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LETTRES ET PENSEES
DU
MARÉCHAL
PRINCE DE LIGNE,
PUBLIÉES PAR
Mde. la Baronne de Staël Holstein.
CONTENANT DES
ANECDOTES INEDITES
SDR
JOSEPH II, CATHERINE II, FRÉdÉRIC-LE-GRÂND;, ROUSSEAU, VOLTAIRE, &c. &c.
ET DES
RE.\rARQUES INTERESSANTES
SUR
LES TURCS.
TOME SECOND.
A LONDRES:
De l'Imprimerie de Cox, Fils, et Baylis, 76, Great yueen Strett, Lincoln's Inii Fields.
POUR B. DULAU ET Cie. SOHO SQUARE. I8O9.
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LETTRES
ET PENSÉES
DU PRINCE DE LIGNE.
Ce 1 Août 1788,
Au Camp sous Oczakow.
C'est dans ma tente, sur le bord de la mer Noire, pendant une nuit brû- lante qui m'empêche de dormir, que je me retrace toutes les choses extra- ordinaires qui se passent sous mes yeux. Je viens de voir gagner qua- tre batailles navales, à un volontaire qui, depuis l'âge de quinze ans, a su acquérir de la gloire par des aven- tures brillantes: brave et joli petit Tome IL u
aide-de-camp d'un général qui rem- ploya beaucoup, lieutenant d'infan- terie, capitaine de dragons, courtois chevalier, vengeant les injures des femmes, ou redressant les torts de la société j quittant, pour faire le tour du monde, tous les plaisirs, dont il est dédommagé un instant par la Reine d^Otditi, en Asie -, tuant des monstres. Gomme Hercule : de retour en Europe, colonel d'un régiment d'infanterie Françoise et d'un régi- ment de cavalerie Allemande, sans savoir l'Allemand; chef d'une ex- pédition, capitaine de vaisseau, pres- que brûlé et noyé au service d'Es- pagne, major-général de l'armée Es- pagnole, officier-général au service de trois pays dont il ne sait pas la langue, et le plus brillant vice-amiral qu'ait jamais eu la Russie : on lui refuse l'existence qui lui est due, et il s'en
est fait une en attendant que îes lois lui accordent celle qui lui appar- tient,
NaasaU'Siegejîs par la naissance, est devenu Nassau Siéger, par ses exploits. Vous savez que siéger, en xVllemand signifie vainqueur, en Fran- çois. Il a été reconnu à Madrid ancien Grand d'Espagne, sans s'en douter ; en Allemagne il est prince de l'Empire, quoique ses états aient été donnés à un autre. Si l'injustice ne l'en avoit pas privé, il auroit dé» pensé pendant quelque temps, sur des sangliers, et peut-être des bra- conniers, son caractère fougueux; mais son goût pour le danger Tauroit bientôt averti de ce qu'il pouvoit va-- loir à la guerre.
Quelle est donc sa sorcellerie ? son épée est sa baguette de sorcier.: Son exemple est son grimoire. Et-
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puis, son épée est encore son inter- prète, car il s'en sert pour indiquer la ligne la plus courte quand il s'agit d'attaquer. Des yeux, quelquefois aussi terribles pour les amis que pour les ennemis, achèvent l'explication. Sa manœuvre est dans son coup- d'oeil, son talent dans une expérience que son ardeur lui a fait chercher -, sa science dans des ordres courts, concis et clairs qu'il donne un jour de ba- taille, et qui sont toujours faciles à traduire et à comprendre ; son mé- rite, dans la justesse de ses idées j ses ressources, dans un grand caractère bien prononcé qu'on lit sur sa figure, et ses succès, dans un courage sans égal de corps et d'esprit.
Je vois un commandant d'armées (le prince Potemkin) qui a l'air pa- resseux, et qui travaille sans cesse ; qui n'a d'autre bureau que ses genoux.
d'autre peigne que ses doigts ; tou- jours couché, et ne dormant ni jour, ni nuit, parce que son zèle pour la souveraine, qu'il adore, l'agite tou» jours, et qu'un coup de canon qu'il n'essuie pas l'inquiète, par l'idée qu'il -coûte la vie à quelques-uns de ses soldats. Peureux pour les autres,, brave pour lui ; s'arrètant sous le plus grand feu d'une batterie pour y don- ner ses ordreSj cependant plus Ulysse qu'Achille, inquiet avant tous les dan- gers,, gai quand il y est ; triste dans les plaisirs ; Malheureux à force d'être heureux, blasé sur tout, se dé- goûtant aisément, morose, inconstant; philosophe profond, ministre habilcj politique sublime ou enfant de dix gnsj point vindicatif, demandant par- don d'un chagrin qu'il a causé, ré- parant vite une injustice; croyant - armer Dieu, craignant le diable qu'il.
s'imagine être encore plus grand et plus gros qu'un prince Potemkinj d'une main faisant des signes aux femmes qui lui plaisent, et de l'autre des signes de croix. Les bras en cru- cifix au pied d'une figure de la vierge, ou autour du cou d'albâtre de sa mai- tresse ; recevant des bienfaits sans nombre de sa grande souveraine, les distribuant tout de suite ; acceptant des terres de l'Impératrice, les lui rendant ou payant ce qu'elle doit sans le lui dire ; vendant et rachetant d'immenses domaines pour y faire une grande colonnade et un Jardin Anglois,s'en défaisant ensuite > jouant toujours ou ne jouant jamais 5 aimant mieux donner que payer ses dettes ; prodigieusement riche sans avoir le sou ; se livrant à la méfiance ou à la bonhomie, à la jalousie ou à la re- conr-oissanc ?, à l'humeur ou à la plai-
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santerie; prévenu aisément pour otr contre, revenant de même ; parlant théologie à ses généraux, et guerre à ses archevêques ; ne lisant jamais, mais sondant tous ceux à qui il parle, et les contredisant pour en savoir da- vantage ; faisant la mine la plus sau- vage ou la plus agréable ; affectant les manières les plus repoussantes ou les plus attirantes ; ayant enfin tour- à-tour l'air du plus ûer satrape de l'Orient ou du courtisan le plus aima- ble de Louis XIV ; sous une grande apparence de dureté, très-doux en vé- rité dans le fond de son cœur j fan- tasque pour ses heures, ses repas, son repos et ses goûts -y voulant tout avoir comme un enfant, sachant se passer de tout comme un grand homme -, sobre, avec l'air gourmand j rongeant ses ongles oa des pommes et des
navets s grondant ou riant, contre- faisant ou jurant, polissonnant oa^ priant, chantant ou méditant; ap- pelant, renvoyant; rappelant vingt aides-de-camp sans leur rien dire ; supportant le chaud mieux que per- sonne, en ayant l'air de ne songer qu'aux bains les plus recherchés ; sje moquant du froid en ayant Tair de ne pouvoir se passer de fourrures ^ toujours sans caleçon, en chemise, ou en uniforme brodé sur toutes les tailles ; pieds nus ou en pantoufles à paillons brodés, sans bonnet, ni cha- peau : c'est ainsi que je l'ai vu une fois aux coups de fusil, tantôt en mauvaise robe de chambre ou avec une tunique superbe, avec ses trois plaques, ses rubans, et des diaraans gros comme le pouce autour du por- trait de l'Impératrice : ces diainaais
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semblent placés là pour attirer les boulets ; courbé, pelotonné quand il est chez lui, et grand, le nez en l'air, fier, beau, noble, majestueux ou se*, duisant quand il se montre à son ar- mée, tel qu'Jgamenmon au milieu des rois de la Grèce.
Quelle est donc sa magie ? Du gé- nie, et puis du génie, et encore da génie : de l'esprit naturel, une mé- moire excellente, de l'élévation dans l'àme, de la malice sans inéchanceté, de la ruse sans astuce, un heureux mélange de caprices dont les bons momens, quand ils arrivent, lui atti- rent les cœurs -, une grande généro- sité, de la grâce et de la justesse dans ses récompenses, beaucoup de tact, le talent de deviner ce qu'il ne sait pas ; et une grande connoissance des hommes.
Je vois un cousin de l'Impéra-
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trice* qu'on eroiroit le plus mince officier de son armée, à sa modestie et à sa simplicité sublime; il est tout et ne veut rien parokre; il réunit tous les talens, toutes les qualités ima^ ginablesj amoureux des coups de fusil et de ses devoirs, s'ex posant: une fois plus qu'il ne le doits faisant valoir les autres, leur attribuant ce qui lui est dû : plein de délicatesse dans l'âme et dans l'esprit , du goût Je plus fia et le plus sûr -, aimable, doux, ne laissant "rien échapper ; prompt à la repartie et à la concep- tion ; rigide dans ses principes ; in^ dulgent pour moi seul, mais sévère pour lui et pour les autres s prodi^ gieusement instruit, enfin un vérita- ble génie pour la guerre.
Je vois un phénomène de chez
* Le prince d'Anhalt-Bernbourg.
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vous : et un Joli phénomène. Un François de trois siècles. Il a la che- valerie de l'un, la grâce de l'autre et la gaîté de celui-ci. François /, le grand Condé^ et le maréchal de Saxe auroient voulu avoir un fils comme lui. Il est étourdi comme un hanne- ton au milieu des canonnades les plus vives et les plus fréquentes, bruyant, chanteur impitoyable, me glapissant les beaux airs d'opéra, fertile en cita- tions les plus folles au milieu des coups de fusil, et jugeant néanmoins de tout à merveille. La guerre ne l'enivre pas, mais il y est ardent d'une jolie ardeur, comme ^n l'est à la fin d'un souper. Ce n'est que lors- qu'il porte un ordre, et donne son petit conseil, ou prend quelque chose sur lui, qu'il met de l'eau dans son vin. Il s'est distingué aux victoires navales que Nassau a remportées sur
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îe capitan-pacha : je l'ai vu à toutes les sorties des janissaires et aux escar- mouches journalières avec les spahis; il a déjà été blessé deux fois. Tou- jours François dans l'âme, il est Russe pour la subordination et pour le bon maintien. Aimable, aimé de tout le monde, ce qui s*appelle un joli Fran- çois, un joli garçon, un brave gar- çon, un seigneur de bon goût de la COUT de France; voilà ce que c'est que Roger de Damas*
Je vois des Russes à qui l'on dit : soyez cela, et qui le deviennent -, qui apprennent les arts libéraux comme le médecin malgré lui a fait ses licences ; qui sont fantassins, ma- telots, chasseurs, prêtres, dragons, musiciens, ingénieurs, comédiens, cui- rassiers, peintres et chirurgiens.
Je vois des Russes qui chantent et dansent dans la tranchée, où ils ne
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sont jamais relevés, et au milieu des coups de fusil et de canon, de la neige ou de la bouc; adroits, pro- pres, attentifs, respectueux, obéis* sansj'^et cherchant à lire dans les yeux de leurs officiers ce qu'ils veulent or- donner, pour les prévenir.
Je vois des Turcs qui passent pour n'avoir pas le sens commun à la guerre, et qui la font avec une es- pèce de méthode, éparpillés pour que l'artillerie et le feu des bataillons ne puissent pas être dirigés sur eux ; visant à merveille, et tirant toujours sur des objets réunis ; dissimulant par cette tiraillerie leurs espèces de ma- nœuvres, cachés dans tous les ravins, les creux, ou sur des arbres, ou bien s'avançant au nombre de 40 ou 50 avec un drapeau qu'ils courent vite planter en avant, pour gagner du ter- rain : ils font tirer les premiers le ge» Tome IL c
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HOU en terre, ils les font aller en ar- rière recharger leurs armes, et se suc- céder sans cesse ainsi, jusqu'à ce qu'ils courent encore porter leur tour- billon et leur drapeau en avant. Ces drapeaux sont dans une espèce d'a- lignement, pour qu'aucune tête de ces petites troupes n'en couvre une autre. Imaginez des hurlemens af- freux, les cris d' Allah, encourageant les Musulmans, effrayant les Chré- tiens, et des têtes coupés ajoutées à cela, qui font, à ce qui me semble, un terrible effet. Où diable mon père, et trois oncles qui ont fait la guerre aux Turcs, ont-ils pris qu'ils marchoient comme volent les oies, en tête de porc, ou dans la forme du cuneus des anciens, comme cela :
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Je n'ai rien vu qui me fasse croire que cela ait jamais existé. Tout ce que je vois n'est-il pas assez singulier? N'est-ce pas l'extraordinaire que je vous ai annoncé ? J'ai parlé, dans ma première lettre à un courtisan russe, et un ministre François ; à mon ami, dans la seconde ; à un homme de lettres, dans la troisième. Je vais parler dans la sixième à une espèce de militaire, car je crois que vous portez encore quelquefois l'uniforme.
Ce l Septembre 1788.
Au camp devant Oczakow,
Après avoir beaucoup réfléchi sur la manière de conserver l'oftensive et la défensive à la fois, vis à-vis des Turcs, il me semble que je viens d'en c 2-
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trouver le moyen, en évitant les re- proches qu'on me fait pour mon goût des masses, que je n'ai, au reste, que proportionnément à mon antipathie pour les carrés.
Leur angle mort, défectueux com- me capitale d'un bastion, l'impossi- bilité de marcher en conservant ces angles, et de ne pas avoir un carré déjeté par conséquent, et ouvert en quelqu'endroit ; l'impossibilité que ce carré puisse passer partout, et que les deux flancs marchent d'un pas égal; le vide qui s'y trouve, malgré les che- vaux, les chariots, les valets, les offi- ciers d'état-major, les généraux qui ne peuvent qu'augmenter encore la con- fusion, le peu de profondeur des trois rangs, si aisés à percer par des spahis que quelques gouttes d'opium et l'ar- deur des chevaux suffisent pour em-
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porter : tout cela suffit pour me faire prendre les carrés en guignon.*
Les Turcs m'ont fait faire une au- tre réflexion très-importante. Ils courent, ils grimpent, ils sautent, parce qu'ils sont armés et habillés à la légère. Le poids que portent les sots chrétiens les empêche presque de se mouvoir.
Qu'ils aient un fusil extrêmement léger et court, et au lieu d'une baïon- nette lourde qui, toujours au bout de leur fusil' incommode plus les voisins que les ennemis, qu'ils aient une espèce de baguette pliée en deux,
* Il y avoit ici des plans et des détails mili- taires d'un très-grand intérêt, sûrenaent, puis- qu'ils étoient donnés par un général aussi illus- tre que le maréchal prince de Ligne -, mais on a craint qu'il ne se glissât dans l'impression des erreurs que l'éditeur n'étoit pas capable de prévenir.
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dans les bois du canon, dont la moitié soit affilée en pointe très- longue et puisse servir de pique. Avec un ressort on fera partir cette moitié pointue qui dépassera le bout du fusil de plus de deux pieds et demi, de sorte que même celle du troisième rang dépassera le premier.
Puisqu'on sait à présent la néces- sité de marcher aux Turcs à l'arme blanche, il faut donc en inventer une autre que celle qu'on a employée jusqu'ici, car le deuxième et le troi- sième rang n'en peuvent pas faire usage.
Qu'on ait en bandoulière un sabre comme les handschar des janissaires : avec la tête de la poignéee creusée, pour appuyer le fusil et bien viser. XJn sabre inspire l'élan du courage au moment où l'on le tire du fourreau. Que l'on fonce sur l'ennemi, ou que
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l'on saute dans un retranchement, le fusil en bandoulière : car on a souvent alors besoin des deux mains.
On m'avoit dit que les Turcs com- battoient les bras nus, pour les avoir plus libres, et mieux faire sauter les têtes. Je le crois bien : ils n'ont ni chemise, ni bas, souvent même ils n'ont pas de souliers, et à la réserve d'un petit gilet et d'une grande cu- lotte, ils sont nus tout-à-fait, sans doute pour être plus lestes dans les grandes chaleurs des pays où ils font la guerre. Mais comme la réflexion n'est pas leur fort, ils ne s'habillent pas autrement dans les plus grands froids, quand on les enferme dans leurs villes, ou quand on fait une campagne d'hiver.
Lorsque notre soldat sera plus lé- ger, plus beau, plus paré, plus élancé, dIus tôt vêtu, et avec les cheveux en
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tresse ou retroussés, il sera bien plus brillant un jour de bataille. Il aura J'avantage sur les Turcs, qui ont mal- à propos un fusil bien long, deux ou trois pistolets, deux sabres et un poignard ; et sur les Chrétiens, qui se servent d'armes gênantes dont je voudrois les débarrasser.
Ayons des tentes aussi bien enten- dues que celles des Musulmans, la même foi à la prédestination, s'il est possible, et tâchons de donner de même des outils à la cavalerie, qui, allant plus vite que l'infanterie, cons- truit les retranchemens, afin" que celle-ci, en arrivant, n'ait qu'à les garnir en s'y campant.
Qu'il soit défendu à l'armée de prononcer Neboïssé, ce mot qui veut dire : 71 ayez pas peur, et que les Turcs, qui n'ont pourtant pas i*air plaisant, prononcent en coupant la
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tête. J'ai remarqué qu'il fait un effet étonnant sur les chrétiens. D'ailleurs cette coutume de couper les têtes ne fait pas grand mal aux morts, et fait quelquefois grand bien aux bles- sés : elle doit empêcher du moins qu'on ne se rende prisonnier.
Qu'on en parle une fois, si l'on veut, au soldat, pour lui faire con- cevoir ce que je viens de dire : et puis qu'il n'en soit plus jamais ques- tion. Qu'on le prévienne des hurle- mens des Infidèles, et de leurs cara- colades inutiles pour nous, et nuisibles pour eux : avec mon ordonnance, nous pourrons, sans crainte, nous laisser entourer de ces nuages de Spahis, qui bourdonnent autour de nous comme des guêpes. Cela ne sert qu'à fatiguer leurs chevaux ; et après leur avoir laissé faire leurs cour- bettes, leurs sauts, leurs lançades^
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Jeur espèce de manège et de croupe au mur, ils ne sont plus en état de résister à une attaque. C'est comme cela que les Turcs estropient tous leurs chevaux, et qu'au bout de deux heures ils sont sur les dents. C'est aux housards et aux Cosaques à les exciter à ce manège en les agaçant. En général, je crois qu'il ne seroit pas mauvais d'attaquer l'infanterie. Les janissaires chargent si lentement qu'ils n'auroient pas le temps de faire une seconde décharge. Quand mê- me des fantassins blessés, ou fatigués^ ou en désordre, seroient attaqués par des Spahis dans une plaine, ils n'ont qu'à se réunir quatre ou cinq, se met- tre dos à dos, présenter la baïon- nette, et se retirer ainsi ; il est im- possible qu'ils soient sabrés. Il faut vis-à-vis de toutes les troupes du monde, conserver sa tête, mais sur-
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tout vis-à-vis de ces gens-ci : car si on la perd au moral, c'est alors qu'on la perd au physique. Tout ce qu'on dit de leur opium et de la fureur qu'il inspire, est un conte. Peut-être que les officiers s'en servent quelquefois, mais il est trop cher pour le simple Turc, et je n'en ai jamais vu qui en eussent pris.
La mine et le costume des fiers Ot- tomans sont plus respectables que l'air gêné et souvent le mauvais visage des Chrétiens. Les Turcs sont tout à la fois l'ennemi le plus dangereux et le plus méprisable qu'il y ait au monde : dangereux si on le laisse attaquer, mé- prisable si on le prévient. Sur les hauteurs comme dans les bois, ils ont jusqu'à présent l'avantage sur nous, parce qu'ils courent à l'attaque avec confiance, sachant que nous n'en avons pas en nous-mêmes quand nous
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sommes ainsi postés. Nos soldats al- légés comme je le propose, se tire- roient aussi bien d'affaire que les Turcs. Ceux-ci ne sont pas en état de connoître l'avantage de leur posi- tion, ou si par hasard ils le sentent, ils seront étonnés de s'y trouver atta- qués : on aura alors aussi bon marché d'eux qu'en plaine. Je crois que le grand art, dans une guerre comme celle-ci, est d'étonner et de frapper des coups inattendus.
Ils ne connoissent que deux ruses de guerre, et se croient bien fins quand il les emploient. L'une est de faire tirer tous les canons en signe de réjouissance d'une prétendue bataille qu'ils ont gagnée, ou d'une ville qu'ils ont prise, je ne sais où : et l'au- tre, de faire prendre un de leurs cou- riersavec la fausse nouvelle que 20 ou 30 Bâchas arrivent pour les renforcer
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de 2 ou 300,000 hommes. En com- pensation de ces deux enfantillages, ils ont deux usages excellens. L'un, c'est de faire retrancher leurs camps par les Spahis, ainsi que je l'ai dit : et l'autre de faire des tfous dans la terre ou dans un retranchement, pour se mettre à couvert des boulets de ca- non. Chaque homme a son creux, où il reste tapi jusqu'à la fin de la canonnade.
On ne peut pas dire positivement ce qui est infanterie et cavalerie. Le Spahis qui a perdu son cheval va se ranger parmi les fantassins. Le fan- tassin qui en a gagné, pris ou acheté un, va se ranger parmi les Spahis. Aussi ceux-ci tirent à merveille : et quand ils voient que leur feu peut faire effet, ils se servent beaucoup de leurs fusils -, mais ils ne s*y prennent pas comme la cavalerie chrétienne. Tome II ^ j>
qui a toujours tort quand elle en fait usage. Le Spahis saute légèrement à bas de son cheval, tire son coup de fusil, et remonte à cheval avec la inéme agilité.
^ Ce qui fait que nous voyons souvent de grands traits de courage de la part du Musulman, c'est qu'il ne se bat jamais sans en avoir envie. Ce n'est qu'en bonne santé, en bonne humeur, et souvent après avoir pris du café, qu'il s'arme pour aller au combat. II attend même souvent un beau jour, et un beau soleil. Au •commencement du siège, je me le- vois à la pointe du jour, qui, dans nos armées Européennes, est souvent l'heure d'une entreprise. A présent je ne me gêne plus. La bonne com- pagnie, que je reconnois aux beaux chevaux et aux couleurs tranchantes des vêtemcns, ne sort jamais avant dix
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heures, pour engager une affaire. De tout le siège, les Turcs n'ont fait qu'une seule petite entreprise de nuit, parce qu'apparemment ils avoient be- soin d'une tête de générai, qu'ils sont venus couper à Mr. Maxîmowitz,'-'
L'Autrichien et le Russe ne sont pas consultés sur l'heure : la liberté qu'on laisse aux Turcs à cet égard, fait que la moitié de leur armée ne se trouve pas à la bataille, dont le sort dépeiid toujours des premiers Bravi qui, lorsqu'ils sont dégoûtés, dégoû- tent tout de suite ceux qui les sui- vent.
, Leur artillerie, dans les sièges, est servie par les premiers soldats qui se lèvent, et qui vont tirer leur coup de canon pour s'amuser. L'instinct des. Turcs, qui vaut souvent mieux que l'esprit des chrétiens, les rend adroits,, et capables de faire tous les métiers à. D 2
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la guerre ; mais ils n'ont que la pre- mière réflexion : ils ne sont pas sus- ceptibles de la seconde. Et après avoir dépensé leur moment de bon sens, assez droit, assez juste, ils tien- nent du fou et de Tenfant. J'en ai examiné la cause. C'est, je crois, l'usage immodéré et continuel d'un café épais, et le nuage de fumée de tabac, dans lequel ils sont toujours. Cela interrompt et abat toutes les fa- cultés de l'esprit.
Leur ferveur rellî^ieuse redouble à mesure du danger. Leurs cris de Hechter — Allah (c'est-à-dire: un seul Dieu) augmentent tous les jours. Et l'on est sûr que quelque bruit qu'on fasse, en ouvrant la tranchée, on n'est pas entendu. On a toujours pour soi la première nuit, qui, certes, est la plus intéressante.
Je crains de vous déplaire en vous
disant du mal des Infidèles, et de choquer un ministre d'un roi très- chrétien, en lui parlant de guerre et de mécréans. Je finis, et vous em- brasse de tout mon cœur.
LETTRE VII.
Ce 1 Octobre.
Du même Caœpi.
Nous ne serions plus ici, si les deux grandes armées des deux grands empires n'avoient pas été si long- temps en complimens, à qui passe- roit, l'une le Bog, et l'autre la Save ; et, sij'avois été cru, elles se donne- roient à présent la main à NicopohV, au centre des états du Grand-Sei- gneur. Tâchez d'attraper quelque part mes relations*
Sait-on à Pétersbourg la mort d'I- van Maxime^ pour qui la rime et la,
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raison vous ont inspiré ce joli couplet qui finissoit par :
Son coBur peut être à la vertu. Mais son visage est bien au crime.
Il a été tué derrière nous, d'un boulet de canon qui a passé entre le prince Potemkin et moi.
J'ai vu, il y a quelques semaines, le prince de Nassau arriver bien à pro- pos avec les chaloupes canonnières,. car il a sauvé mon cher prince d'An- halt, qui, sans lui, auroit été tourné et battu, malgré tout ce qu'il avoit fait d'héroïque.
On est pris, en se promenant, par les canonnades, comme par la plaie : elles commencent, pour la plupart, aussi ridiculement qu'elles finissent, sans savoir pourquoi, après a.voir duré quatre ou cinq heures.
Quand elles ont Heu de nuit, c'est
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le plus superbe des spectacles. ' C'est au peintre que je parle à présent. Imaginez deux lignes de feu qui dé- chirent le firmament, deux rideaux enflammés^ tout l'air embrasé, et un ciel qui ressemble diablement à l'en- fer.
Votre vie, mon cher S. . . , , res- semble en revanche au paradis. Vous n'avez brûlé que pour de jolies femmes : et moi j'ai grillé six mois, absolument grillé pour ces vilains Turcs. Quand j'entendois un peu de vent, j'ouvrois ma porte : et comme ce vent ne m'apportoit que des bouffées de fournaise ardente, je la refermois au plus vite. Les ser- pens, les lézards et les tarentules se glissent quelquefois dans ma tente, à travers les herbes, plus hautes que moi, qui nous entourent. Une de ces tarentules a piqué dernièrement
un officier de chevaux-légers, à qui on a été obligé de couper le bras. Le tonnerre a tué un autre officier dans sa tente, ainsi que plusieurs sol- dats; il tomboit presque tous les jours dans le camp.
A présent nous avons un froid de chien. Le bois, pour faire la cuisine,, commence à nous manquer. Je brûle déjà tous mes chariots : un ti- mon pour me faire à dîner, et une petite roue pour mon souper.
Je reçois de fort mauvaises nou- velles de chez nous. Quelques gé- néraux se sont trompés dans le Ban- nat. Heureusement que le maréchal Lacy, par son activité et son intrépi- dité ordinaire, a tout réparé, sauvé, raccommodé. Il vouloit même en- core, en revenant, prendre Belgrade.
Faut-il vous raconter des accidens ? J'ai vu sauter un magasin à poudre
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à Kinburn : plusieurs officiers-g-éné- ' raux d'état-major^ et plus de 4 ou 500 hommes ont été tués ou blessés. J'ai vu sept chasseurs qui dormoient sur le bord de la mer, près de ma tente, tués par l'imprudence de quel- qu'un qui s'est approché avec une lu- mière d'un canon qu'il ne croyoit pas chargé. Voulez-vous du pittores- que ? Quatre-vingts voiles que le Capitan Bâcha s'est donné la peine de nous amener près de l'île fortifiée de Berezan, Je l'ai vu, l'autre jour lui-même, très-près de la côte, avec sa belle barbe blanche, la sonde à la main, comme s'il vouloit nous tour- ner par une descente. Il nous an- nonce aujourd'hui à grand bruit les mauvaises nouvelles dont je vous ai parlé, et qui sont déjà réparées. Il est plaisant de faire une si longuse canonnade pogr cela. EUe me
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donne de rhumeur. Je finis : je crois que je m'en vais à l'armée du maréchal Romanzow, en Moldavie, pour tacher qu'on nous aide un peu dans ce pays-là, en nous faisant pren- dre encore cette année la Valachie, chose fort aisée ; on pourroit même s'emparer d'Ismaël, de Brailow et de Galatz, chose fort possible pour une armée de héros, c'est-à-dire, une armée de Catherine-Ie Grand. Je vous embrasse de tout mon cœur.
LETTRE VIII.
Ce 1 Décembre 1788.
Au Camp devant Raboiaï-Mohilaï, ou plutôt à Jassy, où j'ai mon Quartier.
Ton ami respirant du fracas des conquêtes. Parlera des Boyards qu'il invite à ses fêtes.
Je comptois vous faire une belle-
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relation d'une victoire aisée à rem» porter sur le Sultan Gheraï, prince in partibus de la Crimée j sur Ibrahim Nazir, et sur le seraskier d'Ismaël. Les Turcs, qui ont toujours, ainsi que le gibier, les mêmes passages et les mêmes retraites, se rassemblent au commencement de chaque guerre dans le camp de Raboiaï-Mohilaï, camp fameux, à la vérité. Cette fois- ci ils ont eu l'adresse de l'occuper tout de travers, et y auroient été fa- cilement pris et battus si l'on avoit voulu. J'avois compté sur la îèiQ de saint Grégoire, patron du prince. Mais je suis toujours vox damans in deserto.
Je pourrois vous envoyer un por- trait aussi piquant que les autres ; mais je le garde pour moi. Les 15 ou 20 mille hommes qu'on faisoit passer pour 50,- viennent de partir.
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Je me trouve dans un pays qui me paroît enchanté, après la nouvelle Ser- vie, la patrie des Nogays et des Bud- giack, la Tartaiie, et les environs de la Bessarabie, que je viens de quitter.
Un hiver affreux, dans une chau- mière située au milieu d'une redoute de boue et de neige ; une campagne de six mois, sans voir autre chose que le ciel, la mer, et des herbes dans une plaine de 300 lieues, en voilà assez pour me faire trouver tout su- perbe après cela.
Depuis mon départ d'Elizabeth- Gorod, je n'avois pas rencontré une maison, ni un arbre, excepté dans les jardins du Bâcha, près du retranche- ment d'Oczakow : j'ai embrassé là quelques arbres sous le plus grand feu de la place, tant j'ai eu de plaisir à les revoir. J'y ai même cueilli et mangé d'excellens abricots.
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Une eau verte comme les cadavres de 5000 Turcs tués, brûlés, noyés par le prince de Nassau, étoit la seule boisson que nous eussions eue pen- dant cinq mois : ou bien de Teau de la mer noire qui n'est pas aussi salée que celle des autres mers.
Vous faites-vous une idée de mon bonheur, de trouver une fontaine charmante, sur la hauteur, avant de descendre dans Jassy ? J'ai baisé Teau avant de la boire : et je l'ai dévorée des yeux avant d'en arroser mes lèvres, qui, depuis si long-temps, n'avoicnt été mouillées par rien d'a- gréable. Je suis logé dans un de ces superbes palais que les Boyards bâtis- sent dans un goût oriental, et dont plus de 150 s'élèvent au-dessus des autres édifices de la capitale de la Moldavie. Lisez-en la description dans mon ouvrage sur les jardins. Totm IL E
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Des femmes charmantes, presque toutes de Constantinople, et d'an- ciennes familles Grecques, sont assises négligemment sur leurs divans, la tcte tout-à-fait en arrière, ou soutenue par un bras d'albâtre. Les homme? qui leur font des visites sont presque couchés à côté d'elles. Une jupe extrêmement légère, courte et serrée, couvre légèrement leurs charmantes formes, et une gaze dessine à mec- vcille les jolis contours de leur sein. Elles portent sur leur tête une étoffe noire, ou couleur de feu, éclatante par les diamans qui ornent cette espèce de turban, ou de bonnet. Les perles du plus beau blanc parent leur cou et leurs bras ; elles les entourent aussi ,quelquefoîs avec des rézeaux de gaze, garnis de sequins, ou de demi-ducats : jf'en ai vu jusqu'à 3000 sur le même habit. Le reste de leur vêtement
oriental est d'étoffes brodées, ou tra- vaillées en or et en argent, et bordé de pelisses précieuses, ainsi que l'ha- bit des Boyards, qui ne diffère de celui des Turcs que par le bonnet qu'ils mettent au-dessus de leur ca- lotte rouge, et qui ne ressemble pas à un turban.
Les femmes des Boyards ont sarfs cesse à la main, ainsi que les sultanes', une espèce de chapelet de diamansr, de perles, de corail, de lapis-lazulf, d'agathe, ou d'un bois rare, qui leur sert de maintien, comme réventarl pour nos femmes. Elles jouent avec cela, entretiennent Fagilité de leurà doigts, dont les ongles sont peints eti carmin, comptent les grains, et s*en sont fait, à ce qu'on dit, un langage pour leurs amans. J'ai cru même surprendre quelques regards de ma- ris, curieux de savoir peut-être si je E 2
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jue connoissois pas déjà un peu ce joli alphabet de galanterie. Les heures d'un rendez-vous s'apprennent ain§i ibrt aisément. Mais comment peut- il 7 en avoir ? Sept ou huit serviteurs des Boyards, et autant de jeunes filles qui servent leurs femmes -, les uns et les autres, jeunes et d'une figure char- .mante, sont toujours dans les apparte- mens j leur costume ne diffère qu'ep richesse de Thabillement des maîtres de la maison. Chacun et chacune a son département : l'un d'eux apporte, dès qu'on entre pour faire une visite, une et jusqu'à quatre pipes. L'une d'elles apporte vne soucoupe, et une petite cuiller avec des confitures dç rose. Un autre brûle des parfums,, ©u verse des essences qui embaument Je sallon. L'un d'eux apporte une tasse de café, l'une d'elles un verre d'eau : et cela se répète che? vin^t
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Boyards, le même jour, si Ton va lesf voir. Ce seroit une grande mal- honnêteté de se refuser à ces pc-^ litesses.
On est bien couché ici, il y fait chaud. Je suis habillé comme les Boyards. Je vais souvent chez eux' pour penser sans distraction, car je ne sais que quelques mots valaques, et point du tout le Grec que parlent ces dames; elles méprisent la langue de leurs époux. D'ailleurs les Boyards parlent peu. La crainte qu'ils ont des Turcs, l'habitude d'apprendre def mauvaises nouvelles, et l'empire qu'exercent sur eux le Divan de Constantinople et l'Hospodar, les ont accoutumés à une tristesse invincible. Cinquante personnes qui se rassem*' blent tous les jours dans une maison/ ou dans l'autre, ont l'air d'attendrer k- fatal cordon ; et on entend dire * £ â
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tous momens : — • Ici mon père fut massacré par ordre de la Porte, et ici ma sœur par ordre du prince.
Quand je dis que je vais chez les Boyards pour penser, 'fy vais plutôt pour ne pas penser : car à la qua- trième pipe, je deviens tout-à-fait Turc, Je suis nul. Je n'ai plus d'idées : et c'est ce que je puis faire de mieux, étant loin de vous et de ce que j'aime.
J'estime assez l'air religieux avec Jequel les jeunes gens, souvent des deux sexes, laissent leurs babouches au bas du premier gradin, pour ne pas gâter les beaux tapis, et souiller Je sanctuaire où reposent leurs maî- tres. Après avoir fait l'office de leur charge, ils s'en retournent à reculons reprendre leurs babouches et s'asseoir, 4ans un coin, sur leurs genoux. J'aime qu'Qn n'ait point » sonner ou
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à crier sans etsse après des valets. Si par hazard ils sont tous en com^ missiorij on les appelle, comme au sérail, en frappant des mains, en ma- nière d'applaudissement.
Constantinople donne le ton à Jassy, comme Paris à la province, et les modes arrivent encore plus tôt. Le jaune étoit la couleur favorite des sultanes -, elle est devenue à Jassy celle de toutes les femmes. Les grandes pipes bien longues, de bois de cerisier, avoient remplacé à Con- stantinople les pipes de bois de jas- min. Nous n'avons plus que des pipes de cerisier, nous autres Boyards. Ces messieurs ne vont jamais à pied. Ils sont tous paresseux comme les Turcs.
Les femmes pourroient se dispenser d'avoir autant de ventre. C'est si bien reconnu pour une beauté dans le
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pays, qu'une mère m*a demandé par- don de ce que sa fille n'en avoit pas encore. Mais cela viendra bientôt, me dit-elle, car à présent, cest tine honte : elle est droite et mince comme un jonc. Les costumes, les manières Asiatiques rendent les jolies plus jolies encore, mais enlaidissent les laides, qui, à la vérité, sont très-rares dans ces pays-ci. Il m'est arrivé, à cause de la manière qu'ont les femmes de s'asseoir ou de se couoiier en rond, de les prendre, lorsque l'appartement n'est pas bien éclairé, pour des pe- lisses qu'on avoit oubliées sur le divan.
Les filles des Boyards sont enfer- mées comme les femmes Turques^ dans des harems grillés en bois, sou- vent doré î elles peuvent au travers de ces grilles regaider les hommes et se choisir un mari. Mais ceux-ci ne
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les voient que pour passer la nuit avec elles, après la petite cérémonie de l'église Grecque.
Je viens de donner une fête char- mante qui a réussi à merveille. Cent Boyards et leurs femmes à souper: un bal où l'on a dansé la. pi/rî^hique, et d'autres danses Grecques, Moldaves, Turques, Valaques, et Égyptiennes ; on y voit l'origine d'un divertissement qui est si bête lorsqu'il n'a pas d'ob- jet. Il ne pouvoit avoir que deux motifs : les réjouissances après la vic- toire, ou la volupté dans des temps plus tranquilles. On est paisible à Jassy, malgré les alarmes de la guerre dont cette ville est toujours le théâtre, dès que l'étendard de Mahomet se déploie aux yeux du peuple Ottoman.
On se tient par la main, pour ne plus se quitter ; on fait quelques pas en rond, mais beaucoup l'un vis-à-
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vis de l'autre. On se fait des mines,. on se sépare presque, on se retient, on s'approche, je ne sais comment ; on se regarde, on s'entend, on se de- vine, on a l'air de s'aimer. . . . Cette danse-là me paroît fort raisonnable.
Pour moi je me suis amusé à mer- veille, à rester sans rien dire à côté de quelques Boyardes. Après quel- ques tasses de confiture, quelques po- tions et libations de rose, et six pipes, pour le moins, je m'aperçus que j'étois tout seul.
Rien ne ressemble à la situation de ces gens-ci. Soupçonnés par les Russes d'avoir de la préférence pour les Autrichiens, suspects à ceux-ci qui les croient attachés aux Turcs, ils désirent autant le départ des uns qu'ils craignent le retour des autres. 0 vous, arbitres des destins des pau- vres mortels, à qui- vous avez souvent
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mis les armes à la main, réparez les maux que vous faites à l'humanité ; vous en êtes plus responsables que nous, qui ne sommes que les exécu- teurs de vos hautes-œuvres. Servez cette humanité^ et en même temps la politique de plusieurs empires, en laissant en paix ces pauvres Mol- daves : leur pays est si beau, que toute l'Europe crieroit si l'on vouloit s'en emparer. Rendez les indépendans des tirans de l'Orient. Qu'ils se gou- vernent eux-mêmes, et au lieu de leur Hospodar, qui est forcé d'être un despote et un fripon, pour faire sa cour à la Porte Ottomane, qu'on leur donne pour les diriger deux Boyards amovibles tous les trois ans. Ren- trant, au bout de ce temps-là, dans la classe commune, ils n'oseront pas abuser de leur autorité, car on le leur feroit payer bien cher ensuite.
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Qu'à la paix les cours médiatrices s'amusent à leur faire un petit code de lois, bien simple, qui surtout ne soit pas tracé de la main de la philo- sophie, mais par quelques juriscon- sultes bonnes gens, qui connoissent le climat, le caractère, la religion et les mœurs du pays, et qui donnent une autorité bien souveraine aux deux grands et puissans seigneurs chargés de l'administration.
Quelle carrière pour votre âme et votre esprit ! mais devenez Montes ' çuieu et Louvois, si vous pouvez, sans cesser d'être Racine ^ Horace et La Fojitaine. Travaillez pour mes chers Moldaves, de quelque façon que ce soit. Ils me traitent si bien î J*aime tout en eux, et surtout leur langage, qui rappelle qu'ils descen- dent des Romains. C'est un mé- lange harmonieux de Latin et d'It«*
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lien. On dit szluga, au lieu de je vous souhaite le bonjour. On dit foî^- 7?ios coconitza, pour dire u?ie belle fille. Sara bo?ia, pour dire bo7i soir ; et dragua-iniy pour dire je vous aime. Pais-je mieux finir ma lettre que par cette vérité, que je saurois vous dire en douze langues au moins, et que vous me rendez, j'en suis sûr, en bon François.
LETTRE IX.
Le 1er Juin 1789. A mon Quartier-général de Semlin. J'aurois pu vous écrire pendant l'hiver ce que vous ne saviez pas; et, depuis ce temps-là, ce que vous sa- vez. Mais je n'écris avec plaisir que lorsque j'ai la réponse au bout de quelques heures. A Paris je n'aimois Tome II, F
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et n'écrivois jamais de l'autre côté des ponts. C'est ainsi que, voguant avec vous sur le Borysthène, séparé de vous par une cloison de taffetas chiné, dans une des superbes galères de ce voyage triomphal et magique, je n'attendois que quelques minutes pour recevoir votre billet du matin.
Une espèce d'armistice, ou plutôt de convention de bonne compagnie, me laisse le temps de donner aux Turcs, dans une superbe tente, turque aussi bien qu'eux, des concerts sur ma rive du Danube. Toute la gar- nison de Belgrade vient les entendre sur l'autre rive. Ainsi que le Roi d'Espagne qui a fait chanter pendant 40 ans, tous les jours, le même air à Farinelli, je me fais jouer tous les soirs la Cosa rara^ qui, comme vous voyez, cesse de l'être s de très-belles Juives, Arméniennes, Illyriennes, ou
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Serviennes, y assistent. C'est la grande noblesse de Semlin.
Quand quelques Turcs passent les frontières, je les corrige : Osman Bâcha m'en remercie, et dit qu'il ne peut pas se faire obéir. Comme j'aime mieux le taquiner que de me contenter de lettres d'excuse, l'autre jour, devant faire un feu de réjouis- sance pour une petite victoire dans la Moldavie ou le Bannat, j'ai fait charger à boulets, toute mon artil- lerie, pour venger une tête coupée à une sentinelle de Mychalowicz. Ce- la a réussi. Il y a eu huit curieux de tués au pied de la forteresse. Le Bâcha a trouvé cela apparemment tout naturel. J'avois espéré qu'il se fâcheroit. Je ne me plains pas de quelques coups de fusil qu'on me tire quelquefois, par gaieté, quand je me promène.
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Mais un lieutenant-colonel de nos postes avancés, du côté de Pants- chowa, ayant désapprouvé qu'on en eût fait autant à un capitaine de Bra- nakocsky, s'en plaignit à Aga Mus- tapha, qui lui répondit ainsi :
Je te salue i voisin Terschitz, Tu dis quil y a wi armistice. Je ne m'y connais pas. Tu me parles du Bâcha de Belgrade. Je ne veux pas dépendre de lui. Tu m'offres tes secours^ en cas que faie des besoins. Apprends que la sublime Porte ne me laisse man- quer de rien, et que je n^ai diantre besoin que de boh'e Ion sang. Tu dis que je puis méfier à toi. Seiche que, dans ce temps-ci, il ne faut se fier à personne : je te salue, voisin Terschitz. Voici la réponse que je fis au nom du Voisin Terschitz:
Je te salue, voisin Moustupha : ta lettre est bien celle d'un Turc. J^en,
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suis bien aise, car f ai cru quilny en avoit plus. Tu dis que tu veux boire mon sang. Je ne me soucie pas du tien. Car qu'est ce que le sang d'un Aga /* Fais ce que tu veux. Viens quand tu peux. J'ai ordo?i?ié à mes gens de t' amener prisonnier j à la pre- 7nière occasion. J'ai assez envie de te voir. Bonjour y Aga Moustapha.
J'ai fait une petite légèreté l'autre jour. J'avois à écrire à Osman Bâ- cha, au sujet d'un courrier de Mr. de Choiseul, qui m'en envoie quelque- fois. Je portai moi-même la lettre, c'est - à - dire que dans une petite barque à drapeau blanc, signe de pourparler, j'allai avec mon truche- ment, au pied de la forteresse, re- connoître le côté de mon attaque, qui à ce que j'espère aura lieu dans un mois, ou deux, au plus tard. J'eus le temps de tout examiner, F 3
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jusqu'à ce qu'une barque chargée de plus de douze figures, superbes ou atroces, (car chez eux il n'y a pas de milieu) vint me reconnoître, et prendre ma lettre que je leur remis de ma part. Je les caressai j je leur dis trente mots Turcs que je sais. Ce- la fit sourire deux ou trois mouS" taches. Mais les autres me firent une terrible peur en me considérant. Je me souvins qu'ils pouvoient m'avoir vu tirer à leur barbe sur les bords de la Save, des aigles et des hirondelles de mer. J'avois un grand manteau blanc, un mauvais chapeau rabattu. J'entendis qu'ils demandoient à mon interprète qui j'étois ! il répondit que j'étois le secrétaire du séraskier de Semlin, pour la correspondance Fran- çoise. Le plus vilain des Turcs, avec une mine infernale, me prit ma lettre assez brusquement, pour la
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porter au Bâcha. J'en fus quitte pour être un moment assez mal à mon aise : et je m'en retournai, à force de rames, le plus vite que je pus.
Adieu, mon cher S. . . . , je vous quitte pour voir dix beaux et longs bataillons de renfort qui m'arrivent d'Autriche. Puisse je bientôt m'en servir ! Je voudrois qu'on me permit de passer la Save à Sabatsch, pour aller voir s'il y a réellement un Abdy Bâcha, comme on me l'annonce tou- jours, ainsi que l'arrivée prétendue du Bâcha de Trawnick, et du fameux Mahmoud de Scutari : je voudrois ba- layer la plaine jusques sous le canon de Nissa. Sans l'inquiétude que nous cause cet Abdy Bâcha, notre siège iroit bien mieux. Je vous embrasse de tout mon cœur.
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LETTRE X.
Le 18 Octobre 1789.
Belgrade.
JNous y voici, dans ce rempart de l'Orient, dont nous n'avons pas ou- vert les portes avec des doigts de rose comme l'aurore, mais avec des doigts de feu. La hardiesse, et la promp- titude du passage de la Save, la rapi- dité de la marche, et de l'entrée dans les lignes du Prince Eugène, l'au- dace de la reconnoissance, faite jus- qu'à la palissade, tout cela est l'ou- vrage d'une quinzaine de jours, et c'est vraiment digne du plus beau temps du maréchal Laudon. Il nous montoit la tête et démontoit celle des Turcs: je ne démontois que leuis canons. Il a attaqué Belgrade sur la rive droite de la Save, et moi, sur
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]a rive gauche, où j'étois Taigle de ce Jupiter dont je portois la foudre.
La prise de la forteresse a été as- surée par celle de la ville, qui est due à la plus brillante, la plus éclairée, et la plus active des valeurs, à celle du comte de Browne, digne neveu du maréchal Lacy. Je faisois, pen- dant cette superbe et vigoureuse en- treprise, une diversion avec ma flotte, sur le Danube ; et ensuite, pour ré- parer la perte de quelques jours et de bien du monde à l'attaque du chemin couvert, je redoublai le feu de mes batteries, et j'en établis une nouvelle, dans une île, à 150 toises de la for- teresse qui capitula tout de suite.
Je voyois, avec un grand plaisir militaire et une grande peine philo- sophique, s'élever dans l'air 12,000 bombes que j'ai fait lancer sur ces pauvres Infidèles; j'entendois leurs
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cris d'effroi, car ceux des blessés étoient étouffés par le feu et la mort. Ecartons ces objets d'horreur. J'ai parlé assez long-temps au colonel de dragons. C'est maintenant au grand prêtre du temple de la paix que je m'adresse.
Quelle source de réflexions ! A peine le mot capitulation avoit été prononcé, que dix mille vaincus se mêloient déjà avec autant de vain- queurs. La férocité faisoit place à la douceur, la fureur à la pitié, la ruse guerrière à la bonne foi, l'a- charnement à la bienveillance. On prenoit du café ; on vendoit, on ache- toit. Le Turc, loyal dans ses marchés, fixoit un prix, livroit ses effets pré- cieux cachés dans les casemates, al- loit à ses affaires, et sans empresse- ment recevoit son argent, quand par hasard il rencontroit son acheteur.
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Philosophes sans le savoir, les riches propriétaires fumoient sur les débris de leurs maisons et de leur fortune. Osman Bâcha, le sot gouverneur de Belgrade, fumoit au milieu de sa cour, rangée en cérémonie, comme s'il commandoit encore, et comme s'il ne s'attendoit pas à rencontrer un Capidgy Bachi pour lui demander de la part du Sultan Selim ce qu'il n'a pas, sa tête, car elle étoit déjà per- due à notre premier coup de canon. La beauté et la variété des couleurs riches et tranchantes des Janissaires, nos bonnets de grenadiers, leurs tur- bans, notre garnison, les Spahis, point abattus quoique battus, leurs superbes armes, leurs chevaux fiers comme eux, leur air ferme, jamais bas, malgré le malheur 3 les rives du Danube et de la Save bordées de ces figures pittores- ques, récréoient les yeux et réjouis-
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soient l'ame ; on étoit seulement un peu attristé de voir emporter par terre et par eau les cadavres d'hommes, de chevaux, de bœufs -et de moutons, qui pendant le siège, n'avoient pas pu être enterrés. On sentoit à la fois le mort, le brûlé et l'essence de rose : car il est extraordinaire d'unir à ce point les goûts voluptueux à la bar- barie.
Le maréchal a demandé pour moi la croix de commandeur de l'ordre militaire de Marie Thérèse. L'Em- pereur me l'a déjà envoyée. On dit qu'ils ont été contens de ma prompti- tude et surtout de l'effet de ma dernière batterie, qui a décidé les Turcs à capituler. II n'a manqué à mon bonheur que Tarrivée d'Abdy Bâcha pour secourir la place. C'eût été un plaisir vif pour moi, de passer la Save, de contribuer à battre le
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Bâcha, et de revenir ensuite con- tinuer mon attaque. Cet Abdy Bâcha étant toute l'espérance de la garnison, si elle ne s'étoit pas rendue, j'avois pensé à une ruse un peu en- fantine qui, malgré les plaisanteries qu'on en eût faites, comme des stra- tagèmes de Polyène et de Frontin, eûtj je crois, bien réussi.
J'aurois voulu que le maréchal eût caché, pendant la nuit, quelques bataillons avec des canons dans une vallée, à une demi-lieue du camp; qu'il eût fait sortir au point du jour de ses lignes, ou de celles d'Eugène (car ces deux no-ms se lient à présent à merveille) les troupes destinées à attaquer cet Abdy Bâcha, s'il étoit venu pour nous faire lever le siège. On auroit fait un feu d'enfer toute la journée, de part et d'autre, sans boulets. On seroit revenu dans les Tome II, G
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î ignés, avec de grands cris de joie, on auroit tiré de la tranchée, de l'ar- mée et de mon corps un grand feu de réjouissance: et la place auroit ca- pitulé«
Je vous aurois écrit pendant le siège ; mais j'avois peur que ma lettre ne devint posthume, et je ne voulois pas vous dire ce qui se passoit dans ma tête, avant de savoir si on me la laisseroit sur les épaules. Adieu, l'ami de mon cœur.
LETTRE XI.
Qui veut connoître les Turcs ? Les voici, bien difFérens de l'idée qu'on s*en est faite. C'est un peuple d'an- tithèses ', braves et poltrons, actifs et paresseux, libertins et dévots, sen- suels et durs, recherchés et grossiers, iaks et propres j conservant dans la
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même chambre des roses et un chat mort. Si je parle des grands de la cour, de l'armée et des provinces, je dirai : hauts et bas, méfians, ingrats, fiers et rampans, généreux et fripons. Toutes ces qualités, bonnes et mau- vaises, dont les premières l'emportent 8ur les secondes dans le gros de la nation, dépendent des circonstances, et sont recouvertes d'une croûte d'i- gnorance et d'insensibilité, qui em- pêche ces pauvres gens d'être mal- heureux.
Il est clair que s'ils n'étoient pas sous le joug des monstres qui les étranglent pour avoir leurs fils, leurs filles ou leurs trésors, ils ne seroient pas si familiarisés avec les coutumes qui leur donnent l'air d'être barbares.
Ils sourient tout au plus, et répon- deni: de la tê e. des yeux, ou des G 2
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bras et de la main, qu'ils ne remuent jamais sans noblesse j mais ils ne par- lent presque pas. Jls n'ont rien de vulgaire, ni dans ce que je me fais expliquer, lorsqu'ils parlent, ni dans leurs manières. Le petit serviteur d'un Janissaire, quoiqu'il ait les pieds, et les jambes nues, et qu'il ne porte point de chemise, est coquet à sa façon, et a l'air plus distingué que ]çs jeunes seigneurs des cours Euro- péennes : les plus pauvres des soldats Turcs n'ont rien pour se vêtir, mais leurs armes damasquinées* sont cou- vertes d'argent. Je les ai vus en re- fuser 200 piastres, craignant moins d'expirer de faim que de honte.
Les Turcs sont sensibles à la re- connoissance et aux bons traitemens, et tiennent, dans toutes les circon- stances de leur vie, soit à la guei-rc.
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ou ailleurs, constamment'Ieur parole : d'autant plus, m'ont-ils dit quelque- fois, qu'ils ne savent pas écrire.
Les Turcs ont quelques rapports avec les Grecs, et beaucoup avec les Romains. Ils ont les goûts des uns et les usages des autres. Leurs ouvrages sont charmans, remplis de goût, et supposent des idées; quand ils en ont, elles sont fines et délicates. Ils ont l'esprit fleuri dans le peu qu'ife disent, ou qu'ils écrivent. Ils sont graves comme les Romains, et ne se donnent pas la peine de rire ni de danser. Les uns et les autres ont des boutFons ; Ibrahim Nazir, que nous avons chassé de la Moldavie, avoit cinq ou six esclaves fort jolis, habillés superbement, et montant à cheval avec lui. Les Turcs m'ont expliqué qu'il leur étoit agréable de ne voir en se réveillant que de belles G S
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figures destinées à leur porter leur café, leur pipe, leur sorbet, leur bois d'aloès à brûler, leurs parfums d'am- bre et leurs essences de roses. Us se moquent de nous, de ce qu'un vilain frotteur, ou un vieux domestique de confiance vient faire le feu, ou ouvrir nos rideaux. Us sont sans cesse couchés comme les Romains, qui (je n'en doute pas) avoient, de même que les Turcs, des divans où ils man- geoientj et se reposaient toute la journée. Les tuniques et les pan- toufles prouvent que ces deux nations n'aimoient pas la promenade. Il n'y a rien de si emporté et de si colère que les gens froids et phlegmatiques. Les Turcs, comme les Romains, sur- tout ceux d'aujourd'hui, font cas de la vengeance : à cela près, ils sont doux. Us ne disputent, ni ne se querellent jamais. Si le gouverne-
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ment populaire n'apportoit pas tou- jours avec soi l'esprit de parti, l'in- trigue, la jalousie, et les crimes qui en sont la suite, les Romains auroient été de bonnes gens; si l'excès opposé, le despotisme d'un Sultan, et de deux ou trois grands-officiers de l'empire, ne les alarmoit pas sans cesse, les Turcs seroient aussi les meilleures gens du monde.
Ignorans par paresse et par politi- que, superstitieux par habitude et par calcul, ils sont guidés par une impulsion naturelle et heureuse. Que deviendroient les peuples de l'Europe si un marchand de savon étoit pre- mier ministre, un jardinier grand- amiral, et un laquais commandant des armées ? Où trouveroit-on des gens tout à la fois propres à combattre à pied, à cheval, et sur l'eau, adroits à tout ce qu'ils entreprennent, et in-
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dividucllement toujours intrépides ? Les états étant confondue, personne n'étant classé, chacun a des droits à tout, et attend la place que le sort lui destine.
Observateurs, voyageurs, specta- teurs, au lieu de faire des réflexions triviales sur les nations de l'Europe qui se ressemblent toutes, à peu de chose près, méditez sur tout ce qui tient à l'Asie, si vous voulez trouver du neuf, du beau, du grand, du no- ble, et très-souvent du raisonnable.
LETTRES
A l'Impératrice de Russie,
le 12 Février, 1790.
Il n'est plus, Madame -, il n'est plus, le prince qui faisoit honneur à l'homme, l'homme qui faisoit le plus
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d'honneur aux princes. Ce génie ardent s'est éteint comme une lu- mière dont l'enveloppe étoit con- sumée : et ce corps actif est entre quatre blanches qui l'empêchent de se remuer. Après avoir accompagné ses restes précieux, j'ai été un des quatre qui l'ont porté aux Capucins. Hier je n'aurois pas été en état d'en rendre compte à Votre Majesté Im- périale. Joseph II est mort avec fermeté, comme il a vécu ; c'est avec ce même esprit méthodique qu'il a fini et commencé. Il a réglé le cor- tège qui devoit accompagner le St. " Sacrement qu'on portoit à son lit de mort. Il s'est levé pour savoir si tout étoit comme il l'avoit ordonné. Quand le coup le plus accablant pour lui, le dernier coup du sort * mit le
* La mort de l'archiduchesse née Wiirlem- berg.
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comble à ses malheurs, il demanda : — Où mettrez-vous le corps de cette Princesse ?— On lui répondit, à la Chapelle. — Point du tout, dit Joseph II, c'est ma place ; on seroit obligé de la déranger : mettez-la dans un autre endroit où elle soit exposée tranquillement.-—
Ces détails me donnent de la force; je ne croyois pas pouvoir continuer un tel récit. Il choisit et régla les heures pour les prières qu*on lui lisoit. Tant qu'il le put il en lut aussi lui- jncme quelques-unes, et en accom- plissant ses devoirs du Chrétien, il avoit l'air d'arranger son âme comme il avoit voulu tout arranger lui-même dans son empire. Il a fait baron le médecin qui lui dit la dernière vérité j il l'aimoit tant qu'il le pria d'accom- pagner sa pompe funèbre jusqu'au tombeau : il lui demanda de lui dé-
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clarer le jour et presque l'heure où il devoit y descendre, et le médecin ne prédit que trop juste. L'Empereur me dit, peu de jours avant sa mort, et à mon arrivée de l'armée de Hon- grie que j'avois menée en Silésie :— Je n'ai pas été en état hier de vous voir. Votre pays m'a tué ; Gand pris a été mon agonie, et Bruxelles abandonné, ma mort. Quelle avanie pour moi î — Il répéta plusieurs fois ce mot : — ^J'en meurs : il faudroit être de bois pour que cela ne fût pas. Je vous remercie de tout ce que vous venez de faire pour moi, ajouta-t-il. Laudon m'a dit beaucoup de bien de vous : je vous remercie de votre fidélité. Allez aux Pays-Bas j faites- les revenir à leur Souverain, et si vous ne le pouvez pas, restez-y ; ne me sacrifiez pas vos intérêts, vous ayez des enfans.—
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Toutes ces paroles m'ont si vive- ment ému, et sont tellement gravées dans ma mémoire, que Votre Majesté Impériale peut être sûre qu'il n'y en a pas une qui ne soit de lui. Ma con- duite sera ma réponse : il est inutile que j'en rapporte les mots entrecoupés de pleurs. A-t-on répandu quelques larmes quand jai été administré ? dit l'Empereur à madame de Chan- clos qu'il vit un instant après. Oui^ répondit-elle ; fai vu par exemple le Prince de Ligne tout en pleurs. — Je ne croyois pas valoir tant que cela, dit l'Empereur, presque gaîment.
Du reste, Madame, le dirai-je, à la honte de l'humanité ? J'ai vu périr quatre grands Souverains : on ne le» . regrette qu'un an après leur mort ; on espère les six premiers mois, et l'on fronde les six autres. Cela se passa ainsi quand Marie-Thérèse
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mourut. On sent bien peu la perte que l'on fait. Les curieux, les in- difFérens, les ingrats, les intrigans s'occupent des nouveaux règnes. Ce n'est que dans un an que le soldat dira: Joseph II a essuyé bien des coups de canon à la digue de Bes- chania, et des coups de fusil dans les faubourgs de Sabatsch : il a imaginé des médailles pour la valeur. Le voyageur dira : quels beaux établis- semens pour les écoles, les hôpitaux, les prisons et l'éducation ! Le manu- facturier : que d'encouragement ! le laboureur : il a labouré lui-même s l'hérétique : il fut notre défenseur. Les présidens de tous les départe- mens, les chefs de tous les bureaux diront : il étoit notre premier commis et notre surveillant à la fois -, les mi- nistres : il se tuoit pour l'Etat, doqt il étoit, disoit-il, le premier sujet j le Tome II, H
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malade dira : il nous visitoit sans cesse ; le bourgeois : il embellissoit nos villes par des places et des pro- menades ; le paysan, le domestique diront aussi : nous lui parlions tant que nous voulions; les pères de fa- mille : il nous donnoit des conseils. Sa société dira : il étoit sûr, aimable -, il racontoit plaisamment j il avoit du trait dans la conversation : on pou- voit lui parler avec vérité sur tout. , Voilà, Madame, que je vous entre- tiens de la vie de l'Empereur, et je comptois ne vous raconter que sa mort. Votre Majesté Impériale m'a dit en voiture, en allant à Czars- kozelo, il y a dix ans :— Votre Souve- rain a un esprit tourné toujours du côté de l'utile ; rien de frivole dans sa tête : il est comme Pierre 1er., il permet qu'on le contredise -, il ne s'offense point de la résistance à son
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opinion, et veut convaincre avant d'ordonner. —
Portrait de Joseph II,
S'il suffisoit, pour obtenir le nom de grand, d'être incapable de pe- titesses, on pourroit dire Joseph-le- Grand ; mais je sens qu'il faut plus que cela pour mériter ce titre ; il faut un règne glorieux, éclatant, heu- reux ; d'illustres exploits de guerre, des entreprises inattendues, de su- perbes résultats, et peut-être des fêtes, des plaisirs et de la magnificence. Je ne sais pas plus flatter après la mort que pendant la vie. Les circon- stances ont refusé à Joseph II de bril- lantes occasions pour se faire con- noître. Il ne put pas être un grand homme, mais il fut un grand Prince, et le premier parmi les premiers. Il ne s'abandonna point à l'amour ni à H 2
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J'amitié, peut-être parce qu'il s'y sen- toit trop porté ; souvent il mêla trop le calcul aux affections: il s'arrêta sur la confiance, parce qu'il voyoit d'autres Souverains trompés par leurs maîtresses, leurs confesseurs, leurs mi- nistres ou leurs amis. Il s'arrêta sur l'indulgence, parce qu'il vouloit avant tout être juste : il se fit sévère mal- gré lui, en croyant n'être qu'exact. On obtenoit peut-être son cœur sans le mériter, mais on étoit sûr de ne jamais manquer son estime. Il avoit peur de passer pour partial dans la distribution de ses grâces. Il les ac- cordoit sans y joindre aucune manière aimable, et les refusoit de même. Il exigeoit plus de noblesse de la part- de la noblesse, et la méprisoit plus qu'une autre classe quand elle n'en avoit pas ; mais il est faux qu'il ait voulu lui faire du tort. Il vouloit la
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plus grande autorité, pour que d'au- tres n'eussent pas le droit de faire du mal. Il se privoit de tous les agré- mens de la vie, pour engager les au- tres au travail : ce qu'il détestoit le plus au monde, c'étoit les oisifs. Il avoit un moment d'humeur quand on lui faisoit une réponse ou une re - présentation un peu piquante j il se frottoit les mains, et puis revenoit écouter, répondre lui même, ou dis- cuter comme si de rien n'étoit. Il étoit avare du bien de l'Etat, et gé- néreux du sien ; généreux même n'est pas le mot, c'est bienfaisant. Il sa- voit faire le Souverain, et tenoit bien sa cour quand il le falloit absolu- ment : il donnoit alors à cette cour, qui avoit l'air d'un couvent ou d'une caserne toute l'année, la pompe et la dignité du palais de Marie-Thérèse. Son éducation avoit été comme celle H 3
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de bien des Souverains, négligée à force d'être soignée ; on leur apprend tout, excepté ce qu'ils doivent savoir. Joseph II, dans sa jeunesse, ne pro- mettoit point d'être aimable j il le devint tout-à-coup à son couronne- ment de Francfort. Ses voyages, ses campagnes, et la société de quelques femmes distinguées achevèrent de le former. Il aimoit les confidences, il étoit discret, bien qu'il se mêlât de tout. Ses manières étoient fort agréa- bles, et jamais il n'y mêloit de la pé- danterie : je l'ai vu écrire, sur une de ces grandes cartes qu'il avoit tou- jours en poche, des leçons de morale, de douceur et d'obéissance, à une jeune personne qui vouloit quitter une mère qui la faisoit enrager ; des le- çons de musique à une autre, parce qu'ayant assisté à celles que lui don- noit son maître, il n*en avoit pas été
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content. H voyoit d'abord dans le monde si Ton étoit mécontent de lui^ pour quelque ordonnance» quelque entreprise, ou quelque punition. Il faisoit des frais pour se remettre bien dans la société, et redoubloit de charmes dans sa conversation, et de galanterie vis-à-vis des femmes; il leur approchoit un fauteuil, ouvroit la porte, fermoit la fenêtre ; enfin il faisoit, par son activité, tout le service de la chambre. Sa politesse étoit une sauve-garde contre la familiarité. Il entendoit bien les petites nuances : il n'avoit point cette affabilité dont tant d'autres Souverains font métier, et qui leur sert à marquer leur su- périorité ; il cachoit celle qu'il avoit dans plusieurs genres : il racontoit fort gaîment, et avoit beaucoup d'es- prit naturel.
Il ne sa voit ni boire, ni manger.
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ni s'amuser, ni lire autre chose que des papiers d'affaires. Il gouvernoit trop et ne régnoit pas assez. Il se faisoit de la musique à lui-même tous les jours. Il se levoit à sept heures, et pendant qu'il s'habilloit il rioit quelquefois, et sans familia- rité il faisoit rire son grand-cham- bellan, son chirurgien et ses gens, qui l'adoroient. Il se promenoit depuis huit heures jusqu'à midi dans ses chancelleries où il dictoit, écrivoit, corrigeoit tout lui-même ; puis il alloit le soir au spectacle.
En passant de son appartement à son cabinet, il rencontroit vingt, trente, jusqu'à cent mal vêtus, hommes ou femmes du peuple 5 il prenoit leurs mémoires, causoit avec eux, les consoloit, y répondoit par écrit, ou autrement, le lendemain à la même heure, et gardoit le secret
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sur les plaintes quand il ne ks trou- voit pas justes. Il n'écrivoit mal que lorsqu'il vouloit trop bien écrire -, ses phrases étoient longues et diffuses : il savoit à merveille quatre langues, et encore deux autres passablement.
Sa mémoire, ménagée dans sa jeu- nesse, en devint peut-être plus ex- cellente ensuite ; car il n'oublioit ni un mot, ni une affaire, ni une figure-: il se promenoit dans sa chambre avec celui à qui il donnoit audience, lui parloit presque avec effusion et d'un air riant, le prenoit par le coude, puis il paroissoit s'en repentir, et il reprenoit l'air sérieux. Il s'interrom- poit souvent pour mettre une bûche dans sa cheminée, ou prendre les pincettes, ou aller un moment à la fenêtre. Il n'a jamais manqué de parole ; il se moquoit du mal qu'on disoit de lui. Il alarma le Pape, le
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Grand-Turc, l'Empire, la Hongrie, la Prusse et les Pays-Bas. La crainte d'être injuste et de faire des malheu- reux, en soutenant à main armée ce qu'il avoit commencé, arrêtoit ses projets, qui étoient presque toujours Teffet de son premier mouvement.
C'est à l'agitation du sang de Jo- seph II qu'il faut attribuer l'inquié- tude de son règne ; il n'achevoit ni ne polissoit aucun de ses ouvrages, et son seul tort a été de tout esquisser, le bien comme le mal.
Cette lettre de Joseph II fera mieux juger son ame que tout ce que je pourrois en dire.
Lettre de Joseph //, le jour de sa mort. Vienne, le 19 Février.
Mon cher Maréchal Lacy, l'impos- sibilité seule qui m'empêche de tracer
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ce peu de lignes de ma main trem- blante, m'engage à me servir d'une main étrangère. Je vois approcher à grands pas le moment qui doit nous séparer. Je serois bien ingrat si je sortois de ce monde sans vous réitérer ici, mon cher ami, tous les sentimens de reconnoissance que je vous dois à tant de titres, et que j'ai eu le plaisir de faire valoir vis-à vis de toute la terre. Oui, si je suis devenu quelque chose, je vous le dois, car vous m'a- vez formé, vous m'avez éclairé, vous m'avez fait connoître les hommes, et outre cela, toute l'armée vous doit sa formation, son crédit et sa considéra- tion.
La sûreté de vos conseils dans toutes I-es circonstances, cet attache- ment personnel pour moi qui ne s'est jamais démenti dans aucune occasion, petite ou grande, tout cela fait, mon
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cher Maréchal, que je ne puis assez vous réitérer mes remercîmens. J'ai vu couler vos larmes pour moi ; celles d'un grand homme et d'un sage sont une belle apologie. Recevez mes adieux. Je vous embrasse tendre- ment. La seule chose que je re- grette de quitter dans ce monde, c'est le petit nombre d'amis dont certaine- ment vous êtes le premier. Souve- nez-vous de moi, de votre plus sin- cère ami et affectionné
Joseph.
Vienne, en 1790.
^Madame,
Je ne suis pas plus content que de raison de la lettre de Votre Majesté • Impériale, sur une indiscrétion pré- tendue : ce reproche qu'elle me fait revient un peu trop souvent. Il ne
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faut pas bouder un homme qui n'a pas quatre cent mille hommes à lui envoyer pour s'expliquer.
Un jour un de nos très-aimables roués, le Baron de Bezenval, qui s'é- toit enivré avec Mr. le Duc d'Orlé- ans le père, mettoit le feu à son esca- lier à Bagnolet. Celui-ci voulut l'en empêcher : — Voilà ce que c'est que les Princes, dit-il 3 ils sont toujours Princes, on ne peut pas jouer avec eux. —
Mais moi. Madame, je n'ai rien brûlé ; je me suis laissé aller, ap- paremment sans le savoir, au plaisir de laisser admirer vos lettres par-des- sus mon épaule.
Cependant, Madame, j'en suis dé- solé si cela déplaît à Votre Majesté Impériale. Ce n'est pourtant pas au grand homme que je demande par- don, c'est à une grande Impératrice : Tome II. I
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quelle épigramme ! Votre Majesté me la pardonne-t-elle ? N'importe, je me suis vengé ; et me voilà encore à ses pieds avec tout mon fanatisme pour Catherine-Ie-Grand.
Ce 14 Juillet 1790.
A Alttitschein, sur les frontières de la Silésie, en attendant l'ouverture de la campagne.
Madame, Je plains Votre Majesté Impériale d'être obligée de faire face à tout ^ voilà que je m'en mêle, etj«e vous se- rai plus incommode que le Roi de Suède : voici ce dont il s'agit. Comme je vis depuis trois ans en Tartarie, Moldavie, nouvelle et vieille Servie, Sirmie, Moravie et presque Silésie, je viens seulement de lire les lettres de Votre Majesté Impé-
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riale à Voltaire, et de Voltaire à Vo- fre Majesté Impériale s j'ai ri et j'ai admiré : vous voyez. Madame, que j'ai cru vous entendre. Il m'a été impossible de ne pas me mêler de la conversation, moi indigne, qui dé- vrois toujours écouter sans dire mot : mais c'est mon cœur qui est im ba- vard, et non pas mon esprit. J'en ai bien plus que M. de Voltaire le soir en me couchant ; car il ne dort pas, dit-il, quand il lit dans les ga- zettes des critiques ou des mensonges; etj grâce à Dieu, les méchans ou les sots ne m'empêchent pas de dormir. J'aurois beau me voirbiâmé dans une relation signée Gustave, que je croi- rois seulement que ce n'est ni Vasa, ni Adolphe qui l'ont écrite. Selim au moins écrit fort peu, à ce qu'il me semble ; et cela me fait ressouvenir de quelqu'un qui demandoit, en ma I 2
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présence, à Belgrade, au Teffterdar, — â les Turcs qui ne savent pas écrire ne faisoient pas une croix pour signer? — cela se pratique ainsi chez nous autres chrétiens.
Les deux cents et quelques roubles que M. de Voltaire demande à Votre Majesté Impériale pour ses montres de Ferney, et la crainte qu'il a de déranger ses finances par cette somme et de l'empêcher de continuer la guerre, m'ont bien amusé. Que di- roit-il s'il voyoit les mêmes petites finances fournir à une guerre depuis la mer Caspienne jusqu'à la mer Bal- tique (en faisant un crochet à la mer Noire et à la Méditerranée), et le pe- tit z?^*?;?^^^^^ aller toujours son train.
Quel dommage qu'il n'ait pas vu les nouveaux prodiges des armées victorieuses de Votre Majesté ! elle ks lui auroit racontés si simplement
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que, sans s'en douter, elle auroit fait une histoire aussi célèbre que la guerre même. Si j'avois lu avec quelle bon- homie Votre Majesté assure M. de Voltaire qu'elle a encore un peu d'ar- gent, quoiqu'elle ait acheté quelques tableaux, je me la serois représentée plus grande de quatre pouces, se te- nant encore plus droit que de cou- tume, le menton presqu'en l'air, un grand panier, et n'étant seulement digne que d'admiration, ce qui est bien fatigant. A propos de cela, oserois-je bien lui demander si elle s'est ressouvenue de se défaire de ce buste si peu ressemblant qui est sur le chemin de l'hermitage ? A propos de cet hermitage, qui n'en est pas un, j'en fais bâtir un véritable sur la plus haute montagne, à une lieue de Vi- enne ; il s'appelle mon refuge^ puis- que je n'y suis pas plus exposé aux I 3
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progrès de la philosophie qu'aux inondations : la liberté est une si belle chose ; celle des Pays-Bas me ruine tous les jours davantage : celle de la France me coûtera le quart de mes revenus. J'ai été assassiné et pres- que jeté à l'eau en Hollande^ lapidé en Suisse, boxé en Angleterre, et au moment d'y être pris pour matelot par la liberté de la presse. J'ai été aimé à Venise par la mère du Doge. J'ai manqué d'être pris sur un vaisseau par les Ragusains, qui ont la liberté de piller partout. Je ne connois pas assez Lucques et Saint-Marin pour en parler. Je m'imagine que Gênes porte dignement son nom. C'est une très-belle chose que la liberté, mais la voilà en bonnes mains. Des manans qui se font ministres d'un Roi prisonnier ; des curés législateurs -, des avocats politiques, et des jeunes
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gens qui ne peuvent pas payer le mé- moire de leurs tailleurs, veulent payer les dettes de l'état.
J'en reviens aux lettres de Vol- taire ; pourquoi insulte-t-il Votre Majesté Impériale sur son nom de Catherine que je protège, et qui n'est pas effrayant comme celui de Mr. Pallas, dont il parle ?
Ce qui m'a encore bien diverti dans ce volume de lettres, c*est d'y trouver déjà vos aveux d'ignorance, vos impossibilités de faire des vers, et la grande maxime que, lorsqu'il s'agit de coups, il vaut mieux en don- ner qu'en recevoir.
Votre Majesté Impériale me par- donne-t-elle d'avoir ri ? Sans cela j'aurois pleuré de ne plus lui entendre dire de ces choses-là, qui, avec cent mille autres, rendoient les fleuves, les déserts, les palais, les campagnes.
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les résidences, les châteaux gothiques et autres, les fêtes, les gondoles et les galères si agréables.
Elle sera débarrassée de moi, c'est- à-dire de me lire et de me répondre, à peu près en même temps que de Gustave et de Selim, qui vaut bien le Mustapha de Voltaire, mais non pas son Mahomet. Elle leur répon- dra : je vous donne la paix, en même temps qu'elle daignera me dire : je vous donne le bon soir. L'exactitude de Votre Majesté à me répondre m'embarrasse, quoique ses lettres fas- sent mon bonheur et soient des titres que l'assemblée nationale ne peut pas m'ôter. On voit bien que je ne suis -pas janséniste, car ces Messieurs n'ap- prochent de la Divinité qu'une fois par an, ou deux tout au plus, et je m'aperçois que voilà deux fois que cela ra'arrive depuis quatre mois, et
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trois fois depuis neuf. Je vais m 'ar- rêter jusqu*au mois de Janvier 1791. Quelle ditférence de ces bonnes let- tres de votre auguste bonhomie, avec l'esprit lourd ou diffus, ou le vague et l'alambiqué des Jordans, de d'ArgenSj et même de d'Alembert et de ses correspondons !
Il me semble que la massue d'Her- cule ne s'appesantira pas sur nous; il n'appartient pas à tout le monde d'être magnifique. Il y a des pays où l'on peut, dans sa cour et dans ses armées, réunir l'or des Perses au fer des Macédoniens ; mais quand on ne peut se soutenir qu'en ressemblant à Sparte, on a tort d'avoir cent cha- riots de bagages et deux troupes de comédie, qui me font croire que les autres troupes ne serviront point à la tragédie héroïque.
Je demande pardon à Votre Ma-
jesté Impériale de l'entretenir de ma douleur qui est bien vive. J'ap- prends dans ce moment la perte que nous faisons. Le Maréchal de Lau- don vient de mourir dans son quar- tier de Neutisschein, à une lieue du mien, après des souffrances terribles, dont j'ai été témoin pendant onze jours de suite. Il y a eu un mieux qui nous rend notre malheur encore plus sensible. Faut-il qu'un héros, et même un grand homme, sans avoir fait de mal qu'aux ennemis, souffre tant, et disparoisse ensuite de cette terre qu'il a tant honorée! Je veux penser bien vite au bonheur que j'au- rai, quand les circonstances me per- mettront de me mettre aux pieds de Votre Majesté Impériale, pour écar- ter toutes ces idées affligeantes pour l'humanité.
J'attends à tout moment, de la
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Baltique ou de ses bords, des nou- velles d'une victoire et non pas d'un combat. Le voyage de Votre Ma- jesté a fait la plus grande sensation en Europe. Je me souviens de lui avoir dit un jour, qu'elle m'ordon- noit d'avouer ce que je pensois d'elle, qu'outre son imperturbabilité elle avoit aussi la science des à-propos.
Comme je l'étudié, cette science, voici le moment de l'employer. Je crois qu'il est à propos que je finisse, et que je présente à Votre Majesté Impériale les assurances, etc.
Madame,
Je ne puis l'emporter sur Votre Majesté Impériale que par la lon- gueur de mes lettres. Si j'ai sur elle un avantage quelconque, je suis plus puissant que toutes les puissances de
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la terre, qui ne peuvent pas même régaler en rien, ni en bienfaisance, ni en justice, ni en générosité, ni en grandeur d'âme. Mes lettres sont long-temps en chemin : Votre Ma- jesté peut toujours se flatter d'un si- lence de trois mois quand elle craint une réponse.
Je dévore les lettres de Votre Ma- jesté, et puis, de peur de les perdre, je les cache dans un sachet, car je n'aime pas les gens à portefeuille ; et, grâce à Dieu, j'ai le même bureau que le Prince, c'est-à-dire mes ge- noux ; ensuite j'écris à Votre Ma- jesté ce qui me passe par la tête ; si c'étoit ce qui me passe dans l'âme, ce seroit une expression de sensibilité ou d'admiration qui l'ennuieroit : et comme l'ennui est le seul souverain dont elle ait peur, c'est le seul avec qui je lui conseille un staiu quo ; elle
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ne sait pas ce qu'elle peut avoir à craindre de moi. Ma mémoire, mal- heureusement pour la modestie de Votre Majesté Impériale, est excel- lente. Je me souviens de mille cho- ses plus simples, plus gaies, plus naïves, plus sublimes les unes que les autres. Parmi celles-ci, il y en a une que moi, administrateur d'une grande province (grande pour ce petit reste d'Europe qui n'est pas votre empire), je me rappelle sans ^esse : fai pour principe de louer tout haut et de gronder tout bas. Mes nuances sont moins fines: je lave les têtes qu'on auroit dû couper; et assez dur jen particulier vis-à-vis de certaines per- sonnes, je suis doux pour elles lors- qu'on pourroit m'entendre.
C'est encore grâce à cette mémoire que je me rappelle les conseils que Votre Majesté a donnés à son illustre
Tome II, K
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frère, courtisan et admirateur Joseph II, à Sébastopol. Je ne suis pas suspect de ne pas aimer et même ad- mirer cet infortuné monarque j mais s'il avoit suivi un de ces conseils, dont je me souviens, les révolution- naires Belges ne lui auroient pas coûté la vie.
Si l'enthousiasme dont M. de Meilhan est saisi pour tout ce qu'il voit et entend, le fait votre historio- graphe, je serai son garçon : je me suis blasé sur les grandes choses j je me suis accoutumé à tout cela: je vois et j'entends Votre Majesté de sang-ffoid ; je ne la juge que comme on jugeoit les Rois d'Egypte, après leur mort. On dit qu'il n'y a pas de héros pour son valet-de-chambre. J'ai eu le bonheur de me trouver plus avec Votre Majesté pendant six mois, que votre valet brabançon.
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mon compatriote, pendant toute sa vie. II fait semblant d'arranger vos cheveux, mais il les dérange par deux ou trois diamans gros comme mon poing, dont il croit vous parer. Mon héros femme, différent des héros connus, s'est montré tel depuis six heures du matin jusqu'à dix heures du soir; mais je suis devenu un aigle, sans m'en douter. J'ai fixé le soleil; il ne m'a pas assez ébloui pour que je ne puisse pas être cru, lorsque je dirai qu'il est sans îache. Ainsi, M. de Meilhan, je vous contrôlerai, je vous examinerai de près.
C'est une bien singulière manière que d'attendre la paix en gagnant des batailles malgré soi. Il me sem-^ ble que Votre Majesté ne se réjouît de ses victoires que par l'idée qu'elles avancent cette paix. Je souffre de K 2
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voir Belgrade nous échapper, après la peine que je me suis donnée pour contribuer à la prendre. J'aurois ré- clamé mes quatre mois, très-brillans, à la vérité, mais abondans en canon- nades, sorties et expéditions sur terre et sur mer, si jamais Oczakow avoit dû retourner au Croissant.
J'ai appris à plusieurs ministres Anglois et Prussiens qu'ils ne savoient ce qu'ils disoient quand ils préten- doient qu*Oczakow étoit la clef de la mer Noire ; et cela m'a fait réfléchir à toutes ces paix réglées par des com- mis qui, faute d'être instruits par les généraux employés dans la guerre, décident des limites sans connoître la géographie militaire et politique. C'est cependant des froids bureaux de ces habiles gens que sont partis tant de traités, à commencer par le
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Roi Nemrod, qui, à la vérité, ne fit pas les siens au nom de la Sainte- Trinité.
J'ai vu le Roi de Suède avec bien plus d'intérêt qu'auparavant; il m'a dit assez plaisamment, que s'il avoit été Roi d'un autre royaume, il n'au- roit pas été si mauvaise tête, qu'à peine il auroit été brave. Je lui disj— Sire, comme gentilhomme peut- être, ou tout au plus comme cheva- lier.— C'est cela, me dir-il avec sa vivacité assez aimable; mais comme soldat, il faut être Roi de Suède pour prendre ce genre-là. — Je conçois. Sire, lui dis-je, que vos deux Gus- taves et Charles XII ont gâté le mé- tier.-^ Je ne puis régner, me répon- dit-il, iqtie par l'opinion que je donne de ma personne; et j'ai voulu ap- prendre à mes sujets, plutôt qu'aux ennemis, que je ne craignois pas îe K 3
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danger; ma puissance n'est rien en comparaison de celle de mes voisins.
II falloit donc qu'on dît : si le Roi de Suède fait quelques sottises, Gustave
III les soutient et les répare. J'ai peut-être cru mal à propos que j'étois offensé ; mais l'Impératrice estime ceux qui ne souffrent pas les offenses. Cependant, qu'en savez-vous? que vous en a-t-elle dit ou étrit ?— Rien, Sire ', je ne l'ai pas vue depuis cette époque ; mais lorsqu'elle m'envoya votre manifeste, le nom de Pugats- cheff me parut l'avoir irritée, et la mo- dération dont vous vous vantez, parce que vous n'avez pas aidé ses adver- saires à la détrôner.. . — C'étoit un trait d'humeur de ma part, interrom- pit-il avec mouvement ; je m'en suis repenti, mais point d'avoir déclaré la guerre. J'ai voulu savoir ce que j 'a vois de moyens et de talcns. On
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m'a peut-être nommé avec quel- qu'éloge : j'ai occupé la scène : il y a plus de gloire à résister à Catherine II, qu'à battre Pierre I, comme l'a fait Charles XII. — Sa conversation, un peu trop abondante à la vérité, a pourtant toujours du trait, du piquant et une nuance intermédiaire entre l'esprit et le génie : il brûle de com- mander des armées si on fait la guerre à la France ; mais qui est-ce qui lui en confiera? J'ai voulu lui ôter cette idée par une petite flatterie, en lui disant ce que Cynéas disoit à Pyrrhus. Enfin le successeur de la catholique, voyageuse et bizarre Christine, m'a demandé plus de cent fois, si je ne eroyois pas qu'il eût per' du dans l'esprit de Votre Majesté ? Je l'ai rassuré, en lui disant qu'il y avoit toujours deux manières de réus- sir auprès d'elle, la valeur et la bonne
foi. Votre Majesté Impériale n'est pas effrayante- dans sa manière de juger; au bout de huit jours j'ai su à quoi m'en tenir avec elle.
Apre- avoir arrêté la fennentation dans mon gouvernement civil et mi- litaire, en assurant que cette fermen- tation n'existoit pas ; après m'être moqué de la poltronnerie, de la poli- tique, de la dilapidation des Vander- notistes, et du prétendu royalisme des très-mauvais sujets qu'on appelle Vonckistes , enfin après avoir humilié eeux qui portent encore la tête trop haute, je retournerai passer l'hiver à Vienne, si je ne suis pas assez heu- reux pour aller prêcher en France, avec quelques assistans, la religion des Rois. Qu'on commence vite et fort, pour finir bientôt ; mais que le ciel nous préserve d'une guerre" ou l'on donneroit le temps à cette nation
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de se reconnoître et de s'aguerrir. Votre Majesté Impériale m'écrit qu'il faut faire un cordon autour de la France, comme contre la peste : c'est un conseil sublime ; mais qui saura comprendre tout ce qu'il renferme ? Je me 'nâte définir. Madame, et d'as- surer Votre Majesté Impériale du respect, etc.
En 1790.
A Vienne, après une petite querelle, l'assaut d'Ismaël et le cordon de St. George de la 3e. classe.
Madame,
Mon cœur qui va toujours le pre- mier, et si vite que je ne puis jamais l'arrêter, saura-t-il exprimer toute sa reconnoissance du bienfait accordé par Votre Majesté Impériale à mon
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excellent et heureux Charles ? Je ne publierai point la lettre que vous avez daigné m'écrire ; je me con- tenterai de ne l'oublier jamais. Je ne sais pas si l'on en a retenu des fragmens, mais je donne ma parole qu'elle n'a jamais été copiée ; et néanmoins, en y réfléchissant. Votre Majesté Impériale trouvera que si j'avois eu le courage de rendre public, ce chef-d'œuvre de génie, j'aurois eu le mérite d'ajouter, s'il est possible, à sa gloire.
Qu'y a-t-il de plus inouï, de plus éclatant, que de dire, deux mois avant la prise de Tulzi, d'Isacchi, de Braï- low, de Kilia, d'Ismaël, et les exploits aquatiques et terrestres du brave et spirituel Ribas : Pour noiis, ?wiis continuerons à battre les Turcs, selo?i notre louable coutume, par mer et par terre.
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Qu'y a-t-il jamais eu. Madame, comme votre petit tableau de l'Eu- rope ? On voit bien que ce n'est pas un manifeste politique, fait à l'usage <les pauvres chancellerries des autres états, qui ne sont que les esclaves de celles de Votre Majesté. C'est un coup d'œil philosophique jeté en passant sur tout ce qui bourdonne autour d'elle, et il s'y est trouvé tant de justesse et de profondeur, qu'on en a été aussi frappé que des victoires de Votre Majesté Impériale.
Cette lettre sublime a donné à penser à tant de gens, que moi, qui n'entends pas les affaires, je m'en suis réjoui pour les affaires, en qualité de jockey diplomatique à la suite des armées et des ambassades Russes, d'associé secrétaire des missions, et de conseiller voyageur. On a cru trouver dans votre lettre des encou-
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ragemens ou dès corrections sans amertume, mais indulgentes et ma- gnanimes. Il me semble qu'il n'y a pas grand mal à cela. Je prends la liberté, Madame, de n'être pas de votre avis sur la nation Hongroise. Le zèle de Votre Majesté pour nous arrive trop tard , elle ne nous fera jamais assez de bien pour réparer le mal que nous ont fait l'affreux Rei- chcnbach et les Belges ; ils auroient (âù. être gens de guerre au lieu de gens de loi, sabrer leurs correspon- dans et venger le souverain avant de le chicaner. Toutes les nations dé- génèrent, excepté celle que Votre Majesté électrise. Q,ui auroit cru qu'on parlât lumières à Varsovie, cù il n'y en a pas, et où l'on voit aussi mal dans les rues que dans les afl aires ?
Moi indigne, moi qui ne suis pas
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prophète dans mon pays, et pas grand sorcier dans les autres, j'ai dit, il y a long-temps, que si Ton n'avoit pas chassé les jésuites, l'on ne verroit pas ce maudit esprit d'indépendance, de chicane, de définition, de sécheresse, se répandre comme un torrent qui renverse ou menace les trônes de toute l'Europe, excepté la Russie.
Je suis bien mécontent des An- glois et des Prussiens. Leurs minis- tres ne m'ont pas cru: j'ai conseillé à tous ceux que j'ai vu d'attaquer Votre Majesté Impériale, parce qu'ils seroient perdus de réputation s'ils ne le faisoient pas ; et je vois, à mon grand regret, qu'elle n'ordonnera pas le même jour à sa flotte de la Mer Noire, de bombarder le sérail, à sa flotille de la Baltique de brûler les vaisseaux Angîois, et à son armée de terre, de détruire les Potsdamites.
Tome IL h
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Je voyoîs déjà Votre Majesté, après avoir mis tranquillement l'a- dresse à ces trois lettres, faire au bil- lard une triple carambole, puis tour- ner et retourner trois ou quatre mé- dailles, puis faire une petite scène sur les illuminés, et puis en aller admirer une de Molière.
Je me rends pourtant, comme dît Vanezura j je conviens de votre igno- rance. Madame ; il faudra la paix pour que Votre Majesté se remette même à avoir de l'esprit j car voilà près de quatre ans qu'elle n'a que de l'âme et du génie. Mon Dieu, qu'il y en a dans la lettre à mon bon Charles ! L'honneur et la valeur, synO' nymes précieux aux oreilles héroïques, etc. etc. J'ai peur que mon Charles n'en devienne fou. J'ai arrrangé son ruban de la même manière que le portoit autrefois le prince Potem-
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kin, lorsque Joseph II, l'allié si ten- dre et si zélé de Votre Majesté, lui dit en voiture : usez ce ruban^ vous en aurez bientôt un autre»
Je suis heureux d'avoir assisté à plusieurs jours glorieux pour le prince et pour les braves Russes sous les murs d'Oczakow, et de m 'être trouvé à des promenades très-vives par mer et par terre. Je suis bien heureux que, dans votre lettre , si honorable, vous daigniez, Madame, par votre magie, ensorceler le père autant que le fils. Une phrase de vous me vaut mieux que tous les titres, parchemins et diplômes, nourriture des rats, disoit Lisimon ; les rats respecteront votre précieuse écriture, comme les chats couronnés qui vouloient attraper quel- que chose du grand gâteau, respec- tent vos couleurs.
Lorsque Frédéric II reprochoit à L 2
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son ennuyeux Anaxagoras de montrer ses lettres, il avoit raison ; car elles rouloient sur quelques paragraphes de WolflF, qu'il n'entendoit pas plus que moi, et sur des plaisanteries assez triviales à l'égard de l'église soi-disant Catholique, soi disant Romaine.
Voilà donc le chef de cette religion brûlé à Paris, comme à Londres : puissent ces brûlures lui tourner à- compte, pour diminuer celles qui l'attendent peut-être dans l'autre monde.
J'aurois bien voulu qu'au moins les parens et les voisins de la cour de France, au risque d'être brûlés en miniature, eussent renvoyé, ou n'eus- sent pas reçu les ambassadeurs d'un captif. Je souhaite que l'empire Germanique fasse son devoir, et je xsuis fâché de l'éloignement d'un autre empire mieux monté, qui auroit déjà,
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sans cet éloignement, envoyé 50,000 prédicateurs avec des barbes et des piques, pour soutenir la cause des Rois.
Mais je m'oublie devant le premier des Rois, et le Roi des Rois ; par- donnez-le-moi, Madame, Votre Ma- jesté Impériale est la seule qui inspire la confiance et l'admiration en même temps. Il est bien singulier de pou- voir se livrer ainsi devant celle qui a triomphé des Ottomans. Selim et bien d'autres seroient bien étonnés que j'osasse prendre tant de liberté. Il est vrai que j'en tremble un peu, mais c'est seulement quand il m'é- chappe quelques vérités qui peuvent blesser votre modestie.
L 3
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Ce 17 Mars 1792.
Vienne, MadAxME,
VOTRE Majesté n'a rien à faire, son petit jncnage est rangé ; et si on l'en avoit cru, celui des autres le seroit aussi. Dans l'oisiveté que lui donne son activité, elle n'est presque pas excusable de m'oublier ainsi.
Je n'ai pas eu l'honneur de con- noître les autres Souverains de la Russie, ni d'en être connu. Je con- çois bien que leurs affaires les em- pêcheroient de me répondre sij'avois pris la liberté de leur écrire. L'un seroit occupé de plans de campagne, J'autre de ses finances, un autre de ses quartiers d'hiver, un autre de sa cour, vm autre de son intérieur, un autre de ses ministres, un autre de
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ses chiens, un autre de sa famille, de sa femme et de ses enfans ; chacun a ses affaires, mais Votre Majesté, qui fait les siennes avec quatre lignes, quatre vaisseaux et quatre bataillons, pourquoi ne m'a-t-elle pas écrit ? Aussi j'espère que, pour la première fois de sa belle vie, Votre Majesté Impériale connoîtra le remords. Je suis le seul en état de lui donner l'absolution que le divin Platon et tout le clergé Russe, dont j'aime l'instruction, la robe, la barbe et les vertus, n'est point en état de lui ac- corder. Voilà six mois que je n'ai reçu de lettres de Votre Majesté, et c'est la seule fois que cela me soit arrivé depuis douze ans. N'est-ce pas aussi tyrannique que si elle dé- pouilloit un de ses braves généraux d'un grand gouvernment } Je parle
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à sa conscience, je vais parler à sa bonté.
Quoique le caractère le plus ferme, le plus simple, et le plus sensible, ne m'ait point donné depuis six mois des marques de souvenir, j'ai besoin de parler à Votre Majesté Impériale. S'il y avoit seulement le plus petit ^rand homme à présent dans les quatre parties du monde, je lui écrr- rois pour ne pas vous incommoder. Madame j mais il faut que Votre Majesté paie pour elle et les grands hommes qui ont disparu.
Je n'ai pu apprendre en Russie si Pierre I avoit jamais ri de bon cœur. Ainsi je ne suis pas sûr que je me fusse exposé à recevoir un mot sec de sa part. Frédéric II m'a recom- mandé trois fois, à l'aide de Dieu et à sa sainte et digne garde, comme
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s'il s'étoit mis dans le cas d'en faire les honneurs. Louis XIV m'auroit écrasé par sa signature ^ mais je crois que j'aurois reçu par la poste quelques bons ventre-saint-gris du pauvre Béar- nois, s'il avoit eu assez d'argent pour affranchir sa lettre.
Alexandre écrivoit bien, mais il a eu Quinte-Curce pour secrétaire. Son imitateur Suédois parloit un Latin Gothique. J'aurois pu attraper quel- que billet de César, ou d'Alcibiade, et j'aurois ouvert avec plaisir et avi- dité une lettre militaire ou amicale du grand Condé. Une réflexion qui m 'arrive à présent (car je m'avise de tout, même de réfléchir), c'est que c'est sous les règnes, même les plus durs, que l'on a vu de grands hommes en guerre et en littérature ; mais je n'en vois point au milieu de l'anarchie et de ses atrocités. Quand
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Rome a eu des Sylla et des Marius, elle étoit soumise et partagée. Les Scipions étoient de grands aristo- crates; Périclès étoit un espèce de Roi ; Horace et Virgile auroient eu peu de succès pendant les guerres ci- viles. Si Montaigne et le bon Lafon- taine avoient vécu de notre temps l'un avec ses vérités, l'autre avec ses naïvetés et ses distractions, ils auroient été pendus les premiers.
J'ai fait ma cour, une fois, à notre jeune Empereur que je trouve vieux, grâce à deux campagnes et à son éducation commencée par Joseph II, le Monarque infortuné dont le souve- nir de Votre Majesté Impériale fait l'apothéose. J'ai pris la liberté de dire à l'Empereur, au sujet des Pays- Bas, que la vigueur exemptoit de la rigueur, et que j'étois sur que six mois de fermeté, en montant sur le
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trône, consolideroient son règne pour toute sa durée. La bonté avec la- quelle il a bien voulu accueillir un courtisan moraliste, qui a osé placer les mots d'élévation et de patriotisme dans sa petite audience, est d'un bien heureux augure.
Qu'on regarde l'étoile du Nord, c'est véritablement celle des Rois; elle guide au temple de l'immortalité. Je suis, etc.
En 1793.
De Belœil.
Madame,
Je viens de voler à Votre Majesté une vue de Czarskozelo, celle de la colonne de Kagul, à la place de la- quelle j'ai mis un obélisque en marbre blanc de la hauteur de quarante-cinq
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pieds. Sur l'un des côtés est écrit : A mon cher Charles pour Sabatsch et Isma'éli l'autre est surmonté par la croix de St. Georges et celle de Ma- rie-Thérèse, et sur une autre face, on lit : nec te, jiwenis memorande, silebo, et sur l'autre : sein Mtith macht mei- nen Siolz, seine Freiindschaft mein Gliick. Son courage fait mon orgueil, son amitié mon bonheur.
Au bout de cette prairie qui finit par un vallon rétréci, et par un bois d'orangers encaissés dans la terre, il y a un temple de marbre en ruines, au- dessus d'une superbe cascade qui tombe nuit et jour. J'ai arrangé, changé, placé moi-même chaque morceau d'architecture sur le terrain, faute de savoir dessiner ; car je n'ai aucun talent, à moins que je ne me permisse de dire, comme Duclos, mon talent à moi c'est l'esprit j mais
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qui oseroit s'en croire en pensant à Votre Majesté ? A propos des na- tions que je trouve dégénérées, j'ai l'honneur de représenter à Votre Majesté Impériale que je suis presque toujours de l'avis de tout le monde par paresse, et parce que peu de personnes sont capables d'entendre une discussion. Mais elle m'a fait Thonneur de me dire en voiture, en allant à Czarskozelo, en 1780, qu'une des bonnes qualités de Pierre ïer. étoit qu'on pouvoit disputer avec ]ui.
Je crois, comme Votre Majesté, que depuis la création du monde Chi- nois, ou du monde chrétien, il y a les mêmes passions. Il y a peut être sur la terre la même somme de vertus, de vices, de bien et de mal ; mais il dépend des Souverains de la distribuer inégalement. Tome IL m
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Nous avons lu qu'Athènes et Rome avoient disparu. Nous voyons Paris disparoître, et nous admirons le plus haut degré de la gloire, de la puis- sance et des arts dans Pétersbourg, et trois ou quatre Russies de toutes les couleurs.
Votre Majesté a ramassé quelques matériaux et des pièces détachées qui n'avoient point été mises en œuvre dans l'atelier de Pierre 1er. ; elle a dressé Tédifices en y ajoutant bien d'autres pièces encore ; et avec des ressorts dont on ne voit pas le méca- nisme, elle a fait aller une machine immense.
Sans vous. Madame, j'ose le di^e, votre empire n'auroit été qu'un grand colosse efflanqué ; Votre Majesté, en ajoutant encore cependant à sa gigan- tesque figure, lui a donné la force et
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la santé pour plusieurs siècles, si vos traces sont suivies.
Mon cher et inimitable, aimable et admirable Prince de Tauride, qui fait si bien la guerre aux sots Musul- mans, a usé la nature pour long- temps ; car elle lui a donné toute l'étoffe qu'elle auroit employée à faire une centaine de gens de cœur et d'esprit, qu'on auroit vus avec plaisir et employés avec utilité.
Si je ne craignois pas qu'au lieu de me lire, il ne s'occupât d'une rangée de bacba, ou de colonnes, ou de na- vets, je lui écrirois.
Suis-je encore obligé de parler du profond respect et de l'enthousiasme avec lequel je suis, Madame, de Votre Majesté le plus humble et le plus fidèle sujet, russe et tartare ?
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FjJi 1793.
De Belœilt-
Madame,
QaEL beau nom que ce Caucase ! Que je suis aise que ma lettre y ait été faire un tour! Mais voyez l'injus- tice du ciel : c'est là qu'il a puni un pauvre diable de Prométhée qui n'a pas fait pis que V. M. I., et il la fait triompher dans le lieu même de ce supplice. Un vautour déchiroit Pro- méthée, et vous déchirez les vautours qui vouloient manger les troupeaux de vos belles prairies sur les frontières de votre Empire.
Votre Majesté, plus coupable cent fois que ce voleur du feu céleste, se sert du feu de cent pièces de canon qui ébranlent tous ces petits trônes si- tués dans les creux de ces monts fa-
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meux j à la bonne heure^ puisque le ciel le veut ainsi, et qu'il est plus sage que le ciel d'alors.
J'ai bien besoin de m'occuper des jours brillans et fortunés de V. M., pour chasser les souvenirs qui me tourmentent sans cesse. Une mal- heureuse princesse que j'ai eu le bon- heur et la facilité de voir continuelle- ment pendant douze ans de suite, belle, bonne, et calomniée sans re- lâche.... , réunissant tant d'aima- bles et d'excellentes qualités. . , „ alliée si proche d'un trône puissant, et néanmoins enfermée dans une hor- rible prison. Ah mon Dieu ! mon imagination est si mal en France. Je me hâte de retourner à Pétcrsbourg,
Voilà donc encore, grâce à V. M., une famille aussi heureuse qu'elle est vertueuse et intéressante. Le comte de Choiseul mérite vos bienfaits à
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tant d'égai;ds! et son fils que je con- nois beaucoup est bien digne de son père et des bontés de mon auguste Souveraine.
Il faudra faire bien attention à la date : on ne saura plus de quel pays on parle, car il n'y aura bientôt plus de noms étrangers à Pétersbourg, L'Europe et l'Asie y seront naturali- sées, et la Seine, qui n'a pas l'honneur d'avoir affaire à V. M. I. comme cinq mers de ma connoissance ses très- humbles servantes, envoie les habitans de ses rives, jadis fortunées, sur les bords de la Neva. Vos braves sol- dats, interrogés par quelques voya- geurs, dans quelques années répon- dront :
• "Nôus'combattions, Seigneur, avec Montmo- rency, Richelieu, Langeron et ce fameux Lacy.
Que manque-t-ilj Madame, à pré-
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sent à votre gloire ? elle égale vos bienfaits : c'est tout dire, etc.
En 1794.
A mon refuge.
Madame,
J'ai encore eu occasion de voir que V. M. I. s'entend à tout. Si mes in- tendans me servoient aussi bien, je serois plus riche du double. Elle sait acheter, vendre, racheter, prêter, donner, redonner. . Elle a fait de bonnes spéculations dans ce genre de commerce : car le résultat est tou- jours de s'enrichir en enrichissant les uns pour enrichir les autres : il tombe de toutes parts une pluie à verse de bienfaits sur l'Empire. Je suis fort content de la petite ondée qui m'en arrive aussi. Voilà une bonne affaire que fait M. le G. M. d'artillerie, et
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moi de même ; mais il ne sait pas que je suis un chicaneur. Il faut bien que je le soispour chicaner quelqu'un qui ne chicane personne, car tout le monde en dit du bien : et je suis en train de l'aimer, pour peu que je le connoisse.
Que M. le G. M. d'artillerie sache donc que je ne lui vends pas un cer- tain rocher à trois ou quatre toises dans la mer, que j'ai traversée ayant de l'eau jusqu'à la moitié du corps, pour y graver le nom divin de Cathe- rine-le-Grand, et d'un autre côté (je lui en demande pardon) le nom hu- main de la dame de mes pensées d'alors.
V. M. peut voir ce rocher dans le dessein que je lui ai donné de Parthe- nizza : il y avoit mes projets dé bâtir que j'aurois exécutés sans Jusoff Pa- cha, à qui la Russie a l'obligation
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d'une grande augmentation de sa gloire.
Je veux donc, je prétends, j'exige que ce rocher même s'appelle Rocher de Ligne. Point de médiation 3 c'est ainsi que j'ai appris d'une certaine cour à traiter.
Si le bon Selini obligeoit V, M. I. à aller à Constantinople, j'irois avec l'uniforme de l'hermitage que j'ai en- core, et que j'aime de tout mon cœur. Mon rocher me donne le droit de porter le velours vert et argent: car V. M. marchant avec majesté, grâce et lenteur, sur le pont de sa galère, m'a dit un jour, en étendant sa belle main, et sans s'apercevoir que le vais- seau marchoit toujours : — Je vous donne, Mr. le Prince de Ligne, ces terres sur la rive gauche du Boris- thène.
La petite Europe occidentale n'est
pas près de sortir des petites-maisons» On fait des plans, mais je crains qu'avant qu'ils ne passent et repassent la mer, le Rhin et le Danube, les en- nemis, par trois attaques différentes sur trois points éloignés l'un de Tau» tre, ne passent la Meuse, la Sambre et la Lys, et ne préviennent ainsi les rassemblemens nécessaires pour at- taquer partout, en commençant par sauter, à la Russe, dans le camp retranché de Maubeuge. C'est ce que j'ai conseillé pendant tout l'hiver mais en vain.
Si V. M. I. a du crédit auprès du comte d'Anholt, je la prie de m'ap- puyer respectueusement auprès • de lui ; car je lui écris pour lui deman-> der une grâce qui m'intéresse beau- coup. Mais il faudra que V. M. se lève de bien bon matin pour l'attra- per, qu'elle aille à. son kver^ et se
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fasse annoncer pour lui demander au- dience.
Je suis, etc.
Au mois de Septembre 1794.
De Woerlitz, chez le Prince de Dessau.
AIadame,
Je savois bien que la maison d'An- halt étoitla première dans Talmanach par ordre alphabétique, et même gé- néalogique ; mais je ne lui connois- sois pas tant de goût pour les jardins. Quel cousin que ce cousin de V. M. I.! Ceci ressemble beaucoup à Czars- kozelo 5 c'est à peu près le même genre. N'étant pas si grand souve- rain, il ne se passe pas tant de ca- prices j il ne prend pas tant de li- cences poétiques. Son gothique n'est pas couleur de rose, comme ce-
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lui que j'ai été assez insolent pour re- procher à V. M. En vérité, quand j'y pense, je suis effrayé d'avoir sou- tenu quelquefois mon opinion avec entêtement. Je me ressouviens en- core de l'Ukase sur le due], que j'ai osé attaquer avec tant d'audace, que, tout en le défendant, V. M. m'en a presque proposé un. Je veux même qu'elle se rappelle toutes mes bruta- lités, mes opiniâtretés et jusqu'à la mauvaise foi que je mettois quelque- fois dans la discussion pour me tirer d'affaire. Elle verra que je ne l'ai jamais flattée. Ce que j'ai dit ou écrit à V. M.I., sur ce que j'ai vu en clic d'enchanteur et de bon, étoit vrai : donc ce n'étoit pas flatterie : ■et je m'en serois peut-être encore abs- tenu, s vous n'étiez pas. Madame» une Impératrice. Je n'aurois pas dit tout cela à un Empereur. Mais
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les vérités à une femme ont toujours l'air de la galanterie, et l'on peut sans bassesse louer un tel souverain.
Ce mot m'est échappé : pardonnez ma fran- chise. Dans ce sexe, après tout, vous n'êtes pas
comprise. L'auguste Elizabeth n'en a que les appas.' Le Ciel qui vous forma pour régir des états. Apprend à gouverner à tous tant que nous
sommes : £t l'Europe vous compte au rang des plus grands hommes.
V. M, I. a-t-elle l'esprit de com- prendre que sans le despotisme du vers, j'aurois mis son nom à la place de celui d'Elisabeth, est s'est-elle dé- fendue, en lisant ceci, de penser que cela lui alloit beaucoup mieux qu'à la reine d'Angleterre ? Je parie qu'elle a répoussé cette idée par mo- destie 3 mais que cependant elle lui Tome II» N
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est venue dans la tête. Cela est im- possible autrement j je trouve même que la modestie n'est souvent qu'une hypocrite qu'on emploie pour s'attra- per soi-même. La modestie est la pudeur de l'éducation, et par habi- tude appartient plus à votre sexe qu'au nôtre. Le grand Condé ne se gênoit pas, et a dît : —
Si je n'ai pas une couronne. C'est la fortune qui la donne. Il suffit de la mériter:
A votre place, Madame, il aiiroit dit: Je suis celui qui la porte le mieux.
Je reviens à mes moutons du Prince de Dessau: ils sautent et mangent sous mes fenêtres les fleurs qui émail- lent la plus belle des pelouses. Je suis moins personnel que M. de Vol- taire qui dit : Je n'aime les nioutons
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que lorsqu'ils sont à moi ; et moins gourmand que le duc de Nevers, qui dit, en voyant l'abbé de Chaulieu admirer pastoralement un troupeau : Peut-être que de tous ces gueux-là, il n'y en a pas un qui soit tendre. Je conseille à V. M. I. d'acheter une nouvelle édition de mon Coup-d'Œil sur Belœil, où elle verra la descrip- tion de Woerlitz, qui est, en vérité» l'un des plus beaux lieux du monde.
Si V, M. s'étonne de me voir oc- cupé de foin au lieu de lauriers, c'est que cette moisson est plus aisée ; j'au- rois bien voulu cependant essayer de la plus belle tout comme un autre ; mais apparemment que je suis mort avec Joseph II. _, ressuscité un mo- ment pour mourir avec le maréchal Loudon, et tomber malade avec le maréchal Lacy.
Mon royaume n'est plus de ce
N 2
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monde: il me semble pourtant que je ne laisserois pas renverser celui dçs autres. Lorsqu'on a porté un habit vert, parement rouge, on sait d'au- tant mieux soutenir les trônes que ceiui de sa Souveraine n'a pas besoin d'être soutenu.
Le comte de Browne part dans ce moment pour Pétersbourg, et je n'ai que le tems de me mettre aux piedâ de V. M., en lui renouvelant, etc.
Copie cVune Lettre que f ai ccrite à V Impératrice à Czarskozeîoj de ma chambre à la sienne.
Votre Majesté Impériale a bien eu tort hier, et très-grand tort. Ce n'est pas en action, c'est impossible ; mais c'est en parole. Il étoit trop tard pour disputer ; cela n'étoit bon qu'en voiture. Mais il y avoit de trop
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deux ou trois cordons bleus, rouges, et bariolés : qu'auroient-ils dit de voir contredire l'autocratiice des Rus- sies ? V. M. a dit, en parlant de son gouvernement : Cela iroit bien mieux sifétois homme. Eh bien, point du tout. Si les Impératrices Anne et Elisabeth avoient été des hommes, leur règne eût été pitoyable : et ce- pendant ils n'ont pas été sans gloire. Le dernier a eu de l'éclat, et a pres- que fait disparoitre la barbarie. Vous parler de cet éclat. Madame, pour vous faire voir votre supériorité, ce seroit un pauvre madrigal, et mettre votre règne en parallèle avec le leur, ce seroit une épigramme et un men- songe. Un grand homme habillé comme V, M, vaut mieux qu'un grand homme le sabre au côté, car il est tenté de le tirer. C'est bien fait si son sceptre est près de tomber, K 3
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iTiais il vaut mieux le savoir tenir com- me vous, Madame, d'une main ferme. Un Roi a souvent envie d'être un héros. Cela est bon pour nous autres sujets, mais dangereux pour un Souverain : dès ]ors il s'ex- pose à la jalousie de ses généraux, à l'esprit de parti dans sa propre armée, à la ruine ou à l'usurpation. Le grand homme disparoît imperceptiblement, et fait place à l'heureux conquérant, qui finit quelquefois par être conquis. Il rapporte dans sa cour la dureté des campagnes, l'humeur, la méfiance et la présomption. Qui sait ce qui seroit arrivé au grand homme femme, si elle avoit été grand homme. V. M. auroit voulu être Empereur de toutes les gloires, comme de toutes les Russies : et si le Dieu des ar- mées ne se souvenant plus de la pri- mitive église, avoit favorisé celle de
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Rome ou de Luther, vous n'auriez jamais capitulé au Pruth, comme le héros qui l'est devenu sans Je savoir ; ou fui en Turquie, comme Charles XII, son ennemi.
Votre état de femme vous a valu cet aplomb qui donne de la majesté, ce calme qui donne une certaine mollesse noble, sans être inactive, et la méditation qui en est la suite. Je ne répondrois pas de V. M. à cheval ; mais j'en réponds appuyée sur une table où son excellente tête, soutenue par un beau bras, travaille et fai-t avancer les. affaires, tantôt avec len* teur, tantôt avec rapidité, mais tou- jours avec ceiiitude.
Mes camarades, les Mourza de la Tauride, n'auroient pas aussi bien reçu un homme, et les Zaporogues, mes voisins, dans les terres que V. M. m'a données, auroient dressé une
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embuscade au sublime Empereur qui auroit voulu tout voir par lui-même. L'homme perd en se montrant ; la femme y gagne : en la voyant on passe de l'étonnement à l'estime, et de l'estime à l'admiration j et si son génie est aimable, l'amitié, l'attache- ment viennent se placer au milieu de tout cela, et n'y gâtent rien.
Oserois-je écrire tout ceci à un homme, qui s'imagine toujours qu'on veut le flatter, ou le tromper, ou lui montrer un talent qui l'offusque ? Les plats courtisans cherchent à ren- contrer les yeux du Souverain, qui ne sont souvent pas les plus beaux yeux du monde. On cherche sans bassesse ceux de la Souveraine, non pour avoir un grand gouvernement, mais un peu de succès dans la société.
Le grand homme à cheval fak trembler généraux, soldats, grands
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seigneurs et paysans. Le grand homme en calèche avec cinq ou six jolies femmes qui sont ses adjudans, est suivi des acclamations des gens lé- gers, et des bénédictions des gens qui pensent. V. M. auroit cinquante mille hommes et cinq millions de plus si elle étoit un homme. En vé- rité ce n'est pas la peine de changer de sexe. Elle a assez de sujets et de roubles : et c'est d'un des kioskes de son jardin qu'elle a augmenté les uns et les autres, tandis que de sa tente elle les auroit diminués.
Quelle différence de votre re- gard plein d'aménité et de bienfai- sance, au regard farouche que vous auriez contracté en passant en revue vos 4 ou 500,000 soldats !
Si par hasard, entraînés par l'en- thousiasme, nous nous égarons au point d'en dire plus qu'il n'en faut sur
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votre enchanteresse et auguste per- sonne, vous vous faites votre part à vous-même, et sans vous enivrer, vous mettez sur le compte de la ga- lanterie ce qu'un Souverain homme attribueroit à la flatterie des courti- sans.
Une Souveraine accoutumée à. voir tous les hommes à ses pieds, comme reine et comme femme, est moins sujette à l'humeur. Aurois-je pu témoigner à Frédéric, Pierre, Charles, Louis, mon indignation, comme je le fis l'autre jour devant V. M., lorsqu'elle me dit qu'il y avoit une ancienne loi Russe qui fai- soit monter les premiers à l'assaut les gens condamnés à mort, ou les scélé- rats qui avoient commis quelques crimes ? Vous m'avez regardé. Ma- dame ; vous avez réfléchi, et vous n'avez rien dit. Je parie que V. M»
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désormais ne rappellera plus ce trait d'érudition sauvage.
Un Souverain dit toujours qu'il aime la vérité. Celle que la Souve- raine apprend lui inspire plus de con- fiance. Elle dit : — L'on craint tant de m'ennuyer, de me déplaire, de ne pas être aussi bien traité dans mon intimité. Il faut certainement que ce soit pour mon bien qu'on ose me parler ainsi.—
Ce qui n'est que fermeté de la part d'une femme, est souvent entêtement de la part d*un homme. Ce qui n'est qu'indulgence, paresse, ou facilité dans l'une, est foiblesse dans l'autre. Que d'accessoires et de petites choses qu'on ne remarque pas, contribuent à des résultats importans ! La belle tu- nique de velours nacarat brodée que porte V. M. fait plus d'effet que des bottes et une écharpe ; vos cinq gros
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cailloux de diamans, placés dans les cheveux éblouissent plus qu'un cha- peau toujours ridiculement grand, ou ridiculement petit. Votre belle main électrise depuis la sentinelle qui la baise, jusqu'aux Héraclius et aux Gherai. La main peut-être sèche et décharnée du grand homme, ne me fe- roit pas éprouver le même enthou- •iasme, et l'adulateur le plus prompt à la saisir s'y casseroit le nez.
Si un fils de Charles VI avoit pré- senté son petit archiduc nouveau né aux Hongrois, auroit-il inspiré ce beau mouvement qui fit tirer le sabre pour une jeune, belle et infortunée Princesse de vingt-quatre ans, comme rétoit notre grande Marie-Thérèse ?
Je le répète encore, V. M. I. au- roit eu la tête trop vive si elle avoit été un homme. Dieu sait et fait bien ce qu'il fait. Remerciez-le, Ma-
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dame, d'être une femme plus qu'une femme et qu'un homme tout ensem- ble. Remerciez-le dans les soixantes langues du Caucase, le Turc de la Crimée, le Persan des environs de la mer Caspienne, le Chinois des envi- rons de la grande muraille, le Grec de vos Grecs, et non celui de votre rit, qui n*est que du Sclavon, l'Alle- mand des temples de Stettin, le Fran- -çois de l'église Vallone, et le Latin de l'église Romaine. Q,ue V. M. I. daigne croire celui qui est son par- rain, son peintre et son historien tout à la fois, en la nommant Catherine-le- Grand.
Tome IL
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PENSEES DIVERSES.
Il y a des gens qui réfléchissent pour écrire, d'autres qui écrivent pour ne pas réfléchir : ceux-ci ne sont pas si bêtes, mais ceux qui les lisent le sont, a mon avis.
Je suis un peu dans la seconde classe des écrivains dont je viens de parler ; mais, pour justifier mes lec- teurs et moi aussi, je dois dire que si j'écris de suite (et pour m'occuper), c'est que je me suis accoutumé à méditer, à observer, à rentrer en moi- même, et qu'à cause de cela j'ai, sans le vouloir, un m*agasin de pensées dont il faut que je me soulage. J'é- cris plus d'inspiration que de ré- flexion. Il y a tout plein de gens à qui je ne dois paroître ni clair, ni
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agréable, ni profond. Si je l'étois, ce seroit seulement pour les pays et les gens avec qui j'ai le plus vécu, et qui ont appris à peu près les mêmes choses que moi, ayant été élevés de même, et s'étant trouvés à peu près dans les mêmes circonstances. J'ai donc un grand tort, car il ne. faut pas seulement s'entendre, mais se faire entendre.
J'ai le tort de Rubens, qui se met- toit et mettoit ses trois femmes par- tout : mais je serai toujours toléré par les indulgens, qui diront : mutato no- 77iîne de me fabula narratur»
Si Labruyère avoit bu, si La Rocbefoucault avoit chassé, si Cham- fort avoit voyagé, si Lacy avoit su les langues étrangères, si Vauvenargues avoit aimé, si Weiss avoit été à la Cour, si Théophraste avoit été à Paris, o 2
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iJs auroient mieux écrit encore. Quel- ques-uns de ceux-là, et plusieurs au- tres, ressemblent à des feux d'artifice trop longs et avec des lacunes d'obs- curité.
On dit que le rire nous distingue de la bête : c'est tout le contraire. Le singe n'en a pas plus d'esprit parce qu'il rit. Mais quelle sotte mine Ton fait à un homme qui vous parle ou qui vous salue en souriant ? Si vous lui rendez ce sourire, vous avez l'air d'un sot. Si vous ne le lui rendez pas, vous avez l'air fâché ; c'est bien pis si c'est un conteur, un rieur, un supérieur.
Ne dégelez pas les peuples froids ; ils ont leur bon côté, et ce que vous leur donnerez gâtera ce qu'ils ont. La patience, la fidélité, l'obéissance
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valent bien l'enthousiasme, qui n'est jamais sûr ni durable. Pour une fois qu'il sera bien placé, il le sera vingt fois mal. Il vaut mieux qu'une na- tion n'ait pas d'avis. Celle qui en a est sujette aux orages, et si un phy- sicien ne place pas bien le conduc- teur, la foudre tombe sur sa tête.
Les passions des vicieux sont ar- rêtés, par le bourreau. Mais celle des vertueux sont bien plus à craindre. On a vu des amans commettre des crimes, des ministres zélés commencer des guerres, et des hommes purs mais bornés, n'être pas effarouchés des ré- volutions. Qui dit passion, même pour le bien, dit quelque chose de dangereux. Elles ne sont pas nées avec nous. Quand on dit: comment arrêter une passion ? Je dis : pour- quoi la prendre ? C'est un seriti- o 3
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ment échauffé par l'imagination qui se roidit contre les obstacles. C'est un volcan éphémère, mais il y a rare- ment de ces véritables incendies du cœur et de l'esprit qui seroient des passions.
Ce qui coûte le plus pour plaire, c'est de cacher que l'on s'ennuie. Ce n'est pas en amusant qu'on plaît. On n'amuse pas même si l'on s'a- muse: c'est en faisant croire que l'on s'amuse.
Ce qui prouve la vanité des répu- tations, c'est la facilité de faire des dupes. Je parie que M. de Voltaire y auroit été pris, si à un dîner chez lui j'avois préparé d'avance un sot à jouer le rôle d'un homme d'esprit : il l'auroit étonné. Deux sots même qui n'auroient que l'adresse d'être le
compère l'un de l'autre, attraperoient tout le rrionde.
C'est pour cela qu'il faut se méfier des dîners de gens d'esprit. Pour juger l'homme qui en a, il faut le prendre au saut du lit. Si avant d'avoir rassemblé toutes ses idées et repris ses esprits, il a du trait, • de la conception, de la repartie, de la force, ou de la naïveté, c'est sûrement un homme d'esprit.
Il ne faut peut-être pas toujours avoir raison pour plaire; il y aune manière d'avoir tort qui est faite pour réussir. Il y a même des tra- vers fort agréables, quand ils ne sont pas joués,
>i ■ ■■ I
Si Ton est réellement aimable chez soi, on peut, avec un peu moins de succès, quant au local, réussir beau-
coup chez les autres. Je n'ai pas bonne opinion de ceux qui ne sont pas aimables dans leur famille : sans parler du mauvais cœur que cela suppose, il faut être bien peu riche pour se montrer si économe d'esprit et de grâce.
On fait bien des chûtes avant d'at- traper la raison. Elle se sauve parce qu'elle croit valoir la peine qu'on coure après elle. Elle passe par les endroits les plus glissans et veut éprouver ses véritables amans. Ce- lui qui prétend l'avoir acquise tout de suite est un fat.
Enthousiasme et fanatisme. L'un appartient à la grandeur de l'âme, et l'autre a la petitesse de l'esprit : l'un enflamme pour la gloire, et l'autre •pour une secte, une façon de penser
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ou un personnage qui ne le mérite pas. L'un est de bonne foi, et l'au- tre tient souvent à des causes secon- daires. Le premier entraîne et le second est entraîné. Le premier a pu s'allumer au mot de liberté, avant qu'on en eût examiné en théorie et en pratique les résultats. Il n'y a que le second qui ait pu prononcer le mot égalité. Le premier tient à la fierté, et le second à l'orgueil. L'enthousiasme qui ne se donne pas le temps de réfléchir aura des crimes à se reprocher, mais le fanatisme ne s'en est jamais refusé.
FussiEZ-vous du sang des héros, fussiez-vous dusang des Dieux, si la gloire ne vous enivre pas continuelle- ment, ne vous rangez pas sous ses étendards. Ne dites point que vous ayez du goût pour votre état j si cette
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expression froide vous suffit, em- brassez-en un autre. Vous faites votre service sans reproche peut-être, vous savez quelque chose des prin- cipes de l'art, eh bien, vous êtes des artisans. Vous irez à un certain point, mais vous n'êtes pas des ar- tistes. Placez le métier de la guerre au-dessus de tous les autres, aimez-le avec passion, oui, passion est le mot. Si vous ne rêvez pas militaire, si vous ne dévorez pas les livres et les plans de guerre, si vous ne baisez point les pas des vieux soldats, si vous ne •pleurez pas au récit de leurs combats, si vous n'êtes pas consumé par 'e désir d'en voir, et par la honte de n'en avoir pas vu encore, quittez vite un habit que vous déshonorez. Si l'exercice d'un seul bataillon ne vous transporte pas, si vous ne vous sentez pas la volonté de vous trouver par-
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tout, si vous êtes distrait^ si vous ne redoutez pas que la pluie n'empêche votre régiment de manœuvrer, don- nez votre place à un jeune homme tel que je le veux, à un jeune homme qui sera fou de l'art des Maurice et des Eugène, qui sera persuadé qu'il faut faire trois fois plus que son devoir pour le faire passablement. Malheur aux gens tièdes ! qu'ils ren- trent au sein de leur famille ! que ces êtres dégradés, dont la foule impor- tune sollicite sans cesse des grâces non méritées, n'empêchent pas les vieux militaires de montrer à leur souverain leurs honorables cicatrices ! Ils ne doivent pas devancer à la cour ceux qui les ont devancés à la guerre. La véritable considération appartient aux véritables braves, et non à ceux qui, faisant semblant de servir, dé- robent aux soldats leurs récompenses.
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Enfin il faut, pour être militaire, que l'enthousiasme monte la tête, que l'honneur électrise le cœur, que le feu de la victoire brille dans les yeux, qu'en arborant les marques insignes de la gloire, l'âme soit exaltée, et qu'on me pardonne si la mienne, qui l'est peut-être trop dans ce moment, m'entraîne malgré moi à un peu de déclamation.
Il n'y a pas une campagne où, si l'on est adroit à trouver le joint entre im succès et un revers, on ne puisse faire une paix avantageuse. C'est ce qu'il faut saisir, car si on a le dessous il faut continuer. Louis XIV n'a pas fait la paix après avoir été à deux doigts de sa perte -, il ne Va. proposée qu'après un retour de la fortune, la victoire de Denain. . . . Quelle paix un ennemi épuisé peut-il espérer ?
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S'il l'est, son vainqueur même Test vraisemblablement aussi, et celui qui a le plus d'opiniâtreté gagne toujours. Il trouve des ressources sur lesquelles on ne comptoit pas ; elles étonnent l'ennemi, et il offre ou accepte des conditions raisonnables.
Mais qui doit faire la paix ? Est-ce un ministre qui n'est jamais sorti de la capitale, ou quelque commis qu'on envoie au congrès? L'un voit trop en grand, et l'autre en petit. . . . On ne veut pas créer de nouvelles dif- ficultés j on dit qu'il ne faut pas se rebrouiller pour des bagatelles, et on cède un bout de province très-essen- tiel, faute de connoître la géographie locale, militaire et politique. C'est au général qui commande l'armée et qui connolt le théâtre de la guerre qu'il vient de faire, à savoir l'impor- tance des limites, des arrondissemens
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et du sol que les plus habiles diplo- mates ne trouvent pas sur leurs cartes. Lorsque l'ennemi sait que le chef des armées a toute l'autorité pour faire la guerre ou la paix, il ne compte pas sur les intrigues de cour qui lui pro- cureroient un négociateur plus facile. Les médiateurs de bonne volonté, les puissances obligeantes qui veulent se mêler de tout, apprennent avec cha- grin par la gazette qu'on a su se passer de leurs services.
Qu'on ne dise jamais : La poli- tique de la Prusse, de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne, de la Hollande, etc. — C'est l'intérêt par- ticulier, l'ambition, la vengeance ou le plus ou moins de logique ou d'hu- meur de l'homme ou de la femme en crédit, qui fait souvent prendre un parti qu'on met sur le compte téné-
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breux d'un profond calcul diploma- tique. C'est ainsi que la personnalité a presque toujours allumé la guerre. La Place des Victoires où les nations sont enchaînées a été la cause d'une guerre. Les gants de la duchesse de Marlborough ont joué un grand rôle. Les plaisanteries du Roi de Prusse sur une souveraine, une maîtresse, un grand et petit ministre, ont décidé la ligue qui a manqué le précipiter de son trône.
Il ne faut point avoir de gloire dans les temps ou les pays où peu de gens la connoissent. Elle sera flétrie tout de suite. Trois classes de gens y contribueront : les envieux, les dé- nigreurs et les non-appréciateurs. Voyez le temps du grand Condé en France, et celui du prince Eugène chez nous. Comme il existoit d'au- p 2
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1res héros, et qu'il y avoit de la gloire pour plusieurs, on ne la disputoit pas. Le siècle étoit monté à l'honneur. Malheur à celui qui veut des lauriers au milieu de gens qui n'en ont pas ; il sera écrasé. Ce qui console de n'avoir point de gloire, c'est qu'on la refuse souvent aux grands hommes. J'ai ouï dire que le Roi de Prusse Frédéric, le grand Frédéric étoit un poltron.
Il ne faut pas se faire un monstre du plus beau des malheurs, de la guerre. J'ai vu tant de beaux traits d'huma- nité, tant de bien pour réparer un peu de mal, qu'il ne m'est pas possi- ble de regarder la guerre tout-à-fait comme une abomination, si l'on ne pille ni ne brûle, et s'il n'y a d'autre mal que de tuer ceux qui périroient quelques années plus tard moins glo-
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r'^usement. J'ai vu mes grenadiers donner leur pain et leurs kt^euzers à une pauvre famille, dans un village qu'un accident étranger à la guerre avoit réduit en cendres. J'ai béni mon sort de commander à des hommes comme eux. J'ai vu de nos housards rendre à des prisonniers leur bourse; et leur ouvrir la leur. 11 semble que l'àme s'exalte. Plus on a de courage, et plus on est sensi- ble. En toutes choses, c'est l'émo- tion qui est sublime.
La gloire est quelquefois une cour- tisane de mauvaise compagnie, qui at« taque en passant des gens qui ne pen- soient pas à elle. 'Ils sont étonnés des faveurs qu'ils ont reçues sans avoir rien fait pour les obtenir. Au bout de trente ans, on les croit supérieurs à ceux qui en ont mérité sans en P 3
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avoir eues. Il est malheureux pour la vertu que tant d'actions de gens obscurs soient inconnues, et qu'on ne puisse pas remonter aux auteurs ca- chés des grands résultats. On pour- roit peut-être en déterrer quelques- uns : ce seroit une nouvelle manière d'écrire l'histoire. On raconteroit les grands effets et ceux qui passent pour les avoir produits : et à côté l'on feroit connoitre les causes et les agens ignorés : ce seroit l'histoire souter- raine, si l'on peut s'exprimer ainsi;
C'est souvent faute d'être éclairé sur ses devoirs que l'on y manque. C'est par cette raison-là qu'il y a tant de criminels sans le savoir, et que tous les gens bornés sont dangereux. L'esprit voit bien, c'est l'impulsion du caractère qui peut égarer.
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Je prie messieurs les généraux de se monter la tète par les exemples des grands hommes. Que l'un prenne pour parrain César, l'autre Alexan- dre, un autre Annibal, un quatrième Pyrrhus, ou un cinquième Scipion ; mais point de Fabius.
Il faut venir au monde général, peintre, poëte et musicien. Lors- qu'un de nés colonels avancé par la cour disoit à Guido Stahremberg :— L'Empereur m'a fait général. — Jq l'en défie, répondit-il -, il vous a nom- mé général, et rien de plus.
Un général doit être bien tourné. Il n'appartient pas à tout le monde d'être bossu comme Mr. de Luxem- bourg.
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Le poltron ne calcule pas bien. L'incertitude d'un coup d'épée ou d'un coup de fusil devroit se compa- rer à la certitude du déshonneur et à la probabilité de vingt mauvaises af- faires qu'il faudra soutenir pour ne s'ê- tre pas bien présenté à la première» Les poltrons finissent toujours par être tués.
Un mot, une inflexion, le son de la voix, un geste, un regard, un rien fait couler des torrens de pleurs quand on est affligé. Les nerfs sont alors comme un instrument que le vent, le bruit d'une porte fait résonner -, c'est une sorte de magnétisme. De la dis- position où l'on est, ou de la manière dont on apprend la perte de ce qu'on aime, dépend peut-être la vie. C'est On hasard qu'on ne meure pas sur-le-
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champ. Quelquefois on ne croit pas son malheur, on s'imagine rêver ; on attend la personne qui a disparu. Hélas I un froid glacial succède à cette espèce de délire. Une suspen- sion totale de ses facultés, un oubli de tout, et de soi-même ; et puis un poids affreux dont il est impossible de se débarrasser. L'inquiétude bannit le sommeil. Heureux ceux qui ont des sujets d'inquiétude : mais lorsque le malheur est arrivé, le corps, acca- blé de sa peine, prend une sorte de repos.
Pour un quart d'heure de sommeil, quel réveil, grand Dieu ! Avant d'avoir retrouvé ses sens encore en- gourdis, on sait qu'on est malheureux en général j et quand on commence à en sentir la cause, lorsqu'on croit l'apprendre de nouveau, cet état est pire que la mort.
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Je crois avoir déjà dit qu'il iaut être le père de ses amis pour en être sûr. ' Il faut être marié assez jeune pour avoir de grands enfans dont on est à peu près le camarade depuis qu'ils ont vingt ans. Mais il ne faut pas que la faux fatale se trompe.
On est injuste envers la mort en la peignant comme on le fait: on devroit la représenter en vieille femme bien conservée, grande, belle, auguste, douce et calme, les bras ouverts pour nous recevoir. C'est l'emblème du repos éternel après la malheureuse vie inquiète et orageuse.
S'il en coûte pour être vertueux, on est bien mal né. Je n'entends pas qu'il y ait de la vertu à en avoir. Qu'est-ce qui nous porte au crime?
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Sans parler des remords, n*y a-t-il pas une sorte de personnalité qui en éloigne ? Un criminel doit être tou- jours sous les armes au milieu des ar- senaux de la méchanceté. Ma pa- resse s'en effraie. La paresse même porte à la bonté. Qu'on en ait, n'importe comment ni pourquoi, et tout le monde sera heureux.
L'humeur est comme la mauvaise herbe qui mange tout, et empêche tout ce qui est bon, en plantes et en semences de se produire et par con- séquent de se reproduire et de pro- fiter. Cette comparaison est si juste, que je vois les gens les meilleurs, les plus aimables, les plus délicats, les plus honnêtes, empêchés par l'hu- meur de paroître ce qi/'-s sont. Toutes leurs bonnes qualités sont in- terceptées, c'est comme s'ils n'en avoient point.
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La philantropie, ou plutôt la phi- lantropomanie est une singulière in- vention. Faut-il donc un nom grec, une secte, des assemblées et des ou- vrages pour aimer son prochain?
On est toujours mécontent. On aime à se plaindre partout où l'on est. On crie toujours contre quelqu'un ou contre quelque chose. On dit : quelle nation ! quel climat ! quel temps ! quelle vie !
Est-ce l'inquiétude naturelle que nous sentons ordinairement en nous, ou est-ce amour- propre ? peut-être tous les deux. Nous ne sommes bien qu'où nous ne sommes pas, et nous voulons nous faire croire à nous-mêmes que nous valons mieux que ce qui nous entoure. Le temps passé est toujours regretté-j
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c'est le présent qui le sert. On voit en bien tout ce qui n'est plus, et en mal tout ce qui est.
Les sottises de ceux qui sont pré- férés aux gens de mérite les vengent et couvrent de boue les protégés bien bas, les protecteurs bien bêtes, et les plats intrigans qui se mêlent de tout ce qui est injuste.
Les femmes font les mœurs. Quand même elles les déferoient quelquefois il n'en est pas moins vrai que les hommes qui s'éloignent de leur société, ces- sent d'être aimables et ne peuvent plus le devenir.
La femme la plus sage a son vain- queur : si elle n'est pas encore sub- juguée, c'est qu'elle n'a pas rencontré cette moitié de soi-même qu'on Tome IL q
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cherche toujours, et qui fait faire tant d'extravagances.
La générosité d'argent est facile; il n'y a qu'à être riche pour en avoir. C'est celle qui ne coûte pas un sou, celle de l'àme que j'estime. C'est une belle chose qu'un homme vrai- ment généreux, car il n'y a de gran- deur sur la terre que dans le sacrifice de soi.
L'homme est un instrument dont il faut savoir jouer. Il y a presqu'une case pour chaque individu : il faut la chercher.
Il seroit fâcheux de croire que l'homme qui approche le plus de la bête et qui prévoit le moins, qui ne pense presque point, qui n'a ni âme, ni esprit, ni instruction, ni mémoire^
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ni désir, ni crainte, ni espérance, est le moins malheureux.
Mais aussi quelle différence de ]*état tranquille d'un paysan Bavarois ou Souabe qu'on rencontre fumant ou buvant autour d'une table dans un cabaret, à la situation du Prince Eu- gène après sa victoire de Zenta, ou à celle de Mr. de Voltaire à la pre- mière représentation de Mérope ! Tout se compense et tout s'achète dans la nature, mais on est de plus noble race quand on fait en ce genre grandes dépenses: elles attirent les grands revenus.
On devroit travailler davantage sur son humeur, et se demander souvent, surtout en vieillissant, si l'on n'a pas eu tort de dire, de voir, et de dèsap' prouver comme on le fait. Il n'y au- roit pas tant de grognons dans le Q 2
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monde, et surtout parmi les femmes. Un rien les met en colère, parce que Je malheur de n'être plus jeune leur donne cette aigreur qui leur fait croire que les raisons sont la raison. Les raisons sont presque toujours des déraisons. Il faudroit renaître pour juger: la fin delà vie donne quelque- fois trop d'humeur contre le commen- cement.
Je n'aime pas qu'on donne le nom d'honnêtes gens à ceux qui ne volent pas parce qu'ils sont riches ou qu'ils ont peur d'être pendus: et je déclare dignes de l'être tous ceux qui ne font pas autant de bien qu'ils le peuvent, qui s'aiment aux dépens des autres, qui ne sont capablesnid'enthousiasme, ni d'admiration, ni de compassion, ni d'amitié. C'est usurper la vie que se borner à ne pas nuire : les morts
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en font autant, et n'exigent rien pour cela.
On n'est pas assez mauvais pour manquer, de gaieté de cœur, à la re- connoissance j mais on tâche . telle- ment d'atténuer les bienfaits, on leur cherche tant de motifs, on trouve dans les bienfaiteurs tant d'intérêt à nous obliger, que peu à peu on se fait ingrat sans s'en apercevoir.
L'Intérêt personnel le moins malhonnête est celui qui, examinant les choses sous les deux faces qu'elles ont presque toujours, ne prend le parti qui lui convient le mieux, qu'a- près s'être convaincu qu'il ne nuit pas trop aux autres. Cela prouve au moins qu'il a discuté la matière avec lui-même, et tant que les hommes se Q 3
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croient honnêtes gens, ils le^^sont en- core un peu.
Pourquoi peint-on toujours la justice avec une épée et même une balance ? Je voudrois quelquefois lui mettre un voile. 11 est souvent de la justice de ne pas faire justice. II y a justice de sévérité, et justice de bonté. Si après avoir bien pesé avec cette balance, et même levé ce glaive menaçant, le voile cependant j'empêchoit de voir tout ce qu'il fau- droit punir, la justice seroit peut-être aussi juste. Si tout en voyant elle pardonnoit, ce seroit clémence. Je ne veux pas que toujours elle pardon- ne, mais je veux que son examen et son jugement ne se fassent pas avec la volonté de punir. Il y a tant de pe- tites nuances imperceptibles à suivre, dont on ne peut pas rendre compte,
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et qui permettent cependant de justi- fier l'action ou d'adoucir la peine ! Il y a beaucoup d'esprit dans la bonté ; elle suppose même plus de pénétration que le blâme : car ce qu'il y a de meilleur dans les hommes est souvent caché au fond de leur âme.
Je crois avoir dit cent fois ce que je pensois de l'ingratitude, qui me paroit un monstre. Mais on devroit demander la permission de rendre service : car si quelques bienfaits dont on ne se soucie pas, d'un homme dont on ne se soucie pas, vous tombent sur le corps, vous voilà contraint à lui en être obligé toute votre vie, souvent sans grand sujet de reconnoissance, et souvent même en estimant fort peu la personne. Y a-t-il un cas plus em- barrassant ? vous devez manquer à la
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reconnoissance ou à la vérité. Vous faites peut être du tort à bien des gens de peur d'être ingrat. Vous vous croyez forcé à dire du bien de cet obligeant importun. II a voulu faire des dupes, vous êtes son com- plice. Vous n'avez pas assez de ca- ractère pour ne pas craindre de man- quer de caractère.
Il est bien aisé de se débarrasser de la reconnoissance. Vous êtes négligent envers votre bienfaiteur, il en est blessé, et vous insinue qu'il niéritoit mieux de vous. Alors vient le tameux vers :
Un bienfait reproché tient toujours lieu d'of- fense.
Et voilà l'ingrat acquitté.
Le plaisir qu'on reçoit de la louange n'est pas égal à la peine que
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fait la critique. On prend Tune pour un compliment, et l'autre pour une vérité.
On est trompé souvent par la con- fiance 3 mais on se trompe soi-même par la méfiance. Celui à qui on ac- corde une confiance même peu mé- ritée, en sera flatté et tâchera peut- être de s'en montrer digne ; mais ce- lui dont on se méfie mal à propos, ne le pardonnera jamais. Après s'être méfié des gens, on se méfie des choses. On regarde comme impos- sible ce qui n'est que difiîcile ; on se persuade que les événemens même les plus probables n'arriveront pas ; et puis on se méfie de soi et on n'est plus propre à rien.
Pour peu qu'on soit assez consi- déré dans le monde pour y jouer un
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rôle, on est lancé comme une boule qui ne reprend jamais sa tranquillité.
Le monde est aussi lui-même une boule que Dieu fait rouler. Elle ne va peut-être pas toujours bien. Mais elle va et elle ira toujours. On dit: si cet homme qui remplit si bien sa place vient à mourir, comment fera-t- on? Il est remplacé, et cela va. On dit: si nous ne faisons pas telle chose cette année, qu'est-ce qui arrivera? Rien. Si tel changement n'a pas lieu dans l'administration, tout est perdu. Non, tout s'en tire. Il faut faire, et faire faire à chacun son devoir. Et quand on ne le fait pas, cela revient encore à peu près au même.
Il y a un crime réel et abominable à troubler un mariage d'amour : on peut être envieux des prospérités ex-
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térieures d'un homme, et croire la fortune injuste, mais le bonheur qui vient de l'âme est toujours mérité.
Les grands génies (cela s'appelle, je crois, des philosophes) après avoir dit du mal de Dieu qu'ils ne connois- 3ent point, en disent des Souverains qu'ils ne connoissent pas davantage^ Il y a deux façons de les punir. L'une en ne les punissant pas, car ils sont assez fous pour chercher une célébrité de malheur: et l'autre en défendant la liberté de la presse. Mais il vaut mieux que les gouvernemens aient des auteurs à gages pour déjouer et ridiculiser tous ces prétendus institu- teurs du genre humain, qui par un soi-disant amour du bien général, ne cherchent que le leur.
Ceux qu'on soupçonne le moins df
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philosophie sont souvent ceux qui en ont le plus. La véritable c'est le plai- sir. Qu'on y fasse entrer ses devoirs. Eux remplis, qu'on ne respire que joie, jeux, fêtes, spectacles, bonne chère, bonne société, choses extraordinaires, de la folie même et des folies : mais toujours du goût, même dans les écarts. Il y a des gens à qui tout; va, parce qu'ils ont de la grâce et du t^ct. On sent qu'ils sont au-dessus de leurs fautes, et qu'ils en savent sur eux- mêmes autant que leurs censeurs: on les attend au retour.
La police doit être une mère^^^t non pas une commère. A Paris, elle faisoit avertir un père d'un commence- ment de désordre de son fils, une mère du projet qu'avoit sa fille de se sauver avec son amant s une société qui pouvoit devenir dangereuse, de
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suspendre ses séances, ses propos, ses couplets contre le gouvernement: voilà la mère. Ailleurs, on laisse dire et faire, mais on rapporte tout, soit par méchanceté, soit par bêtise; on répète, on entend mal, on augmente, on fait du tort : voilà la commère.
On croit que le persiflage rend ri- dicule. Oui, sûrement ; mais c'est la personne qui s'en sert, car plus le persiflé aura d'esprit, moins il aura Tair de croire qu'on emploie ce mau- vais genre contre lui. Il y a beau- coup de choses qu'il faut déjouer en ne les remarquant pas.
Mr. de Turenne se doutoit bien ^ue la gazette diroit plus que lui de ]a bataille des Dunes, lorsqu'il écri- voit : " Les ennemis sont venus à ** nous, ils ont été battus, je suis un Tome IL R
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" peu fatigué, je vous donne le bon " soir." Il est très-aisé d'être mo- deste comme cela.
On ne m'a jamais prêté de mé- chanceté, ni en paroles, ni en chan- sons, ni en actions. On a su que je n'en étois pas capable, ainsi je n'ai pas lieu de me plaindre de l'injustice du public à mon égard. Mais en re- vanche on a mis sur mon compte mille choses assez plates, cinquante aventures, une centaine de prétendus bons mots, des reparties qui dévoient être piquantes, des mauvaises plai- santeries que je dois avoir faites ou dites ; et il n'y a pas un mot de vrai à tout cela. Des gens de bonne in- tention, mais de mauvais goût, ra- content une histoire dont je suis le' héros ou l'auteur, en me demandant si je m'en souviens. Je suis trop pa-
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resseux, et j'ai trop de bonhomie pour la dire comme elle est, ou pour prouver qu'elle ne peut pas être vraie, et je l'entends raconter de telle ma- nière que je me prendrois en guignon moi-même, si j'y avois eu la moindre part.
Si quelque chose de gai à faire, ou à dire s'est présenté à moi, je m'en suis vraisemhlahlement passé la fantai- sie. Mais je déteste les diseurs de bons mots de profession, ceux qui veulent être cités, les facétieux, les mystificateurs, les farceurs et tous leâ rôles qu'on veut prendre dans la so- ciété, plutôt que le sien propre.
Un faiseur de pensées songe sou- vent à être applaudi plus qu'à être en- tendu, et se laisse aller à un petit scintillement qui éblouit sans éclai- rer. Il y a un petit mécanisme de R 2
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définitions, d'explications, de syno- nymes, d'antithèses, de comparaisons, de ressemblances, de différences, qui fait fort aisément, quand on le veut, de la réputation. Les pensées déta- chées sont le genre le plus facile pour un homme d'esprit ; mais, comme tout ce qui est facile, cela exige d'au- tant plus de valeur réelle. Il en est de la littérature comme de la mu- sique, les difficultés vaincues em- pêchent d'apercevoir si l'on est vrai- ment bon musicien : un air simple ne permet pas de s'y tromper.
Les méchans se mettent en garde, et les sots aussi. Les bons et les gens d'esprit jamais. Les méchans croient lire dans les yeux qu'on les a devinés, les sots se méfient de tous ceux à qui ils trouvent de la supériorité. jLes hommes bons ou spirituels ont assez
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bonne opinion des autres pour s'en JCro ire aimés.
Il me semble que ce que nous prenons le plus tôt et quittons le plus tard, c'est l'importance. Les enfans font les nécessaires. Les vieillards s'imaginent que de vieillir est déjà un mérite. Leur œuvre dernière, leur testament se fait même avec une sorte d'orgueil.
- Une plaisanterie attire souvent des querelles. Il y a cependant une ma- nière de les faire ou de les prendre gaiement, lorsqu'elles peuvent avoir des suites, qui peut sauver un coup d'épée ou une brouillerie. Mais il faut avoir l'esprit bien fait et une ré- putation bien établie. C'est manque de jugement si l'on risque des plaisan- teries avec ceux qui ne sont pas de R 3
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force à en faire à leur tour : ils se fâchent alors, faute de moyens, et croient sauver le petit moment de dé- goût qu'ils éprouvent.dans ia société, par une belle scène de colère ou de bravoure.
Personne n'est modeste, malgré la révérence embarrassée ou l'air ti- mide qu'on prend quelquefois. Per- sonne n'est doux, personne n'est na- turel. Personne n'est de bonne foi, personne ne se rend justice, personne ne la rend aux autres. Personne n'entend bien^ personne ne voit bien, personne ne dit la vérité, ni ne veut qu'on la lui dise. Contredites quel- qu'un, quelqu'obligation qu'on vous ait, on l'oublie, surtout si vous faites voir, sans faire semblant de rien, que l'on s'est trompé sur un objet où l'a- mour-propre est intéressé. Tous les
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défauts que je viens de dire n'em- pêchent cependant point qu'on ne soit aimable et même sensible. Ils ne sont que dans la société» et dans ks mots plus que dans les choses ; mais c'est incommode à rencontref, et on ne rencontre que cela dans le monde. C'est l'amour-propre et le défaut d'esprit ou de justesse qui pro- duit cet inconvénient, mais il gâte souvent tout, dans la société comme dans les affaires.
Quelque vertueuse que soit une femme, c'est sur sa vertu qu'un com- pliment lui fait le moins de plaisir. Quand on la loue sur sa fidélité à son mari, elle est toujours prête à vous dire : quelle preuve en avez-vous ? et auroit envie de laisser échapper une demi-confidence, pour en faire dou»
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ter, quoicue vrritabîemcnt el^e n'ait point de reproches à se faire.
Il y avoît deux gens d'esprit, qua- tre ou cinq sots, six importuns et trois inportans dans ma chambre. Je ne pouvois pas m'entretenir avec les pre- miers; les seconds par]oient toujours; les troisièmes s'obstinoient à croire quej'avois du crédit, et me parloient de leurs affaires ; les quatrièmes vou- loient me faire croire qu'ils en avoient, et que je devois mettre mes affaires entre leurs mains.
, On ne dit rien de neuf. On ne pense rien de neuf Les mêmes con- versations reviennent toujours. On sait déjà ce qu'on va répondre. Je me déplais à moi-même, en voyant le petit cercle de pensées dans lequel
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je tourne. C'est de quoi se prendre en guignon, et je conçois qu'on peut former la résolution de ne plus profé- rer une parole.
C'est la paresse des gens d'esprit que j'aime. Mais les sots paresseux ressemblent à des valets dans un anti- chambre 'j ils y deviennent menteurs, médisans, curieux, et insolens.
L'homme qui perd sa fortune ou un ami par un bon mot, est un sot , car s'il ne peut pas retenir ce bon mot, cela prouve qu'il ne lui en vient pas souvent. Il s'en présente vingt quelquefois, qu'on peut se dire à soi- même tout bas, pour se faire rire, mais qu'on ne doit pas se permettre autrement.
Rien ne prouve plus la médiocrité.
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que les petits mystères à l'oreille, les conversations dans une embrasure de fenêtre, les nouvelles de gazettes qu'on donne pour des lettres qu'on a reçues, la discrétion sur les petites choses, la petite finesse et les cacho- teries. Malheur à ceux qui n'ont pas ce qu'on appelle en peinture, la nianièrç large I
Il y a des gens à qui il va si mal d'avoir l'air de penser. Ils veulent honorer ainsi leur taciturnité natu- relle, et c'est tout uniment pauvreté d'imagination. Ils aiment mieux dire qu'ils ont des sujets de réflexion, même de tristesse ce jour-là. Mais il n'en est rien. Ils sont comme tou- jours.
Chaulieu n'étoit ni sage, ni homme de génie, mais il étoit heu-
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reux. Despréaux et Molière, hommes de génie (quoiqu'on ait refusé ce titre au premier), réfléchissoient trop pour être gais. Ils faisoient rire, et ils ne rioient jamais. Il est bien difficile de n'être pas sérieux au fonds, si ce fonds n'est pas, comme dans quelques gens, à la superficie.
Il n'appartient pas à tout le monde d'être modeste ; et la modestie est • une fatuité ou une sottise, quand on L n'a pas le mérite le plus éclatant.
Je n'estime pas ceux qui achètent la noblesse, dit un jour l'Empereur Joseph II. à Mr. de Cazanova : et celui-ci, dont chaque mot est un trait et chaque pensée un livre, lui dit : — Et ceux qui la vendent. Sire ^
Un original est souvent un bon
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diable. Son originalité est fondée sur la certitude qu'il a de son carac- tère. Cela fait qu'il néglige les ma- nières convenues. Il aura peut-être beaucoup de défauts, mais il ne sera sûrement ni faux, ni rampant.
Après tout ce qui s'est passé, on entend dire souvent: brûlons tous nos livres, rentrons dans î'ignorance. Point du tout. Puisque vous en êtes sortis, je veux au contraire que vous soyez plus éclairés. Vous ne l'êtes qu'à demi, soyez-le tout à fait: à force de connoissances vous redevien- drez bonnes gens. La comparaison, le jugement, les lumières vous con- duiront aussi bien que l'instinct natu- rel : savoir, n'est-ce pas analyser ce qu'on sent ?
Pour vous bien conduire, gardez-
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vous de réfléchir: mais suivez un mouvement d'instinct. Chacun a le sien. Saisissez-en le moment. Pre- nez votre parti. C'est par inspira- tion que vous ferez juste ce que l'on doit faire.
L'imagination a plus de charmes en écrivant qu'en parlant. Les grandes ailes doivent se ployer pour entrer dans un salon. Si elle est trop .vive, trop ardente, il faut Tarrêterj car en conversation trop de feu re- froidit, trop de traits blesse, trop d'esprit humilie. Pour plaire, ii faut savoir descendre et se mettre à la ]ïortée du plus grand nombre.
Lavater et ceux qui travaillent dans son genre, ont tort s'ils s'imagi- nent que les yeux de tel pays disent ce que les mêmes yeux; expriment Tome Jl, s
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. dans un autre. Les figures diffèrent comme les langues. Pour les juger, il faut auparavant connoitre la nature et l'éducation. L'air^ le maintien, la manière de marcher, de parler plus ou moins vite, varient suivant Jes climats. La paresse d'un Espa- gnol, le peu de vivacité d'un Alle- mand, la timidité d'un Anglois, les gestes d'un Italien ne peuvent pas donner l'idée d'un François qui auroit tout ce que je viens de dire. Ne dé- taillons que l'Italien. Les gestes naissent chez lui de l'habitude et de l'imitation ; et c'est souvent de la chaleur à froid. Mais si un François se remue autant, c'est qu'il est pro - digieusement vif, et que ses mouve - mens sont décidés par une quantité d'idées qui viennent, qui s'en vont et qui se croisent.
Je connois des yeux en Allemagne
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qui ne disent rien quoiqu'ils annon- cent beaucoup, et qui diroient et feroient beaucoup en France.
Le goût dit à présent comme Lu- signan : Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre.
Le chevalier de Boufflers, Fon- tanes, Parny, l'abbé De Lille, etc. ne suffiront pas pour l'y retenir, ou l'y ramener.
Un historien trop rapide lasse et se lasse lui-même, comme un voyageur qui court, sans s'arrêter aux points de vue qu'il rencontre sur sa route.
Pour bien juger un ouvrage, il faut n'en pas connoître l'auteur. Sans cela, il est presqu'impossible de ne pas se préparer à être pour ou contre lui. Si le traité de morale le plus s 2
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sérieux est fait par un îiomme gai, on dit d'avance : Je parie qu'il y aura mille folies i on le lit en riant, et quelque chose de profond et de neuf paroîtra peut-être une extravagance.
On passe le décousu à Montaigne, parce que tout lui va bien. Son a me est une babiilarde, et non pas son esprit, qui a toujours été le serviteur de l'autre. C'est comme cela qu'il bat presque toujours la campagne d'une manière charmante. Une idée l'emDorte, en amène une autre. Il dit : A propos de cela Je m'en vais vous dire. II ne s'est pas douté de sa profondeur et de la finesse de ses ob- servations. Je suis pour lui comme Condé pour Turenne. Que ne don' nerois-je pas, disoit le grand Condé, pour causer une demi-heure avec lui ?
Montaigne étoit, à l'orgueil près.
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tout le portique d'x\thènes à la fois t on voir partout le bon hom.ne, le bon cœur, la bonne tête. Il a de- viné le monde. II a vu le passé, le présent, l'avenir, sans se croire un grand sorcier.
Londres m'a encore plus surpris que Venise. Je pouvois m'imaginer une ville au milieu de la mer. II n'y qu'à penser à une inondation qui fait des canaux de toutes les rues, et on aura l'idée de Venise. Mais des trottoirs larges et commodes, des boutiques superbes, une propreté inouïe partout, des promenades illu- minées, où il y a des concerts et des jeux, et point de surveillans, des jar-- dins superbes, une rivière qui ajoute à cela une variété et une pompe ad- mirable, enfin, tout ce que l'on pour- roit s'imaginer pour la fête la mieux., s 3
Î9S
entendue, se trouve tous les jours ed quatre ou cinq endroits de Londres. L'indifférence, l'air de liberté et de magnificence, des phaétons élégans, toute une ville au grand trot, des chevaux et des filles charmantes, du
fruit excellent conçoit-on qu'il
y ait là une seule raison pour se pen- dre ?
Les passions dépendent de la vie qu'on mène, de l'état qu'on a pris. Si Charles XII étoit né dans l'état le plus obscur, qu*auroit-il fait de sa passion pour la guerre ?
Molière, Destouches, Boissi, Boileau, Régnard s'enteiidoient par* faitement dans l'art de la médisance. On reconnoissoit les originaux de leurs portraits. Mais ce talent est perdu. Les mœurs ont changé, et
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il n'y a point d'auteurs qui puissent
remplacer ceux que je viens de nom- mer. Résnard marche tout prè-, de Molière, mais il amuse sans c-rrig;"r. Molière est moraliste, Regnaru t. 'est que moqueur.
Un trait de génie est presqu'un trait de folie. Si Frédéric-le-Grand, Charles XII, Eugène et Condé avoient été bien sages, on n'auroit pas parlé d'eux.
Si Frédéric II avoit eu encore un peu plus d'esprit, il auroit tait bien des sottises. Mais sa ligne de dé- marcation étoit entre le génie et le bon sens. Il avoit l'élan et puis la réflexion.
Pour ridiculiser le premier auteur bourgeois qui écriroit contre la do-
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blesse, il faudroit le faire baron. Il y seroit pris, et l'homme d'esprit de- vièndroit le plus fier des barons.
On a trop dit que l'opinion est la reine du monde. C'est la seule reine qu'il faut détrôner. Sans cela, toutes les autres léseront.
De même que le blanc n'est pas une couleur, mais en est l'absence, ne pourroit-on pas dire que le goût est l'absence de tout ce qui est cho- quant dans tous les genres ?
On prend aisément les habitudes de ceux avec qui l'on vit, et il n'y a pas de mal à cela, lort,qu'eiles ne sont ni méchantes, ni dangereuses. On dit que c'est foiblesse, mais les gens faciles sont toujours cimes. On dit que c'est ne pas avoir de caractère.
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Ceux qui profanent ce mot, et qui le confondent avec une roideur humo- riste, en manquent presque toujours. Qu'on le mette, ce caractère, â sou- tenir ses amis, les absens et les dis- graciés. Mais la complaisance dans les rapports ordinaires de la vie est une preuve d'étendue dans l'esprit ; peser sur les petites choses, c'est don- ner sa mesure. Les femmes les plus heureuses dans leur intérieur sont cel- les qui ont épousé des hommes de génie ; ils se laissent mener d'autant plus volontiers qu'ils sont toujours maîtres d'eux-mêmes : on se donne quand on s'appartient.
Pourquoi y a-t-il si peu de gens naturels dans le monde ? II y en a qui étant capables d-^ sentimens vrais, s'en font de factices, pour essayer si
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de cette façon ils produiront plus d'effet. Ils sont bien punis de leur peine et de leur gêne. lis perdent par calcul un succès qu'ils auroient obtenu par nature.
L'incrédulité est si bien un air,, que si on en avoit de bonne foi^je ne sais pas pourquoi on ne se tueroit pas à la première douleur du corps ou de l'esprit. On ne sait pas assez ce que seroit la vie humaine avec une irréligion positive : les athées vivent à. l'ombre de la religion.
Kous autres moralistes, nous ne valons pas mieux que ceux qui nous lisent. Nous sommes cette classe entre la nourrice et la bonne qu'on appelle, je crois, garde-d'enfant^ Elles sont souvent aussi bêtes que^
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celui qu'elles tiennent par les lisières. Cependant on voudroit tenir 'les li- sières du genre humain, qui n'est qu'un grand enfant, pour l'empêcher de tomber, de se brûler, surtout de pleurer, de crier, d'arracher et de gâter tout.
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PORTRAIT DE M. DE B.
M. de B. . . . a été successivement abbé, militaire, écrivain, administra- teur, député, philosophe ; et de tous ces états il ne s*est trouvé déolacé que dans le premier. M. de B. . . . a beaucoup pensé, mais, par mal- heur, c'étoit toujours en courant. Son mouvement est ce qui nous a le plus volé de son esprit. On voudroit pou- voir ramasser toutes les idées qu'il a perdues sur les grands chemins avec son temps et son argent : peut-être avoit-il trop d'esprit pour qu'il fût en son pouvoir de le fixer quand le feu de sa jeunesse lui donnoit tout son essor. Il falloit que cet esprit fît tout de lui-même, et maîtrisât ' son maître 5 aussi a-t-il brillé d'abord
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avec tout le caprice d'un feu follet, et 1 agc seul pou voit lui donner la sagesse d'un fanal. Une sagacité sans bornes, une profonde finesse, une légèreté qui n'est jamais frivole, le talent d'aiguiser les idées par le contraste des mots, voilà les qualités distinctives de son esprit, à qui rien n'est étranger. Heureusement il ne sait pas tout j mais il a pris la fleur des diverses connoissances, et sur- prendra par sa profondeur tous ceux qui le savent léger, et par sa légèreté tous ceux qui ont découvert combien il pouvoit être profond. La base de son caractère est une bonté sans me- sure ; il ne sauroit supporter l'idée d'un être souffrant, et donneroit jusqu'à son plus strict nécessaire pour s'en délivrer : il se priveroit de pain pour nourrir même un méchant, et surtout son ennemi : ce pauvre mé" Tome IL t
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chant ! diroit-il. Il avoit dans une terre une servante que tout le monde lui denonçoit comme voleuse -, mal- gré cela, il la gardoit toujours, et quand on lui demanda pourquoi, il répondit : — Qui la prendroit ?— Il a de l'enfance dans le rire et de la gau- chérie dans le maintien ; la tête un peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme arlequin, ou les mains derrière le dos, comme s'il se chauffoit s des yeux petits et agréa- bles, qui ont l'air de sourire ; quelque chose de bon dans la physionomie j du simple, du gai, du naïf dans sa grâce ', une pesanteur apparente dans la tournure, et du mal-tenu dans toute sa personne. Il a quelquefois l'air bête de La Fontaine : on diroit qu'il qu'il ne pense à rien lorsqu'il pense le plus. Il ne se met pas volontiers en avant, et n'en est que plus piquant
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lorsqu'on le recherche. La bon- homie s'est emparée de ses manières, et ne laisse percer la malice que dans ses regards et son sourire ; il se défie tellement de son talent pour l'épi- gramme, qu'il penche trop peut-être en écrivant du côté opposé. Il a Tair de prodiguer les louanges pour empêcher la satire d'éclore ; mais leur excès les rend suspectes. Il est im- possible d'être meilleur ni phis spiri- tuel j mais chez lui ces deux qualités ont peu de communication entre elles, et si son esprit n'a pas toujours de la bonté, quelquefois aussi sa bonté pour- roit manquer d'esprit.
M. de B. . . . terminera sa carrière comme il l'a commencée, en étant le plus heureux et le plus aimable des hommes. Comment ne le seroit-il pas ? Il est trop supérieur pour avoir des prétentions. Il n'est ni sur la
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ligne ni sur le chemin de qui que ce soit au monde. On rend sans peine justice à son talent, qui est unique dans ses pièces de vers, dans ses couplets i chaque mot est un trait : il est surtout admirable quand on ne le croit que négligé. M. de B. . . . a plu sans qu'on sache comment ; mais c'est par la grâce, le goût, et un certain abandon, qui fait qu'il ne res- semble qu'à lui.
Enfin, après avoir eu tous les mé- comptes d'un esprit supérieur et d'un cœur ami du bien, on dit qu'il s'occupe d'agriculture et de méta- physique, deux honorables retraites, tfxx si l'or» pcUi cTieore être trompé, ce n'est plus du moins par les hommes^
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PORTRAIT DE M. DE S.
Tl y a seize ou dix-sept ans qu'il parut sur l'horizon de Paris un phé- nomène qui n'avoit rien d'effrayant. Ce n'est point une aurore boréale, puisqu'il éclaire tous les jours éga^ lement j ce n'est point une planète, puisqu'il ne tourne autour de per- sonne ; ce n'est point un astre, puis- que, heureusement pour les autres pays de l'Europe, il n'est pas fixé dans le sien. Ce phénomène parle, mais pas assez; pens-e, mais beaucoup trop ; marche, mais pour aller s'as- seoir de travers sur une chaise ; il y entortille ses jambes, les décroise pour faire à quelqu'un qui est dans la chambre depuis une heure, une pe- tite révérence de la tête j la porte sur T 3
fépaule gauche, pour sourire à une aventure bien triste qu'on lui raconte, se met à écouter ce qu'un autre ne dit point, et n'entend pas eé qu'un troisième lui dit : il a assez l'air d'un sylphe, car il est presque transparent. C'est une salamandre quand il écrit, car alors il vit dans le feu : il a très- peu de chose de l'humanité, dans le sens ordinaire de ce mot; je crains qu'il n'en ait pas les plaisirs, et qu'il n'en éprouve les maux. La pro- fondeur de ses réflexions se tournera plutôt vers le malheur que vers le bonheur 3 il négligera les agrémtns du présent pour penser aux menaces de l'avenir. Il est quelquefois trop jeune, et quelquefois trop vieux 3 ce trop de jeunesse Tempêche de voir les charmes de l'existence qu'il aura, et ce trop de vieillesse, quand il les voit, ks lui fait mépriser. Voyez-le
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se promener en redingotte à petits collets, tête baissée et le corps en avant, un gros livre sous le bras gauche, et un petit à la main droite, qui tient aussi sa canne à pomme rouge, qu'il n'appuie jamais à terre. Il s'enfonce dans le bois, gravit les montagnes j ne le croyez-vous pas pour cela pastoral ou champêtre ? point du tout, il quitte un ruisseau pour un torrent qu'il entend sans pouvoir le trouver. Il foule aux pieds un tapis de violettes pour cher- cher des précipices, et ne regarde les moutons que lorsqu'ils sont mis en fuite par l'orage. Il a deviné tout ce qu'il n'a pas eu le temps d'appren- dre j il sait ce qu'il ne peut pas sa- voir. L'harmonie, les images vien- nent se placer dans ses vers, sans qu'il s'en doute. A-t-il une description à faire ? La nature n'a rien de caché
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pour lui ; la physique, l'astronomie lui ouvrent leurs trésors, la mécani- que ses ateliers. Ses fables sont, depuis La Fontaine, les plus char- mantes qu'on ait écrites en François : qui peut savoir où s'arrêtera l'esprit qui commence ainsi ? Ne soyez point effrayé de ce phénomène, il fait des merveilles sans être mer- veilleux. Ne soyez point inquiet non plus de son humeur, ou de ses som- bres méditations, car souvent ce jeune Young se met à rire comme un fou, et ne finit plus ; ou bien un rien le fait recommencer. Il est bon, sim- ple, naïf, insouciant sur son compte, et n'a pas le sot orgueil de la mo- destie, car il ne sait pas ce qu'il vaut. Il avance quelquefois son petit pa- radoxe, comme s'il avoit envie de le soutenir à toute rigueur ; on dispute, il ne s'en aperçoit pas j on rit, cela
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lui est égal. Quand il a de petits torts, c'est toujours à force d'avoir raison, et la justesse de son esprit ne cède qu'à l'exaltation de son âme. Ge mot que je viens de prononcer me donneroit bien de l'occupation, si je vouloîs en dire tout ce que j'en ai remarqué : comme elle sert bien son esprit I quelle sensibilité dans ses actions ! quelle originalité ! quel choix d'expression ! quelle teinte de mélancolie douce et attendrissante dans ses ouvrages ! Ec quand cette ârtie va toute seule, elle se tire encore très-bien d'affaire ; c'est alors qu'il fait un couplet pour sa mère, qu'il écrit à sa sœur, et qu'il parle à Chris- tine : à la vérité l'esprit par habitude vient quelquefois encore se fourrer dans tout cela, mais on pourroit s'en passer. Il y a de l'agrément, de
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Félégance, de la douceur dans sa figure, et de la grâce dans ses ma- nières, parce qu'il ne la cherche pas. L'originalité de son langage tient à celle de son esprit ; il dit autrement qu'un autre, et dit mieux qu'un au- tre ; il a des définitions à lui, justes, fines et profondes ; il donne à tout un tour distingué î il plaira à tout le monde quand il en aura l'envie, et même quand il ne l'aura pas ', car si son esprit est paré, son cœur est si simple, si bon, si généreux que depuis l'homme vulgaire jusqu'à l'homme de génie, chacun peut s'ac- commoder d'une de ses qualités, en trouver une à son usage, et l'aimer pour celle-là.
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Frag7ne7ît dUin Dialogue entre un Esprit fort en nn Capucin,
L'Esprit fort. Comment ! y a-t-il encore de ces animaux-là ? Que fais- tu donc ici, capucin indigne ?
Le Capucin. Je sais bien qu'on se le dit à soi-même, ou de soi-même ; mais pour un François vous n'êtes pas poli. Votre ancien duc d'Or- Jéans, qui ne s'attendoit pas à être un bisaïeul d'Égalité, disoit très-drôle- ment, comme vous savez : — De quoi diable est-il donc digne, s'il ne l'est pas d'être capucin ?
L'Esp, Tu plaisantes sur ton état : tu me parois aimable.
Le Cap. Je voudrois. Monsieur, pouvoir vous en dire autant. Je sais bien que nous ne sommes pas néces-
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saires à la religion, mais nous y faisons du bien.
L'Esp. Pouvez-vous la démon- trer? C'est ce que n'a jamais pu faire un Evêque, ni Port-Royal, ni le collège de Louis-le-Grand, ni la Sorbonne.
Le Cap, Avez-vous des preuves contre ? C'est ce que n'ont jamais pu avoir Hobbes, Spinosa, Vanini, dont le cerveau fut plus brûlé que le corps, et qu'on auroit bien mieux fait de mettre aux petites-maisons.
VEsp» Catholique et moine, vous n'êtes pas cruel ! comment, les bû- chers, la vengeance. , . ,
Le Cap. Il falloit me dire : Thi parois capucm, et tu sais pardonner.
VKsp» Capucin, mon ami, vous avez donc lu Alzire ?
Le Cap» J'ai fait plus, je l'ai vu jouer cent fois j et, «ans considérer
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Voltaire, Rousseau, Montesquieu, comme des Pères de l'Eglise, je parie tirer d'eux de quoi faire un livre de dévotion, presque un catéchisme. Je ]es crois plus de notre parti que du vôtre j ils ne se sont mis de votre côté que pour dire des plaisanteries fort drôles, mais que vous avez prises au pied de la lettre. Je vous surois bien attrapé. Messieurs, si j'avois été leur Curé. Si je n'avois pas pu les persuader à l'heure de la mort, ce qu'auroit peut-être fait le capucin indigne, je serois sorti de chez eux avec l'air content, et j'auroisdit qu'ils étoient morts comme des saints. Sans aller au Japon, j'aurois acquis plus d'âmes que tous les missionnaires ; celles de la bonne compagnie d'autre- fois et de la mauvaise de ce temps-ci, qui ne se damne que par air,
L'Esp. Tu aurois donc menti ?
Tome IL r
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Le Cap, J'en aurois demandé par- don à Dieu, qui auroit bien vu que c'étoit pour le mieux servir, et qui me l'auroit accordé.
L'Esp, Qui t*a porté à prendre cet état ?
Le Cap. La philosophie.
L'Esp. En voilà bien d'une autre ! C'est nous autres qui sommes phi- losophes.
Le Cap. Je sais bien qu'on est assez bête pour vous en donner le titre, mais c'est par les effets que je juge votre philosophie.
L^Esp, Y en a-t-il à être dupe de tout ?
Le Cap, Y en a-t-il à n'être dupe de rien ?
VEsp. Tu ne crois donc rien, toi-même ?
Le Cap. Au contraire, je crois tout ; je prouve ce qui est clair, j'ai
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de la foi pour ce qui ne l'est pas. Mettant les choses au pis ou au mieux, comme vous l'entendez, pour l'autre monde, je me fais heureux dans celui-ci.
L'Esp. Tu n'es donc pas théo- logien ?
Le Cap. Je ne suis que logicien -, c'est par justesse dans l'esprit que j'arrête mon esprit, lorsqu'il me mène dans un casse-cou d'où je ne pourrois pas le tirer.
L'Esp. Tu ne veux donc pas, tu n'oses pas assurer qu'il y a un Dieu ?
Le Cap. Je l'adore : je ris de ^-^ux qui disent qu'il n'y en a pas. Je regarde le firmament comme Cicéron, et je chante avec David : Cœli enar- rant Dei gloriam, et je prononce avec J. B. Rousseau : Les deux instruisent la terre j eic,
u 2
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VEsp. Et ton âme, capucin ? ] ame d'un capucin !
Le Cap» Je pense, voilà ma ré» ponse.
L'Esp. Le monde. . . .
Le Cap. N'est pas venu tout seul au monde, et ne va pas si mal qu'on dit.
L'Esp, Les mystères. . . .
Le Cap. Sont des mystères, comme vous les appelez très-bien : tout est possible à celui qui a fait l'impossi- ble.
VEsp. Les miracles. . .
Le Cap. Ont été faits ou imaginés dans le temps qu'il étoit nécessaire de faire renoncer aux prodiges du paganisme et à la sorcellerie, qui étoit bien plus absurde encore que le paganisme.
L'Esp. Tu as l'air de ne pas croire toi-même aux miracles ?
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Le Cap. Prouvez-moi qu'ils surpas- sent la puissance de celui qui a créé le Soleil ?
. VEsp. J'ai cru que tu m'allois dire un capucin."
Le Cap. Pourquoi pas ? J'cckire aussi le monde, comme vous voyez.
L'Esp. Un pape. ... un vicaire.... des processions. . . . des fainéans qui y vont, au lieu de travailler. . . , des signes de croix. . . , des iiabits soi-di- sant orientaux. ... et la barbe !
Le Cap. Quand même Dieu, dans sa sagesse, n'auroit pas imaginé tout cela, tout ce que vous venez de dire mène à une obéissance aveugle, et ne feroit que séduire sans égarer ; mais vous autres, Messieurs, vous vous éga- rez sans séduire.
L'Esp. Nous cherchons le vrai.
Le Cap. L'avez-vous trouvé ? Quel sot orgueil de ne vouloir dépendre de u 3
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personne, pas même de Dieu ! Vn grand seigneur de ma connoissance l'appeloit Je gentilhomme de Id-haiU, non par gaîté, mais par aristocratie. Je suis bien aise d'avoir plusieurs chefs pour me conduire, celui de l'Eglise, celui du Diocèse, celui du couvent et celui de ma conscience. Je ne me mêle de rien, parce que je suis philosophe.
L'Esp. Je me mêle de tout, parce que je suis philosophe. J'écris tou- jours ; j' pprofoîidis tout; j'arrache la foudre à la Divinité, le sceptre aux Rois, l'équilibre à l'Europe, et la postérité aux ténèbres.
Ls Cap, N'en coûte-t-il la vie à personne ?
L'Esp, Qu'importe la génération présente, si nos enfans sont Jieureux !
Le Cap. Hélas ! on a . tant crié contre nous, pour sept ou huit juifs
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brûlés mal à propos, certains jours de gala; poui quelques Mexicains mas- sacrés, à la vérité, sans nécessité ; les 18, OCX) viciimes un peu révolu- tionna'res de la St. Barlhélemi, et les 60,000 émigrés de Louis XIV, qui sont ailes faire fortune ailleurs, et vous me parlez du sacrifice d'une gé- nération toute entière ! Savez-vous, mon cher Monsieur, que vous me faites une peur terrible ? est-ce que vous ne vous portez pas bien ?
L'Esp. J'ai passé la nuit à travail- kr.
Le Cap. Et moi à dormir, après avoir remercié Dieu de ce que je suis Capucin.
Lt'Esp. C'est avoir de la reconnois- sance de reste 3 tu en as donc un grand fon-ds ?
Ls Cap, Oh oui. Monsieur, W
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m'en reste pour vous : vous me faites bénir rna philosophie.
JJRsp. Toujours ce mot que tu profanes. Vois en moi un homme qui a su vaincre toutes ses passions, '•
he Cap. Eh bien moi. Monsieur, c'est peut-être parce que j'ai trop aimé la créature que je me suis jeté dans les bras du Créateur : ma dévo- tion est tendre, superstitieuse. Oh ! Monsieur, écoutez-moi. J'ai vingt- huit ans ; je suis entré au service à seize. J'ai fait la guerre ; je me suis battu; j'ai eu des aventures: j'ai vu que je portois le trouble dans les fa- milles. '«
L'Esp. Il ne manquoit plus que de trouver un fat dans un Capucin.
Le Cap. Non, vous m'avez mal compris. Mon père craigtioit que je n'épousasse la fille d'un de ses amis^
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que son père destincit à un parti bien plus riche. Je ne vis d'autre moyen, pour me soustraire à l'amour que j'é- prouvois, que de me jeter au pied des autels i et Dieu m'ouvrit ses bras de consolation et de miséricode. La jeune personne que j'aimois suivit mon exemple, pour ne pas se donner à un autre : elle fit des vœux de tran- quillité qui la rendent parfaitement heureuse 5 et moi je passe ma vie à célébrer des mystères que vous ne croyez pas, et que je crois, sans cher- cher à les comprendre,
L'Esp. N'étoit-ce pas assez d'être catholique et prêtre, sans te faire su- perstitieux ?
Le Cap. Je m'en vais vous expli- quer ce mot, auquel ceux qui, sans le savoir, sont injustes envers la re- ligion, ont attaché un caractère odieux. L'amour que j'ai connu, et
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dont je vous ai parlé, a sa superstition* Sec et aride il finit, ainsi que la reli- gion, qui, quelle que soit sa valeur réelle, doit se soutenir par l'enthou- siasme. Malheur à celui qui ne va pas baiser en secret le gant, le schal, l'éventail de sa bien-aimée. Un cheveu de ma maîtresse, une fleur qu'elle avoit laissé tomber et que je portois huit jours sur mon cœur ;
les bois, les lieux. Honorés par ses pas, éclairés par ses yeux, etc.
tout m'étoit précieux, tout m'enchan- toit.
VEsp, On voit que La Fontaine fait parler les animaux : tu viens de le citer.
L,e Cap, Je sais encore bien d'au- tres morceaux de lui : par exemple, le philosophe scythe.
Il ôte de chez lui les branches les plus belles. Il tronque son verger contre toute raison, etc»
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Voilà ce qu'ont fait les gens d'es- prit.
L'Esp. Comment donc ! je te croyois ignorant comme un Capu- cin: au fait, blasphémateur, peux- tu comparer ta religion à ton amour ?
Le Cap. Je compare mon âme à la vôtre, c*est-à-dire Tenthousiasme au fanatisme , l'un n'est que pour le bien et le beau, l'autre ne fait que du mal. On est fanatique contre les autres, si l'on peut s'exprimer ainsi ; mais on n'est superstitieux aup -- :, sol.
VEsp. Tu as parlé, toi-même, tantôt de l'inquisition?
Le Cap. Oui, sans doute, quand le révérend père Dominicain faisoit dresser des bûchers, il étoit fana- tique ; quand il entendoit trois mes- ses par jour, il n'étoit que supersti- tieux.
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VEsp* Tu as l'air toi-même de t'en moquer.
\Le Cap, Mon Dieu que les gens d'esprit comprennent peu à présent ce que disent ceux qui n'en ont pas! Quel mal font ces trois messes? Elles servent de consolation à l'heureux crédule. En un mot, la superstition me paroît à la ^^religion comme ces bagues qui ne sont pas si précieuses mais qu'on porte au doigt pour ne pas perdre celles qui le sont. C'est un petit anneau d'or qui préserve ou conserve le diamant inestimable. M 'entendez- vous à présent ?
L'Esp. J'entends, et je lève les épaules : je ne crains et ne crois rien.
Le Cap. Je crains et je crois tout.
L'Esp, Si je croyois en Dieu, je ne professerois point de culte.
Le Cap. Vous finiriez par ne plus
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penser à Dieu. Pardonnez encore cette comparaison profane : on n'aime bientôt plus sa maîtresse si on ne la voit plus, si on ne lui écrit point, si on jette la rose qu'on lui a ar- rachée.
L'Esp. Encore ton sot amour !
Le Cap. Eh bien. Monsieur, une comparaison plus noble, puisque j'ai eu l'honneur de servir l'Empereur : mon Colonel disoit que, pour faire son devoir, il faut faire plus que son devoir : voilà encore ^de la supersti- tion.
L'Esp. Ainsi donc, dégoûté de ce monde-ci, tu as daigné penser à l'autre.
Le Cap, Non: mais bientôt, trou- vant le néant des vanités et des plai- sirs, me moquant des unes, blasé sur les autres, mes principes de religion Tome IL x
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ne m'ayant jamais abandonné, d'homme je me suis fait chrétien ; de chrétien cathoHque, de catholique religieux, de religieux dévot, de de- \:ot capucin, et de capucin philo- sophe.
L'Esp. Belle généalogie ! ces deux noms vont surtout parfaitement bien ensemble. Tu devois dire plutôt un épouvantail pour les oiseaux, ou une figure ridicme qui fait rire les enfans.
Le Cap. Messieurs, vous avez eu les rieurs pour vous avant de devenir sérieux. Les gens d'esprit qui ne prévoyoient pas les suites de leur gaieté interprétée par des gens tristes, s'en sont donné quelquefois à nos dépens. Je ne connois que Gullbert qui vous l'ait rendu, quand il disoit :
Monsieur trouve plaisants les feux du purga-* toire.
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et qu'il accommodoit si bien
L'abbé qui rit
Du Dieu qui le nourrit.
VEsp. Je ne lis pas toutes ces fa- daises ; jamais de vers. Mais Hobbes, Spinoza, le Système de la Nature.
Le Cap. Livres amusans. Je ne lis pas même les sermons de notre gardien. J'en fis un, l'autre jour, qui commençoit par ces mots: Un incrédule est un fou, un impie est un sot.
VEsp. Beau commencement! et la preuve ?
Le Cap* C'est, disois-je, que celui qui ne reconnoît pas les vérités, est un être mal organisé, comme ceux qu'on enferme, ou tout au moins comme les malheureux qui ont per- du la vue, ou qui n'ont pas d'oreille pour la musique. Je les plains, mais X 2
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je les aime encore mieux que les im- pies qui croient à la religion qu'ils blasphèment pour faire les aima- bles.—
L'Esp. Fais- tu grand cas des stig- mates de ton St. François }
Le Cap. Pourquoi pas ? Un mor- ceau qui passe pour être de la sainte croix, quand même il n'en seroitpas, attire ma vénération. Quand je veux chercher la lumière. Monsieur, je re- garde en haut : vous, vous regardez à terre.
L^Esp. Je ne veux pas être ébloui.
Le Cap. Que faites-vous de ce beau présent de la Divinité, où elle trouve bien son compte ? que faites- vous de rimaeination?
VEsp, La folie m'ennuie.
Le Cap. Mais où donc est la vé- rité ? tout ne pourroit-il pas être une illusion .''
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VEsp. Point d'illusîon. Je ne veux point être séduit.
Le Cap. Et la fumée de la gloire, par exemple?
VEsp, Porte à la tête et la dé- range.
he Cap, Quand même ce beau sentiment que j'ai porté de la créa- ture au Créateur, seroit une ivresse. , • Voyez un buveur qui croit que toute la terre est à lui.
L'Esp, Je ne m'enivre jamais. Je vois juste. Je suis philosophe, et qui plus est géomètre. — Mais je perds mon temps à raisonner avec toi, ou plutôt à vouloir que tu raisonnes. Je serois déshonoré si l'oii me voyoit par- ler à un masque comme toi.
Le Cap. Encore un mot. Monsieur.
VEsp. Va, je te souhaite à tous les démons infernaux, s'il y en a.
Le Cap, Et moi, je prierai Dieu X 3
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pour ceux qui sont sur la terre, pour vous en particulier, qui avez daigné vous abaisser jusqu'à moi. Avez- vous des parens ?
UEsp. J'ai un neveu.
Le Cap, C'est heureux d'avoir au moins quelqu'un pour vous fermer les yeux au moment de la mort.
L'Esp. Belle réflexion, sans doute ! Je ferai venir ce coquin, et je mour- rai, comme on dit, entre ses bras.
Le Cap. Les consolations données par un héritier sont froides : moi, je n'en ai pas. Un autre pauvre ca- pucin, pas trop sensible, car cela me feroit de la peine de l'affliger, viendra me dire des prières; j'en réciterai moi-même tant que j'aurai de la force, je recommanderai mon âme à Dieu, et elle ira rejoindre celui dont ellie est émanée.
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UEsp. Adieu, adieu, capucin in- digne,— tu mourras comme un saint.
Le Cap. Adieu, grand Esprit^— tu mourras comme un chien.
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MES DEUX CONVERSATIONS AVEC JEAN-JACaUES.
LoRsauE Jean- Jacques Rousseau revint de son exil, j'allai le relancer dans son grenier, rue Plâtrière. Je ne savois pas encore, en montant l'escalier, comment je m'y prendrois pour l'aborder; mais, accoutumé à me laisser aller à mon instinct qui m'a toujours mieux servi que la réflexion, j'entrai, et parus me tromper. — Qu'est-ce que c'est? me dit Jean- Jacques. Je lui répondis : — Mon- sieur, pardonnez. Je cherchois Mr. Rousseau de Toulouse. — Je ne suis, me dit-il, que Rousseau de Genève. —Ah oui, lui dis-je, ce grand her • boriseur ! Je le vois bien. Ah ! mon Dieu ! que d'herbes et de gros
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livres ! ils valent mieux que tous ceux qu'on écrit. — Roubscau sourit pres- que, et me fit voir peut-être sa per- venche, que je n'ai pas l'honneur de connoître, et tout ce qu'il y avoit entre chaque feuillet de ses in-folios. Je fis semblant d'admirer ce recueil très-peu intéressant, et le plus com- mun du monde -, il se remit à son travail, sur lequel il avoit le nez et les lunettes, et le continua sans me re- garder. Je lui demandai pardon de mon étourderie, et je le priai de me dire la demeure de Mr. Rousseau de Toulouse : mais, de peur qu'il ne me l'apprît et que tout fut dit, j'ajoutai : — Est-il vrai que vous soyez si habile pour copier la musique ? — Il alla me chercher des petits livres, en long, et me dit: — Voyez comme cela est pro- pre ! — Et il se mit à parler de la dif- ficulté de ce travail, et de son talent
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en ce genre, comme Sganarelle de celui de iaire des fagots. Le respect que m'inspiroit un homme comme celui-là, m'avoit fait sentir une sorte de tremblement en ouvrant sa porte, et m'empêcha de me livrer davantage à une conversahon qui auroit eu l'air d'une mystification si elle avoit duré plus long-temps. Je n'en voulois que ce qu'il me falloit pour une espèce de passe-port ou billet d'entrée, et je lui dis que je croyois pourtant qu'il n'avoit pris ces deux genres d'occu- pations serviles^ que pour éteindre le feu de sa brûlante imagination. Hé- las ! me dit-il, les autres occupations que je me donnois pour m'instruirè et instruire les autres, ne m'ont fait que .trop de mal. Je lui dis après, la seule chose sur laquelle j'étois de son avis dans tous ses ouvrages, c'est que je croyois comme lui au dan-
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ger de certaines connoissances histo- riques et littéraires, si ion n'a pas un esprit sain pour les juger. Il quitta dans l'instant sa musique, sa per- venche et ses lunettes, entra dans des détails supérieurs peut-être à tout ce' qu'il avoit écrit, et parcourut toutes les nuances de ses idées avec une jus- tesse qu'il perdoit quelquefois dans la solitude, à force de méditer et d'é- crire ; ensuite il s'écria plusieurs fois : Les hommes ! les ho7mnes ! J'avoîs assez bien réussi pour oser déjà le contredire. Je lui dis : ceux qui s'en plaignent sont des hommes aussi, et peuvent se tromper sur le compte des autres hommes. Cela lui fit faire un moment de réflexion. Je lui dis que j'étois bien de son avis encore sur la manière d'accorder et de recevoir des bienfaits, et sui le poids de la recon- noissance quand on a pour bientai-
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teurs des gens qu'on ne peut aimer ni estimer. Cela parut lui faire plaisir. Je me rabattis ensuite sur l'autre ex- trémité à craindre, l'ingratitude. Il partit comme un trait, me fît les plus beaux manifestes du monde, qu'il en- tremêla de quelques petites maximes sophistiques, que je m'étois attirées, en lui disant : — Si cependant Mr. Hume a été de bonne foi. ... ? Il me demanda si je le connoissois. Je lui dis que j'avois eu une conversa- tion très-vive avec lui à son sujet, et que la crainte d'être injuste m'arrêtoit presque toujours dans mes jugemens. Sa vilaine femme ou servante nous interrompoit quelquefois par quelques questions saugrenues qu'elle faisoit sur son linge, ou sur la soupe. . Il lui répondoit avec douceur, et auroit en- nobli un morceau de fromage, s'il en avoit parlé. Je ne m'aperçus pas
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qu'il se méfiât de moi, le moins du monde. A la vérité, je Tavois tenu bien en baleine depuis que j'entrai chez lui, pour ne pas lui donner le temps de réfléchir sur ma visite. J'y mis fin malgré moi, et après un si- lence de vénération, en regardant en- core entre les deux yeux l'auteur de la Nouvelle Héldise, je quittai le galetas, séjour des rats, mais sanctuaire du génie. Il se leva, me reconduisit avec une sorte d'intérêt, et ne me de- manda pas mon nom.
Il ne Tauroit jamais retenu, car il ne pouvoit y avoir que celui de Ta- cite, de Saluste, ou de Pline, qui pût l'intéresser. Mais, dans la société intime de M. le Prince de Conti, dont j'étois avec l'Archevêque de 'ioulouse, le Président à'AU^re, et autres prélats et parlementaires, j'ap- pris que ces deux classes de gens Tome II. Y
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corrompus vouloient inquiéter Jean- Jacques, et je lui écrivis la lettre qu'il donna à lire, ou à copier, assez mal à propos, et qui se trouva enfin, je ne sais comment, imprimée dans toutes les gazettes. On peut la voir dans l'édition des ouvrages de Rousseau^ et dans son dialogue avec lui-mêine, qui est aussi dans ses œuvres j il eut la bonté de croire, à sa façon ordinaire, que îes offres d'asile que je lui faisois, étoîent un piège que ses ennemis m'avoient engasé à lui tendre : cette folie avoit attaqué le cerveau de ce malheureux grand homme, ravissant et impatientant. Mais son premier mouvement étoit bon : car le len- demain de ma lettre, il vint me té- moigner sa rcconnoissance. On m'annonce M. Rousseau, je n'en crois pas mes oreilles : il ouvre ma porte, je n'en croyois pas mes yeux.
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Louis XIV n'éprouva pas un senti- ment pareil de vanité en recevant l'ambassade de Siam. La descrip- tion qu'il me fit de ses malheurs, le portrait de ses prétendus ennemis, la conjuration de toute l'Europe contre lui, m'auroit fait de la peine, s'il n'y avoit pas mis tout le charme de sou éloquence. Je tâchai de le tirer de là, pour le ramener à ses jeux cham- pêtres. Je lui demandai comment, lui qui aimoit la campagne, étoit allé se loger au milieu de Paris ? Il me dit alors ses charmans parado^^es sur l'avantage d'écrire en faveur de la li- berté, lorsqu'on est enfermé, et de peindre le printems lorsqu'il neige. Je parlai de la Suisse, et je lui prou- vai, sans en avoir l'air, que je savois Julie et Saint- Preux par cœur. Il en parut étonné et flatté. Il s'aperqut bien que sa Nouvelle Iléloïse étoit le Y 2
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seul de ses ouvrages qui me convînt, et que quand même je pourrois être profond, je ne me donnerois pas ]a peine de l'être. Je n'ai jamais ea tant d'esprit (et ce fut, je crois, la première et la dernière fois de ma vie) que pendant les huit heures que je passai avec Jean-Jacques dans mes deux conversations. Quand il me dit définitivement qu'il vouloit attendre dans Paris tous les décrets de prise- de-corps dont le clergé et le parle- ment le menaçoient, je me permis Quelques vérités, un peu sévères, sur sa manière d'entendre la célébrité. Je me souviens que je lui dis : M. Rousseau, plus vous vous cachez, et plus vous éles en évidence i plus vous êtes sauvage, et plus vous devenez un homme public.
Ses yeux étoient comme deux as- tres. Son génie rayonnait dans ses
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regards, et m'électrisoît. Je me rappelle que je finis par lui dire, les larmes aux yeux, deux ou trois fois : Soyez heureux, Mojisieur ; soyez heu-' reux malgré vous. Si vous ne voulez pas habiter le temple que je vous ferai bâtir dans cette souveraineté que fat en Empire, oiije nai ni parlement, ni déjugé, mais les meilleurs moutons du monde, restez-en France. Si, comme je Vespcre, on vous y laisse en repos^ vendez vos ouvrages, ac/ietez ime j'oHq petite înaison de campagne prh de Paris ; entr ouvrez votre porte à quel- ques-uns de vos admirateurs, et bientôt on ne parlera plus de vous.
Je crois que ce n'étoit pas son compte: car ii ne seroit pas même demeuré à Ermenonville, si la mort ne j'y avoîL pas surpris. Enfin, touché de l'effet qu'il produi;^oît sur moi^ et Y 3
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convaincu de mon enthousiasme pour lui, il me témoigna plus d'intérêt et de reconnoissance qu'il n'avoit cou- tume d'en montrer à l'égard de qui que ce soit : et il me laissa, en me quittant, le même vide qu'on sent ù son réveil, après avoir fait un beau rêve.
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MON' SÉJOUR CHEZ M. DE VOLTAIRE.
Ce que je pouvois faire de mieux chez M. de Voltaire, c'étoit de ne pas lui montrer de l'esprit. Je ne lui parlois que pour le faire parler. Jai été huit jours dans sa maison, et je voudrois me rappeler les choses sublimes, simples, gaies, aimables qui partoient sans cesse de lui ; mais, en vérité, c'est impossible. Je riois ou j'admirois, j'étois toujours dans l'i- vresse. Jusqu'à ses torts, ses fausses connoissances, ses engouemens, son manque de goût pour les beaux-arts, ses caprices, ses prétentions, ce qu'il ne pouvoit pas être et ce qu'il étoit, tout étoit charmant, neuf, piquant et
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imprévu. Il souhaitoit de passer pour un homme d'état profond, ou pour un savant, au point de désirer d'être ennuyeux. Il aimoit alors la consti- tution Angloise. Je me souviens que je lui dis : Monsieur de Voltaire, ajoiitcz-y comme son soutien TOcéan^ sans lequel elle ne durerait pas»
L'Océan, me dit-il, vous allez me faire faire bien des réflexions là-dessus. On lui annonça un homme de Genève qui Tennuyoit : vite, vite, dit-il, du Tronchin i — c'est-à-dire, qu'on le fît passer pour malade. Le Genevois s'en alla. Que dites-vous de Genève ? me dit-il un jour, sachant que j'y avois été le matin. Je sa vois que dans ce moment-là il détestoit Ge- nève.— ^Ville affreuse ! lui répondis- je, quoique cela ne fût pas vrai. — Je racontai à M. de Voltaire, devant madame Denys, un trait qui lui étoit
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arrivé, croyant que c'étoit à madame de Graffigny. M. de Xïménh i'avoit défiée de lui dire un vers dont il ne lui nommât pas tout de suite l'auteur. II n'en manqua pas un. Madame Denys, pour le prendre en défaut, lui en dit quatre;, qu'elle fit sur le champ. Eh bien ! Monsieur le Marquis, de qui cela est il f — De la chercheuse (Tes- prit. Madame.
Ah ! ah ! bravo ! bravo ! dit M. de Voltaire : pardi, je crois quelle fut bien bête — Riez-en donc, ?na nilce. Il étoit occupé alors à déchirer et pa- raphraser l'histoire de l'église par l'ennuyeux abbé de Fleury. Ce n'est pas une histoire, me dit-i!, en en par- lant, ce sont des histoires. Il ny a quà Bossuet et à Fléchier que je pev' mette d'être bons chrétiens. Ah ! Mon- sieur de Voltaire, lui dis je, et aussi 4 quelques révérends pères, dont les
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enfans vous ont assez joliment élevé. Il me dit beaucoup de bien d'eux. Vous venez de Venise P Avez-vous vu le procurateur Pococurantc P Non, lui dis je, je ne me souviens pas de lui. Vous n'avez donc pas lu Candide? me dit-il en colère : car il y avoit un temps où il aimoit toujours le plus un dô ses ouvrages.— Pardon, pardon. Monsieur de Voltaire, j'étois en dis- traction i je pensois à l'étonnement que j'éprouvai quand j'entendis chan- ter la Jérusalem du Tasse aux gondo' liers Vénitiens. — Comment donc? expliquez-moi cela, Je vous prie. — ^Tels que jadis Métialque et Mœlibée, ils essaient la voix et la mémoire de leufs camarades, sur le Canal grande, pen- dant les belles nuits de l'été. L'an commence en manière de récitant, et un autre lui répond et continue. Je ne crois pas que les fiacres de Paris
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sachent la He?iriade par cœur, et ils entonneroient bien mal ses beaux vers, avec leur ton grossier, leur ac- cent ignoble et dur, et leur gosier et leur voix à Teau-de-vie. — C'est que les Welches sont des barbares, des en- nemis de lliarmonie, des gens à vous égorger^ Monsieur. Voilà le peuple, et ?ios gens d'esprit en on tant,' quils en mettent jusques dans les titres de leurs ouvrages. Un livre de l'Esprit, c'est de Vesprit follet que celui-là, V Esprit des Lois, c'est de l^ esprit sur les lois. Je nai pas V honneur de le comprendre. Mais f entends bien le^ Lettres P er saunes : bon ouvrage que celui-là. — Il y a quelques gens de lettres dont vous paroîssez faire cas. ^—Vraiment, il le faut bien; d'A- lembert, par exemple, qui faute d'ima- gination, se dit géomètre; Diderot, qui, pour faire croire qu'il en a, est
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enjic et dêclamatmr ; et Marmontel^ dont, entre ?ious, la poétique est ini7i- telligîble. Ces gens -là diroient que je suis jaloux. Quoîi s'arrange donc sur mon compte. On me croit fron- deur, et Jlalleur à la cour ; en ville, trop philosophe j à l académie, 'ennemi des philosophes i Vanic- christ à Borne, pour quelques plaisanteries sur ses abus, et quelques gaietés sur le style