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L'ILE INGONNirer
DU MEME AUTEUR
Format i/i-IS
NOBLESSE AMÉRICAINE i VOL.
EVE VICTORIEUSE 1 —
SUR LA BRANCHE 1 —
EN PRÉPARATION
AU CŒUR DE LA VIE 1 VOL.
Droits de traduction et de reproductiou lésorvés pour tous les pays y compris la Hollande.
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PIERRE DE COULEVAIN
L'ILE INCONNUE
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PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Published June twenty seventh nineteeu huadred and six. Privilège of copyright in the Uniied States reserved, under the Act approved March third. nineteen hundred and fiv© by Calmann-Lévy.
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 mes Collaborateurs inconnus.
A tous ceux qui ont servi avec moi.
INTRODUCTION
L'Ile Inconnue ! Elle n'est pas, comme on pourrait le supposer, dans l'océan Pacifique ou dans l'océan Glacial, mais à sept heures et demie de Paris, via Calais-Douvres. Quand le temps est clair, on aperçoit même, de la côte de France, ses falaises blanches. Cette île, c'est l'Angleterre, le corps aux bras multiples du grand empire britannique. Des paquebots font la navette entre elle et nous, un câble nous relie, nous sommes en communication, nous ne sommes pas encore en communion. Pour la majorité des Français, elle est terra incogniia. Ils ne connaissent ni sa langue, ni le caractère vrai de ses habitants, ni leur histoire, ni leur iit- lérature. Pendant des années, ils ont répété des paroles qui traînaient dans des cerveaux incultes, sans se demander si elles étaient vraies
IV INTRODUCTION.
OU si elles l'avaient jamais été. Les insulaires, nos voisins, en ont usé de même à notre égard. Nous nous sommes calomniés mutuellement, nous nous sommes lancé des injures à la tête comme pourraient le faire deux peuples enfants. (( Vous êtes des gens sans moralité, sans tenue », nous criait-on de l'autre côté du détroit. « Vous êtes des hypocrites, des sépulcres blanchis, des égoïstes », répliquait-on de ce côté-ci. Et chaque jour, quelques-uns de ces adjectifs projectiles allaient faire des blessures à la vanité, à l'amour patriotique, blessures qui se cicatrisent diffici- lement.
Dans les couches inférieures des deux nations, il y avait cette haine de race, qui ne devrait plus se rencontrer que sous la paillote du sauvage. Dans les couches intermédiaires, la haine très vivace était entretenue par le souvenir des dé- faites, des-invasions audacieuses, des revendica- tions injustes, par l'incompréhension, l'igno- rance et l'envie. Dans les classes supérieures, elle était très atténuée. En France, aujourd'hui encore, on déteste les Anglais parce qu'ils nous ont vaincus à Waterloo, qu'ils viennent à l'Opéra en costumes de touristes, qu'ils remplissent de colis sans nombre les compartiments de chemin de fer. Le comique de la chose est que ces griefs
INTRODUCTION. V
sont articulés par des gens qui n'ont pas lu le récit de la bataille de Waterloo, aussi glorieuse pour les vaincus que pour les vainqueurs, qui ne vont jamais à l'Opéra et qui ne voyagent pas.
En Angleterre, dans la même classe, il n'y a pas plus de justice et de bon sens. Dans les chapelles presbytériennes, on prêche volon- tiers contre les Français ; une foule d'hono- rables vieilles filles, de braves mères de famille, d'hommes sérieux mais qui ne sont pas sortis de leur pays, noui jugent de confiance comme des êtres de toute immoralité. Ils parlent de nous en baissant la voix, d'un air pudique, comme ils parleraient de quelque chose d'incon- venant ou « of the old gentleman », du diable, avec lequel ils nous supposent une étroite pa- renté.
Dans les romans, au théâtre, le personnage odieux est toujours français ; s'il y a quelque Anglaise perverse, soyez sûr qu'elle est habillée par Doucet ou par Paquin. Il faut que nous y soyons toujours pour quelque chose. Les Fran- çais et les Françaises de fabrique anglaise n'ont pas un trait vrai. Ou les auteurs manquent d'in- tuition, ou ils ne prennent pas la peine d'étudier notre caractère. C'est aussi fâcheux pour eux que pour nous.
VI INTRODUCTION.
Cette mauvaise répHtation n'empêche pas nos voisins de nous rendre visite — au contraire. Ils viennent à Paris comme on va vers la lumière. Malheureusement ils se contentent d'explorer les champs de courses, les boulevards, de fréquen- ter les music-halls. Ils repartent sans avoir échangé un mot ou une pensée avec un Fran- çais, sans avoir rien vu de notre vie élevée ou familiale, sans avoir acquis une seule notion juste sur nos mœurs et notre pays. Il en sera ainsi pendant des années. Ces petits voyages donnent à l'Anglais une sorte de prestige. Dans son cercle intime, on s'imagine qu'il a vu et fait des choses inouïes. Il ne s'en défend pas, soyez-en sûr.
Quant aux Français, la plupart évitent systé- matiquement d'aller en Angleterre, persuadés qu'ils n'ont rien à y apprendre. Lorsqu'ils y vont pour leurs affaires, ils ne voient que le vilain chmat, le ciel gris, et reviennent avec la douce conviction que tout est mieux chez eux.
On comprend difficilement que deux peuples aussi proches voisins n'aient pas tenté un effort pour se comprendre mieux. L'ignorance mutuelle de la langue est la cause de tous les malenten- dus entre John Bull et Madame la France.
Et cependant, ce n'est pas sans dessein que la
INTRODUCTION. VII
Providence a placé Anglais et Français en face les uns des autres. L'élément masculin et l'élé- ment féminin doivent exister dans tout l'univers, chez le Créateur même. Les races saxonnes et germaines sont éminemment masculines, les races latines et slaves sont éminemment fémi- nines. Quand on y regarde de près, on s'aper- çoit que leurs querelles sont surtout des que- relles de sexe. Au sud de l'Europe, les trois grandes sœurs latines, la France tenant par la main l'Italie et l'Espagne, sont comme mainte- nues par l'Angleterre et l'Allemagne. De ces nations mâles, elles reçoivent l'impulsion, le mouvement initial souvent, mais en retour elles exercent sur elles une influence psychique puis- sante, bienfaisante et civilisatrice. Depuis qu'une sorte d'interrupteur a été placé du côté de l'Al- lemagne, le courant d'action s'est augmenté avec nos voisins. Nous approvisionnons l'Angleterre et son argent répand le bien-être dans plusieurs de nos départements. Nous enrichissons son dic- tionnaire d'une multitude de mots nécessaires à exprimer des états d'âme, des nuances de senti- ment, elle enrichit le nôtre avec des mots de sport et d'action. En dépit de notre mauvaise volonté réciproque, de notre résistance indivi- duelle, nous nous affectons de plus en plus. Le
VIII INTRODUCTION.
français devient en faveur dans l'JI Inconnue. Chez nous, les « miss » remplacent les « Fraii- lein » et notre petit monde commence à parler anglais.
La muraille chinoise que l'ignorance avait élevée au milieu de la Manche s'abaisse de plus en plus. Quand elle aura disparu, Anglais et Français seront bien étonnés de découvrir que, derrière, il y avait tant de braves gens. L'œuvre de démolition est commencée depuis longtemps. En donnant ces pages de mon journal écrites sur le sol même de l'Ile Inconnue, j'y vais de mon petit coup de marteau.
L'ILE INCONNUE
Paris
« JE SERS » : « ICH DIEN »
Elle n'appartient pas à un roi seul, cette devise, mais à toutes les créatures de l'univers. Elle contient leur raison d'être, la mienne par conséquent.
« Je sers ». Depuis que [e vis à l'hôtel « sur la branche », comme l'une de mes héroïnes, je sens davantage l'action des forces qui dirigent ma vie... et elles en prennent à leur aise a^ec cette feuille détachée que je suis ! Me voici de nouveau et pour la dixième fois peut-être aiguillée vers l'Angleterre. Comment cet aiguillage s'est-il fait ? Aujourd'hui le « comment » des choses m'intéresse autant que leur « pourquoi ».
Cet hiver, après la lecture des Mémoires de Ber- lioz, j'éprouvai un besoin irrésistible d'entendre de Il musique, de la sienne surtout. Je savais que j'au- rais cette joie à Monte-Carlo, que je l'aurais parfaite
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d L ILC IXCOXXUE.
dans un décor unique, et je partis. Des amis écos- sais m'avaient indiqué l'hôtel Windsor, à dix minutes du casino. Ils m'a\aient assuré que j'y trouverais une bonne société et tout le repos que je pourrais désirer. C'est donc là que je me logeai.
Le jour de mon arrivée, quand j'entrai au restau- rant, le maître d'hôtel me désigna une de ces petites tables pour un qui ne sont pas toujours placées au meilleur endroit... Un ! dame ! c'est si peu, — pres- que rien.
J'avais devant moi deux dames anglaises, la mère et la fille évidemment. Cette dernière captiva aussi tôt mon attention. Ses cheveux, d'un brun doré de châtaigne fraîche, n'étaient point relevés et tordus par une main sèche de puritaine, — le chignon de madame et de mademoiselle John Bull est très carac- téristique, — elle avait le teint mat et chaud. De magnifiques yeux bleus d'une profondeur veloutée adoucissaient l'expression un peu dure que lui fai- saient son nez aquilin et Tare dédaigneux de ses ièvres fines. C'était une physionomie de contrastes qui ne pouvait manquer d'éveiller mon intérêt. Je lui donnai une trentaine d'années. La première ren- contre de nos regards, par-dessus la « cap » blanche de la mère, se prolongea au delà de ce que permet la stricte politesse. Pendant toute une semaine, il y eut entre nous ce jeu de rayons invisibles, mais non imperceptibles, au moyen desquels nous prenons rontact les uns avec les autres, jeu qui ne ressemble pas mal à l'escrime. Quand ma voisine faisait un pas en avant, j'en faisais un en arrière. Je ne m'explique pas cet instinct de coquetterie dans l'amitié même,
L ILE INCONNUE. O
mais il existe. Je sentais bien que nous entrerions en relations, et j'étais curieuse de voir comment.
Un après-midi en traversant le hall, je vis ma fu- ture amie qui causait avec une Américaine de ma connaissance. Cette dernière m'appela d'un signe amical, je m'approchai et la présentation eut lieu. Ce ne fut pas plus compliqué. Nous parlâmes du beau temps, de veine, de dé\eine, de la roulette, du trente et quarante, de tous les dieux malfaisants de l'en- droit. Madame Cahart remarqua que nous avions chapeau et jaquette.
— Tiens, fit-elle, avec le plus joli sans-gêne, pour- quoi ne feriez-A ous pas votre promenade ensemble ? Ce serait plus agréable. La vie est si courte ! Inutile de la gaspiller en cérémonies.
Cette philosophie américaine nous fît rire. Miss Ba- ring me regarda avec une expression de détresse comique. Il ne me restait d'autre alternative que celle de l'inviter à m'accompagner. Je le fis aussi gracieu- sement que possible, et nous voici curieusement unies, ou réunies, cheminant ensemble, réglant notre pas l'une sur l'autre. Les lieux communs nous ser- virent d'abord à prendre contact ; mais soit que notre sympathie mutuelle neus eût rapprochées, soit qu'il existât entre nous quelque lien antérieur ou futur, notre conversation prit tout de suite un tour amical et eut l'air de se continuer.
Je ne me souviens pas à propos de quoi il m'arriA a de dire : « Si vous étiez catholique, vous compren- driez cela. » A ma grande surprise, miss Baring rougit \iolemment, parut troublée, puis avec l'émo- tion qu'elle eût éprouvée à me confier un secret do
4 L ILE INCONNUE.
cœur, elle m'apprit qu'elle était nouvellement con- vertie.
— Ah ! voilà qui m'intéresse ! dis-je aussitôt. J'adore les histoires de conversions, racontez-moi donc la vôtre !
La couleur qui monta de nouveau au visage de ma compagne, une contraction nerveuse au coin de ses lèvres me firent sentir mon indiscrétion.
— Oh ! excusez-moi ! dis-je toute honteuse. Je me suis laissé emporter par ma curiosité de l'âme humaine. On ne fait pas une telle confidence à une étrangère.
Miss Baring tourna vers moi ses beaux yeux foncés :
— • Une étrangère ! répéta-t-elle, vous ne me sem- blez pas cela.
Et sous la pression du courant de notre sympathie réciproque, elle sortit de sa réserve et se laissa aller à me raconter les phases du phénomène psychique qu'elle avait subies.
— ■ Le catholicisrne, ses symboles, ses cérémonies m'ont toujours fascinée, m'avoua-t-elle ; quand j'en- trais dans une de vos églises, j'y sentais une pré- sence, quelque chose qui me faisait courir un fris- son sous la peau.
— Le frisson sacré, fis-je en souriant, oh ! alors vous étiez sûrement préparée pour la conversion.
— Il y a trois ans et demi, un Jésuite est venu prê- cher un carême à Wimbledon où nous habitons. J'eus la curiosité d'aller l'entendre. Je fus frappée de la logique et de l'enchaînement des dogmes. Il me sembla qu'il y avait vraiment là une religion. Le
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désir de devenir catholique s'empara de moi. La crainte d'affliger ma mère, ma répugnance pour la confession m'empêchèrent d'y céder pendant plu- sieurs mois. Il faut avoir soutenu ce combat moral, continua miss Baring, pour savoir combien il est douloureux. Je me sentais appelée et retenue, attirée et repoussée ; puis un besoin urgent d'aide vint me donner le courage de faire le grand pas et j'entrai dans l'Église romaine.
— Comment votre mère a-t-elle vu ce changement de religion ? demandai-je,
— En vraie Anglaise, elle a respecté ma liberté de conscience et ne m'a adressé aucun reproche ; mais quand elle me voit aller à la messe, à une céré- monie quelconque, son visage prend à son insu une expression froide et sévère. Elle est absolument inca- pable de comprendre l'esprit du catholicisme. Elle le considère comme un amas de superstitions. Il lui semble fait pour le peuple seulement, pour des gens qui ne se lavent pas. Elle prétend que nos prêtres ne sont pas des gentlemen parce que leur tenue est trop négligée. Du reste, sa religion lui suffit entière- ment.
— Tout ceci confirme mon idée, dis-je alors. Je crois qu'il y a des mentalités catholiques et des mentalités protestantes. Parmi les protestants, on trouve des gens qui ont une mentalité catholique, ceux-là finissent par entrer dans l'église où ils ren- contrent les éléments spirituels qui leur sont néces- saires. Les vrais protestants ne se convertissent jamais.
— Eh bien, ma mère et mes frères sont assuré-
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ment de ce nombre, répondit ma compagne avec mi demi-sourire.
Une confidence semblable nous conduisit rapide- ment à l'intimité. Au cours de nos promenades quoti- diennes, nous abordâmes tous les sujets, l'amour excepté, — une Anglaise évite d'en parler, sans y penser moins. Ces causeries nous rapprochèrent curieusement. Malgré la différence de nos âges nous 'devînmes amies, camarades presque. Miss Baring n'est pas un<r.vieille fille, mais une demoiselle. On naît vieille fille et on reste demoiselle. Je reconnais en elle bon nombre des caractéristiques de la race anglo-saxonne : une horreur de la sentimentalité, l'admiration de la force, du tempérament, un grand empire de soi, un besoin d'activité. Le sport qu'elle pratique avec passion a conservé à son corps beau- coup de jeunesse, l'a musclée pour ainsi dire. Elle est remarquablement intelligente, mais non intellec- tuelle. Son histoire est celle d'une personne qui, par sa naissance, ses instincts, aurait dû faire le chemin en première classe et qui, faute de mo3ens, a été forcée de monter en seconde classe. Elle n'a jamais pu s'assimiler à ses compagnons de roule : elle est demeurée dans un isolement hautain et a été froissée tout le temps par leurs manières et leurs idées. Elle a heureusement deux frères qui mettent un intérêt dans sa vie. L'aîné est le secrétaire de son oncle, Sir Richard Baring, un des grands solicitors de Londres, le cadet est employé dans une compagnie minière au Canada. Quant à madame Baring, elle me paraît l'incarnation de cette ancienne respecta- cbilité anglaise qui va se transformant de jour en
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jour. Edith a su lui communiquer un peu de son amitié pour moi, et avant de quiller Monte-Carlo, elle m'a demandé de venir passer quelques semaines chez elle à Wimbledon. La mère el la fille ont insisté en termes si affectueux que j'ai consenti. Je suis in- vitée du 15 mai au 15 juin. Cette coutume anglaise de fixer à ses hôtes la date de leur arrivée et de leur départ est éminemment pratique. Elle crée une situa- tion franche et évite aux maîtres de maison un tas de fausses cérémonies.
Je pars demain.
Pourquoi suis-je de nouveau dirigée vers l'Angle- terre ? Ma mission est celle des petits, des tout petits. Je vais porter des mots de France dans des cerveaux anglais, rapporter des impressions d'An- gleterre et les transmettre à des cerveaux français. Cela peut être très grand après tout... et j'ai la joie intime de me sentir nécessaire. J'éprouve la fierté d'un vieux diplomate qui, malgré son âge st ses che- veux blancs, se verrait envoyé à un poste important et je suis heureuse de pouvoir dire encore : « Je sers ». « Ich dien ».
ANGLETERRE
.Wimbledon, Saint-Olaf.
La halte ! L'Ile Inconnue ! Chaque fois que je dois replier ma tente ou plus prosaïquement refaire ma malle, j'éprouve un mélange de regrets, de plaisir, de petites appréhensions angoissantes, et aussitôt dans l'omnibus qui m'emmène vers une gare quel- conque, le calme me revient. Je me mets à regarder les gens et les choses de Paris avec des yeux de voya- geuse. Leurs physionomies, leurs lignes me semblent autres. Je passe dans des quartiers où je ne vais jamais et je me promets de les revoir. Puis vient l'en- registrement des bagages, la bousculade du départ, l'installation dans un compartiment et c'est fini ! Quel allégement ! L'ébranlement du train, ce mouvement initial ve-rs l'inconnu, me donne toujours une sensa- tion de plaisir. On s'accorde à proclamer les Anglais de mauvais compagnons de voyage. Je ne les ai
SAINT-OLAF 9
jamais trouvés tels. Une vieille femme est meilleur juge de l'éducation des hommes qu'une jeune. Je suis ravie quand je puis faire la route avec un Brilisher. Je sais que j'aurai une paire de bras complaisants pour me descendre mon sac ou quelqu'un pour me héler un porteur. Selon moi, le Français est plutôt grin- cheux. Il conserve longtemps l'agacement du départ. On le devine à ses mouvements saccadés, nerveux, à la façon dont il tapote ses poches afin de s'assu- rer qu'il n'a rien oublié. Il a toujours l'air de dire : « Je suis le monsieur que l'on n'ennuie pas. » Cette fois-ci, j'ai eu dans mon wagon deux Anglais et trois Français : un Times, un Morning Post, un Gau- lois, un Malin, un Echo de Paris. Chacun des lec- teurs avait bien la tête de son journal. Je m'amuse quelquefois à parier avec moi-même que telle ou telle feuille sortira de la poche de mes voisins et je perds rarement.
Il n'y a pas de route plus monotone que celle de Paris à Calais. J'attends avec une impatience enfan tine l'apparition des bâtiments de la Société Ano- nyme des Ciments finançais. Ils m'attirent irrésisti- blement. Leur ton crayeux, les étangs de chaux fu- mante, les êtres humains tout blancs, produisent un ensemble aride, morne, sans lumière, dont la vue m'étreint le cœur et me fascine. Les industries noires me paraissent moins tristes que les industries blanches.
Je ne sais si le voisinage de l'Angleterre se fait déjà sentir, mais non loin de Calais, sur le flanc d'une dune, on voit écrit en grosses lettres formées avec des cailloux : « Gloire à Jésus-Christ. » Se-!
1.
10 L ILE INCONN'UE.
rait-ce un vœu ? A la première bouffée d'air salin qui pénètre dans le wagon, je me précipite vers la por- tière pour voir l'aspect de la Manche. Hier, il n'était guère rassurant. De fait, la traversée a été plutôt désagréable. Le salon du nouveau bâtiment à tur- bine est bien aménagé, bien aéré. Les divans sont ^ecou^erts de cretonne, il y a des fleurs ici et là. La stewardess en coiffe blanche fait son pénible service avec beaucoup de dignité. Elle m'a avoué que, pen- dant une année entière, elle avait souffert du mal de mer et qu'il lui avait fallu des efforts surhumains pour ne pas le laisser voir. Comme je la plaignais de de- voir soigner les passagères, elle m'a répondu : (( J'aime à soulager mes semblables, à leur faire du bien, je ne pourrais pas vivre pour moi seulement. » La voilà, la grâce d'état !
Aussitôt qu'on met le pied sur le sol de l'Angle- terre, même sur le sol mouvant de ses paquebots, on a une impression de liberté et de discipline, de ces deux grandes choses qui font sa force. Quand le bateau stoppe, une équipe de porteurs en uniforme bleu foncé, bérets et vareuses portant le chiffre de la compagnie, arrive sur le pont. A un signal donné le carré de corde qui les tient en respect est enlevé et, avec un beau mou\ement d'ensemble, ils se préci- pitent sur les bagages pour les porter au train déjà formé. Là un employé indique à haute voix : « Cha- ring Cross ! » — « \'ictoria ! » et vous savez exacte- ment dans quel wagon monter pour descendre à l'une ou à l'autre de ces gares.
A Calais, j'avais laissé un brillant soleil de juin, une atmosphère claire, l'été enfin ! et voilà qu'à
SAI\T-OLAF. 11
Douvres, après une heure un quart de traversée, je me trouve en automne a\ec un ciel gris et bas, une eau couleur de plomb, un vent âpre traversé par le cri des mouettes. J'en demeurai toute saisie. Pour la première fois, je me rendis compte que l'Angle- terre était vraiment dans la mer du Xord. A mesure que nous nous éloignions de la côte, cette impres- sion automnale s'effaça et je ne tardai pas à sentir la douceur reposante de la campagne anglaise. Avec sa fraîche verdure, ses beaux arbres, ses tapis d'herbe drue, elle semble avoir été créée — elle l'a peut-être bien été — • pour le délassement des yeux et des membres d'un peuple de travailleurs. Je ne revois pas sans plaisir les houblonnières du comté de Kent, ses cottages oij conduisent de jolis sentiers ; ses petits moutons paissant dans de savoureuses prairies, soigneusement pourvues d'auges. En An- gleterre, l'eau ne manque jamais sur la table de l'animal. Tout le long de la route, on voyait de-ci, de-là, des taches mouvantes de couleurs claires, qui n'étaient autres que des êtres humains, des joueurs de tennis, de cricket, de foot-ball. Ils cou- raient en avant, revenaient en arrière, agitaient leurs bras, s'aggloméraient, puis s'éparpillaient. De loin, et vu de la hauteur du chemin de fer, cela parais- sait drôle, incompréhensible.
Maintenant que je vois plus profond, l'approche d'une ville comme Londres ou Paris me cause un certain émoi. Je n'ai qu'une conception bien faible de ce qu'elles sont réellement, mais elle suffît à me donner la sensation de ma petitesse. Il me semble que je vais disparaître dans une immensité de vie.
12 l'île inconnue.
J'aime Londres, son odeur même, une odeur acre de charbon mouillé, de gaz, de fumée. Je la recon- naîtrais entre mille et j'ai besoin de la respirer de temps à autre. Les abords de la métropole anglaise ne sont pas attrayants. Du gris, du noir, des affiches d'un bariolage cru, des enseignes aux lettres déme- surées, voilà ce qui frappe les yeux. Le train avance lentement, au-dessus d'une étendue infinie de mai- sons basses aux courts tuyaux de cheminées, que l'on prendrait pour des terriers plutôt que pour des habitations humaines. Cependant les flèches, les tours des églises, les hauts fourneaux des usines, le ciel barré, rebarré de fils télégraphiques, la Tamise, ses ponts, tout cela ne tarde pas à vous donner une impression de force colossale et vous sentez que vous êtes chez un très grand peuple.
Miss Barmg m'attendait à la station de Victo- ria.
— Je suis bien heureuse de vous revoir, me dit- elle avec une forte poignée de main.
Et sa voix émue et l'expression de ses beaux yeux bleus ne laissaient aucun doute sur la sincérité de ses paroles.
Ici les porteurs s'occupent des voyageuses avec un empressement marqué. Ils apportent dans leur service une autorité de mâles, un instinct de protec- tion qui est au-dessus du pourboire et qui sent le gentleman déjà. Un alerte gaillard eut tôt fait de nous trouver un cab, de charger les bagages, de nous mettre en voilure et de crier au cocher :
— Waterloo !
Wimbledon est à quarante-cinq minutes de Lon-
h'AlNT-OLAF. 13
dres, on peut y arriver soit par le chemin de fer souterrain, soit par le chemin de fer ordinaire. \ous prîmes ce dernier, à la gare de la petite ville sub- urbaine nous trouvâmes porteurs et voitures. Dans ce pays pratique, on ne néglige rien pour faciliter les mouvements de l'individu. On est sûr d'avoir toujours : « The right thing in the right place. » En moins de dix minutes, après avoir monté une colline assez raide, franchi une grille, suivi une courte avenue tournante, nous arrivâmes devant une maison toute fleurie. Sous le porche, enguirlandé de verdure, madame Baring, déjà habillée pour le dîner, vint me recevoir. Son accueil chaleureux me fît sen- tir que j'étais la toute bienvenue à Saint-Olaf.
Edith me conduisit chez moi. La vue de ma chambre me délassa instantanément, comme si j'étais entrée en contact a\ec quelque chose de très sain. Le fond d'arbres, la pelouse bordée de roses qui s'encadraient dans les fenêtres ouvertes, le pa- pier clair, la cretonne assortie, les belles lithogra- phies, formaient un cadre riant. Et dans ce cadre tout semblait m'attendre, le grand lit de cuivre bril- lant, le fauteuil près de la croisée, la table à écrire en face du jardin, la chaise longue en bon jour, les livres de chevet dans les encoignures, les tiroirs ou- verts de la commoûe, les fleurs sur la cheminée reine Anne. Quelques rayons de soleil couchant, le parfum des acacias complétaient de touches vivantes ce joli tableau. Ce qu'il y avait de plus vivant en- core, c'était cette sollicitude pour mon confort dont témoignaient tous ces arrangements. Mon amie n'avait rien oublié, pas même ma préférence pour
14 l'île ixcoxnue.
l'eau de Cologne d'Atkinson. Je lui en exprimai ma reconnaissance.
— Ne me remerciez pas, me dit-elle, cela m'a donné tant de plaisir !
Après avoir bu la tasse de thé, qui est comme le pain et le sel de l'hospitalité anglaise, je me mis à ma toilette et le second coup de gong, annonçant le dîner, me trouva prête.
Au salon où j'entrai a^ec Edith, madame Baring et son fils m'attendaient. Ce dernier me fut présenté. Sa taille me parut plutôt imposante. Il me donna une impression immédiate de grands pieds et de grandes mains, puis j'eus l'intuition subite que la visite d'une Française à Saint-Olaf ne le charmait guère et qu'il devait la considérer comme ce que nous appellerions une tuile en argot. Il s'agissait donc de faire sa conquête au plus vite. Pas faciles, les conquêtes, à mon âge !
Mon hôte-malgré-lui me conduisit gravement à la salle à manger, une salle à manger qui me parut délicieusement familiale. Dans un cadre de chêne foncé, la table mettait un joli éclat de lumière et de blancheur. Un napperon de soie jaune pâle, des abat-jour de même nuance, un milieu composé de branches d'aubépine, des grappes de laburnum jetées ici et là atténuaient la lourdeur de l'argenterie et de la porcelaine anglaises. Selon l'usage, ma- dame Baring prit place à la tête de la table et pro- nonça les paroles d'action de grâces qui précèdent et suivent le repas.
Nous eûmes un succulent potage, le poisson et les classiques pommes de terre nature. Au second ser-
SAINT-OLAF. 25
vice, une magnifique pièce de roastbeef fut placée devant le jeune homme, une poularde garnie d'appé- tissantes papillottes de lard grillé devant ma- dame Baring, le tout apporté sous de massifs cou- verts d'argent. Dans tous les intérieurs modestes, le maître et la maîtresse de la maison découpent. Une viande bien découpée est infiniment plus sa^"oureuse et c'est un art où nos voisins excellent. Après la viande et les légumes, toujours servis ensemble, vint Tentremets, — une tarte et un pudding, — ■ puis le fromage et le dessert. Comme vins, du sherry et du bordeaux.
Rodney Baring faisait vraiment bonne figure à la table maternelle. Sa carrure ne doit rien au tailleur,. j'en suis sûre. C'est l'Anglo-Saxon pur sang s'il en fût, très mâle, très gauche et très correct, avec des cheveux blond foncé, ardents à l'extrémité, des yeux bleu clair, des traits d'une extrême netteté. Son re- gard est limpide et tendre, mais la bouche aux lèvres rasées a une expression sévère et résolue. C'est la bouche d'un juge ou d'un homme d'État ; elle a tout de suite rivé mon attention. Le grand air a donné à sa peau fine ce joli hâle rosé que l'Anglais ambi- tionne secrètement, et que les femmes aiment.
Je m'appliquai aussitôt à apprivoiser ce beau gar- çon qui m'observait par-dessus le roastbeef avec un mélange de curiosité et d'inquiétude. Sa physionomie se rasséréna quand il m'entendit parler anglais. Je m'efforçai de l'engager dans la conversation par des questions indirectes, il y répondit d'abord d'un ton bref, je sentais sa résistance au bout de ma parole pour ainsi dire, peu à peu cependant elle diminua
16 l'île lncoxxue.
et, au soulagement visible d'Edith, je rompis triom- phalement la glace... au moyen de la politique. Après le dîner, nous fîmes un bridge. Mon irrévérence française provoqua la gaieté du jeune homme et amena au coin de son œil et de sa lèvre ce double sourire qui, chez l'Anglais, trahit l'humour et une disposition à la taquinerie. C'est par là que nos esprits s'accrochèrent définitivement. Quand je me retirai, il me donna une poignée de main bien diffé- rente de celle de rarri\ée, et, de l'escalier, je l'enten- dis qui disait à sa mère en refermant la porte du salon : « A jolly woman ! » (Une femme agréable et drôle !) Cela n'était peut-être pas très respectueux, mais cela me flatta énormément. L'hostilité et l'anti- pathie de mon hôte, même bien déguisées, eussent singulièrement gàlé le plaisir de ma visite. Je suis tranquille maintenant. Un Anglais ne détestera ja- mais « a jolly \\oman ».
Saint-Olaf.
Saint-Olaf a plutôt l'aspect d'une maison de cam pagne que d'une Ailla de banlieue. Bâtie sur la hau- teur à une époque où le terrain n'avait pas encore été morcelé, il a de l'air, de l'espace, une vue magni- fique sur les collines de Surrey. Il possède même une petite prairie, quelques beaux arbres, un jardin potager qui fournit des fraises en quantité et ces légumes qui paraissent comme des friandises sur les tables anglaises.
A côté du tennis, il y a une grande cabane démon-
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table et rustique. Des plantes grimpent avec entrain le long de ses planches et encadrent des amours de fenêtres. Intérieurement, elle est tapissée de toile à voile, décorée de fdets de pêche. Un hamac fait office de rocking-chair. Il y a des livres, des fleurs. une foule de choses hétéroclites et des joujoux d'homme. C'est naturellement la propriété de Rod- ney. 11 y reçoit ses amis, ses amies même. 11 y fume surtout d'innombrables pipes.
Entre les quatre murs de Saint-Olaf, ces murs entièrement recouverts de verdure et de fleurs, se trouve tout ce qui est nécessaire à des gens de goûts ei d'habitudes raffinées. 11 est de ce style très en fa- veur aujourd'hui que l'on appelle « reine Anne ». Son porche, ses fenêtres à plusieurs vantaux lui donnent vraiment un air ancien, un peu puritain que le mot anglais « quaint » rend très bien. Dès le len demain de mon arrivée, miss Baring m'en a ouvert toutes les portes.
Sur le hall carré donnent le salon, la bibliothèque, la salle à manger,. Des portraits de grands-parents, une vieille horloge, deux bahuts, une table et des sièges de Chippendale, le grand ébéniste anglais de la moitié du xviii^ siècle, lui prêtent fort bon air. Je tombai en admiration devant ces meubles exquis. La douceur chaude de leur vernis, l'élégance simple de leurs lignes me charment toujours et je ne puis ré- sister au plaisir de les caresser.
— Je suis contente que vous les appréciiez, me dit Edith. C'est tout ce que nous possédons de précieux.
Le salon de Saint- Olaf ne révèle, Dieu merci, au- cune prétention au luxe. Trois bons tableaux, un.
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grand piano, un bureau, une petite table tournante pour les livres, le rendent plutôt intime et familial. Des plantes, des fleurs, quelques objets rapportés d'Italie, allègent la lourdeur du mobilier anglais.
La bibliothèque est le salon du matin, du soir, la pièce où l'on vit. Un de ses panneaux seulement est garni de livres. Là encore il y a des portraits de grands-pères et de grand'mères, puis quelques vieilles estampes, des photographies d'amis. Sur la cheminée reine Anne, une très vieille pendule et des vases de Delft avec de belles fougères. Une porte-fenêtre, pas reine Anne du tout, mais très com- mode, ouvre sur le jardin. Une baie cintrée avec un banc intérieur forme un de ces coins confortables « cosy corners » comme il y en a souvent dans les maisons anglaises. Celui-ci semble fait pour le fleu- retage ou les causeries du crépuscule. Dans cette pièce confortable, il y a de bons fauteuils, une large table à écrire. On y vient faire sa correspondance, lire les journaux, se reposer au retour de la prome- nade. Les animaux, les chiens et le chat en ont l'en- trée et ils y font de fréquentes visites. Tout cela crée une atmosphère dans laquelle on se sent bien.
Des tableautins, des aquarelles ornent le mur et le palier de l'escalier. Les chambres à coucher de mes hôtes sont claires et gaies comme la mienne. Cha- cune est bien caractéristique. Chez Rodney des fouets, des gants de boxe, des raquettes de tennis, un porte-bottines en fer, sur lequel sont alignées trente-trois paires de chaussures... je les ai comptées en riant. L'Anglais a une affection toute particulière pour ses chaussures. De chaque côté de la cheminée
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sont piqués des portraits de jolies femmes, de beautés professionnelles. Puis autour de la chambre, il y a des photographies, des dessins de bateaux, de yachts, de tout ce qui va sur Teau, on pourrait croire que le maître de céans est un marin manqué.
Chez Edith, c'est un curieux assemblage de choses diverses : des ardoises corne rtes de « scores », un sac de golf, des cravaches, des portraits de che^"aux et de chiens. Des meubles de noyer d'une simplicité un peu fruste, puis une toilette élégamment outillée, des tableaux religieux, des li\res de piété, le long- chapelet de Lourdes, la statuette de saint Antoine de Padoue. Tout cela extériorise admirablement mon amie, son besoin d'activité physique, son instinct de coquetterie féminine, la spiritualité de son âme catho- lique.
Chez madame Baring. des meubles et des tentures de reps vert, trois portraits d'enfants, celui de M. Baring, une vitrine renfermant des bibelots an- ciens, des reliques de famille sans doute, deux tablettes de livres, à côté du lit, une croix, puis, sur une petite table, isolée respectueusement, une énorme Bible qui semble remplir la pièce et ajouter à son austérité.
Quel abîme ces objets marquent entre ces deux générations humaines vivant sous le même toit !
Une grande salle de bains, très claire, bien amé- nagée, complète l'installation, cela va sans dire.
Edith a tenu à me montrer le quartier des domes- tiques, un peu par amour-propre patriotique, j'ima- gine, parce qu'elle a assez vécu en France pour sa- voir que nos serviteurs sont indignement logés.
20 l'île inconnue.
A Saint-Olaf, ce quartier se compose de trois pièces : l'une occupée par la cuisinière, l'autre très grande, très gaie, à deux fenêtres, par les deux femmes de chambre, la troisième est de réserve. Ces pièces aux murs ripolinisés m'ont donné une impression de vie simple mais digne et saine. Pour chaque personne un lit de fer bien garni, une ar- moire, une petite commode, une table, deux chaises, une toilette, — la toilette est considérée de première nécessité en Angleterre, on la trouve dans les mai- sons les plus pauvres. A ma grande satisfaction, j'ai vu dans ces chambres de jolis riens, des photogra- phies, des cartes postales, des nœuds de ruban. Chez la cuisinière, il y avait des images de saints, du buis bénit et des fleurs. Voyez-vous des fleurs dans le taudis de nos gens ?
Miss Baring a ouvert un petit cabinet attenant qui avait des robinets d'eau chaude et d'eau froide, puis un tub.
— Leur salle de bains, m'a-t-elle dit en souriant. Quand on veut des domestiques propres, il faut leur fournir les moyens de l'être.
Kos voisins ont compris le devoir de faciliter l'hygiène à leurs serviteurs. Ceux qui le font par intérêt, pour leur propre santé sont plus intelligents que nous, ceux qui le font par bonté sont plus humains.
Sur le même palier, j'ai vu le réservoir d'eau. Il m'a paru énorme. En Angleterre, il y en a un dans chaque maison. Cet arrangement rend partout pos- sible le bain quotidien.
Dans le sous-sol de Saint-Olaf, assez bien éclairé,
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se trouvent la cuisine, la dépense et la salle des domestiques.
Le fourneau de la cuisine m'a frappée par ses dimensions. En France, on n'en trouverait de sem- blable que dans une très grande maison. Évidem- ment, c'est une machine qui tient plus de place dans la vie anglaise que dans la nôtre. Sa grille pourrait rôtir un mouton tout entier et son bouilloir fournit de l'eau chaude en abondance. Des viandes rôties à la broche, le bain quotidien, contribuent pour beau- coup à la santé et à la force de John Bull. Pas à mé- priser le fourneau anglais, à importer plutôt.
La salle où les domestiques mangent et se tien- nent est tout à fait jolie. Les gens de service ne sont pas nombreux à Saint-Olaf et ils ne suffiraient point si madame Baring et sa fille n'étaient d'aussi bonnes ménagères. Outre la cuisinière, il y a une fille de cuisine quelques heures par jour, une fille de chambre, — une femme de chambre. — ■ La fille de chambre est chargée de la propreté inté- rieure, la femme de chambre de tout ce qui regarde la salle à manger. Elle remplit l'office d'un maître d'hôtel, sert à table, soigne l'argenterie, ré- pond à la porte et introduit les visiteurs.
Un jardinier, deux jours par semaine, suffit à l'en- tretien du jardin et de la pelouse grâce au bon outil- lage dont il dispose.
La maison de mes hôtes, comme toutes les maisons des gens comme il faut en Angleterre, est très hygié- niquement tenue. Chaque jour une pièce se fait à fond, la literie est aérée longtemps. Quand on quitte sa chambre, on en laisse la porte ouverte. L'air cir-
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cule ainsi du haut en bas et s'y renouvelle prompte- inent. Nos découvertes ont révélé au monde entier la nécessité de l'hygiène. Les Britishers l'appliquent au prix des plus coûteux sacrifices ; nous, nous en sommes encore à la théorie.
J'ai regardé à Saint-Olaf avec la même curiosité qu'un naturaliste mettrait à étudier un nid. Dans le nid et dans la maison, on peut lire le caractère, les habitudes, entrevoir même la destinée de l'oiseau et de l'homme. Et dans le nid et dans la maison, il y a une âme. Je n'ai pas tardé à sentir celle de Saint- Olaf. C'est l'âme d'une époque de transition, en train de se dédoubler si je puis dire, très vieille, très ri- gide, très étroite de par la mère, moderne, assoiffée de liberté, ouverte aux idées de par les enfants ; elle est telle, maintenant dans la plupart des familles an- glaises. Elle ne me semble ici ni poète, ni artiste, ni sentimentale, mais tendre et humaine, affinée par des siècles de bonne éducation, bien née enfin. Ma- dame Baring et sa fille sont des « ladies », le fils est un gentleman. On le devine aux objets qui les entou- rent, à leur manière de vivre, de dépenser. Une reine se sentirait « at home » chez eux et eux ne seraient point gênés par sa présence. La voilà la pierre de touche.
Saint-Olaf.
Dans ce cadre de Saint-Olaf la vie est uniforme mais très confortable, les économies se font sur les plaisirs mondains, sur la toilette, sur les extras, mais
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non sur l'hygiène, le sport et l'hospitalité. Dans une famille française de même fortune, elles porteraient au contraire sur ces trois dernières choses.
A sept heures, on prend une petite tasse de thé en guise de ré\"eille-matin. A huit heures et demie, un coup de gong annonce le déjeuner. Madame Ba- ring et Edith descendent à la salle à manger nette- ment habillées, la première avec une « cap » bien blanche, une robe de laine, la seconde en costume tailleur. En Angleterre, les matinées et les robes de chambre ne sont pas de mise à la table de famille, pas même au rez-de-chaussée de la maison.
Le déjeuner se compose de viande froide, d'œufs ou de poisson, de ce lard grillé qui ouvre si bien l'appétit, de thé ou de café. Le courrier arrive, on lit ses lettres, ses journaux, on établit le programme de la journée.
Aussitôt le repas terminé, Rodney enjambe sa bicyclette qu'il laissera à la gare. De là, il part pour l'étude de Sir Richard, son oncle.
Mon amie s'occupe du ménage. Elle en a déchargé sa mère et, malgré son horreur pour cette tâche, elle la remplit avec une conscience bien britannique. Elle soigne les plantes, les fleurs qui décorent l'inté- rieur — et ce n'est pas une petite besogne, — elle décante les vins, descend à la cuisine où elle inspecte le garde-manger et combine le menu avec le terrible personnage qui règne dans le sous-sol. Les fournis- seurs arri^ ent à cheval, à bicyclette, en voiture. Ils reçoivent les commandes, repartent grand train et tout est apporté en temps voulu. La viande et le pain sont pesés régulièrement à leur arrivée. Ici les cuisi-
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nières n'achètent rien, conséquemment pas de sou du franc.
Madame Baring, elle, passe une partie de la ma- tinée à diriger le jardinier, puis elle s'installe dans la bibliothèque, tient les comptes de la maison, fait sa correspondance, lit le Morning Post et prend son ouvrage, — tricot ou couture, — ouvrage destiné à de pauvres gens.
Edith sort alors pour sa promenade de santé, — soit à pied, soit à bicyclette, — à cheval deux fois par semaine.
Le luncheon est à une heure et demie. Dans les intérieurs modestes, c'est un repas plutôt léger. Cha- cun monte ensuite chez soi pour se reposer un mo- ment et faire la toilette que demande le programme de l'après-midi : visites, garden-parties, sport ou promenade.
Vers six heures et demie, Rodney revient de Lon- dres, il passe immédiatement dans la salle de bains, s'habille comme pour aller dans le monde, substi- tuant seulement le smoking au frac. Il ne lui est ja- mais arrivé, je gage, de dîner chez lui en jaquette ou en redingote. Madame Baring et Edith sont égale- ment en toilette du soir et demi-décolletées. Cela donne au repas une élégance qui relève la fonction animale. Rodney apporte les journaux du soir, les dernières nouvelles de « la cour et de la ville ». Après le dîner, on sert le café au salon, on fait une partie de cartes et vers dix heures et demie ma- dame Baring se retire. Les jeunes gens vont finir la soirée dans la bibliothèque, Rodney fume une pipe ou un cigare, boit un whisky et soda, Edith tricote
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près de lui ces longs bas de chasseurs que les An- glaises aiment à conledionner, cl tous deux causent politique et sport.
Ce sont là les lignes principales de la vie de nos voisins. Elles ne seront que légèrement modifiées par le rang et la fortune.
Chez le squire ou le grand seigneur, le déjeuner sera servi à neuf heures et demie. On y arrivera moins ponctuellement. 11 traînera même sur la table jusqu'à onze heures. La maîtresse de maison fera son ménage par l'entremise d'une femme de charge, mais elle le fera. Les hôtes potineront, liront les jour- naux, écriront leurs lettres dans le salon du matin, ou s'éparpilleront dehors selon leur bon plaisir. Aux sports simples s'ajouteront les sports de luxe. Le fleuretage, les intrigues féminines, matrimoniales, agrémenteront la routine. La journée se finira en grande toilette. Mais à travers tout cela, se retrou- veront les lignes que j'ai reproduites. A mesure que du point médium où je les ai prises, on montera l'échelle sociale, elles seront moins rigides, plus bril- lantes, à mesure qu'on la descendra, elles devien- dront plus ternes... plus indistinctes... puis elles finiront par se perdre dans l'effroyable nuit de la misère et du vice... et cette nuit en Angleterre est plus noire, plus profonde que partout ailleurs.
Saint-Olaf.
Les Français sont persuadés que les Anglais n'ont pas le sentiment de la famille et les Anglais que nous ne connaissons pas le home, — jugements absolu-
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■20 l'île ixcoxxue.
ment faux et qui témoignent d'une ignorance mu- tuelle chez ces mauvais voisins.
La famille ! le home ! C'est dans ces deux choses sacrées que se manifeste le mieux la diversité de l'àme, du sexe et de la destinée des races saxonne €t latine.
Les Anglo-Saxons ont à un très haut degré l'amour de l'espèce. Pour Tamélioration de l'espèce, ils n'épargnent rien. Ils soignent particulièrement les petits et font pour eux des sacrifices réels. Les mères les nourrissent quand elles le peuvent et elles sur- veillent de près leur éducation première, — toujours par devoir instinctif envers l'espèce. — Dans la classe moyenne on vit à la campagne, dans la banlieue afin que les enfants aient suffisamment d'air et d'espace. On se prive de luxe pour leur donner des bicyclettes, des ponies, des instruments de sport, tout ce qui peut aider à leur développement physique. On ne néglige rien pour qu'ils ne se trouvent pas dans un état d'infériorité. On les élève pour la vie, pour la lutte, et ce but exige une sé\érité, une discipline morale que nous prenons à tort pour de l'indiffé- rence.
De ce côté-ci de la Manche, toutes les lignes de démarcation sont plus distinctes, plus larges, et l'esprit hiérarchique domine même dans la famille. La mère devient rarement l'amie de ses enfants, elle ne recevrait pas certaines confidences, elle n'abor- derait pas certains sujets, par crainte qu'ils ne la missent sur un pied d'égalité avec eux. Dans leur vie, comme à la table familiale, elle occupe le siège ie plus élevé. Entre parents et enfants les sentiments
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ne s'extériorisent pas en caresses, ou en paroles. Ils ont moins de chaleur que chez nous, mais autant de profondeur et ils ne laissent pas que de produire de beaux dévouements et des exemples touchants d'abnégation. Après avoir retourné ma plume bien des fois, je crois pouvoir affirmer qu'en Angleterre l'amour filial est plus fort que l'amour paternel ou maternel. En France, c'est le contraire.
L'Anglais a pour sa mère un sentiment très tendre. Quand il lui adresse la parole, qu'il la taquine dou- cement, une lueur d'affection illumine son regard, sa physionomie reprend une expression d'enfance, qui me ravit toujours. De son côté, la mère a une prédilection ouverte pour ses fils. Les sœurs adorent leurs frères. Le mâle représente la race... et l'An- glaise a le culte de la race. Chez tout Britisher, il y a un instinct particulier de protection pour les femmes de sa famille. En outre, le goût du sport crée une camaraderie fraternelle tout à fait char- mante et que nous ne connaissons pas.
Entre les pères et les fils, par exemple, le lien n'est pas ausi étroit qu'il l'est en France. De part et d'autre, il y a plus d'indépendance. Ils en viennent de bonne heure à se traiter en hommes et en lutteurs.
Les parents anglais ont beau savoir qu'ils ont peu de chance de garder leurs enfants près d'eux et se préparer à l'éventualité de la séparation, quand elle arrive, elle n'en est pas moins pénible. Il y a quel- ques années, à Southampton, j'ai assisté au départ d'un régiment envoyé aux Indes où sévissait la guerre. Les adieux étaient brusques, silencieux, cou- rageux, mais il s'en dégageait une telle onde de dou-
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leur que moi, étrangère, j'en ai été affectée jusqu'aux larmes. Les courriers énormes qui partent d'Angle- terre chargés de ces lettres sur papier mince, si volu- mineuses et vont trouver les absents dans tous les coins du globe, prouvent suffisamment la force des liens de parenté.
Avons-nous vraiment plus que nos voisins le sen- timent de la famille ? Eh bien, je ne le crois pas. Les Anglais aiment l'espèce dans leurs enfants, les Fran- çais aiment leurs enfants dans l'espèce. Ils s'aiment surtout eux-mêmes dans leurs enfants. Ils rembour- rent plus douillettement le nid des petits afin de les y retenir longtemps. Ils ne s'efforcent pas de les pré- parer à la lutte, mais de la leur épargner. Dès leur naissance, ils s'occupent à paver leur roule. Ils son- gent à leur laisser autant de fortune que possible et pour cela ils économisent sur les choses nécessaires à leur hygiène et à leur santé. Au lieu de développer l'énergie qui les pousserait au loin, ils développent la sensibilité qui les retiendra au foyer. Cet amour-là manque de grandeur et il est absolument féminin dans sa prévoyance et sa sollicitude puérile. Chez nous, parents et enfants s'aiment à tort et à travers, avec entrain, a\ec passion même, mais sans grande sagesse. La familiarité a augmenté et le respect a diminué. Autrefois, les parents seuls tutoyaient les enfants et les enfants employaient ce joli « vous » qui établissait la juste ligne hiérarchique. Je vou 'drais qu'on le rétablît. Dans l'aristocratie, on a cou- servé l'usage ancien, et le fds baise encore la main de sa mère. Dans l'atmosphère rigide de la famille anglaise s'élabore le caractère, dans l'atmosphère
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tendre de la famille française s'élabore Tàme. Le caractère et l'àme ne sont-ils pas les deux forces motrices de nos destinées respectives ? .
Si vous demandez à un Anglais quel est le plus beau mot de sa langue, il vous répondra sans hési- ter : « le mot home ». Home ! pour lui, c'est le pays, le port, le ciel. On dit sou\ent de quelqu'un qui vient de mourir : « He has gone home ». Il est re- tourné dans sa patrie. Home ! c'3st encore le nid familial, l'abri inviolable, le toit protecteur, la mai- son avec un escalier que les inconnus ne montent pas et cette maison, tant humble soit elle, John Bull en a le culte. Dans les petits cottages en briques rouges collés les uns aux autres comme des alvéoles, pas plus que dans le château, on ne garde les chaus- sures de la rue. Pour s'asseoir à la table de famille, on fait toilette. Les jeune filles piquent dans leurs cheveux un ruban de couleur claire, se parent de quelque ornement hideux, mais touchant de bonnes intentions. La mère dira : « Il faut que je change de robe, les garçons vont bientôt rentrer. » Et les gar- çons la trouvent habillée de sa meilleure robe. Ce tableau de leur home ainsi égayé s'imprime dans quelque cellule de leurs cerveaux. Ils l'emportent au bout du monde souvent et quand Tommy Atkins meurt sur un champ de bataille lointain, la coiffe blanche de la mère, le nœud bleu ou rose de la sœur ressortent comme des points de lumière dans ses vi- sions d'agonie et mettent un dernier sourire sur ses lèvres.
En vue de la mission qu'il doit remplir ici-bas, l'Anglais est éminemment transplantable. Avec un
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toit au-dessus de sa tête, des murs pour enfermer sa vie, il reprend racine sous toutes les latitudes. Dans la tente, dans le bungalow, dans la maison coloniale, il vit autant que possible comme en Angleterre, il établit les mêmes usages, le même rite domestique. La terre natale lui demeure chère, il en parle tou- jours avec orgueil, il y retourne en visiteur, mais il finit par la considérer comme une sorte d'aïeule, il l'appelle volontiers « la vieille patrie ». L'endroit où il a son home devient son pays, ce pays sera une patrie pour ses enfants.
Les Brilishers qui voient les Français assis à la terrasse des cafés sont convaincus que nous ne con- naissons pas le home. C'est généraliser un peu trop, il me semble.
Ce que nous appelons le « chez soi )) est assuré- ment moins que le home, mais le « foyer » est davan- tage. Le foyer ! Comment décrire cette chose ab- straite, composée de forces invisibles, qui nous re- tient, qui nous ramène, qui nous est si chère ! On peut posséder un home, et n'avoir pas de foyer. La demeure la plus humble peut être un foyer, et le palais du millionnaire peut n'en être pas un. Le seuil du foyer est plus sacré que celui de home. Le foyer ne s'improvise pas, ne se réédifie pas et il faut qu'il repose sur la terre même de la patrie. C'est un centre de chaleur et de lumière, créé par l'amour, l'amitié, le dévouement, l'union des cœurs et des intelligences... Voilà ce que nous avons. Le home est anglo-saxon, le foyer est latin.
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Saint-Olaf.
Madame Baring m'inspire une admiration crois- sante. A Monte-Carlo, elle m'a\ait donné l'impres- sion d'une femme bien élexée, très distinguée, mais d'un esprit moyen. Ici, dans celte maison, où je vois son œuvre, oîi je sens son influence, elle m'apparaît tout autre. Ce n'est pas la matrone britannique, un type horripilant s'il en fut, c'est la mère anglaise doublée d'une lady.
Son mari, un cadet de famille avec des goûts coû- teux, des goûts d'aîné, pourrait-on dire, avait essayé de s'enrichir sur le turf et n'y avait point réussi. Après sa mort, se trouvant à demi ruinée, elle vint vivre modestement à Wimbledon avec ses trois en- fants. Des circonstances particulières lui permirent d'acheter Saint-Olaf pour un prix dérisoire. Elle l'a reconstruit en partie, en a fait la demeure charmante qu'il est aujourd'hui. A force d'économie, en s'ou- bliant constamment elle-même, elle est parvenue à donner à ses deux fils et à sa fille une éducation en rapport avec leur naissance. Elle a mené sa petite barque d'un coup de rame habile, ferme et régulier. Sa voix ne s'élève jamais, sa robe. est sans frou-frou,. son pas léger glisse sans bruit et cependant elle rem- plit la maison tout entière, c'est elle qu'on cherche dans chaque pièce. On sent intuitivement qu'elle est une force.
Si le chignon de mademoiselle John Bull est carac- téristique, la « cap » de madame John Bull l'est davantage encore. On appelle « cap », en anglais, ce
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morceau de mousseline et de dentelle que les femmëg dt; diverses conditions, les nurses, les servantes et les dames d'un certain âge se posent sur le sommet de la tète. La « cap » a, pour moi, l'effet symbolique de Téteignoir. De fait, elle éteint toujours quelque chose, la liberté ou la jeunesse. Il y a des « caps » qui expriment la bonhomie, la bienveillance, une dis- position gaie. Il y en a qui sont bourgeoises agres- si\es, qui sont « cant ». Celles de mon hôtesse me donnent une impression de finesse, d'élégance innée, de bonté, mais aussi d'irréductible intransigeance. Ce sont surtout des caps de comté. Pour des Fran- çais, ceci demande une parenthèse explicative. En Angleterre, on appelle familles de comtés, celles qui possèdent des terres inaliénables, des fidéicommis. Elles ne font pas partie de la noblesse, mais elles la reçoi\ent et sont reçues par elle. Quelques-unes sont établies sur le même sol depuis des siècles et ont une origine plus pure et plus ancienne que nombre de lords et de pairs. On y déroge moins facilement que dans les autres classes. Les hommes y sont souvent grands buveurs, grands chasseurs... et le reste. Les femmes ont alors les vertus opposées, cela donne une bonne moyenne de respectabilité et maintient l'équilibre domestique. Dans les familles de comté, on trouve encore une belle couche d'ignorance. La mentalité y est plus solide que brillante. Le carac- tère droit, primesautier a une certaine rudesse. C'est un curieux mélange de morgue aristocratique, de bonhomie campagnarde et de petitesse provinciale. Chez mes hôtes, à divers degrés, je retrouve ces dé- fauts et ces qualités de terroir anglais. Madame Ba-
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ring est essentiellement comlé, et ses « caps » ne trompent pas. N'importe, sous ses « caps », il y a des bandeaux de cheveux soyeux et fins, un peu ondes, presque blancs, des yeux bruns très vifs, un visage charmant encore à regarder. Elle est très soi- gnée de sa personne, très coquette même. Ses robes du soir, demi-décolletées, sont garnies de vieille dentelle ; autour du cou, elle porte un haut ruban de velours sur lequel sont fixés des bijoux anciens. A la tête de sa table, elle a très grand air. Comme la majorité des Anglaises, c'est là qu'elle représente le mieux. Elle a fait de fréquents séjours sur le con- tinent et cela lui a enlevé beaucoup de sa raideur britannique. Pendant que ses fils étaient à Cam- bridge, elle louait Saint-Olaf et passait trois ou quatre mois soit en Italie, soit en Suisse. Mainte- nant, quand elle a réussi à mettre une certaine somme de côté, elle emmène Edith dans le Midi pour lui donner un changement, changement dont elle est ravie de profiter. Elle s'intéresse à beaucoup de choses encore, à la politique surtout. Elle se tient aussi au courant du mouvement mondain et du mou- vement sportif. Elle est très conservatrice, très chau- vine. Elle déplore le libre échange, elle a horreur des Allemands parce qu'ils inondent le marché de leurs produits. Elle s'inquiète de l'invasion des ou- vriers étrangers, de l'imasion des congrégations françaises. Comme la plupart des Anglaises de sa classe et de son âge, elle a peur que le terrain ne manque sous les pieds de la nation.
A cette table de famille, je me rends compte du chemin que les idées ont fait en Angleterre pendant
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ces vingt-cinq dernières années. Il est immense. De madame Baring à ses enfants, il y a tout un siècle. Quand l'un ou l'autre laisse échapper une réflexion qui la choque, elle ne la relève jamais, elle se con- tente de l'accueillir par un silence réprobatif plus éloquent que des paroles.
J'ai surpris quelque chose de bien curieux. Edith, mue par son esprit très moderne, cherche instincti- vement à mettre du momement dans l'arrangement des meubles, des bibelots, de la garniture de la table à écrire même. Elle éloignera un fauteuil du mur, placera, échelonnera en biais, plumes et crayons. Madame Baring passe... et obéissant, elle, à l'esprit d'autrefois, de ses doigts fins et fermes, elle remet tout en ligne droite ! Ces deux gestes vraiment psy- chologiques, qui se répètent à chaque instant, qui sont réflexes presque, me paraissent saisissants. Ce- lui de madame Baring me représente un contre- poids, le contre-poids de la génération précédente doit exercer sur celle qui suit peut-être. Je rêve, moi, de parents montrant la voie et marchant en avant...
Bien que mon hôtesse soit plutôt froide, il y a entre elle et ses enfants un profond courant de tendresse. Rodney la taquine très drôlement. Il l'appelle sou- vent « mater » et, dans ce mot, il met une caresse qui n'échappe sans doute ni à son oreille ni à son cœur. Il pourrait» avoir une garçonnière à Londres, c'est uniquement pour elle qu'il vit à Wimbledon. Du reste, l'Anglais a une affection particulière pour sa mère Aeuve, une affection où il entre un instinct de protection.
J'ai appris avec un vif plaisir qu'à la mort d'un
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cousin germain madame Baring est destinée à héri- ter d'une belle fortune, elle se trouve être la der- nière des Wilkes de Loftshall, une vieille famille du Somersetsliire, et la lignée mâle éteinte, le fidéi- commis doit passer entre ses mains.
Edith m'a confessé qu'étant jeune fille, elle avait été cruellement tourmentée par le désir de cet héri- tage et que chaque matin, en ouvrant son journal, elle courait à la colonne des morts avec l'espoir d'}' trou\er le nom Thomas Wilkes.
— C'était abominable, a-t-elle ajouté avec son sou- rire nerveux ; mais à cette époque-là, l'argent m'eût apporté tant de bonheur, je le croyais du moins. Maintenant, je ne le désire plus que pour ma mère. Je voudrais qu'elle pût en jouir un peu avant de mourir, avoir sa ^■oiture, faire de longues prome- nades, absorber plus d'air. Cela prolongerait sa vie, j'en suis sûre. Quant à moi, mon ambition se borne désormais à l'achat de Dick, ce vieux pur sang que je monte. Il baisse terriblement. Ce me serait une joie d'être à même de lui donner la prairie verte et l'espace que son âme de cheval a peut-être toujours rê\és.
Depuis que je sais tout cela, la vue de madame Ba- ring additionnant les pence et les shillings, me semble pathétique et je ne puis m'empêcher de sou- haiter que le squire de Loftshall, qui a soixante- quinze ou soixante-seize ans, ne tarde pas trop à aller rejoindre ses ancêtres.
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Le besoin de changement et l'instinct de l'hospitalité sont les caractéristiques les plus remarquables de nos voisins, celles qui les différencient davantage de nous.
Il faut qu'ils changent de vêtements, de pièce, d'air, de maison, de pays. Ces changements sont probablement nécessaires à leur race. La nature les obtient au moyen de la vanité, du snobisme, d'une intuition particulière de l'hygiène. A moins que les Anglais ne soient très pauvres, ils ne garderont ja- mais toute la journée les mêmes habits et les mêmes chaussures. La petite bourgeoise veut avoir un salon pour le' matin, où elle se tiendra jusqu'à l'heure du déjeuner. Les architectes savent en amé- nager dans les cottages les plus modestes.
En Angleterre, du matin au soir, du soir au matin sans doute, on conjugue à tous les temps et à toutes les personnes le verbe « avoir besoin d'un change- ment ». « J'ai besoin d'un changement, vous avez besoin d'un changement. » Cette phrase qui re\ient dans toutes les conversations m'a longtemps horri- pilée. Elle est maintenant pour moi une révélation très intéressante.
Les Anglais sont des insulaires ; en conséquence, ils ne peuvent se suffire ni matériellement ni intellec- tuellement. L'océan qui les environne de tous côtés provoque à la longue en eux, l'angoisse de la prison et le désir de s'é\ader. De plus, leur ciel bas, le man- que de clarté, l'uniformité des lignes engendrent une monotonie déprimante. Cette monotonie est l'aiguil-
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Ion inéluctable qui les pousse hors de chez eux. Ils se répandent alors dans le monde entier en quête de lumière, de beauté naturelle ou artistique et ils ne rentrent jamais dans leur île la trompe vide. A leur insu, ils rapportent des éléments nécessaires à l'àme même de leur pays. S'ils pouvaient se rendre compte de ce qu'ils doi\ent aux autres nations... à l'Orient, à l'Italie, à la France, à ces races latines surtout qui provoquent souvent chez eux un petit sourire dédai- gneux, ils auraient pour elles la plus tendre révé- rence. Ils ne savent pas encore, voilà tout !
Ce besoin de déplacement dont les Britishers sont de plus en plus possédés a encore une autre cause.
Quelque confortable, quelque luxueux que soit le home anglais, il est toujours froid. Le snobisme du décorum y maintient une discipline trop rigide, trop uniforme. Il met une sourdine à la gaieté, rend la conversation lourde et banale, empêche l'extério- risation des sentiments, transforme les domestiques en automates. Cette atmosphère où manquent les bons fluides exhilarants, ceux qui ouvrent l'esprit et le cœur, finit par causer une sorte d'oppression, de nervosité, à laquelle nos voisins ne connaissent d'autre remède que le changement de milieu. Grâce à Vhospitalitémanie qui les distingue, ils peuvent toujours y avoir recours et ils ne s'en privent pas.
On donne un changement à ses parents, à ses amis, à de simples connaissances. La petite bour- geoise a sa liste de visiteurs aussi bien que la châ- telaine. Dans le cottage, sous le toit de la ferme, il y a la chambre de l'hôte et elle est rarement vide. Nombre de jeunes filles sont des mois sans réintégrer
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le domicile paternel. Il y a des gens qui passent litté- ralement leur vie les uns chez les autres, des familles qui ne sont jamais seules.
En Angleterre, l'hospitalité semble vraiment obli- gatoire, partant très banale, mathématique presque dans son action. Elle est donnée et reçue avec une simplicité qui la rend possible à tous. L'invité entre dans le cercle de la vie de ses hôtes et ce cercle n'accélère ni ne ralentit son mouvement pour lui. Il est admis à partager leur luxe ou leur médiocrité, le roatsbeef savoureux ou le hachis économique, les divertissements coûteux ou à bon marché. En retour, on exige peu de lui. On ne lui demande ni d'être très amusant ni très brillant, mais de faire nombre. Pourvu qu'en matière d'étiquette ou de toilette il soit conformiste, on est content.
Celte institution de l'hospitalité entretient la disci- pline domestique, aide à la formation du caractère par l'empire sur soi qu'elle exige. Elle donne aux femmes anglaises une occupation considérable. En général, elles aiment ce rôle d'hôtesses qui leur vaut des hommages, des égards, qui leur confère un véri- table pouvoir. La bourgeoise est obligée de payer de sa personne plus que la grande dame, mais elle a davantage de satisfaction. Elle éprouve un réel plaisir à préparer la chambre de celui-ci ou de celle- là, à décorer sa maison, à piquer des nœuds un peu partout ; elle est enchantée d'exhiber son linge, son argenterie. A la tête de sa table joliment ou riche- ment dressée, en toilette du soir, avec des convives à sa gauche et à sa droite, elle se sent quelqu'un et la sensation est toujours agréable. Elle aime encore
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la surexcilalion des arrivées, des départs, les lettres de renicrciements bourrées de compliments plus ou moins sincères. Tout cela anime ou ranime sa vie.
Quant au mari anglais, il ne regimbe pas contre cette obligation sociale. Il a l'habitude de laisser dehors ses soucis et ses affaires, il a toujours le temps de dire à sa femme quelque chose d'agréable ou de désagréable et il aime à boire ses vins en com- pagnie.
De ce besoin de changement, de déplacement, est né le « Aveek end », littéralement « fin de semaine ». On appelle ainsi ce congé du samedi à raidi au lundi matin que nos voisins s'accordent si sagement. IL était autrefois le privilège exclusif des travailleurs. Aujourd'hui, il est \enu en usage chez les mondains. Ils l'emploient à varier leurs amusements. Le roi même prend son « week end ». Je ne suis pas sûre qu'il n'y ait autant de droit que le plus laborieux de ses sujets. Il va le passer dans quelque château ami. On voit souvent filer en éclair la petite locomotive pilote qui neutralise la voie pour lui. A regarder Buckingham Palace, on devme avec quel plaisir il doit s'en échapper.
Le « week end » mondain est quelque chose de très particulier. Il mériterait une monographie signée d'un Thackeray ou d'un des grands fouets satiriques. Quelle surexcitation de vanité, de snobisme, d'am bition, il provoque ! Coûte que coûte, chez soi ou chez les autres, il faut l'avoir brillant et chic. On pêche des semaines durant une invitation, on s'en glorifie pendant des mois. C"est une sorte d'étiquette sociale,
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Les jeunes gens emmènent volontiers à Paris une petite femme quelconque, les hommes mûrs, la maî- tresse sérieuse qu'ils cachent aux environs de Lon- dres. On les rencontre sous les arcades de la rue de Rivoli, aux courses, dans les maisons de thé, dans les cafés-concerts. Ils ont l'air gauche et hon- teux comme tous les Anglais en rupture de respecta- bilité. Quand je rencontre ces couples de trans- fuges, je me dis : « Voici a week end. » Le mot français ne va pas à cette chose essentiellement an- glaise.
Ces trente-six heures fatidiques de la fin de la semaine produisent de ce côté-ci de la Manche un formidable bouillonnement de vie, et sans crainte de se tromper, on peut assurer que c'est surtout le diable qui l'active non plus avec les bons vieux fagots d'autrefois, mais bien aAec de l'essence et du pétrole.
Le samedi après-midi et le lundi matin, il y a sur toute la surface de Tlle inconnue un chassé-croisé d'individus qui serait incompréhensible pour un sa- vant de Mars ou de Jupiter chargé d'étudier les Ter- riens. Moi-même, aujourd'hui seulement, je me rends compte que toutes ces créatures, les unes em- portées dans une machine à roues avec une valise ou une malle au-dessus de leur tête, les autres montant en chemin de fer, en bateau, ne sont que des agents de la vie dirigés inéluctablement vers des buts divers, chargés de transmettre des messages, de porter des paroles de paix ou de discorde, d'unir ou de désunir... que sais-je encore. Oui, je m'en rends compte, assez bien parfois. Alors, je les accompagne d'un œil émerveillé. Le pauvre petit romancier que
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je suis, ce romancier qui peut à peine tenir entre ses mains les |i/s de quelques personnages, éprouve une admiration éperdue pour les puissances qui combinent tous ces mouvements... et, ahurie... je m'en vais répétant : « Comment ? comment ? » Quand dans l'encadrement d'un cab un a isagc d'homme ou la femme me frappe, je me demande : « Sera-t-il un agent malfaisant celui-là ?... Sera-t-elle un agent bienfaisant celle-là ? » Je voudrais voir plus long- temps. C'est déjà bien joli de voir. Soyons-en recon- naissante. Je sais au moins que ce fameux, que cet échevelé « week end » mondain est un des moyens employés par la nature pour accélérer les échanges chez nos voisins. Et il les accélère, n'en doutez pas !
Tandis que les Britishers se renouvellent par les voyages, par l'hospitalité, par l'éternel changement, nous nous renouvelons sur place pour ainsi dire.
Notre situation de continentaux nous met en con- tact immédiat a\ec les grands courants d'art et de pensée. L'intuition, cetle faculté divine dont notre race est pourvue, nous révèle souvent ce que nos yeux ne voient pas, ce que nos oreilles n'entendent pas. Tout semble arrangé pour faire de nous un peuple sédentaire.
Notre pays baigné d'une lumière claire est admi- rablement varié, entre lui et nous il y a une com- munion étroite. Nulle part ailleurs, nous ne trou- vons les éléments qui nous con\iennent et nous y restons et nous y re\enons toujours.
En outre, dans nos intérieurs quelque humbles qu'ils soient, il y a de la gaieté, de l'imprévu, une
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belle exhubéraiice de vie. On }• cause librement, on y discute tous les sujets imaginables. Cela crée une intimité réchauiïante qui retient. \ous nous suffisons à nous-mêmes, de là notre égoïsme et notre exclusi- visme.
Personne n'a jamais vanté l'bospitalité française... et pour cause... Aous vivons de préférence dans les villes, non pas dans des maisons séparées... mais sur des rayons, un arrangement qui n'est pas plus favorable à l'hospitalité qu'à la reproduction, soit dit en passant. L'espace nous est trop parcimonieu- sement mesuré pour nous permettre d'avoir des hôtes. Comme partout ailleurs, les gens riches, les châtelains remplissent d'amis et de connaissances leurs demeures trop \asles. Ils donnent à chasser, à dîner et cela généreusement ; mais dans la classe moyenne, on ne reçoit guère que ses proches pa- rents. Les provinciaux ferment bravement les jjièces inoccupées de leurs habitations, ils n'auraient pas l'idée d'inviter quelques citadins à venir se reposer dans leur atmosphère plus tranquille, respirer un air meilleur. Aous ne connaissons pas encore leffî- cacité réelle d'un changement de milieu et d'asso- ciations. Nous ne saurions du reste ni offrir, ni accepter l'hospitalité avec simplicité. Nous ne l'avons pas dans le sang. C'est un fait d'histoire naturelle.
Avec notre tempérament, l'hospitalité à jet continu telle qu'elle se pratique en Angleterre nous serait intolérable. Je ne puis imaginer sans rire l'état d'àme d'un mari français, nerveux, impulsif, mal disci- pliné, qui trouverait conslamment des hôtes à son foyer, entre lui et sa femme, qui serait obligé de se
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contraindre, de réfréner son humeur. Il deviendrait tout simplement enragé.
Chez lui, l'Anglais se met en habit, le Français se met en bras de chemise (moralement). Il a l'habi- lude, en arrivant, de jeter son fardeau de soucis et de préoccupations au beau milieu de la table de famille, la présence des étrangers serait gênante et il n'a jamais été habitué à se gêner. John Bull vous recevra sous son toit sans vous admettre dans son intimité. Si Madame la France vous ouvre sa mai- son, elle se croira obligée de vous ouvrir son cœur et elle en garde la clé plus jalousement qu'on ne le croit.
Notre manière de vivre et de sentir produit une concentration plus intense et c'est celte concentra- tion même qui donne à notre âme sa prodigieuse force de diffusion et de rayonnement,
Ai-je deviné un peu ?... un tout petit peu, les causes et les effets de ces mouvements divers qui sont im- primés à nos voisins et à nous ? Hélas, à chaque instant, nous croyons découvrir la vérité. Comme les enfants dans certain jeu, nous nous écrions triom- phalement : « je brûle », et puis, une voix railleuse nous répond : « tu gèles. »
Saint-Olaf.
Madame Baring et sa fille ont voulu me donner un changement. C'est là, j'en suis sûre, l'idée bien an- glaise qui les a inspirées à m'inviter. Je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'elle a du bon. Je me sens toute ravivée par la nou\eauté des choses qui
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m'entourent, par l'intérêt, la curiosité qu'elles pro- voquent dans mon esprit.
En ma qualité d'étrangère, on me sert le- premier déjeuner chez moi. A huit heures précises, la fille de chambre m'apporte un petit broc d'eau chaude pour les premières ablutions, puis un plateau avec le thé et d'appétissantes rôties beurrées, qu'elle place près de la fenêtre ouverte.
Mes yeux se reposent sur cette riche verdure anglaise qui semble faire du silence et de la paix, et ils suivent avec plaisir les ménages d'oiseaux qui picorent la pelouse. J'aime à sentir, comme con- traste, que Londres, la gigantesque fournaise, est là tout près. Parfois, je prête l'oreille et je m'étonne de ne pas entendre le crépitement de sa \ie.
Chaque matin, je fais une promenade à pied. M'ayant entendu dire à Monte-Carlo que pour prendre contact avec les gens et les choses, je devais être seule, Edith refuse toujours de m'accompagner. Il m'arrive quelquefois de la rencontrer à bicyclette au tournant d'un chemin, elle met pied à terre, nous rentrons ensemble et je lui fais part de mes décou- vertes ou de mes impressions. Quand elle monte à cheval, je m'arrange de manière à la rencontrer pour lo plaisir de voir un beau morceau d'équitation. Elle a une assiette parfaite, une assiette de race.
Je ne connaissais aucune de ces villes suburbaines qui sont comme des excroissances aux flancs de la métropole, des excroissances qui contiennent jusqu'à trente, quarante, cinquante mille habitants. Wimble- don est joli, élégant, en train même, paraît-il, de deve- nir à la mode. Sa bonne société se compose d'hommes
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dans les affaires, de rentiers, d'officiers en retraite, de veuves, de vieilles filles, de demoiselles en quan- tité. Il est éminemment respectable. Pas de guin- guettes, pas de restaurants pour fêtards comme dans la banlieue parisienne. Au niveau de la gare, sont les rues commerçantes a^ec des magasins fort bien approvisionnés. Les trottoirs, envahis par un nombre invraisemblable de nurses et de bébés, don- nent une belle idée de sa population. De larges ave- nues montantes, bordées de cottages et de villas, con- duisent à une sorte de plateau où se trouvent la ville haute, le beau quartier et ce c[ue l'on appelle « the Common », — communal est le mot qui traduit de plus près sans rendre exactement la chose an- glaise.
Le « Common » de Wimbledon passe pour une des beautés naturelles de l'Angleterre. Je me sou- viens d'en avoir vu des gravures dans ma jeunesse. Au premier regard, rien ne semble justifier cette quaFification. C'est un immense terrain qui s'étend jusqu'à Pulney, un terrain plutôt nu et plat, coupé de chemins et de sentiers, sur lequel pousse une herbe drue, des bruyères, quelques bouquets d'arbres et qui a pour points de repère une flèche d'église à l'horizon, les ailes d'un moulin à vent, le club du golf et une sorte d'étang. Tel que, ce « Common » a cependant un charme particulier dont on ne se lasse pas. Grâce à une imperceptible convexité, je l'ima- gine du moins, voitures, chevaux, amazones, cava- liers s'y enlèvent d'une manière mer\eilleuse. De plus, l'élasticité de son sol fait perdre toute notion de temps. Vous croyez marcher depuis cinq minutes,
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ot vous vous trouvez à une énorme distance de votre point de départ. Des effets de lumière, de perspec- ti^•e, le vent dont il est sans cesse balayé, la brume qui y jette son voile, le rendent changeant comme la mer, le font paraître infini, désolé, puis soudai- nement riant et lui donnent une beauté unique, sauvage, mystérieuse. Il prête aux légendes, aux his- toires fantastiques. Personne, à coup sur, ne le tra- verserait volontiers de nuit. Ce terrain appartenait à lord Spencer ; Wimbledon et Putney ayant appris qu'il se disposait à le vendre pour bâtir en firent Tacquisition afin d'en garder la jouissance. Chaque habitant des deux communes paie une taxe annuelle qui est employée à amortir la dette et à en acquitter les intérêts. Jamais argent ne fut plus intelligem- ment dépensé, car cet espace libre où l'air salin de la Manche arrive par une échancrure entre les col- lines de Brighton, est comme un véritable pomuon pour les petites villes \oisines et pour Londres même. 11 servait autrefois aux manoeuvres militaires, il est maintenant abandonné aux promeneurs, aux bébés, aux tra\ailleurs de la Cité qui, le samedi après midi, viennent y dresser des camps volants de sport.
\A'imbledon possède naturellement tous les types de l'habitation suburbaine. Il y a d'abord, dans la ville basse, des lignées de logettes d'ouvriers avec un peu de verdure devant, une petite cour derrière. Puis d'autres lignées de maisons grises ou rouges de quatre pièces seulement, attenantes les unes aux autres, posées sur le sol, toutes pareilles, comme découpées à l'emporte-pièce. Chacune a un minus-
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culc jardin. Les fenêtres sont claires, garnies de demi-rideaux très blancs ; ici et là, quelques fleurs témoignent d'un effort \ers la beauté. Viennent en- suite des maisons très modestes, bâties par deux, par trois, a\ec un sous-sol, une grille, un morceau de gazon, quelques arbustes. A droite, à gauche, des larges avenues, et sur le plateau même, s'élèvent des villas de toutes descriptions, séparées les unes des autres par des haies et des bouquets d'arbres. Elles ont des jardins plus ou moins grands, des pelouses, des tennis. Celles-ci sont revêtues de lierre, de vigne vierge, celles-là de clématites, de glycine. Toutes sont luxueusement fleuries. Les plus modernes témoi- gnent de ce besoin croissant de lumière et d'air que la créature éprouve, elles semblent tout fenêtres et baies. Dans les environs du « Common », dans les chemins verts, sur la route de Londres, il y a de vraies maisons de campagne, de fort belles pro- priétés même, l'une d'elles entre autres, « Belmont », appartient au duc d'Alençon.
Jamais, je n'avais vu réunis tant de modèles di- vers d'habitations humaines. Chacune a une physio- nomie particulière, — physionomie que l'étage ne saurait donner. Je m'amuse à les lire au cours de mes promenades matinales et je suis curieusement affectée par leur vie intérieure. Certaines me font éprouver un ennui subit, le froid de la monotonie du puritanisme étroit. D'autres, sèches et dures, vieilles filles d'aspect, m'apportent la tristesse de la maturité solitaire. Beaucoup, par exemple, me com- muniquent une sensation agréable de bonheur simple, de fraîcheur reposante. A l'entrée du « Common »
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s'en trouve une qui n'est qu'une masse de fleurs brillantes. Il y a là une passion évidemment. Toutes, en général, du reste, me donnent une impres- sion de médiocrité, d'existence restreinte. Depuis que je commence à savoir épeler la vie, l'habi- tation humaine a pris, à mes yeux, une impor- tance énorme. Elle me semble sacrée comme un temple... et elle est un temple. Le mystère de l'in- carnation ne s'y renouvelle-t-il pas sans cesse ? La conception, la naissance, la mort, les rites inéluc- tables de la nature ne s'y accomplissent-ils pas jour- nellement ? Les murs ne contiennent-ils pas les grands invisibles : l'amour, la passion, la joie, la douleur. Les demeures des petits m'inspirent un res pect tendre. Je les voudrais toutes salubres, propres, ensoleillées. N'est-ce point sur ces demeures-là que s'arrête le plus souvent l'Ëtoile du Berger ? N'en sort-il pas des savants, des artistes, des poètes, des hommes destinés à éle\er l'humanité, à enrichir le monde de lumière, de beauté et d'espérance?... Ce matin, en cheminant lentement, j'ai senti cela, et les logettes, et les cottages, et les villas suburbaines m'ont tous paru intéressants. Mon esprit ne s'élè\ie pas toujours ainsi... tant s'en faut. Il iraînaille sou- vent encore au ras de terre. Quand il plane un mo- ment, quand il monte en ballon, j'aime à me rappeler ses impressions et à les fixer. Les aéronautes éprou- vent ce besoin-là.
Les maisons de Wimbledon ne captivent pas seules mon attention, mais ses tableaux de vie anglaise, de vie simple et en plein air me ravissent. En France, où l'on ne connaît pas le devoir de la promenade
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quotidienne, une ville de celle catégorie serait mor- tellement triste. On n'y rencontrerait ni femmes, ni jeunes filles. Ici, elles créent un va-et-vient joyeux, les unes en costume tailleur, accompagnées d'un ou de plusieurs chiens, marchent à grande allure comme pour un exercice d'hygiène. Les autres, des petits carnets à la main, vont régler les comptes de la se- maine chez les fournisseurs. Puis ce sont des jeunes filles à cheval sans escorte, des charrettes anglaises attelées d'un poney ou d'un àne, remplies de béhés aux belles che^"elures flottantes, conduites par quel- que clergyman ou par une gentille maman. Autour de ces charrettes gambadent généralement de grands collies ou des terriers rageurs et, enfin, des théories de bicyclistes filant dans le vent avec un joli frisselis de manches légères. L'engouement pour ce genre de locomotion a beaucoup diminué. L'Anglaise est cependant la seule femme qui sache monter à bicy- clette et y être gracieuse. La Française, elle, avait cru découvrir un nouvel instrument de coquetterie, elle n'a pas tardé à s'apercevoir qu'elle avait trop de croupe et elle l'a abandonné. La Saxonne pratique en a fait un instrument d'utilité, d'exercice et de li- berté surtout. On lui reproche de s'en servir pour mettre de trop longues distances entre elle et la mai son paternelle ou conjugale. Il est de fait que la bicy- clette a beaucoup contribué à son émancipation, — émancipation que les moralistes ne laissent pas que de déplorer.
Les Anglais n'ont vraiment l'air anglais que sur le continent. Dans leur pays, ils ne me donnent jamais une impression d'excentricité. Je les verrais sortir en
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maillots que je n'en bcrais point choquée. Hier, j'ai rencontré une jeune fille à bicyclette avec une coiffure que Ton porte dans certains collèges masculins et fémi- nins. La forme en est étrange, une calotte de soie noire surmontée d'un large carré de même étoffe posée triangulairement. Sur une route de France, une bicycliste ainsi coiffée m'eût paru ridicule, ici, elle n'a pas même provoqué mon étonnement. Et, bien assise sur sa machnie, vêtue d'un costume tail- leur de drap foncé, je l'ai trou\ée charmante, je me suis même retournée pour la suivre longtemps des yeux. Tout cela me donne une impression d'activité joyeuse et saine. Je voudrais la voir dans nos ailles de province et dans nos campagnes. L'auront-elles jamais ? J'en ai le bon espoir.
Ce matin, le temps était absolument divin. J'ai eu la sensation particulière et délicieuse que le prin- temps a\ait atteint son apogée de beauté. L'air n'au- rait pu être plus doux, plus embaumé, les fleurs plus parfaites... demain, j'en suis sûre, il y aura quelque chose de moins... Allons, voilà que je remonte en ballon... L'effet du printemps sur une vieille femme sans doute.
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Il est impossible d'étudier la vie anglaise sans re- marquer la grande place que les animaux y tiennent et la manière caractéristique dont ils sont élevés.
A Saint-Olaf, il y a Jack, un terrier irlandais, Bob, un caniche français. Lord, un gros chat noir chaussé de blanc. Avec leur mer\'eilleux instinct, les pre-
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miers ont vite reconnu en moi une amie. Quand ils me voient équipée pour sortir, ils me demandent carrément de les emmener... et je les emmène. Je n'ai jamais pu résister à cette prière muette du chien qui met son àme à fleur d'yeux. Par suite de cette impuissance, pendant toute une saison à Vichy, j'ai promené, non seulement le chien de mon propriétaire, mais un de ses ccpains, un atfreux toutou qu'il appe- lait en passant. Quoi que j'en eusse, ils m'obligeaient à les conduire aux bords de l'Allier et ils m'em- ployaient à leur jeter des pierres dans l'eau. Oh ! cette tyrannie des faibles ! 11 n'en est pas de plus irrésistible
Jack et Bob font mon bonheur, d'autant plus que chacun est une illustration vivante du caractère an- glais et du caractère français. Bien que de race irlan- daise, Jack a été éduqué en Angleterre, lui et ses ancêtres, il n'a de celte que son poil rude et ses yeux profonds. Admirablement campé et musclé avec un arrêt superbe, il est froid, digne et nerveux comme un vrai Anglo-Saxon. Quand il est content de vous voir, sa lèvre supérieure se retrousse et esquisse une sorte de rire. Son instinct est nettement dirigé contre les lapins et les rats. Au cours de nos promenades, il lui arrive souvent de commettre quelque raticide et il rapporte triomphalement la victime entre ses dents.
Bob, lui, est bien Français. Tout le monde le dit à Saint-Olaf et miss Baring m'affirme qu'elle l'aime à cause de cela. C'est un caniche de race très pure, mais il n'est pas tondu en lion comme ses frères parisiens, il ne porte ni moustaches, ni manchettes.
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On l'a laissé Ici que la nature l'a créé. Il a une queue en panache, un poil bouclé, doux et brillant, des 3'eux tout ronds, couleur d'or, des yeux comme je n'en ai jamais vu. Ainsi iait, il ressemble à un petit ourson et il est irrésistiblement drôle. La vie, la joie, la tendresse canines débordent en lui. A la prome- nade, il revient sans cesse en arrière pour me dire quelque chose. Il s'intéresse à tout. Avec sa balle de caoutchouc dans la bouche, il poursuit tout ce qui vole, oubliant qu'il n'a pas d'ailes. Puis, quand papil- lons et oiseaux lui échappent, il les suit d'un regard consterné qui serait comique s'il n'était aussi humain dans son désappointement. C'est bien un rayon de l'àme latine qui est en lui, impossible de ne pas le reconnaître.
Jack et Bob sont des gentlemen non seulement de par leur naissance, mais encore de par leur éduca- tion. Cette assertion paraîtra un peu forte et cepen- dant elle n'a rien d'exagéré.
En France, les gens qui aiment les chiens se font leurs esclaves. Ils leur permettent d'envahir la mai- son entière et les gâtent outrageusement. A la prome nade, ils se retournent sans cesse pour veiller sur eux et les animaux en prennent à leur aise. Ils les nourrissent en dépit du bon sens, les gavent de frian- dises. A force de vouloir les rendre heureux, ils abrègent leur vie. Avec un maître anglais, par exem- ple, le fox-terrier est un délicieux compagnon, un peu rude, pas sentimental du tout, mais fort, agile, intrépide, obéissant. Son poil est froid, brillant de santé et il reste toujours en forme. A^ec un maître français, il subif une transformation curieuse. Ses
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mouvements, son caractère s'adoucissent considéra- blement. Il est plus affectueux, en revanche il obék mal ou pas du tout. Son poil devient terne et il s'em- pâte très vite. Il y a quelque vérité dans ce proverbe qui dit : tel maître, tel chien.
Les Anglais savent mieux aimer les enfants et les animaux que nous. Ils élèvent ces derniers jusqu'à eux, les disciplinent, les éduquent et ils sont parfai- tement susceptibles d'éducation. Ils apprennent à connaître leur place, à prendre même une certaine conscience de leur dignité, et ils ont l'air Union Jack autant que leurs maîtres. Il n'y a pas de chien aussi correct que le chien anglais. Quand il lui arrive de se gratter au salon ou de se mettre sur le dos, ce qui est considéré inconvenant, on lui dit : « Plus de tenue, monsieur ! » ou bien : « Conduisez-vous comme un gentleman, monsieur ! » Et en un clin d'œil, il re- tombe sur ses quatre pattes.
Les parents français inspirent plutôt à leurs en- fants la crainte et la défiance des animaux. Les pa- rents anglais apprennent aux leurs à les aimer. Il y en a toujours autour des berceaux et dans les nur- series. Entre eux et les petits des hommes, se pro- duit une entente merveilleuse et touchante. De là vient ce besoin d'affection canine que l'on rencontre chez la plupart des Britishers et que n'ont pas les Américains. J'ai vu souvent le roi Edouard VII, alors qu'il était prince de Galles et logeait au Bris- tol, promener son chien le matin sur la place Ven- dôme comme un simple et bon mortel. L'année der- nière, à Cannes, j'ai admiré pendant deux mois un colonel anglais, Sir James Bret, conduisant patiem-
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ment dans les allées du parc de l'hôtel un affreux iouledogue aveugle, sourd et asthmatique. Il met- tait le bout de sa canne contre son flanc droit, mar- chait très lentement et l'animal suivait. Un maître de chien aveugle ! cela ne se voit pas tous les jours et c'était bien joli !
Il y a quelques années, l'Angleterre eut une épi- démie d'hydrophobie qui nécessita des mesures dra- coniennes. Les chiens non accompagnés ou sans maîtres furent détruits, asphyxiés par milliers, les autres condamnés à la muselière. Ceci a produit une sélection remarquable dans la race canine. La nature a été largement secondée par la vanité et le sno- bisme. Les exhibitions se sont multipliées. Il est devenu chic d'exposer, d'avoir des chiens primés. Lady S... est connue pour ses collies, lady B... pour ses terriers. Celle-ci a entrepris de sauver teUe espèce menacée d'extinction, des carlins par exemple ; celle- là a mis en faveur le bouledogue français... et il a détrôné le caniche. Si quelque leader de la Société, — ■ avec un grand S, — vient à découvrir notre ro- quet.... ce chien si amusant, si impulsif, qui a un jeu de physionomie dont on ne se lasse jamais, c'en est fait de lui !... Il deviendra à la mode... distingué peut-être ! Soumis à la discipline anglaise, il perdra sa gaieté, son indi\idualité. Et au fond de ses yeux vifs, malins et tendres, il y aura la nostalgie de la rue... de certaine boîte mal odorante peut-être, comme dans les yeux des collies, il y a la nostalgie des montagnes et des pâturages. Dieu l'en pré- .serve !.., Je puis être tranquille je crois, cet excès d'honneur ou d'indignité lui sera épargné.
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Dans le chien, nous recherchons surtout l'intelli- gence, la puissance d'affeclion. Nos voisins ne re- cherchent que les qualités de race. Ils ont un culte pour la race et ce sont les gens qui se mésallient le plus facilement ! Tel Anglais qui ne monterait pas un cheval sans race, qui n'aimerait pas à être vu en compagnie d'un toutou bâtard, épousera une fille de « bar » ou une cabotine. Telle Anglaise à qui il faut dos animaux de haute noblesse, épousera son cocher ! En Angleterre, il y a maintenant davantage de pur sang dans le « stud book » que dans le livre do la pairie. Ainsi le veulent les dieux humoristes !
Il n'est point nécessaire de \ivre longtemps dans nie Inconnue pour sentir que le mouvement humani- taire et le mouvement d'humanité envers les animaux y ont reçu une impulsion définitive. La femme a été l'agent principal de ce progrès, et il faut l'en louer très haut.
Quand il m'arrive de rencontrer sur les routes de Wimbledon quelques-uns de nos beaux percherons et. que je les vois harnachés a\ec coquetterie, je les félicite intérieurement d'être tombés entre les mains d'hommes qui savent distribuer les forces animales et les ménager. La robe luisante, l'allure brillante des che\aux de Londres en est la preuve. Ici le che- val est quelqu'un. Ceux qui nient son intelligence devraient \enir l'étudier dans les conditions meil- leures qui lui sont faites. Il distingue sa gauche et sa droite, connaît le pavé, les lois de la route. Il a conscience de travailler pour l'homme et il travaille avec plaisir... oui, absolument.
L'Anglais a conservé beaucoup de sa rudesse pri-
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mitive. Il ne faut pas le gratter bien profondément pour trouver la brute en lui, et cependant il n'est pas cruel. Il est un sportsraan né et le vrai sports- man a horreur de la cruauté. Il a la chasse dans le sang. Il est un des agents les plus actifs dans les grandes battues que la nature ordonne pour éclair- cir les rangs de certaines espèces. Par conséquent, il aime à tuer, mais il tue proprement. Il y avait autrefois en Angleterre, et il en reste sans doute, des amateurs de combats de coqs, de rats, de chiens. C'étaient des régressifs, des hommes chez lesquels la passion du pari, l'alcool, la nourriture forte entretenaient les pires instincts. La difficulté de se livrer à ces passe-temps de sauvages a diminué considérablement leur nombre. La Société protec- trice des animaux a l'œil sur eux. Elle n'est pas un Aain mot ici. Elle est toujours sur la brèche, active, vigilante. Par ce bon combat qu'elle livre pour les petits, elle s'honore elle-même et elle honore l'An- gleterre plus encore.
A mon grand regret, je suis obligée d'avouer que cïïez les Saxons et dans, tous les pays protestants, les animaux sont plus heureux que chez les Latins et dans les pays catholiques. Selon moi, la faute en est au prêtre. Pendant des siècles, il a dirigé, pétri, l'âme du paysan, de l'homme du peuple et il n'a jamais songé à éveiller son intérêt et sa sympathie pour les humbles collaborateurs de notre vie. Ni dans la chaire, ni au confessionnal, il n'a imposé comme devoir la bonté envers eux. Jésus né entre le bœuf et l'âne ! Quel point de départ cela lui don- nait pourtant ! Saint François d'Assise n'a pas fait
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école avec sa théologie d'amour et de fraternité. Le prêtre a-t-il craint de laisser soupçonner que ces pe- tits pourraient bien avoir une âme ? Il y avait là peut-être de quoi faire fléchir la corde raide sur laquelle il chemine ! Il a eu peur et il a ignoré l'ani- mal. Ah ! oui, il l'ignore ! Sa gaucherie, sa timidité à caresser un chat ou un chien est toute une révéla- tion, une ré\élation pénible plutôt. Il en résulte que c'est dans les contrées où l'Église catholique a con- ser\"é le plus d'influence que les bêtes sont le moins comprises et le plus mal traitées. L'Espagne en est la preuve. Sur son âme, dans sa chair, elle a comme marque distincti\"e le combat de taureaux et ce n'est pas précisément un vent d'humanité qui vient à tra- \ers les Pyrénées. Ce vent est mauvais pour nous. Les départements sur lesquels il souffle en sont la preuve, ils ont, eux aussi, les combats de taureau. A Paris, du reste, nous avons le bœuf gras. L'année dernière, on parlait, pour terminer la petite fête, de faire jouer la musique sur la place des Abattoirs ! Voilà une bamboula qui ne doit pas différer beaucoup de celles du Congo.
A Paris, hélas ! il y a encore l'aspect lamentable des chevaux, c'est une tache au tableau brillant de sa vie. Les embellissements que rêvent nos édiles ne l'effaceront pas. Elle saute aux yeux de tous les étrangers, provoque l'indignation des sportsmen. Elle me vaut, à chaque instant, des reproches humi- liants. Un Américain m'a dit un jour brutalement : « Puisque Paris a tant de lumière, pourquoi n'en met-il pas un peu sur le dos de ses chevaux ? » Du hall de mon hôtel, je vois chaque jour le défilé dou-
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îoureux de ces créatures qui marchent pour nous. Leurs robes ternes, leur allure fatiguée, leurs sil- houettes efflanquées m'emplissent le cœur de peine et de honte. Je ne puis supporter longtemps ce spec- tacle. Il révèle trop de souffrance chez la bête, trop d'a\arice, d'ignorance et d'indifférence chez l'homme ! Viendra-t-il un moment où, sur la terre, il n'y aura plus de chasses à courre, plus de courses de che vaux, plus de guerres?... où le cerf et le renard ne seront plus de la chair à vanité, le cheval de la chair à paris, l'homme de la chair à canons ?... Viendra-t-il un moment où la nature tuera promptement et misé- ricordieusement, où il y aura moins de douleur pour l'homme et l'animal? Je le crois... Les forces aux- quelles nous obéissons et que nous secondons sem- blent travailler à cela. Travaillons donc ferme avec elles !... En attendant, c'est déjà au degré d'humanité envers les bêtes que se mesure le degré de la civili- sation
Saint-Olaf,
Les Anglais associent toujours les Français avec le Pape comme les Français associent les Anglais avec la Bible. La Bible I Ouel accumulateur ! Elle a armé des milliers de créatures les unes contre les autres, allumé des bûchers, tué aussi sûrement que les obus, produit des haines féroces, puis elle a vivifié comme le soleil, enfanté des dévouements sur- humains, créé des foyers d'amour. Elle a envoyé, elle envoie encore des hommes et des femmes à la mort. Elle a été un don de colère et de pitié. Je ne
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crois pas me tromper en disant qu'elle est un des agents secrets de la nature, le plus formidable des- pou\oirs invisibles sous le plus mince volume. De- puis que je suis capable de me rendre compte de cela, je la touche avec un respect mêlé d'effroi.
La Bible est vraiment la pierre angulaire de l'Em- pire britannique. Elle de^'rait figurer dans ses armes entre le lion et la licorne. On la trouve partout. A Londres, il m'arriva une fois de manquer un trai-n, je fus obligée d'attendre quelques heures dans le salon de Great Western Hôtel. Il y a^ait là trois- seuls li\"res et ils représentaient assez curieusement les trois grandes forces de la nation : c'était VAn- nuaire de la marine, VAnnuair^e du commerce et la Bible ! Voyez-vous la Bible dans un de nos hôtels Terminus ? Le Français ne connaît pas la Bible. Elle lui donne une impression de puritanisme étroit, de caractère morose, de laideur physique. Il n'y a ja- mais cherché lui-même la parole de Dieu, elle lui demeure fermée. L'Anglais, au contraire, y trouve toutes les consolations, toutes les promesses, toutes les espérances. Enfant, il a été suggestionné à l'aimer, à la ré\"érer. Il a vu le visage de sa mère s'em- preindre de gravité en l'ouvrant et les mots incom- pris créer un silence particulier. Il en a reçu une indélébile impression de crainte mêlée de respect. Avant même qu'il ait pu lire, il en a convoité la pos- session et celte possession a semblé le grandir, sa main, toute petite, l'a serrée comme un trésor. Les distributions des Bibles, que font infatigablement nos voisins, ont toujours excité nos railleries. Eh bien, il y a dans le livre des poètes sacrés quelque chose
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qui échappe à l'analyse, une inspiration, un pou- voir mjstérieux destiné à agir sur certains esprits comme une force et un frein. De ses mots énigma- tiques, de ses phrases incompréhensibles, il se dégage pour hs plus petits une douceur, une lu- mière qui constitue un véritable phénomène psy- chique.
Ce matin même ce phénomène s'est produit pour moi. Je me trouvais seule dans la bibliothèque, tout le monde était à l'église. Assise près de la porte- fenêtre ouverte sur le jardin, je jouissais profondé- ment de la belle matinée de printemps que nous avions. Le soleil était tamisé par cette brume légère qui, souvent en Angleterre, donne au passage une immobilité et un aspect de rêve. J'allongeai machi- nalement la main et prenant la Bible placée sur une petite table, je l'ouvris au hasard... à la Genèse et je me mis à lire verset après verset. Le son des cloches, le chant des oiseaux, comme ouatés par cette atmo- sphère particulière, accompagnaient la poésie sacrée. Il me sembla un instant que les mots flottaient sur les ondes de cette douce musique. J'eus la conscience que Dieu même me disait : « Voici, je t'ai donné toute herbe portant semence qui est sur toute la terre et tout arbre qui a en soi du fruit d'arbre », et, obéis- sant irrésistiblement à la suggestion, mes regards allèrent aux arbres, aux fleurs du jardin, à l'herbe veloutée de la pelouse. Ce fut une sensation nouvelle, exquise et trop brè\e. J'ai essayé de la provoquer à nouveau dans l'après-midi, mais sans y réussir.
Un jour, j'ai eu la révélation de ce que la Bible est vraiment pour les Anglais. Je me trouvais en visite
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à la campagne, el au cours d'une promenade j'en- trai avec mon liôtesse chez un de ses fermiers dan- gereusement malade. Pendant qu'elle causait avec la femme, je vis une fdlette de seize à dix-sept ans prendre une Bible qui était sur la cheminée. Elle la tint un instant entre ses mains, les deux pouces sur la tranche, puis l'ouvrit lentement. Son visage s'illu- mina aussitôt de joie et d'espérance. Elle vint vi\e- ment près du malade.
— ■ Père, vous allez guérir, dit-elle, je l'ai vu dans le Livre, ici sous mon pouce gauche. Et rouvrant le Testament, elle lut : « 11 n'arrachera pas le roseau branlant, il n'éteindra pas la mèche qui fumé en- core », saint Mathieu, v. 20. C'est clair, ajouta-t-elle avec conviction.
— Cela peut être, cela peut être, murmura le ma- lade.
Il guérit en effet, et je l'appris a^■cc plaisir. Je n'aime pas à voir la foi trompée.
Les filles du peuple, de la campagne, paraît-il, consultent encore la Bible au sujet de leur avenir. Elles ferment la porte de leur chambre, en placent k clé et la lient entre les pages du grand chant d'amour, le Cantique des Cantiques. Puis, passant l'index dans la boucle, elles posent la question... « Aie marierai-je ? » Si le Livre ainsi suspendu vient à tourner, la réponse est affirmative, A-t-il jamais tourné ? On m'assure que oui. Bien d'autres, j'en suis persuadée, des hommes d'État, les gens qui jouent les grosses parties de la vie, l'interrogent en secret et lui demandent conseil, d'autant plus qu'il y a dans l'àme anglo-saxonne une foi innée, inébran-
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lable en l'au delà. Selon la mentalité, la Bible de- meure lettre morte ou devient lettre vivante. Il en est d'elle comme de ces boules de cristal que la science psychique étudie en ce moment. Avec la meil- leure volonté du monde, les uns n'y voient que leur nez, pour les autres il s'y forme des tableaux, des figures humaines ou des scènes qui se passent au loin. Les conversions soudaines dues à la lecture du Livre sacré, dont le récit nous a toujours laissés in- crédules, peuvent se produire, j'en suis certaine maintenant.
Dans la Bible, c'est surtout l'Ancien Testament qui agit sur l'àme de nos voisins. Leur langue met en valeur sa poésie rude et violente, la nôtre l'affai- blit, la rend ridicule presque ; mais en revanche, elle traduit délicieusement l'Evangile. L'été dernier, j'ai eu le bonheur de pouvoir saisir les reflets de la mentalité religieuse anglo-saxonne et de la latine. C'était aux bains de Schinznach, en Suisse. Dans un coin du parc, on a bâti une toute petite chapelle catholique. Elle donne l'hospitalité au culte anglican, ce qui m'a bien surprise entre parenthèses... mais aux eaux ! Un dimanche, j'y entendis la messe. Il y avait là un certain nombre de baigneurs français, cinq ou six paysannes des environs, quelques femmes de chambre. Le chœur était charmant avec son autel décoré de fleurs, la flamme symbolique des cierges, ses deux statuettes représentant la Vierge et saint Joseph, deux statuettes hideusement enluminées, mais qui avaient un sourire de bonté. Le prêtre nous fit une allocution sur cette parole de l'Ëvangile : « Laissez venir à moi les petits enfants. » De cet en
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semble, se dégageait une chaleur d"àmo, quelque chose de familial el de tendre qui m impressionna agréablement. Après la messe, je lis une assez longue promenade. Au retour, en passant de\ant le petit sanctuaire, les sons de Tharmonium m'attirèrent, je poussai la porte et me trouvai en plein service angli- can. Quel changement d'atmosphère ! La grille du chœur avait été fermée, à droite, et séparée du saint des saints catholique par une sorte de rideau, se trouvait une table sur laquelle étaient posés mi calice recouvert d'une sorte de patène et le livre ouvert des prières de la communion. L'assemblée se composait d'une vingtaine de fidèles, endimanchés selon l'éti- quette. Après le chant de ne je sais quel psaume, il y eut une leçon, puis l'officiant se mit en devoir de prêcher. 11 n'avait guère plus de vingt ans. A re- garder sa figure juvénile on aurait pu attendre un sermon éAangélique, émouvant de foi et d'enthou- siasme. Eh bien, non. Tout en se tortillant dans la chaire sous une pénible timidité nerveuse, il nous entretint pendant trois quarts d'heure des querelles des Iduméens et des Saducéens ! Comme si nous n'avions pas assez de nos propres querelles ! Ë^"idenl- ment, cette guerre de sectes avait pour lui le plus haut intérêt et tout son auditoire semblait le partager en tant que sport spirituel, j'imagine. Quand il eut terminé ce récit, mortel pour tout autre que pour des Anglais, un gentleman velu de la classique redin- gote se leva, ou\rit la Bible au chapitre des Rois, je crois, et se mil à lire la nomenclature des présents que la reine de Saba apporta au roi Salomon. Quelle satisfaction cela pouvait-il lui donner ? Je l'ignore,
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mais sa voix s'enflait d'orgueil en énumérant ces richesses. De temps à autre, son regard s'adressant à l'auditoire semblait dire : est-ce assez beau, cela ? Il n'eut pas été plus fier si ces vases d'or et d'ar- gent, ces boisseaux de pierres précieuses eussent été offerts à son propre roi et je ne suis pas sûre que dans son esprit il n'y eût une vague association entre la grandeur d'Israël et la grandeur de l'Angleterre. Personne ne broncha. Après celte lecture, le chant des psaumes recommença. Je promenai curieuse- ment les yeux autour de moi. La prière qui adoucit les visages latins les transfigure parfois jusqu'à la beauté, rend les visages saxons plus sévères, plus froids. Je le constatai de nou\eau. La manière d'ad- ministrer la Communion me charma cependant. Le service achevé, tout le monde sortit. Les fidèles seuls qui désiraient recevoir le Sacrement restèrent. J'eus l'audace d'en faire autant. Trois personnes s'approchèrent alors de la Table Sainte. Et dans un de ces merveilleux silences qui se font quelquefois sur notre terre, elles mangèrent le pain et burent le vin « en mémoire de Lui ».
Ces deux services religieux auxquels j'avais assisté dans la même matinée produisirent en moi une im- pression très nette. En m'éloignant, je me dis : l'âme anglaise est Ancien Testament, la nôtre est Nouveau Testament.
Après la Bible, rien ne m'a autant aidée à pénétrer le caractère anglo-saxon que la lecture de ces hymnes qui se chantent non seulem.ent dans les églises, mais sur les places publiques et dans toutes les assemblées religieuses. Elles ré\ èlent un esprit simple, à la fois
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viril et naïf, une race de combat, éprise de toute grandeur, dans les visions de laquelle il y a toujours des trônes, des couronnes, des hauteurs. II y court un souffle guerrier. On dirait une marche à la con quête du ciel. La foi même y est armée. On y entend des sons de trompette, des notes de clairon. Elles font comprendre l'Armée du Salut. Si ces hymnes contiennent le vin de l'Ancien Testament, elles con- tiennent aussi un peu du miel de l'Évangile. Elles ont des appels touchants, enfantins même, tous les cris de détresse, et elles sont profondément humaines. C'est là leur charme. Le mot « home » y revient sou- vent et il y a une douceur divine... Quand ces hymnes sont chantées en pleine mer, le dimanche autour d'un lutrin recouvert de l'Union Jack, sur lequel repose la Bible, l'àme doit s'élever aussi haut qu'elle peut monter.
La Bible, les psaumes et les hymnes composent donc la nourriture spirituelle de nos voisins. Comme leur nourriture corporelle, elle est simple et forte. Elle leur donne une mentalité rigide, peu nuancée, plutôt métaphysique. La nourriture spirituelle des Latins, telle aussi leur nourriture corporelle, est plus compliquée, plus fine et plus sa^■oureuse. A côté de la liturgie grandiose, ils ont une foule de petites dé- votions, des symboles, des images, le Sacrifice de l'Autel, les émotions du confessionnal. Tout cela gradue leur âme infiniment, la rend ardente et sub- tile, la tend jusqu'au plus lointain au delà. Ces nour- ritures diverses doivent être nécessaires à nos essences diverses. Quels merveilleux secrets la na- ture a pour varier les êtres et les choses !
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SaintOlaf.
On pourrait caractériser les Anglais comme le peuple aux dimanches tristes et les Français comme le peuple aux dimanches joyeux. De fait, le dimanche anglais ne ressemble à aucun autre. Pour moi, il constitue un vrai phénomène psychique. Le manque d'amusements ne saurait seul produire cet ennui pénétrant qui saisit l'étranger et dont il emporte lirapression. Il y a, dans l'atmosphère morale, une rigidité insolite qui rend la gaieté impossible. In- consciemment, on parle plus bas, « on met une garde à* ses lèvres » et on sent peser sur soi une in- fluence occulte. \e serait-ce point l'âme des ancêtres puritains, des chanteurs de psaumes qui s'extériorise ce jour-là et répand dans l'air ambiant son intransi- geance et sa dureté ? J'en ai peur. Les morts sont plus vivants que nous ne le croyons. Nous ne connais- sons pas encore leur puissance ; elle est formidable. A cela, il faut ajouter cette mentalité religieuse « Ancien Testament » que j'ai reconnue chez nos voisins. Je me suis amusée souvent à comparer la sortie des églises d'Angleterre avec la sortie des églises de France. Ici, quand le temple ouvre ses portes, vous voyez paraître des gens raides et solen- nels. Ils se donnent d'automatiques poignées de main accompagnées d'un bref « how do you do ? », puis s'éparpillent silencieusement. Dans notre pays, la foule des fidèles est très animée. Les physionomies émettent une sorte de joie. On échange des sourires, des salutSj des nouvelles. On taille des bavettes aux
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derniers sons de l'orgue. Le flot de la \ie mondaine esl déjà remonlé. Je suis convaincu que nous ferions des dimanches gais avec la même obser\ance que nos voisins. Du reste, cette observance n'est point aussi sévère que nous l'imaginons. L'église n'est pas obligatoire. Le dîner est à une heure et demie au lieu de huit heures, et le soir on a un souper froid que les amis viennent partager sans invitation. Le roast- bcef d'Old England, flanqué de Yorkshire pudding, constitue le plat dominical. On le sent partout et son fumet, en réveillant l'instinct atavique, creuse un véritable « trou normand ». Les dimanches de France sont associés dans mon odorat avec le parfum de l'encens, ceux de l'Ile Inconnue avec l'odeur du roast- beef, si bien que je l'ai appelée « the sunday smell »... l'odeur du dimanche. L'après-midi, ni la Ihé ni les gâteaux ne sont supprimés. On fait et on re- çoit des visites. En réalité, on est simplement tenu à lire de bons livres, à s'abstenir du sport, d'amuse- ments mondains, de musique profane. Certains puri lains renchérissent, il est vrai, sur tout cela. Il y en a qui privent leurs enfants de jouets, qui se condam- nent à la lecture d'indigérables sermons et se font scrupule d'écrire à leurs amis. N'avons-nous pas chez nous des dévoles qui, le vendredi, non contentes du maigre prescrit, mangent leur potage sans beurre ? Pour l'étranger, qui se trouve seul à Londres, le dimanche doit être mortel ; mais à la campagne, chez des amis, il ne paraît ni long ni ennuyeux. A Saint-Olaf, il ne s'impose pas. On ne va à l'église qu'une fois par jour. Les romans de Mudie sont rangés. Une main, que je devine, les remplace sur la
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table de îa bibliothèque par des livres de sermons et par la Bible. Au lieu du Morning Posl, nous avons « the Sunday Times », .Le plantureux et classique dîner est généralement suivi d'une petite sieste, des « forty winks » (intraduisible) dont personne ne se vante. Rodney a toujours soin d'amener des amis pour égayer la table du thé. Le souper servi en am- bigu repose de la solennité des repas habituels. La journée se termine généralement par le chant de quelques hymnes. Hier au soir, la petite scène domi- nicale m'a particulièrement touchée. Rodney, assis au piano, promenait doucement ses grandes mains sur les touches d'ivoire. Les paroles si mâles des cantiques anglais allaient bien à sa bouche ferme, et leur rythme simple s'harmonisait avec sa silhouette do force. Madame Baring, très belle avec sa coiffure du dimanche, sa robe de satin noir garnie de vieux point, mêlait sa voix affaiblie à la voix mâle et jeune de son fils. Edith, debout à côté de son frère, l'air hautain, un peu dédaigneux, les lè^■res muettes et nerveusement serrées, se contentait de tourner les pages du cahier. Ses scrupules de catholique ne lui permettent sans doute plus les hymnes protestantes. Ce silence qui la séparait des siens me parut pathé- tique. Il répandait comme une ombre sur ce joli tableau d'intérieur, cette ombre toutefois y mettait une valeur plus haute.
A Saint-Olaf, cela va sans dire, il n'est pas ques- tion de bridge le dimanche. Mon amie ferait volon- tiers une partie puisque sa nouvelle religion le lui permet, mais elle ne voudrait ni peiner sa mère, ni scandaliser les domestiques.
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Une petite expérience personnelle m'a démontré combien il serait mal d'agir autrement. Il y a deux ans, je me trouvais en visite chez des Anglais très continentaux. Un dimanche, nous allâmes nous réfu- gier dans un kiosque au fond du parc pour faire un bridge. Il vous vient comme cela, de temps à autre, un irrésistible appétit pour le fruit défendu. La fata- lité amena un visiteur, la femme de chambre dut ve- nir l'annoncer et elle nous surprit en flagrant délit de transgression. Elle recula, pâle de saisissement, comme si elle avait vu un cadavre, et elle eut une expression si horrifiée que les cartes me tombèrent des mains. Je me promis de n'y plus toucher, ce jour- là, en Angleterre.
Cette manière d'observer le sabbat a toujours excité notre veine humoristique bien à tort, je crois. Vraisemblablement, la nature a \oulu que chaque septième jour il y eût cessation absolue de tra\ail dans la fourmilière anglaise où l'effort est si grand, elle a voulu que les nerfs effroyablement tendus pus- sent se relâcher un peu. Elle sait placer les interrup- teurs où ils sont nécessaires et jeter la pensée humaine dans le courant où elle peut trouver du repos et des forces fraîches. Elle a jeté celles de nos voisins dans le courant religieux afin de les empê- cher de se ruer aux plaisirs, ce qui, avec leurs appé- tits violents, eût été dangereux. Elle en a usé de même pour toutes les races du Nord.
L'observance rigide du sabbat est bonne pour l'en- fant anglais, elle lui apprend à respecter quelque chose et donne à son esprit un tour sérieux. J'en ai eu un exemple charmant
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Dans une de mes visites à la campagne, la pelile fille de mon liôteise, mi bébé de sept ans, m'entraîna un dmianche au fond du jardin pour me montrer une fourmilière à laquelle elle s'intéressait passionné- ment et à qui elle fournissait chaque jour des miettes de pain. C'était entre six et sept heures. Les fourmis étaient rentrées chez elles. Ne les voyant pas, elle s'écria toute désappointée :
— Oh ! j'avais oublié, elles sont à l'église natu- rellement !
Une idée semblable ne serait jamais Aenue à une enfant française.
Cet hiver, à Monte-Carlo, un dimanche après-midi, je me mis à essayer des carambolages sur le billard. Un petit Anglais de douze ans, avec qui je jouais souvent, se trouvait là. Il alla aussitôt prendre une queue avec l'espoir que je l'inviterais. Au moment même, sa mère arriva dans la salle et voyant qu'il tenait l'instrument à pousser les billes, elle lui mit la main sur l'épaule.
— Rappelle-toi, mon chéri, que c'est dimanche, dit-elle doucement.
L'enfant rougit jusqu'aux cheveux et, sans un mot de révolte, il replaça la queue. Afin qu'il ne s'ima- ginât pas que moi, une grande personne, j'enfrei- gnais le commandement, je lui expliquai que notre religion nous permettait de jouer après les offices.
— Une religion agréable ! fit-il en mettant les mains dans ses poches avec ce mouvement qui, chez l'homme, exprime l'humeur.
Ce respect du dimanche, ainsi ancré dans le cer\ eau de l'enfant, se conservera à travers bien des aven-
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tures. Les fils prodigues de l'Angleterre, ceux mêmes qui ont transgressé tous les commandements, observent celui-là, parce qu'il est associé avec le sou\'enir de leur home et de leur mère.
Eh bien, le croirait-on, le dimanche anglais a com- mencé son évolution. Cette évolution se fera très len- tement sans doute, elle sera arrêtée par la légion des puritains, par le sentiment populaire ; mais elle sera accélérée, j'en ai peur, par le snobisme, par la vo- lonté de vouloir être dans le mouvement. Elle a pris naissance dans ce nid de mauvaisetés, dans ce clan (ï ultramondains qui s'appelle « smart society ». Là, on se rit ouvertement des défenses qui rendent le jour du sabbat sacro-saint. On domie de gais lun- cheons. Derrière les rideaux fermés, — ■ on ferme encore les rideaux, — à la lumière du gaz ou de l'électricité, on a tout l'après-midi de chaudes par- lies de bridge. Le soir, sous prétexte de laisser quel- que repos à ses domestiques, on va dîner au Carlton ou au Savoy. Dans les villes suburbaines, en pro- vince, à la campagne, le dimanche est encore rigou- reusement observé. A Wimbledon cependant, j'ai entendu le choc des balles du croquet et je me suis aperçue que le tennis ne chômait pas. Etourdiment, j'en ai fait la remarque à madame Baring. La honte que lui cause cette transgression a amené une rou- geur légère sur son visage, elle a eu un petit sourire résigné.
— Je sais, a-t-elle dit doucement, et c'est dom- mage.
J'ai constaté une foule de signes qui témoignent de l'émancipation croissante de nos voisins. Par
72 l'île lnconxue.
'exemple, on va maintenant à Téglise avec des toques, avec de flamboyants chapeaux ronds. Le chapeau fermé n'est plus porté que par les représentantes di- rectes de la Vieille Angleterre. Ce chapeau du di- manche, si particulièrement laid, de couleur claire, orné de fleurs ou de plumes, a un air intransigeant, respectable, qui m'impose toujours. Celui de nos dévotes n'est pas plus beau ; mais sa couleur est sombre, sa simplicité le rend moins agressif. Tous deux sont bien typiques. On comprend qu'il serait impossible, non pas de tourner les têtes qu'ils coif- fent — • cela ne tenterait personne — mais de changer leurs idées.
Cette évolution, que l'on sent dans l'atmosphère mo- rale, n'a pas encore sensiblement diminué l'ardeur re- ligieuse chez nos voisins. En Angleterre, si les cel- lules de la spiritualité n'entrent en activité qu'une fois par semaine, elles y entrent avec frénésie. On p^che, on prie^ non seulement dans les églises, mais sur les places publiques. On y traîne des pianos, des orgues, on y chante des hymnes. Des hommes, des femmes du peuple, mus on ne saurait dire par qui ou par quoi, se mettent tout à coup à parler de Dieu, à dénoncer le mal, à exhorter au bien et ils le font avec des mots extraordinaires, des visages transfi- gurés, comme si le charbon sacré eût touché leurs lèvres. Ce phénomène m'intéresse toujours. Il suffit, selon moi. à prouver la suggestion de l'invisible.
Dimanche dernier, vers deux heures, j'entendis tout à coup, venant du dehors, une voix de prêcheur. En dépit de mon amie qui. par amour-propr« patriotique, n'aime pas que je sois témoin de scènes
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prêtant au ridicule, je mis mon chapeau et je sortis pour assister à ce service en plein air. Au beau mi- lieu de l'avenue, entouré d'une vingtaine de per- sonnes, un jeune homme, habillé par le bon faiseur, — un gentleman en apparence, avec des traits fins et des yeux de ce bleu particulier aux idéalistes et aux criminels — la main gauche derrière le dos, la droite tenant sa canne et son chapeau, allait et venait sur une longueur de quelques mètres. Il parlait de la bonté du Christ, de notre rachat. « Le sang de Jésus... le sang de Jésus », ces mots rythmaient curieusement les périodes de son sermon et reve- naient comme un refrain. On l'écoutait sans l'ombre d'un sourire, les regards demeuraient rivés à ses lèvres. Son discours terminé, la foule se dispersa lentement. Les hommes s'éloignèrent, les mains dans les poches, la tête un peu baissée, comme si leurs cerveaux eussent porté quelques pensées de plus. Madame Baring m'apprit que ce jeune homme était le fils du propriétaire d'une des plus belles villas de Wimbledon ; son père et lui sont extrêmement religieux et charitables. Pendant tout l'été, paraît-il, ils donnent des « garden-parties » aux pauvres.
Un sermon prêché en pleine rue par un gentleman et écouté respectueusement... à quarante-cinq mi- nutes de Londres, il y avait de quoi étonner une Française ! Quelle différence cela marque entre le caractère anglais et le nôtre, et de quelle liberté cela témoigne !
La liberté ! Le mot n'est écrit nulle part ici, mais on a la sensation de la chose, — et cette chose semble élargir l'espace devant vous. Elle fait pa-
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raître immense l'Ile Inconnue, très petite en réalité. Après tout, le dimanche anglais, sur lequel on a lancé des flots de raillerie, ne manque pas de charme. La cessation de l'activité matérielle fait de la paix et da silence. Dans ce silence, on entend mieux les harmonies de la nature, on s'entend mieux soi-même. Le carillon musical des clochers, muets pendant toute la semaine, répand dans l'air des notes d'allégresse religieuse. Les roues de prières, qui tournent ce jour- là chez nos voisins, produisent des ondes bienfaisantes et apaisantes. Elles doivent diminuer l'égoïsme, adou- cir les instincts, élever l'âme ; nous ne savons peut- être pas tout ce que nous devons au dimanche anglais.
Saint-Olaf.
A Saint-Olaf, six personnes adorant le même Dieu et quatre cultes différents.
Ëdilh et la cuisinière sont catholiques romaines, madame Baring et son fils appartiennent à l'Ëglisc anglicane, une des femmes de chambre est Wes- Ijenne, l'autre baptiste, L'Église anglicane, le culte établi, a été impuissante à préserver son unité. On nomme conformistes ceux qui en font partie et non- conformistes les dissidents. De l'Ëglise anglicane sont sorties ce que l'on appelle « High Church », Haute Eglise et « Low Church », Basse Eglise. Dans la première, il y a de nombreux offices, des génu- flexions, des prêtres avec d'élégants surplis, de riches étoles, l'autel, les cierges, l'encens, des fleurs, un peu de la pompe du catholicisme, la confessio^i même, dit-on. Dans la seconde, au contraire, pas
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d'autel, une table nue, aucun symbole. Tout ce qui pourrait distraire la pensée, émouvoir les sens, en est rigidement exclu. Ces deux cultes, qui corres- pondent à deux tempéraments distincts, ont encore des degrés. Dans l'Ile Inconnue, les brebis m'ont tout l'air de mener le pasteur. L'esprit de la congré- gation peut être plus ou moins Haute Église, plus ou moins Basse Eglise. Le clergyman doit subir cet esprit ou le conduire habilement, sous peine de se voir lâché par son troupeau. En général, la classe élevée est conformiste, la petite bourgeoisie, le peu- ple sont plutôt non-conformistes. Pour les pauvres gens, la secte religieuse et la chapelle tiennent lieu de club. Le besoin d'appartenir à une secte ou à un club est inné chez l'Anglais.
Le mouvement catholique s'accentue sensiblement' en Angleterre. Ainsi, il y a une dizaine d'années, les Jésuites sont venus en missionnaires à Wimble- don, ils y ont maintenant une cathédrale et un grand collège. Nombre de religieux et de religieuses, dont les cou\'ents ont été fermés en France, ont trouvé de ce côté-ci de la Manche une généreuse et libérale hospitalité. Le gouvernement a trop conscience de sa force pour être tyrannique ou arbitraire. Le catholi- cisme, refoulé dans les catacombes au xvf siècle, re- monte tout doucement à la surface, s'infiltre dans les esprits. Sans le savoir, la Haute Eglise lui a préparé la voie. Il satisfait davantage ceux qui sentent le besoin d'une religion. Le fait qu'il remonte jusqu'à saint Pierre sans solulion de continuité, l'enchaîne- ment logique et déductif de ses dogmes opèrent la majorité des conversions. Il est peu probable qu'il
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reprenne jamais la prépondérance dans ce pays ou la mentalité est essentiellement masculine, protes- tante et puritaine. L'Anglais, suivant une procession, l'Anglais, agenouillé devant l'autel de la Vierge ou d'un saint, m'étonne toujours. Il a l'air gauche et mal à l'aise, comme s'il portait des vêtements féminins. Le Latin et le Slave, dont la force est plus souple, plient le genou, s'inclinent sous une bénédiction, baisent les reliques ou les icônes avec une dévotion chevaleresque, innée. Du reste, le catholicisme semble se viriliser, se refroidir en traversant l'àme saxonne. Il devient plus sincère, moins sensuel et moins mystique. La confession, par exemple, est plus digne. Le prêtre anglais n'encourage pas ces confidences où les pénitentes françaises se complai- sent et qui constituent un déloyalisme envers le mari. Dans le confessionnal, il reste un gentleman. A ce propos, les confessionnaux de la cathédrale de Wim- bledon m'ont causé une véritable surprise. Ils se composent de deux cellules grandes et claires, sépa- rées par une cloison percée du guichet canonique. Dans celle du prêtre, j'ai vu un fauteuil confortable, une table à écrire couverte de paperasses. A un clou, une soutane et un surplis. Dans celle du pénitent, il n'y a qu'un crucifix, une tablette et un agenouilloir devant la grille. Ce décor banal et prosaïque, celte lumière crue qui arrive de la fenêtre doit agir comme une douche sur les dévotes névrosées et les amoureuses. Je me suis rappelé les réduits clos des Pères Jésuites de la rue de Sèvres, à Paris, leur pénombre mystérieuse, ces rideaux de serge noire que les femmes écartaient d'une main tremblante,
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derrière lesquels elles ouvraient leur âme et d'où elles émergeaient un peu pâlies et toutes frisson- nantes d'une émotion spéciale. Cet arrangement an- glais qui supprime l'ombre et le mystère ramène le tribunal de la pénitence à sa vraie et simple fonction. Une autre chose m'a agréablement impressionnée, ïciy les cierges de l'autel sont en cire pure, on ne les truque jamais au moyen de zinc comme dans les pays latins. Dimanche dernier, à la grand'messe, j'ai eu de la peine à sentir que j'assistais à une cérémonie catholique. La liturgie et le rite ne différaient en rien, eela va sans dire, ils étaient simplement conduits avec un autre esprit, avec une correction toute saxonne. Prêtres, fidèles, bedeau, enfants de chœur, sem- blaient pénétrés du devoir qu'ils remplissaient, mais les physionomies n'avaient pas un rayon de ferveur. L'atmosphère psychique avait certainement plusieurs degrés de moins que dans une église de France. Le tempérament religieux différait complètement. J'en ai fait la remarque à Edith, elle ne m'a pas comprise. Elle trouve déjà le culte trop émouvant.
— Il faut plusieurs générations pour faire un ca- tholique, ajoutai-je. Les convertis ne pourront jamais le comprendre tout à fait.
— Vous croyez ?...
Puis avec un sourire moqueur, elle ajouta :
— • Mais je suis mille fois plus catholique que vous !
— Ce n'est pas difficile, répondis-je franchement, Vous l'êtes plus certainement, mais vous ne l'êtes peut-être pas autant.
Je crois que ceci peut s'appliquer à toute l'Ëglise anglaise.
78 L'ILE LNCONiNUE.
Saint-Olaf.
Monsieur Baring et moi nous sommes devenus une paire d'amis. Je l'appelle Rodney tout court. De temps à autre, il m'arrive de lui dire : « Aly dear boy. » Malgré ses vingt-sept ans, il a l'air très jeune. Pour lui, je suis maintenant un bon garçon. J'ap- précie le compliment. A mon âge, on a toujours trop de respect. Il m'apporte chaque soir le Figaro. J'ai mes grandes entrées dans sa hutte. Je n'en ai pas exclu la dame du lieu, certaine pipe qui lui est très chère, une pipe discrète d'homme bien élevé. 11 m'installe dans son meilleur fauteuil et avec un accent de jolie sollicitude, il me demande toujours : « Etes- vous tout à fait confortable ? » Voilà encore une phrase bien caractéristique. Procurer du confort aux gens est le premier soin de l'Anglais, l'agrément vient ensuite. Le Français, lui, songe d'abord à l'agrément.
Dès le lendemain de mon arrivée, j'ai cherché à engager la causerie avec mon hôte. Cela n'a pas été tout seul. 11 a fallu vaincre sa timidité et une instinc- tive méfiance. J'y ai réussi à notre mutuelle satis- faction.
Notre langue lui est plus familière que je ne l'au- rais cru. 11 a d'abord, non sans un effort considérable, lancé quelques phrases françaises, quand il a vu que je ne riais pas, il a continué et s'est mis bravement à nager à travers nos verbes et nos difficultés gram- maticales. Je l'ai surpris lisant un roman de Balzac. Cela m'a causé le plaisir d'une victoire nationale.
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Rodney m'intéresse parce qu'il est un très pur échantillon d'Anglo-Saxon. En outre, il me donne une agréable impression de droiture, de netteté phy- sique et morale. Son esprit est vraiment ce qu'on appelle en anglais « a légal mind », un esprit de jurisconsulte. Il perçoit tout de suite le point faible d'un argument, y jette le coin de sa logique ou de son humour et le démolit avec le moins de mots possible. Si je ne me trompe pas, il y a en lui l'étoffe d'un politicien, d'un homme d'État. Comme la plu- part de ses compatriotes, il ne voit que les grandes lignes des faits et il dédaigne les à côlé. L'histoire l'intéresse plus que toute autre chose. Il connaît fort bien la nôtre, l'épopée napoléonienne surtout. Les Anglais nous l'ont toujours enviée et Napoléon a encore chez eux un prestige énorme.
Rodney a naturellement de nous et de notre carac- tère la plus fausse conception. Je m'efforce de la rec- tifier. Parfois sa physionomie exprime le plus naïf étonnement et il répète tout pensif : « Est-ce ainsi ? Je vois, je vois ! »
M. Baring n'avait jamais causé sur tant de sujets divers. Il fait connaissance avec ce que nous appelons les idées générales, c'est pour lui une véri- table révélation. Je m'aperçois qu'il y trouve un plai- sir croissant. Et comme chaque fois que je me ren- contre avec un jeune homme d'une certaine intelli- gence, je tourne son reaard Acrs la vie... je l'amène à la considérer sous cet angle d'où elle m'apparaît si merveilleuse et parfois sa surprise, l'éveil de son intérêt vient me causer une joie infinie.
Avant-hier, une forte migraine ayant obligé Edith
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à se retirer tout de suite après le bridge. M. Baring m'emmena dans la bibliothèque pour une bonn'dj bataille, comme il dit plaisamment.
Malgré ses dispositions belliqueuses, notre conver- sation fut des plus pacifiques, une conversation de mœurs et de caractères comparés.
— Savez-vous, dis-je, que pour moi l'Angleterre reproduit la fourmilière et la France, la ruche ?
— Ah bah !
— Oui, voyez : dans la première des antennes, le grain comme nourriture, la force admirablement canalisée, le travail austère et gigantesque, pour but l'extension et la richesse. C'est le triomphe du mas- culin. Dans la seconde, dans la ruche tueuse de rois et de reines, des ailes, de la lumière, de l'azur, des fleurs, du miel, un labeur varié et capricieux, une atmosphère surchauffée... c'est le triomphe du fémi- nin.
Rodney interrompit sa fumerie et me regardant tout ahuri :
— By George ! Quelle comparaison !
— Et il faut des fourmis et il faut des abeilles. Il faut une Angleterre, il faut une France, toutes deux croient travailler pour elles-mêmes et elles travaillent pour la vie.
— Il me semble que cet arrangement-là ne leur laisse guère de liberté.
— Aucune.
— Diable ! si la liberté est une illusion, vous pou- vez être sûre que les hommes s'y cramponneront longtemps encore.
— Jusqu'au jour où ils pourront s'en passer.
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Quand une croyance devient inutile à l'humanité, elle la perd comme les têtards perdent leur queue sans s'en apercevoir.
— Ah ! vous croyez qu'ils ne s'en aperçoivent pas ? me demande M. Baring avec un sérieux comique.
— Ils n'en ont pas l'air. L'humanité, en outre, change de peau à la manière des serpents et chacun de ces changements marque une de ses grandes étapes. Voyez, par exemple, la religion païenne est devenue de la mythologie. Le christianisme deviendra à son tour une mythologie quand une religion plus élevée lui aura succédé. Il en sera ainsi probable- ment jusqu'à la fin des temps de la terre.
— Ah ! on voit que vous avez fréquenté Darwin I
— Je ne l'ai ni lu ni étudié, ses théories me sont arrivées je ne saurais dire d'où ; je leur dois peut-être ridée que je me fais de l'évolution morale. Sait-on jamais combien de pensée étrangère entre dans notre pensée ?
— C'est égal, reprit M. Baring avec une lueur de moquerie au coin de l'œil... l'Angleterre, une fourmilière, la France, une ruche... et toutes deux travaillant pour la vie?... Un peu difficile à digérer votre idée, vous savez !
— • Pas pour un esprit du xx' siècle, répondis-je en souriant.
Il est rare que Rodney ou moi nous n'amenions la conversation sur Paris. Comme d'habitude, nous finîmes par y arriver.
— Il m'attire toujours, confessa mon hôte, et puis au bout de quarante-huit heures, il me cause un inex- plicable mécontement, une sorte d'exaspération. J'ai
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envie de chercher querelle aux passants mêmes. N'est-ce pas étrange ?
— Non. Cet agacement est provoqué par votre in- capacité à comprendre les gens et les choses, une sensation intolérable à tout Britisher.
— Sommes-nous donc des animaux si vaniteux ? fit Rodney avec bonne humeur.
— L'hostilité de la plupart de vos compatriotes n'a pas d'autre raison. Maintes fois, je les ai en- tendus appeler le français « une sale langue », parce qu'ils ne pouvaient pas le comprendre.
Le jeune homme rougit.
— Vous avez peut-être deviné... Et puis, il y a encore la différence d'éducation. Ainsi, la familiarité des garçons de restaurant, l'air narquois des cochers m'irritent déraisonnablement. Je me sens tout le temps comme un homme bousculé et qui ne pourrait se fâcher, Comprenez-A ous ?
— Parfaitement. Vous trouvez que les lignes de démarcation ne sont pas assez larges chez nous, hein?
— C'est vrai, on ne sait pas où on en est. En outre, à Paris, je me rends compte combien ma connais- sance du français est limitée. Je ne l'appelle pas « une sale langue », mais je sors du théâtre toujours un peu agacé. Je suis furieux de n'avoir pu apprécier la saveur de la pièce que j'ai entendue.
— Eh bien, votre roi, lui, ne sortait pas mécon- tent du Vaudeville ou du Palais-Royal, je vous l'af- firme. Il s'y amusait comme un vrai Parisien. Au jeu de sa physionomie, on devinait que les pensées éle- vées, les allusions drôles, la fine grossièreté (une
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spécialité française), portaient sur lui. Un soir, comme je le voyais tout secoué d'un bon rire, je me suis dit : il nous comprend et il saura le prouver. Qui sait pour combien le souvenir de ces heures est entré dans l'Entente Cordiale. Je crois qu'il a eu la' gaieté reconnaissante.
— Je n'en serais point surpris.
— Voyez-\ous, il ne suffit pas d'étudier la langue d3 ses voisins, il faut prendre la peine de les étudier eux-mêmes. Je le répète à tous les Anglais : dans les pays latins et slaves, considérez l'essence fémi- nine ; elle vous expliquera notre politique, notre his- toire, notre âme enfin,
Rodney se mit à rire.
— Je voudrais voir la tête d'un de vos compatriotes à qui je dirais que la France est féminine. Il serait dans le cas de m'envoyer ses témoins !
— Si vous lui disiez qu'elle est efféminée, assuré- ment, mais féminine c'est autre chose. Tout homme de pensée connaît la valeur de cette essence-là. Mous lui devons notre intuition, nos dons les plus pré- cieux, notre force ascensionnelle. Chez nous, il s'y mêle d'ailleurs l'élément celte et franc et elle n'affaiblit point notre caractère, au contraire. C'est en province, c'est dans la bourgeoisie moyenne à Paris, que vous en pourriez prendre une idée juste. Vous seriez bien étonné de sa solidité, de sa correc- tion et de son puritanisme.
— En effet, dit mon hôte, avec un sourire mo- queur.
— Eh bien, si la France produit le vin de Cham- pagne, elle produit aussi le vin de Bourgogne, le
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vin de force, ne l'oubliez pas. Dans le département de la Seine, on est vin de Champagne ; mais dans les quatre-vingt-cinq autres, on est vin de Bourgogne. Les étrangers ont de nous, de nos mœurs, une opi- nion absolument erronée.
— A qui la faute ? \'otre mauvaise réputation est due à vos romans, à certains de vos journaux illus- trés.
— Là !... je m'y attendais, fis-je en riant. Je n'ai pas encore rencontré un Anglais qui m'ait épargné ce reproche.
— Pour ma part, continua Rodney, je ne me suis jamais expliqué qu'un peuple d'idéalistes tels que vous, se plaise à parler des laideurs de la nature. Nous nous efforçons de les dissimuler, par un simple instinct de dignité et de propreté. Un de mes amis, qui a passé deux ans dans le sud de l'Afrique, me disait que ces mêmes choses faisaient l'unique sujet des conversations et des plaisanteries de toutes les peuplades sauvages. Comment ce goût se retrouve- t-il chez les êtres les plus affinés et les plus civilisés ? Pouvez-vous me l'expliquer ?
— Au bas et au haut de l'échelle... fîs-je un peu saisie par la réflexion. N'y aurait-il pas là un jeu de la nature ? Elle a peut-être voulu que cette veine se conservât ? Certains esprits l'ont retenue par ata- visme. Un auteur de talent, à qui je reprochais ses livres, des livres brillants mais vilains, vilains, m'a avoué qu'il était incapable d'écrire sur d'autres thèmes. Avec ce mouvement d'épaules que vous con- naissez, il a ajouté : « Je n'y puis rien, il ne me vient que des idées folichonnes. » Quant à moi, je consi-
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dère comme une profanation d'employer notre langue si élégante et si fine à rendre des choses ignobles ou sales. Il me semble qu'elle doit en souffrir. Du reste, je vous assure que chez nous les bons livres rapportent davantage que les mauvais. Les écrivains pornographiques doivent produire beaucoup pour arriver à gagner quelque argent. Et puis, tenez, dans ces œuvres basses, il y a encore, chez nous, un côté artistique, un affinement extrême, une profondeur qui sont inconnus aux sauvages, croyez-le, fis-je en sou- riant... A quoi servent-elles ces œuvres? Un natura- liste pourrait seul vous le dire. Le fumier est néces- saire à l'éclosion de certaines fleurs, il faut plaindre ceux qui sont chargés de le répandre. Par exemple, en octobre et en novembre. Grasse, la ville des par- fums, n'est rien moins qu'odoriférante, si vous re- passez trois mois plus tard, elle sera tout embau- mée. Voilà comment la nature travaille. Rodney tourna vers moi des yeux étonnés.
— Bien, bien, fît-il lentement, vous trouveriez moyen de justifier Satan.
— Je tâche de l'expliquer. Ce printemps, il a paru un roman que vous auriez qualifié d'ignoble, et ce- pendant, j'aurais voulu pou\oir le mettre entre les mains de toutes les mères intelligentes. C'était l'étude d'un cas de perversité cérébrale qui peut se produire chez les jeunes filles. Cette étude, faite dans un traité d'histoire naturelle, eût été absolument morale ; dans un roman elle était immorale. Nous sommes trop hardis dans nos conceptions et vous, Britishers, ne l'êtes pas assez. Cela vous maintient dans une infé- riorité regrettable.
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— Nous le confessons.
— ■ On lit davantage en Angleterre qu'en France, continuai-je.
— En vérité ?
— C'est un fait. Chez nous, dans nombre de mai- sons, le livre n'a pas même une tablette. Partout où vos compatriotes séjournent, il y a des bibliothèques. Paris ne possède pas une seule librairie circulante comme les vôtres ou comme celle de Vieusseux à Florence. A Wimbledon, je vois tous les jours la voi- ture de Mudie qui apporte et remporte des quantités de bouquins. Vous ne rencontreriez pas sa pareille dans notre banlieue. Oui, assurément, vous lisez davantage, mais votre nourriture littéraire est pitoya- blement faible. Par exemple, vos romans ne sont en- core que des « patent foods » (nourritures infantiles brevetées).
M. Baring rit avec une franche bonne humeur.
— Des « patent foods », c'est vrai, une nourriture d'enfant, mais propre et saine à laquelle les hommes blasés et fatigués reviennent toujours avec plaisir.
— Voilà qui explique peut-être ce goût pour les romans que j'ai remarqué chez la majorité des An- glais. Sur le pont des bateaux, en chemin de fer, il m'est arrivé de sourire en voyant de grands gail- lards de six pieds, qui devaient être au plus épais de la bataille de la vie, plongés dans la lecture d'un volume de Tauchnitz, le pouce sous les doigts repliés, comme des bébés contents, et cette lecture amenait sur leur visage une douceur particulière.
— Vous vo3"ez qu'elles ont du bon les « patent foods ».
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— Oui, moi-même, j'en ai besoin souvent. J'en vais clierclier à la librairie Galignani où je suis abonnée. Ces simples histoires d'amour me reposent des romans philosophiques et psychologiques. Elles m'émeuvent parfois jusqu'aux larmes. C'est comme un vrai bain de jeunesse que je prends.
— Nous ne manquons pas tout à fait de grands romanciers, dit M. Baring, en faisant tomber lente- ment du petit doigt la cendre de son cigare.
— Assurément non. Vous en avez même de très forts. Je suis toujours cependant à la recherche d'un nouveau Dickens, — Pickwick et Don Quichotte sont les livTes que j'ai relus le plus souvent.
— Parmi les contemporains, quels sont les au- teurs que vous préférez ?
— Meredith, Merriman, Stevenson, Jérôme K. Jé- rôme, Conan Doyle.
— Bien ! exclama mon hôte d'un air triomphant... Nos goûts se rencontrent là.
— Parmi les femmes, j'admire beaucoup ma- dame Humphrey Ward. Il y a dans son œuvre quel- que chose de maternel. Elle met toujours mie idée sur son canevas, une idée généreuse autour de la- quelle elle brode et on sent que tous ses efforts ten- dent à lui faire produire du bien. J'aime encore Marie Corelli et Ouida pour leurs audaces et leurs fémininité. Mais, voyez-vous, ajoutai-je, vous ne serez jamais grands que dans la poésie. Vous avez allumé C3 flambeau-là à la poésie païenne et à la poésie sacrée. Voilà pourquoi il a chez vous une flamme si haute.
— Je suis content de \ous entendre dire cela.
S8 L ILE INCONNUE.
— Du reste, en Angleterre, en France, partout, on manque de grands écrivains, de grands artistes. Les dieux dirigent visiblement nos efforts du côté de la science. Ils veulent nous mettre à même d'acquérir des éléments nouveaux, une vue plus profonde. Lee facultés de l'idéal sont au repos maintenant chez les Terriens, elles entreront c' j nouveau en activité et elles auront acquis de l'envergure. Il faut beaucoup de temps à la nature pour produire un Shakespeare.
Rodney me regarda d'un air étonné, puis souriant :
— Votre manière de considérer les choses de ce monde est un peu déconcertante. Pour vous suivre, il faut changer son fusil d'épaule.
— Changez-le, changez-le, mon cher, cela vous reposera. Dans votre littérature moderne, on sent un formidable mouvement d'émancipation. S'il s'ac- centuait davantage, ce serait plutôt dangereux pour vos jeunes ûlles.
Mon hôte eut une expression de plaisir.
— Ah ! vous comprenez donc une des causes de cette réserve que vos compatriotes appellent hypo- crisie ! Les jeunes filles nous obligent à avoir do la tenue. Nous nous privons de liberté afin qu'elles en aient davantage. Il faut qu'elles puis- sent, sans danger, avoir accès dans les bibliothèques, aux théâtres, partout, de même il faut qu'elles puis- sent voyager seules dans toute l'étendue de leur pays... Vous, vous les supprimez. Croiriez-vous qu'à Paris, je n'ai jamais rencontré de jeunes filles ! Vous ne savez pas combien cela lui manque !
— Elles ne se trouvent certainement pas dans les endroits que vous fréquentez : aux courses, aux Fo-
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lies-Bergère ou à l'Olympia, fîs-je en souriant.
— J'ai été au Concours Hippique, à l'Opéra- Comique.
— Et il n'y en avait pas là ?
— Non. Je n'ai peut-être pas su les distinguer des femmes mariées ! Quand j'ai passé quelque temps sur le continent, la vue de nos Anglaises en plein air, en liberté, vêtues simplement, me cause un vrai plai- sir. Je plains les Français qui ne peuvent fréquenter que des mondaines ou des demi-mondaines, les femmes des autres enfin. Ils ne connaissent pas la camaraderie féminine, une des choses les plus saines, les plus agréables qu'il y ait.
— Assurément, je l'ai regretté maintes fois pour eux. La jeune fille purifierait notre vie. J'appelle de tous mes désirs le moment où elle entrera en scène. C'est une si grosse et si lente affaire que l'évolution des mœurs... Dites-moi, comment trouvez-vous les Parisiennes ? demandai-je curieusement.
— Très gracieuses, très agréables à voir, mais... elles manquent de jeunesse... Oh ! je ne veux pas dire qu'elles soient fanées ou ridées, elles y veillent... seulement elles en savent trop long, elles sont trop artificielles. Cela les rend terriblement inconlortables .
— Inconfortables ! répétai-je amusée par cet ad- jectif appliqué aux personnes.
— Oui, comment un pauvre Britisher pourrait-il deviner ce qu'il y a derrière leurs regards et sous leurs mines ?
— C'est justement cet inconnu qui les rend inté- ressantes.
— Pour des Français peut-être. Nous sommes
00 l'île inconnue.
beaucoup plus simples. Nous voulons trouver dans la femme une créature aimante et reposante, non pas un rébus vivant à déchiffrer. En fait de distraction, nous préférons le sport ; c'est plus sain et plus forti- fiant.
— Oh ! John Bull ! John Bull ! répétai-je en riant.
— Tenez, reprit M. Baring, les Parisiennes qui m'intéressent et que j'admire toujours, ce sont vos petites ouvrières. Je les ai vues souvent sortir en masse des ateliers de la rue de la Paix. Leur phy- sionomie brillante, leur allure joyeuse m'ont donné plus que toute autre chose une idée de votre extrême vitalité. Quelle différence avec ces pauvres petites filles mornes et silencieuses qui émergent des sou- bassements de Londres.
— La ruche... la ruche, nos omrières sont des abeilles. Malgré leurs ailes fripées, empoussiérées, elles volent dans les bleu. Les vôtres sont des four- mis.
— Allons, puisque vous y tenez, je le veux bien, fit Kodney avec une condescendance moqueuse.
Edith est secrè'ement ^a^■ie de me voir rectifier le jugement de son frère sur les gens et les choses de France. Je sens en lui moins de parti pris. L'Anglais, en général, n'est pas buté. Il ne se refuse pas à voir comme fait le Français. J'ai l'intime conviction que nos causeries ne sont point inutiles. Inutiles ! Non, non... Aussitôt émises, aussitôt prononcées les pa- roles, les idées nécessaires à notre œuvre respective ne sont-elles pas enregistrées par ce récepteur que nous avons derrière le front ? Là quelques-unes de- meureront enfouies longtemps peut-être, d'autres se.
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développeront, se transformeront en actions et pro- duiront certains effets voulus. Si Rodney Baring de- vient un (( leader », et il en est capable, elles pourront avoir une influence bienfaisante sur sa politique. Quelque chose de très bon marquera peut-être mon passage à Saint-Olaf. Je le désire ardemment.
En Angleterre, on a tout le temps la sensation du nombre. Cette sensation, oppressante à la longue, est donnée par les lignées de maisonnettes qui rayon- nent en tous sens et à perte de vue, par la multitude des enfants surtout. Oh ! ces enfants ! Ils fourmil- lent littéralement, ils semblent sortir du sol, et prê- tent à l'Ile Inconnue l'aspect d'une véritable pépi- nière. Évidemment, c'est la supériorité numérique que la nature a voulu établir de ce côté-ci de la Manche et selon moi, le caractère, les mœurs de nos voisins, leur politique sont la résultante du nombre aussi bien que de leur qualité d'insulaires. C'est en vue du nombre que le type de leurs habitations — • la maison — a été créée, c'est à cause du nombre que leur éducation première vise surtout à discipliner l'individu. L'institution d'un rayon spécial destiné à ïélevage des petits, de la nursery, semble n'avoir pas d'autre but.
Le couvain se compose d'une ou de plusieurs pièces. Il y en a qui sont d'une luxueuse simplicité, pourvues de salles de bains, de tout ce qui peut faciliter l'hygiène et la propreté. Il y en a aussi de très mo- destes, de très pauvres même. Mais dans tous, on
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distingue un effort visible pour procurer à l'enfant autant d'air, d'eau et de lumière que possible, pour l'impressionner agréablement et utilement au moyen de gravures, d'images, de livres, de fleurs.
Les éleveuses, c'est à dessein que j'emploie ce mot, sont pour la plupart des filles de fermiers, d'ou- vriers aisés, d'employés subalternes. Leur salaire est de trente à quarante livres par an, de sept cent cin- quante à mille francs. Elles ont reçu une instruction primaire qui les met à même d'apprendre à lire et à écrire aux petits, de leur enseigner les histoires de la Bible, les délicieuses chansons de la nursery, « nursery rimes » et une foule de connaissances* utiles. Aux écoles du dimanche qui, en général, sont faites par des dames, elles ont acquis un certain raffinement, la notion de ce qu'est un gentleman et une lady. En outre, elles ont soigné de nombreux frères et sœurs, achevé leur apprentissage en étant filles de nursery dans quelques riches familles où elles ont appris la discipline et les lois de l'hygiène. Quelques-unes même sortent d'institutions où l'on enseigne l'enfant, où l'on prépare les éducatrices. Une bonne mère anglaise, non seulement, surveille de près l'éducation première de ses enfants, mais elle ne laisse pas à d'autres le soin de diriger leurs cœurs vers le bien. La nurse n'est tenue, é"n réalité, qu'à les soigner, à former leurs manières et cela, elle le fait, dès qu'ils ont la connaissance. Elle doit encore les discipliner, les plier à la pratique de toutes les pe- tites vertus. Avec une puissance de suggestion que j'ai souvent admirée, elle leur inculque le respect de la parole donnée, l'horreur du mensonge surtout.
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L'enfant anglais est celui qui ment le moins. La nurse a une instinctive considération pour ces reje- tons d'une classe supérieure qui lui sont confiés. Elle pourra être dure, acariâtre, les faire souffrir même, elle ne souillera jamais leur imagination par des paroles grossières et avec une surprenante intuition, elle leur donne les habitudes qui convien- nent à leur position sociale. Vingt fois par jour, vous entendrez l'une dire à quelque fils de lord : « Monsieur, un gentleman ne se conduit pas de cette manière. » N'est-ce pas curieux et touchant de voir une humble fille du peuple travailler ainsi à la for- mation du caractère des grands. Sa mission la rafïïne elle-même et l'économe nature y trouve son compte. La journée des bébés anglais est sagement réglée, leur nourriture bien graduée. Vers six ou sept ans, quand ils savent parfaitement manier le couteau et la fourchette, pas avant, ils prennent part au déjeuner des parents. L'éleveuse, qui est une éducatrice, mange avec les enfants et dans la nursery on ne se met pas à table sans faire toilette.
Autrefois, en Angleterre, les bébés étaient élevés comme de petits Spartiates. Leurs nurseries étaient nues et froides, leur nourriture peu variée et d'une simplicité primitive. On obtenait d'eux l'obéissance par la menace des châtiments éternels. Aujourd'hui, on place sous leurs yeux les images les plus riantes, les couleurs les plus claires, on leur parle du ciel, de récompenses, et l'ange gardien a remplacé le diable. Il plane maintenant au-dessus de tous les ber- ceaux. Cette évolution est bien remarquable et carac- téristique de notre époque.
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Dans la nursery, on enseigne aux enfants anglais le respect de la liberté d'autrui, de la hiérarchie, des lignes de démarcation établies pour le bon ordre de la société. Ils apprennent où est leur place et ils s'y tiennent. Ils ne songent pas à envahir le quartier de leurs parents, ils considèrent comme une faveur d'y être admis à certaines heures. En revanche, dans le couvain, ils se sentent chez eux, ils vous y invitent et vous y reçoivent avec une extrême gentillesse. Là, ils vivent leur propre vie et non celle des grandes personnes. Cette vie où il n'y a que des jouets, des animaux, des fleurs, des contes et des chansons garde une pureté exquise. Le temps de la nursery marque une époque bien distincte dans la vie de tout Britisher et souvent la pensée de l'homme d'Ëtat, de l'homme d'affaires y retourne pour s'y rafraîchir.
En Angleterre, où comme je l'ai dit, on aime l'es- pèce, le petite monde compte pour quelque chose. On s'y intéresse passionnément. Des légions de femmes travaillent à l'amuser et à l'instruire. Il a une brillante littérature, une foule de journaux illustrés, de « magazines ». Punch, le célèbre satirique, a pour lui une tendresse particulière. Miss Baring a écrit pendant une année dans une revue dominicale la page destinée aux enfants, qu'elle signait « Tante Cécile ». Le nombre de lettres qu'elle recevait de ses petits lecteurs l'a obligée à abandonner sa tâche ; elle n'y pouvait suffire. Elle a conservé bon nombre de ces lettres et je les ai parcourues avec un profond attendrissement. Chers bébés ! Ils racontaient leurs chagrins réels ou imaginaires. L'ne fillette présentait sa poupée favorite et demandait des conseils pour
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la bien élever ! Une autre dégonflait son cœur de la peine que lui causait la mort d'un chien et je me rendais compte de tout l'effort que représentait ces premières lettres, de la joie éprouvée à coller le timbre, avec les précieux sous qu'on aurait pu em- ployer en friandises, et puis l'attente de la réponse, les yeux guettant le facteur, la fierté de voir son nom sur une enveloppe ! Quelle multitude d'impres- sions nouvelles tout cela avait provoqué. Quel bond en avant ! Cette correspondance révélait certaine- ment un besoin de confidences que la mère ne satis- faisait pas ; mais, en même temps, elle montrait la liberté laissée à l'enfant, liberté bien faite pour aider au développement de l'initiative et de l'individualité.
Hier, en rentrant par le Common avec Edith, je fus frappée du nombre de points blancs dont il était piqué, — ■ ces points blancs étaient des bébés et des nurses.
J'en fis la remarque.
— On doit être riche à Wimbledon, ajoutai-je, car le luxe des vêtements blancs coûte cher.
— Pas aussi cher qu'en France, répondit miss Ba- ring. Et puis, voilà, la maman anglaise a des des- sous très simples, les toilettes que vous savez, ces toilettes qui vous font rire, — mais elle n'économise pas sur le blanchissage de ses enfants et de leurs bonnes. Elle pourra, en outre, vous montrer une nursery riante hygiénique, de beaux spécimens, comme nous disons. Tenez, je vais vous conduire chez une petite amie, la fille de mon ex-maîtrc de peinture, un artiste qui a eu quelque talent et qui est mort pauvre. Elle a épousé un jeune homme sans
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fortune. Son revenu ne dépasse pas trois cent cin- quante livres, tiuit mille francs, je crois. Elle a deux enfants, une bonne à tout faire et une nurse... Pauvre Lily ! Elle doit compter pour nouer les deux bouts ! Et cependant elle a une nursery adorable, je veux que vous la voyiez. Sa demeure aussi vous intéres- sera. C'est une des plus vieilles maisons de Wimble- don.
Sur ces paroles, Edith me fît obliquer à gauche. Au moment où nous nous arrêtions devant la grille d'un cottage bas, précédé d'un jardinet et un peu en retrait sur la route, une bicycliste, avec sa raquette et ses chaussures de tennis attachés sur le devant de sa machine, arrivait vers nous à grands tours de roue.
— Voici justement Lily, me dit miss Baring.
— Quelle chance de n'avoir pas manqué votre visite ! s'écria la jeune femme en nous trouvant à sa porte.
Edith présenta aussitôt son amie française. Ma- dame Arnold me donna une cordiale poignée de main et m'invita à entrer. Le temps était beau et chaud. Nous allâmes tout droit au jardin et on y ap- porta le thé. Je promenai les yeux autour de moi. Quel adorable coin ! Il me donna l'impression immé- diate d'une autre époque. La maison, d'un seul étage, formait avec son aile de retour un angle droit ; son toit mansardé, gondolé, affaissé en certains endroits, ses petites fenêtres, son vieux lierre,» accusaient plus de deux cents ans. Mais la glycine et les roses qui tapissaient une partie de sa façade y mettaient comme un reflet de jeunesse. Le jardin n'a\"ait point été gâté par le sécateur d'un professionnel, des fleurs
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simples de couleurs brillantes, poussaient pêle-mêle. Il y avait des arbustes âgés, deux pommiers caducs. La pelouse, avec son herbe de huit jours, était con- stellée d'heureuses petites marguerites qui avaient l'air d'être bien ensemble. Dans ce cadre, notre hôtesse en robe courte, en blouse de percale et en canotier, faisait l'effet d'un anachronisme vivant.
— Vous devriez mettre ici le bonnet puritain, lui dis-je pour la taquiner.
Elle se leva, courut vers la maison et revint bien- tôt avec la coiffe de toile au bord retourné que je de- mandais.
Je battis des mains.
— Mon chapeau de soleil ! dit-elle gaiement. Vous voyez, j'ai eu la même idée que vous.
Avec sa belle chevelure blonde, ses yeux rieurs, ses traits fins, sa blancheur rosée, elle était délicieuse- ment anglaise.
Miss Baring lui demanda de me montrer la maison.
— La maison baroque ?
— Et puis la nursery et les bébés.
— Tous mes trésors ?
— Oui, oui.
— Eh bien, venez.
Et la jeune femme, toujours coiffée du bonnet puri- tain, nous précéda.
— Nous n'avons pas essayé de faire du style, me dit-elle, mais de la propreté et de la gaieté.
Rien de plus curieux que cette habitation bour. geoise du xviii* siècle : des pièces basses, irrëgu- lières, un escalier très étroit, des marches à monter» à descendre, de hautes cheminées avec des moulures
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bien conservées, des grilles anciennes. Le rez-de- chaussée, boisé et à poutrelles, était encore un peu sombre et austère, mais le premier étage avait été entièrement repeint en blanc. Avec ses meubles en bois cFair, sa cretonne d'un vert jaune, de ce vert esthétique que nos voisins affectionnent, avec ses petites fenêtres, ses toilettes garnies de mousseline et ornées de rubans, il était tout à fait gai. Quelques bons tableaux, des livres en quantité, un piano, des fleurs ennoblissaient l'humble demeure. L'arrange- ment des choses révélait une veine artistique forte- ment teintée d'originalité.
— La salle de purification ! notre unique salle de bains ! Voyez, je ne vous fais grâce de rien, dit ma- dame Arnold, en me montrant une grande chambre où tout l'outillage nécessaire à la propreté avait été réuni et ingénieusement arrangé.
Nous montâmes ensuite cinq ou six marches iné- gales, notre hôtesse ouvrit une porte.
— La nursery... un ex-grenier, annonça-t-elle, La nuroery ! Ah ! le joli tableau vivant ! Une vaste
pièce plus longue que large avec un plafond en toile, toute claire, et qui donnait sur le jardin. L'air, la lumière, les beaux rayons du soleil couchant y arri- vaient par cinq petites fenêtres festonnées de ver- dure. Au fond, deux lits derrière de gais paravents chinois. Son atmosphère pure était délicieuse à respirer. Près d'une des fenêtres, deux bébés en robes blanches, ceintures roses, éblouissants de propreté, les cheveux bouclés à la brosse, étaient assis devant des bols de pain et de lait fumant, l'éle- veuse, en blanc aussi, les faisait souper. Des cris
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de joie, des gigotements de plaisir saluèrent notre entrée. Madame Arnold s'excusa d'interrompre le repas. Elle caressa les petites tètes, me montra non sans quelque orgueil la belle chair ferme des bras nus. La porte de la chambre de la nurse se trouvait ou- verte, j'y jetai un coup d'œii indiscret ; elle était d'une netteté parfaite, ornée de photographies et de fleurs.
— C'est tout ce que je peux donner à ces petits mendiants, me dit la jeune femme gaiement.
— C'est beaucoup, répondis-je, me retournant pour embrasser d'un dernier regard ce nid humain si bien tenu, embelli et poétisé par la mère.
— Je voudrais voir une nursery française, ajouta madame Arnold. Je suis sûre qu'elles sont bien élé- gantes !
Edith eut un sourire malicieux, je me sentis rou- gir.
— Des nurseries ! nous n'en avons pas, confes- sai-je.
— Pas de nurseries î comment pouvez-vous bien élever les enfants ?
— Nous les élevons mal, voilà tout. Oh î sous ce rapport, nous avons beaucoup à apprendre de vous.
— Nous devrions alors former une société d'en- seignement mutuel, car vous pourriez aussi nous donner des leçons qui nous seraient bien utiles ! ré- pondit la jeune femme pour ne pas être en reste d'humilité.
Hélas oui, nous les élevons mal nos enfants ! Si les Anglais doivent les qualités qui font leur force à leur éducation première, nous devons à la nôtre les défauts qui font notre faiblesse. Nous sommes la
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ruche, mais la ruche sans « couvain ». Les abeilles ont un rayon spécial pour les larves et les nymphes et nous n'en avons pas pour nos petits. Pourquoi et comment n'en avons-nous pas ? Ah ! voilà ! nous aimons nos enfants, mais nous n'aimons pas les en- fants. La preuve est que nous en avons le moins pos- sible et que nous ne savons pas encore fait vivre ceux que nous avons. Si l'élevage des poulains de nos haras était aussi mal compris, il ne produirait que de futurs vaincus. Là, l'intérêt veille et il est mieux inspiré.
Pour faire l'éducation première de nos fils et de nos filles, cette éducation du corps et de l'esprit nais- sant d'où dépendent leur santé, ôouvent leur bon- heur et leur avenir, nous prenons des paysannes incultes, qui n'ont jamais soigné, et encore très mal, que des vaches et des cochons, — • leurs enfants à elles poussent tout seuls. En y réfléchissant, cela paraît si fou que j'ai quelque peine à le croire possible. Nous débarbouillons, il est vrai, ces paysannes, nous leur donnons du linge, des robes bien taillées, des mantes très chics, des couronnes de ruban aussi large que possible pour le décorum de la maison ; mais le reste, qui est-ce qui s'en préoccupe ? Le reste ! nous savons cependant ce que c'est aujourd'hui. Jadis, le cerveau, malgré toutes les planches anatomiques, demeurait une chose assez abstraite ; la science nous a mis à même de nous rendre compte que c'est un appareil récepteur aussi bien que transmetteur, d'une effrayante sensibilité. Nous ne pouvons ignorer que 'leci images grossières, les idées fausses qui se trou- veront derrière le front de la nourrice passeront dans
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le cerveau du nourrisson, s'imprimeront sur ses cel- lules vierges et y jetteront des germes indestructibles. De plus, ces paysannes ne possèdent aucun raffine- ment, aucune notion de décence, de propreté phy- sique. Elles ignorent les lois les plus élémentaires de l'hygiène, la valeur du temps, et jusqu'au nom de discipline. Elles ne savent pas respecter l'enfance. Aux Champs-Elysées, aux Tuileries, partout, elles donnent avec leurs bébés un spectacle répugnant qui étonne et choque tous les étrangers. Si j'osais répé- ter certaine histoire que le hasard m'a apprise, il y aurait de quoi faire réfléchir les mamans sur ce sujet ; je pourrais la raconter, mais l'écrire... non.
Ces éleveuses paysannes bercent les petits avec les chansons plus ou moins grossières de leur village, avec des refrains de cabaret ; celles qui ont servi à Paris ajoutent à ce répertoire des chansons de café- concert : « Ma gigolette », « Viens, poupoule », etc. J'ai entendu l'une d'elles endormir une fillette avec cette jolie rime :
Nounou câline Ta taille fine
Entrerait dans le ceinturon
Du sergent Paturon !
ou bien encore :
Pour vingt-cinq francs cinquante, Pour vingt-cinq francs. On a un pardessus Avec du poil dessus.
Les bonnes qui succèdent aux nourrices né sont
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pas plus affinées. Les unes et les autres sont inca- pables de donner aux enfants les habitudes qui ai- dent à faire des gentlemen et des ladies. Elles igno- rent l'art de manger proprement, de manier le cou- teau et la fourchette. Elles font du repas des bébés le plus écœurant spectacle. Voilà pourquoi nous ver- rons chez nous des hommes occupant de hautes posi- tions sociales trahir à table un manque d'éducation qui les rejette dans une classe inférieure. Un mon- sieur qui mange comme un paysan pourra être supé- rieur à un monsieur qui mange comme un être policé, il ne sera jamais son égal. La différence d'éducation première sépare les individus davantage que la diffé- rence de culture.
En outre, nourrices et bonnes sont des créatures frustes, en général très mal embouchées, dont la colère et l'humeur se traduisent par de gros mots, ces mots, qui en raison ac leur énergie entrent plus profondément dans le cerveau de l'enfant y reste- ront, je vous le garantis. Plus tard, ils ressortiront à la moindre provocation. Nous les entendrons dans la famille, sur tous les champs de travail, dans les discussions politiques, à la Chambre même. Ils cho- quent terriblement dans la bouche de certains hommes, ces mots de la nounou !
La nounou, croyez-le, travaille inconsciemment aux œuvres de basse littérature et aux illustrations dégoûtantes de certains journaux. C'est la nounou, c'est la bonne qui, avec leur langage primitif, leur esprit non stérilisé, jettent en nous cette verve de grossièreté qui stupéfie les étrangers. On la retrouve dans les hautes classes, chez de très grandes dames,
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chez tous ceux enfin qui ne sont pas assez naturelle- ment raffinés pour la tuer.
Une année, à la Mi-Carême, nous avons pu voir cinq étudiants, de futurs députés, médecins, magis- trats peut-être, porter ciiacun mie lettre haute d'un pied pour former un mot sale, un mot du reste que nos gamins se plaisent à écrire sur les murailles et que je n'ai jamais vu ni en Angleterre ni ailleurs. Je ne m'étais pas expliqué son attrait. C'est probable- ment une réminiscence de la nounou. Forain, noire célèbre satirique, pourrait le qualifier de : « Doux souvenir. » Après cela, si le fumier est nécessaire aux plantes précieuses ! Eh bien, nous en avons... seulement il nous en reste un peu trop.
Le nid humain devrait être plein de lumière et de soleil, tout au moins d'une netteté exquise. La chambre de nos enfants est généralement la moins confortable de la maison, sou\ent mal tenue, mal aérée, toujours banale. Les petits ^êtements sont étalés sur le lit de la nourrice et de la bonne, les ustensiles intimes bien en évidence, les jouets plus ou moins empoisonnés traînent partout. Certains détails trahissent le manque de raffinement de l'éle- \euse, le peu d'importance que la mère attache au cadre dans lequel s'épanouit la vie des bébés. Vous n'y trouverez ni gravures, ni portraits, ni fleurs, rien qui puisse éveiller dans leur esprit de jolies pensées, leur laisser un souvenir agréable, ni leur faire sentir qu'ils sont chez eux. En revanche, on leur donne libre accès dans la maison entière. Ils envahissent toutes les pièces et se rendent intolérables. La cui- sine, où il y a un fourneau, des casseroles brillantes,^
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une personne qui fait et donne de bonnes choses les attire irrésistiblement. Ils finissent par préférer la société des domestiques à toute autre. Ils entendent constamment des conversations qui ne sont pas faites pour leurs oreilles. Des mots étranges tombent dans leurs cerveaux, y jettent une angoissante confusion. Ils en cherchent la signification, de là l'expression tendue de leurs physionomies. On ne met pas plus en forme leur caractère que leurs manières. On ne les plie à aucune règle. Ils ne savent jamais à qui ih doivent obéir. On ne leur enseigne pas le respect de l'autorité. On néglige surtout cet entraînement de la volonté qui donne l'empire sur soi et sur les autres. Cette éducation fantaisiste conduit au man- que de méthode, de correction et cause la ruine des natures faibles, — les natures fortes peuvent seules réagir. Cela donne peut-être une sorte de sélection morale,
La majorité des mères, je me hâte de le dire, s'ef- force bien de suppléer à l'insuffisance des éle- veuses. Elles assistent au coucher et au lever de leurs bébés, surveillent leur nourriture, tâchent de faire mettre en pratique le peu d'hygiène infantile qu'elles connaissent. Une lutte sourde s'engage entre elles et les nourrices, entre la routine et le progrès, — et ce n'est pas le progrès qui l'emporte. L'enfant se trouve donc livré à des mains inexpérimentées ou igno- rantes. Il est gavé sans pitié, habillé de vêtements trop lourds qui ralentissent ses mouvements et em- pêchent le développement de ses muscles. On ne lui donne ni assez d'air, ni assez de lumière, ni assez d'eau. Nulle part, peut-être, la plante humaine n'est
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soignée avec aussi peu de science et d'intelligence, Les bébés parisiens passent tous les après-midi aux Champs-Elysées ou au Jardin des Tuileries. Là, ils sucent des sucreries malsaines et écoutent les gros- sièretés encore plus malsaines qu'on permet aux Guignols de leur servir. Ils absorbent à pleins pou- mons les poussières nocives soulevées par les voi- lures, celles de ces petits pâtés qu'ils confectionnent avec une inconscience si pathétique du danger am- biant et beaucoup rentrent avec le microbe de la maladie qui les emportera quelques jours plus tard. Pour que notre race rejette aussi triomphalement qu'elle le fait, les éléments nuisibles qu'on laisse en- trer ainsi dans son organisme, il faut qu'elle soit douée d'une vitalité peu commune, d'une force ascen- sionnelle extraordinaire. Combien cependant sa tâche ici-bas pourrait lui être facilitée par l'établissement du couvain qui permettrait de mieux préserver les petits, de les mieux soigner, de les mieux éduquer, de leur faire un meilleur départ. Depuis hier, je ne vois pas autre chose que le délicieux tableau de cette nursery que j'ai visitée. Je voudrais le faire passer tout vivant sous les yeux de quelques jeunes mamans françaises. Il ferait peut-être naître chez l'une ou l'autre l'idée de créer des écoles où des médecins capables enseigneraient l'enfant et la manière de le traiter. Ah ! ce serait une idée mère celle-là et très praticable. Beaucoup de femmes, de jeunes filles de la petite bourgeoisie se feraient volontiers des éduca- trices si elles étaient placées au-dessus des domes- tiques, traitées avec égards et bien payées. On pour- rait ensuite contraindre les architectes à introduire
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le « couvain » dans leurs plans. En attendant, la place ne manque pas en province, La mode du five o'clock et tant d'autres modes ont passé la Manche, pourquoi celle d'avoir une nursery ne s'implante- rait-elle pas chez nous ? La femme française s'inté- resserait à l'espèce ; elle ne négligerait rien pour avoir de beaux spécimens. Ce serait un grand pro- grès pour notre pays. Nous avons l'amour maternel, il y aurait quelque chose de plus... il y aurait l'amour de la mater
Tout en traçant machinalement ces deux lignes de points, ma pensée est allée de l'éducation première à l'instruction. Là, je vois, non sans satisfaction, que nous avons une indiscutable supériorité. En Angle- terre, après la période de la nursery, pendant la- quelle les enfants acquièrent une foule de connais- sances utiles, il se produit une solution de continuité dans leur développement intellectuel. Les parents leur donnent des instituteurs, des institutrices et les envoient à l'école, au collège, à l'Université ; mais ils ne s'occupent pas personnellement de leurs études. Après leur avoir mis le pied dans Tétrier, ils les lais- sent libre de trotter, de galoper, ou même d'aban- donner la course au gré de leur fantaisie. Ils s'inté- ressent davantage à leurs victoires sportives qu'à leurs victoires scolaires. C'est l'instinct de la race qui veut cela. Il en résulte que, dans l'Ile Inconnue, le niveau de l'instruction est beaucoup plus bas qu'en France et que la masse est extraordinairement igno- rante.
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En France, au contraire, dans toutes les classes, les parents prennent un intérêt passionné aux études de leurs enfants. Ils n'épargnent rien pour les faci- liter. Ils se plaisent eux-mêmes à les instruire, les bourrent de connaissances et souvent, inconsciem- ment, aident au surmenage de leurs cerveaux. Leur succès devient une question d'amour-propre per- sonnel. Le père aura de la peine à pardonner un échec au baccalauréat. Beaucoup de mères assistent aux cours de leurs filles, travaillent avec leurs gar- çons. La femme du peuple, de la petite bourgeoisie, veille à ce que ses enfants sachent leurs leçons. Il faut qu'elle voie de temps à autre une croix ou une médaille sur le tablier noir de l'écolier. Le dimanche, l'ouvrier promène ses gosses à travers les musées et, guidé par une intuition divine, il s'arrête aux bons endroits, je l'ai souvent remarqué.
Dans la ruche française, le travail intellectuel est intense. Si notre éducation première nous fait un mauvais départ, nous rattrapons bien le temps perdu. Dieu et nous savons seuls au prix de quels efforts.
Et je vois... Les Anglais sont le nombre, les Fran- çais, la qualité. Ce n'est peut-être pas modeste à moi d'écrire cela, mais nos voisins, je gage, ne voudraient pas changer de destinée. C'est au moyen de ces deux forces que la nature travaille à notre progrès mutuel et au progrès universel. Elle tend même sensiblement à les amalgamer. Pour produire quoi ? C'est le cas de dire : qui vivra verra.
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Saint-OIaf.
Quand je me trouve en visite dans une maison an- glaise, je me rends compte de tout ce qui nous diffé- rencie. C'est énorme. J'ai beau me surveiller, tantôt une parole, une expression, une appréciation trahit ma mentalité et mon tempérament français. C'est comme une fausse note qui éclate dans l'harmonie ambiante, et à ma grande confusion, je l'entends dis- tinctement. Mes hôtes de Saint-Olaf sont heureuse- ment assez cosmopolites pour s'en amuser. En présence des femmes de chambre, je m'observe soi- gneusement. De par ce snobisme qui existe dans toutes les classes de la nation, les domestiques an- glais sont plus rigoristes que leurs maîtres, et pour rien au monde je ne voudrais les choquer. Dans la conversation, je m'interdis naturellement les sujets défendus, mais, il y en a tant chez nos voisins que j'ai grand'peine à les éviter tous et, par une perver- sité bien humaine, ils tentent sans cesse mon esprit et ma langue. Après la partie de bridge, lorsque madame Baring s'est retirée, Edith, Rodney et moi, nous nous installons dans la bibliothèque. Le jeune homme fume sa pipe, nous, de très innocentes ciga- rettes et nous causons sans contrainte. C'est le mo- ment le plus agréable de la journée. Ce soir, miss Baring se mit à parler de son séjour à Avran- ches, la petite ville bon marché où on l'avait envoyée pour étudier le français.
— C'est là que j'ai appris à connaître votre pays et à l'aimer, dit-elle. J'étais logée chez la veuve d'un
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officier. Elle n'avait du gouvernement qu'une somme annuelle très minime. Elle prenait des Anglaises en pension, afin de pouvoir élever ses trois filles. J'avais une chambrette carrelée, d'une propreté immaculée ; elle était charmante avec ses rideaux de mousseline blanche, ses deux bergères, ses chaises de paille, sa commode ventrue et son vieux bureau. L'hiver, un brillant feu de bois l'éclairait toute. Aux murs, il y avait des lithographies représentant Napoléon à Eylau, à Austerlitz. Croiriez-vous que quand mes yeux tombaient sur votre héros, je rougissais tou- jours.
— Voilà une rougeur qui vous honore ! fîs-jc en souriant.
— Le souvenir de la vilaine manière dont nous l'avions capturé me mettait mal à l'aise positivement. J'avais encore autour de moi un tas de chères vieilles choses, puis une statue de la Vierge, le portrait de saint Vincent de Paul, un bénitier, une branche de buis bénit. Ces objets du culte catholique, que je voyais pour la première fois, me plaisaient singu- lièrement. Ma propriétaire et ses filles travaillaient du matin au soir et avec une seule domestique, elles suffisaient à tout. Dans la maison, il y avait de la gaieté, sur la table d'excellents petits plats. Aux re- pas, elles entretenaient la conversation d'une manière qui faisait ma surprise et mon admiration. Oui, j'ai été très heureuse pendant cette année d'Avranches, heureuse sans tennis, sans sport, grâce à votre carac- tère ensoleillé. Ah ! c'est un don inappréciable qui vous a été fait ! Je voudrais que nous »ne fussions pas aussi ternes ! fit drôlement Edith.
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— ■ Mais vous ne le seriez pas si vous n'aviez une telle peur de manquer de correction. La correction anglaise me fait l'effet de cette tondeuse que le jardi- nier passe sur vos pelouses. Aussitôt que quelques fleurettes ont l'impertinence de vouloir les éraailler, crac ! on leur coupe la tête et les pelouses demeurent unies, implacablement vertes, les yeux s'en lassent, l'ennui naît.
— C'est cela, et nous fuyons \ers la chère France pour trouver les fleurettes que nous supprimons chez nous, ajouta miss Baring d'un ton mélancolique. Tenez, j'ai fini par prendre en horreur ces mois de gentleman et de lady que nous avons tout le temps à la bouche.
— Heureusement que madame Baring est cou- chée, fîs-je très amusée.
— Xe serait-elle pas horrifiée ? dit le frère en riant.
— Oh ! je sais, ce ne sont pas des discours pour des oreilles de mère, répondit mon amie avec cette pointe d'humour qui me divertit toujours.
— A propos de ce mot de gentleman, il me semble que vous l'avez tout à fait adopté. Est-ce que je me trompe ? me demanda Rodney.
— Non. Nous ne le mettons même plus en ita- lique, ce qui prouve qu'il est naturalisé. En réalité, nous n'en aAions nul besoin, car notre mot gentil- homme en est l'équivalent ; mais, voilà, il est trop aristocratique pour des républicains, — gentleman est une sorte de compromis et encore ne l'employons- nous que dans le sens moral. Chez vous, il désigne exclusivement l'homme bien né.
— Oui, parce que nous supposons, — à tort sou-
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vent, — que liiomme bien né doit avoir atteint le perfectionnement moral, raffinement physique qui est notre idéal. Ainsi rindi\idu de basse origine péchera toujours par quelque chose, par le manque de tact, d'empire sur soi, d'éducation. Il aura beau avoir les sentiments les plus éle\és, posséder une haute cul- ture intellectuelle, être un génie même, il ne sera pas un gentleman.
— Ah ! la nature ne réussit pas du premier coup ce beau spécimen humain, dis-je alors. Il lui faut au moins trois générations.
— \ oilà pourquoi nous prisons la naissance. Parmi nos hommes d'État de valeur, il y en a qui ne sont pas (( bien nés », leur politique s'en ressent toujours. Chez nous, tout le monde a Tambition d'être ou de paraître un gentleman.
— Cela en est horripilant ! fit Edith avec humeur.
— Eh bien, celte ambition a du bon, lui dis-je, elle agit comme un frein puissant. J"en ai eu un exemple l'année dernière à Simley Hall. Deux bébés jouaient dans un batelet sur la pièce d'eau. Le garçon, les jambes écartées, lui imprimait un balancement qui devait être assez désagréable, la fillette le suppliait de cesser et, par taquinerie, il accélérait le mouve- ment.
— Francis ! vous n'êtes pas un gentleman ! cria- t-elle enfin exaspérée.
Le garçon rougit jusqu'aux cheveux et s'arrêta net. Une semblable parole n'eût eu aucun effet sur un enfant français. Je le regrettai secrètement.
— Tout cela est bel et bon, reprit miss Baring, mais je persiste à dire que notre éducation est horri-
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blement comprimante. Je suis persuadée que vous pensez de même.
— Oui, mais je crois que cette compression est nécessaire.
— Par exemple ! protesta Edith.
— Avec votre énorme population, vous êtes tenus à marcher les coudes au corps. Voyez les Anglais des colonies, « the Colonials », ils sont gais, expansifs, brillants. Je les ai observés au Jubilé de la reine, ils tranchaient sur votre masse comme des gens d'une autre espèce. Ils vous paraissent vulgaires et vous leur semblez figés.
— Nous le sommes ! Oh ! nous le sommes ! s'écria miss Baring avec une sorte d'exaspération.
— • Cela vous rend moins susceptibles d'emballe- ment. Les emballements chez des gens de votre tem- pérament seraient plutôt dangereux. Rappelez-vous la nuit de la victoire de Mafeking. La nature sait ce qui est bon pour nous et nous ne le savons pas. Au fond, ma chère Union Jack, vous ne voudriez pas avoir moins de correction.
— Vous avez deviné, elle est tory jusqu'au bout des ongles, fit Rodney malicieusement.
Miss Baring rougit.
— Possible ! Ce qui n'empêche pas que j'ai la crampe quelquefois et que je sens un besoin fou de m'étirer.
— • Vous avez le continent pour cela. L'Europe est le champ d'étirement de l'Angleterre. Vous pouvez venir fouler nos pelouses. Elles sont mal tondues, mais fleuries et embaumées.
— J'irai, j'irai, dit Edith.
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Et élevant ses bras, elle croisa nerveusement ses mains au-dessus de sa tête, paumes en dehors.
— En attendant, ajouta-t-elle en souriant, je suis joliment contente d'avoir capté une Française pour un peu de temps.
Sur cette parole aimable, la demie de onze heures sonna, je donnai, en me levant, le signal de la re- traite. Mon hôtesse m'imita. Nous souhaitâmes affec- tueusement le bonsoir à Rodney. Il nous accompagna à la porte, la tint ouverte devant nous. Dans cette attitude de l'Anglais sur le passage de la femme, il y a non seulement un hommage, mais une sorte de protection bien virile et qui me plaît mieux que le baise-main.
Edith n'avait pas encore trahi aussi ouvertement son état d'àme, un état d'âme que madame Baring ne comprendrait assurément pas, et qui la choque- rait terriblement. La vie dans une petite ville de banlieue, l'oppressante médiocrité qui l'entoure, doi- vent cruellement gêner le jeu de son esprit et de tous ses instincts. Elle n'a jamais dû bien respirer dans cette atmosphère lourde et grise. C'est le cas de ré- péter la fameuse phrase : « Elle a besoin d'un chan- gement... », oui, d'un grand changement. Plus je la vois, plus je m'étonne qu'elle ne soit pas mariée, d'autant mieux qu'ici, l'homme riche recherche par-dessus tout la beauté de la race. Quelle admi- rable châtelaine elle ferait ! Avec sa robe du soir, elle a grand air, tellement qu'elle semble sortir du cadre de la salle à manger. Et quelle compagne pré- cieuse pour un Anglais, que celte femme aimant le cheval, le sport, la politique. Elle possède, de plus,
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un instinctif besoin de dé\ouement. Elle se dérange à chaque instant pour celui-ci, ou celle-là, pour ks animaux mêmes. Et rien ne l'embarrasse. Elle aime à préparer un pique-nique, à faire litinéraire d'un voyage, à organiser des fêles pour les enfants. Elle a l'art de combiner les mouvements avec une justesse de coup d'œil, un art tout à fait anglais et qu'elle doit à la camaraderie masculine. Comme nombre de ses compatriotes, elle a le corps liaixli et musclé, l'àme timide, l'esprit tranchant et caustique, hérissé de quelques préjugés invétérés. La bourgeoisie et les Américaines sont ses deux bêtes noires. Ces der- nières surtout excitent sa verve railleuse. Elle se moque sans pitié de leur accent, de leurs manières. Elle manque absolument de justice envers elles. Oh î ces rivalités de races, comme elles sont implacables ! Miss Baring est plutôt hautaine avec ses égaux, avec les petits, au contraire, elle est très affable. Le senti- ment que je lui inspire est bien curieux. Il y a dedans un peu de son amour pour la France, c'est la Fran- çaise qu'elle aime en moi. Il y a encore la curiosité du romancier que je suis, puis, beaucoup de pitié pour ma solitude. Je pourrais être sa mère, mais elle me traite conune une sœur aînée. Quand nous causons ensemble, j'oublie que je suis une vieille femme. Cer- taines personnes jeunes ont ce pouvoir sur moi. Mal- gré notre intimité, elle ne m'a fait aucune confidence sur sa prime jeunesse. Ce n'est pas un co^ur fermé que le sien, c'est un cœur clos. Elle m'a seulement appris qu'elle avait dû se marier à dix-neuf ans et que son fiancé était mort quinze jours avant de s'embarquer pour l'Europe. Mon intuition me fait deviner qu'il y
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a un autre regret clans son cœur, un regret plus vi- vant. Le sourire de ses lèvres ne monte pas jusqu'à ses prunelles bleues et dans leur profondeur veloutée, il y a une gravité émouvante. Par moments, sa tête fière et droite se courbe sous un poids invisible. Ces défaillances sont de courte durée et elles sont tou- jours suivies d'un redoublement d'activité ou bien de quelque trait satirique. La Providence l'aurait-elle mise à part pour quelque grande œuvre de charité ? Eh bien, là, j'en serais désolée. Je sais qu'il y a dans l'altruisme des joies que nous, le commun des mor- tels, ne soupçonnons pas, des joies très fines, très profondes. Miss Baring, j'en suis sûre, n'en demande pas tant, « un simple grain de mil », un bonheur Lien humain ferait mieux son affaire. Je le lui sou- haite de toute mon âme.
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Le sport ! C'est en Angleterre seulement qu'on sent son action, son esprit, sa raison d'être. Il y crée une ardente émulation, une extériorisation de jeunesse, un mouvement, qui font de la lumière en quelque sorte. La nature en a usé avec nos voisins comme une mère qui aurait une trop nombreuse famille et qui serait tenue à la discipliner plus rigidement. A cet effet, elle n'eût pu trouver de meilleur moyen que !e sport. Il est à la fois un stimulant et un frein, un (léri\atif et un éducateur. Pour réagir contre leur climat et accomplir l'œuATe immense qui leur a été dévolue, les Britishers ont besoin de beaucoup de nourriture, de beaucoup d'oxygène, de beaucoup
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d'exercice. Le sport les met à même d'acquérir ces éléments de force. Les Écossais, par exemple, doi- vent beaucoup au golf, leur jeu populaire et natio- nal dont l'origine remonte à des temps immémoriaux. Les links sont de vastes terrains plats et sablonneux au bord de la mer, couverts d'une herbe toujours courte, « furze ». Là, depuis des sièches, pêcheurs, paysans, gens du peuple, viennent armés d'un bâton lancer la petite balle dans les trous creusés de dis- tance en distance et formant des figures géomé- triques. Ils exercent ainsi leur œil, leurs membres, emplissent leurs poumons d'air salin et vivifiant. Tout cela en fait des hommes robustes et des valeurs réelles pour l'Empire Britannique.
Avec la dépense de force qu'il exige, les émotions renouvelées qu'il procure, l'ambition qu'il entretient, le sport opère une saine dérivation et conserve au corps une longue jeunesse. Il forme encore le carac- tère. Les habitants de Tlle Inconnue lui sont rede- vables de leur sang-froid, de leur netteté dans l'ac- tion, de leur horreur de la défaite. Les exercices du sport font des muscles, son esprit fait des gentlemen. Tout ce qui est mesquin, tout ce qui s'écarte de la stricte correction « n'est pas du sport ». Cet esprit demeure chez beaucoup d'Anglais qui ont forfait à l'honneur et les retient quelquefois longtemps encore sur la pente.
Les intellectuels d'ici déplorent une passion qui diminue le goût de Tétude, de la science et de l'art. La population de la Grande-Bretagne est assez consi- dérable, pour fournir, sans détriment à sa puissance cérébrale, des entraîneurs au monde entier. Ses
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athlètes, ses amazones à pied ne sont pas autre chose. Avec le secours de ces entraîneurs, la nature va pré- parant l'homme à un effort croissant. Il faut qu'il se fasse un corps plus résistant, plus agile surtout ; il y travaille inconsciemment.
Wimbledon et Wimbledon Park possèdent, naturel- lement, tous les champs de sport et ils leur font un dé- cor d'une rare beauté. Hier, j'ai assisté à deux grands matches de tennis, l'un masculin, l'autre féminin. Les noms des champions et des championnes avaient attiré beaucoup de monde. On était venu de tous les environs, de Londres même. J'avais de quoi m'amu- ser. De loin, la foule anglaise, où les couleurs claires dominent, paraît plus brillante que la foule française ; mais quand on examine les femmes de près, on est surpris de la qualité inférieure de tout ce qui com- pose leurs toilettes : étoffes pauvres, méchants ru- bans, fleurs cruellement artificielles, plumes à bon marché, ornements de cou et de bras absolument barbares. Tout cela révèle un goût très primitif, un grand besoin de paraître. Dans les tribunes, je dis- tinguai quelques groupes sombres... c'était les sports- women. Oh ! ces sportswomen, les vraies, quels types curieux ! L'art inconscient qu'elles mettent à s'en- laidir, leur ignorance de tout ce qui est élégance et chiffons les rendent singulièrement originales et in- téressantes. Je les regardais et elles me fascinaient ces entraîneuses dans la vie desquelles il n'y a qu'une petite balle ! — une petite balle qui leur donne, il est vrai, l'excitation de la lutte, l'espoir et la sensation de la victoire. Des robes courtes, des jaquettes sacs, des blouses de coton ou de flanelle, des canotiers,
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des feutres mous, des cheveux tirés derrière les oieilles, nattés aussi serrés que possible, la peau durcie, bronzée par l'air et le soleil, des yeux per- çants sans rayons, avec un regard fixe, comme des yeux qui ne voient que le but, des mains grandes, bien modelées, gantées de hàle, ornées de bagnaes massives. Une seule coquetterie... le nœud de la cra- vate, un nœud toujours bien fait... et masculin, cela va sans dire. Malgré cet accoutrement antifcminin, la plupart gardaient une certaine distinction et avaient l'air de « ladies ». On de\inait des natures simples et droites qui devaient apporter dans la vie « cet esprit du sport » dont j'ai parlé plus haut.
Le match masculin de tennis a été vraiment inté- ressant, même pour une profane telle que moi. 11 ne m'a cependant pas empoignée assez complètement pour m'empêcher de jouir de la beauté classique de tous ces mouvements d'athlètes amenés par l'entraî- nement à leur perfection de souplesse, de justesse et d'harmonie. J"ai été peut-être la seule à les admirer. La foule n'y songeait guère, elle ! Haletante, immo- bile, silencieuse, elle suivait les péripéties de la par- lie a\ec une passion intense, admirablement conte- nue. Le Latin est joueur, le Saxon est parieur. Outre l'intérêt que provoque chez lui le spectacle d'une lutte quelconque, il y a l'excitation du pari fait avec un autre ou avec lui-même. La \ ictoire ou la défaite est sienne. Après la bataille vous en voyez le reflet sur sa physionomie.
Hier, pour la centième fois peut-être, j'ai re- marqué la coquetterie particulière que l'Anglais trahit dans le sport. Les champions et la plupart des
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joueurs sont arrivés sur le terrain avec de longs pale- tots d'épaisse flanelle blanche, garnis de gros bou- tons de nacre. Ils avaient autour du cou une large cravate de flanelle blanche également. C'était très seyant, très chic et ils le savaient. Ils ont pris ainsi leur thé, puis paradé devant tous les groupes fémi- nins, fait la roue, moins inconsciemment que le paon peut-être, mais évidemment dans le même but. Oh ! moqueuse nature !.,.
Je n'avais jamais assisté à un match féminin. Eh bien, ce n'est pas beau. Le jeu qui se joue chez nous en causant et en fleuretant ne saurait guère en donner une idée. Des instantanés pourraient seuls rendre les gestes désordonnés qu'il produit. L'élan violent du bras fait lever les jambes en avant, en arrière, à des hauteurs invraisemblables. C'est une désarticu- lation du corps humain, à la fois pénible et ridicule. Quelques joueuses tirent même la lang-ue. A un moment, cela devint si drôle que je fus prise d'un iou rire.
— De quoi riez-vous ? me demanda tout bas miss Baring.
— • Vous ne voyez donc pas... ces bras, ces jambes.
— • Mais c'est du sport, fît mon amie étonnée. Une Française ne peut pas comprendre, ajouta-t-elle avec une nuance de dédain.
Une Française ! Non, elle ne consentirait pas à se désarticuler ainsi, même pour gagner le paradis. Et personne ne souriait. La verve humoristique et satirique si facilement excitée chez l'Anglais n'était pas chatouillée par la vue de ces joueuses aux gestes
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de pantins, dont tous les membres semblaient mus par d'invisibles fils. C'était du sport.
Du reste, le seul jeu seyant pour la femme est le tir à l'arc. Sous l'Empire il a eu chez nous un mo- ment de faveur. Les amazones en crinoline étaient grotesques. Le costume moderne s'y prête mieux. Rien n'est joli comme de voir bander ou débander l'arc. J'aime le sifflement de la flèche, le son mat qu'elle donne en touchant la cible, j'aime cet effort concentré vers le symbolique point d'or qui marque le plus haut but... le but idéal. Ce sport n'est plus guère à la mode, il y reviendra un de ces jours. Les amateurs sont si peu nombreux à Wimbledon que le club ne possède pas de terrain en propre, il a ses cibles dans un champ prêté ou loué. Les jours de tir, on dresse une tente pour le thé, on apporte des chaises et tout est dit. J'y ai accompagné Edith plu- sieurs fois, et il m'a fourni une étude comparée du féminin anglais et du féminin français. Les amazones de la Grande-Bretagne ne songent guère à en faire un instrument de coquetterie. Elles arrivent coiffées de chapeaux baroques, ou trop simples, ou trop emplumés, avec des jupes mal montées, des blouses informes, une ceinture de cuir autour de la taille d'où pendent le carquois, le carnet pour les scores, une sorte de gros mouchet qui fait l'office d'essuie-flèches. Ainsi équipées, elles se placent à la distance voulue des cibles, tendent l'arc, visent, lancent le dard, vident leur carquois puis, sans échanger un mot, un sourire, elles marchent vers les cibles d'un pas gym- nastique, ramassent les flèches perdues, comptent les points gagnés par celles qui sont arrivées à bon port,
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et les inscrivent aussitôt . Dans le même ordre, de la même allure, elles vont reprendre position et le pe- tit exercice recommence et se poui'suit avec une pré- cision mathématique.
J'ai remarqué sur le terrain des femmes de quarante, de cinquante ans. L'une d'elles, une grand'mère, m'a particulièrement amusée. Elle était là, tout à fait inconsciente de l'effet que pouvait pro- duire un carquois et un arc avec sa taille épaissie et ses cheveux blancs. Elle envoyait flèche après flèche avec une rapidité, une sûreté presque automatiques. Le plaisir qu'elle y prenait rajeunissait sa physio- nomie. L'Anglaise n'abandonne un sport que quand elle s'y sent inférieure. Une Française l'abandonnera aussitôt qu'elle ne s'y sent plus jolie. Je me repré- sentais des Parisiennes dans ce jeu aux beaux mou- vements classiques, je les voyais, moulées dans des robes bien faites, tendant lentement et leurs corps et leurs arcs, mettant instinctivement en relief soit leur buste, soit leur hanche, visant, la pensée mal concentrée, le poignet nerveux, puis riant et babil- lant autour des cibles. Ce serait bien joli, mais ce ne serait pas à coup sûr du sport.
Le sport est entré dans nos mœurs, dans notre vie, dans notre sang comme un sérum. Nous observons ses règles mathématiques, mais nous y apportons nos défauts, nos- qualités, nous y mettons de la passion, de la fougue, de l'âme même, une foule d'éléments qui n'y ont que faire, des éléments qui, cependant, ont souvent décidé et décideront encore de la victoire en notre faveur. Le sport saxon sera toujours plus correct, plus mâle, plus rude ; le sport latin, plus
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nuancé, plus fin, plus chaud. Ils doivent se complé- ter pour produire j'imagine l'harmonie voulue.
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Edith prétend que pour apprécier Wimbledon, il faut aller à Londres. J"en ai déjà fait l'expérience plusieurs fois. Ces petits voyages m'amusent extrê- mement. Nous descendons la colline à pied et nous prenons un des nombreux trains qui desservent la banlieue, le chemin de fer souterrain de préférence. Il file d'abord dans un joli décor de campagne sub- urbaine, puis arrivé aux premières agglomérations humaines, il rase des pâtés de petites maisons grises, très laides, avec des courettes où sèchent toujours quelques bardes. Plus loin, il surplombe des rues interminables bordées de maisons plus confortables en briques rouges, collées les unes aux autres et toutes du même modèle. Il traverse ensuite la Tamise à marée haute ou à marée basse et ne tarde pas à rejoindre les faubourgs. Pendant quelques minutes, il pénètre dans le formidable entassement de la métropole, juste assez pour vous donner une saisis- sante impression, et il s'engouffre sous terre. L'atmo- sphère se raréfie, les vitres s'embuent. Aux arrêts très fréquents, oîi il arrive à toute vapeur, on monte, on descend pour changer de plateforme, tout cela sans bruit, sans confusion. Les portières claquent et l'on repart. L'air devient plus lourd, le noir aug- mente, c'est Londres ! Sloane street, Victoria, Cha- ring Cross. Nous descendons généralement à l'une ou l'autre de ces deux grandes stations.
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Cet après-midi, miss Baring et moi avons refait ce trajet. La chaleur était suffocante. En émergeant à ciel ouvert, nous avons eu une longue aspiration simultanée.
— Est-il assez laid, assez enfumé notre chemin de fer ! Heureusement que nous avons le tube pour rivaliser avec votre Métropolitain si joli, si élégant.
— • Ne soyez donc pas ingrate. Les fourmis an- glaises ont été les premières, je crois, à creuser ces parcours souterrains, ces tunnels dont la nature avait besoin pour activer notre mobilisation. Quels efforts de pensée et de muscles cela leur a coûté ! Songez-y donc ! Combien de pierres n'ont-elles pas portées, combien de pelletées de terre n'ont-elles pas enle\'ées avec ces pauvres antennes que nous appelons des bras. Et elles travaillaient pour la masse, pour l'ave- nir, pour \ous, pour moi après tout.
Mon amie s'arrêta net et me regarda avec une expression d'étonnement :
— Je n'avais jamais songé à cela, fît-elle.
— Non, nous vivons notre vie comme des enfants, nous sommes encore incapables d'apprécier la vie en elle-même. Il faut être aussi vieille que je le suis-, aussi détachée de soi-même pour voir ces choses qui lui donnent un prix infini, une saveur extraordinaire. Il m'arrive quelquefois d'envoyer de muets remercie- ments aux mains disparues qui ont pavé ma route, ou qui l'ont embellie. Ces remerciements arrivent- ils à leur adresse ? Je l'ignore, mais j'ai la sensation qu'ils ne sont pas perdus.
Miss Boring passa brusquement son bras sous le mien.
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— Vous ne savez pas tout ce que vous faites pour moi, me dit-elle d'une voix émue. Vous me rendez consciente que j'ai toujours tourné sur la même piste comme un cheval de manège. Il n'y a rien d'étonnant à ce que je sois souvent dégoûtée de tout,
A ce moment, la foule montante nous bouscula légèrement et nous sépara.
— Impossible de philosopher sur tes trottoirs du Strand, dis-je alors, ils sont trop étroits, ceux de nos boulevards se prêtent mieux à cet exercice.
— Vous avez raison, fil mon amie en souriant, gardons la philosophie peut Saint-Olaf.
J'ai accompagné Edith dans deux de ces magasins- bazars qui rappellent \t Louvre et le Bon Marché, d'assez loin il est vra' John Bull n'entend rien aux chiffons, on sent qu'il ne les comprend pas. Il manque d'œil pour les couleurs ; il présente mal les étoffes, les plie mal, il manie gauchement les fanfre- luches, ses étalages témoignent d'un goût très primi- tif. A Paris, l'objet est fait pour attirer l'attention, ici c'est le prix ; il est toujours marqué en chiffres énormes du plus \ilain effet. En cela, Madame la France est bien supérieure à sa voisine. Elle le recon- naît de bonne grâce, du reste. J'ai de nouveau été frappée de l'indifférence des vendeurs et des ven- deuses. Ils ne s'intéressent ni à vous ni à vos em- plettes, ne prononcent pas une parole de plus qu'il ne faut. Us ont une correction, une sécheresse de machines. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Est-ce mieux ainsi ? Je ne sais.
Mentalement, je leur comparais nos vendeurs et nos vendeuses. Ils connaissent assurément moins le
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prix du temps, mais ils se dépensent aussi plus géné- reusement. Ils aiment leurs marchandises quelles qu'elles soient. Ils font l'article avec habileté et déli- catesse. Dans leur métier, ils mettent quelque chose qui le relève, un peu d'art, un peu d'âme. Leur ama- bilité n'est pas toujours de commande, elle a des nuances, elle est provoquée par le plus ou moins de bienveillance du client. Le sourire, le petit mot dont ils vous remercient vous laissent parfois une agréable sensation de sympathie. John Bull pensera que c'est de trop. De trop ? Eh bien, je n'en suis pas sûre. Aujourd'hui, en promenant les yeux autour de moi, j'ai eu une impression de froid sec, de banalité que je n'ai jamais ressentie ni au Louvre, ni au Bon Marché, ni dans le plus petit de nos bazars.
En sortant de Régent Street, dont la laideur me frappe toujours, nous nous sommes dirigées vers New Bond Street, à la recherche d'une tasse de thé. A Londres, les femmes du monde déjeunent et dî- nent davantage au restaurant que les Parisiennes, mais en revanche, elles restent chez elles pour le fîve o'clock. Il s'ensuit que les maisons de thé laissent beaucoup à désirer comme confort et élégance. Quel- ques-unes sont dirigées par de soi-disant « ladies », qui se distinguent plutôt par des robes à traîne que par le breuvage qu'elles vous servent.
New Bond Street a une caractéristique qui vaut la peine d'être- signalée, elle pourrait s'appeler « la rue des oracles ». Elle compte un nombre inimagi- nable de somnambules, de chiromanciennes, de carto- manciennes. Vous voyez leurs plaques à côté de celles des dentistes ou des couturières. A Paris, elles de^
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meurent dans des quartiers perdus, on se glisse chez elles en catimini. Ici, elles ont élu domicile en plein centre élégant. Beaucoup sont installées au-dessus des salles de thé. Notre Colombin et notre Rumpel- meyer auront-ils un jour des devineresses ? La con- sultation coûte une guinée ou une demi-guinée. Quelques-unes de ces voyantes se sont fait, le diaLlc seul sait comment, une véritable renommée. Le mé- tier est bon, paraît-il. Je n'en suis pas surprise. Le Saxon a conservé plus de traits de l'homme primitif que le Latin, Il y a en lui un fond de superstitions ataviques, une crédulité enfantine, une passion pour tout ce qui est occulte. Cela explique l'anachronisme des pythonisses et des trépieds fonctionnant encore si activement au cœur de la métropole anglaise.
Comme je faisais intérieurement cette réflexion, une enseigne arrêta mon regard : « The old oak tree tea rooms » (Au vieux chêne, salles de thé). Ou'est-ce que le thé avait à faire avec le vieux chêne, — ou le vieux chêne avec le thé, — je ne le voyais pas et je voulus voir.
— Entrons ici, dis-je alors.
— Sous votre responsabilité ? stipula miss Baring.
— Sous ma responsabilité.
Oh ! la curieuse maison de thé ! Un escalier étroit, trois salles dont l'une donnait sur la rue, les deux autres sur des cours, des tables, des chaises d'une lourdeur antique, d'un bois foncé simulant assez bien le vieux chêne, des potiches et des porcelaines hollandaises; des verdures, des fleurs, des vitraux peints. Pour compléter l'illusion artistique, les « tea girls » étaient vêtues de robes de drap rouge, jupes très
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courtes. Elles portaient des coiffes de toile blanche, des tabliers bleus rapiécés et d'énormes sabots blancs. Vous voyez l'effet, \ous entendez le bruit de ces sa- bots dans un espace de quelques mètres carrés !... L'une d'elles, blonde, avec des traits d'une régularité classique, une fraîcheur flamande, était tout à fait sugg"csti\e. Un orchestre invisible accompagnait d'une musique lilée et bizarre ce rite prosaïque du lîve o'clock. Les fidèles appartenaient à la classe moyenne. Il y a\ait là plusieurs de ces couples de fleureteurs intellectuels que l'on rencontre partout. Ceux qui ont des prétentions artistiques ou esthé- tiques font ma joie. Lui, a généralement la raie au milieu de la tête, les che\eux plats un peu longs, les épaules tombantes, le teint brouillé, les idées aussi je suppose, le regard vagTie. Elle... plus fréquem- ment brune que blonde, est souvent très belle, tou- jours étrange, avec dans les yeux des lueurs d'Orient. Ses gestes sont lents, étudiés, sa physionomie lan- goureuse. Elle porte des chapeaux immenses, des robes claires d'étoffes souples, des ceintures extra- ordinaires, ornées d'invraisemblables cabochons. Ses bracelets, son collier, ses bagues, trahissent le bazar et sont outrageusement exotiques. Lui et elle ont l'air do se dire des choses ineffables, ils ont l'air surtout de s'admirer réciproquement, de vivre dans les yeux l'un de l'autre. Ce sont des Anglais que la na- ture a greffés dans un de ses moments d'humour... Avec quelle greffe?... Je l'ignore, mais je suppose qu'elle doit venir de quelque colonie lointaine. D'un clin d'œil, je désignais à miss Baring les spécimens qui se trouvaient là.
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— Horribles créatures ! fil-elle avec une expres- sion comique. Est-ce que vous ne préférez pas les sportswomen ?
— Assurément, elles sont plus saines, mais moins curieuses et moins intéressantes, répondis-je.
Le thé et les scones (gâteaux beurrés) étaient dé- licieux. Ils auraient pu se passer de vieux chêne et de travestis. Ces costumes hollandais... ces sabots... à l\ew Bond Street à quoi cela rimait-il ? La fantaisie de nos voisins est insondable.
Pour rentrer à Wimbledon, nous avons pris le chemin de fer souterrain à la plus proche station. Notre train s'est trouvé celui des hommes de la Cité que j'ai surnommés « baggies », parce qu'au lieu de la serviette de cuir, ils ont un « bag » (sac). J'ai été, comme toujours, frappée de la fatigue que trahis- saient leurs physionomies et leurs attitudes. Quel- ques-uns avaient à peine la force de tourner les pages de leurs journaux. Leurs confrères parisiens n'ont jamais l'air aussi vannés. Dans une journée relativement courte, ils doivent fournir une énorme somme de travail, cela les oblige à une grande ten- sion de corps et d'esprit. En les regardant, je me suis prise à désirer l'arrivée de cette bienheureuse fin de semaine qui leur donne trente-six heures de repos. J'admire toujours la manière dont les Bri- tishers montent dans les trains et en descendent. Pas de maladresse, pas de précipitation. Leurs mouve- ments me semblent réglés plus mathématiquement que les nôtres.
Sur toutes les plateformes, dans le noir et la fu- mée des stations souterraines, on voit des femmes,
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des jeunes filles, en robes très claires, blanches même, avec des boas de plumes, des chapeaux de portraits. Elles monteront avec des toilettes sem- blables sur rimpériale des omnibus. L'Anglaise n'a pas le sens de l'harmonie des choses. Les murs du tunnel sont tapissés d'affiches du haut en bas, cela va sans dire. Les affiches ne sont jamais ni aussi jo- lies, ni aussi artistiques que les nôtres, mais elles sont plus ingénieuses, plus \iolentes. Elles pénètrent brutalement dans le cerveau. Quand on a passé une semaine en Angleterre, on peut être sûr d'en empor- ter toute une collection. Pour ma part, j'ai là derrière mon front : Scrubb's Ammonia, Sunlight Soap, etc. Il y a quelques années, le gros pâté qui s'étale sur l'affiche de l'encre Stephen ayant attrapé mon œil au passage, j'ai acheté ladite composition et je n'en use pas d'autre. Voilà un bel exemple de suggestion. Et toutes ces réclames vulgaires, ab- surdes même, ne sont pas inutiles, elles ont un petit effet à produire... elles aident à la vie.
Edith avait raison de dire que Londres fait appré- cier Wimbledon. Nous avons remonté la colline en voiture. Après New Bond Street, sa foule mêlée, ses somnambules, cela m'a paru délicieux de me retrou- ver à la campagne, de respirer à nouveau l'air du Common, de reposer mes yeux sur les grappes jaunes des laburnums, de traverser des chemins verts et fleuris. Il me semblait que je subissais une sorte d.? purification, La vue de Saint-Olaf a dissipé les dernières traces de ma fatigue. Oui, oui, la ban- lieue a du bon.
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Saint-Olaf.
Je m'étais bien doutée que Rodney était amoureux. J'aurais même regretté qu'il ne le fût pas. Le soir, quand nous sommes réunis dans la bibliothèque, Edith, lui et moi, il lui arrive souvent de nous lâ- cher. Pendant ces absences, j'avais remarqué que sa physionomie s'adoucissait graduellement et j'aurais parié, à coup sûr, que derrière son front s'ébauchait alors quelque silhouette féminine. Je cherche tou- jours la lueur de l'amour dans le coin de l'œil du Saxon et sur les lèvres du Français. C'est là, pour moi, qu'elle est le plus visible. Je l'avais bien vue chez M. Baring, et ma curiosité de romancier ne lais- sait pas d'être éveillée.
"Hier, après le dîner, Edith reçut une lettre qui lui arracha une exclamation de surprise.
— Ruby à Londres, chez sa tante ! Elle demande quand elle pourra venir nous voir. J'ai en\ ie d'aller la chercher demain et de l'amener passer le « week end » à Saint-Olaf. Qu'en dites-vous, mère ?
— Vous ferez très bien, répondit promptement madame Baring.
J'eus assez curieusement la sensation que cette nou\ elle affectait le jeune homme debout à mes côtés.
— Lue bonne idée ! s'écria-t-il avec une intonation joyeuse.
— ■ Ruby, répétai-je... Rubis en français, quel joli nom !
— Un Aieux nom anglais, dit mon hôtesse, assez démodé, on ne le donne plus guère que lorsqu'il est dans la famille.
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Pendant le reste de la soirée, la manière d'être do Rodney fut une ample révélation. Je m'amusais intérieurement de ce qu'il était trahi par les notes claironnantes de sa voix, par ses distractions au bridge, et par les