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INDUSTRIES DE LA SOIE

PUBLICATIONS DU BULLETIN DES SOIES ET DES SOIERIES

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INDUSTRIES DE LA SOIE

SÉRICICULTURE, FILATURE, MOULINAGE, TISSAGE, TEINTURE HISTOIRE & STATISTIQUE

E. PARISET

Avec 153 figures; 16 planches hors texte

KT UN PLANISPHÈRE SÉRICICOLE HISTORIQUE

LYON

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Les produits de la soie comptent dans les échanges des peuples entre eux pour des milliards de francs, et cependant aucun livre présentant, dans un tableau d'ensemble, les multiples manifestations de cette bril- lante et merveilleuse industrie n'a encore été fait. La grandeur de la tâche et la complexité d'un sujet qui réclamait des connaissances si étendues et si diverses ont- elles effrayé les historiens? La vérité est que, si la récolte devait être abondante, le champ à moissonner était très vaste : la culture du mûrier, l'éducation des vers à soie, la production du fil, le tissage des étoffes, les manipula- tions complémentaires de la filature, du moulinage et du tissage, forment autant d'industries distinctes et indépen- dantes qu'il fallait étudier et décrire. Ce n'est pas tout ; après avoir exposé les méthodes de travail de ces industries

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il était utile de faire l'inventaire des progrès réalisés pen- dant le xix" siècle, de comparer les forces productrices des divers peuples et enfin, pour mieux éclairer le présent, de rappeler quelques souvenirs du passé.

Pour réaliser un pareil programme, il fallait un indus- triel doublé d'un érudit ; nous avons eu l'heureuse fortune de le trouver en M. E. Pariset, ancien fabricant de soieries, admirateur passionné d'une industrie qu'il a étu- diée dans tous ses détails et, en même temps, auteur d'une Histoire de la soie qui est devenue classique.

Le travail que nous offrons au public a déjà été publié dans le Bulletin des Soies et des Soieries; mais, avant de devenir un livre, il a été remanié, complété, augmenté sur beaucoup de points. Plusieurs -chapitres sont entière- ment nouveaux.

Des dessins, pour la plupart originaux, que nous avons demandés au crayon d'un habile dessinateur lyonnais, M. Larbitray, ajoutent à la clarté des descriptions. Quel- ques-unes des étoffes les plus intéressantes des incompa- rables collections du Musée d'art et d'industrie de Lyon ont été ainsi reproduites pour la première fois, et nous devons ici remercier M. Antonin Terme, directeur de ce Musée, des conseils et du précieux concours qu'il nous a donnés. Nous devons aussi remercier, à côté de bien d'au- tres collaborateurs anonymes, M. Natalis Rondot qui nous

a permis de mettre à contribution les planches de son bel ouvrage sur YArôde la soie, M. Hedde à qui nous devons la gracieuse communication des clichés des Ephè- mêrides de la soie publiées par son père M. Isidore Hedde.

Notre ambition était que ce livre restât comme un témoin fidèle de l'état de l'industrie de la soie dans le monde, à ce déclin du xix" siècle qui marquera une de ses étapes les plus brillantes, et qu'il ne fût pas dans un cadre trop indigne du sujet.

Un proverbe persan dit : « Avec du temps et de la patience, la feuille de mûrier devient satin. » Avec M. Pariset, le lecteur suivra pas à pas toutes les phases de c^tte merveilleuse métamorphose; et^ malgré tout le bruit qui s'est fait autour du produit artificiel exposé dans les galeries du Champs de Mars, à Paris, nous ne croyons pai que la chimie puisse jamais accomplir un prodige compa - rable.

Etienne Turquet.

LIVRE PREMIER LA SÉRICICULTURE

LA PRODUCTION DU COCON

I. Définitions. II. Histoire de la sèricicullure; sa marche lente de la Chine à l'Europe occidentale; sa diflfusion actuelle. III. I.e mûrier: les espèces les plus usitées dans les éducations de vers à soie; les succédanés du mûrier. IV. L'œuf: le développement de l'embryon ; l'influence du froid; l'industrie des grainfurs. V. La magnanerie: les conditions d'aération, de température et de propreté; les insectes ennemis des magnaneries. \I. Le ver à soie : sa croissance; ses dimen- sions aux diflférents âges; ses organes; les soins qu'il exige; les maladies qui Je menacent: muscardine, pèbrine flacherie; fin de l'éducation, l'encabanage. VII. Le cocon: sacouleur; sa forme; son mode de suspension. VIII. Le grainage : chry- salide; papillon mâle et papillon femelle; ponte; soins qu'exige la graine. IX. Aperçu de la production des cocons.

DEFINITIONS

Il y a un grand nombre d'insectes qui sécrètent une matière plus ou moins liquide, destinée à former tantôt un engin de chasse, tantôt un abri. Qui ne s'est arrêté avec curiosité devant les toiles des araignées, et devant ces masses blanchâtres, remplies d'œufs ou de chenilles, qui garnissent les haies et les arbres ?

On donne le nom de soie à la matière filamenteuse sécrétée par certains lépidoptères formant les familles des bombycides, saturnides et psychides et employée à la construction d'une

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LA SERICICULTURE

sorte de nid dans lequel s'enferme la chenille pour se trans- former en chrysalide.

Les séricaires, en effet, comme les autres insectes lépidop- tères, passent par des transformations successives, qui sont autant d'époques particulières dans les évolutions de la vie. D'un œuf sort une chenille qui devient chrysalide, puis papillon.

Ces métamorphoses s'opèrent en plein air. Et, sous tous les climats, dans toutes les latitudes, depuis la Mongolie jusqu'à l'île de Madagascar, on aperçoit, contre les murs, auprès des racines comme sur les branches des arbres d'essences les plus diverses, les nids formés avec la soie. Ces nids, plus ou moins ovoïdes, ont été nommés cocons.

Dès qu'on eut reconnu la possibilité d'utiliser la soie et d'en faire une brillante matière textile, on dut se préoccuper des moyens de soustraire les chenilles productrices de soie aux nombreuses causes de destruction qui les menacent, telles que la poursuite des oiseaux, les accidents météorologiques, etc. On chercha et on trouva parmi les chenilles des espèces se prêtant à la domesticité et pouvant être tenues et nourries dans un espace clos et abrité. Ainsi naquit la sériciculture.

La sériciculture, qui est devenue une des branches im- portantes de l'agriculture, comprend la culture des plantes dont se nourrissent les chenilles et les études sur l'insecte depuis l'œuf d'où sort la chenille jusqu'au papillon qui repré- sente l'insecte à l'état parfait.

Parmi les chenilles productrices de soie il s'en trouve plu- sieurs qu'on a pu réduire à une demi-domestication, ainsi les ÂniherœoAw chêne, mais il n'en est qu'une qui se soit prêtée à une domestication complète et qui ait accepté de parcourir, dans une habitation fermée, sous la loi de l'homme, toutes les phases de son existence : c'est le Bombyx du mûrier. Aussi, de nos jours, quand on parle de sériciculture, fait-on allusion à la science qui s'occupe de la culture du mûrier

HISTOIRE DE LA SERICICULTURE

et de l'éducation des chenilles qui se nourrissent des feuilles du mûrier.

On trouve encore, dans certaines contrées de la Chine et de l'Inde septentrionale, des mûriers sauvages sur lesquels des bombyx vivent en plein air : faut-il les considérer comme les types de notre Bombyx mori, type qu'on s'est évertué depuis des milliers d'années à modifier et à approprier aux besoins de l'industrie? Permettront-ils de se prononcer sur l'unité d'origine de nos races domestiques?

Nous n'avons pas la prétention d'examiner toutes les ques- tions qui intéressent la sériciculture. Et, nous renfermant dans la définition que nous venons de donner, nous nous bornerons à exposer : l'origine et le développement progressif dans toutes les parties du monde de l'art d'élever le Bombyx mori ; les principes généraux de cet art en ce qui concerne le mûrier et le ver à soie ; la statistique des pays séricicoles.

HISTOIRE DE LA SERICICULTURE

La sériciculture est d'origine chinoise. Les annales de la Chine font mention, dès la plus haute antiquité et sans dis- continuité jusqu'à nos jours, du mûrier et de la soie. Elles at- tribuent l'invention de la sériciculture à Siling-chi, femme de l'empereur Hoang-ti (2698 av. J. C), le premier souverain dont les Chinois aient gardé le souvenir.

Le Chou-king, rédigé par Confucius, parle d'un tribut de soie qui était exigé sous le règne de Yu (2022 av. J.-C).

LA SERICICULTURE

Le Tchcoii-H, recueil de règlements et de rituels, fait par le prince Tchéou-kong (1115 av. J.-C), mentionne l'obli- gation imposée aux impératrices et aux dames delà cour de faire la cueillette des feuilles du mûrier, d'élever les vers à soie (tsan), de préparer et de tisser la soie.

Le Chi-king, sont des odes antérieures au vp siècle avant notre ère, contient des allusions à la sériciculture, deve- nue pour ainsi dire obligatoire dans chaque famille.

Le pays séricicole est, il est vrai, très limité : il comprend les contrées septentrionales qui forment, en partie, aujourd'hui les provinces de Chen-si, de Clian-si, du Ghang-toung. Mais il s'étend à mesure que l'empire chinois s'agrandit ; et, au milieu des péripéties qui marquent le développement de la Chine, ia sériciculture non seulement ne périt pas mais devient la richesse du pays. Du m" siècle avant notre ère jusqu'au xiiip siècle de notre ère l'impôt est presque partout payé en soie et en tissus ; et,- dans les transactions, les étoffes de soie remplacent la monnaie.

Toutefois le développement de la sériciculture est très lent. Si nous regardons à l'est de la Chine, nous voyons l'art d'élever les vers à soie introduit en Corée par des réfugiés chinois dans le if siècle avant notre ère, et importé au Japon seulement au iii« siècle de notre ère. C'est également au ni" siècle qu'on trouve, dans les livres chinois, mention de mûriers dans le Ji-han, le Tonking actuel.

A l'ouest, dans l'Asie centrale, les premières armées chi- noises apparaissent pour la première fois dans le ii'^ siècle avant notre ère ; et c'est sous la dynastie des Hans que dans les livres chinois sont mentionnés des peuples se disputant les vastes contrées comprises entre l'Inde, la mer Caspienne et la Chine. A la fin du i^^ siècle de notre ère, le général Pan -tcliao soumet la petite Boukharie et parvient jus- qu'à la mer Caspienne. Des relations commerciales s'établis-

HISTOIRE DE LA SERICICULTURE

sent, et des caravanes, sillonnant les déserts et les hauts plateaux de l'Asie centrale, font connaître aux habitants de la Bactriane, aux Parthes, aux Indiens, les produits de la sériciculture chinoise. C'est alors que les Persans et les Romains reçoivent les soieries; et le luxe de César étendant des voiles de soie au-dessus des spectateurs dans les jeux donnés à Rome, l'an 46 avant notre ère, fait sensation.

Sous Marc-Aurèle, en 165, une ambassade est envoyée de Rome en Chine. Les routes qui traversent l'Asie centrale sont décrites par les géographes. Mais les Chinois cachent avec un soin jaloux les secrets de leur sériciculture ; et las marchands intermédiaires, que le commerce des tissus enri - chit, se gardent bien, en admettant qu'ils connaissent la vérité, de dire quelle est l'origine de la soie.

A l'ouest de la Chine, il n'est pas question de sériciculture avant le siècle de notre ère : une princesse chinoise, fiancée à un roi du Khotan, en 419, emporte, par fraude, des œufs du ver à soie du mûrier, et dote de la merveilleuse industrie son pays adoptif. Et c'est dans cette contrée comprenant les pays en deçà de l'Himalaya, nommée Serindepar les auteurs grecs, que pénètrent deux moines persans, chargés par Justi- nien de se procurer les précieux insectes.

Ainsi, au VI® siècle seulement, on apprend dans l'Asie occi- dentale cet art de la soie que la Chine connaissait depuis plus de trois mille ans. Depuis que les soieries sont entrées dans le commerce de l'empire romain on s'est cependant efforcé de découvrir ce secret. Les auteurs latins et grecs des premiers siècles de notre ère recueillent les fables que rap- portent les voyageurs et les marchands : les uns disent que la soie est une matière laineuse recueillie sur les arbres et l'assimilent au coton ; les autres, que la soie est tirée de l'écorce d'une plante comme le lin. Quelques auteurs grecs se rapprochent davantage de la vérité et parlent d'un ver à

LA SERICICULTURE

soie. Un de ces auteurs, au if siècle, Pausanias, a même appris qu'on construisait des maisons pour abriter les vers à soie contre le chaud et le froid. Mais il ne sait rien de plus.

Même incertitude sur la position du pays d'où vient la soie. Les géographes latins et grecs n'ont que des données très vagues sur les contrées qui s'étendent au nord du pays des Parthes, dans l'Asie centrale, et vers le sud -est, au delà de la presqu'île indienne."

Si Ptolémée et l'auteur du Périple nomment les Sines, qu'ils placent à l'extrême Orient, près de la mer, ils ne se doutent pas que ce peuple est le même dont la puissance s'étend dans l'Asie centrale sur le pays l'on place les Sêres, et qu'ils ont le vrai nom du pays qui produit la soie. Pour tous, la Sérique est la contrée d'où viennent les étoffes de soie ; et ce nom on l'a dérivé du nom serh ou sse, donné par les Chinois à la soie^ Les Coréens disent si7\ les Mogols sirket, les Mandchous sirghe. Les Grecs avaient adopté le mot o-7]p, qui devait se prononcer sir; les Latins en ont fait sericum, d'où l'anglais silk, l'allemand Seide, le russe schelk, l'italien seta, l'espagnol seda.

11 est remarquable que le secret de l'origine de la soie et des procédés de la sériciculture chinoise ait été si longtemps gardé. On connaissait, en effet, de temps immémorial, dans l'Inde et dans l'Asie occidentale, une matière textile extraite de cocons qui étaient déposés par des chenilles dans les bois. Les livres sanscrits nomment certaines étoffes kanceya, mot qui dérive de koça, enveloppe, gaine, cocon ; c'est le même mot kiao-che-ye dont se sert au vii^ siècle de notre ère le voyageur Hiouén-Tsang pour désigner certaines soieries indiennes, qu'il trouve de beaucoup inférieures aux soieries

- i Le signe chinois, représentant soie, n'a rien qui rappelle le cocon. Ce signe est composé du même radical sz répété deux fois, lequel radical repré- sente le mot fil. En réalité le signe chinois voudrait dire le fil par excellence,

HISTOIRE DE LA SERICICULTURE

faites dans l'Asie centrale avec les soies fournies par les vers à soie du mûrier.

Aristote, au iv® siècle avant notre ère, parle d'une matière textile qu'il nomme bombycine, extraite des cocons d'un bombyx dont il décrit les métamorphoses, et que l'on trou- vait dans l'île de Cos. Il ajoute que les femmes filaient les cocons au fuseau.

Pline et plusieurs autres auteurs latins citent, auprès des étoffes sériques, des étoffes bombycines plus grossières, mais assez brillantes et d'un prix élevé.

Dans l'Edit de maximum, connu sous le nom d'Edit de Dioclétien, le mot bombycinum n'existe pas ; mais le mot subsericum mis en opposition à holoserioum, représente peut-être une matière soyeuse inférieure à la soie chinoise, bien que le plus souvent on traduise subsericse vestes par étoffes de soie mélangées.

Seulement le bombycinum, qui était, après tout, une véri- table soie, s'obtenait en ramassant les cocons percés par les papillons, en les enfilant humides à un bâton, et en tirant leurs soies sous forme d'étoupe qu'on filait au fuseau comme le coton et la laine. C'était une matière grossière comme on en produit encore aujourd'hui dans l'Inde et dans la Chine, par les mêmes procédés, avec les cocons qu'on trouve sur les chênes, les ricins, etc. Ce fil avait une grande infériorité par rapport à la soie chinoise fournie par le bombyx du mûrier ; on ne pouvait pas se douter qu'il était possible d'empêcher les papillons de sortir de leurs cocons, et de dépelotonner ces cocons pour avoir fil dans toute sa finesse.

Quoi qu'il en soit, la sériciculture trouvait dans l'Asie occi- dentale un terrain tout préparé. Favorisée d'ailleurs par le climat, elle se développe rapidement dans les provinces grec- ques, la Syrie et l'Asie Mineure, et dans la Perse. La con- quête arabe, au vif siècle, ne change rien à cet état de choses.

LA SERICICULTURE

Les géographes arabes du ix.» et du siècles, entre autres Istakri et Ibn-Haukal, puis, au xii® siècle, Edrisi , décrivent la prospérité séricicole du Marawannahar, du Khorassan, du Ghilan, de la Roumélie, de la Sjrie.

Bien plus, les troubles et les dissensions qui éclatent dans l'empire arabe au ix** siècle, favorisent l'extension de la séri- ciculture en déterminant des émigrations d'agriculteurs et d'industriels asiatiques vers les contrées musulmanes de l'Afrique et de l'Europe. C'est ainsi que les Syriens de Damas, de Kinnesrin (Alep) et d'Emèse, répandent aux ix*" et x"^ siècles la culture du mûrier et l'éducation des vers à soie en Afrique à Cabès, en Sicile à Palerme, en Espagne à Jaen, Elvira, Séville, Grenade et Almeria. Edrisi fait un splendide tableau de la sériciculture espagnole.

Aussi du vi*^ au xiii"^ siècle, auprès de la Chine qui demeure toujours la grande productrice de la soie, faut-il placer les provinces musulmanes asiatiques et européennes comme d'im- portantes rivales. Après la langue chinoise, qui a près de cent caractères composés entre comme radical le carac- tère de la soie, ce sont les langues arabes et persanes qui ont le plus grand nombre de mots pour désigner les produits de l'industrie de la soie.

Les empereurs byzantins n'ont pas tiré profit de la décou- verte qu'ils avaient provoquée. Ils jouirent peu de temps de leurs provinces séricicoles d'Asie. Et ils ne purent les rem- placer, en développant la sériciculture dans leurs provinces d'Europe, qu'après l'expulsion des Esclavons, c'est à-dire au x'' siècle : c'est alors que l'art d'élever les vers à soie et de produire la soie se répandit dans la Macédoine et dans la Grèce.

L'Italie apparaît, comme pays séricicole, à la fin du xiF siècle. On signale, il est vrai, à la fin du xi'' siècle, la culture des mûriers dans l'Italie méridionale ; et il est bien

HISTOIRE DE LA SERICICULTURE

probable, en raison des relations entretenues de tout temps par les Amalfitains, tant avec la Grèce qu'avec la Sicile mu- sulmane, que la Calabre est redevable de la sériciculture à ce double courant commercial. Mais dans la haute Italie, le mûrier noir était connu depuis longtemps, il est question de cocons pour la première fois en 1249, à Bologne. A Modène, en 1306, le peuple est appelé à délibérer sur l'établissement d'un impôt sur les cocons ; en 1327, une filature privilégiée réclame son droit sur les cocons qui arrivent sur le marché. A Pescia, en 1340, d'après les statuts de la ville, on s'occupe de l'éducation des vers à soie. A Lucques, en 1372, un droit d'entrée est mis sur les cocons. Et encore ne peut-on regarder tous ces faits que comme une preuve d'essais de sériciculture- Même au xv^ siècle, s'il y a une certaine production de cocons à Yicence, à Florence et à Lucques, il faut la considérer comme très limitée : dans chaque localité il y a défense d'exporter les feuilles de mûrier, les cocons et la soie, et obligation pour chaque paysan de planter quelques mûriers sur le terrain qu'il cultive. Enfin, le peu de développement de la sériciculture en Italie, du xuf au xv*^ siècle, est encore attesté par la granle consommation faite des soies espagnoles et des soies asiatiques par les fabriques de soieries qui sont établies à Lucques et à Florence. La sériciculture se rencontre à Brescia, à Milan, à Venise au xv siècle. Vida publie son fameux poème. De hombyce, au commencement du xvi" siècle, en 1527. Pendant la fin des xvi° et xvii^ siè- cles la sériciculture conquiert les Grisons, le Tyrol et ristrie. A la fin du xvii'= siècle Malpighi publie une remar- quable étude anatomique du ver à soie. L'Italie se maintient donc à la tête du mouvement, toutefois la sériciculture ita- lienne ne prend son développement complet et ne devient une grande source de richesse que durant le xYiii*^ siècle.

La France est dotée de l'art d'élever les vers à soie par

10 LA SERICICULTURE

Henri IV^ qui favorise les efforts d'Olivier de Serres et de Barthélémy Laffémas. C'est au xvii^ siècle que paraît le Théâtre d'agricultm^e, d'Olivier de Serres, et que la culture du mûrier se répand protégée par Colbert. Au xviii'' siècle on cite les soies d'Alais, de Ganges, du Vigan, dans les Cévennes; et les soies de Privas, de Joyeuse et des Vans, dans TArdèche. Les écrits de Boissier de Sauvage sur l'éducation des vers à soie sont de 1763.

Ce n'est pas qu'il ne fût possible de recueillir çà et là, comme nous l'avons fait pour l'Italie, des mentions du mû- rier et du ver à soie en France pendant les xiv% xv* et xvi^ siècles. La Provence n'avait-elle pas dès le xiii'' siècle, sous la maison d'Anjou, des rapports intimes avec l'Italie méridionale? Le Languedoc, par le commerce maritime si ancien de Montpellier, n'était-il pas en relations continuelles avec l'Espagne et avec l'Asie occidentale? Le comté de Tou- louse n'était-il pas en communication avec l'Aragon et avec les Maures d'Espagne? Avignon n'était- elle pas, depuis la translation du siège papal dans cette cité, une ville italienne? Au xvi*^ siècle ne sait- on pas qu'à Tours, Chenonceaux, Moulins, Henri II fit planter de nombreux mûriers? Mais de semblables faits n'ont qu'un intérêt historique ; la séricicul- ture ne mérite réellement ce nom qu'au moment elle devient industrielle et apporte un contingent sérieux à la richesse d'un pays.

Nous indiquerons très rapidement les tentatives faites dans les autres contrées d'Europe, et dont de bien faibles traces subsistent encore. En Suisse, dans le canton de Zurich, au xvi^ siècle. En Prusse, sous Frédéric le Grand. En Belgique, à Anvers, au xvi" siècle ; à Bruges, au xvii^ siècle ; dans le Brabant, au xviii^ siècle. En Angleterre, au xvn° siècle, sous Jacques P"" et Charles P"". En Suède, au xviii" siècle. En Hongrie, au xvii^ siècle, sous Ferdinand III, puis sous

HISTOIRE DE LA SERICICULTURE 11

Marie -Thérèse et sous Joseph II. En Russie, sous Pierre le Grand.

Il est juste cependant de rappeler qu'en Hongrie, au XIX'' siècle, l'éducation des vers à soie a été reprise avec énergie et persévérance; qu'elle y a donné, comme récolte annuelle, jusqu'à 800 000 kilogrammes de cocons; et que, si elle a été comme abandonnée à dater de 1845, elle est aujourd'hui redevenue en faveur.

C'est également au xixe siècle que la sériciculture jette un certain éclat en Portugal. Apportée probablement par les Arabes, elle disparaît pendant des siècles, reparaît au xv® siè- cle, s'éclipse de nouveau pour réapparaître au xviii^ siècle, d'abord en 1752, grâce aux efforts du marquis de Pombal, puis en 1785, grâce aux conseils du comte de Linharès écouté par la reine Marie V. Elle se maintient depuis 1850 avec succès dans les provinces de Tras-os-Montes et de Beira.

Pour compléter l'histoire de la sériciculture, nous devons signaler les éducations qui se font chaque année dans le reste du globe, car nous ne sommes pas jusqu'à présent sortis de l'Asie et de l'Europe.

Dans le Mexique , les mûriers ont été introduits au xvi^ siècle par Fernand Cortès, c'est à Ojaca et Ixmiquilpan qu'on élève des vers à soie.

Dans les Etats-Unis, c'est la Virginie qui commence au XVI* siècle à cultiver des mûriers ; la Géorgie et la Caroline s'en occupent au xviip siècle; aujourd'hui on cherche à faire de la sériciculture dans l'Utah, la Californie, le Kansas et la Louisiane.

Dans l'Uruguay et la République Argentine, les nombreux émigrants italiens s'occupent du ver à soie.

En Afrique, le Maroc et l'Algérie conservent, comme un souvenir du passé, la culture du mûrier et l'éducation des vers à soie.

12 LA SERICICULTURE

En Austrulie, dans les îles Philippines, dans les îles de la Sonde, apparaissent des traces de sériciculture.

Il est donc vrai de dire qu'aujourd'hui le mûrier et le Bom- byx mori sont répandus dans le monde entier, et que partout on élève le ver à soie d'après les procédés imaginés par les Chinois.

Examinons ces procédés, en indiquant tous les perfection- nements qui y ont été successivement apportés, et en les étu- diant dans les pays la sériciculture est devenue une science véritable, c'est-à-dire en Italie et en France,

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LE MURIER

(Angl. Mulberry tree ; ail., Maulbeerhaum ; ital., Geiso et Moro; es^., Mariera )

Nous commencerons tout d'abord par quelques mots sur l'arbre nourricier du ver à soie, le mûrier.

On distingue dans la famille des moree^, plusieurs espèces, dont les plus répandues sont le mûrier noir, le mûrier blanc et le mûrier multicaule. Pendant bien longtemps la coloration de la 7nûre fut considérée comme le signe caractéristique de l'espèce : mais aujourd'hui cette coloration n'est plus un caractère suffisant pour distinguer le mûrier noir du mûrier blanc, car on connaît des variétés de mûrier blanc qui portent des fruits colorés.

Observons, une fois pour toutes, que la mûre, ce fruit d'un goût succulent, n'est pas un fruit constitué seulement par les

LE MURIER

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carpelles : ce qui paraît c'est le périanthe qui persiste dans la fleur carpellée, devient charnu et enveloppe le carpelle placé au centre.

Le mûrier noir est le plus anciennement connu dans l'Asie occidentale et chez les Romains ; il était cultivé comme arbre d'ornement dans les jardins et comme arbre fruitier. Il se dis- tingue par la coloration foncée de l'écorce, et par ses feuilles en cœur, courtes, larges, fibreuses, échancrées à la base,

FiG. 1. i. Mûrier noir. 2. Mûrier rongj. 3^ Mûrier multicaiile.

épaisses et rudes au toucher. Il porte un fruit presque sphéri- que, luisant, d'un noir violet. La lenteur de sa croissance, le peu de longueur annuelle de ses rameaux et la difficulté de le propager ont fait abandonner le mûrier noir et préférer le mûrier blanc pour les éducations de vers à soie (fig. 1,1).

Le mûrier blanc est originaire de la Chine : il n'est connu dans l'Italie méridionale qu'à la fin du xf siècle. Il a les feuilles dentées, pointues, lobées plus ou moins profondément, parfois lancéolées, luisantes. Ses fruits ovoïdes, disposés à

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LA SERICICULTURE

la base de certaines feuilles, sont plus petits que ceux du mûrier noir. L'espèce renferme de nombreuses variétés, qui se produisent sous l'inflLience de la culture, des sols, des cli- mats et de l'exposition ; elles se distinguent par l'époque de la floraison, par la grandeur, la dentelure, les nervures et l'épaisseur des feuilles (fig.2). Le mûrier blanc a cet avantage de pousser facilement, de se propager par semis, marcotte, bouture ou greffe, d'avoir une foliature touffue et des jets vi- goureux. 11 est plus hâtif que le mûrier noir. D'ailleurs les vers à soie mangent sa feuille avec une préférence marquée.

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FiG. 2. Quelques formes des feuilles si variées dans le mûrier blanc.

Le mûrier multicaule a plusieurs des qualités que présente le mûrier blanc. Originaire, comme celui-ci, de l'Asie orien- tale, il est plus hâtif. Ses feuilles sont très grandes, minces, rarement lobées et fortement buUées. Ses fruits, assez clair- semés, sont de forme oblongue et de couleur noirâtre; ils ont peu de saveur (fig. 1,3).

Nommons encore le mûrier rouge (fig. 1, 2) dont les feuilles grandes, ovales, brusquement acuminées au sommet, finement veloutées, sont blanches en dessous ; et le mûrier indien, très commun dans l'Asie méridionale, qui est un mûrier blanc à baies rouges.

Les plants de mûrier, venus par semis dans les pépiniè- res, se nomment ^OMrre^^c?^; on les transplante au bout de

LE MURIER 15

trois ans en ayant soin de ménageries racines, de bien pré- parer le sol et d'espacer les plantes. Un mûrier, à cinq ans, donne 18 kilog. de feuilles; à dix ans, 52 kilog. de feuilles; à vingt-deux ans, 100 kilog.

Le mûrier peut vivre très longtemps si on ne le mutile pas et si on le taille dans la saison propice, avec soin, c'est-à-dire de manière à laisser une répartition égale de la sève. On recommande de ne pas effeuiller l'arbre tous les ans : il acquiert ainsi une feuille plus lisse, plus brillante, d'une nuance plus belle.

Il faut éviter de porter vers le nord une espèce acclimatée dans les pays méridionaux : au contraire un mûrier pris dans une contrée septentrionale réussit bien dans les pays situés plus au sud.

Le mûrier n'est pas un arbre qui craint le froid. Il pousse en Suède, en Russie, et supporte un froid de 20°, mais, pour qu'il résiste à ces températures meurtrières, il faut qu'on ne le défeuille jamais.

Dans les pays chauds le mûrier croît facilement et rapide- ment pourvu qu'il trouve de l'humidité.

Toutefois il y a une limite des climats sous lesquels une éducation des vers à soie est possible : cette limite est donnée par la température nécessaire à la végétation de la plante. 11 faut qu'après la cueillette de la feuille la nouvelle pousse puisse recevoir assez de chaleur pour se reconstituer avant le froid ; il faut qu'elle puisse compter sur deux mois pendant lesquels la température demeurera supérieure à 13°. Voilà pourquoi on dit que le climat qui convient à la vigne est le climat qui convient pour l'éducation des vefs à soie.

On met les feuilles, au fur et à mesure de la cueillette, dans une sachette : il faut avoir soin de cueillir les feuilles en allant de bas en haut de manière à ne pas briser les bour- geons.

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LA SERICICULTURE

Les feuilles doivent être fraîches lorsqu'elles sont portées aux chenilles, mais elles ne doivent pas être humides : l'usage est de ne les servir aux repas des vers qu'après les avoir laissées pendant huit ou dix heures dans un local frais et aéré, on les secoue légèrement, l'on fait au besoin un peu de feu après les journées de pluie, de manière qu'une bonne partie de l'humidité que contiennent les feuilles soit évaporée.

FiG, 3. Mûrier sauvageon. Arbre ni taillé ni greffé.

Le climat, l'altitude, la nature du sol, le mode de culture et la taille ont une influence sur les qualités nutritives des feuilles et par suite sur la qualité de la soie : par qualités nutritives il faut comprendre non pas la quantité de substance fibreuse, mais la quantité de substance sucrée et de substance résineuse. Ainsi on préfère les mûriers plantés sur un sol graveleux et

LE MURIER

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granitique, sur une colline, à l'exposition du levant : la feuille est moins aqueuse, plus mince et plus nutritive.

On remarque que la feuille du mûrier non greffé (fig. 3) donne un meilleur résultat que la feuille du mûrier greffé, et qu'elle est plus riche en principes nutritifs, mais les feuilles du mûrier non greffé sont petites, tenaces au rameau et difficiles à cueillir; d'ailleurs elles se fanent plus vite.

Fig. 4. Mûrier taillé et greffé.

De la préférence accordée aux mûriers greffés (fîg. 4) qui ont une foliation abondante et dont la cueillette, que l'on favo- rise par une taille intelligente des branches, est rapidement faite. Toutefois l'habitude est de donner, quand on le peut, la feuille du sauvageon aux vers pendant les trois premiers âges et celle du mûrier greffé pendant le dernier âge.

Bien que l'influence de la nourriture soit nécessairement

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18 LA SERICICULTURE

considérable sur des insectes qui, comme les vers à soie, aug- mentent en poids, dans l'espace d'un mois, de six à huit mille fois, on n'a jamais fait d'éducation rationnellement basée sur la composition de la feuille. Cependant l'analyse chimique des feuilles a démontré qu'elles présentent des différences sensibles dans la proportion du phosphate de magnésie, de l'acide phosphorique et des éléments calcaires ou siliceux ; d'autre part, l'analyse des matières éliminées par le ver démontre qu'il s'assimile l'acide phosphorique, l'acide sul- furique, la potasse et la magnésie. Il y aurait donc d'intéres- santes recherches à faire au point de vue de la nutrition de la chenille et de la formation de la soie.

Notons que dans plusieurs pays on coupe les rameaux du mûrier, au lieu de cueillir la feuille, et on porte ces ra- meaux sur les claies. Bien qu'il soit difficile, la feuille se flétrissant rapidement, de s'approvisionner de branches pour parer aux jours de pluie, la méthode d'éducation à l'aide de rameaux a de nombreux partisans.

Nous ne parlerons qu'à titre de curiosité des essais faits avec la scorzonère (Scorzonera hispanica), la ronce des haies (Rubus frulicosiisj ,lsi laitue (Lacluca saliva cajntala) pour nourrir les vers à soie.

Mais en Amérique on se sert avec succès du Maclura aurantiaca, nommé aussi mûrier des Osages (fig. 5, 2), arbre épineux de grande taille, à feuilles lancéolées faiblement dentées. La fleur, portée sur un réceptacle charnu, devient un fruit du volume d'une orange à surface rugueuse. Comme le Maclura est précoce et supporte facilement un froid de 3°, il rend de grands services pour nourrir les vers pendant les premiers âges lorsqu'une gelée a détruit les premières pousses du mûrier.

En Asie, on emploie comme succédanés du mûrier le Broussonelia ■pa'pyriftra (fig. 5, 1), grand arbre à écorce

L'ŒUF

lU

mouchetée ayant des feuilles ovales, acuminèes, fortement velues sur une face, et portant un fruit d'un beau rouge orangé; et le Cudrania triloba, arbuste à branches épineuses

FiG. 5, 1. Broussonetia papyrifera.

- Succédanés du mûrier. 2. Maclura aurantiaca. 3. Cudrania triloba.

portant des feuilles longues, étroites, ovales et terminées en pointe (fig. 5, 3). Les chenilles nourries en Birmanie et en Chine avec le Broussonetia papyrifera et le Cudrania triloba donnent d'assez bons cocons,

IV

L'ŒUF

(Ital. Semebachi, Semenie, Uovo ; a\l. Seideniour7ne~ reîer;3iugl. Silkworm eggs; esp., Huvo, Grana,Semilla).

Les œufs pondus par les papillons femelles du bombyx du mûrier sont ovales, légèrement aplatis sur les deux faces,

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LA SERICICULTURE

déprimés au centre ; leur diamètre moj^en est d'environ un millimètre. On les trouve dans le commerce tantôt attachés à la toile sur laquelle le papillon femelle les a déposés (fîg. 6), tantôt détachés.

Au moment de la ponte la couleur est jaune pâle; en cinq ou six jours elle passe graduellement par le gris roussâtre, puis arrive au gris ardoisé. Les œufs qui demeurent jaunes sont des œufs non fécondés : ils ne tardent pas à se dessé- cher. Lorsque l'éclosion approche, la couleur devient succès -

FiG. 6, Toile chargée des œufs après la ponte.

sivement bleuâtre, violette, jaunâtre et en dernier lieu blanche. L'œuf, presque transparent avant le travail de l'énucléation, devient de plus en plus opaque à mesure que l'embryon se développe. Projeté dans l'eau bouillante, l'œuf qui a un germe bien constitué prend une teinte violet clair uniforme. Le poids spécifique est un peu supérieur à celui de l'eau. 11 faut, sui- vant les races, de 1.200 à 2.000 œufs pour peser 1 gramme. La coque est une pellicule mince, translucide : elle est perforée de nombreux canaux microscopiques. A une des

L'ŒUF 21

extrémités est une légère dépression : elle correspond à l'ou- verlure par laquelle l'œuf a été fécondé; c'est par que le ver sortira.

A l'intérieur est un liquide albumineux contenant en sus- pension des globules sphériques : c'est au milieu de cette masse que le germe, déposé sous forme d'un amas de cellules réunies en ruban, se nourrit. Les cellules pigmentaires, qui sont le début de l'organisation de l'embryon, ont la couleur yiolacée ou grisâtre, que l'on remarque dans l'œuf.

Le travail de l'embryonnement exige l'absorption d'une quantité notable d'oxygène. L'œuf respire donc. Il y a exha- laison de vapeur d'eau et d'acide carbonique, et en même temps perte de poids. La respiration est très active au début, devient moins énergique pendant l'hiver, puis reprend une grande activité dès que la chaleur a ranimé le travail du déve- loppement de l'embryon.

En raison de ce besoin d'air, il ne faut pas entasser les œufs, mais les conserver dans des sachets perméables à l'air, et, lorsqu'on les transporte ou qu'on les fait voyager, il faut avoir le soin deLs placer dans des récipients aérés et de percer de petits trous la boîte en carton ou la caisse qui les renferme.

Au lieu de laisser l'éclosion se faire naturellement, auquel cas les chenilles naissent très inégalement et à de longs intervalles, on a pris l'habitude de provoquer l'éclosion arti- ficiellement. Outre l'avantage d'avoir des naissances plus simultanées, on peut choisir un moment propice pour l'in- cubation et régler le commencement de l'éducation d'après l'état de la végétation.

Pour obtenir une éclosion artificielle, l'habitude ancienne était que les femmes missent les œufs dans de petits sachets et les portassent sur leur ssin : on avait donc recours à la chaleur dégagée par le corps liumain. Plus tard on a eu recours à des étuves. Aujourd'hui on les place dans des

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LA SERICICULTURE

appareils construits avec soin, nommés chamhre cVincuba- iion, ou couveuse, aérés, éclairés et chauffés (fîg. 7). on élève progressivement la température, en allant de 12° à 23°, car il faut imiter le travail de la nature, lequel s'opère à dater des chaleurs modérées de février et de mars et se poursuit jusqu'aux chaudes journées d'avril. Une tempé- rature faible au début de l'incubation est d'autant plus indi- quée que les œufs, quand on les met à éclore, sortent de la chambre hibernatrice.

FiG, 7.

Couveuse artificielle.

L'incubation dure de vingt- cinq à trente jours; au bout de ce temps l'éclosion commence et se prolonge pendant trois ou quatre jours.

L'incubation dans l'étuve était autrefois plus rapide. On prenait les œufs déjà émotion nés par les premières chaleurs du printemps, et on les soumettait de suite à une haute tem- pérature qu'on portait de 22 à 30" ; par ce système l'éclosion avait lieu au bout de sept à huit jours.

Au lieu d'attendre l'époque normale de l'éclosion des vers

L'ŒUF 23

annuels correspondant avec l'apparition de la végétation du mûrier c'est-à-dire le printemps, on a, depuis quelques années , fait des expériences pour avoir une éclosion hâtive; on y a réussi, et on a obtenu des.éclosions en au- tomne, tantôt en brossant vivement les œufs récemment pondus, tantôt en les exposant à une pluie d'étincelles tombant d'un pinceau métallique suspendu à une machine électrique ; tantôt en les plongeant dans l'acide chlorhydrique, ou même seulement dans l'eau distillée chauffée à 50". Tous ces procédés sont en relation directe avec l'activité respira- toire des œufs au moment de l'opération, et ils produisent leur effet maximum au moment la respiration est la plus active, c'est-à-dire immédiatement après la ponte.

Mais ces expériences sont de date trop récente pour qu'on ait pu en tirer des conclusions qui certainement deviendront très intéressantes au point de vue de la constitution des vers à soie.

Contentons-nous de citer les notions acquises sur l'in- fluence des variations de température, et les précautions qu'il faut prendre pour en préserver les œufs.

Les œufs des vers à soie annuels, qui sont les vers élevés en Europe, sont incapables d'éclore avant d'avoir subi l'ac- tion du froid. On rencontre, il est vrai, des cas d'éclosion qui surviennent peu de jours après la ponte, mais le nombre eu est restreint et la chaleur de la température n'y est pour rien. Ce qui est certain, c'est que des œufs, transportés immédiate- ment après la ponte d'Europe au Bengale et dans l'Améri- que du Sud, n'ont pas éclos malgré une chaleur considérable; et que des œufs laissés pendant l'été dans la salle ils ont été pondus à la même température n'écloront pas tant qu'ils n'auront pas subi l'action d'un refroidissement sensible, re- froidissement qu'il faut avoir soin d'obtenir progressivement et non brusquement.

24 LA SERICICULTURE

On a donc été conduit à admettre qu'il y a dans la vie de l'œuf pondu par un ver à soie annuel, trois périodes : une période prèhivernale q.ui dure jusqu'à l'époque le froid se fait sentir ; une période A'hivernation qui se prolonge tant que le froid agit et qui maintient le germe station- naire; une troisième période posthivernale, qui commence dès que la chaleur se fait sentir et réveille le travail embryon- naire.

Si, l'œuf étant entré dans la dernière période, "le froid survient et arrête le travail de l'embryon, l'œuf périt : la marche de la chaleur doit donc être progressive et ininter- rompue pour que le développement de l'embryon s'effectue graduellement et arrive abonne fin.

De là, l'habitude prise de porter les œufs au commencement de l'hiver dans des locaux situés à des altitudes élevées, ils sont exposés à une température constamment froide, et de les y laisser jusqu'à ce que les craintes des variations brusques de température, qui surviennent souvent en février et en mars, aient disparu. De là, les chambres hibernatrices qu'on maintient à une température voisine de zéro et dans lesquelles on conserve les œufs dans un air sec et fréquem- ment renouvelé jusqu'au moment on voudra les mettre à l'éclosion. Les Chinois ont depuis longtemps cette coutume d'exposer au froid, même dans des glacières, les œufs de vers à soie; ils la recommandent dans leurs écrits sur les éducations.

Il est remarquable qu'on peut prolonger la période d'hiver- nation sans inconvénient, laisser par exemple plus d'un an les œufs dans la chambre froide.

On peut de même prolonger la période préhivernale.

Mais inversement ou peut raccourcir cette période préhi- vernale, et vingt jours après la ponte, c'est-à-dire aussitôt que l'embryon a été formé porter les œufs dans une glacière.

L'ŒUF 25

Aucune expérience scientifique n'a encore permis de pré- ciser la quantité de froid nécessaire pour que l'hivernation soit suffisante, et on a obtenu de bonnes éclosions aTec des œufs qui, mis vingt jours après la ponte dans une cliambre à une température de 3 à 4°, y étaient demeurés soixante jours, et avec des œufs qui avaient séjourné quarante jours dans une glacière. D'ailleurs, chaque année, dans le midi de la France comme en Italie, ou il n'y a pas de chambres hibernatrices, n'a-t-on pas d'excellentes éclosions avec des œufs qui ont passé les cinq mois d'hiver dans des chambres la tempéra- ture oscille entre 3 et 10° G. sans descendre même h 0?

Seulement, dès qu'on a arrêté l'action du froid et qu'on a soumis de nouveau les œufs à la chaleur, on est tenu de ne plus les exposer à un refroidissement : parce que l'embryon aura recommencé à se développer, parce que l'œuf, suivant l'expression reçue, aura été émotionné, et que la série des actions et réactions chimiques qui forment le caractère de la manifestation de la vie ne doit pas être interrompue.

On a reconnu que ce travail embryonnaire s'établissait après un séjour un peu prolongé dans une température de 12° ; c'est donc contre ce degré de chaleur qu'il faut se ^mettre en garde tant qu'on ne veut pas préparer les œufs à l'éclosion.

La nécessité du- froid dans l'évolution de l'œuf n'existe que pour les races annuelles.

Les œufs que pondent les bombyx appartenant aux races polyvoltines, c'est-à-dire aux races qui donnent plusieurs récoltes dans une année, éclosent, en effet, presque immédiate- ment, et les chenilles sont parfaitement viables. Dans le midi de la Chine, dans le Bengale, etc., il y a des vers à soie qui donnent tous les deux mois une récolte, tandis qu'avec notre race annuelle nous mettons les œufs à l'éclosion en avril, nous avonsles cocons en juin, et nous recueillons en juillet les œufs qui seront conservés pendant l'hiver suivant.

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LA SERICICULTURE

Nous venons d'exposer la théorie de l'action du froid sur les œufs, mais la chaleur de l'été ne leur est-elle pas indis- pensable? N'y a-t-il pas une période d'estivation nécessaire ; et ne peut-on pas agir sur la robusticité des vers, sur la bonne éclosion de l'œuf, en prolongeant l'action d'une forte chaleur sur cet œuf et en augmentant la quantité de calories absorbées avant l'hivernation? La science ne s'est pas encore prononcée sur cette estivation que préconisent quelques graineurs, et

FiG. 8. Vers sains, après la quatrième mue.

dont le principal résultat serait d'obtenir avant l'action du froid la complète évaporation de l'eau contenue en excès dans l'œuf.

Ces soins que nous venons d'indiquer pour la conservation des œufs et assurer leur bonne éclosion ne corrigeront pas la mauvaise qualité des œufs si elle existe. Il y a donc d'autres précautions à prendre pour s'assurer de la bonne se- mence. Ces précautions incombent aux graineurs.

On nomme graines, dans le commerce, les œufs de vers

L'ŒUF 27

à soie. L'assimilation de ces petits œufs aux graines d'une plante a été faite de tout temps, ce semble; car chez les écri- vains arabes les plus anciens le mot doud, graine, est em- ployé dans le même sens.

On nomme graineurs les personnes qui s'occupent d'élever les vers à soie pour recueillir les œufs et en faire commerce.

Autrefois l'agriculteur qui faisait une éducation de vers à soie choisissait parmi ses cocons les plus beaux qui avaient été faits parles vers les plus vigoureux, et opérait lui-même songrainage, c'est-à-dire recueillait chez lui les œufs qu'il

Fict. 9. Vers pébrinês, après la quatrième mue.

mettait de côté pour l'éducation de l'année suivante : de 10 kilogrammes de cocons on obtenait 15 onces de graines.

Si la chambrée échouait et si l'espoir dans les œufs était déçu, l'agriculteur en demandait à son voisin. Jamais, ni en Italie ni en France, la récolte des cocons n'avait échoué d'une manière générale, et toujours les sériciculteurs avaient pu se pourvoir d'œufs de vers à soie, lorsqu'en 1847 une maladie terrible se déclara dans les magnaneries françaises.

Les vers au lieu de grossir également et de montrer la vi- gueur qu'ils ont lorsque leur santé est irréprochable (fîg. 8), devenaient languissants, grossissaient inégalement, dépéris-

28 LA SERICICULTURE

saient, se couvraient de taches noires et demeuraient beaucoup plus petits, tout en étant très inégaux (fîg. 9).

Cette maladie nommkels. pédrine, héréditaire, épidémique, contagieuse, se développa avec une intensité croissante, et répandit de telles ruines que la récolte des soies en France ne put se faire en 1852 et 1853, qu'à l'aide de graines impor- tées d'Italie. Mais la pébrine ne (arda pas à envahir les graines italiennes qui donnèrent un très mauvais résultat en 1855 et en 1856, et échouèrent en 1857; les magnaneries françaises et italiennes ne purent plus se procurerdans leurs pays les graines nécessaires. Alors se constituèrent les graineurs, c'est- à-dire des sériciculteurs qui se chargeaient d'aller en pays étrangers non contaminés à la recherche de bons cocons, et de rapporter des œufs dont ils faisaient commerce. Tel fut l'origine du grainage industriel.

Les montagnes du Portugal, les Balkans, le Caucase, furent successivement visités par les graineurs de 1856 à 1866; le fléau les suivait, et chaque nouvelle contrée visitée fournis- sait pendant deux ou trois ans au plus des œufs de vers à soie que les magnaniers pouvaient mettre éclore avec quelque sécurité. En 1865, les provinces danubiennes et caucasiennes, Valachie, Roumélie, Anatolie, Macédoine, Nouka, étaient épuisées et ne donnaient plus de vers réfractaires à l'in- fluence épidémique de la pébrine; en France, la récolte qui était de 25 millions de cocons en 1853 n'est plus que de 5 millions en 1865. Les graineurs durent s'adresser à l'Asie orientale.

Ce fut au prix de nombreuses déceptions qu'on acquit la connaissance du moment il fallait faire partir les œufs, de la manière de les emballer pour qu'ils arrivassent en bon état en Europe, des soins à leur donner soit à bord des bâ- timents, soit à leur arrivée ; il faut, en efl"et, les soustraire à l'influence des variations de température, leur donner assez

L'ŒUF 29-

d'air pour entretenir la respiration, enfin les préserver de rhnmiditê.

Les graines importées de la Chine de 1859 à 18G2 ne don- nèrent pas un résultat satisfaisant ; les graines importées du Japon produisirent, au contraire, des races robustes qui ré- sistèrent à l'influence de la pébrine.

Aussi, à dater de l'année 1865, voit-on l'importation des œufs de vers à soie japonais en Europe s'accroitre. Ces œufs arri- vaient déposés sur des cartons dont chacun portait à peu près une once, soit 25 grammes. Dans l'année 18G7, l'im- portation s'élève à 2 millions de cartons, représentant 44 mil- lions de kilos de cocons, et l'importation japonaise se maintient jusqu'en 1877 entre 1 500000 et 1 100 OJO cartons, sur les- quels la Franc j prend le tiers c'est-à-dire plus de 400 000; elle décline ensuite rapidement jusqu 'en 1882 elle n'est plus que de 13 200 cartons.

Ce n'est pas que de constants efforts ne fussent faits en France et en Italie pour se soustraire à ce tribut. Les savants avaient été appelés à rechercher les causes de la pébrine, les canaux de la contagion, enfin les remèdes au mal. Ils finirent par établir que les vers pébrinés ont tous leur organes enva- his par des corpuscules, petits corps ovoïdes se multipliant au détriment de l'organisme; que ces corpuscules existent dans les déjections des vers pébrinés, contaminent les feuil- les données en nourriture, et pénètrent ainsi dans les corps des vers sains qui deviennent immédiatement pébrinés; que les mêmes corpuscules se retrouvent dans la chrysalide, dans le papillon et même dans l'œuf, si le ver pébrine a pu vivre jusqu'à l'état de chrysalide ou de papillon ; que le remède est dans la sélection des papillons et dans la séparation des pontes des papillons sains, conservées seules pour la graine.

La méthode de sélection, dite méthode Pasteur, et qui con-

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LA SERICICULTURE

siste à isoler les couples de papillons, à les enfermer dans une cellule la ponte est recueillie ainsi que les cadavres des papillons, enfin à examiner au microscope l'état des papil- lons reconnus corpusculeux, est devenue la base du système des grainages cellulaires pratiqué en France et en Italie depuis vingt ans.

On écrase quelques gi'aines ou une portion du papillon dans de l'eau distillée, et on porte sous le microscope une goutte du mélange (fig. 10 et 11).

C'est grâce à ce système qu'on a arrêté les ravages de la pébrine, qu'on a reconstitué des races saines et robustes, et

Fig. 10. Vue au microscope des corpuscules qui caractérisent la maladie dite pébrine.

Fig. 11. Graine exempte de cor- puscules, vue au microscope.

qu'on a procuré aux magnaniers des œufs de vers à soie qu'ils mettent à l'éclosion avec confiance. C'est grâce à lui que les races japonaises ont été peu à peu abandonnées, si bien que l'importation des cartons japonais en France descend de 415726 en 1874 à 78 979 en 1876, tandis que la quantité de graines indigènes mises à l'éclosion s'élève de 241 000 à 516950 onces. Depuis longtemps il n'y a plus de cartons japo- nais en France, et maintenant les graineurs français exportent dans les pays qui avoisinent la Méditerranée annuellement plus de 300 000 onces d'œufs de vers à soie produits par des races françaises reconstituées.

LA MAGNANERIE 31

En résumant ce qui a rapport aux œufs, nous dirons donc que le sériciculteur, en recherchant les œufs qu'il veut met- tre àréclosion, doit avoir deux préoccupations essentielles : l'origine de ces œufs, et les soins donnés à leur conservation.

V

LA MAGN ANERI E

(Ail. Aufzïwhterei ; angl. RemHnghouse ; ital. Bucheria, Bigatteria; esp. Gusaneria.)

Les œufs étant éclos (l'éclosion a généralement lieu dans la matinée), on voit s'agiter une multitude de petites chenilles, longues d'environ 3 millimètres, ayant une cou- leur marron foncé. Il y en a 33 000 à 35 000 dans une once de graines provenant de races à gros cocons ; 35 000 à 38 000 dans les races à cocons moj'ens ; 45 000 et même 50 000 dans les races à petits cocons. Il faut les enlever jour par jour, et élever autant que possible ensemble celles qui sont nées le même jour. C'est un grand avantage, en effet, que d'égaliser constamment les vers qu'on élève.

Pour recueillir les chenilles on les couvre de rameaux de mûrier dans le cas les œufs adhèrent à une toile ; ou, lorsque les œufs sont détachés, on se sert d'un morceau de tulle portant des feuilles de mûrier, le tulle ayant pour effet d'empêcher les œufs non éclos de s'accrocher aux feuilles. Les chenilles, aiguillonnées par la faim, grimpent sur les feuilles : il est alors facile de les transporter dans le local ou l'éducation doit être faite»

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LA SERICICULTURE

Ce local s'appelle magnanerie. Le mot magnanerie dé- rive de magnan, nom provençal du ver à soie, lequel lui- même semble avoir été donné au ver à cause de sa voracité, car il a pour étymologiele verbe manian, manger.

Dans les pays chauds, la température subit peu de va- riations à l'époque on élève les vers à soie, on se borne à

FiG. 12. Hangar servant de magnanerie en Gliine. Opération du délitoment des vers.

placer les vers sous un hangar. Telles sont les constructions en bambou qu'on élève en Chine (flg. 12).

Ailleurs on utilise un local fermé, dans lequel les vers sont abrités contre les orages et contre le froid. Ce local est rempli d'étagères qui portent des claies superposées et distancées de 40 centimètres environ. Ces claies (fig. 13) ont pour but d'aug- menter la sjrface qu'on peut offrir aux chenilles. Il faut en effet que ces insectes puissent facilement se mouvoir, man- ger, respirer, subir leurs mues.

LA MAGNANERIE

33

Or si tous les œufs èclosaient, on aurait environl 400 che- nilles pour un gramme de graines, ou 35000 pour une once de graines. Il faut compter que chaque chenille a besoin d'une surface triple de sa grandeur ; et il faut observer que la taille de la chenille s'accroît progressivement de 3 millimètres à 80 millimètres, de sorte qu'après l'èclosion, pour une once de graines, on aura besoin d'une surface de 30 centimètres, et

FiG. 13. Etagère avec les claies.

qu'à la fin de l'éducation, pour la même quantité, on aura besoin de 60 mètres carrés.

Nous ne pouvons pas entrer dans la description des diffé- rentes sortes de magnanerie qui sont en usage, ni des constructions que l'on fait ad hoc; le point essentiel, c'est qu'il y ait de nombreuses ouvertures dans toutes les exposi- tions, afin que l'air y puisse être facilement renouvelé et y circule constamment de manière à fournir aux vers l'oxjgène nécessaire k la respiration et à enlever l'acide carbonique et les exlialaisons des vers et des feuilles. On cite souvent la mc-

3

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LA SERICICULTURE

gnanerie imaginée par Darcet : nous en donnons la descrip- tion (fig. 14).

Les vers ont une respiration active : ils aspirent l'air par les dix-huit stigmates placés près des pattes, sur les côtés du corps, et ils l'expirent non seulement par ces mêmes ouver- tures mais aussi par toute la superficie du corps.

Gomme principe, on peut dire que l'aération est bonne lors-

FiG. 14. Magnanerie Darcet. 2. Entrée de l'air. 3 et 4. Gaines pour la circulation de l'air, 6. Cheminée. 7. Salle d'incubation

3. Tararç.

que la personne, qui demeure dans la magnanerie et soigne l'éducation, respire facilement et ne perçoit aucune mauvaise odeur.

Voici quelques autres conditions exigées par l'hygiène.

Une grande propreté sera maintenue non seulement dans l'intérieur mais à l'extérieur : aucune odeur de fumier ou autre odeur forte ne doit pénétrer dans le local. Les murs et les plafonds auront été blanchis à la chaux ; le sol aura été

LA MAGNANERIE

35

lavé à la potasse ; le mobilier, c'est-à-dire les échafaudages et les claies, aura été soumis à une fumigation de soufiFre, avant qu'on ait porté les vers dans la magnanerie ; on maintiendra ces précautions, prises contre les miasmes des maladies, pendant toute l'éducation; et, par conséquent, on se servira de papiers propres pour couvrir les claies et opérer les délitements.

FiG. 15. Chauffage des claies en Chine.

L'humidité sera soigneusement combattue : un hygromètre, placé dans la magnanerie, sera souvent consulté ; autant un vent frais et sec, comme le vent du nord, est favorable aux vers, autant le vent du raidi chaud et humide leur est fu - nés te.

Les variations brusques de température étant la cause or- dinaire des maladies, il faut pouvoir les combattre : un ther- momètre est indispensable. Pour chauffer la magnanerie on

36 LA SERICICULTURE

se servira d'un poêle. Pour l'aérer, quand il faittrop chaud, on placera dans les encoignures de la pièce des cheminées seront éclairés des feux clairs à l'aide de copeaux et de menu bois : lorsque la température est, en effet, étouffante au dehors, il est impossible d'ouvrir les fenêtres; les feux transforment les cheminées en tuyaux d'appel et facilitent le changement de l'air.

Ces principes ont été de tout temps respectés en Chine. Ainsi on tient un brasier constamment allumé dans les ma- gnaneries et on chauffe au besoin les claies pour préserver du froid et de l'humidité les vers à soie (fig. 15).

En résumé beaucoup d'espace pour les vers, le maintien d'une température régulière, une aération largement organisée, enfin des soins de propreté constants, telles sont les conditions d'une magnanerie bien comprise.

Mais outre ces soins qui sont partout indispensables, il y a, pour les Asiatiques, un autre souci : c'est celui des insectes qui, par moments, dévastent les magnaneries.

Très fréquemment, en effet, les cocons importés d'Asie pré- sentent dans leur paroi une ouverture presque microscopique, ouverture suffisante, quelque petite qu'elle soit, pour que le cocon ne puisse pas être dévidé. Ce trou est fait par la larve d'un insecte qui a été enfermé avec le ver à soie dans le cocon, et qui s'échappe de sa prison une fois sa vie à l'état de larve terminée.

Les plus gros cocons, ceux des AntherBea, comme les plus petits cocons, ceux du Rondotia menciana, ont leurs enne- mis. Et, pour toute l'Asie orientale, c'est-à-dire le Japon, la Chine et le Bengale, il est aujourd'hui reconnu que le mal est causé par des mouches.

Le diptère ravageur des cocons au Japon a été décrit sous le nom de Udschhnyia sericaria; il est connu dans ce pays sous le nom de Oudji

LA MAGNANERIE 37

Celui du Bengale a été récemment étudié et décrit sous le nom de Œstrus Bombycis; dans le pays, on le nomme sim- plement Silkworm fly (fi g. 16).

On n'a pas encore de documents sur le diptère nuisible aux cocons de Chine.

Voici quelques renseignements récents sur le parasite du Bengale :

A l'état d'insecte parfait, il ressemble à la mouche domes- tique, mais il a des allures beaucoup plus rapides. Dans une magnanerie, quand il est pourchassé, il se dérobe en courant avec une prestesse vraiment incroyable sous les feuilles des claies. Il apparaît au moment des éducations et disparaît lors-

FiG. 16. Œslrus Bombycis déposant un œuf sur un vfr à soie.

qu'elles prennent fin. Chaque fois que la mouche s'abat sur un ver, elle y dépose un œuf et elle peut accomplir jusqu'à cin- quante et soixante pontes.

Après six heures de temps environ, la larve perce l'œuf et commence à pénétrer dans les tissus du ver. Elle y vit en parasite, s'y développe, et généralement arrive à la fin de sa croissance lorsque le ver a terminé son cocon.

Comme l'air lui est absolument nécessaire pour vivre, la larve se perce d'abord un soupirail à travers la coquille de son œuf fixé sur le ver, puis creuse dans le corps du ver un canal cou-lé terminé par une chambre elle achèvera son développement. Ce canal apparaît noirâtre à travers la peau

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LA SERICICULTURE

du ver. Nous donnons ci-dessous la figure d'un ver dont le corps porte 4 œufs, et à travers la peau duquel on peut voir le canal creusé par une larve d'Œstrus. A coté on voit le mênae canal extrait du corps du ver et développé pour mon- trer la larve à l'intérieur (fig. 17 et 18). .

Un ver à soie qui porte quatre larves périt généralement avant de faire son cocon ; mais s'il n'en a qu'une ou deux, il file, plus lentement, un cocon de tissure plus faible et moins serrée. Pendant le filage du cocon qu'elle interrompt quel- quefois, ou après le filage, la larve est arrivée à son entier développement ; elle sort du ver, perce le cocon, et tombe à terre

Fig. 17. Ver à soie chargé de 4 œufs et montrant la trace du canal creusé dans son corps par une larve d^Œstrus Bomhycis,

FiG. 18. Chambre creusée par une larve à'Œstrus,

pour se chrysalider. Elle a l'aspect d'un gros ver blanc (fig. 19) très pointu à une de ses extrémités et comme tranché net à l'autre extrémité ; sur cette sorte de face on remarque deux points noirs. La chrysalide est ovoïde et de couleur brune (fig. 20).

On a remarqué que les œufs des mouches entraient quel- quefois dans les magnaneries avec les feuilles sur lesquelles ils ont été pondus. Les larves qui en sortent s'appliquent sur la peau des A^ers à soie, comme nous l'avons dit précédem- ment en parlant des œufs déposés directement par la mouche sur le ver à soie. Il est difficile, en effet, d'admettre, comme quelques auteurs l'ont dit pour VOudji, que les vers ingurgi-

LA MAGNANERIE 39

tent les œufs en mangeant la feuille du mûrier. Nous sommes disposés à croire que VOudji du Japon se comporte comme YŒstrus du Bengale.

En Europe, les insectes qui s'attaquent aux chrysalides, aux cocons et aux soies sont les mêmes qui s'attaquent aux

FiG. 19. Larve, Fig. 20. Chrysalide.

FiG. 21. Ver à soie mort après la sortie des larves à^Œstrus Bombycis.

autres matières animales, telles que les peaux, les four- rures, etc. Ce sont des coléoptères de la famiUe des Dermes- tides. Le plus connu est le Dermestes cadaverinus, décrit tout d'abord par Fabricius ; cet insecte aujourd'hui cosmopo- lite nous a été importé de l'extrême Orient (fig. 22).

Fig. 22, Dermestes cadaverinus. l. Larve. 2. Nymphe. 3. Insecte parfait.

La larve est plus préjudiciable que l'insecte parfait : elle est longue de 8 millimètres, a le corps assez allongé, hérissé de poils, d'une couleur brune. On ne sait pas encore com- ment l'œuf est pondu et comment la larve pénètre dans le cocon.

40 LA SERICICULTURE

Nous citerons encore Y Alphitobius diaperinus , insecte de la famille des Diapérides, et qu'on rencontre dans le blé, la farine, etc., aussi bien que dans les cocons.

VI

LE VER A SOIE

(AIL, SeicleniDurm ; ital., Bacho, Cavallero, Bigatto, Bombice, Filugello; es^., Ilanor, Gusano da seda ; angl., Silkworm .)

Sous le terme d'éducation on comprend tous les soins dont il faut entourer les chenilles depuis l'éclosion jusqu'à la confection des cocons.

Suivant l'époque de l'année elle est faite, l'éducation est dite printanière, estivale ou automnale.

Lorsqu'on élève des races polyvoltines, c'est-à-dire don- nant plusieurs récoltes par an, on sépare avec soin les pro- duits de chaque éducation ; suivant la saison les produits sont plus ou moins estimés. C'est ce qui arrive au Japon, en Chine, dans l'Inde, etc., l'on élève des races qui donnent quatre récoltes annuellement.

En Europe l'éducation du Bombyx annuel a lieu en mai ; elle exige de vingt-huit à trente -deux jours, et peut même se prolonger quarante jours ; tandis que l'éducation d'un ver polyvoltin dure vingt-cinq à trente jours au maximum.

L'existence des vers à l'état de chenilles renferme cinq âges dont la durée varie : le premier âge dure de cinq à six jours; le second âge, cinq à six jours ; le troisième âge, six à sept

LE VKR A SOIE 41

jours ; le quatrième âge, sept à huit jours ; le cinquième âge, dix à onze jours. Ces âges sont marqués par une mue : à la fin de chaque âge, le ver change de peau, puisque celle qu'il a au début et qui se durcit peu à peu ne peut se distendre au delà d'un certain allongement du corps. Chaque fois il jaunit, cesse de manger, tient le haut du corps élevé, et de- meure dans une immobilité qui ressemble à un sommeil. Il se vide afin de diminuer de volume et rendre plus facile l'expul- sion de l'ancienne peau ; celle-ci se ride, et la pellicule supé- rieure, qui s'était endurcie à mesure que le ver se développait et qui dès lors devenait un obstacle à la continuité de la croissance, se détache en commençant par les écailles du museau; une nouvelle lame chitineuse, revêtue d'aspérités et de poils apparaît. Ce travail, opéré à l'aide de contractions successives, est terminé en moins de douze à vingt-quatre henres. Le ver sortant de mue est faible et manque d'ap- pétit; il reprend au bout de quelques heures sa vigueur.

Il y a des -races qui ne font que trois mues. La plus ré- pandue dans nos contrées est la race à quatre mues. Notons que les chenilles, dans quelques races, changent de couleur à chaque mue; que le plus grand nombre conserve la même robe, mais que d'une race à une autre cette robe varie, étant ici noire, blanche, ailleurs zébrée, plus loin rosée ou tachetée de vives couleurs, etc. ; enfin que dans une même chambrée, par suite de phénomènes d'atavisme, on trouve parfois des vers offrant plusieurs variétés de robes.

Pendant chaque âge, les soins à donner sont nombreux. Ils deviennent incessants durant les derniers âges. Considérons par exemple la nourriture, qui est la chose importante. Six repas légers doivent être servis chaque jour pendant les deux premiers âges, en ayant soin de servir le premier repas de très grand matin, et le dernier très tard dans la nuit. Il ne faut pas que le ver souffre de la faim, et comme il ronge

42 LA SERICICULTURE

les feuilles par les bords, les feuilles doivent être découpées en lanières afin qu'il puisse les attaquer facilement. Quatre repas, mais plus copieux, seront servis journellement pendant les autres âges. Des repas supplémentaires seront ajoutés, s'il est nécessaire; et ils deviennent indispensables pendant le cinquième âge. A cette période de sa vie, la chenille est in- satiable, et elle se jette avec tant de voracité sur les feuilles, alors fortes et charnues, que les ongles de ses pattes et ses mandibules, en déchirant le parenchyme, produisent un bruit très perceptible : cette époque se nomme grande frèze, ou hriffe. Lorsqu'on entre dans une magnanerie, pendant que les vers sont à la briffe, on croirait entendre le bruissement de la pluie.

. Ces règles pour la nourriture doivent être modifiées sui- vant la température : avec un temps sec et chaud les vers mangent davantage. Le nombre des repas a une importance pour la qualité de la soie.

Pendant la durée de son existence, il faut 'cueillir pour un ver à soie une quantité de feuilles qui représente, en poids, cinquante mille fois le poids que le ver avait à sa nais- sance, environ 24 grammes de feuilles. En déduisant les éplu- chures et les débris qui forment la litière, on trouve qu'un ver consomme effectivement 14 à 15 grammes de feuilles, avec une proportion très variable suivant les âges, car, pen- dant les quatre premiers âges, il consomme 3 grammes, tandis que, durantle cinquième âge, il consomme 11 grammes. En prenant comme unité la quantité consommée pendant le premier âge, on calcule que l'on aura la quantité consom- mée pendant les autres âges, en multipliant l'unité succes- sivement par 3, par 9, par 30 et par 180.

Rien n'indique mieux l'incroyable accroissement des vers à soie et l'énorme activité à laquelle leur organisme est soumis que le tableau des longueurs et des poids observés à la sortie

LE VER A SOIE 43

de chaque mue dans un ver de race française qui a produit un cocon jaune du poids de deux grammes :

MOMENT

LONGUEUR

POIDS

QUANTITÉ DE FEUILLES

DE

DE hk

DK LA. .^

QUI ONT ÉTÉ SERVIES

l'observation

CHENILLE

chenille"

PENDANT CHAQUE AGE

millimètres grammes

grammes

A l'éclosion. . .

3

0,00045

A la fin du ler âge.

8

0,00675 ou 15 fois plus

0,104

2-

18

0,04230 ou 94

0,312 ou 3 fois plus

3e

28

0,18000 ou 400

1,036 ou 9

_ 4e

45

0.73260 ou 1628

3,110 ou 30

A la maturité .

. 87

4,000C0 ou 9000

18,720 ou 180

On voitquepour 35000vers, qui sont contenus dans une once de graines, il faudra ramasser 800 kilogrammes de feuilles sur lesquels un peu plus de la moitié sera consommée.

Arrivé à toute sa croissance, le ver à soie a la forme d'un cylindre, long de 80 à 90 millimètres, présentant douze ren- flements ou anneaux membraneux qui, dans les mouvements de la chenille, s'éloignent et se rapprochent. Les trois pre- miers anneaux sont munis d'une paire de pattes, dites jambes antérieures, écailleuses, terminées par un ongle pointu. Les deux segments suivants n'ont pas d'appendice. Les quatre qui viennent après et le dernier anneau portent une paire de jambes membraneuses, dites fausses pattes : ces dix pattes, mamelons rétractiles, sont plates et munies de petits cro- chets recourbés du côté de la ligne médiane du ventre. Les six pattes antérieures servent à serrer la feuille que la chenille mange. Les dix pattes postérieures servent à fixer la chenille, à la soutenir (flg. 23).

La tête a la forme globuleuse, à paroi durcie par une épaisse couche de chitine; elle est armée de deux mandibules, pièces dures, dentelées qui se meuvent transversalement sous l'action de muscles puissants et découpent la feuille du mûrier.

Sur les flancs apparaissent dix-huit points noirs, dont les premiers sont situés sur le premier anneau à la suite du mu-

44

LA SERICICULTURE

seau, les seconds sur le quatrième anneau, puis régulièrement sur les anneaux suivants ; ce sent les stigmates, ouvertures qui correspondent aux conduits respiratoires.

Telle est rapidement esquissée l'apparence extérieure de la chenille. Nous donnons, en outre, une coupe anatomique pour montrer les organes intérieurs : on remarquera quelle im - portance considérable a le tube intestinal (fig. 24). La fonc

KiG. 23. Développement du ver à soie.

1 Œuf. 2. Ver à réclosion. 3. Ver à la première mue 4. Ver à la deuxième mue. 5 et fi. Vers avant et après la troisième mue. 7 et S. Ve-s avant et après la quatrième mue. 9. Ver parvenu à sa maturité.

tion de nutrition est évidemment prépondérante pendant l'existence du ver.

La durée de cette existence est d'environ trente jours; mais comme la durée de l'âge dépend de l'accroissement du ver, les causes qui retardent ou activent cet accroissement allon- gent ou racourcissent la durée de l'âge. Ainsi le froid rend le ver languissant et le prédispose à moins se nourrir ; la cha- leur au contraire l'excite : de la méthode adoptée par certain s éleveurs de surchauffer la magnanerie de manière à hâter

LE VER A SOIE 45

le développement des vers et réduire de quelques jours la durée de l'éducation. On remarque que les hautes tempéra- tures surexcitent outre mesure les fonctions de l'organisme, et ce ne peut être sans danger. Toutefois il est certain qu'une éducation rapide offre plus de sécurité pour les résultats.

La méthode ordinaire, qui fait durer l'éducation trente jours, veut que la chaleur soit comprise entre 23° et 25° pen- dant les deux premiers âges. On abaisse ensuite graduelle- ment cette température sans descendre au-dessous de 20°. La recommandation importante est de maintenir la tem- pérature aussi constante que faire se peut ; de combattre le

FiG. 24. Section anatomique du ver à soie. 1. Vaisseau sanguin dorsal. 2, 2. Tube digestif. 3. Appareil séricigène.

froid par le chauffage, et la grosse chaleur de l'été par le renouvellement de l'air.

La personne qui est chargée de l'éducation ne doit donc s'éloigner de la magnanerie ni jour ni nuit ; l'impressionnabilité des vers à soie est, en effet, extrême. Un orage, un coup de vent, un refroidissement subit de la température, un repas donné avec des feuilles humides de rosée, une foule de circon- stances peuvent déterminer un trouble dans les fonctions des insectes et causer un désastre. De là, la nécessité d'une sur- veillance incessante, et principalement pendant le cinquième âge. Alors que l'éducateur croit tenir la récolte, il n'est pas rare que soudain les plus belles espérances soient détruites en un jour sous l'influence d'un coup d'air qui suspend la transpiration ; ou d'une touffe [chaleur étouffante précédant

46

LA SERICICULTURE

parfois l'orage), qui gêne la respiration; ou d'une alimenta- tion malsaine qui détermine une indigestion.

Aussi les règles de l'élevage sont-elles multiples ; elles ne prévoient pas seulement le mode d'alimentation des vers et le chauffage des magnaneries, elles exigent encore, comme condition du succès une large aération et une minutieuse propreté ; nous l'avons déjà indiqué en parlant de la magna- nerie.

FiG.25. Papier" à déliter pour le premier et le dernier âges.

Pour que les vers soient bien aérés, puissent se mouvoir et respirer librement, il faut qu'ils soient espacés, clairsemés, et qu'ils aient un certain volume d'air sain. L'accumulation des vers dans un local insuffisant est une condition d'in- succès très fréquente. On espace les vers en les couvrant d'un papier percé de trous (fig. 25) d'un diamètre proportionné à la grosseur des vers et en donnant un repas dessus : les vers traversent les trous et montent sur les feuilles. On em- porte le papier chargé de vers, lorsqu'on estime qu'il y en a un assez grand nombre, et on le place sur une claie vide.

LE VER A SOIE 47

On recommence l'opération jusqu'à ce qu'on ait dégarni la place qu'occupaient les vers. On débarrasse ensuite les claies des débris des repas et des excréments, et l'on jette cette vieille litière au fumier. Cette opération, qui comprend le dédou- blement des vers et le délitement, doit être répétée à chaque mue, après que les vers sont sortis de leur sommeil, et faite avec précaution. Elle a pour but de donner aux vers une sur- face plus étendue et proportionelle à leurs dimensions ; elle a encore pour but de les soustraire aux germes morbides que les déjections peuvent contenir et aux émanations méphi- tiques qui se dégagent du fumier des litières. Pendant la durée du cinquième âge on nettoie également les claies et on enlève la litière trois jours après que les vers ont commencé à monter dans les bruyères ; jusque-là on a maintenu quelques feuilles pour fournir la nourriture aux retardataires.

11 ne faut pas oublier, afin de justifier la nécessité d'une ventilation énergique, que la peau du ver exhale avec l'acide carbonique une grande quantité de vapeur d'eau : celle-ci provient en partie de la combustion respij^atoire, en partie de l'eau ingérée dans les voies digestives avec les feuilles de mûrier qui contiennent en eau 65 pour 100 de leur poids. D'autre part, les litières exhalent également beaucoup d'hu- midité.

Aussi recommande-t-on de renouveler l'air intégralement tous les quarts d'heure. On calcule que pendant lepremierâge il faut fournir à 30 000 vers 104 mètres cubes d'air en vingt quatre heures, pendant le second âge 390 mètres cubes, pendant le troisième âge 866 mètres cubes, pendant le qua- trième âge 2080 mètres cubes, pendant le cinquième âge 8736 .mètres cubes ; ces quantités représentant et l'air devant four- nir l'oxygène à la respiration et l'air devant éliminer la vapeur d'eau exhalée.

Ajoutons que ver a besoin d'avoir la peau sèche afin de

48 LA SERICICULTURE

pouvoir exécuter les contractions à l'aide desquelles il se meut et exécute ses mues.

Quant à la propreté constante des feuilles et des ustensiles de la magnanerie, et à la nécessité de veiller avec un soin minutieux à l'enlèvement des poussières qui sont dans la litière et sur le sol, ne suffît-il pas de rappeler pour en démon- trer l'importance, les terribles ravages des maladies conta- gieuses bien connues sous le nom de muscardine, pébrine et flacherie ?

La muscardine est occasionnée par un champignon (Bo- irytis Bassiana, du nom du savant de Lodi qui l'a signalé un des premiers). Les filaments fructifères de ce parasite s'éten- dent avec l'apparence d'efflorescences blanches sur les vers dont ils envahissent peu à peu les tissus, et sur les feuilles avec lesquelles ils pénètrent à l'intérieur des organes. Cette mala- die est éminemment contagieuse; aussitôt que le duvet repré- sentant les germes du cryptogame apparaît, et que le cadavre du ver muscardine qui était d'abord rosé, devient blanc, il dissémine des spores d'où sortent les filaments.

Le ver muscardine a quelquefois le temps de faire son cocon, mais il ne se transforme jamais en chrysalide (fig. 26 et 27). Quand il est mort il se durcit, et, à cause de la moi- sissure blanche qui le couvre, prend le nom de dragée. La muscardine est toujours accidentelle, et apparaît sous l'in- fluence de grandes chaleurs combinées avec l'humidité; elle frappe ordinairement les vers après la troisième mue, et dé- termine un arrêt de la circulation chez le ver qui devient lan- guissant, engourdi, et s'éloigne de la litière. Le local il y a eu des Botrytis doit être assaini par le gaz acide sulfureux avant d'y recommencer une éducation, car les sporules du cryptogame conservent la propriété de se développer d'une année à l'autre.

La pébrine est propagée par les corpuscules ovoïdes, mi-

LE VER A SOIE

49

crosporidies, que contiennent les déjections et les caJavres des vers pébrinés. Ces germes d'infection s'attachant aux feuilles fraîches pénètrent à l'intérieur des vers sains et y développent la maladie, ou bien encore entrent dans le corps par la moindre égratignure que le vor reçoit. La pébrine est épidémique, contagieuse et se communique par hérédité : les corpuscules qui sont dans un ver pébriné subsistent dans sa chrysalide, puis dans le papillon , puis dans l'œuf du papillon

Fia. 26 et 27. Maladie de la muscardine. Ver mort avant d'avoir pu filer son cocon. Ver desséché après avoir fllé son cocon.

et reparaissent dans la nouvelle chenille. Le ver pébriné reste petit, a peu d'appétit, prend le dessous des pattes noir et comme brûlé; son corps se couvre de taches (fig. 29) et ce sont ces taches, assimilées à des grains de poivre, qui ont conduit au nom de pébrine, 'inaladie du poivre, pour désigner la maladie (fig. 28).

Le ver peut n'être pas assez corpasculeux pour que la mort survienne avant qu'il soit devenu papillon ; toutefois

4 .

LA SERICICULTURE

les corpuscuies se multiplient d'une manière effrayante pen- dant l'existence du yer, et le papillon en sera tellement infecté qu'il donnera des œufs dont les chenilles sortiront pour périr. Le local il y a eu des vers pébrinés doit être nettoyé à fond aA^ec un lait de chaux ou avec des fumigations de chlore.

FiG. 28. Ver pébriné. Un fCu grossi

Les corpuscules avaient été, depuis 1849, remarqués dans les vers pébrinés par plusieurs savants en France et en Italie, mais c'est aux patientes et savantes recherches de M. Pas- teur qu'on est redevable de la connaissance des corrélations

FiG. 20. Section de la peau montrant les taches noires. Grossissement 6 à 7 fois

existant enlre la maladie et les corpuscules, et des moyens préventifs assurant les chambrées contre la pébrine. L'ou- vrage de M. Pasteur sur les maladies des vers à soie est de 1865.

La flachcric se propnge [ar les vibrions et ferments en

LE VER A SOIE

51

chapelet que i^enferment les vomissements et les déjections des vers atteints de la maladie. Le ver a une teinte rosée ; la peau se ride et semble flétrie ; le corps est mou au toucher, en provençal /?(2?. Le ver d"abord languissant s'allonge sur les claies et les rameaux, devient immobile et périt subite- ment (flg. 30); son cadavre noircit rapidement et a une odeur infecte. La maladie vient d'un trouble dans la digestion : la feuille qui remplit le tube digestif fermente et se putréfie;

FiG. oO et 31. Maladie de laflacherie. Bruyère cl argée de vers atteints de la flacherie. Vibrions de la flacherie (vus au microscope).

alors apparaissent les vibrions bacillaires qui causent sa pu- tréfaction, et les organismes microscopiques spéciaux formant des chapelets de grains (fig. 31) qui déterminent la fermen- tation; de graves lésions se produisent dans l'estomac dont la paroi devient terne. La flacherie frappe pinncipalement les vers arrivés au cinquième âge; elle est épidémique et contagieuse; elle peut être déterminée par des feuilles échauff"ées ou mouil- lées, par une aération insuffisante, par un brusque change- ment atmosphérique, etc. Des vers faibles, provenant d'une

52 LA SKRIGIGULTUr>E

graine mal conservée et d'une incubation irrègulière la pren- nent plus facilement. Le ver peut devenir fiai au moment il file son cocon, se transformer néanmoins en papillon et même faire des œufs, tandis que lever muscardiné ne se transforme jamais en papillon.

Nous n'insistons pas sur les caractères et les causes des autres maladies qui déciment les vers à soie : notre but est seulement de montrer de quelle importance, puisque l'on ne connaît pas de moyens curatifs, sont les soins d'iiygiène pour les conjurer et pour amener à bonne fin le plus grand nombre possible des vers éclos. C'est en observant ces soins, ayant pour but d'assurer la transpiration régulière et la respiration du ver, de le préserver des variations brusques de température et de l'humidité, de ne pas compromettre la digestion par des feuilles humides, etc. , que Ton arrive à réduire la mortalité des vers, et à réaliser dans certaines éducations avec une once de graines jusqu'à 70 kilogram- mes de cocons.

Mais revenons aux vers dont l'éducation n'est terminée qu'après la formation du cocon.

Le sixième jour après la dernière mue, les vers changent de couleur; ils sont devenus plus blancs; l'extrémité du corps est jaunâtre et luisante; le canal intestinal, quia joué depuis la naissance un si grand rôle dans les fonctions du ver, se vide par de fréquentes déjections ; les vers mangent de moins en moins et perdent de leur poids. Enfin ils ont une activité toute nouvelle, et s'éloignent vers les bords des claies en levant la tête comme à la reclierche de quelque point d'appui pour s'éle - ver au -dessus de la litière. C'est qu'ils atteignent leur matu- rité, et qu'ils ont besoin de se débarrasser de la matière qui remplit les glandes séricigènes afin de pouvoir se transformer en chrysalide. La maturité est complète le neuvième jour du cinquième âge : le ver est alors transparent et mou.

LE VER A SOIE

53

La magnanière s'empresse de border les claies avec des sarments, au milieu desquels les vers les plus pressés iront déposer leur soie; ensuite elle place sur chaque claie, en les distançant de 40 centimètres, des haies formées avec des ra- meaux de bruvère, de genêt, de chêne, ou des tiges de colza, en ayant soin que la partie touffue touche à la claie supérieure et se replie en forme de voûte très aérée : c'est ce qu'on nomme la cabane (fig. 32), qui devra être terminée le huitième ou le neuvième jour. On voit alors les vers s'élan- cer en grand nombre vers ces cabanes : ils montent à la bruyère suivant le langage consacré. ils choisissent une

Fig. 32. Cabanes. i. Commencement do la construction. 2. Cabane chargée de cocons.

place et se mettent à vomir la soie. S'il y a des vers retarda- taires sur la claie, on les délit9 afin de bien nettoyer la claie ; on les dépose dans un autre lieu ; on continue à les nourrir jusqu'au moment ils manifestent le désir de coconner et doivent être portés à la cabane. Ces vers retardataires sont nommés dèmamures.

Il y a des vers qui, n'ayant pas la force ou le temps d'aller jusqu'à un point d'appui, jettent la soie çà et et forment comme une nappe. Mais c'est l'exception. Presque tous finissent par atteindre une place qui leur convient, et, par un réseau irrégulier, délimitent un espace de neuf centimètres

LA SEniCICULTURE

cubes environ, dont ils s'emparent et dans lequel ils con- struisent une sorte de nid ovoïde (fîg. 33). Fixé par ses pattes postérieures le ver balance la tête et dépose son fil soj' eux en décrivant des co qui se superposent comme des écailles imbri- quées. Lorsqu'il a formé la calotte supérieure, le ver se retourne lentement, continuant toujours de travailler à la paroi de son nid, se fixe en sens inverse, et crée la calotte inférieure ; pendant ce travail, il est tantôt ployé en deux, tantôt recourbé, tantôt suspendu, prenant les positions les

FiG. 33. Premier travail du ver construisant son cocon.

FiG. 34. Vue grossie du réseau formé.

plus complexes. Les fils déposés étant humides et gluants se collent les uns aux autres; ils sont excessivement minces et laissent voir le ver travaillant à l'intérieur. Le ver ne s'arrête jamais, parce que l'émission de la matière soyeuse est elle- même continue jusqu'à ce que les glandes qui la sécrètent se vident entièrement; lorsqu'il est arrêté dans ce travail, par une cause majeure, il périt. Une seconde enveloppe sem- blable à la première (ces coques se nomment vestes), est en- suite tisséa, puis une troisième et ainsi de suite (flg. 3i). Lors-

LE COCON

qu'il n'a plus de matière à déposer, le ver se trouve au centre d'une chambre complètement fermée, et imperméable grâce à la gomme qui colle les fils et grâce surtout à la dernière couche gommeuse dont il tapisse les parois intérieures. Le nombre total des vestes est de trente environ ; elles sont toutes parfai- tement uniformes.

Le travail est terminé en trois ou quatre jours.

Il n'est i^as rare de voir deux vers et parfois trois vers se réunir pour construire un cocon ; cela arrive souvent lors- que l'espace leur manque, parfois c'est une habitude de race. Mais ce cocon, formé par deux ou trois tissus enchevê- trés, ne peut se dévider et est impropre à la filature. Les cocons doubles ou douj^pions déprécient donc une récolte et doivent être évités; leur proportion varie suivant les races et suivant les circonstances de l'alimentation ; normalement, on les tolère dans une proportion de 4 à 8 pour 100.

VII

LE COCON

(Ail., Galetten ital., Bozzolo, Galetta, Filugello, Co - chetto; esT^., Capuïlo; angl., Cocoon.)

La cueillette des cocons, ou décoconnage se fait le septième jour après la montée. Pour s'assurer que les vers ont fini leur œuvre et sont transformés en chrysalides, on prend quelques cocons çà et et on les secoue : si l'on entend un choc contre les parois du cocon, c'est que la chrj'salide est formée : on dérame dlov&, c'est-à-dire on défailles cabanes, en ayant

5(5 LA SERIGICULTLTxE

soin d'ôter des branches les cadavres des vers qui sont morts sans avoir pu filer, et les cocons tachés c'est-à-dire ceux dans lesquels les vers se sont vidés et ont crevé. Les bons cocons perdraient de leur valeur s'ils étaient salis par le contact de ces impuretés.

Le lendemain du déramage, on débave les cocons. Cette opération du déhavage consiste à enlever les filaments soyeux qui ont été jetés les premiers par le ver et qui ne sont pas acceptés par les filateurs comme faisant partie du cocon. Ils constituent ce qu'on nomme le déchet de la magnanerie, la blaze.

Les cocons débavés sont de suite portés sur le marché : ils n'ont en effet de valeur marchande et ne sont propres à la filature qu'autant qu'ils n'ont pas été percés par le papillon, et que le fil soyeux composant la coque, n'ayant pas été brisé, peut se dépelotonner.

Une autre raison de se hâter, c'est qu'à dater du neuvième jour après la montée le poids du cocon commence à diminuer, les matières aqueuses que contiennent les chrysalides s'éva- porant progressivement. Mais il faut que la chrysalide soit formée : car transporter des cocons dans lesquels les vers tra- vaillent encore, c'est exposer ceux-ci à l'asphyxie et à la décomposition, et par suite perdre les cocons qui se tachent d'un liquide brun noirâtre dont la soie est altérée, et qu'on nomme alors 7nagnaudes.

Le maximum qu'une once de graines européennes pesant 25 grammes et renfermant environ 35 000 vers ait donné en poids, lorsque les cocons ont été déramés et débavés, est 65 kilogrammes. Théoriquement on pourrait compter sur 80 kilogrammes, car un beau cocon annuel, frais, de grosseur moj^enne, pèse plus de 2 grammes; mais beaucoup de petits vers sont laissés par mégarde sur la litière pendant le premier âge, et puis, à défaut de la maladie, les différences dans la

LE GOCOxN 57

constitution et le développement des vers obligent d'en aban- donner un certain nombre dans le cours de l'éducation. Le rendement de 40 kilogrammes à l'once est ordinairement considéré comme très satisfaisant.

Les cocons des Bombyx mori n'ont que deux couleurs ; le jaune ou le vert. Mais dans chacune de ces nuances on trouve toutes les teintes dégradées jusqu'au blanc. La couleur de la bave est la même que l'on rencontre dans le sang de la che - nille. La bave ne se colore que dans le réservoir, car la fibrome est blanche.

Les cocons des chenilles qui se nourrissent des arbres au- tres que le mûriersont, presque tous, d'une nuance très fon- cée : grise, fauve, orangée, brune. Ils sont beaucoup plus variés dans leur coloration dont on ne connaît pas encore le principe.

Quelle que soit la couleur, elle n'est pas inhérente à la soie : en traitant convenablement par des mélanges acides ou des mélanges alcalins la matière soyeuse, on peut enlever la couleur, et obtenir une soie décreusée de couleur blanche qui est la fibroïne pure.

La forme dans les cocons des Bombyx mori, est très diverse : ovoïde, conique, sphérique, cintrée légèrement ou profondément en forme de pilon {pestellini disent les Italiens).

On s'accorde à regarder comme les meilleures conditions extérieures dans un cocon :1a forme ovale, ou très légère- ment déprimée au centre ; une grosseur moyenne, c'est-à-dire de 2 centimètres de diamètre sur 3 1/2 de longueur; des extrémités arrondies et résistant sous la pression du doigt ; un grain régulier et fin. Ce n'est pas à dire qu'on ne trouve pas de bons cocons dans ceux qui ont les extrémités poin- tues ou un grain grossier.

Les dimensions varient considérablement comme on le voit par la planche ci-contre (fig. 35 à 37).

58

LA SERICICULTURE

En ne considérant que les races domestiques annuelles ou polyvoltines, on constate dans leurs cocons que le grand axé varie du maximum 41 millimètres au minimum 26 milli- mètres, et le petit axe de 21, maximum, à 11, minimum.

La contexture est tantôt serrée et formant un grain fin, tantôt lâche avec une surface boursoufflée, tantôt molle et sans consistance. On nomme cocons satinés ceux qui ont un grain peu compact, et qui sont comme élastiques quand on les touche : cette disposition tient à ce que les vestes comjDosant

1 2 3

FiG. 35, 36 et 37. Spécimens de cocons ds vers à soie du mûrier. 1 et 2, cocons do vers sauvages, 3, cocon de ver domestique .

la coque n'ont pas une adhérence parfaite et présentent des intervalles entre elles. Les cocons satinés sont fréquents dans les pays chauds.

Les cocons des Bombyx mori, les seuls que nous étudions ici, ont à peu près régulièrement 15 pour 100 de leur poids en matière soyeuse; mais les longueurs des baves ont comme limites extrêmes 200 mètres trouvés dans un petit cocon sa- tiné asiatique et 1200 mètres trouvés dans un gros cocon cévennol. Il ne faut pas s'attendre cependant à ce que les longueurs des baves soient proportionnelles au volume appa-

LE COCON

59

rentdes cocons : il y a de grosses chenilles qui sécrètent moins de soie que des chenilles plus petites.

Pour donner une idée de la Yariété des poids des cocons en matière soyeuse, disons que pour faire le poids d'un kilo- gramme il faut en cocons secs de 4250 à 2200 cocons s'il s'agit de races annuelles ; et de 4000 à 5000 cocons des races poly- voltines asiatiques.

Dans une récolte de cocons on élimine comme défectueux : les faibles, qui sont peu fournis en soie ; les chiques ou

FiG. 3S. 1 et 2. Rondotia menciana. Fiu. 39. 3. T/ieophila mandarina.

fondus^ dans lesquels les vers sont morts avant de se trans- former en chrysalides et se sont putréfiés; les tachés, qui sont de bons cocons mais malheureusement souillés par le contact des chiques; les étranglés, dans lesquels les parois inter- médiaires entre les hémisphères des extrémités sont minces et fortement ^déprimées (le ver ne s'est pas arrêté en passant d'un hémisphèrej à l'autre et n'y a pas déposé la même épaisseur de soie).

CO LA SERICICULTURE

Lorsque le Bombyx morl n'est pas élevé domestiquement et ne trouve pas à sa portée une cabane de bruyère il peut facilement fixer son cocon, il développe, en forme de lanières, les premières vestes qui constituent ce que nous avons nommé blaze; c'est un véritable cordon avec lequel il attache son cocon, ici sur la feuille de l'arbre, à une des tiges. C'est le moyen d'empêcher que les orages et les vents n'emportent le berceau mobile de la chrysalide (fig. 38 et 39).

Nous représentons tels qu'on les rencontre sur les mûriers en Chine, près du lac Taï-hou, les cocons de deux espèces de vers à soie, vivant à l'état sauvage, c'est-à-dire en plein air; le Theophila mandarina et le Rondotia menciana.

Le cordon d'attache, faible ici, en raison de la petitesse des cocons, augmente en dimension et en consistance suivant le volume des cocons qui doivent être consolidés ; les vers à soie sauvages autres que ceux du mûrier, les Aniherxa, par exemple, font des cocons deux et trois fois plus gros que nos cocons de Bombyx mari, aussi attachent-ils ces cocons avec des cables excassivement solides (fig. 40). Les Philosamia collent en outre, fortement leurs cocons à la feuille de l'arbre nourricier et replient cette feuille comme en berceau (fig. 41).

Le triage de cocons, suffisant pour les filateurs qui doi- vent rechercher les cocons étoffés, chargés en bonne soie, et facilement dévidables, ne suffit plus pour les grain eu rs qui doivent préparer les semences de la récolte suivante. La loi de l'hérédité est que l'œuf fécondé est la continuation des gé- nérations précédentes ; il conserve donc toutes les qualités et tous les vices du ver qui s'est transformé en papillon. Aussi pour le graineur l'aspect des cocons n'est pas un critérium : ses préoccupations doivent s'étendre à la vie entière du ver producteur de ce cocon, à sa robusticité constante, à l'ab- sence de maladie dansla magnanerie d'où il provient; un cocon faible peut avoir été fait par un ver très sain, qui a été acci-

LE COCON

Gl

dentellement troublé dans son travail, et qui sera un excellent reproducteur.

Il y a donc réellement deux éducations différentes : l'une s'arrêtant à la récolte des cocons et aj'ant pour clôture la vente à la filature de la matière première, l'autre se pour- suivant bien au delà de la récolte des cocons et prenant fin par la vente des œufs pour la récolte suivante.

FiG. 40. Anlherœa mylilta.

FiG. 41. Philosamia Walkeri,

Pour le magnanier, arriver au plus grand nombre possible des cocons en évitant les cocons défectueux, tel est le but : il le réalise par le choix de la race et parles soins de l'éducation. Or les soins sont plus faciles à donner à une petite éducation. Aussi doit--on conseiller à ceux qui veulent élever des vers à soie d'éviter les grandes agglomérations il est bien difficile de maintenir des conditions hygiéniques suffisantes. D'ailleurs,

G2 LA SERICICULTURE

les petites éducations faites par une famille avec des mûriers qui lui appartiennent sont celles qui d'une part permettent de réaliser le coût le moins élevé de frais, et d'autre part offrent la chance d'obtenir le plus grand rendement en cocons.

Rappelons, en terminant, quelques chiifres qui peuvent avoir de l'intérêt pour celui qui veut élever des vers à soie.

Pour une onced'œufs pesant 25 grammes on estime que les vers, au moment de leur naissance, doivent peser 17 grammes. Si donc on pèse les petites clienilles, la perte résultant de l'éclosion imparfaite sera donnée par la différence entre 17 grammes et le poids trouvé.

Le coût de la main-d'œuvre doit être calculé pour trente jours, durée minimum d'une éducation.

Pendant l'éducation des vers, formant le poids de 17 gram- mes à leur naissance, 800 kilogrammes de feuilles devront être cueillis : la quantité peut être diminuée par la qualité plus nutritive de la feuille. lOOkilogrammes de feuilles repré- sentent 3 francs pour un propriétaire ; ils coûteront, si on les achète, 5 ou G francs sur pied avant la cueillette, et 10 à 12 francs sur le marché, c'est-à-dire cueillis. . Au coût de la feuille et de la main-d'œuvre doivent être ajoutés, pour compléter le débit de l'éducation, les autres frais, tels que blanchissage de la magnanerie, acliat de papier, achat de bruyères pour le ramage, chauffage, etc.

Le crédit du compte d'éducation sera formé par le produit de la vente des bons cocons et des déchets. Avec 17 grammes de petites chenilles, issues d'œufs sains, c'est-à-dire indemnes delapébrine, appartenant à une race robuste et bien appro- priée à la localité, la récolte peut atteindre 65 kilogrammes de cocons; elle peut être excessivement réduite si les soina manquent et si la direction de l'éducation est défectueuse.

On calcule qu'on récolte un kilogramme de cocons par IG kilogrammes de feuilles consommées.

LE PAPILLON G3

On dit encore qu'en supposant une perte de moitié dans let vers pendant réducation, et en tenant compte des déchets des cocons lorsqu'on les dévide, décliets évalués à 28 à 33 pour 100, il faut avoir au début quinze raille vers à soie pourpro- duire 1 kilogramme de soie grège, car on estime que de GOOO à 7000 formeront leurs cocons.

En résumé, l'éducation des vers à soie, soumise à tant d'aléas, doit être tenlée seulement lorsque l'on a la feuille de mûrier et la main-d'œuvre à des conditions suffisamment modérées pour que l'on puisse espérer couvrir les frais en vendant les cocons à un prix peu élevé, c'est-à-dire 3 fr. 50 le kilogramme pour la France.

VIII

LE PAPI LLON

(Ail. Seidenschmetterling ; ital., Farfalla, Brendola, Barhello; esp., Mariposa ; ang., Mooth.)

Les cocons, qui ont été choisis et réservés pour faire le grainage, sont enfilés en forme de chapelet et suspendus dans une pièce très aérée, sèche, peu éclairée, chauffée à 20° envi- ron, où les papillons doivent naître. s'accomplissent les transformations de la chenille en chrysalide, puis de la chrysalide en papillon.

Le dixième jour après sa dernière mue, le ver, renfermé dans le cocon qu'il a terminé, change d'aspect. 11 a le corps raccourci par le plissement profond de la peau contre les anneaux ; les glandes sêrigènes et le canal intestinal ont été

64

LA SEIUGIGULTURE

vidés et ne tiennent plus de place ; le ver a perdu moitié de sa longueur et moitié de son poids (fîg. 43). Les liuit jambes membraneuses ou fausses pattes et l'éperon se sont flétris. Une nouvelle cuticule épidermique se forme sous l'ancienne, comme cela se passait au moment des mues. Le ver tient la tête du côté de la partie supérieure du cocon et est dans cette immobilité que nous avons déjà signalée lorsqu'il s'apprêtait à muer.

FiG. 42. Ver ayant fini son cocon.

Mais, cette fois, ce n'est plus une larve munie d'ap- pendices saillants et capables de se mouvoir. La dépouille étant rejetée, trois jours environ après que le cocon a été achevé, une masse ovoïde presque inerte apparaît; c'est la chrysalide (fîg. 43). La métamorphose s'est opérée par grada- tions lentes et continues; et dans la chrysalide molle, humide, de couleur jaune clair, on peut reconnaître la correspondance des nouveaux organes avec les anciennes parties de la larve, par exemple des antennes avec les anciennes mandibules, des ailes avec les parties latérales des anneaux du thorax. Les organes de nutrition, œsophage et tube intestinal, si développés dans la chenille se réduisent considérablement; l'organe

LE PAPILLON

65

sèricigène s'est affaissé; les organes de la reproduction pren- nent une importance de plus en plus marquée.

La follicule abdominale, qui a été la première rejetée par le ver, et le reste delà peau de la chenille, que le ver fait écla- ter sur la ligne dorsale pour s'en débarrasser, sont poussés vers la partie inférieure du cocon. Il semble que l'insecte parfait, pour sortir de sa prison, se sert de ce paquet comme point d'appui.

FiG. /,3. Chrysalide.

La chrysalide ne tarde pas à se durcir; l'humeur, qui suin- tait de son corps au début, sèche et devient une sorte de vernis brun qui colle toutes les parties.

A la moitié antérieure est une carapace ; la moitié posté- rieure est formée d'anneaux mobiles; à l'intérieur, "les tissus se sont désagrégés en une infinité de globules microscopiques qui rappellent la substance vitelline de l'œuf.

On peut, en réalité, dire que la chrysalide est pour le papil Ion ce que l'œuf est pour la chenille. Comme pour affirmer cette analogie entre les phénomènes physiologiques de la vie des chrysalides et de ceux de la vie des œufs du bombyx, de récentes expériences ont prouvé qu'il était possible de

5

LA SERICICULTURE

retarder la transforma tion de la chrjsalide en papillon en la tenant dans une température froide.

Il y a certains vers à soie, tous d'espèces sauvages, lePhi- losamia cynthia par exemple, dont la chrysalide ne se transforme qu'après ]3lusieurs mois et subit, comme l'œuf du bombyx, l'influence de l'hivernage.

La chrj^salide respire ; son sang circule; elle assimile cer- taines substances, elle en secrète ou exhale d'autres {fig. 44). Et chez elle, comme chez le ver, l'activité de la respiration et de tous les actes de nutrition en général est subordonnée à la température ambiante.

Fig. 44. Section auatomique de la chrysalide femelle.

1. Vaisseau sanjuin dorsal. 2. Système nerveux. 3. Poche stomacale. 4. Poche cœcale

5. TubeS ovariques.

Les cocons récoltés six jours après la montée des vers papil- lonnent au bout de dix ou quinze jours avec une chaleur de 30 à 35°, au bout de dix-huit ou vingt jours avec une chaleur de 20 à 25" . On retarderait le papillonnage jusqu'au prin- temps en tenant les chrysalides dans une cave avec une température de 10°. Tenues dans une température à 0 degré, les chrysalides ne meurent qu'au bout de quatre mois. Expo- sées à une chaleur de 80°, elles périssent instantanément. En moyenne, on doit placer la chrysalide dans une chambre ayant une température de 18 à 22° et à l'abri de l'humidité.

Il faut que la chambre naît le papillon soit peu éclairée, parce que la grande lumière inquiète et trouble l'insecte.

LE PAPILLON 67

Nous ne suivrons pas dans la chrysalide le travail de réor- ganisation qui fait qu'au bout de douze ou de quinze jours, suivant la chaleur de la chambre, un insecte parfait, le papil- lon, rejetant la pellicule de la chrysalide, sort du cocon.

La sortie du papillon a lieu généralement de 5 à 8 heures du matin, et les papillons d'une chambrée sortent pendant plusieurs jours, suivant la température, et non simultanément. C'est avec la carapace couvrant la tête qu'il frappe contre la paroi supérieure du cocon pour écarter les mailles du - seau et préparer l'ouverture à travers laquelle il se hisse au dehors en se servant de ses pattes et de ses antennes. Aupa- ravant, il a émis, par la bouche, quelques gouttes d'un liquide alcalin qui amollit la gomme collant les parois du cocon et qui facilite l'écartement des fils. Cette liqueur est d'après le docteur Filippi, sécrétée par des glandes de couleur orange très vif qu'il a découvertes aux côtés de l'estomac, vers la partie supérieure, dans la chenille.

Une autre liqueur rougeâtre peut aussi être évacuée par le papillon au moment l'abdomen est comprimé à la sor- tie : c'est la liqueur mêlée d'acide urique que contient la poche csecale ; ordinairement le papillon ne l'évacué qu'après le désaccouplement .

Le papillon est d'abord humide, et a les ailes épaisses, plissées et pendantes : mais après un quart d'heure, les écailles sont devenues sèches, les ailes se sont étendues en se déplissant.

La forme des premières ailes est assez allongée, falquée dans le bout ; la forme des ailes postérieures est plus arron- die. La cavité du thorax est presque entièrement remplie par les muscles moteurs des ailes et des pattes.

Le papillon femelle est volumineux, a un gros ventre et les antennes déliées (fig. 45).

Le mâle est petit, a un ventre restreint, pointu; ses an^

68

LA SERICICULTURE

tenues sont très développées (fig. 46). A peine né, il se met à voleter, vibrant les ailes avec force, à la recherche d'une femelle. Toutefois les papillons de ver à soie ne s'élèvent pas en l'air, et ne volent pas comme les autres papillons.

Fig. 45. Papillon femelle.

La seule fonction des papillons c'est, en effet, la reproduc- tion. Les organes reproducteurs, qui étaient embryonnaires dans le ver, ont pris un grand développement dans la chry- salide. '

La femelle a huit tubes ovariques distendus par les œufs; ceux-ci au nombre de quatre-vingt à quatre-vingt-dix dans chaque tube, sont complètement formés jusqu'à une très

FiG. 46. Papillon mâle.

petite distance des origines de ces tubes (fig. 47). Les huit tubes, près de la pointe de l'abdomen, se groupent quatre par quatre en deux troncs qui s'unissent eux-mêmes en un seul conduit, VoDiducle. C'est en passant dans l'oviducte que les œufs sont entourés par les zoospermes fécondateurs. Chaque

LE PAPILLON 69

œuf, après avoir été fécondé, est recouvert ^ar un liquide gluant que versent dans l'oviducte deux glandes dites glandes du vernis.

L accouplement peut durer de douze à vingt-quatre heures. Mais on a remarqué que cet accouplement illimité donnait un grand nombre de pontes médiocres ou nulles : la règle est donc de l'interrompre au bout de six heures, durée re- connue suffisante.

On doit de même limiter la ponte de la femelle, et recueillir les œufs qui ont été pondus pendant les premières trente -six

FiG. 47. Section anatomique d'un papillon femelle.

Viiisseau sanguin dorsal.. 2. Système nerveux. 3. Œsophase. A< Poche à nir. 5. Vésicule ehilifère. 6. Tubes ovariques (chapelets d'œufs;. 7. Poche cœralo.

heures. La ponte, en effet, se prolonge, sans cette précaution, pendant trois jours. La femelle peut donner jusqu'à sept cents œufs, et pendant les trente-six heures elle en dépose en moyenne quatre cent cinquante.

On dit que la longévité de la femelle est à observer; sa vie moyenne normale est de dix à quinze jours, lorsque l'insecte est tenu dans des conditions nécessaires pour que ses fonctions de nutrition s'opèrent régulièrement. Il ne faut pas oublier, en effet que l'insecte respire actuellement par les stigmates, placés sur les côtés des sept premiers anneaux de l'abdomen, et qu'il exhale de l'acide carbonique et de la vapeur d'eau.

70

LA SERICICULTURE

La femelle est déposée, aussitôt après l'accouplement sur un morceau de calicot, ou de drap sans duvet, ou de coton : elle y pond ses œufs sur un très petit espace car elle se meut à peine. Nous avons déjà dit qu'on peut laisser les œufs sur la toile, ou bien les en détacher : si on doit les détacher, l'opéra- tion ne se fera qu'un mois après la ponte. Tout d'abord, les œufs doivent être lavés à l'eau froide afin de les dépouiller de toute souillure. Lorsque, plus tard, on veut les déta- cher, on les racle souvent avec un couteau à tranchant émoussé.

FiG 48. Cellule pendant la ponte.

Pour plus de sécurité, comme nous l'avons dit en parlant des œufs, les graineurs, jaloux de leur réputation, font le grainage cellulaire. Ils isolent chaque femelle dans un petit sac de toile ou de tarlatane nommé cellule, la ponte et le cadavre de la femelle demeurent renfermés, le cadavre devant être soumis plus tard à un examen microscopique (fig. 48). Etant admis qu'un papillon corpusculeux peut avoir une por- tion de ses œufs infectés par les germes des corpuscules, tandis que les exempts de corpscules ne donnent jamais nais- sance à un ver pébriné, les graineurs classent la ponte des chambrées d'après le nombre des papillons infectés qu'ils ont rencontrés. Les œufs des papillons qui ont été trouvés sans corpuscules sont réservés pour les éducations à faire en vue de

LE PAPILLON 71

la reproduction. Les œufs des papillons qui sont peu corpuscu- leux peuvent être livrés aux magnaniers : c'est de la graine industriellement bonne, en ce sens que les vers écloront bien et feront leurs cocons. L'expérience a démontré que la propor- tion de 10 pour 100 pouvait être tolérée parmi les papillons corspusculeux.

Par des sélections successives, les graineurs sont arrivés à pouvoir livrer, même aux magnaniers, de notables quantités de graines absolument saines. Aujourd'hui des races sont reconstituées qui donnent pleine confiance.

Mais l'absence des corpuscules n'offre aucune garantie contre les maladies autres que la pébrine. Elle ne dispense pas de surveiller exactement la conservation des graines pendant l'hiver, ni démultiplier les soins pendant l'éducation afin d'évi- ter les accidents qui affaiblissent les vers et portent le trouble dans leur respiration, qui empoisonnent les feuilles, etc.

En ce qui concerne la flacherie, on n'est pas encore fixé sur les ferments et vibrions qui se trouvent dans les vers flats ; mais la prudence veut qu'on écarte tous les papillons qui viendraient d'une magnanerie a sévi cette maladie, les vers qui ont produit ces papillons étant forcément affaiblis, et les vers qui naîtront des œufs étant fatalement frappés de débilité.

On voit avec quelle attention les graineurs doivent surveil- ler, dans chaque chambrée isolée, depuis leur naissance, les chenilles qu'ils veulent élever ; avec quel soin ils doivent di- riger l'éducation afin de s'assurer, par la nourriture, par les précautions hygiéniques, par l'élimination des vers débiles et maladifs, une chambrée de vers robustes qui promettent de bons reproducteurs. Ils ont, de plus, à étudier les diffé- rentes races, parce que, par des croisements intelligents, ils peuvent modifier les cocons et la soie, et aussi préparer des races qui, dans des conditions topographiques et météorolo-

72 LA SERICICULTURE

giques déterminées, donneront plus de satisfaction aux ma- gnnaiers. Leur attention se portera, enfin, sur la quantité de cocons doubles A'US dans la chambrée, car il y a des races, frappées, sous se rapport, d'un Adce héréditaire et pouvant donner jusqu'à40 pour 100 de cocons doubles dans une récolte.

Le graineur soigneux sera toujours récompensé de ses peines : les éducateurs, qui cherchent un revenu dans la vente des cocons, savent très bien apprécier les graines avec lesquelles ils obtiennent une économie de main-d'œuvre, des vers robustes gaspillant moins de feuilles, et une augmen- tation de recette par le plus grand nombre de cocons récoltés.

Aussi, dans l'éducation des vers à soie qui doivent servir de reproduction et dont on doit recueillir les œufs, les frais ne comptent pas. L'once de graines atteint le prix de dix à quinze francs, et avec un kilogramme de cocons on obtient de deux onces à deux onces et demie de graines. Le raisonnement indique qu'en prenant certaines précautions on peut élever ce rendement. En effet puisqu'un papillon femelle pond de 400 à 500 œufs, 70 à 80 femelles fournissent les 35.000 œufs devant composer l'once de graines. Or un cocon frais ren- fermant une chrysalide femelle pèse, dans nos belles races annuelles, plus de trois grammes : donc en choisissant d'avance les cocons, de manière à limiter le nombre des mâles et à multiplier les femelles dans un kilogramme de cocons, on peut espérer augmenter le rendement et atteindre jusqu'à quatre onces de graines. De le prix très élevé qu'on accorde pour les cocons de grainage : prix plus que double du prix des cocons destinés à la filature.

STATISTIQUE 73

IX

STATISTIQU E

La statistique d'une récolte doit comprendre la quantité de graines, en onces (de 25 à 30 granames), mises à l'éclosion, et la quantité de cocons, en kilogrammes, récoltés. Or ces ren- seignements ne sont publiés que pour la France et l'Italie, et encore depuis un petit nombre d'années.

De plus, prendre le résultat dans une année déterminée ce n'est pas avoir l'expression véritable de la force produc- tive du pays. Rien, en effet, n'est plus aléatoire que la ré- colte des cocons : elle est influencée par les intempéries, par les procédés d'éducation, par les maladies locales, par la qualité des graines, etc., etc.

Considérons par exemple la France : la récolte des cocons sous la Restauration est de 12 millions de kilogrammes; trente ans plus tard, en 1850, elle s'élève à 25 millions ; vingt- cinq ans plus tard, en 1876, elle descend à 2 500 000; elle remonte à près de 9 millions en 1887.

Chaque pays a donc, tour à tour, ses vicissitudes. Tel est cruellement frappé pendant une période de vingt ans qui se relève brillamment pendant la période suivante.

D'autre part, pour les contrées les statisticiens ne sont aidés par aucune publication, les évaluations ne sont qu'ap- proximatives et varient singulièrement entre elles : ainsi pour l'Asie centrale, se trouvent des contrées séricicoles impor- tantes, Bokhara, Khotan, Kouldja, etc., les estimations de la production de la soie oscillent entre 500 000 kilogrammes et 2 millions de kilogrammes.

74

LA SERICICULTURE

Nous avons cherché à établir dans un tableau qui ne cor- respond à aucune année précise, et qui représente la situation pendant le dernier tiers du xix° siècle, la part qu'on pourrait attribuer à chaque pays séricicole. Nous avons donné en re- gard de l'estimation moyenne le maximum qui a été atteint dans le courant du même siècle. Le lecteur qui voudra avoir des données plus précises, plus actuelles, devra se reporter aux statistiques annuellement publiées et aux évaluations faites par les auteurs qui se sont occupés de l'industrie de la soie.

Du reste, nous reviendrons sur la comparaison des diffé- rents pays séricicoles, et sur l'influence qu'ils ont acquise dans le commerce des soies.

RECOLTES AU XIX^ SIECLE

MOYENNE

Pendant le dernier tiers du siècle

EUROPE

Italie 40.000.000

France 10,000.000

Autriche (Tyrol) E.500.000

Turquie 1.600.000

Espagne 1.000.000

Grèce 400.000

Portugal 250.000

Tessin et Grisous 180,000

Roumanie et Bulgarie. 180.000

ASIE

Chine. . . Japon. , , Indo-Chine. Inde. . .

Corée. . . Asie centrale. Turquie d'Asie. Perse. . . . , Caucase. . .

56.610.000

130.000.000 35.000.000 15.000.000 12.000.000

. 180.000 9.000.000 6.500.000 4.500.000 4.000.000

216,680.000

MAXIMUM Dans le courant du siècle

65.000.000

25.000.000

4.000.000

7.000.000

10.000.000

1.000.000

500.000

300.000

270.000

1.113.070.000

MAXIMUM

Inconnu

10.000,1 L-O 15.000.000 14.000.000

STATISTIQUE 75

Nous laissons décote la production dans les États-Unis, le Mexique, l'Uruguay, le Chili, le Maroc et l'Océanie, qui apportent cependant un certain appoint.

D'après ces chiffres approximatifs, on voit qu'on peut éva- luer à 300 millions de kilogrammes la quantité de cocons produits par les bombyx du mûrier, et récoltés dans toutes les parties du monde pour être transformés en soie.

LIVRE II LES PRODUITS DU COCON

La filature et le moulinage

I. Dètinilions. II. La bave: appareil sérieigëiie ; composition de la bave, fibrome et grès; réunion des deux baves pour former le brin du cocon; aspect et qualités du brin, couleur, grosseur, ténacité, élasticité. III. La grège ; fournoyage des cocons; battage; tirage; influence de la croisure, de la vitesse de l'aspe et de la chaleur de l'eau sur les qualités de la grège, netteté, grosseur, ténacité et élasti- cité; tendances au tirage automatique; modes variés du pliage des grèges. IV. La soie moulinée: dévidage; piirgeage; doublage; torsion; moulin rond et moulin ovale, leurs organes; apprêts divers, filage et tors; pliage des flottes, la capiurc. V. Les décliets de soie: schappes, fantaisies; historique de la filature mécani- que; statistique de la production des filés. - VI. Les soies sauvages: tirage des cocons; vers à soie sauvages du mûrier. Theophila et Rondotia ; les vers à soie sauvages qui produisent la soie lussah, Anlkenea yama-mai, Antheraia Pernyi, AntheriBi mylitta; statistique de la produ ;tion des soies sauvages. VIL Opéra- tions qui précèdent la vente : conditionnement; appareil Talabot-Rogeat-Perioz ; titrage; vérification des apprêts; mesurage de l'élasticité et de la ténacité; décreu- sage.

DEFINITIONS

Le nom de soie donné à la matière sécrétée par la chenille a été appliqué à tons les composés de cette matière. Toute- fois le commerce a donner des désignations spéciales à ces divers produits : il les a à.èn.ommQ^ bave, grège, trame, organsin, déchets.

La bave, c'est la soie qui forme le cocon.

La grège, c'est la soie obtenue en réunissant plusieurs baves ; c'est le produit industriel du travail effectué dans l'usine que l'on nomme fdature : de cet autre nom, soie filée.

78 LES PRODUITS DU GOCON

La (rame et l'organsin sont les soies formées en réunis- sant et tordant ensemble plusieurs grèges. Gomme la torsion est nommée ouvraison, et comme l'usine se fait le travail s'appelle moulin, on se sert également pour désigner ces pro- duits des noms soie ouorée ou soie moulinée.

Les déchets sont les soies que l'on produit en peignant et filant les débris de tous les produits sus -nommés.

Nous allons successivement étudier ces différentes soies, et examiner les opérations qu'on leur fait subir avant qu'elles entrent dans la consommation.

II

LA BAVE

- (Ital., Bava; esi^.,Baba; angl., Silkworm thread ; alL, Seidenstoff.)

La matière filamenteuse est sécrétée à l'intérieur de l'orga- nisme par deux glandes placées symétriquement au-dessous du tube digestif. Lorsqu'on a fait une incision dorsale à l'in- secte, on aperçoit facilement les deux boyaux brillants, longs, formant de nombreux replis, qui composent l'appareil sérici- gène.

Chaque glande se compose de trois parties qui ont un volume différent, et, il semble, une fonction spéciale.

La partie postérieure, que Cornalia, dans sa magnifique Monographie du bombyx du mûrier, nomme partie glan- duleuse, est un tube long de 15 millimètres, large de 1 mil- limètre, qui forme des circonvolutions multiples. C'est que s'élabore une matière blanche nommée fibroine, la véritable soie.

LA BAVE 79

La partie moyenne plus courte, plus renflée, est comme un réservoir dans lequel débouche le tube postérieur. Ce réser- voir a 7 centimètres de long et 3 millimètres de diamètre. Les parois du réservoir, tunique parcourue par les épanouisse- ments des trachées, renferment des cellules glandulaires assez nombreuses qui sécrètent une matière, un peu plus oxydée que la flbroïne, appelée le grès. La formation du grès est posté- rieure à celle de la fîbroïne : il vient envelopper comme d'une gaine la masse de fibroïne accumulée dans le réservoir, et cette gaine, lorsque la chenille s'apprête à faire le cocon, ne présente pas dans les différentes sections du réservoir la même épaisseur partout. Le grès est plus accumulé près de la sortie du réservoir, ce qui explique pourquoi le brin, au début de l'excrétion, est plus chargé de grès.

La partie antérieure de la glande séricigène est la plus courte. C'est un tube long de 4 millimètres dont le calibre va en diminuant : l'ouverture du côté du réservoir a un dia- mètre dix fois moindre que celui du réservoir, c'est-à-dire trois dixièmes de millimètre. La paroi intérieure du tube a un revêtement de chitine. Ce tube est le tube excréteur ; il fonc- tionne comme une filière.

Les deux glandes viennent aboutir à un canal très court, lequel, en se coudant brusquement, plonge dans l'axe des pattes antérieures et se termine par la trompe charnue, mo- bile, qui donne passage à la bave. Dans ce petit canal aboutis- sent deux glandes découvertes par Filippi, ayant pour fonc- tion de sécréter un vernis cireux destiné à lubréfier le canal (fig. 49).

Le fil qui sort d'une des glandes séricigènes est le brin. Le fil qui sort de la trompe, et qui est formé des deux brins juxtaposés et collés se nomme la bave.

Les deux brins sont complètement indépendants l'un de l'autre dans l'acte de la sécrétion et dans l'acte de l'émission

80

LES PRODUITS DU GCGON

à travers la filière, et chacun d'eux présente des variations fréquentes dans la grosseur du fil, dans la quantité de grès qui entoure la fibroïne, dans la forme qui est tantôt cylindrique et tantôt presque plate, enfin dans la densité qui va en décroissant à mesure que le réservoir se vide. Toutes ces irrégularités se retrou- vent forcément dans la bave. De plus, comme la chenille, en excrétant la bave, fait (les mouvements continuels avec la tête et souvent de véritables contor- sions, comme les deux brins viennent seulement d'être juxtaposés et sont réu- nis par une matière gommeuse encore humide, il arrive que les deux brins for- mant la bave sont tantôt séparés l'un de l'autre, tantôt chevauchés l'un sur l'autre. Aussi, lorsqu'on examine la bave au microscope, au lieu d'un cylindre régulier à parois lisses qu'on s'attend à voir, on est surpris des sinuosités que présente la bave et de ses aspects constamment changeants (fig. 50). De là, l'impérieuse nécessité de multiplier les observations pour constater l'apparence moj-enne, vraie, de la largeur du diamètre, lequel est formé de la réunion des diamètres des deux brins; de là, la nécessité de répéter sur différentes

Fig. 49. Ajipareil séri- cigène.

1. rartie la fibroïne est sécrcti'-c.

2 Réservoir.

3 Canal e\cr(-tcur.

4 Glandes de Kilippi.

F. G. 50. La bave.

parties de la longueur de la bave les épreuves destinées à constater l'élasticité, la ténacité et la grosseur de ce fil.

LA BAVE

81

Prise dans le réservoir, la matière est gélatineuse, demi-- fluide : si on la conserve à l'immidité, elle ne change pas ; si on la fait sécher à l'air ou si on la traite par ralcool, elle se coagule et devient cassante. Si on étire les réservoirs avec la soie, on peut obtenir un fll qui sera de plus en plus flexible à mesure qu'il devient plus mince ; on opère ainsi pour faire les fils de pêche, si estimés par les pêcheurs.

On a comparé la soie, dans ces deux états chimiques, fluide et coagulé, à l'albumine.

FiG. 51. Coupe du réservoir delà soie Fis. 52. Coupe du réservoir delà soie dans le Bombyx mori, dans V Anthersea Pernyi.

L'organe séricigène, observé dans un Anthersea Pernyi, ver à soie distinct du Bombyx mori, se nourrissant du chêne, et classé dans ce qu'on' nomme les vers à soie sauvages, ne présente plus la même disposition que nous avons décrite. La partie glanduleuse est plus grosse que le réservoir auquel elle se relie par un canal étroit ; le réservoir est replié sur lui même comme la partie glanduleuse ; enfin le canal ex- créteur est beaucoup plus long.

De plus, dans l'intérieur des réservoirs la masse hj-aline présente une apparence différente : ainsi dans le Boynbyx mori la fibroïne est une masse homogène; dans l'Antherœa Per- nyildi. fibroïne est entrecoupée de vacuoles (fig. 51 et 52).

LES PRODUITS DU COCON

Dans tous les cas, le brin, qu'il sorte du réservoir d'un Bombyx mori ou du réservoir de toute autre chenille, est . formé de fîbroïne et de grès, celui ci entourant comme une gaine la fibroïne (fig. 53).

L'une et l'autre matières sont incolores au moment de la sécrétion. Ce^jendant, s'il y a des cocons blancs, il y en a aussi de colorés: des cocons jaunes ou verts parmi ceux des Bombyx mori; dés cocons verts, gris, orangés, fauves, FiG. 53.- Le Krin. ardoisés, bruus, etc., parmi ceux des autres vers

1 La fibroïne. —2 Le <•/-.> , r> ' i

grès. -3Lamem- a soic. On u est pas encore iixe sur les organes

f branc de la filière. ' > i i i i

qui sécrètent la couleur, ni sur le moment de la coloration du brin. On sait cependant que pour le brin jaune du Bombyx mori la coloration a lieu dans le réservoir, presque au moment de l'émission du brin, c'est-à-dire pos- térieurement à la formation de la fibroïne et du grès, qu'elle se" propage sur les parois intérieures de ce réservoir ; que le principe colorant est le même qu'on trouve dans le sang de la chenille à cocon jaune. On sait encore que Y Anthersea Pernyi et V Anihercea ^nylitta, deux chenilles vivant sur des arbres autres que le mûrier, émettent une bave blanche qui est visible dans les premières vestes du cocon, mais que le cocon, qui paraît blanc pendant un jour ou deux, se colore rapide- ment; et que cette coloration se j)roduit, suivant les uns à la suite d'une émission par la chenille d'un liquide coloré, sui- vant les autres par l'oxydation au contact deTair d'une oléo- résine contenue dans la scie. Des observations précises et nombreuses, des recherches chimiques délicates sont à faire pour élucider les phénomènes de la coloration du brin et de la bave.

Peu de temps après leur sortie, les deux brins qui com- posent la bave se trouvent fixés l'un à l'autre par la gomme qui a séché; l'action que l'air pouvait exercer sur les matières

LA BAVE 83

lorsqu'elles étaient humides est produite. Voici le résumé des observations jusqu'à présent publiées sur la soie dans cet état.

Le diamètre, ou plutôt la largeur apparente de la bave, dans les cocons du Bo^nhyx mori varie de 18 millièmes de milli- mètres à 32 millièmes de millimètre. Il présente .des varia- tions plus considérables dans les cocons des chenilles qui se nourrissent des plantes autres que le mûrier ; ainsi la bave du Caligula japonica a un diamètre de 15 millièmes de milli- mètre, tandis que celle de V A7itherxa Pernyi atteint un dia- mètre de 62 millièmes de millimètre. 11 ne faut pas perdre de vue que la largeur de la bave se compose des diamètres réunis des deux brins, brins qui sont plus ou moins arrondis, plus ou moins aplatis. Si d'un cocon à un autre cocon le diamètre de la bave varie, on peut dire que dans le même cocon la bave conserve un diamètre à peu près constant.

La ténacité, ou résistance du fil à la rupture, est expri- mée par le poids en grammes que la bave peut supporter sans se rompre. Elle varie de 4 à 13 grammes dans les cocons du Bombyx mori, et de 10 à 34 grammes dans les autres cocons. Elle est en général, en rapport direct avec la grosseur. On peut dire encore que la robusticité du ver a une influence sur la ténacité de sa bave.

V élasticité est donnée par le nombre de millimètres dont une bav^e ayant 1 mètre de longueur peut s'allonger sans se rompre. Elle est évaluée à 8 pour 100 dans les baves les moins élastiques et à 18 pour 100 dans les plus élastiques. Il n'y a aucune relation à établir entre l'élasticité et la téna- cité ; une bave très tenace peut n'être pas extensible ; une bave extensible peut n'être pas tenace. Nous nous servons du mot extensible parce que l'élasticité telle qu'on la comprend, c'est-à-dire sans pouvoir de retrait, se confond avec l'exten- sibilité. Ce n'est pas que la soie, après avoir été allongée, n'ait pas la propriété de se retirer sur elle-même ; si on l'aban -

84

LES PRODUITS DU COCON

donne avant la rupture, en arrêtant la force mécanique qui déterminait l'allongement, la soie revient sur elle-même de la moitié de l'allongement produit. De ce fait qu'elle conserve une partie de rallongement, il faut conclure que la soie est non seulement élastique et extensible, mais encore ductile. L'humidité augmente la ductilité et facilite l'allongement de la soie.

La grosseur est traduite par ce qu'on nomme le titre, c'est-à-dire le poids qui est trouvé avec une longueur fixe de 500 mètres. Ce n'est donc pas le volume qui est mesuré.

FiG. 54. Coupe de la bave du Bombyx mori.

FiG. 55. Coupe de la bave de VAnthereea Pernyi.

D'autre part, il faut remarquer qu'il n'y a pas une corréla- tion nécessaire entre le diamètre de la bave et le titre parce qu"il entre dans le poids un autre facteur variable qui est la densité. De même que l'élasticité et la ténacité, le titre pré- sente de grandes différences : il va de 85 milligrammes au minimum à 220 milligrammes au maximum dans les cocons du Bombyx mori, c'est-à-dire de 1 denier 1/2 à 4 deniers; et il va de 160 à 700 milligrammes dans les autres cocons, c'est-à-dire de 3 deniers à 13 deniers. La grosseur de la bave est indépendante des formes apparentes de cocon : un cocon de grandes dimensions n'a pas nécessairement, bien que cela

LA BAVE

85

arrive le plus habituellement, une bave de large diamètre et de titre élevé.

On a remarqué que les baves des cocons produits par les vers qui se nourrissent d'arbres autres que le mûrier ont, en général, beaucoup de ténacité et peu d'élasticité. La cause en est dans la structure de cette bave qui est plate, striée, facile à subdiviser en petites fibrilles, tandis que la bave du Bom- byx mori apparaît comme un tuyau cylindrique rempli d'une substance homogène et transparente (fig. 54 à 57). Les stries ne

FiG. 56 et 57. —Baves striées Anttierxa Assama. Anthera-a Yawa-Maï.

sont autres que des petits canaux qui existent dans la fibroïne et on trouve l'origine de ces canalicules dans les vacuoles dont nous avons montré la présence dans l'organe séricigène : les vacuoles s'allongent, en forme de canaux, lorsque la soie passe dans la filière, et deviennent ces stries irrégulière s de longueur qui apparaissent sous le microscope comme des raies noires, tantôt parallèles, tantôt ondulées. Quelques observateurs italiens ont signalé exceptionnellement et dans certaines conditions quelques stries dans la bave des Bombyœ mori.

LES PRODUITS DU COCON

Dans toute bave, les parties qui composent les vestes du milieu du cocon sont celles qui réunissent au plus haut degré les propriétés physiques de la soie, ténacité, élasticité, den- sité. Il semble qu'au commencement et à la fin la bave est plus pauvre.

La longueur totale de la bave varie suivant les dimen- sions du cocon et surtout suivant l'épaisseur des vestes dont l'accumulation forme la coque, car il n'est pas toujours vrai que le cocon le plus volumineux soit le cocon le plus riche en matière soyeuse. On trouve des cocons dont la bave a une longueur de 300 mètres ; d'autres qui donnent jusqu'à 1500 mètres de bave.

Evidemment les qualités de la bave dépendent de la santé de la chenille et de sa nourriture ; par suite il y a entre les propriétés de la bave et la tissure du cocon une corrélation étroite. Aussi, de même qu'on obtient une conformité d'appa- rence dans les cocons d'une même race de vers à soie, de même on a une conformité dans les qualités des baves; et il est certain que, dans les races annuelles, bien choisies et éle- vées avec soin, les écarts entre les baves des cocons sont très peu sensibles.

Nous avons dit, en parlant de l'éducation des vers à soie, quelle influence avaient le climat, la feuille du mûrier, les inci- dents atmosphériques, etc., sur les résultats de l'éducation : toutes ces causes agissent également sur la nature des baves.

D'une ' manière générale, on peut dire qu'en Europe les vers donnent des baves plus grosses, plus pesantes, plus tenaces et plus élastiques ; et que les baves des cocons jaunes sont plus fines, plus tenaces et moins élastiques que celles des cocons blancs.

Mais pour utiliser la bave il faut dévider le cocon, et en outre il faut assembler plusieurs baves afin d'avoir une soie assez résistante : c'est ainsi qu'on crée la grège. En exami-

LA GREGE 87

nant les procédés employés dans ce travail, nous verrons qu'on peut, dans une certaine mesure, suppléer à l'infériorité de la bave et donner au faisceau des baves certaines qualités que la bave isolée n'annonçait pas.

III

LA GREGE

(Ital.j Seta greggia, Seta cruda; esp., Seda crudo; angl., Raio silk; ail., Rohseide.)

La solubilité du grès dans l'eau chaude permet d'opérer le dépelotonnage des cocons ; et si, au moment le gluten se dissout, on presse les unes contre les autres plusieurs baves encore humides et gluantes, on en forme facilement un faisceau.

La grège est le fil unique obtenu par la soudure d'un certain nombre de baves.

Pour produire la grège, il suffit donc d'avoir une chaudière dans laquelle on met les cocons et un tour pour recevoir le faisceau des baves. La chaudière est placée sur un fourneau à feu nu. Le dévidoir est mis en mouvement à l'aide d'un rouet à ficelle ou directement à l'aide d'une manivelle.

Tel est le procédé primitif encore employé dans beaucoup de localités en Asie (fig. 58 et 59).

Un premier progrès a été de maintenir dans le faisceau un même nombre de cocons, au lieu de jeter dans la chaudière une poignée de ces cocons et de les laisser s'épuiser à tour de rôle.

Un second progrès a été de faire une croisure, afin d'ag-

LES PRODUITS DU COCON

glutiner les baves par le frottement et de les serrer les unes contre les autres; puis, à l'aide d'un va-et-vient, de régler la largeur de la flotte et d'empêcher que le fil ne se roule sur lui- même et ne forme un cordon presque impossible à dévider. Une troisième amélioration a été de faire sécher la grège pendant qu'elle s'enroule, afin que les spires ne se collent pas les unes aux autres, et que le dêvidage ultérieur soit facile.

FiG. 58. Bassine primitive chinoise pour le tirage des cocons.

Tels sont les seuls progrès qui apparaissent dans l'art du tirage de la soie jusqu'à la fin du xviri^ siècle.

Une transformation complète s'est opérée au xix^ siècle.

L'application de la vapeur au chauffage de l'eau des bas- sines a donné naissance à la grande industrie : des usines, nommées filatures^ fonctionnent des centaines de bassines ont été élevées.

Des études ont été faites sur le cocon, sur la bave, sur les conditions de production par rapport aux qualités de la grège.

LA GREGE

89

Les constructeurs -mécaniciens ont été appelés à perfec- tionner chaque organe.

De cet ensemble de recherches, poursuivies par les Fran- çais et les Italiens, est née une science parfaitement raison- née pour le tirage des cocons, science qui a pris le nom de filature à l'européenne par opposition avec la filature primi- tive originaire de l'Asie. 11 est indispensable de suivre toutes

FiG. 59. Tour annamite. i. Tavelle pour la croisure. 2. Baguette avec croshets servant de va-et-vient.

les opérations qui constituent le tirage de la grège pour se rendre compte des améliorations réalisées.

La première opération que subissent les cocons en arri- vant dans la filature, c'est le fournoyage. Elle a pour but d'é- touffer la chrysalide afin que celle-ci n'achève pas sa trans- formation en papillon, car le cocon, dès qu'il a été percé par l'insecte, n'est plus dévidable. Le filateur se hâte de four- noyer les cocons lorsqu'il fait, au moment de la récolte, l'ap-

90

LES PRODUITS DU COCON

proYisionnement destiné à alimenter ses bassines pendant toute l'année ou pendant quelques mois. On ne se dispense d'étouffer les chrysalides que dans les pays d'Asie où, les récoltes de cocons étant multipliées et la filature très divisée, on file constamment les cocons frais. Mais dès que les cocons doivent être conservés plus de quelques jours, il est indis- pensable de les fournoyer.

Fia. GO.

Etouffement des chrysalides en Chine.

Dans les provinces chinoises sont étoufTées les clirysa- lides, on détermine l'asphyxie en laissant les cocons sur des claies, en allumant de grands brasiers remplis de charbon de bois, et en fermant hermétiquement la chambre dite tsan-wo dans laquelle sont les claies (fig. 60).

Dans les pays très chauds on expose pendant plusieurs jours les cocons à un soleil ardent.

Dans d'autres on soumet les cocons à la chaleur d'une étuve ou d'un four.

Dans les grandes usines européennes, on emploie pour as-

LA GREGE 91

phyxier les chrysalides des fours de différents modèles qui peuvent se diviser en trois types : les fours à vapeur, les fours à air chaud, les fours mixtes (vapeur et air chaud).

Dans les premiers, les cocons sont étalés en couches minces dans des paniers plats en osier ou sur des claies en bois qui séjournent pendant quelques minutes dans des chambres fer- mées où l'on fait arriver de la vapeur d'eau. Ces fours, ou étouffoirs, qui sont très répandus, offrent l'inconvénient de mouiller à fond les cocons; il faut ensuite les faire sécher, d'abord à^ l'air, sur des toiles, puis, quand ils sont moins mouillés, dans de grands locaux appelés coconnièrcs, les cocons sont disposés par étages sur des claies appelées ca- nisses dans le Midi. Des femmes y sont occupées à les remuer délicatement; il faut que l'eau provenant de l'étouffage et les liquides dont est remplie la chrysalide s'évaporent sans qu'une fermentation se produise. Cette dessiccation, dans laquelle les cocons perdent les deux tiers de leur poids, n'est complète qu'au bout de trois mois. Une bonne coconnière doit être placée dans un lieu ventilé, les brouillards ne régnent pas. Elle est percée de nombreuses fenêtres, que l'on ouvre pour per- mettre aux courants d'air de traverser constamment les claies quand le temps est sec. On a soin d'y boucher les moindres trous pourraient se loger les rats, très friands de chry- salides, qui font quelquefois dans les coconnières des dégâts considérables. Les cocons sont disposés en couches de peu d'épaisseur.

Dans les étouffoirs à air chaud, les cocons restent pendant douze heures étages sur des claies dans de grandes chambres l'on fait arriver de l'air chaud à C0°. Un tarare et une cheminée permettent à l'air chargé d'humidité de s'échapper au dehors. Les cocons sortent de ces fours à peu près secs; on peut les mettre de suite dans des sacs ouïes entasser dans les coconnières sans craindre la moisissure. Ce système offre

92 LES PRODUITS DU COCON

de plus le grand avantage de diminuer la proportion des tachés. Quand, dans l'êtouffage à la vapeur, un cocon est fondu ou taché, le liquide noir qu'il contient se dilue et atteint fréquem- ment les cocons voisins. Par contre, dans ces fours, l'étouffage est plus délicat, le cocon peut être trop chaufFé et son grès durci se dissoudra ensuite moins aisément dans Teau des bassines.

Dans les fours à système mixte, on fait arriver d'abord de la vapeur d'eau pour tuer la chrysalide, puis un courant d'air chaud qui sèche en partie le cocon.

L'étouffage est une opération très difficile : d'un bon four - noiement dépendent la bonne tenue des cocons à la bassine et leur dépouillement plus ou moins facile.

La seconde opération est le battage.

Une provision de cocons est apportée à la fileuse qui demeure assise devant la bassine, récipient circulaire ou rec- tangulaire en cuivre étamé ou en terre cuite vernie. Elle les jette dans l'eau et porte celle-ci à une haute température à l'aide d'un robinet de vapeur placé sous sa main. Puis à l'aide d'un petit balai formé de branches de bruyère, de genêt ou de chiendent, à ramifications souples et nombreuses, balai qui porte le nom à'escoubelte, elle frappe légèrement les cocons en leur imprimant un mouvement de rotation. Cette opération a pour but de dégager les vestes supérieures qu'il faut enlever, parce qu'elles sont considérées comme formées avec une bave défectueuse et tendre. Dès que ces vestes se sont détachées et adhèrent au balai, on arrête le battage ; on a trouvé un fil nerveux et on est en droit d'espérer que le dépelotonnage du cocon suffisamment débavé va s'effectuer aisément. La batteuse doit avoir la précaution d'élever rapi- dement la température de l'eau de la bassine, puis de la ra- mener peu après à 05° environ; il faut, en effet, éviter que les coques soient trop amollies et que les vestes se détachent trop aisément.

LA GREGE 93

La grande difficulté du battage, c'est d'enlever des cocons les seules vestes composées d'une bave irrégulière et défec- tueuse et de ménager la bonne soie; il faut étudier la tis- sure des cocons, ajDproprier la température de l'eau à la force d'adhérence des vestes entre elles, prendre toutes les précautions pour que la quantité de bonne soie tirée des cocons soit la plus grande possible. Après le battage, les vestes supérieures réunies en forme de cordes constituent les frisons. La proportion des frisons est de 25 à 30 pour 100.

Les frisons sont le bas produit le plus important delà fila- ture; l'ouvrière après le battage les réunit en rubans plats et les trempe dans un pot d'eau froide pour durcir le grès. Ils sont recueillis une ou deux fois par jour, et une ouvrière a pour mission de les façonner, d'ouvrir les têtes, et de les faire sécher. Les cocons à brin nerveux sont ceux qui produisent les frisons les plus estimés; on donne, de plus, la préférence à ceux qui sortent de filatures le battage se fait à la plus haute température.

Quand la fileuse a battu ses cocons, elle détache du balai le faisceau des fils qui s'y sont attachés, elle les saisit dans la main gauche et de la droite procède au débavage. Cette opéra- tion consiste à tirer chaque brin de cocon jusqu'à ce qu'il soit parfaitement pur de frison. Un bon débavage donne une soie plus nette, mais atténue le rendement.

L'ouvrière attache alors le faisceau des fils au crochet de la bassine et se dispose à filer la bassinée ainsi préparée.

Le principe de la division du travail a amené, depuis un certain nombre d'années, un bon nombre de filateurs à enlè- vera leurs fileuses le soins de la cuisson, du battage, et même du débavage. On attache, depuis quelque temps, une grande importance à ces opérations qui sont même confiées fréquem- ment à d'ingénieuses machines.

Lebut poursuivi soit par la divis'on des opérations, soitjîar

94 LES PRODUITS DU COCON

les inventions incessamment multipliées qui concernent le travail automatique, soit par la multiplication des fils confiés à la surveillance de la même ouvrière, est d'augmenter la production, d'obtenir le dépelotonnement plus complet du cocon et dès lors d'amoindrir la perte de la bonne soie qu'ab- sorbent les déchets, et en définitive d'arriver au bon marché de la main-d'œuvre.

La fileuse, munie des cocons débavés, procède au tirage de la grège. Elle prend les baves de plusieurs cocons suivant le titre à filer, les réunit et les passe dans la filière à l'aide d'une aiguille ou d'une brindille de bois, préparant ainsi ses deux bouts si elle n'a pas à filer un plus grand nombre de bouts ; puis elle les croise en les enroulant l'un autour de l'autre un grand nombre de fois 100 ou 200 tours); elle les sépare de nouveau pour les placer chacun sur leur porte-bouts, et delà, après les avoir croisés une fois l'un sur l'autre pour former le casse-mariage, les attacher au guindre ou aspe ou volet qui est destiné à envider les fils au fur et à mesure de leur dévidage. Elle met alors le guindre en rotation à l'aide d'une pédale ou d'un levier à sa portée, et le tirage du cocon commence.

La filière est un disque plat d'un côté, convexe de l'autre, en acier, en porcelaine ou en agate, percé d'un petit trou, et placé au-dessus de la bassine, la partie convexe tournée du côté des cocons.

Elle a pour but de réunir le faisceau des baves destinées à former la grège, d'aider à leur soudure, de faciliter le dépe- lotonnage des cocons, d'arrêter au passage ceux qui ne se dévidant pas voudraient monter avec le brin. Plus la filière est rapprochée de la bassine, plus solidement s'opère la sou- dure des baves qui s'agglomèrent mieux avec une tempéra- ture élevée.

Le système de filature à deux bouts se croisant l'un sur

LA GREGE

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l'autre, que nous décrivons j)lus haut, est le sysièmeCham- bon; jusqu'à ces dernières années c'était le seul employé

FiG. 61. Groisure à la ChamLoii.

i,l, Filières. 2, Première croisure.— 3, Barbins.

4, Seconde croisure

dans les filatures françai- ses (fig. 61).

La croisure à la Cham- bon se fait soit à la main, soit à l'aide d'un petit in - strument appelé croiseur et qui contient un mouve- ment d'horlogerie faisant faire à une fourche à la- quelle on accroche les deux bouts à croiser un nombre fixe de tours.

Les croiseurs offrent l'avantage de donner dans toute une filature la même croisure à tous les fils. Les fileuses ont une tendance à donner peu de croisure pour que les brins cassent moins souvent. C'est un point d'une importance ca- pitale que la surveillance de ce détail.

En effet la croisure agit

96 LES PRODUITS DU COCON

sur la forme de la grège pour la rendre plus cylindrique : elle exerce une pression qui essore le fil et le sèche en partie, aide au déroulement des boucles qui se seraient détachées du cocon sans s'ouvrir; elle a une grande influence sur le nerf de la soie, parce qu'elle soude intimement les fils qui la composent.

Ajoutons que, dans la croisure, l'angle d'entrée et de sortie des fils agit sur le pas de l'hélice : plus il est obtus plus la croisure est serrée.

Il y a pendant la filature une variation continuelle de l'axe de la croisure ; et l'équilibre entre les deux bouts tend sans cesse à se rompre. La croisure incline du côté de celui des deux fils qui est le plus gros.

Nous avons dit que les deux fils, après avoir passé sur les porte-bouts se croisent encore une fois l'un sur l'autre. Cette croisure, qui est horizontale, a pour but de prévenir l'accident appelé mariage, en empêchant l'un des fils d'en- traîner l'autre en cas de rupture de celui-ci, et de former avec lui, sur son volet, à l'insu de l'ouvrière, un fil double. L'écartement des porte-bouts étant plus grand que la largeur du volet, le fil non cassé est rejeté en dehors du volet sur l'essieu ; il n'y a plus de perte de temps pour retrouver le bout cassé.

Tel est le système de filature à la Chambon ; il ofi're l'incon- vénient de ne permettre le tirage simultané dans une même bassine que de deux fils et très difticilement de quatre. L'ou- vrière ne produit guère avec la Chambon que 200 à 250 grammes par jour.

Pour accroître la production et diminuer la main-d'œuvre, on emploie généralement la filature à la iavelette. La grège, dans ce système, se croise sur elle-même, ce qui joermet de filer à un nombre quelconque de bouts. En arrière de la filière est une petite potence munie de deux guindres ou poulies

LA GREGE

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très légères appelées tavelettes. De la filière la grège passe sur la tavelette supérieure, redescend sur celle de dessous, puis, avant de se rendre sur l'aspe, se croise sur la partie ascendante. Le fil, après cette croisure, se rend sur un cro- chet qui est placé de manière à forcer le brin à faire un angle plus ou moins ouvert avec la croisure et à donner ainsi

FiG. 62. Croisure à la tavelette. ,, 1. Kiliôre. 2,î,2. TaViilettes 3. Croisure.

tlç l'intensité à la compression des spires et de la tension au fll(fig.62).

La grège se croise ainsi sur elle-même, et de elle se rend sur jl'aspe. Ce sVstème excluant la possibilité du mariage, seconde croisure employée dans la filature à la Chambon devient inutile.

7

98 LES PRODUITS DU COCON

Avec ce procédé, ui^e fîleuse, aidée de }3atteu,ses et avec des cocons convenablement préparés, file par jour 300 à 400 gram- mes de soie suivant le titre et le nombre de bouts conduits.

Il est très difficile de donner une appréciation définitive des deux systèmes. La façon avec la Cliambon est plus coûteuse, mais la soudure est plus énergique ; l'ouvrière ayant deux bouts à surveiller file plus régulièrement que lorsqu'elle en conduit trois, quatre ou cinq; sans doute la vitesse de l'aspe est dans ce dernier cas assez réduite, mais l'action de la croi- sure est alors moins forte, et pour certains emplois, le tissage en grège écrue par exemple, les grèges filées à laChambon ont conservé jusqu'ici une supériorité marquée. Déplus, la sou- dure des baves est faite définitivement dans le passage du fil à travers la croisure à la Cliambon, tandis que dans le système à la tavelette le brin se présente une seconde fois dans la croisure dans un état de siccité relatif, et la soudure faite au premier passage est un peu dérangée aux dépens de la solidité du faisceau des baves.

Toutefois, il faut observer que la filature à la Chambon à deux bouts, à cause de son coût de façon élevé, se prête mal à la production des soies fines, et que la filature à la tavelette a fait de grands progrès par le perfectionnement apporté aux appareils de préparation des cocons pour la filature, par la disposition plus ingénieuse des tavelettes, enfin par l'habileté qu'acquièrent les fileuses dans la surveillance de plus de deux bouts.

h'aspe présente d'ordinaire en France une circonférence de 2 mètres à 2*", 60, mais on arrive à employer chez nous des guindrages plus petits, de l'",40 à 2 mètres, adoptés déjà par un bon nombre de filatures d'Italie et toutes les filatures du Japon. Dans certaines filatures on emploie même des guin- drages plus courts encore, et dans d'autres la grège s'enroule sur une tavelette ou sur une bobine.

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En avant de l'aspe se trouve un va-et-vient qui distribue la soie sur les guindres par un mouvement alternatif et régu- lier en flottes de 7 à 10 centimètres de largeur. Le réglage a pour but d'empêcher la formation de la flotte en cordons gommés et de permettre de trouver toujours au-dessus de tous les autres le bon bout au moment du dévidage.

Il est important de sécher rapidement la grège, car il arrive souvent, la soie ne s'enroulant jamais dans un état suffisant de siccité, que des gommures se forment dans les parties qui appuient sur les lames du guindre; ces gommures sont très accentuées quand le temps est froid et humide, que les fenê- tres sont fermées et que l'atmosphère de la filature est saturée de vapeur d'eau; quelquefois elles envahissent toutes les par- ties des flottes; dans tous les cas elles constituent un grave défaut, et le dévidage s'en ressent. Pour combattre cet in- convénient on établit des appels d'air au plafond des filatures de manière à enlever la buée répandue dans l'usine, et des tuyaux de vapeur au-dessous des aspes et des guindres. Très souvent les tours sont enfermés dans des caisses vitrées chauffées par un calorifère.

La fileuse ayant mis son tour en mouvement ne doit plus quitter des yeux les cocons qui se dévident dans l'eau de la bassine; c'est alors, en effet, que les difficultés commencent pour elle; maintien de la température à 70" environ, rem- placement sans perte de temps des cocons dont la bave s'est cassée (qui dépondent), régularité du titre, arrêt du tour quand une coste a monté. Outre les fileuses il y a, dans les usines, des surveillantes se promenant incessamment devant les bassines et veillant à tous les détails. Le propriétaire et son directeur viennent eux-mêmes passer de longues heures à la filature ; et les meilleures marques sont d'ordinaire celles des usines dont le propriétaire s'astreint à être le surveillant.

La qualité d'une soie dépend beaucoup du soin avec lequel

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se fait le triage des cocons. Dans les filatures de second ordre on trie, au moment de la recette, les gros écarts, les cocons fondus et les cocons tachés, et on en forme le second choix ou second fil ; puis on file ensemble tous les autres cocons. Dans les usines soigneuses il se fait non seulement un second fil, mais encore de nombreux choix de cocons pen- dant tout le cours de l'année ; on met à part les cocons faibles ou satinés qui demandent moins de cuisson et donnent une soie moins nette qu'on appelle mi-fm, les cocons de grosse, de moyenne et de petite forme, qui n'ont pas la même gros- seur de brin et ne doivent pas être battus ensemble si l'on veut en tirer bon parti. Les choix diminuent la proportion du premier fil mais améliorent le rendement en même temps que les qualités de la marque.

Les triages faits sur les cocons frais sont filés dès le début de la campagne : c'est le meilleur moyen d'en tirer bon usage.

Pendant longtemps, lorsque le bout cassait en filature, l'ouvrière se contentait de continuer à filer en accrochant sur le tour le nouveau bout. Maintenant on a presque partout l'habitude de rattacher le bout cassé au bout nouveau par un nœud, c'est ce qu'on appelle filer à bouts noués. Les grèges à bouts noués dévident mieux, mais coûtent plus cher de fila- ture, parce que pendant le nouage la bassine chôme. Dans certaines filatures le rattachage est fait par des ouvrières, appelées no weM5^.s, qui circulent entre les tours et les fileuses. Ce procédé gagne un peu de temps.

Lorsque la grège est destinée àl'ouvraison on préfère qud- qXiefois la filer à bouts volants, parce que dans les purgeoirs bien serrés les nœuds de filature s'arrêtent.

Certainement le filateur doit se préoccuper du rendement des cocons c'est-à-dire de l'utilisation de la plus grande partie de la bonne soie contenue dans la coque; mais il doit aussi cher-

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cher à réaliser les qualités requises par la consommation dans la soie et pour cela surveiller continuellement la chaleur de l'eau de la bassine et la vitesse du mouvement du volet, deux agents dont lïnfluence est considérable sur la netteté, la régularité, l'élasticité et la ténacité de la grège.

La netteté consiste dans l'absence de duvets, de costes, de bouchons. Ces défauts naissent lorsque les sinuosités que pré- sente la bave ne se développent pas au moment du tirage, et que les boucles et même parfois une partie de la veste se détachent (fîg. 63). Cela arrive plus rarement avec les cocons à

FiG. 63. Boucles formant des duvets.

grain fin et serré. Les cocons satinés des races européennes et les cocons mous et laineux des races du Bengale et de Canton donnent beaucoup de duvet ; mais leur brin, ouvert et spon- gieux, prend très bien la teinture. Les cocons de la Chine et du Japon sont ceux qui donnent les soies les moins duveteuses, leur fil est un peu maigre. Les grèges produites avec nos belles races jaunes ont du duvet à l'état cru quand elles sont filées très chaud, mais elles s'épanouissent, s'ouvrent et donnent une étoffe plus riche, plus couverte.

Les costes et les bouchons sont créés lorsqu'une série de boucles se détache ou lorsqu'un bout est insuffisamment dé-

lOi

LES PRODUITS DU COCON

bavé ; ces boucles se groupent en paquet autour du faisceau principal et se feutrent parla croisure (fig. 64).

Il y a une autre espèce de duvet qui se forme dans l'opéra- tion de la jetée du bout, quand il faut remplacer un cocon ou en ajouter un ; la nouvelle bave jetée entre le niveau de l'eau et la filière s'accroche au faisceau, mais en laissant un bout flottant qui, lorsque l'ouvrière n'a pas eu l'habileté de l'introduire dans le faisceau ou l'a jeté trop long, ne fait pas corps avec le brin, demeure en saillie, et parfois même se rebrousse en forme d'hélice. C'est ce qu'on nomme le mort volant et la vrille (fig. 65). Il se forme aussi dans la grège

FiG. 6'i. Aspect du bouchon.

Fig. 65. Mort volant.

d'autres vrilles qui sont produites soit par un cocon qui crache et qui, arrêté par la filière, tire sur sa bave, soit par des croisures qu'on a laissé sécher, soit par d'autres causes.

La température de l'eau, la nature et la composition de cette eau, amenant un dégommage plus ou moins rapide suivant la tissure des cocons, peuvent occasionner les bouchons et les duvets ; une cuisson trop prolongée détermine le détachement précipité des boucles de la bave ; une cuisson insuffisante cause des ruptures fréquentes de la bave.

De même la vitesse de l'aspe peut nuire à la netteté de la grège : si elle est telle que le dépelotonnage des baves n'ait

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pas le temps de se produire, les boucles se détacheront et for- meront les bouchons et costes; si elle n'est pas proportionnée à la résistance de la bave, il s'ensuivra des ruptures fréquentes et de fréquents morts volants. Remarquons encore que l'ac- tion de la vitesse de l'aspe est augmentée par la croisure qui agit d'autant plus énergiquement que la grège est plus rapi- dement entraînée.

Les duvets ne peuvent pas être enlevés; mais on peut remédier aux bouchons et aux costes par le purgeage. Tantôt on fait passer la grège dans des purgeoirs qui arrêtent les bouchons au passage, tantôt on fait dévider la grège au-dessus d'une plaque noircie nommée tableau noir\ les défectuosités de- viennent plus apparentes par l'opposition du fond sombre, et le nettoyage peut être très minutieusement effectué.

Outre la netteté, nous avons cité la régularité parmi les qualités essentielles de la grège. Elle est très difficile à réa- liser. D'une part, la grosseur des cocons varie suivant le cli- mat, la race, les conditions d'élevage des vers ; d'autre part, le grain et la tissure ne sont jamais identiques de sorte que le dépelotonnage des cocons varie de l'un à l'autre. Il faut donc avant de procéder au dévidage des cocons les assortir par un triage rigoureux.

Avec des cocons ayant une bave grosse il est plus difficile de faire de la grège régulière, parce qu'il en faut moins pour composer la grège, et que, s'il vient à en manquer un, la dif- férence de grosseur est plus sensible.

En outre, la bave varie de grosseur et diminue lorsqu'on va de la superficie à la partie centrale du cocon ; il faut, lors- qu'on entame un lot de cocons choisis déterminer par de nombreux essais dans quelle proportion doivent être réunis, pour produire une grège de grosseur fixe, les cocons neufs, les pelettes rousses (cocons dépouillés d'un tiers des vestes), les pelettes claires (cocons arrivés aux deux tiers de leur

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dévidage). La fîleuse devra, pour tirer une grège régulière, maintenir la proportion déterminée. On estime que trois pe- lettes rousses équivalent à deux cocons neufs, et trois pelettes claires à deux pelettes rousses.

Enfin la température de l'eau de la bassine et la vitesse du dévidoir agissent sur la régularité; ainsi le refroidissement de l'eau augmente la grosseur ; ainsi la rapidité de l'aspe, comme toute autre cause qui allongera le fil, diminue la gros- seur. Qu'il y ait coïncidence entre les ramollissements inégaux provenant de variations dans la chaleur et les tractions varia- bles provenant de la vitesse de la rotation, et l'on aura des difl'érences très sensibles dans le volume de la soie.

On voit que de minutieuses précautions et quelle attention constante sont nécessaires pour que la grège soit régulière. Aussi le tirage des cocons est- il devenu un art véritable. On est parvenu à tirer des grèges d'une régularité telle que des flottillons de 500 mètres pris au hasard dans un ballot ne varient pas, en poids, de 2 décigrammes entre eux, tandis qu'avant qu'on eût perfectionné les procédés de tirage les poids des flottillons de 500 mètres variaient parfois du simple au double pour la même grège.

Il y a, dans le commerce, des grèges venant de difi'é- rentes contrées asiatiques, Cliine, Corée, Inde, Birmanie, Caucase, Turkestan, et filées par les procédés primitifs : elles présentent des irrégularités telles que leur emploi ne devient possible qu'après leur subdivision en flottes d'un nombre de mètres déterminé et constant, pesées isolément, et groupées par série de flottes du même poids. Cette opération s'appelle faire des tours comptés. Nous y reviendrons plus loin.

Nous parlons toujours de poids bien, qu'il s'agisse de la grosseur : c'est que, pour la soie, la grosseur et la finesse sont représentées par les poids de flottes ayant chacune 500 mètres. Une soie est donc d'autant plus régulière qu'il

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y a plus de concordance dans ces poids, que l'on nommé titres.

Après avoir dit quelques mots de la netteté et de la régu- larité nous devons examiner l'élasticité et la ténacité, et mon- trer comment la chaleur de l'eau et la vitesse de l'aspe agis- sent sur ces propriétés de la grège.

L'élasticité diminue lorsque la chaleur de l'eau augmente; la ténacité, au contraire, s'accroît; cela tient à ce que les con- tacts des baves se multiplient. On peut dire, d'une manière générale, que toute cause qui rendra plus intime la cohé- sion des baves augmente la ténacité.

Pour les emplois difficiles du tissage en grège la soudure des baves demande à être faite très énergiquement : il faut que le fil résiste au frottement du peigne. Les grèges doivent être filées avec beaucoup de croisure et à une température aussi élevée que possible. Une grège bien agrégée résiste au frottement de l'ongle; sa' cassure est nette et il est difficile d'en isoler les baves à l'état cru.

La vitesse de l'aspe, lorsqu'elle augmente, a pour effet d'al- longer la grège ; il en résulte, avec une diminution du volume, un accroissement d'élasticité et une diminution de ténacité. En général toute cause qui amincit la grège, par exemple une forte croisure, accroît son élasticité; la ductilité est donc en raison inverse du volume. Toutefois une vitesse exagérée affaiblit la grège, la dessèche très rapidement et la rend cas- sante ; si on laisse la grège trop longtemps tendue sur l'aspe on diminue son élasticité.

La ténacité est en raison inverse de l'élasticité. Elle aug- mente avec le volume, mais non pas en raison directe avec celui-ci.

Si l'on compare deux grèges, on trouve qu'à grosseur égale la soie la plus élastique et la moins nerveuse est celle qui est composée d'un plus grand nombre de baves ; c'est, du reste.

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la loi ordinaire qu'on constate dans les faisceaux formés de plusieurs fils.

La grège est très ductile : elle s'allonge de 13 à 14 pour ICO lorsqu'elle est sèche. L'iiumiditè augmente sa ductilité; une grège humide peut s'allonger de 20 pour 100. A nombre égal de cocons, la soie faite avec les baves les plus grosses sera la moins ductile,

La soie humide s'affaiblit en s'allongeant; il est donc né- cessaire de hâter la dessiccation de la grège lorsqu'elle s'en- roule sur l'aspe; voilà pourquoi, dans les usines, on entoure l'aspe d'un courant d'air chaud qui a aussi l'avantage d'éviter les gommures. Cet air, par son hjgrométricité, s'empare des vapeurs aqueuses, devient plus léger et va s'échapper par les ouvertures du toit.

Il est à remarquer que la soie, conservée à l'abri de l'hu- midité et d'une grande sécheresse, garde pendant des années son élasticité et sa ténacité ; il n'en est pas de même pour le coton et pour le lin.

De ce que les procédés de tirage permettent de modifier les qualités de la grège, et de ce qu'une ouvrière habile peut, jusqu'à un certain point, corriger les défauts des baves, il ne faut pas conclure que la nature des cocons est indifférente dans la production de la soie ; meilleurs seront les cocons, meil- leure sera la grège, et surtout plus facilement et plus sûre- ment sera produite la grège parfaite.

Pour nous résumer, nous dirons que dans nos usines les propriétés de la grège sont l'objectif de recherches poursui- vies depuis un siècle; et toutes les opérations dont nous avons fait l'exposé montrent que l'ouvrière a été appelée à dévelop- per les qualités du fil tout en diminuant le prix de la main- d'œuvre par l'économie du déchet.

Il semble, comme nous l'avons déjà dit, que de nouveaux changements vont être apportés dans les procédés et que la

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tendance de la filature, dans l'avenir, sera de substituer le travail de la machine à celui de l'homme. L'habileté de la fileuse cesserait d'être un facteur important dans le résultat. Ainsi, un certain nombre d'usiniers ont déjà établi le bat- tage mécanique des cocons cuits à part ; la variété des procé- dés prouve que la période des tâtonnements n'est pas encore terminée. Il est si difficile d'obtenir que le cocon cuit à point ne cède que la soie supérieure la moins bonne et arrive à se dépelotonner entièrement avec le moins de ruptures possible.

FiG. 66. Jette-bout, i, Disque tournant. 2, Corde motrice, 3, Brin de cocon jeté par l'ouvrière.

Une autre opération, la jetée du bout, est également faite automatiquement dans plusieurs filatures afin d'éviter les morts volants. Cette amélioration avait été essayée vers 1857 en Italie, et on y avait renoncé. On paraît y revenir aujour- d'hui et de nombreux appareils sont essayés. Dans presque tous la bave est présentée à un disque métallique de forme lenticulaire qui tourne très rapidement faisant de 1200 à 2000 tours par minute. La bave, brusquement saisie, se plie en deux parties : la première s'enroule au-dessus de la len- tille autour du tube qui porte celle-ci et y adhère; la seconde partie s'enroule au-dessous et, presque aussitôt, la bave est projetée par la rotation du cocon contre le faisceau montant ; celui-ci la brise et emporte l'extrémité devenue libre.

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Le jette-bout automatique est d'autant plus parfait qu'il détache de la bave une portion plus petite, qu'il donne une union plus intime et plus parfaite de la bave ajoutée avec les autres baves déjà formées en faisceaux, qu'il ne permet pas à la petite bave détachée d'être entraînée et de se former en bouchons sur la grège.

Une tentative hérissée de plus de difficultés est celle qui veut supprimer l'ouvrière dans le tirage des cocons. Celle-ci serait conservée pour préparer l'eau de la bassine, former le premier faisceau, apporter les cocons qui devront alimenter le travail, en un mot pour armer la bassine ; mais elle n'aurait plus la responsabilité des qualités de la grège qui serait tirée automatiquement. Un ingénieur américain, M. Serrell, a atta- ché son nom à ces premiers essais de filature automatique. 11 s'est appuyé sur ce fait que les différences de volume d'un fil se traduisent par des variations de la résistance que ce fil oppose à une force déterminée. 11 fait actionner et tenir en équilibre par la grège, dans le passage entre la croisure et l'aspe, un pendule dont le poids est réglé par le volume que l'on veut donner au fil. Toutes les fois que le volume de la grège diminue ce pendule triomphe de la résistance qui lui était opposée et s'incline. Dans ce mouvement il met en jeu un mécanisme qui vient ajouter un cocon au faisceau et le ren- forcer. Ce mécanisme, très ingénieux, dans lequel les courants électriques sont les agents importants, n'a pas encore été ap- pliqué industriellement : son inventeur le perfectionne con- stamment.

En attendant qu'un procédé automatique de filature soit adopté, les bonnes ouvrières fileuses conservent leur valeur personnelle. Leur recrutement se fait de plus en plus difficile dans nos pajs ; les autres industries les tentent par l'appât de plus gros salaires. Les fileuses retournent moins à la filature après leur mariage; et ce délaissement lent, cette nécessité

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de former constamment des apprenties, menacent nos fllateurs de graves difficultés dans l'avenir si une révolution ne se produit pas dans l'outillage de leur vieille et noble industrie.

Il faut employer environ de 11 à 12 kilog. de cocons jaunes, lorsqu'ils sont frais, pour faire 1 kilog. de grège; cependant avec de très beaux cocons, bien étoffés, on peut tirer 1 kilog. de grège de 10 kilog. de cocons ; par contre, il y a des cocons tels qu'il en faut 20 kilog. pour fournir 1 kilog. de grège.

Lorsque les chrysalides sont complètement desséchées, la proportion est de 4 kilog. de cocons pour 1 kilog. de grège, au lieu de 12; nous avons dit que la dessiccation complète réduit des deux tiers le poids des cocons frais.

Dans le poids d'un cocon frais le poids de la chrysalide représente 83 1/2 pour 100, soit 10 kilog. sur 12 kilog. de cocons. On tire des 12 kilog. de cocons 1 kilog. de grège ou 8 1/2 pour 100. On laisse en frisons 300 grammes environ ou 2 1/2 pour 100, et dans les pelettes 200 grammes. Le reste est perdu.

Il est un fait encore inexpliqué : c'est que la bave ne se comporte pas comme la matière qu'on tire du réservoir de l'organe séricigène et se dissout beaucoup moins vite dans une solution acide ; cependant la bave est composée de fîbroïne et de grès comme la matière renfermée dans le réser- voir. En outre, la grège n'a plus, en fîbroïne et en grès, la même composition que la bave ; elle a plus de fîbroïne qu'on n'en trouve dans la bave et moins de grès.

Dans beaucoup d'usines on mélange à l'eau du jus de chry- salides fraîches qui ont été écrasées : ce mélange est utile quand on se sert d'une eau calcaire et dure, parce que la sub - stance alcaline de la chrysalide facilite le dévidage du cocon. Mais l'eau pure est préférable, la matière huileuse de la chrysalide pénétrant toujours dans la soie et lui ajoutant du poids.

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La qualité de leau a une grande influence sur les pro - priêtés de la soie. L'eau crue dissout mal le grès du cocon ; elle contient des sels de chaux et de magnésie qu'il faut décomposer et précipiter. Le procédé le plus habituel pour améliorer l'eau destinée à une filature, c'est d'en faire pro- vision dans de grands bassins exposés au soleil et de la laisser déposer; elle devient ainsi plus douce et meilleure pour le tirage du cocon.

Les eaux les meilleures pour la filature sont celles qui coulent des sols granitiques comme dans les Cévennes et le Piémont. Les cocons de la montagne valent aussi mieux que ceux de la plaine.

FiG. 67 et 6S. Pliage à reiircpèenne des flottes de grège.

La manière de plier la flotte de grège lorsqu'on l'enlève de dessus le volet varie suivant les pays. La mode européenne est de faire des flottes qui ont une circonférence de 1"',40 à 2"", 50, et qu'on plie à la longueur du rayon, les deux parties étant tordues l'une sur l'autre (fig. 67 et 68). . En Asie, chaque contrée a son type. Le pliage en grajïpes (fig. 6S), usité pour certaines grèges japonaises dans la pro- vince de Maïbash, consiste à réunir des flottes en un groupe arrondi à l'aide de ficelles qui servent à les suspendre ensemble : chaque flotte a été préalablement raccourcie par deux nœuds faits symétriquement, et dans les intervalles qui séparent les nœuds des bandes de papier ont été enroulées et collées pour maintenir la forme des flottes et faciliter leur enlaçage.

Le pliage en mosch, parallélipipède de 0'",40 de long, 0"', 20 de large et 0"\30 de haut, usité pour les grèges chi-

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noises dites Isat-lee et iaj/smn, consiste à réunir par deux liens les flottes fortement pressées les unes contre les autres : la soie est aplatie et comme étalée (flg. 70).

FiG 69. Flotte de gr.'ge japonaise, et groupe de flottes soi s forme de grappe.

Citons encore le pliage en forme de petits anneaux qui ont de5 à 6 centimètres de diamètre, usité au Tonkin (fig. 71), et le pliage allongé en paquets étroits des petites flottes benga- laises dites cigarettes de l'Inde (fig. 72). Mais ajoutons que, dans toutes ces contrées asiatiques dont nous venons de par- ler, beaucoup d'autres modes de pliage sont usités.

FiG. '0. Mosch formé avec les grèges en Chine.

Le plus souvent les indigènes, quand ils destinent leurs grèges à l'exportation, les redévident, corrigent les défauts de la filature et donnent à leur soie une meilleure apparence pour la vente ; de le nom de i^edévidées que portent cer- taines grèges asiatiques.

112 LES PRODUITS DU COCON

Terminons ce qui concerne la soie grège en mentionnant que l'emballage varie également. Les grèges européennes sont mises dans des saches en toile grise et forment des ballots pesant 100 kilog. ; les grèges de l'extrême Orient sont placées

Via. 71. Rouleau de grége tonkinoise. Fis. 72. Paquet de flottes bengalaises

dit cigarettes de l'Inde.

dans une sache blanche de coton qu'on enveloppe d'un pail- lasson, et forment des balles de 50 à 60 kilog. faciles à manier et à empiler dans les navires; les grèges de Perse sont emballées en rouleaux de 30 kilog., forme commode pour le transport à dos de mulets ou de chameaux, etc.

IV

SOIE MOULINEE

[F r. Mouliner; ilsil., Filaloiare, Toroey^e; esp., Torcer; angl., To throio; â\\., Zloirnen.)

La grège n'est pas tordue ; elle forme un faisceau de baves soudées ensemble ; elle ne peut pas être utilisée après avoir été décreusée, car toute opération qui dissout le grès met en liberté les baves, et celles-ci s'écartent les unes des autres. La grège ne peut donc être introduite dans un tissu qu'à l'état cru. Pour en faire un fil textile, susceptible d'être teint, il faut lui donner une torsion, la mouliner. Tordre la soie, c'est augmenter sa force de résistance, mais aussi c'est la

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raccourcir légèrement, c'est atténuer son brillant, c'est enfin diminuer son élasticité.

Nous avons déjà défini ce que l'on entendait par poil, trayiie, organsin; ce sont les soies moulinées les plus usi- tées. Citons encore le crêpe, la grenadine, le cordonnet.

La torsion aj)pliquée à la grège se nomme apprêt (ital., Torcitura; esp., Apresto ; angl., Tioisting ; ail., Zwir- nung). Cependant on conserve ce mot d'apprêt pour désigner toute torsion. Ainsi lorsque une grège a été tordue, si on la double et si l'on tord le fil ainsi doublé on dit qu'elle reçoit un second apprêt : pour spécifier ce second apprêt on le nomme le plus souvent tors.

On a de tout temps reconnu la nécessité de tordre la grège pour en faire un fil. Mais autrefois on employait le mot filer pour définir cette opération, et c'est de que vient le nom donné à la première torsion dans l'ouvraison de la grège, torsion qu'on appelle encore aujourd'hui filage.

Dans les anciens règlements les termes sont précis. Les fdlevesses de soie dont parle Etienne Boileau au xiii'' siècle à Paris, sont des ouvrières qui donnaient à la soie grège, à l'aide des grands et des petits fuseaux, la torsion voulue. Les trahandiers, que cite Ducange dans son dictionnaire, étaient des ouvriers qui au xiv" siècle, en Provence, tiraient la soie des cocons. Les règlements de la grande fabrique de Lyon, rédigés au xvii° siècle, parlent de soie filée dans le sens de soie tordue.

De même en Italie. Un Traité de Vart de la soie, ré- digé au commencement du xv° siècle, emploie filare pour l'opération du premier apprêt appliqué à la grège, nommée seda cruda, qui devient alors pela, poil; imi^torcere pour l'opération de tordre deux grèges ensemble et d'en faire Vor- soio, la soie pour chaîne. Ce même traité indique que la torsion de la grège simple se faisait à droite, alla diritta, et

114 LES PRODUITS DU COCON

que la torsion de la grège doublée se faisait à gauche, alV organcina ; c'est de ce dernier terme que vient notre mot organsin.

Les actes relatifs à l'art du moulinage qu'exercent à Bo- logne le Lucquois Borghesano au xiii® siècle, puis son fils au xiv^ siècle, désignent l'établissement à créer sous le nom de onollendimon, filatorium.

Le verbe filer ayant, dans le langage moderne, un autre sens, et le substantif /î/«^wre étant appliqué aux usines oùl'on tire les cocons, il a fallu adopter un autre mot, 'mouliner ou owrr<?r pour représenter l'opération de tordre la soie. Re- mar([uons qu'en Italie, et spécialement en Piémont, l'usage n'est pas perdu de désigner sous le nom de tirage l'opération appelée en France filature.

La torsion a été primitivement imprimée avec la main à la soie qui était tendue sur une certaine longueur, soutenue de distance en distance par des supports en forme de peignes; c'est le procédé du cordier. Au bout de chaque fil est attaché un petit fuseau en plomb auquel on imprime avec le pouce un vif mouvement de rotation. C'est ainsi qu'on tord encore aujourd'hui au Tonkin et dans plusieurs contrées asiatiques la grège simple et la grège doublée.

La torsion, produite à l'aide d'un mouvement de rotation imprimé à un fuseau auquel demeure fixée une bobine por- tant la soie dévidée, est d'invention récente.

Nous ne savons pas à quelle époque ce moulinage industriel a été réalisé.

Au Japon comme en Chine (fig. 73), ce sont de grands cadres en bois renfermant des rangées de fuseaux qui sont placés horizontalement et qui sont mis en mouvement parle frottement d'une corde sans fin. La courroie, passant alter- nativement dessous et dessus le fuseau, donne une torsion différente à deux fils juxtaposés.

SOIE MOULINEE

li5

En Europe, le premier moulin industriel est celui qui a été inventé en 1372 par Borghesano, et qui pendant longtemps a donné une grande réputation aux soies moulinées à Bologne. La torsion mécanique, façon de Bologne, n'a été usitée en France qu'en 1670; elle y fut introduite par un Bolo- nais, nommé Bennay, qui s'expatria sur l'appel de Golbert.

FiG. 73. Moulin chinois.

Dans le moulin bolonais les fuseaux étaient jDlacés verti- calement dans un cadre de forme circulaire; la rangée des fuseaux supérieurs était réservée au premier apprêt. Ils recevaient le mouvement par le frottement d'un arbre en bois garni de drap et qu'on nommait estralin; les fuseaux inférieurs servaient pour le second apprêt et recevaient le mou- vement d'une courroie; c'est le moulin rond, qui a conservé le nom de moulin piémontais, par opposition avec le moulin ovale, d'invention française, qui porte le nom dm oulin fran- çais. Les moulins ronds ajfFectent des dimensions extraordi- naires et sont très encombrants. On n'en construit plus de neufs, mais les moulins de ce genre existant encore en Pié- mont passent pour produire des apprêts très réguliers.

Le mouvement est donné à un axe vertical placé dans le

116 LES PRODUITS DU COCON

centre du moulin. Cet axe soutient une charpente circulaire qui tourne avec lui et porte sur son pourtour un certain nombre de traînes, qui, en passant, frottent les fuseaux dis- posés par étages autour de la machine et entretiennent ainsi leur mouvement de rotation.

L'expérience a fait apporter de nombreuses améliorations dans les organes du moulin et dans le procédés à suivre pour ouvrer la grège. Indiquons-les brièvement en parlant des quatre opérations dans lesquelles peut se résumer le travail dans une usine de moulinage : le dévidage de la grège, le purgeage, le doublage et le tordage.

Dans le dévidage, le moulinier doit viser principalement à faire peu de déchet et à faire surveiller par une ouvrière le plus grand nombre de flottes possible. Au milieu de la grande variété de grèges qu'il peut rencontrer, diff'érentes par la nature, le tirage, la régularité, la propreté, le réglage, il faut qu'il sache reconnaître s'il faut employer un mouillage ou même une légère solution de savon pour amollir les gommures, et quelle est la vitesse maximum qu'il peut adopter sans aug- menter le nombre des cassures. S'il est en présence d'une grège très irrégulière, il doit choisir et séparer les parties grosses, non seulement afin de donner plus de régularité à la trame ou à l'organsin en réunissant les parties de même grosseur, mais afin d'assurer l'uniformité de l'ouvraison, car deux fils d'iné- gale grosseur se tordent ensemble très irrégulièrement. Les tavelles, sur lesquelles les flottes grèges sont placées pour être dévidées, sont légères; on les fait en bois de pin, et les bras (po7içons) sont réunis par des traverses (ligants), sur les- quelles s'étale la flotte. Les tavelles sont placées verticale- ment et tournent sur un axe qui porte sur deux grenouilles en verre. Elles sont mises en mouvement par la grège que des roquels , tournant par friction, tendent à envider ; elles doivent donc ofi'rir la moindre résistance possible, et

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être construites de manière que la flotte de grège puisse être étendue, en parfait équilibre, sur leurs bras. Quand la grège casse rarement et fournit peu de bourre, soit parce qu'elle est bien nouée ou qu'elle a peu de voile, parties fines et tendres qui n'offrent aucune résistance et qu'il faut enlever, on peut confier à une ouvrière la surveillance d'un grand nombre de flottes; on dit qu'une grège est d'un dévidage de cinquante flottes, quand une ouvrière suffit pour surveiller cinquante tavelles. Dans les ventes de grèges, ce dèmdage est indiqué par le vendeur, et le contrôle en est fait expéri- mentalement dans les bureaux d'essais publics : on y admet comme règle qu'une ouvrière peut trouver et nouer 80 bouts en une heure avec une soie bien croisée.

Le dévidage des soies grège,s s'est beaucoup amélioré depuis la généralisation de la pratique des houts noués en filature. On ne donne pas aux meilleures grèges une désignation de dévidage supérieure à 100 tavelles ; les soies de Chine ts ailées dévident de 4 à 10 tavelles et donnent lieu, au dévidage, à un déchet de 3 à 5 pour 100; les soies des Gévennes dévident presque toutes à 100 tavelles, et certaines ne font pas même 1/4 pour 100 de déchet.

C'est surtout pendant le dévidage de la grège que le mouli- nier subit la plupart des conséquences d'un tirage mal fait. C'est par les soins donnés au dévidage, et en procédant à des dévidages répétés, que les Asiatiques, si peu soucieux de la netteté de la grège pendant qu'elle se produit, enlèvent les défectuosités du fil. On fait tout simplement passer la grège duroquetin sur un aspe mil avec une manivelle, puis repasser de l'aspe sur un roquetin.

La tavelle, telle qu'elle existe aujourd'hui, réalise un grand progrès. Avant qu'elle eût été inventée, à l'époque chaque flotte était dévidée isolément, on plaçait la grège sur un petit aspe formé par deux barres croisées, caviglia, crocé, etl'ou-

118 LES PRODUITS DU COCON

vrière attirait la soie sur un roquet enfilé sur un fuseau au- quel le mouvement de rotation était imprimé à l'aide d'une manivelle.

Pendant le dévidage la grège subit souvent un premier nettoj^age, d'ailleurs sommaire et tout à fait insuffisant, en traversant les barbins garnis de drap de la règle du va-et- vient, qui ont surtout pour but de distribuer la grège sur le roquet en couches de moins en moins larges; ce va-et-vient est commandé à cet effet par un mouvement spécial de réglage qui modifie constamment la course de la règle. Un bon ré- glage permet d'obtenir des roquets dont la soie ne ^'ébouille pas et qui se dévident facilement par la traction du bout dans le sens de l'axe, le roquet restant immobile ; c'est ce qu'on appelle dévidage à la défilée.

Après le dévidage, les roquets chargés de grège sont portés à la banque des purgeoirs doit se faire le nettoyage du brin de soie.

Les plus anciens purgeoirs employés (flg. 74) sont des pinces P, garnies de drap, qu'on peut serrer à volonté sur les trois branches d'un appareil de forme spéciale. La soie se dévide du roquet A, passe sur une roulette en verre ou en porcelaine R et traverse les trois purgeoirs P, pour aller ensuite s'envider sur le roquet G, le distribue un va-et-vient D analogue à celui des banques de dévidage. Quelquefois, le moulinier ne fait passer le fil que dans deux purgeoirs. Lorsqu'un bouchon ou une coste se présente, les purgeoirs l'arrêtent au passage; l'ouvrière vient dégager le brin, enlève le défaut, et l'opéra- tion continue. Plus les purgeoirs sont larges et serrés, plus le drap est neuf et tenu dans un bon état de propreté, mieux la soie est purgée. Les nœuds doivent être courts, bien serrés, et les bouts en sont coupés soigneusement avec l'ongle ou mieux avec des ciseaux.

Depuis quelques années, des purgeoirs en acier (fig. 75) ten-

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dent à remplacer les purgeoirs garnis de drap. Il y en a de plusieurs formes. Les plus répandus se composent de deux tiges LL d'acier de section rectangulaire qui, à laide de trois vis à tète carrée V, que le contremaître serre plus ou moins avec une clef, peuvent être maintenues exactement paral- lèles et à une distance telle l'une de l'autre que les moindres bouchons ne puissent plus passer. Une baguette de verre B

ihf^

V 3V

FiG. 74. Purgeoir en drap. Fig. 75. Purgeoir en acier.

A, Roquet de dévidage. P,P,P, Languettes de drap entre b. Baguette en verre supi)Ortant le

lesquelles passe le fll. D, Va-et-vient. C, Roquet envi- fil. y, V, V, V. Vis de serrage.

deur.— M, Roue motrice du roquet en videur,

supporte le fil de soie. Un purgeoir est bien réglé quand les nœuds de filature eux-mêmes s'y arrêtent.

Quelquefois, les mouliniers soigneux emploient ensemble les deux systèmes de purgeage.

Pendant cette opération se fait un certain déchet, qui est naturellement d'autant plus important que la grège était plus chargée de défauts. Il atteint de 3 à 5 pour 100 pour les tsatlées.

11 y a deux sortes de moulins ovales, les moulins à guin- dres et les moulins à cylindres. Dans les premiers, la flotte de

120 LES PRODUITS DU COCON

soie tordue se forme elle-même au moulin sur des guindres qui tournent avec une vitesse d'autant plus grande qu'on veut donner un apprêt moins fort. Dans les moulins à cylindres, la soie est envidêe après la torsion sur des roquelles tour- nant par friction sur un cylindre dont la vitesse sert à régler l'apprêt voulu et qui donne une rapidité d'envidement con- stante, quelle que soit l'épaisseur de la couche de soie qui recouvre la roquelle.

La roquelle diffère du roquet en ce que celui-ci est percé d'un trou conique et doit être enfilé par le fuseau. La roquelle est pleine et est terminée par de petits cylindres saillants qui la supportent.

On emploie toujours les moulins à cylindres pour le premier apprêt (filage) (fig. 76), ce sont les roquelles ainsi garnies qui sont portées au doublage dont nous parlerons plus loin. Quand les moulins pour le second apprêt sont à cylindre, les flottes se forment par un redévidage sur des flotteurs à grande vitesse, tournant à raison de 500 à 600 tours à la minute. Nous représentons (fig. 77) un moulin à guindres.

On voit comment la torsion se donne, les fuseaux tournent toujours avec la même vitesse, qui est très considérable dans les moulins modernes (5000 à 6000 tours par minute, et quel - quefois plus). Pour obtenir cette vitesse on tend à réduire depuis quelques années le diamètre du fuseau. La quantité de tours d'apprêt donnée à chaque mètre de soie est réglée par la rapidité de l'envidage sur la roquelle ou sur le guindre. On fait varier la vitesse de rotation de ces derniers en chan- geant les voMQ^ àe\\ièe^.(estelles) qui leur transmettent le mouvement.

Le dévidage de la soie du fuseau sur la roquelle ou sur le guindre se fait donc par simple traction.

Il existe un grand nombre d'apprêts suivant les articles auxquels Vouvrée est destinée.

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La torsion dans la trame est faible, c'est-à-dire de 80 à 150 tours au mètre; les fils de grège ne reçoivent individuel- lement aucun apprêt. Le rôle de la trame est, en effet, de garnir le tissu, de le gonfler.

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FiG. :6. Organes du moulin. FiG. 77. Organes du moulin 1" apprêt 2" apprêt. 1. Carcagnole. 2. Courroie motrice —3. Fuseaux —4. Roquets.— 5. Coronelles. 6. Va-et- vient. 7. Cyli:idre moteur agissant par friction. 8. Roquelles. 9- Guindre. 10. Flottes.

L'organsin qui est employé pour chaîne doit offrir plus de force; voilà pourquoi on tord d'abord la grège, puis on donne une nouvelle torsion aux deux fils en les doublant. On dis- tingue parmi les apprêts d'organsin :

Vapprêt satin (en italien Strafîlato) le filage est de 600 tours et le tors de 400 ;

122 LES PRODUITS DU GuGON

Uapprêt velours (en italien Stralorto) le filage est de 400 tours et le tors de 600 ;

U apprêt grenadine, qui est très serré, et atteint 1000 à 2500 tours environ au filage et autant environ au tors ;

Le moyen apprêt, qui est surtout utilisé en Allemagne et qui se compose de 450 à 500 tours au filage et de 300 à 350 tours au tors.

Il est à remarquer que l'apprêt de filage donné individuel- lement au fil de soie étant dans un sens opposé à celui du tors que subit la réunion de plusieurs fils déjà filages, est dimi - nué par le second apprêt d'une quantité égale au nombre de tours de cet apprêt. Si le tors est plus fort que le filage, comme cela arrive dans les apprêts pour velours, le filage individuel de chaque brin est détruit puis remplacé par un apprêt dans le même sens que celui du tors d'ensemble et d'une valeur égale à la diff"érence des deux torsions.

Les Italiens font ordinairement passer les roquets chargés de la grège filagée dans des locaux remplis de vapeur d'eau : c'est ce qu'ils nomment braver la soie. Cet usage a été encore peu adopté en France; cependant en Italie on répète la brava, c'est-à-dire la vaporisation, même sur la soie mouli- née, les résultats étant de donner beaucoup de brillant et une tension égale à la matière première.

Pour que l'apprêt soit régulier il faut que la vitesse de rotation des fuseaux soit la même dans tout le moulin, ce qu'on n'obtient qu'à l'aide d'une attention de tous les jours; il est nécessaire aussi que la rapidité de l'envidage soit con- stante ; l'ouvrier chargé de rattacher les fils qui cassent doit éviter de laisser le fuseau donner une torsion exagérée au fil pendant qu'il réunit les deux bouts par un nœud.

Dans les moulins à guindres un compteur indique le nom- bre de révolutions que fait chaque vargue, pour qu'on puisse régler et uniformiser la grosseur des flottes.

SOIE MOULINEE 123

Dans certains moulins de forme carrée, les fuseaux, au lieu de recevoir leur mouvement d'une courroie comme dans les moulins ovales, sont commandés chacun par des cordelettes sans fin qui sont mues elles-mêmes par un cylindre disposé à l'intérieur du moulin.

Lorsqu'une longueur de 1500 mètres a été envidée par le guindre du moulin ou sur le flotteur, on procède au déca- lage ; les flottes de soie moulinées sont enlevées de dessus le guindre et captées^ c'est-à-dire que leurs extrémités sont fixées par un nœud à un lien annulaire en schappe, en coton ou en soie, auquel on donne le nom de capiure. On réunit ensuite les flottes ou écheveaux ou centaines pour former la masse ou le matleau (on disait autrefois matasse, mot qui dérive

FiG. 78. Matteau de soie moulinée française.

du grec iJ.éz(x^oc, en latin me taxa). La soie moulinée est, en effet, généralement livrée au commerce pliée en matteaux.

Pendant longtemps les flottes de soie ouvrée ne mesuraient pas plus de 1500 mètres. On trouvait que des flottes plus grosses n'étaient pas susceptibles de recevoir convenablement la teinture. Depuis quelques années un Américain, M. Grant, a montré qu'il était très avantageux pour le fabricant de recevoir ses ouvrées en grosses flottes longues de 15.000 à 20.000 mètres, ajourées par une disposition spéciale du ré- glage afin de permettre à la teinture de les pénétrer, et liées ensuite par deux ou trois liens qui traversent et cousent en quelque sorte la flotte de façon à ce qu'elle conserve sa .orme pendant la teinture. Le dévidage de ces flottes se fait après teinture avec une économie considérable de façon et de déchet. Ce procédé tend à se généraliser de plus en plus.

Nous avons dit que l'assemblage à plusieurs bouts des fils

124 LES PRODUITS DU COCON

de grège ou de ceux ayant reçu déjà l'apprêt de filage se faisait sur les banques de doublage. Cette opération précède immédiatement celle de la torsion d'ensemble f^or^j.

Le doublage est une opération très délicate. Les brins assemblés doivent être également tendus, ce que l'on obtient d'habitude en les faisant passer sur un fil de fer recouvert de drap appelé queue de rat; on doit avoir soin que les roquets Amenant du purgeoir, ou les roquelles sortant du filage, ne soient pas inégalement humides.

11 faut veiller aussi à ce que lorsque l'un des bouts se casse l'ouvrière ne laisse pas l'autre bout monter seul, ce qui pro- duirait un défîlê, défaut grave que l'on n'évite qu'à l'aide d'appareils nommés casse- fils et dont l'usage n'est pas assez répandu. Dans ces instruments chaque brin passe avant le doublage dans un barbin en verre muni d'un levier qui est maintenu levé tant que le fil n'est pas cassé; s'il vient à se rompre, le levier tombe, et par un déclanchement approprié le roquet envideur est immédiatement et automatiquement arrêté.

On peut résumer les qualités exigées dans la soie mouli- née dans les deux principales : la netteté et l'uniformité de la torsion.

Les variations dans le degré de torsion modifient le volume de la soie ; or les différences de volume sont autant de défauts qui apparaîtront dans le tissu. L'inégalité de tension entre les deux fils, lorsqu'on les double, occasionne des travelages et des rebouclages; ce défaut rend la soie cas- sante au moment du tissage et nuit à la perfection de l'étoffe.

Le travelage provient souvent d'un doublage mal fait, mais plus souvent encore de ce fait que les deux fils dou- blés ne sont pas de la même grosseur ; le plus fin étant plus élastique s'étire davantage au doublage, et lorsque les brins rendus libres reviennent sur eux-mêmes, le fil le plus gros

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se trouve plus court que le plus fin. Au moulinée dernier se dispose en spirale autour du premier. Quand la différence de longueur entre les deux bouts est trop grande, le plus fin est obligé de former de loin en loin de petites boucles très visibles, de2 à 3 millimètres de flèche : c'est le rebouclage.

Le purgeoir permet d'enlever tous les bouchons et les costes quand il est réglé avec précision, mais il laisse passer les duvets et quelquefois de petits bouchons ; aussi dans les ouvraisons soignées a-t-on l'habitude de procéder dans le cours des opérations au triage des roquets et des flottes ter- minées qui ne sont pas propres ou dont le duvet est apparent. On produit ainsi un choix de guindre qui se vend à part sous cette désignation, et qu'il ne faut pas confondre avec les mi-fins et les seconds fils provenant des choix de cocons en filature. On met aussi à part, au moulin, les soies veinées.

Mais nous ne prétendons pas faire un cours de moulinage ; de même que le tirage de la grège, l'ouvraison est devenue un art qui progresse chaque jour.

En général, pour s'assurer de la régularité, lorsqu'ils ont à ouvrer une grège grossière et très irrégulière, les mouli- niers procèdent à un triage des flottes avant de mettre la soie au dévidage; ils assortissent les soies par grosseur. Cet appa- reillage a été usité de tout temps, car parmi les ouvriers ita- liens appelés par Louis XI pour développer l'industrie de la soie en France figurent des appareilleurs de soie.

Cet assortissage est quelquefois complété par le procédé des tours comptés que nous avons déjà cité. On rapplique surtout aux soies de Chine (tsatlées) et du Japon (grappes, kakedahs, etc.) autres que celles de filatures à l'euro^ péenne. 11 consiste à mesurer la soie ouvrée par longueurs égales de 800 à 1500 mètres sur des flotteurs munis de compteurs. Chaque flotte est ensuite pesée et toutes les

126 LES PRODUITS DU COCON

flottes de même poids sont réunies en paquets de 2 kilogram- mes environ, sur lesquels on inscrit le titre moyen des flottes ainsi groupées.

Mentionnons, en terminant, les tentatives faites pour réunir dans une seule opération la filature et l'ouvraison. Toutefois les procédés pour faire de la trame avec la grège sortant de la bassine, ou seulement pour faire un poil, ne se propagent pas. Il faut en conclure que l'économie n'a jDas été suffisante, ou que les produits sont inférieurs à ceux que l'on obtient avec la division du travail ; ou bien que la néces- sité d'avoir un mouvement de l'aspe très lent et une tempé- rature de l'eau assez basse ne permet pas de donner à la soie les qualités voulues.

Une usine renfermant 1000 fuseaux de filage et 450 fu - seaux de tors peut produire journellement 6 kilogrammes de soie moulinée de titre moyen.

Il semble que dans les siècles passés le raoulinage avait plus progressé que l'art de dévider les cocons. Jusqu'au XIX® siècle l'habitude de tirer la grège est demeurée l'annexe de l'éducation des vers à soie : ces opérations se faisaient en famille sur une échelle restreinte, et les grèges arrivaient sur les marchés par petites parties pesant de 5 à 20 kilogram - mes sous le nom de paquetailles. Le moulinage de la soie était, au contraire, dès le xiv' siècle, devenu une industrie en Italie. C'est ainsi que les traités italiens parlent des soins du purgeage, de la nécessité d'assortir les grèges pour combat- tre leur irrégularité, de la proportion qui doit exister entre les deux apprêts suivant que la soie moulinée est destinée à tel ou tel emploi.

Lorsque les soies ouvrées oiit été fi;,ées dans la même usine, ou dans une filature appartenant au même industriel, on leur donne le nom abrégé d'organsins ou de trame fila- tare et ouDraisou. Les grandes marques d'ouvrées sont

SOIE MOULINEE 127

d'ordinaire filées et ouvrées par le même producteur ; l'ensem- ble des soins qui leur sont donnés ainsi est plus spécial, et mieux adapté à la nature de la grège ; la provenance de la grège est mieux garantie. 11 en résulte plus de sécurité dans l'emploi du fil.

11 arrive fréquemment que l'ouvraison se fait pour le compte du propriétaire de la grège; lemoulinier est alors réglé à pe- tite façon ou à grande façon. Dans le premier cas, l'ouvreur n'est pas responsable du déchet et reçoit le prix de façon convenu par kilogramme conditionné d'ouvrée rendue. D'a- près le second mode dérèglement, qui est de nos jours pres- que exclusivement employé, l'ouvreur reçoit la façon con- venue par kilogramme conditionné d'ouvrée rendue, mais on lui facture le déchet à un prix établi dans le contrat d'ou- vraison. Le déchet est la différence entre le poids conditionné de la grège qui lui est livrée et celui de l'ouvrée rendue. Le moulinier a ainsi intérêt à faire le moins de déchet possible.

On ne tolère d'ordinaire qu'un excédent de décreusage de 1 pour 100 de la grège sur l'ouvrée.

Les mouliniers français ont l'habitude de prendre à leur charge la moitié des frais de port et de conditionnement auxquels donne lieu l'opération de l'ouvraison.

Les façons d'ouvraisons varient suivant la netteté, le dé- vidage et la finesse de la soie; elles ont baissé de près de moitié depuis une vingtaine d'années ; aujourd'liui les bons ouvreurs français sont arrivés à monter à 5 francs grande façon les bonnes soies à bouts noués. Les progrès réalisés en filature pour le dévidage des grèges et pour leur netteté, une surveillance étroite du déchet et une augmentation considé- rable des vitesses des moulins ont été les causes principales de cette baisse des façons. 11 faut aussi l'attribuer à une diminution des frais généraux, à laquelle des producteurs français sont arrivés par le groupement sous une seule direc-

128 LES PRODUITS DU COCON

tion d'un certain nombre d'usines situées dans des localités rapprocliées l'une de l'autre. Ils ont ainsi formé, pour l'ou- vraison à façon, de puissantes organisations qui sont aujour- d'hui un auxiliaire des plus souples et des plus commodes de notre fabrique lyonnaise. Aussi une partie des soies de la Chine, du Japon et de l'Italie et la presque totalité des grèges du Levant et des filatures de Canton viennent-elles se faire ouvrer en France. L'Italie conserve cependant une certaine supériorité pour le traitement des soies irrégulières de l'ex- trême Orient. Le moulinage anglais a perdu son ancienne réputation pour l'ouvraison de ces dernières, depuis que le principal marché des Asiatiques a été transporté à Lyon grâce aux efforts intelligents de nos marchands de soie.

DECHETS DE SOIE

Sous ce nom de déchets on comprend :

La blaze, les cocons fondus, les cocons tachés, les co- cons percés, qui sont les déchets de l'éducation des vers ;

Les premières vestes des cocons qu'on enlève par le battage sous le nom de frisons; et les dernières vestes indé- vidables parce qu'elles sont trop tendres, ou parce qu'elles n'opposent plus une résistance suffisante à l'entrée de l'eau de la bassine, c'est ce qu'on nomme les bassinés: tels sont les déchets de la filature du cocon ;

Les parties défectueuses de la grège, parties costeuses ou trop fines, qu'on enlève pendant le travail de cette grège, et qui constituent la bourre : c'est le déchet du moulinage;

DECHETS DE SOIE 129

Les parties défectueuses qu'on ôte de la soie grège et de la soie moulinée, écrues ou teintes, dans toutes les opérations, dévidage, ourdissage, tissage, auxquelles la matière est sou- mise avant de devenir étoffe : c'est le déchet du tissage.

Rien ne se perd; et partout il y a une industrie de la soie tous ces débris sont recueillis, travaillés et transformés en un fil textile.

Les produits des déchets de soie sont classés en deux grandes divisions basées sur le mode de traitement : les schappes qui proviennent de matières rouies k chaud ou à froid et désa- grégées par une fermentation; les fantaisies qui proviennent de matières décreusées à froid et cuites.

Les matières fermentées ou décreusées sont, après cette première opération, non pas cardées mais peignées. Elles sont divisées en barbes par une happeuse qui se compose d'un tambour garni d'un certain nombre d'aiguilles ; ces lignes d'aiguilles sont espacées les unes des autres selon la longueur de la matière à travailler ; le tambour tourne devant un four- nisseur et amasse la soie sur ses pointes, et dès que les pointes sont suffisamment chargées la rotation s'arrête. On prend les barbes, et les tenant entre deux planchettes qui laissent pas- ser la partie destinée à être peignée, on les soumet à une pei- gueuse circulaire.

Les barbes sont ensuite mises en mèches, et enfin filées.

Lorsque les déchets proviennent de soies teintes, les pei - gnés conservent une couleur violette plus ou moins foncée.

Il y a, on le voit, une analogie complète entre le travail des déchets de soie et le travail du lin. Et, tandis que la grège est une soie composée de brins continus, le fil de dé- chets est un composé de brins non continus comme le fil de coton ou le fil de lin.

Dans la série des schappes comme dans la série des fan- taisies on rencontre des peignés et des filés : il y a des indus- -

9

130 LES PRODUITS DU COCON

triels qui s'occupent uniquement du peignage, d'autres qui s'occupent du filage, d'autres qui réunissent dans un même atelier les deux opérations.

Parmi les fils on distingue les fils simples, ordinairement envidés et livrés sur des cannettes, utilisés pour trames, et les fils doubles ou assemblés qui servent pour chaînes. Enfin on fait des fils retors ou cordonnets, destinés aux passemen- teries ou aux fils à coudre.

Cette nomenclature simplifiée : schappes, fantaisies, fil sim- ple, fil double, fil retors, a été tout récemment adoptée.

Autrefois on distinguait : le fil de fantaisie qui était fait avec les frisons cuits, et qui était filé tantôt en long sur le moulin de la laine, tantôt en court sur la muU-jenny créée pour le coton; le fil de scliappe qui était fait avec les frisons rouis et qui était filé en long sur la niull- jenny créée pour la laine ; le fil de galette qui était fait avec les cocons rouis et peignés en long ; le fil de bourre de soie qui était fait avec les déchets de moulinage décreusés et cardés ; le fleuret qui était le produit des frisons filés au rouet ; la filoselle qui était le produit des bassinés et mauvais cocons filés au rouet; la hou- rette qui était faite avec les matières les plus grossières, les douppions, etc. A vrai dire, il n'y avait aucune méthode; et les noms se multipliaient à mesure que l'industrie, adop - tant les machines créées pour le coton et la laine, se trans- formait.

De tout temps on a fait des fils avec les déchets de soie; il en est question en Chine, au Japon, au Khotan, chez les Arabes; seulement on n'utilisait qu'une partie des déchets, c'est-à dire les cocons percés, les frisons et la bourre. Dans les règlements du xiri^ et du xiv'' siècle, en France, il est fait mention de la galette, du flourin, de la filoseUe. Dans les règlements donnés en 1667 à la grande manufacture de Lyon, on défend tout mélange de la bonne soie avec les restes de

DECHETS DE SOIE 131

floret, de galette, de bourre de soie et de grossiers. Tous ces produits étaient filés à la main.

Encore aujourd'hui, en Chine et dans l'Inde, on file beau- coup de cocons à la quenouille après les avoir préalablement fait bouillir dans une lessive de cendres de paille de riz ou dans une dissolution de carbonate de soude; les cocons amol- lis cèdent leurs baves sous forme d'étoupe.

En 1815, la Société d'encouragement pour l'industrie na- tionale, qui a son siège à Paris, proposa un prix pour le cardage et la filature à la mécanique des déchets de soie. C'est de que datent les efforts pour créer le travail méca- nique des déchets. En 1819, à l'Exposition nationale de Paris, parurent des fils de fantaisie 120 à 140, qui A^alurent une médaille d'argent à Pascal Eymieu, de Saillans (Drôme).

En 1824, une pétition fut a'iressée au Gouvernement fran- çais par les filateurs de déchets de soie pour réclamer l'aug- mentation des droits d'entrée sur les fils de fleuret étrangers ; ils étaient trois; et d'après les renseignements fournis par la Chambre de commerce de Lyon ils employaient les frisons et les bourres, les coupaient eu morceaux, les cardaient, et finalement produisaient un fil mou, terne, grossier, inca - pable d'être substitué au fil à la main que les Suisses faisaient avec les bourres rouies non coupées et peignées.

Vers 1830 l'emploi des machines se répand; on les amé- liore, puis peu à peu on renonce aux anciennes mull-jenny que l'industrie des déchets de soie avait empruntées à l'in- dustrie du coton, et on fait des machines spéciales. A la fin du siècle, l'outillage pour le peignage et le filage des déchets de soie est perfectionné, et ne laisse rien à désirer.

Annuellement une broche produit de 7 à 10 kilog. de filés ; et on admet qu'il faut 3 kilog. de matière première pour faire 1 kilog. de fil.

La production des déchets de soie est évaluée, en compre-

132 LES PRODUITS DU COCON ' '

nant les déchets de la magnanerie, de la filature et du mou- linage, à 664 000 kilog. pour la France; à 8 400 000 kilog. pour l'Italie ; à 100 000 kilog. pour l'Angleterre ; à 25 millions de kilog. en Asie, sur lesquels l'Europe reçoit de la Chine 2500 000 kilog., de l'Inde 500 000 kilog., du Japon 900 0( 0 kilog., du Levant (Perse, Nouka, Srayrne, Boukhara, etc.) environ 1 000 000. La France a entrepris, avec grande ardeur, le travail des déchets de soie.

Elle fait en fils de schappe simples 160.000 kil.

doublés 360.000

Elle importe en retors 435.180

Elle exporte en peignés pour la Suisse 554 300

' pour l'Allemagne 141.600

en retors deux bouts 190. SCO

L'Angleterre file des fantaisies, et surtout en titres fins du no 140 au 200. Elle fait, avec une supériorité notable, les beaux filés blancs nécessaires à la fabrication du tulle et de la dentelle. Ajoutons qu'elle a le monopole, à cause de l'habi- leté de ses mécaniciens, de la construction des métiers à pei- gner et à filer.

La Suisse file des schappes. Elle conserve pour ses pro- duits une réputation qui date de loin. C'est au XYi"^ siècle que le rouissage des déchets et le filage de la matière rouie ont été introduits à Zurich ])ar des protestants réfugiés de Locarno (Tessin). Auxviii'^ siècle, les seuls fleurets de Suisse apparais- sent dans la douane de Lyon; et, même en 1824,1a Chambre de commerce de Lyon déclare que les fleurets suisses con- viennent seuls au tissage des étoff"es, les autres fleurets devant être employés dans la bonneterie et la passementerie. En 1885, la production des schappes dans le canton de Zurich s'est éle- vée à 128.820 kilog. C'est à la Suisse que les fabricants alle- mands demandent les schappes pour leurs tissus mélangés.

Voici, d'après M. Rondot, quelle était en 1883 la force

DECHETS DE SOIE 133

productive des différents pays les déchets de soie sont mis en œuvre :

L'Angleterre produit 800 000 kilog. de fils et a plus de 100 000 broches. La Suisse produit 850 000 kilog. de fils et a 130 000 broches. La France produit 850 000 kilog. et a 130 000 broches, dont 30 000 de retordage.

L'Allemagne produit 330 000 kilog. de fils et a 3 600 broches. L'Italie produit 23 000 kilog. de fils et a 25 000 broches. L'Autriche produit 130 000 kilog. de fils et a 18 000 broches. Les États-Unis produisent 100 000 kilog. de fils. La Belgique produit 80 000 kilog. de fils. La Russie produit 30 000 kilog. de fils.

Cette statistique, qui donne environ une production de 3 400 000 kilog., en fils de déchets de soie, est appelée à peu varier ; car le matériel pour créer un peignage ou une fila- ture est fort coûteux, et le développement de l'industrie a été surexcité pendant ces dernières années par la vogue des tissus bon marché Ton mêle le fil de déchet de soie à la bonne soie, vogue qui ne peut pas toujours durer. Après tout, ce quantum qui vient s'ajouter aux 10 millions de kilog. de soies consommés annuellement est un apport considérable,

La consommation en France des fils de déchets de soie dé- passe 2 millions de kilogrammes.

A coup sûr, ce développement de l'industrie 'des déchets de soie a quelque chose de merveilleux : il a été obtenu dans un espace de temps moindre que trente années.

On nomme cette grande industrie l'industrie de la schappe par opposition avec l'industrie de la soie : celle-ci comprend les produits obtenus en dépelotonnant le cocon ; l'autre comprend tous les produits obtenus en rouissant, décreu- sant, peignant, etc., tous les déchets de soie.

134 LES PRODUITS DU COCON