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LES

LÉGENDES ÉPIQUES

DU MEME AUTEUR

à la même librairie

Dr: Nicoi.Ao Misi-To (gallici-; Coi. in Mrsi/r), francog-allico carminuiii scriplore, 189!?, in-8. 3 fr.

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J^ES I\\Hi.i\i .\. éludes de lillérature populaire et (Tliisloire littéraire du moyen â^e, 3'" édition, conforme à la deuxième. 1911, fïr. in-8 12 IV. 50

lldMMAGE A Gaston Paris, leçon douverture du cours de lanj^ue et littérature françaises du moyen âge, prononcée au Collège de France le 3 février 1904, 1904, in-l(i. 1 IV. 50

Bibliographie des travaux de Gaston Paris, publiée par Joseph Bédier et Mario Roques, 1904, in-8, papier de Hollande (van Gelder), avec un portrait de G. Paris. 8 fr.

Les Chansons de croisade, publiées par Joseimi Bédier, avec leurs mélodies publiées par Pierre Aubrv, 1909. in-8. 10 IV.

LES

LÉGENDES ÉPIQUES

RECHERCHES SUR LA FORMATION

CHANSONS DE GESTE

Joseph BEDIER

Professeur nu C.ollè£;e de France

IV

Richard de Normandie dans les chansons de geste. Gormond et Isem-

BARD. SaLOMON DE BrETAGNE. L'aBBAYE DE SaINT-DeNIS. ReNAUD

de Montauban. Quelques légendes de l'Ardenne. Les prétendus modèles mérovingiens des chansons de geste. L'histoire dans les chansons de geste. Les légendes localisées. La légende de Ciiarlemagne. Etc.

PARIS LIBRAIRIE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR

5 , QUAI M A L A Q U A I S

1913

Tous droits réservés

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A LA MÉMOIRE

Gaston PARIS

Tu m'hai di servo tratto a libertate Per tutte quelle vie, per tult' i modi Che di ciô fare avean la potestate.

La tua magnilîcenza in me custodi. Da.xte. Paradis, XXXI, 85.

RICHARD DE NORMANDIE

DANS LES

CHANSONS DE GESTE

RICHARD DE NORMANDIE

DANS LES CHANSONS DE GESTE

Les chansons de geste oél^Jtent on p^soonage qui, de Farea de tons^ n'est antre que le duc de XcKmandîe Ridiard I^, fils de Gnillanme Longœ-Epée, et petit-fils de Rollon.

Dans la Chanson de Roland, c'est fan qoi commande Yeschitle des Xonnands :

¥f4A Xaimes dax et li qœns iozoans

La quinte eschele mt faite de Nonnans.

Vint milie sont, ço dieat toit li Franc

Armes nnt bêles et bons ceral> cnranz ;

Ja par morir cil n'etent recieanz;

Soz ciel n'ad «:ent ki pins poissent en camp

Richard li reir ks piierat d camp :

CEI î ferri': le 5-2121 esoEeï Ir^aclnaiil *.

?iu:?iriiir-< ckiaas:'Li>. '.»a, -î'^r jO'jCir'^'O'gine. RenMud de Montaaban. Fîerahras^ etc., (ont de fan Tnn des doone pairs. Les chansons mêmes qoi ne Tadmettiait pas dans la faste honorée des pairs de Cbarlemagne le tiennent da moins pour Ton de ses piîndpanx banms.

n %nre donc dans |Hesqne tontes les chansons de geste. M- Qemec? Brix. en ime dissertation très miôî-

RICHARD DE NORMANDIE DANS LES CHANSONS DE GESTE

Les chansons de geste célèbrent un personnage qui, de l'aveu de tous, n'est autre que le duc de Normandie Richard I", fils de Guillaume Longue-Epée, et petit-fils de RoUon.

Dans la Chanson de Roland^ c'est lui qui commande Veschiele des Normands :

3044 Naimes li dux et II quens Jozerans

La quinte eschele unt faite de NoFmans.

Vint railie sunt, ço dient tuit li Franc.

Armes unt bêles et bons cevals curanz ;

Ja pur mûrir cil n'erent recreanz ;

Suz ciel n'ad gent kiplus poissent en camp ;

Richard li velz les guierat el camp :

Cil i ferrât de sun espiet trenchant ^ .

Plusieurs chansons, Gui de Rourgogne, Renaud de Montauban, Fierahras, etc., font de lui l'un des douze pairs. Les chansons mêmes qui ne l'admettent pas dans la liste honorée des pairs de Charlemagne le tiennent du moins pour l'un de ses principaux barons.

Il figure donc dans presque toutes les chansons de geste. M. Clemens Brix, en une dissertation très méri-

1. Edition Grôber. Cf. le vers 171.

4 RICHARD DE NORMANDIK

toire', a rassemblé et résumé les passages il paraît; par malheur, si les chansons de geste peuvent fournir sur Richard une collection de fiches, on ne saurait tirer de ces fiches une biographie poétique.

En effet, ce haut seigneur n'est, poétiquement, qu'un mince personnage. Il se tient avec complaisance à la disposition des poètes, prêt à toutes sortes d'emplois. Dans la Destruction de Home, par exemple, il descend en Italie à la tête d'une armée d'avant-garde. Dans Fiera- bras, dans \a Prise de Pampelune, il combat vaillamment en Espagne. Dans Aymeri de Narbonne ~, quand Charle- magne offre la ville sarrasine à ses compagnons harassés de guerre et qui refusent tour à tour, l'empereur ne manque pas de l'offrir à Richard de Normandie :

« Venez avant, Richarz de Normendie ; Vous estes dus de moltgrant seignorie, Si estes plains de grant chevalerie : Tenez Narbone, prenez en la baillie... »

et, comme les autres, Richard de Normandie refuse. Pareillement, dans Renaud de Montauban'^, quand Ghar- lemagne requiert tour à tour ses princijDaux barons de conduire l'un de ses ennemis au gibet, il ne manque pas d en requérir Richard de Normandie :

1. Richart I., Ilerzoy von dcr Normandie in der franzôsischen Literatur (dissertation de doctorat de l'Université de Munster), 1004.

2. Édition Demaison, v. 3;)8.

3. Édition Castets, v. 10180.

SON ROLE DANS LES ROMANS 5

« Vends avant, Richart de Ruhem la cité ; A'^os iestes uns de cous u plus me sui fiés ; Onques de vo linage ne me vint fausetés : Or vos covient, amis, que Richart me pandés »,

et, comme les autres, Richard de Normandie refuse. Dans ce même roman de Renaud de Montauhan, Richard joue un beau rôle de prisonnier intrépide', mais à son défaut le poète en aurait aussi bien chargé un Estout de Langres, ou un Ydelon de Bavière, ou tout autre comparse disponible ; et c'est au hasard aussi que le poète au Cou- ronnement de Louis - lui a confié un rôle de rebelle. Selon le Couj'onnenient de Louis, Richard meurt prison- nier du lils de Charlemagne, à Orléans, dans un sombre cachot ; cependant, la Chanson de Roland l'avait fait périr bien plus tôt, en Espagne, sous les coups de l'émir Baligant^ ; mais, au dire de la Chevalerie Ogier ^, il serait mort bien plus tôt encore, en Lombardie, tué par le roi Desiier; ce qui n'empêche pas, s'il faut en croire le roman de Gormond et Isenihard '^, qu'il ait été occis par le roi Gormond, à Cajeux en Vimeu. Ces quatre versions de sa mort, à Orléans, en Espagne, en Lombardie, en Vimeu, sont le symbole de l'insignifiance de sa destinée poétique. Bon vassal de Charlemagne, et pourtant vassal révolté du fils de Charlemagne, le roi Louis, bon vassal néanmoins, dans Gormond, du roi Louis, et nonobstant vassal révolté, dans Garin le Lorrain '^, de

1. Édition Castets, v. 14540 et suiv.

2. Edition Langlois, passini.

3. Édition Grôber, v. 3471.

4. Édition Barrois, v. 5409.

5. Edition Bayot, v. 140 et suiv.

6. Édition P. Paris, t. I, p. 67.

b RICHARD DE NORMANDIE

Pépin le Bref, nous dirions que Richard joue dans répopée française un rôle incohérent, s'il n'était plus exact de dire qu'il n'y joue aucun rôle réel.

Il n'y est rien, qu'un nom. Mais sur ce nom se pose avec une netteté particulière le problème de la formation des chansons de geste. Comment nos vieux poètes ont- ils connu ce personnage et pourquoi l'ont-ils introduit dans leurs romans?

Léon Gautier fait sans hésiter la réponse habituelle : « Il est permis d'afïirmer, dit-il, qu'à l'époque du Roland des chants populaires lyriques étaient depuis longtemps consacrés à notre héros ^. »

Devant cette théorie des « chants populaires lyriques », nous restons parfois désarmé. Par exemple, les romans de chevalerie du xii*" et du xiii® siècles connaissent « un roi Desiier de Lombardie » ou un « comte Aimer » : c'est, dit la théorie, que cet Aimer et ce Desiier, personnages contemporains de Charlemagne, ont été de leur vivant chantés en des « cantilènes », ou en des « chants popu- laires lyriques », ou en des « poèmes épiques », lesquels se sont propagés à travers les siècles. Et si nous osons dire au contraire que ces noms ont pu être tirés par les poètes du xii'' siècle de banals livres latins ou de banales traditions d'église, on nous somme de le prou- ver. Comment le prouver ? Parfois, nous n'avons d'autres preuves à l'appui de notre dire que celles que nous tirons de l'extrême invraisemblance de l'hypothèse adverse.

Nous serions ici dans le même embarras, si Richard

1. A la note du vers 171 de son édition de la Chanson de Roland.

SON ROLE DANS LES ROMANS

avait comme Desiier vécu au temps de Charlemagne. Mais il a vécu bien plus récemment, puisqu'il a régi la Normandie de 943 à 996, date de sa mort, et l'hypothèse des « cantilènes » ne peut être formée à son sujet sans que sa bizarrerie frappe aussitôt les yeux. Le plus ancien romancier qui a eu la fantaisie d'introduire Richard dans une chanson de geste écrivait quelque cent ans seulement après 996, puisque Richard est déjà un personnage du Roland. Ce premier auteur, prenant Richard, mort en 996, pour un baron de Charlemagne, mort en 814, a donc commis le même anachronisme que ferait un romancier d'aujourd'hui qui prendrait Napo- léon pour l'un des généraux de Louis XllI.

Par là, [il est visible que ce premier poète n'exploitait pas d'anciens « chants populaires lyriques » sur Richard de Normandie : ces chants, à moins qu'on les veuille supposer vides de tout contenu, ne lauraient-ils pas averti, par quelque circonstance de temps ou de lieu, que [ce duc n'avait pas vécu au temps de Charle- magne ? Mener à Roncevaux, à une époque il n'y avait en France ni Normands ni duché de Normandie, une troupe de Normands commandée par le duc Richard de Normandie, c'est une erreur d'une admirable naïveté.

En son ignorance du passé merveilleuse et totale, un premier auteur a ramassé quelque part le nom de ce per- sonnage historique. ? 11 n'importe guère de le savoir, semble-t-il. En toute région de la France, au xi^ et au xii'' siècles, les livres abondaient qui parlaient de ce Richard, et ces livres avaient des lecteurs; l'un quel- conque de ces lecteurs a pu, par un hasard quelconque,

8 RICHARD DE NORMANDIE

communiquer ce nom à lun quelconque des auteurs de nos chansons de g^este.

La théorie des origines anciennes et populaires des chansons de g-este est donc ici impuissante, et il pourrait nous suHire de l'avoir constaté. Mais voici qu'à notre surprise les mêmes poètes qui viennent de nous mani- fester leur complète ig-norance de l'histoire, savent rap- porter de Richard trois traits particuliers, dont aucun n'est banal.

1" Ils l'appellent Richard le Vieux '. Pourquoi 1 Ricar- cliis uctus, vetuhis, senior, c'est le surnom que porte notre duc en diverses chroniques normandes ^, qui le dis- tinguent ainsi de son fils et successeur Richard II (-|-1027). Donc ces poètes ignorants doivent le nom de leur Richard à des gens qui, eux, étaient renseignés, et qui distin- guaient les deux ducs : Ricardus aniiquior, Ricardiis junior.

En un passage du roman de Gui de Bourgogne '^ Richard porte un autre surnom :

Après parla Richars, li dus de Normandie : C'est Richart sans poiir, ke de Roen fu sire.

Les historiens normands du xii'' siècle donnent en effet aussi à Richard P"" le surnom de Richard sans peur, qui n'est pas indifférent, comme on le verra bientôt.

3** Dans Gormond et Isenibard, notre héros apparaît dans la bataille :

1. Ce surnom se trouve dans la Chanson do Roland, dans le Couronnement de Louis, etc.

2. Chez Orderic Vital, chez Robert de Torigny, dans la Chro- nique ascendante, etc. Voyez Brix, ouvr. cité, p. 16, note 4.

3. Vers 73, leçon du manuscrit du Musée britannique, à la page d3o de l'édition Guessard.

SON ROLE DANS LES ROMANS \f

Eis lur li quens de Normendie, Celui ki de Rnem fut sire, Et de Fescamp lîst l'abbeie '.

C'est k Fécamp que nous mène aussi une autre chanson de geste, Guide Bourgogne :

Après parla Richars, li dus de Normendie, Qui de Fescamp fist faire la plus mestre abeïe ; Encor i gist eu fiertre en une tor antie.

L'auteur de Fierahras sait de plus nous dire sous quel vocable Richard avait placé l'abbaye de Fécamp : dans un épisode les pairs de France, et parmi eux le duc Richard, admirent de riches statues d'or de Jupin, d'ApoUin, de Tervag-ant, qui parent une « synagogue » sarrasine, l'un d'eux s'écrie :

3169 'i Car pleûst ore a Deu, le roi de maïslé, Richarz tenist Jupiu a Rouen sa cité, S'en feroit le mostier de Sainte Trinité ! »

Voilà donc que se renouvelle pour Richard de Nor- mandie le même fait singulier que nous offrent si souvent les chansons de geste : comme pour Ogier, comme pour Guillaume, pour Girard et pour tant d'autres, les auteurs de ces romans, si prodigieusement ignorants de l'histoire vraie de leurs héros, savent pourtant quelles églises ils ont fondées ou protégées, et nous conduisent droit à leur tombeau. En cette occasion encore, suivons-les ils nous conduisent.

]. Édition Bayot, v. 140.

10 RICHARD DE NORMANDIE

Les diverses chroniques de Normandie, celle de Wace *, celle de Benoît -, racontent que le duc Richard avait d'avance fait préparer son cercueil et l'avait fait déposer dans l'abbaye de la Sainte-Trinité, à Fécamp. Par son ordre, chaque vendredi, on remplissait ce cercueil d'un froment pur, que l'on distribuait aux pauvres. Richard tomba malade à Bayeux ; quand il sentit sa mort appro- cher, il se fit porter à sa chère abbaye, revêtit une haire, déposa une offrande sur le maître-autel, et reçut la communion et le viatique. On lui demanda quel lieu de l'ég'lise il avait choisi pour sa sépulture. Il répondit qu'il n'était pas digne de reposer dans le sanctuaire et demanda à être enterré à la porte, au « desgout de la g-outiere ^ ». On fit selon sa volonté. Mais, le lendemain, le comte Raoul ayant rouvert sa bière, le corps répandit une odeur de sainteté. On éleva alors en ce lieu une chapelle, sous l'invocation de saint Thomas, et Richard II y fut à son tour enterré, en 1027. Le père et le fils res- tèrent là jusqu'au douzième siècle, et c'est cette tombe qu'ont pu voir nos plus anciens auteurs de chansons de g-este. Mais en 1162, les moines de la Sainte-Trinité voulurent leur donner une sépulture plus belle. L'élé- vation de leurs corps eut lieu en présence du roi d'An-

1. ftoman de Rou, édition Hugo Andresen, t. II, v. 721.

2. Benoil,Chronique des ducs de Normandie, édilionFr. Michel, . 26304.

3. Benoît, v. 26418.

LA SAINTE-TRINITÉ DE FÉCAMP 11

fl^leterre Henri II, et Wace l'a racontée en témoin oculaire ' :

Le cors de lui et de sun père,

Si que jel vi, kar jeo i ère.

Furent de terre relevez

Et triés le maistre autel portez;

La furent portez et la un :

Li moigne en grant chierté les unt.

Des inventaires anciens montrent que ces moines gardaient encore au xi\^ siècle dans leur trésor maintes reliques : « la baniereque Ton appelé au conte Richart», « le hanap au duc Richart », « le bout du baston au duc, d'argent, a pierres », « le capel au duc », « l'espee au duc », etc. 2. Autour de sa sépulture des légendes se sont formées, et aussi dans les autres églises qu'il avait fondées ou enrichies, à Saint-Ouen de Rouen, à Saint- Wandrille en Caux, à Saint-Michel-du-Péril de la Mer 3.

Les unes avaient rapport à sa piété, comme le conte du sacristain de Saint-Ouen, ce fabliau monastique que Wace a rimé avec tant de bonhomie ^.

D'autres légendes sont propres à expliquer son surnom de Richard sans peur. L'une d'elles raconte son combat, la nuit, dans une église, contre un démon qui était entré dans la bière d'un mort :

1. Rou, édition H. Andresen, v. 2243,

2. Inventaires de 1360 et de 1375, publiés par Ch. de Beaure- paire dans la Bibliothèque de VEcole des Chartes, 1859, p. 155.

3. Voyez Wace, Chronique ascendante, v. 245 et suiv. ; Rou, V. 207 et suiv. ; le Roman du Mont Saint-Michel, par Guillaume de Saint-Pair, v. 1681 et suiv., v. 2714 et suiv., etc.

4. Rou, V. 336 et suiv.

12 RICIIAnD DE >ORMANDlE

Par nuit errout cume parjur, Unkes de rien nen oui poiir. Maint fantosme vit et trova : Unkes de rien nes'esfreia. .. Pur ceo qu'il erroit par nuit tant Alout la gent de lui disant K'autresi clerpar nuit veeit Cum uns autres par jur feseit '.

C'est par une de ces nuits, il errait comme en plein jour, que le duc rencontra, dans la foret de Moulineaux- sur-Seine, la troupe des âmes damnées, la mesnie Helle- quin, qui s'en allait en Palestine combattre de fantas- tiques Sarrasins. Richard attendit le roi-fantôme, le força à l'emporter avec lui par les airs, dans un pan de son manteau, jusqu'à l'ég-lise Sainte-Catherine du Mont Sinaï ~.

Mais la plus illustre des légendes auxquelles le nom du duc Richard ait été mêlé est celle qui faisait la richesse et la gloire de TabbaA^e de Fécamp, la légende du Précieux Sang. L'abbaye s'enorgueillissait de posséder

1. Flou, V. 275 et suiv. Cf. la Chronique ascendante de Wace, V. 2511, la Chronique de Benoît (édition Fr. Michel, t. II, p. 325), etc. C'est sur ces chroniques et principalement sur les récits de Wace que se fonde le roman de chevalerie de Richard sans peur, duc de Normandie (du xiv^ siècle, en quatrains mono- l'imes). Voyez sur ce roman, qui finit par entrer dans la librairie de colportage, Leroux de Lincy, Nouvelle bibliothèque bleue, Paris, 1842, p. xxv-xxix, et G. Paris, La Littérature normande avant l'annexion, 1899, p. 11.

2. D'après la Chronique de Normandie (fin du xin« siècle) ; voyez la Chronique des ducs de Normandie, édiiïon Fr. Michel, t. II, p. 336 et suiv.

LA SAINTE-TRINITÉ DE FÉCAMP 13

le sang qui s'était figé autour des plaies du Sauveur et le couteau dont s'était servi le disciple Nicodème pour recueillir ces parcelles du corps de Dieu.

Or, selon la tradition de l'abbaye ', c'est le duc Richard sans peur qui, par la grâce divine, avait retrouvé ces reliques. Un jour qu'il se faisait représenter par son chapelain les titres d'une église de Fécamp, occupée à cette époque par des religieuses, il découvrit un document jusqu'alors ignoré, l'histoire du Précieux Sang : on y lisait comment Isaac, neveu de Nicodème, avait enfermé les reliques dans le tronc d'un figuier et comment la mer avait porté le figuier au rivage choisi par Dieu {Fici campus), et maintes autres merveilles des temps anciens. Le duc Richard, ému à la lecture de cet acte, appela des ouvriers et fit rechercher les reliques. On fouilla sous l'autel et on les y trouva dans le tronc du figuier. Richard fit alors élever, à la place de la modeste église bâtie par son père, Guillaume Longue-Epée, un temple magnifique. « Tous les matériaux étant réunis, il ouvrit lui-même la terre pour poser la première pierre du nouvel édifice, et cette pierre se trouva être un frag- ment de celle sur laquelle, au temps de Guillaume Longue-Epée, un ange avait laissé l'empreinte de son pied. » Richard, travaillant lui-même avec les maçons, enferma dans un pilier proche du maître-autel le Précieux

1. Représentée par un récit latin qui se lit en plusieurs manu- scrits (Musée britannique, fonds Harley 1801 ; Caius Collège, à Cambridge, etc.), et qui a été traduit dès le xiii'^ siècle en vers français. Ce poème français a été publié par Leroux de Lincy en appendice à son Étude historique et littéraire sur l'abbaye de Fécamp, 1840.

14 RICHARD DE NORMANDIE

Sang-. Et pour qu'il fùl mieux honoré, il remplaça les religieuses par un collèg-e de chanoines ; son fils, Richard II, fit venir des bénédictins.

À quelle époque fut rédigée cette histoire? Sans doute vers 1171, date à laquelle les moines, ayant retrouvé le pilier Richard avait caché les reliques, le transférèrent sur le maître-autel, Mais il est probable que, bien plus anciennement, on racontait à Fécamp une histoire ana- logue du Précieux Sang. Vers Fan 1120 déjà, l'arche- vêque de Dol, Baudri de Bourgueil, ayant visité l'abbaye, écrivait une relation de sa visite, d'où il suffira de déta- cher ces quelques lignes : « Ce monastère est digne d'être comparé à la Jérusalem céleste. On le nomme la Porte du ciel, le Palais du Seigneur. L'or, l'argent et les ornements de soie y brillent de toutes parts. On y voit beaucoup de reliques, et l'on y conserve le Précieux Sang de Jésus- Christ, qui fut inhumé par Nicodème, comme le dit saint Jean. Des pèlerins viennent en foule de tous pays vers cette abbaye. »

Des pèlerins, et sans doute aussi, à leur suite, des jongleurs. La légende du Précieux Sang de Fécamp rap- pelle aisément une légende illustre dans la poésie, celle du saint Graal. Ce qui est sûr du moins, c'est que les vieux romanciers du Graal avaient remarqué l'analogie et fait le rapprochement : en des vers bien connus, im continuateur de Chrétien de Troyes, au moment de raconter l'aventure du Mont Douloureux, allègue comme son autorité un livre de l'abbaye de Fécamp. 11 racontera cette aventure, dit-il.

Si com li contes nos afîche, Qui a Fescans est touz escris.

LA SAINTE-TRINITÉ DE FÉCAMP 15

Si les jongleurs ont introduit Richard de Normandie dans les chansons de geste, c'est qu'ils connaissaient ces légendes, du moins les plus anciennes ; c'est qu'ils avaient visité l'abbaye de Fécamp.

Ce n'est pas une simple conjecture. Un document précieux nous apprend que des jongleurs hantaient en effet cette abbaye et qu'ils étaient en relations étroites avec ces bénédictins.

C'est une pièce que Leroux de Lincy [Essai historique et littéraire sur Vahhaye de Fécamp^ Rouen, 1840, p. 378) a publiée « d'après le vidimus d'une charte de la fin du XII*' siècle, conservée à Rouen dans les Archives de la Seine-Inférieure ». Léon Fallue [Histoire de la ville et de l abbaye de Fécamp, Rouen, 1841, p. 485) en a publié une traduction ancienne, que voici :

Charte de la confrérie de saint Martin des frères jongleurs établie à Fécamp.

A tous les filz de saincte mère Eglise asquieulx ces présent escrit vendra, je, Raal, humble abbé de Saincte Trinité de Fescamp, salut en vrai salu de tout le monde. A desservir la grâce de la divine pitié notre Seigneur, nulle chose tant ne lui plest comme aemplir la lay et les commandemens faire^ et que nous soions aussi courchiés et dolens des pechiés et des mésaventures de nos frères comme de nos meïsmes ; ne autrement nous ne pourrions aler lassus amont en paradis, pour le pechié de la char, qui tant est pesans, se grant carité de fraternité, de devocion, d'oresons, d'omosnes ne nous alege le pechié, et que nous entendons ' que

1. Corriger : et que nous n'entendons ?

IG RICHARD DE NORMANDIE

est devocion cl ' orcson et omosne. Nous avons rocheii ovec nous une manière de gens séculiers, lesquieulx l'en appelle jon- <4^1eurs 2. Jaçoil ceu que la vie d'iceulx soit abandonnée a jouer et que elle soit escoulourjable ^, nequedent le fondement de foy qui est fundé en Jhesu Crist fait divers membres ^ aerdre a un bon chief. Laquelle chose n'est pas nouvelle ne nouveaument trouvée, ains fu commencliie en temps de bonne mémoire Ricart premier, duc de Normendie, et dura tout le temps o second duc Ricart et emprès nions. Willeme abbé. A icellui temps défailli iceste fraa- rie ^, mes par mauvestié et par avarice qui toujours refrede et amenuise, fut delessie iceste fraarie après la mort du premier roi Henri. Adechertes mons. Henri, de bon[ne] mémoire abbé a icoUui temps renouvela iceste fraarie *• et les rechut et concueilli on fraternité par le consentement de tout le chapistre. Adechertes, jeu, Raal, abbé, ne vuil pas que je n'ensuive les escrases et les faiz de si grans gens et de si nobles, [si] m'establi frère d'iceulx frères jongleurs, et leur octroyons plaine parcheiinerie de tous nos bienfais qui seront fais en notre abbeïe, si est assavoir en messes, eu vegilles, en jei'mes, en aumosnes, en oresons, et en toutes choses plaisantes a Dieu, que par carité ardente puissent ovec nous et nous ovec eux, aparestre devant la fâche Jhesu Crist en leeche et exultation o symphonies, o timbres, o vïeles, o psalterions, o orgues, o harpes, o fieules plaines de bones odours tenantes en leur mains '. Especiaument pour iceulx et pour nos frères ^, en

1. L'édition Fallue porte de et non et.

2. Voici le texte de l'original : » Inter caritatis nostre sinum in unitale fraternitatis quosdam homines seculai'es, arti joculatorie deditos, volenter et diligenter admisimus. »

3. « Quorum etsi ludicra et lubrica sil vita... »

4. « Membra debilia. »

;». Le texte latin porte autre chose: « Tempore secundi Ricardi dominique Willelmi abbatis primi perfecta plenius et consum- mata, ad nostram usque perseveravit etalem.Sed... »

fi. « Fraternitas. »

7. «Quatinus caritate juvante et ipsi nobiscum et nos cum illis in leticia et exultatione, in symphonia et choro, in tympano et psalterio, in cordis et organo, in manibus tenentes cytharas et phyalas plenas odoramentorum conspectui summi régis valeamus apparere. i

8. « Specialiter autem tam pro cis quam pro reliquis fratribus nostris. .

LA SAINTE-TRINITÉ DE FÉCAMP 47

tout temps et chascun jour nous célébrons trois messes, l'une de Sainct Esprit, que il nous commant au Fils; l'autre de Notre Dame, qu'elle deprie pour nous son Filx ; la tierche pour les tres- passés, que eulx aient repos parduraljle. Et chascune fois que il y en ara trespassé des frères, et l'en le nous lerra assavoir, il sera assous premièrement en chappitre et en fesmes le servise auxi hautement comme de un de nos frère moignes. Et chascun an pour icheux frères nous faison deux trentieulx ^, l'un après Noël, l'autre emprès Penlhecoustes. Geste fraarie doit estre en ceste manière tenue que chascun an, au jour de la Saint Martin en esté, s'asembleront les frères jongleurs et tous ceulx que nous avons rechevis ovec nous et ferons tous ensemble une sollempnité et solempnelle prochession, et de chascun d'iceulx l'en cuidra cinq deniers, lesqueulx seront en tel manière départis que les deux pars seront a[s] meseaux de Fescamp, la tierche partie sera au luminaire de nostre église, la quarte partie sera a l'œuvre d'icelle esglise ovec les lais des mors. Et en l'obbit d'iceulx frères larra chascun qui pourra trois soulx, les povres deux soulx, les très povres douse deniers. Tous ceux qui tendront ceste fraarie, soient jongleurs ou chevaliers ou autres, lerront du leur a l'euvre de la dite église. Adechertes de cette fraarie nous establimes mestre et recteur Henri de Gravenchon ^. A tous ceulx qui ceste fraarie tendront et garderont soit pais et joie in secula. seculoruiti. Amen.

Ce beau document appelle quelques remarques. Une fois de plus, les jongleurs de geste nous ont conduit vers une abbaye; une fois de plus, entrant dans cette abbaye, nous constatons qu'ils entretiennent avec elle des rap- ports réguliers, mais combien étroits, à Fécamp !

Cette charte est, je crois, le plus ancien document qui atteste la formation d'une confrérie de jongleurs. La con- frérie de Fécamp subsista durant tout le moyen âge et jusqu'au xvi^ siècle ^.

i . « Duo tricenaria. »

2. « Henricum de Grevencum. »

3. Dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1859, p. 156,

J. BÉDiER. Les légendes épiques, t. IV. 2

18 RICHARD DK NORMANDIE

L'abbé de qui notre charte émane est Raoul d' Argences, sixième abbé de Fécamp, qui régit le monastère de 4188 à 1219. Mais il résulte du texte que la confrérie est bien plus ancienne. Les liens de fraternité entre moines et jong^leurs s'étaient relâchés quelque temps, dit la charte, ou brisés après la mort du roi Henri P'" d'An- gleterre (li:j:i) ; mais l'abbé Henri de Sully (1139-1188) les avait renoués. La « fraarie » florissait donc à la belle époque des chansons de geste, et, s'il fallait en croire la tradition du monastère, elle remonterait au temps même du duc Richard P^ Certes, ce trait est légendaire : il ne prouve pas moins que les jongleurs du xii'' siècle croyaient que le bon duc Richard les avait appelés, lui le premier, « mes frères les jongleurs », N'en est-ce pas assez pour expliquer qu'ils l'aient admis dans leurs poèmes et placé au nombre des douze pairs de Charlemagne ?

Ch. de Beaurepaire a publié d'anciens inventaires du trésor de récamp, d'où j'extrais ce qui suit : « Aux batteleurs, le jour saint Martin d'esté en cest an de compte, pour huit besseaux d'avoine et un quarteron de foin à eulx délivré pour leurs chevaulx... » (Compte de 1507-8;. « A été paie a Tarabin Tarabas, jongleur, maire de la frairie de saint Martin de Fecamp, en l'an de compte, et a ses compaignons, qui ont esté au nombre de dix mesnages, a compter le dit maire double, a chacun desquels mesnages est deu cinq i)oyteaulx de foin, pour ce a esté paie pour chascun bois- seau d'avoine 111 s., VI d. ; monte le tout 42 s., G d. -> (Compte de 1524-5).

GORMOND ET ISEMBARD

GORMOND ET ISEMBARD

I. Recensement des textes : Hariulf, le Fragment de Bru- xelles, Philippe Mousket, Lohier et Mallart.

II. Analyse des poèmes.

III. L'élément historique. 1. L'invasion normande de 880. 2. Les concordances de l'histoire et de la légende qui peuvent s'expliquer par la seule tradition orale. 3. Le roi Gormond : QUE SON personnage fut introduit dans les chansons de geste par des clercs, exploitant a contre- sens des textes historiques.

IV^. La formation de la légende a l'abbaye de Saint-Riquier.

I

Recensement des textes principaux: Hariulf,

LE Fragment de Bruxelles, le résumé de Philippe Mousket,

Lohier et Mallart.

Gormond et Isembard est un roman remarquable à bien des titres, mais d'abord pour son ancienneté. Hariulf*, moine de Saint-Riquier en Pontieu, en parle déjà dans la chronique de son abbaye"^, qu'il acheva en l'année 1088 '^. Il est fort peu de chansons de geste, s'il en est une seule, dont l'existence soit attestée à une date aussi haute.

1. Hariulf, vers 1060, moine à Saint-Riquier jusqu'en HOa, puis abbé d'Oudenbourg en Flandre, mort en 1143.

2. Chronique de l'abbaye de Saint-Riquier, par Hariulf, publiée par Ferdinand Lot, Paris {Collection de textes pour servir à Vétude et à V enseignement de Vhistoire), 1894, p. 141.

3. Il l'a revisée en 1104; il n'est donc pas impossible que le passage qui nous intéresse ait étécomposé seulement à cette date.

22 GORMOND ET ISEMBARD

Voici ce témoig'na<^e, qui se lit au livre III, chapitre XX, de la Chronique de Sainl-Riquier :

« Après la mort de Louis [Louis le Bèg-uo, -j- 879j, ses fils Louis [Louis m de France,^- 882] et Carloman [7 834] se partagèrent le royaume. Sous leur règ-ne, il arriva par la volonté de Dieu qu'une multitude innomljrable de païens franchirent les frontières de la France, sous la conduite de leur roi Guaramond [Guaramundua], lequel, à ce qu'on rapporte, après avoir soumis de nombreux royaumes à sa très cruelle domination, voulut encore régner sur la France. Il avait été engagé en cette entreprise par un certain 'Esemhavà [E se mb ardus). Celui-ci, Franc de noble origine, s'était attiré la colère du roi Louis : traître à son pays natal, il exhortait ces peuples barbares à envahir nos frontières. Mais, parce que les circonstances de ces événements sont rapportées par les chroniques, et parce qu'en outre elles sont répétées chaque jour et chantées par les gens de notre pays, tenons-nous-en à ce résumé, omettant le reste. Qui voudra savoir le tout, ce n'est pas notre écrit, c'est l'autorité des anciennes gens du pays qui le lui apprendra (SeJ quia quo modo sit factum non soluni historiis, sed etiam patriensium nienioria quolidie recolitur et canlatur, nos, pauca memorantes, caetera omitlamus, ut qui cuncta nosse anhe- lat, non nostro scripto, sed priscorum auctoritate doceatur). >>

Après avoir rapporté comment, à l'approche des barbares, les moines de Saint-Riquier s'enfuirent, emportant leurs reliques, Hariulf poursuit en ces termes :

<i Les envahisseurs, ayant abordé sur nos rivages, débarquèrent et parcoururent les provinces de Vimeu et de Pontieu. Ils détrui- sirent les églises, égorgèrent les chrétiens, répandirent par toute la i-égion le sang et la mort. La très glorieuse église de Saint- Riquier était trop grande et trop solidement construite pour qu'ils réussissent à la renverser. Ils l'incendièrent donc, après l'avoir dépouillée de tous les ornements que nos frères n'avaient pu emporter dans leur fuite. Or le roi Louis combattit ces barbares, dans le Vimeu. 11 triompha d'eux et tua leur roi Guaramond. Des milliers d'infidèles furent tués, les autres mis en fuite. On dit que dans cette bataille le roi Louis, à force de frapper, se fit des lésions internes, dont il mourut quelque temps après. Il avait régné deux ans, trois mois et vingt-quatre jours. »

RECENSEMENT DES TEXTES 23

Chaque phrase de ce texte est dig-ne d'attention. L'ex- pédition de Guaramond et d'Esembard y est résumée à grands traits, mais qui se retrouveront les mêmes dans les romans. Hariulf croit écrire une pag-e de l'histoire vraie de son église. Il connaît, nous dit-il, Guaramond et Esembard par des historiae, c'est-à-dire par des chroniques latines ; il les connaît aussi par des récits que l'on raconte et par des poèmes que Ton chante [reco- litur et cantatur). Il considère ces poèmes comme des œuvres locales [patriensium me/noria recolitur^)^ qui se fondent sur la tradition reçue des anciens du pays [priscorum auctoritas).

Quel regret qu'il n'ait pas analysé avec plus de détail les poèmes « qui se chantaient chaque jour » à la porte de son abbaye ! A leur défaut, nous possédons du moins un débris d'un roman sans doute assez sem- blable à ceux qu'il entendit. C'est le texte connu sous le nom de Frao-ment de Bruxelles ''.

\. Hai'iulf, qui était dans le Pontieu [Pontivo na us), appelle les habitants du Pontieu patriotae nostrates {y>.28). Cf. l'introduc- tion de x\]. F. Lot, p. V. Patrienses désigne donc ici sous sa plume les gens du Pontieu.

2, Il se compose de deux feuillets de parchemin, détachés d'une reliure. Il a été publié quatre fois : par de Reifîenberg, La mort du roi Gormond, en son édition de la Chronique rimée de Philippe ilfous/ces, Bruxelles, 1838, t. II, p. ix ; par Aug. Scheler, La Mort deGormond, dans le Bibliophile belge, t. X, 1873, p. 149 (tirage à part, Bruxelles, 1876); par Robert Heiligbrodt, Fragment de Gormond et Isembard, dans les Romanische Studien, t. III, 1878, p. 501 (cf. t. IV, 1879-80, p. 119 ; par Alphonse Bayot, Gormond et Isembart, reproduction photocollographique du manuscrit unique, II, i8i , de la Bibliothèque royale de Belgique, avec une transcription littérale, Bruxelles, 1906. L'écriture du manu-

24 GORMOND KT TSEMRAHD

II se compose de 661 octosyllabes, qui forment vingt- trois laisses assonancées. Dans l'une des scènes, quatre vers sur une même assonance se répètent les mêmes après chaque laisse, à la manière d'un refrain. Cette technique ne se retrouve en nulle autre chanson de geste. On est en peine de dire à quelle région de la France du Nord le poète appartenait : comme il arrive presque toujours pour les textes assonances, l'examen linguistique n'a donné que des résultats incertains^ Quant k la date du roman, plusieurs critiques l'ont fait remonter jusqu'au temps de la chronique d'IIariulf, voire un peu plus haut-; d'autres l'ont attribué à la fin du xii^ siècle et même au commencement du xiii'' seulement ^. C'est un écart de plus d'un siècle. A ces dates extrêmes, il convient de préférer celle que G. Paris a proposée^ en 1902 et sou-

scrit, au jugement de M. Bayot, est du xiii'^ siècle. M. A. Langfors [Neuphilologisclie Miflhcilunyen, 1910, p. 24), remarquant que les lettres ornées sont alternativement rouges et vertes, ce qui est un signe d'ancienneté, contirnie cette datation.

1. Plusieurs érudils ont cru y reconnaître des traits dialectaux du Nord-Est, M. Heiligln-odt notamment (p. 511 et suiv.), et G. Paris (voyez son Esquisse historique de la. littérature française au moyen âge, 1907, p. 72). D'autres, M. K. Voretzsch notamment, l'attribuent plutôt à l'Ile de France (voyez son Einfiihrung in das Studium der altfranzôsischen Literatur, 1905, p. 208, et son compte-rendu de l'édition de M. Alphonse Bayot, dans le Litera- turhlall fur germanische und romanische Philologie, 1906).

2. M. Zenker [DasEpos von Isembard und Gormund, p. 6).

3. Voyez une étude de M"'' Kerstin Ilârd al" Segerstad intitulée Sur rage et l'auteur du Fragment de Bruxelles, dans les Mélanges Geijer, Upsal, 1901, p. 125.

4. Après des hésitations, qui représentent assez bien l'étendue des oscillations de la critique et la difficulté du problème. Dans

RECENSEMENT DES TEXTES 25

tenue par de forts arguments ^ : le roman que nous représente le Fragment de Bruxelles peut être placé, dit- il, « vers la fin du premier tiers du xii^ siècle ». G. Paris a établi en outre qu'il est postérieur à la Chanson de Roland. Mais de combien d'années ? Dans la série qui comprend la Chanson de Roland, la Chanson de Guillaume, la Chanson du Pèlerinage, la Chanson du Couronnement de Louis, quelle est sa place? et réussira- t-on un jour à fixer cette chronologie ?

Le Fragment de Bruxelles ne nous a conservé que

VHistoire littéraire de la France (t. XXVIII, 1881, p. 25i), G. Paris attribue le Fragment de Bruxelles « à la première moitié du xii^ siècle », mais à la <( seconde moitié du xi" siècle », au § 22 de sa Littérature française au moyen âge (!■'* édition, 1888); dans la deuxième édition de ce livre (1890), il conserve le texte du § 22 ; mais dans le Tableau chronologique aiouté en appendice, il classe le Fragment parmi les ouvrages composés « dans le premier tiers du xii" siècle » ; enfin, dans son Esquisse historique de la littérature française au moyenâge, publiée en 1907, écrite en 1901, il propose comme date (p. 72) « la fin du xi« siècle ».

1. Voyez la Romania, t. XXXI (1902), p. 44o. G. Paris y i-end compte du mémoire de M"« Kerstin Hârd af Segerstad. « Le poème, écrit-il, n'est pas du xi'' siècle, comme le démontre le pas- sage (v. 375 ss.) le roi dit qu'il tient son fief de saint Denis : le roi de France n'a été feudataire de l'abbaye de Saint-Denis qu'à partir de 1082, Philippe I'^'" est devenu comte du Vexin et avoué de Saint-Denis, et il a fallu un certain temps pour que cette iiotion se répandit dans le peuple... 11 semble même que ce n'est que Louis VI qui reconnut formellement le lien féodal qui l'unissait à l'abbaye: Comitatum Vilcassini.. rex Francorum Ludovicus Phi- lippi... inpleno capitula heati Dionysii professus est se ab eo habere^ et jure signiferi, si rex non esset, hotniniuni ei debere (Suger, éd. Lecoy, p. 162). C'est en 1124 que le roi fit cette déclaration et leva pour la première fois la bannière de Saint-Denis, devenue la bannière royale. »

26 GORMOND ET ISEMBARD

quelques-uns des derniers épisodes du roman. Heureu- sement, nous disposons de deux autres textes.

C'est d'abord un récit de Philippe Mousket. En sa Chronique rimée ' il a résumé, avec sa sécheresse, mais aussi, selon toute apparence, avec sa fidélité coutumières, une version de Gormond et hernbard qui avait cours de son temps, vers l'an 1230.

En outre, vers l'an 1330, fut composée une nouvelle rédaction en vers de Gormond. Elle ne nous a pas été conservée, mais nous savons qu'en 1413 Marguerite de Joinville " l'avait « dérimée pour l'insérer dans un roman à tiroirs de sa composition, intitulé Lohier et Mallard, lequel s'est à son tour perdu. Nous le connais- sons pourtant par une traduction en prose allemamle, intitulée Loher und Maller 3. Nous devons cette traduc- tion, faite en 1437, à la propre fille de Marguerite, Elisabeth de Lorraine, comtesse de Nassau et de Saar- brûck. (Je citerai par la suite son livre sous le titre de son modèle français, Lohier et Mallart ^.)

1. Edition ReifTenberg, Bruxelles, 1838, t. II, p. 74, vers 14039- 14296. Ce passage a été réimprimé par Bartscli et Horning, La langue et la littérature françaises au moyen âge, 1887, col. 429- 436.

2. Comtesse deWidemont et dame de Joinville, femme du duc Ferri de Lorraine. Elle était arrièrc-petite-fille du chroniqueur Joinville.

3. On en a deux manuscrits du xv" siècle et une édition, publiée en 151 4. Simrockra mis en allemand moderne : Loher und Maller, Ritlerroman erneuerl von K. Simrock, Stuttgart, 1868, et c'est de ce renouvellement que nous nous servirons en ce travail.

4. C'est le titre d'une étude de Gaston Paris, publiée dans y Histoire littéraire delà France, t. XXVIII, p. 421.

ANALYSE DES POÈMES 27

II. Analyse des poèmes.

II y a dans Lohier et Mallart bien des inventions récentes et qui sont du fatras ; le résumé de Philippe Mousket n'est qu'un résumé ; le Fragment de Bruxelles n'est qu'un fragment. Il est à peu près siir pourtant que les trois poèmes représentés par ces textes s'accordaient pour raconter ceci.

Un jeune seigneur, Isembard, sert en sa cour le roi de France Louis, fils de Charles. Isembard est, par sa mère, le neveu du roi *. Son père tient en fief un vaste territoire, soit en Vimeu, soit en Pontieu : en tous cas, l'abbaye de Saint-Riquier est enclavée dans ses domaines ou en est voisine "-. Un parti d'ennemis se forme à la cour contre Isembard, et le roi se range de ce parti. Il accable son neveu d'affronts immérités et d'outrages. Isembard lui tient tête, les armes à la main. II est vaincu. Traqué par le roi, réduit à se rendre à merci, il n'obtient la vie sauve qu'au prix de l'exil : il devra « forjurer toute France ». II part donc, cherchant un asile. Enfin, outre la mer, un roi sarrasin, Gormond, l'accueille. le

1. C'est le seul trait du résumé qui suit dont on ne soit pas certain qu'il se trouvait dans le poème représenté parle Fragment de Bruxelles. Hariulf ne dit pas qu'Isembard soit un neveu de Louis. Mais cette relation est déjà marquée par Gaufrei de Monmouth (voyez ci-après), qui écrivait en 1135.

2. Il est duc de Pontieu dans Lohier et Mallart; chez Philippe Mousket il est un duc à qui appartiennent le Pontieu, le Vimeu et le territoire de Saint-Valery. Le poète du Fragment de Bruxelles n'a pas occasion d'indiquer ses titres; mais il attribue le Pon- tieu et Saint-Valery à un autre personnage (v. 16o-6).

28 GORMOND ET ISEMBARD

banni, en son ressentiment des injures subies, tourmenté par sa rancune et aussi envahi par la desmesure, renie la foi des chrétiens : désormais il portera ce nom, Isembard « le marg-ari », c'est-à-dire le renégat. Bientôt, il décide Gormond à venger sa querelle. Gormond lève une grande armée et équipe une flotte, pour atta- quer la terre du roi Louis. Isembard dirige les nefs sar- rasines droit contre cette région de la France s'élèvent les châteaux qui naguère étaient siens ; il dévaste la terre il est ; il saccage et brûle Tabbaje de Saint- Riquier. Le roi Louis marche contre les envahisseurs. Après divers incidents de guerre, il les vainc en une grande bataille. Il tue de sa main le roi Gormond ; mais lui-même, trente jours après, mourra de sa victoire. Le renégat meurt aussi dans la bataille.

Un banni qui rentre dans sa patrie par la force de l'épée, c'est le type de Coriolan. Un renégat qui sert les ennemis du Dieu par lui renié, c'est un personnage fré- quent dans l'histoire comme dans la poésie. Mais dans la poésie il ne peut vivre que si les conteurs le traitent avec sympathie, si par leur art son forfait semble à la fois inexpiable et presque pardonné. Nos vieux poètes l'avaient compris à merveille. Même dans le résumé de Philippe Mousket, même dans le prolixe roman de Lo/iier et Mallart, Isembart est comme enveloppé de leur horreur et en même temps de leur pitié. Ils ont tout fait pour atténuer son crime ; ils ont pris soin de raconter qu'il avait subi, innocent, des persécutions atroces: son jeune frère assassiné ', sa sœur sommée par le roi d'épouser le

1. D'après Philippe Mousket et Lohier et Mallarl.

ANALYSE DES POÈMES 29

fils de l'assassin ', tous les siens réduits à la famine dans son château assiégé -, Ils ont su imaginer que le roi Louis, au jour il a exilé le malheureux, lui a fait jurer de ne jamais coucher deux nuits sous le même toit tant qu'il serait en terre chrétienne, en sorte que c'est le roi lui-même qui, le poussant chez les païens, l'a poussé vers l'apostasie ^. Ils ont su inventer ce trait naïf et profond : au moment Isembard renie Dieu, il dit en son cœur : « Vierge Marie, mère de Dieu, vous, je ne vous renie pas », et souvent, à l'heure du péril, le margari salue sa dame d'un Ave, Maria ^. Ils ont su, pour accroître sa détresse, lui opposer son père ^ : comme le père de Renaud de Montauban, le vieux baron est obligé par son devoir de vassal de porter les armes contre son enfant. Avant la dernière bataille il va au camp de son fils le supplier de revenir à Dieu, d'épar- gner la terre natale '^ . On songe à Véturie aux pieds de Goriolan ; malgré soi, on songe à Priam sous la tente d'Achille : « Souviens-toi de ton père, Achille, semblable aux dieux. »Mais, tandis que Priam ne veut que reprendre le corps de son fils tué, ce que le vieux baron veut sauver, c'est l'honneur et c'est l'âme de son fils encore vivant, que la mort guette ; et l'Achille irrité et douloureux dont il embrasse les genoux et qui le repousse, c'est son

1. Philippe Mousket.

2. Philippe Mousket et Lohier et Mallnrl.

3. Lohier et Mallart, p. 234.

4. Lohier et Mallart, p. 245, 247, 288.

5. Le nom de son père est Bernard dans le Fragment de Bruxelles ; Garin, chez Philippe Mousket et dans Lohier et Mal- lart.

6. Lohier et Mallart et Philippe Mousket.

30 GORMOND ET ISEMBARD

ennemi sans doute, mais c'est d'abord son fils toujours aimé.

De ces belles scènes, dont la plupart nous sont con- nues seulement par Philippe Mousket ou par Lohier et Mallart^ lesquelles appartenaient déjà aux versions plus anciennes? Toutes peut-être, tant elles sont conformes à l'esprit de notre légende, et surtout tant elles semblent dig-nes du vieux poète du Frag-ment de Bruxelles. Nous n'avons plus de ce poète que le récit, mutilé, de la bataille finale. Mais, à lire ses petits vers pressés, robustes, foug-ueux, on sent qu'il avait pénétrer toute son œuvre d'une émotion virile et, si je puis dire, cor- nélienne.

Son roi Gormond n'est pas un banal « amirant » de chanson de geste, mais un preux. Sur une colline, à cheval, son étendard fiché dans le sol, il attend l'adver- saire. Un à un montent contre lui Gautier du Mans, puis Tierri de Termes, puis un autre, et d'autres encore, les meilleurs barons de France. Gormond les reçoit. Contre chacun il lance une injure. Sa raillerie ou son blasphème vole dans l'air avec l'épieu, la « tambre » ou la « guivre » qu'il a dardée, et le chrétien roule u sur la bêle herbe » * :

Quant il oL mort le bon vassal, Ariere enchaça le cheval, Puis mist avant san estandart, Nem la (?) li baille un tuenart.

Après chacun de ses exploits, de laisse en laisse, ces quatre vers reviennent et décomposent avec une préci- sion vigoureuse les moments de la scène :

1. Un seul échappe à la mort (v. 109-111).

ANALYSE DES POÈMES 31

60 Quant il ot mort le bon vassal, Ariere enchaça le cheval, Puis misl avant sun estandart, Nem la li baille un tuenart.

De sus Qaiou en la champaine Fut la bataille fort e grande. Eis vus puinant li quens de Flandres, Tut eslescé parmi la lande.

0 vit Gormund, celui d'Orienté, Sur sun escu li dona grande : D'un or [en l'Jautre li fist fendre, La blanche broine descuncendre, Mes ne pot mie en la car prendre. Gormund li lança une tambre : Par mi le cors li vait, bruiante; De l'autre part fiert en la lande. Li cors chet jus, si s'en vait l'aime, Et dist Gormund, cist d'Oriante : « Iceste folegentde France,

Mut par unt il foie espérance!.. »

Quant il ot mort le bon vassal, Ariere enchaça sun cheval. Puis mist avant sun estandart, Nem la li baille un tuenart.

Le roi Louis est le digne adversaire de Gormond. Il a pu se montrer naguère cruel à l'égard d'Isembard, faible, injuste. A cette heure, dans la bataille, il est le roi. Il sait défendre sa terre ; et quand il retrouve Gormond mort sur la colline oîi flotte encore son étendard, il sait aussi honorer en chevalier son chevaleresque adversaire, et le louer noblement :

32 GORMOND ET ISEMBARD

536 Loowis ad trové Gormunt

A restandarl, en sun le mont. Regreta le com gentil hom : « Tant marre] fustes, rei, baron! Se creïssiez al Creator, Meuflre vassal ne fust de vus ! » De ceo fist Loowis que pruz : Porter l'en fist as paveilluns, Covert suz un escu reont.

Mais le plus beau de ces héros, et le plus cher au poète, c'est encore Isembard, le renég-at. Lui aussi, il est un preux, et même après que Gormond est mort, il reste en bataille, durant quatre jours, obstiné. Non qu'il espère vaincre : un païen qui a jeté ses sorts lui a dès longtemps prédit qu'il serait tué ou pris en cette bataille ', Et il n'en a pas de regret : ce qu'il souhaite au fond de son cœur, l'étrange combattant, c'est d'être vaincu. Il meurtrit autant qu'il peut la terre de France, par point d'honneur ; mais il lui garde sa tendresse, et son cœur forcené demeure filial. A ce roi Louis qu'il combat, il sait gré de si bien la défendre :

484 «A! Loowis, bon emperere,

Cum as France bien aquitee!.. »

Ces Français contre lesquels il s'acharne, il les loue de le vaincre :

477 « La gentil gent e Tonuree ! Tele ne fut de mère née 1 Sur eus n'ert terre cunquestee. »

1. Vers 426-9 ; cf. les vers 636-41.

ANALYSE DES POÈMES 33

Le poète n'a voulu lui épargner aucune souffrance. Il lui a fait rencontrer son père dans la mêlée. Le margari l'a frappé de la lance et l'a désarçonné ; puis, l'ayant reconnu, a fui, épouvanté. Mais ce n'est pas assez que les hommes de sa nation et de son lignage le traquent et le méprisent ; voici que les païens eux- mêmes l'accusent de les avoir menés par tromperie au désastre et le rejettent comme traître '. Alors, criblé de blessures, haï des chrétiens, haï des païens, toute misère bue, le margari s'étend sur la terre maternelle, qu'il a tant offensée, mais qu'il n'a cessé de chérir. Tous l'ont abandonné ; que lui reste-t-il ? La noble pitié du poète :

628 La u chaï li margariz

Au quarefor de treis chemins. Lez un bruillet espès foilli, De Danmedeu li membra si Que ja dirra le franc gentil Par quel il devreit bien garir : « Seinte Marie Genitrix, Mère Deu, dame, » Isembart dist, « E ! jal me dist un Sarrazin Ultre la mer, qui en sorti, Si jeo veneie en cest pais Que jeo serraie u mort u pris : Or sai jeo bien que il veir dist. Aïe, père Deu », dist il, « Qui en la seinte cruiz fus mis, A vendresdi mort i soffris Dunt tut tun pople raeinsis. En saint sepulchre fustes mis E au tierz jor resurrexis, \. Vers 584-590.

J. BÉDiER. Les légendes épiques, t. IV. 3

'M GORMdND i:t ISn.MnAKD

Si veirenienl cum ceo leïs,

Si aiez vus de mei merci !

La meie mort pardoins ici,

Pur vostre anior, qui muni occis.

Sainte Marie Genitrix,

Mère Deu, dame, » Isembarl disl,

« Depreez en vostre beau fiz

Qu'il eit merci de cest chaitif. »

Garda aval en un larriz

K vit un olliver fuilli.

Tant se travaille qu'il i vint,

Sor la fresche herbe s'est asis.

Contre Orient turna sun vis,

A terre vait, culpe bâti,

Puis se dreça un sul petit

et c'est le dernier vers du Frag^ment de Bruxelles. Mais il convient sans doute d'attribuer aussi au vieux poète ce trait du récit de Philippe Mousket :

1 1250 Li rois fist entierrer le cors l']t si le plora comme frère.

Le père d'Isembard, dit encore Philippe Mousket, se rendit moine, afin de prier pour lame du renégat. Isem- l)ard avait épousé la tîlle de Gormond, qui avait nom Marg-ot. Elle reçut le baptême, et entra aussi en reli- gion, avec la mère d'Isembard et sa sceur, Beatris :

14262 Mais Beatris mouru de duel Et sa mère proia tous dis Que s'arme alast en paradis, Pour çou que peciés l'anoia Quant pour Gormont Dieu renoia ; Mais a la mort s'en repenti Et del tout a Dieu s'asenti, Et bien i fu ses esperis.

ANALYSE DES POEMES do

Est-il damné? se demande le conteur ; et il n'ose répondre oui :

Si n'os dire qu'il soit péris.

Ces indications sont loin d'épuiser l'analyse de nos textes. On pourrait la pousser bien plus avant. Mais c'est chose faite déjà, et faite excellemment. Nous pos- sédons sur Gormond et Isembard deux mémoires, l'un de :\I. Theodor Fluri », l'autre de M. Rudolf Zenker^. Ces auteurs ont rassemblé les allusions nornbreuses à notre lég-ende qui se rencontrent dans les romans français et dans les chroniques latines; ils ont reconstitué, et par- fois jusque dans le détail, les parties perdues du poème le plus ancien ; ils ont précisé les rapports que soute- naient entre eux le Fragment de Bruxelles, la chanson de geste résumée par Philippe Mousket, et le modèle de Lohier et Mallard. M. Fluri et M. Zenker ont travaillé dans le même temps, indépendamment l'un de l'autre : il n'en est que plus précieux de constater qu'ils ont atteint sensiblement les mêmes résultats, attribué à chacune des trois versions à peu près les mêmes traits. Je laisserai au lecteur le plaisir de se reporter à leurs ouvrages et de les suivre dans ce travail ingénieux de comparaison et d'induction. Pour moi, qui ne me propose pas d'étudier la légende de Gormond et Isembard en tous ses modes et accidents,

1. Theodor Fluri, Isemharl et Gorinont, Entwicklunrj der Sage und histoiHSche Grundlage (dissertation de doctorat de Zurich'i, Bàle, 1895.

2. Rudolf Zenker, Das Epos von Isembard und Gornmnd, sein Inhalt und seine historischen Grundlagen, Halle, 1896.

36 GORMOND ET ISEMBARD

mais seulement d'examiner le problème de ses origines, je me suis contenté de grouper dans le résumé qui pré- cède les traits seulement qui marquent les grandes lignes de l'action et ceux qui m'ont paru propres à mettre en relief le grand caractère du poème le plus ancien et sa beauté.

Il est pourtant un épisode encore de ce roman qu'il est utile d'ajouter à cette analyse. D'après toutes les versions, la flotte païenne, quand elle vient attaquer le Vimeu et le Pontieu, part d'Angleterre. Soit qu'elle ait été équipée en Angleterre même, soit que l'Angleterre n'ait été que sa dernière escale, toujours est-il que^ selon le Fragment de Bruxelles, Gormond et Isembard se sont trouvés ensemble à « Cirencestre » (Cirencestcr, petite ville du comté de Gloucester), et le poète désigne Cirencestre comme faisant partie des domaines de Gor- mond. Ce trait se rencontre dans un passage Isembard, venu en France, rappelle à Gormond des entretiens qu'il eut jadis avec lui à Cirencestre :

472 « Ahi ! » dist il, <( reis, emperrere, Tant le vus di plusurs fiées A Cirencestre a vos cuntrees Que Français sunt gent aduree... »

Ces vers font allusion à un épisode qui se lit dans Lohier et Mallart, et qui devait se trouver aussi dans le poème que représente le Fragment de Bruxelles : Gor- mond, assisté d'Isembard, avait mis le siège devant Cirencestre, et l'avait pris par un singulier stratagème : il avait fait attacher aux pattes dune bande d'oiseaux des matières enflammées (de l'étoupe, de la poix ou des

ANALYSE DES POÈMES 37

noix) ; les oiseaux, chassés vers la ville, l'avaient incen- diée.

Le sièg-e de Cirencestre est aussi raconté par Gaufrei de Monmouth, en son Historia rcfjum Brifanniae, com- posée en 1133. Gaufrei de Monmouth, qui se trouvait connaître la chanson de geste française, en a mêlé la falde aux fables qu'il rapporte des anciens rois bretons. Il résume donc la chanson de g-este ', mais il en recule

1. Voici le passage (éd. San Marte, Halle, 1854, livre XI, chap. VIII, p. 159) : « Malgoni succesit Careticus, amator civilium bellorum, invisus Deo et Britonibus. Cujus inconstaatiam compe- rieutes Saxones iverunt ad Gormundum, regem Africanorum, in Ilyberniam, in quam, maxirais navigiis advectus, gentem patriae subjugaverat. Exin, proditione eorum, cum centum sexaginta sex niillibus Africanorum ad Britanniam transfretavit, quam in una parte mentitae fidei Saxones, in alia vero cives pati'iae, civilia bella inter se assidue agentes, penitus devastabant. Inito ergo fœdere cum Saxonibus, oppugnavit regem Careticum,et, post plu- ria praelia inter eos, fugavit eum de civitate in civitatem, donec eum trusit in Cirecestriam, et obsedit. Ubi Isembardus, Ludovici régis Francorum nepos, venit ad eum et cum eo foedus amicitiae inivit, et christianitatem suam tali pacto pro'amore ejus deseruit ut auxilio ejus regnum Galliae avunculo eripere posset, a quo, ut aiebant, vi et injuste expuisus erat. Capta tandem pi-aedicta civitate et succensa, commisit praelium cum Caretico et fugavit ■eum ultra Sabrinam in Guallias. Mox depopulans agros, ignem cumulavit in fmitimas quasque civitates : qui non quievit accen- sus, donec cunctam pêne superficiem insulae a mari usque ad mare exussit : ita ut cunctae coloniae crebris arietibus, omnesque coloni cum sacertodibus ecclesiae, mucronibus undique micanti- bus ac flammis crepitantibus, simul humi sternerentur. Diffu- giebant ergo reliquiae, tantis cladibus afîectae, quocunque ipsis cedentibus tutamen patebat. » Il n'est plus reparlé par la suite d'Isembard ni du projet d'invasion de la Gaule. De Gormond, Gaufrei raconte (chap. X^i qu'il dévasta l'île entière à la tête de ses Africains et qu'il en donna aux Saxons plus grande partie, la Loegria.

38 GORMOND ET ISEMBARD

I action vers un passé lointain, le vi'" siècle. Son Gor- inond est un roi venu crAfricjue pour conquérir 1" Ir- lande. Il l'a conquise et s'y est établi. Les Saxons l'ayant appelé pour les aider à combattre le roi breton Careticus, il poursuit ce roi de ville en ville et l'enferme enfin dans Cirencestre. « A Cirencestre, poursuit Gaufrei de Mon- mouth, Isembard, neveu de Louis roi des Francs, vint trouver Gormond et noua avec lui un pacte d'amitié; il renia la foi chrétienne par amour de Gormond et parce qu il voulait, avec 1 appui de cet allié, enlever à st)n oncle le royaume de France ; Louis, disait-il, l'en avait chassé injustement. Ayant enfin pris la ville de Ciren- cestre et l'ayant brûlée, Gormond livra bataille à Careticus et le rejeta au delà de la Severn, en Galles '. »

Cet épisode, la mention de Cirencestre dans le poème français le plus ancien, ce n'est qu'un détail. Mais, comme il apparaîtra bientôt, ce détail minuscule, sans intérêt poétique, est d'un g^rand prix pour la critique de la lég'ende.

111. L'élément historique.

1 . Liste des concordances entre r histoire et la légende [le personnage de Gormond réservé). L'invasion des Normands en 880-881.

La destinée tragique du renégat Isembard ne nous intéresse pas seulement parce qu'elle forme un beau

1 . L'épisode des oiseaux incendiaires manque, comme on voit.

II se lit chez divers traducteurs de Gaufrei. Voyez sur ce point la discussion de iM. Ferdinand Loi, Romunia, t. XXVII, p. 26 et suiv.

l'élément historique : l"invasio>' de 880 39

roman ; mais aussi parce que ce roman repose sur certaines données historiques, qu'il s'agit de déterminer. Cette détermination a été tentée par M. Fluri et par M. Zenker. Les résultats de leurs recherches ont été contrôlés et discutés par M. Ph.-Aug-. Becker en un compte rendu approfondi ^, puis par M. Ferdinand Lot, en un mémoire qui est un chef-d'œuvre d'observation pénétrante et d'ingéniosité -. Ces quatre critiques ont soutenu des thèses fort différentes entre elles, différentes aussi de celle qu'on me verra soutenir. ^Nlais quiconque reprendra la très difficile étude de cette légende sera, comme je le suis, leur obligé, et particulièrement l'obligé de M. Zenker, car il a su le premier, avec un zèle et une érudition vraiment admirables, réunir les textes utiles, et l'on n'a guère produit après lui, on ne pourra guère produire dans l'avenir de documents qu'il n'ait déjà con- nus et exploités ^.

.1. Publié dans la Zeiisc/irift fur ronianische Philologie, t. XX (1896), p. 549.

2. Gormond et Isembard, recherches sur les fondements histo- riques de cette épopée {Romania,. t. XXVII, 1898, p. 1).

3. J'ai d'autant plus à cœur de le dire que je ne reprendrai à mon compte presque aucune des idées proposées par M. Zenker. Il est un des adeptes les plus convaincus de l'école qui voit dans les chansons de geste des agglomérats de « chants épiques » ou « lyrico-épiques » plus vieux de deux, trois ou cinq siècles. En conséquence (ceci est un résumé des pages 174-177 de son livre, intitulées Résultats), s'il fallait l'en croire, Gormond et Isembard serait le produit de la fusion en un seul poème de plusieurs poèmes du ix'' siècle, lesquels auraient été pi'ovoqués par plu- sieurs événements survenus à cette époque, les uns dans l'Italie méridionale, celui-ci en Hainaut, cet autre en Picardie. La bataille racontée dans le Fragment de Bruxelles représenterait à elle seule quatre événements de guerre, savoir : un siège de Santa Agatha

40 OORMOND ET ISEMBARD

Pour reconnaître de quels événements historiques notre roman est le reflet, il suffît de se rappeler que le moine Hariulf, en sa Chronir/ue de Sainl-JRiquier, plaçait l'aventure de Guaramond et d'Esembard au temps de Louis III, lequel régna de 879 à 882, et d'ouvrir à ces dates des Annales quelconques.

A ces dates, elles parlent toutes d'une invasion de la France par une armée de Normands, partie de Gand. Dans les Annales de Sainf-Vaast i, par exemple, (jui donnent le récit le plus détaillé, on voit les Normands, le 28 décembre 880, brider le monastère de Saint-Vaast

près de Bénévent en 8G0, plus une balailk' qui eut lieu à San Martino près de Capoue en 872, plus la bataille de Thiméon en llainaut livrée en 880, plus la bataille de Saucourten Vimeu, livrée en 881. Le roi Louis du roman représenterait à lui seul quatre souverains de ce nom, savoir: le roi de France Louis III (879-82), et encore l'empereur Louis II (850-75), roi d'Italie (depuis 844), et encore, « très probablement », le roi de France occidentale Louis II (877-79), et encore, « probablement », le roi de France orientale Louis III (876-82). Gormond serait triple et un, représentant à lui seul deux vikings et un sultan de Hari, nommé Mufareg-ibn-Srdem, mort en 875. Isembard aurait pour prototypes à la fois un chef normand (soit Rollon, soit Gotfrid, soit un autre)et un gastalde italien, du nom d'Isembard, qui se révolta contre l'empereur Louis II. De telles combinai- sons nont rien que de vraisemblable, quand une foison a accepté l'idée essentielle de la théorie générale qui les a provoquées et qui en a provoqué tant d'autres du même genre, non moins vrai- semblables. Et cette idée est que les romanciers du xn* siècle auraient connu et exploité d'anciens chants historiques, très nombreux, déjà plus ou moins altérés et « contaminés », et que leur activité poétique aurait consisté surtout à mettre bout à boutces vieux chants, ou à lescombineret à les mèleren des pots- pourris, brouillant les faits, les temps, les lieux, les personnages, i. Monurnenla Germaniae historien, Scriplores, t. II, p. 198.

l'élément historique : l'invasion de 880 41

près d'Arras, et le même jour Cambrai et son église de Saint-Géry; puis, le 2 février 881, Ijrûler « Centule », cest-à-dire l'abbaye de Saint-Riquier en Pontieu, puis Saint- Valery-sur- Somme, puis ravag-er Amiens, etc. Au mois de juin, ils reparaissent devant Arras ; mais le roi de France Louis 111 conduit contre eux une armée et leur inflige une grande défaite à Saucourt-en-Vimeu, le 3 août 881. Les débris de l'armée normande retournent vers Gand.

C'est bien le cadre historique de Gormond, et Louis III, le vainqueur de Saucourt, est bien le héros du roman '. Car, en 881 comme dans le roman, les païens ont brûlé l'abbaye de Saint-Riquier, et le théâtre des événe- ments est le même dans le roman et dans l'histoire : le Pontieu et le Vimeu. Les textes poétiques, il est vrai, ne nomment pas Saucourt ; mais Gormond, selon le Fragment de Bruxelles, meurt à Cayeux (v. 41, v. 65), à trois lieues de Saucourt :

430 La bataille durra treis dis

Entre Gormund et rei Lowis. Al quart comencent a fuir Turz e Persanz e Arabiz Par mi ^^imeu e par Pontif Vers les aloes saint Valeri.

1 . Malgré les divergences que voici. Dans le Fragment de Bruxelles, Louis est appelé « le fîz Charlun » (v. 277, v. 289), ce qui ne convient pas à Louis III, qui était fils de Louis le Bègue. En outre il se rompt la « coraille » en combattant et meurt de cette lésion trente jours plus tard (v. 412-3), ce qui ne convient pas davantage à Louis III, lequel ne mourut qu'un an après la bataille, par accident, de mort violente.

42 GORMOWB ET ISKJIBARD

Ces concordances sont décisives : Gormnnd et Isem- bard retrace l'invasion normande de 880-881 . Hariulf l'a dit le premier ; tous les critiques modernes l'on redit après lui ', et personne, je pense, ne le contestera jamais.

Comme on voit, unpersonnage du romanest historique, le roi Louis, En est-il de même de son adversaire, le roi Gormond?Nous en discuterons bientôt ; mais on nous permettra, pour la clarté de la discussion, de réserver son cas. Quant aux autres personnages, l'histoire les ignore tous. Il se peut qu'lsembard, et Bernard son père, et sa sœurBeatris, et tels et tels comparses aient existé. Ce qui est sûr, c'est que, malgré tant de recherches poussées en tous sens ~, personne n'a réussi à trouver hors des romans la moindre trace de leur existence ".

1. Voyez Zenker, ouki-. cité, p. 64, n. 1.

2. Voyez, outre les mémoires déjà cités, un article de M. Plii- lippe Lauer {Romania, t. XXVI, 1897, p. 161), qui a tenté une identification d'Isembard.

3. Tout au plus peut-on remarquer, à la suite de M. F. Lot, que le premier des avoués de Saint- Valéry, à la fin du siècle (donc un siècle après Saucourt) s'est peut-être appelé Bernard, comme le père du inargari dans le Fragment de Bruxelles, et que ce nom reparaît par la suite dans la série des seigneurs de Saint- Valery. Mais dans le Fragment de Bruxelles, Bernard n'est pas seigneur de Saint-Valery ; le seigneur de Saint- Valéry s'y appelle Ernaut (v. 165). De même pour les personnages d'arrière-plan: il y en a une douzaine de nommés dans le Fragment; pas un seul que connaisse l'histoire du ix*' siècle. « Ou voit successivement, écrit M. Lot (p. 50), s'avancer les comtes du Mans, de Flandre, de Chartres et Blois, de Poitiers, de Normandie, de Pontieu. Ce sont les grands vassaux des premiers Capétiens. » Deux sont désignés assez précisément pour qu'on y reconnaisse des personnages liistoriques: l'un (v. 170j est Richard de Normandie, mort en 996;

l'élément historique : les « archaïsmes » 4'i

Le cas de Gormond jDrovisoirement mis a part, nous voilà déjà au bout de notre liste des concordances entre riiistoire et la légende . Mais d'autres critiques l'ont dressée plus longue. Faute de réussir à identifier les personnages, ils ont recherché si du moins le roman ne renfermerait pas des «archaïsmes», c'est-à-dire des traits tels qu'un poète du XI'' ou duxu*^ siècle n'aurait pas su les imaginer de lui-même, mais les aurait nécessairement reçus de sources écrites bien plus anciennement. M. F. Lot a mis en relief trois de ces traits dits archaïques : voyons s'ils doivent nécessairement s'interpréter comme tels.

C'est, dit d'abord M. Lot i, le type même du rené- gat qui est un archaïsme au xi^ siècle : « Au temps des invasions Scandinaves, nous savons que beaucoup de chrétiens de l'empire franc se joignirent aux Normands, et quelques-uns embrassèrent le paganisme . . . Mais pour la plus grande partie du x'' siècle et pour tout le xi«

nous avons expliqué ci-avant comment il est devenu un personnage de chanson de geste; l'autre (v. 90) est Eudes (I de Champagne), mort en 1037 : son nom a pu lui survivre durant quelques généra- tions. De cette étude de M. Lot sur les comparses du roman, il résulte seulement que le poète a parfois pris leurs titres ou leurs noms dans la réalité de son tempsoudes temps rapprochés du sien: c'est un procédé familier aux auteurs de romans historiques à toutes les époques; c'est le procédé, par exemple, de l'auteur de Garin le Lorrain, comme M. Lot l'a montré en un travail mémo- rable [L'élément historique dans Garin le Lorrain, Mélanges Gabriel Monod). Dans la version rajeunie, Lohier et Mallart, M, Lot n'a guère ti'ouvé qu'un personnage qu'on soit tenté d'iden- tifier à un personnage i-éel : un messager s'y appelle Bernard de Senlis, et ce nom se rencontre dans l'histoire du x" siècle ; mais la coïncidence peut être fortuite. 1. Art. cité, p. 8.

4i GORMOND ET ISK.MDARD

(jusqu'aux croisades au moins), l'apostasie des chrétiens francs ne se conçoit même plus. Ce sont au contraire les Scandinaves qui se convertissent, d'abord isolément, puis en masse. » En d'autres termes, selon M. Lot, qu'Isem- bard ait existé ou non, sa lig^ure poétique n'a pu être dessinée qu'en un temps vivaient des renégats de chair et d'os : au ix*" et au début du x'^.

Ce n'est pas seulement l'apostasie d'Isembard, selon M. Lot ^, (( c'est son surnom même de margari qui est un véritable archaïsme ». Car le mot margari, d'origine byzantine [[m-(o^^iTr^z) ', ne se rencontre en français qu'au sens d'amiral. Au sens de renégat, il ne s'applique qu'au seul Isembard; et ce surnom n'est déjà plus compris au xm" siècle ; Philippe Mousket est obligé de le gloser ; il le croit composé de mar et de gari.

Le dernier trait que M. Lot tient pour un archaïsme est celui-ci. Dans le fragment de Bruxelles, les païens du roi Gorniond sont parfois appelés des Ireis (v. 100, V. 282), c'est-à-dire des Irlandais, et, dans un passage le poète veut opposer à tous les Français tous leurs adversaires, il les désigne ainsi :

610 Si s'en fuïrent ces d'Irlande, Sis enchacerent ces de France.

Par ce nom, dit M. Lot -^j le poète entend « non pas les aborigènes celtiques de l'île, mais les envahisseurs

1. Arf. cité, p. 8.

2. Voyez Du Cange, aux mots Magabizake, Margarizare, et un article de M. Rudolf Zenkei-, dans la Zeilschrift fur romanische Philologie, 1899, p. 250.

3. Art. cité, p. 19-20.

l'élément historique : les « archaïsmes » 45

Scandinaves, les Danois, qui fondèrent sur les côtes d'Ir- lande, à Dublin particulièrement, des principautés qui durèrent plusieurs siècles. . . Il est probable que dans les invasions qui désolèrent la France au milieu du x*" siècle, il y eut des Ir^eis mêlés aux. Danois de Danemark et aux Northumbriens ... Il est probable que la multitude qui, en 880, se réunit à Fulham pour former la grande armée qui allait fondre sur la France, s'était formée de bandes provenant de tous les coins des îles britanniques ». Et l'on voit la conséquence : comment, à deux siècles et plus de distance, le poète du Fragment de Bruxelles a-t-il pu savoir ce détail qu'une bande à'Ireis se trouvait dans cette armée? Ne faut-il pas qu'il l'ait appris d'une source presque contemporaine des événements ?

On peut contester, croyons-nous, ces trois remarques de M. Lot. D'abord, les renégats de chair et d'os que nous offre l'histoire du ix'' siècle ne ressemblent g-uère à Isem- bard. Ce sont des seig-neurs que l'établissement des pirates normands dans leur voisinage a inquiétés ; s'ils passent aux Normands, s'ils apostasient, c'est par peur ou par inté- rêt politique, c'est pour sauver leurs biens, pour vivre en paix, ou pour piller avec leurs alliés. Jamais on n'en a vu un qui soit allé, comme Isembard, chercher les Scandi- naves chez eux et qui ait provoqué leurs invasions . Ce jeune seigneur de la légende, qui n'a jamais été en con- tact avec les païens jusqu'au jour des infortunes mélodramatiques l'ont chassé vers leur pays, qui les détermine à se faire les redresseurs de ses torts, et qui apostasie pour se venger du roi de France, celui-là est essentiellement un type imaginaire, un héros de roman. Sans doute, Isembard peut avoir réellement vécu ; tel

4() GORMOND ET ISEMBAKD

apostat du ix*" siècle peut avoir fourni l'idée de soa per- sonnage. Mais à toute époque, au xi'' siècle aussi biea qu'au ix*", l'arbitraire d'un poète a pu le créer de toutes pièces.

Quant au surnom dlsenibard, rnurrjari, il est vrai que ce mot, importé de l'Orient, et auquel renoié a dès l'origine faire concurrence, n'a sans doute jamais été fort usité. Néanmoins, on en connaît, en pays de langue romane, deux exemples de la seconde moitié du xii'' siècle, relevés l'un dans un texte latin écrit à Pise ^, l'autre chez Bertran de Born -. Pour ce qui est de la France du Nord, on ne peut dire, vu l'état de notre lexicographie, et vu la rareté des textes de la première moite du xii*^ siècle '^, s'il était senti comme un archaïsme au temps écrivait le poète du Fragment de Bruxelles .

Enfin, quant à la mention, des Ireis dans le roman, ici encore, il est permis de douter si l'on est en présence d'un archaïsme. On peut faire remarquer d'abord que d'autres chansons de geste appliquent le nom d'Irlandais

1. La Vie de sainl Raynier, ermite, de Pise, mort en 11(30, écrite par son disciple Benincasa, chanoine à Pise: « Cum multi essent in exercitu suo margarizali. »

2. Dans la tornada d'une chanson (voyez Zenker, Das Epos von Iscinhard, p. 122) :

[Rassa], non sui margcrilz, Anz es tan ferma ma leis Que s'anc jorn fui recrezens,- Ara m'en sui reprendens.

3. Ni la Chanson de Roland, ni le Pèlerinage, ni la Chanson de Guillaume, etc., ne donnent, il est vrai, le mot inargari ; mais ces textes ne donnent pas davanta-ge son concurrent renoié, pourtant bien vivant.

l'élément historique : les (( ARCHAÏSMES » 47

à des Sarrasins qui n'ont visiblement rien à faire avec les principautés des Vikings en Irlande. Par exemple, Jean Bodel, dans la Chanson des Saisnes, donne ce dénombrement fantasque de l'armée de Guiteclin :

D'autre part sont posté avecques Guiteclin Danois, Saisne, Lutis, Hongre, Rous et Hermin, [Et] la f/ent de Illande, Leonois, Pèlerin. ., . , Cheneleu, Açopart, Persan, Tur, Bedoïn ; Dou régné de Marée vindrent li Barbai^in Et li Amoravi et li Alexandrin '.

Dans le Fragment de Bruxelles, Gormond est un Sar- rasin, qui vient de quelque pays d'Orient Gormund, celui d'Oriante », v. 69, cf. v. 78). Néanmoins il est aussi appelé (( emperrere de Leutiz » (v. 444), c'est-à-dire qu'il

1. La Chanson des Saxons, éd. Fr. Michel, 1. 1, p. 6o. Dans le Roland du manuscrit de Chàteauroux (éd. Foerster, Altfranzô- sische Bibliothek, t. VI, p. 246), Charlemagne, désignant les Sar- rasins d'Espagne, dit :

« Mielz ameroie destruire ces Irois Qu'en douce France boire vin orlenois.

Dans Elie de Saint-Gilles (éd. Foerster, v. 894 suiv.), des Sar- rasins d'Espagne, ayant fait Elie prisonnier, l'emmènent vers la ville fabuleuse de Sorbrie :

Il s'empoignent en mer, si se boutent de rive. Et trespassent Baudas et la terre d'Ongrie ; A senestre laisierent Romaigne et Femenie Et a destre laisierent la cité de Rousie. L'émir fait venir devant lui les Français, ses prisonniers, et veut les faire mettre à mort.

Quand i vint Josias, qui d'Irlande estoit sire : « Par Mahom ! amirals, ne les ochïés mie !.. Je les ferai mener en Irlande ma vile... »

48 GORMOND ET ISEMIiARD

est un Wilze, un Slave '. El ce Slave, qui est en même temps un Arabe (v. 186, v. 443), commande des Irlandais, lesquels voisinent avec des Sarrasins (v. 340, v. 448, etc.), avec des Turcs et des Persans (v. 433). N'est-ce pas dire que l'auteur de Gormond, tout comme les poètes de Roland, âLAiqiiin, des Saisnes, d'Aliscans, etc., voulant ranger en bataille toute la « paienie » contre toute la chrétienté, a employé pêle-mêle les noms des peuples les |)lus hétéroclites, etque la présence des Ireisen quelques- uns de ces poèmes répond simplement à l'idée ima- ji^ination ou vague souvenir qu'aux temps anciens il y avait eu des païens en Irlande comme entant d'autres terres lointaines ? D'autre part, en fait, l'armée qui en 879 partit de Fulham sur la Tamise pour attaquer la France, comprenait-elle vraiment un corps de troupes irlandais? Nous l'ignorons. Le seul texte dont on dispose dit que cette armée venait de ultramarinis partihus, désigne par ces mots la Scandinavie, et ne parle point des troupes auxiliaires qui peut-être lui sont venues d'Irlande ou d'ailleurs -.

Si l'on nous accorde que ces trois traits ne doivent pas nécessairement être retenus comme des archaïsmes et des « survivances », nous dirons donc que le person- nage de Gormond réservé l'élément historique de notre légende tient en ceci. Le poète du Fragment de Bruxelles savait :

1. Comme la montré G. Paris dans la Romania, t. II, p. 331 ; cf. p. 480.

2. Asserius, De relus regisAelfredi, a. 879. (Ed. Pétrie, dans los Monumenta Brilanniae, 1. 1, p. 482) :<(Magnus pag'anorumexercitus de ultramarinis parlibus navigans inThamesira (luvium venit. »

l'élément histokique : la tradition locale 49

[" Qu'en des temps anciens des païens avait ravag-é le Pontieu et le Vinieu ;

Qu'ils avaient incendié l'abbaye de Saint-Riquier ;

Qu'un roi de France, nommé Louis, les avait taillés en pièces ;

i" Que la bataille avait eu lieu non loin de Saint-Va- lery ;

Que le roi Louis n'avait survécu que peu de temps à sa victoire.

2. Essai d'' explication de ces concordances par la tradition locale.

Comment savait-il ces cinq faits d'histoire ? Assu- rément pour les avoir trouvés dans son modèle, dans l'une de ces chansons de geste qu'Hariulf avait enten- dues vingt ou cinquante ans plus tôt. Mais l'auteur de cette chanson de geste k son tour^ s'il écrivait vers 1050 ou 1080, comment connaissait-il ces faits historiques? ]''aut-il admettre qu'il les tenait, lui aussi, d'un poème plus ancien, et ainsi de suite en remontant jusqu'à un poème primitif, presque contemporain de la bataille de Saucourt ?

Chaque fois qu'il s'est agi d'expliquer l'historicité d'une légende épique, invariablement, on a produit cette hypo- thèse. On l'a donc, et maintes fois, produite aussi pour la légende de Gonnond, toute pareille. Toutes pareilles aussi, nous pourrions répéter nos objections contre elle, car, ici comme ailleurs, elle est lourde d'invraisemblances. Ce premier poème, du ix'^ siècle, comment se le repré- J. Bkdier. Les légendes épiques, t. IV. 4

50 GORAIOND ET ISEMHARD

senter ? Rapportait-il l'aventure du renégat à peu près telle que nous la connaissons, avec son cortège d'inci- dents fabuleux, la guerre fantastique d'Isembard contre le roi de France, et sa fuite au pays des Sarrasins, et son mariage avec Margot, la belle païenne ? Les combat- tants de Saucourt auraient-ils à ce point « romancé » This- toire contemporaine, leur propre histoire ? Personne ne suppose cela, dira-t-on, mais bien qu'il a exister à l'origine un poème profondément historique, le roma- nesque ne s'est insinué que peu à peu et sur le tard. Le malheur est que le romanesque a tout envahi, et que, si l'on essaye de l'éliminer des poèmes que nous avons, on les gâte. Chaque fois qu'on en supprimera l'un de ces traits prétendument récents et adventices, on en suppri- mera un des ressorts de l'action, et une de nos raisons d'admirer, d'aimer la légende : réduite à un pauvre résidu de faits vrais ou vraisemblables, elle n'est plus rien. Encore pourrait-on admettre, pour la légende de Gormond et Isembard, que les choses se seraient par accident passées comme le veut l'hypothèse. Que l'accident se soit produit une seconde fois, pour celle d'Ogier, par exemple, soit encore; et une troisième fois, pour celle de Girard de Roussillon, soit. Mais c'est dix fois, vingt fois qu'on veut qu'il se soit répété, pour toutes les chansons de geste qui ont quelque fondement dans l'histoire. Aux temps caro- lingiens, des poèmes issus de la réalité contemporaine, faits des émotions des contemporains, tout vrais, tout sincères, et « qui, si nous les possédions, auraient pour nous la valeur de documents historiques de premier ordre» ; entre nos mains, invariablement, des remanie- ments qui sont de purs romans romanesques. Au point

l'élément historique : la tradition locale 51

de départ, selon rhypothèse, des poèmes qui tiraient toute leur beauté de ce qu'ils étaient véridiques ; au point d'arrivée, invariablement, des remaniements qui tirent toute leurbeauté de leurs mensonges. En ces remaniements de poèmes profondément historiques, pourquoi si peu d'histoire ? Pourquoi ne s'en est-il pas trouvé un seul qui ait gardé quelque chose de la tenue, de la dignité historique de l'hypothétique poème primitif?

Mais ici comme ailleurs, il n'est pas nécessaire de for- mer cette hypothèse. Il n'est pas nécessaire que les don- nées historiques de Gormoncl et Isemhard proviennent d'un poème contemporain de la bataille de Saucourt. Ici comme pour les autres légendes, le romancier peut les avoir recueillies, à une longue distance des événements, dans la tradition orale. Dans la tradition du pays. Quel pays, sinon celui que nous désignent à la fois les textes historiques et lestextes poétiques, le Pontieuetle Vimeu? Sur ce territoire que les païens avaient ravagé, en ces églises de Saint- Valéry, de Saint-Riquier, de Saint- Vaast, en tant d'autres, qu'ils avaient violées, des souvenirs de leur invasion devaient subsister, deux cents ans plus tard, au xi^siècle. Non pas enfermés au fond des monas- tères, mais répandus au dehors ; vivants pour les clercs, mais vivants aussi pour tous, seigneurs, bourgeois, serfs.

Comment en douter, quand ils vivent encore en ces lieux, après mille ans ? Aujourd'hui encore, un simple passant, s'il vient à Saint-Riquier ', par exemple, peut y recueillir dans la tradition orale autant et plus de faits

1. Arrondissement d'Abbeville, canton d"Ailly-le-Haut-Clocher (Somme).

.)Z GOR.MOND ET ISEMIiAllD

histori([ues que n'en contient la chanson de j^este. Il n'est pas besoin qu'il s'adresse aux notables du bourg ; les moins cultivés y savent, comme les notables, au moins deux choses : que leur église a jadis été détruite par des païens, et que jadis les Français se sont battus contre les Anglais k treize kilomètres de là, à Crécy. Tel de ces paysans peut tout ignorer de l'histoire de la France : il sait ces deux événements. Tel peut les placer tous deux sur le même plan indistinct du passé, les mêler, les brouiller : il les sait pourtant. Chacun à Saint-Riquier sait des historiettes qui s'y rattachent, des légendes. On montre la Tombe d'isembard, et, à deux cents mètres plus loin, dans la direction de Saint-Mauguille, un lieu dit la « Barre k kevaus », la tradition veut qu'un com- bat se soit livré, au lendemain de Gréc}'. Voici, près de la tour de Drugy ', une source, la Fontaine des Trois Pleureuses : tandis que leurs chevaliers se battaient à Crécy, trois dames se sont assises sur cette pierre, les attendant ; quand elles apprirent qu'ils étaient morts, elles pleurèrent, et la source est née de leurs larmes ~. Voici une tour, reste de l'enceinte fortifiée de l'abbaye. Un paysan qui me la montrait me dit : « Elle a résisté aux sauvages, ils n'en ont laissé debout que trois ou quatre ; avant, il y en avait cent une. » Et, voyant que ce nombre m'étonne : « Sans doute, reprit-il ; Centime, ne le saviez- vous pas? c'était, k cause de ces tours, l'ancien nom de la ville. » En sorte que le vieux nom de Ccntule, aboli

1. Jeanne d'Arc, dil-on aussi, fut enfermée.

2. A quelque distance, se trouve le moulin de Mirandeuil, les mêmes trois dames se « mirent en deuil ».

l'élément historique : la tradition locale 53

depuis les temps méroving-iens, vit encore dans la mémoire populaire.

Ce n'est pas merveille, dira-t-on. Chaque année, le jour de la fête patronale, le curé raconte la vie de son saint, et comment il est venu s'établir en ce pays. Le pa^^s ne pouvait pas déjà s'appeler du nom du futur saint ; il faut donc que le curé redise le nom primitif, Centule. La légende des cent une tours est sortie, hier peut-être, par un à peu près étymologique, de ces sermons du curé: elle est d'origine savante. Certes, et c'est précisé- ment où j'en voulais venir. 11 en est de même de la petite légende des Trois Pleureuses : peut-être celle-ci remonte- t-elle jusqu'au xv^ siècle, car elle est bien dans le goût delà Be.lle dame sans merci ; peut-être jusqu'au Premier Empire seulement, et n'est-elle que l'écho d'une romance de style troubadour ; peut-être est-elle plus récente en- core; ancienne ou récente, elle semble bien d'origine lit- téraire : c'est un paysan pourtant qui me l'a contée. Qu'est-ce à dire, sinon que dans les légendes locales, il y a presque toujours un élément qui vient du lettré, du « clerc » ? Tradition érudite, tradition populaire, on doit, autant qu'on le peut, distinguer ces deux courants ; pour les légendes locales à base historique, ils se mêlent à l'ordinaire et se confondent. Comme il y a des mots que les linguistes appellent « semi-savants », elles sont par essence des légendes semi-savantes. Ailleurs qu'à Saint- Riquier, le peuple n'aurait sans doute ni goûté, ni retenu l'historiette des Trois Pleureuses : à Saint-Riquier, il la garde, parce que Crécy est à deux pas. Dans toutes les écoles de France, l'instituteur raconte les invasions nor- mandes, raconte la bataille de Crécy ; l'écolier s'en soucie

.jI gormond et isembard

juste autant (jue des mille et un autres faits qu'on lui expose ; ici, il en va autrement : ces choses anciennes, il les sait d'avance, il les reconnaît, car elles sont déjà liées pour lui aux lig-nes du paysage familier, attachées à ce pré, à cette colline, incrustées dans ces vieilles pierres. De même dans chaque village, partout quelque chose s'est passé : les églises, les champs de bataille, les châ- teaux ruinés ont tous leur folk-lore semi-savant. Les données de cet ordre viennent du curé, du maître d'école, du « clerc » : les gens groupés autour d'un même clocher les retiennent et les transforment : elles sont pour eux leur histoire, toute l'histoire. La force de diffusion de ces lé- gendes est d'ordinaire très limitée : elles ne se propagent guère plus loin que le bruit des cloches du clocher : mais elles sont tenaces. Une fois que l'une d'elles s'est logée en un lieu, elle y peut vivre indéfiniment. Pendant des siècles peut-être encore, à Saint-Riquier, les trois pleu- reuses en hennin continueront de hanter la fontaine de Drugy, comme des naïades, et les chevaliers de combattre à la Barreaux chevaux, et les païens d'assiéger les cent une tours. Sans doute si des usines se fondaient là, une cité industrielle, c'en serait vite fait. Mais aussi long- temps qu'il y aura dans ce bourg une population rurale, ces légendes se répéteront, ou d'autres à leur place, rela- tives aux mêmes événements, de même origine litté- raire, savante, et de même caractère.

Au xi*' siècle, on aurait pu observer en ces lieux des faits semblables. Loin du Pontieu et du Vimeu, le pre- mier poète de Gormond et Isembard eût été fort empê- ché de rien apprendre par la tradition orale des invasions normandes : son confrère, l'auteurde la Chanson de Roland,

l'élément histohique : la tradition locale 5o

ne range-t-il pas les Normands dans les troupes de Char- lemagne, comme s'ils avaient été, de temps immémorial, de fidèles vassaux des rois de France ? Tant la tradition orale, non localisée, est impuissante à g-arder des souve- nirs historiques I Mais en Pontieu, devaient subsister, après deux siècles, des traces des invasions Scandinaves. En plusieurs lieux, et notamment à Saint-Riquier, le souvenir en était lié à l'histoire des reliques, à l'histoire des sanctuaires brûlés ou profanés par les barbares. Si le premier poète de Gormond et Isenihard était du pays, ou simplement si) y a passé, il a pu à cette époque y recueillir, vivants, connus et répétés partons, les cinq faits historiques que nous retrouvons dans la chanson de geste. Et non seulement ces cinq faits, mais d autres encore, et, par exemple, les trois traits que ]\I. Lot tout à l'heure qualifiait d'archaïques. Il nous a semblé douteux qu'ils eussent cette valeur ; mais il ne nous coûterait rien de la leur attribuer. S'il est vrai, comme le veut M. Lot, qu'il se soit trouvé un corps d'Ireis dans l'armée qui a ravag-é le Pontieu en 880, leur nom a pu se perpétuer deux siècles et plus dans la tradition orale : car en Franche-Comté, sans le secours d'aucune cantilène, on dit encore « méchant comme un Suède » en souvenir de la Guerre de Trente ans et des Suédois de Saxe-Wei- mar '; en Bourg-ogne, aujourd'hui encore, une « armée de Gallas » signifie un rassemblement de bandits, parce que Gallas, général autrichien, a ravagé cette province au temps de Richelieu -. S'il est vrai, comme le croit

1. Voir Gaidoz et Sébillot, Le blason populaire de la France, 1884, p. 376.

2. Voir une note de M. Sébillot dans làRevuedes traditions po-

o6 GORMOND ET ISEMFîARD

M. Lot. que le mot marfjari fût tonibL* de lusaye g'énéral à la lin du xi' siècle, il pouvait être resté vivant en ces lieux, lié au nom dJsembard. Et l'on peut bien concevoir que Thistoire même du renégat ait été à l'origine une anecdote locale, qui se racontait dun mauvais seigneur de la région, réel ou imaginaire: ne lisons-nous pas, chez Raoul le Glabre, qu'en Champagne les hommes de la lin du x*^ siècle avaient imaginé une fable analogue? Le chef Scandinave Hasting, disaient-ils, était un serf d'une bourgade voisine de Troyes, qui avait passé aux Normands et renié Jésus-Christ pour les dieux des bar- bares 1.

Insistons sur cette remarque que les données histo- riques de la chanson de geste et les anecdotes locales qu'on peut aujourd'hui encore recueillir à Saint-Riquier sont dune même qualité. Je veux dire que, pour les constituer, les unes comme les autres, il y a fallu en quelque mesure

pulaires, t. XV (1900), p. 236. Un bandit s'appelle un derlatjuc (d'Erlach) en Bourbonnais, un Polaque en Lorraine, etc.

1. Vojez Raoul Glaber, Les ci/k/ livres de ses histoires [900-iOOi, publiés par Maurice Prou, Paris 1886,1. I, ch. V, p. 18: « Qui juvenis, valens robore corporis, perversae tamen indolis, super- biendo abiciens fortunam pauperum parenlum, elegit exul fore, dominandi victus cupidine ; deniquc, clam egrediens ad predictam Normannoruni gentem, illis tanluuimodo primitus adhesit qui, assiduo raptui servientes, viclum céleris ministrabant quos etiam illi communiler /7o//am vocant ; illoque aliquandiu huic nequam mori inserviente, cepit pessimis commilitonibus tauto existere dili" gentior quanto eiïiciebatur flagitiosior, paulatimque... omnes pa- riler suiillum consliluere terra marique principera... Postmodum etiam cum universa pêne cui preerat gente conscendens ad su- periores Galliarum partes, quasi pestifer parens, nativum maie querens revisere solum... etc. i>

l'élément historique : la tradition locale 57

la participation du clerc, du savant. Au xi" siècle, la vue des ruines suffisait assurément pour rappeler à tous les ravag-es anciens ; mais le nom du roi vainqueur des bar- bares, Louis, d'où venait-il? et la connaissance de sa mort prématurée, peu après sa victoire, d'où venait-elle? Du clerc, qui avait trouvé ces choses dans ses livres. Seule- ment, si elles ont filtré des livres du clerc jusqu'aux gens du pays, c'est de la même simple façon qui a fait passer le nom de Centule du sermon du curé aux récits de ses ouailles. Le curé donne Cenhile; l'étymolog-iste paysan lui rend Centime et la légende des tours. Pareil- lement, pour raconter la guerre du roi Louis contre Guaramund, Hariulf se réclame de l'autorité des anciens du pays (priscorum auctor'ifas); mais ceux-ci, à leur tour, sans les clercs de l'abbaye, auraient-ils su le nom du roi Louis ? Entre des hommes groupés sur un même coin de terre, et qui ont intérêt ou simplement plaisir à garder les mêmes souvenirs, la vie journalière provoque de tels échanges.

A quoi bon supposer l'existence d'une épopée contem- poraine de la bataille deSaucourt? Tous ces poèmes hypo- thétiques, que l'on suppose contemporains des événe- ments, cantilènes, ou chants lyrico-épiques, ou épopées carolingiennes, ou chants hérités de l'épopée mérovin- gienne, de quelque nom qu'on les appelle, sont nés au xix*' siècle, du besoin logique qu'on avait d'expliquer l'historicité des chansons de geste. Ils ne sont rien que les noms qui expriment ce besoin.

Pour y satisfaire, pour expliquer que ces romans ren- ferment en effet des souvenirs du passé, il suffît, croyons-nous, de trouver, à l'époque ils furent com-

o8 GORMOND ET ISEMBARD

posés, au XI'' et au xiT siècle, des maisons ces souve- nirs étaient alors vivants. Il n'y a qu'à localiser. La léj^ende de Girard de Roussillon à Vézelay, celle d'Ybert de Ribemont à Waulsort, etc. Celle de dormond cl hem- biird, k Saint-Riquier.

Cette explication, plus simple que l'autre, est à peine hypothétique. Dire qu'à Saint-Riquier on devait garder au début et au milieu du xi'' siècle la mémoire des inva- sions normandes, et en parler, ce n'est pas une hypo- thèse, puisque Hariulf nous l'atteste pour la fin de ce même siècle, et puisque, dans les temples grecs du temps de Pausanias comme dans les églises chrétiennes du temps de Bède le Vénérable, à toute époque, en tous pays, la tradition a conservé quelque chose du passé. Ce qui serait une hypothèse, et insoutenable, ce serait d'avancer que l'église de Saint-Riquier, seule entre toutes les églises, aurait fait exception. Notre explication n'est hypothétique qu'en ce qu'elle suppose que le premier poète de Gormond et Isembard avait visité le Pontieu, l'église de Saint-Riquier ou une autre église de cette région : nous verrons plus tard si cette conjecture est téméraire.

Si ce premier poète a A'isité Saint-Riquier, personne, je pense, ne voudra contester qu'il ait pu y apprendre les faits d'histoire qui se trouvent dans le roman de Gormond. Et s'il eut des attaches à ce pays, nous nous expliquerons non seulement qu'il sache ces faits, mais du même coup pourf[uoi il s'y intéresse, et en outre pourquoi ils apparaissent dans la chanson de geste tout enveloppés de romanesque : c'est qu'il les a recueillis à une longue distance des événements, quand ce passé

l'élément historique : la tradition locale 59

était <iéjà vraiment le passé, déjà mystérieux et voilé, déjà légendaire.

Mais nous avons omis jusqu'ici de parler du roi Gormond. A dessein. Son cas s'expliquera-t-il mieux par notre théorie ou par l'autre?

3. Le roi Gormond.

Qui est le roi Gormond? Un Sarrasin, un « Leutis », ou un « Arrabi », mais qui, venant attaquer la France, part d'Angleterre, et plus précisément, de Cirencestre.

Or, si nous ignorons les noms des chefs danois ou normands qui ont ravagé le Pontieu en 880 et qui se sont fait battre à Saucourt en 881, nous savons du moins que leur armée venait d'Angleterre, et qu'avant de prendre la mer à Fulham, elle était entrée en com- munications avec une autre armée danoise, commandée par un chef nommé Godrun, et qui campait précisé- ment à Cirencestre.

Nous le savons par un témoignage ancien, celui d'Asser, évêque de Sherborne, mort vers 910, en sa Vita Aelfredi, Anglorum régis (849-887) '. Le chef danois Godrum (variante Godrun) avait débarqué en Angleterre en 870 et dominait en Est-Anglie. Il avait en 871 remporté une victoire sur Alfred le Grand, et le

1. Édition Pétrie, au tome I des Monumenta Britanniae his- iorica. On possède aujourd'hui une autre édition, excellente, de cet ouvrage : Asser's Life of King Alfred, edited ivith introduc- tion and coni77ientary hy William Henry Stevenson, Oxford, •1904. Le récit qui nous intéresse se lit aux pages 45 et suivantes de cette édition.

60 GOH.MOND ET ISKMliAUD

chroniqueur indique certaines des stations de son armée pendant les années suivantes : Londres, la Nordhunibrie, Repton, Cambridge, Werham, Exeter, Chippenham. Enfin, en 878, Alfred l'atteignit k Kthandun (Edington en Wiltshire), lui infligea une grande défaite, et le força à se rendre. Asser continue en ces termes :

Année 878. Godrum promit de se faire chrétien et de recevoir le baptême de la main du roi Alfred. Lui et les siens firent comme ils avaient promis. En effet, sept semaines plus tard, le roi des païens Godrum, accompagné de trente des principaux hommes de son armée, rejoignit le roi Alfred près dAethclingaeg, en un lieu nommé Aire. Le roi Alfred, le recevant pour son fils d'adop- tion, le leva des fonts sacrés du baptême; il reçut la confirma- tion (?) huit jours plus tard dans le domaine royal de Wedmore. Godrum demeura douze jours auprès du roi après avoir reçu le baptême, et le roi lui donna de nombreux et excellents châteaux.

Année 879. Cette armée de païens, quittant Chippenham, comme elle l'avait promis, gagna Cirencestre, qui s'appelle en cambrien Cairceri, et elle y séjourna pendant un an.

Cette même année, une grande armée de païens, venant des pays d'outre-mer, remonta la Tamise et entra en communica- tions {adunatus est) avec celle dont je viens de parler; pourtant,. elle prit ses quartiers d'hiver à Fulham' .

Année 880. L'armée païenne de Cirencestre, quittant cette ville, se rendit en Est-Anglie ^, et, se partageant le pays, commença à l'habiter.

La même année, l'armée païenne qui avait hiverné à Fulham, quittant l'île de Bretagne, et retraversanl la mer, gagna la France Orientale et demeura une année à Gand.

Asser raconte alors, sous les années 881, 882, les expé-

1. Aujourd'hui faubourg de Londres, sur la rive gauche de la Tamise.

2. Le Norfolk actuel.

l'élément historique : le roi gormond 61

ditions de cette armée en France (c'est celle qui fut vaincue à Saucourt). Puis, après d'autres récits, il revient à Godrum, à la fin de l'année 884, pour répéter ce qu'il avait dit plus haut, à savoir que Godrum s'était établi en Est-Ang^lie,et pour ajouter qu'il rompit en 884 la paix par lui conclue avec Alfred illle paganorum exercitus, qui in Orientalihus Anglis hahitavit, pacem, quam eiim Aelfredo rege pepigeraf, opprobriose fregit).

Ce récit se retrouve dans un grand nombre de chro- niques d'Ang-leterre et notamment dans la Chronique Anglo-saxonne ^. Mais les Annales d'Asser demeurent la source la plus ancienne, et très digne de foi : Asser, « maître » du roi Alfred, raconte des événements dont il fut le témoin.

Entre son récit et le roman de Gormond et Isembard, il y a, comme on voit, des points de contact :

1'^ Le nom du viking d'abord, du moins au jugement de plusieurs linguistes ~. La forme nordique du nom qu'Asser rend par Godrum est, disent-ils, Guthormr^ « dragon de bataille »(?), dont une forme contractée est Gorm. Le Scandinave Gorm, décliné Gormo, Gormonis, sera devenu en français Gormond^ par assimilation au nom Wermundus, par exemple.

1. Voyez Pétrie, Monunienta Britanniae historica, t. I (1848), p. 362 (le personnage en question y est appelé, selon les manu- scrits, Godrun, Godrum, Guthrum, Gythram, Gutram). Cf. le Chronicon Florentii Wigoriiiensis (Pétrie, p. o59) ; la Sinieonis Dunelmensis historia de gestis regum Anglorum (Pétrie, p. 682); VHistoria Henrici Hunfendunensis (Pétrie, p. 740), etc.

2. Voyez H. Zimmer dans les Gôitingische gelehrte Anzeigen, 1890, p. 823. Cf. Fluri, p. 120; Zenker, p. 80 ; Lot, p. 21 et p. 35.

02 GORMOND ET ISEMBARD

2" L'armée danoise qui, campée à Fulham, s'est mise en communication avec celle de Godrum, campée à Cirencestre, est précisément la même qui, deux ans plus tard, s'est fait battre à Saucourt, la même par consé- quent qui combat en Vimeu selon la chanson de geste.

Godrum et Gormond ont tous deux séjourné à Cirencestre, et « il est inadmissible, comme le dit fort bien M. Lot, qu'une coïncidence aussi frappante soit un simple effet du hasard ».

Ces concordances sont de telle natui'e que le rappro- chement de Godrum et de Gormond s'est imposé à qui- conque, critique littéraire ou historien, connaissant Asser, a connu aussi la chanson de geste. Sharon Tur- ner la fait le premier, puis Lappenberg, Pauli, Leroux de Lincy, San Marte, MM, Storm *, Zimmer, Zenker, Lot, etc.

L'identité de Godrum et de Gormond semble l'évi- dence même. Néanmoins, et par contre, le même texte d' Asser qui nous force à la reconnaître, nous enseigne aussi :

Que Godrum, s'étant fait baptiser, ne ressemble guère au Gormond qui, dans la chanson de geste, mène contre la France, en qualité de roi païen, une armée de païens ;

2" Que ce Godrum ne peut pas être identique au Gormond donné par la chanson de geste comme l'adver- saire du roi de France, car Godrum. après sa conver- sion, n'a jamais fait voile vers le continent, mais s'est

1. V^oyez les références à ces auteurs dans Fluri, ouvr. ciO p. 118; cf. Lot, p. 47.

l'élément historique : le roi gormond 03

retiré paisiblement de Cirencestre en Est-Ang-lie, d'où il n'a plus bougé ;

Que ce Godrum, qui vivait encore en 884 et qui (selon la Chronique anglo-saxonne) n'est mort qu'en 890, ne peut pas être identique au Gormond qui, d'après la chanson de geste, fut tué par le roi Louis en une bataille oîi il faut reconnaître la bataille de Saucourt, laquelle eut lieu en 881.

Godrum est-il Gormond ? Oui, évidemment, si l'on regarde aux concordances des deux textes. Non, évi- demment, si l'on reg-arde à leurs divergences.

Pour sortir de cette étrange difficulté, M. Lot a tenté de concilier le récit de la chanson de geste et celui d'rVsser.

(( A la rigueur, dit-il ', il n'est nullement impossible que Godrum [après son baptême] ait passé la mer en 880, ait séjourné en Gaule en 881, puis soit allé rejoindre ses compagnons d'Est-Anglie.... On ignore le nom du chef des Northmans à la bataille de Saucourt ; mais, parmi les principes qu'assiégea à Elsloo, en 882, le roi Charles le Gros, se trouvait un certain Vurrn ou Vurmo ~. Comme l'armée païenne était en grande partie la même qui avait été battue l'année précédente à Sau- court, il est tentant d'identifier Gormond avec ce Vurmo. » Gormond, Vurmo et Godrum seraient un seul et même personnage. De la venue de Godrum sur le continent, Asser, à la vérité, ne dit rien ; mais c'est

1. P. 22; cf. p. 18.

2. (( Annales Bertiniani, a. 882 ; Annaliuni Fiildensiuin conli- nuatio Ratisbonensis, éd. Fr. Kurze, a. 882. »

(Il OORMO.ND ET ISEMBARD

peut-être de sa part ig-norance, oubli, indiirérence. « Somme toute, conclut M. Lot ', avouons que, par suite de la concision des sources, les mouvements des chefs normands nous échappent trop souvent. S'il faut en tirer une conclusion de prudence, cette prudence ne doit pas être trop timorée, et il y aurait peut-être quelque naïveté à croire qu'un viking du ix*' siècle s'est astreint à se can- tonner dix ans de suite dans sa province sans penser à en sortir. » En résumé, la chanson de geste pourrait bien ne contenir qu'une seule donnée fausse, celle de la mort de Gormond dans le Vimeu. Cette invention légendaire écartée, on peut combiner les données de la chanson de geste avec celles des textes historiques, de manière à constituer à Godrum, entre les années 878 et 884, une biographie, qui peut-être, selon M. Lot, est sa vraie biographie. Voici quel serait ce curriculum vitae :

Année 878, Vaincu par Alfred, Godrum reçoit le baptême [D'après Asser).

Année 879. Il campe à Cirencestre [D' après Asser, d'accord avec la chanson de geste).

Années 880-1. Il fait campagne en France contre Louis III [D'après la chanson de geste).

Année 883. Il est assiégé à Elsloo par Charles le Gros [D'après les Annales Bertiniani).

Année 884. Rentré en Angleterre, et retiré en Est- Anglie, il se révolte contre Alfred [D'après Asser).

Il j a à ces hypothèses une difficulté de fait. Asser dit formellement que Godrum quitta Cirencestre pour se

1. P. 23.

L ÉLÉMENT HISTORIQUE I LE ROI GOKMOND bo

rendre en Est-Anglie, et que, partageant entre ses com- pagnons la région qu'Alfred lui avait cédée, il commen(,a à Vhahiiev [Cirrenceasfre deserens, ad Orientales Anglos perrexit, et, ipsam regionem dividens, coepii inhabi- tare). Il résidait donc en Est-Anglie en 880, tandis que ses compatriotes de l'autre armée envahissaient la France ; il y était encore quatre ans après, puisqu'Asser ne reparle de lui que pour raconter sa révolte de 884', et c'est con- tradictoire au récit de la chanson de e-este.

1. Bien entendu, M. Lot a vu la difficulté. Il cherche à l'écar- ter, comme voici (p. 23) : « Les Annales d'Asser ne disent pas qu'Alfred eût cédé l'Est-Anglie à Godrum et ses compagnons? Ce fait n'est attesté que par des textes postérieurs. Elles indiquent au contraire que les païens s'étaient engagés à vider le royaume. 11 est visible qu'ils n'accomplirent pas cette pro- messe, et l'on ne saurait affirmer que l'occupation de l'Est- Anglie fut paisible et concertée avec le roi saxon. Elle fut plutôt le résultat d'une conquête. Et ce qui confirmerait cette vue, c'est que, dès 884, le i-oi Alfred vit sa flotte battue par ces mêmes Scandinaves de FEst-Anglie. La rupture du pacte d'alliance en avait donc suivi de bien près la conclusion, en admettant même lexistence de ce pacte. » Mais l'existence de ce pacte, il nous faut bien l'admettre, puisqu'Asser l'affirme {paceni cuin Aelfredo rege pepigerat) et qu'on accepte les autres traits de son récit. Or quand peut-il avoir été conclu, sinon en 878, au moment de la conversion du chef Scandinave? Si on ne l'admet pas, il faut supposer qu'entre la soumission et le baptême de Godrum en 878 et sa révolte en 884 se placerait une autre révolte, dont Asser ne parle pas, et une autre soumission dont Asser ne parle pas davantage. A relire son texte, on voit que tout y est clair : en 878, Godrum, vaincu, se rend à Alfred, se fait baptiser par lui, reçoit de lui de grandes marques d'amitié, et après son cantonnement à Cirencestre en 880, se retire dans l'Est-Anglie, qu'il se met à partager entre ses compagnons. C'est que son traité de paix avec Alfred l'y autorisait; sans quoi Asser n'aurait pu manquer de le dire. Si son occupation de l'Est-Anglie en 880 J. BÉDiEH. Les légendes épiques, t. IV. 5

66 OORMOND ET ISEMRARD

Il faut donc en convenir : supposé que Godruni et Gor- mond ne fassent qu'un, si Asser a raison de dire que Godruni s'est converti en 879, la chanson de geste a tort de dire que Gormond était païen en 881.

Si Asser a raison de dire que Godrum vivait en Est- Anglie en 881, la chanson de g-este a tort de dire que Gormond a combattu le roi Louis en Vimeu.

Si Asser a raison de dire que Godrum était encore vivant en 88i, la chanson de geste a tort de dire qu'il fut tué par le roi Louis en 881.

On ne peut pas concilier ces deux textes. Et s'il faut sacrifier l'un des deux, ne faut-il pas préférer la version d' Asser, qui fut un contemporain de Godrum, à la ver- sion d'un jongleur, qui écrivait deux siècles plus tard ? J'en appelle de M. Lot, critique littéraire, à M. Lot, historien .

M. Lot s'est fort bien rendu compte, il va sans dire, de ce qu'il y a de hardi (même au cas les textes ne se

avait été « le résultat d'une conquête », et non l'application d'un traité conclu dix-huit mois ou deux ans plus tôt, si, à peine baptisé, le nouveau converti avait repris les armes contre Alfred son parrain, le biographe d'Alfred aurait-il passé sous silence celte rébellion immédiate et scandaleuse, lui qui se scandalise de la rébellion de 884? Il faut donc admettre (avec les divers his- toriens qui ont interprété ce texte) qu'Alfred en 878 avait cédé l'Est-Anglie à Godrum et que Godrum s'y tint en repos de 880 à 884. D'ailleurs nous avons conservé le texte d'un traité de paix entre Alfred et Godrum. On pourra le lire dans le recueil de Reinhold Schmid, Die Geselze derAnr/elsachsen, 1832, t. I,p. 57 (cf. Zenker, p. 79). Le premier article de ce traité détermine la fron- tière du nouveau royaume d'Est-Anglie. Il semble bien que c'est à ce document même qu'Asser fait allusion, et qu'il doit être daté de 878.

l'élément IlLSTORIQUE : LE ROI GORMOND G7

contrediraient pas) à compléter un récit d'annales du ix*^ siècle par un récit de chanson de geste du xii'', rempli d'ailleurs de traits visiblement inventés à plaisir. Aussi ne semble-t-il pas tenir beaucoup à l'hypothèse cpie le Godrum d'Asser aurait pris part à la bataille de Saucourt. Il a introduit cette hypothèse par une for- mule de doute : « A la rigueur, il n'est nullement impossible que... », et il conclut ainsi : « Cela n'a point du reste une importance extrême. »

La conjecture qu'il préfère (et c'est aussi celle de M. Zenker) est celle-ci : En admettant que le Godrum d'Asser ne soit jamais venu en France, « rien n'empêche d'admettre qu'il ait été confondu soit avec le Vurmo de 881, soit avec tout autre chef de bande du continent dont le nom présentait une ressemblance avec le sien ». « Confondu » : par qui ? Pour confondre un homme avec un autre, il faut les connaître tous deux. Or, si l'on conçoit sans peine que les Francs de Saucourt aient pu apprendre le nom de tel des chefs de bande qu'ils com- battaient, Vurmo par exemple, comment auraient-ils pu savoir que là-bas, en Est-Anglie, vivait un autre chef danois du même nom ou de nom analogue, Godrum ?

Avec sa lucidité ordinaire, M. Lot a vu la question, et il y a répondu, par une réponse qui semble d'abord acceptable : les Francs auront appris le nom de Godrum, de la bouche de quelque Danois fait prisonnier à Sau- court •. Ce prisonnier a leur apprendre en outre que Godrum avait deux ans plus tôt, séjourné dans la ville de Cirencestre.

1. Lot, p. 24 cl p. 38.

68 r.ORMO.ND ET ISEMBARD

Mais « qui donc, demande alors M. Lot, avec toute raison, se fût rappelé ce fait insignifiant (le séjour à Ciren- cestre), fût-ce peu après ? » Qui voudrait supposer que le nom obscur et indilTérent de cette bourgade d'Angleterre se serait transmis de bouche en bouche durant deux siècles ? Même en Pontieu. même à Saint- Riquior, chacun leùt oublié, deux ans, dix ans plus tard. Et Ton aperçoit la conséquence : voilà en défaut, semble-t-il, et annulée la théorie que nous proposions tout à 1 heure pour expliquer Ihistoricité de (iorniond et Isem- hard\ voilà que l'autre théorie reprend avantage, celle qui suppose un premier poème presque contemporain des évé- nements. Si le nom de Cirencestre, éminemment fragile et condamné à un rapide oubli, se lit dans le Fragment de Bruxelles, c'est que les propos du prisonnier danois n'auront pas été abandonnés longtemps à la seule tradition orale, mais enchâssés presque aussitôt dans un poème.

De cette théorie de M. Lot, parfaitement logique et cohérente : La forme première de Gormond et Iseni- bard fut « un poème élaboré vers l'an 900 » '. Le Frarf- ment de Bruxelles en représente, à deux siècles ou plus de distance, l'un des remaniements. La légende de Gor- mond, fondée d'abord sur les récits du prisonnier danois, « a franchi de bonne heure le détroit, évidemment après la conquête de l'Angleterre, à laquelle prirent part des chevaliers du Pontieu- >». Par s'explique que, vers 113o, Gaufrei de Monmouth ait exploité la chanson

1. Loi, p. 8.

2. Lot, p. 41.

l'élément historique : LE ROI GORMOND 69

de o^este et qu'ait introduit Gormond et le sièg-e de (^irencestre danssa fabuleuse ///s/or/a regum Britanniae. Ses traducteurs et imitateurs ont répété ce récit, et c'est ainsi que Gormond est devenu sur le tard, à Cirencestre, le héros de légendes locales.

Ce système est log'iquement irréprochable, et s im- pose, si du moins on en accepte le point de départ : 1 hypothèse du dialogue d'un prisonnier danois avec un Franc, lequel Franc aura gravé dans sa mémoire ou consigné sur ses tablettes le nom de Godrum de Ciren- cestre pour en faire part, sans trop tarder, à un poète, lequel, crainte de l'oublier, se sera hâté de le mettre dans ses vers.

Par malheur, il semble difficile d'accepter un tel point de départ. Qu'un prisonnier danois ait causé avec ses vain- queurs, rien de plus vraisemblable. Qu'il ait parlé de la guerre récente et nommé les chefs qui l'avaient faite, rien de plus naturel. Mais pourquoi, par quelle singu- lière association d'idées aurait-il mêlé à ses récits ce Godrum, devenu chrétien depuis deux ans, alors can- tonné dans l'Est-Anglie et qui n'avait jamais eu affaire aux Francs ? Supposé pourtant que, par quelque acci- dent de conversation, le prisonnier ait parlé de Godrum, voici serait la merveille. Ce serait que, de tant d aventures qu'il aurait pu conter de ce viking, il n'eût rapporté (ou du moins que son interlocuteur n'eût retenu) que ce détail : son séjour à Cirencestre. C'est, dira-t-on, qu'une belle histoire s'était <( cristallisée )> autour du nom de Cirencestre : celle des oiseaux portant aux pattes des matières enflammées, et qui avaient pris la ville. Mais nous ne pouvons, sans faire injure à notre Danois, supposer qu'il ait raconté comme vraies à ses

70 r.oRMOND p:t iskmhard

auditeurs des histoires (ju il savait n leur a conté le conte des oiseaux incendiaires, il l'aura rattaché au siège de toute ville ({ue Ton voudra, pourvu que cette ville ne soit pas Girencestre '. En ellet, deux ans auparavant, en 879, si le Danois avait été à Girencestre -, qu'y avait-il pu voir ? Rien de mémorable. \i batailles, ni incendie ; c'était un simple cantonnement. Personne n'assiégeait la ville. Il ne s y passait rien, sinon peut- être que Godrum, nouvellement baptisé, y écoutait dévo- tement chanter la messe. A'oilà tout ce que le Danois a pu en rapporter.

Si l'on suppose donc, avec ^I. Lot, un poème primitif fondé sur les narrations dun prisonnier danois, on cons- tate que l'interlocuteur du prisonnier danois, le repor- ter épique qui a enregistré cet entretien, aura fait en le recueillant au moins (juatre contre-sens : Il aura compris à tort que Godrum, alors baptisé, était un païen. 2" Il aura compris à tort que l'historiette des oiseaux incendiaires s'appliquait à la ville de Girencestre, laquelle, dans les récits du prisonnier, n'avait été incen- diée ni par des oiseaux, ni par personne. II aura compris à tort que Godrum d'Est-Anglie. le(|uel n'avait pas quitté l'Angleterre, était l'un des combattants de Saucourt. 4" II aura compris à tort que Godrum, alors bien vivant, était déjà mort.

1 . C'est ce qu'a bien vu M. Lot (p. 37, n. o). Sa façon de résoudre la difficulté est plus ingénieuse que convaincante.

2. Supposé qu'il ail fait partie de l'armée de Fulluun (jui se mil en communication avec celle de Girencestre.

l'élément historique : le roi gormond 71

De tout ce qui précède, il ressort que rideiitification du chef vaincu à Saucourt avec Godrum de Cirencestre, étant grossièrement erronée, ne peut pas être le fait des contemporains. Puisque le Fragment de Bruxelles ne peut l'avoir empruntée ni à des récits oraux répétés depuis le ix*^ siècle, ni à un poème français composé au ix*^ siècle, il faut, par élimination, que quelqu'un, à une longue distance des événements, Tait tirée d'un livre latin.

De quel livre ? Par quelle voie le viking de Ciren- cestre a-t-il pu passer des Annales d'Asser ou de la Chronique anglo-saxonne à la chanson de geste ? On ne peut proposer à cet égard que des conjectures : ce qui en fera principalement la force, c'est l'invraisemblance, que nous venons de reconnaître, de tout autre mode d'explication.

Il est possible, je crois, d'établir ce fait : avant que d'être introduit en France dans une chanson de geste, déjà, en Angleterre, par l'opération de clercs anglais, le Godrum d'Asser était devenu Gormond.

Wace dit qu'en souvenir de Gormond et de ses moi- neaux incendiaires les gens du pays appelaient de son temps (en 11 5o environ) Cirencestre « la cité as mois- sons » ', « Sparrow-chester », dit Layamon "~. Gormond

1. Brut, éd. Leroux de Lincy, v. 14029 et suiv. Cf. le témoignage d'Alexandre Neckham (fin du xii^ siècle ou début du xiii'')cité par MM. Fluri, Zenker et Lot.

2. Layamon's Brut, éd. Fr. Madden, 1847, t. III, p. 17.j.

72 r.ORMOND ET ISEMHARD

avait bâti à Cirencestre une haute tour il avait mis « son mahomet » '. On voit encore, ajoute Wace, par toute la contrée, les restes des cités, des abhayes, des églises qu'il a dévastées :

Encor en perent les ruines Va les desers et les gastines Que Guermons (îsl an plusor leus -.

Vers 1185, Giraud de Barri témoiîçne ({ue les Ang-lais attachaient le nom du roi Gormond à tous les restes d'anciens retranchements qui se voyaient en Irlande, à tous les châteaux forts détruits, à toutes les ruines mys- térieuses 3.

De ces textes du xii^ siècle, et d'autres encore, M. Fluri et M. Zenker ont conclu qu'il a exister de bonne heure en Angleterre, indépendamment de toute influence de la chanson de geste française, des traditions légendaires sur un personnage nommé Gormond, (ju il fût d'ailleurs ou non identique à Godrum. Par s'ex- pliquerait qu'en 1135 Gaufrei de Monmouth ait introduit Gormond dans son histoire fabuleuse de la Grande- Bretagne.

Mais peut-être n'est-il pas légitime d'invoquer ces témoignages. M. Lot les a récusés : tous les textes pos-

1. Lnjjamons Brut, l. III, \^. 173.

2. Brut, V. 14043-0.

3. Topographia Hiherniue, dans les Giraldi CamLrensis opéra, éd. Dimock, Londres, 1867, p. 182. Voir le texte dans Zenker, oiivr. cité, p. 23. Tous les textes auxquels il est fait allusion ici ont été déjà cités par M. Fluri et par M. Zenker : on ne saurait trop apprécier ces érudits pour la richesse de leur information.

L ÉLÉME.NT HISTORIQUE '. LE ROI GORMOM) i3

lérieurs à eelui de Gaufrei de Monmouth, dit-il, n'en sont que des amplifications ou des dérivés.; et, quant à Gaufrei de Monmouth lui-même, s'il a utilisé Gormond dans son livre, c'est simplement qu'il connaissait le roman français '.

Il se peut, en effet, et nous renoncerons donc à faire état d'aucun de ces textes. Privé de leur secours, ne nous sera-t-il pas possible pourtant d'établir que les clercs anglais ont raconté les premiers des légendes sur le Godrum d'Asser, devenu pour eux Gormond, et cela dès une haute époque ? Il nous faudrait un texte dont on fût assuré qu'il ne dépend ni de Gaufrei de Monmouth, ni de la chanson de geste : double preuve difficile à fournir, car Y Historia de Gaufrei a été très répandue en Angle- terre, et les textes plus anciens sont rares ; si l'on ne pouvait trouver un tel texte, il n'y aurait pas lieu d'en être surpris. Il en existe un, pourtant.

En son De gestis reguin Angloriini -, composé avant 1 12o, Guillaume de Malmesbury raconte l'histoire du chef danois Guthrum. Il rapporte ses guerres contre le roi Alfred (éd. Stubbs, t. I, p. 98), sa défaite, sa sou- mission, son baptême, son établissement en Est-Anglie (t. I, p. 12G). Il l'appelle Gat/u^um ou Giidram, mais aussi Giirmundus :

1. On peut, il est vrai, trouver cette dernière raison insuffi- sante: Gaufi-ei connaissait plusieurs légendes épiques françaises {Lot, p. 36, note 2) ; mais Gormond et Isembard est la seulechan- son de geste à laquelle il ait fait l'honneur de la résumer. N'est- pas un indice qu'il y avait reconnu une vieille connaissance, une légende d'origine anglaise ?

2. Éd. W. Stubbs (collection du Maître des rôles), 1887.

7i GORMOND ET ISEMI'.AliD

Rcx eoriim Gudrani^ f/iiPni nostri Gnrmiiri'luni rocant, cum tri- ginta proceribus et omiii pêne populo, baptizatus t-t in filium a rege Elfredo susceptus est. Datae ci provinciae Orientalium Angloruin et Northanhinibrorum, ut eas sub fidelitate régis fove- ret hereditario, quas pervaserat latrocinio. \'eruni, quia non muta- bit Ethiops pellem suam, datas ille terras tyrannico fastu undecim annis prolerens, duodecimo vitam finivit, posteris quoque perfi- diae successionem transmittens '. Etc..

Par la suite, ayant à reparler de ce personnage, il l'appelle couramment Gurmundus -.

D'où lui vient ce nom ? Pas de Gaufrei de Monmoutlu puisque Guillaume écrit en ll2o au plus tard et quà cette date l'ouvrage de Gaufrei nexistait pas encore. Lui vient-il de la chanson de geste ? 11 nous est bien interdit de le penser. En effet, Guillaume de Malmesbury, qui connaît la chanson de Gormond et Isemhard et l'analyse ^ , n'a garde de croire que le roi païen qui y

1. P. 126.

2. Sous la date de 92o, il parle du roi Sihtric, « cogna lus illius Gurmuncli, de quo in gestis Elfredi régis legilur » (éd. Stubbs, p. 146). Sous la date de 94.3 {ibid., p. lo8), il parle» de quodam regulo Reinaldo, filio ojus Gurinundi, de quo in gestis Alfredi tetigimus ».

.3. Voici cette analyse (éd. Stubbs, t. I, p. 139): « Filius hujus Caroli Charles le Simple) fuit Ludowicus. Isa quodam Isambardo, qui, ad j)aganismum versus, fidem luserat, irritatus, proceres suos de sulTragio convenit; quibus nec responsum referentibus, Hugo quidam, non magni nominis tyro, fdius Roberti, comitis Montis Desiderii, ultro pro domino duellum expetiit, et provoca- torem interemit. Ludowicus cum toto exercitu apud Pontivum subsecutus, omnibus barbaris quos ille adduxeral vel occisis, vel elapsis, opimam lauream obtinuit. Sed, non multo post, prolabore illius expeditionis extrema valiludine debili talus, heredem regni Hugonem illum instituit, praedicandae fidei cl virtulis heredem. lia prosapia Caroli Magni in illo cessavit... Hugo alteram fdiam Edwardi duxil uxorem et genuil Roberlum... »

L ELEMENT HISTORIQUE: LE ROI GORMOND /;>

fîg'ure ait rien de commun avec Gulhrum-Gurmundus : loin de placer les aventures d'Isembard au temps du roi d'Angleterre Alfred et du roi de France Louis III (879-882), il identifie le roi Louis du poème avec Louis IV d'Outremer (936-954) ', L'adversaire de Louis, Gormond, est donc, selon lui -, un personnage du x'' siècle; au con- traire Guthrum-Gurmundus (il sait avec précision les dates de sa biographie) est un personnag-e du ix*'.

Il ne le connaît que par des sources ang-laises, dont la principale est la Vie cV Alfred par Asser. Asser, la Chronique anglo-saxonne, etc., ne nomment notre per- sonnage que Giithrum, Giidrum, etc. Guillaume de Malmesbury, lui, glosant ces textes, dit : Queni nosfri Gurmundum vocant. Nostri désigne sous sa plume les Anglo-Normands ou les Anglais '. Son témoignage nous enseigne donc que, indépendamment de toute influence soit de Gaufrei de Monmouth, soit des chansons de geste françaises, les clercs d'Angleterre avaient baptisé du nom de Gormond le Godrum d'Asser.

Est-ce pour avoir reconnu que ce n'étaient que deux

1. Qu'il croit d'ailleurs le prédécesseur immédiat d'Hugues Capet, comme on Ta lu à la note précédente. Guillaume de Mal- mesbury avait lu la Chronique de Saint-Riquier de Ilariulf (voyez Stubbs, éd. de Guillaume de Malmesbury, p. 345, et Lot, éd. de Hariulf, p. lv). Cette lecture aurait pu lui apprendre à quelle époque il devait placer l'aventure d'Isembard. Mais il n'a pas pris garde aux indications de Hariulf ou n'a pas voulu l'en croire.

2. Il ne le nomme même pas dans son analyse (cf. ci-dessus, p. 74, n. 3) : soit indifférence, soit qu'il n'ait connu la chanson de geste qu'indirectement, par quelque résumé en latin.

3. Guillaume de Malmesbury était de sang mêlé. Normand par son père, Anglais par sa mère, ou inversement. Il dit de lui-même ; « Utriusque gentis sanguinem traho. »

7G (n»n>ioN

formes dun même nom Gorniond > Guthorinr n'est peut-être pas des plus sûres) ont-ils identifié, à cause de quelque ressemblance dans leur destinée, le Godrum de leurs annales à un Gormond, héros réel ou ima|^inaire de traditions locales? On ne sait. Il nous sufïit que ce Gudrum quem nostri Gurmundum vacant ne doive rien au héros du roman français.

Il est devenu pourtant le héros de ce roman français. C'est, croyons-nous, que l'identification Godrum = Giir- mundus, faite, nous venons de le voir, par des clercs angolais, a été connue et recueillie par des clercs français. Il se fît au moyen âg-e, entre les églises des divers pays, notamment entre celles de France et d'Angleterre, des échanges intellectuels incessants. L'abbaye de Saint- Riquier, particulièrement, avait des relations avec l'An- gleterre. Avant la con(juête déjà : labbé de Saint-Riquier Gervin I" (104o-I075) était lié d'amitié avec Edouard le Confesseur ^ ; Hariulf le montre s'embarquant un jour avec cent de ses moines pour rendre visite au roi anglais -. Dès cette époque les moines de Saint-Riquier possèdent des terres en Grande-Bretagne. On s'explique parla qu'ils aient pu avoir connaissance de ce que les clercs anglais savaient de Godrum- Gormond. Godrum -Gormond, disaient les livres des clercs anglais, était un roi païen qui avait ravagé l'Angleterre et qui en 879 séjournait à Cirencestre. D'autre part, les clercs de Saint-Riquier voyaient, dans leurs propres livres, que le Pontieu et leur

1. (Ihronique rh' Suinf-Riquicr, éd. Lot, p. "23" '2. Ihid., !>. 241 suiv.

L ÉLÉMENT HISTORIQUE I LE ROI GORMOND / /

église avaient étéravag'ésen880-881 par des païens venus d'Angleterre. Guidés parles dates 879, 880, 881 , ils ont cru reconnaître en Gorniond de Cirencestre le chef de l'armée qui avait incendié leur église. Ce fut ime erreur, sans doute; mais tous les historiens, même en des temps les historiens sont plus exercés à la critique, sont sujets à en commettre de semblables -.

Un fait curieux semble appuyer ces vues. Les moines de Saint-Riquier, avons-nous dit, possédaient des biens en Angleterre; Guillaume le Conquérant leur en confirma

1. Guidés aussi peut-être par l'analogie des noms Guar.innindus^ Gorniundas. Est-il sûr que ce soient deux formes d'un même nom ?

2. On nous dira peut-être que le clerc à qui nous imputons cette méprise aura commis précisément les quatre contre-sens que nous trouvions invraisemblable tout à l'heure d'attribuer à l'interlocuteur du prisonnier danois. Mais ce n'est qu'une fausse apparence. Un homme lisant Asser, ou la Chronique anglo- saxonne, ou quelque texte dérivé de ces ouvrages, peut à bon droit résumer sa lecture en une note telle que celle-ci : « Une armée païenne, commandée par Gudrum-Gormond, campait à Cirencestre; elle entra encommunications avec une autre armée païenne, campée à Fulham, qui vint envahir la France. » Si l'au- teur d'une telle note, parfaitement exacte, la relit à quelque temps de là, il peut en tirer la notion erronée que Gormond de Ciren- cestre a envahi la France. Un texte lu incomplètement, ou exploité seulement de seconde main, ou interprété d'après une « fiche » ancienne, ce sont des accidents banals, et c'est de quoi sont faites très communément les erreurs des historiens modernes. Par une ei'reur unique et facile à comprendre, Gormond de Ciren- cestre devient ainsi pour notre clerc l'envahisseur du Pontieu. Son nom parvient à un poète, qui lui prête les aventures qu'il veut : il le montre au siège de Cirencestre, il le suppose païen, il le fait mourir quand il lui plaît, etc. Il en va autrement dans l'hypothèse du prisonniei- danois : consulté sur le nom du chef qui commandait à Saucourt, le prisonnier aurait donné un nom faux, raconté un siège chimérique de Cirencestre, etc.

78 GORMOND ET ISEMBARD

la propriété ^ Or, si l'on cherche dans le Domesday Book se trouvaient leurs domaines, on constate que deux au moins d'entre eux étaient « in comitatu Xordfolk -n. Le comté de Norfolk, c'est l'Est-Anj^lie, c'est-à-dire la contrée même le viking-Godrum avait dabord vaincu le roi Alfred, qu'il avait conquise dès 871, puis obtenue par traité en 879, puis occupée dix ans encore. N'est- il pas vraisemblable que les moines de Saint-Riquier aient entendu parler sur leurs terres d'Est-Anglie de cet an- cien maître de l'Est- Ang-lie, ([ue les clercs de la région appelaient Gormond? Peut-être des recherches poussées dans les églises du Norfolk, dans les régions jadis occupées par les moines de Saint-Riquier, et dans le comté de Gloucester, du côté de Cirencestre, ne seraient- elles pas stériles.

Ce sont là, nous le savons, des conjectures indé-

1. Voyez la Chronique de Saint-Riquier, éd. Lot, p. 244. Guil- laume le Conquérant, à la prière de ses amis, le comte Raoul et son fils Raoul, confirme les donations faites par eux àsaint-Riquier, savoir : « Sancti Ricliarii terra in Anglicis finibus sita, a Radulfo comité eidem sanctotradita; villa vocabulo£'s/)erZats,ubihabeutur hospites XXXVII... Est et alia villa quae dicitur Acra, ubi habcntur hospites II, molendina 111, quae solvunt XXXV oras denariorum... Estel tertia villa, quae vocatur Culeslurpo (variante Cuhes(urpo)... Sequitur quarta villa, quae vocatur Achotes (variante Achetés)... «t alia quae vocatur Apicheneam (variante Apusencham)... His jnngitur Mereforl (variante Merefert)... Vocatur villa sequens lin- gua eorum Assuafam... Est et alia quae vocatur Gueniie... »

'1. Je n'ai retrouvé dans le Domesday Book (t. Il, 236) que deux des huit villae de la note précédente. Elles sont ainsi dési- gnées : « Acre, comitatus Nordfolk >•> ; d Culesforpa, comitatus Nordfolk ». On voit par le Domesday Book que \ecomes liadulfus mentionné dans la Chronique de Saint-Riquier était Raoul <lo Toeni.

l'élément fllSTORIQUE '. LE ROI GORMO'D 79

montrées. Mais elles ne supposent rien qui ne soit maintes fois attesté dans l'histoire de noslég^endes. De telles opé- rations d'historiographes et de tels rapports entre les clercs d'Angleterre et ceux de France, quoi de plus ordinaire et de mieux constaté ? Pour prendre nos exemples dans la seule histoire de la Chanson de Gonnoiid et Isemhard, ne voyons-nous pas durant tout le xii*^ et tout le xiu'' siècle, des clercs nombreux s'appliquer à des combinaisons du même ordre ? Ne voyons-nous pas, dès l'an 1 108, Hug'ues de Fleury identitier le Gormond du roman au viking Alsta- g-nus ' ? Ne les voyons-nous, les clercs anglais comme les clercs français, Gautier Map comme Nicolas d'Amiens, le Gallois Giraud de Barri comme Baudoin d'Avesnes, s'in- g'énier à l'envi à introduire notre roman dans la trame de l'histoire et à identifier le roi Louis de la chanson de geste ? Le roi Louis de la chanson de geste est Louis le Pieux (814-840), selon Gautier Map et Giraud de Barri % C'est Louis le Bègue (846-879), selon Gui de Bazoches ■'-. C'est Louis III (879-882), selon Hariulf et GeolVroi Gaimar '*. C'est Louis d'Outremer (936-954), selon Guillaume de Malmesbury, Nicolas d'Amiens ■', Philippe Mousket et Baudoin d'Avesnes ^. Ne voyons-nous pas vers 1150 le clerc anglais Geoifroi Gaimar s'emparer de la chanson de geste pour en mêler

1. « Verum isle Alstagnus vulgo Gurmuudus solet nominari. » {Monumenta Geniuinuie historica, Scriptores, t. IX, p. 378). i. Voyez les textes dans Fluri, oiivr. cilé, p. G8.

3. Fluri, p. 62.

4. Voyez la note 1 de la page qni suit. 0. Fluri, p. 64.

6. Fluri, p. îiî).

80 GURMONn i;i isioMitAim

les données à celles (ju il lirait dv la Ckronhjuc am/lo- saxonne ' et, au début du xin'' siècle, le clerc français Aubri de Trois-Fontaines ne raconte-t-il pas l'histoire de Gormond à la fois d'après la chanson de geste et d'après le clerc anglais Guillaume de Malrnesbury, dont il s'efforce de concilier les récits - ? Influence des chansons de geste sur les chroniques latines et réciproquement, com- munications constantes des clercs anglais avec les clercs

1. (jefTici (jaimar, L'osloire des Eiujlos, éd. Duirus-Hardy (col- leolioii dite du .Maîlre des rôles), vers 3023-3410.

2. MonuinentaGermaniae historica, .SS"., t. XXIII, p. 743. « A. 882. Guidodeeodcm (LudovicoNichilFecit). Sedutfertur, Ysembardus, juvenis egregie probitatis atque miIiliae,nepos ojus, fuit occasio per quam ante meridiem aetatis et magnificenliaesuae vitae est subirecoactusoccasum. Hic enim cum per adulatorum iui([ua coii- silia régis avunculi, quam non meruer3l,iiicurrisset offensam, non jure, sed per injuriani regno pulsus et ad regem Guormundunt, quando eral paganus [Aubri connaît donc lebaplcme de Gormond, et c'est ici le Gormond de Guillaume de Malmeahury), fugere coni- pulsus, tam arto familiaritatiset amicitiaevinculo colligatusestei, quodobejusdilectionem adultioneni deavunculo reposcendamcum innumerabilibusarmatorummilibusconjiinctisque sibi Normannis et Danis adhuc genlilibus depopulatus Angliam, transfretavit in Franciam et devastavit adjacentem mari Britannico regionem ibique cum multis aliis Centulum, regium vicum, et antiquum ac nobilemonasterium sancti Ricliarii concremavit... » Plus loin (p. 773) sous l'année 987, Aubri polémise contre l'identification du roi Louis ennemi d'Isembard proposée par Guillaume de Malrnes- bury {Guilclmus Anglicus, comme il l'appelle) : « De Ysembardo quo(|ue, r/ui ad paganismum conversus fidem lusitel contra regem Ludovicum paganos adduxit [les mots en italiques sont pris à Guillaume de Mnltnesburi/), decipitur nimis in temporis circums- tanlia predictus Guilelmus, quia Ludovicus ille, quem irritavit Ysembardus, non fuit filius Lotharii..., sed fuit ille Ludovicus frater Karlomanni et Karoli Simplicis, de quo Ludovico supra in anno 881 suITicicnler est expressum. >i

LÉLÉMKNT HISTORIQUE : LE ROI GORMOMJ 81

français, nous constatons en nombre de tels faits au xri'^ siècle : faisons-nous rien autre chose, par notre essai d'explication, qu'en supposer de semblables au xi** siècle, à l'origine de ce développement légendaire ? En résumé et au terme de cette discussion, nous ne tenons pas aux diverses conjectures que nous avons émises pour expliquer comment, en quelles circonstances la légende a passé d'Angleterre en France. Nous n'avons pas à nous embarrasser du détail de ces circonstances. Le principe seul de notre explication nous importe, et il nous paraît certain, celui-ci. Selon la chanson de geste, les païens viennent d'Angleterre, et ce dire est vrai ; ils viennent de Cirencestre, commandés par Gormond, et ce dire est faux. Faux, sans être purement imaginaire. C'est de la pseudo-histoire, donc c'est d'origine livresque. Si Asser et la Chronique anglo-saxonne avaient omis de noter le cantonnement de Godrum à Cirencestre, Ciren- cestre ne serait pas mentionné dans la chanson de geste : on ne saurait sortir de là. Le mot (( Cirencestre » est donc l'empreinte du clerc sur la légende et comme sa marque de fabrique. En ce que la légende introduit Gormond de Cirencestre, elle se révèle comme faite à longue dis- tance des événements par exploitation abusive des textes historiques ; elle repose sur une combinaison d'histo- riographe, sur un contre-sens commis par un clerc.

IV. L'abbaye de Saint-Biquier.

Ces clercs qui ont maintenu dans le pays jadis envahi par les Normands le souvenir de l'invasion, qui ont ali- menté la tradition locale et fourni de la sorte au premier

,T. BÉDiER. Les légendes épiques, t. I\'. 6

S2 (iOHM(l.M) Kl ISKMIIAIU)

)>ooU; de (tormond et Isemhiinl les données historiques et pseudo-historiques de son roman, ce lurent les moines de labbaye que saint Hiquier avait fondée à Cen- tule au vu'' siècle, et (|ue les bienfaits dAnj^ilbert cl de (^harlemag'ne avaient enrichie et illustrée '. Nous l'avons maintes fois indiqué déjà. Il nous reste ;i montrer ((ue ce n'était pas un dire aibitraire.

Saint-Uicfuier, Saint-Valery, (layeux: le l'rannienl de Bruxelles nous confine sui- ce petit territoire, au diocèse il' Amiens. Les versions plus récentes, sans l'ii sortir, se bornent à transférer de Cayeux à Amiens la bataille périt (iornu)nd -. Dans tous les textes l'éf^^lise de Sainl- Hiquier esl placée au centre des récits et les domine.

1. Pour lliistoirc de cotle al)l)aye, \oir la l)il)liogia|)liie des I nivaux qui la concernent, donnée par M. Loi, aux pages i.xxi cl suiv. de son édition de la (Ihroniqup d'IIariulf. L'ouvrage le plus important est celui de Tabbé Henocque, Histoire do l'abbaye lit (le la ville de Sainl-Riquier, 18S0, 3 vol. in-4 (collection des Mémoires de la Société des antiquaires de Picardie).

2. Delà une jolie légende. Les Français auraient tic écrasés si les femmes d'Amiens nélaienl sorties de la ville, armées et bannières en tète. Les Sarrasins, croyant avoir affaire à des che- valiers, lurent pris de panique. Les liaubcrts, pressant les poi- trines des femmes,. ivaicnl faitcoulcilcur lait, dit l'iii lippe Mouskel;

... Lor lais es grans batailles Lor degoutoil par mi les malles. Encore i pert. s"a voir no fnl. Ks ciu.s c'on dist Mollcroi.v^d.

i'aicci <'Xpioil les fi-niMics otil nK-rili' de >c placer dans la cathé- drale dWmiens à droite el non i. -anche Loliir,- el Mallard). Une inscription murale, mise en i;)82 dans lacathédrale, portait: .4 w/r- loria ^'allis mulieriini per inaironas Anibianenses \)(IXXWI. Voir sur celte légende Ph. Lancr. dansla h'oin.-inin. I.XWI. p. KIC. el Lot. .•(/•/. rifé. p. 7. n. -2.

I.AlilîWK hE SAliNT-HIQriEH 83

Le plus ancien auteur qui ait parlé de notre légende, llariulf, était dans ce pays; il y avait grandi; il était un moine de ce monastère. Il a tiré son récit, nous dit-il, de chroniques latines, mais aussi de poèmes qui se chan- taient dans la contrée. Si Ton interroge à son tour le poète du Fragment de Bruxelles, il allègue comme ses sources une chronique lue à Saint-Denis [Ceo dist la geste, u Saint Denis, v. 14o), ce qui est de style, mais aussi un livre de l'abbaye de Saint-Riquier :

380 Ceo disl la ^esle, a Saint Hichier.

Mariulf renvoie donc de sa chronique aux poèmes des jongleurs, et le jongleur renvoie de son poème aux chro- niques de l'abbaye. Une fois de plus, il y a cercle. A Saint-('fuilhem-du-Désert pareillement, à Saint-Gorneille- de-Compiègne, à Saint-Jean-de-Sorde, ailleurs encore, et pour combien d'autres légendes? les clercs nous adressent aux jongleurs, les jongleurs aux clercs.

Dans l'histoire, l'incendie de Saint-Riquier en 881 n'est cpiun épisode de l'invasion normande ; dans la légende de Gormond et Isembard, c'est le nœud de l'action. Ras- semblons les traits qui marquent dans nos poèmes le rôle du vieux saint mérovingien et de son sanctuaire.

Selon Lohier et Mallart, la ville de Saint-Riquier * est la ville disembard. C'est qu'il se réfugie, avec son père, sa mère et sa sœur, quand le roi Louis le menace ; c'est dans la plaine de Saint-Riquier qu'il culbute les tentes du roi et lui livre bataille -. Quand il est au loin

1. Nommée « St. Richard » dans Loher und Maller. i. l.nher und Maller, trad. Simrock, j). 230.

84 (lOKMOMi KT ISE.MItAKD

en exil, sa «i^rande douleur est d'apprendre par des pèle- rins que le roi, lui parti, est revenu assiég'er son cher château de Saint- Riquiei'. Cesdonnées sont-elles primi- tives ? On peut le contester, puisqu'il ne reste plus qu'un débris du poème représenté par le Fragment de Bruxelles ; mais le contester, ce serait attribuer à un interpo- lateur récent l'idée si simple et si belle, constitutive du caractère d'Isembard, l'idée ({ue [l'amour et la haine le ramènent, renég-at et criminel, aux lieux mêmes d'où il fut chassé, chrétien et innocent.

Quoi qu'il en soit, selon tous les textes, c'est sur le territoire de labbaye que Gormond et Isembard dressent leur camp. C'est là, selon le Fragment de Bruxelles, que se déroule l'épisode, obscur pour nous, du messager Huelih ~. Selon toutes les versions, les païens profanent et incendient léglise de Saint-Rif[uier. et Lohicr cl Mallart rapportent l'une de ces scènes de profanation : les pa'iens raillent un grand crucifix : ce dieu n*a-t-il pas froid sur la croix, nu comme il est? Ils l'abattent, le percent de leurs épées et de leurs lances; mais partout le fer a frappé le crucifié, le sang jaillit. A la vue du miracle, bien des païens se convertissent ; seul le cœur du renégat Isembard n'est pas touché.

Saint Riquier a souffert que son église fût violée ; ne saura-t-il pas la venger? Le roi Louis l'appelle dans la bataille. Il invoque saint Denis d'abord, comme il con-

1. Lohcr iind Maller, [). 2od.

2. 350 (' Jon aportai la nef d'or mier:

(lele mis jo a seint Richier. •> ;{. I.ohrr iiikI Mallor. p. 263.

l'aiuîavi-: ijk sai.ni-hiuliku 85

vient, })iiiscjii il est ravoiié do saint Denis [Ber saint Denise, orrn'an aidiez !) mais aussitôtaprès, saintRiquier : si le saint le secourt, il rebâtira plus belle son église :

378 '< Ber seinl Richier, or m'en aidiez !

.la vus arst il vostre mustier. En l'onur Deu, pur Teshaucier, .leo vus crestrai trente set piez. Pernez les resnes del destrier 1 (lesques a lui me cunduiez ! »

Saint Riquier exaucera cette prière. Un chrétien a prédit à Gormond que le saint veille et le châtiera :

!i5"2 « Que vus arsistes sun mustier,

Mesavenir vus en deit bien. »

Faut-il admettre que saint Riquier ne serait devenu ([ue sur le tard le patron céleste de la lég-ende? qu'Isem- bai'd n'aurait été rattaché que récemment et artificielle- ment à son ég-lise ? C'est une théorie semblable que quelques-uns soutiennent pour Girard de Roussillon : les moines de Vézelay n'auraient point participé, disent-ils, à la formation de sa légende, d'abord toute séculière, toute populaire. Et c'est ce que quelques-uns disent aussi d'Ybert de Ribemont : il n'aurait eu d'abord rien à voir avec l'abbaye de Waulsort. Et de Renaud de Montau- ban : son culte à Cologne et à Dortmund ne représenterait que des faits tardifs d'accaparement clérical. Et d'Ogier le Danois : ses attaches à Saint-Faron de Meaux seraient fortuites et de médiocre signification. Mais remarquons au

contruii-e I intime [)arenté de ces lé^cudes. (ICsL toujours l'histoire d'un orgueilleux ou dun lehelle. Lu (IpHrnosuro s'empare de lui et raffole, jusqu'au jour enfin Dieu le coui-be sous sa main. .MorsYhert de Ribemont, sur rem- placement de ses sept châteaux, monuments de son orifueil. dresse sept églises, monuments de son humilité. Alors Girard de Roussillon, sur la contrée que sa violence en- sanglanta, élève le sanctuaire de la Madeleine. Alors (Jgier le Danois revêt à Saint-Faron la robe bénédictine. Alors Renaud de Montauban. à Saint-Pierre de Cologne, se fait embaucher comme valet des maçons. Ce sont de grandes légendes d'orgueil et de pénitence ; qu'on en supprime les dénoûnients, c'est leur beauté que Ton supprime. Addi- tions postiches de moines, va-t-on répétant : qu'on leur trouve donc d'autres dénoûnients qui vaillent ceux-lk ! Il faudra d'ailleurs les inventer, car, aussi haut que nos textes remontent, ce sont ces dénoûments-là qu'ils nous donnent.

Ogier, (jrirard. Ybert, lleuaud ont mérite que leurs tombes fussent vénérées aux lieux ils regrettèrent leurs fautes. Isembard, le plus « desmesuré » de ces héros (car seul il a renié Dieu), et le plus pathétique, n'a point sa tombe dans l'abbaye. Pour lui néanmoins, comme à Saint-Gérv pour Raoul de Cambrai, prient ceux qui l'ont aimé : son père, qui se fait moine ; sa mère, sa femme, qui prennent le voile. Et la légende lui a trouvé, à lui aussi, une belle tombe, non pas en terre consacrée, mais aux portes de l'abbaye.

C'est un tumulus antique, sur le finage de la commune de Saint-Riquier, que le cadastre désigne encore sous ce nom, la Tombe fsrmJmrd. 11 le portait déjà au

l/AlfHAYK 1)K SAIM-HIQIÎIHK 87

xiif' siècle : in ferriforio Bourfonlaine quod vocatur Tumba Isambardi, dit une charte de l'offîcial de l'église d'Amiens, datée de 1263 '. Peut-être le portait-il dès une date bien plus haute, et dès la naissance de la It'o;ende -.

Cette tombe est k Saint-Riquier l'un des rares ves- tii^'es des tenn)s reculés. Certes, la vaste église abbatiale,

1. Voyez Henocque, Histoire de l'abliaye (h; Sainl-Rir/iiirr-, t. III, p. 180.

2. A une époque léeeule, au w'' siècle el depuis, comme les moines de Saint-Riquier eurent de longs démêlés avec leurs voisins, les seigneurs de La Ferté, des légendes nouvelles se son! formées, qui considèrent le personnage couché dans cette lombe comme un traître, jadis seigneur de La Ferté. On pourra lire dans le mémoii'e de M. F". Lot (p. 10 et suiv.) l'histoire des modifications modernes de ces légendes. Elles ne nous inté- ressent pas ici. Retenons seulement ce trait pittoresque. L'abbé de Saint-Riquier avait gardé au xviii'^ siècle le privilège de faire la police de la foire, et chaque année il faisait élire, pour l'y représenter, un vicaire, portant le titre de vicomte." Un dénom- brement de la seigneurie de La Ferté, de 1724, porte que le vicomte de Saint-Riquier, élu par les religieux le 7 octobre de chaque année, est conduit par les moines sur le pont-levis du château de La Ferté, il est tenu de jurer, en présence du liailli de ce château ou de ses officiers, de ne rien entreprendre sur la dépentlance de ladite châtellenie et particulièrement sur la Tombe d'Isembard, tenu anciennement pour géant. Le lende- main, jour de la fête de saint Riquier, vers huit heures du matin, le même vicomte, accompagné des vassaux fieffés de l'abbaye, fait sa chevauchée par toute la ville et la banlieue sur les domaines du monastère ; et, de leur côté, le bailli, le vicomte et les autres officiers de La Ferté, tous à cheval, vont avec l'étendard de cette seigneurie dans toutes les rues de Saint- Riquier, dans le faubourg qui relève de La Ferté et sur la Tombe irisembard, et le bailli et ses officiers reçoivent pour cette chevauchée un setier davoine et 60 sols. » fHenocque,oHt'r. cj7é, t. I, p. 271;.

88

iORMOND i:i ISi:.MIIAIUi

construite au xvi'' siècle, a f^raïul aii' ; clic est char- mante, la chapelle du chapitre des fresques du XV'" siècle retracent les miracles de saint Hiquier et la légende des Trois morts et des trois vifs. Et sur le maître-autel on vénère encore, en leurs reliquaire-^ vitrés, les chefs des saints Mauguille, ^ igor, Angilbert. et celui du vieil abbé mérovingien, saint Hiquier. Mais que sont devenus les édilices jadis décrits par llariulf. les colonnes de marl)re et de porphyre, les mosaïques, et la châsse d'or de saint Hiquier, présents insignes de Charlemagne et d'Angilbert ? Le Christ de Girardon qui domine le chœur est beau ; mais est le vieux cruciiix qui saigna sous le fer du roi Gormond ? Toutes ces antiques merveilles ont disparu. 11 n'y a pas en ces lieux un pan de mur qui soit contemporain d'Hariulf ou du poète du Fragment de Bruxelles.

Seule, la tombe dTsembard reste. Chacun la connaît dans le pays. Des gens attablés à Tauberge m'indi- quèrent le chemin. Le fermier du château de La Ferté. rencontré en route, m'y accompagna, à travers bois. A mille mètres environ de l'église, il me la montra : « La Tombe Jambart ». me dit-il, sans que j'aie pu démêler si le souvenir du marin y était pour quelque chose. Jambart, selon lui, était un géant ; il repose là, revêtu d'une cuirasse toute d'or ; son casque, ses armes sont d'or : son cheval est enterré avec lui, sous des harnais d'or. « On a fouillé plusieurs fois pour trouver ces armes, ces harnais; mais sans doute, ajoute-t-il, on a mal fouillé. »

Il repose là, en effet, Isembart le Margari, sous le haut tumulus chargé d'arbustes et de ronces, que la charrue n'a jamais offensé. Quel beau poète, celui qui

L AHHAVIi DE SAI.NT-RIQLIER tS9

le premier a donné à son héros cette tombe semblable à sa destinée, farouche et désolée comme elle, solitaire, magnifique ! Lk-bas, sur son rocher, l'église qu'Isembard outragea la domine. Hors deTenceinte sacrée de l'abbaye, mais tout près d'elle, à portée encore du son des cloches, la tombe semble, comme celui qu'elle abrite, implorer le pardon du saint victorieux. Le renégat l'a-t-il obtenu ? Nos vieux poètes l'espéraient :

Je n'os dire qu'il soit periz.

Au pied de la Tombe d'Isembard, le Scardon prend sa source K On comprend que le tumulus et cette source aient très anciennement servi de limites. De vastes prairies remontent en pente douce vers le bourg : c'est qu'Isembard, encore chrétien, a combattu le roi Louis, que Gormond a planté ses pavillons. C'est aussi qu'au temps des chansons de geste s'élevaient les baraques d'une foire illustre, et la Tombe d'Isembard devait marquer la limite du champ de foire.

Ces lieux étaient alors très fréquentés. L'itinéraire de Londres à Jérusalem dit de Mathieu de Paris indique comme les trois premières étapes du pèlerin sur le terri- toire de la France : Boulogne, Montreuil, Saint-Riquier. Saint Riquier était un grand thaumaturge, ce qui attirait vers lui de nombreux visiteurs. Sa fête était célébrée deux fois l'an, au 26 avril, jour de la déposition de ses restes, au 9 octobre, jour de leur translation. De plus, « le lundi

I. Ce nest [)lus qu'un fossé desséché par l'eifel des déboise- monts.

90 (iORMO.M) i;r isi;\inAi!i)

de la Pentecôte, les moines parcouraient processionnel- lement la ville avec les reliques de leur fondateur et celles de saint Vigor ' •■. Lm plus solennelle de ces fêtes était celle du 9 octobre : Elle durait trois jours. Elle (conserva au monastère des privilèg-es particuliers, même après l'établissement de la commune : un concours immense de peuple (it créer le Landil , ou marché extra- ordinaire'■'. » On possède un écrit du commencement du ix*" siècle, l'abbé lieric dénombre les droits de l'abbayi- sur les revenus de la foire, qui apparaît dès cette haute époque comme très importante '. Au témoi^nag^e dHariulf, cette fête, au \V siècle, attirait tous les cheva- liers du Pontieu, qui venaient <' faire leur cour » à saint Riquier, leur patron et leur avoué : -< Anlit/uitus sorvata est consuetudo ut in fesfu sunc/l liicharii tola Pontivorunt inililia (^enlnlam vcniref, cl . vcluti patriac domino, ac suae salutis tutori et adnocaro. solemnem ciiriam faciehanf *. »

Ces chevaliers assemblés autour du saint comme autour de leur seigneur, ces pèlerins, ces marchands attirés par la foire, voilà les premiers auditeurs de la chanson de Gormond et Inembard. Cette légende s'est formée pour eux et par eux.

Le nom d'isembard vit encore à Saint-Hiquier. VA aussi le nom de la belle païenne, Marigot, tille du roi Gormond, que le renégat, selon IMiilipi^e Mouskel. avait

i. Ch. Louandre, //(s/oï/v ilALI.rrlIle. ISil, I. I. |.. 2.stl. 2. Henocque, /. Inud.

S. Scriptum Ilerici ahbidia ilc /iroiicnlihu^ inunux/erii sutirli lUcharii, dans les Acfa sanctoriim, t. III de février, p. I(»7. i-. Chronif/ijp de Sai/il-l{i(fiiior. éd. V. I,ot, p. IKfi.

i/aI1I!\YI: DK SAIM-RIOUIEI; 91

épousée en terre lointaine, et qui se lit nonne k sa mort. Du moins, chez un libraire d'Abbeville, j'avais trouvé une carte postale illustrée, portant cette désignation : '< Saint- Riquier, La Tour Marijol. » A Saint-Riquier, un enfant interrogé dans la rue mv mena tout droit. C'est vme des tours de l'abbaye. L'enfant n'y rattachait aucun souvenir et n'a pas su m'expliquer ce nom ; le curé non plus, ni le notaire, qui pourtant connaissent fort bien la lég^ende de Gormond : le curé, parce qu'il est archéo- logue et qu'il annote le livre de l'abbé Henocque ; le notaire, parce qu'il est poète et qu'il a fait représenter, il y a quelques années, au Petit Séminaire de Saint- Kiquier, un drame en trois actes et en vers : Isamhart K Je me suis fait un devoir de leur apprendre que la femme d'Isembard s'appelait Margot dans la chanson de g-este du xiii'" siècle, et par peut-être ai-je réintroduit à Saint- Riquier une « légende populaire ». Les vieilles pierres n'auraient pas d'histoire, si les « clercs » n'y prenaient peine.

]. humbarl, draini'i-n trois .iclcs, p.ii- d. M., Paris, imprimerie

.1. Téqui. i9o;;.

UN PERSONNAGE DE CHANSON DE GESTE NON IDENTIFIÉ JUSQU'ICI

U\ PERSONNAGE DE CHANSON

DE GESTE

\0\ IDENTIFIÉ JUSQUTCI

On sait combien d'elîorts ingénieux les érudits ont dé- pensés pour identifier les héros de nos romans de cheva- lerie à des personnages historiques de l'époque carolin- gienne. Ils ont tellement moissonné ce champ que nous n'y avons plus rien trouvé à glaner ; et si nous avons rejeté comme chimériques maintes de leurs identifica- tions, nous n'avons pas su en découvrir de nouvelles. En voici une pourtant, quileur a échappé. Le héros de roman de qui nous croyons avoir letrouvé le prototype n'est, hélas ! ni le duc Nayme de Bavière, ni Vivien, ni Olivier, ni Aymeri : c'est un personnage de bien moindre enver- gure. Par compensation, son prototype historique tut l'un des hommes les plus marquants de lentourage de Char- lemagne, et plus illustre en son vivant (jue Guillaume lui-même, voire que Roland.

Il s'agit d'un personnage dAnseïs de CarLaye. Dans ce roman, Charlemagne, ayant conquis l'Espagne, en a remis la gai^de à l'un de ses barons, Anseïs, et rentre en France. Mais, comme Anseïs est très jeune et très imprudent, Charlemagne a pris la précaution de le mettre sous la tutelle d'un sage conseiller, d'un autre Turpin (car, selon les données du roman, Turpin est déjà mort). Le Mentor dAnseïs est donc, comme Turpin, un « rice

9*) ENGLEBERT DE SAIM RICHIKH

clerc le tré ' -, «de grant sience-». très « cortois'^ >». et qui, lui aussi, se plaît mieux en la compag-nie des cheva- liers qu'eu celle des g-ens d'église ^. Bref, il serait de tous points semblable à ïurpin. n'était une certaine peur naturelle des coups :

Prestres esloit. ii'ol cure de nieslee '.

Or le poète l'appelle, au vers 8i71,

Dan/ ICnglehers, ki lu de Saint Hichier :

au vers 3062,

Danz Englebers, ki de Saint Hichier lu :

et, au vers 6893, Englebert, avant à baptiser un Sarra- sin de marque, lui choisit le nom de son propre patron. Richier.

Il est évident que ce n est pas un personnage de fan- taisie : « Dant Englebert de Saint Richier » ne saurait être autre qu'Angilbert. abbé de Saint-Riquier. vers 740, mort en SI 4''. Et nous avions bien droit de dire qu il fut en son temps plus illustre que Roland lui-même, lui,

1. Anseïs de (hirlat/c, édition J. Alton, Tubin<;en (liibliolhek (les lilerarischcn Vereins in Sliitlg.nt. 1X92;, v. 153, 0182, etc.

2. Ibid., V. 1227.

3. V. 784.

i. V. 8867-89.

5. V. 8574. Comparez les vers 8669 et suiv., 8687 et suiv., 8717 et suiv., 8797 et suiv.

6. Voyez la notice biographique que lui ;i consacriH- IXiniiiilor, .ui tome I des Poetae lalini aevi carolini.

E.N(;LKKi:Hr j)K saint hu:iiikr 97

l'un des amis les plus intimes de Charlemag-ne, lui, le diplomate que Gharlemagne chargea de plusieurs missions auprès du pape, Ihomme d'Etat qui fut le ministre en Italie du jeune roi Pépin, le bon poète que ses émules de FAcadémie du palais avaient surnommé Homère, que Charlemagne lui-même, en Tune de ses lettres, appelle « Homeriane puer ' », et qui sut chanter en vers élégants la lille de Charlemagne, la belle Berthe :

Vii'oinis egregiae Liertae aiuK- dicile laudes. Piérides, meciim. placeanl cui earmiiia nostral ^..

11 eut deux fils de Berthe, et Charlemagne lui donna à régir la riche abbaye de Saint-Riquier. Il fut un très bon abbé, mais qui garda le costume laïque et ses habi- tudes de vie mondaine, au point d'inquiéter Alcuin par son goût des spectacles, des « histriones » et de leurs " diabolica figmenta ))'.

Voilà donc une identification toute neuve, et, croyons- nous, incontestable. Interprétons-la selon la méthode familière aux partisans de la théorie des origines anciennes des chansons de geste. Nous ne serons pas en peine de trou-

1. On Irouvera cette lettre dans les Monumenta Gernuiniae his- lorica, Epistolae carolini aevi, t. II, p. 135 : « Vade cum prosperi- tatt\ proficiens in verilate, reversurus in gaudio, Homeriane puer. ->

2. Poetae latini aevi carolini, l. I, p. 360.

3. Voyez les lettres d'.VIcuin, citées par Diimmler. /. laiid^ .1. Bkkieh. /.es légendes épiques. I. \\ . 7

ihS i:n(hj;hi:i',i di: sai.m ni(:mi;i:

vor entre l'histoiie el hi légende d Anjj^iibeit des concor- tlances frappantes, et nous en induirons, s'il nous plaît ainsi. ([u'Ang^ilbert dut (Hre célébré, de son vivant même, en des chants lyrico-épiques ou en des poèmes épiques. Par exemple, en un certain passage du roman dAnscïs, Knglebert déplore que les ménestrels ne soient plus g-uère admis dans les cours des princes :

8880 .' Xus meneslreus, tant sace bien parler. l\iel mais a paiiies en haute corl entrer. »

Dautre part, nous savons par des textes historiques que Cliarleniagne prit des mesures contre les « his- triones » et quAngilbert s'en allli^ea ' : nous induirons de cette concordance, s'il nous plaît ainsi, qu'il a exister au temps de Charlemagne des « cantilènes » en l'honneur d'Ang-ilbert, défenseur des poètes d'alors. Dans le roman, Charlemagne confie à son favori Engle- bert le jeune roi d'Espagne Anseïs: de même, dans l'his- toire, Charlemagne confie à son favori Angilbert le jeune roi d'Italie Pépin : nous induirons de cette concordance, s'il nous plaît ainsi, que cette scène du roman doit être un renouvellement d'une épopée du temps de Charlemag-ne : si Anseïs a remplacé Pépin, quoi d'étonnant ? c'est un « transfert épique 0 ; et si l'Espagne a remplacé l'Italie, quoi d'étonnant? c'est« l'altération fatale de l'histoire par la lés^ende ». S'il nous plaît de supposer l'existence de tels poèmes sur Angilbert. c^omme il plaît à tant <le critiques

1. Voy.'/ I;i Ifllic lICi (r.VIcuin, cilrr par Duinmlor, /./;(//(/ : '. Vereor ne Iloiiicius irascalur conira carlani proliihonlcui s|)Cf- Incula el tlial)(>lica lio^nienla.

ENGLEBERT DE SAIM RiCHlER 99

de supposer l'existence d'antiques poèmes sur Roland, ou sur Ogier, ou sur Guillaume, nous ne ferons que ren- trer dans l'orthodoxie et que recourir a\ec autant de vraisemblance queux aux procédés qui sont les leurs.

Mais nous ne recourrons pas à leurs procédés. Pour expliquer que des poètes du xii'' siècle aient introduit dans leurs romans Ogier. Roland ou Angilbert, il n'est pas nécessaire qu'ils aient exploité des poètes du viii*". L'auteur d'Anaeïs. appelant son personnag^e Englebert de Saint-Richier, nous a par là-même indiqué d'où lui venait son savoir historique. Au xii'' siècle comme au- jourd'hui, quiconque entrait dans l'église de Saint-Riquier. comme il y trouvait (jormond et Isembard, y trouvait aussi Charlemagne et Angilbert ^. Au xii'' siècle, la tombe d'Angilbert se voyait à l'entrée du chœur : l'emplacement en était marqué par les mots rex. lex. lvx. pax., restes de cette ancienne inscription :

Rex, requiem Angilberto da, Pater atque pius Rex. Lex legum, vitam aeternam illi da, quia tu Lex. Lux, lucem semper concède illi, bona quia es Lux. Pax, pacem illi perpetuam dona, es quoniam Pax '.

Angilbert avait composé, pour divers édifices par lui

1. Aujourdhui le chef de saint Angilbert est placé dans un reli- quaire de verre sur le maître-autel, il fait pendant au chef de saint Riquier.

2. Voyez la Vilas. Angilbèrti auctore Hariulfo (finduxi** siècle), dans la Chronique de Saint-Riquier, édition F. Lot, p. 78.

KM) K.NCLKlil.l'.r l)K SAIM r.lCIIIF.I!

construits, (les inscriptions il iivait pris soin dintro- (luirc son nom '. ot telle ou toile de ces inscriptions d»-- viiit subsister encore au temps des chansons de geste, celle-ci, par exemple. (|u'il:ivail l'ail ;^raver sur une dalle de marbre maji^nifique. d(>vanl lautcl de saint I5i(juier :

lioc paviniontiiin iiiimilis ahhas cumponerp l'cci,

.\n},nll)er(iis ego, «luctus amore Dei, Il inilii post obilum saiictani floiiare quielein

hi-nctur Chrisdis. vit;i s;iliis(|uc iDca -.

De plus, la l'uconnaissance des moines entretenait au \ii' siècle la mémoire de saint Ano;^ilbert. 11 leur avait donné des reli(pies. dcsévanfi^éliaires, deux cents manu- scrits ; il t'-lail vcmctc |)ai' eux comme leur second fonda- teur. Il faisait pour eux des miracles insii^nes '. Tout visiteur de l'abbaye entendait parlei- de ces miracles. Si donc il est devenu le Turpin de la chanson cVAnseïs, cesf simplement, croyons-nous, parce (pie l'auteur de ce ro- man, ou quelqu'un de ses confrères, avait visité son ab- bave. bien connue en ell'el. nous l'avons vu. des auteurs de chansons de j^este.

Les deux biog'raphes de saini Ani^ilbert. llariuH e|

I. Voyez les J'ofl.ir /.ilnii acri rnrniiiii. I. 1. p. 'MV.\-i\.

i. Chronique (le S.tinl-liifjiiicr. ni. l.ol. |i. '.V.\ : \ idetur usque liodie in pavimcnto chori laiu piil(ln;i cl l;tiii dislincla marmoris operalio. ul qui<'iiin(|ue illiid inspicit, iiiconiparabile opus asseve- lol. Saiie coram allaii sancli lîicharii fecit piii<iere in ipso pavi- mcnto <|uosdain versiculos, qiios nos liic ipioipie nc^cessario mit- lerc curamus : Ilor pavimontiim. c\v.

'■). Aiisclier (>n a raconté n?i yrand noM>l)i(' cf. 1'. \,o[ . oiirr. iih'.

KN(H,F,I?EI{r l)K SAIM lîK.lIlKK lOl

Anscher. rapportent de lui cette légende. Charlemagne l'avait nommé gouverneur d'une partie de la France ma- ritime, en un temps nul lien ne l'attachait encore au monastère de Saint-Riquier. Or, les Normands ayant envahi les vallées de la Somme et de la Seine, Gharle- mag-ne lui confia une forte armée. Avant de combattre, il vint s'agenouiller au tombeau de saint Riquier, le sup- pliant avec des larmes de défendre sa terre. A peine avait-il regagné son camp, une tempête merveilleuse éclata. Des voix surnaturelles retentissent dans les airs : les éclairs, la grêle chassent les Normands jusqu'à leurs vaisseaux. Ils s'enfuient, décimés : « ainsi le Christ, à la requête de son ancien chevalier, saint Riquier, porta secours à son futur chevalier. Angilbert ; par reconnais- sance, Angilbert quitta le siècle et entra à l'abbaye '. » Nous surprenons ici la légende carolingienne sous sa forme rudimentaire. et c'est, si l'on peut dire, une chan- son de geste restée à l'état de chrysalide . Que Ton enri- chisse cette histoire, selon les formviles connues, de quelques épisodes belliqueux et romanesqvies : comme on a un Moniage Guillaiiine, on aura un Moniage Englcberl . Les vies de saints, les chroniques d'abbayes nous offrent ainsi de nombreuses légendes auxquelles il n a manqué, pour se transformer en chansons de geste, qu'un peu de chance. Mais les jongleurs qui fréquentaient les foires de Saint-Riquier pouvaient négliger Angilbert : ils avaient un autre héros à célébrer. Isembard le renégat.

1. Cf., sur celte l'abricalion dWiisclier, Loi, suiv .

SALOMON DE BRETAGNE i

DANS LES

CHANSONS DE GESTE

SALOMON DE BRETAGNE DANS LES CHANSONS DE CxESTE

Tous les lecteurs de nos romans de chevalerie se rap- pellent y avoir rencontré ce personnage, Salomon de Bretagne. Si l'on parcourt l'article Salomon dans la Table des noms propres contenus dans les chansons de geste que nous devons à M. E. Langlois, on y trouve des références à Ogier, à Gaydon, à Gui de Bourgogne, à Anseïs de Cartliage, à maintes autres chansons de geste ; on se croit en présence d'un héros cher à la Muse de l'Epopée. Et pourtant, qui se reporte aux passages indiqués est déçu : Salomon est partout ; il n'est nulle part. Sans doute, les poètes recourent souvent à lui : pour porter ce message, pour occire ce Sarrasin, pour donner la K colée » à ce bachelier •, voire, dans les grands jours, pour servir Charlemagne à table :

Li rois Burnos le jor servi do vin. De rescuelle Drues li Poitevin, Bois Salemons tint le jor le bacin -.

Ici il joute contre Ogier -^ : il est secouru en bataille

1. A Renaud, par exemple (Les Quatre fils Ayinon, éd. F.Gastets. V. 1809).

2. Aspremonl, cité par !.. Gautier, Les épopées fram- aises, t. lit, p. 154.

.\. Ogier, v. 5499.

I 06 SALOMON DE BRFyrAGNE

par le même Ogier ' : dans les remaniements rimes de lu Chanson de Roland \ il lient un bout de rôle lors du pro- cès de Ganelon. En reconnaissance de ses bons olTices. les poètes le comblent d'épithètes tlatteuses : « Salemon de Bretaigne, qui le cuer ot hardi, » (i Salemon le lier » '< Salemon le séné », « Salemon le fort roi coroné » : même, ils l'admettent parfois au nombre des douze pairs •. Mais c'est tout. Sa destinée poétique, comme celle de Richard de Normandie, est celle d'un figurant.

11 n'y a qu un récit il tienne un rôle; plus marquant ; c'est dans la belle légende des « barons llerupés ». La Herupe ou Herupois fut autrefois une région très éten- due '. M On appelait de ce nom. aux premiers siècles de la royauté capétienne, l'ancienne Neustrie, c'est-à-dire le pays compris entre la Seine et la Loire. Le Herupois s'op- posait ainsi à la France, située au nord de la Seine. C'était un nom popidaire. qu'on ne trouve pas dans les textes officiels, mais (|ui revient souvent dans les chansons de geste '. )-

Il a existé une chanson de geste consacrée aux « barons Herupés ». Nous ne la connaissons plus que par des remaniements. Le plus complet est celui de Jean Bodel,

I. Ofjier, V. 12716.

1. Le poème du manuscrit d'Oxford ne le uienlionue pas. 11 esl probablement le " Salomon, socius Eslulli de la (!/iionir/ue ih^ Turpin (éd. Castets, chap. XI, p. 18).

.'{. Dans Gaydon, p. 190.

4. Comme l'a montré le premier A. Lon<;non, au t. I (1875) des Ménioivps de la Société do Vhistoirr do Paris d de Vile dr France, p. 8-12.

.->. Lucien Gallois, lirffiouK naturelles et nnms de Jiai/s. Paris, 1908. p. 96.

SON ROLE DANS LKS CHANSONS DE GESTE 107

qui, au début du xiii'" siècle, en tira le prologue de sa Chanson des Saxons '.

Voici cette légende, d'après Jean Bodel : Charlemag'ne, à la veille d'une grande guerre contre les Saxons, réclame de ses sujets l'impôt qvi'ilslui doivent. Mais quelques-uns de ses barons protestent : ils veulent bien payer, pourvu que les barons de la Herupe payent aussi ; ceux-ci. en elîet, en vertu d'un antique privi- lège, sont tenus pour francs et quittes de toute contribu- tion en argent. Gharlemagne, cédant à cette réclamation, envoie trois messagers aux Herupés pour les sommer de renoncer à leur privilège. Le vieux Huon du Maine, que les messagers ont requis le premier, convoque auprès «le lui, au Mans, les autres Herupés : Salemon de Bre- tagne, Richard de Normandie, Jofroi d'Anjou, Anseaude Chartres, Robert de Blois, Gérard du Gâtinais, Aubert d'Etampes, Gui de Mantes. Foucon de Dreux et le comte de Touraine -. Ils reçoivent fort mal l'ordre de l'empereur. Salomon de Bretagne conseille que les Heru- pois envahissent la terre de Gharlemagne et que, d'abord, ils fassent périr ses insolents messagers :

« Nous ferons amasser princes et vavassours, Chevaliers et sergens, les gran/ et les menours ; Bienavrons cent mille homes dedcns quarante jours. Puis irons venir Charles dessus les missodours ;

1. Voyez, sur les difîérentes versions de la légende, VHistoirc poétique de Charlemagne, p. :V28, et O. Rohnslrom, Etudes sur Jehan Bodel, Upsal, 1900.

2. Et aussi le comte de Pontieu, que Jean Bodel a bien indû- ment introduit dans la liste.

108 SAI.OMOX DE HHKTAGNK

Ai(l;iiit irons ses viles, ses cliasleaus cl ses bours... (lardez bien ces messag-es, que lor vivres est cours ; Demain lor ierl rendu pour Charle nostre irours. Quar issir les ferai de lor piaus a rebours, F^a char oindre de miel, s'an donrai a mes ours Va deronipre a chevaus entre deus carrefours '.

Les b;ux)ns sarrèteul pourUmt à un autrt' parti, lis renvoient les messagers en leur disant seulement (jue (^liarlemag'ne les verra bientôt. En ellet. ils rassemblent l(Hirs troupes et se mettent en marche vers Aix-la-Gha- peile. Ils portent les deniers du tribut que le roi réclame ; mais les deniers sont en fer, et suspendus au fer de leurs lances.

Charlemaj^ne comprend. 11 relire ses ordres. 11 ne demandera plus aux Herupois leur ar<.>enl. mais seu- lement leur prouesse. Il va à leur rencontre, et tous ses hommes avec lui, nu-pieds; à son approche, les Herupois shumilient à leur tour, et s'agenouillent tous devant lui. '< Kn éternelle mémoire de cet événement et du droit des barons Herupés, il fait fondre tous leurs deniers de fer et il en fait faire une masse, un perron, ([u\ est placé poui* toujours devant le palais impérial -. ■>

1. Lu Chnnson des Stuis/n'u. éd. Vv. Micliol, t. I, p. 47.

2. Hisloii-c poétique de Ch:irlriii;i(/ii(\ p. MS. Dans le ('.hii>- nicon Briocense, compilation dalanl de 1389-1394 (voir Molinier, Les sources de l'histoire de France, t. II, n" 126i-), il est parlé plus longuement de Salomon. Le passage a été traduit par A. de la Horderie dans la Revue de Breinijne, 1892, p. 40.'>. On y voit Salo- mon partir en guerre contre Witikind, pour porter aide à Charle- magne. Longue liste de seigneurs I)retons, ses vassaux : comte de Cornouaille, vicomte de Léon, barons de Goello, de Craon, de ( Ihaleanbriniil , elc Ils cai'lient à (liinrlemagne leur venue, fran-

SON RÙLK DANS LES CHANSONS DE GESTE 1 Ol)

Un trait topographique de ce récit mérite qu'on le re- tienne. Quand les barons Herupés décident de marcher sur Aix-la-Chapelle, c'est <( l'Archant saint Martin (ju'ils choisissent pour leur point de ralliement :

(( Le premier jour de mai. a lanlree do mois, AnTArchant saint Martin, ou druz est li herbois. Soient nostre baron, .i^arni de loz conrois ' ».

C'est à l'Archant saint Martin que se fait la distribu- tion des deniers de fer. Comme l'a remarqué M. Longnon, Jean Bodel a déformé le nom de cette localité : son vrai nom est Larchant-Saint-Mathurin, ou Saint-Mathurin-de- Larchant (Seine-et-Marne, arr. de Fontainebleau, canton de Chapelle-la-Reine .

cliissentle Hhiaà(|uel(iues lieues uu-dessusde soncamp. altaquent à eux seuls les Saxons. Naturellement ils les battent à plates cou- tures, et Salomon fait Witikind prisonnier. Il le remet à Charle- magne : cette capture termine la guerre. Peu de temps après, Charles, oublieux de ce service, réclame de tout individu habitant la Bretagne et tout le pays du Hurupoys un tribut de quatre de- niers dans une bourse neuve. Résistance de Salomon et de Budoc, vicomte de Léon : ils feront dans un mois porter à Paris le tribut par une armée de preux, dont chacun aura une bourse attachée à sa lance. Gui de Bourgogne, le comte d'Anjou, le comte du Mans et plusieurs autres prêtent main-forte aux Bretons. Salomon prend Chartres, ravage le pays jusqu'à Paris. Humiliation finale de Char- lemagne. C'est, comme on voit, l'histoire des barons Herupés remaniée par un clerc de Saint-Brieuc à seule fin que le rôle de Salomon et de ses Bretons y prenne plus d'importance. C'est un dérivé sans nulle autorité des vieilles chansons de geste. 1. La Chanson dfn Saisnes, p. 'M .

MO sALOMON f)F-: 1!Ri:'ia(;m

Le Salomon des chansons de j^este n'est autre (jiu- le Salomon qui fut roi de Bretagne de 857 à 871.

Pour devenir roi de Bretagne, il avait commencé par assassiner dans une église son cousin, le roi Erispoe ; à son tour, il périt assassiné dans une église, en 87i '. Dans l'intervalle, durant les dix-sepl ans que dura son règne, il fut occupé soit à régler des alVaires ecclésias- tiques, soit à combattre les Normands, et il entretint avec Charles le Chauve et les princes francs des rapports tantôt amicaux, tantôt, et plus souvent, hostiles. 11 est inutile de raconter plus en détail sa biographie vraie, puisqu'il n'a pas de biographie légendaire. Dans les chan- sons de geste, comme on vient de le voir, il n'est cpiun nom.

Mais pourquoi ce nom ? Toujours revient le même pro- blème: et toujours, mécaniquement, la même réponse, celle qu'inspire la théorie des origines anciennes de nos romans : Salomon de Bretagne, assure-t-on, aura été célé- bré très anciennement en des chants épiques, qui se sont perdus, mais dont nos chansons de geste sont de tardifs renouvellements.

C'est A. de la Borderie (pii s'est chargé de faire à Sa-

i . Le principal de ce ((u'ou sait de lui se lit dans les Annales llerliniani (années 852 et suivantes). Voir une excellente étude de Dom Phiine, Sninf Sidonion, roi de Bretagne et marh/r. Vannes, 1895.

SAINT SALOMON DE l'ITHlVlERS \\\

lonion lapplication de la théorie '. Par des rappro- chements, tels que ceux-ci* « Il faut d'abord, dit-il, dans tous ces récits, substituer à Gliarlemagne Charles le (Chauve, le seul souverain franc à qui notre Salomon ait ê\i affaire -. » (Quoi de plus naturel ? C'est un « trans- fert épique »>. Puis, s'il est vrai que Salomon n'a jamais combattu les Saxons, du moins « il fut le marteau des Normands : entre les Saxons et les Normands, il y a peu de différence [sic] : les uns et les autres pratiquaient la piraterie, et les uns et les autres étaient païens. » (Des Saxons ou des Normands, qu'importe? C'est une « confu- sion épique »). En outre, ajoute A. de la Borderie, Salomon en 873 avait rendu à Charles le Chauve, dans sa lutte contre les Normands, un service d'une impor- tance capitale, puisque sans lui, sans ses Bretons, les Francs n'auraient pu chasser les Normands d'x\ngers. Cet exploit de premier ordre, ce service éminent s'est aisément transformé en une victoire décisive du roi Sa- lomon sur les Saxons '■ . » Une victoire à Angers, ou une

1. Dans uii article intitulé Salomon, roi de Bretagne, dans les hansons de geste [Revue de Bretagne, 1892, p. 395). Cf. son His- toire de Bretagne, t. II, p. 120.

2. Revue de Bretagne, art. cité, p. 403.

3. Ibid. A. de la Borderie fait ici allusion au récit du Chro- nicon Briocense, résumé ci-avant (p. 108, n. 2). C'est par ce texte qu'il explique aussi la léoende des barons Herupés : « L'épisode si original des barons Hérupés..., c'est, dit-il, la concentration légendaire en un événement unique de toutes les guerres du roi Salomon contre Charles le Chauve, de 858 à 862, de 865 à 866.. . Le tribut mis par l'empereur sur les Hérupés, et si énergiquemenl repoussé par eux, ne peut être autre chose non plus que le tribut de cinquante livres imposé en 863 par Charles le Chauve à Salo- mon, selon les Annales de Saint-Berlin, payé une seule fois par les Bretons en 864, mais répudié par eux l'année suivante. » Pour

I 12 SALOMON ItK llUlilAll.Nj;

vicltùif l'ii Saxe. quimporU'? (]\'st - laltéralion latalr (le 1 histoire par la légende ».

Ici comme ailleurs, essayons de montrer que Ihvjx)- Ihèse de l'existence de ces chants épiques est au moins inutile. Cherchons au xei*^ siècle, au temps des chansons de g-este, si les poètes d'alors ne pouvaient en quelque lieu entendre parler de Salomon et trouver en ce lieu des raisons de s'intéresser à lui.

(Quelle tut la destinée posthume de Salomon ?

Il avait été assassiné par des conjurés dans un petit monastère du Poher il avait cherché asile, assez près de la ville actuelle de Landerneau '. L'église du lieu prit le nom. attesté dès le moyen âge, de Beaf.a Maria du Miirzer ; aujourd'hui encore l'emplacement de sa mort est dit le Merzcr Sulaun (le Martyre de Salomon). Mais il fut enterré ailleurs : au monastère de Saint-Maxent de Plélan, sur la lisière de la forêt de Broceliande, il fut

réduire cette combinaison à sa juste valeur, il suffit de remar- quer que La Borderie ignorait (jue le mol Ilerupé eût un sens géo- graphique ; il traduit" barons Herupés », par barons hérissés, farouches», avec référence à rarticlc Hi'repkr du Dictionnaire de (lodefrov. Il lui échappe par consétpuMit que l'épisode des deniers de fer ne concerne pas spécialement les Bretons, et de fait ils ne jouent un rôle prépondérant dans l'aventure que par l'elTet de la fantaisie et du patriotisme local du clerc qui écrivit. à la fin du xiV siècle, le Chroniron lirioccnso.

I. Voyez les Acta sanctorum des Bollandistes, t. VI de juin (il> juin), p. 248-259 [De Salomone rege mart. in Britannia Armorica roinmpntariiis hiittnricuK),

SAINT SALOMON DE PITHIVIERS 113

bientôt vénéré comme saint. Environ un siècle plus tard, entre 960 et 967, quand les Normands du duc Richard 1" prirent Nantes et envahirent la Bretagne, les moines Ijretons s'enfuirent, emportant leurs reliques. Ce fut un i^rand exode des saints bretons, Samson, Mag-loire, Malo, Lunaire, Brieuc, Gorentin, Méloir, Trémeur, Budoc el tant d'autres. Ils trouvèrent asile à Paris, ou à Orléans, ou à Corbeil, etc. Quant à saint Salomon, ses reliques furent transportées dans l'Orléanais, à Pithiviers '. Au- jourd'hui encore la principale église de cette ville est placée sous son vocable % et l'on y montre son chef.

On voit, par un passage de la Vie d'un saint local, saint Grégoire de Nicopoli •'', que l'église paroissiale de Pithiviers portait le nom de Saint-Salomon déjà peu après l'an mil et sans doute depuis le jour oii ses retiques y avaient été déposées. C'est dans l'église Saint-Salomon que la première dame connue de Pithiviers, Ailiiisa (Heloïs), laquelle vivait au commencement du xi^ siècle, fit transporter le corps d'un saint qui lui était cher, saint Gré- goire '*. Heloïs nous est connue en outre par plusieurs fon-

1. Sur le culte de saint Salomon à Pithiviers, voyez Dom Plaine, ounr. cité, p. 57-60, et surtout J. Devaux, Essai sut^ les premiers seigneurs de Pithiviers, dans les Annales de la Société historique i'I archéologique du Gâtinais, t. III (188a), et t. IV (1886).

2. Saint Grég-oire de Nicopolis n'est que son second patron !l)om Plaine, ouvr. cité, p. 59).

3. Publiée dans les Acta sanctoruju des Bollandistes, t. 11 de mars (16 mars), p. 462; ouvrage composé après l'an 1000, avant l'an 1050.

i. Cette église fut brûlée vers 1044, lors d'un siège de la ville par le roi de France Henri I''''. Mais la châsse de saint Salomon l'ut retrouvée intacte après l'incendie et conservée dans une église voisine ou dans la même, une fois qu'on l'eut reconstruite. J. BÉDiER. Les légendes épiques, t. IV. 8

\\ï sAi.oAKjN ijK i:i',i;rA(iM;

dations : clic avait lait construire à Pithivieis un donjon, dont les ruines subsistaient en 1833, et (jui lut jadis eélèbrc; : ( )rderie \'ital nous a conservé le nom de sctn architecte. Lanlroi. cl une léj^ende qui le concerne '. lleloïs avait aussi établi à Pithiviers une collégiale sous le vocable de saint Georjj^es. et le chapitre de cette église avait la cure de l'église Saint-Salomon. Elle lut enlerrcc dans la collégiale, et l'on y voyait encore au wiiT' siècle son effigie en pierre ~.

A qut)i bon ces détails ? C est que cette dame Meloïs est, elle aussi, devenue un personnag'e de chanson de geslc coninu^ on peut voir dans un article, riche en enseigne- ments, de M. Ferdinand Lot, lleloïs de Periers (Pithi- viers), sœur de (iarin le Lorrain \

Le poète de (iarin le Lorrain nomme à plusieurs leprises l'aînée des sept filles du duc Hervi de Metz, la <( bêle Heloïs. ((ui lintPeviers et la riche tourfist^». et son fils Rud(>s, (pii l'ut évèque d'Orléans :

\ ces paroUes vint Heriiaïs dOrlieio : Icil lu niés a Garin le j^uerriei- VA l'rere Huedon, levesque droiturier, (]il qui list faire la grant tour de Peviers, 11 et sa mère lleloïs an coi-s chier "'.

1. Ed. Le Prévost cl Dclisic. I. III. p. fli. voyez I.. lUunnni XXVIII, 1899, p. 277 .

2. Avec coite inscription voir Devanx, ,7/7. rZ/r, p. 2(i;i) ;

liic Aliiysa. potens. (Jives, generosii virago,

(loiiditur: hanc l^ominus suscifel ad ri'cjuicni. :{. liomunin, t. XXVIII (I89!>), p. 273-<.l. t. Kd. Paulin Paris, l. 1, p. V9-:)0. :i. IhnI.. p. i:{->-l;i:!. .io ne cois pas Mille .ridentilier IMIei-n:!

SALNT SALOMOiN DK l'I IHI VII^RS 1 1 T)

( )r, 1 un (les (ils d'Heloïs de Pithiviers fut en effet évèqiu' d'Orléans. " Le poète, dit très justement M. Lot '. se trompe bien sur le nom de ce lils, qu'il appelle Eudes au lieu d'OiTi (Odoiricusi, mais il sait qu'il a été évéque d'Or- léans, ce que la tradition populaire ne pouvait, ce semble, lui taire connaître. Il ajoute qu'Heloïs a élevé la «rande tour de concert avec Lévèque son fils. C'est sans doute une information tendancieuse du clergé Orléanais, basée sui' ce fait exact qu'à partir tle lOii, l'évèque d'Orléans fut suzerain de Pithiviers -. . . L'auteur du GHr'in a cer- tainement visité Pithiviers et s'est informé auprès du clergé de cette ville. »

Mais voici qui est mieux. Dans Ir lîoninn de la Mort (iarin, paraît le roi Salomon de Bretagne lui-même, auprès d'Heloïs de Peviers :

Or chanterons du Loherea (iarin...

Droit a Estampes vint la nuit, ce m'est vis.

Passe la Biause, droit a Orliens en vint,

La nuit herberge chiés sa suer Heloïs.

[Sa suer estoit, Tanor d'Orliens maintint.

Et de Peviers le grant chastel basti.

Et le chastel et Tabaïe tist :

Ancor i est .ses )ioms et ses escri/,.]

Icele nuit fu herbergiés Garins

Molt haltement, la Damedeu merci ;

d'Orléaus noinuié ici à celui du Couronnement de Louis. M. K.

Langlois, dans sa Table des noms propres, a très sagement dis-

lingné ces homonymes .

I . Art. cUv, p. 27S. ,

i. Il on lut ainsi jusqu'à la nuit du Quatre Aoiil.

116 SALU^Kt-N DE HKEIAI.NK

Hoc sejorne uit jors tos ac'oiij)lis Kl fait ses jens assembler et veiiii-. Il a mandé le Borj^oing Auberi Kl SHlemon. cet ijui Hreleigne tint '.

Connue ou voit, à quelques pas lun de l'autre, en deux églises dune même ville, desservies par les mêmes clercs. Salomou de Bretajj;-ne et Heloïs étaient honorés au xir siècle ; et dans un même roman du xii*^ siècle, à quelques vers l'un de l'autre, figurent Heloïs et Salomon de Bretagne. Est-il possible de les séparer? d'expliquer pardes causes différentes leur présence dans leschansons de geste ? Personne ne voudrait supposer qu il ait existé des chants épiques sur Heloïs de Pithiviers : pourquoi suppose-t-on qu'il en ait existé sur Salomon ?

Rappelons-nous que Salomon ne joue un rôle réel que dans la légende des barons Herupés et que ces barons se rassemblent pour la distribution des deniers de fer à Saint-Mathurin-de-Larchant. (]'était un lieu illustre [)ar ses pèlerinages el ses foires ', et l'une de ces fêtes an- nuelles s'appelait (comme à Saint-Geri de Cambrai, comme à Fécamp) Fesfa jociilaforum '. « On y venait, dit M. Thoison, lequel n'écrivait pas sous l'influence de la légende des barons Herupés. « du Maine et de l'Anjou, de Chartres. d'Orléans, de Rouen, de Sens '• ... ce qui

Lu Mort Garin le Lohcniin, éd. Edélesland du .Méril, p. IdT.

2. Voyez le livre de M. Eugène Thoison, Saint-Malhurin-de- Larchant, léc/eruie, reliques, pèlerinages, iconographie, 1887.

.{. Eug. Tlioison, dans les Annales de la Société historique et archéologique du Gâtinais, t. IV (1886), p. 267, La première men- tion connue de ces fêtes est seulement de 1483 ; mais leur nom sulTil il indi(|uer qu'elles étaient dinsi ilulion plus ancienne.

4. Thoison, art. rite, p. 264.

SAINT SALOMOK DE PITHIVIEKS 171

correspond assez bien aux iiefs de plusieurs des barons de la Chanson des Saxons, Huondu Maine, Jofroi d'An- jou, Anseau de Chartres, Aubert d'Etampes, Gui de Mantes, Richard de Normandie, Gérard du Gàtinais.

Ajoutons que Pithiviers n'est qu'à trente kilomètres de Larchant.

L'ABBAYE DE SAINT-DENIS

ET LES

CHANSONS DE GESTE

L'ABBAYE DE SAINT-DENIS ET LES CHANSONS DE GESTE

1. Le cyclk des reliques dio la Passion.

A. La légende du pèlerinage de Charlemagne a Jérusalem

ET A CoNSTANTINOPLE .

1. La Descriptio, version de cette légende, émanée de Saint-Denis. Sa date; de quels éléments légendaires

ELLE SE COMPOSE : DIVERSES AUTRES VERSIONS CLÉRICALES

(Benoît du Mont-Sohacte, Hugues de Fleury, i.a Kar- lamagnussaga, etc.).

2. Circonstances qui provoquèrent les fictions de Saint- Denis : origines de la foire du Lendit.

;{. La Chanson du Pèlerinage de Charlemagne, poème com- posé pour la foire du Lendit.

B. La chanson de Fierahras, poème composé pour la Même foire et pareillement en l'honneur des reliques de l.A Passion .

C . Autres poèmes du cycle des reliques.

H. Autres légendes épiques fomentées par l'abbaye de Saint- Denis.

Si, vers le temps de la première croisade, quelque malheur avait ruiné l'abbaye de Saint-Denis en France et dispersé ses religieux, plusieurs de nos chansons de «^este, et des plus illustres, n'existeraient pas. Il sera facile de le montrer : les faits à observer sont ici, pour la plupart, à fleur de sol.

122

i:t i-i;s chansons dk (ikstk

I. LE CYCLE DES KELIOLES DE LA PASSION

A. liA l.l'XiKNOK IM PKI.KHINAliK DK ( illARI.EMAGNK.

t . Lu Descriptio, version de celle le(/enfh\ ('•tniuiéi' de Sainl-Denis.

Et d abord, plusieurs chansons de ^este n'existeraienl pas, si les moines de Saint-Denis n'avaient imaginé, un certain jour, d'offrir à la vénération publique des reliques de la Passion. Ils ont raconté l'histoire de ces reliques en un petit ouvrage intitulé : Descriplioqualiler Karolus Magnus clavuni et çoronam Doniini a Constanlinopoli Aquisyrani detulerit qualiterque Karolus Calvus hec ad Sanctum Dyonisium retulerit. Le titre est un peu long ; le mot Descriptio désignera en ce qui suit cette compo- sition ', Labbaye, célèbre par ses travaux dhistoriog^ra- phie, a produit des œuvres qui la recommandent mieux au respect de la postérité. Si étrang-e et si pauvre que soit celle-ci, il nous importe de l'étudier de près et d'abord d'en donner ce court l'ésumé :

I. La iJesc.riptio a été publiée (l"a|jrt's deux uuuiuscrits, iun de Paris, l'autre de Vienne, par M. Gerhard Rauschcn, Die Légende Karls des Grossen ini 11. und 12. Jnlirhtindcrl l. VII des Publi- kationen dev Gesrllschnfl fur Rheiniselie Geschichlshiinde], Leipzig, IS90, p. 130. Une autre édition, d'après un manuscrit de Mont- l)ellier, en a été procurée par M. V. ("astcts, dons la Revue des Inngties romanes, 1802, p. V.\9.

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Enfin U [Biens, (leli; ■ém'i Oin- •mit [»! K 'hier Ml :

'!-irrlnr,. Or pi.

LA DESCRIPTIO

123

Charleraague reçoit un joui- quatre messagers. Us lui sont en- voyés de Constantinople parl'empereur Constantin, par Jean, son (ils, et par le patriarche de Jérusalem. Le patriarche et les chré- tiens de Terre Sainte ont été chassés par les Sari-asins el lontraints à se i-éfugier à Constantinople. Les messagers sont porteurs de lettres qui réclament le secours de Charlemagne. L'une d'elles est écrite en un tel langage que Charlemagne est i)bligé, pour l'entendre, de recourir aux lumières de l'archevêque Turpin: u Ayas anna bonne, dit la lettre, saa casaltri milac pholi »ucilau beniuni segen lamilech beixelni fade ahraxion favolium... <■ C'est-à-dire: «Constantin, empereur, et Léon, son fils, pareil- lement empereur, et roi de to\js les Orientaux, mais empereur très humble et à peine digne de ce titre, à Charlemagne, roi très illustre des chrétiens de l'Occident, puissance et gloire !... -■ '■Jephel a/as, dit ensuite la lettre, ca/aA/'/caa milas pholi anna bonac berceloeni aucilau docatahel lami^th... » C'est-à-dire que l'empe- reur Constantin et son fils Léon pourraient bien sans l'aide de per- sonne venir à bout des païens, mpis que Dieu les a avertis par une vision d'appeler le puissant roi Charles, parce qu'il l'a choisi pour être le ministre de sa vengeance.

Aussitôt ces letlres reçues, Charles rassemble une immense armée et se met en route. Après de nombreuses étapes, les Francs arrivent dans une forêt peuplée de <^rifi'ons, d'ours, de lions, de lynx, de tigres. Dans l'obscurité, ils s'égarent. Alors Charles chante le psaume Deduc me, Domine, insemita mandatorum tuorum. Un oiseau paraît à ses yeux, et lui demande : « Que dis-tu. Français ? Français, que dis-tu ?», puis il s'envole devant l'armée et la guide. Les pèlerins, ajoute le narrateur, rapportentque main- tenant» encore il y a dans ce pays des oiseaux qui prononcent les mêmes paroles, à l'émerveillement de tous.

Enfin Charlemagne parvient à Constantinople, met en fuite les païens, délivre Jérusalem, rétablit le patriarche. Quand il est de retourà Constantinople, l'empereur veut lui prouver sa reconnais- sance par de riches présents. Mais c'est en vain qu'il les a fait étaler sur la route, au passage des troupes françaises : elles ont reçu de Charlemag-ne l'ordre de n'en rien prendre. Charlemagne ne désire et ne demande à l'empereur, pour sa récompense, que des reliques.

Or jadis l'impératrice Hélène avait découvert, en même temps que la vraie croix, d'autres reliques de la Passion. Elle

122 sAiM-r>i;.Ms i:i i,i;s chansons dk (ikstk

I. LE CYCLE DES IlELIOLES DE LA PASSION

A. La I.W.ENDK DI PliLKRINA(il-; uk (^iiarlemagnk.

I . f.;i Dcscriptio, ccnàon de cette lef/ende, ('•inmiér (le Saint-Denis.

El d'abord, plusieurs chansons de jj^estc n'existeraienl pas, si les moines de Saint-Denis n'avaient imaginé, un certain jour, d'ofîrirk la vénération publique des reliques de la Passion. Ils ont raconté l'histoire de ces reliques en un petit ouvrage intitulé : Descriptioqualiter Karolus Magnus clavum et coronam Doniini a Constantinopoli Aquisgrani detulerit qualiterque Karolus Calvus hec ad Sanctuni Dyonisium retulerit. Le titre est un peu long : le mot Descriptio désignera en ce qui suit cette compo- sition '. L'abbaye, célèbre par ses travaux d'historiogra- phie, a produit des œuvres qui la recommandent mieux au respect de la postérité. Si étrange et si pauvre que soit celle-ci, il nous importe de l'étudier de près et d abord (l'en donner ce court lésumé :

I. La Descriptio a été publiée <1 après deu\ manuscrits, lun de l'aris, l'autre de ^'ienne, par M. Gerhard Rausclien, Dir Légende Karts des Grossen ini 11. und 12. Jafirfiundert {l. VII des Publi- l.alionen der Gesellscfiap fiir Rfieinisclie Gescfiic/its/ninde}, Leipzig, IN90, p. 130. Une autre édition, d'après un manuscrit de Mont- l)ellier, en a été procurée par M. K. C.astets, dans la tiorue des langues romanes, 1802, p. V.i9.

lA DESCRIPTIO 123

Charlemagne reçoit un joui- quatre messagers. Ils lui sont en- voyés de Constantinople par l'empereur Constantin, par Jean, son tils, et par le patriarche de Jérusalem. Le patriarche et les chré- tiens de Terre Sainte ont été chassés par les Sari-asins et contraints à se réfugier à Constantinople. Les messagers sont porteurs de lettres qui réclament le secours de Charlemagne. L'une d'elles est écrite en un tel langage que Charlemagne est obligé, pour l'entendre, de recourir aux lumières de l'archevêque Turpin : a Ayas anna bonne, dit la lettre, saa casahrl niilac pholi uucilau bemuni sec/en lainilech beixelni fade abraxion faimlium... >' C'est-à-dire: «Constantin, empereur, et Léon, son fds, pareil- lement empereur, et roi de toys l'es Orientaux, mais empereur très humble et à peine digne de ce titre, à Charlemagne, roi très illustre des chrétiens de l'Occident, puissance et gloire !... » <Jephet aVas, dit ensuite la lettre, oa/a/)r/caa mitas pholi anna bonac herceloeni aucilau docatahel lamiçth... » C'est-à-dire que l'empe- reur Constantin et son fils Léon pourraient bien sans l'aide de per- sonne venir à bout des païens, mpis que Dieu les a avertis par une vision d'appeler le puissant roi Charles, parce qu'il l'a choisi pour être le ministre de sa vengeance.

Aussitôt ces lettres reçues, Charles rassemble une immense ;iimée et se met en route. Après de nombi'euses étapes, les Francs arrivent dans une forêt peuplée de griffons, d'ours, de lions, de lynx, de tigres. Dans l'obscurité, ils s'égarent. Alors Charles chante le psaume Deduc me, Domine, in semita mandatorum ttiorum. Un oiseau paraît à ses yeux, et lui demande : « Que dis-tu, Français ? Français, que dis-tu ?», puis il s'envole devant l'armée et la guide. Les pèlerins, ajoute le narrateur, rapportent que main- tenant encore il j^a dans ce pays des oiseaux qui prononcent les mêmes paroles, à l'émerveillement de tous.

Enfin Charlemagne parvient à Constantinople, met en fuite les païens, délivre Jérusalem, i-établit le patriarche. Quand il est de retourà Constantinople, l'empereur veut lui prouver sa reconnais- sance par de riches présents. Mais c'est en vain qu'il les a fait étaler sur la route, au passage des troupes françaises : elles ont reçu de Charlemagne l'ordre de n'en rien prendre. Charlemagne ue désire et ne demande à l'empereur, pour sa récompense, que des reliques.

Or jadis l'impératrice Hélène avait découvert, en même temps que la vraie croix, d'autres reliques de la Passion. Elle

124 SArM-liKMS KT Li;S CHANSONS UK (IKSTK

lesavjul »'nfciméi's*'ii di'S boites d"ar{;t'nl et cachées daus laterfe ; mais on ne savait plus où. Après trois jours de jeune et de prières^ on retrouve l'endroit. On fouille, on découvre d'abord la couronne d'épines. Elle répand une odeur merveilleuse ; une rosée céleste' descend sur elle, et les épines se mettent à fleurir. Charlemagne cueille ces fleurs, et les met dans son gant, qu'il tend à rarche- vcque Ebroïn. Mais l'archevêque, que ses larmes aveuglent, n^a pas vu le geste du roi. Le roi a lâché le gant ; l'archevêque ne l'a pas reçu ; le gant reste suspendu dans l'air. On ouvre une autre, boite d'argent : elle contient l'un des clous de la croix; le même parfum s'en dégage. Divers miracles prouvent à tous l'au;- Ihenticitéde ces reliques. Charles en obtient d'autres encore, le: suaire du Seigneur, la chemise de Notre Dame, etc. II se remet en route, emportant ces trésors. A une de ses étapes, douze démo- niaques sont guéris, huit lépreux, quinze paralytiques, quatorze boiteux, trente manchots, cinquante-deux bossus, des fiévreux dont on ne sait pas le nombre exact et soixante-cinq paraly- tiques.

Venu à Aix-la-( Chapelle. Charlemagne y expose les reliques,, dont voici l'inventaire complet : huit épines de la sainte couronne avec un morceau du bois de cette couronne ; un des clous de la croix ; du bois de la croix : le saint suaire ; la chemisi' (inlprula) dont la Vierge Marie était revêtue lors de ses couches; les langes de l'enfant Jésus ; un bras du vieillard Siméoii. celui sur lequel il porta Jésus.

Charlemagne établit à Aix-la-Chapelle une fête solennelle, un «lendit», ces reliques seront vénérées chaque année, dans la seconde semaine de juin, aux Quatre-Temps d'été. Une longue série de pi'élats, à leur tête le pape Léon et l'archevêque Turpin, sous- crivent les disj)Ositions qu'il prend pour l'établissement de cette fête.

Charlemagne meurt. Suit une brève histoire de ses successeurs, Louis le Pieux et Charles le Chauve, menée jusqu'au jour Charles le Chauve fonde à Compiègne un monastère en l'honneur de saint (Corneille et montre sa bienveillance à l'aijbaye de Saint- Denis. 11 donne en effet à ces deux églises une part des reliques d'Aix-la-Chapelle: à Saint-Corneille de Compiègne le saint suaire: à Saint-Denis le clou de la croix, la couronne d'épines, du bois de 1.-» croix et quelques autres reliques. Il transfère à Saint-Denis le lendit d'Aix-la-Ciiapelle: en souvenir de a fête établie parsoii;

LA DESCRIPTIÔ 123

aïeul Chiu-lomagne, il en maintient la date ; comme jadis à Aix-la- ( Chapelle, la fête de Saint-Denis sera désormais célébrée lors des Onatre-Temps d'été, dans la seconde semaine de juin.

Date (le lu Descriptio. (Jn a beaucoup écrit, et depuis lexviii'' siècle, suvluDescrip/io '. Gaston Paris, MM. Morf, Hauschen, Goulet ont consacré à ce récit et aux récits apparentés des mémoires ou des livres ingénieux, dont nous ferons ici grand usag-e.

Il convient d'essayer en premier lieu de déterminer la date de la Descriptio. Elle est assurément antérieure à 1 J24, car il y est fait allusion en 1124 dans un diplôme de Louis le Gros-. Mais est-elle beaucoup plus ancienne?

Il faut le noter d'abord : il ne semble pas que l'nbbaye ait possédé le clou de la croix et la couronne dépines dès une haute époque, sans quoi, il en serait fait men- tion dans les documents anciens, en tel ou tel de ces actes nombreux l'on voit des rois, de hauts seigneurs

. t. Voici l'indication des principaux travaux: Abbé Lebcui', Èxa- }}i(;n critique de trois histoireii fabuleuses dont. Charlemagne est le su/et {Histoire de l'Académie des inscriptions, t. XXI, 1754, p. 136) ;

Gaston Paris, Histoire poétique de ('charlemagne, p. 55-7 et p. 337-341 ; G. Paris, La chanson du i< Pèlerinage de Charle- magne », dans la Romania, t. IX (1880), p. 1-50; cf. Gaston Paris, La Poésie au moyen âge, l'"'' séi'ie, 1887, p. 119 ; H. Morf, Elude sur la date, le caractère et l'origine de la « Chanson du Pèleri- nage de Charlemagne », dansia /?oma/i/.T, t. XIII, 1884, p. 18.')-232;

Gerhard Rauschen, D'ie Légende Karls des Grossen, etc., Leipzig, 1890 ; Gerhard Rauschen, Neue Untersuchurigen ûber die « Descriptio >i und ihre Bedeutung fur die grossen Reliquien zu Aachenund S. Denis dans le Historisches Jahrbuch^ 1894, p. 257 ; Jules Goulet, Études sur Vancien poème français du « Voyage de Charlemagne en Orient », Montpellier, 1907.

2. Voir .1. Coulel, ouvr. cité, p. 21(1.

12() sAi.\T-r»i;.Ms i;i lks (:iians(».ns de c.kstk

la combler de bienfaits. En tous ces actes, il est dit «juDn veut honorer les reliques des saints Denis, Eleuthère et Rustique : jamais il n'y est (juestion de ces relifjues plus insignes et qui aui-aient assurément primé les autres, si l'abbaye les avait déjà possédées, le clou et la coiu-onne. Kn outre, aux époques anciennes, on voit bien l'abbaye. au 2") lévrier, au 9 octobre, célébrer certaines letes à l'occasion desquelles se tenaient des foires : mais on n*- montrait pas ces jours-là d'autres reliques que celles des saints Denis, Eleuthère et Rusti(|ue : du clou et de la couronne, nulles nouvelles ; et dun lendit qui aurait été- célébré en leur honneur, nulles nouvelles jusquà l'act»- susdit de Louis le (iros en 1124.

Il y a donc apparence que les moines de Saint-Denis n'ont " inventé "leurs reliques de la Passion et compose leur Descripiio qu à une date voisine de 1124. dans le.s premières années du xii'" siècle. Pourtant, on a maintes fois proposé des dates plus reculées : la Descriptif aurait été écrite entre lOoO et 1080. selon L. Gautier : vers 1070. selon (^i. Paris : en tout cas avant la pre- mière croisade, selon M. Rauschen.

L'argument le plus fort. ou. pour mieux dire, l'ar- gument unique à l'appui de cette <Iatation est celui-ci. On lit dans la Descriptio que le lendit in.stitué à Aix- la-( Chapelle par Charlemagne et le lendit institué à Saint- Denis par Charles le Chauve furent fixés par eux à la seconde semaine de juin. « en cette semaine T Eglise entière célèbre les (Juatre-Temps d'été ». Or, depuis un décret du pape Urbain II, daté de 109Î), l'Eglise a cessé de célébrer les Quatre-temps dans la seconde semaine de juin : elle les célèbre dans la semaine de la Pentecôte.

1,A DESCKIl'TK» 127

D'où 1 on conclut (jue la Descriptin est nécessaircmcMit antérieure à 1095.

L'argument semble décisif. Il ne l'est pas, si Ion veut bien remarquer que la Descripiio est un faux ; que son auteur la donne comme composée en des temps très anciens, voisins du règne de Charles le Chauve ; et qu'il avait intérêt, comme tous les faussaires, pour dépister ses lecteurs, adonnera son ouvrage une saveur archaïque. Dès lors, s'il l'a composé dans les première années du xn'' siècle, quelque quinze ou vingt ans après le décret d'Urbain 11, on conçoit fort bien qu'il ait écrit : <> Char- lemagne et (Charles le Chauve fixèrent le Lendit à la seconde semaine de juin, date toute l'Eglise célèbre les Quatre-Temps d'été. -> Ce n'est pas lui qui parle, en effet; il fait parler un écrivain du temps jadis ; et destinant son ouvrage à des gens d'église qui devaient se souvenir encore d'avoir quelques années plus tôt célébré les (Juatre-Temps dans la seconde semaine de juin, notre faussaire leur donne adroitement la confiance qu'ils lisent un texte ancien et authentique, non pas un texte fabriqué de la veille.

Dès lors, nous n'avons plus nulle raison de croire la Descriptio antérieure à 1095. Elle date du \n" siècle, comme l'a soutenu dès 1 754 l'abbé Lebeuf ', et comme la suite de notre étude achèvera de l'établir.

De quels éléments légendaires se compose la Descriptio ; son rapport aux autres versions cléricales du pèlerinage de Charlemagne. Si l'on veut déterminer de quels

1. Abbé Leljeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de l^aris, l. I, p. îiiOel siiiv. de la réimpression de 1^83.

128 SAIM-UblMS ET LLS CHANSOS DE GESTE

l'iéments léi^endaires se compose ce sinj^'-ulier ouvrage, une première question est celle de savoir pourquoi l'au- teur, qui était assurément un moine de Saint-Denis, et ([ui n'avait ni à servir ni à desservir la g-loire d'Aix-la- Chapelle, a mêlé Aix-la-Chapelle àsesfictions.S'il la fait, c'est sans doute que cette ég-lise possédait alors, elle aussi, des reliques de la Passion.

On montre encore aujourd'hui n Aix-la-Chapelle les M quatre grandes reli({ues », savoir les langues de l'enfant Jésus, le drap sur lequel saint Jean-Baptiste fut déca- pité, le vêtement blanc que portait la V^ierge lors de ses couches, le linge {perizoniuni), taché de sang, qui ceignait les reins du Christ en croix : on y montre en outre, en tel ou tel des vingt-sept autres reliquaires du trésor, d'autres souvenirs de la Passion : un morceau du saint suaire, la pointe d'un clou de la croix, un fragment de l'éponge qui fut trempée dans le vinaigre, etc. '. Un n'est pas sûr que ces objets sacrés aient été dépo- sés là dès le temps de Charlemagne -. Mais il est constant que Charlemagne aima réellement à se pro- curer des reliques, qu'il en avait reçu beaucoup en pré- sent, précisément de Jérusalem et de Constantinople '.

i. Sur les reliques (iAix-la-t".liai)elle, voyez Pelrus A Beeck. Aquiagranuin^ 1620, p. 169-172 ; un article de Didroii dans les Annates archéologiques, t. XVIII, 1858, p. 275 ; les ^<'euo Unlorsu- chungen de Hauschen, notamment p. 274 et suiv. ; etc.

2. On ne possède point d'inventaire ancien, et le premier texte que l'on ail (^sl précisément la Deacripfio, dont l'autorité est nulle.

H. Angilbei't, dans la liste quil a dressée des reliques de Cen- tulc et que nous a conservée la (Ihronique do Saint-Riquier (édi- tion F. Loi, I8'.ti. p 6i), parlant de certaines reliques qui lui

f.A DKSCIU

(AltACTKRKS 1 2ÎJ

etqu'il en avuil comblé sa chapelle d Aix '. 11 est constant aussi quAngilberl, abbé de Centule j^Saint-l^iquier), dres- sant un inventaire des reliques que lui avait données son beau-père (^harlemagne, y a mentionné celles-ci : Despon- f/ia Doniini, <lo c/avis iinde crucifi.rus est, de /acte sanc- lae Mariai'. . . et relief uiae heatiSy ineonis , (jui Doininum iii iilnas siiscepiC'..., toutes reliques qui rappellent fort celles que l'on vénère aujourd'hui à Aix-la-Chapelle et celles que célèbre la Descripfio. Il résulte aussi de plu- sieurs textes que. dès le ix*^ siècle, le trésor formé à Aix par Charlemagne était universellement tenu pour riche et poxu' vénérable '. Si l'auteur de la Descrip/io a intro- duit Aix-la-Chapelle dans son récit, c'est donc sim- plement qu'Aix-la-Chapelle possédait des reliques ana- logues à celles qu'il voulait accréditer et ({u'il a voulu faire profiter celles-ci du bon renom d'authenticité de celles-là.

Mais - c'est ici la seconde question que pose la Des- criplio pourquoi Fauteur les a-t-il entreposées si long- temps à Aix-la Chapelle, et jusqu'au règne de Charles

ont été envoyées par (Lharleinagiie, dit : Heliquias de Constan- tinopoli vel Hierosolymis, per legatos illuc a domino meo direc- tes, ad nos usque delatas. >i

i. Voyez Haagcn, Geschichle Aachens A/s I02i. p. ()8 et suiv., cl (ieschichte Aachens, t. I, p. IG et suiv.

2. Hariulf, Chroaiijuo de Saiiit-Riquier, éd. Lot, p. 62-04.

3. Voir, par exemple, un diplôme, du Vt mai 877, en faveur de Saint-Corneille de Compiègne, Charles le Chauve rappelle ainsi lesœuvres de Charlemagne : « In palatio Aquensi capellam inhono- rem beatae Dei genetricis et virginis Mariaeconstruxisse... ac con- gerie quamplurima reliquiarum eundem locum sacrasse » (Raus- chen, Die Légende A'ar/s..., p. 142 ; Recueil dea hisforienu de France. t. VIII, p. 660).

.1. lîiîniKR. Ia'h léijerulex épiiinea. t. W .

130 SAINT-DENIS i:i MIS CHANSONS DF (lERTi:

le (]liauve ? Wût-il pas élé plus simple de feindre ((ue Charleniitgne lui-même les avait retirées de son tré- sor pour en faire donà Saint-Denis? Pourquoi lauteui- a- t-il confié à Charles le Chauve le soin d'en faire la «listri- hution? La réponse est que Charles le Chauve fut le fon- (fateurde Saint-Corneille de Compièg-ne. et des documents authentiques témoij^nent qu'il avait effectivement pourvu cette église de reliques tirées par luid'Aix-la-(]hapelle '. On disait à Compièg-ne, dès les dernières années du xr siée e au plus tard, que le saint suaire était du nond)re '. L'auteur de la Descripfio, en façonnant l'histoire des reliques de Saint-Denis, a voulu la mettre sous le couvert d'une légende déjà accréditée, celle du saint suaire donné h Compiègne par (Charles le Chauve '.

Autres versions clériadcs. Reste cette ({uestioii. plus obscure. Pourquoi l'auteur a-t-il dit que Charlemagne avait été, en personne, chercher des reliques en Orient ? En fait. Charlemagne n'a jamais mis les pieds ni à Jérusalem, ni à Constantinople. D'où vient cette légende ?

On la rencontre en quatre autres récits. Le plus ancien se lit dans la Chronique que composa vers Tan mil Benoît, moine de Saint-André-du-Mont-Soracte ''. En un

1. Par exemple le diplôme du 5 mai 877 cilé ci-dessus.

2. Comme le montre la Translatio sudarii (lompendicnai» in aliam capsain. (Voyez la Galliachriatiana, l. X, col. 102, documeiil daté de Tan 1092). Cf. J. Coulet, ou?v. cité, ]>. lOiî.

3. En outre, Ciiarles le Chauve avait réellement marcjué à Sainl- Denis sa bienveillauce. II lui avait donné des relicjues des saints Jacques, Jean et Vincent (voyez R.uischen, \riir l'nfrrxnchiiiigpU' p. 273).

4. Publiée dans ii's Monutm-nla iierinatiiai' liislorna^Scriplores, t. III, p. 710. Elle fut écrite en ".«IS suivant les uns. entre 998 et 1001 selon les autres.

LA DP;SCRIPTIO ET LES AUTRES VERSIONS CLÉRICALES 131

passage absurde de ce livre, Benoît envoie Charlemagne chercher des reliques à Jérusalem et à Constantinople, pour la gloire de saint André, patron de son monastère. On a dès long-temps reconnu ' que, pour composer ce récit, Benoît a démarqué et falsifié le chapitre XVI de la Vita Caroli dEinhard -, il lisait que Gharlemagne avait entretenu, mais k distance et par l'entremise d'am- bassadeurs, des relations avec les empereurs byzantins. S'il a transformé ces relations diplomatiques en un voyage de Çharlemagne, fut-ce de son propre mou- vement et par fantaisie individuelle ? Il semble plus pro- bable qu'il trouvait déjà cette légende vivante sous quelque forme autour de lui. Quoi qu'il en soit, le moine du Mont-Soracte est notre plus ancien témoin, et près de cent ans s'écoulent après lui sans que Ton ti'ouve aucune autre mention de ce voyage légendaire. Pour qu'il en soit de nouveau question, il faut descendre jus- qu'au temps de la première croisade.

Quand les compagnons de Pierre l'Ermite et de Gode- froy de Bouillon suivirent le long du Danube la voie ro- maine vers Constantinople, ils crurent fouler les traces de Gharlemagne '. G'est ce que nous atteste le plus ancien chroniqueur de la première croisade ^ : Isti potentissimi

1. Voyez Rauschen, Die Légende Karls des Grossen , p. 142.

2. On trouvera dans le livre de M. Jules Goulet, p. 117, les deux textes imprimés en regard l'un de l'autre.

3. Voyez Rauschen, Die Légende Karls des Grossen, p. 114: cf. J. Goulet, ouvr. cité, p. 101.

4. L'auteur de la chronique anonyme intitulée Ges/a Francorum et aliorum Hierosolymitanorum [Historiens des Croisades, Occi- ilentaux, t. III, p. 121).

I'{2 sAiM-iiK.Nfs i:t i.i:s chansons i)k (iKS'ii:

nii/ilcs roiicruni ... per ciain fpiHni jniadiuluin (InroluH Mag/ms. mlrificus rc.c Frnticine, aptare fecil us(/iio (lons- /nntinojioli/n, el d'autres ciir()iii(|iu'urs ajoutent qu(> (^har- lomagnc uvail fait percer cette voie })ar ses troupes. Pour rendre compte de celte liction, il faut se rappeler (jue ('harlemagne avait londé à Jérusalem des éj^^lises et des hospices, et qu'il avait exercé un véritable protectorat sur les lieux saints. La vue de ces églises, le souxenirdc ses ])ienfails all;iché à ces édiiices, voilà probablement le point de départ de la léj^ende qui le transforma, aux yeux des pèlerins du Saint-Sépulcre el des croisés, en uu pèlerin et en un croisé comme eux.

Un troisième témoignag-e sur notre légende est celui de Hugues de Fleurv. En sa Me de Saint Sardou, écrite vers 1 KM), il raconte ipie (.harlemagne rapporta dv Jérusalem un grand nombre de reliques, parmi lesquelles le bois de la croix, dont il donna un fragment à Téglis»' de Sarlat. U/ in r/nihusdani arlihiis Kandi Magni Iccjilnr, dit-il, et peut-être a-t-il en elîet connu des documents d'église, ({ui relataient ce fabuleux voyage '.

Enfin, la Karlamagnussac/u '• donne la narration que voici, oîi Charlemagne conquiert des reliques précieuses.

I. Voici le loxlc : « lu Ici' (pias (H-clesias idem princH'i>s (lominiis iimabilis Karoliis .Maf^niis lioiieslavit, inio saiiclificavit liane (le <{ua locjuinmr occlesiani tle Sarlalo non moilica portioni' ligni Domini. quod, ul in nuii)usclani ejus actibns ieiiitur, ipsc imperalor cuni mullis aliis rt'liquiis detulerat al) ilierosolvma Afin S.inclornm HuILukI.. l. II de mai, p. 18).

2. l!dilion IJnger, cliap. XLIX, Nous transcrivous ici, en l'abré- ^ranl \\\\ peu an début, la Iraduclion ipie M. .1. Coulel a donner do rc loxlc ;• la pa-^c l.!! de son livre.

AUTRES VKKSK

i;i3

pour la plus grande gloire des églises Sainte-(a"oix d'Or- léans et Saint-Corneille de Compiègne :

A la naissance de son fils Lohier, Charlemagne fit vœu do visiter h- Saint-Sépulcre. II fit ses préparatifs et décida à l'accompagner dans son expédition le duc Guidelon de Bavière, Naime, Turpin, plusieurs autres de ses principaux l)arons, et trois cents chevaliers. Il se rendit à Jérusalem et revint par Constantinople. L'em- pereur de Constantinople était alors en guerre avec les païens. 11 accueillit Charlemagne avec joie et le pria de l'aider. Charles lui dit qu'il ne retournerait pas dans son pays avant d'avoir forcé les Turcs à se convertir et que bonne paix no fût faite.

Les Turcs firent de grands prépai^atifs pour combattre les l'rançais, leur livrèrent bataille, et un grand nombre de nobles païens périrent. Le roi Charlemagne et Naime et leurs compa- gnons prirent tous les chefs et les menèrent au roi des Gi^ecs. Lo roi Charlemagne y perdit aussi un grand nombre de ses hommes. périt son beau-père, le roi Guidelon, et avec lui cinquante chevaliers et trois autres puissants seigneurs. Le roi païen s'appe- lait Miran. Il prêta serment au roi des Grecs dans les conditions que lui fixa le roi Charlemagne : il devait chaque année lui donner (juinze cents livres d'or et dix inules et sept chameaux. Après quoi, Charlemagne prit congé pour retourner dans son pays ; mais le roi des Grecs lui offrit de lui donner Constantinople et de devenir son sujet. Charlemagne lui répondit :(■ Dieu me défend de l'accepter, parce que tu es l'empereur et le chef sur tous les chrétiens. Je veux plutôt le demander de me donner quelques reliques, pour que je les emporte dans mon pays de France. » Et l'empereur lui dil qu'il le ferait avec plaisir. Il lui donna un morceau du suaire avec lequel Notre Seigneur avait essuyé sa sueur quand il eut parlé au peuple ', et aussi sa hosa -, et une partie de la sainte croix, et la pointe de la lance qui lui avait percé le flanc, et la lance de saint

1. C'est probablement une méprise du compilateur Scandinave : h' suaire de Compiègne est autre chose, à savoir le linge qui recouvrait la tête du Christ au tombeau. (A moins qu'on ait, en certains récits, attribué ces deux emplois à la relique de Com- [)iègne.i

2. Sans doute le pprizoniuiit d'Aix-la-Chapelle.

134 saim-iji;ms i:t ij-:» chansons de geste

Mercure '. Le roi < lliarlemagne s'inclina jusqu'à terre, loucliaul le sol de ses mains ; puis il prit congé et retourna dans son pays, rempli de joie et bénissant le Seigneur. Et le roi des Grecs l'ac- compagna jusqu'au château se trouve le Bras Saint Grégoire '^ ; là, ils s'embrassèrent et se séparèrent. Le roi Cliarlemagne retourna en F'rance et avec ses compagnons vint au château de Trêves. De ils se rendirent à \i\ et y laissèrent la hosa.. Us laissèrent le suaire à Compiègne et la sainte croix à Orléans. Il les fit placer dans le pommeau de son épée. Pour cela il l'appelf Joyeuse, en raison du don qu'il lui avait fait. De vient que lous SCS chevaliers crient Montjoir, quand ils s'excitent au com- bat -K

Telles sont les diverses formes de la légende. Comme on voit, elle est presque toujours employée à des fins utiles, pour accréditer, dans telle église, telle relique. Gharlemagne est expédié en Orient au profit tantôt des moines du Mont-Soracte, tantôt des moines de Saint- Denis, tantôt des chanoines de Compiègne, ou des clercs d'Orléans, ou des clercs de Sarlat. Une seule fois la légende apparaît comme désintéressée, et c'est lors- qu'elle honore en Charlemagne le roi qui a tracé la route des croisés vers le Saint-Sépulcre. L'un des rares jolis traits de la Descriptio, l'historiette de l'oiseau qui parle à Char] emagne et qui guide son armée, provient, dit l'auteur, de « paumiers », et il semble bien din- vrai. Ces anecdotes de pèlerins sont, je crois, tout ce (ju'il y a de spontané et, en quelque mesure, de popu- laire dans la légende du Voyage de Charlemagne en Orient. Le reste n'est (|ue combinaisons de clercs.

1. Sur saint Mercure, voyez une jolie élude du P. II. Delehayc, en ses Léfjendes hagior/ruphif/ues, Bruxelles, 2'- éd., 1906.

2. Confusion pour le Bras Saint-George (l'ilellespont).

3. Exploitation des vers 2i)03-H de la Chanson de Roland.

AUTRES VKKSIONS CLÉRICALES 1 3r>

Les érudits ont essayé de déterminer