, et jusqu'à six livres la demi-feuille. J'es- père que mes lecteurs me sauront gré de leur donner à si bon marché ce qui a coûté si cher, et d'insérer dans mon numéro la précieuse dénonciation du général Lafayette par M. Marat, surnommé le sapeur des journalistes, qu'on trouve toujours le premier à la brèche, et qui dit comme Bayard : Le poste du péril est celui de Marat. i> Camille, ce jour-là, était plein dé bonne volonté; mais il prouve combien il connaissait peu Marat; il représente comme un audacieux démolisseur, seulement, un homme qui n*a jamais proposé le renversement 'd'une institution sans dire ce qu'il faudrait mettre à la place. Le nombre des faux numéros a dû être considérable; c'est encore à M. Chevremont qu'il faut recourir pour savoir qu'en penser. Les contrefacteurs ne se contentaient pas de si peu ; ils faisaient encore imprimer de fausses brochures, de fausses lettres signées du nom de Marat. Le 18 septembre 1790, le journaliste écrivait : « Un fripon maladroit vient d'en impo- ser au public en publiant sous mon nom une Lettre au roi, ou VAmi du peuple au Pure du peuple,, . Il n'y a qu'un imbécile qui puisse me souj)çonner de royalisme. Il me fait porter .mes réclamations au prince contre mes persémiteurs; c'est le dernier des hommes, après ses ministres, à qui je me serais avisé d'en parler... L'Ami du peuple voudrait voir tous les rois en tutelle et à la portion congrue. Je suis bien éloigné de demander au monarque le bonheur de la nation, moi qui le regarde comme son éternel ennemi. Louis XVI s'est couvert à mes yeux du sang des patriotes de Nancy, en ap- plaudissant à leur bourreau (Bouille) ; tant que je vivrai, je ne cesserai de lui en faire un crime. » {L'Ami du Peuple, N"» 224.) 1. 44 240 JEAN-PAUL MAUAï. Encore une fois, il n'e&t qu'un moyen de reconnaître les faux Marat : c'est de bien se pénétrer des principes répandus dans son Plan de Lâgislalioiiy dans son Offrande à la patrie et dans sa Constitution *^ qui ne voudrait en juger que parle style serait dupe de l'habileté des fourbes. Un expédient dont la réaction se servit encore, c'était de gagner les ouvriers typographes pour les engager à glis- ser des erreurs dans la feuille. En novembre 1790, Marat, harcelé par la police, obligé de se cacher, s'écriait avec désespoir : « Le pauvre Ami du peuple ne sent le malheur de sa position que par Fimpuissance de ne pouvoir cher- cher un imprimeur patriote. Depuis longtemps des ouvriers sans lumières et sans civisme tronquent impitoyablement sa feuille pour s'épargner une heure de travail. Le der- nier éditeur donf il s'est servi paraissait même vendu aux ennemis de la Révolution, du moins à en juger par la manière indigne dont il a mutilé les cinq derniers numéros. Lecteurs sensibles, si jamais votre sein fut déchiié par la douleur, vous pouvez vous former une idée des chagrins qui dévorent votre fidèle défenseur. » {L'Ami du Peuple^ N"* 289.) Ses ennemis ne rougissent pas d'attribuer aujourd'hui ces erreurs à son ignorance! Pourquoi faut-il qu'une mort pré- maturée l'ait empêché de mettre fin à un projet dont il avait commencé déjà l'exécution? Il affirme que, dans la saisie du 22 janvier, on lui a pris cent quarante numéros de son jour- nal, corrigés pour une seconde édition. {Appel à la nation.) Ce n'est pas tout encore; quelquefois la police, instruite d'avance du contenu d'un numéro, faisait arbitrairement saisir la feuille dénonciatrice aussitôt après le tirage. Marat en appelait aux tribunaux ; ceux-ci» forcés par le public, ren- daient un verdict de restitution; mais l'eiïet que devait pro- duire la révélation n'en était pas moins paralysé : le pouvoir avait atteint son but. D'autres fois encore, la police apostait au bureau des mouchards qui accaparaient, à prix d'argent, la feuille tout entière, et rien ne transpirait dans le public. JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. 241 Hélas! en armant son gouvernement d'une puissance illimitée ou mal contenue, le peuple ne soupçonne pas combien de maux il se prépare à lui-même et à ses défenseurs. Venant aux persécutions de toutes sortes que Marat eut à souffrir, M. Michelet écrit du fond de son fauteuil : « En réa- lité le péril était peu de chose. La vieille police de Lenoir et de Sai tine n'était plus. La nouvelle, mal réorganisée, incer- taine et timide, dans les mains de Bailly et de Lafayette, n'avait nulle action sérieuse. » {Histoire de la Réiwluiion française y tome II.) Demandez à Danton, à Desmoulins, à Fréron, à cent autres tous réputés gens de courage par M. Michelet lui-même et contraints à s'éloigner, ce qu'il y avait à craindre après le massacre du Champ- de -Mars. Mais M. Michelet va plus loin : « La police de bonne heure rendit à Marat le service de le forcer de vivre caché ^ enfermé , livré tout au travail ; elle doubla son activité. Elle inté- ressa vivement le peuple à son Ami persécuté pour luiy fugitif en péril. [Ibidem^ tome II, page 396.) En vérité, on ne se contredit pas plus grossièrement; « le péril était peu de chose y et cependant Marat persécuté était forcé par le pouvoir de vivre caché pour échapper à ce péril! » Quos vull perdere Jupiter dementat : quand Jupiter rencontre un écrivain sans entrailles, de peur de contagion, il le prive du sens commun. Nous souhaitons à M. Michelet que la police ne lui rende jamais le même service. Il fallait être Marat pour résister; le fait est qu'il y laissa son aisance personnelle, la fortune de sa femme, son repos, sa santé, sa vie ; combien de temps encore Tignorance du peuple, l'indifférence des égoïstes, l'injustice des ennemis de la liberté nous forceront-ils d'ajouter qu'il y laissa sa mémoire? L'importance du journal VAmi du Peuple^ l'influence qu'il exerça sur la marche des idées, ne sont- elles pas suf- fisamment démontrées par le récit de tous les obstacles qu'on opposa à la publication? S'arme -t-an aussi fortement 242 JEAN-PAUL MARAT. contre un ennemi imaginaire? Il serait superflu d*insister. Marat avait primitivement conçu le projet de cesser sa feuille quotidienne avec la Constituante, car nous lisons au numéro 546, à propos d'un plan d'économie rurale qu'il pré- sente : « Avant de quitter la plume que j'ai consacrée depuis trois ans à la défense des droits de la nation et de la liberté publique, mon dernier regard sera pour le peuple pour lequel je n'ai pas craint de me faire anathème. » Mais les élections venaient de nommer à la Législative tant de gens qui lui paraissaient suspects sous le masque du patriotisme, qu'il aurait cru trahir la cause de la liberté dans un moment aussi critique, s'il eût déposé sa plume de journaliste. Il la reprit; ce fut pur dévouement. Qu'avait-il, en effet, à y gagner? Lui-même va nous l'apprendre dans une lettre empreinte d'une profonde tristesse, et qu'il adressait aux pères conscrits quelques jours après la déclaration précé- dente. « Gomme il n'y a plus d'eau à boire à être homme de bien, comme il n'y a que les galères à gagner en défendant les droits de la nation, et la corde à craindre en disant de tristes vérités à M. Capet, l'Ami du peuple a l'honneur de vous donner avis qu'il est sur le point de renoncer à la folle entreprise de s'immoler au salut public pour ne plus songer qu'à refaire sa fortune, s*éiard réduit à la besace dans la poursuite de ce projet insensé, ayant été même dévalisé chez quelques citoyens auxquels il avait demandé asile. » Voilà ce qu'il avait gagné, voilà ce qui l'attendait encore, s'il con- tinuait son journal ; il n'hésita pas. S'il ne faut pas appeler cela dévouement, quel nom lui donnerons-nous? Plutôt que de se résoudre à cet aveu, M. Michelet qui , comme on sait , a lu l'Ami du Peuple la plume à la main^ affirme que « Marat gagna beaucoup d'argent par son journal, et vécut aisé. » {Histoire de la Révolution française y tome II, page 396.) Nous mettons l'historien au défi de prouver cette affirmation. Mais c'est Marat qui parle de sa pauvreté, penserez-vous sans doute ; ne peut-il pas en imposer pour faire valoir ses JOURNAL L'AMI DU PEUPLE. 213 /prétendus sacrifices? A cela je réponds que le décret de la Convention par lequel la France s'engageait à purger les dettes de Marat, et les vingt-cinq sous, en assignats, qu on trouva chez TAmi du peuple à sa mort, attestent la vérité de la déclaration. Mais M. Michelet, qui a prévu la réplique, a soin d'écrire : « Marat vécut aisé, au jour le jour toutefois, au hasard d'une vie errante. » [Histoire de la liévolution française y tome II, page 396.) Le serpent n'a pas plus de replis, en ses enlacements; mais nous ne nous rebuterons pas, nous les dénouerons un à un, pourvu que le lecteur veuille nous prêter l'assistance de son attention. Raison- nons donc cette fois encore. Si Marat gagna beaucoup d'argent et vécut au jour le jour^ il faisait donc grande chère. Non, puisque l'historien avoue, dans le même livre, que l'Ami du peuple était sobre. Menait-il du moins un grand train de maison ? Pas davantage , puisque M. Michelet a encore écrit : Sa vie était simple ^ écrire ^ toujours écrire. Jouait- il? Aimait- il les femmes? Nous ferions rire nos lec- teurs si nous insistions. Mieux vaut terminer ce chapitre en leur apprenant que la veuve de Marat appelait le journal l'Ami du Peuple « l'arsenal des principes vraiment révolu- tionnaires. » La suite de cette étude va prouver si la qualifi- cation était exagérée. CHAPITRE XIIL BIOGRAPHIE. AOUT 1789 — 22 JANVIER 1790 SoBfMAiRE. — Tncriminations de Marat contre l'Assemblée nationale i propos du pro- jet de division en deax chambres, — et du veto suspensif. — Véritable situation poli- tique de la France en 1789-90. — Accusations contre le corps municipal, — contre le Châtelet. Pouvoirs du déléguant sur le délégué. — Premières poursuites par l'Hâtel-de-Ville contre l'Ami 4u peuple. -> Poursuites continuées par le Châtelet. Part prise par Marat dans les journées des 5 et 6 octobre. — Cet événement lui rend l'espoir. — Marat se cache à Versailles. — Lecointre lui ofTre sa maison. — Grand caractère de l'Ami du peuple. ~ Il se réfugie à Montmartre. — Il est décoo^ vert et amené devant le comité des recherches, — puis devant le comité de la police. — Motifs de précautions de ces comités. — Expédition du 22 Janvier I790« — Récit de l'évasion de Marat par lui-môme. — Résumé de son grand principe politique. Les principes hautement avoués et soutenus par un écri- vain politique équivalent à des actes; aussi entraînent-ils les mêmes conséquences. A partir du jour où Marat publia Y Of- frande à la patrie jusqu'à sa mort, tout ce qu'il eut à sup- porter, poursuites judiciaires, condamnations, pillage, exil, ne fut que le résultat de tel ou tel écrit. Quelques numéros de son journal avaient à peine paru, que ses opinions avaient soulevé contre lui tous les pouvoirs; voyons si ce fut à tort ou à raison. L'Assemblée nationale, on le croirait difficilement après le là juillet, avait émis le projet contre-révolutionnaire de se diviser en deux chambres; système tout à l'avantage de la cour, et que depuis nous avons vu s'établir sous le nom de Chambre de^ pairs et Chambre des députés, ou sous une autre dénomination analogue. A cette proposition, le journa- liste répond par un dilemme qui ne laissait pas d'échappatoire BIOGRAPHIE. »46 aux parlementaires les plus retors : « Si elles ont les mêmes intérêts, elles seront animées du même esprit et presque toujours d'accord sur les ndêmes points : elles n« servi- ront donc qu'à compliquer inutilement la machine poli- tique. Si elles ont des intérêts différents, celle qui aura le contrôle ne servira qu'à embarrasser et à arrêter la marche de celle qui aura la puissance législative, le jeu de la ma- chine politique sera détruit... « Comment imaginer qu'une loi faite dans la chambre basse, pour anéantir les restes du régime féodal, passât jamais dans la chambre* haute? Qu'on en juge par tout ce que les ordres privilégiés ont fait pour empêcher leur réunion aux communes. Sans les scènes sanglantes qui ont suivi la prise de la Bastille, quel homme de sens oserait prétendre qu'ils y eussent jamais con- senti? » (L'Ami du Peuple^ N**l.) Marat n'avait pas oublié que le haut clergé et la noblesse faisaient encore partie de cette Constituante qu'ils avaient cherché à anéantir au début de la réunion des états, et dont ils auraient dû être expulsés après le 23 juin ; il savait qu'ils ne s'y étaient maintenus que po^r mieux entraver la marche de la Révolution; le décret qu'ils venaient de proposer n'était- il pas un déguisement de la division des ordres? Le logicien avait non-seulement le droit, mais le devoir de suspecter une telle assemblée ? Ce n'est pas tout, il s'agissait d'un autre décret bien plus réactionnaire encore; on voulait donner au roi le droit d'em- pêcher la promulgation des lois réputées libérales, par l'op- position de son veto. Si la division des chambres fut rejetée, par compensation le veto royal fut accepté en partie et suffi- samment pour donner à la coui- le temps de réunir ses forces et d'en finir avec la Révolution ; on sait que les législateurs décrétèrent le veto suspemif. Ici Marat rappelait le principe qu'il avait posé naguère dans sa constitution : u Comment la sanction royale a-t-elle pu faire le sujet d'uae qiiesiion? Le veto est le droit d'empêcher î' effet d'un acte du pouvoir légis- latif ; qui ne voit que ce droit ne peut appartenir quà la nu- 246 JEAN-PAUL MARAT. . tion? )) [UAmî du Peuple^ N° 1.) Et plus loin : « Ce décret est attentatoire à la souveraineté du peuple, à la liberté publique, il doit donc être annulé par la nation. » {Ibidem y N° 5.) Sont-ce bien ceux qui applaudissent à la résistance des communes, au Jeu de Paume, qui improuveront l'appel à la résistance contre des mandataires infidèles ou inconséquents? Que le roi reprenne la puissance absolue par lui-même ou qu elle M soit rendue par décret d'une chambre , le résultat pour le peuple n'est-il pas le même? Que ce dernier s'insurge par ses représentants dans telle circonstance ou par lui-même dans telle autre, n'est-ce pas user du même droit? Est-ce là ce qu'on nomme un appel à l'anarchie? Jusques à quand quali- fiera-t-on de ce nom l'appel au peuple, c'est-à-dire l'appel au réputé souverain par les plus grands législateurs? Ou renonçons à la logique, ou déclarons qu'en cette question encore Marat ne sortait pas des principes, et qu'il était en. droit de s'écrier : « Il n'est que trop évident qu'une puissante faction, cachée au sein même des États Généraux, ne travaille qu'à faire manquer le grand œu\re de la régénération de l'efhpire. » [L'Ami du Peuple, N° 7.) Que ne pouvons-nous ici reproduire dans son entier le discours qu'il adresse au peuple en songeant à tout le mal qui s'est fait, depuis deux mois seulement, par les pouvoiis con- jurés? On y verrait sans doute un tableau diflerent de celui que les historiens se complaisent à couvrir de couleurs si riantes. Mais, pour être plus sombre, en serait-il moins vrai? Il semble, à les entendre, qu'il n'y ait plus après le 14 juillet, après surtout la nuit du 4 août, qu'à chanter un Gloria patri! à l'effusion de tous les cœurs, à la concorde de toutes les âmes généreuses; et cela, pour se donner le droit plus tard de crier malédiction sur les perturbateurs ambitieux qui ont osé troubler un si touchant accord; Mensonge, éternel mensonge, qui n'était propre, au lendemain de toute révolution subsé- quente, qu'à rejeter le peuple dans les mêmes fautes par la même confiance. Si nous ne pouvons citer, qu'on n'oublie BIOGRAPHIE. 247 pas les sources. Quelques lignes encore pour confondre les historiens modernes : « Français! peuple vain et frivole, au lieu de sentir que votre indépendance est l'ouvrage des conjonctures, vous en faites honneur à votre sagesse, à votre courage; la vanité vous aveugle, et, dans Tivresse d'un faux triomphe, vous laissez vos perfides ennemis renouer tran- quillement les fils de leur trame odieuse... Peuple incon- sidéré, livrez-vous à la joie, courez dans les temples, faites retentir les airs de vos chants de triomphe, et fatiguez le ciel de vos actions de grâces pour un bien dont vous ne jouissez pas! Vous n'avez plus de tyran, mais vous éprouvez encore les effets de la tyrannie; vous n'avez plus de maîtres, mais vous ressentez encore les maux de l'oppression; vous ne tenez qu'un fantôme, et vous êtes plus loin du bonheur que jamais. Hé! de quoi vous applaudiriez-vous? D'un bout du royaume à l'autre l'État est en travail et en convulsions; vous êtes dans l'infortune, vos ateliers sont déserts, vos manufactures aban- données, votre commerce est dans la stagnation, vos finances sont ruinées, vos troupes sont débandées; vous vivez dans l'anarchie, et, pour surcroît de calamité, c'est en vain que le ciel a eu pitié de vous, c'est en vain qu'il a combattu pour vous, c'est en vain qu'il vous a ouvert les trésors de la fécon- dité. Vous n'avez échappé aux horreurs de la famine que pour éprouver la disette au sein même de l'abondance. » [LAmi du Peuple^ 18 septembre 1789.) Voilà la vérité historique. La contre -révolution tramait de tous les côtés à la fois? Abordons la municipalité : « A peine* est-il un seul comité où ne se trouve quelque pensionnaire du prince, quelque membre qui ne subsiste de ses largesses, quelque aristocrate à funeste projet, quelque' agent corrompu. Croira-t-on qu'à la tête de tous est un académicien (Bailly) comblé de pensions du roi ?...» .Un des grands reproches faits à Marat, c'est de n'avoir pu croire à la sincérité du dévouement patriotique des pen- sionnés de la cour. Mais comme on ne pouvait lui imputer à crime cette incrédulité, on a dit : Marat ne s'attaqua à Bailly, «48 JEAN-PAUL MARAT. à Condorcet, à d'autres encore, que parce qu'ils étaient aca- démiciens. On déplaçait la question pour n'avoir pas à la résoudre; nous promettons de le faire. Revenons aux comités de THôtel-de-Ville de Paris. « Parlerons -nous des dépré- dations dont quelques-uns sont accusés , du salaire exorbi- tant de cette légion d'employés qui dévorent le peuple et augmentent sa misère... (On sait qu'en effet les districts demandèrent des comptes, et que plusieurs comités en élu- dèrent la reddition.) Ce comité de police, où régnent d'inso- lents aristocrates qui osent se rendre maîtres du sort des prisonniers ; ce comité des subsistances, que dirigeaient deux anciens accapareurs aux gages du gouvernement, ce voile impénétrable qui couvre toutes leurs opérations; ce corps énorme de milice soldée; ces appointements exc^sifs de Tétat-major ; cet esprit de corps que Ton s'efforce d'inspirer à la milice bourgeoise ; ce soin extrême de défendre les assem- blées du peuple comme attroupements tumultueux... » {UAmi du Peuple^ N"* 14-15.) En résumé la Ville est aussi gangrenée que l'Assemblée. Passons au Châtelet. « Le moment d'attaquer ce tribunal me paraissait favoraj}le. Alarmé des efforts continuels de ses membres pour opprimer les amis de la liberté et sauver les traîtres à la patrie, je brûlai de les dénoncer au public... L'odieuse partialité des greffiers, des rapporteui's, des juges dans l'affaire du baron de Bezenval, dans celle de MM. Martin et Duval de Stain, dans la déposiiion de M. Rivière, dans les interrogatoires du chevalier Rutlege et du marquis de Favras, me saisirent d'indignation ; j'oubliai ma propre cause pour celle du publie, et, comptant pour rien les dangers que je courais, j'invitai les bons citoyens à se porter en foule au Châtelet, à exiger que l'instruction de la procédure se fît à haute voix, et à faire valoir leurs droits. » [Appel à la Nation.) Comment le pouvoir judiciaire n'aurait- il pas été royaliste, puisqu'il n'avait pas été changé? Nous ne nous étonnerons plus maintenant que tous les BIOGRAPHIE. S49 corps de l'État aient été d'accord pour étouffer au plus vite cet intrépide dénonciateur, cet ennemi de l'autorité. Ce fut un haro général. Ajoutez que Marat se résumait ainsi, le 26 septembre, dans un discours aux districts : « Rejetez, sans balancer, tout homme aux gages du gouvernement, tout pen- sionnaire royal, tout conseiller, tout commissaire, tout membre des parlements, tout suppôt du despotisme ou de Taristocratie ; leurs maximes sont celles de la sei-vitude et de l'oppression ; ils vendraient vos intérêts, sacrifieraient vos droits, et ne tra- vailleraient qu'à vous perdre. Rejetez pareillement tout entre- preneur, tout monopoleur, tout accapareur; vils esclaves de la fortune, ils ne cherchent que la protection des hommes en place ou des hommes en faveur : et comment vos intérêts seraient-ils en sûreté dans des mains qui ne travaillent qu'à se charger de vos dépouilles? » Style déclamatoire, écrit M. Michelet; soit, qu'on en trouve un autre, mais qu'on répète les mêmes conseils et sans cesse, car, je le jure par tout ce que nous autres postérité avons vu depuis, c'est là le mal, la contagion dont les germes ont passé dans le sang des petits-fils. Le journaliste terminait en ces termes : « En- chaînez vos représentants à leurs devoirs en vous ménageant les moyens de les rappeler lorsqu'ils s'en écartent, et de les punir lorsqu'ils les violent; qu'à chaque instant le lâche qui serait tenté de manquer de foi sente qu'il est sous votre main. » {L*Ami du Peuple^ N^ 16.) Quel renversement dans les idées de ceux môme qui se croyaient les plus avancés! En effet, Mirabeau, dans une séance orageuse et célèbre, avait fait proclamer l'inviolabilité des représentants; le décret était juste sous un point de vue, puisqu'il ne tendait qu'à défendre le pouvoir législatif contre les atteintes de l'exécutif; mais , comme tout ce qui vient des ennemis de la liberté, ce décret cachait un piège, à savoir que le commettant n'a pas droit sur le député. Le peuple s'y laissa prendre, il applaudit à la motion du grand orateur, et con- clut que lui non plus n'avait pas de droits sur ses délégués : 220 JEAN-PAUL 3IARAT. il s'assimilait, lui souverain, au pouvoir exécutif 1 Les affidés de la Constituante se gardèrent bien de le détromper. Mais voilà que tout à coup un agitateur vient professer hautement que les députés dépendent de ceux qui les envoient, que tout fonctionnaire est à chaque instant sous la surveillance de celui qui le nomme , que le chargé d'affaires n'est pas au-dessus de son client, le sujet au-dessus du souverain, qu'en un mot, le peuple en tout, partout et toujours reste le maître. . . . Quel crime abominable I Rien que la morl n'est capable D*expier ce forfait. C'est aller trop vite , pensèrent aussi les patriotes timides et sans principes ; pendant que l'opinion publique est encore indécise, étouffons au plus tôt cet homme dangereux, se dirent tout bas les fonctionnaires de tous les rangs. Ce fut comme un mot d'ordre, tous s'entendirent: ceux-ci pour écraser Marat, ceux-là pour laisser faire. Et pourtant quoi de plus logique? Ne nous lassons pas de le répéter : un peuple ne peut être libre qu'autant qu'il aura compris que, si la nécessité de régler les intérêts de tous ^ donna naissance à l'administration gouvernementale, il n'en conserve pas moins le droit éternel de créer à sa volonté les fonctionnaires publics, de les surveiller sans cesse, d'honorer ceux qui sont fidèles à leur mandat, d'arracher à leurs fonc- tions les lâches qui en abusent, et de les punir s'ils prévari- quent. Hors de là, pas de citoyens, je ne vois que des esclaves. Et puisque les empiétements de l'autorité sur les droits du peuple sont causes de toutes les calamités publiques, sont les véritables et les plus imminents dangers qui nous mena- cent, n'était-^il pas du devoir du journaliste de les signaler tout d'abord aux patriotes? Invente-t-il un aphorisme de circonstance ? Ne l'a-t-il pas posé dans son Plan de Constitu- tion? Ne sommes-nous pas convenus qu'il était juste? N'est-il BIOGRAPHIE. ni pas la conséquence de la déclaration de la souveraineté du peuple, prononcée solennellement par l'Assemblée nationale elle-même? Plus seront vives les persécutions que l'Ami du peuple supportera pour sa persistance, pour son énergie à propager, à défendre le principe de la dépendance des fonc- tionnaires, point de départ de la doctrine que nous appelle- rons maratiste, plus elles prouveront que l'auteur avait mis le doigt sur la plaie brûlante, qu'il attaquait le mal dans sa racine. Rappelez-vous l'histoire entière de la Révolution fran- çaise; qu'est-ce qui a amené toutes les catastrophes san- glantes? L'abus de l'autorité. C'est toujours le mandataire qui aspire à gouverner sans contrôle, qui veut dominer le souve- rain; qu'il s'appelle Louis XVI ou Robespierre, Assemblée constituante ou législative. Crions-le bien haut : les obstacles à la liberté, à la justice, tiennent bien moins à la difficulté d'organiser les choses, qu'aux empiétements tyranniques des individus préposés à cette organisation. C'est donc eux qu'il s'agit de surveiller sans cesse. Et comme cette tâche ne pou- vait s'accomplir sans s'attaquer aux personnalités, puisqu'un fonctionnaire est nécessairement tel ou tel individu, Marat souleva contre lui une animosité qui n'est pas encore éteinte aujourd'hui, parce qu'à toute époque les mêmes intérêts forcent aux mêmes résistances. Les ennemis de l'Ami du peuple ont été et seront toujours les défenseurs de l'autorité gouvernementale sans contrôle. Suivons-le pas à pas dans la Révolution, et nous allons voir que chaque puissance poursui- vie pour ses méfaits lui fera une persécution nouvelle. Qu'on nous pardonne d'avoir tant insisté : il s'agissait d'un principe essentiellement maratiste, sans l'admission duquel il faut s'arrêter à cette page de notre travail. \ Le journaliste n'avait pas épargné les autorités munici- pales; il avait nominativement désigné les unes et si clai- rement fait allusion aux autres, que le doute n'était pas pos- sible. Pour conclusion il s'était écrié : « Peuple insensé 1 seras-tu donc toujours victime de ton aveuglement? Ouvre 2Î2 JEAN-PAUL MARAT. enfin les yeux, sors de ta léthargie, purge tes comités, ean- serves-en les membres sains, balayes-en les membres corrom- pus!... Dans les mains de la municipalité de Paris réside actuellement le pouvoir exécutif; que la municipalité soit régénérée î » {L'Ami du Peuple, N** 15.) Le coup était rude; il tombait d'aplomb sur le vertueux Bailly, le dieu du moment; car aux idolâtres il faut toujours un fétiche pour entretenir la croyance, doux oreiller des têtes vides. Grande émotion dans les comités attaqués eux-mêmes; belle occasion pour ces derniers de dissimuler l'intérêt per- sonnel, de le couvrir du masque du dévouement au chef, an grand citoyen, au délégué du peuple. En conséquence tous s'assemblent, tous sont unanimes 'que l'hrrespectueux anar- chiste soit incontinent sommé de comparaîti'e. L'ordre est intimé à l'Ami du peuple. Le rédacteur ne reconnaît pas en principe la juridiction de ce tribunal arbitraire; pour cette fois cependant il se présentera par déférence. Il attend cinq mortelles heures, mais il ne peut obtenir d'être entendu» Le lendemain même exactitude, môme attente inutile; 3 écrit dans sa feuille : « Messieurs, vos occupations sont infi- nies, sans doute, les miennes ne le sont pas moins, eteHes intéressent bien davantage le public. Je suis l'œil du peuple, vous en êtes tout au plus le petit doigt; ainsi trouvea bon qu'avare de mon temps j'attende chez moi de nouveaux ordres. » {L'Ami du Peuple, K° 18.) Présomptueux Marat,\ïi]i se croit au-dessus d'un employé de mairie ! qui se croit égsJ à M. le maire, à un homme qui a une écharpe! Orgueilleux Marat, qui ose s'intituler l'œil du peuple, parce qu'il voit ce qui crève les yeux de tout le monde, ce que lui seul ose dénoncer ! Au fond on avait pensé à l'Hôtel-de- Ville qu'une menace pai'tie de si haut suffirait pour faire réfléchir l'irrévérencieux journaliste; mais, la feuille continuant sur le même ton, l'ordre de se présenter fut renouvelé le 28 septembre. Marat comparaît vers les sept heures du soir. L'honnête Bailly, DIOGRAPIIIE. 223 qui n'est pas si naïf qu'il veut s'en donner l'air, et qui craint le reproche d'être juge et partie dans sar propre cause, lit gra- vement au prévenu une dénonciation du district des Filles- Saint-TliomaSy qui accuse Mai at d'avoir osé sommer l'Assem- blée des représentants de la commune de se purger de ses membres corrompus. Et pour gagner le public à sa cause, car rien n'attendrit le public comme le rôle de paternité joué par le pouvoir constitué , le secrétaire chargé de la lecture de la susdite dénonciation se hâte d'ajouter : « Nous croyons cependant que c'est le zèle patriotique qui con- duit votre plume. — Je ne vous ferai pas le même com- pliment, répond brutalement Marat ; pendant que depuis neuf mois je me suis mis au pain et à l'eau pour fournir aux frais d'impression et servir de la plume ma patrie, vous, mon- sieur le professeur royal, vous avez l'art, comme M. le maire et plusieurs de vos collègues, de vous montrer bons patriotes tout en conservant vos places et vos pensions. Je sais bien à qui vous en ferez accroire, mais à coup sûr ce ne sera pas aux sages qui connaissent le monde... Tous ces hommes que vous nous donnez pour amis du peuple en étaient les ennemis avant le \k juillet; je ne crois pas qu'un moment suffise à la métamorphose. » [L'Ami du Peuple y N°* 20-20. ) Décidément voilà un homme dangereux , doublement à craindre, car il ne croit pas. En politique comme en religion le haut fonction- naire et le prêtre pardonnent tout, excepté l'incrédulité : en effet, on peut composer avec toute passion; mais malheur à qui n'a pas la foil c'est un philosophe, un anai'chiste, un révolutionnaire, qu'importe le mot? c'est affaire d'époque; l'incrédule à l'autorité est un homme dont il faut à tout prix se défaire. Beati qui non vidorunt, El Sorti 1er credidenint, Vitam œlornam habebunt. Alléluia t Le conseil municipal dut comprendre qu'il avait affaire à 224 JEAN-PAUL MARAT. un citoyen qu'aucun respect humain n'intimiderait. Cepen- dant soit qu'il n'eût pas prévu la résistance, soit irrésolution, soit crainte de donner au prévenu trop d'importance par une condamnation, soit pour se donner le temps d'une attaque mieux combinée, l'assemblée n'alla pas plus loin et ordonna au journaliste de se retirer. Le fait est qu'elle attendait une meilleure occasion, et qu'elle avait tort dans le fond et dans la forme; la preuve, c'est que Bailly lui-même avoue dans ses Mémoires que « si Marat a eu raison dans cette circonstance, il est juste de le dire, car il n'en a pas fait habitude. » {Avani^ Moniteur, page 117.) Le vertueux magistrat croyait sans doute que l'humilité d'un aveu le sauverait devant la posté-, rite du reproche d'abus de pouvoir ; tous les vices ont leur tartuferie. Faut-il ajouter, à la honte de tout le corps muni- cipal, que quelques jours après la comparution, le district des Filles-Saint-Thomas écrivait au Conseil pour désavouer la dénonciation faite en son nom par deux commissaires de service subornés par les autorités municipales? Puis, fiez-vous aux autorités! Ainsi constatons bien, sur la déclaration même des parties intéressées, que la première poursuite exercée contre Man^ fut un abus de pouvoir : pouvait-on s'y prendre plus mala- droitement pour inculquer à un mécréant la confiance aveugle et la soumission? On prévoit que si les municipaux avaient cédé , ce n'avidt point été sans se promettre de ne pas laisser échapper la pre- mière occasion de sévir. Elle ne pouvait tarder, l'interpréta- tion des lois est si large et si facile ; à quelques jours de là elle s'offrit à souhait. Un individu, à la parole duquel FAmi . du peuple avait tout lieu de se fier, était venu se plaindre du secrétaire de la commune, l'accusant de falsification dans la la rédaction d'un arrêt. Marat, révolté de cet abus de con- fiance, dénonce immédiatement dans son journal le sieur Joly. Mais l'information n'était pas exacte, le dénoncé n'était pas le vrai coupable. Bravo! cette fois le motif d'arrestation est irré- niO(iUAi>iiiiî. 22:» cu5!able; il est évident qu'il y a calomnie, calomnie dévorscc sur un agent de rautoritél On se récrie, on souille Tindigna- tion; pour la faire partager au public, on va jusqu'à imprimer contre le calomniateur un placard. Insensés I qui ne prévoient pas qu'ils viennent de forger une arme que l'adversaire va leur arracher des mains, et dont il les exterminera sans qu'ils aient lieu de se plaindre I Le journaliste avoue sa méprise, se rétracte. Inutile ré- tractation, ce n'est pas ce qu'on demande; on veut sévir contre cet homme devant lequel il a fallu reculer, auquel on ne peut pardonner,. puisqu'on a eu tort envers lui. A cette (in, on con- seille au sieur Joly de porter plainte devant le Chiitelet, ce tribunal de sang qui brûlait autrefois ses victimes, qui peut encore les étouffer aujourd'hui , dont Marat a demandé l'abo- lition. TJn décret de prise de corps est inimédiatemeut lancé par les juges royaux contre l'Ami du peuple; le octobre, l'huissier se saisira de sa personne. Le 6 octobre 1789! la date n'était pas heureuse, l'autorité jouait de malheur. Le Châtelet avait compté sans l'orgie des gardes du corps, sans l'audacieuse insolence de Marie-Antoi- nette, sans la colère des dames de la Halle, leur départ pour Versailles, le l'etour du roi et de l'Assemblée nationale à Paris, sans les fameuses journées des 5 et (5. Ne semblait-il pas que déjà le peuple de Paris eût suivi à la lettre le conseil du législateur-journaliste : « Les fonctionnaires doivent toujours rester sous la main du peuple? » Le fait est que Marat n'avait / pas peu contribué à cet événement politique. On sait le mot ' d'ordre de l'expédition : le boulanger, la boulangère et le petit mitron. Cela voulait dire : la disette est organisée par la cour, surveillons-la de plus près, et le pain du moins nous sera assuré pour notre argent. Or, nous lisons au numéro 6 du 16 septembre : « Aujourd'hui les hoireurs de la disette se sont fait sentir de nouveau, les boutiques des boulangei's sont assiégées, le pain manque au peuple; et c'est après la plus riche récolte, au sein même de l'abondance, que nous sommes I. 45 226 JEAN-PAUL MARAT. à la veille de périr de faim ! Peut-on douter que nous ne \Soyons environnés de traîtres qui cherchent à consommer notre ruine? Serait-ce à la rage des ennemis publics, à la cupidité des monopoleurs, à Timpéritie ou à Vinfidâlité des administrateurs que nous devons cette calamité? » De ces I paroles à l'expédition' populaire il y a la distance du motif X. d'action à l'eflet. Si le peuple s'adressait au roi de préfé- rence à la municipalité ou au ministre, c'est qu'il faut bien faire remonter jusqu'à lui la source de tout mal, puisque tout monarque s'attribue tout le bien; les masses ont leur logique ^. aussi. Ajoutons que le démagogue Marat avait eu en outre ' sa petite part personnelle dans la catastrophe; c'est un coa- current en journalisme qui en fait foi : « Marat vole à Ver- sailles, éciit Camille, revient comme l'éclair, fait lui seul autant de bruit que quatre trompettes du jugement dernier et nous crie : morts! levez-vous. {Journal des Révolutions de France et de Brabant^ N** 46.) On juge aisément que les conseillera du.Châteîet se gardèrent bien pour le moment de rendre leur décret exécutoire. Si Marat était revenu en si grande hâte de Versailles, c'est qu'il ne voulait pas voir cette fois le peuple perdre le fruit Y d'une nouvelle victoire, comme il avait perdu celui de la prise de la Bastille. Il revenait pour consigner dans sa feuille les dispositions à prendre : « Tous les bons citoyens doivent s'assembler en armes, envoyer un nombreux détachement pour enlever toutes les poudres d'Essonne; chaque district doit retirer ses canons de l'Hôtel-de-Ville. La milice naiiimale doit s'assurer de ses chefs, s'ils donnent des ordres hostiles. » [U Ami du Pniple^ N* 25.) — U veut armer la populace! que devienfirions-no2«, se dirent les néo -privilégiés? — / Qui, nous? En dehors du peuple, il n'y a que les ennemis du / peuple; qu'ils subissent la loi des vaincus ou qu'ils rentrent dans les cadres civiques ; ainsi le veut l'égalité, la Révolu- tion, la justice armée. Uaffaire des 5 et 6 octobre fut une de celles sur lesquelles Marat influa le plus directement; aussi sa BIOGRAPHIE. 227 joie était-elle grande. Il est si rare qu'il se laisse aller à l'es- pérance, que nous demandons la permission d'en consigner ici les termes : « Le roi, la reine et le dauphin sont arrivés dans la capitale vers les sept heures du soir. C'est une fête /\ pour les bons Parisiens dé posséder leur roi. Sa présence va faire bien promptement changer les choses de face; le pauvre peuple ne mouira plus de faim. Mais ce bonheur s'évanoui- rait bientôt comme un songe, si nous ne fixions au milieu de nous la famille royale jusqu'à ce que la Constitution soit com- plètement consac) ée. L'Ami du peuple partage la joie de ses chers concitoyens, mais il nei se livrera point au sommeil. » {L'Ami du Peuple ^ 7 octobre 1789.) Faut -il ajouter que, comme l'avait avancé le journaliste, l'abondance se 'fit par eDchantement du jour au lendemain. Nous avons été, depuis <îette époque, si souvent témoins du miracle de la multipli- cation des pains, qu'il n'est pas besoin de preuves à l'appui. Mais hélas 1 triomphe facile, triomphe inutile. Les Parisiens y enivrés n'avaient pas suivi les principaux conseils de Marat, ils ne s'étaient pas emparés des armes de l'ennemi ; jamais le peuple ne fut plus adroitement joué qu'en cette journée du 6. Municipaux, députés, juges, clergé, hauts fonctionnaires, tous applaudissent chaleureusement à la générosité du vainqueur, on le grise de sa victoire; la cour courbe l'échiné, la reine / sourit gracieusement à la foule, le roi pleure, Bailly l'aca- démicien style un bon mot; en fallait- il davantage? ÏDeux jours après, tout était rentré dans l'ordre, si bien que le 8 du x même mois, le Châtelet, chose inouïe, put lancer contre Marat :!Q nouveau mandat d'arrêt. Dès la nuit même, une troupe d'alguazils suivis d'une voiture se présentait rue du Vieux-Colombier, pour enlever le prévenu : « C'en était fait de moi, s'ils fussent parvenus à forcer la porte qu'on refusait de leur ouvrir. Les ennemis publics me regardaient comme le premier moteur de l'insur- rection qui venait de sauver la patrie. Ils mirent ma tête à prix, et, pour couvrir l'assassinat, ils firent courir le bruit :î23 JEAN-PAUL MARAT. que j'étais dans les cachots du Ghâtelet. Que je m'acquitte ici d'un devoir cher à mon cœur envers tant de bons citoyens . qui vinrent me presser de chercher mon salut dans la fuite. J'avais informé deux districts des dangers que je courais ; l'un fit faire de fréquentes patrouilles devant ma porte, Tautre m'envoya quelques officiers pour me mettre en sûreté. Plu- sieurs amis , ne se fiant qu'à leur zèle , m'enlevèrent de chez moi et me conduisirent à Versailles. J'adressai mes réclama- tions à l'Assemblée. Ce serait manquer à la reconnaissance que de passer sous silence les efforts réitérés que fit M. Fré- teau, son digne président, pour l'engager à les prendre en considération... » [U Ami du Peuple, N° 70.) Nous devons à la vérité de dire ici que ce furent les repré- sentants réputés les plus patriotes qui appuyèrent l'attentat de la municipalité. Nous les verrons souvent encore se joindre V au pouvoir quand il s'agira de Marat, d'un homme plus avancé qu'eux : la supériorité du caractère ne se pardonne pas plus que celle du génie. Il y avait huit jours à peine que Marat était caché, que le traiteur chez lequel il s'était retiré soupçonna qu*il pouvait bien avoir chez lui un personnage compromettant pour sa propre sûreté; de là, dénonciation du suspect à la garde nationale de Versailles. Un ami, instruit à temps de l'affaire, accourt en avertir Marat; au moment où celui-ci allait mon- ter en voiture, deux officiers sans armes entrèrent dans sa chambre suivis de plusieurs soldats : « Nous venons savoir qui vous êtes et ce que vous faites ici. — Mon nom ne vous est pas inconnu, je suis l'Ami du peuple qui continue à tra- V vailler pour la patrie, et qui est dans la retraite pour échap- per aux assassins. — L'Ami du peuple! Ah! il est en sûreté parmi nous, qu'il y reste, tous ses concitoyens sont prêts aie défendre. » A l'instant le détachement est renvoyé, on conduit Marat chez le colonel (c'était Lecointre, qui plus tard révéla les circonstances qui accompagnèrent l'assassinat juridique de Danton). Le patriote offre au persécuté sa maison pour BIOGRAPHIE. 229 asile, et tous les secours dont il pourrait avoir besoin. {L'Ami du Peuple^ N« 70.) Dira-t-on que nous avons exagéré l'importance d'un jour- ^ nal en cours de publication depuis cinq semaines à peine, quand on voit son rédacteur devenu déjà, aux yeux des patriotes, l'une^des colonnes de la Révolution? A quoi devait- il cette célébrité? A son génie créateur? Non, Marat n'était pas à ce titre un homme de génie. A son talent comme écri- vain? Pas davantage, le rédacteur de rAmi du Peuple n'avait, sous ce rapport, que ce que peut donner une bonne éducation et l'ardent désir de bien faire. 11 la devait à un caractère élevé, qu'éclairait une rare justesse d'esprit, que soutenait un grapd cœur. Et en effet, qu'a-t-il créé de neuf jusqu'à ce jour? Précisément rien. Mais il a su tirer toutes les consé- quences de principes émis par d'autres, mais il n'a pas hésité à les proclamer, mais il puisait son courage dans l'indignation que soulevait en lui le spectacle des souffrances d'autrui. C'était assez pour faire la gloire d'un homme. Cette petite échauffourée, quoique sans graves consé- quences, n'avait pas laissé que de faire tort au persécuté ; son asile était découvert, il ne pouvait dès lors rester plus long- V temps à Versailles. Le Châtelet, en outre, venait d'être investi d'une puissance plus redoutable encore; par décret du 21 octobre, l'Assemblée nationale avait conféré à ce tribunal, tout composé des créatures du roi , l'information et le juge- ment des crimes de lèse-nation ; or, on sait s'il est facile aux juges de changer à volonté la nature d'un crime, que dis-je? d'une peccadille ; il n'y a rien à ajouter aux réflexions de Mon- tesquieu, homme du métier, à ce sujet. Ce n'est pas tout, Marat avait dénoncé comme accapareur le grand Necker, autre ^ dieu du moment; il l'avait qualifié d'agent de famine, il tenait prête dans ses cartons une brochure révélatrice dont le ministre savait le contenu, dont il redoutait la publication. Voilà plus de motifs qu'il n'en fallait pour se cacher avec plus de soin que jamais; la lutte corps à corps avec d'aussi puissants ennemis 1 230 JEAN-PAUL MARAT. )( était impossible, l'Ami du peuple alla se réfugier à Montmartre. Cependant le journal n'en continuait pas moins à paraître» toujours aussi violent contre la réaction. Des espions ne tar- dèrent pas à découvrir les presses; elles furent saisies par les comités de Saint-Étienne-du-Mont et de Saint-André- des-Arcs. D'autres mouchards attachés aux pas de quelques amis que Marat voyait secrètement découvrirent sa nouvelle retraite, et, le samedi 12 décembre, sa demeure fut assaillie par un détachement de vingt hommes. Qu'on. nous pardonne ces détails peu intéressants pour une histoire générale , mais . d'une véritable importance pour connaître le caractère d'un homme que ses ennemis et même ses amis ont traité de lâche». Bientôt d'ailleurs, le personnage va nous échapper tout à fait, et, pendant quinze mois et plus, nous ne saurons qu'il existe que parce que tous les matins nous entendrons les crieurs publics annoncer l'Ami du Peuple. Nous reprenons donc le récit. Les argousins de la police se précipitent sur une proie importante qui, sans doute, leur rapportera bonne prime. « J'allai leur ouvrir en chemise. — Qu'y a-t-il, mes- sieurs, pour votre service ? — Nous venons vous arrêter. — Votre ordre ?... Je vous suis. Permettez que je m'habille. Mes papiers sont enlevés et j'arrive au comité des recherches. (Le lecteur n'a pas oublié que l'affaire Joly, secrét;iire de la mai- rie, est toujours le motif des poursuites.) Je m'annonçai moi- même. — L'Ami du peuple , messieurs , qui vient vous voir. — Nous ne nous y attendions pas. — Combien devez-vous être "^our, former un tribunal? — Trois. — J'attendrai donc. Et je îis un siège auprès du feu. Ces messieurs m'avaient fait ^iveiller un peu brusquement, je n'avais pas déjeuné, j'ac- ceptai une tasse de chocolat et fis la conversation. Prêts à verbaliser, ils me demandèrent ce qu'ils savaient comme moi, pourquoi j'avais quitté Paris, où j'avais été, combien de temps j'avais demeuré en chaque endroit. J\Ion interrogatoire fini, arrive M. de Lafayette. Ces messieurs du comité me pré- sentèrent à lui. — Qui sont ceux de mon état -major qui BIOGRAPHIE. 234 VOUS ont fait ombrage? me dit- il, — Je vous apprendrai cela quelque jour dans un numéro. » {L'Ami du Peuple^ N** 71.) Du comité des recherches on fait passer Marat dans le comité de la police, comme qui dirait de Caïphe à Pihite, tous agents du même pouvoir, obéissant au même mot d'ordre; et c'est cet engrenage de compre^^sion toujours plus forte qu'on appelle en langue administrative les gages civiques de sûreté personnelle. Là chacun de reprocher à l'Ami du peuple ses incessantes dénonciations. « Eh, messieurs, ne sentez-vous pas que ce sont là les petits désagréments du passage de la servitude à la liberté ; et croyez-vous tout bonnement qu une révolution comme celle-ci ait pu s'opérer sans quelque écla- bloussure ou quelques gouttes de sang? Je n'ai aucun dessein hostile contre vous, mais s'il fallait opter entre le deuil du comité de police et celui de la liberté, mon choix est tout fait. Au demeurant, je vous donnerai un excellent secret pour ne point aller à la lanterne : c'est de vous montrer bons patriotes,» (Ibid.) On lui offrit une voiture pour le reconduire chez lui et une garde, s il craignait de ne pas être en sûieté. Un des mem- bres du comité des recherches, M. Person, enchanté de son patriotisme, l'embrasse avec le plus vif enthousiasme: « Allez, lui dit-il, mon ami; écrivez toujours et dénjasqim^^ les fripons. » [Ibid,) Le pouvoir arbitraire, malgré sçi vive résistance, perdait tous les jours du terrain; Tennemi avait pénétré dans la place; M. Person n'était pas le seul que la franchise altière, mais virile, de l'Ami du peuple eût électrisé. a Je sortis, ajoute Marat, touché de leurs procédés; je les comparais en silence à ceux qu'auraient eus, en pareil cas, des commissaires royaux; je sentis l'extiême diflérence de l'ancien au nouveau régime, et une émotion délicieuse pénétra mon âme. De THôtel-de-Ville je me rendis chez un ami , puis aux Italiens, où le signer Mandini et la signora Baietti sus- pendirent quelques moments les agitations du patriote. » {Ibid.) 232 JEAN-PAUL MARAT. D'où venait ce revirement dans les procédés des munid:- paox? C'est que la plupart des écrivsdns patriotes, pressentant bien que le coup qui allait frapper Marat les attendait eux- mêmes, avaient pris fait et cause pour un confrère; c'est qu'ils avaient soulevé en sa faveur l'opinion publique : toutes les feuilles du temps en font foi, et notamment le journal de Camille; c'est que plusieurs districts s'étaient ouvertement prononcés pour l'Ami du peuple; c'est que la Constituante effrayée de sa propre réaction louvoyait en décrets contra- dictoires; c'est que la commune prévoyait le danger; c'est qu'enfin et surtout le Chàtelet savait bien que Marat n'était pas homme à se laisser étrangler sans crier vengeance ; c'est que , comme l'homme qui se débat dans les convulsions de l'agonie, ces juges inigues sentaient que leur force apparente n'était que factice et qu'il faudrait bientôt mourir. Marat n'était pas dupe de la courtoisie forcée de la police. Profitant donc de la circonstance, il se présente dès le lende- main à la mairie, enjoint à Bailly de lui rendre les presses que le maire avait fait saisir, lui accordant quatorze heures pour tout délai : elles lui furent rendues à la minute. C'est à partir de ce moment qu'il se fit lui-même imprimeur. C'est dans la rue de la Vieille-Comédie, au n** 39, à deux portées de fusil du club des Cordeliers, que l'Ami du peuple dressa son imprimerie, vraie place de guerre devenue si redoutable par le feu roulant de motions révolutionnaires qu'elle projetait tous les matins, qu'il ne fallut rien moins, pour s'en emparer, que des régiments entiers et tous les pouvoirs coalisés. On va bientôt en juger. Nous ne parlerons pas des ridicules escarmouches par- trouillotiques qui n'eurent d'autres résultats que la confu- sion des assiégeants. Nous devons rappeler seulement que c'est à propos de l'une d'elles que le district des Cordeliers, sur la motion de son président Danton, prenait ce célèbre arrêté par lequel on déclarait « qu'à l'avenir il serait nommé quatre commissaires pris dans le sein du district. BIOGRAPHIE. 233 sans la signature collective desquels on ne pourrait mettre à exécution aucun ordre de nature, à priver un citoyen de sa liberté. » Le lendemain, le district Sainte-Marguerite adoptait le même arrêté. Ainsi voilà les déléguants qui se mettent en garde contre l'arbitraire des délégués; le souverain prend ses garanties, la Révolution s'affirme. A qui doit-elle cette me- sure de salut public? A Marat, qui n'a cessé de la recomman- der, qui en a fait le point de départ de sa doctrine. Mais que va devenir l'autorité, si ces idées anarchiques se propagent? « Coupons le mal dans sa racine, finissons-en avec le propagateur de ces principes subversifs de l'ordre social! » s'écrièrent à la fois tous ceux que la feuille incen- diaire avait menacés de près ou de loin. 11 fallait pourtant s'y prendre avec habileté, on avait déjà échoué par trop d'em- pressement. D'abord on tâcha de détacher de l'Ami du peuple les districts qui hésitaient encore à prendre parti pour la mesure prescrite par les Cordeliers. A cet effet, on essaya de la calomnie. Dix mille agents se répandirent de tous les côtés, dans les cafés, dans les districts, dans les clubs, sur les places publiques, dans les corps de garde, répétant que Marat s'était ligué avec les Cordeliers et les aristocrates pour faire une contre-révolution, que son imprimerie était rem- plie de fusils, que sa cour était remplie de canons. Quand les têtes furent échauffées, on prit jour pour l'assaut; le ren- dez-vous était fixé rue Montmartre. 11 serait distribué de l'argent; on devait crier : « Marat à la lanterne! » Au jour dit, 22 janvier 1790, le Chàtelet, qui tenait tou- jours soigneusement en réserve son mandat d'amener, comme le serpent cache sous sa dent le poison qui tue, l'homicide Chàtelet renouvela l'ordre de traduire Marat à son tribunal, mesure toujours utile pour déterminer à prêter main forte au pouvoir toutes ces intelligences bornées à qui suffît un morceau de papier revêtu d'un sceau quelconque pour légitimer toute violation. La municipalité, de son côté, autorisa Lafayette à choisir pour cette afl^aire les bataillons de la garde nationale 234 JEAN-PAUL MARAT. les mieux intentionnés, ceux de Saint-Roch, de Saint-Honoré, des Filles-Saint-Thomas, c< dont presque tous les officiers, nous apprend Marat, sont des marchands et des ouvriers de luxe, c'est-à-dire des hommes désespérés de la Révo- lution , des hommes qui regrettent le règne des courtisans dissipateurs et des prélats prodigues, des hommes qui ne connaissent d'autre bonheur dans la vie que d'écorcher les opulents du siècle. » ( Appel à la nation. ) L'histoire devra cette justice au héros des deux mondes, que ce plan de campagne était combiné avec non moins de génie que ceux du Tessin ou d'Arbelles. Qu'on nous per- mette d'en dresser la carte d'après de fidèles documents. Le général en chef avait jugé qu'il ne fallait pas moins de douze mille hommes pour investir la place et l'enlever d'assaut : ridicuhis mus! « En conséquence, trois mille fantassins et cavaliers entremêlés d'autant d'espions envahirent le terri- toire du district des Cordeliers et du domicile de l'Ami du peuple. L'infanterie occupait les principales rues depub le carefour Buci jusqu'à l'Odéon; la cavalerie occupait la place du théâtre ; un gros d'horpmes à cheval placé au bas du Pont- Neuf et un détachement de garde soldée, postés devant le péristyle du Louvre, étaient prêts en cas de besoin, tandis que six mille hommes placés à l'entrée du faubourg Saint- Antoine et Saint-Marcel devaient empêcher la foule de cir- culer. » {Ibid.) Pour ceux à qui le récit de Marat paraîtrait suspect d'exa- gération présomptueuse, nous allons ajouter celui de Mont- joie, un historien qui n'est pas, à coup sûr, suspect de maratisme : « Lafayette fit d'abord marcher contre Marat une armée de six mille hommes, et fit pointer à toutes les avenues des rues qui avoisinaient sa maison deux pièces d'artillerie. Cette guerre est si extraordinaire que si je n'en avais pas été témoin moi-même, je n'y croirais pas. Comment concevoir, en effet, que le héros des deux mondes déployât des forces si formidables contre un nain qui n'avait pour armes que sa BIOGRAPHIE. 235 plume? » [Histoire de la Conjuration de Philippe d'Or- léans^ tome II, page 167.) Avons-nous rien exagéré quand nous avons comparé Tim- primerie de Marat à une place forte ? Voilà ce que peut un principe vrai défendu par un seul homme ; quelle puissance pourrait lui résister, s'il était défendu par tout un peuple ? La suite de ce récit va nous faire connaître le caractère de Lafayette et celui de Bailly, utile document pour Thistolre. Sur les neuf heures du malin de ce grand jour d'attaque, les huissiers du Châtelet commencent par se présenter hum- blement, poliment, comme M. Loyal, le décret en main, au district des Gordeliers : démarche habile pour gagner les membres du bureau par cette apparence de condescendance respectueuse, les autorités, si minimes qu'elles soient, ne résistant guère à ce patelinage. L'ordre de saisir était daté du 8, et Ton était au 22 ; les quatre commissaires, ne le trou- vant pas en règle, s'en réfèrent à la décision de l'Assemblée nationale. Entre temps, des émissaires du district se rendent chez le général pour lui représenter que l'alarme était répandue dansitout Paris; qu'ils croyaient utile qu'il vînt en personne rétablir le calme par sa présence, car le prudent Lafayette avait donné le commandement de l'expédition au sieur Carie, u En envoyant des forces aussi considérables, répoiidit dou- cereusement le général, je n'ai fait que suivre les ordres de M, le Maire 'j au reste, des affaires indispensables ne me permettent pas de me rendre sur les lieux. » Les értlissaires se dirigent donc chez le vertueux Bailly : « Je n'aurais pas cru qu'on eût fait marcher tant de monde y » répondit- il de son air le plus innocent. En cas d'insuccès chacun se déchargeait ainsi de sa part de responsabilité. Qu'il y ait conflit, effusion de sang, que l'affaire soit évoquée, par-devant le Châtelet , les juges déclareront en conscience qu'il y a eu méprise, malentendu; on lavera le pavé, et tout sera dit. 236 JEAN-PAUL MARAT. On attendait donc impatiemment la décision de l'Assem- blée; on rapporta au bout de huit heures. Elle portait : « Les décrets des 8 et 9 octobre sur la jurisprudence crimi- nelle n'ayant aucun effet rétroactif, les décrets de justice antérieure doivent recevoir toute leur exécution. L'Assem- blé nationale attend du patriotisme du district des Cordeliers qu'il n'y portera pas obstacle. » Les patriotes auraient dû s'y attendre : il s'agissait d'une question de principe, de la question de liberté de la presse, point de départ de l'affaire, et le bureau du district insistait sur la question de forme! Les retors de la Constituante avaient parfaitement senti la méprise, mais, feignant de ne pas s'en apercevoir, ils avaient déclaré qu'en effet le décret du Châtelet était valide; eux aussi se déchargeaient de la res- ponsabilité : éternelle tartuferie de la complicité du crime ! Les districts, en résumé, n'avaient encore compris Marat qu'à moitié; devaient-ils jamais le comprendre? Quoi qu'il en soit, du mouîent qu'on en avait appelé au jugement des pères conscrits, il fallait s'y rendre; c'est aussi ce qu'on fit. A six heures donc, en pleine nuit, le sieur Carie, précédé dés huissiers du Châtelet, dirige sa bande vers le domicile du journaliste; ils pénètrent l'épée à la main dans l'apparte- ment ; furieux de ne pas trouver leur proie, ils renversent et pillent tout ce qu'ils rencontrent, journaux et manuscrits; les scellés sont apposés sur l'imprimerie. Les grenadiers, jaloux de partager les périls et la gloire de leurs chefs, se raient sur tout" ce qui échappe au pillage, et, fiers d'une si belle expédition, s'en retournent vers les onze heures portant cha- cun, en signe de victoire, une chandelle allumée au bout de leurs fusils, et criant : « Marat à la lanterne ! » Une sentinelle avait été placée à la porte de la maison ; un détachement de\ trois cents hommes alla se poster sur la place de la Comédie, où l'on croyait l'Ami du peuple réfugié. Que plus tard l'Ami du peuple insurge les sections contre l'Assemblée, horreur! Qu'aujourd'hui la municipalité insurge la garde nationale BIOGRAPHIE. 237 contre les districts : place au droit ! Voilà comme le peuple comprend la liberté ! Les autorités constituées se trompaient en croyant cerner l'Ami du peuple de telle sorte qu'il ne pourrait leur échap- per. Voici ce qui était arrivé. Laissons Marat raconter lui-même les détails de son évasion ; nous ne saurions le faire avec plus de simplicité ni d'intérêt. « Je reposais dans une rue voi- sine, iQrsqu'un jeune homme attaché à mon bureau vint m'annoncer en pleurant que ma maison était enveloppée par plusieurs bataillons. A l'instant mon hôte et son épouse entrent dans ma chambre d'un air consterné ; ils veulent par- ler, ils ne purent que gémir. « Paix donc! m'écriai -je; ce n'est rien que cela, je demande à être seul. » Jamais je ne suis plus de sang-froid qu'au milieu des dangers imminents. Ke voulant pas sortir en désordre de peur d'éveiller les soup- çons, je fis toilette. Je passai une redingote, je me couvris d'un chapeau rond, je pris un air riant, et me voilà parti, gagnant le Gros-Caillou à travers un détachement de la garde envoyé pour m' enlever. Chemin faisant j'avais cherché à dis- traire mon compagnon et je conservais ma bonne humeur jusque vers cinq heures du soir, heure à laquelle j'attendais l'épreuve de la feuille où je rendais compte de la fameuse équipée. Personne ne vint, je pressentis le coup qui me me- naçait : le reste de la journée se passa dans la tristesse. On avait eu vent de la route que j'avais tenue. Dans la soirée, la maison fut investie par des espions. Je les reconnus à travers une jalousie. On me proposait de me sauver par le toit à l'en- trée de la nuit. Je passai au milieu d'eux en plein jour, don- nant le bras à une jeune personne et marchant à pas comptés. Lorsque la nuit fut arrivée, je me rendis au grand bassin du Luxembourg ; deux amis m'y attendaient. Ils devaient me conduire chez une dame du voisinage. Nous ne trouvâmes personne au logis, me voilà sur le pavé. Un de mes compa- gnons se mit à pleurer, je séchai ses larmes en éclatant de rire. Nous prenons un fiacre, et je vais chercher asile au fond 238 JEAN-PAUL MARAT. ' du Marais. Arrivé à la Grève, je vois le réverbère que l'on me destinait deux jours auparavant et je passai dessous. Arrivés rue de la Perle, mon nouvel hôte avait compagnie. J'y trou- vais une personne qui ne m'était pas inconnue. Pour dépay- ser les curieux, il fallait jouer la gaieté, elle vint réellement. Après un quart d'heure de conversation, je demande à mon hôte, lui parlant à l'oreille, s'il était sûr de la personne pré- sente, tt Gomme de moi. — Fort bien , » et je continuai la conversation. Je soupai et allai me coucher. Au milieu de la nuit, une escouade de cavalerie fit halte sous mes fenêtres; j'entr'ouyre les volets, je remarque qu'aucun d'eux n'a mis pied à terre, je regagne tranquillement mon lit jusqu'au len- demain : il fallut décaniller. » {L'Ami du Peuple^ N*» 170.) Il fallut s'exiler. Tel fut le résultat du coup de main combiné par l'Assemblée, par le Ghâtelet, par Làfayette ayant à ses ordres la garde nationale, enfin par la municipa- lité à l'instigation directe du vertueux Bailly qui, quelques jours auparavant, avait rendu une ordonnance portant qu'il ne serait permis de faire aucune visite de nuit chez les femmes publiques^ afin de ne point porter atteinte à la liberté des citoyens ! Arrêtons-nous un instant, et, pour notre profit politique, résumons l'ensemble de cette affaire. Nous avons reconnu que le priàcipe, point de flépart de Marat, est vrai et juste : oui, en bonne logique, le déléguant est au-dessus du délégué, le souverain au-dessus du fonc- tionnaire. Si le maître est supérieur à l'employé, partant il a droit de surveiller son travail; droit de l'atertir, s'il fait mal par ignorance ; droit de le chasser et même de le punir, s'il fait mal par infidélité. Dans une société bien constituée, le peuple, c'est le maître; l'employé, c'est le fonctionnaire public; le surveil- lant, c*est le journaliste. Marat, et comme citoyen et comme ^aurnaliste, avait BIOGllAPIilE. 239 donc le droit et le devoir de surveiller les fonctionnaires à tous les degrés. Or, nous avons prouvé par les faits qu'il a usé de son droit, qu il a rempli son devoir, et que c'est à ces titres qu'il s'est attiré la colère des différents pouvoirs du régime nou- veau, du régime qui avait juré de maintenir dans toute leur intégrité les droits de l'homme et du citoyen. Est-il juste de l'en accuser comme d'un crime? NoUf car ce reproche ne pourrait provenir que d'ignorance de nos droits, ou de lâcheté, ou de connivence contre-révolution- naire. Si donc toute accusation est impossible, rendons gloire aux lumières, au courage et à la fidélité que l'Ami du peuple à montrés jusqu'ici; proclamons-le comme le plus ferme représentant du principe de la subordination du commis au commettant, et constatons que, de son temps comme aujour- d'hui, ses ennemis les plus acharnés ont été et sont encore les défenseurs des- gouvernemeiïts arbitraires. CHAPITRE XIV. MARAT A LONDRES JANVIER-MAI 1790. SoMMATRB. — Marat après le 22 janvier se réfugie à Londres. — H règle avant toat ses comptes avec ses souscripteurs. — Analyse de la brochure intitulée A '^)el à la nation. — Analyse de la Lettre sur l'ordre judiciaire. — Analyse de la Dénonciation contre IS'ecker. — Analyse de la iXouvelie dénonciation contre Neck r. ^ Comparai» son entre la conduite do Marat à Londres et celle des émigrés à Turin. Deux mois environ après l'expédition du 22 janvier, un curé de TArdèche écrivait à Camille Desmoulins : « Vous ne dites plus rien de TAmi du peuple, n'est-il pas encore re- monté dans sa guérite? Tout le monde demande ici de ses nou- velles; je vous en demande à vous, au nom de trois cent mille Vivarais. » [Uévolutions de France et de Brabanty N° 25.) Traqué comme une bête fauve pour le crime irrémissible^^ d'avoir une opinion politique irréfutable et le courage de son opinion, Marat avait pris le parti de quitter la France. Qu'y pouvait-il? On venait de briser ses presses, de saccager son imprimerie, de saisir toutes ses collections , de le ruiner ; le pouvoir était resté maître du champ de bataille. L'Ami du peuple n'avait plus qu'à s'exiler. Il se réfugia en Angleterre, où depuis quinze années, depuis ses Chaînes de Vesdavage^ il entretenait des relations avec les patriotes anglate, où sa renommée avait grandi encore de tout le bruit que son nom faisait à Paris depuis un an surtout. C'était sans doute une consolation, mais bien faible : « On n'emporte pas sa patrie à la semelle de son soulier, » a dit Danton; cri du cœur, poignant comme un cri de fils. Si vous en doutez, écoutez : « Du rivage où m'a jeté la *» MARAT A LONDUKS. 2U X tempête, nu, froissé, couvert de contusions, épuisé par mes efforts et mourant de fatigue , je tourne avec eiïroi les yeux vers cette mer orageuse, sur lacjuelle voguent avec sécurité mes aveugles concitoyens; je frissonne d'horreur à la vue des périls qui les menacent, des malheurs qui les attendent; je gémis de ne pouvoir plus leur prêter une main secourable. Mais dans l'impuissance où le cruel destin m'a -réduit, il ne me reste que de vaines réclamations contre les pilotes per- fides et barbares qui exposent le navire à périr, et qui m'ont fait jeter à l'çau, en feignant de vouloir apaiser la tour- mente. » {Appel à la nation.) Parlons sans figure : laTrance encore concentrait toutes les préoccupations de l'exilé. Mais qu'a-t-elle donc d'irrésistible, cette France qu'on ne peut renier, qu'il est impossible de ne pas chérir, même ingrate? Elle a ce qui fait tout pardonner en chacun de nous : elle a lé cœur; or, partout où bat un cœur on peut fonder une espé- rance. Marat dope espérait encore en elle. D'ailleurs une intelligence aussi active, une âme aussi ardente pouvait-elle s'affaisser dans le désespoir ou l'indiffé- rence? Pesez sur ces ressorts d'acier, vous en triplerez la vigueur; après tout, pourquoi s'était-il jeté dans la carrière politique? Pour faire triompher la justice. Le peuple était-il moins injustement opprimé, moins indignement trahi, par ce que son défenseur souffrait? Marat se remit à l'œuvre. « Depuis mon séjour à Londres, écrira- 1- il au 18 mai 1790, il n'est sorti de ma plume que trois brochures : V Appel à la nation^ la Lettre sur V ordre judiciaire et la Seconde dénonciation contre Necker. Ce sont ces trois ouvrages que nous nous propo-, sons d'analyser. Mais auparavant, réglons encore les comptes du journaliste. Au moment de partir, l'Ami du peuple avaitl renvoyé à ses souscripteurs le prix de leurs souscriptions,»^ aimant mieux perdre les numéros avancés que de manquer à ses engagements. Ses scrupules à cet endroit étaient si rigou- reux, que six mois après l'affaire du 22 il écrivait encore : « Il est possible que dans le nombre quelques souscripteurs 1. 46 2/i2 JEAN-PAUL MARAT. aient été oubliés; ceux qui ont quelque répétition à me faire sont priés de s'adresser à M. Collin. » {L'Ami du Peuple j N° 264.) On aime cette susceptibilité fondée sur le sentiment de la dignité de soi-même. Pour moi, je ne crois pas à la probité politique qui n'a pas pour base la probité de rhomme privé. Comptes réglés, analysons les trois ouvrages en question. Le premier annonce dans son sous-titre l'objet de l'écrit tout entier : Appel à la nation^ par J.-P, Marai, l'Ami du peuple, ciloyea du district des CordelierSy et auteur de plu- aieurs ouvrages patriotiques , contre le ministre des finances j la mimicipalité et le Cliâtelet y suivi de l'Exposé des raisons urgentes de destituer cet administrateur des deniers publicsj de purger cette corporation et d'abolir ce tribunal ^ redou- tables su]?pôts du despotisme. C'était une brochure in-8" de 67 pages, avec l'épigraphe du journal : Vitam impendere vero. S'il fait appel à la nation, c'est que les ennemis publics qui dominent le Corps législatif, se soulèveraient à son nom seul ; c'est que, aveuglés par leurs passions, et sourds à la voix du devoir, ils immoleraient sans pitié l'homme intë;gre qui osa dévoiler leurs noirs projets et défendre contre eux la cause de la liberté. Sa résolution est prise : (^ Avant de tomber sous les coups de la tyrannie, j'aurai la consolation de couvrir d'opprobres mes lâches persécuteurs; j'envelopperai ensuite ma tête dans mon manteau, et je présenterai le cou au fer des assassins. » L'auteur remonte à l'exposé des faits qui- lui ont valu les persécutions qu'il a éprouvées. Nous ne nous répéterons pas, le chapitre précédent en a reproduit le tableau; s'il a quelriue couleur, c'est au maître qu'il faut en reporter le mérite. Il se disculpe des différents reproches qui lui ont été adressés par d'honnêtes .citoyens; c'est à ceux-ci seulement qu'il veut répondre : a On m'a reproché de n'avoir gardé aucune mesure dans mes réclamations. — Mais quoi! aigri par les MAliAT A LONDRES. 2Î3 plaintes que l'on m'adressait de tous les cAt(^s contre les agents du pouvoir, harcelé par la foule d'opprinii'îs qui avaient recours à moi; révolté des abus continuels de l'auto- rité, des attentats toujours nouveaux des suppôts du despo- tisme, pouvais-je n'être pas pén(''tré d'indignation contre les auteurs de tant de forfaits, ne pas déployer à leur égard toute l'horreur qui remplissait mon âme?.., Ignore-t-on, qu'il n'y a que la crainte du plus aiïreux scandale qui puisse con- tenir les méchants? C'est la seule arme qui me restait contre les ennemis de la patrie ! » Après avoir démontré combien l'Assemblée, la municipa- lité, le Châtelet, Lafayette se ëont* rendus coupables par Tex- pédilion du 22, affaire qui faillit exposer la capitale aux hor- reurs de la guerre civile, il s'écrie : « Ne sortons pas de la nature : il ne faut rien attendre de bon des dépositaires de l'autorité, il faut les clouer à leurs devoirs; il ne faut pas exiger qu'ils soient bons, il faut les empêcher d'être mé- chants; il faut dor)c les surveiller sans cesse... 11 faut com- poser un tribunal devant lequel les censeurs publics tradui- ront les agents du ijeuple qui ont abusé de l'autorîlé. » Il termine par ce portrait de nos pères, j'allais dire par notre portrait : « Sans lumières, sans mœure, sans caractère, nous ne sommes qu'un tissu de frivolités, de faiblesses et de con- tradictions. Nous prostituons la sensibilité et nous méconnais- sons le sentiment. Nous ne savons pas aimer, et nous sommes idolâtres ; nous voulons juger de tout, et nous ne savons pas apprécier; nous nous engouons de chimères; nous caressons nos ennemis, et nous négligeons nos amis; nous fêtons les fripons adroits qui cons|)ircnt contre nous, et nous dégoû- tons les sages qui nous éclairent; nous adorons les hypocrites qui travaillent à nous perdre, et nous abandonnons les hommes de bien qui se font anathème pour nous sauver. » L'Ami du peuple espérait que cette histoire du passé pourrait servir de leron à ses concitoyens, que le rappel des conseils qu'il avait donnés ramènci'ait quelque confiance en 244 JIiAN-PAUL MAHAT. lui, qu'à sa voix les Parisiens se débarrasseraient de leur maire, de leur général, du ministre des finances, du Gbâtelet enfin. Ils devaient prendre cette détermination, mais trop tard : après le massacre du Ghamp-de-Mars demandé par BaîUy, commandé par Lafayette, que dis-je? après bien d'au- tres atrocités qui, pour être partielles, n'en ont pas été moins révoltantes. En attendant, Marat devait payer plus cher encore le crime d'avoir raison avant tout le monde. Mais écoutez : « Lorsque le songe de la vie sera prêt à finir pour moi, je ne me plaindrai point de ma douloureuse exis- tence, si j'ai contribué au bonheur de l'humanité, si j'ad laissé un nom respecté des méchants et cliéri des gens de bien. » Puissions -nous être pour quelque chose dans ce retour à la justice! La Lettre sur V ordre judiciaire est une brochure de huit pages in-8* imprimée à Paris, chez Caillot. L'auteur y revient sur plusieurs points qu'il a déjà traités dans son Plan de législation criminelle *y on ne l'accusera pas de double emploi, si l'on se rappelle qu'au moment où Marat édita cette lettre, le dit Plan n'avait pas encore paru en France, ou, s'il y avait pénétré, ce n'était qu'à un très-petit nombre d'exemplaires. Un fait important venait de se passer : un décret de l'As- semblée avait supprimé les parlements et tous les anciens tri- bunaux. Marat avait droit de dire : « Jugez de ma satisfac- tion à la nouvelle du décret. » 11 y avait contribué, en effet, plus que personne ; si cette suppression des parlements ne le rendait pas à sa patrie, c'est qu'il y avait laissé d'autres ennemis dont on n'avait pas encore fait justice. Par suite de ce décret l'Assemblée nationale était appelée à s'occuper de la formation d'autres tribunaux et des bases de la jurispru- dence. C'est à ce propos que l'Ami du peuple fit imprimer la Lettre adressée à l'un de ses amis. Donnons- en un seul extrait : il s'agit de l'institution du jury. L'auteur l'ap- prouye au criminel ; « Comme il ne* s'agit que de savoir si l'accusé a commis le crime dont on le charge, tout homme MARAT A LONDRES. Î45 qui a le sens commun est en état de juger si les preuves qu'en fournit l'accusateur sont évidentes. » Quant au civil, Marat doute qu'on en recueille les m^mes avantages , à moins que les jurés ne soient tirés d'une classe particulière de citoyens qui aient fait des études convenables, car les causes civiles sont presque toutes si compliquées, que la multitude des circonstances à peser les met au-dessus de la portée du commun des hommes. Ne sont-ce pas justement les conclu- sions du décret du 30 avril 1790? L'analyse du Plan de légialation montre que l'Ami du peuple n'avait pas attendu cette époque pour proposer cette mesure. Au leste, il profitait de la circonstance pour insister sur la nécessité de créer aussi, et au plus tôt, un iribimal dElatj et pour éveiller l'attention des Parisiens sur le dessein secret des contre-révolutionnaires municipaux dp proscrire la per- manence des districts. La municipalité ne tarda pas, en effet, à les remanier, de façon à rompre les liens civiques qui sau- vegardaient la sûreté personnelle des patriotes : elle se ven- geait de l'arrêté du district des Cordeliers. De loin comme de pxès, rien n'échappait à la pénétration de Marat. Enfin la troisième publication de l'exilé volontaire était dirigée contre Nccker, autre idole des patriotes. Cette fois, l'analyse est doublement utile; l'autorité littéraire de M'"® de Staël nous paraît avoir pesé trop longtemps sur les apprécia- tions des historiens, à l'égard du père de l'auteur des Con- sidérations, L'Ami du peuple n'a jamais été dupe de la pré- tendue probité de l'agioteur moraliste, et nous croyons qu'il serait difficile aux panégyristes les mieux instruits des faits de répondre aux principaux chefs d'accusation du dénon- ciateur. Déjà depuis quatre mois le journaliste harcelait le ministre à propos de la gestion des membres du comité des subsis- tances. Le 10 janvier 1790, dans un récit de l'invasion d'une compagnie de gardes nationaux dans son imprimerie, il avait annoncé que ces messieurs lui avaient volé une dénonciation 246 JEAN-PAUL MARAT. en règle contre le directeur des finances. {L'Ami du peuple^ K<> 9â.) Néanmoins, quelques jours après, on lisiût à la der- nière page de son nunaéro 101 , en forme d'avertissement : « On trouve actuellement au bureau de fauteur la dénoncia-j tion de TAmi du peuple contre M. Necker. » Cette brocbur^ était prête depuis le h novembre, mais aucun imprimeur n'avait osé la mettre sous presse. Marat, comme nous l'avons ^ dit^ leva depuis toutes les difficultés en se faisant imprimeur lui-même et fit paraître la première dénonciation. La brochure portait pour titre : Dénonciation faite au tribunal du public^ par M, Marat j VAmi du peuple, contre M. Necker y premier ministre des finances. In-S** de 69 pages, toujours avec la même épigraphe, celle du journal, gravée là et partout, comme le metnenio mori de fauteur. Il faut croire qu'elle eut quelque succès puisque, deux jours après son apparition, le journaliste avertissait ses lecteurs {L'Ami du peuple, N® 103) « que la dénonciation était déjà contrefaite, peut-être même dénaturée et méconnaissable. » Le moment était opportun pour la publier vers le 20 janvier (sous ce rapport Marat ne manquait pas d*habileté), puisqu à cette époque l'auteur était décrété de prise de corps, comme écri- vain incendiaire; puisque toute la presse s'était émue à cet arrêté, chacun sentant très-bien que son tour ne tarderait pas à venir si tous ne se faisaient solidaires de la cause de la liberté violée, puisque f attention publique était éveillée sur lui. Nous le verrons, dans certaines circonstances, chaleu- reusement défendu par ses collègues les journalistes; mais ne nous méprenons pas trop sur ce zèle, examinons bien les faits qui se passent, et nous reconnaîtrons que ce fut toujours, comme en celle-ci, quand le péril était général. iMarat n'était pas aimé, même de Camille, qui donna successivement toutes ses affections aux plus iudignes. Ne serait-ce pas une des marques distinctives de la véritable supériorité? Revenons à la dénonciation. On mettait le journaliste an défi de produire ses preuves contre le miuistre : « Eh bien , MARAT A LONDRES. 247 messieurs, répondk-il, je vais m*expliquer de manière à être -entendu de tout le monde. » Notez qu'un jour, le 21 octobre, Necker s'était présenté en personne au district des Filles- Saint-Thomas pour se justifier de certains soupçons ; c'était indiquer à ses ennemis à quel tribunal le ministre voulait qu'on en appelât; Marat répondait donc à son appel en s' adressant au public, c'était loyauté; ajoutons que c'était courage aussi , lui si petit, le ministre si grand,* et le public si prévenu en faveur de ce dernier. En général, les critiques font trop bon marché des dangers passés; Thistorien ne doit pas les oublier; nous en tiendrons toujours compte. Et d'abord, convainquons-nous bien que l'auteur n'était •animé d'aucun motif de vengeance personnelle : « De mes jours je n*ai vu M. Necker ; je ne le connais que par la renommée, par quelques-uns de ses écrits, et surtout par ses opératipns... Tout différend entre lui et moi ne peut avoir •(ru''un intérêt public, et nous ne pouvons être jugés qu'au •tribunal de la nation... A la vue d'un combat aussi inégal combien perdraient courage ! Le mien n'est pas même ébranlé, j'ai pour moi le sentiment de la pureté de mon cœur, l'éner- gie delà vertu et la force irrésistible de la vérité. » Remar- •quons encore, à ce propos, qu'en vérité les critiques sont bien injustes d'accuser le journaliste d'avoir dénoncé tel et tel parce qu'ils avaient été académiciens. On doit commencer à s'apercevoir que Marat a successivement dénoncé tous les fonctionnaires; il n'y avait donc pas parti pris contre les uns plutôt que contre les autres. Si Bail]y était de l'Académie, Lafayette n'en était assurément pas ; s'il les attaque, c'est uniquement comme fonctionnaires prévaricateurs; n'était-ce pas son devoir? Ce que nous disons de Bailly peut s'appli- quer à Condorcet le pensionné, à Lavoisier l' ex -fermier gêné- rai, à tous les autres. Marat dans sa première dénonciation débute par quel- ques détails relatifs à Necker, considéré comme banquier riche de treize à quatorze millions ^ acquis en partie par le 248 JEAN-PAUL MARAT. discrédit des billets du Canada, par la ruine de la Compa- gnie des Indes : « Son opulence n'est à mes yeux qu'un titre de mépris, car elle vient de l'agiotage... Appeler un agioteur à la tête des finances, c'était remettre à un chevalier d'in- dustrie l'administration des richesses publiques, c'était perdre l'État. » Marat n'était pas de ceux qui croient qu'on peut en quelques années gagner des millions sans quelque manœuvre légalisée peut-être, mais non pas légitime. 11 croyait encore que le passé d'un homme est une forte pré- somption pour l'avenir; qVun ex- agioteur ne sera jamais qu'un mal tôlier ; que le redde quod debes est de droit im- prescriptible contre ces honnêtes fripons. Passant du /banquier au ministre, de l'homme privé à l'homme public, il le suit dans tous ses actes relatifs à sa politique pendant la Révolution, et il nous le représente « comme un homme adroit, qui cherche à concilier les inté- rêts des ennemis publics avec ceux du peuple, et qui, pour se maintenir en place, nage sans cesse entre deux eaux. » Rien n'a échappé à l'accusateur, il va donner les preuves d'infidélité du prévenu. Ses chefs d'accusation se réduisent à cinq principaux, dans lesquels se résument tous les autres. Rappelant d'abord toutes les circonstances qui ont amené le soulèvement des Parisiens et la prise de la Bastille, il ajoute : « A qui fera-t-on croire que Necker, entouré comme doit toujours l'être un ministre aussi adroit, n'ait eu aucune connaissance de ce qui se tramait dans le cabinet, à supposer qu'il n'y ait pris lui-même aucune part? A qui persuadera- t-on qu'il a ignoré le mouvement des troupes qui devaient bloquer Paris, qu'il n'a pas été instruit de leur approche, de la marche d'une armée de 50,000 hommes? Les ordres de faire avancer ces troupes avec des trains d'artillerie n'ont pu être expédiés que par le ministre de la guerre, le marquis de Puységur, alors le très-humble serviteur du favori; et les ordres de fournir aux frais immenses de cette horrible équi- pée n'ont pu être donnés que par le directeur général des MARAT A LONDRES. 249 finances. Il savait donc parfaitement ce qui se passait, et il s'est tul... Gomment donc a-t-il gardé le silence? comment n'a-t-il pas éclaté dans le conseil ? Comment n* a-t-il pas informé les États Généraux de ce qui se tramait contre la nation? Gomment n'a-t-il pas instruit la nation elle-même?.,. S'il redoutait les dangers qu'il y aurait à révéler ces horribles mystères, du moins la confiance que la nation avait en lui, l'humanité, le sentiment, l'honneur lui faisaient un devoir de quitter sa place et de dévoiler la trame odieuse dans une lettre qu'il aurait laissée à un ami de confiance pour être présentée aux États Généraux. » Je ne sache pas que l'illustre fille du grand ministre ait répondu quoi que ce soit à ces accusations. Elle a préféré le parti d'un noble dédain; c'est le dernier qu'il faut prendre en histoire, parce que nous savons au juste aujourd'hui ce qu'il vaut : le rôle est trop facile pour qui ne peut répondre. Mais, dira-t-on, comment imaginer qu'il soit entré pour rien dans ce complot? N'a-t-il pas été sacrifié lui-même? Oui, sans doute, il l'a été; et pouvait-il ne pas l'être ayant affaire à des gens de la cour? 11 avait à leurs yeux un tort impardonnable : celui d'avoir provoqué les États Généraux, dont ils redoutaient la venue. Aussi, dès qu'ils se sont crus maîtres du champ de bataille, l'ont-ils rejeté comme un vil instrument désormais inutile. 11 est arrivé à son égard ce qui arrive dans toutes les conjurations : on profite de la trahison et on sacrifie les traîtres. Le premier chef d'accusation se termine par cet argument : « Taire une conspiration que le devoir oblige de révéler, c'est s'en rendre complice. M. Nec- ker ne l'a pas dévoilée. Qu'en conclure? Que la nation doit le punir comme un traître, ou le renvoyer comme un imbé- cile. 11 peut opter. » Nous ne savons trop ce que les historiens les plus libé- raux pourraient répondre. Le fait est qu'ils n'ont point sou- .evé ces objections dans leurs livres. Avions-nous tort de recommander l'étude des livrer de Marat aux Tacites à venir? 250 JEAN-PAUL MARAT. Le second chef se rapporte à la question des subsistances, si palpitante après la disette de 1788, et même, infamie! après Fabondante récolte de 1789. L'avocat des aiTamés se résume en ces termes : « Il est certain que la France entière est remplie d'accapareurs ; il est certain que ces accapareui'&i font monter très-haut le prix du blé ; il est certain qu'ils en exportent une énorme quantité dans la' Flandre autrichienne, et il est certain que lé gouvernement n'a pris aucune mesure sérieuse pour empêcher ces accaparements, pour s'opposer & ces exportations. Or, ne faut-il pas renoncer au sens com- mun pour prétendre que ces coupables manœuvres sont des spéculations individuelles? Le seul but des accapareurs est le gain considérable qu'ils se proposent sur le blé, lorsqu'ils auront amené la disette. Mais est-il naturel qu'ils commen- cent par faire d'énormes sacrifices, dans l'espoir d'un profit plus que douteux, tant que leurs manœuvres n'auraient pas l'appui du pouvoir exécutif? Est-il concevable que pour Tap-, pat d'un gain si douteux, de simples particuliers eussent la témérité de s'exposer de la sorte à la juste fureur du peuple, s'ils n'étaient sûrs de l'administration, qui a malheureuse- ment enchaîné toutes les municipalités du royaume, au moyen des aristocrates qui les composent?... Quel autre motif imputer au ministre que le dessein perfide de faire sentir an peuple les inconvénients de la liberté?... Qu'il reste chargé de ces inculpations ou qu'il dénonce les traîtres qui les oot méritées. » Qui pourrait s'étonner de ces allégations? Est-ce donc la seule fois qu'on ait réduit un peuple aux dernières extrémi- tés pour le ramener à la servitude parla misère; et Necfcer n'était-il pas déjà trop débordé pour ne pas chercher à enrayer la Révolution? » Le troisième chef d'accusation a trait au projet de la con- tribution du quart du revenu, pioposé par Necker dans la séance du 2â septembre. Marat démontre que le ministre, au lieu de réduire les dépenses par des économies faites sur la MARAT A LONDRES. «54 liste civile, par la vente des domaines royaux, par le retran- chement des places inutiles, enfin par tout ce qui frappe directenfent sur les ennemis de la Révolution, demande au contraire un impôt qui achèvera de ruiner les petits ; il lui impute conséquemment l'intention de lui faire prendre en haine le nouvel ordre de choses. L'auteur nous fait ensuite assister aux scènes prélimi-^ naires des 5 et 6 octobre, et, puisque le président des minis- tres ne s'y est pas opposé, il demande s'il n'en fut pas com- plice. Il serait tout aussi diflicile de répondre h cette quatrième accusation qu'à la première. D'ailleurs les relations des débats de l'Assemblée ne sont-elles plus là pour attester que, lorsque les décrets constitutionnels furent présentés à r acceptation du roi,, le ministre voulait que le monarque n'accordât son accession « que sous la condition pojsitive, dont il ne se départiraitgamais, que le pouvoir exécutif aurait son entier effet entre ses mains? » Si l'Assemblée eût accédé, n'en était-ce pas fait de la liberté? Ce seul acte ne suffiraitr-il pas pour en rendre l'auteur l'objet de l'exécration publique? Enfin, (( à tant de titres de flétrissure, ajoutons- en un nouveau. En poussant le roi à sortir de son caractère de bonté pour se montrer en despote et prendre bientôt après le ton d'un suppliant, M. Necker a compromis l'honneur du prince, l'honneur des sujets. Que voulez- vous que nos ennemis pen- sent d'une nation dont le gouvernement ne sait ce qu'il fait, d'une nation qui comble d'éloges un administrateur qu'elle aurait dû reléguer aux Petites-Maisons. » 11 ne restait plus à l'auteur qu'à terminer par une décla- ration nette, la voici : « J'ai fait ma tâche, que le ministre fasse la sienne; qu'il se justifie sans délai aux yeux de la nation; qu'il démontre, s'il le peut, que mes inculpations sont dénuées de tout fondement, qu'elles lui sont étrangères; mais qu'il n'oublie pas que ce serait perdre sa peine que de s'attacher à improuver quelques particularités sur lesquelles je puis m'être trompé. C'est le corps de mes inculpations 252 JEAN-PAUL MAUAT. qu'il doit anéantir : garder le silence sur un seul point, ce serait passer condamnation. » Nous savons comment le ministre du pouvoir exécutif a répondu : par l'acte de violence du 22 janvier. Plusieurs pas- sages purement historiques de cet écrit et de V Appel à la nation font encore regretter une fois de plus que Marat n'ait pu mettre à exécution le dessein qu'il annonce quelque part de travailler à une histoire des événements qui se sont passés sous ses yeux. Il était doué, pour un tel travail, d'une des qualités indispensables et des plus rares, une grande puissance de logique inductive et déductive; il savait tirer toutes les conséquences d'un fait peu important en apparence. Il avait encore une connaissance du cœur humain qui lui en dévoilait tous les mobiles. Quand il attaque un homme, si haut placé qu'il soit, c'est toujours par le côté humain, s'il est permis de s'exprimer ainsi; ce qu'on feint d'appeler le petit côté, pour nous faire croire que ces éminences n'ont rien des passions vulgaires, qu'elles doivent être jugées sur d'autres mesures que le commun des mortels. Mensonges! Toutes ces excellences sont des grandeurs humaines, et, à ce titre seul, apprécions-les comme nous nous apprécions entre nous, plus souvent par les petits faits que par les actions théâtrales, et nous ne nous tromperons guère. M'est avis que c'est par là que Tacite excelle entre tous : c'est par la con- naissance des mobiles humains qui font jouer toutes ces hautes marionnettes, que l'auteur des Annales est resté ini- mité jusqu'à ce jour. La Bruyère fera plus d'historiens que tous les préceptes des Quintiliens anciens ou modernes. Necker ne s' étant pas justifié, l'Ami du peuple crut devoir compléter ses premières accusations. De là le nouvel écrit intitulé : « Nouvelle dénonciation de M, Marat y VAmi du peuple y contre M. Necker ^ premier ministre des finances y ou Supplément à la dénonciation d*un citoyen contre un agent de V autorité. » Brochure in-8^ de 40 pages. Paris, 1790. Cette seconde brochure contient les preuves juridiques MARAT A LONDRES. ilVS des inculpations faites au ministre des finances. « Je ne doute nullement, dit l'auteur dans sa notice, que des citoyens sans* civisme ne taxent d'acharnement mon zèle à poursuivre M. Necker; et je me piquerais moi-même moins de con- stance, si je connaissais moins son caractère. Je conviens qpi'il ne serait pas aisé de le remplacer du côté des lumières : rarement trouverait-on un administrateur aussi instruit, aussi appliqué, aussi versé dans les affaires; mais dans les circon- stances actuelles, c'est précisément sa capacité qui m' alarme; ce sont les ressources de l'esprit, la finesse, la subtilité, Taudace, la ténacité, qui rendent un premier ministre redou- table, quand il n'est pas animé du bien public. » Dans la première dénonciation , Marat n'avait donné des malversations ministérielles que des preuves indirectes, que des inductions sûres pour qui connaît les ressorts de la poli- tique et le jeu des passions humaines; dans ce nouveau tra- vail, il va fournir des preuves authentiques, toutes relatives à l'accaparement des subsistances dans un but contre-révo- lutionnaire. A cet effet, il cite les écrits qui ont traité de la matière et dont les auteurs ont été poursuivis; par exemple, l'écrit du chevalier Rutlège en faveur des boulangers de Paris, contre les sieurs Leleu, protégés par Necker. Il cite la brochure de Camille Desmoulins, qui dévoilait le marché usuraire conclu par les Leleu avec le roi, pour l'entreprise des moulins de Corbeil. Il donne les noms des accapareurs de province sou- tenus par la municipalité de Paris de connivence avec le directeur général des finances. Il rappelle que le sieur Ber- thier, après son arrestation, a déclaré à M. Rivière, avocat au parlement, qu'il avait dans son portefeuille une lettre de Necker, où le ministre lui ordonnait de faire couper les blés verls de la généralité de Paris : déclaration articulée en pleine audience sous la foi du serment dans l'interrogatoire que ce citoyen subit au Châtelet. Il fournit les preuves que, dans des perquisitions faites par les districts , on a trouvé une grande 254 JEAN-PAUL MARAT. quantité de blés avariés, etc., etc. Nous n'avons pas ici à éclairer ce fait historique d'accaparement, nous n'avions qu'à indiquer au lecteur une des sources où puiser les documents. Or, ces deux brochures sont, à ce titre, de la plus haute importance; c'est pourquoi nous avons dû entrer dans des détails. En résumé, Marat n'avait pas perdu son temps pendant sa retraite en Angleterre. En quatre mois environ, du 22 janvier au 18 mai, il avait composé trois brochures dont deux assez étendues, écrites toujours dans l'intérêt de la Révolution. U y a loin de là, sans doute, à la conduite de ces fameux exi- lés, de ces Goriolans, de ces Thémistocles, qui ne se réfu- giaient dans les cours étrangères que pour les soulever contre leur patrie; il y a loin de là surtout à la conduite de ces émigrés français qui, au même instant, complotaient à Turin, ou bien à Coblentz, l'asservissement de la France. Mais rien d'honorable peut -il être reconnu dans un Marat, rien d'infamant dans un comte d'Artois ou dans un M. de Galonné? CHAPITRE XV. SYSTÈME DE DÉNONCIATION OU DE SURVEILLANCE 1789 — 1793 SoMiiAiRB. — Que le droit do dénonciation est la cooséqaence da principe de dépen- dance du ronctionnairG, — qu'il est basé sur la connaissance du cœur humain. — fiamave et Loustalot l'ont proclamé. — Il doit être illimité. — Marat n'a jamais attaqué juridiquement ses calomniateurs. — Distinction entre les dénonciations por- tant sur des faits positifs et celles qui portent sur de simples soupçons. — Marat n'attaque jamais les hommes privés. — Accusation de légèreté imputée à Marat par M. Micbclet. — Afikire La Salle, — - Ilulin. — Aocosation d'ahsurdîté imputée à Marat par Camille. — - Marat exige que les dénonciations qu'on lui fait soient appu7(^cs de preuves, — signées, déposées dans les sections. — AccusatioA do manquer de ménagements. — Il appelait à son aide la surveillance de tous. — Hoche y répond. — Reproche do dénoncer sans cesse. — Il n'épargne pas les ^patriotes. — Il n'accuse pas indifféremment tout royaliste. — Il nomme Fréron à lui succéder dans cette fonction de censeur public. — Mépris déversé sur la dénon- datioQ. — Résumé du chapitre. Avant d'aller plus loin, avant de reprendre la biographie de Marat à son retour en France, n'est-ce pas le lieu de trai- ter à l'ond une question sans cesse soulevée à propos de TAnii du peuple? Nous voulons parler du système de dénonciation préconisé en principe, ardemment soutenu dans l'application par le journaliste pendant tout le cours de sa vie politique. Cet examen est si nécessaire, que si le principe est injuste ou faux, si même Marat l'applique mal à propos ou mû par des intentions criminelles, nous n'avons que faire de continuer cette étude ; se préoccupe-t-on de la politique d'un sot ou d'un méchant? Revenons au point de départ, voyons si tout s'enchaîne dans la démonstration. Une fois admis le principe incontes- table que tout employé, dans tout ce qui concerne ses foiic- 256 JEAN-PAUL MARAT. tions, est soumis à la surveillance de celui qui l'emploie ; une fois reconnu qu'en politique tous les agents des différents pouvoirs sont évidemment les employés de la nation qui les salarie ; que, par conséquent aussi , chaque citoyen a le droit de les suivre dans leur travail, de provoquer leur révocation, s'ils sont inhabiles, leur punition, s'ils prévariquent , une récompense, s'ils la méritent; il ne s'agit plus, pour que ce droit ne soit point illusoire, que d'en assurer l'exercice. Or, quel autre moyen de garantir à tous le droit de sur- veiller, partant de dénoncer les fonctionnaires suspects ou surpris en faute, ^que de faire de la dénonciation un devoir public, que d'encourager un dénonciateur? Gicéron disait, il y a dix-neuf cents ans : « Innocens^ si accusatus sit absolvi pot est y nocensj nisi accusatus sit y condemnari non potest} l'innocent qu'on accuse peut être absous, mais le coupable ne sautait être condamné, si l'on ne l'accuse pas. » Cet apho- risme n'est pas nouveau, parce que le sens commun n'est pas d'invention moderne. Marat n'a pas dit autre chose. « Reconnaissons, écrit-il, un principe politique sans lequel la liberté ne saurait s'éta- blir, sans lequel les lois ne peuvent que servir de jouet aux hommes chargés de les faire respecter : c'est que le dernier des citoyens a le droit d'attaquer tous les agents du pouvoir dont la conduite est illégale, équivoque ou suspecte, le droit de les dénoncer, de dévoiler leurs malversations, leurs me- nées, leurs projets. » {Appel à la nation.) Et ce droit est basé sur l'expérience de tous les siècles : « Puisqu'il n'est rien aussi difficile que de trouver des hommes vertueux pour les placer au timon des affaires, pre- nons les moins corrompus, mais faisons-leur bien sentir que nous avons toujours les yeux ouverts sur eux. » {L'Ami du Peuple^ N° 302.) Nous l'avons déjà fait remarquer : fonder la politique sur la connaissance du cœur humain, c'est lui don- ner des fondements éternels comme Thumanité. Marat n'était pas seul qui proclamât ce droit; Barnave SYSTÈME DE DÉNONCIATION. 257 l'avait déclaré du haut de la tribune parlementaire. Lousta- lot, que M. Michelet a loué avec raison comme un des plus ardents et des plus intelligents patriotes, Loustalot, rédac- teur, en 1789 et en 1790, du journal de Prudhomme, fait à ce propos les réflexions suivantes ; elles sont identiques à celles de Marat, c'est le môme principe éternel comme la liberté : « Faibles Français, enfants enthousiastes, quand saurez-vous qu'il est de l'essence de la liberté d* écrire impunément tout ce que Von veut sur les hommes publics?... Il faut, pour le bonheur des individus, pour le maintien de la consti- tution et de la liberté, qu'il y ait guerre irréconciliable entre les écrivains et les agents du pouvoir exécutif. Dès l'instant que le pouvoir judiciaire se jette du côté du pouvoir exé- cutif contre la presse, la balance est rompue et le peuple est esclave : les ministres et les gens en place sont expo- sés de droit à la calomnie. Cet inconvénient nécessaire est suffisamment compensé par la jouissance du pouvoir et de la grandeur. Les hommes vertueux qui exercent les fonctions publiques ne craignent pas la calomnie, elle ne perd que les fripons. Ces principes vous paraissent étranges. Français, eh bien, soyez esclaves! » [Révolutions de Paris, N° IZi.) Mais comment assurer l'exercice de ce pouvoir de dénon- cer les fonctionnaires infidèles? « La garantie du droit de surveillance, c'est l'impunité physique du dénonciateur. 11 ne doit jamais être comptable qu'au tribunal du public dont il mérite la reconnaissance, si sa dénonciation est dictée par le désir de semr la patrie , et dont il encourt l'indigna- tion, si elle est dictée par la malignité ; tandis que les accu- sés, toujours tenus de se justifier d'accusations graves, doivent être poursuivis par le tribunal d'État, s'ils ont réel- lement malversé. Sans cela tout dénonciateur étant sûr d'être sacrifié, les citoyens laisseraient tranquillement consommer la ruine de l'État plutôt que de compromettre leur repos, leur liberté, leur vie, et les agents du pouvoir, toujours sûrs d'échapper, ne songeraient plus qu'à renverser la constitu- I. 17 258 JEAN-PAUL MARAT. tion pour asservir le peuple, se couvrir de ses dépouilles et se gorger de son sang. » [Appel à la nation.) Mais, dira-t-on, encore faut-il que Taccusateur ait des pièces à l'appui de ses dénonciations, des pièces bien authen- tiques. « Nous sommes si neufs en matière politique, si imbus de sots préjugés, que nous ôtons aux hommes clairvoyants les moyens de nous empêcher de périr. Lorsqu'un citoyes éclairé dénonce les ministres toujours ennemis du peuple^ nous l'accusons de calomnie à moins qu'il ne produise des preuves juridiques ; comme si un administrateur donnait par écrit ses ordres de malverser, de prévariquer, de trahir; comme s'il tirait reconnaissance des attentats qu'il a commis. Ce qui me confond, c'est que les maximes que je voudraÎB faire adopter contre les délinquants publics sont suivies parmi nous contre les délinquants privés; car, de qudqoe crime que le procureur du roi accuse un citoyen, tant que l'accusation n'est pas dictée par la malignité, il est irrépro- chable. Pourquoi donc ne consacrerions-nous pas, pour le salut de l'État, des maximes que nous avons consacrées pour le salut des familles? » [Ibidem,] Voici, du reste, comment l'Ami du peuple entendait la jurisprudence du droit de dénonciation. « Que l'opinion publique consacre ces grandes maximes, si propres à déconcerter les ambitieux, les fripons, les traîtres, à dégoûter ceux qui seraient tentés de le devenir. « Permis à tout citoyen de dénoncer les hommes en place, depuis le premier ministre jusqu'au dernier commis, et de les traduire devant le tribunal d'État. (( Quand une dénonciation contient plusieurs chefs d'ao- cusation, elle doit être réputée bien fondée, quoique toutes les charges ne soient pas prouvées. « Toute dénonciation fondée sera, pour son autem*, un titre à l'estime publique. <( Toute dénonciation non fondée, mais faite par amour SYSTÈME DE DÉNONCIATION. 839 pour la patrie, n'exposera son auteur à aucune punition, car rbomme n'étant pas infaillible, une erreur ne le rend pas criminel. « Tout homme dénoncé injustement sera honorablement acquitté, et tout dénonciateur de bonne foi ne sera tenu qu'à lui donner la main de paix. « Le dénonciateur calomnieux sera flétri par Topinion publique, et l'homme de bien dénoncé sans raison obtiendra une marque d'honneur, gage de l'estime de ses concitoyens. « Seront exposés dans la salle de justice du tribunal deux tableaux, dont l'un contiendra les noms des agents de l'auto- rité qui ont malversé, l'autre les noms des dénonciateurs •calomnieux. » {L'Ami du Peuple^ N° 37.) « Je sens bien que, pour ne pas perdre les fruits de la -censure, il importe d'en user avec discernement : mais , de quelque manière qu'on en use, que l'opinion publique soit le seul frein des auteurs. Si vos dénonciations sont fondées, Testime de vos concitoyens sera votre récompense ; si elles ne le sont pas, vous passerez pour un visionnaire; si elles sont dictées par la malignité, le mépris de vos concitoyens sera votre châtiment. Sortez de là, la liberté de la presse •est anéantie. » [Junius français^ N° 12.) Si l'Ami du peuple soutenait ce système de la liberté dans les dénonciations, ce n'était pas qu'il ignorât ce que peut la calomnie, qui plus que lui en avait souflert? mais il savait que le remède qu'on prétend y opposer est pire que le mal. En toute cause, c'est ainsi qu'il faut juger; quelle institution pourrait être parfaite ? « 11 est vrai que le fonctionnaire public, court risque d'être souvent calomnié, mais n'a-t-il pas pour lui le jugement du tribunal? Voulez-vous sacrifier le salut de l'État à cet inconvénient? De deux maux ne doit-on pas choi- sir le moindre ? » {Appel à la nation.) Et il appuyait de son propre exemple sa maxime poli- tique : « C'est le lot de tout homme public d'être exposé aux traits des méchants ; ils glissent sans effet lorsque sa con- 260 JEAN-PAUL MARAT. duite est intacte et que ses intentions sont pures. C'est ainsi que, par exemple, le sieur Delaulne m'a accusé d'être vendu; mais il rougirait de sa sottise s'il n'était pas trop bouché pour réfléchir que des monceaux d'or ne peuvent être le prix de la perte de la vie ; je n'ai pas pu me vendre, moi qui me suis cent fois mis sur la brèche pour le pauvre peuple, moi qui vois chaque jour dix mille poignards levés sur ma tête, moi dont le corps sera mis en hachis si j'ai le malheur de tomber entre les mains des assassins qui sont sur mes traces, moi qui ne leur ai échappé que par un miracle continuel de la Providence , moi qui ne saurais me flatter que ce mirade dure encore longtemps. Eh bien, je liai demandé aucune satisfaction de ces outrages. )> [UAmi du Peuple^ N® 316.) Il s'y était engagé dès son début dans la carrière de pubH- ciste : « J'abandonne aux dénonciateurs l'examen de ma vie entière. Qu'ils épluchent mes mœurs, mes principes et ma conduite politique; quelles que soient leurs imputations, qu'ils soient sûrs que je ne les citerai jamais à aucun tri- bunal public. )) {Ibidem^ N® 38.) En conscience,* tous ceux qui se sont élevés et s'élèvent encore contre le droit illimité de dénonciation peuvent-ils dire comme Marat : ma vie pu- blique ou privée est sans reproche? Nous ne le croyons pas; leur opposition les rend suspects. On calomniait Timoléon, libérateur des Syracusins : « Je remercie les dieux, dit-il, de ce qu'enfin on jouit à Syracuse de la liberté de tout dire. » Enfin, sur cette distinction entre les preuves juridiques et celles qui ne le sont pas, l'Ami du peuple se résumait ainsi dans une lettre à Camille : « Remarquons qu'il y a deux sortes de dénonciations : les unes portent sur des faits posi- tifs, les autres ne sont encore que de simples soupçons. Ces dernières ne sont pas moins utiles au salut de l'État que les autres, car un mot dit à propos suffit souvent pour faire échouer un funeste projet. Que savez-vous si ce que vous prenez pour de fausses nouvelles n'est pas un texte dont j'avais besoin pour parer quelque coup funeste et aller à SYSTÈME DE DÉNONCIATION. 864 mon but? Pour juger des hommes vous avez toujours besoin de faits positifs, bien clairs, bien précis ; il me suffit souvent de leur inaction ou de leur silence dans les grandes occa- sions. Pour croire à un complot vous avez besoin de preuves juridiques, il me suffit de la marche générale des affaires, ' des relations des ennetais de la liberté, des allées et des venues de certains agents du pouvoir. Le regret de vous être tant de fois mépris et la crainte de vous méprendre encore ne vous rendront-ils pas plus réservé? N'avez-vous pas écrit de moi : je me reproche de Ta^voir aussi peu cru que là pro- phétesse Cassandre? » {L'Ami du Peuple ^ N° Û49.) Insistons, réduisons à néant les distinctions subtiles, car il s'agit d'un droit de l'exercice duquel dépend le salut public : « On me reproche d'avoir dénoncé sans preuves. Distinguons bien deux choses, les prévaricateurs et les ma- chinations. Je n'ai jamais dénoncé aucun prévaricateur que sur les réclamations de la partie lésée. Quant aux machina- tions contre la liberté publique, je m'en suis tenu aux indices notoires qui suffisaient pour les constater aux yeux d'un peuple exercé, seul genre de preuves qu'on puisse exiger raisonnablement pour éviter des complots dont il ne reste souvent aucune trace, car les machinateurs ne transigent pas entre eux par acte passé devant notaire. Attendre à les dénoncer qu'on ait des preuves juridiques, c'est laisser aux traîtres le temps d'en assurer le succès. Ces preuves ne s'ac- quièrent presque jamais qu'après que le complot est con- sommé et qu'il n'est plus temps de s'y opposer. Exiger des preuves juridiques des dénonciateurs , c'est compromettre la sûreté de l'État; il n'y a que les traîtres qui en puissent faire un précepte. » [Journal de la République ^ N^ 39.) . Le fait est que nous défions qu'on cite une conspiration gouvernementale qui n'ait été prévue et courageusement dénoncée par Marat, pendant sa gestion de cette fonction publique qu'on pourrait appeler la censure moderne, fonc- tion qui répond à celle qu'ont exercée à Rome les plus grands S62 JEAN-PAUL MARAT. citoyens, et qui se remplit de nos jours au moyen du jour- nalisme. C'est en ce sens qu'on peut dire qu'il fut la per- sonnification vivante de la terreur des agents du pouxoiVj terreur qu'il ne faut pas confondre avec la terreur dictato- riale. Tandis que celle-ci ne s'attaque qu'aux particuliers, Marat répèle en vingt endroits de son journal : a Jamais l'Ami du peuple ne s'est élevé contre les hommes privés^ jamais il n'a attaqué que les hommes publics, » [L'Ami du Peuple y N° 102.) Comprend-on bien la différence qui existe entre les deux systèmes? Le. premier ne s'en prend guère qu'aux individus sans influence, sans puissance, et finale- ment aboutit à la compression et fait abhorrer la République, parce qu'il combat plutôt les opinions contraires à la sienne que les faits contre-révolutionnaires; tandis que l'autre ne sur\eille, n'attaque que les fonctionnaires et sauve la liberté. Voulez-vous vivre en toute quiétude sous la législation de l'Ami, du peuple, n'acceptez pas de fonction; voulez-vous vous exposer à la plus défiante surveillance, acceptez quel- que place gouvernementale. Mais voulez-vous n'avoir rien à craindre, même dans ce dernier cas, soyez intact. « Il n'y a de dangereux , disait Camille , que les écrits qui prêchent une insurrection légitime et raisonnable ; mais ceux-là, pour- quoi les prohiber et m'empêcher de les publier? Est-ce que je puis avoir tort, quand j'ai raison? » [Révolutions de France et de Brabara, N° 16.) Enfin, « c'est la censure, dit Montes- quieu, qui éleva la République romaine au plus haut degré de puissance. » Terrible censeur, en effet, que ce Marat, car nous ne pou- vons douter qu'il n'ait été doué des deux qualités essentielles : une pénétration à laquelle rien n'échappe , un courage qui ne recule devant aucune puissance, devant aucun danger. Et jamais il n'a dévié du principe de distinction qu'il a posé : « En qualité de censeur politique, d'avocat du peuple, fonc- tion honorable qui appartient à tout citoyen qui a le cou- rage de l'exercer, je supplie m^es lecteurs de distinguer SYSTÈME DE DÉNONCIATION. 263 avec soin ces fonctions de cellesi d'un ministre des autels, d'un philosophe moraliste, ou d'un simple homme de bien : autant celles-ci demandent d'indulgence, autant celles-là exigent de sévérité. Je méprise les méchants, mais je les plains plus encore ; je sais que leurs vices tiennent presque toujours à une éducation négligée ou manquée, aux rigueurs de la fortune, à mille circonstances impérieuses ; et il n'est I)as donné à chacun d'aimer mieux périr de faim que de manquer à l'honneur. Tant que les méchants restent hommes privés^ je gémis tout bas des suites de leur corruption, et je laisse à la justice le soin de les corriger; mais lorsqu'ils deviennent hommes publics^ lorsque leurs menées peuvent fiBure le malheur de tout un peuple, lorsque leur simple suf- frage peut entraîner des révolutions funestes au bien public et perdre l'État, l'amour de l'humanité me presse d'élever ma voix contre eux, et je ne crains plus de devenir leur dénonciateur. » {L'Ami du Peuple, N° 20.) Ajoutons tout de suite que , conséquent avec son principe, dès qu'un homme public se démettait de sa charge et rentrait dans la vie privée, Marat ne s'occupait plus de lui. Necker quitte le giinlstère, l'Ami du peuple lui écrit : « Monsieur, si votre retraite n'est pas jouée, dès aujourd'hui je m'impose à votre égard un éternel silence. J'ai travaillé à votre chute avec un zèle peu commun ; mais dès l'instant où voua n'êtes plus un homme public dangereux, vous redevenez pour moi un particulier sans conséquence. » {L'Ami du Peuple, N** 214.) Son journal est là pour attester qu'il tint religieusement sa promesse. Quelqu'un veut-il succéder à la charge de censeur public, inoccupée depuis la mort de Marat? 11 peut voir quelles con- ditions elle exige dans celles qui constituent le véritable journaliste, et que nous avons déjà reproduites au cha- pitre XII de cet ouvrage; car, pour l'Ami du peuple, être journaliste ou censeur des hommes publics, c'était tout un. îious ne croyons pas qu'il soit possible, après tout ce que 264 JEAN-PAUL MARAT. nous venons de citer, de contester la légitimité du droit de surveiller et de dénoncer tout fonctionnaire infidèle ou même soupçonné de l'être. Il nous reste à examiner la conduite de Marat sous ce rapport , et puisqu'il est avéré qu'il peut y ; avoir des dénonciateurs animés de passions viles, de passions autres que celles du bien public, voyons si l'Ami du peuple n'aurait pas été de ce nombre. On l'en a accusé, car on n'osait s'attaquer au principe de peur d'être suspect. On a cité des faits à l'appui de ces accusations; révisons ces faits. Ce n*est plus de la vérité du principe qu'il s'agit, elle est admise, puisqu'elle est incontestable; c'est de la moralité de récri- vain. Si l'Ami du peuple est coupable de calomnie volontaire, il est digne du plus profond mépris, il ne mérite plus la con- fiance, car il est juste de le soumettre à la peine qu'il avait assignée lui-môme. M. Michelet a écrit au tome II , page 376, de son Histoire de la lîévolulioii française : « Les feuilles de Marat étaient de véritables tables de proscription où il écrivait à la légèrcy sans examen^ sans contrôle ^ tous les noms qu'on lui dictaii^ des noms chers à Vhumaniléy celui de M, de La Salle. » Nous regrettons que M. Michelet n'ait pas choisi pour preuve un nom plus retentissant que celui de M. de La Salle, les noms de Mirabeau, de Lafayette, de Dumouriez, de Roland par exemple. L'intérêt du procès en aurait grandi d'autant. Mais l'habile historien se serait bien gardé d'une pareille maladresse, il prévoyait qu'il serait trop aisé de prouver que les incessantes dénonciations de ces noms chers aussi, sans doute, à Vhumanitéy n'étaient que trop fondées; la disculpa- tion de Marat eut été trop facile. Aussi préfère-t-il , et pour cause, nous citer le nom d'un citoyen honorable, sans aucun doute, d'un homme qui s'est montré grand à un moment donné , mais qui a disparu ensuite ou à peu près de la scène politique ; de telle sorte que tout l'odieux reste sur Marat, surtout si Ton exagère l'importance du dénoncé. Quoi qu'il en soit, force est bien de reconnaître que si le journaliste avait SYSTÈME DE DÉNONCIATION. 265 été coupable envers M. de La Salle, Tobscurité de ce dernier ne discul[)erait pas le dénonciateur. Nous en voulons seule- ment venir à ceci, que M. Michelet, historien plus véridique, aurait dû dire : « Si Marat a fait erreur en dénonçant M. de La Salle, M. Hulin, ou quelque autre personnage secondaire, il ne s'est jamais trompé relativement aux grands personnages historiques qui ont le plus puissamment influé sur les événe- ments importants de la Révolution; loin àe là, que si on Teût écouté tout d'abord on eût évité les plus grands malheurs. » Puisque M. Michelet ne l'a pas dit, nous devions en faire la déclaration. Mais revenons à MM. de La Salle et Hulin, et pesons toute la gravité de Terreur. Voici le fait. En septembre 1789, des milliers de poudre de mauvaise qualité encombraient l'arsenal de Paris. 11 s'agissait de débarrasser le local et de faire retravailler cette poudre. En conséquence, elle fut chargée sur un bateau dans la direction d'Essonne. Mais voilà que le batelier est arrêté, parce que son laisser- passer n'est pas en règle. L'affaire s'ébruite bientôt : M. de La Salle est suspecté d'avoir voulu, comme Flesselles , désapprovisionner Paris de munitions de défense ; il est accusé de trahison, incarcéré ; l'affaire est portée devant l'Assemblée nationale, qui reconnaît l'inno- cence du prisonnier et le fait élargir. Le lendemain, Marat écrit dans son journal : « Loin de nous le dessein cruel de jeter le moindre doute sur l'inno- cence de M. de La Salle. Mais tout en applaudissant à son triomphe, il nous paraît un peu étrange que les États Géné- raux se soient érigés en cour de justice pour l'absoudre. » [LAyni du Peuple ^ N° 2.) Y a-t-il là la moindre malveillance? Le public, au con- . traire, n'est-il pas averti que, de l'avis de Marat, M. de La . Salle est innocent , seulement que les députés étaient incom- pétents à le juger? Mais voici bien une autre affaire. Dix mois après, en 266 JEAN-PAUL MARAT. juin 1790 , TAmi du peuple écrit dans son numéro 144 : « N'en doutons pas, les traîtres à la patrie échapperont tou- jours, tant que ses ennemis siégeront dans le sénat de la na- tion, dans les cours de justice, dans les municipalités, et tant que nous n'aurons pas un vrai tribunal d'État. Nous avons vu le Châtelet absoudre les sieurs de La Salle^ Augeard, Besenval. » Ici Marat est bien convaincu d'être proscripteur du mar- quis, M. Michèle t paraît en droit de l'accuser. Notons -toute- fois, en passant, qu'il y avait, dans le passage cité, une affir- mation qui sufiîsait, à elle seule, pour infirmer tout le reste. En effet, l'Ami du peuple ne devait-il pas savoir mieux que personne, lui qui avait rendu hommage à M. de La Salle, que ce dernier n'avait pas été absous par le Châlelet ; le public pouvaît-il en douter? Peu importe, passons condamnation, le mot y est en toutes lettres. Examinons s'il y a légèreté y la preuve en semble irréfutable. Mais attendez. Le lendemain même, vous l'entendez, le lendemain^ l'Ami du peuple imprime en lettres italiques au bas de sa feuille : « Errata. Au numéro 141, page 5, ligne 30, rayez de Im Salle qui est effacé dans le manuscrit. » Mais attendez encore. Quatre jours après avoir écrit cet errata, Marat revient une seconde fois sur l'erreur de compo- sition, il adresse à M. de La Salle même une lettre qu'il faut lire avec la plus grande attention, car elle fera connaître l'Ami du peuple mieux que nous ne saurions le faire, et peut-être qu'alors le lecteur remerciera M. Michelet de nous avoir fourni cette belle occasion, a Je suis au désespoir, mon- sieur, de ce que votre nom se trouve dans ma feuille à côté de ceux d'Augeard et de Besenval. Le cœur déchiré des vains efforts du peuple contre les complots toujours renaissants de ses perfides ennemis, excédé de travail et pressé par le temps, je n'ai presque jamais le loisir de relire le manuscrit de ma leuille, et rarement celui d'en corriger les épreuves, seul moyen cependant de rectifier ce qui pourrait m' avoir SYSTÈME DE DÉNONCIATION. 267 échappé par inattention. Vous ayant vu, monsieur, à la tète des Parisiens, dans les premiers jours de la Révolution, pourrais-je vous placer à côté de l'homme que vous avez résolu de combattre? Pourriez- vous croire que j'aie le des- sein de vous inculper aujourd'hui, ne l'ayant pas fait lorsque je rendis compte, dans le temps (au n* 2 précité) de votre malheureuse affaire? Et j'ai moins raison de changer à votre égard que jamais, puisque vous avez été sacrifié par des intri- gants qui se sont emparés de toutes les places, lorsque tous les dangers étaient passés. « Je ne sais par quelle fatalité votre nom (que j'avais confondu avec M. de Sade qui a été impliqué dans tant d'affaires fâcheuses, qu'on disait traduit au Châtelet) est venu se placer sous ma plume. La réflexion me l'avait fait rayer ^ mais il a été malheureusement conservé par le compositeur et il a échappé à la correction. Je n'ai reconnu cette erreur que lorsqu'on m'en a fait apercevoir, et je m'empresse de la désavouer. Je serais désolé d'avoir attaqué injustement le dernier des hommes, irais-je de gaieté de cœur offenser un citoyen estimable? Si j'étais libre, monsieur, je ne balan- cerais pas à aller vous témoigner mes regrets de cette mé- prise involontaire, mais dans un moment où l'on se plaît à rechercher les écrivains patriotes j'attends de vos sentiments pour la patrie que vous n'en voudrez pas à l'Ami du peuple, et que vous ne vous joindrez pas à ses persécuteurs. » {LAmi du Peuple, N^ 145. ) : A-t-on jamais fait preuve d'une mauvaise foi plus insigne, que d'attribuer à un auteur une erreur de typographie? Quel est celui de nous qui ne mériterait les galères à ce titre? Le juge le plus infâme, le plus taré, n'aurait osé rendre un pareil jugement. Si Marat, agissant comme il vient de le faire et victime d'une pareille méprise, est un proscrip- leur dénonçant à la légère, quelle épithète ajouterons-nous au nom de M. Michelet qui, comme historien, comme homme jouissant d'une grande autorité morale, comme accusateur •> 268 JEAN-PAUL MARAT. surtout, a dû prendre connaissance exacte des faits, et les a sciemment, sans pudeur, controuvés? Et M. Michelet peut-il alléguer, comme Marat, erreur de composition ? est-il revenu sur sa calomnie combinée ? M. Michelet est justiciable au premier chef. L'historien veut-il que nous compulsions ses sept volumes; que nous rappelions qu'il a attribué à Danton un discours contre-révolutionnaire que celui-ci n'a jamais prononcé, n*a pu prononcer; que, partant de là, il a flétri la mémoire du plus ardent patriote; qu'il a confondu enfin le nom de Daunou avec celui de Danton, quand la logique, le simple bon sens, le cœur auraient dû Tavçrtir d'une erreur de réimpression? Veut-il que nous ajoutions que voilà dix ans de cela, et que l'historien n'a pas encore rectifié cette erreur un peu plus grave qu'une faute de typographie ? Encore une fois, si Marat est proscripteur à la Ugère^ que M. Michelet se qualifie lui- même, c'est la peine à laquelle nous le condamnons. (Voir notre volume sur Danton, où cette erreur est relevée. Paris, chez Pagnerre; Bruxelles, chez Lacroix.) Voilà pourtant comment on a constamment accusé Marat! Nous ne sommons pas le lecteur de nous croire; pourquoi nous plutôt que d'autres? Mais qu'il remonte à la source, qu'il consulte VAmi du Peuple^ qu'il se convainque par lui- même, puis qu'il prononce en dernier ressort. Nous ne nous arrêterons pas à la dénonciation d'IIulin. M. Michelet recon- naît lui-même qu'il fut un des massacreurs du Champ-de- Mars, sous les ordres de Lafayette. Or, de mouchard à massacreur y a-t-il à hésiter? 11 n'y a que le scrupuleux M. Michelet qui pouvait le faire. 11 est vrai qu'Hulin avait combattu à la Bastille. Mais combien n'en connaissons-nous pas qui croient avoir acheté par un quart d'heure de patrio- tisme le droit d'infamie pour le reste de leur vie? Cette accusation est si capitale, si unanimement repro- duite^ que c'est un devoir pour nous d'insister. Du temps même de Marat, des patriotes lui reprochaient ses dénon- SYSTÈME DE DÉNONCIATION- 269 dations incessantes, légères, absurdes. M.^Michelet a cité une preuve de légèreté, Camille Desmoulins va citer une preuve d'absurdité; et Ton va voir que Tune n'est pas plus fondée que l'autre. Dans un jour de confiance aveugle, comme il en avait tant, Tauteur spirituel des Révolutions de France et de Bru- bant reprochait à Marat ses exagérations, sa crédulité stu- pide; à l'appui il donnait cette citation du journal VAmi du Peuple : « Les patriotes doivent se tenir sur leurs gardes et fouiller la nef de Notre-Dame , les conjurés pourraient bien avoir creusé les piliers de l'église où ils se tiendraient en embuscade, ainsi que dans le creux de la statue de saint Christophe. » {Révolutions de France et de Brabant^ N** 79.) Il va sans dire que la citation était faite de mémoire , pour se donner la facilité de la couvrir, à large brosse , de ce vernis de ridicule qui en rehausse le ton. Creuser des piliers pour s'y cacher est, en effet, très-drôle; et ce Marat qui croit à cela est un niais des plus renforcés. Mais consultons le texte précis. Un citoyen de la section des Tuileries adresse une lettre à l'Ami du peuple, où nous lisons ce qui suit : « J'ai appris, par une dame de mes amies, que le roi doit être enlevé dimanche prochain pendant le Te Deuniy ou plutôt pendant le* désastre qui le suivra, car elle m'a assuré que les conspirateurs ont chargé le comman- dant des canonniers soldés de miner trois piliers de l'église.» {L'Ami dupeuplcy N° 405.) Le correspondant avait dit miner pour opérer un éboule- ment, Camille écrit creuser pour se cacher. Desmoulins savait bien que les deux expressions rendaient le sens très -diffé- rent; mais que deviendrait l'esprit, s'il fallait y regarder de si près? Néanmoins, si le ridicule disparaît en rétablissant le texte, Marat nous semble trop crédule de croire à la mine, à un écroulement qui ensevelirait à la fois tant de milliers de personnes, sans compter les mineurs et leur commandant. Marat n'aurait pas dû croire à tant d* atrocité jointe à tant de 270 JEAN-PAUL MARAT. dévouement aux ordres de M. Lafayette. Voyons donc le texte des réflexions du journaliste : « La municipalité et son chef auraient-ils rais tant d'intérêt à faire chanter un Te Devm en actions de grâces de l'heureux retour de Tappétit qu'avait fait perdre au roi une violente indigestion, si cette cérémonie ne cachait pas quelque trame horrible? Ce n*est pas que je les croie assez dépourvus de sens pour avoir creusé le tombeau de la moitié des habitants de la capitale ^ par V écroulement de la métropole, » [JJ Ami du Peuple^ N° 405.) Ainsi , en y regardant de plus près , nous nous assurons que non-seulement Marat n'aurait pas ajouté foi au creuse- menty tnais qu'il ne croyait pas même à la mine^ et cela parce qu'il avait le sens commun. Que reste-t-il de vrai? La confusion pour le pauvre Camille. Mais Marat ne daigna pas lui répondre , imitons sa réserve. Donc l'imputation d'absur- dité n'est pas plus fondée que celle de légèreté. Rendons-nous bien compte des mesures qu'il prend pour ne pas accuser à la légère, ce qui serait un crime. Le 22 sep- tembre 89, il écrit : « Je prie tout citoyen honnête qui aurait contre quelque fonctionnaire des faits graves dont il puisse établir la preuve juridique^ de vouloir bien me les adresser, je suis l'avocat de la nation, et je ne reculerai jamais. » Et plus tard : « On m'a fait pasSer des dénonciations non signées qui inculpent plusieurs membres des représentants de la Commune de Paris. Elles peuvent être fondées, mais, respec- tant trop la justice pour attaquer à la ïégère, même les mé- chants, nous ne pouvons en faire aucun usage ; nous regar- dons leurs auteurs comme des lâches, qui n'osent pas se montrer publiquement les amis de la patrie et remplir le devoir de bons citoyens. » {UAmi du Peuple^ N* 28.) Ailleurs encore : « Les bons citoyens auront soin de signer leurs dé- nonciations et de donner leurs adresses ^ afin qu'on puisse constater la réalité des signatures. » [L'Ami du Peuple y • N* lâ8.) Ce ne sont là que des déclarations. Citons un fait entre SYSTÈME DE DÉNONCIATION. 271 cent. En novembre 1792, on avait fait à Marat une dénoncia- tion contre Roland, ce ministre girondin qu'il poursuivait à outrance depuis plusieurs mois, dont il avait personnellement à se plaindre, qu'il ne lâcha qu'après condamnation. La dé- nonciation s'imprime, la voilà sous presse. Mais de nouveaux renseignements viennent prouver au rédacteur qu'il a été induit en erreur. Il jette l'édition entière au feu, et le journal ne paraît pas ce jour là; et pourtant je vous affirme qu'il s'agissait d'un de ses plus implacables ennemis. {Journal de la République^ N*» 46.) Nous n'en finirions pas si nous voulions dire toutes les précautions qu'il prend pour n'être pas exposé à se trom- per : « Les individus qui se croiraient calomniés sont priés de se présenter à leur section ou à leur bataillon, et de me faire adresser officiellement leurs plaintes, je la publierai à l'instant dans ma feuille, et, si au bout de huit jours les in- formatipns que j'aurai prises leur sont avantageuses, je mç ferai un devoir de me rétracter sans délai. » {L'Ami du Peuple^ N^ 306.) 11 lui arrivait d'autres fois d'insérer les dénonciations qu'il reconnaissait comme fausses, il les intitulait Pots-pourris. {L'Ami du Peuple, N« 251.) D'autres se sont rejetés sur la violence de ses inculpa- lions; ils ont feint d'oublier que derrière chaque scélérat qu'il désigne à la vindicte publique ou au tribunal d'État, dont il livre le nom , la demeure, le signalement, il y a tou- jours une victime à sauver. « Ne pouvait-il pas, s'écrie-t-on , les dénoncer avec plus de ménagements, avec quelque mesure? » Des ménagements, juste ciel! des mesures avec les affameurs du peuple, ces honnêtes oppresseurs qui incar- cèrent traîtreusement, qui étouffent à huis clos! Des ména- gements avec ces conspirateurs, ces fauteurs de guerre civile ! Des mesures ! Qui ne se sent , à ce penser, pénétré d'indignation contre ces bourreaux hypocrites, qui croient 272 JEAN-PAUL MARAT. satisfaire à Thumamté parce qu'ils condamnent au nom de lois qu'ils ont faites, parce qu'ils observent les formes jus- qu'au gibet? « Point de respect humain que pour les talents et les ver- tus! » s'écriait Marat. {L'Ami du peuple^ N" 283.) ({ Dans les sociétés privées rien de mieux, sans doute, que les procédés; ils font la douceur du commerce social, s'ils n'en font pas toujours la sûreté. Mais dans les sociétés civiles et politiques, où l'on ne doit connaître que justice et sagesse, les procédés ne peuvent avoir que des suites funestes. Dans les cours dé judicature, ils sont les signes certains de la prévarication; dans les conseils d'administration, ils sont un signe certain de vénalité ; dans les tribunaux de police, ils sont le signe certain de la prostitution ; dans les sénats natio- naux, ils sont le signe certain de la trahison et de la bas- sesse ; et dans une nation qui lutte encore pour sa liberté , ils sont le signe certain de la stupidité et de la démence. » {Ibidem^ ]N° 39.) « Des transactions, des voies de conciliation! il en est sans doute entre hommes honnêtes, prévenus et égarés. Mais en est-il avec des fripons dont on exige les sacrifices les plus douloureux, avec d'infidèles mandataires, avec d'implacables ennemis de la patrie? )> {Ibidem^ N° 649.) « Je ne sais composer ni avec les principes de la jus- tice et de la liberté, ni avec la lâcheté et l'infidélité des fonc- tionnaires publics, ni avec les malversations des agents de l'autorité, ni avec les dangers qui menacent le salut public... Ce sont ces sots ménagements, cette lâche con- descendance, qui ont perdu la liberté. » [Ibidem, N** 643.) « Prétendre plaire à tout le monde est d'un fou, mais prétendre plaire à tout le monde en temps de révolution est d'un traître. Je n'ai jamais rien fait pour m'attirer les applau- dissements des amis de la liberté, mais je n'attache de prix qu'à leurs suffrages ; quant aux malédictions des ennemis de la patrie, je m'en ris. Ne pouvant les convertir, je désire les SYSTf:ME DE DÉNONCIATION. 273 voir périr de douleur à Taspect du triomphe de la cause du peuple. » {L'Ami du Peuple^ N** 221.) Sans nul doute, les procédés sont de sûrs moyens de ne compromettre ni son repos, ni sa position, ni son existence; c'est la vertu des âmes faibles, indifférentes, égoïstes ou hy- pocrites. On appelle cela de la civilisation; aussi a-t-on pu écrire avec vérité que le plus haut point de la civilisation d'un peuple est tout près de la décadence. Honnis soient donc les procédés qui laissent tomber de sang -froid un peuple dans l'oppression I Honneur à la mâle indignation, à la haine vigoureuse de TAlceste de la politique, qui le sauve. « Je ^ sais, écrivait encore TAmi du peuple au fourbe mais courtois Lafayette, je sais tous les dangers auxquels je m'expose en m' élevant contre vous; mais n'espérez pas me réduire au silence, je vous voue une haine éternelle tant que vous ma- chinerez contre la liberté. » {Ibidem, N** 147.) . Pour l'aider dans cette rude tâche, il faisait appel ^ tous les citoyens, élevant ainsi tout le monde à la dignité de cen- seur : « Je prie tout citoyen honnête qui aurait contre quelque fonctionnaire des faits graves de récusation, dont il puisse établir la preuve, de vouloir bien me les adresser; je suis l'avocat de la nation, je ne reculerai jamais. » {Ibidem^ N«22.) Nombre de citoyens inconnus alors, célèbres depuis, répon- dirent à cet appel. Une des plus belles figures de la Révolu- tion , un de ces gardes françaises qui , les premiers , firent défection pour courir à la Bastille, un de ces soldats citoyens qui conduisirent le peuple à Versailles aux 5 et 6 octobre, Hoche, en un mot, était si sûr du patriotisme de Marat, qu'il lui adressa par deux fois deux longues lettres de récrimina- tions. {Ibidem, N° 164.) Pj'est-ce pas un certificat de civisme irrécusable ? Mais il dénonce sans cesse, ajoute-t-on. Mais s'il y a tou- jours des coupables, la faute en est-elle à lui ou à la perpé- tuité du mal? Sous la Constituante, il a tour à tour dénoncé I. 18 274 JEAN-PAUL MARAT. Mirabeau, Malouet et tant d'autres. Qu'en pensent aujour- d'hui les historiens? Sous la Législative, il a achevé la décon- sidération de Lafayette, commencée sous la précédente I Assemblée. Sous la Convention, il a attaqué les Girondins, prenant à parti Dumouriez, Roland et \tant d'autres encore. Interrogez l'histoire, et dites si le plus grand tort de Marat n'a pas été de voir clair avant les plus clairvoyants. Voilà le crime impardonnable. Peut-être pensez-vous que du moins il épargnait les pa- triotes. Il aurait eu ses prôneurs, s'il en eût agi ainsi. Le 10 février 1793, il écrit : « Les patriotes, qui n'ont que leurs fonctions de députés à remplir, ont de grands reproches à se faire pour ne pas assister régulièrement aux séances... Qui croirait que plusieurs d'entre eux, notamment Desmoulins et Chabot, bien connus pour avoir un estomac très- aristocrati- que, si leur cœur est patriote, ont été dîner chez Dilloii le jour même où il s'était rendu à la Convention pour intriguer et se faire réhabiliter? On dit que ce n'est pas la première fois, et qu'ils mettent à la tête de leur devoir celui de courir les bons dîners. Si j)areille platitude leur arrive, j'invite les amis de la patrie à s'informer du jour et du lieu; j'irai, à la tête des^ femmes de nos braves sans -culottes, relancer ces sybarites de la belle manière. » {Journal de la République^ N° 118.) Vous avez entendu dire que Marat distillait son fiel contre tout royaliste indifféremment. Est-ce bien vrai? Le 19 dé- cembre 1793, le prévôt de Beaumont lui dénonçait Malesherbes- en ces termes : « Lui qui se propose d'être le défenseur offi- cieux du tyran Louis XVI, et presque aussi criminel que lui. » L'Ami hIu peuple répond : a Malesherbes a montré du carac- tère en s'offrant pour défendre le despote détrôné, et îl est moins méprisable à mes yeux que le pusillanime Target, qui a l'audace de s'appeler républicain, et qui abandonne lâche- ment son maître après avoir si longtemps rampé à ses pieds et s'être enrichi de ses profusions. J'aime le courage même dans un malfaiteur, et je préfère cent fois l'audacieux brigand à SYSTÈME DE DÉNONCIATION. Î73 rhypocrite qui se cache pour machiner dans les ténèbres. L'un est bien plus hardi que l'autre : un hardi oppresseur appelle les opprimés contre lui ; un traître ne leur laisse voir leur perte que lorsqu'ils sont écrasés. )> [Journal de la Rêpit^ blique, N" 82.) Si donc Marat dénonçait salas cesse , c'est que les menées de la contre-révolution étaient incessantes, les fautes des patriotes incessantes aussi; il serait injuste de lui faire un crime de ce qui devrait tourner à sa Jouange : louange bien méritée, quand on songe aux dangers de toutes sortes que lui attirait cette censure individuelle qui, s' attaquant aux personnalités, éveille les haines les plus vives. Qu'un écrivain incrimine telle ou telle classe de citoyens, sans doute il sou- lèvera des colères, mais bien moins intenses que s'il prend à partie tel ou tel magistrat, tel ou tel espion. Dans- le premier cas, il n'expose que sa position; dans le second, il expose sa vie, il arme des assassins. Aussi Marat périt-il sous un coup de poignard. Ne craignons pas de le proclamer bien haut : c'est la véritable raison pour laquelle Marat n'a ^as trouvé un successeur. 11 croyait pourtant en avoir rencontré un à qui, dans l'attente de la mort violente qui le menaçait tous les jours, il léguait sa terrible fonction; c'était Fréron : a Lf; zèle patriotique de l'Orateur du peuple mérite beaucoup d'éloges; ses vues toujours pures ont souvent de la justesse. Je désirerais qu'il fût toujours sur ses gardes, toujours défiant et ombrageux ; je désirerais qu'il bannît à jamais de ses écrits politiques l'éloge indiscret. Eh! quel éloge auraient donc mérité des fonctionnaires publics qui n'ont fait que leur devoir? Je désirerais qu'il sanglât vertement tous ceux qui n'ont pas le courage de se déclarer sang détour pour la liberté, qu'il écorchât tout vifs ceux qui prévariquent , qu'il martyrisât ceux qui trahissent la patrie. Alors je l'avouerais pour mon successeur, si jamais les assassins du sieur Mottier m'arrachent à la lumière. » [L'Ami du Peuple y N° 2%.) On sait ce qui advint. Marat môme s'était trompé dans ses espé- 276 JEAN-PAUL MARAT. rances : il devait seul occuper une fonction que nul autre n'oserait remplir après lui, afin qu'on en reconnût bien la difficulté, afin que sa gloire en fût plus incontestable, et que la reconnaissance des vrais amis de la liberté demeurât sans limites. Enfin , ne pouvant attaquer Marat ni dans son principe de dénonciation, synonycne de surveillance, ni dans l'application qu'il en fit, on a feint de dédaigner un tel système comme méprisable, comme indigne d'un homme qui se respecte; on a cité avec ignominie les délateurs du temps de Tibère et d'autres tyrans; on a confondu à dessein les époques; on a enveloppé majestueusement sa lâcheté, ou son indifférence, ou sa trahison, du manteau de la dignité humaine; où a cou- vert son visage du masque d'un prétendu honneur : ne sachant pas être citoyen, on a fait le héros de théâtre. C'était plus facile ; aussi les acteurs sont-ils nombreux. Qu'ils lisent le compte rendu du comité des recherches de la commune, imprimé au Moniteur du 10 décembre 1789, et qu'ils le réfutent, s'ils peuvent. Le comité, dans sa séance du 30 no- vembre, après avoir démontré qu'on était privé d'un grand rouage d'action contre les ennemis de l'État, parce que chacun se faisait scrupule de dénoncer les coupables, ajou- tait : « Il est temps de déposer ces préjugés qui ne convien- nent qu'à des esclaves et sont indignes d'un peuple libre. Autrefois on abhorrait le personnage de délateur, et l'on avait raison, car à quoi aboutissait la délation? A' faire con- naître des actions souvent très-innocentes, à livrer le pré- tendu coupable au pouvoir arbitraire, à une justice partiale dans ses instructions, cruelle 'dans ses moyens, secrète et impénétrable dans sa marche. Aujourd'hui tout est changé. Ce sont des complots contre la patrie qu'il s'agit de dénoncer; et le but de la dénonciation, c'est d'amener le prévenu devant ses pairs, pour y être examiné sur-le-champ; renvoyé, s'il est trouvé innocent, ou, dans le cas contraire, livré à la jus- tice, mais à une justice humaine. Cessons donc d* appliquer. ) SYSTÈME DE DÉNONCIATION. 277 par une fatale prévention, au temps actuel, ce qui n'apparte- nait qu'à l'ancien régime : le silence en matière de délation est vertu sous le despotisme; c'est un crime, oui, c'en est un sous l'empire de la liberté. » Pourquoi ce qui était déclaré une garantie de la liberté au lendemain du là juillet fut-il honni plus tard par ceux-là mêmes qui avaient proclamé le principe? Demandez -le aux passions, mais n'incriminez pas Marat d'avoir été plus logique que le comité des recherches, que Barnave, que tous ceux qui successivement ne voulaient pas qu'on leur appliquât un système d'investigation civique qu'ils avaient demandé pour d'autres. Le 24 janvier 1791, n'avait- on pas vu le club des Jacobins (le club de 91 et non celui de 9i), sous la prési- dence du marquis de Broglie, faire serment de dénoncer tous les traîtres à la patrie? » [Révolutions de France et de Bra- bant, N° 62.) Non, la dénonciation n'est plus infâme quand elle est ani- mée de l'amour du bien public, quand elle n'est pas secrète, quand elle fournit ses preuves à la face de tous , quand elle ne s'occupe que des hommes publics, quand elle est gratuite. Ne se relève-t-elle pas par les dangers auxquels elle s'expose volontairement? Ne se fait-elle pas la protectrice de l'intérêt commun, la sauvegarde des petits, l'avocat des opprimés, la terreur vivante des méchants? Sous un gouvernement libre, n'est-elle pas appelée à remplacer l'infâme police qui, sala- riée par un maître, agit toujours dans l'intérêt d'un tyran? Voilà la dénonciation comme l'entendait, comme la pratiquait l'Ami du peuple. Et, croyez -moi, c'est la crainte qu'en ont les traîtres de tous les partis qui la leur fait réprouver; c'est. la terreur qu'il ne se lève un jour contre eux un nouveau Marat qui leur fait vilipender le premier du nom. Qu'im- porte? Caton aussi, Caton le censeur, a été haï de son vivant, mais la postérité Ta déclaré immortel. Résumons ce chapitre en quelques lignes, comme nous l'avons fait jusqu'ici quand il s'agissait d'un principe. 278 JEAN-PAUL MARAT. Si la surveillance des fonctionnaires publics est un droit acquis aux délégants, la dénonciation libre de leurs méfaits en est la conséquence, elle devient un devoir pour tout vrai citoyen. Nous avons dit dénonciation libre y même en ca« d'erreur volontaire, en cas de calomnie, car la naoindre ré- pression serait plus fatale à la liberté que ne le sont, pour h fonctionnaire faussement accusé, les, inconvénients des accu- sations injustes. Dans le premier cas, c'est le salut de la pa- trie qui est en danger; dans le second, ce n'est que la répu- tation d'un seul homme : encore peut-il en appeler de la calomnie à un tribunal public, être publiquement réhabilité, c'est-à-dire qu'il peut faire toilrner à sa glorification ce qu'un vil calomniateur méditait pour sa perte. Restent, pour l'hon- neur de celui qui se charge de la pénible fonction de censeur public, les mesures à prendre pour s'assurer de la vérité de ses dénonciations , mesures prescrites par l'Ami du peuple, prises par lui dans toutes les occasions, mais encore une fois mesures libres, illimitées, mesures que la loi ne peut déter- miner en quoi que ce soit, sous le prétexte toujours spécieux de régler l'application du principe. CHAPITRE XVL BIOGRAPHIE. 18 MAI — 2 AOUT 1790. SoiiiiAiRB. — > Hifidorique de la politique de la France pendant l'exil de Marat. — Xetour de l'Ami du peuple en France. — Il continue à so faire la sentinelle de la liberté. — Nouveau décret d'arrestation par la municipalité. — Réponse de Marat aux commissaires. — Sa lettre d'encouragement à Camille. — Marat se cache ; ses difRirentes retraites pendant la Révolution. — Il reprend une imprimerie à sod compte. — Placard : C'en est fait de nous. — Justification. — Mesures concertées des autorités contre l'autour : l'Assemblée, Lafayette, le Châtelet. — Marat persiste dans sa tâche , malgré le décret du 31 juillet confirmé le 2 août 1790. En Révolution le mouvement qui emporte les hommes et les choses est si rapide, que le pouvoir, toujours préoccupé à se défendre contre de nouveaux adversaires, à se préparer contre de nouveaux incidents, les a bien vite oubliés. 11 y parut bien en mai 1790, puisque, malgré Tanimosité person- nelle des Necker, des Lafayette, des Bailly, des membres incriminés du Châtelet et de la municipalité, Marat put reve- nir en France sans qu'on l'en empêchât, sans qu'on renou- velât d'anciens mandats d'amener. C'est qu'aussi bien des événements politiques s'étaient accomplis dans ce court es- pace de temps. Le 21 janvier, au moment même où le pouvoir exécutif se préparait à en finir avec le démagogue anarchiste qu'on appelait l'Ami du peuple, le pouvoir législatif venait de décréter la réforme de la jurisprudence criminelle, juste sur le plan qu'avait proposé Marat dix ans auparavant : l'égalité des peines est appliquée aux mômes crimes; la flétrissure s'arrête personnellement au flétri; en aucun cas la confisca- tion des biens ne peut être prononcée; etc., etc. Singulier 280 JEAN-PAUL MARAT. anarchiste, qui n'entre dans l'arène politique que sa consti- tution à la main ! Le 26, l'Assemblée rend une loi par laquelle aucun de ses membres ne pourra accepter de place autre dans le gouver- nement. Qu'a' fait autre chose le journaliste, que se récrier contre le cumul ? Le 13 février, la Constitution ne reconnaît plus les vœux monastiques. Déclarer la liberté des cultes, n'était-ce pas implicitement n'en reconnaître aucun, civilement parlant? Le 26, application du principe d'égalité devant la justice criminelle dans la personne du marquis de Favras : le Gbâ- telet se rappelait-il les paroles de l'Ami du peuple, à propos de Besenval : « Soyez justes, si vous ne voulez pas que le peuple se fasse juge lui-même? » Le 5 mars , communication du Livre rouge : Marat n'a rien exagéré sur les dépenses de la cour. Le 16, abolition des lettres de cachet, conséquemment de toutes mesures arbitraires. N'était-ce pas rentrer dans l'es- prit de ce décret, que d'exiger qu'on ne put enlever un citoyen sans l'autorisation de sa section ? On a vu que cette motion des Cordeliers, faite à l'instigation de Marat, avait été la principale cause de l'invasion de janvier. Le 17, vente des biens ecclésiastiques. Le décret ne res- sortait-il pas de ce principe : que devant le droit de vivre, toute abolition de privilège propriétaire est légitime ? Enfin le 30 avril, l'Asseihblée instituait le jury, comme consécration des actes de justice qu'elle venait de formuler en décrets; or, l'exilé avait réclamé cette institution dans sa Lettre sur Vordre judiciaire. On comprend que devant de tels faits les patriotes im- partiaux se soient demandé si l'Ami du peuple était réelle- ment coupable, parce qu'il en avait réclamé la réalisation avant que le législateur ne se fût prononcé. Les Constituants d'ailleurs s'y seraient-ils déterminés, auraient-ils osé le faire, si l'opinion publique ne les en avait avertis, ne Teût exigé BIOGRAPHIE. ^ 281 d'eux? Or, qui avait réveillé Topinion, qui l'avait élevée à la hauteur des circonstances? Marat; non pas Marat seul, mais Marat plus énergiquement, plus radicalement, plus logique- ment que tout autre. Aussi fut-ce presque un événement politique, quand, le 18 mai 1790, au'matin, on entendit les colporteurs crier dans les rues de Paris : « Voilà le retour de rAmi du peuple; sa réclamation contre ses nombreux contrefacteurs. » C'était, en effet, le journal qui reparaissait au numéro 106, L'auto- rité se tint coite; elle n'osait rompre en visière avec l'opinion publique, elle préférait attendre l'occasion de la tourner. C'est qu'il y a un piège auquel le peuple se laisse toujours prendre, c'est celui qu'on appelle l'application de la loi. Au lendemain de sa victoire, il ne manque jamais de présenter sa décla- ration des droits la plus radicale possible; tout le nionde applaudit, on se croit libre enfin. Mais attendez quelques jours, et, sous prétexte d'ordre légal, la Constitution va bien en rabattre; quelques jours encore, et, sous prétexte d'ordre administratif, vous serez gouvernés par des règlements de police. Or, en mai 90, on en était à cette phase de l'organi- sation de l'ordre; Lafayette et Bailly pouvaient donc attendre en toute certitude. Toujours est-il que rA7ni du Peuple put librement repa- raître, non plus dans l'imprimerie de Marat, mais cbez un imprimeur particulier : l'autorité voulait bien attendre l'op- portunité de sévir, mais non pas revenir sur ses méfaits; n'est-il pas de règle qu'elle ne doit pas se déjuger? Elle avait ruiné Marat, c'est vrai, mais qu'avait-il à se plaindre, puis- qu'on lui laissait le droit de publier, après lui en avoir ôté les moyens ? Dire que le rédacteur se radoucit dans l'expression de son indignation, ce serait faire supposer qu'il avait composé avec les principes : on ne nous croirait pas. Les hommes d'impres- sions, de sentiments plus ou moins généreux, d'aspirations philosophiques, les métapolitiques, en un mot, peuvent tran- 282 JEAN-PAUL MARAT. siger, mais la logique ne souffre pas de transaction ; les théorèmes du logicien sont des engagements formels. Et pourquoi donc Marat se serait-il adouci? Toutes les entraves opposées jusqu'ici à la Révolution venaient du personnel des fonctionnaires publics, et rien, sous ce rapport, n'avait été 'changé ; on pouvait donc s'attendre à de nouvelles intrigues réactionnaires. Sans doute nous avons cité nous-même, il n'y a qu'un instant, de nombreux décrets révolutionnaires , -mais ne sait-on pas aujourd'hui qu'ils ont été de la part des légis- lateurs des concessions plutôt que des restitutions. Sommes- nous encore aujourd'hui les dupes de l'élan du k août, par exemple? Croit-on que nous ignorions que les nobles (mi voulu, dans cette nuit fameuse, arrêter l'incendie de leurs châteaux en province ; qu'ils ont fait la part du feu et rien de plus ? Croit-on que nous soyons les dupes de l'apparente abnégation du clergé? que nous ne sachions pas, de science certaine, que la justice ne doit ces restitutions successives qu'aux rivalités des classes qui composaient l'Assemblée, riva- lités qui les amenaient à se sacrifier successivement l'une l'autre? Si vous en doutiez un instant, nous vous rappelle- rions ce qu'ont fait plus tard les nobles, le clçrgé, les hauts bourgeois du Tiers , et leur conduite ultérieure nous livrerait le secret de leur libéralisme du moment. Et d'ailleurs ne viennent-ils pas, le 12 mai 1790, de prouver qu'ils ont senti le besoin de se lier en un faisceau, pour mieux résister au mouvement révolutionnaire? N'ont-ils pas formé cette société dite de 89, qui demain prendra le nom de club des Feuillants, pour contre-balancer l'influence républicaine? Bailly, La- fayette n'en sont-ils pas les présidents? Est-ce devant ces réflexions et ces faits que Marat pouvait s'adoucir, c'est-à- dire espérer, c'est-à-dire prendre confiance ? Non, il compre- nait, au contraire; qu'il fallait plus d'énergie que jamais; k sentinelle du peuple reprit son poste , le poste du danger, k vrai poste d'honneur. L'occasion de jeter son cri d'alarme n'allait pas tarder. BIOGRAPHIE. S83 Le 10 juin, un décret, rendu sur 4a proposition du roi, fixait la liste civile à vingt-cinq millions. En d'autres termes, la Constituante décrétait que la nation affamée fournirait par cette somme au monarque les moyens de soudoyer tous les traîtres à la Révolution. La Sentinelle appela les patriotes aux armes : elle faisait son devoir. La municipalité aux aguets trouvait un prétexte; en conséquence, nouveau décret d'ar- restation. Mais ne voulant pas paraître s'en prendre à Marat seul, elle feignit une mesure générale contre les écrivains anarchistes. La police commença donc par s'abattre sur Tira- prîmerie de VOraleiir du Peuple y dont elle traîna le rédac- teur en prison. De là elle marcha droit chez l'impiîmeur de Marat; c'était le 24 juin. Elle somma le chef de l'établisse- ment de lui dire , sous peine d'une amende de cent livres , où résidait l'Ami du peuple. Le rédacteuç se trouvait justement dans les bureaux. L'imprimeur se présente à lui : a Que faut-il que je leur réponde? — Que j'attends l'arrivée de mon général La Pique, et que c'est lui qui se chargera de leur donner mon adresse. » {L'Ami du Peuple^ N*" lâ8.) Or, ce général était un de ces hommes audacieux qu' enfantent les révolutions, à qui il ne manque, pour être dçs héros, qu'une troupe réglée et le nom de chef dûment légalisé. La Pique s'était mis à la tête des faubourgs, et ne laissait pas de causer de vives inquiétudes à Lafayette. Si bien qu'en cette occasion la contrainte municipale n'eut pas de suite. Cependant les amis du journaliste, inquiets pour sa sûreté personnelle, l'avertissaient de prendre garde à lui : « Votre perte est jurée, lui disaient- ils; une multitude d*espîons et de coupe -jarrets sont à vos trousses. » {LAmi du Peuple^ , ' N* 160.) Quand on ne l'en aurait pas averti, il aurait pu s'en con- Taincre par lui-môme en entendant les cris proférés, à la fête de la Fédération par les gardes nationaux : « A bas Marat ! » Il aurait pu le lire encore dans les placards affichés de tous ^les côtés par ordre de l'autorité contre tous les écrivains pa- S84 JEAN-PAUL MARAT. triotes, et notamment contre l'Ami du peuple. Mais comme toute mesure prise par le pouvoir contre les citoyens est ap- pelée mesure d'ordre, on y applaudissait; quand bientôt, usant de justes représailles, Marat en appellera au peuple contre les usurpations de l'autorité, on criera : « A J'anarchie ! » Logique d'esclaves ! Le pauvre Camille ne pouvait supporter ridée d'un pareil aveuglement, et surtout de l'ingratitude du public; il s'en désespérait. Marat lui répondit : « J'aime à croire que mon frère d'armes Camille n'abandonnera' point la patrie et ne renoncera point au soin de sa gloire en per- dant courage au milieu de sa noble carrière. Il est révolté d'avoir entendu demander sa tête par des députés à la Fédé- ration. Mais quelques hommes ivres ou abusés ne font pas le public, et ce public lui-même, vînt -il à s'égarer, renferme toujours un grand nombre de citoyens estimables pleins d'admiration et de reconnaissance pour leurs généreux dé- fenseurs. Enfin quand le peuple ne serait composé que d'hommes vils et'ingrats, le vrai philosophe fermera-t-il son cœur à l'amour de l'humanité, dès qu'il ne verra plus de ré- tribution mondaine pour prix de sa vertu? mon ami! quel sort plus brillant pour un faible mortel que de pouvoir ici- bas s'élever au rang des dieux? Sens toute la dignité de ton. être, et sois convaincu que parmi tes persécuteurs il en est mille qui sont humiliés de leur nullité, de leur bassesse; il en est mille qui envient tes destinées. ({ Peu d'hommes, je le sais, seraient d'humeur de s'im- moler au salut de la patrie. Mais quoi ! un citoyen qui n'a ni parents, ni femme, ni enfant à soutenir, craindrait-il donc de courir quelque danger pour soutenir une grande nation, tandis que des milliers d'hommes abandonnent le soin de leurs affaires, s'arrachent du sein de leur famille, bravent les périls, les fatigues, la faim, et s'exposent à mille morts pour voler, à la voix d'un maître dédaigneux et superbe, porter la désolation dans les pays lointains , égorger des in- fortunés qui ne les provoquèrent jamais, qu'ils n'ont jamais BIOGRAPHIE. 285 VUS et dont ils ont à peine entendu parler? Quoi! de nom- breuses légions ne craindraient pas de se couvrir de crimes pour huit sols par jour, et l'amour de Thumanité et l'amour de la gloire seraient trop faibles pour porter les sages à bra- ver le moindre danger? « Je ne cherche point à me donner de l'encens ; mais, mon ami, que votre sort est encore éloigné de la dureté du mien ! Depuis dix -huit mois condamné à toute espèce de priva- tions, excédé de travail et de veilles, rendu de fatigues, ex- posé à mille dangers, environné d'espions, d'alguazils, d'as- sassins, et forcé de me conserver pour la patrie, je cours de retraite en retraite sans pouvoir souvent dormir deux nuits consécutives dans le même lit; et toutefois, de ma vie, je n'ai été plus content; la grandeur de la cause que je défends élève mon courage» au-dessus de toute crainte; le sentiment du bien que je tâche de faire, des maux que je cherche à préve- nir, me console de mon infortune, et l'espoir d'un triomphe pénètre mon âme d'une douce volupté... Cher Desmoulins, toi qui sais si bien égayer ton lecteur, viens apprendre à rire avec moi. Mais continue à combattre, avec énergie les enne- mis de la Révolution, et reçois l'augure de la victoire* » {L'Ami du Peuple^ 1N° 170.) Cette lettre est datée du 23 juillet 1790, et, de fait, Marat, depuis la dernière invasion de la police, était obligé de se cacher. A partir de ce moment, il ne se montrera plus en public ; on n'aura certitude qu'il vit encore que par l'ap- parition régulière de son journal; mais V Ami du Peuple y n'est-ce pas Marat tout entier ? Existe-t-il autrement que par ses principes? L'a-t-on vu jusqu'ici se déployer en orateur, aux tribunes des sections, soulever la foule dans les carre- fours, assister aux réunions patriotiques? Jamais. Est-ce le fait d'un ambitieux de puissance, d'honneurs? Il faudrait bien peu connaître les hommes. Nous le perdrons souvent de vue, et l'on ne s'en étonnera guère, puisqu'il échappa, même de son vivant, aux investi- 286 JEAN-PAUL MARAT. gâtions de la police. Après sa mort, ce fat à qui se vanterait de l'avoir caché, de l'avoir sauvé. Celui de tous qui mérite le plus de croyance, c'est Legendre. Le 28 janvier 1794, dans un scrutin uratoire des Jacobins, on demandait à ce patriote comment il avait voté dans la mise en accusation de Marat; il répondit : « Je l'ai caché pendant deux ans dans mes caves. Boucher-Saint-Sauveu» et moi, nous étions ses maréchaux de logis, et nous lui signions ses billets de loge- ment. )) Le 18 février de la même année, Ferrières raconte dans le même club que la citoyenne Fleuri, du Théâtre- Français, emprisonnée, venait d'être rendue à la liberté pour avoir sauvé Marat à l'instant où sept mille hommes avaient investi sa maison, sûnsi que le citoyen Vanhove et sa fille qui avaient participé à ce trait de patriotisme. L'amitié qui l'atta- cha à Simonne Evrard comme à une épouse était née de la reconnaissance pour une femme de cœur qui l'avait recueilli, qui lui avait offert tout ce qu'elle possédait, qui n'aspirait qu'au bonheur de servir la patrie , elle aussi, en protégeant les jours de l'Ami du peuple. Marat, dans le cours 3e son journal, a quelquefois l'occasion de parler des individus qui l'ont caché, tant il a été souvent trahi par ceux qui s'offraient comme ses protecteurs. Mais ces citations ne valent pas la peine d'être relevées. Nous devons, dans cette étude histo- rique sur Marat, nous animer du sentiment qui l'animait lui- même, tenir peu compte de l'individu, donner toute l'impor- tance aux principes qu'il défendait. C'est ainsi que l'histoire devra désorqiais juger les hommes, si elle ne veut plus mo- narchiser les peuples en exagérant l'importance des person- nalités. Ce qu'il souffrit moralement et physiquement, pendant les deux années qui vont s'écouler, nous est révélé par un témoin oculaire, mais non par Marat qui n'occupe pas son[ i lecteur de ces inutilités; s'il le rappelle sommairement dans ,' deux ou trois passages de son journal, ce n'est que pouriS; prouver l'invraisemblance des accusations qui lui sont faites. BIOGRAPHIE. 287 Dans une sorte d'oraison funèbre, prononcée le 9 août 1793, Guiraut raconte que TAmi du peuple s'était réfugié dans les carrières de Montmartre, et il ajoute : <( Il fallait le voir tra- qué de réduit en réduit, souvent dans des lieux humides où il n'avait pas de quoi se. coucher. Rongé par la: misère la plus affreuse, il couvrait son corps d'une simple redingote bleue et sa tête d'un mouchoir, hélas I presque toujours trempé de vinaigre ; un écritoire dans sa main ; quelques chiffons de pa- pier sur ses genoux, c'était sa table. » Le plus souvent il se réfugiait dans des caves pour échap- per aux visites domiciliaires autorisées par le vertueux Bailly. C'est là que, travaillant le jour à la lueur du peu de lumière qui pénétrait par le soupirail, ses paupières s'enflammèrent, ' il faillit perdre la vue : l'odeur infecte de l'huile d'une lampe presque continuellement allumée, le manque d'air, l'humi- dité, les privations de toutes sortes, les fatigues d'un travail sans relâche, une insomnie presque continuelle, toutes les inquiétudes morales, tant de maux réunis sur un homme d'une santé déjà débile, d'un tempérament nerveux, lui ino- culèrent une maladie dartreuse dont il souffrit des douleurs inouïes, qui ne fit qUe s'aggraver chaque jour davantage, qui envahira successivement tout le corps, qui finalement le rendra repoussant à voir, qui donnera prise aux plus in- dignes outrages. On peut lire ce qu'en disait la Roland trô- nant dans le conseil ministériel au milieu de ses adorateurs platoniques. Les contre-révolutionnaires se réjouissaient aux bruits, souvent exagérés, de l'état affreux de la sauté de cet ennemi commun, ils s'applaudissaient de leur triomphe ho- micide : « Si nous ne pouvons l'atteindre, disaient r ils , la mort l'atteindra. » Sa lettre à Camille vient de nous révéler quels sentiments le soutenaient dans cette lutte sans fin. On a prétendu que, s'il se cachait, c'était pour se donner plus d'importance, c'était tactique : tactique que ses accusa- teurs, sans doute, ne seraient pas tentés de renouveler. Jugeons toutefois de ce qu'au moment où nous en sommes â88 JEAN-PAUL MAKAT. de cette histoire on aurait fait de hii si on l'eût atteint, par ' ce qu'on fit de Fréron, bien moins à craindre à coup sûr. L'Orateur du peuple ne se cacha pas, il essaya de braver} ses ennemis, il n'hésita pas à comparaître devant le tribunal de police; eh bien, on l'arrêta dans la salle d'audience même, on le traîna au Châtelef , on le jeta en prison jusqu'à ce que ce tribunal contre-r.évolutionnaire eût statué. (Junius fran- çaisj N° 11.) Cependant de nouveaux actes liberticides avaient soulevé > l'indignation de l'Ami du peuple, si peu résigné à se taire qu'après la dernière poursuite dont il venait d'être l'objet en juin il avait repris une imprimerie à son compte; imprimerie qu'il faisait gérer, bien entendu, puisqu'il était obligé de se cacher. Le 26 juillet au matin, les murs étaient couverts d'un écrit signé du nom de Marat : c'était un nouveau moyen de propagande dont il faisait l'essai, c'était un placard ; arme dont ses adversaires avaient usé contre lui, dont à son tour il usait contre eux. N'était-ce pas loyal? Or, il y avait cette différence du placard au journal, que celui-ci ne s'adressait qu'aux acheteurs et pouvait contenir des nouvelles d'un inté- rêt secondaire, tandis que la feuille gratuite, puisqu'elle était publiquement alTichée, annonçait toujours quelque affaire d'un pressant intérêt. Et comme le placard était surtout des- tiné au peuple, l'auteur le rédigeait ordinairement en forme de discours; de telle sorte que, la foule s' assemblant autour de l'afliche, un citoyen ne manquait jamais de se faire lecteur pour tous; alors F allocution devenait plus directe, vous eussiez cru entendre Marat parlant à la tribune : l'effet était triplé, immédiat, terrible. Celui du 26 juillet était intitulé en grosses lettres : G'eîi EST FArr DE nous! Vrai cri d'alarme qui dut mettre tout Paris en émoi. En voici l'exorde : « Je le sais, ma tête est mise à prix par les coquins qui sont au timon des affaires de l'État; cinq cents espions me cherchent nuit et jour : eh bien! s'ils me découvrent et s ils me tiennent, ils m'égorge- B40GRAPHÏE. 289 ront, et je mourrai martyr de la liberté; il ne sera pas dit que la patrie périra, et que l'Ami du peuple aura gardé un lâche silence. » Que va-t-il donc nous annoncer? écoutons! Et la foule se pressait toujours davantage autour du lecteur. C'est la dénon- ciation d'un complot formé par le Piémont, par T Autriche et par les émigrés pour marcher sur Paris, pour faire venir la nation à résipiscence. Voilà pour l'extérieur. C'est la con- nivence du comité municipal cfes recherches avec l'ennemi. Ce comité averti du complot, muni des preuves, sommé d'éclair- cir l'affaire par le comité des recherches de l'Assemblée natio- nale, n'avait pourtant rien éventé. « Je le dénonce, s'écriait le journaliste, comme traître à la patrie! Lorsque le salut public est en danger, c'est au peuple à retirer ses pouvoirs des mains des indignes auxquels il les a confiés; carie salut public est la loi suprême devant laquelle toutes les autres doivent se taire. J'invite donc tous les bons citoyens à s'assembler immédiatement,, à se transporter au comité national des recherches, à demander communication des ordres donnés au comité municipal, puis de se transporter à la maison de ville, de se saisir des registres de ce comité, de lui demander le procès-verbal des perquisitions faites en conséquence de ces ordres, et, sur son refus, de s'assurer de tous ses membres et de les teriir sous bonne garde. » Voilà pour l'intérieur. En résumé : trahison partout. Attendez, ce n'est pas tout; le pla- card contient toute une feuille in-8°. Voici qui est plus grave encore : l'ambassadeur de la cour de Vienne a demandé au roi le libre passage pour les troupes autrichiennes sur le ter- ritoire de France afin de se rendre en Belgique; la cour con- sent : « Citoyens! crie la sentinelle, c'en est fait de vous pour toujours si vous ne courez aux armes, si vous ne retrouvez cette valeur héroïque qui, le 14 juillet et le 5 octobre, sau^ vèrent deux fois la France ! Volez à Saint-Cloud, s'il en est temps encore, ramenez le roi et le dauphin dans vos murs, lenez-les sous bonne garde, et qu'ils vous répondent des évé- I. 49 290 JEAN-PAUL MARAT. nements; renfermez 1* Autrichienne et son beau-frère; saisis- sez-vous (le tous les ministres et de leurs commis, mettez-les aux fers ; assurez-vous du chef de la municipalité et des lieU'- tonanls du maire; gardez à vue le général; arrêtez Tétal- inajor; enlevez le parc d'artillerie de la rue Verte; emparez- vous de tous les magasins et moulins à poudre; que les canoos soient répartis entre tous les districts... Courez, courez, s'il en est temps encore, ou bientôt de nombreuses légions enne- mies fondront sur vous : bientôt vous verrez les ordres privi- légiés se relever; le despotisme, l'affreux despotisme repa- raîtra plus formidable que jamais. Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos, liberté et bonheur; une fausse humanité a retenu vos bras et suspendu vos coups; elle va coûter la vie à des millions de vos frères ! » Est-ce à nous, postérité, qui savons par avance ce que l'histoire nous a appris, qui avons dépouillé l'Armoire de fer, qui avons étudié les Mémoires de Bouille et autres, est-ce à nous à nier Tauthenticité de ces révélations, à les accuser d'exagération? Je vous entends : mieux aurait valu laisser le peuple sous la douce et décevante impression du baiser fra- ternel de la fête du là juillet; le triomphe de la cour n'en eût été que plus assuré; je vous comprends, historiens modernes, qui travestissez ou taisez les faits pour prix de votre salaire; mais je vous dénonce à mon tour, et, comme Marat, je crie au peuple : Cen est fait de nous à jamais, si. nous nous lais- sons bercer aux refrains de confiance des écrivains à gage ou sans discernement. Voilà ce qu'était un placard. On peut juger de reflet.. Encore une fois, si toutes ces tentatives, si toutes ces conni- \'ences sont prouvées aujourd'hui, ou même en partie, quel est le plus coupable : ou de celui qui les dénonce, ou de ceux qui les ont méditées? Et j'ajoute que non-seulement le dénon- ciateur n'est pas blâmable, mais qu'il a rempli un devoir de citoyen , le devoir de sa fonction de journaliste ; il a fidèle- ment suivi son programme. DlOGRAPllIE. 291 Quoi qu'il en soit, la conclusion était telle qu'elle dut glacer d'épouvante tous ceux qtii se sentaâemt atteints indi- rectement ou nominativement dési]çnés. Claq. à six «cents têtes! Ce fut un haro général de toutes ks autotités; le danger était imminent; on s'assemble, on s'entend sur les rôles à jouer, la décision est prise. La première mesure^ c'est Marat : après l'œuvre remarquable de littérature, le cri du cœur, Voilà donc le résultat de la complicité de tous les pouvoirs I ;e dis de tous, car il aurait sufTi de la résistance d'un seul pour arrêter le mal. Qu'a prédit autre chose l'Ami du peuple depuis tantôt un an? Si les patriotes seulement l'eussent écouté ! Mais non, il était écrit que, pour crime de dénoncia- tion de faits avérés aujourd'hui par le massacre de Nancy, les contre-révolutionnaires chercheraient à étouffer le dénoncia- teur, que le peuple laisserait faire et que la postérité confir- merait ce double cirmel Marat jeta donc son cri d'alarme dans un nouveau placard : Y Affreux réveil. La nation se réveillait en effet, mais au bruit du canon de Nancy. Écoutons : « La voilà donc arrivée cette horrible catastrophe que je vous ai présagée depuis si long- temps, suite inévitable de votre imprévoyance et de votre aveugle sécurité... Barbares, ces hommes que vous allez mas- sacrer sont vos frères, ils sont innocents, ils sont opprimés. Ce que vous avez fait le 14 juillet, ils le font aujourd'hui, ils s'opposent à leurs massacreurs; les punirez-vous de suivre votre exemple et de repousser leurs tyrans?... Rien n'égale les forfaits du commandant et des officiers de Nancy, si ce n'est la légèreté de l'Assemblée nationale qui a lancé les . horribles décrets, actes de démence, ah I dites plutôt actes de scélératesse dignes du dernier «upplice... « Juste ciel! tous mes sens se révoltent et l'indignation serre mon cœur. Lâches citoyens! verrez-vous donc en silence accabler vos frèreâ? Resterez-vous immobiles, quand des légions d'assassins vont les égorger? Oui, les soldats de la garnison de Nancy sont innocents: ils sont opprimés, ils résis- tent à la tyrannie ; ils en ont le droit ; leurs chefs sont seuls coupables, c'est sur eux que doivent tomber vos coups : l'As- semblée nationale elle-même, par le vice de sa composition, par la dépravation de la plus grande partie de ses membres, par les décrets injustes, vexatoires et tyranniques qu'on lui 324 JEAN-PAUL MARAT. arrache journellement, ne mérite plus votre confiance... Qu est-elle? Qu'une bande d'ennemis de la Révolution, de conjurés, de traîtres et de conspirateurs. Ce sont ces miser râbles eni^emis de la liberté par état, par principe, que vous avez la stupidité de regarder comme les représentants de la nation dont ils sont les mortels ennemis ; ce sont ces hommes que vous regardez comme des législateurs, et dont vous avez la folie de respecter les décrets. « Ahl foulez, foulez aux pieds ceux qu'ils viennent de lancer pour allumer la guerre civile ; invitez sans délai les provinces à nommer d'autres députés ; installez-les dans le sénat et chassez-en avec ignominie ceux qui en souillent actuellement les sièges. Mais, avant tout, volez au secours de vos frères; dessillez les yeux des soldats citoyens; invitez tous les Suisses à soutenir leurs compatriotes ; désarmez les satellites allemands qui vont égorger vos concitoyens ; arrêtez leurs chefs, et que la hache vengeresse les immole enfin sur l'autel de la liberté. » Voilà une de ces adresses qu'on est convenu d'appeler les torches incendiaires de l'énergumène Marat. Qu'on la rap- proche de la réalité des faits accomplis et qu'on juge. Mais bientôt les nouvelles du massacre dfevaient se répandre dans tous leurs détails ; il faut lire rA7ni du Peuple à ce moment de crise; plusieurs numéros, quelquefois dou- bles, sont consacrés au récit de toutes les circonstances de cette boucherie, de la connivence des conjurés; ces pages brûlantes nous revenaient en mémoire quand nous disions : c'est dans cette histoire véritable de notre révolution passée qu'il faut puiser l'enseignement révolutionnaire pour l'avenir. C'est alors, quand la sensibilité de Marat est exaltée à son paroxysme, qu'on peut se faire une idée de ce que M. Michelet appelle le style déclamatoire et vide de l'Ami du peuple : «Les ignorants! ils méconnaissaient donc le caractère des soldats français et des soldats patriotes? Non, nous ne crai- gnons d'eux aucune bassesse; ils périraient de misère plutôt BIOGRAPHIE. 325 que d'attenter à la propriété de leurs concitoyens. Stupides despotes! n*apprendrez-vous donc jamais que c'est par l'honneur, la justice, ces divinités toutes -puissantes, que l'on doit conduire des êtres libres et sensés? Que n'auriez- vous pas obtenu du citoyen paisible et du guerrier intrépide, si vous aviez su élever leur cœuri N'honorerez -vous donc jamais l'humaine nature, et préférerez-vous toujours le plaisir de tyranniser des esclaves au plaisir de commander à des hommes libres? Oui, je le soutiens, rien n'est si facile que de conduire des soldats français, pris par les sentiments : vous les* mèneriez aux enfers, vous en feriez des Romains, des Spartiates; mais vous voulez en faire des janissaires, des muets I » ( L'Ami du Peuple, N° 210. ) L'affaire de Nancy dut singulièrement grandir l'influence de Marat : il fallait bien se rendre à l'évidence des faits. Aussi l'acharnement des pouvoirs contre lui fut-il encore plus violent; sa tête fut mise à prix, tous les argousins de la police étaient à la piste ; et l'Ami du peuple, toujours de plus en plus souffrant par suite de l'insalubrité des caves qu'il habi- taity devait creuser toujours plus profondément son souter- rain pour échapper aux assassins. A cette époque justement . se passait un autre événement politique qu'il avait depuis lonj^temps annonce : Necker se démettait de ses fonctions et quittait la France sous prétexte qu'il était accablé de fatigue et abreuvé de dégoût. Dans son numéro 214, rAmi du Peuple adresse au ministre démissionnaire une lettre qui va nous mettre au courant de l'état réel où il se trouvait en septembre 1790 : « Vous accusez le destin de la singularité des événements de votre vie, que serait-ce si, comme l'Ami du peuple, en proie à une maladie mortelle, vous aviez ; renoncé à la conservation de vos jours pour éclairer le peuple sur ses devoirs ; si vous aviez été réduit au pain et à l'eau pour consacrer à la chose publique tout ce que vous possé- diez; si, pour sauver la classe des infortunés, vous vous étiez brouillé avec tout l'univers, sans vous ménager un seul asile 326 JEAN-PAUL MARAT. SOUS le soleil... si, poursuivi par une foule d'assassins armés contre vos jours; si, courant d'asile en asile, vous vous étiez déterminé à vivre dans un souterrain pour sauver un peuple insensible, aveugle, ingrat? Sans cesse menacé d'être tôt ou tard la victime des hommes puissants auxquels j'ai fait la guerre, des ambitieux que j'ai traversés, des fripons que j'ai démasqués; ignorant le sort qui m'attend, et destiné peut- être à périr de misère dans un hôpital, m'est-il arjivé comme à vous de me plaindre ? Il faudrait être bien peu philosophe, monsieur, pour ne pas sentir que c'est le cours ordinaire des choses de la vie ; il faudrait avoir bien peu d'élévation dans Tâme, pour ne pas se consoler par l'espoir d'arracher à ce prix vingt-cinq millions d'hommes à la tyrannie , à l'oppres- sion , aux vexations , à la misère , et de les faire enfin arriver au moment d'être heureux. » Si les satisfactions d'amour-propre personnel pouvaient consoler une âme de vrai patriote des maux publics, Marat aurait pu à ce moment éprouver une grande joie, car le 6 septembre 1790 la Constituante, peut-être pour se faire pardonner les égorgements des soldats du régiment de Châ- teauvieux, abolissait le Châtelet. N'était-ce pas en condamner la juridiction jusqu'à ce jour, donner raison à Marat, . s'accuser elle-même d'avoir si longtemps attendu? A qui revenait cet honneur? A l'Ami du peuple. Depuis un an il ne cessait de demander la suppression d'un tribunal suspect à tant de titres, et depuis un an toutes les persécutions qu'il avait souffertes, il les devait à sa persistance dans cette idée. Pour le poursuivre, l'Assemblée maintes fois s'était jointe à ce Châtelet qu'elle récusait aujourd'hui! Peut-on imaginer plus d'inconséquence? Encore s'il n'y avait pas de victimes! Qui en sut gré à l'Ami du peuple? Personne. Qui même y songe aujourd'hui? Mais ce n'est pas fini ; à ce tribunal de sang il s'agissait déjà de substituer une haute cour nationale qui n'eût pas moins de pouvoir : tant il est vrai que la préoccupation pre- BIOGRAPHIE. y mîère des gouvernants, c'est de se mettre en garde contre le* gouvernés! Nous vivons, ce semble, sur le pied de guerre, et nos constitutions ne se composent que de véritables condi- tions d'armistice. La sentinelle infatigable veillait déjà aux avant-postes ; elle criait .à ses concitoyens: a Dans la composition du nou- veau tribunal, repoussez avec mépris, tous les membres des anciennes cours : ces gens du roi, ces avocats et ces procu- reurs généraux, ces lieutenants civils et criminels, ces prési- dents et conseillers, en un mot, tout homme qui aurait appartenu à quelque cour de judicature, à moins qu'il n*ait fait preuve de patriotisme et de capacité. » {JJAmi du Peuple^ No 215.) Le croira-t-on? Cette vigilance sans répit, dont on aurait dû savoir le plus de gré au journaliste révolutionnaire, était justement ce qui lui aliénait tous les esprits, ce qu'on lui reproche encore aujourd'hui. Il ne se montrait, dit-on, si infatigable, que parce qu'il était soutenu par la plus odieuse des passions, par l'envie.. Révisons donc cette nouvelle accu- sation. CHAPITRE XIX. MARAT FUT-IL ENVIEUX? 1789 — 1793 60MMAIRB. — Si Marat fut mû par l'envie, il ne mérite aucune considération. •— Accusation formulée par M. Michelot. — Conduite de Marat envers les savants Lavoisier, Bailly, Condorcet, Monge. — Justice qu'il rend à Lafayette. — Son opi- nion privée sur Barère et Robespierre. — Justice qu'il rend à ses concurrents Loustalot, le Père Ouchône, Fréron et Desmoulins. — Il exalte les patriotes et notamment Kobespierre. — Comme il répond à ses ennemis. — Lettre à Camille Desmoulins. — Son véritable mobile. Il est bien vrai de dire que si Tenvie finit toujours par se dévorer elle-même, elle puise néanmoins dans sa rage une sorte, de vigueur fébrile qui, momentanément, la fortifie en apparence et la soutient, comme les liqueurs spiritueuses semblent réconforter les étiolés de l'ivresse. Si Marat fut réel- lement envieux, il est permis d'attribuer à cette passion seule toute son énergie, de nier conséquemment son patriotisme, son ardent amour pour l'humanité; il n'a plus à nos yeux aucun mérite, il est digne de la répulsion générale dont U est encore aujourd'hui l'objet. C'est M. Michelet, comme toujours, qui s'est chargé de résumer devant le tribunal de la postérité ce nouvel acte d'accusation. « Ce qui fait grand tort à Marat dans mon esprit, plus que toutes ses fureurs, c'est qu'il n'est pas telle- ment furieux et monomane qu'il ne se rappelle à merveille ses ennemis personnels... S'il voulait mériter ce grand nom d'Ami du peuple, s'il voulait rendre sacré le rôle terrible d'accusateur national qu'il s'était donné, il fallait d'abord être MARAT FUT-IL ENVIEUX? 329 pur, désintéressé. N'avoir point de cupidité ne suffit pas, il faut aussi être pur de haine, » {Histoire de la Révolution française^ t. II, p. 398-99.) S'il en est ainsi, cette haine, effet de l'envie secrète qui le mine, va s'acharner sur ses rivaux : rivaux de science, rivaux d'honneurâ publics, rivaux de métier, rivaux d'in- fluence patriotique. Examinons. Quant à ses rivaux de science, nous aVons fait justice ailleurs de cette accusation, quand «nous avons considéré Marat comme savant. « L'objet principal de cette rage envieuse, c'est naturel- lement le premier du temps, Lavoisier. » (Michelet, ibidem.) Nous avons prouvé pourquoi l'accusation d'avoir préparé Véchafaud de Lavoisier était ifaique. En y réfléchissant davan- tage, en se demandante quel était le grand pourvoyeur du tribunal révolutionnaire au 19 floréal an II (8 mai 1794); de quelle manière avait procédé ce tribunal, à partir de l'assas- sinat de Marat et de celui de Danton; en méditant sur le caractère connu du dictateur suprême de 1794, peut-être l'historien aurait-il trouvé le contraire de ce qu'il a avancé; mais s'il fallait y regarder de si près, deux années suffiraient à peine, rien que pour étudier Marat, la plume à la main. On a plus vite fait de s'en fier à ses intuitions : la méthode intuitive, essentiellement féminine, a éclairé les jugements de M. Michelet ^ peu près comme elle illumine tous les jours la judiciaire des femmes. Nous avons démontré encore^ preuves à l'appui, que l'his- torien n'était parvenu à faire extravaguer Marat» à l'égard de Lavoisier considéré comme savant, qu'en prêtant à l'Ami du peuple les opinions absurdes de ses correspondants. Veut-on que, par deux autres citations, nous coulions à fond cette incrimination calomnieuse? Il s'agit d'abord de Bailly; savant et académicien avant 1789; Marat l'envieux ne va pas man/juer de préparer Véchafaud de ce rival en matière de science; écoutons bien, nous sommes en octobre 1789, f 330 JEAN-PAUL MARAT. au moment de la plus grande popularité du maire de Paris, du président du Jeu de Paume; ne perdons pas un mot de ce que va dire le journaliste : « Assurément, f estime dans M. Bailly le savant distingué ^ et je lui crois toutes les vertus domestiques; mais c'est avec douleur que je le vois à la tête de la municipalité. Il a passé sa vie à étudier les sciences exactes , il est peu versé dmis les affaires publiques^ et il tiait au gouvernement par des bienfaits dont la délicatesse lui ordonnait le sacrifice, dès l'instant qu'il a paru se dévouer au service de la patrie. » {UAmi du Peuple^ N° 21.) La distinc- tion est-olle assez nettement établie entre le savant et l'homme public? M. Michelet a oublié de nous prouver l'éminenle supériorité administrative du maire. Il est vrai qu'il est un point sur lequel l'Ami du peuple et l'historien moderne me paraissent différer du tout au tout; c'est que Marat croyait qu'on ne peut servir à la fois deux maîtres : la cour et le peuple; il pensait qu'il y allait de la dignité du maire de renoncer à ses gratifications royales, du moment qu'il entrait en fonction municipale; M. Michelet ne partage pas l'opinion de Marat, libre à lui; M. Michelet croit que la nature nous a donné deux mains pour les tendre à droite et à gauche à la fois, libre encore à lui. Nous tenons, néanmoins, pour l'opi- nion maratiste. Ajoutons, en passant, que c'était pour le même motif que l'Ami du peuple se défiait de Condorcet. Venons à notre dernière citation : « Un véritable patriote, Jilonge, est signalé à sa haine. » {Histoire de la Révolution française^ t. II, p. 399.) Dans les Cliarlalans modernes^ ouvrage publié en 1791, alors qu'il n'y avait encore ni tribunal révolutionnaire, ni guillotine permanente, Marat, en effet, fait bien peu de cas, tfop peu, ce me semblé, de Monge, considéré comme savant. Mais il est si vrai qu'il ne prépare pas la guillotine politique pour son rival en matière de science que, deux ans plus tard, en pleine République, alors que l'Ami du peuple, si défiant envers tous les hommes en puissance , entraînait tous les suf- MARAT FDT-M. ENVIEUX? 331 frages du peuple de Paris par un seul témoignage de con- fiance, Marat demande dans son journal « le portefeuille de la guerre pour le sieur Monge, le plus capable des ministres, sans contredit, et, j'ose croire, le plus patriote. » [Journal de la République^ N° 12.) Ah! M. Michelet; ah! Basile, mon ami, si jamais... Passons à un autre motif d*envie. Choisissons maintenant un homme public, revêtu des plus grands honneurs, jouissant de la plus irrésistible influence, prenons Lafayette. Voilà, sans contredit, une des plus reten- tissantes renommées qui nous apparaissent au début de la Révolution; l'engouement des patriotes même n'a pas assez d'expressions pour glorifier le héros des deux mondes, le sau- veur de la liberté moderAp, ce demi-dieu, ce dieu de 1789. C'est, sans aucun doute, à cette grande fjgure que l'ambi- tieux politique Marat, que l'envieux Ami du peuple va tout d'abord s'attaquer. Lisons; le 25 septembre 89, le journaliste écrit : « L'Assemblée nationale avait offert au commandant général un traitement de 150,000 livres; ce généreux citoyen^ dont ïâme n'est ouverte qu'aux sentiments qui élèvent Vhu- manitéy a repoussé le vil métal dont on voulait payer son dévouement à la patrie; il a motivé son refus des besoins urgents de l'État et du nombre prodigieux d'infortunés qui peuplent la capitale : motifs qui relèvent encore le prix de son noble sacrifice. Quel exemple pour les administrateurs publics! » [L'Ami du Peuple^ N** 15.) Mais, dites-vous, il ne tarda pas à le dénoncer. C'est que peut-être Lafayette ne tarda pas à trahir. Consultons l'his- toire. Le lieutenant général de la garde nationale n'a-t-il pas commencé par se composer un état-major auquel il a fait allouer des appointements énormes pour en faire ses séides? N'a-t-il pas incorporé dans la garde citoyenne une garde sol- dée pour en composer une cohorte de janissaires? N'a-t-il pas semé la division dans les troupes confiées à ses ordres, en y formant des compagnies de grenadiers et de chasseurs, pour y faire germer l'esprit de corps? N'a-t-il pas contribué plus r "J. L 332 JEAN-PAUL MARAT. que personne à faire éliminer le peuple de la garde bour- geoise? S'il feint de négliger les intérêts dé la cour, il n'en est pas moins étroitement lié avec les ministres Montmorin, La Tour- du -Pin, et autres. N'a- 1 -il pas secondé Bouille dans les massacres de Nancy? N*a-t-il pas fait décréter la loi martiale, favorisé par son inaction suspecte la fuite du roi, commandé en personne les massacres du Champ -de- Mars, mis, enfin, le terme à ses trahisons par la désertion de son armée? Un seul de ces crimes ne suffisait- il pas pour que Marat le dénonçât à la justice du peuple? Et s'il est incon- testablement coupable de tous, sera-ce envie que de les lui reprocher? Ce que le dénonciateur public a fait pour Lafayette, il l'a fait pour tous : pour Pétion, pour Isnard, pour Barbaroux, pour tous ceur qu'il a poursuivis plus tard, maïs qui avaient commencé leur vie politique par de véritables actes de patrio- tisme. On sent bien que nous ne pouvons ici rappeler les for- faits de tous les inculpés; que les innocents réclament, que les historiens en rappellent en leurs noms , et nous sommes prêt à répondre. Il y a plus, il s'était fait un cas de conscience de ne jamais juger d*un homme public par pressentiment, mais exclusivement sur les faits; et pourtant la simple observation ne le trompait guère. Voyez plutôt ce qu'il dit de Barrère et de Robespierre : a Barrère, l'un des hommes les plus dange- reux, politique fin et rusé, habile à nager Bntre deux eaux, à miner l'édifice de la Révolution au lieu de le saper, et à faire échouer toutes les mesures révolutionnaires par l'opium du modérantisme. » [Le Publicistey N° 222.) — « Je crois, messieurs, que jamais l'ambition n'approcha du corps de Robespierre, si ce n'est celle de se déployer à la tribune : on l'accuse d'avoir songé au tribunat, à la dictature; mais il est si peu fait pour être chef de parti, qu'il évite tout groupe où il y a du tumulte, et qu'il pâlit à la vue d'un sabre nu. » {Ibidem^ N° 221.) Tout le secret du dénoûment de thermidor est dans cette appréciation. MARAT FUT-IL ENVIEUX? 333 Mais il est une autre sorte d'envie à laquelle les écrivains échappent difficilement, je veux parler de celle qu'ils portent à leurs collègues, à leurs rivaux dans le môme genre d'écrits. Voyons quelle fut la conduite de Marat à l'égard des journa- listes patriotes les plus en renom. Loustalot, le premier rédacteur des Révolutions de Parisy la plus grande réputation de publiciste patriote du moment, vient de mourir presque subitement à la nouvelle du massacre de Nancy ; écoutons ce qu'en pense l'Ami du peuple : « Lous- talot n'est plus; c'est la pensée du massacre des patriotes de Nancy qui a porté le trouble dans son imagination, jeté le désordre dans ses frôles organes, qui vient de trancher à la fleur des ans le fil de ses jours. Loustalot n'est plus! Fidèle défenseur de la patrie, il lui consacra ses premières armes presque à l'époque de la Révolution ; dès lors, il combattit toujours pour elle, et combattit avec succès... 11 saisissait avec art, l'un après l'autre, les fils d'une trame odieuse, il la développait avec méthode et l'exposait très-bien au grand jour... Doué d'un esprit calme, juste, méthodique, mûri par le temps, il eût été merveilleusement propre à former à la liberté un peuple nouveau. Chez une nation menacée de la servitude, sa perte est amère et cruelle. Les amis de la liberté se souviendront avec attendrissement de Loustalot; leurs enfants béniront chaque jour sa mémoire... Ombre chère et sacrée I si tu conserves encore quelque souvenir des choses de la vie dans le séjour des bienheureux, souffre qu'un frère d'armes que tu ne vis jamais arrose de ses pleurs ta dépouille mortelle et jette quelques fleurs sur ta tombe. » [IJAmi du Peuple^ 1N° 228.) Mais, dira-t-on, à louer un mort il n'y a pas grand sacrifice, car on n'a plus à le craindre; choisis- sons donc parmi les vivants les plus en vogue. " C'est d'abord le fameux Père Duchêne qui se présente; le journal se tire quelquefois à deux cent mille exemplaires, dit-on ; quel concurrent! « Le Père Duchtne ne manque pas de sens, quoique son ton, plus que griv.ois, annonce le sapeur 334 JÇAN-PAUL MARAT. des journalistes. Il n'est pas Spartiate au jour de bataille, mais il y a loin de là à un trembleur. On dit qu'A ne traite pas trop bien TAmi du peuple, c'est un petit malheur; et, pourvu qu'il veille avec soin au salut de la patrie, l'Ami du peuple ne lui en voudra pas moins de bien. » {U^mi du Peupley T^'2S7.) Passons à un rival plus sérieux. Nous avons vu ailleurs comment il recommande au public la lecture de t Orateur du Peuple^ comment il le reconnaît pour son héritier direct en cas de mort; il va citer de son rival en journalisme le trdt le plus propre à lui gagner la confiance des patriotes : « Je ddis dire à la louange de Fréron, que le garde des sceaux, aveclequel il était lié depuis l'enfance, fait mille démarches pour l'attirer chez lui : instances auxquelles il s'est toujours refusé, dans la crainte de laisser soupçonner son patriotisme. Voilà une déli- catesse de sentiments bien rare. On sent bien, d'après cela, qu'il n'est pas homme à ménager bassement les ennemis de là Révolution pour procurer un plus grand débit à sa feuille, ni à trahir la patrie dans l'espoir de se procurer un bon éta- blissement. » {Ibidem j N** 358.) On se rappelle les encou- ragements qu'il donne à l'auteur des Révolutions de France et de Brabanty comme il le proclame le plus amusant et le plus spirituel des écrivains; au fond, le pauvre Camille n'en demandait pas davantage. Est-ce assez de citations pour prouver qu'il n'est pas envieux des concurrents de son parti, c'est-à-dire des plus redoutables? Passons à la dernière espèce de rivaux ; voyons ce que le patriote Marat dit des patriotes les plus en renom. Certes, s'il est un homme dans la Révolution française qui jouisse de la plus grande influence que jamais législateur ait eue sur tout un peuple, c'est assurément Maximilien Robes- pierre. On sait combien ses triomphes parlementaires ^furent tardifs. Sous la Constituante, il n'était guère apprécié que comme un avocat bien intentionné, mais diflus, lourd et ennuyeux. Nous offrons de prouver que c'est à Marat surtout. MARAT FUT-IL ENVIEUX? 33^ à Marat qui plaçait le caractère ava»t le talent, que Maximi- lien "dut de sortir de l'obscurité à laquelle son intelligence politique le condamnait. Dès 90, le bruit court qu'à la fête de la Fédération les -députés patriotes seront massacrés. « Au 14 juillet prochain, écrit l'Ami du peuple, que les patriotes du royaume mettent Barnave, Pétion, RobespieiTe, sous la garde spéciale du général; il leur répondra, sur sa tête, de la moindre égratignure qui leur serait faite. » [UAmi du Peuple^ N*» 151.) Ailleurs, il propose de faire choix de Robespierre pour gouverneur du Dauphin. En 91, à la clôture de la Constituante, il s'écrie : « Ro- bespierre, Pétion, Grégoire, puissiez-vous recevoir de la main des amis de la liberté la couronne de gloire que la nation doit à ses défenseurs incorruptibles! » {Ibidem^ N° 562.) Le peuple a répondu à l'invitation désintéressée de son conseil- ler, car, quelques jours après, le journal rend compte de la dernière séance de cette Assemblée : « Buzot, Grégoire, Prieur, ont été couverts d' applaudissements. Les applaudis- sements ont redoublé dès que Pétion et Robespierre ont para. Ils ont reçu des mains du peuple la couronne civique; ils auraient été portés en triomphé par leurs concitoyens, si leur modestie ne s'y était opposée. Jouissez à jamais du triomphe des âmes pures, incorruptibles défenseurs du peuple et de ses droits! » {Ibidem^ N** 565.) On aime à sur- prendre ces élans d'enthousiasme qui ne partent jamais que du cœur : se réjouir du triomphe des autres, c'est le partager, car c'est s'en montrer digne. Sous la Législative, quand Robespierre est confondu dans la foule, Marat n'a pas oublié son civisme; il le propose comme maire de Paris, et pourtant îl n'est pas fasciné à la manière de Camille. « Robespierre a l'intégrité d'un véri- table homme de bien et le zèle d'tm vrai patriote ; mais il manque également et de vues et de l'audace d*un homme d'État. )) {Ibîdem, N» 648.) 336 JEAN-PAUL MARAT. Sous la Convention, quand tous les deux rivalisaient de puissance, nous verrons comment Maximilien renia lâchement celui qui l'avait porté au faîte de la renommée, comment l'Ami du peuple, néanmoins, continua à soutenir Robespierre, qu'il croyait utile à la cause révolutionnaire. On pourra juger des deux hommes. Plus tard encore, le président honoraire des Jacobins sacrifiera Marat devant ses séides; et, huit jours avant sa mort, l'Ami du peuple, étendu sur son lit de dou- leur, écrira : « Que les provinces marchent sur Paris ; elles verront Danton, Robespierre, si souvent calomniés, et elles trouveront en eux d'intrépides défenseurs du peuple. » {Le Publicisle, N«23a.) Vous dénoncez sa rage envieuse et vindicative; apprenez comment il se venge des personnalités de ses plus implacables . ennemis : « Les députés des Bouches-du-Rhône (les Giron- dins) viennent d'afficher contre moi un énorme placard; tant mieux pour le marchand de papier et pour l'imprimeur! Le placard est rempli d'invectives; tant pis pour les auteurs! Malgi'é leurs insultes, je n'en veux à aucun de ces messieurs personnellement. J'ai eu des liaisons particulières avec Bar- baroux dans un temps où il n'était pas tourmenté de la rage déjouer un rôle; c'était un bon jeune homme qui jaimait à s'instruire auprès de moi. J'ai eu le bonheur de rendre ser- vice à Duprat et ^ Pélissier. J'ai toujours regardé Durand- Maillane comme un honnête homme. Granet m'a écrit une lettre d'injures que je ne montrerai pas pour son honneur. Quant aux autres signataires, je ne les connais pas. Au demeurant, camarades, usez de représailles! » [Journal de la République^ N° 15.) - Pour récompense de ses appuis successifs, Lafayette Ta contraint àr se cacher deux ans et demi au fond des caves où il gagna une maladie mortelle, d'où il sortit perclus de dou- leurs rhumatismales ; Robespierre l'a désigné à la fureur des patriotes au lendemain de la proclamation de la République, et Barbaroux donnera ses dernières instructions à l'Tissassin MAUAT FUT-IL ENVIEUX? 337 de celui qui avait été son ami, son mentor politique. Comparez et jugez ! Enfin, fermons cette réfutation par quelques passages d'une lettre que Marat adressait à Camille Desmoulins en 1791 : « Vous repoussez mes représentations amicales, Camille, en les qualifiant d'injures et en les attribuant à l'air méphitique de mon souterrain! (Quelle cruauté! lui faire des tortures qu'il a souffertes un motif de méfiance! Cruauté moins rare qu'on ne pense : c'est que toute la sensibilité de Camille était dans la tête, celle de Marat était dans le cœur.) Montrer tant d'humeur quand j'en montre si peu, c'est mal profiter de vos avantages; vous, que la nature fit si gai, si spirituel, si aimable; vous, qui respirez un air si pur, qui avez une si bonne cave ; vous, qui êtes entouré de tant d'objets charmants! (Camille venait d'épouser Lucile qui lui avait apporté aisance, jeunesse, beauté, amour, intelligence, une âme de républicaine, Lucile qui venait de lui donner un fils dont tous les deux raffolaient.) Mais quel effort de générosité! Quoi! tant que j'extravaguerais dans le sens de la Révolution, vous persisterez à me louer, et, pour faire preuve de vos dispositions bénévoles, vous dites : « Nous devons défendre la liberté comme la ville de Saiut-Malo, non- seulement avec des hommes, mais avec des chiens. » Quoique l'allusion ne soit pas des plus délicates, vous ne vous doutiez guère,. Camille, que vous me faisiez un compliment, et un compliment dont je ne suis pas indigne, car les chiens sont les symboles de la vigilance et de la fidélité. Si, par un excès de politesse, vous ne prétendiez leur accorder que des dispo- sitions féroces, vous pourriez reconnaître à ce qui vous arrive que ces animaux ne mordent que les ennemis de la patrie, épargnant les autres citoyens, bien qu'ils en soient lâchement maltraités; ce qui prouve qu'ils sont moins hargneux et plus généreux que la plupart des écrivains populaires, des compi- lateurs patriotes, et même des conteurs de balivernes qui se croient des Romains. Pourquoi sortir des gonds, Camille ? Au I. %% 338 JEAN-PAUL MAUAT. ton que je garde avec vous, vous devez sentir que je ne veux que la paix, w {UAmi du Peuple^ N** â55.) En résumé, si Marat n'était animé ni par l'envie, ni par des motifs de haine personnelle, il fallait bien qu'il le fût, comme il le dit lui-môme, par l'amour du bien public poussé jusqu'à la passion, car l'amour de la gloire n'aurait pas suffi. Il est bien vrai que nous ne croyons guère à cette passion, que nous ne la concevons même plus ; mais le dévouement est nié des égoïstes aussi, la générosité fait rire les avares, la débauche est incrédule à la moralité ; est-ce à dire qu'il n'y ait plus au monde d'hommes moraux, généreux ou dévoués ? Nous ne croyons qu'aux vertus dont nous sommes capables, c'est vrai; mais, avec plus de justice, nous devrions croire à tout ce qui nous est démontré par pièces authentiques; ce sont justement ces preuves que nous avons accumulées. CHAPITRE XX. SIMONNE EVRARD. 1790 Sommaire. — En quelles circonstances Simonne Evrard s'attacha-t-elle à Maratt — Époqae approximative. — Témoignages d'Albertine Marat, — de Ronsselin, — de F. Lepolletier, — de Formaleoni, — d'Hiver. — Accusation de Deflers. — Réponse de Marat. — Allégation d'Henriquoz. — Simonne s'intitule « veuve Marat. » — Affirmation de Ouirault. — Promesse formelle de mariage de l'Ami du peuple. — Toute la famille reconnaît Simonne comme veuve de Marat. — Réfutation de VIliitoire det Girondins, par C. Hilboy. — Anecdote scandaleuse pcontée par M"« Roland. — Réplique. C'est peut-être le moment de parler d'un fait purement biographique et privé, qui pourtant dut avoir la plus grande influence sur l'existence politique de Marat : nous voulons rappeler son union avec Simonne Evrard. Nous disons « peut-être, » car nous n'avons pu découvrir de date précise. Tout ce que nous savons de science certaine, ce que nous allons attester, c'est qu'au moment où Marat était poursuivi par toutes les autorités gouvernementales et délaissé par les patriotes, une âme aussi noble que la sienne, un cœur aussi grand que le sien, comprit tout ce qu'il y avait de généreux dans ce dévouement d'un seul à la cause de tous, sentit tout ce qu'il y avait de douloureux aussi dans l'ingratitude publique. Cette âme d'élite aurait voulu le sauver; mais, ne le pouvant : Eh bien, se dit-elle, je partagerai sa misère, ses souflrances physiques et morales, ses dangers, le mépris dont on le couvre, et peut-être lui aiderai- je à- les supporter. Honneur à toi, femme assez courageuse pour braver volon- tairement la réprobation générale, femme assez grande par 340 JEAN-PAUL MARAT. le cœur pour l'attacher de préférence à celui qui était le plus grand de tous par le caractère I Nous avons tout lieu de croire que ce fut en 1790 que Simonne Evrard se résolut à partager la destinée de Marat, malgré les résistances de sa famille : prélude sinistre de la lutte qu'elle s'engageait à soutenir. Elle était en possession d'une modeste aisance; son premier acte fut de la consacrer tout entière à la publication du journal F Ami du Peuple. On se rappelle que Marat était revenu de Londres en mai, n'ayant plus ni presse ni moyen de continuer son œuvre, puisqu'il avait été complètement dévalisé, ruiné dans l'invasion du 22 janvier; on se rappelle encore que, quelques semaines après son retour et la réapparition de sa feuille chez des imprimeurs cupides, ou intimidés par les menaces de Bailly et de Lafayette, l'Ami du peuple annonça qu'il allait fonder une nouvelle imprimerie. Cette mesure très-coûteuse pourrait bien être le résultat de l'apport des fonds offerts par Simonne, Nous sommes induit dans toutes ces conjectures par les paroles d'Albertine, sœur de Marat, paroles consignées dans une bro- chure intitulée : Réponse aux détracteurs de l'Ami du peuple ^ par Albertine Marat. On y lit : « Ne trouvant de recours • qu'auprès des personnes peu fortunées, Marat eût succombé à ses malheurs. Peuple, ton bon génie en décida autrement : il permit qu'une femme divine, dont l'âme ressemblait à la sienne, consacrât sa fortune et son repos pour te conserver ton ami. Femme héroïque, reçois l'hommage que tes vertus méritent! Oui, nous te le devons. Enflammée du feu divin de la liberté, tu voulus conserver son plus ardent défenseur; tu partageas ses tribulations; rien ne put .arrêter ton zèle; tu sacrifias à l'Ami du peuple et la crainte de ta famille et les préjugés de ton siècle. Forcée ici de me circonscrire, j'atten- drai l'instant où tes vertus paraîtront dans tout leur éclat. » Du reste, qu'importe le moment précis de cette union? l'im- portant, c'est de constater d'une façon irréfutable que le lien qui les attache l'un et l'autre, c'est le serment de donner leur SIMONNE EVRARD. 341 vie pour le triomphe de la cause du peuple. Les paroles d'Al- bertine suffiraient à cet effet; qui pouvait être mieux instruite qu'elle de ces détails? Elles désignent l'époque d'une manière bien certaine quoique générale; nous ne pourrions différer que de quelques mois.flomment, devant des documents aussi authentiques, M. le bibliophile Jacob a-t-il osé écrire : « Cette audacieuse maîtresse que Marat ne s'est pas contenté de peindre en buste dans les aventures du jeune comte Po- tovvski? » On sait que ce roman de la jeunesse de Tauteur a dû être écrit quinze à vingt ans avant la Révolution; ces barbouilleurs de préfaces ne sont pas mùmc de consciencieux compilateurs! Simonne Evrard, née à Tournus-Saint-André (Saône-et- Loire) en 17()/i, avait vingt-six ans quand elle prit la grave résolution de consacrer son existence et sa fortune à Marat, qui avait vingt ans plus qu'elle. Y a-t-il dans les circon- stances qui accompagnèrent cette décision l'étoffe nécessaire pour filer un roman dans les règles? C'est possible. Quoi qu'il en soit, je supplie d'avance nos grands génies du feuil- leton de n'en pas faire l'essai : les martyrs sont sacrés. L'âge des personnages, le but avoué de l'union en gran- dissent singulièrement le caractère; mes souvenirs historiques ne m'en montrent pas un exemple ailleurs. Vingt-six ans, c'est l'âge où la femme, désabusée "des coquetteries de la jeunesse, s'attache surtout à l'homme pour sa virilité morale; où elle n'aime plus qu'à la condition d'estimer, d'admirer, je dirais presque de diviniser. Quarante-six ans, c'est l'âge où l'homme ne cherche plus dans la femme qu'un autre lui- même à qui confier toute sa pensée, toutes ses espérances; qu'elle comprenne, qu'elle assente, qu'elle encourage, c'est tout ce qu'elle peut donner, mais aussi c'est tout ce qu'il faut à l'homme. Or, pour compensation à toutes ses misères, à tous ses déboires, pour récompense providentielle de ses sacrifices, Marat eut ce trop rare bonheur de rencontrer un être qui sentait aussi vivement que lui, qui était un autre 34Î JEAN-PAUL MARAT. lui-même. Or, qui peut assurer que seul il ne se fût pas découragé ; que seul il n'eût pas été entradné par la rapidité du courant? Un roseau, si faible qu'il soit, ne suffit-il pas pour sauver un homme qui se perd ? C'est pourquoi nous ne craignons pas d'avancer que l'histoire, oubliant Simonne j a été ingrate; mais cet oubli volontaire n'a été que la consé- quence d'une première injustice, de la négation du dévoue- ment désintéressé de Marat à la cause de la liberté. Si l'histoire n'avait été qu'oublieuse, ce serait peu, mais elle a calomnié Simonne Evrard, elle l'a gratuitement cou^ verte de la boue des prostituées; elle nous force donc à insister cette fois encore ; est-ce notre faute ? Voici en quels termes Alexandre Rousselin, dans un dis- cours public qu'il prononça un jour d'inauguration du buste de Marat (brumaire, an II), parle des circonstances de l'union de l'Ami du peuple avec Simonne : a C'est dans une caverne que la reconnaissance enfanta l'amour vertueux auquel Marat fut fidèle. Sa généreuse amante, en le sauvant, s'était déclarée ' l'amante de la patrie, elle mérita d'être sa compagne insépa- rable; c'est dans le secret d'une si douce intimité qu'il fau- drait pénétrer pour se convaincre que l'âme haute et fière de Marat était accessible à tous les charmes des aflectioos honnêtes. Une si belle âme ne pouvait éprouver que des pas- sions sublimes; rien d'impur ni d'abject n'en souilla le chaste enthousiasme. En se donnant lui-même pour récompense, il a consacré à notre vénération le tendre objet des plus nobles sentiments. » Le frère de Lepelletier, dans une fête analogue, s'écriait : (I J'appellerais, citoyens, votre vengeance sur le sexe entier des femmes, si, près du souvenir des forfaits d'une d'elles (Charlotte Corday), vous ne vous rappdiez une républicaine qui sauva Marat des persécutions du despote pendant trois ans, qui lui consacra sa vie, sa fortune, son existence, et. qui par ses vertus mérita de devenir sa compagne chérie. » Un canonnier de Paris, Vincent Formaleoni, avait fait I, SIMONNE EVRARD. 343 aussi un éloge de Marat qu'il avait présenté à Simonne Evrard. Celle-ci ne lui ayant pas répondu, je ne sais pour quelle cause, le canonnier s'en plaint; ce qui ne Tempêche pas d'ajouter : « Obligé de fuir, TAmi du peuple ne trouvera donc pas un ami parmi le peuple? Une femme généreuse et sensible T accueille et le sauve. Enthousiaste de la liberté, cette femme avait conçu une haute idée des vertus de Marat. Une noble passion succéda aux sentiments de l'estime, et intéressa son cœur en faveur tfun homme que le malheur rendait encore plus recommandable. » Un autre orateur de club, le citoyen Hiver, dit encore : « Épouse digne et chérie du vertueux Ami du peuple, cesse de le pleurer; il ne vit plus pour toi, nous vivons tous pour lui, et notre dernier neveu, en voyant en toi la digne moitié de Marat, deviendra le soutien de celle qui sut le conserver, le préserver tant de fois. » Ce n'était qu'une espérance d'en- thousiaste ; vingt-neuf ans plus tard, la pauvre veuve devait mourir de misère sur un grabat, et les derniers neveux l'ou- trager indignement dans son sentiment le plus sublime et le plus pur. Voilà tout ce que nous avons pu recueillir de la bouche des partisans de Marat. Cette épithète, pense- 1- on, suffit pour infirmer la véracité de ce qu'ils ont avancé. Il faut avouer que c'est accorder un bien grand privilège aux enne- mis d'un homme que de leur donner le monopole de la vérité à l'égard de celui qu'ils ont tant d'intérêt à dénigrer. De plus impartiaux remarqueront que tous sont d'accord sur le mobile de Simonne : elle veut concourir pour sa part à l'œuvre de délivrance entreprise par l'Ami du peuple. Pense-t-on que s'il eût été possible de nier le fait, les panégyristes auraient appelé sur cette circonstance l'attention des contradicteurs? S'est-on jamais avisé de prêter le même mobile à la Thérèse de Rousseau? L'on va voir d'ailleurs que les ennemis de Marat n'ont pas révoqué en doute un sentiment qui se prou- vait tous les jours par la persistance de la compagne du per- 3i4 JEAN-PAUL MARAT. sécuté à ne pas le quitter d'un instant. Mais ne pouvant atta- quer Tunion dans la sainteté du but, ils se sont rejetés sur le fait lui-môme. Nous allons les suivre sur ce terrain. Les calomnies des modernes, à cet égard, ont été greffées sur celles des contemporains; c'est pourquoi nous ne nous occu- perons que de ces dernières. En septembre 179?, Marat avait signalé aux électeur^ de Paris les individus qu'il considérait comme suspects parmi les candidats à la Convention nationale. Le sieur A. -G. Deflers était du nombre des dénoncés ; il se récria contre les impu- tations de TAmi du peuple dans une Pétition présentée au Corps électoral par A.-C, Deflers contre J.-P. Marat. On y lisait en forme de récrimination : « Toi, qui te dis TAmi du peuple, quelle idée aurais-tu d'un homme qui, se croyant proscrit et obligé de vivre dans les caves, recevrait pendant plus de deux ans les soins les plus tendres d'un citoyen peu fortuné et de sa femme, et qui, pour récompense de ses soins et de ses sacrifices, éloignant l'homme par une commission feinte, profiterait de son absence pour lui enlever et sa femme et ses meubles? Réponds et prononce ta condamnation, car c'est le citoyen Maquct, qui, par ma bouche, t'accuse de ces vols qu'il dénonça en présence de mille témoins prêts à se présenter. » L'accusation était explicite, la réponse aura le même caractère, et ne laissera rien à désirer, car c'est Marat lui- même qui va la faire. Pourquoi faut-il que toutes ne lui aient pas été adressées également de son vivant? L'Ami du pouple fit immédiatement un placard portant pour titre : Marat^ VAmi du peuple, à ses concitoyens les électeurs. Il y exposait les motifs qui avaient pi^ animer le citoyen Deflers contre lui; il insérait en entier la Pétition aux électeurs du plaignant; enfin le placard finissait par sa propre justification sur tous les faits allégués; nous allons transcrire la réponse textuelle au sujet du rapt et du vol des meubles ; elle mérite toute l'attention du lecteur. « Vous SIMONNE ftVUAUD. 34S m'accusez, sur des bruits absurdes répandus par les ennemis publics, d'avoir enlevé la femme et les meubles du graveur Maquet, leriucl, dites-vous, a tout fait pour moi. « i\Ioi, que les assassins de Mottier forçaient de vivre dans un souterrain, enlever la femme et les meubles d*nn homme en liberté ! Y songez-vous, monsieur Ueders, et est-il bien vrai que vous ne rêvez pas? Encore faut-il. pour dénigrer les autres avoir soi- môme un grain de sens commun: mais voyons. D'abord le sieur Maquet n'a jamais été marié; comment donc aurais-je enlevé sa femme? Bien est-il vrai qu'il a eu chez lui mademoiselle Fouaisse, âgée de trente- cinq à trente-six ans, dont il faisait sa fille d'établi et sa servante, dont il retenait depuis plusieurs années et les meubles et les hono- raires, sans avoir daigné lui en donner une simple reconnais- sance, dont il abusait de la timidité naturelle en la retenant par la crainte à l'attache, après l'avoir excédée de coups, sj)ectaclç révoltant dont j'ai été témoin plus d'une fois tandis qu'elle m'avait en pension. Comme cette bonne palriole s'était chargée de faire tenir mes manuscrits à mon imprimeur, et qu'elle me rendait tous les bons oflices cpie j'aurais pu attendre du meilleur citoyen dans ma captivité, je m'inté- ressai à son soit. La voyant désolée de ne ])oint recevoir des nouvelles du sieur Maquet, au bout de trois semaines d'ab- sence employées à courir la Picardie pour s(î ])r()curer des autorisations k postuler la place d'inspecteur de marée à la halle de Paris, je la pressai de m'en appreiidr(î la cause, lille y consentit en me demandant conseil. Je lui indiquai le moyen d'obtenir de son tyran et la reconnaissance de ses meubles et un billet du montant de ses honoraires. « domine j'étais sur mon départ pour Londres, après l'anéantissement de la liberté par le massacre du Champ de Mars, (îlle me pria de lui chercher une place do gouvernante d'enfants. Maquet, craignant qu'elle ne partît avec moi, la tint en charte privée et fit tout ce qui dé|)en(1it de lui pour me faire tomber entre les mains des assassins de Lafayette, 346 JEAN-PAUL MARAT. sans cependant trop se compromettre. Indigné de ces hor- ribles procédés, j'écrivis à mademoiselle Fouaisse, par la voie de mon journaU d'ouvrir sa croisée, de crier au secours, et traduire devant le magistrat l'homme indigne qui la traitait en esclave. (Voyez le N** 555 de l'Ami du Peuple.) Qu'en pensez-vous, M. Deflersf est-ce en sonnant le tocsin et en s' adressant aux magistrats que se font les enlèvements? Deux jours plus tai*d , je publiais un avis au persécuteur de made- moiselle Fpuaisse. (Voyez le N* 557, ibid.) Le sieur Haquet, tremblant de voir sa conduite dévoilée au grand jour, écrivit sur-le-champ à cette femme infortunée de venir retirer ses meubles; ce qu'elle fit. Je lui avais conseillé de faire appeler le commissaire de section ; si elle l'eût fait, elle n'eût pas perdu six cents livres, car l'honnête homme ne lui compta que la moitié du billet qu'il lui avait fait; mais il eut soin de tirer un reçu du total. J'invoque ici le témoignage de mademoi- selle Fouaisse, de la veuve Meugnier et du commissionnaire chargé du transport des meubles. (( Je renvoie mes concitoyens aux numéros de l'Ami du Peuple en date des 20 et 22 septembre 1791, où toute l'his- toire du sieur Maquet est développée; pièces authentiques qui valent mieux que les bruits ténébreux propagés par des ennemis en démence. J'y renvoie M. Deflers lui-même; qu'il lise de sang-froid, s'il le peut, et, s'il ne rougit pas de sa scandaleuse sortie, je ferai des vœux pour le retour de sa raison. » Il n'y avait plus un mot à répliquer. Marat était complè- tement lavé de cette accusation; il n'avait pas "iix recours aux tribunaux contre le diffamateur, le triomphe de sa moralité n'en était que plus complet, et, pour peine de sa légèreté, le sieur Deflers recevait le seul châtiment qui ressortît de la nature du délit, il perdait à l'avenir toute confiance. Voilà le résultat de la liberté de dénonciation, en voilà aussi les incon- vénients; préfère- t-on le système de législation qui, sous prétexte de protéger l'innocence, condamne tout accusateur SIMONNE EVRARD. 347 et encourage tous les abus , surtout les abus des hommes du pouvoir? Car n'oublions pas non plus que Marat, en septembre 1792, était magistrat en sa qualité de membre de la com* mune de Paris, et qu'il ne s'en crut pas plus autorisé à pour- suivre le sieur Deflers : il prêchait d'exemple. Trois ans plus tard, en 1795, un écrivain contre-révolu- tionnaire voulut renchérir. Marat n'était plus là, c'était plus facile; mais, à force d^ exagération, il échappe à toute vrai- semblance. « Marat avait pour déesse, dit -il, une de ces femmes vendeuses de voluptés qu'une loi sage défend d'avouer pour épouse... Ici je m'arrête de peur de me tromper,.. Est- il vrai que Marat ait été marié ? Est-il mort dans le concubi- nage ? S'il était marié, que d'outrages faits à la foi conjugale! S'il ne l'était pas, c'est sans doute un conte que l'on a fait au peuple quand on lui dit que la République fait une pension à la veuve de Marat. » (Henriquez, ûépanthéonisation.) En résumé, le sieur Henriquez ne sait pas si Marat était marié ou s'il ne l'était pas ; si sa concubine était ou non vendeuse de volupté ; s'il est vrai que la République ait fait ou non une pension à la prétendue veuve; en résumé, le sieur Henri- quez ne sait rien, et il a peur de se tromper. Pourquoi donc écrivait -il? Mieux éclairé que le digne royaliste Henriquez, nous som- mes aujourd'hui en mesure de prouver que Marat n'a jamais été marié avec Simonne, et que l'Assemblée n'a décrété aucune pension à cette dernière. Le fait est prouvé par le Moniteur que tout le monde a consulté, excepté M. Cabet et M. le bibliophile Jacob qui, en sa qualité de compilateur de documents sans originaux, n'a pas hésité à affirmer qu'elle obtint, sous le titre de veuve Marat ^ une pension civique qu elle dut moins à ses droits qu'à la munificence de l'As- semblée nationale. » (Préface d'un Roman de cœur.) Reste l'accusation de concubinage. Ici toutes les con- sciences timorées ont droit de se signer, tous les adversaires de Marat peuvent trionSpher; car il est vrai de due que l'Ami 348 JEAN-PAUL MARAT. du peuple est mort sans contrat de mariage avec Simonne passé par-devant la municipalité. Il est juste pourtant d'ajou- ter que, pour quiconque ne confond pas la légitimité d'un lien avec sa légalisation, le concubinage de Marat avec Simonne perd une grande partie de l'horreur qu'il inspire aux gens mariés, et surtout aux mal mariés. Que de 1790 jusqu'au 10 août 92 Marat n'ait pas épousé Simonne, cela se com- prend, puisqu'il était obligé de se cacher, puisque la police n'aurait pas manqué de se saisir de sa personne au sortir de la municipalité. Que du 10 août jusqu'à sa mort il ne l'ait pas fait, c'est non moins authentiquement prouvé et nous n'en savons pas la raison. On ne dit pas toutefois que Simonne s'en soit formalisée, se soit récriée, ce que n'aurait pas man- qué de faire une amante vulgaire. C'est que, sans doute, le sentiment de la pureté de ses intentions lui suffisait , sa conscience ne lui reprochait rien, elle n'avait rien d'antérieur ou d'ultérieur à cacher; c'est qu'aucun intérêt à sauvegarder ne la guidait; c'est qu'en un mot elle était autant au-dessus de son sexe par le caractère que Marat au-dessus de. ses contemporains politiques. Mais quelles étaient, à cet égard, les intentions secrètes de l'Ami du peuple? Nulle part dans son journal il ne parle ouvertement de Simonne; ne remplit-elle auprès de lui que le rôle secondaire d'une autre Thérèse? L'histoire possède une pièce qui va répondre péremptoirement. Marat venait d'être assassiné. Au moment de la levée des scellés, la citoyenne Evrard faisant valoir ses droits comme veuve, Guirault, l'un des commissaires, crut devoir exposer devant ses collègues une circonstance qui prouvait la légiti- mité toute morale de la liaison, de l'Ami du peuple : « Pour- suivi, dit-il, par Lafayette et ses agents, Marat fut forcé de se sauver ; il fut reçu par la demoiselle Evrard, qui, à la lec- ture des feuilles de ce patriote, avait conçu pour lui la plus haute estime. Marat, plein de reconnaissance pour sa libéra- trice, conçut le dessein et lui promit de l'épouser. SIMONNK fiVRAUD. 349 « Marat, qui ne croyait pas qu'un vain. cérémonial formât l'engagement du mariage, voulant néanmoins ne pas alarmer la pudeur de la citoyenne Evrard, l'appela par un beau jour à la croisée de sa chambre ; serrant sa main dans celle de son amante, prosternés tous les deux à la face de l'Être suprême : C'est dans le vaste temple do la nature, lui dit-iU que je prends pour témoin de la fidélité éternelle que je te jure le Créateur qui nous entend. » [Journal de la Montagne^ N** 53.) Nous soupçonnons Guirault d'amplification oratoire. Une telle cérémonie en plein vent n'était ni dans le caractère de Marat ni dans celui de Simonne. Eût-elle eu lieu d'ailleurs, de telles scènes restent toujours secrètes, le mystère en fait la sanction. La liaison des deux époux était resserrée chaque jour davantage par la reconnaissance d'une part, de l'autre par la sympathie rendue toujours plus vive par les souffrances toujours plus intenses du persécuté. En fallait-il davantage? Guirault croyait grandir son héros en en faisant un héros de roman; l'ours lançait son pavé. Si nous n'avions eu que cette pièce à citer, ce ne serait pas assez. Mais en voici une plus précieuse : dans l'inventaire des papiers de la victime, on a trouvé une promesse de mariage de Marat à Simonne Evrard. [Journal de la Montagne^ N* 58.) On comprend pourquoi une promesse. L'Ami du peuple sen- tait sa santé s'affaiblir de jour en jour; il était, en outre, à tout instant exposé au fer des assassins; or, en cas d'acci- dent, il voulait laisser un témoignage de Taffection et de restimo qu'il portait à sa libératrice; il voulait confondre ses calomniateurs passés et à venir; il espérait aussi sauvegarder la position de sa veuve, la vente de ses ouvrages suffisant à elle seule pour lui assurer l'indépendance; n'était-ce pas là un contrat aussi légal qu'une volonté testamentaire, un enga- gement aussi sacré que tous ceux qu'on peut supposer? Ne reconnaissez-vous pas l'exquise délicatesse du signataire, qui, sans doute, n'en avait point averti son amie, parce qu'il savait bien que celle-ci s'y serait refusée? 350 JEAN-PAUL MARAT. Voici plus encore, c'est une déclaration qui aurait pu suffire à la pudeur de M. de Laniartine, si tant est que cette pudeur soit de bon aloi;'elle est consignée au Journal de la Monlagyiej N*» 85, par les deux sœurs et le frère même de Marat, autre témoignage quelque peu plus sérieux que la capucinade mystique du citoyen Guirault. « Quoique déjà convaincus des importants services rendus par la citoyenne Evrard au citoyen Marat, son époux^ nous avons cru néces- saire, pour donner à cet acte toute l'authenticité qu'exige notre reromutissanre, d'appeler en témoignage les personnes qui ont connu la situation où était réduit nôtre frère par les sacrifices qu'il avait faits pour coopérer à la Révolution. « Pénétrés d'admiration et de reconnaissance pour notre chàre et digue ,sœur, nous déclarons que c'est à elle que la famille de son époux doit la conservation des dernières années de sa vie ; que sans elle il eût succombé à l'abandon et à la misère, puisque la famille de Marat ignorait alors l'état où était réduite cette infortunée victime; que ce n'est pas seu- lement pour avoir consacré sa fortune et ses soins à sa con- servation, avoir partagé héroïquement ses périls, et l'avoir soustrait pendant longtemps par sa vigilance aux pièges que l'aristocratie lui tendait et à l'opprobre dont elle cherchait à le couvrir, mais pour avoir rendu cet infatigable citoyen à la dignité de ses fonctions, et l'avoir conservé autant qu'il a été en son pouvoir à ce peuple duquel il fut toujours l'am}; nous déclarons donc que c'est avec satisfaction que 7wus remplis- sons les volontés de notre frère^ en reconnaissant la citoyenne Evrard pour notre sœur^ et que nous tiendrons pour infâmes ceux de sa famille, s'il s'en trouvait quelqu'un qui ne parta- geât pas les sentiments d'estime et de reconnaissance que nous lui devons; et si, contre notre attente, il pouvait s'en trouver, nous demandons que leurs noms soient connus, ne voulant pas partager leur infamie. Fait à Paris, le 22 août, an II de la République française, Marie-Anne Marat, femme OKvier; Albertine Marat; Jean-Pierre Marat. » SIMONÇ^E EVRARD. 364 Fouillez dans vos papiers de famille, âmes timorées, ver- tus pudibondes, et dites si vous y trouvez quelque acte de la légitimité du mariage de vos sœurs plus authentique que celui-là? La famille déclarait infâme quiconque de ses mem- bres nierait la moralité de T union de Marat avec Simonne : c'est Tépithète qui convient aux historiens précités. Un mois après la mort de son époux, Simonne se pré- sente à la Convention : « Vous voyez devant vous, dit-elle, la veuve de Manit,,. La veuve de Marat n*a besoin que d'un tombeau. » Et personne ne se récrie. Faut- il anticiper et dire tout de suite que Simonne a sur- vécu à Marat 31 ans, qu'elle est restée fidèle à sa mémoire, au nom qu'il lui avait donné; plus noble de cœur et d'âme en cehi que les femmes du plus grand nom, qu'une impéra- trice, qu'une reine et qu'une duchesse, que Marie - Louise d'Autriche, Christine d'Espagne, Caroline de Berry, épouses très -légitimes assurément et qui se recommandent à la plume du chantre d'Elvire. Enfin, comme pour sanctionner la déclaration faite con- jointement avec son frère et sa sœur en 03, Albertine Marat, pendant ce long veuvage, ne quitte pas d'un instant la ifemme de son frère ; elle travaille pour la nourrir pendant que celle-ci, moins robuste, fait le ménage; elles s'entr' aident à supporter dignement leur honorable misère ; et plus tard, quand Siirjonne mourra la preuïière, l'actt de décès portera : veuve de Jean -Paul Marat; dernier témoignage de la constante adhésion d'Albertine à reconnaître pour époux légitimes l'Ami du peuple et Simonne Evrard. , t Oti se demande pourquoi cet acharnement des historiens après une femme. La réponse est consignée dans la lUfu- ' talion des Girondina par C. Ililbey, un ouvrier, un homme de cœur auquel il faudra toujours savoir gré d'avoir osé, le premier de tous, venger la mémoire de Marat, et cela sous la tyrannie, audace qu'il a payée de la prison et de la perte d'une modeste aisance; écoutons bien cette réponse si nette» 352 JEAN-PAUL MARAT. si précise, si logiquement irréfutable : « Quoi ! cette femme a conservé les jours ^e l'Ami du peuple, et vous avez pu croire qu'on lui pardonnerait! » Tout est là, en effet. Simonne Evrard sauve le persécuté, et elle meurt de misère et on la flétrit après sa mort; un bon citoyen venge en 1847 la mé- moire du calomnié, et il s'étiole encore aujourd'hui dans l'exil. C'est que tous les deux avaient puisé dans Marat même le précepte et l'exemple de n'abandonner qu'avec la vie la cause de la liberté. Au reste, la moralité privée d'un homme influe si puissam- ment sur le choix de ses principes politiques (tant il y a de rapports entre la conduite et la doctrine), que tous ceux qui redoutaient ou redoutent encore Marat, ou pour mieux dire ses principes, prirent à tâche de répandre les plus odieuses calomnies sur sa vie privée. Nous avons relevé les insinua- tions de M. Michelet à cet égard; M. C. Hilbey a réduit à , néant tout le verbiage lucratif du mendiant de Mâcon. Nous avons cité la dénonciation publique de Deflers et l'illogique assertion de Ilenriquez : reste, pour n'être point accusé de distraire les pièces importantes, à rappeler une historiette galante racontée par la pudique épouse du vertueux Roland; c'est, là encore une des sources où la calomnie est veoue puiser SOS inspirations ordurières. Marat est mort, madame Roland est emprisonnée ; c'est le moment, se dit-ell^, de faire connaître à la postérité ce que ^l'on m'a confié sur la prétendue moralité de l'Ami du peu- ple. « Ici j'entends citer Marat, chez qui les papiers publics annoncent qu'on a trouvé à sa mort un seul assignat de 25 sols; quelle édifiante pauvreté! Voyons donc son» logement; c'est une dame qui va le décrire. Son mari, membre du tribunal révolutionnaire, est détenu à la Force, pour n'avoir pas été de l'avis des dominateurs. Elle a été mise à Sainte-Pélagie par mesure de sûreté, est-il dit ; mais probablement parce qu'on aura craint les sollicitations actives de cette petite femme du Midi. Née à Toulouse , elle a toute la vivacité du SIMONNE EVRARD. 353 climat ardent sous lequel elle a vu le jour, et tendrement attachée à un cousin d* aimable figure, elle fut désolée de son arrestation faite il y a quelques mois. Elle s'était donné beau- coup de peines inutiles, elle ne savait plus à qui s'adresser, lorsqu'elle imagina d'aller trouver Marat. Elle se fait emme- ner chez lui : on dit qu'il n'y est pas, mais il entend la voix d'une femme et se présente lui-même. Il avait aux jambes des bottes sans bas, portait une vieille culotte de peau, une veste de taffetas blanc ; sa chemise crasseuse et ouverte lais- sait voir une poitrine Jaunissante, des ongles longs et sales se dessinaient au bout de ses doigts, et son affreuse figure accompagnait parfaitement ce costume bizarre. Il prend la main de la dame, la conduit dans un salon très-frais, meublé en damas bleu et blanc, décoré de rideaux de soie élégam- ment relevés en draperies, d'un lustre brillant et de superbes vases de 'porcelaine remplis de fleurs naturelles, alors rares et de haut prix; il s'assied à côté d'elle sur une ottomane voluptueuscy écoute le récit qu'elle veut lui faire, s'intéresse à elle, lui baise la main^ serre un peu ses genoux^ et lui pro- met la liberté de son cousin. « Je l'aurais laissé faire, dit plaisamment la petite femme avec son accent toulousain, quitte à aller me baigner après, pourvu qu'il me rendît mon cousin. » Le sok* même Marat fut au comité, et le cousin sortit de l'Abbaye le lendemain; mais, dans les vingt-quatre* heures, l'Ami du peuple écrivit au mari, en lui envoyant un sujet auquel il s'agissait de rendre un service qu'il fallait . bien ne pas refuser. » [Appel à l' impari iule postérité , par la citoyenne Roland. Première partie, pages 117-118.) ;^, Il y a bien quelques réflexions à faire sur ce joli pastiche des contes à la^façon de ceux de la reine de Navarre; nous nous contenterons de trois ou quatre, de celles qui tombent le plus sous le sens. Nous commencerons par une remarque générale : pourquoi n'avoir pas dévoilé du vivant de Marat un fait de haute im- moralité suivi d'un abus de pouvoir? C* était assurément un l. 23 354 JEAX-PAUL'MARAT. moyen honnête de ruiner l'infl-aence d'nn homme aussi dan- gereux ; je dirai plus, madame, c'était un devoir. Alléguerez- votts que \ous n>n aviez plus la puissance? Mais la scène se passa il y a quelques mm»^ dites-^vous, en juin 93-, date de votre arrestation et de la réà^tsùoik, àQ%. Notices hlgtoriqvteni or, à quelques mois du 1" juin, à quelques mois mèing da 13 juillet, époque de Tassî^sinat de TAmi du pemple, vous étiez encore femme de ministre, et quelle femme I En prison même vous aviez encore de nombreux amis^ ^es journaux à votre service, ne fût-ce qwe ceux de province, du Cal- vados par exemple. Il suffisait d'une simple not« signée de vous, transmise aux cbers collègues, et des provinces elle volait à Paris, franchissait les barrières, et bon gré, mal gré, pénétrait jusqu'aux tribunes les plus patriotes; la calomnie est partout la bienvenue, citoyenne; et vous avez trop de littérature dans votre style pour que j'aie besoin de vous rappeler votre Figaro. Répliquera-t-on que l'anecdote vous a été racontée en prison par la Toulousaine? Votre tort alors, pour .être d'une autre espèce, n'en serait que plu3 impardonnable. Ai-je besoin de vous dire, femme du vertueux Roland, qu'on n'ac- cepte comme vrai en fait d'accusation que ce qu'on peut véri- * fier? Et, imitant votre coupable légèreté, en croirai-je M. La- martine, quand il écrit, par exemple : « Si on peut soulever le voile du cœur de cette femme vertueuse (madame Roland)^ on reste convaincu que son penchant instinctif avait été un instant pour Barbaroux, fnais qu« sa tendresse réfléchie était pour Buzot. )) Non, madame, je sens de la répugnaasce k prendre pour modèle votre coupable légèreté ; et ma logique se refuserait à honorer de l'épithëte de vertukuse une femme d'une tendresse aussi réfléchie. Mais je veux que l'historiette vous ait été racontée en prison, je veux que vous n'ayez pu k divulguer, que les geô- liers, qui ont laissé passer le Mémoire entier, n'aient pas permis la propagande de l'anecdote piquante; alors, femme SIMONNE ÉVBARD. 355 Tertueiise , refetait pour votre honneur à vous enquérir de la moralité du témoin , je dois dire plutôt de la partie narrante. Or, la susdite partie est de Toulouse^ c'est-à-dire gas- conne; elle a toute la ^vacité du climat, c'est-à-dire une imagination beaucoup tuap fertile; elle est tendrement ^Uta- rhée, quoique mairiée, à un couêin^ en d'autres termes c'est une femme perdue; pour sauver son amant, elle se présente cbeE Marat, elle va le laisser tout faire : décidément cette femme ^st une corfnioe. Et voilà, dame vertueuse, la ^firiie que vous avez entendue! que vous avez crue sur parole! sur la déclaration de qui vous dénoncez comme immoral Marat à Ximpai^tiale postérité ! Je vous le déclare, au nom de cette postérité môme, elle vous a entendue, elle vous a appréciée, vous êtes jugée h jamais. Et vous trouvez la petite feinme plaisante ! son humeur égrillarde vous plait! vous goûtez sa façon d'agir! Madame, vous me donnez des tentations de partager l'opinion du chantre d'Elvire. Encore si l'anecdote eût conclu à l'immoralité de Marat; mais non, puisque l'acte n'est pas consommé, quoique Marat soit seul, quoique le boudoir soit tapissé de bleu et blanc^ •quoique Tottomane soit voluptueuse^ quoique la Toulousaine se prête volontiers à la chose. A quoi donc, dans votre inten- tion, aboutit cette graveleuse historiette? A prouver qu'il n'est pas vrai que Marat ait été si pauvre que de n'avoir chez lui que 25 sols à sa mort, puisqu'il avait un salon très-frais, rlécoré de rideaux de soie, d'un lustre, de porcelaines. Chaste Pénélope! vous n'avez donc pas réfléchi que lors de l'assas- sinat tout Paris a pénétré chez lui; que l'inventaire le plus minutieux a été fait; que parmi les commissaires chargés de cette tâche, plusieurs ont survécu à la tourmente révolution- naire et qu'aucun n'en a rappelé du témoignage des rapports publics ; que quelques mois après la mort de son époux la veuve de Marat était réduite à la plus grande misère ? Vous n*avez réfléchi à rien, madame ; et c'est pourquoi je vous le 356 JEAN-PAUL MARAT. répète : il était providentiel que vous écrivissiez vos mé- moires, afin que, sur pièces authentiques, la postérité vous jugeât sous le double rapport intellectuel et moral. Pauvre Simonne Evrard ! Et c'est toi que tous les histo- riens ont vilipendée, et c'est la Roland qu'ils ont exaltée! 11 ne sera pas dit du moins que j'aurai participé à cette infamie, et, puisqu'à partir de ce moment, puisqu'à partir de 1790, tu partageas la destinée de Marat, la réhabilitation de ta mé- moire se confondra dans ce livre avec celle de ton ami 1 I • . î • Il ; • ( CHAPITRE XXI. i UARAT FUT-IL DÉMAGOGUE? 1789 — 1793 tioMMAiRR. — Pourquoi Marat n'oit pas sympathique. — Conditions de sympathie. - Faut-il admuttro au moins quelques-unes des accusations dont on achargi^ l'Ami (lu peuple? — Marat fut-il démagogue? — Citations en prouves du contraire. — A-tril méprisé le peuple? — Quel parti Marat a pris. Arrivé au point où nous en sommes de cette étude, une observation se présente : on se demande pourquoi Ma- rat, déciiargé des odieuses accusations sous lesquelles on s'est complu à couvrir gratuitement sa mémoire , ,pourquoi TAmi du peuple n*est pourtant pas sympathique, comme Danton par exemple. C'est une question que nous nous sommes faiUî vingt fois à nous-môme. Plus nous étudions l'homme, plus nous sentons grandir notre admiration pour cette logique que rien ne peut troubler, plus se fonde notre estime pour ce caractère qui ne fléchit devant aucun danger, pour cette conduite toujours en harmonie avec la conviction politique; et, malgré tout, il faut bien l'avouer, nous nous sentons encore froid devant l'homme; il se sacrifie, il souiïre, il meurt pour une cause qui est la nôtre, et son martyre et sa mort ne nous arrachent pas une larme, quand, au contraire, le cœur se brise au seul récit de Camifle se débattant sur la fatale charrette. Et pourtant quelle diflérence entre ces deux existences de deux hommes défendant les mômes principes 1 Toute la vie de l'auteur des Uévolutiom de France et de Drnbnnt avait été joyeuse: son patriotisme jusqu'au dernier jour avait été largement rémunéré par la gloire, par l'ai- 3o8 JEAN-PAUL MARAT. sance, par Famour d'une femme incomparable, par la pater- nité; et cependant personne n'avait, avec plus de légèreté, compromis une foi politique héroïquement soutenue sous les feux croisés de la BlastiHe ! Je cherchais bien loin la raison de cette sorte de contra- diction : elle était tout près de moi; elle était en moi, dans notre double nature, intelligence et sentiment, esprit et cœur. J'avais cru jusqu'à présent que la raison éclairait dans l'homme le choix de ses sympathies; il n'en est rien. Notre affection ne sort pas du domaine des sensations; notre estime, du domaine des considérations intellectuelles; nous vivons dans ceux qui s'adressent à nos instincts, mais nous ne fai- sons que communiquer, pour ainsi dire, froidement avec ceux qui ne parlent qu'à notre esprit ; en d'autres termes, nous ne saurions sympathis*er par raison démonstrative, s'il est per- mis dans une question aussi grave de se servir des expres- sions de notre grand comique. En effet, qu'avons-nous reconnu jusqu'à présent dans l'Ami du peuple? Un homme qui soumet tout au raisonne- ment, ses principes, ses opinions» ses actes» et qui» s' adres- sant à nous, n'en appelle jamais qu'à notre logique, à chaque instant la redresse, et nous prouve que notre sentimentalité est la source des préjugés les plus funestes aux principes mêmes que nous nous efforçons de proclamer bien haut. Pour tout dire en deux mots, nous ne pouvons sympathiser avec Marat, parce qu'il s'adresse trop exclusivement à notre raison, parce qu'il a trop raison^ parce qu'il fait trop peu la pai"t de l'homme, parce qu'il semble qu'il soit plus qu'homme. Mais fallait-il, pour ne pas trop brusquer les idées reçues» pour se faire accepter, qu'il transigeât avec la vérité? Devait-il sacrifier aux passions humaines, pour ne point paraître trop supérieur à ses contemporains? De ce qu'il ne nous est pas sympathique, parce qu'il parle plus à l'esprit qu'au cœur» de ce qu'il est même antipathique, si l'on veut, s'ensuit-il qu'il soit uécessairement coupable; que de tant de crimes MARAT FUT-IL DÉMAGOGUE? 350 épouvantables dont on Ta chargé, il faille nécessairement en admettre quelques-uns de vrais? Basile avait-il donc raison quand il disait : « Calomniez , il en restera toujours quelque chose? » Ne sentez- vous pas qu'avec vos proverbes qu'il n'y a pas de fumée sans feu, que rien n'est parfait sous le soleil, que celui qui veut trop prouver ne prouve rien, ne sentez- vous pas, dis-je, que vous servez admirablement la doctrine des Basiles de l'histoire et de la politique? Comment! un homme est traduit devant un tribunal, et, parce que le ministère public accumule à sa charge plusieurs chefs d'accu- sation, il faudra, moi juge, que j'en accueille au moins un ou deux, parce qu'il n'y a rien de parfait ici-bas? Lecteurs, j'en appelle à votre bon sens, à votre justice, à votre loyauté, et J€ poursuivrai ma tâche, confiant en votre amour de la vérité. Comme j'ai fait jusqu'ici, je n'imaginerai pas de calomnies gratuites, pour me donner le facile plaisir de les réfuter; je les prendrai chez les adversaires de Marat les plus en renom, et je n'aurai pas perdu mon temps si je parviens'à prouver qu'ils l'ont jugé avec mauvaise foi, et que l'Ami du peuple est digne à tous les titres àe la reconnaissance des révolution- naires, dut-il ne nous pas être sympathique. 11 n'.est pas d'amplification prétendue anti-anarchiste où Ton ne retrouve cette incrimination nouvelle formulée en manière de simple épitbète : le démagogue Marat, C'est une phrase faite, et rien de plus vivace qu'une phrase faite. Nous sommes, bien plus qu'on ne le pense, gouvernés par les euphémismes; comme disait Camille, c'est par Toreille que les peuples aussi sont empoisonnés. Examinons de près ce ' nouveau chef d'accusation. Tout le monde sait ce qu'il faut entendre par démagogue : c'est un homme qui trompe le peuple en vue de son propre intérêt. Du temps des Romains, les ambitieux le séduisaient au moyen de distributions de blé ou d'argent , témoin César et Crassus; d'autres Tont gagné en se faisant passer pour dieux ou envoyés de Dieu, témoin les chefs de religion : le 360 JEAN-PAUL MARAT. procédé devant nécessairement se rapporter à Tétat des esprits et aux besoins du moment, à chaque siècle son moyen. En 1789, le peuple vient de s'émanciper ; nous entendons résonner de toutes parts un concert de louanges hyperbo- liques; la flatterie du vainqueur est à coup sûr à l'ordre du jour : voyons donc si Marat fldtta le peuple ; il est écrivain, il a un journal à sa disposition, rien de plus facile ; lisons. Nous sommes à deux mois de l'affaire de la Bastille; tous les esprits sont encore dans l'ivresse de la victoire : elle fait le texte de tous lès discours , de tous les refrains , de toutes les professions de foi; c'est question d'amour-propre indivi- duel, car chacun l'a prise, ou* du moins le prétend. Les jour- nalistes patriotes n'ont pas d'assez emphatiques hyperboles pour fêter ce grand joui*; ouvrons l'Ami du Peuple : « Français! peuple libre et frivole, ne pressentirez -vous donc jamais les malheurs qui vous menacent? vous endor- mirez-vous toujours sur les bords de l'abîme? « Grâce au peu de vues de ceux qui tenaient les rênes du gouvernement, à la lâcheté des ennemis de l'État, à un con- cours d'événements inattendus, vous avez rompu vos fers, vous avez les armes à la main... Mais au lieu de sentir que votre indépendance actuelle est rou\Tage des conjonctures, vous en faites honneur à votre sagesse, à votre, courage ; ïa vanité vous aveugle ; et, dans l'ivresse d'un faux triomphe, vous laissez vos perfides ennemis renouer tranquillement les fils de leur trame odieuse. » {L'Ami du Peuple^ N* 8.) Groit-on que ce soit généralement avec de telles paroles qu'on s.' attire les applaudissements des triomphateurs? Ge serait tenir bien peu compte de tout ce que nous avons vu nous- mêmes au lendemain de victoires beaucoup moins impor- tantes. En vérité, si ce Marat est un démagogue, c'est au moins un démagogue d'une trempe nouvelle, qui prend le contre-pied de ce qu'ont fait tous les autres. A quoi cet étrange système le conduira-t-il? Je ne sais encore; mais poursuivons nos investigations, voyons s'il persistera. vz MARAT FUT-IL DÉMAGOGUE? 364 11 vient de reprocher au peuple sa vanité ; le lendemain, il appuie plus fortement encore : « Cessons de nous. plaindre; les n)aux cruels qui nous font gémir sont notre ouvrage : les fruits amers de notre dépravation. Qu'attendre d'un peuple d'égoïstes qui n'agissent que par des vues d'intérêt, qui ne consultent que leurs passions, et dont la vanité est l'unique mobile? Ne nous abusons plus : une nation sans lumières, sans mœurs , sans vertus , n'est pas faite pour la liberté. Elle peut bien rompre un moment ses fers, mais peut-elle évi- ter de les reprendre? et, si elle n'est pas enchaînée par la force, elle le sera infailliblement par la fourbe. » {L'Ami du Peuple] N** 9.) Voilà l'homme qu'on .a accusé d'immoralité! Mais attendez, il ne s'en prendra pas seulement au peuple en général ; il sait qu'un reproche qui s'étend à tous amoin- drit son effet par son étendue même; chacun rejette sur son voisin sa part de culpabilité ; bref, tout le monde s'absout dans son for intérieur, et l'accusateur ne court pas grand risque, car ce n'est plus qu'une sorte de moraliste politique dont on est convenu d'écouter les préceptes sans jamais les suivre.. Marat va s'attaquer à des classes particulières. Quelle raillerie amère dans cette réflexion sur le peuple de Paris! « Nous sommes de bonnes gens, nous autres Pari- siens à prétentions, nous nous croyons bons patriotes lors- que nous avons bavardé sur les affaires du jour... Immolez- vous donc pour des êtres de cette espèce ! » { Ibidem ^ N° 99.) Et ce portrait des profonds politiques de la cité souve- raine; qui n'en reconnaîtrait aujourd'hui même l'original? « Parisiens! vous n'êtes que des enfants qui fermez les yeux sur les malheurs qui vous attendent; l'irréflexion vous tient dans la sécurité, la vanité vous console de tous vos maux. Courez dans les cafés, bavardez sur les papiers-nou- velles, rangez-vous autour d'un poêle ou d'une table, racon- tez vos exploits, et portez vos chaînes. » [Appel à la na- tion,) Si c'est là une manière adroite de gagner le peuple, nous la conseillons aux flatteurs à venir, et nous déclarons 362 JEAN-PAUL MARAJT. leur pardonner d'avance une ambition si bien déguisée,' Croyez-vous, en conscience, que les bourgeois de 1790 lui aient jamais pardonné la boutade qui suit? a L'appareil militaire vous a séduits ; le désir de vous distinguer par un uniforme vous fit aller 'en foule inscrire vos noms. Au lieu de vous exercer au maniement des armes pour repousser l'en- nemi, vous n'apprenez à les manier que dans la crainte d'y paraître gauches ; vous vous amusez à des parades. Au lieu de vous montrer zélés soldats de l'État, vous bornez vos devoirs à promener votre uniforme dans les cercles, à vous rendre à la parade, à vous pavaner dans les jardins publics, à vous passer en revue lorsque le temps est serein, à arpenter les rues, enseignes flottantes, au bruit d'une musique guerrière. Le soleil vous voit rangés autour d'une table de jeu dans un corps de garde. L'envie vous divise. Le dernier d'entre vous, affublé d'un uniforme , fait le petit important. Naguère encore vous étiez citoyens, vous voilà transformés en auto- mates aux ordi'es d'un chef, et bientôt peut-être vous serez transformés en instruments aveugles d'oppression. » {L'Ami du Peuple, N** 89.) Arrêtons-nous à ce trait, on nous accuserait d'allusion. C'est dommage, en vérité, que nous ayons promis de ne pas nous amuser à faire ressortir le mérite littérûre de ce Marat , qui ne savait pas même écrire y a dit M. Michelet. Ce n'est pas tout encore, le démagogue Ami du peuple va s'attaquer à la chose sainte et sacrée, aux idoles du jour, aux rois en germe, aux grands orateurs des clubs : a Le plus cruel fléau que nous ayons à combattre pour faire triompher la liberté, ce sont les faux patriotes exaltés qui se prévalent de leurs marques de civisme pour égarer leurs concitoyens et les jeter dans des démarches violentes, hasardées, témé- raires et désastreuses. Ces intrigants ne se contentent pas d'être les factotums de leurs sections respectives, ils s'agitent du matin au soir pour s'introduire dans toutes les sociétés populaires , les influencer et devenir enfin les grands fai- seurs. » (Ibidem, y j\<» 233.) MARAT FUT-IL DÉMAGOGUE? 363 Puisqu'il s'agit de clubs, épuisons la matière; en révolu- tion, le plus grand danger est là. « Qu'attendre de ces assem- blées d* imbéciles /qui ne rêvent qu* égalité y qui se vantent d'être frères, et qui excluent de leur sein les infortunés qui les ont affranchis? Qu'attendre d'un peuple chargé de fers à qui l'on dit : tu es libre, et qui croit être libre; d'un peuple d'oppri- més à qui Ton dit : tu es heureux, et qui croit être heureux; d'un enfant qui chante au milieu des calamités publiques, qui s'amuse d'un refrain, lorsqu'on rive ses chaînes, et qui des-' cenddans l'abîme en dansant? » [L'Ami du Peuple y N*" 175.) 11 semble même qu'il choisisse de préférence pour ses mercuriales les moments où le peuple est le plus enivré de son triomphe. Au lendemain des 5 et 6 octobre : « mes concitoyens! hommes frivoles et insouciants, qui n'avez de suite ni dans vos idées ni dans vos actions, qui n'agissez que par boutades, qui pourchassez un jour avec intrépidité les ennemis de la patrie, et qui, le lendemain, vous aban- donnez aveuglément à leur foi, je vous tiendrai en haleine, et, en dépit de votre légèreté, vous serez heureux, ou je ne serai plus. » (Ibidem , N** 28.) « Insensés que nous sommes! nos ennemis nous traitent comme des imbéciles; ont-ils tort? Nous ne sommes à leurs yeux que des anhnaux féroces, « dont il faut éviter le premier coup de boutoir, et que l'on peut ensuite mener avec un fil. » [Ibidem^ N° 29.) Au milieu de l'enthousiasme universel et frénétique de l'anniversaire du 14 juillet, de cette fameuse fête de la Fédé- ration, qui sert encore aujourd'hui de lieu commun au senti- mentalisme patriotique, lui seul n'est pas dupe de la comédie et s'écrie ; « Qu atteudre d'un peuple d'ignorants qui raffolent de parades, qui s'engouent des ennemis qui les flattent, qui acclament leurs oppresseurs, qui adorent leurs tyrans ? mes concitoyens! comment seriez-vous jamais heureux? vous avez tous les vices des esclaves, vous n'avez aucune des vertus des hommes libres, n [Ibidem^ N° 166.) £t c'est en parlant des rapports de Marat avec les Pari- 364 JEAN-PAUL MARAT. siens que les ennemis du démagogue ont écrit : son peuple. Marat n*eut pas de peuple; s'il en avait eu un, on pourrait citer un club analogue à celui des Cordeliers et des Jacobins , qui marchait à sa voix, qui attendait ses ordres pour agir, qui se faisait un catéchisme politique de sa doctrine, un club des Maratistes en un mot. Mais rien de tel. Si on lit qu'il fut simultanément nommé président honoraire de l'un et de l'autre des deux clubs dont les chefs réels furent Danton et Robespierre, ce n'est là qu'un hommage public dont vingt autres ont joui comme lui, hommage rendu à l'homme dont le patriotisme ne pouvait être mis en doute après tant d'an- nées de souffrances. Quiconque a pesé toutes les citations que nous venons de faire comprendra pourquoi Marat n'eut pas de peuple à lui. 11 faudrait vraiment plus de philosophie qu'il n'est permis d'en supposer à des séides, pour croire qu'ils fussent prêts à donner leur vie pour un maître qui écrivait : « Paris est le cloaque de tous les vices, et ses habitants pré- tendent être libres! Non^ non, qu'ils ne s'en flattent pas! Il faut, pour être libre, des lumières,' du courage, des vertus. Des hommes' ignares^ frivoles^ lâches^ rampavtSy livrés à la dissipation, à la mollesse, aux plaisirs, au jeu, à la débauche, et dont les chefs ont le cœur pourri, sont faits pour être esclaves, en dépit de leur sotte jactance. » Le peuple de Marat! On n'a pas de peuple à soi, quand on lui parle ainsi, quand jamais on ne se montre en public, quand on ne se fait entendre à aucune tribune, faut-il le dire? quand, physiquement parlant, on représente si peu. Enfin, on n'est pas démagogue quand, pouvant aspirer à toute place, on n'a jamais sollicité de fonctions dans le pouvoir exécutif, fonctions qui semblent plus particulièrement dévolues aux ambitieux, puisqu'elles donnent à celui qui les remplit une grande autorité personnelle, c'est-à-dire les moyens de se faire plus de créatures, de payer plus de dévouements. Les vrais démagogues n'y ont pas manqué. Mais, pour prouver qu'on n'adule pas le peuple, faut-il MARAT FUT-IL DÉMAGOGUE? 365 prendre à tâche de ne jamais lui rendre justice? Doit-on être injuste pour n'être pas réputé flatteur? C'est un piège que nous avons vu tendre aux patriotes timorés par d'astucieux contre-révolutionnaires, mais que Marat sut éviter. Est-ce une basse adulation que cette supplique qu il adressait aux pères conscrits le 30 juin 1700, à propos de l'obligation imposée aux travailleurs de payer trois journées de leur travail dt^jà si peu lucratif, pour jouir dés droits de citoyens actifs? Ce passage compose un des plus beaux numéros de l'Ami du Peuple; nous ne pouvions mieux clore ce chapitre. «Pour nous accorder le mince privilège d'être reconnus membres de l'État, dont jusqu'ici nous avons supporté toutes les* charges, dont nous acquittons tous les devoirs pénibles, dont nous remplissons toutes les fonctions dégoûtantes, mal- saines, dangereuses, dont nous venons de rompre les fers au péril de notre vie, au prix de notre sang, vous exigez inhu- mainement de nous le sacrifice de trois journées d'un travail qui peut à peine nous donner du pain, comme si vous vou- liez nous faire périr de misère. Pour nous conférer le triste privilège de donner notre suffrage à ceux qui auront l'hon- - neur de nous gourmander, et le bonheur de s'engraisser à nos dépens, ep vertu de vos décrets... Quel sort affreux que le nôtre! Pour nous le ciel fut toujours de bronze, et aujour- d'hui, comptés pour rien dans toutes vos dispositions, l'espoir môme nous est enlevé : vos entrailles seraient-elles fermées pour nous? Pères de la patrie, vous vous êtes emparés des biens des pauvres pour pay^r les Sardanapales de la cour, les favoris de la reine, les pensionnaires du roi, les usuriers, les agioteurs, les maltôtiers, les concussionnaires, les dépré- dateui's, les dilapidateurs, les sangsues de l'État, et, non contents de nous laisser dans le plus affreux dénùment, vous nous enlevez nos droits pour nous punir des crimes des ^méchants et de la barbarie du sort^ Est-il besoin de faire valoir nos services pour nous soustraire h l'oppression? Uap- 366 JEAN-PAUL MARAT. pelez-vous ces crises orageuses où Ton courait aux armes pour repousser des légions sanguinaires, abattre le despo- tisme et sauver la patrie prête à périr. Nous étions partout ' où le péril nous appelait, prêts à prodiguer notre sang pour votre défense; et pendant trois mois consécutifs nous avons seuls supporté le poids d'une campagne laborieuse, exposés tous le9 jours au soleil, à la faim, à la soif; tandis que les riches, cachés dans des souterrains, n'en sont sortis qu'après les temps de crise, pour s'emparer du commandement, de toutes les places d'honneur et d'autorité. Nous nous sommes donc sacrifiés pour vous, et aujourd'hui, pour prix de nos sacrifice^, nous n'avons pas mêma la consolation d'être répu- tés membres de cet État que nous avons sauvé. Quelles peuvent donc être vos raisons pour nous traiter aussi indignement? Le pauvre est citoyen comme le riche, vous en convenez: mais vous prétendez qu'il est plus exposé à se vendre; y pen- sez-vous? Voyez dads toutes les monarchies du monde, ne sont-ce pas les riches qui forment le vil essaim des courti- sans ? Ne sont-ce pas les riches qui forment les légions innom- brables d'ambitieux qui recherchent la faveur par toute espèce de moyens, et lui sacrifient leur honneur? Ne sont-ce pas les riches qirt forment les suppôts du despotisme dans le sénat, dans le cabinet, dans les cours de judicature^ dans l'armée elle-même? Ne sont-ce pas les pauvres qui, en tous lieux, réclament les premiehs contre la tyrannie , et se soulèvent contre leurs oppresseurs? S'ils étaient prêts à se vendre, et s'ils ne voulaient que de l'or, ils en prendraient quand ils trouveraient l'occasion. Et qui Itfs empêchait 7 dans les pre- miers jours de l'insurrection, d'avoir mis vos maisons au pillage? Qui les empêchait, dans celles qu'ils ont livrées aux flammes, d'en enlever les dépouilles? En a-t-on vu un seul s'enfuir chargé de butin?... Mais ce n'est pas au nom de la reconnaissance et de l'éternelle justice, c'est au nom du salut commun que nous vous supplions de ne pas outrager la nature et de vous souvenir que nous sommes citoyens comme vous, ^ MAUAT FL'T-IL DÉMAGOGUE? 367 puisque vous avez oublié que nous sommes vos frères... » {L'Ami du Peuple, N° 149.) Si ce n'est pas là un discours à égaler à ceux des plus pathétiques orateurs du moment, c'est donc qu'il y a des sujets qu'il faut se garder d'aborder, et que la défense de la cause des opprimés, des méprisés, n'est jamais de mode et doit être réputée de mauvais goût? Marat n'en jugeait pas ainsi; mais s il prit un parti décisif, celui des faibles contre les puis- sants, il vient de développer ses raisons qu'il serait difficile de réfuter. Au point de vue révolutionnaire, en voici d'antres encore non moins solides, non moins irréfutables : « Dans l'état de gueiTe où nous sommes, il n'y a que le peuple, le petit peuple, ce peuple si méprisé et si peu méprisable, qui puisse imposer aux ennemis de la Révolution, les contenir dans le devoir, les forcer au silence, les réduire à cet état de terreur salutaire et si indispensable pour consommer le grand œuvre de la Constitution , organise^ sagement l'État, et imprimer le mouvement à la nouvelle machine politique. » [Ibidem, N* 182.) Ce n'est pas là sans doute l'avis de nos sages législateurs, mais nous savons où cette sagesse-là nons a menés, et Texpérience nous suffit à cet égard. Ce n'est pas non plus l'opinion des impartiaux. Les impartiaux! comme si la justice n'était pas un parti que la conscience nous fait un devoir d'embrasser. CHAPITRE XXII. BIOGRAPHIE. SEPTEMBRE 1790 — JANVIER 1791, SoMMAnuB. — Nouvelle invasion en septembre 1790. — Réflexions sur la violation du domicile. — Des prétendues contradictions de Marat avec lui-môme. — Applica- tion de la liberté de la presse pour tous successivement demandée et rejetée par l'Ami du peuple. — Citations à l'appui. — Distinction entre l'état de paix et l'état de guerre. — Qu'il faut en révolution agir d'après les lois de la guerre. — De quel moment précis date pour Marat la politique de la guerre. — Caractère de Lafajette. — Système de défiance préconisé par Marat. — Nouvelle invasion du domicile du journaliste au 2 décembre 1790. — Autre au 14 du même mois. — Courage de Marat. • Depuis le massacre de Nancy, Marat n'avait pas perdu de vue Lafayette, Tâme de cet affreux complot; dans chacun de ses numéros il revenait sur l'affaire pour y ajouter toujours quelque détail, pour en inspirer l'horreur, mais surtout pour ne pas laisser le peuple fléchir sous sa défaite. Aussi le général démasqué mettait-il en œuvre tous les moyens pour se débar- rasser de cet incommode surveillant. Le 14 septembre 90, il apprend que l'Ami du peuple préparait contre lui un numéro tout spécial, comme au 22 janvier le journaliste l'avait fait contre Necker ; il faut à tout prix qu'il en empêche la publi- cation. 11 déguise ses mouchards en gardes nationaux ; nou- velle expédition contre le sieur André, imprimeur en chef de l'imprimerie Marat, et contre la dame Meugnier, distributrice de la feuille quotidienne. « Le 15, à une heure du matin, trois cents souteneurs du patriotisme de Motier s'emparent de la rue et des défilés. Un mouchard stylé s'avance doucement jusqu'à la porte de l'imprimerie, et frappe trois coups. On descend : « Qui vive? — Ami, ami. » Séduit par la voix pateline, on ouvre. A peine BIOGRAPHIE. 369 la porte est-elle entr' ouverte que les espions en uniforme se précipitent dans Tallée d'un air triomphant. En un clin d'oeil la maison en est pleine, et la joyeuse bande escalade l'esca- lier; elle trouve les ouvriers occupés à tirer le redoutable numéro. Elle se saisit de tous les exemplaires et des formes; elle furet te dans l'imprimerie, passe dans l'appartement du ' sieur André, le force de se lever, la baïonnette sur la poitrine, fouille de tous les côtés, se met à verbaliser, et commence à démonter les presses à grands coups des haches dont elle est ' pourvue. Le sieur André accourt et demande l'exhibition de l'ordre de dévaliser son imprimerie. Sept à huit satellites répondent qu'ils ont le droit d'enlever et les presses et l'imprimeur. Il insiste : alors, le nommé Grandin tire de sa poche un papier. C'est un ordre du comité des recherches, signé Bailly et Lafayette, qui lui enjoint de se transporter avec main-forte chez le sieur André, d'y faire la perquisition la plus exacte du journal de l'Ami du peuple, de briser les portes à la moindre résistance, et de traîner l'imprimeur en prison, -sur le simple refus d'indiquer la demeure de Fauteur, etc. Le sieur André répond qu'on ne peut ni le forcer d'être sorcier, ni le punir de ne l'être pas, et qu'il ne les croit pas assez, forcenés pour le jeter dans un cachot parce qu'il ignore l'asile de M. Marat. Il leur observe, dq plus, qu'il est en règle : que le journal de l'Ami du peuple est signé par l'auteur, et qu'ils n'ont aucun droit d'enlever l'impres- sion, moins encore les formes. Ils le laissent dire, partent avec Tédition et courent chez la dame Meugnier, forcent bureaux et armoires, fouillent la paillasse du lit avec les baïonnettes, vident les poches de l'hôtesse, lui enlèvent une charretée de collections, et partent à la pointe du jour comme des voleurs qu'ils sont. » {L'Ami du Peuple, .N** 22â.) Et l'on s'étonnera que Marat termine son récit par cette réflexion : « Non, non, mes chers compatriotes, il ne s'agit pas de relever vos anciens tyrans, mais d'exterminer les nouveauXy puis de vivre libres et heureux! » {Ibidem») Quand doac aurons-nous 370 JEAN-PAUL MARAT. le sentiment de la dignité personnelle et de la solidarité civique? Quand comprendrons-nous que pénétrer chez un citoyen, au nom d'un arrêt qu'on a dressé soi-même, pour des griefs commis envers soi-même, et dont soi-même on se fait juge, c'est se rendre coupable d'un acte de violence, d'iniquité, auquel même il serait injuste d'assimiler celui de l'assassin, car celui-ci du moins joue sa vie contre la mienne; l'autre, sous l'égide d'une loi faussement interprétée ou votée ^par sa bande, saccage, vole et tue avec impunité? Marat avait bien raison de rappeler, à propos de ce crime, l'administra- tion des Sartine et des Lenoir, et de donner la préférence à la politique de l'ancien régime : celle-ci, n'ayant rien promis, n'était tenue à rien. L'histoire ne doit pas l'oublier : c'est du bénin Lafayette et du vertueux Bailly que date l'ère des assassinats juridiques. Je ne sache pas que dans leurs Mémoires les deux archi- patelins politiques aient rien répliqué à ces réflexions de l'Ami du peuple : « Que me reprochent-ils? De leur manquer de respect? Assurément c'est le m- faute; ils savent combien j'en ai pour le mérite et pour la vertu. De n'avoir aucune vénération pour leurs décrets? Us se trompent grossièrement; je suis à genoux devant celui de la déclaration des droits de l'homme; mais ils n'ont pas craint de fouler aux pieds leurs plus belles lois, en y portant atteinte par cent décrets posté- rieurs, lie feront- ils un crime de ne pas respecter plus qu eux leur propre ouvrage^ et de fouler aux pieds leurs décrets attentatoires ? » [UAmi du Peuple^ N** 226.) Ces dernières paroles de Marat expliquent le nouveau plan de conduite qu'il va suivre, à compter de ce moment, à. partir du massacre de Nancy; elles vont expliquer ce qu'on a appelé ses contradictions politiques, sur lesquelles nous devons insister. Je ne respecterai^ pas plus que vous^ votre propre ouvrage^ c'était dire en d'autres ternies : « Je ne me considère plus comme engagé pai* la Constitution, parce que vous-mêmes BIOGRAPHIE. 371 l'avez violée. » Le viol était-il flagrant? Nancy est là pour répondre. Est-il bien vrai que toutes les autorités y ont par- ticipé? Ouvrez le Moniteur et lisez. Mais s'exprimer ainsi c'était dire encore : A partir de ce jour, la guerre entre vous et nous, entre l'ancien régime et la Révolution est engagée ; c'est un combat à mort : elle a ses lois de représailles ; vous n'avez pas droit d'en invoquer d'autres ; car ^pourquoi joui- riez-vous des bénéfices d'une déclaration que vous ne res- pectez pas vous-mêmes? Est-ce juste? Répondez. Et remarquez que Marat est d'autant plus fondé à prendre ce parti extrême, qu'il ne s'appuie pas sur un fait qui lui soit personnel. Il aurait bien pu cependant se considérer sur le pied de guerre dès le lendemain du 22 janvier, puisque le pouvoir arbitraire venait de violer à son égard la Constitu- tion; non, son engagement date d'un massacre général des patriotes, afin qu'on ne puisse pas l'accuser de haine indivi- duelle, et que toutes les mesures qu'il proposera soient justi- fiées, parce que l'assassinat justifie tout. Donc, nous ne sommes plus en temps ordinaire, mais en révolution, c'est-à-dire en lutte. C'est à ce point de vue qu'il faut juger désormais toutes les paroles de Marat ; c'est ce qu'on s'est bien gardé de faire : on a opposé les écrits du législateur aux instigations du révolutionnaire, on a essayé d'appliquer à un temps de guerre les lois de la paix, et l'on a crié à l'injustice, à la violence; mais nous détromperons une fois de plus ceux qui nous lisent avec bonne foi, et l'intention liberticide des faux interprètes sera dévoilée; le peuple ne sera plus dupe de leur manège, et, le cas échéant, il saura ce que veut la paix, ce que veut la guerre. En bonne justice, peut-on révoquer en doute que les actes ou les paroles d'un homme tirent des circonstances dans lesquelles ils se sont produits toute leur force aggravante ou atténuante? Certes, l'homicide est un crime au premier chef, que tout le monde réprouve ; mais qu'un brigand m'at- taque, je le tue, et personne ne s'avisera de m'accuser, de 372 JEAN-PAUL MARAT. dire que j'ai violé un principe proclamé par moi-même. Pour- quoi? Les circonstances ont changé la nature du fait; j'étais sur le pied de défense personnelle, l'homicide devenait un droit. Eh bien, tout pouvoir qui viole la loi jurée est le bri- gand dont il s'agissait tout à l'heure, j'ai droit d'appeler sur lui toute la colère d'un peuple, car le danger est commun, et le salut de tous veut son extermination. Parmi vingt circonstances que nous ne pouvons toutes rappeler dans un livre, nous allons en choisir une où la con- tradiction entre la déclaration du législateur Marat et l'appli- cation du journaliste révolutionnaire est on ne peut plus évidente; il s'agit de la liberté de la presse; on se souvient en quels termes Marat Ta proclamée, combien de fois il est revenu sur ce texte : « Je îa veux illimitée, » a-t-il dit. Eh bien, écoutez maintenant ce qu'il écrivait dans son numéro 317. « Aucune presse ne doit être à l'œuvre que pour éclairer le peu- ple sur ses droits. ..Pour suivre V esprit de la Réoolution ^ il importe de faire main basse sur les imprimeurs contre-révolu- tionnaires, comme on a fait sur les monuments de la tyrannie, le ih juillet 1789 : assez et trop longtemps nous avons souffert ces trahisons typographiques. J'invite donc tous les bons citoyens, tous les patriotes de la capitale à se rassembler pour mettre en pièces toute imprimerie destinée aux libelles de nos ennemis. Je leur dénonce celles de Du Rosoy, de Sainties, de la Gazette de Puris^ de Jacob Simon, de Royou, de Rosé; » et il indique les adresses. Évidemment il y a là violation de la liberté dé la presse, contradiction avec tout ce que Marat avait antérieurement avancé; mais tout s'explique d'un mot: le gouvernement a violé lui môme cette liberté, il n'a plus le droit dé l'invoquer pour sa propre défense; cette violation a remis le citoyen sur le pied de guerre, elle a constitué le droit de repré- sailles ; le bi igand a voulu m' assassiner, je Tai tué. Voilà la logique révolutionnaire. Et ce qui légitime mon acte, c'est que je ne fais que me défendre; c'est que, mon salut BIOGRAPHIE. ,373 assuré, le brigand exterminé, je suis prêt à proclamer de nouveau le droit que j'invoquais hier pour tous comme pour moi-même. Faut-il insister? faut-il tant de paroles pour expliquer ce qui tombe sous le sens commun? Nous ne ferons pas à nos lecteurs cette injure ; mais qu'ils croient bien que ce n'est pas par inintelligence que les historiens modernes ont accusé Marat d'illogisme en ce cas; ce qu'ils veulent, c'est l'impu- nité des traîtres, sinon l'éternelle oppression des peuples. Désormais donc, quoi qu'avance Marat, c'est au point de vue révolutionnaire, au point de vue de l'état de guerre, que nous devrons le juger si nous voulons être justes, logiques, conséquents avec nous-mêmes. Ou niez le droit de légi- time défense, ou avouez que, le cas échéant, la politique maratiste est la politique des vrais révolutionnaires ; il n'y a pas à hésiter, il faut résoudre le dilemme avant de passer outre. Il serait vraiment par trop dérisoire que, s'en reposant sur des principes exclusifs, les contre-révolutionnaires se crussent toujours en droit d'abuser, tandis que \e^ patriotes, par cela seul qu'ils revendiquent pour tous des droits com- muns, devraient courber la tète sous lés coups de leurs tyrans, c'est-à-dire se vouer à une éternelle oppression, et cela sous peine d'être taxés de violation de la loi qu'ils ont eux-mêmes proclamée. Oui, en paix nous voulons des droits égaux pour tous; mais si vous nous déclarez la guerre, eh bien, nous nous replacerons sur le pied de guerre, et nous ne croirons pas avoir été en contradiction avec nous-mêmes; eft, dussions- nous succomber dans la lutte, de* notre poussière aussi sur- giraient de nouveaux Maratistes , parce qu'en ce cas la poli- tique de l'Ami du peuple n'est que l'interprétation de la loi de salut public, loi éternelle comme l'humanité. Dans son numéro précité, Marat disait aux patriotes : « Allons briser les presses d'un pouvoir qui vient de violer à notre égard le droit éternel d'écrire sa pensée »; comme nous sommes prêts 37i JEAN-PAUL MARAT. à dire : Au nom de la liberté, écrasons tous ceux qui s'oppo- sent à la liberté. Que l'histoire ne l'oublie pas; c'est surtout à partir de ce moment, du massacre de Château-Vieux, *que la scission va se faire, que la France va se partager en deux camps bien dis- tincts, afin que nul ne doute que la guerre ne soit formelle- ment déclarée, que nul ne cherche dans les menaces, dans les mesures exceptionnelles, la conséquence logique avec les principes antérieurement jurés; il n'y a plus rien de commun, il ne s'agit plus de logique de principe, mais de logique de défense; la Révolution est attaquée à force ouverte, c'est révolutionnairement, comme disait Drouet, qu'il faut désor- mais la juger. Consultez les annales, et vous vous convain- crez que nous ne forçons pas à plaisir Finterprétation des événements : du 31 août 90 au 17 juillet 91, la contre-révo- lution massacre à Nancy, à Jalès, elle conspire avec l'étranger contre la France, elle met' son roi à la tête des alliés, elle triomphe à sa manière ; des massacres du Champ-de-Mars au 10 août 92, la Révolution reprend le terrain perdu, et finale- ment la monarchie est abolie et la République proclamée. Cette guerre aura des péripéties de victoires et de défaites; on pourra de part et d'anitre chicaner sur les avantages réels rem- portés, discuter sur le bon droit, comme il arrive toujours, mais en résumé c'est la guerre ; or, la fin de la guerre c'est le triomphe, et sr l'ennemi a violé le droit des gens comme a fait maintes fois la royauté, la fin d'une telle guerre c'est l'extermination. Dans cette période de deux années environ, période qui se divise, avons-nous dit, en deux phases nettement décrites, ascendante puis décroissante pour la réaction, phase en sens contraire pour la Révolution, quel homme a le plus con- tribué h soutenir le courage d'abord abattu des patriotes? quel homme les a le plus tenus en éveil ? quel homme a le plus préparé leur triomphe ? C'est sans contredit Marat. Non, la préoccupation d'auteur, la charge d'avocat ne me rend pas BIOGRAPHIE. 375 exclusif; je sais tout ce que nous devons à Camille, à Fréron, à Danton, à Robespierre, à tant d'autres. Mais il me semble que Desmoulins rit beaucoup trop pour être profondément convaincu de la gravité de la situation ; Fréron se contente de l'honneur, assez grand déjà, d'être l'écho de l'Ami du peuple ; Danton et Robespierre jouent à cette époque un rôle /peut-être trop effacé ; Marat seul est plus énergique, pour- quoi craindrions-nous de le dire ? plus violent que jamais : aussi affirmons -nous que c'est à cette période que se ratta- chera sa plus grande gloire, parce qu'il lutte seul contre tous ; non pas que nous prétendions que plus tard il faiblira contre des ennemis nouveaux, mais il sera soutenu par des combattants non moins vaillants que lui, sa gloire sera par- tagée. Lafayette, pendant cette période du 31 août 90 au 10 août 92, est sans contredit l'homme du pouvoir le plus dan- gereux, puisqu'il a en«main toute la force matérielle, le com- mandement de l'armée : aussi est-ce' aveq lui surtout que Marat va se prendre corps à corps. On pourrait presque avan- cer que, pendant ce laps de temps, il n'est aucun numéro 4e VAmî du Peuple qui ne s'attaque, ici dérisoirement, là sérieusement, au héros des deux mondes, à ce prototype de la fourberie du constitutionnalisme, et presque toujours avec succès; c'est que Marat était doué au suprême degré de la faculté la plus propre à parer les ôoups fourrés de l'astucieux général, je veux dire la défiance, arme que l'Ami du peuple considérait comme une garantie de sécurité pour le révolu- tionnaire, et sur laquelle, à ce titre, nous devons nous arrêter un instant. En vingt passages de son journal, il la recommande à ses concitoyens, et toujours il appuie ses recommandations de nouveaux motifs : « En temps de révolution et dans un État où tant de gens spéculent sur les abus, la méfiance envers ' les administrateurs publics est une vertu civique, parce qu elle conduit au soupçon, du soupçon à la surveillance, de 376 JEAN-PAUL MARAT. la surveillance à la connaissance assurée des hommes intègres ou à la découverte des complots des intrigants contre les droits du peuple. » De cette qualité on a voulu faire un défaut par cela seul qu'elle est une garantie de liberté. C'est l'instinct conservateur des opprimés, des faibles et des dupes. L'expérience du passé nous en fait un devoir. Quoi donc ! il y a des siècles qu'on traite les peuples d'imbéciles parce que toujours ils se laissent prendre aux mêmes pièges, et vous feiiez un crime à l'Ami du peuple de leur inoculer la défiance? Marat est défiant parce qu'il croit tout possible de la part de la rojaulé et de ses suppôts. Or, n'a-t-elle pas tout fait? quel crime de trahison n'ont-ils pas commis? Mais lk)n veut afficher un noble caractère, une âme généreuse, impé- nétrable au soupçon injurieux : au fond l'on voudrait revêtir du nom de vertu son indifférence pour la cause du peuple, ou sa lâcheté, ou son inhabileté, ou sa complicité, et Ton donne à cette vertu de contrebande le doux nom de con- fiance; connaissant les hommes, je me défie de quiconque nous crie : confiance! confiance! j'en crois Marat : « L'hypo- crisie est le vice caractéristique de tous les fonctionnaires publics. Aussi, tant que l'Ami du peuple pourra élever la voix, il s'appliquera à détruire la funeste illusion, l'aveugle sécu- rité. » [UAmi du Peuple^ N*^ 302.) Direz-vous qu'elle a ses inconvénients? Écoutez comment Marat répondait à cette objection, et réfutez- le, si vous pou- vez : « Les inconvénients de la défiance ne compromettront jamais le salut public. Sans doute elle peut m'exposer à me méprendre sur le compte de quelques individus : mais, vu la corruption du siècle et la multitude d'ennemis par éducation, par principes et par intérêt de toute liberté, il y. a mille à parier contre un que je ne prendrai pas le change en les considérant d'emblée comme des intrigants et des frippons publics^ tout prêts à machiner. Je suis donc mille fois moins exposé à être trompé sur le compte des fonctionnaires publics, tandis que la funeste confiance qu'on a en eux les met à même BIOGRAPHIE. 377 de tramer contre la patrie avec autant d'audace que de sécu- rité; la défiance éternelle dont le public les environne d'après mes principes ne leur permettrait pas de faire un pas sans trembler d'être démasqués et punis. » {Journal de la Répu- blique^ N^ 43.) Puisqu'il s'agit en ce moment surtout de Lafayette, don- nons un exemple d'une erreur où la défiance de TAmi du peuple l'a conduit à l'égard du gérerai ; pesons en quoi elle a nui au héros des deux mondes et principalement à la chose publique ; M. Michelet n'a pas manqué de la rappeler comme un des principaux griefs. Lafayette donc avait fait peindre son portrait sur des tabatières; il les offrait à tous ses amis, à tous ses partisans, à tous ses chers camarades de la garde nationale , à trop de patriotes même ; il en envoyait par fournées dans tous les départements; « Constatez, écrit le journaliste, si ces taba- tières n'ont pas été imaginées pour faire passer secrètement aux chefs des conjurés les mots sacramentaux de son plan de contre-révolution..)) {LAmi du Peuple^ N° 3 1 9.) Il seyait moins à M. Michelet qu'à qui que ce fût de railler cette précaution. Peut-être ne faudrait-il pas fouiller bien longtemps dans les mémoires que l'illustre historien a vingt fois compulsés, pour prouver que des moyens plus futiles encore' en apparence ont été employés pour propager les plus importants secrets. Et puisqu'il est bien démontré aujourd'hui que les tabatières n'avaient pas de double fond, la seule chose vraiment ridi- cule, c'est la vanité du héros des deux mondes; et Marat lui faisait beaucoup trop d'honneur en ne le soupçonnant pas d'autant de puérilité. Je veux d'ailleurs que sa défiance sys- tématique l'ait parfois entraîné dans des conjectures moins probables encore. Beau malheur, si elle l'a conduit cent fois à la découverte de complots qui auraient com])romi3 la liberté. Mais si Marat s'acharnait à déjouer toutes les ruses du commandant général, on pense bien que celui-ci ne laissait échapper aucune* occasion de sévir ^- « Citoyens, écrivait l'Ami 378 JEAN-PAUL MARAT. du'peuple, soyez sans cesse sur vos gardes, et dussent tous vos mandataires être gens de bien, conduisez-vous toujours avec eux comme s'ils étaient des fripons : unique moyen de n*être ni leurs dupes ni leurs victimes. » Et pour prouver la vérité de ce qu'il avançait, le journaliste donnait les détruis qui vont suivre ; bonnes preuves, en effet. (( Coup d'autorité. « Ceux qui ne cherchent qu'à remettre la nation sous le jôug sentent si vivement la vérité de ce principe, et ils sont si convaincus de la fermeté inébranlable de l'Ami du peuple, que jeudi soir (2 septembre 90) le bataillon de Saint- fioch fut commandé pour l'enlever dans la nuit. Gomme le maire et le général voulaient donner à cette expédition un vernis légal, ils firent venir un huissier du Châtelet, auquel ils enjoi- gnirent de mettre à exécution le dernier décret lancé contre moi., Qui l'aurait cru? Cet huissier se trouva moins hardi contempteur de la justice, ou plutôt des décrets, que le ver- tueux Bailly et le divin Motier. 11 leur représenta que, le Châ- telet n'étant plus tribunal d'État et le décret lancé contre l'Ami du peuple étant un trait honteux de tyrannie dont l'As- semblée nationale aurait longtemps à rougir, il ne mar- cherait point. Le divin Motier, qui dispose aujourd'hui des comités de recherches, et qui y tient même des espions à demeure, n'avait pas songé sans doute à se pourvoir d'un ordre direct. Quoi qu'il en soit, le bataillon fut presque toute la nuit sous les armes, sans se mettre en marche. » {L'Ami du Peuple, ^'i02.) . * Ce qui avait mis le général en fureur, c'est que le jour- naliste, depuis quelque temps, cherchait à prouver aux gardes nationaux qu'ils ne devaient pas obéissance aveugle à leur chef. Or, que serait un héros sans soldats ? Après Téchauffourée qui venait d'avoir lieu, Marat ne s'acharna que plus à mettre la question à* Tordre du jour; BIOGRAPHIE. 379 Lafayette, n'osant le suivre sur ce terrain, profita d'un autre prétexte pour une nouvelle expédition nocturne. L'Ami du peuple avait annoncé que des mouchards en assez grand nombre s'étaient glissés dans le bataillon des vainqueurs de la Bastille. Il citait entre autres Hulin, leur capitaine, qui bientôt, en effet, va commander le massacre au Ghamp-de- Mars et que M. Michelet a mis sous sa protection. Traiter de mouchards des vaiquèurs de la Bastille, quel sacrilège I Et pourtant la dénonciation était juste ; et la preuve, c'est que déjà le bataillon demandait à grands cris l'épuration {UAmi du Peuple^ N°' 806-313, 1/i, 15, 16) qui commença à s'opérer. Le mal s'aggravait : d'un côté les gardes nationaux discu- taient le principe d'obéissance, de l'autre les vainqueurs de la Bastille s'indignaient qu'on les eût déshonorés ; c'en était fait du héros des deux mondes s'il n'agissait. Le mardi (14 décembre 90), trois bataillons sont appelés: celui de Saint-Roch, des Filles-Saint-Thomas et de Henri-Quatre. Au milieu de la nuit, ils se portent dans le faubourg Saint-Ger- main, au domicile présumé de l'Ami du peuple; on envahit l'imprimerie Henri-Quatre à la réquisition du nommé Lan- guedoc, un des mouchards dénoncés. (D'après le numéro 315.) Injonction faite à la demoiselle Colombe, propriétaire de Tim- primerie, de ï-econnaître, par-devant notaire, ledit Languedoc comme homme d'honneur et de probité; elle sera condamnée à vingt-cinq mille livres de dommages et intérêts par forme de réparation civile envers le jeune homme, qui a besoin de la considération publique pour son état. (D'après le nu- méro 316.) Je cite ces détails insignifiants pour que le lec- teur sache bien où retrouver la minute de la teneur des perquisitions policières exercées depuis. Il faut lire comment l'Ami du peuple répond au sieur Languedoc, en détaillant toute sa honteuse biographie ; il termine par ces mots : « Quant à moi, je vous promets de vous faire pendre si je puis. » L'affaire tomba d'elle-même, tant elle était ridicule à force d'exagération. 380 JEAN-PAUL MARAT. Nous croyons que le journal, à cette époque, était au moment de sa plus grande vogue, par la raison qu'il était à coup sûr le plus osé. Plus tard, quand le danger sera moins grand, lafayette moins puissant, d'autres organes se feront entendre ; leur voix sera d'autant plus haute qu'ils auront moins à craindre : autant de concurrents, autant de perdu sur la vente. Mais il fallait bien qu'il en fût comme nous l'avançons en décembre 1790, puisque,-malgré les pillages, le3 bris des presses , tous les ravages en un mot de l'autorité en délire, la feuille trouve toujours . moyen de reparaître le lendemain : il fallait qu'imprimeur, éditeur, propagateur et colporteurs fussent grandement intéressés à la vente. Quoi qu'il en soit, que pense-t-on du courage de cet homme qui ne recule pas devant l'idée de soulever contre sa personne tous ces mouchards de la police, pris à partie "nomi- nativement, désignés par le journaliste chacun en particulier à la colère du peuple ? 11 y a des gens qui ne comprennent pas qu'il y a courage dans tout homme qui volontairement s'expose à la mort, qu'il tienne en main un fusil ou une plume, qu'il apparaisse sur la barricade ou bien à la tribune, qu'il soit Ëlie, Danton ou Marat. Quoi qu'il en soit, force est bien d'avouer que l'Ami du peuple ne s'exagérait pas ses dangers quand il écrivait : « Je vois tous les jours mille poignards s'élever .sur ma tête, moi dont le corps sera mis en hachis si j'ai le malheur de tomber entre les mains des assassins qui sont sur mes traces, moi qui ne leur ai échappé que par un miracle continuel de la Providence, moi qui ne saurais me flatter que ce miracle dure encore longtemps. » {UAmi du Peuple^ N° 316.) Pour en finir avec cette incroyable accusation de lâcheté, appliquée à un homme qui, pendant trois ans, tint en échec toute la police, tout le pouvoir exécutif, citons la réponse qu'il fit à Camille, au sujet du même reproche : « Je ne vous rappellerai pas ces circonstances orageuses où, menacé du cachot par les municipaux, je les obligeai à se réunir en BIOGRAPHIE. 381 assemblée générale, et, sans crainte des baïonnettes dont ils étaient environnés, j'allai seul et sans mission exercer au milieu d'eux les fonctions de censeur public, chasser quel- ques-uns des plus effrontés coquins qui déshonoraient leur corps, faire procès à tous les autres de la bassesse de leurs anôtés, de l'atrocité de leurs attentats, et les réduire à rhumiliation de tirer de ma main certificat de vie et de mœurs. Je ne vous rappellerai point ces circonstances ora- geuses où, en butte aux fureurs du Châtelet qui instruisait mon procès, j'entrepris de le renverser lui-même. Je lui fis donner l'assaut un beau matin par six mille patriotes, et arrachai Rutlége de ses griffes, malgré l'or du ministre des finances. Je ne vous rappellerai pas ces temps orageux où, pendant trois semaines consécutives, ma maison était assaillie presque chaque nuit par une légion de satellites de robes- courtes et de pousse-culs nationaux, qui avaient juré de m'avoir mort ou vif; où, tranquille dans onon cabinet, jp sortais à la brune lorsque ma feuille, qui désespérait les coquins, était sous presse, et où je rentrais le lendemain à la pointe du jour. Vous savez cela. comme moi; mais ce que vous savez beaucoup mieux, c'est que pendant mon "absence, après la fameuse expédition du 22 janvier, k courage de tous les écrivains était glacé; c'est que le lendemain de mon retour de Londres vous me pressâtes de reprendre la plume pour leur redonner du coeur; c'est que, quelques jours après, je recommençai à faire la guerre ouverte à tous les ennemis connus de la liberté, continuant à me montrer en public, quoique je Tusse toujours dans le lien de deux décrets de prise de corps; c'est que, transporté de joie de ma dénoncia- tion contre le général, vous me prodiguâtes, dans votre nu- méro 32, le titre de divin, de sapeur des journalistes,, et toujours le premier sur la brèche; c'est qu'interdit de la manière dont je traitai l'Assemblée nationale, devant laquelle vous étiez humilié, après le décret de crime de lèse- nation qui ne vous avait effleuré que pour reposer tout entier sur ma 382 JEAN-PAUL MARAT. tête, vous m'appelez dans votre numéro 37 l'enfant perdu des journalistes patriotes, et vous vous déclarez mon émule indigne ; c'est qu'atterré du parti que j'ai pris, pour sauver la patrie, de mener une vie souterraine, de braver tous les sup- plices, et craignant la comparaison, vous demandez si un écrivain patriote qui n'a pas été mis en sentinelle par le peuple est tenu à Tabnégation de lui-même et à s'enterrer tout vivant comme Marat. Et c'est vous, mon frère d'armes, vous qui vous prétendez un Romain, qui venez flétrir des lauriers dont vous m'avez couvert, et m'imputer à lâcheté un genre de vie dont vous n^aviez pas même la force de soutenir l'idée! » {L'Ami du Peuple, iN*» 448.) Camille n'avait rien à répondre; c'étaient là des faits publics, notoires ; la suite de notre livre va en ajouter bien d'autres; mais des modernes diront encore : Marat était lâche, car pour écrire il s'est caché : cette parole nous rappelle un cri souvent vQciféré par des bataillons entiers dans nos déplo- rables guerres civiles; ils disaient des patriotes : Les lâches, ils se cachent derrière des barricades ! Et ces lâches étaient un contre cent, et tenaient en échec une armée entière I CHAPITRE XXIII. MARAT PROPHÈTE. 1791 SoMMAiRs. — Historiqae des principaux éyénements de 1791. — Portrait de Marat considéré comme prophète à la tribune des Cordeliers. — Ce qu'il entendait par ses prophéties. — Ce qu'il prédit de Mirabeau. — Ce que l'histoire nous a révélé. — Ce qu'il prédit de Bouille, de Lafayette et de Dumouriez. — Malheur à quiconque a raison six mois d'avance. Nous entrons dans Tannée 1791 , année féconde en évé- nements : la première partie est tout à l'avantage de la réac- tion; dans la seconde, comme nous l'avons dit, la Révolution reprend sa marche. Prouvons cette assertion par quelques détails. Les alliés, à l'instigation des émigrés, font pressentir leurs intentions pour nous effrayer sans doute (janvier); les nobles Français se réunissent sur le Rhin (février) ; Léopold II manifeste son projet par sa déclaration de Paris (mai), invite les souverains à se joindre à lui pour délivrer Louis XVI (juil- let), fait à cet effet une convention avec le roi de Prusse (juillet), s'abouche à Pilnitz avec Frédéric-Guillaume, Bouille et Galonné, pour prendre leurs mesures; pour attester sa connivence avec les étrangers,^ Louis XVI essaye de s'enfuir au 17 avril, mais on le retient à Paris malgré lui; il proteste contre toutes les sanctions qu'il a précédemment données ou qu'il donnera 'dans la suite, parce que, prétend-il, elles lui sont arrachées de force; il met enfin son projet à exécution dans la nuit du 21 juin, mais on l'arrête à Varennes; Je club ' monarchique décèle les intentions des nobles de l'intérieur; création du tribunal criminel, tout composé de contre-révo- lutionnaires (mars); lettre pleine de foUes et significatives bra- 384 JEAN-PAUL MARAT. vades de Bouille à T Assemblée, lors de la fuite du monarque; enfin, pour couronner tant de forfaits, le massacre des patriotes au Champ-de-Mars. Mais, à partir de ce sinistre triomphe, la fortune de la contre-révolution en abandonne le drapeau; c'est d'abord l'Assemblée législative qui succède à la Constitutive; c'est Pétion qui est élu maire en remplacement ' de Bailly; c'est le roi qui se voit forcé d'adresser une procla- mation aux émigrés, pour les convaincre de son adhésion au pacte constitutionnel, forcé, par conséquent, de prouver sa duplicité et son peu de courage (octobre), qui se voit con- traint de signifier à l'électeur de Trêves que, s'il ne s'oppose pas efficacement à tout rassemblement de Français dans ses Etats, la France le regardera comme son ennemi (décembre). Arrêtons-nous là, et disons de suite qu'il n'est aucun de ces événements que Marat n'ait prévu six mois d'avance. Ici on nous arrête : « Votre Marat fut un prophète, n'est-ce pas? On le disait déjà de son temps; vous n'avez pas le mérite de l'invention; M. Michelet nous a appris tout ce qui a été avancé à ce sujet par les sans-culottes ou les tricoteuses. » Voyons d'abord ce qu'a écrit M. Michelet. L'illustre peintre surprend son^ personnage au beau moment de l'inspiration prophétique, en plein club des Cordeliers :*« Le brillant de ses yeux, leur transparence, l'étrange façon dont ils errent, regardant sans regarder, feraient croire qu'il y a là un vision- naire, à la fois charlatan et dupe, s' attribuant la seconde vue, un prophète de carrefour, vaniteux, surtout crédule, croyant tout, croyant surtout ses prdpres mensonges, toutes les fictions involontaires auxquelles le porte sans cesse l'esprit d'exagération. Ses habitudes d'empirique, la circonstance snrtout d'avoir vendu sur la place, lui donnenfce tour d'es- prit. M {Histoire de la Révolution^ tome II, page 350-51.) Avais-je tort d'avancer, au début de ce livre, que ce n'était pas sans raison que le grand artiste croyait devoir flétrir Marat dès avant la Révolution ? Coupons tout de suite court à cette allégçition, en citant MARAT PROPHÈTE. 385 les prétentions de Marat à ce sujet; voyons ce qu'il pense de ce don des prophéties qu'on lui a attribué et que, sans doute, il s'attribuait; car à quoi bon être faux prophète, si l'on ne s'en prévaut? un charlatan sait bien qu'il n'est cru qu'à force de vantardise. « Chers camarades, je passe pour prophète, je le suis comme vous. Mais je connais les hommes que vous ne parais- sez pas vouloir observer. Je sais par cœur les diverses com- binaisons de tous les ressorts de la machine politique, dont vous ne semblez pas vouloir approfondir le jeu. En voyant toucher tel et tel rouage, je m'aperçois à T instant si la main qu'on y porte est d'un maladroit qui ne sait ce qu'il fait, ou d'un charlatan qui a dessein d'en altérer le jeu. m [UAmi du Peuple y ]N° 288.) Donc, voilà un prophète qui commence par dire à ses auditeurs : Je ne suis pas plus prophète que vous ! Marat avait la prétention de connaître un peu mieux le cœur humain et les ressorts de la politique que beaucoup de ses collègues en journalisme; en conscience, l'auteur du livre de VIJomme, des Chaînes de l'esclavage, du Plan de légis- latiofi criminelle y du Plan de constitution politique, des trois cents numéros de son Ami du Peuple qui avaient déjà paru' l'auteur, dis-je, de tous ces travaux avait bien quelques titres à la confiance publique sous ce rapport. Puisque rtous sommes en 1791, nous allons citer deux faits relatifs à cette époque, sur lesquels Marat ne s'est guère .trompé; on verra de quelle manière il procédait dans ses découvertes prophétiques; le secret du métier nous sera révélé; nous pourrons, nous aussi, devenir prophètes à la façon de l'Ami du peuple. Le premier sera relatif à un per- sonnage fameux sur lequel l'enthousiasme populaire ne s'est guère amoindri depuis; le second a trait à un fait purement politique; on va donc apprendre comment il faut juger, en révolution, les hommes et les événements. Il s'agit de Mirabeau, du grand Mirabeau, de Démos- thènes-Mirabeau , de Mirabeau-Tonnerre, d' Ilercule-Mira- I. 25 S86 JEAN-PAUL MARAT. , beau^ de »aiiU Mirabeau ^ comme l'appellera l'inconséquent Camille. Nous sommes au 6 juillet 1790; l'engouement est tel encore que volontiers on lanternerait le contradicteur; Marat écrit : « On annonce à l'instant de sourdes menées de Riquetti Taîné (Mirabeau) à Saint- Gloud : quelles hon'ibles trames que celles de ces scélérats! n {L'Ami du Peuple, No 155.) On se récrie, le journaliste s'y attendait; mais pour prou- ver que ses soupçons ne sont pas sans fondements, il ajoute: « Quel vertige vous. prend? vous avez donc oublié que c'est à Riquetti que nous devons les décrets funestes du veto, de la loi martiale, de l'initiative de la guerre, du pacte de famille, de l'indépendance des députés du peuple de leurs commet- tants, de l'usurpation de la souveraineté de la nation par ses représentants, de l'influence redoutable du roi sur le pouvoir exécutif? » Et tous ces votes sont consignés au Moniteur] mais les discours qui les avaient appuyés étaient si éloquents, que les patriotes, qui raffolent de l'emphase avant tout, applaudissaient à une servitude si éloquemment décrétée; Marat donc ne faisait que tirer la conséquence de faits notoires. Nous ne nous étonnons guère, en vérité, qu'il ait récusé Tépithète de prophète. Cependant l'Ami du peuple, qui sait combien il en coûte à Famour-propre de briser ses idoles, d'avouer qu'il s'est trompé, qu'un autre a plus de perspicacité, Marat va donner à ses lecteurs des preuves matérielles de la vénalité de saint Mirabeau; c'est comme s'il leur disait : Si vous saviez ce qu'on m'a appris, à coup sûr vous n'acclameriez plus le grand homme; connaissez donc ce qu'il en est : a II y a deux ans que Riquetti était obligé d'envoyer ses culottes au mont-de-piété pour six francs; aujourd'hui il nagé dans , l'opulence , il a trois maltresses qu'il comble de cadeaux , il tient table ouverte, et il a payé ses dettes. » Ibidem^ N« 390.) II va plus loin , il va calculer approximativement le prix MARAT PROPHÈTE. 387 d*adhat de la conscience du Démosthènes moderne [UAmi du Peuple y N« 4U) : Achat de la maison de la rue d'Antin 500,000 livres. Campagne acquise du sieur Le Maître. . . . 250,000 Achat de la terre du Marais, près d'Arpajon. 4,500,000 Payement d'hypothèques de la maison de son • père 400,000 Anciennes dettes payées 300,000 Achat de la bibliothèque de Buffon . 300,000 î, 850,000 livres. On peut aujourd'hui comme alors chicaner sur les chiffres; mais qu'importe, si Ton ne le peut faire sur l'achat? Eh bien ! croira- t-on que Mirabeau étant mort deux mois après, Des- moulins, revenu sur le compte de son fétiche, consignait avec dépit ce qui suit : « Une députation des quarante-huit sec- tiotis vint demander un deuil public pour ce citoyen éloquent et vertueux i puis il raconte que pendant trois jours on ne fit que parler de Mirabeau; que le peuple, dans son enthou- siasme, effaça le nom de la Chaussée-d*Antin et écrivit à sa place : rue de Mirabeau ; que cent mille personnes suivaient le convoi; que tous les orateurs l'ont honoré d'une oraison funèbre; que les patriotes le regrettaient; que Pastoret demanda pour lui le Panthéon; que l'Assemblée vota cet honneur? » {Révolutions de France et de Brabanty N° 72.) Quand serons -nous, hélas! délivrés des grands hommes? Quelle liste, que la nomenclature des maux qu'ils ont causés I Deux ans après, le 5 décembre 1792, force fut bien d'avouer que Marat le faux prophète ne s'était pas trompé, quand on lut, à la tribune de Ja Convention, cette lettre trou- vée dans l'Armoire de fer; document irrécusable, si connu aujourd'hui de tout le monde qu'il est inutile de le citer. Peut- être vaut-il mieux donner à l'appui une autre preuve beau- coup moins répandue, c'est le témoignage de Bouille : « Le roi me fit savoir secrètement que je pouvais compter sur Mira- 388 JEAN-PAUL MARAT. beau, qu'il lui avait donné depuis peu six cent mille livres^ qu'il lui en payait 50,000 par mois, qu'il lui avait fait en outre des promesses fort étendues, dans le cas où il lui ren- drait de grands services. » {Mémoires de Bouille^ page 198, collection Barrière.) Ce dut pourtant être une grande satisfaction pour l'Ami du peuple quand; lui présent, on lut à la Convention la pièce dénonciatrice de La Porte. Alors ses collègues de l'entourer, de le féliciter : « C'est ton jour de triomphe, lui disaient-ils; voilà tes prédictions sur Mirabeau complètement vérifiées. » Mais lui : « Eh ! que m'importe, messieurs, que vous ouvriez aujourd'hui les yeux et que vous me rendiez justice sur ce point? vous n'en êtes ni plus justes, ni plus sages, et vous n'en serez pas moins badauds. Depuis trois mois je ne cesse de vous mettre en garde contre les machinations et les perfidies de Roland, en êtes-vous moins dupes? Attendez-vous à le connaître qu'il ait consommé la "ruine de la patrie? » {Journal de la République, N° 68.) Le fait est qu'on voulait bien reconnaître sa pénétration pour les événements accomplis, mais jamais pour les événements à venir; aussi maintes fois l'entend-on s'écrier : « Parisiens ! l'Ami du peuple fera- t-il sans cesse parmi vous le rôle de Cassandre ?» — « Un peu de bonne foi, messieurs les badauds, quand la prédiction est accomplie, et un peu moins de fureur quand elle est mise au jour pour la première fois. Est-ce ma faute si vous avez la vue si courte? Ce qui me désole, c'est que la nation est partagée en deux classes, dont l'une est composée de maîtres fripons et l'autre de frères dupes : il y a longtemps que je n'aurais plus rien à vous dire, si celle-ci avait le sens ôommun. » {Journal de la République^ N*» 60.) On remarquera que le pro- phète, que le charlatan tenait peu à sa charge, et qu'il livrait volontiers sa recette : « un peu de sens commun »; mais on aurait honte de procéder si simplement, et, pour sortir du commun, on préfère extravaguer. Camille , qui a eu des quarts d'heure pour tous les revirements, écrivit un jour : MARAT PROPHÈTE. 389 « Marat, quoi qu'on en dise, a parfois d'excellentes réflexions; et quand je remarque l'accomplissement de tant de choses . qu'il a prédites, je suis tenté de prendre de ses almanachs. » [Journal de la Révolution^ N*" 46.) Mais venons à l'autre prophétie. N'est-ce pas dans VAmi du Peuple^ N** 314, que nous lisons huit mois avant le voyage de Varennes : « La fuite de la famille royale est concertée de nouveau; c'est toujours à Metz, et sous la protection de V antirévolutionnaire Bouille y que le monarque doit se mettre à la tête des ennemis de la liberté pour tenter une contre-révolution? » Or, voici ce qu'a écrit depuis le marquis : « Quoique j'eusse la guerre civile en horreur, je la croyais nécessaire alors pour sauver le roi, la monarchie , la France entière. » [Mémoires de Bouille y chapitre ix-, page 161.) « Je n'entrevis plus qu'une seule ressource pour sauver quelques débrijs de l'ancienne monarchie : c'était d'engager l'empereur à faire avancer quelques troupes sur la frontière... Je roulais ce projet dans ma tête, quand le roi m'envoya M. d'Agoult, évêque de Pamiers. Celui-ci m'assura que le roi avait une confiance entière en moi, dont il allait me donner la plus grande preuve en me communi- quant de sa part le projet qu'il avait de sortir de Paris... Il fut convenu en même temps que j'entrerais daus ce moment dans une correspondance en chiffres avec Sa Majesté. Cette correspondance a duré pendant huit mois avec une grande activité, sans qu'on en ait eu le soupçon. » [Ibidem^ p. 183.) N'a-t-il pas pénétré cent autres conspirations? n'en pres- sentira-t-il pas bien d'autres encore de la part de ces géné- raux qui vont tour à tour déserter après avoir trahi? N'avait-il pas écrit de Lafayette, au moment de sa plus grande renommée : « Bientôt il sera forcé de chercher son salut dans la fuite, et il ira, comme tant d'autres indignes valets de la cour, couvert d'opprobre et d'infamie, promener dans une terre étrangère sa honte et son désespoir? » [LAmi du Peuple^ pages 283, 17 ûgvembre 1790.) 1> 8 octobre 92, on a90 JEAN-PAUL MARAT. lira^dans VAmi du Peuple : « Cent contre un que Dumouriez s'enfbira avant la fin de mars prochain. » Or, le 18 mars 93, Iç général était défait à Nerwinde ; le 27, il annonçait qu'il allait marcher sur Paris pour établir la royauté constitution- nelle; le 31, il négociait avec les Autrichiens ; le 1*' avril, il faisait arrêter les commissaires de la Convention ; et le â, il s'enfuyait de son quartier général. Nous ne taririons pas si nous voulions rappeler tous les événements qu'il a prédits, et cela sur les plus simples conjectures ; mais on n'en continuait pas moins à fermer l'oreille aux sinistres avertissements de la pauvre Cassandre. Aussi s'écriait-il : « C'est un cruel métier que celui de se porter dans l'avenir, de présager les événe- ments et d'avoir raison six mois d'avance, surtout chez les Français, peuple irréfléchi, inconstant et frivole, qui s'engoue du premier venu, qui court après les charlatans de tous genres, qui s'abandonne à eux sans réserve, qui remet témérairement dans leurs mains ses destinées, qui insulte à quiconque le ramène à la sagesse, qui se moque de quiconque prévoit les suites funestes de son aveuglement, qui maltraite quiconque veut abattre ses idoles, qui ne reconnaît son imprudence que lorsqu'il en est victime, qui ne profite jamais de ses fautes, et qui court de chute en chute se précipiter dans l'abîme. » ( Le Publicîste de la République^ N** 164. ) 11 me semble que, sans être plus prophète que Marat, on pourrait prédire ce qu'il adviendra de la yéridique Histoire de la Révolution française^ par M. Michelet : Alceste a pres- crit l'usage qu'il conviendrait d'en faire. CHAPITRE XXIV. BIOGRAPHIE. JANVIER — 10 AOUT 1791. Sommaire. — Serment prêté par un bataillon d'assassiner Marat. — Serment ciyiqne ■ de l'Ami du peuple. — A quelles conditions on doit obéissance aux lois. — PreaTe qu'il n'y eut pas de parti Marat. — Tartuferie^ de Bailly au 10 janvier 1791. — Le grenadier âme de Marat. — Influence du journal sur les principaux événements, sur le 17 avril par exemple. — Marat dénonce les électeurs suspects. — Il prouve, avant l'affaire du Champ-de-Mars, que le massacre des patriotes est le seul parti qui reste à la réaction. — Marat est le seul qui essaye de résister, même après le mas- sacre. — Il demande la punition du roi, il appelle le peuple aux armes, ce qu'il ferait si les patriotes le suivaient. — Arrestation de la citoyeniie Colomba. « Depuis quelques jours je mène la vie d'un forçat, » écrivait Marat à peu près à Tépoque où nous en sommes. Cela se comprend quand on voit le bataillon de Notre-Dame, par exemple, s'engager par serment à assassiner TAmi du peuple partout où il le trouverait. [L'Ami du Peuple^ N** 332.) Il est vrai que par contre il renconti*ait des sympathies dans ceux-là mêmes dont Lafayette se croyait sûr. Dans Taffaire du 14 décembre 90, plusieurs officiers des bataillons com* mandés avaient fait passer à l'Ami du peuple l'avis de se mettre en sûreté; il avait reçu en même temps dix-sept lettres d'avertissement officieux. Cela lui redonnait du courage : a Parisiens, avec de pareils hommes ne désespérez pas du salut public. » {Ibidem y N° 321, supplément.) Ainsi s'explique la force de soutenir une lutte aussi longue, aussi inégale. Quand nous rencontrons quelques-uns de ces hommes, n'hésitons pas à leur offrir l'obole de notre recon- naissance individuelle ; ce n'est qu'une goutte d'eau, mais il 392 JEAN-PAUL MARAT. faut avoir éprouvé tout ce qu ils souffrent pour en sentir tout le prix. Le 31 janvier 91, le bataillon de Bonne -Nouvelle pre- nait un arrêté qui aurait moins étonné vingt ans plus tôt; mais contre un ennemi commun les lois ne sont jamais abrogées : « La compagnie du centre arrête qu'à l'instant, dans la cour de la caserne et en présence de la compagnie assemblée, le numéro 357 de VAmi du Peuple^ envoyé à la- dite compagnie par Marat, sera livré aux flammes, et que le présent arrêta sera envoyé à toutes les compagnies du centre de l'armée parisienne avec invitation d'y adhérer en toute circonstance. » {L'Ami du Peuple^ N** 363.) On croit facilement qu'il n'y avait pas de moyens si per- fides que Ton n'imaginât pour rendre Marat suspect. Toutes les accusations que nous avons dû combattre datent de la Révolution; les modernes n'ont fait que les ressasser. En février 91, on avait propagé le bruit qu'il n'avait pas prêté le serment civique. Les patriotes formalistes, et le nombre en est toujours grand, s'étaient émus de cette grave observation. On lui intimait officieusement l'obligation de se prononcer; il s'en fallait peu que tous les sacrifices qu'il avait faits jus- qu'ici fussent comptés pour rien, s'il ne prêtait pas ce ser- ment au-devant duquel courent si facilement tous les traîtres. Sachons gré • à ces pauvres politiques de leur scrupule, puis- . qu'il va fournir à Marat l'occasion de résumer ses principes, puisque nous allons avoir un texte de serment patriotique qu pourrait servir de modèle à l'occasion. Le journaliste explique d'abord pourquoi il n'a pas cru nécessaire de jouer sa scène dans cette comédie ridicule de la prestation du serment : « Messieurs, vous n'y songez pas, mon serment civique est gravé en traits de flamme dans les feuilles de l'Ami du Peuple; demandez aux ennemis de la patrie : dix-huit mois de persécutions atroces de leur part ne suffisent donc pas pour vous en attester la sincérité ? » Puis venant à l'examen de la formule du serment exigé BIOGRAPHIE. 393 par les pères conscrits : « On vous a fait jurer fidélité à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout votre pou- voir la constitution, -r- Je me suis trop souvent élevé contre cette formule sacramentelle qui métamorphose les Français en serviles adorateurs des décrets bons ou mauvais de nos pères conscrits, et qui ne peut convenir qu'à des esclaves, pour que je veuille l'adopter : quelque prévenu que vous puissiez être, vous allez convenir de la force irrésistible de mes raisons. « Un citoyen éclairé ne peut être fidèle qu'à la nation ; et il ne doit lui être fidèle que parce qu'il en fait partie ; c'est-à- dire parce qu'il trouve son bien particulier dans le bien général. « Un citoyen honnête doit obéissance aux lois, mais il ne leur doit obéissance qu'autant qu'elles sont justes et sages. « Un citoyen libre et judicieux sent qu'il ne doit au roi que des égards, parce qu'il n'est qu'un fonctionnaire public. Comment lui devrait -il une fidélité qui suppose toujours empire d'une part, et de l'autre part soumission? » Ces principes posés , il passait au serment : « Je jure sur les autels de la vérité que la justice et la liberté seront tou- jours mes déesses favorites, comme elles le furent toujours. « Je jure de toujours regarder la patrie comme ma mère, d'avoir pour elle toute la tendresse d'un fils, de consacrer à son service toutes les facultés de mon corps et de mon âme, de la défendre au péril de ma vie, et, s'il le faut, de m'im- moler à son salut. « Je jure de respecter jusqu'à mon dernier soupir les seuls décrets de l'Assemblée nationale qui sont conformes à la déclaration des droits y seul fondement légitime de la Consti- tution; de maintenir ceux qui n'y portent point, atteinte; de fouler aux pieds ceux qui la renversent, et de ne prendre ■ aucun repos qu'ils ne soient révoqués... « Je jure de dénoncer au peuple tout fonctionnaire public 39A JEAN-PAUL MARAT. négligeant ses deyoirs, infidèle ou malversateur, et de dévoi- ler au grand jour toutes les turpitudes de sa vie, jusqu'à ce qu'il soit expulsé ou puni. « Je jure de révéler publiquement tout projet de machi- nation contre le bien public , d'invoquer la rigueur des lois contre ses coupables auteurs, fussent-ils mes parents les plus cbers, mes meilleurs amis. a Je jure* de ne jamais sacrifier les droits du peuple aux dépositaires de l'autorité, et de mourif plutôt de faim que de leur vendre ses intérêts. « Enfin je jure de mettre ma gloire à instruire le peuple de ses droits, à lui souffler l'audace de les défendre, et à le fouailler chaque jour jusqu'à ce qu'il les ait recouvrés. » Est-il quelqu'un qui trouve à redire à la teneur de ce ser- ment? Est-il quelqu'un qui puisse alléguer un fait, un prin- cipe, une opinion de Marat qui ait été en contradiction avec ce qu'il vient de jurer? S'il en est un, un seul, qu'on le pro- duise et nous passons condamnation sur tout le reste. C'est bien aussi *le défi qu'il portait lui-même, quand il formulait ce serment dans son numéro 37& ; et qu'en toute assurance, il ajoutait : « Mes chers concitoyens, si vous aviez senti vos droits et connu vos devoii's, vous auriez prêté ce serment au lieu de balbutier comme des perroquets celui que vous a dicté la majorité traîtresse de l'Assemblée nationale. N'en doutez pas, si vous aviez eu assez de lumières et de vertus pour n'en {H^ter aucun autre, dès cet instant les valets de la cour, les ex-nobles, les prélats, les robins, les financiers, les officiers de l'armée, les pensionnaires royaux, en un mot les suppôts de l'ancien régime se seraient enterrés tout vivants, s'ils n'avaient pu prendre la fuite; la liberté se serait établie d'elle-même^ au milieu de vous; pour la défendre vous n'auriez besoin ni de plume, ni de baïonnette, et la justice, la paix, l'abondance, le bonheur, régneraient aujourd'hui dans vos murs. BIOGRAPHIE. 395 (( Que de veilles, de soins, de peines, de fatigues, de com- bats, ayant d*en jouir un jour I N'allez pas toutefois perdre courage, malgré les machinations éternelles dç vos ennemis le salut public n'est pas désespéré, pourvu que vous soyez sur vos gardes et que vous ne vous laissiez pas endormir. Quant à vous, malgré l'humeur que vous me donnez souvent par votre apathie, votre aveuglement, je ne cesserai de vous prê- cher et de vous stimuler que vous ne soyez libres et heu- reux. » (L'Ami du PeuplCy N^ 374.) 11 est encore une objection faîte à un principe politique que vient d'énoncer Marat, à laquelle c'est ici le lieu de répondre. Il a dit qu'on ne doit obéissance qu'aux lois justes et sages. A quoi l'on réplique : si chacun se fait juge, il résul- tera l'anarchie. Écoutons l'Ami du peuple qui a tout prévu et répond à tout; ce qui nous a fait dire que sou journal est un vrai cours de science politique, ce qui explique aussi l'achar- nement des ennemis de la cause du peuple à le dénigrer : « Que rori ne dise pas que si chacun avait la liberté d'exa- miner les lois et de refuser de leur obéir, loi'squ' elles ne lui paraissent pas justes, il en résulterait une anarchie complète. Je réponds que l'objection est futile, car, pour être justes, il suffit que les lois ne soient pas opposées aux droits reconnus de l'homme et du citoyen, aux droits reconnus de la nation, points évidents sur lesquels tous les hommes sensés sont d'accord, lorsqu'ils n'ont aucun intérêt à les contester; et puis cette résistance à la loi ne doit avoir lieu que lorsque la Constitution se fait, et que les lois ne sont pas encore essen- tiellement sanctionnées par le peuple. Enfin, la sanction solennelle du peuple, lorsqu'on a donné le temps à Topinion publique de se former et de se manifester librement, y met le sceau du respect et force la soumission, n {Ibidem y N« 380.) Est-ce assez explicite? On n'est forcé d'obéir aux lois qu'aux conditions suivantes : 1° Qu'elles reposent sur une déclaration publique des droits de l'homme et du citoyen préalablement acceptée par tous; 2° qu'une assemblée de 396 JEAN.PAUL MARAT. gens spéciaux appelés législateurs les ait préparées ; 3® que l'opinion publique ait eu le temps de s'éclairer par l'étude des débats ; â° que son jugement soit libre ; 5*^ qu elle ait donné sa sanction. Une seule de ces conditions n'est-elle pas rem- plie, la loi est imposée ou escamotée ; dans l'un ou l'autre cas on ne lui doit pas obéissance. Dira-t-on encore que Marat était anarchiste? L'est-on pour prendre ses sûretés contre la tyrannie ou l'astuce? Telles sont les conditions de l'applica- tion rationnelle de la souveraineté du peuple. Il était plus aisé de répondre aux argumentations du jour- naliste par un acte de brutalité que logiquement; aussi les coups de main étaient toujours la dernière raison de l'auto- rité municipale. L'aiïaire du mouchard Languedoc ne s'était pas terminée avec l'ipvasion dans Timprimerie: le rédacteur fayettiste du Journal des Halles avait demandé vingt-cinq mille livres en réparation; il fallait donc un jugement. L'affaire fut en effet portée devant le tribunal le 8 janvier : « Une foule de bons patriotes s'étaient portés à la ville pour entendre la cause de l'imprimeur de l'Ami et de TOrateur du peuple. » {U Ami du Peuple^ N° 336.) Mais le tribunal, voyant le public composé de gens disposés à le huer d'importance, et peut-être à former un mauvais parti au plaignant, à Targousin fayettiste, refusa l'appel de la cause sous prétexte que son tour n'était pas venu. [Ibidem,] Voici les réflexions de M. Michelet à ce sujet : « Marat sortit de ses ténèbres, vint au palais, comparut. La chauve- souris effraya la lumière de son aspect... Marat, vainqueur sans combat, se trouva avoir démontré le néant des tribu- naux, de la police, de la garde nationale et de Lafayette. » [Histoire de la Révolution française ^ tome II, page 403.) Nous nous arrêterons seulement à l'image, pour faire remarquer que cette foi^ du moins la chauve-souris n'était pas de celles qui crient selon les gens : Vive le roi ! vive la ligue. Si l'historien ne lui a pas rendu cette justice, ce qui était déjà un tort pour un historien, s*H employait une image BIOGRAPHIE. 397 habilement fabriquée pour faire de Marat un être répugnant à voir, c'était surtout dans le dessein de préparer Tesprit du lecteur à T insinuation qui termine le passage que nous venons de citer. Il ne tendait en effet à rien moins qu'à prouver que l'Ami du peuple avait au commencement de 91 un parti à lui, parti formidable, puisque les tribunaux, la police, Lafayette, la municipalité, reculent devant lui. Mais une simple réflexion suffit pour démentir cette assertion : si le parti maratiste est si puissant qu'aucune autorité ne lui résiste, comment l'Ami du peuple est-il obligé de continuer à se tenir caché? Croit-on qu'on vive dans des caves pour son plaisir? Marat s'y sent si peu à l'aise, qu'il en sortira le jour de la victoire définitive du peuple, au 10 août, et n'y rentrera plus, je vous le jure. Marat si influent en janvier 1791 ! Mais c'est oublier ce qu'est Lafayette en ce moment; mais c'est ignorer les détails les plus connus de notre histoire de la Révolution française ; le général était si redoutable à dette époque, qu'il va pouvoir écraser les patriotes au Champ-de-Mars dans quel- ques mois, et que jamais terreur royaliste n'aura été plus grande. Mais il était nécessaire d'imaginer un parti maratiste parcourant les rues de Paris, hurlant et assassinant ; de faire de l'homme un épouvantail que la postérité n'ose même regarder en face, car qui oserait dès lors proclamer la poli- * tique d'un tel monstre? Eh bien, Malouets modernes, comme Desmoulins je répondrai : je Vose-^ et je vous mets au défi de produire aucun fait prouvé contre ceux que j'avance et prouve. ^ Qu'on nous permette de continuer cette historiette de la plainte d'un mouchard contre un citoyen; il y a profit. à faire. La cause avait été remise du samedi 8 au lundi 10. Or, apprenons à connaître le vertueux Bailly, le prototype, avons- nous dit, de l'hypocrisie du libéralisme. Avant l'ouverture de la salle, la garde avait été triplée, et, pour imposer davan- tage aux spectateurs, Bailly était venu lui-même présider le tribunal. Le magistrat commence par réprimander l'auditoire 398 JEAN-PAUL MARAT. sur la scène scandaleuse du samedi, puis il tire de sa poche le décret qui ordonne F emprisonnement des auditeurs qui ne sont pas disposés à tout souffrir. Mais à peine a-t-il fini de pérorer qu'un jeune homme, le citoyen Mandar (connu par plusieurs ouvrages très-énergiques), apostrophe M. le msdre en ces termes : « Vous êtes inculpé, monsieur, dans la cause de FAmi du peuple : vous ne devez point siéger. » A ces mots, le vertueux Bailly reste interdit, et bientôt s'adressant à l'auditoire : a Puisque le public vient de manifester, par l'organe (l'un citoyen, son vœu pour que je ne préside pas, je me retire. )> Honnête Bailly, qui a besoin, pour reconnaître qu'il commet un abus de pouvoir au premier chef, qu'on l'en avertisse ! Si le courageux Mandar ne l'avait pas fait, le ver- tueux maire aurait prononcé, quoique partie! Mais alors, fonctionnaire inique, il ne suffit pas de vous retirer, vous devez encore déchirer le décret qui menace d'emprisonnement tout auditeur qui ne vous approuvera pas ; vous devez sur- tout reconnaître combien l'Aini du peuple avait raison de recommander qu'en tout état de cause les juges ne pronon- çassent que sous l'œil du peuple, contenus par lui dans les limites du droit. Les citoyens applaudissent à l'interpellation du patriote • Mandar; l'enthousiasme se communique dans toute la salle; les baïonnettes rentrent dans le fourreau ; citoyens et soldats s'embrassent : « Jamais, s'écrient ceux-ci, nous n'emploie- rons nos armes contre vous ! » Un grenadier monte sur un banc, et s'j-dressant à la foule : « Je suis l'âme de Marat; » et portant la main sur son cœur : « S'il fallait une victime, la voilà ! )) {L'Ami du Peuple^ N°« 338, 357.) 11 faudrait trop citer si nous voulions montrer quelle influence morale l'Ami du peuple eut par sa feuille sur les principaux événements de la Révolution; nous touchons par exemple au mois d'avril 91, au moment où le roi, prépai*ant sa fuite à Montmédy,.va, sous prétexte de santé, se retirer à Saint-Gloud ; eh bien I un mois à l'avance on lisait déjà dans BIOGRAPHIE. 399 rAmi du Peuple : « Une armée ennemie de quatre-vingt mille hommes campe sur nos frontières, presque entièrement dégarnies de troupes françaises, où le peu de régiments étrangers qui s'y trouvent en garnison ont ordre de livrer passage aux Autrichiens. Lies gardes nationaux des départe- ments qui pourraient leur disputer l'entrée dans le royaume sont sans armes, sans munitions, et soumis à des directoires totalement composés des suppôts de l'ancien régime. « A r instant que la famille royale sera enlevée, l'ennemi s'avancera vers Paris où l'Assemblée nationale et la munici- palité traîtresse proclameront la soumission au monarque. Une partie de la garde nationale, les alguazils à cheval, les chas- seurs des barrières, les gardes des ports, et quarante mille brigands cachés dans nos murs se joindront aux conspira- teurs pour égorger le peuple; et t'^s amis de la liberté, sans armes, sans argent, seront forcés de se soumettre à l'escla- vage pour échapper à la mort. « Ces scènes d'horreur commenceront dès que le roi, sa femme et son fds auront pris la fuite : ainsi c'en est fait de nous pour toujours si nous les laissons aller à Saint-Cloud... C'en est fait de la liberté, c'en est fait de la patrie, si nous souffrons que la famille royale quitte les Tuileries. » Ce numéro date du 27 mars; on croirait lire une des lettres révé- latrices de l'Armoire de fer; et l'homme qui devine si bien ces projets liberticides , qui calcule si précisément tous les moyens de réussite, est lui-même quasi prisonnier; ce n'est que par intelligence, par déduction, par induction qu'il en sait plus, du fond de sa cave, que tant d'autres qui vivent en pleine liberté de remonter matériellement à la source de tout; que serait-ce, s'il eut été libre aussi? Il nous est arrivé parfois de soupçonner Marat de présomption; mais, en y réfléchissant mieux, force a été de nous dire qu'en général les hommes sont tels, qu'il lui était permis de se croire et même de se proclamer au-dessus d'eux par le caractère moral, et cela sans orgueil. 11 faut avouer qu'au lendemain de l'essai de 400 JEAN-PAUL MARAT. fuite (17-18 avril) il avait bien le droit d'écrire : « Citoyens inconsidérés, qui répétiez lâchement les sornettes contre- révolutionnaires, vous voilà réduits à répéter aujourd'hui les inculpations dont vous fîtes si longtepoips un crime à l'Ami du peuple. Jusques à quand insulterez -vous au seul de vos défenseurs qui sache juger les hommes, au seul qui n'ait jamais cessé un' instant de veiller pour vous , au seul qui se soit immolé à votre salut? {UAmi du Peuple^ N^âSâ.) C'est à propos de cette affaire que le roi se plaignait qu'il n'avait pas^de quoi se promener à son aise dans le jardin des Tuileries ; le paria politique répondait : « Grand Dieu ! que dirait Louis XVI s'il était réduit à habiter un souterrain comme l'Ami du peuple, et s'il y était réduit pour avoir voulu et vouloir encore sauver la patrie? Or, TAmi du peuple, tout préjugé à part, croit valoir un peu mieux que Louis XVL» {Ibidem y iN° 438.) Se croire comme intelligence, comme courage, comme loyauté, cftnme dévouement à la chose publique, au-dessus d'un tel roi! Présomptueux Marat! A partir du 28 mai 91, jour du décret rendu pour la réu- nion des assemblées électorales qui procéderaient à la no- mination des députés à la Législative , l'Ami du peuple prit une détermination qui fait frémir, quand on songe aux haines individuelles qu'elle dut armer contre lui; ce fut de dénoncer dans sa feuille tous les citoyens suspects qui se présentaient comme électeurs. Il donnait leur nom, leur adresse, et il intitulait ces listes comme celle-ci, par exemple : « Liste des aristocrates pourris de la section du Théâtre -Français. » {Ibidem y N° Zi96.) Nous ne croyons pas qu'il y ait plus grand courage que celui qui soulève contre soi non pas seulement un homme puissant comme Lafayette, mais de simples particuliers presque assurés de l'impunité de leur assassinat par l'adhésion tacite qu'y don- nera l'autorité. Mais nous voici arrivé à la fatale époque, nous touchons BIOGRAPHIE. 404 à la Saint-Bartliélemy des patriotes ; le roi a essayé de s'enfuir au 21 juin ; on l'a ramené à Paris; mais au lieu de le punir, comme doit l'être un traître qui s'apprête à marcher contre ses concitoyens à la tête de l'étranger; au lieu de punir Lafayette, qui avait répofidu du roi sur sa tête et qui Ta laissé s'enfuir, on feint de croire à la bonne foi de ce dernier, on réinstalle le parjure sur son trône : ils vont se venger, car les pouvoirs vaincus ne pardonnent jamais leurs défaites. Écoutons « le visionnaire, qui n'est pas éloigné de se croire la seconde vue, qui prédit sans cesse au hasard, que les malheureux écoutent comme Mathieu Laensberg; et, chose curieuse, personne ne voit qu'il se trompe à chaque instant.» (Michelet, Histoire de la Révolution française^ tome H, page 397.) Écoutons, car les fous sont quelquefois inspirés, disent les Arabes : « Louis XVI est couvert d'opprobre aux. yeux de l'univers, par cela seul il est inhabile à toutes fonc- tions de la royauté. Le voilà par le fait destitué de la cou- ronne. Qu'en feront les pères conscrits, car ce n'est qu'à le rendre absolu qu'ils travaillent? Le réhabiliteront-ils par un décret? Ce serait par trop antipopulaire. Reste donc la force ouverte y c'est leur plan, n'en doutez pas. Tout s'apprête dans le mystère pour la fatale explosion. » Marat écrivait ces lignes huit jours avant la catastrophe. Mathieu Laensberg cette fois ne se trompait guère; il «n'y a pas d'autre interprétation historique de cet affreux massacre combiné par la cour, appuyé par l'Assemblée, préparé par Bailly, exécuté par La- fayette. Le 17, proclamation de la loi martiale, assassinat, terreur générale. Les écrivains patriotes s'enfuient; le journal de Marat paraît encore, paraît seul de tous lesjèournaux patriotes; et cependant, comme bien on pense, il n'avait pas déguisé son opinion ; tandis que les plus radicaux opinaient pour la la déchéance, lui avait écrit: « Le salut du peuple ^ voilà Tunique loi d'État par laquelle Louis XVI doit être jugé, et, pour qu'il ait mérité de perdre la vie^ il n'est pas besoin qu'il I. 26 402 JEAN-PAUL MARAT, ■r ait compnomis la liberté publique, il suffit qu'il Tait tenté. )> [UAmi du Peuple^ N** 519, du 15 juillet 91.) Sous le feu même des assassins il écrivait : « Le sang des vieillards, des iemmes et des enfants massacrés autour de Tautel de la patrie, fume encore, il crie vengeance, et le législateur infâme vient de donner des éloges et de voter des remercî- ments publics à leurs cruels bourreaux, à leurs lâches assas- sins... Après avoir consommé cet horrible massacre, Bailly, ce fourbe insigne, à la tête de ses municipaux, accourt au sénat déplorer les événements malheureux qu'il a prémédités... Lâches citoyens! Tapprendrez-vous sans frémir? ces scélérats déclarent perturbateurs du repos public tout opprimé qui, pour se soustraire à la tyrannie, se fera une arme de son désespoir et conseillera le massacre de ses oppresseurs... .Infâmes législateurs, vils scélérats, monstres altérés d'or et de sang, brigands privilégiés, qui trafiquez avec le monarque de nos fortunes, de nos, droits, de notre liberté, de nos vies, vous avez cru frapper de terreur les écrivains patriotes et les glacer d'effroi à la vue des supplices ! Je me flatte qu'ils ne molhront pas. Quant à l'Ami du peuple, vous savez depuis longtemps que vos décrets attentatoires à la déclaration des droits ne sont pour lui que des torche-culs. Que ne peut-il ral- lier à sa voix deux mille hommes déterminés I Pour sauver la patrie, il irait à leur tête arracher ^e cœur de l'infernal Motier. au milieu de ses nombreux bataillons d'esclaves, il irait brû- ler dans son palais le monarque et ses suppôts, il irait vous empaler sur vos sièges et vous ensevelir sous les débris embrasés de votre antre. Juste ciel ! que ne peut-il faire passer dans l'âme de ses concitoyens les feux qui dévorent la sienne ! que ne peut-il laisser aux tyrans du monde entier un exemple effrayant des vengeances populaires ! ma patrie ! reçois les accents de ma douleur et de mon désespoir! » {Ibidem^ N*» 524, du 20 juillet 91.) ' Et voilà l'homme qu'on a appelé lâche ! Vous tous qui avez subi quelque régime de terreur (et qui de nous n'a passé BIOGRAPHIE. 403 par quelqu'une de ces terribles épreuves polîtîque^?), dites si celui qui a écrit ces lignes au lendemain du massacre fut un lâche ! Mais l'Ami du peuple avait compté sans rimprîmeur, sans les distributeurs, sans le concours indispensable de ses con- citoyens atterrés : du 20 juillet au 10 août, il lui fut impos- sible de faire paraître sa feuille ; mais du moins avait-il la gloire de ne se taire que contraint par le bâillon qui lui fermait la bouche. Il faut être juste : parmi toutes ces personnes employées au journal, il en était qui s'étaient attachées à la propagande par un autre sentiment que le lucre ; notamment une femme, mademoiselle Colombe, éditeur de l'Ami du Peuple. Enve- loppée dans la proscription des amis de la liberté, elle s'était vue arrêtée et brutalement conduite successivement à la Force, à l'Abbaye, à la Conciergerie. Mais son énergie étonna ses tyrans, ses gardiens et ses juges. Le 22 juillet, elle écrivait à Bailly : « Grâce à vos soins paternels, monsieur, me voilà dans les fers, au milieu des scélérats et des femmes de mau- vaise vie. C'est donc ainsi, juge inique, que vous confondez les innocents avec les malfaiteurs? Pressez mon jugement, et ne prolongez plus ma captivité. C'est la protection de la loi que je réclame; quant à la vôtre, je la méprise. » Et dix jours après, elle terminait ainsi une seconde lettre : « S'il vous reste quelque pudeur, mettez la main sur la conscience, et dites-moi comment vous accordez le respect que vous affi- chez pour les lois avec l'audace que vous montrez à les enfreindre? N'oubliez pas que je suis innocente, et que je suis dans les fers. » [UAmi du Peuple ^ N<* 571.) N'est-ce pas singulier que ce soient justement des femmes qui, plus personnellement, se dévouent à seconder Marat? C'est peut-être le témoignage le plus irrécusable de l'inten- sité de ses souffrances physiques, de la bonté de son cœur et de son (désintéressement, toutes qualités et circonstances aux- quelles la sensibilité de la femme ne saurait résister. Comme 404 JËAN-PAUL MARAT. Simonne Evrard, la citoyenne Colombe mérite une part dans la gloire du patriote. Ne serait-ce pas sur cette circonstance d'une femme se faisant éditeur du journal VAmi du Peuple qu'aurait été brodée l'histoire scandaleuse de Marat enlevant l'épouse de son imprimeur ? CHAPITRE XXV. BIOGRAPHIE. 10 AOÛT — 1°' OCTOBRE 1701. Sommaire. — Réapparition du journal après le massacre du Champ-dc-Mars. — Fausse panique. — Audace du journaliste. — Mercuriale adressée à la nation tout entière. — L'Ami du peuple avait dessein de finir avec la Constituante sa publica- ^ tion quotidienne. — Bénéfices nets du rédacteur. — Il n'est pas nommé député à la Législative. — Ingratitude des patriotes. — Commencement de départ. — Acci- dents survenus pendant le voyage. — Retour à Paris. — Programme de la nouvelle rédaction. Son numéro de réapparition n'est pas moins énergique que celui du 20 juillet; c'est celui-là même qui, le 21, avait' été saisi chez Tipprimeur : « Si le ciel daigne se mêler des choses d'ici-bas, puissent ces monstres devenir bientôt l'objet de son ire vengeresse! puisse le peuple, soulevé à la fois dans tous les coins du royaume, les immoler à sa juste fureur! » {L'Ami dupeuplcy N*^ 530.) Affreux Marat, qui crie vengeance contre ceux qui ont massacré le peuple, qui ne se contente pas de déclarer froidement, impartialement, philo- sophiquement du fond de son fauteuil qu'en vérité Lafayette a peut-être eu tort, qu'il a été un peu loin, que l'humanité repousse le sang, mais que le peuple doit pardonner à son égorgeur parce qu'il est toujours beau, noble et généreux d'oublier les injures. Maladroit Marat! que ne prenait-il ce parti des hommes d'ordre? on l'aurait laissé bien tranquille, peut-être eût-il eu sa part des largesses royales, et la posté- rité bénirait sa mémoire. Patience,^ lecteurs, il n'est pas encore temps d'aborder cette question; mais, je vous le jure par la honte qui me monte au front en songeant que 400 JEAN-PAUL MARAT. voilà le langage des réputés sages, je ne l'esquiverai pas. UAini du Peuple continua donc à reparaître, mais d'abord avec des interruptions, témoignages des obstacles qu'il ren- contrait. Marat raconte ' que le 24 ou 25 août il eut une panique telle qu'il put se croire découvert, c'est-à-dire massacré sur place. « J'étais à méditer tristement dans mon souterrain sur l'affreuse situation de la patrie et les horribles persécutions exercées contre ses défenseurs; lorsque mon attention est éveillée par une voix très-aigre qui criait à tue- tête : 11 est ici, messieurs, le véritable Ami du peuple, il est ici. Je cours à mon soupirail, et j'entends distinctement: Le voilà, messieurs, le voilà; c'est le véritable, celui qui ose tout dire, qui n'a peur.de rien. Je recule deux pas, puis j'en avance trois, et, à travers un petit espace net d'un carreau très -sale, je vois un grand colporteur qui tenait une feuille à la main; les passants se pressent autour de lui, et en moins de deux minutes il a vidé son portefeuille. Un mou- chard se trouvait là, et où n'y en a-t-il pas? perce la foule, le prend au collet, veut l'arrêter : un coup de poing part comme un éclair, et le mouchard va donner de la tête contre une borne, en criant à la garde. Deux voisins font sauver le colporteur, la foule augmente, les pousse -culs bleus arri- vent... )) {L'Ami du peuple j N^ 538.) On avait bien sujet de tout craindre, car il n'avait rien retranché de son programme de journaliste : « Quelque dan- ger qu'il y ait aujourd'hui à s'expliquer avec franchise sur le compte des fonctionnaires publics, je ne changerai pas de ton, ne sachant point capituler avec mes devoirs, ni trahir ma conscience. Pour moi le prince ne sera jamais qu'un tyran ; ses ministres, des traîtres atroces ; ses va]pts faiseurs de décrets, de perfides scélérats; et presque tous les fonction- nantes publics, des fripons prostitués. Atroces légistes, vous prétendez que la censui'e ne morde pas sur vous ! Soyez donc intègres, soyez des gens de bien, de vrais amis de la patrie; c'est le seul moyen convenable d'imposer silence à la calom- BIOGRAPHIE. 407 nie et de vous faire respecter même des méchants. » {L'Ami du Peuple^ N^ 538.) Ce ne peut être que dans ces crises de fureur contre Tau- torité qu'il flagorne le peuple pour le mettre de son parti; voyons ce qu'il écrivait, le 27 août 91 : « Hommes lâches et corrompus, cessez de «vous plaindre de vos fers, des outrages auxquels vous êtes exposés, de la tyrannie qu'on déploie contre vous; comment pourriez -vous vouloir JQ^ir de vos •droits? vous les méconnaissez! comment pourriez-vous les défendre? vous n'en sentîtes jamais le prix! Il faut des lumières, du courage, des soins, des combats, pour conquérir la liberté ; pour la conserver, il faut de la constance et une vertu à l'épreuve des fatigues, des privations, de la misère, de la faim, des périls, de la douleur. Non, non, elle n'est point faite pour une nation ignare, légère, frivole; pour des citadins élevés dans la crainte, la dissimulation, la fourbe, le mensonge, nourris dans la souplesse, l'intrigue, l'avarice, l'escroquerie, ne subsistant que de friponneries et de rapines, ne soupirant qu'après les plaisirs, les titres, les décorations, et toujours prêts à se vendre pour de l'or... 11 faut aux artistes, aux gens de lettres et aux savants des courtisans à llagorner; aux marchands et aux artisans, des riches à servir; aux intrigants, des capitalistes; aux faiseurs d'affaires et aux fripons, des fils de famille à dépouiller; aux oisifs, des spec- tacles et des jeux; tout le reste ne les intéresse nullement... Il en est de notre Révolution comme d'une cristallisation troublée par des secousses violentes; d'aboi'd tous les cris- taux disséminés dans le liquide s'agitent, se fuient et se mêlent sans ordre; puis ils se meuvent avec moins de vivacité, se rapprochent par degré, et finissent par reprendre leur pre- mière combinaison et par se rejoindre étroitement. » Ibidem^ N° 539.) Si le dévouement désintéressé à une cause qu'on croit juste et dont on prévoit le succès est une vertu civique, quel nom faut-il donner à'ce même dévouement sans espoir, sans autre perspective que le sacrifice de sa propre vie ? 408 JEAN-PAUL WARAT. Comprendrons -nous enfin qu'il est des situations poli- tiques tellement oppressives, tellement dégradantes , que ce devient un devoir pour quiconque se sent homme de crier avec TAmi du peuple : « Oui, je le dis dans la sincérité de mon cœur, puisque notre seul espoir est dans la guerre civile, je fais des vœux pour qu'elle éclate au plus tôt. » [L'Ami du Peuple^ N° 540.) N'était-ce pas la situation où nous avait mis la royauté au lA juillet 89? Un seul argument pourrait confondre Marat; ce serait de prouver qu'au 29 août 91 la France n'était pas réduite à cette teriible extrémité; or, le sang des massacrés du Champ- de-Mars fume encore, voilà pour l'intérieur; et avant -hier, dans l'entrevue de Pilnitz, Léopold et Frédéric ont juré d'em- ployer les moyens les plus efficaces pour affermir les bases de l'autorité de Louis XVI; voilà l'extérieur. Mais les historiens ne sont jamais que les preneurs des faits accomplis. Qu'à l'appel de Marat, les Parisiens se soient soulevés au 29 août 91 au lieu d'un an plus tard; qu'ils aient anéanti la royauté ; ces apo- logistes du succès n'auraient pas assez d'éloges; mais parce que Paris ne s'est pas ému à la voix du journaliste , Marat est un anarchiste; ils n'ont pas assez d'opprobres pour en couvrir ce brandon de guerre civile. Plus indépendants et plus logiques, les Tacites à venir reviendront sur ces décisions de la peur ou de l'inintelligence révolutionnaire; ils reconnaîtront, ils constateront l'urgence d'un appel à la révolte; ils rendront plus de justice au grand citoyen qui croyait qu'on n'épargne le sang des esclaves qu'en n'épargnant pas celui des tyrans. Nous entrons en septembre 91 ; à la Constituante va suc- céder la Législative. Marat avait lieu d'espérer que ce chan- gement exclusif dans le personnel des représentants ferait surgir d'autres lois plus en rapport avec la déclaration des droits, seule œuvre vraiment révolutionnaire de nos premiers législateurs. C'est pourquoi l'Ami du peuple avait résolu tout d'abord de clore sa publication avec la première Assemblée : c'est du moins ce qu'il annonce dans les premières lignes BIOGRAPHIE. 409 de son numéro 546 du 5 septembre : « Avant de quitter la plume, que j*ai consacrée depuis trois ans à la défense des droits de la nation et de la liberté publique, mon dernier regard sera pour le bonheur du peuple. » Et trois jours après, prenant un ton tristement goguenard, il finissait son nu- méro 5/i9 par cette lettre : « Billet de l'auteur aux jy^'^res comcrits. Mes compliments à l'auguste Assemblée. Grâce à la sublime constitution, messieurs, que vous avez donnée à la France, il n'y a plus d'eau à boire à être homme de bien : et comme il y a les galères à gagner en défendant les droits de la nation, et la corde à craindre en disant leurs tristes vérités à MM. Capet, TAmi du peuple a l'honneur de vous donner avis qu'il est sur le point de renoncer à la folle entreprise de s'immoler au salut public, pour ne plus songer qu'à refaire sa fortune, s'étant réduit à la besace dans la poursuite de ce projet insensé, ayant même été dévalisé chez quelques citoyens auxquels il avait demandé asile. » Voilà ses comptes rendus au point de vue commercial. Est-ce après les avoir vérifiés, la plume à la main y que M. Michelet a écrit : « Marat gagna beaucoup d'argent par son journal? » Oui, sans doute, VAmi du Peuple se vendit . par moments à un grand nombre d'exemplaires et à prix assez élevé , et pourtant l'auteur n'y gagna rien ; nous en avons déjà trop répété l'es raisons pour les ressasser ici ; mais M. Michelet ne comprend pas cela, ce qui prouve qu'il est plus habile commerçant en librairie que Marat, et voilà tout. Nous disions dans notre chapitre XXI qu'il n'y avait jamais eu de parti maratiste, même au moment de la plus grande vogue du journal; en voici une nouvelle preuve : en ce moment des élections se préparent, le nombre des députés est immense, puisque les précédents ne sont pas rééligibles; or, à coup sûr, personne n'a jusqu'ici fixé l'atte^i- tion générale plus que Marat; personne ne s'est plus exclu- sivement adonné à la chose publique, n'y a plus sacrifié; personne n'a été plus persécuté pour la cause révolutionnaire 410 JKAN-PAUL MARAT. radicale; Marat est encore en ce moment obligé de se cacher, r élection suffirait pour lui ouvrir les portes de son cachot volontaire, pour, le rendre inviolable, pour l'imposer à la réaction; personne n'a montré plus d'aptitude légit^latrice ; quelques-uns lui ont reproché un zèle exagéré, mais que craindre de cette exagération dans une assemblée, et à une époque où le défaut contraire serait mille fois plus à redou- ter ? personne, en un mot, ne méritait à plus de titres l'hon- neur d'être élu représentant de Paris. Eh bien, en 1791, il n'en est pas même question ; nous n'avons pu découvrir une seule liste où il eût été porté seulement comme candidat, et nulle part la moindre réclamation; personne n'y pense, il peut mourir dans son coin, je ne suis pas sûr qu'on en fasse mention , à moins qu'un cri de joie, un hurlement d'hyène en délh-e ne s'échappe de l'antre de la police. peuple, quelle ingratitude! Vous tous, qui voulez embrasser sa cause, appre- nez ce qu'elle rapporte en fortune, en honneurs, en gloire, en reconnaissance. Et l'on vient dire que c'est le parti des ambitieux, quand tant de nullités se produisent si facilement dans le parti contraire ; quand il suffit, suivant l'expression .de Marat, d'opiner de la culotte pour y recevoir son salaire ! Allons donc, le véritable ambitieux sait compter, sait prévoir, sait juger; comment demanderait-il de la fortune au peuple qui n'a pas môme de quoi manger? des honneurs, au peuple qui n'en dispose pas? de la puissance, au peuple sous le joug? de la gloire, au peuple ignorant et toujours dupe ? Oui, ce dut être un coup terrible pour Marat que cette indifférence, que cette ingratitude publique. Il dut être assailli de réflexions poignantes, et comme homme et comme citoyen. L'homme aurait voulu immortaliser sa mémoire^ et le voilà enseveli sous l'oubli, le second linceul des morts I Le citoyen aurait voulu confondre à la tribune les ennemis de la Révo- lution, parce que là sa voix aurait été plus puissante et se serait fait entendre à plus d'auditeurs encore. iNon, rien, i^en que l'indifférence. Il nous semble que c'est le moment où il BIOGRAPHIE. ' 441 dut souffrir plus profondément dans tout son être, corps et âme; car plus d'espoir! Et qu'on ne croie pas qu'il se répande en reproches contre ses ingrats concitoyens; qu'il use de sa feuille pour colporter sa candidature, comme font les éhontés de nos jours; qu'il chante lui-même ses propres louanges. Pas un mot. Marat avait J' âme trop hautaine, avait trop de délicatesse pour descendre à* ce rôle dégradant de prôner lui-même ses services, et d'en mendier le prix. Dès 89 il avait exprimé ces sentiments dans ses conseils aux électeurs ; en 91, quand il pouvait se porter sur les rangs, son opi- nion n'avait pas changé. Ceux qui feignent aujourd'hui tant de mépris pour sa mémoire ont-ils plus de dignité d'eux- mêmes? Marat avait résolu non-seulement de cesser son journal, mais encore de quitter la France. Cette seconde détermi- nation ressort de son numéro du 20 septembre : « Peut-être emploierai-je un jour à jeter sur le papier le récit historique de ma captivité, le repos que je vais chercher dans une terre étrangère, et que je ne puis espérer dans la patrie asservie. » Au 21 septembre, son numéro 556 a pour sommaire : Der^ niers adieux de l'Ami du peuple à la patrie. Il y récapitule tout ce qu'il a souffert pour la cause de la liberté; il termine en ces termes : « Ce genre de vie, dont le simple récit glace les cœurs les plus aguerris, je l'ai mené dix-huit mois entiers sans me plaindre un seul instant, sans regretter ni repos, ni plaisirs, sans tenir aucun compte de la perte de mon état, de ma santé, et sans jamais pâlir à la vue du glaive toujours levé sur mon sein. Que dis-je? je l'ai préféré à tous les avan- tages de la corruption , à toutes les délices de la fortune , à tout l'éclat d'une couronne. J'aurais été protégé, caressé, fêté, si j'avais seulement voulu garder le silence; et que d'or ne m'aurait-on pas prodigué, si j'avais voulu déshonorer ma plume! J'ai repoussé le métal corrupteur, j'ai vécu dans la pauvreté, j'ai conservé mon cœur pur. Je serais millionnaire aujourd'hui si j'avais été moins délicat, et si je ne m'étais 412 JEAN-PAUL MARAT. pas toujours oublié, kxx lieu des richesses que je n*ai pas, j'ai quelques dettes, que m'ont. endossées les infidèles mani- pulateurs auxquels j'avais d'abord confié l'impression et le débit de ma feuille. Je vais abandonner à ces créanciers les débris du peu qui me reste, et je cours sans argent, sans secours, sans ressources, végéter dans le seul coin de la terre où il me soit encore permis de respirer en paix, devancé par les clameurs de la calomnie , diffamé par les fripons publics que j'ai démasqués, chargé des malédictions de tous les enne- mis de la patrie , abhorré des grands et des hommes en place, et noté dans tous les cabinets ministériels comme un monstre à étouffer; peut-être ne tarderai-je pas à être oublié du peuple, au salut duquel je me suis immolé; heureux si les regrets des patriotes m'y accompagnent; mais j'y porte le témoignage honorable de ma conscience, et j'y serai suivi de l'estime des âmes fortes... « J'ai combattu sans relâche jusqu'à ce jour, et je n'ai pas quitté la brèche que la place ne soit emportée. S'il est en France un seul homme instruit et déterminé qui ose me repro- cher d'avoir trop tôt désespéré du salut public et de man- quer de constance, qu'il vienne prendre ma place, et qu'il la garde huit seuls jours. « Citoyens, je ne vous demande ni regrets, ni reconnais- sance; ne conservez pas même lé souvenir de mon nom; mais si jamais quelque coup du destin vous ramenait la victoire, souvenez-vous de la fixer en profitant de vos avantages, et n'oubliez jamais, pour assurer votre triomphe, les conseils d'un homme qui ne respirait que pour établir parmi vous le règne de la justice et de la liberté. » C'était son dernier numéro écrit à Paris, et le soir même il p'artait pour l'Angleterre. 11 fuyait si l'on veut, mais à la manière des Parthes, en combattant encore. Son numéro du 22 septembre est daté de Clermont en Beauvoisis; il a mis encore son voyage à profit pour le salut public. 11 raconte qu'il s'est trouvé dans la voiture avec BIOGUAPIIIE. 413 cinq émigrés; il s'est mêlé à la conversation, il s'est attiré leur confiance, il les a sondés, il a soutiré leur secret. Il a appris et il révèle les moyens qu'ont les émigrés d'obtenir des passe-ports, leurs espérances, leurs desseins de prendre leur revanche de Varennes, enfin le parti qu'ils tireront tous les premiers de l'amnistie, de l'ouverture des barrières que Louis XVI vient d'annoncer à propos de l'acceptation de la Constitution. Le numéro 558 est daté de Breteuil. Nouvelles révélations sur les émîgrants. Le 559 a été rédigé à Amiens;, c'est un des plus intéressants; il prouve combien Marat était au-dessus des préjugés vulgaires, combien il craignait peu de se dépopula- riser en combattant parfois l'opinion générale ; il s'agit du fameux décret rendu contre les nobles, à propos de leurs titres de noblesse, de leurs noms pompeux, et l'Ami du peuple en démontre l'injustice et l'inutilité : « Quand la justice n'aurait pas interdit au législateur ce coup d'autorité, la sagesse aurait dû lui en faire sentir la folie. » Et il finit par cette note : « Si j'avais été le législateur, loin de les avoir dépouillés de leurs titres et de leurs ordres, je leur aurais fait un devoir de les porter continuellement en public; par ce moyen le peuple les eût distingués au premier coup d'oeil, il eût appris à s'en défier et à les repousser comme ses ennemis. » Le 27 septembre, retour vers Paris ; il en détaille les cir- constances. Et d'abord ne nous étonnons pas qu'il se ravise, et ne prenons pas sa résolution pour une comédie, car il avait écrit textuellement en partant : « On dit que dans quelques jours le roi acceptera la Constitution, et qu'on publiera une amnistie générale : je désire être seul excepté. Au demeurant, ^ si le peuple se relève, je reviens me remettre à mon poste. » [LAmi du Peuple^ N° 556.) Mais que lui était-il donc arrivé? Un des émigrants dont il avait révélé les menées était mouchard ; Marat faillit être pris, car la police était toujours à sa recherche. Voici comme il raconte l'affaire : « Descendu à l'hôtel d'Angleterre, à 414 JEAN-PAUL MARAT. Amiens, il entend, sur la dénonciation de l'homme de police, un agent dire à ses côtés : C'est lui, je le reconnais. Sans doute il y avait amnistie, mais l'Ami du peuple savait bien qu'il serait toujours de bonne prise. 11 feint donc de ne s'aper- cevoir de rien, il se promène à pas lents, et tout à coup dis- paraît dans la foule et se sauve à travers la campagne, se cache derrière une haie. Un berger passe, Marat lui demande de le reconduire sur la route de Paris par des sentiers détour- nés. Celui-ci lui donne pour guide un patriote, un ancien garde française. Le brave homme ne demande pas mieux; l'Ami du peuple endosse un habit de paysan, et les voilà en route. Le malheur veut que le fugitif fasse un faux pas et se donne une entorse. Force fut de trouver à grand'peine une charrette et de s'y faire installer. A Beauvais, on le transporte dans un cabriolet, et le lendemain Marat se retrouvait à Paris. )) {L'Ami du Peuple^ N° 560.) Cependant ce voyage ne lui avait pas été inutile. Il avait pu, le long de la route, se convaincre par lui-même que les campagnes n'étaient pas aussi abattues, aussi découragées que Paris ; les émigrants et les officiers de l'armée lui avaient appris quel était l'esprit du soldat révolté contre Toppression des chefs; d'ailleurs, la nouvelle assemblée compterait peut- être quelques patriotes; puis l'imprévu si fécond en miracles; enfin le démon de Socrate; tout lui disait : Reprends ton poste. Telles étaient les réflexions que se faisait le voyageur, et, ce disant, il se traçait un nouveau programme. « Comme on n'a rien négligé pour égarer le peuple, il ne demande qu'à être éclairé. Si la prochaine législature n'est pas aussi pouirie que l'Assemblée constituante, il est possible que les patriotes se relèvent, que la liberté s'établisse à certain point. Quoi qu'il en soit, je suivrai la marche du nouveau Corps législatif, jusqu'à ce que j'aie pénétré ses projets et que je puisse prévoir la tournure que prendront les affaires publiques. Pen- dant le cours de deux années que j'ai combattu pour le salut BIOGRAPHIE. 4^5 du peuple, j'ai eu trop d'occasions de reconnaître que nous n'étions pas mûrs pour la liberté, et de me convaincre que jamais la nation ne saura se prévaloir de ses avantages. Elle pouvait assurer son bonheur au moyen de quelques sacrifices sanglants : les fripons qui Tégaraient ont tout mis en œuvre pour l'en détourner et lui ^n faire horreur. Je ne lui parlerai donc plus de ses justes vengeances contre les ennemis de son repos, puisqu'elle est d'humeur assez douce pour laisser égorger impunément ses membres infortunés ; mais je conti- nuerai à éclairer les machinations ténébreuses des scélérats acharnés à sa perte ^ et à chercher les moyens de les déjouer, ie ferai plus, je proposerai les moyens de ramener peu à peu les ennemis avec lesquels nous sommes forcés de vivre, en les amusant par des hochets, après leur avoir ôté la puissance de nous perdre. « Depuis le massacre du Ghamp-de-Mars, le voile de l'illu- sion est déchiré. Au lieu de ce temple auguste élevé à la liberté, que nous promettaient nos indignes mandataires, ils ont construit sur le sable un édifice gothique : c'est aux nou- veaux députés à tenter la reconstruction, et aux écrivains patriotes à empêcher qu'il ne nous écrase sous ses ruines. » {L'Ami du Peuple, N*» 560.) C'était promettre beaucoup plus que son tempérament ne pourrait tenir; est-ce qu'on peut, avec de la sensibilité, assister de sang-froid au spectacle de la trahison, de l'hypo- crisie, des perversités de toutes sortes? Est-ce qu'il pourra surprendre, sans crier aux armes, les pièges nouveaux ten- dus au peuple par ses éternels ennemis? Sans crier ven- geance, pourra-t-il voir, au nom de la liberté, les patriotes poursuivis, emprisonnés, écrasés; le peuple, toujours le peuple sacrifié, comme si le sang des opprimés était moins iprécieux que celui de§ oppresseurs? Non, il ne le pourra pas, et je lui en sais gré; car c'est à cela que je le reconnais; c'est par là qu'il fut, à mes yeux, plus grand que tout autre. Je sais bien que ce don si rare et si fatal au bénéficiaire , 416 JEAN-PAUL MARAT. de ressentir dans toutes les fibres de ses entrailles les dou- leurs d* autrui, lui sera dénié; je sais que l'égoïste et l'indif- férent ne peuvent comprendre chez les autres ce qui ne vibre pas en eux; je sais que l'ambitieux donnera pour mobile à tous ses actes, à toutes ses affirmations, celui qui le dirige lui-même; je sais que l'intéressé à combattre le parti du peuple ne peut, quoi qu'on prouve par les faits, par la logique, par le sentiment, rien admettre de ce qui tend à ruiner ses privilèges; je sais enfin qu'un premier appel du jugement inique de l'histoire ne peut être accueilli sans sou- lever la suspicion : eh bien, c'est ce que je veux. Oui, je ne demande au lecteur que le doute. Parce que lé doute, dans une conscience loyale, appelle la révision de tous les faits avancés, et que je ne crains pas cette révision, que je conjure au contraire le lecteur de ne se prononcer qu'après avoir instruit la cause par lui-même, qu'après s'être convaincu que pas un mot ne peut être retranché de cette déclaration que faisait Marat en 1792 : « Le jour de l'évasion du roi, dont j'annonçai la fuite, j'aurais pu être nommé tribun du peuple, si j'avais voulu me montrer; mais quand mon éloîgnement naturel pour toute espèce d'emploi ne m'aurait pas garanti des prestiges de l'ambition, la seule connaissance que j'ai du caractère français aurait suffi pour m'en guérir. Quel insensé pourrait se fier à des hommes cruels et versatiles qui traitent de visionnaire l'observateur pénétrant qui leur dévoile les complots de leurs ennemis, qui l'élèvent aux nues à l'instant où ils volent ses présages se réaliser, et qui, le lendemain, oublient le prophète pour se moquer de lui à l'ouïe d'une nouvelle prédiction, ou l'invectiver à l'exemple des ennemis de la liberté. Insensés, qui vous acharnez à ma perte, com- bien vous rougiriez de vos calomnies, si vous pouviez lire dans le cœur de l'Ami du peuple. Apprenez que le plaisir de secourir les opprimés et la gloire de concourir au bonheur du genre humain font toute son ambition, et n'oubliez jamais que de la foule immense de citoyens qu'il a arrachés au glaive BIOGRAPHIE. 447 de la tyrannie, il n'en connaît pas vingt personnellement, et qu'il n'a jamais accordé aucune entrevue à ceux qui lui demandaient la permission de remercier leur bienfaiteur. » {Journal de la République^ N* 40.) I. tl £ LA TABLE DU TOME PREMISR. " I 65. — VsLTlSf Impr. Poupart-Davyl el Goiap., rue da Bae» 30. -^ 'V V^ . L, r N t f^ II!