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LA VIE

DE

SAINTE DOUCELINE

MARSEILLE- Typ et Lltb. CAVER * Cle. rue Salnt-Ferréol, 67-

LA VIE

DE

SAINTE DOUCELJNE

FONDATRICE

DES BÉGUINES DE MARSEILLE

V COMPOSEE AU TREIZIÈME SiÈCLE EN LANGUE PrVh'ENÇALE

'Publiée pour la première fois , avec la traduction en français L,eî une introduction critique et historique.

PAR

UAbbé J.-H. albanés

Docteur en théologie et en droit canonique , Historiographe de l'Eglise de Marseille.

MARSEILLE ÉTIEîVNE CAMOIN, LIB aAn< E-Ï^DrTE^ln

1 . rue Canébièrc , 1.

M ÏH'Xk. LYXIX

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Tiré à 200 exemplaires, 20 sur papier de Hollande.

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Marseille, le 25 août 1879, en la fêle de saint Louis.

oMoN CHER Chanoine,

En publiant la Vie de sainte Douceline, fondatrice des béguines à Marseille, vous ajoute:{ une nouvelle fleur à la couronne déjà si riche des Saints de notre Eglise.

Le nom de sainte Douceline était presque inconnu, et c'est à peine si les célèbres auteurs des Acta Sanctorum consacrent quelques lignes à sa mémoire. E écrit que vous faites paraître aujourd'hui, ce joyau de la langue romane de la fin du Xlir siècle, avait échappé à leurs savantes recherches ,- quel dommage qu'il fût resté à jamais dans l'oubli ! Peut-on imaginer rien de plus pur, de plus suave, de plus édifiant ! On X sent bien la main et surtout le cœur d'une des pieuses filles de Douceline ,• on voit bien qu'elle a connu la Sainte , quelle a eu le bonheur de vivre avec elle , de la suivre comme un mo- dèle et de l'aimer comme une mère.

L intelligence du texte n'est point aisée pour le grand nom-

bre j aussi, vous ave:{ pensé, avec raison ^ qii il fallait raccom- pagner d'une traduction. Ce travail était fort ardu, à cause surtout des exigences typographiques qui obligeaient le tra- ducteur de donner, à chaque paragraphe , exactement le même espace à deux langues qui n^ont pas la même concision. Vous ave:{ résolu cette difficulté avec un rare bonheur^ et si vous vous êtes abstenu de faire une traduction toujours litté- rale, ce qui n'était ni possible, ni désirable, toujours vous ave^ donné fidèlement rentière pensée de Vauteur, et , ce qui est bien mieux , vous ave:{ reproduit son caractère de simplicité, de candeur et de piété.

La savante introduction que vous ave:( placée en tête de la Vie, et la précieuse collection des pièces justificatives inédites, que vous y ave:{ ajoutée, donnent un grand intérêt à votre publication, en éclairant d'un nouveau jour les circonstances qui se rattachent à Vhistoire de la Sainte, à son établissement de Marseille, et à Vépoque elle vivait. Les bulles de Jean XXII, que vous ave^ découvertes récemment dans les archives du Vatican, me paraissent surtout fort importantes, puis- qu'' elles justifient entièrement les filles de sainte Douceline et les distinguent tout-à-fait des béguines d'Allemagne, qui avaient été supprimées par Clément V, au concile de Vienne.

Je ne doute pas, mon cher Chanoine, que la Vie que vous donne^ au public ne renouvelle de nos jours les mêmes fruits de piété et d^édification quelle produisit au temps elle fut écrite, et qu'elle n'excite des âmes, sous Vimpulsion de la grâce divine, à suivre la Sainte dans les étroits sentiers des conseils évangéliques. Le diocèse de Marseille a toujours été une terre aimée et bénie de Dieu ,• de tout temps, il a été comme le jardin du Seigneur, il s'est plu à cultiver et à faire grandir, pour sa gloire et le bien des âmes, les plus belles fleurs de la vir- ginité.

// me reste j en terminant cette lettre, à formuler un vœu qui sera certainement entendu : celui devons voir faire suivre bientôt ce beau travail d'autres travaux aussi intéressants, aussi solides^ aussi édifiants y tels, en un mot, que le diocèse a le droit de les attendre de son historiographe.

Veuille:^ agréer, mon cher Chanoine, la nouvelle assurance de mon entier et affectueux dévouement en N. S.

f LOUIS, Év. de Marseille.

PROLÉGOMÈNES

La Vie de sainte Douceline n'a jamais été publiée dans aucune langue ; on la chercherait vainement dans les recueils de Vies des Saints , les plus considérables et les plus com- plets. La peine que nous avons prise pour arriver à Ty découvrir n'ayant abouti à aucun résultat, nous croyons pouvoir assurer qu'on ne parviendrait pas à l'y trouver, et que personne n'a encore essayé de faire connaître l'histoire si curieuse et si admirable de cette Sainte.

Elle fut pourtant écrite, peu d'années après sa mort, par un auteur qui évidemment avait vécu avec elle , et avait voir de ses propres yeux la plupart des faits qu'il raconte. Aussi a-t-il pu entrer dans les détails les plus précis et les plus circonstanciés, non seulement sur les événements qui avaient eu lieu en public, mais encore sur ceux qui s'étaient passés dans l'intérieur de la maison habitée par la Sainte, et dans le secret de sa vie religieuse. Il offre donc toutes les garanties que l'on est en droit d'exiger d'un historien. C'est un témoin oculaire, qui a puisé à leur source les renseigne- ments les plus authentiques, qui a pris soin de recueillir les

VI VIE DE SAINTE DOUCELINE.

propres paroles de sa sainte mère , pour les enchâsser dans son texte ; d'un autre côté, la simplicité et la naïveté de son récit suffisent pour démontrer quelle est sa bonne foi et son exactitude historique.

Sous un triple point de vue , la Vie de sainte Douceline nous semble avoir un intérêt peu ordinaire. Sous le rapport de la linguistique, elle est, pour la langue dans laquelle elle a été écrite, d'une très grande importance. Aujourd'hui l'on étudie si sérieusement les vieilles langues parlées par nos pères , tout le monde sait quelle est, pour ce genre de travaux, la valeur des documents ayant, avec une étendue considérable, une date fixe et une provenance certaine. Ce sont les seuls qui puissent offrir au savant une base assurée pour ses recherches sur la formation et l'histoire d'une langue, en lui fournissant des données abondantes, et entiè- rement irrécusables pour l'époque comme pour les lieux auxquels elles appartiennent. Très importante pour l'étude du provençal en général (i), la Vie de sainte Douceline tst, pour le dialecte parlé à Marseille au treizième siècle, un monument unique et hors ligne, que ceux-là surtout appré- cieront convenablement qui savent à quoi se réduit le peu que nous possédons du vieil idiome marseillais.

L'histoire, de son côté, trouvera largement à puiser dans ce document original, le treizième siècle se reflète si énergiquement avec sa foi vive et ardente : l'histoire locale d'abord, qui pourra y ramasser des renseignements précieux sur les monuments, les institutions et les mœurs de la ville et des habitants de Marseille, et un nombre considérable de noms propres. Puis, l'histoire religieuse, et plus particuliè- rement celle de l'ordre de saint François, dont plusieurs

(i) « La Vie de sainte Douceline.... ouvrage qui est très important, non seu- lement pour l'histoire de la langue, mais encore pour celle du mouvement franciscain dans le midi de la France. » Les derniers Troubadours de la Pro- vence, par Paul Meyer. 187 i. —p. 19.

PROLÉGOMÈNES. vu

personnages célèbres sont mêlés intimement à la vie de la Sainte. Enfin^ l'histoire générale elle-même profitera de ces pages remplies de faits, tient une place si importante Hugues de Digne, cet orateur éloquent qui prêcha devant saint Louis, arrivant de sa première croisade, et que Join- ville a immortalisé dans son histoire. Mentionnons aussi les nombreux rapports que sainte Douceline eut avec la cour de Charles d'Anjou, comte de Provence et roi de Naples. Plus d'un lecteur sera surpris de retrouver ici, dans toute la rudesse de son caractère, le futur vainqueur de Manfred et de Conradin, et d'y voir comment son esprit si altier fut dompté par la sainteté d'une humble et pauvre femme, dont il vint prendre les conseils, avant de marcher à la conquête du royaume de Naples.

Envisagée sous un troisième aspect, la Vie que nous publions peut soutenir la comparaison avec ce qu'il y a de plus remarquable en fait de Vies de Saints, et nous ne savons pas si aucune de ces Vies ascétiques et merveilleuses que les âmes pieuses recherchent avec amour, l'emporte en réalité sur celle-ci. En considérant les vertus de la Sainte, son ad- mirable doctrine, ses éclatants miracles, l'influence incontes- table qu'elle exerça sur ses contemporains, et la grâce incomparable qui fit de sa vie comme une extase non inter- rompue , nous nous demandons si l'histoire des Saintes les plus renommées et les plus chères aux cœurs chrétiens ont quelque chose de plus à offrir à leur admiration que ce que l'on trouve ici.

Malgré tout l'intérêt qu'elle présente sous ce triple rap- port, linguistique, historique et hagiographique, la Vie de sainte 'Douceline n'en a pas moins été inconnue jusqu'à ce jour aux linguistes, aux historiens et aux hagiographes. Sauf une seule exception, tous ceux qui ont travaillé sur la langue provençale, ou romane, l'ont passée sous silence, et l'ont ignorée complètement. On peut se convaincre de ce

VIII VIE DE SAINTE DOUCELINE.

que nous avançons par le simple examen des textes employés par ces divers auteurs, et des listes qu'ils nous ont fournies des sources ils ont puisé : aucun d'eux ne cite la Vie de sainte Bouceline, La chose devient encore plus évidente, si Ton ouvre les dictionnaires et les glossaires de la langue romane , puisqu'un grand nombre de mots qui se trouvent dans cette Vie y manquent entièrement.

Cette omission est surtout difficile à comprendre en ce qui concerne le Lexique Roman de Raynouard ; car il est certain, comme nous l'établirons, qu'au moment cet ouvrage a été composé , le manuscrit de la Vie de sainte Douceline se trouvait à la Bibliothèque Nationale, les auteurs du Lexique ont surtout ramassé leurs matériaux. Quoi qu'il en soit, M. Meyer paraît être le seul qui ait eu connaissance de ce document, et qui en ait reconnu tout le prix. Il l'a mentionné plusieurs fois dans ses ouvrages, et en a publié tout récemment quelques pages (i). Antérieu- rement, il est vrai, M. Bartsch en avait inséré un fragment dans son recueil de textes provençaux (2); mais comme il reconnaît lui-même tenir ce texte de M. Meyer, c'est à celui-ci en réalité que l'on doit tout ce qui a paru jusqu'à ce jour de la Vie de sainte Douceline,

Les historiens ne l'ont pas connue davantage. Tous ceux qui ont écrit l'histoire de la Provence et de Marseille , ont emprunté les quelques lignes qu'ils consacrent à sainte Douceline, aux martyrologes et aux écrivains de l'ordre de saint François, auxquels ils nous renvoient ; et ceux-ci sont d'une brièveté et d'une maigreur désespérantes. Wadingue, le plus important et le plus explicite de tous, n'a sur ce sujet qu'un très court paragraphe, duquel il résulte avec la der- nière évidence qu'il n'a pas vu les actes de notre Sainte ,

(i) Recueil d'anciens textes bas-latins , provençaux et français. Paris. 1874. in-8", pp. 142-146. (2) Chrestomathie provençale. 2°* édit. Elberfeld. 1868. in-S", col. 290.

PROLÉGOMÈNES. ix

puisqu'il altère son nom, l'appelant Dulcine^ et se trompe sur Tannée de sa mort qu'il assigne à 1282. Il n'a que quelques mots pour parler de ses extases et de ses visions ; et il en indique une seule, de laquelle précisément il n'y a au- cune trace dans sa Vie (i).

Nous avons déjà averti que les hagiographes ont tous partagé l'ignorance commune, et il serait inutile de chercher à démontrer une chose par trop certaine. Il suffira, pensons- nous, d'indiquer ici ce qu'ont là-dessus les Bollandistes , chez qui l'on est sûr de retrouver tout ce qui existe dans les recueils moins importants. La gigantesque collection des Acta Sanctorum, dans laquelle les Saints les moins connus ont leur histoire, et pour qui la Vie de sainte Douceline aurait été un document des plus précieux, si ses collecteurs avaient eu la chance de la découvrir, ne nous fournit absolument rien sur notre Sainte.

N'ayant eu pour les renseigner sur son compte que quelques historiens mal informés, et quelques martyrologes incomplets, les savants auteurs des Acta sont plus qu'insuf- fisants sur ce point particulier. Au i" de septembre, jour de la fête de sainte Douceline, ils ne l'ont pas même men- tionnée. Ce n'est qu'au 16 et au 29 octobre qu'ils lui ont consacré quelques lignes parmi les Saints pretermissi. Ceux qui voudront se donner la peine de dépouiller ce grand recueil, n'y trouveront sur ce sujet rien autre chose que ces deux courts passages bien insignifiants. Nous n'en faisons pas un crime aux savants auteurs de l'inestimable ouvrage. Il est clair comme le jour qu'ils nous ont donné tout ce qu'ils savaient, et que par conséquent la belle Vie de sainte Dou- celine n'est jamais tombée sous leur main; ils se seraient empressés d'en enrichir leur publication.

Nous sommes heureux de suppléer à ce qu'ils n'ont pu

fi) Annales Minorum. z"* édit. tom. V. 178 H. in-fol. ad an. 1282, par. xi.

X VIE DE SAINTE DOUCELINE.

faire, et de mettre enfin au jour la vie inédite de la Sainte marseillaise. A raison de son importance, nous ne pouvons nous dispenser, en la publiant pour la première fois, de traiter préalablement un certain nombre de questions qui la concernent, et dont la solution aura pour résultat d'en faciliter Tintelligence. C'est ce qui fait Tobjet de ces Pro- légomènes , dont la première partie sera consacrée à faire connaître le manuscrit que nous éditons et l'auteur de la Vie de sainte Douceline ; la seconde , à éclaicir tout ce qui regarde la Sainte elle-même , et l'établissement qu'elle a fondé ; la troisième, à étudier la langue dont on s'est servi pour écrire sa Vie.

PREMIÈRE PARTIE

I. Le manuscrit qui nous a conservé la Fie de sainte Douceline est unique ; il n'y en a point d'autre connu. Il se trouve à Paris à la Bibliothèque Nationale, il porte, dans le fonds français, le numéro 13503. C'est un petit volume écrit sur vélin, ne contenant que cette Vie seule, et d'un format assez réduit, puisqu'il ne mesure que 1 6 centimètres et 7 millimètres de hauteur, sur une largeur de 1 2 centi- mètres. Il se compose de dix cahiers égaux, chacun de dix feuilles de vélin, plus, à la fin, un petit cahier de quatre. En réalité, la vie de la Sainte n'occupe en tout que 102 feuillets ; celui qui est numéroté 103 ne contient rien au recto, et au verso, il y a seulement la formule de profession des bé-

PROLÉGOMÈNES. xi

guines, et un hymne dont elles se sont servies. Le dernier est entièrement blanc. Chacun des dix cahiers porte en réclame, au bas de sa dernière page, le premier ou les pre- miers mots du cahier suivant , encadrés dans un ornement délicatement dessiné.

Tout le manuscrit est écrit de la même main, en lettres gothiques assez grandes, ayant tous les caractères de l'écri- ture du premier quart du quatorzième siècle. La formule de profession que l'on trouve au feuillet 103, a été ajoutée par une autre main, un peu plus récente, et l'hymne écrit à la marge du même feuillet en lettres plus petites, est un peu plus récent encore , mais toujours du quatorzième siècle. Il n'y a pas d'autres ornements que les titres des chapitres écrits en lettres rouges, et une grande lettre ornée, rouge et bleue, en tête du livre, et au commencement de chaque chapitre ; plus, une bordure aux mêmes couleurs, encadrant le haut et les deux côtés de la première page. Cette bordure se retrouve également à la marge intérieure ou extérieure des pages commence un chapitre.

Le texte est écrit de manière à remplir les pages en entier, sans aucune division en paragraphes. De temps en temps ; ^ seulement, un signe à l'encre bleue ou rouge, placé au milieu des lignes, indique une coupure ; mais ces marques arrivent assez rarement, et sont certainement insuffisantes pour j signaler le commencement des alinéas , dont on a tenu fort peu de compte, car tout se suit sans séparation aucune. Les chapitres se suivent également sans intervalle , et dans la même page le premier finit, le second continue, sans que rien distingue l'un de l'autre, si ce n'est le titre rouge et la lettre ornée.

Un seul et même écrivain a fait de sa main le manuscrit tout entier, dont l'écriture est identique d'un bout à l'autre. Nous pensons que c'est lui qui s'est nommé à la fin, en pre- nant le titre de Jacques le pêcheur ^ car cette phrase est de la

XII VIE DE SAINTE DOUCELINE.

même main que tout le reste. Ceux qui ont voulu voir le nom de T auteur à qui il faudrait attribuer la composition de la Vie, nous semblent s'être mépris, comme nous le dé- montrerons bientôt. Nous ne pouvons y apercevoir que le nom du copiste. Après avoir terminé son travail de trans- cription, celui-ci a collationné sa copie avec le manuscrit qu'il était chargé de reproduire , et un certain nombre de mots qu'il avait omis par mégarde ont été par lui suppléés à la marge, et entourés très proprement du même genre d'or- nements qui encadrent les réclames de la fin des cahiers. Ces mots, ajoutés lors de la révision, sont de la même écriture que le corps des pages ; c'est donc encore indubitablement un travail du copiste, et non des rectifications dues à l'auteur lui-même. Il est en effet facile de constater que toutes ces additions marginales, de la même main que le texte, ne font que réparer les omissions de la copie, et ne sont nullement des corrections.

L'écrivain à qui nous devons notre manuscrit s'est ac- quitté de sa tâche d'une façon satisfaisante ; il a écrit son texte très nettement, et en général assez correctement, non toutefois sans oublier, çà et là, quelques lettres, et sans en ajouter quelques-unes de trop. Nous ne disons rien d'une abondante collection de fautes d'orthographe qu'il y a semées , et qui nous semblent devoir lui être attribuées à bien plus juste titre qu'à l'auteur de la Vie, dont le système orthographique est tout autrement régulier et savant. En somme, la copie est suffisamment bonne. Mais ce qui est fort défectueux, et parfois très embarrassant, c'est que bien souvent le scribe a lié ensemble et écrit comme n'en for- mant qu'un seul, des mots qui doivent être séparés ; par contre, il a découpé en plusieurs morceaux d'autres mots, qu'il faut recomposer en réunissant ces fragments disjoints. C'est la principale difficulté qu'offrent la lecture et la trans- cription du manuscrit ; malgré une application soutenue ,

PROLÉGOMÈNES. xin

on ne laisse pas de se trouver fréquemment dans Tembarras , et Ton n'est pas toujours sûr d'avoir parfaitement réussi à reconstituer le texte.

Nous terminerons cette description du manuscrit de la Vie de sainte Douce Une ^ en transcrivant ici une note que nous avons relevée au haut du premier feuillet, et aussi au bas du recto du feuillet 24, où, d'une écriture du dix-septième siècle, on a tracé ces mots : Ex hibliothecâ Minimorum Guichiensium, Il s'agit ici sans doute de La Guiche , en Charolais , dépar- tement de Saône-et-Loire, les Minimes avaient un cou- vent, avant la Révolution. Enfin, le premier et le dernier feuillets portent le timbre rouge, à fleurs de lis, de la biblio- thèque du roi, lequel a y être mis lors de son entrée dans cet établissement. Grâce à ces légers indices, et à quelques autres que nous avons recueillis ailleurs, nous allons essayer de faire l'histoire du manuscrit, et désigner les dépôts publics il s'est trouvé, et les divers particuliers entre les mains desquels il a successivement passé.

II. Nous supposons comme étant hors de doute que notre manuscrit est d'origine marseillaise. A Marseille vivaient presque exclusivement les béguines qui vénéraient sainte Douceline comme leur mère, l'honoraient d'un culte religieux, et, de préférence à qui que ce soit , devaient tenir à posséder le récit de sa vie et de ses vertus. Le manuscrit leur a appartenu. Ce qui le prouve, ce sont les deux additions que l'on y trouve au feuillet 103, et qui y ont été insérées vers le milieu du quatorzième siècle. Ce n'est que dans le couvent des béguines de Marseille que l'on a pu avoir besoin d'ajouter à la vie de la Sainte, soit pour le service de la maison, soit pour un usage privé, la formule de profession des sœurs de Marseille (i), et l'hymne qui l'accompagne.

(i) « De gardar e observar l'estament de Robaut de Massella. » Pièces just.j I.)

XIV VIE DE SAINTE DOUCELINE.

Nous croyons que le volume n'a pas appartenu d'abord à la communauté , mais à Tune des béguines marseillaises, qui Faura fait faire à ses frais.

En effet, il était en 1341 la propriété de Cécile de la Voûte, béguine de Roubaud. Parmi les legs contenus dans le testament de celle-ci, qui fait partie de nos pièces justificatives, il s'en trouve un par lequel elle laisse à deux de ses compagnes le livre de leur sainte mère, librum sanct^ MATRis NOSTR^ (i). Evidemment, il ne peut s'agir ici d'un livre quelconque ayant appartenu à sainte Douceline, car la testatrice n'aurait pas manqué d'en indiquer le titre, afin qu'il n'y eût pas d'erreur sur l'identité de l'objet légué par elle. D'ailleurs, par suite de son vœu de pauvreté, la Sainte ne possédait rien. Le livre de la sainte mère mentionné ici d'une façon absolue et sans titre spécial, ne peut donc être autre chose que le livre de sa vie. Cécile de la Voûte stipula qu'il passerait successivement à chacune de ses deux léga- taires, puis à la nièce de l'une d'elles, et qu'après la mort de celle-ci il ferait retour à la communauté.

Le manuscrit a être conservé dans la maison de Rou- baud , aussi longtemps que celle-ci a existé ; l'importance qu'il avait pour les béguines ne permet pas de supposer le contraire. Lorsque cette maison prit fin, en 1414, il dut venir, avec tous les biens de la congrégation, en la possession des frères mineurs de Marseille, qui en furent les héritiers. Nous n'oserions pas affirmer qu'il y fut gardé avec le même soin filial ; cependant, il n'est pas admissible que ces moines eussent déjà oublié l'illustration que la Sainte et son frère avaient répandue sur leur maison, et sur leur église leurs reliques étaient vénérées par les fidèles. Le couvent de Saint-Louis fut détruit en 1524, lors du siège de Marseille par le connétable de Bourbon, et le Chapitre de la cathé- drale recueillit la succession des Franciscains.

(i) Pièces justi/., n»xvii.

PROLÉGOMÈNES. xv

Durant le restant du seizième siècle, nous perdons les traces du volume, et nous ne les retrouvons qu'au commen- cement du suivant , époque à laquelle il entra dans la bi- bliothèque de Louis Charles de Valois , comte d'Auvergne et duc d'Angoulème, fils naturel de Charles IX. Ceci nous est révélé par la reliure en maroquin rouge dont le manuscrit est encore actuellement revêtu, et dont les plats nous mon- trent les armoiries du propriétaire. C'est un écusson de France à trois fleurs de lis , avec un bâton pour brisure ; reçu est timbré d'une couronne comtale ; aux quatre coins , de chaque côté, se trouve le chiffre du possesseur , qui se compose de deux C entrelacés.

Il y a tous les éléments nécessaires pour nous faire reconnaître un prince illégitime de la maison de France, dont le nom commençait par un C, et qui portait un titre de comte ; indices qui désignent indubitablement Charles de Valois, comte d'Auvergne. En effet, la reliure, aux armes de France bâtonnées, que nous trouvons recouvrant le ma- nuscrit de la Vie de sainte Douceline, est identique à celle que portent divers autres volumes connus des amateurs, et dont on a publié le fac-similé ( i ), en l'attribuant sans hési- tation à Charles de Valois. Nous n'hésitons pas nous-même à la lui attribuer, et nous ferons remarquer que la couronne de comte qui surmonte l'écu démontre d'une manière presque sûre, que la reliure a été faite avant l'année 1 6 1 9, ce prince devint duc d'Angoulême, et que par conséquent il a acquis le manuscrit antérieurement à cette date.

Comment et par quelle voie ce volume est-il arrivé jus- qu'à lui ? Nous ne saurions le dire. S'il s'agissait de son fils, le comte d' Alais, qui séjourna longtemps en Provence dont il fut gouverneur, et qui fut en relation avec les savants du pays, la chose serait facile à comprendre ; mais il n'en est

( i) Armoriai du Bibliophilef par Joannis Guigard. Paris, 1870. tome i, p. 32.

XVI VIE DE SAINTE DOUCELINE.

point de même pour le duc d' Angoulême, et nous ne pou- vons indiquer comment il a pu se procurer de loin un pareil livre. Faudrait-il croire que le comte d'Alais a fait usage , comme bibliophile, des armoiries et du chiffre de son père ?

La mort de Charles de Valois, qui arriva en 1650, rendit son fils propriétaire de sa bibliothèque. Celui-ci ne survécut pas longtemps à son père, étant mort en 1653, et son corps, comme nous Fapprend le père Anselme ( i ) , fut porté à Chaumont-la-Guiche, en Bourgogne, au tombeau des pré- décesseurs de sa femme, Henriette de la Guiche, dame de Chaumont. Il faut ici compléter l'article de Y Armoriai des Bibliophiles, qui, après avoir dit que le comte mourut à Paris, ajoute qu'il fut transporté dans TégUse des Minimes. Ceci doit s'entendre des Minimes de la Guiche, il fut en effet enseveli, tandis que son père reposait à Paris, aux Minimes de la place Royale.

Le manuscrit dont nous faisons l'histoire suivit le corps du comte d'Alais et passa aux mains des Minimes de la Guiche. Nous en avons la preuve certaine dans la double inscription que portent le premier feuillet et le vingt-qua- trième, et que nous avons déjà relatée. Ce fut, paraît-il, par suite d'un legs fait par le fils de Charles de Valois, qui aurait laissé ses livres aux susdits religieux (2). Mais ce legs, comme le choix du lieu de sépulture, dut lui être inspiré par sa femme, à qui la seigneurie de la Guiche appartenait. Car nous savons d'ailleurs, qu'aimant les lettres, elle avait ras- semblé dans le monastère des Minimes de la Guiche, fondé par elle, des manuscrits du plus grand prix (3).

La Révolution ferma le couvent des Minimes, et dispersa les moines et leurs livres. Celui qui nous intéresse subit le sort des autres, et nous devons nous féliciter qu'il n'ait pas

(i) Histoire généal. de la maison de France j tome i, p. 100.

(2) Armoriai du Biblioph., ibid.

(3) Nouvelle biographie gén., lfïdot,tom. 28. V»La Guiche {Henriette de).

PROLÉGOMÈNES. xvii

péri dans cette catastrophe, tant d'autres ont disparu. La Vie de sainte Bouceline eut alors, avant d'arriver à son der- nier gîte , un nouveau possesseur qui nous est signalé par un ex-lihris imprimé, collé encore au volume. Il porte ceci : Livre de la bibliothèque de 'Philibert Bouché, de Cluny. Ainsi il avait été, dans son naufrage, recueilli non loin de la maison religieuse il avait séjourné un siècle et demi.

Enfin , le précieux manuscrit parvint à la Bibliothèque Nationale , il est désormais à l'abri de toute mauvaise fortune. La date de son arrivée dans ce riche dépôt n'est pas facile à fixer, parce qu'elle n'a pas été constatée à l'é- poque de l'entrée. Cependant deux choses sont hors de doute: comme il porte l'estampille dont on fit usage dans cet éta- blissement du temps de la Restauration, il est certain qu'il y est venu dans l'intervalle compris entre 1815 et 1830. Il est certain aussi qu'il faut remonter un peu avant cette der- nière année, car il a été inscrit sur le catalogue du supplé- ment français, avec le numéro 766.2., de la main de Méon , qui est mort en 1829. On ne sait pas au juste par quelle voie il est arrivé ; il est très probable qu'il s'est trouvé compris dans des lots de chartes et de manuscrits, acquis en bloc de ceux qui faisaient à cette époque le commerce des vieux parchemins (i).

III. Après avoir suivi dans ses diverses pérégrinations le livre qui fait l'objet de nos études, nous revenons au point du départ, afin de bien constater le lieu a été écrite la Vie de sainte Douceline^ et de rechercher quel en est l'auteur. Pour être fixé sur le lieu cette Vie a été composée, il suffit de considérer pour qui elle a été faite , et sur quelles données.

(i) Nous devons ces renseignements à M. Léopold Delisle, administrateur- général de la Bibliothèque Nationale, dont l'obligeance n'a d'égale que la science, si bien connue de tous.

xviii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

Les béguines de Roubaud, fondées par sainte Douceline, n'avaient que deux établissements : celui d'Hyères, qui fut le premier, et celui de Marseille ; un troisième a pu exister à Aix (i), mais nous n'en avons pas la certitude. Quoi qu'il en soit, la maison de Marseille devint bientôt la principale. C'est que la Sainte passa, au moins, les vingt dernières années de sa vie, c'est qu'elle mourut, et son corps re- posait dans l'église voisine. Le plus grand nombre de ses filles, les plus distinguées par le rang, la richesse et l'intelli- gence, se trouvaient ; et l'on comprend aisément, en lisant sa Vie, quelle admiration enthousiaste et quel religieux dévouement elles conservaient pour la mémoire de leur fondatrice. Elles voulurent mettre en ordre leurs souvenirs, et transmettre à la postérité le récit de cette merveilleuse vie dont elles avaient été les témoins irrécusables.

Que la Vie de sainte Douceline ait été écrite comme sous leur dictée, c'est ce qui ressort de la lecture de chaque cha- pitre , de chaque paragraphe , l'on voit bien que c'est presque toujours un témoin oculaire qui parle. Or, à moins de vouloir que l'auteur ait commencé par interroger chacune des béguines , et recueilli par écrit leurs dépositions , il faut admettre qu'il vivait à Marseille. D'ailleurs, même dans le premier cas, il aurait préalablement s'y rendre, pour recueillir ses matériaux. Mais une considération toute par- ticulière s'opposait à ce que l'histoire désirée par les bé- guines de Marseille pût être écrite par quelqu'un d'étranger à cette ville.

Si elle avait être composée en latin, comme toutes les autres vies de Saints qui furent faites à cette époque , rien n'aurait absolument empêché un écrivain d'un autre pays d'y travailler, en mettant en œuvre les renseignements qui lui auraient été transmis. Tel ne fut pas le cas de la Vie

(i) V. ci-dessous, page 2 52, et le testament de Cécile de la Voûte, Pièces just., XVII.

PROLÉGOMÈNES. xix

de sainte Douceline. Elle n'a pas été écrite dans la langue savante, dans la langue ecclésiastique, généralement em- ployée alors. Comme elle était destinée à raviver parmi ses filles le souvenir de la sainte mère, et à leur rappeler sans cesse, ainsi qu'à celles qui viendraient après elles, les vertus, les paroles, les miracles de la Sainte, et les merveilleuses opérations que le Seigneur avait accomplies en elle, la langue latine, qu'elles ne comprenaient pas, ne leur parut pas convenir au but qu'elles se proposaient d'atteindre.

Elles voulurent donc , par exception à ce qui se faisait généralement, que cette Vie fût écrite dans la langue vul- gaire, la langue Idique ( i ) , comprise de tous et de toutes. Or, la langue vulgaire avait des dialectes divers, qui variaient d'une ville à l'autre ; et celui-là seul pouvait écrire pour des Marseillais, et dans l'idiome parlé à Marseille, qui y était né, ou qui habitait depuis longtemps dans cette ville. La différence des dialectes ne permettait pas de s'adresser pour ce travail à une personne étrangère, pas plus que l'on ne pourrait, même de nos jours, faire faire dans le dialecte du Comtat ou des Alpes, un livre qui devrait être lu par ceux qui parlent le provençal de Marseille. Un tel livre serait incompréhensible pour les personnes auxquelles il serait des- tiné, et serait repoussé par elles. Il en eût été de même si notre Vie avait été composée dans de pareilles conditions. Pourquoi , dans ce cas , aurait-on recouru au provençal ? Autant aurait valu se servir du latin.

Force nous est donc de conclure que la Vie de sainte Douceline, écrite pour les béguines de Marseille, a été faite à Marseille, et dans la langue communément parlée en ce moment par nos pères. C'est en effet dans le couvent de Marseille qu'elle fut lue tout d'abord, comme on peut le

(i) « Lingua laica. » Acte du i5 oct. 1294. Protoc. de Pascal de Mey- rargues, not. à Marseille.

XX VIE DE SAINTE DOUCELINE.

voir dans la Vie elle-même (i). Il était tout-à-fait naturel que celles pour qui elle était faite en eussent la primeur; et un miracle obtenu dans la maison le jour on la lut pour la première fois , vint augmenter la joie que les béguines éprouvaient de posséder enfin la vie de leur sainte mère.

La même conclusion ressort des termes dont se sert l'au- teur en terminant son livre , alors qu'il félicite les diverses villes la Sainte a vécu. Il invite à se réjouir les villes d'Hyères, d'Aix et de Marseille , et emploie à l'égard de chacune d'elles des phrases à peu près identiques. Mais quand il en vient à parler de Marseille, au lieu d'user de la troisième personne , comme pour les autres , il change sa formule, et lui adresse directement la parole. « Joie à la noble cité de Marseille, dit-il, car c'est en toi qu'elle a consommé sa vie. » Cette interpellation si inattendue , adressée à une seule des trois villes, indique assez que l'au- teur écrivait à Marseille même.

IV. A quelle date faut-il faire remonter la compo- sition de la Vie de sainte Douceîine ? M. Paul Meyer a le premier émis l'avis qu'elle fut « écrite peu après la mort de la Sainte , c'est-à-dire, dans le dernier quart du treizième siècle » (2). M. Bartsch est d'accord avec lui, puisqu'il a classé parmi les productions du treizième siècle ce qu'il a publié du texte de la Vie. Nous adoptons, nous aussi, l'opi- nion de ces maîtres, à la condition de reculer l'époque par eux marquée, jusqu'à l'extrême fin de ce siècle. Du reste, il nous semble que l'on peut indiquer une date précise, et nous allons essayer de la déterminer.

Avant tout, il nous faut prévenir nos lecteurs que le ttxtç. de la Vie de sainte Douceîine que nous avons actuellement

(i) « Per tal que plus alegramens puscam auzir legir la vostra vida (ques aquel jorn si dévia legir de novell en covent). « V. à la page 234. » (2) Les derniers Troubadours de Provence, p. 1 9.

PROLÉGOMÈNES. xxi

entre les mains, n*est point tel qu'il fut écrit d'abord. Pour nous faire bien comprendre , nous dirons que le texte que nous possédons est une seconde édition , dans laquelle il y a des choses qui n'étaient pas dans la première.

Ainsi il est bien évident que le miracle raconté à la page 234, comme étant arrivé en la personne de Maragde de Porcellet, le jour même Ton fit pour la première fois la lecture de la Vie nouvellement composée, ne pouvait se trouver alors dans cette Vie, et ne saurait être qu'un ajout fait postérieurement. De même, ce qui est dit à la page 240, au sujet de Pellegrin Repelin, qu'il avait été prédicateur, chantre, et longtemps confesseur au couvent des Francis- cains de Marseille, n'était certainement pas dans le texte primitif, puisque le testament de ce religieux que nous pu- blions ci-après (i), nous apprend que le 22 juin 1288, il n'était encore que simple novice. Pour que l'on ait pu écrire de lui qu'il avait rempli longtemps les fonctions qu'on lui attribue, il faut nous reporter à environ vingt-cinq ans plus tard ; et c'est en ejffet à cette époque que nous croyons que la Vie de sainte Douceline fut remaniée, et mise dans l'état nous l'avons maintenant, que nous appellerons sa se- conde rédaction.

C'était, pensons-nous, vers 13 1 5. L'écriture du manuscrit permet d'accepter cette date ; et nous l'adoptons de préfé- rence, parce que nous ne trouvons dans le texte retouché aucune allusion, même éloignée, à la mort de Philippine de Porcellet dont il y est tant de fois question, mort qui arriva vers 13 16. Le rôle important que joua cette dame dans rétablissement des béguines, dont elle fut comme la seconde fondatrice, ne nous permet pas de croire que sa mort n'eût pas été mentionnée, au moins indirectement, si elle avait eu lieu avant que l'on mît la Vie dans l'état définitif nous la possédons.

(i) Pièces justif. vi. P. 261.

III

xxii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

Quant à la rédaction primitive, voici, nous semble-t-il, la date à laquelle il faut la rapporter. D^abord, elle n'est pas antérieure à la mort de Charles d'Anjou, roi deNaples, dont il est fait une mention expresse à la page 158, et qui arriva le 7 janvier 1285 ; et comme ce prince est désigné, dans un autre passage , sous le nom de Charles premier (p. 34), nous voilà en plein sous le règne de Charles second, son successeur. Au surplus, la captivité de ce dernier y est marquée en des termes qui nous semblent faire allusion à sa longue durée (p. 157), qui fut de quatre ans.

D'un autre côté, nous savons que lorsque la Vie nouvelle eut été composée, on en fit la lecture au couvent, pour la première fois, le jour de la fête de la Sainte, qui cette année- était un dimanche. C'est ce qui résulte nettement du récit de la guérison de Maragde de Porcellet, qui arriva ce jour-là même ; car il y est dit que la veille au soir, qui était un samedi, elle était privée de la parole ( i ), et que le lendemain, en s' éveillant, elle put parler. Il nous faut donc établir d'abord quel était le jour les béguines célébraient le souvenir de leur mère, et rechercher, en second lieu, en quelle année, à la fin du treizième siècle, cette fête est tombée un jour de dimanche.

La fête de sainte Douceline se faisait le i®'" de septembre : c'est le jour de sa mort, c'est le jour où, l'an d'après sa mort, on célébra sa première fête et sa translation (2). Il est vrai que, dans le testament de Marguerite d'Alon, la dernière prieure des béguines, on désigne le 2 septembre comme le jour consacré à ladite fête ; mais il faut voir dans cet acte, qui est postérieur de 140 ans, ou une faute de co- piste ou une erreur manifeste. Nous lisons en effet au même endroit que nous venons de citer, que lorsque Maragde de Porcellet recouvra la parole, le jour de la fête de la Sainte,

(i) f Gant venc lo Sapta al vespre. » V. page 234. (2) « Que fon al cap de l'ann. » P. 200.

PROLÉGOMÈNES. xxiii

il lui fut dit, en même temps, qu'elle parlerait jusqu'au jour de Notre-Dame, qui était, ajoute immédiatement Fauteur, le huitième jour (i). Il est évident que pour que Notre- Dame de septembre se trouvât le huitième jour après la fête de sainte Douceline, il fallait que celle-ci eût lieu le premier du mois. Nous avons donc la preuve certaine que cette fête était célébrée le i" septembre et non le 2.

Mais de toutes les années comprises entre 1285 et la fin du siècle, il y en a deux seulement le dimanche s'est ren- contré avec le i" septembre : ce sont 1286 et 1297. C'est à l'une de ces deux dates qu'il faut fixer la composition de la Vie de sainte Douceline^ si l'on ne veut redescendre jusqu'au quatorzième siècle. Or, la première ne saurait aucunement être acceptée. Si le livre avait été fait cette année-là, il ne semble pas qu'on eût pu parler, comme on l'a fait, de la grande captivité de Charles II, qui ne faisait que de com- mencer. D'ailleurs, l'âge de Maragde de Porcellet, dont la guérison se rattache à la première lecture de la Vie, s'op- pose absolument à ce que ce fait ait pu avoir lieu en 1286, et doit faire écarter définitivement cette date.

Maragde était la petite-nièce de madame Philippine de Porcellet, et non pas seulement sa nièce, comme on pourrait le supposer d'après le texte de la Vie (2). Il n'y a pour s'en assurer qu'à recourir au testament de la tante, imprimé ci- après, est nommé, comme étant son neveu, Bertrand de Porcellet, le père de la jeune fille. Elle était aussi la sœur d'une seconde Philippine de Porcellet, qui paraît avec elle dans le testament que nous venons de citer, et dans plusieurs autres documents; et elle était sa sœur cadette, car dans tous ces actes elle est nommée après elle. Tout cela , dira- t-on, n'établit pas l'âge des deux sœurs. D'accord, cela le

(i) M Entro la festa que deu esser ara de Nostra Donna. So era a l'uchen jorn. » P. a 3 G.

(2) « Maragda... ques era nessa de ma donna Fclipa. » P. 23a.

XXIV VIE DE SAINTE DOUGELINE.

fait seulement deviner ; mais voici, pour satisfaire les plus difficiles, une pièce qui rétablira d'une manière péremptoire.

Par un acte du 20 avril 1292, que Ton trouvera ci- dessous (i), Bertrand de Porcellet fit élection de sépulture pour sa fille Philippine, dans le cimetière des Franciscains de Marseille ; et spécifiant le motif qui le faisait agir, il nous apprend que la jeune béguine, sa fille, était encore impu- bère, et soumise à sa puissance paternelle. Mais si en 1292 Philippine n'avait pas douze ans, il s'ensuit qu'elle n'avait pas six ans en 1286. Quel âge faudra-t-il donc donner, en cette même année , à Maragde sa sœur cadette ? Evidem- ment c'était tout au plus une enfant de quatre ou cinq ans, qui, selon toutes les apparences, ne devait pas même se trouver au couvent de Roubaud.

Nous avons une preuve encore plus forte de l'impossibi- lité que la Vie ait été écrite en 1386. Il y est dit, à la fin de l'histoire du prodige opéré par la Sainte en la personne de Pellegrin Repelin , que ce miracle fut attesté par sa mère, sous serment, longtemps après, lorsque son fils était prêtre et prédicateur dans l'ordre de saint François (2). Mais comme nous savons sûrement, par le testament de ce reli- gieux, qu'il était encore simple novice le 22 juin 1288, l'im- possibilité est patente. Nous ferons du reste observer que ce miracle était trop extraordinaire et trop connu pour qu'il n'ait pas nécessairement fait partie delà première rédaction. Et pour que ce qui y est dit puisse s'expliquer, il faut nous éloigner d'une façon notable de cette date de 1 288.

Ainsi, ceux qui voudraient assigner à 1286 l'apparition de la Vie, adopteraient un système matériellement insoute- nable ; c'est remonter évidemment trop haut, et cette date doit être abandonnée sans hésitation. Il est de toute néces- sité de descendre un certain nombre d'années, pour que le

(i) Pièces justif. viii.

(2) « El temps que sos fils era capellans e predicaires en Torde. » P. ij8.

PROLÉGOMÈNES. xxxr

rôle assigné à Maragde le jour la Vie fut lue pouf la première fois, devienne possible. Il faut descendre encore davantage, pour que Repelin ait pu devenir prêtre et prédi- cateur. Et comme l'année 1297 est la seule, avant la fin du siècle, le i" septembre ait été un dimanche, c'est la seule date que Ton puisse raisonnablement accepter, si Ton ne veut aller plus loin. C'est celle que nous adoptons, comme résultant de toutes les données que nous avons recueillies, et comme pouvant seule nous tirer des difficultés que soulèvent les autres.

Une seule objection pourrait nous être faite, laquelle du reste atteindrait aussi toutes les années antérieures : c'est que, dans le texte de la Vie, on semble parler de saint Louis, comme ayant été déjà canonisé (i). L'objection n'a rien qui doive nous arrêter ; car, outre que le titre de saint a été donné au bon roi avant sa canonisation solennelle , comme en réalité celle-ci fut faite par le pape Boniface VIII le 1 1 août 1 297, c'est-à-dire, la même année et le même mois nous supposons que la Vie fut écrite , il n'y a aucune impossibilité à ce qu'on ait pu en être informé à Marseille à la fin d'août. Passons à une question plus considérable.

V. Nous abordons enfin le plus important des pro- blèmes dont la solution nous est imposée, et nous allons rechercher quel est l'auteur de la Vie de sainte Douceline,

Le manuscrit qui nous a transmis cette vie, n'en nomme pas l'auteur, et la donne comme anonyme ; en dehors de la Vie elle-même , nous n'avons trouvé sur ce point aucun renseignement utile, vu qu'aucun écrivain n'a encore touché à cette question. C'est donc d'après les seules données tirées du texte que nous étudions, que nous allons essayer de combler ce vide, et de découvrir le nom de celui qui l'a

(i) « Le reis Karle premier, fraire del bon rei Sant Lois de Fransa. » P. 34.

XXVI VIE DE SAINTE DOUGELINE.

composé. Le sujet nous paraît neuf, intéressant , et les éclaircissements que nous y apporterons nous semblent devoir donner un jour nouveau à tout Tensemble des faits qui s'y rapportent.

Il n'est pourtant pas hors de propos de transcrire ici une note qui se trouve sur un papier attaché au Ms 13503 , en face du feuillet de garde. On y lit textuellement ; « Vie de Madame Doncellme ou Doncellemio , fondatrice de Tordre des dames de Robeau, en Espagne, composée par un nommé Jacob , de Tordre des frères prêcheurs. »

Si ceci était fondé , nous n'aurions pas à prendre la peine de chercher à deviner qui a écrit ladite Vie. Malheureuse- ment, celui qui a traduit les mots Jacobi peccatoris, de la page 254, par un nommé Jacob de V ordre des frères prêcheurs y celui qui n'a pas su lire le nom de sainte Douceline, qui a fait de nos béguines marseillaises des Espagnoles, et trans- porté en Espagne le ruisseau du Roubaudqui est à Hyères, cet inconnu n'a pas assez d'autorité pour nous faire accepter comme auteur du livre celui qui y a apposé son nom de Jacques le pêcheur. Pour nous , nous ne voyons que le scribe qui a copié le manuscrit ; et , sans nous y arrêter davantage, nous allons exposer nos propres idées sur la question proposée.

Nous dirons tout d'abord qu'à la première lecture que nous fîmes de la Vie de sainte Douceline nous commençâmes à entrevoir que cette Vie avait été écrite par une de ses béguines. Plus nous avons approfondi cette matière , plus notre conviction s'est accrue , au point de devenir une cer- titude ; et nous sommes persuadé que tous ceux qui exami- neront la chose avec quelque attention, arriveront à la même conclusion que nous.

Comment ne pas soupçonner que l'auteur de la Vie est une béguine, en voyant éclater de tout côté l'admiration, l'amour ardent, l'enthousiasme, la passion même, qu'il

PROLÉGOMÈNES. xxvii

montre partout pour la Sainte ? On ne trouve quelque chose de pareil que dans les Vies des Saints qui ont été composées par leurs disciples fidèles, par ceux qui ont vécu dans leur intimité, et qui ont eu pour eux l'affection que des enfants portent à leur père. Mais les disciples et les compagnes de sainte Douceline ne sont autres que les béguines de sa maison de Roubaud, et il serait inutile de chercher ailleurs le témoin de ses actions , et l'admirateur de ses vertus.

Quel autre qu'une de ses béguines aurait pu écrire sa vie avec des détails si intimes, si précis, rien ne manque, tout est noté et spécifié jour par jour, heure par heure, toutes les circonstances des faits sont relatées , les plus petites particularités concernant la maison des sœurs , leur oratoire, leur dortoir, leur jardin, sont marquées à mesure que le récit les amène ? Quel autre aurait eu connaissance des nombreux discours sortis de la bouche de la Sainte dans tant de circonstances , lesquels figurent à tout instant et textuel- lement dans la narration des faits qui y donnèrent lieu? Sans contredit , il n'y a que les filles de sainte Douceline qui aient pu conserver ainsi les paroles de leur mère ; et elles ont les noter à mesure qu'elle les prononc^ait.

Quel autre qu'une béguine aurait pu s'exprimer , au sujet de l'institut fondé par la Sainte , comme le fait l'écrivain de sa vie ? Tantôt il en parle avec une admiration exaltée , l'appelant de la manière la plus expresse , un saint établis- sement — aquel sant estament , expression qui revient vingt-cinq fois dans son livre ; tantôt il félicite avec chaleur celles qui ont pris le saint nom de béguine (p. 252); tantôt, avec le plus vif sentiment d'humilité , il mentionne son ordre comme un pauvre et humble institut aquel paure e humil estament. Toutes ces locutions sont naturelles dans la bouche d'une enfant de la maison de Roubaud ; mais un étranger n'aurait pas parlé de la sorte.

Ce qui trahit encore plus l'ouvrage d'une béguine, c'est

XXVIII VIE DE SAINTE DOUCELINE.

TafFectation qu'elle met à démontrer que son institut est une œuvre divine, qu'il a été confirmé par Dieu lui-même, qu'il est sous la protection spéciale de la Sainte-Trinité, que Dieu en prend un soin particulier, et le conservera à jamais ; que toutes celles qui en font partie sont certaines d'être sauvées (i). Ce sont comme autant de thèses que l'auteur de la Vie développe avec une visible préoccupation ; il y revient à diverses reprises, employant tour à tour, pour mieux convaincre ses lecteurs, les propres paroles de la Sainte, les visions et les révélations, les raisonnements et les affirmations les plus explicites. La dernière phrase qui soit sortie de sa plume , est consacrée à redire une fois de plus que le maintien de la maison de Roubaud est assuré , et que le bonheur éternel est garanti à toutes celles qui y persévéreront fidèlement (2).

La personnalité de l'auteur se fait voir aussi, lorsque, arrivé à la fin , il remercie le Seigneur de lui avoir fait la grâce d'achever son œuvre , et qu'il attribue tout ce qu'il peut y avoir de bien à la protection de la Sainte et à la bonté de Dieu. « Ce n'est pas à la sagesse ni à l'intelligence de la personne qui a écrit, nous est-il dit, qu'il faut en rapporter le mérite ; car, elle y a mis beaucoup de choses que par son incapacité elle ne comprenait pas. En effet, la personne qui s'en est chargée, est rude et grossière, et sans aucune science. Mais... le Seigneur en a été en réalité le principal auteur et l'inspirateur. On doit rapporter à Dieu seul tout le bien qui s'y peut rencontrer, et les grands défauts qu'on y trouvera viennent de la grossièreté et de l'inhabileté de la personne qui a tenu la plume ; laquelle proteste hautement et sincèrement n'y avoir rien mis qui ait été imaginé par elle, etc. » (P. 245.)

(i) V. p. 22, i38, 148, i5o, 214, etc.

(2) « Gloria de Dieu, am benauransa eternal a totas cellas que perseveraran fizelmens am gran amor, lur es autreiada. » P. 2 54.

PROLÉGOMÈNES. xxix

Il est difficile de ne pas reconnaître aux expressions réunies dans ce passage, le langage d'une femme ; mais si Tauteur est une femme , ce ne peut être qu'une des béguines de Roubaud. Et comment expliquer, dans une autre hypo- thèse, l'épilogue poétique que l'écrivain, arrivé au terme de son récit, a ajouté à son œuvre, et qui est consacré autant à féliciter les filles de sainte Douceline , qu'à louer la Sainte elle-même? (P. 246-255). On comprend ce long dithyrambe , échappant à l'enthousiasme d'une fille qui ne peut se lasser de faire l'éloge d'une mère tendrement aimée et profondément admirée ; le comprendrait-on également, si l'on devait admettre que la Vie de sainte Douceline est due à quelqu'un qui lui fut toujours étranger?

De toutes ces considérations nous semble résulter la certitude morale que l'auteur de cette Vie est une des béguines de Roubaud. Mais nous croyons qu'il est possible de faire un pas de plus, et d'arriver sur ce point jusqu'à la certitude absolue. Il y a en eifet dans la Vie de sainte Douceline un passage l'auteur à qui nous la devons, est sorti de l'incognito qu'il a gardé partout ailleurs, et nous a dit, en des termes qui ne laissent aucun doute, qu'elle était du nombre des enfants de la Sainte. Voici textuellement ses paroles.

« De ceci nous avons un témoignage irrécusable et une garantie certaine dans toute la vie de la sainte Mère ; car , en diverses circonstances de sa vie , et dans ses extases les plus sublimes, elle nous promettait, et nous assurait que NOUS SOMMES TOUTES en la garde de Dieu..., et que sous les ailes de saint François nous serions toutes sauvées... Aucune de celles qui font partie de ce saint institut, ne doit rien craindre, si elle garde purement sa règle ; car Dieu se mettra en avant pour nous, et répondra à toutes les difficultés qui nous seront faites. Il sait ce qu'est notre ordre, il le connaît, il l'aime, à cause des mérites de la

XXX VIE DE SAINTE DOUCELINE.

sainte Mère, et du saint Père Hugues, qui en a donné la doctrine, et nous y a formées. » (P. 216-219.)

Que pourrions-nous souhaiter de plus clair? Voilà Técri- vain qui s'identifie lui-même avec les disciples de la Sainte dont elle fait Thistoire ; elle est de celles qui ont vu ses extases, entendu ses paroles, recueilli ses promesses ; elle compte sur les assurances de salut données à toutes celles qui font partie de son ordre, au nombre desquelles elle se compte. Après un aveu aussi explicite, il n'y a plus à hésiter, et nous pouvons conclure, sans craindre [de nous tromper, que la Vie de sainte Douceline a pour auteur une béguine.

Nous pourrions nous en tenir à ce résultat, et le regarder comme suffisamment satisfaisant. Mais nous voulons essayer encore de déterminer, s'il se peut, quelle est, parmi les béguines marseillaises, celle à qui nous sommes redevables de la Vie de notre Sainte ; et nous croyons la chose possible. La seule difficulté que nous rencontrions devant nous, c'est que, comme nous trouvons dans la compagnie de sainte Douce] ine un bon nombre de dames faisant partie des classes supérieures de la société provençale, et ayant reçu, comme telles, une éducation qui les rendait capables de composer un ouvrage littéraire, il n'est pas aisé, à défaut d'un témoignage précis, de désigner celle d'entre elles qui aura mis la main à l'œuvre et écrit la Vie.

Quel moyen peut-il y avoir, en effet, de faire un choix raisonnable , et de se déterminer de préférence pour Tune ou pour l'autre, quand on sait que la Sainte avait auprès d'elle les dames de Pontevès, de Flotte, d'Anselme, de Cadarache, d'Hugolen, de Rocas, des Pennes, de Fos, de Colobrières, de Sabran, de Gignac, du Puy, de Servières, de Porcellet, qui toutes appartenaient aux premières familles du pays ? L'embarras existe réellement ; néanmoins des circonstances particulières, dont nous rendrons compte à

PROLÉGOMÈNES. xxxi

nos lecteurs, semblent nous indiquer le choix à faire parmi tant de personnes aussi aptes Tune que l'autre, et nous croyons qu'il faut attribuer la composition de la Vie de sainte Douceline à Philippine de Porcellet, Tune de ses plus anciennes compagnes.

Philippine de Porcellet, damed' Artignosc, était Arlésienne par sa naissance ; son père avait sa sépulture à Trinquetailles, dans l'église des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Bien qu'elle descendît par lui d'une des plus vieilles races de la Provence, dont tous les généalogistes ont parlé, il ne faut pas chercher son nom dans nos nobiliaires , car ils ne l'ont pas connue. Cependant, comme elle nous a appris elle-même (i) qu'elle était la sœur d'Audiarde, abbesse de Molégès, nous sommes autorisés à penser qu'elle était, comme elle, fille de Bertrand de Porcellet, dont on peut voir la généalogie dans Artefeuille (2), et qu'elle avait pour frère le célèbre Guillaume de Porcellet, le seul Français qui fut épargné dans le massacre général des Vêpres Siciliennes.

Elle fut mariée à Fouques de Pontevès , à qui elle donna trois filles : Douceline, Mabile et Maragde ; celle-ci, la seule qu'elle ait nommée dans son testament, comme reposant auprès de son père, dans l'église paroissiale de Barjols, nous paraît avoir été la plus jeune des trois, et la première morte. Elle dut perdre son mari de très bonne heure, car nous savons qu'elle survécut à sainte Douceline plus de quarante ans ; et en supposant même qu'elle n'ait vécu que dix ans en sa compagnie, il est évident qu'elle devint veuve à la fleur de son âge. Si ce n'était la disproportion de l'âge, nous supposerions volontiers qu'elle avait pu connaître sainte Douceline à Barjols, et y commencer avec elle des relations, dont il semble y avoir un témoignage dans le nom donné à une de ses filles.

(r) Pièces justif,, n" xiii. C'est surtout que nous puisons nos renseigne- ments. (2) Histoire héroïque de la noblesse de Provence. T. ii, p. 243.

xxxii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

Après son veuvage, elle s'empressa de se rendre auprès de la Sainte, et entra avec une grande dévotion dans sa maison de Rouhaud^ pur devenir sa fille (p. 42). Comme c'était une dame puissante et fort riche ^ elle devint la providence de rinstitut ; et si la Sainte refusa d'accepter pour elle-même les offrandes que son affection la porta à lui faire, il ne put entrer dans sa pensée de s'opposer à ce que son établissement profitât de la présence et des bienveillantes dispositions d'une protectrice que Dieu lui envoyait. Il nous est resté des traces de sa générosité envers son Ordre dans un acte du 22 octobre 1297, qui avait pour but de permettre à l'œuvre de se développer, puisque Philippine de Porcellet achetait à un prix très élevé de nombreux cens et le domaine direct sur les propriétés qui entouraient de toutes parts la maison des dames de Roubaud, et l'empêchaient de s'étendre.

Malgré le peu d'intérêt que présentent des documents de ce genre , nous avons tenu à reproduire celui-ci ( i ) ; et nous donnons aussi, pour le même motif, un acte du 14 mars 1390, contenant l'inventaire des cens que le couvent des Franciscains de Marseille recueillit de l'héritage de la dame de Porcellet, après la mort de ses héritières, en vertu de la substitution qu'elle avait faite en sa faveur dans son testament. Il est aisé de s'assurer, par la comparaison des deux pièces, qu'aucun des cens achetés en 1297 n'était demeuré en la possession de celle qui les avait payés , ou de ses ayant-droits, et que par conséquent, elle ne les avait acquis en réalité que pour les remettre à l'Institut des béguines, bien que nous n'ayons pas retrouvé l'acte de cession qu'elle dut lui en faire.

Nous soupçonnons que Philippine de Porcellet fut appe- lée par sainte Douceline elle-même à l'aider, de son vivant, dans la direction de son œuvre , et que c'est elle à qui la Vie

( i) Pièces justif.j n'» x et xx.

PROLÉGOMÈNES. xxxiii

donne le titre de vicaire de la fondatrice, et que la Sainte dans son humilité nommait sa prieure ( i ) ; mais nous n'avons pas de preuve suffisante pour établir solidement notre opinion sur ce point. Lorsque la sainte Mère eut quitté ce monde , les béguines la choisirent d'un commun accord pour être à leur tête. Nous ne croyons pas nous hasarder trop en pensant qu'elle dut remplacer immédiate- ment sainte Douceline, parce qu'il est certain que quand la Vie de celle-ci fut écrite, elle avait été déjà pendant long- temps prieure majeure de l'établissement (2).

Ce qui est tout-à-fait hors de doute, c'est qu'elle occu- pait cette charge, lorsqu'il fut question d'écrire la vie de la Sainte : nous avons, pour attester ceci, deux témoignages on ne peut plus formels. On peut lire ci-dessous (p. 202- 212), l'exposé de quelques troubles qui s'élevèrent dans le couvent de Marseille, par rapport à cette Vie, lorsque l'on commença à l'écrire, cantfon premieramens escricha^ et des événements merveilleux qui vinrent mettre tout le monde d'accord. Or , le récit de ces faits se termine en nous apprenant que toutes ces choses furent racontées par devant la prieure majeure et les dames les plus anciennes de la maison, et jurées entre les mains de madame Philippine de Porcellet, qui était alors prieure majeure de l'Institut (3). Les expressions ne sauraient être ni plus claires ni plus explicites.

De même, quand la composition de la Vie fut achevée, le jour même l'on allait enfin en faire lecture dans la maison de Marseille, que s aquel jorn si dévia legir de

(i) « Illi ques era gênerais prioressa..., vole aver una donna per prioressa. P. 32. Una donna que li Sancta apellava sa prioressa. P. 104. Li donna ques era sa Vicaria. P. 106. »

(2) c Ma donna Felipa, li quais donna lonc temps fon majors prioressa c regeiris d'aquell sant estament. » P. 23a.

(3) « En las mans de ma donna Felipa Porcelleta, ques era majers prioressa de Testament. » /^. 2 1 2.

XXXIV VIE DE SAINTE DOUCELINE.

novell en coventy la jeune Maragde de Porcellet se réveilla, guérie d'une cruelle maladie, et sa première pensée fut d'appeler sa tante madame Philippine, laquelle, dit le texte que nous citons, était sa mère et la mère de toutes les autres (i). Nous avons ici, en des termes un peu différents, la même affirmation que nous avons recueillie déjà dans l'autre passage.

Mais dès le moment il ne peut être contesté que Philippine de Porcellet était supérieure générale des bégui- nes de Roubaud, lorsque la Vie de sainte Bouceline fut composée, il est facile de tirer de ce fait une conclusion qui en découle rigoureusement, et que personne ne pourrait raisonnablement refuser d'admettre : c'est que c'est elle qui a fait faire cette Vie, à moins qu'elle ne l'ait écrite elle- même. Nous nous en tiendrions à la première partie du dilemme, si nous ne trouvions pas dans cette grande dame les qualités nécessaires pour qu'elle pût faire personnellement cet ouvrage ; mais comme le contraire semble assez évident, nous croyons qu'il faut accepter, comme infiniment plus probable, la seconde proposition, de préférence à la pre- mière, alors surtout que nous avons déjà établi avec une complète certitude que la Vie est l'œuvre d'une béguine.

En effet, en dehors d'elle, nous ne connaissons personne, parmi les compagnes de sainte Douceline, de qui nous sachions, d'une manière assurée, d'une part, qu'elle a assez vécu avec la Sainte pour être, comme le paraît l'auteur de la Vie, un témoin oculaire et auriculaire des faits et des paroles qui y sont rapportés, et d'une autre part, qu'elle a assez vécu après elle pour arriver à l'époque cette Vie fut faite. Ces deux conditions se trouvent indubitablement dans Philippine de Porcellet, dont l'origine et le rang nous garantissent l'éducation et les connaissances littéraires, et

(i) « Ma donna Felipa, ques era maire sieua, e de totas las autras. » P. 236.

I

PROLÉGOMÈNES xxxv

dont Tadmiration et le tendre dévoûment pour la Sainte ne peuvent être mis en question.

D'un autre côté, les sentiments qui remplissaient son cœur lui imposaient le devoir de chercher à glorifier sa sainte Mère, et de transmettre à la postérité le récit de sa vie, de ses vertus et de ses enseignements. Sa qualité de prieure majeure des béguines mettait à sa disposition tout ce qui pouvait se trouver étranger à ses souvenirs personnels. Elle n'avait pour cela qu'à faire appel à la mémoire de toutes ses filles, spécialement des plus anciennes, et à cons- tater d'une manière sûre, en recourant au besoin à la sainteté du serment, ce que chacune d'elles avait vu ou entendu concernant celle qui était leur commune mère. Il est à notre connaissance que, dans une circonstance importante, elle agit de la sorte, pour établir la vérité d'une apparition merveilleuse (p. 212).

Munie de ces moyens d'information rapides et certains , et pleinement renseignée, d'abord par sa propre expérience, et ensuite par le témoignage de ses filles. Philippine de Porcellet, pensons-nous, mit elle-même en œuvre les nom- breux matériaux qu'elle possédait, sans qu'elle eût à recourir à la coopération d'un autre. Ce qui nous porte surtout à voir dans la Vie de sainte Douceline son travail personnel, c'est la place considérable qu'y occupent divers faits figurent les Porcellet , et se trouvent des choses qu'elle seule pouvait savoir et pouvait dire.

C'est d'abord le récit qu'elle fait de son arrivée dans la maison de Roubaud, l'attirait sa grande dévotion pour la Sainte et le désir de devenir sa fille (p. 42). En ce seul endroit de la Vie, nous voyons des titres honorifiques accom- pagner le nom de Philippine de Porcellet, qui est ici qualifiée de noble dame, puis encore de riche et puissante dame, et désignée par sa qualité de dame d'Artignosc. Partout ailleurs, elle est nommée simplement par son nom, et l'on

XXXVI VIE DE SAINTE DOUCELINE.

dirait qu'il y a eu ici T intention formelle de rehausser la gloire de la Sainte ^ dont une personne si distinguée ambi- tionnait d'être l'enfant. Il est du reste facile de voir que tout ce qui est dit dans ce passage, de la compassion dont la dame de Porcellet fut saisie à la vue de l'extrême pauvreté de sainte Douceline, du dessein qu'elle forma de lui venir en aide, de la démarche qu'elle fit auprès d'elle, pour la supplier, à genoux, d'accepter ses secours, et de la réponse que lui adressa la Sainte en refusant ses avances généreuses, tout cela ne pouvait être connu que d'elle, puisque les choses se passèrent en secret ; et elle seule pouvait raconter ce qui s'était fait et dit dans cette circonstance.

Nous ferons la même remarque pour ce qui a rapport aux dames de la famille des seigneurs d'Hyères, dont il est parlé dans la Vie à plusieurs reprises (p. 122.158), avec les détails les plus explicites sur des dispositions inté- rieures et des pensées secrètes, que certainement elles n'avaient pas manifestées à tout le monde. La seigneurie du château d'Hyères appartenait alors à la famille de Fos ; et nous ne saurions oublier que précisément les Porcellet venaient d'acquérir d'elle la terre de Fos, dont ils portent le titre dans nos pièces. Ce fut nécessairement la source de relations mutuelles qui , dans les membres de ces familles adonnées à la pratique de la piété et de la vertu, allèrent facilement jusqu'à l'intimité parfaite dont nous trouvons ici les traces.

La narration des faits extraordinaires qui eurent lieu dans la maison de Marseille, lorsqu'il fut question d'écrire la vie de la Sainte , donnent lieu à une autre observation que nous ne pouvons omettre. Il n'y a peut-être pas d'évé- nement qui y soit raconté avec autant d'étendue et de détails (p. 202-212). Or, comment ne pas remarquer qu'il est écrit à la fin de cette histoire, que tout cela fut l'objet d'une enquête faite par Philippine de Porcellet, par devant

PROLÉGOMÈNES. xxxvii

laquelle les sœurs qui avaient été actrices dans ce qui venait d^arriver, et dans diverses choses particulières qui n'avaient eu qu'un seul témoin, racontèrent fidèlement ce qu'elles avaient vu et ouï , de manière à pouvoir former des dépo- sitions de toutes un récit complet ? N'est-il pas évident que Philippine de Porcellet nous a donné ici tout simplement le procès-verbal de l'enquête qu'elle avait ouverte, et des résultats qu'elle avait constatés ?

De même, la relation si détaillée aussi de la guérison de Maragde de Porcellet, petite-nièce de la prieure-majeure (p. 232-237), qu'est-elle autre chose qu'un procès-verbal circonstancié de tout ce qui se passa dans cette occa- sion? Grâce à lui, il nous semble assister nous-mêmes à ce miracle. Nous en voyons les progrès heure par heure, depuis le samedi soir les supplications redoublent pour l'obtenir, jusqu'au dimanche matin, jour de la fête de sainte Douceline, il s'accomplit. Nous entendons les paroles par lesquelles la Sainte annonce, avec la plus grande préci- sion, tout ce qui va avoir lieu. Et lorsque, arrivés au terme, nous lisons que la jeune fille se hâta d'appeler sa tante, madame Philippine de Porcellet, pour lui faire part du bienfait qui venait de lui être accordé, pourrions-nous nous défendre de penser que nous avons ici l'écho de ce premier récit, et que la prieure s'empressa d'ajouter à la Vie qu'on lisait ce jour-là pour la première fois, la nouvelle grâce faite à sa nièce en un jour si mémorable ?

Enfin, il est un dernier fait qui, au premier abord, semble n'avoir aucune relation avec la question que nous traitons, et qui pourtant, plus que tous les autres, nous permettra d'insister sur la conclusion que nous sommes en train d'éta- blir. On pourrait ne pas se douter, en s'en tenant au texte de la Vie de sainte Douceline, que le premier des miracles enregistrés au quinzième chapitre (p. 222), comme opérés par elle après sa mort, concerne des membres de la famille

xxxvm VIE DE SAINTE DOUCELINE.

de Porcellet. EnefFet, il y est dit simplement qu'un noble baron, nommé Rainaud, seigneur du château de Cabriès, et sa femme Constance, se voyant sans enfants, obtinrent, par l'intercession de la Sainte, un fils qui les combla de joie. Ils eurent aussi un autre fils, qui ayant été un jour réduit à l'extrémité par une grave maladie, fut rendu à la santé, quand ils eurent invoqué de nouveau la protection de la Sainte. Complétons ce récit au moyen des renseignements que nous fournissent les archives de Tévêché de Marseille.

Ce noble baron, que Ton nomme Rainaud, n'est pas autre que Rainaud de Porcellet, seigneur de Cabriès, au diocèse d'Aix, et de Signe, au diocèse de Marseille, dont il est fréquemment parlé dans les documents de l'époque. Ses deux enfants que l'écrivain de la Vie ne nous a pas fait connaître, nous sont très bien connus d'ailleurs : ce sont Bertrand de Porcellet et Guillaume de Porcellet, dont les testaments sont au Livre Verd de l'évêché , à la date du 9 juillet 13 lo et du 23 janvier 13 1 1 . C'étaient les neveux et les cousins de Philippine de Porcellet. Outre ces deux fils , Rainaud et Constance eurent deux filles, Audiarde et Por- cellette, dont la première épousa Guiran d'Agout, seigneur de Claret.

Il est impossible de ne pas se demander pourquoi l'auteur de la Vie de sainte Douceline a supprimé le nom de famille de ces personnages qu'il fait figurer si honorablement dans son histoire. Il ne pouvait certainement pas l'ignorer. Rainaud de Porcellet était citoyen de Marseille ; il y avait sa maison; ses châteaux étaient dans le voisinage de la ville; le père et les enfants eurent leur tombeau au couvent de Saint-Louis. Ils devaient donc être très connus à Marseille. D'ailleurs, la manière dont on nous parle de ce bel enfant qui était si sage qu'on le regardait comme une merveille, et si intelligent qu'il ne semblait pas un enfant, nous indique assez qu'on en parlait sciemment, et qu'on l'avait vu de près.

PROLÉGOMÈNES. xxxix

Pourquoi donc a-t-on retranché ici le nom de famille, quand il n'y a aucune raison de le taire? Si c'est une béguine qui a écrit cette Vie, elle avait un motif de plus de ne pas l'omettre, puisque ce nom était celui de sa prieure générale, et qu'il lui convenait de l'honorer, en faisant connaître les faveurs que la Sainte avait obtenues à sa famille. Ainsi le silence gardé par l'écrivain demeure inexplicable.

Mais si nous admettons que le récit de ces miracles est à Philippine de Porcellet elle-même, on comprend qu'un sentiment d'humilité l'ait engagée à taire un nom qui était le sien propre, et à se contenter de raconter, à l'honneur de la Sainte, les grâces que Dieu avait accordées par ses mérites, sans qu'il en rejaillît aucun honneur sur son nom ou sur les siens. On comprend mieux encore qu'elle ait pu parler si explicitement de choses qui la touchaient de si près, puis- qu'elles s'étaient passées dans sa famille, et qu'elle avait prendre part à l'affliction et à la joie dont elle nous entre- tient.

Tels sont les motifs qui nous portent à conclure, avec une entière certitude, que la Vie de sainte Douceline est Touvrage d'une femme, qu'elle a été écrite par une de ses béguines, et, avec une grande probabilité, que Philippine de Porcellet en est l'auteur. Nous terminons ici la première partie de cette étude.

DEUXIEME PARTIE

Nous allons examiner maintenant les divers points de la vie de sainte Douceline qui ont besoin de quelques explica- tions, et donner sur l'Institut dont elle a été la fondatrice

XL VIE DE SAINTE DOUCELINE.

les renseignements que nous avons recueillis. Malgré les dimensions peu ordinaires de Técrit que nous publions, tout ne s'y trouve pas, et il faudra parfois suppléer à son silence. Nous tenons surtout à contrôler avec soin et à fixer toutes les données chronologiques, qui sont comme la charpente de r édifice ; elles ne sont pas toujours marquées clairement dans une œuvre Ton a tenu à la vérité du récit sans viser à la précision des dates. Autant que nous le permettra la pénurie des documents, et le peu d'exactitude des écrivains qui ont touché à ces matières, nous nous efforcerons de n'en laisser aucune dans le doute.

I. La date de la naissance de sainte Douceline n'est pas indiquée dans sa Vie ; mais il sera très facile de la dési- gner par le simple rapprochement de deux passages, l'un du chapitre quatorzième (p. 198), dans lequel il est dit qu'elle mourut le i" septembre 1274, l'autre, du chapitre treizième (p. 1 84), nous apprenons qu'elle quitta ce monde lors- qu'elle avait environ soixante ans. Elle était donc née en l'année 1214 ou en 1215.

Le lieu elle naquit n'est pas marqué non plus ; mais il ne nous semble pas douteux qu'elle a naître à Digne. Il serait bien difficile de se former là-dessus une opinion diffé- rente, lorsque l'on voit qu'elle est appelée partout Douceline de Digne, même dans l'hymne latine composée en son hon- neur, et dont un fragment nous a été conservé dans cette Vie (p. 206.212). Il en est de même de son frère, qui est constamment nommé Hugues de Digne par tous ceux qui ont parlé de lui (i), et de ses nièces Douceline et Marie de Digne (p. 260). Cette appellation, commune à toute la pa-

(i) Voici néanmoins ce que nous trouvons dans la chronique de Salimbene : « A Massilia Areas ivi ad videndum fratrem Hugonem de Barjola, qui et de Digna, quem Lombardi fratrem Ugonem de Montepessulano dicebant. » Bibî. Vat, Cod. 7260./. 102 v».

PROLÉGOMÈNES. xli

rente, ne peut provenir que du nom de la ville ces per- sonnes virent le jour.

Le nom propre de la famille ne nous a pas été transmis, et nous ne connaissons le père et la mère de la Sainte que par leurs prénoms, que Fhistoire de leur fille nous a seule conservés. Le père se nommait Bérenger, ou Bérenguier, et était de Digne ; la mère était de Barjols, et s'appelait Hugue ou Huguette. C'est tout ce que Ton sait sur leur compte personnel, avec un grand éloge de leur vertu, qui était peu commune, et quelques mots sur leur position de fortune, qui dut être assez brillante, car c'était une riche famille de marchands ou de négociants (p. 2).

Outre sainte Douceline et le B. Hugues de Digne, il y eut encore dans la famille au moins un autre fils, dont l'exis- tence est certaine, bien qu'on en saisisse à peine la trace. Il mourut de bonne heure (i), laissant deux filles qui furent les premières à embrasser avec leur tante son nouveau genre de vie. On ne nous avait appris ni le nom du père, ni celui de ses enfants ; mais nous avons eu la bonne fortune ines- pérée de retrouver les deux nièces de la Sainte, dont l'une se nommait Douceline, comme elle, et l'autre Marie (2).

Les lieux sainte Douceline habita successivement, ceux du moins que son histoire nous fait connaître, sont au "^ nombre de six : Digne, Barjols, Hyères, Gênes, Aix et 1 Marseille. Il peut être de quelque utilité de chercher à pré- / ciser quand, et dans quelles circonstances, elle se trouva / dans chacune de ces villes. n^s *^

Si Digne fut sa patrie, comme on n'en saurait douter, elle n'y séjourna pas longtemps, car nous la voyons bientôt établie, avec ses parents, dans la ville de Barjols, le pays d'origine de sa mère. Elle y fut amenée lorsqu'elle était en- core enfant, et si jeune, qu'au rapport de son historien,

( i) « Doas nessa» sieuas... quez era mortz lur paires. >• F. 20. (2) Pièces justif. n" v.

XLii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

quand elle voulait satisfaire Tamour que Dieu lui inspirait déjà pour Toraison, comme elle était incapable de prier, elle élevait ses mains vers le Seigneur, et tournait ses regards vers le ciel, mais elle ne savait que dire (p. 4). C'est sans doute à Barjols que ses parents lui firent donner une éduca- tion littéraire conforme à leur condition sociale, et une ins- truction que nous pourrions dire peu ordinaire, s'il ne fallait pas faire la part des dons surnaturels, auxquels doivent être surtout attribuées Tétendue et la sublimité de ses connais- sances.

Il est indubitable que sainte Douceline savait lire et écrire : il suffit de parcourir sa Vie pour en avoir la certitude. Nous la voyons dire ses heures, réciter son office, lire ses matines, même quand elle était seule, et sans l'assistance de personne (p. 8. 128) ; nous savons qu'elle passait une bonne partie de la nuit à lire et à prier (p. 8.12); bien des fois, elle tomba en extase en lisant la vie de saint François, et on la trouvait ravie, tenant en ses mains le livre qui la contenait (i). D'un autre côté, nous voyons que lorsqu'elle eut réuni autour d'elle quelques compagnes, elle voulut écrire pour elles la règle qu'elles devraient suivre (p. 22). Et, si ce témoignage ne suffisait pas, nous citerions, comme preuve péremptoire^ la correspondance qu'elle entretint par lettres avec Charles I", roi de Sicile, à qui elle faisait savoir par écrit les choses les plus secrètes (2). Tout ceci ne saurait être contesté.

Lors donc que nous lisons qu'elle était une femme simple et sans lettres (p. 72), et qu'elle n'avait pas d'habileté dans les lettres (p. 152), nous aurions tort de prendre ces expres- sions dans un sens absolu, qui exclurait toute culture litté- raire, puisque le contraire est démontré. Mais il est certain qu'il n'y avait aucune proportion entre ses études premières

(i) « Motas ves la trobavan raubida, lo libre en las mans, legent la sieua vida. »P. 100. (2) « Li mandava alcunas ves, e li fazia saber per sas letras. » P. r56.

PROLÉGOMÈNES. xliii

et la doctrine éminente que ses fréquentes communications avec le monde surnaturel lui firent acquérir.

La Sainte habita Barjols jusqu'à la mort de sa mère ; après ce douloureux événement, elle alla demeurer à Hyères, avec son père, qui y transporta sa résidence (p. 6). A notre avis, c'était vers 1 230, et ce changement de domicile eut proba- blement lieu pour rapprocher le père et la sœur de Hugues de Digne, de leur fils et de leur frère, qui déjà devait se trouver au couvent des Franciscains d'Hyères, il passa presque toute sa vie. Il nous paraît, en effet, presque impos- sible de rapporter à une époque plus tardive l'apparition de ce religieux qui, peu d'années après, jouissait déjà d'une grande célébrité, et dont la vie fut beaucoup plus courte qu'on ne l'a cru jusqu'à présent.

C'est à Hyères que la Sainte commença à s'appliquer tout entière à la pratique des œuvres de charité et de péni- tence ; c'est aussi qu'elle dut perdre son père, dont la mort, mentionnée d'une manière incidente dans l'histoire (p. 12), ne peut être rattachée à une date précise. Rien ne nous avertit, dans le récit, de l'isolement il laissa sa fille, jusqu'au moment nous apprenons que le frère de celle-ci la fît recevoir chez les Franciscaines de Gênes, durant un voyage qu'il eut à faire à Paris.

Si nous connaissions l'époque Hugues de Digne alla à Paris, nous en tirerions un grand secours pour fixer le mo- ment où sainte Doucelinejeta à Hyères les fondements de son établissement de béguines. D'une part, il est évident que cette fondation n'a pas précédé ce voyage, puisque, dans le cas contraire, elle n'aurait pas eu besoin, durant l'ab- sence de son frère, de se réfugier chez les Franciscaines de Gênes, et qu'elle n'aurait pu même avoir la pensée de se séparer de ses compagnes. D'autre part, sa Vie établit d'une façon bien nette que l'entreprise commença immédiatement après le retour de son frère (p. 16). 11 serait donc important

XLiv VIE DE SAINTE DOUCELINE.

de savoir au juste la date de ce voyage, et nous avons tait beaucoup de recherches pour la trouver ; mais elles ont été vaines, et nous ne pouvons l'indiquer qu 'approximativement: elle doit s'éloigner assez peu de l'année 1240.

C'est donc vers ce temps que sainte Douceline mit la main à son œuvre, et l'apparition merveilleuse qui l'y déter- mina est racontée en détail dans sa Vie (p. 14). La Sainte devait être alors de retour de Gênes, pour attendre l'arrivée de son frère. Dès qu'il fut revenu de Paris, elle lui apprit ce qui s'était passé, et celui-ci, informé de tout, non seulement donna son approbation aux projets de sa sœur, mais il reçut lui-même publiquement son vœu de virginité, en présence de tout le peuple, après un sermon solennel qu'il fit pour inaugurer la nouvelle fondation. Elle se revêtit alors d'un habit noir, posa un manteau sur sa tête, et prit le nom de béguine, qu'elle fut la première à porter en Provence, où, jusqu'à ce moment, il n'était pas connu. Ses deux nièces se joignirent à elle, et prirent le même nom et le même habit. En fort peu de temps, beaucoup d'autres personnes l'imi-. tèrent, et vinrent se mettre sous sa direction.

La maison que la Sainte fonda à Hyères y occupa suc- cessivement deux emplacements divers. Le premier était hors de la ville, sur les bords de la rivière ou ruisseau de Roubaud, qui donna son nom à l'Institut; le second fut dans la ville même, les béguines ne tardèrent pas à se fixer (i), vraisemblablement pour être plus à portée des Franciscains qui les dirigeaient, et dont elles fréquentaient l'église. Mais elle garda toujours le même nom qu'elle avait reçu au début, et le donna à la maison de Marseille, qui fut sa fille.

Que la date par nous assignée à la fondation des béguines

(i) M E feron un alberc fora de la villa, lo cal apelleron Robaul. P. 22. En lo temps qu'ellas estavan josla lo fluvi de Robaut, az leras. P. 166. Gant estavan en lo premier luoc de Robaut. » P. 168.

(

PROLÉGOMÈNES. îlv

de Roubaud soit très voisine de la véritable , c'est ce qui est confirmé par les faits suivants. Hugues de Digne fit vers 1242 un voyage à Rome, au retour duquel il passa par Sienne, le chroniqueur Salimbene le vit (i), et par Luc- ques, il prêcha le premier jour de Carême. Il alla aussi à Lyon, dans les premiers temps que la cour pontificale y fut établie, c'est-à-dire vers la fin de 1 244, et il y prononça, devant Innocent IV et ses cardinaux (2), un discours que le même auteur nous a rapporté. Or,.ni dans Tun ni dans l'autre cas, il n'est dit qu'il se soit préoccupé de chercher pour sa sœur un lieu de retraite ; c'est une preuve certaine que la fondation d'Hyères était faite, et que la Sainte y avait, au milieu de ses compagnes, l'asile le plus sûr et le plus conve- nable.

Venons-en maintenant au séjour que sainte Douceline fit dans la ville d' Aix, et aux circonstances qui l'y amenèrent. Nous en avons le récit détaillé dans la Vie (p. 34), qui nous apprend qu'elle y fut mandée par Béatrix, comtesse de Pro- vence, pour l'assister de ses prières, dans un danger pressant elle se trouvait. Ce fait se rattachant à la naissance d'une fille de la comtesse, qui vint au monde du temps que la Sainte était à Aix, il serait très facile d'en savoir l'époque, si nous connaissions les dates de la naissance des enfants de Charles d'Anjou. A défaut de ces éléments de calcul, il nous faut recourir à l'histoire générale.

Nous y voyons que, mariés le 3 1 janvier 1 246 (3), Charles et Béatrix partirent en 1 248 pour l'Orient, en compagnie de saint Louis, et n'en revinrent que vers la fin de 1250.

CO •« Cum essem juvenculus, et in conventu Senensi habitarem in Tuscia, frater Hugo a curia romana redibat. » Cod. Vat. 7260./. 106.

(2) H Apud Lugdunum, et priori tempore quando curia fuit (ibi) Rome. » Ibid.f. io3.

(3) « M.cc.XLV. Karolus, frater Ludovici Francorum régis, contraxit matri- monium cum Béatrice, filia iilustris comitis Provincie, bone memorie, Rai- mundi Berengarii, videlicet, pridie kalendas februarii. » Chron. S. Victoris.

xLvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.

L'événement dont nous parlons est postérieur à cette année, pour ce motif d'absence d'abord, et aussi pour un autre plus concluant encore. En effet, si nous rapprochons de ce qui est dit à la page 34 un fait rapporté à la page 90, et qui in- contestablement eut lieu à la même occasion, puisqu'il se passa aussi lorsqu'on appela sainte Douceline à Aix, à cause du songe de la comtesse de Provence ( i ), voici ce que nous constatons.

Quand la comtesse vit la Sainte dans la ferveur de son extase, elle fit venir tous ses enfants^ les fit mettre à genoux devant elle^ la tête découverte^ et leur fit baiser ses mains (2). Ainsi, au moment naquit cette fille, qui fut l'occasion du voyage de sainte Douceline à Aix, la comtesse Béatrix avait déjà des enfants assez nombreux, pour qu'on pût dire qu'elle les fit venir tous pour leur faire vénérer la Sainte. Et comme elle n'eut en tout que trois fils et trois filles, sans tenir compte d'un enfant et mort en Orient, durant la croisade, quelle que soit celle de ces princesses dont la naissance attira à Aix la Sainte, qui fut sa marraine (p. '^fi)^ il est bien difficile que cet événement ait eu lieu avant 1255; et nous ne sommes aucunement assurés qu'il ait précédé l'établissement des béguines de Marseille, dont il est temps que nous étudiions les origines.

II. La fondation de la maison des béguines de Mar- seille fut l'œuvre principale de sainte Douceline, et dépassa de beaucoup par le nombre et la qualité de ses membres, et par l'importance des résultats, tout ce qui s'était fait à Hyères. Pendant le dernier tiers de sa vie, la fondatrice y habita presque exclusivement , et elle l'illustra par sa mort.

(i) « Gant le coms de Prohensa la mandet querre, per razon del sompni ques avia fach li comtessa. » P. 90.

(2) c Fes venir totz sos enfans... de ginols davant ella,... baizar las sieuas mans. » P. 92.

PROLÉGOMÈNES. xlvii

Nous désirerions donc vivement pouvoir indiquer d'une manière précise Tépoque elle vit le jour. Mais ici en- core , tout est difficulté. La Vie de la Sainte se tait sur ce point, ou, si elle en parle, c'est de façon à nous induire facilement en erreur.

On y lit (p. 24) : Qu'après que la sainte mère eut com- mencé son institut à Hyères, elle pensa aussitôt à faire plus de bien, et s'en vint établir à Marseille une autre maison de Roubaud ; beaucoup de personnes lui don- nèrent leurs filles et leurs parentes ; et bientôt elles s'y trou- vèrent en grand nombre. Ceci, pris à la lettre, ne nous semble pas conforme à la réalité des faits. Il y a même une contradiction frappante entre ce passage et un autre de la même Vie (p. 134-139), nous voyons que l'établis- sement de Marseille fut soumis, dans ses débuts, à de pénibles épreuves, et qu'il ne commença à se développer qu'après un événement que nous montrerons être arrivé en 1255, ou dans l'année suivante. Il faut donc admettre nécessairement, ou que la fondation de Marseille ne suivit pas de si près celle d' Hyères, ou qu'elle fut assez longtemps sans réussir. Dans les deux hypothèses, la phrase que nous avons citée a besoin de correction.

Pour ce qui nous regarde , nous préférerions retarder l'entreprise de quelques années. Malgré toutes nos recher- ches, nous n'avons absolument rien trouvé qui confirme l'existence de l'établissement à une date si reculée. Un au- teur érudit a donné comme étant peut-être le plus ancien titre qui fasse mention des béguines de Marseille, une charte du 15 octobre 1269, passée dans la maison des bé- guines dites de Roubaud (i). Il a presque complètement raison, car nous ne connaissons qu'un acte, antérieur de neuf ans à celui-là, se rencontre, dans une pièce mar-

(i) ANDRi. Histoire de l'Abbaye de S. Sauveur, p. 46.

XLvm VIE DE SAINTE DOUCELINE.

seillaise, une semblable mention. C'est le testament de Léona, veuve de Bremond de Saint-Félix, qui contient un legs fait à sainte Douceline et à ses compagnes (i). Sans doute, la Sainte devait être déjà dans notre ville à une époque qui a précédé ledit testament, et nous le démontrerons ; néan- moins , nous sommes convaincu qu'il faut mettre quelques années entre la fondation d'Hyères et celle de Marseille.

Voici, à Tappui de cette opinion, le témoignage d'un contemporain. Salimbene, qui vint à Marseille et à Hyères en 1248, et qui y revint en 1249, ^'^ P^^ manqué de re- marquer qu'il y avait dans cette dernière ville un grand nombre de femmes et d'hommes, qui vivaient d'une vie de pénitence (2). Il parle des femmes d'abord, puis des hom- mes, et cela concorde entièrement avec ce qui est dit dans la Vie de notre Sainte. A Marseille, au contraire, il ne trouva pas à faire une pareille observation, et il ne s'est occupé de sainte Douceline et de son séjour parmi nous que fort long- temps après, en rapportant sa mort. Ceci semble démontrer que les béguines de Marseille n'étaient pas encore établies ; car, s'il en avait été autrement, il n'aurait pas pu ne les pas voir habituellement dans l'église de son ordre, et il aurait noté le fait dans sa curieuse chronique.

Nous avons porté nos recherches sur un autre point, afin de savoir à quelle époque Hugues de Digne a pu résider au couvent de Marseille, durant un espace de temps assez considérable, espérant rattacher à ce fait l'origine de nos béguines ; mais il ne paraît pas qu'il y ait demeuré autre- ment qu'en passant. Sa résidence ordinaire était le couvent

(i) •< Item, lego Dulceline sorori quondam (fratris Hugonis de) Digna, de ordine fratrum minorum, ete;usdem Dulceline sociabus, .xxv. solides massi- liensium minutorum, distribuendos et erogandos in eo in quo dicta Dulcelina voluerit. » 3 i août 1260. Arch. dép.des B.-du-R. S. Victor, Ch, 700. »

(a) « Est ibi maxima multitudo mulierum et hominum penitentiam fa- cientium , etiam in habitu mundiali in domibus suis. Hi fratribus minoribus valde deTOti sunt. » Cod. Vat. 7260, f. 107. »

PROLÉGOMÈNES. xlix

d'Hyères. C'est qu'on le trouvait habituellement, quand ses devoirs ne l'appelaient pas ailleurs, et Salimbene l'atteste d'une manière formelle (i). Une seule charte, parmi toutes celles que nous avons vues, nous le montre à Marseille, dans une circonstance importante : il assistait en 1243 à l'acte par lequel la commune de Marseille demandait à l'évêque d'être relevée de l'excommunication encourue pour ses empiétements sur la juridiction de l'-Eglise (2).

Il n'y a donc rien à attendre de ce côté, et pour la solu- tion de cette difficulté, qu'aucun témoignage externe ne nous permet de trancher, nous ne voyons plus qu'une res- source qui est de recourir à la Vie de notre Sainte, pour en tirer tout ce qu'elle peut nous donner. Or, voici ce que nous trouvons au chapitre dixième (p. 134-139). Quand sainte Douceline eut perdu son frère , elle fut dans une très grande inquiétude, car il y eut des personnes qui cherchèrent à détruire l'établissement que le Saint et elle avaient fait. Dieu lui envoya alors Jean de Parme, Général des Francis- cains, qui vint à Marseille, après la mort du Saint, tandis qu'elle était dans un état de trouble qui empêchait son ins- titut de se développer. Elle recourut à ses conseils, et lui confia ses peines. Le Général la confirma dans son entre- prise, et l'encouragea à persévérer. Ses paroles lui donnèrent une telle assurance, que dès lors elle déposa toutes ses craintes, et à partir de ce moment, sa maison commença à croître.

On ne saurait douter que ceci ne se rapporte à la fonda- tion de Marseille, alors toute récente et la dernière faite, puisque celle d' H y ères remontait à une époque déjà an» cienne, et avait très bien réussi. D'ailleurs, comme on peut

(i) « In isto Castro specialiter et plus habitabat frater Hugo. »» Ibid.

(2) « Acta sunt hec in aula nova domus episcopalis Massilie , in presentia... fratris Dominici , ministri provincialis ordinis fratrum minorum, fratris Hu- guonis de Digna , fr. Pétri de Corvono, fr. Arnaudi , et fr. Guillelmi, dicti ordinis... » Arch. munie, de Mars.

L VIE DE SAINTE DOUCELINE.

s'en assurer, c'est bien à Marseille que le fait se passa. Cela étant, il nous semble résulter de ce passage de la Vie, que cet établissement eut lieu du vivant de Hugues de Digne; qu'il était encore, lors de sa mort, dans une situation pré- caire qui jetait la Sainte dans un grand souci pour son avenir, et qu'il ne se développa définitivement qu'après qu'il eut quitté le monde. Nous aurons donc connaissance de l'époque les béguines de Roubaud s'établirent à Mar- seille, si nous parvenons à découvrir la date de la mort du frère de sainte Douceline. Ce ne sera pas tout-à-fait une petite affaire.

Tous les historiens de Provence sont d'accord pour affirmer que Hugues de Digne mourut en 1285 (i). Il suffira, pensons-nous, de citer les paroles d'Honoré Bouche, qui par deux fois répète la même chose, et qui a fait loi, pour les autres. « Le 21 février de l'an 1285, ïio^s dit-il, mourut le B. Hugo de Digne. » De leur côté, les historiens de l'ordre de Saint-François arrivent à peu près au même résultat. Wadingue, le plus important de tous, dans les deux éditions de ses Annales, parle de Hugues comme vivant en 1278 ; dans un autre de ses ouvrages, il dit encore qu'il vivait en 1280. Sbaralea, le dernier grand auteur franciscain qui ait examiné cette question, constate seule- ment qu'il avait cessé de vivre en 1285 (2).

Fabricius a copié Wadingue , et pour lui aussi Hugues de Digne vivait à Marseille vers l'année 1 280 (Bibl. lat. t. III).

(i) Bouche. Hist. de Provence. T. 11, p. 270 et 3i i.— Guesnay. Annales, p. 378. LouvET. Abrégé de l'Hist. de Prov. T. i, p. 173 . Haitze. Mar- tyrologe de Prov. Ms. de la Bibl. de Mars. Achard. Histoire des hommes ilL de Prov. T. i. p. 409. Féraud. Géographie hist. des Basses-Alpet>. 1844. p. 47. Biographie des hommes remarq. des B.-A . i85o. p. 1 82. Histoire, Géographie et Statist. des ^.-A. i86f . p. 216.

(2) Wadingue. Annales Minorum. T. 11. Lugduni. 1628. ad an. 1278. Item, Romae. 1733. T. v. ibid. Scriptores Or d. Minorum, Romae. i65o, f. 178. « Vixit subannum 1280. Sbaralea. Supplementum ad Script, ord. S. F. Romae. x8o6. p. 36o. « Erat igitur mortuus anno 1285.»

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U Histoire littéraire de la France , dont les savants auteurs auraient corriger Terreur de leurs devanciers, n a rien trouvé de mieux à faire que de répéter ce qu'avait dit Sba- ralea, et, tout ce qu'elle sait avec lui c'est que Hugues est mort avant 1285 (i). Ainsi il semble convenu que cette date est indiscutable, et l'on pourrait croire qu'elle est basée sur quelque document qui ne permet pas d'en douter. Il en est pourtant bien autrement.

Nous ignorons ces auteurs ont puisé leurs informa- tions, car aucun d'eux n'a cité un seul texte à l'appui de l'opinion qu'ils ont tous embrassée ; nous comprenons même difficilement qu'ils aient pu, au sujet d'un homme aussi considérable et aussi connu que Hugues de Digne, se tromper d'une manière si grave, et s'éloigner si considé- rablement de la vérité. Cependant, la vérité est qu'il y a environ trente ans de dijfference entre la date vraie de la mort de ce personnage et celle que l'on a marquée dans tous les livres, et que tout le monde a accepter jusqu'à ce jour. Le testament de Léona de Saint-Félix que nous avons déjà cité à la page xlviii, suffirait pour faire voir que Hugues ne vivait plus en 1 260, puisqu'il y est parlé de lui comme d'un homme décédé, son nom étant accompagné du mot quondam. Mais la Vie de sainte Douceline contient sur ce point des renseignements si formels, qu'ils ne laissent pas subsister la moindre ambiguité. Elle nous apprend (p. 134), qu'après que Hugues de Digne fut mort, Jean de Parme , Général de l'ordre de Saint- François, vint à Marseille, et consola la Sainte que cette perte avait mise dans la plus vive

(i) Tom. XXI. 1847. P. 293. Dans les sept lignes que VHistoire littéraires consacrées à Hugues de Digne, il y a une autre grave erreur : c'est qu'il était < de la noble famille de Sabrann. Ceci a été aussi emprunté à Sbaralea, qui, confondant sainte Douceline de Digne avec sainte Rossoline de Villeneuve, a fait Hugues frère de cette dernière. Mais dans ce cas même, il aurait été de la famille de Villeneuve, et non de celle de Sabran. Ne pas oublier non plus que la première Sainte est du treizième siècl«, et la seconde, du quatorzième.

LU VIE DE SAINTE DOUCELINE.

inquiétude , par rapport à son œuvre. Cette unique phrase nous fournit le moyen sûr d'indiquer d'une façon précise la date de cette mort.

En effet, il est historiquement établi que Jean de Parme, qui gouverna son ordre pendant près de dix ans, se démit de sa charge et fit élire à sa place saint Bonaventure, le 2 février 1 257 : ceci est attesté par tous les auteurs fran- ciscains (i). Il est donc certain que son passage à Marseille ne peut être retardé au-delà de 1256, et, pour ce qui nous concerne, nous croyons qu'il faudrait le reporter à 1255, à cause des agitations et des divisions qui signalèrent les der- niers temps de l'administration de ce Général. D'autre part , il n'est pas moins certain que depuis la seconde moitié de juillet 1254, Joinville nous raconte que Hugues de Digne fut appelé par saint Louis, pour prêcher devant lui, à Hyères le roi venait de débarquer (2), nous ne retrou- vons plus ses traces nulle part. Il est facile de conclure de ces deux faits, qui ne sont susceptibles d'aucune contestation, qu'en plaçant la mort du célèbre franciscain en 1 255 , ou au plus tard en 1256, nous sommes assurés d'être dans le vrai, et qu'il faut substituer cette date aux dates erronées que l'on a jusqu'ici désignées sans aucun fondement.

Ce n'est pas la seule déduction que nous ayons à tirer des constatations que nous venons de faire. Une fois en possession de l'année mortuaire de Hugues de Digne, nous n'avons pas à craindre de nous égarer en affirmant que la maison des béguines de Marseille ne se développa, ou, comme dit notre texte (p. i^S)^ ne commença à croître qu'après 1255 et 1256 ; qu'elle avait été fondée quelques

(i) « Ultimum générale capitulum.. . acceleravit, quia penitus nolebat esse Mînister. Et factum est Rome in festo Purificationis,anno domini m", ce', l'.vh».» Cod. Vat. 7260. f. 137.

(a) Saint Louis prit terre à Hyères, le 17 juillet i 254, et n'y demeura que quelques jours. Joiwvillb. Nittoirs de saint Louis. Edit. de M. de Wailly. 1874. p. 36o.

PROLÉGOMÈNES. un

années auparavant par la Sainte et son frère, dans les envi- rons de 1250 ; mais ce n'était encore qu'un établissement bien fragile, et elles n osaient s'étendre (p. 136). Au con- traire, après la date précitée, la fondation, jusque-là précaire, se trouva bientôt dans un état florissant, et les béguines y furent en grand nombre (p. 24). Voilà ce qui nous semble acquis par l'étude attentive des divers passages, en apparence contradictoires , est racontée cette affaire.

Que tout ce que nous venons de dire soit basé sur la réalité des faits , et ne soit pas un produit de l'imagination , un simple coup-d'œil jeté sur l'histoire politique de Mar- seille à cette époque, suffit amplement à le démontrer. Charles d'Anjou, revenu d'Orient en 1250 (i), engagea presque aussitôt avec la ville de Marseille la lutte ardente qui se termina, peu d'années après, par la complète soumis- sion de la cité. En 1251 , il envahit et dévasta son territoire avec une puissante armée (2), et l'obligea à conclure avec lui le traité connu sous le nom de Premiers chapitres de Paix, En 1 257 , la guerre recommença avec plus de violence, et elle eut pour résultat les Seconds chapitres de Paix, qui livrèrent la ville au pouvoir du comte de Provence (3). Ce fut la fin de la République de Marseille.

La concordance de ces événements avec ce que nous raconte la Vie de sainte Douceline, est frappante. On com- prend sans peine qu'au milieu de l'agitation extraordinaire Marseille se trouva jetée dans le cours de ces années , et des guerres qu'il lui fallut soutenir, il ne pouvait exister, pour la pauvre maison des béguines, toute nouvelle, et

(i) Et non en iibi, comme le dit Bouche. Nous avons plusieurs chartes passées par Charles i" en Provence, en i2 5o.

(2) « Eodem anno (i25i), Karolus, comes Provincie, in vigilia beati Bar- tholomei, cum magno exercitu intravit vallem Massilie, contra Massilienses,... et fere penitus devastavit. » Chron. S. Victoris.

(3)«Eodem anno {1257), m. nonas junii, Karolus, comes i'rovincie, accepit dominium totius civitatis vicecomitalisMassiiie pcrpetuo. » Ibid.

Liv VIE DE SAINTE DOUCELINE.

placée hors des remparts, aucune sécurité, aucune garantie de stabilité. Elle dut être en butte, comme les autres maisons religieuses, et plus qu'elles, aux préventions et aux défiances des fiers républicains marseillais , qui luttaient alors contre leur évêque, autant que contre le comte de Provence. Qui sait même si les relations que Charles d'Anjou eut avec sainte Douceline, à l'occasion du songe de sa femme, et la véné- ration qu'il lui témoigna dès lors, jusqu'à en faire la marraine de sa fille, ce que nous avons constaté ( i ) avoir eu lieu vers 1255, ne rendirent pas la Sainte et ses compagnes plus suspectes à leurs concitoyens, et ne contri- buèrent pas, pour une bonne part, aux persécutions qu'elles eurent à supporter ?

Tout cela dut cesser, comme par enchantement, en 1 257, lorsque Marseille devint une ville provençale, et que Charles y commanda en maître. Dès ce moment, il n'y eut plus rien à craindre, et la maison de Roubaud dut être en pleine prospérité ; car au respect qu'inspirait l'éminente sainteté de la fondatrice, était venue se joindre la protection du nouveau souverain. Tel nous paraît être le commentaire naturel et vrai de ce que la Vie de sainte Douceline nous apprend, en des termes un peu embarrassés, sur les origines des béguines de Marseille.

Nous n'avons rien de plus à ajouter aux éclaircissements que nous nous sommes efforcé d'apporter à notre texte. C'est à partir du moment nous sommes parvenus , que com- mence la vie prodigieuse de la Sainte ; car l'on ne manquera pas de remarquer que la plus grande partie de ses extases et de ses visions sont indiquées comme étant arrivées à Mar- seille, et particuUèrement dans l'église des Franciscains. Nous ne prétendons pas que ces faits merveilleux ne se fussent pas déjà manifestés : le contraire est trop bien

(i) Voir ci-dessus, page xlvi.

PROLÉGOMÈNES. lv

prouvé. Mais ils étaient moins éclatants ; et il est facile de voir que c'est principalement à Marseille que ces événe- ments devinrent plus extraordinaires et plus fréquents, de manière à faire de Tétat extatique la vie habituelle de sainte Douceline. Dès son arrivée dans notre ville, elle eut sa grande extase du jour de l'Ascension (p. i lo-i i6) , qui eut lieu tandis que l'on bâtissait la maison , et que le dortoir venait d'être fait. A la suite viennent prendre rang les nombreux et intéressants récits qui remplissent notre livre, et qui ont pour conclusion l'extase dernière, au milieu de laquelle elle rendit son âme à Dieu. Nous n'avons qu'à y renvoyer le lecteur.

La mort de la Sainte arriva, dit son historien (p. 198) , le i^' septembre 1 274, jour de mercredi, le soir, vers l'heure des Compiles, et son corps fut déposé en terre dans la matinée du jeudi. L'indication des jours de la semaine n'est pas exacte, car le i" septembre 1274 fut un samedi ; de même, les jours de la maladie sont marqués inexactement à la page 1 90. Nous croyons que l'erreur provient d'une faute de calcul, que nous allons signaler, et sans laquelle il faudrait changer non seulement la date de la mort , mais aussi celle des deux translations (p. 200 et 218).

Après avoir raconté l'extase du jour de l'Assomption de la Sainte Vierge, l'auteur ajoute (p. 190) que huit jours après la Sainte fut prise d'une fièvre violente. L'Assomption étant cette année-là un mercredi, c'est donc le mercredi suivant, 22 du mois, que la fièvre commença ; et en effet, il est dit explicitement, un peu plus bas, que le mal la saisit le mercredi. Deux jours après, le vendredi^ tout le couvent prit la discipline ; le samedi , il jeûna au pain et à l'eau. Suivent trois jours et trois nuits d'extase continuelle (p. 192), qui sont donc les dimanche, lundi et mardi; puis vient le jour de la mort, qui d'après ce calcul, est effectivement le mercredi.

Lvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.

Mais, en écrivant tout ceci , l'auteur ne s*est pas aperçu que le compte détaillé qu'il nous fait , ne nous conduit que jusqu'au 29 août, au lieu du i®' septembre. Il est donc mani- feste qu'il y a une erreur de compte. Elle consiste, très probablement, à avoir mis, de mémoire, le commencement de la maladie au huitième jour après l'Assomption a cap d'uech jorns tandis qu'il fallait la retarder de trois jours, pour arriver ainsi au i*^"^ septembre, et à avoir nommé les jours de la semaine d'après ce faux calcuL Nous pensons qu'il faut accepter les dates, sur l'exactitude desquelles aucun doute ne s'élève, et regarder comme non avenue la désignation des jours. Nous voici arrivé au moment il nous faut parler du culte de la Sainte.

III. Nous pourrions nous étendre longuement sur le culte de sainte Douceline, car la matière ne manque pas; mais comme le sujet nous entraînerait dans de trop longs détails, nous préférons résumer seulement, en les classant avec méthode, les nombreux documents que nous avons sur cette question.

Le culte rendu à sainte Douceline commença immédiate- ment après sa mort. Il n'y a qu'à lire le récit (p. 194-199) des honneurs qu'elle reçut le jour son corps fut porté à la sépulture, pour avoir une idée de la vénération inouïe que tout le peuple avait pour elle, et de l'opinion universelle sur sa sainteté , car tous la proclamaient Sainte, De , l'affluence prodigieuse qui rendit presque impossible le transport de sa dépouille mortelle, de l'ardeur de tous pour s'emparer de ce qui lui avait appartenu , et pour dépecer , sans retenue , tous les vêtements dont on la couvrait. Il fallut la force armée pour empêcher un plus grand désordre, et permettre de mener à bout la cérémonie , qui fut pour l'humble et pauvre béguine le plus solennel des triomphes.

A partir de ce moment, nous trouvons la Sainte en pos-

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session du culte religieux dans toutes ses formes; c'est-à-dire, que toutes les sortes d'honneurs que les lois actuelles de l'Eglise défendent de rendre aux Saints avant leur béatifica- tion formelle, et qui alors n'étaient l'objet d'aucune prohi- bition, lui furent attribuées presque sans exception. Nous allons dire successivement quelques mots de chaque espèce de culte dont elle a joui.

On fit pour elle tout ce que l'on fit jamais à l'égard des grands Saints. On l'invoqua avec une foi vive, et l'on obtint par son intercession des grâces et des guérisons nombreuses. On réunit et l'on publia les miracles que Dieu avait opérés pour ceux qui la priaient, afin d'accroître la dévotion des fidèles. On fit publiquement et en chaire l'éloge de ses vertus et de sa Sainteté , et personne ne pouvait mieux en parler que celui qui se chargea de son Panégyrique. Ce fut Jaucelin, provincial des Franciscains, puis évêque d'Orange, qui avait été non seulement son confesseur, mais son conseil et son confident, après qu'elle eut perdu son frère. Il savait tous ses secrets, et en prêchant au peuple, il révéla une partie des merveilles qu'il avait vues en elle (p. 126).

La pompe qui avait été déployée pour ses funérailles, et qui avait changé en ovation une cérémonie funèbre, ne suffisant pas à ses admirateurs, on lui prépara un nouveau triomphe pour l'anniversaire de sa mort. Ce jour-là on fit la TRANSLATION SOLENNELLE de son corps dans un monu- ment érigé pour elle dans la vieille église franciscaine. Un riche négociant de Marseille voulut faire tous les frais de la fête, et la célébra avec une grande magnificence (p. 200). Une SECONDE translation, non moins pompeuse, eut lieu le 17 octobre 1278, pour transporter dans la nouvelle église qui avait remplacé l'ancienne, les corps de sainte Douceline et de son frère , après une grande procession autour des remparts de la ville (p. 218).

Les corps des deux bienheureux furent placés dans le

Lviii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

chœur de Notre-Dame, Tun à côté de l'autre, chacun dans un TOMBEAU ÉLEVÉ hors de terre, que Salimbene appelle un sarcophage de pierre (p. 258), et qui était un riche sépulcre de marbre à la piété de Guillaume de la Font (p. 200). Ce lieu fut bientôt un pèlerinage très fréquenté, qui attira au tombeau de la Sainte beaucoup de malades réclamant la santé, et beaucoup de personnes guéries venant remercier leur bienfaitrice. Les murs étaient tapissés d'EX-voTO, d'images, de suaires, et d'autres offrandes, qui attestaient les grâces reçues.

On appendit devant le sépulcre vénéré une lampe qui brûlait en l'honneur de la Sainte, et l'obligation de l'entre- tenir fut remise en 1288 à ses propres nièces (p. 260). Le testament de Cécile de la Voûte en atteste l'existence en 1341, en léguant des fonds pour son maintien (p. 283).

On se servait de ses reliques pour guérir les maladies. Les béguines avaient fait enchâsser dans un reliquaire d'ar- gent (p. 232) un doigt de leur sainte mère, qu'elles conser- vaient avec un grand respect. On le portait chez les malades désespérés , ou bien on leur envoyait de l'eau consacrée par le contact de la relique, et la guérisons'en suivait (p. 228 etc).

Sainte Douceline eut sa fête, qui se célébrait solennelle- ment le I" septembre, à Marseille et à Hyères. Il en est plusieurs fois question dans ce livre (p. 226.234), comme d'un jour l'on honorait sa mémoire et son souvenir; et il ne faut pas voir un vain souvenir, puisque c'était l'occa- sion d'une cérémonie qui avait lieu à la chapelle (p. 212). Des documents plus récents nous montrent que cette fête se continua. En 1341, Cécile de la Voûte assigna des fonds annuels pour les frais de la musique qui se faisait chez les Franciscains, le jour de la Commêmoraison de sainte Douceline (p. 283). En 1397, la fête de sainte Douceline est aussi mentionnée expressément (p. 294). Enfin en 1407, la der- nière prieure des béguines légua une rente affectée spéciale-

PROLÉGOMÈNES. lix

ment à la solennité du 2 septembre ^^^^r F on célébrait la Solennité et la Commémorai son de la bienheureuse Douceline; et elle obligea ses donataires, par un article formel, à la célébration perpétuelle de la fête de la Sainte (p. 297).

Elle eut aussi son office ; car quel moyen y a-t-il d'en- tendre autrement ce qui est dit dans sa Vie d'une certaine louange que Ton composa en son honneur (p. 202) , que ses filles récitaient à la chapelle, le jour de sa fête, avec respect et dévotion, et à si haute voix qu'on les entendait de la rue (p. 210.212) ? Nous avons essayé de voir un cantique ; mais l'explication est inadmissible, parce qu'il n'y en a de traces nulle part, tandis qu'il nous reste plusieurs fragments de l'office. Nous avons d'abord (p. 206.212) trois vers d'un hymne : Dulcelina hec de Digna Sede polorum est digna Inter sacras virgines, lesquels avec trois autres du même rhythme, qui n'ont pas été conservés, formaient une strophe de six vers, semblable à plusieurs autres du Bréviaire. Nous avons aussi une phrase que la Vie appelle, « une antienne de la louange de la Sainte » (p. 204), j^d te de luce vigilans etc. , et qui a tout l'air d'une antienne des Laudes. Enfin nous ne croyons pas nous tromper, en regardant comme trois autres antiennes du même office , les textes employés à la page 252, dont le second, il est facile de le voir , est de style ecclésiastique.

Elle eut, comme les autres saints, son histoire, écrite dans l'intention de la louer, de la faire connaître et honorer. Certes , ceux qui liront le présent livre qui la contient , con- viendront sans peine que c'est bien une Vie de Sainte que l'on a voulu écrire, et que rien n'y est oublié pour exalter devant les fidèles celle à qui elle est consacrée.

Si nous ajoutons à tout cela le titre de sainte et de BIENHEUREUSE, qui lui a été donné par un grand nombre d'auteurs, et l'insertion de son nom dans divers martyro- loges, — et Ton comprend que nous ne pouvons insérer ici

Lx VIE DE SAINTE DOUCELINE.

les détails qui prouvent ces faits, il nous sera bien permis de demander à ceux qui nous auront suivi dans ce trop court et trop rapide aperçu, si le culte de sainte Douceline n'a pas été splendide, et s'il n'a pas eu une extension extraordi- naire ? Nous ne voyons guère qu'un genre de culte qui lui ait manqué, ou plutôt, dont nous n'ayons pas la preuve. Mais si nous n'avons pas pu constater qu'il y ait eu des églises consacrées sous son invocation, nous savons que l'établissement qui lui dut l'existence, avait pris son nom, et qu'il était connu, un siècle et demi après sa mort, sous le titre de Maison de sainte Douceline (i).

Tels furent les honneurs rendus à une Sainte bien chère à nos pères. Il ne nous reste, pour la faire connaître sous tous les rapports, qu'à donner quelques renseignements sur l'œuvre dont elle fut la Mère.

IV. Le béguinage fondé par sainte Douceline à Hyères d'abord, et ensuite à Marseille, n'était pas une maison de religieuses. La Sainte elle-même n'était pas reli- gieuse, bien qu'elle eût fait, comme le raconte sa Vie, les trois vœux de virginité (p. i8), de pauvreté (p. 40) et d'obéissance (p. 34). Ce n'étaient point des vœux de reli- gion , émis dans un monastère régulièrement établi , et acceptés à ce titre par l'autorité de l'Eglise. Aussi Salimbene, exprimant l'opinion des contemporains, a-t-il affirmé que la Sainte ne fit jamais partie d'aucun ordre, et qu'elle a toujours vécu dans le siècle (2). Moins encore pourrait-on regarder comme telles les compagnes qui vinrent se mettre sous sa direction ; car il est bien certain que Hugues de Digne, qui dicta leurs règles, ne voulut pas qu'elles fissent vœu de

(i) Testament de Bilète Martin, 9 oct. 1406. « Actum Massilie, in quadam caméra superiori domus béate Dulceline. » Il y a la même chose dans le codicille, qui est du 20 octobre. Arch. dép. des B.-du-Rh. S. Victor. Ch. 2049.

(2) « Hec nunquam aliquam religionem intravit. » P. 258.

PROLÉGOMÈNES.

LXI

pauvreté (p. 44), et nous les voyons, dans toutes les circons- tances de leur vie , faire des actes de propriétaires.

Faudra-t-il donc admettre , avec certains auteurs , que ces béguines ne faisaient aucun vœu, qu'elles pouvaient se marier, et que beaucoup d'entre elles étaient mariées (i) ? Ce serait se faire de l'Institut de sainte Douceline une idée étrange , et entièrement opposée à la réalité. Nous avons retrouvé, et nous publions (p. 257), la formule de profession des béguines de Marseille ; il n'y a qu'à y jeter les yeux pour voir qu'elles se liaient par un vœu de virginité , et une pro- messe d'obéissance. est la vérité , et tout ce qu'on a dit de contraire est le résultat d'une méprise peu concevable. Parce que Ruffi assure avoir vu beaucoup de testaments de ces béguines ^ qui étaient mariées ^ l'on en a conclu que les béguines pouvaient contracter mariage. C'est une erreur. Ces testaments existent encore ; il en est quelques-uns, pas beaucoup cependant, qui ont été faits, non point par des béguines mariées , nous n'en connaissons pas un seul de tel, mais par des béguines qui avaient été mariées, c'est- à-dire, par des veuves qui s'étaient faites béguines. Ce n'est pas du tout la même chose.

Ainsi, quand ces écrivains ont cité, comme exemple, le testament fait en 13 12 par Philippine de Porcellet,/^;»;;^^?, disent-ils , de Fouque de Pontevès , ils ne se sont pas expri- més avec l'exactitude requise. Ils auraient dire qu'elle avait été sa femme plus de cinquante ans auparavant , et qu'elle l'avait perdu depuis un demi-siècle. Pour comble de malheur, lorsqu'ils ont ajouté que cette dame laissa une fille ^ appelée Maragde' de P or cellet^ qui entra ensuite dans cette congrégation, ils avaient oublié tout-à-fait ; qu'une fille de Philippine aurait être nommée Maragde de Pontevès , du nom de son père ; 2^ que Maragde de Pon-

(1) Ruffi. Hist. de Marseille. T. ii, p. 109.— Gallia Christ. T. i, col. 655. FiSQUET. La France pontif. Marseille, p. t86.

LXii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

tevès, qui en effet a existé, dormait depuis longtemps dans une tombe de l'église de Barjols ; que Maragde de Por- cellet, au contraire, n'était que la petite-nièce de madame Philippine , et était depuis vingt ans avec elle au béguinage. On voit par combien peu sont exacts les rares renseigne- ments que l'on a eus jusqu'ici sur nos béguines. Notre devoir est d'en donner de plus précis.

L'Institut de sainte Douceline était une réunion de per- sonnes pieuses, qui désiraient s'éloigner du monde, pour mener une vie humble et mortifiée, et se sanctifier ensemble parla pratique des œuvres de charité, et la méditation de la passion de Notre Seigneur. Use composait de trois sortes de personnes : i" de jeunes enfants que l'on y formait à la vertu ; 2** de jeunes filles d'un âge plus avancé , 'qui renon- çaient à s'établir dans le siècle, et embrassaient la règle de la maison ; de dames qui avaient vécu dans le mariage, et qui s'y retiraient après leur veuvage. On y voyait aussi des servantes attachées soit à la communauté, soit person- nellement à celles qui en faisaient partie.

Les premières n'étaient évidemment capables d'aucun engagement , puisqu'il y en avait qui n'avaient que sept ans (p. 50), et d'autres qui n'avaient pas atteint l'âge de puberté (p. 264). Cela n'empêchait point, comme on le voit par cette dernière, qu'elles ne reçussent le nom de béguines, étant destinées à le devenir. Mais, à cette exception près, toutes devaient émettre le vœu de virginité ou de conti- nence, promettre obéissance à la prieure, et s'engager à observer les règles de la congrégation de Roubaud. Elles se servaient de vêtements modestes , de couleur noire , et de voiles de toile blanche. Mais leur signe distinctif était un manteau noir qu'elles portaient sur la tête. La Vie de la Sainte nous apprend l'origine de cet usage (p. 14) , et nous montre qu'elle fut la première à le pratiquer (p. 18).

Voici en quoi les béguines différaient des religieuses. Leur

PROLÉGOMÈNES. lxiii

premier vœu était sans contredit perpétuel ; cela est dit expressément dans la formule de profession. Mais nous ne pensons pas qu'il en fût de même delà promesse d'obéissance, qui nulle part n'a le caractère d'un vœu, ni aucune apparence de perpétuité. Il s'ensuit que, n'étant d'ailleurs aucunement assujetties à la clôture, comme tout le montre, elles pou- vaient sortir de l'établissement , et même vivre en dehors. C'est ainsi que Théodore de Gras , ou de Porcellet, arrière- petite-nièce et héritière de la première Philippine de Por- cellet , et par la mort de laquelle les biens de celle-ci firent retour au couvent des Franciscains, fut béguine pendant toute sa vie, et alla mourir à Avignon, en 1390.

Mais une différence plus considérable, c'est que les béguines, malgré leur profession, conservaient la propriété et l'administration de leurs biens, dont elles pouvaient disposer en toute liberté, pendant leur vie et à la mort. Il existe un nombre considérable de contrats de tout genre, passés par des béguines en leur nom personnel, et aussi beaucoup de testaments, par lesquels on voit que, sous le rapport de la propriété des biens , elles jouissaient de la plus complète indépendance, et qu'elles faisaient de leur fortune ce qu'elles voulaient. Elles plaçaient et déplaçaient leurs fonds à leur gré, les vendaient, les donnaient, les aliénaient, comme elles l'entendaient. Nous avons vu , entre autres, une curieuse suite de contrats de société ou de commande, conclus par des béguines avec des négociants marseillais, à qui elles remettaient des sommes diverses pour les faire valoir dans le commerce, pour un temps déterminé, ou sans fixation de terme. D'ordinaire, le négoce maritime était, déclaré exclu , comme exposé à trop de risques ; et l'on stipulait, au profit des commanditaires, la moitié du gain.

Les principaux noms de béguines qui figurent dans ces actes , sont ceux de Douce de Cadarache , une dame de Bla- cas, Barthélemie d'Albis, Nicolettede Tarascon, Aycelène

Lxiv VIE DE SAINTE DOUCELINE.

de Gardanne , Raimonde de Rocas, Mathieude Boniface, Mabile de Fos, Huguette Albine, Cécile d'Auriol : tous ces noms sont du treizième siècle. Nous publions quelques - uns des testaments et des actes de nos béguines ; sans parler des renseignements historiques qu'ils nous fournissent , ils étaient nécessaires pour bien établir le caractère spécial de r Institut, que nous avons cherché à faire ressortir.

V. Pour épuiser ce qui concerne les béguines de Mar- seille, nous allons essayer de découvrir Tendroit se trouvait placée leur maison. C'est une question de topo- graphie locale , qui n'intéressera peut-être que quelques-uns de nos concitoyens ; mais elle n'en mérite pas moins que nous nous y arrêtions quelques moments.

Tous nos écrivains locaux, cette fois encore unanimes, nous enseignent que sainte Douceline établit ses filles à Marseille dans un faubourg qui se nommait le faubourg de Roubaud , et que ce fut de qu'elles tirèrent leur nom. Ecoutons Ruffi, notre premier historien : « Il y avait dans Marseille, l'an 1272, un collège ou congrégation de Notre- Dame des Roubauds, Béguines, dites en latin Sorores Béguine, Elles portaient le nom de Roubaud, à cause que, lorsqu'elles s'établirent à Marseille, elles se logèrent à un fauxbourg, appelé le Bourg de Roubaud, Depuis lors elles retinrent ce nom, et le portèrent conjointement avec celui de Béguine. » ( i )

Ce que Ruffi a dit a été répété par tous les autres. Pour nous, qui savons déjà que ces béguines étaient ainsi nommées, parce que leur premier établissement à Hyères était sur les bords du ruisseau de Roubaud, nous nous garderons bien de croire ce que l'on vient de lire ; mais nous affirmerons au contraire qu'elles se logèrent dans un quartier à qui elles-

(i) Ruffi. Hist. de Mars. 1696, T. 11, p. 109. Bouche. Hist. de Prov. T. II, p. 3 n , Belsunce. Antiquité de VEgl. de Mars. T. 11, p. 3o6.

PROLÉGOMÈNES. lxv

mêmes donnèrent leur nom , et qui fut appelé, plus tard, à cause de leur maison, le faubourg de Rouhaud, Il est en effet remarquable que ce n'est qu'à la fin du XI V^ siècle ( i ), que Ton voit apparaître le nom de Faubourg de Roubaud, Nous ne connaissons aucun titre de la première moitié de ce siècle , ou ce nom figure ; et ce qui est singulier, c'est que le plus ancien titre que nous puissions produire est postérieur à l'époque les béguines quittèrent ce quartier (2). Ce que nous pouvons affirmer, c'est que nous avons pris la peine de parcourir tous les registres de notaires du XI IP siècle que l'on conserve encore à Marseille (3), et que nous n'a- vons rencontré aucune part cette appellation.

On demandera peut-être à connaître le lieu précis les béguines se fixèrent, et quel était le nom ancien du quartier. Il est fort difficile de répondre à la seconde partie de cette question, faute de titres antérieurs à la fondation. Nous trouvons, un peu plus tard, sur la partie supérieure de ce qui est aujourd'hui le cours Belsunce, une réunion de maisons que l'on appelait le Bourg du Mûrier (4) , auquel l'on arri- vait par la porte du Marché, située au bout de la Grand'rue. Si cette agglomération, dont le nom nous paraît antique, parce qu'au XIV® siècle on employa plutôt des dénomina- tions tirées des églises et des monastères, s'étendait assez à gauche pour arriver jusqu'à la rue dont nous allons parler, nous pourrions avoir ce que nous cherchons.

(i) AuG. Fabre, Les Rues de Marseille. T. i, p. 78. « Le faubourg des Roubauds dont parlent des titres de la fin du XIV* siècle. » II, en cite un du 7 mai 1392. En voici d'autres. i3g3, 20 août. « In burgiis Massilie, dictode Robaut. » 1393 (4) 3 1 janvier. « In suburgiis Massilie, nominato vulgariter de Robaut. » Not. Ant. Lombardi.

(2) 1372. 19 sept. « In burgo olim vocatode Robaud. » S. Victor. Ch. 1728.

(3) Ce qui nous reste des protocoles des notaires du XIII* siècle, se trouve chez M. de Gasquet; les Cartulaires, ou Extensoires, sont aux archives de la mairie.

(4) 1319. « In burgo Morerii. » Arch. m««. Cart. de Guill. Faraudi.— i4o5. M In burgo Morerii, rétro vallata meniorum mercati. » Arch. dép. B. 1 177.

Lxvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.

Mais ceci est loin d'être certain, parce que rien ne prouve que le faubourg du Mûrier atteignit un développement si considérable. Nous sommes beaucoup plus porté à croire que le quartier sainte Douceline vint habiter, se nommait alors Crotte-vieille , du nom du chemin sur lequel elle bâtit sa maison, et de la porte de la ville près de laquelle celle-ci se trouvait. Si les actes qui servent de fondement a notre opinion, ne sont pas d'une date aussi ancienne que nous le désirerions, toutefois, ils nous inspirent assez de confiance pour que nous nous y tenions, en attendant quelque chose de plus positif.

Quant à la vraie position de ce qui fut le Bourg de Rou- baudy personne n'a rien dit encore de satisfaisant sur ce sujet. La Statistique du département a eu là-dessus des idées si vagues, qu'elle s'est contentée de placer ce bourg entre la rue Noailles et les Petites-Mariés (t. n, p. 353) ; et comme il y a eu en réalité dans cet espace trois ou quatre faubourgs différents, il en résulte qu'en définitive la Statistique ne nous apprend rien du tout. M. Augustin Fabre dans ses Rues de Marseille (t. v, p. 90), s'est approché un peu plus de la vérité, et a mis le bourg de Roubaud à la rue Petit- Saint-Jean ; malheureusement c'est une rue toute moderne, que rien ne peut nous faire prendre pour une voie antique , et qui n'aboutit pas même à une des portes des anciens murs. Si l'auteur des Rues avait fait un pas de plus, et poussé jusqu'à la rue la plus voisine de celle à laquelle il s'est arrêté, il aurait mis la main sur ce qu'il avait intérêt de savoir.

Regardons en effet comme certain qu'il faut identifier le faubourg^ de Roubaud , et par conséquent l'endroit s'installèrent les béguines, quel que fût son nom, avec la rue Dauphine ou Nationale de nos jours. Tous les anciens faubourgs de Marseille s'étendaient le long des chemins qui partaient des portes de la ville et s'en allaient vers la cam- pagne. Trouver un chemin , c'est trouver le faubourg qui lui correspond. Le faubourg de Sainte-Catherine était sur

PROLÉGOMÈNES. lxvii

le chemin qui ccnduisait à l'église de Sainte-Catherine ; ceux des Prêcheurs , des Augustins , de Sion , sur les che- mins qui menaient aux Frères- Prêcheurs, aux Augustins, à Tabbaye de Sion.

A r autre bout des remparts , tout-à-fait contre le chevet de l'église de Saint-Martin , il y avait une porte que pres- que tous nos écrivains ont oubliée, et qui se nommait au XIV® siècle le Portail de Crotte-vieille (i). Son nom seul nous donne la certitude qu'elle existait au siècle précédent , et vraisemblablement longtemps auparavant. De partaient deux grandes voies : l'une montait à gauche vers les hau- teurs de la Gare actuelle , c'est la rue des Petites-Mariés ; se trouvaient l'église et le couvent des Clairistes, et aussi tout naturellement le faubourg de Sainte-Claire (2). L'autre s'en allait, presque en plaine, vers les quartiers de Long- champ et de la Madeleine ; c'est la rue Dauphine ou Natio- nale, continuée par les rues des Convalescents, de Saint- Bazile et Consolât, qui y font suite, et n'en sont que la prolongation. C'est sur cette rue, et dans sa première partie, que fut la maison de nos béguines ; c'est qu'il faut placer le faubourg de Roubaud.

Nous citons en note plusieurs textes, dont l'un nous apprend que la rive de Saint-Bausile s'étendait jusque vers la porte de Crotte- vieille , et côtoyait le chemin qui y menait en ligne droite ; l'autre , qu'il existait par un quartier dit de Crotte-vieille ; un autre enfin, que le chemin

(i) 1392. 18 juillet. « Loco dicto vulgariter la Ribierade Sant Bausili, citra vero portale de Crota viclha, confr... cum carreria recta qua tcnditur ad ipsum portale de Crota vielha. » Not. Laur, Aicardi. i-^qB. 27 avril. « Terram sitam a Crota vielha, confr. cum duabus caminis publicis. » Not. Ant Lom- bardi. 1470 (i). 8 janvier. « Extra menia civitatis, in camino Jarreti de Sant Bauzili, dicto vulgariter Bore dels Robaus. » A^oif. Jean Georgii. Voir aussi la note (2) de la page lxix.

(2) i322. 22 nov. « In burgo Sancte Clare in carreria dicta de Malamortc. Not. Jean de l^ennis.

Lxviii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

de Saint-Bausile n'est pas autre chose que le faubourg de Roubaud. Mais tout le monde sait, à Marseille, ce que c'est que le chemin de Saint-Bausile, transformé aujour- d'hui en rue Saint-Bazile , et réduit à sa partie centrale. Il n'y a qu'à suivre sa direction à droite et à gauche, pour arriver directement, d'un côté, à l'église de Saint- Martin, était le portail de Crotte-vieille, de l'autre, aux quartiers nouveaux de Longchamp, qui étaient autrefois les jardins arrosés par le Jarret de Saint-Bausile , et se trouvait , selon toutes les apparences, la vieille chapelle du célèbre martyr de Nîmes, qui donnait son nom à la Vallée (i).

Ainsi, le faubourg de Roubaud doit se placer sur le prolongement delà rue Saint-Bazile, c'est-à-dire, à la rue Dauphine ou Nationale. C'est que les béguines de Rou- baud avaient construit leur maison, à une faible distance du couvent des Franciscains, qui était à la rue Tapis- Vert ; et la rue droite qui menait au portail de Crotte-vieille ^ dont parle l'acte de 1393, est la même que la rue droite du monastère antique de Roubaud ^ que nous retrouvons en 1401 (2).

Le vieux chemin de Crotte- vieille, ou de Saint-Bausile, étant d'une longueur assez notable, il nous faut trouver un second confront de la maison des béguines, si nous voulons connaître sa position d'une manière précise. Or, si l'on veut bien considérer avec quelque attention l'acte de 1 297 que nous publions ci-dessous (p. 265), on y verra que les cens que Philippine de Porcellet acheta de Bertrand de Marseille et de Raymond de Solliers, son beau-frère, étaient tous établis sur des propriétés situées à la rue ou traverse des Cordiers ; on y verra aussi que ces immeubles, maisons et jardins, étaient attenant à la maison de Roubaud. Cela

(i) i3g2. 10 nov. « In territorio Massilie vocato Jarretum de Moreriis, alias Vallis Sancti Bausilii. » Arch. dép, S. Victor. Ch. igSg. (2) Pièces justif. n" xxiii, p. 295.

PROLÉGOMÈNES. lxix

est dit plusieurs fois dans Tacte. Cette rue des Cordiers revient d^ailleurs souvent dans nos documents (p. 269.282. 290.291), et dans une pièce de 1280, elle est nommée la traverse des dames de Roubaud ( i ). C'est, à n'en pas douter, la rue qui longeait latéralement l'établissement , en partant du grand chemin sur lequel celui-ci avait sa façade principale. Qu'était-ce que la rue des Cordiers, et la retrouverons- nous .''

Ici nous n'avons guère l'embarras du choix. Il n'existe, même aujourd'hui, que trois rues qui coupent la partie anti- que de la rue Dauphine dans les deux sens ; et des trois, il en est deux, la rue du Baignoir et la rue de la Fare, dont l'an- tiquité nous paraît être fort peu garantie. La troisième, au contraire, qui est la rue Longue-des-Capucins, nous semble réunir les conditions requises pour que nous puissions y voir la rue des Cordiers du XII P siècle. Par sa très longue éten- due, elle pouvait, plus que toute autre, se prêter à l'exercice de l'industrie qui lui fit donner son nom , et l'on conçoit que les cordiers s'y fussent établis, car il y avait de la place pour un grand nombre. Quant à l'antiquité de cette rue, personne ne sera tenté de la mettre en doute, et il est impos- sible de n'y pas reconnaître les allures d'un ancien chemin transversal, unissant une grande voie à une autre.

Nous possédons, du reste, un vieux texte des plus précis, qui nous parle d'une rue allant de par-dessus l'ancien cou- vent de Sainte-Claire à la plaine Saint-Michel (2). Qui ne reconnaîtrait la rue Longue-des-Capucins? Aucune autre

(i) 1280. 28 octobre. « In transversia dominarum de Robaudo... confr...ab alla parte cum carreria publica. » Not. Pons Marini.

(2) i3g6. 2 mai. « Pro tribus quarteriatis terre sitis ad portale de Crota vielha... confr. cum camino publico de Crota vielha, quo itur ad Sanctum Bausilium, et cum camino publico quo itur de supra monasterium antiquum Sancte Clare ad planum Sancti Michaelis, et cum quodam adayguerio, sive trasversia modica, per quam ducitur seu derivatur quedam aqua. » Charte aux Arch. munie.

Lxx VIE DE SAINTE DOUCELINE.

rue n'existe à Marseille dans une direction semblable ; et celui qui ne voudrait pas la voir dans ce document, ne trouverait rien à mettre à la place. C'est la seule rue qui, des Petites-Mariés, et de plus haut encore , conduise à la plaine Saint-Michel par la continuation de la rue des Feuillants, dans laquelle elle va se jeter, après un très long parcours.

Nous pouvons encore produire un second texte à l'appui du premier; c'est un acte de 1 290, qui parle d'un jardin situé au faubourg des Roquefort, dans la rue des Cordiers (i). Le faubourg des Roquefort n'est pas différent du fau- bourg de Sion , et est représenté de nos jours par la rue des Feuillants et la halle des Capucins. C'est que la famille de Roquefort fonda, à la fin du XIP siècle, l'hôpital de Saint-Michel , qui devint plus tard l'abbaye de Sion. La rue Longue-des-Capucins arrive précisément en cet endroit, elle vient rejoindre le chemin qui monte à la plaine Saint-Michel; et puisque aussi nous trouvons nommée au XI IP siècle la rue des Cordiers, c'est que ces deux noms doivent désigner une seule et même rue.

La conclusion de ce que nous venons de dire est que, lorsque sainte Douceline vint à Marseille, elle s'établit dans le quartier de Crotte-vieille , tout près de la porte de la ville qui avait le mèm.e nom, à quelques minutes de distance de l'église de Saint-Martin, et des couvents des Frères- Mineurs et de Sainte-Claire. Les documents que nous avons cités nous autorisent à penser que sa maison était située à l'angle formé par l'intersection de la rue des Convalescents avec la rue Longue-des-Capucins. C'est que durent se passer les événements racontés dans la Vie de la Sainte, aussi qu'arriva en 1 274 sa bienheureuse mort.

C'est qu'étaient ses filles, lorsqu'un décret du concile

(i) 1290, août. « Viridarium situm in burguo Rochafortorum in (carreria) Corderiorum. *> Not. Pierre El^earii. Le mot carreria ou transversia es emporté.

PROLÉGOMÈNES.

LXXI

de Vienne supprima les Béguards et les Béguines. Bien que dirigée contre les béguines d'Allemagne, cette sentence paraît avoir aussi atteint les nôtres, qui durent se séparer ; mais elles furent bientôt complètement justifiées , et purent se réunir de nouveau , en vertu de plusieurs bulles de Jean XXII , que nous publions pour la première fois.

L'établissement des béguines de Marseille ne se maintint guère plus d'un siècle à l'endroit sa fondatrice l'avait placé. Les guerres qui, de 1357 à 136 1, désolèrent la Pro- vence entière , ravagée par les bandes d'Arnaud de Servole et de ses alliés les seigneurs des Baux, ayant contraint les Marseillais à prendre des mesures extraordinaires pour leur sûreté, une grande partie des faubourgs fut détruite, et leurs habitants contraints à les abandonner. Toutes les Religieuses qui y avaient leurs maisons furent obligées de se retirer dans l'intérieur de la ville, et d'y chercher, à l'abri de ses murailles , une sécurité dont elles ne jouissaient plus en dehors. C'est le moment les dames de Sion, de Sainte- Claire, de Saint- Pons, les Augustins, et les Prémontrés de l'Huveaune, délaissèrent leurs résidences primitives, et se choisirent en ville de nouvelles demeures. Les Béguines subirent le même sort , et se réfugièrent dans Marseille.

Elles firent l'acquisition d'un local à la rue Française, dont une partie fut achetée de Simon de Cépède, et l'autre, de Monteillet de Vivaud, et elles y bâtirent une église (i). Nous ne savons pas si elles passèrent directement de leur ancienne maison du faubourg à leur maison nouvelle, ou si elles eurent, en attendant , quelque habitation provisoire ; mais il résulte d'un acte passé par elles dans le local susdit, qu'elles y étaient déjà réunies en 1366 (2).

L'emplacement qu'occupa le nouveau béguinage peut

(i) Pièces justif. n* xxiv.

(2) i366. 17 juin. « Actum Massilic, in domo dictarum dominarum, sita in carreria francigena. » Not. Etienne Venaissini.

Lxxii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

être très facilement désigné. Ruffi (ii. 109) et Belsunce (m. 306) nous apprennent qu'il était situé à la place Saint- Sauveur y qui se nommait alors place Saint-Thomas, et est actuellement la place de Lenche. Nous venons de voir, d'autre part, dans deux titres de l'époque, qu'il était à la rue Française y aujourd'hui rue de l'Evêché. Ces deux indi- cations, en apparence opposées, n'ont rien de contradictoire, parce que la place de Lenche avait autrefois moins d'étendue qu'elle Vizxv a, et que la rue de l'Evêché se prolongeait davantage au midi. La démolition de quelques maisons ayant raccourci celle-ci, et agrandi la place sur le haut, il en est résulté que l'édifice, qui se trouvait d'abord sur la rue, en était venu à être sur la place même , et à un endroit que tout le monde connaît.

La maison de Roubaud était à côté de celle qu'habitaient les religieuses de Saint- Pons, réfugiées elles aussi à Marseille, et dont le nom est resté à la rue elles résidaient (i). Guesnay, qui cette fois ne s'est pas trompé, atteste qu'elle occupait la même position fut construit plus tard l'hôtel de Mirabeau (2) : Ce sont les bâtisses que l'on a adroite, quand on monte la place de Lenche, pour se rendre à la rue de l'Evêché. A en juger par l'extérieur misérable de ces maisons, on ne se douterait pas que le site en est magnifique, qu'il y avait un des plus beaux hôtels de Marseille , et que Louis XIV y logea, lorsqu'il vint dans notre ville, en 1660.

La seconde maison de sainte Douceline, dont l'église était à l'endroit même nous avons vu assez récemment une chapelle aujourd'hui profanée, ne dura qu'un demi-siècle. En 1407, Marguerite d'Alon, la dernière prieure desbégui-

(t) iSSy. II octobre. « Nunc résidentes in civitate Massilie, juxta monas- terium de Robaudo. » iSga. 23 sept, « Actura Massilie, in dicta ecclesia, sita prope domum dominarum de Robaudo. » Not. Guill. Barbani.

(2) Annales, p. 69 5.

PROLÉGOMÈNES. lxxiii

nés, se voyant seule et sans compagnes, fit donation de sa maison aux Franciscains de Saint-Louis, qui en prirent possession après sa mort, en 1414. Quatre ans après, la Ville la donnait, avec leur consentement, aux Pères de la Merci; mais ces religieux y demeurèrent peu de temps. Au siècle suivant, elle appartint à la famille de Lenche, dont une fille la porta aux Riquetti de Mirabeau, qui Tembellirent et y reçurent le grand Roi. Elle passa de ceux- ci aux Maurellet, marquis de la Roquette, qui la vendirent, en 1757, àTŒuvre des Pauvres Enfants abandonnés. De- puis la Révolution, elle appartient aux hospices, et l'on y a vu successivement un Collège assez renommé, la maison des Enfants de la Providence (i 820-1 848), et la Caserne des sergents de ville (i). Aujourd'hui ce n'est plus rien.

Voici les noms des Prieures des béguines de Roubaud, que nous avons pu recueillir :

I. Sainte Douceline. 1250.^-1274.

II. Philippine de Porcellet. 1274.^

III. Huguette Ancelme, 20 avril 1292.

IV. Bérengèrede Flotte, 13 janvier 1298.

V. Philippine de Porcellet, la jeune ,1329.1341.

VI. Jeanne de Porcellet, 17 juillet 1343.

VII. Douce de Vivaud , 1359.1366. Vin. Jacquette Monnier, 7 juin 1390. IX. Marguerite de Ulmo , 1 3 97 . 1 40 1 . x. Marguerite d'Alon, 13 97.1 414.

Nous croyons que ces deux derniers noms désignent une seule et même personne, qui fut prieure du béguinage au moins depuis 1395.

(i; AuG. Fabre. Les Rues de Marseille, i. 3oo.

.XXIV VIE DE SAINTE DOUCELINE.

TROISIEME PARTIE.

Ayant à parler de la langue dont s'est servi Tauteur de la Vie de sainte Douceline , nous n'avons pas Tintention de faire ici un cours de langue provençale ou romane, ni de nous livrer à des considérations, plus ou moins savantes, sur ladite langue, ses généralités, ses origines, son déve- loppement, ses règles grammaticales , etc. ; ceci a été fait, et le sera encore par d'autres qui s'en acquitteront mieux que nous. Tout ce que nous nous proposons en ce moment, comme complément naturel de ce travail préliminaire, c'est d'examiner l'idiome employé dans l'ouvrage que nous publions. Nous n'étudions donc que le provençal de la Vie de sainte Douceline , désirant en donner à nos lecteurs une connaissance suffisante, en lui soumettant les observations principales auxquelles sa lecture peut donner lieu.

I . Nous n'avons plus à démontrer que cette Vie nous représente la langue que l'on parlait à Marseille au XIII* siècle ; nous ajouterons seulement que nous en avons le monument le plus considérable et le plus important. Il n'existe rien que l'on puisse mettre en parallèle avec elle , et c'est que l'on devra recourir lorsque l'on voudra se rendre compte de ce qu'était la langue de nos pères, il y a six siècles.

A cette époque, tous les Marseillais, sans exception, parlaient le provençal, qui est désigné, dans les documents du temps , sous le nom de langue vulgaire, langue romand, et langue provençale. Le français était tout-à-fait inconnu

PROLÉGOMÈNES. lxxv

parmi eux ; mais les contrats et les actes officiels étaient rédigés en latin, et plus d'une fois, il y est déclaré expres- sément qu'on avait donné connaissance de la teneur des actes aux parties intéressées , en les leur lisant dans le lan- gage connu d'eux, c'est-à-dire, romancialiter^ ou in vulgari. Nous avons vu ci-dessus qu'on le désignait encore sous le nom de langue laïque, par opposition au latin, langue de l'Église, seule en usage dans la liturgie et dans l'adminis- tration des sacrements.

Il ne faudrait pas conclure de que les ecclésiastiques usaient aussi du latin dans les sermons qu'ils adressaient au peuple; au contraire, il est bien plus rationnel de penser que, dans leurs rapports non liturgiques avec les laïques, ils se ser- vaient de l'idiome particulier à ceux-ci. Il est, du reste, infini- ment probable qu'eux-mêmes ne parlaient pas usuellement une langue différente de celle des laïques, et qu'ils ne savaient du latin que ce qu'il en fallait pour remplir leurs fonctions. Mais la question de la langue employée, parmi nos ancêtres, pour les discours publics et les instructions religieuses, est trop grave et trop complexe pour que nous puissions entre- prendre d'y toucher ici en passant.

L'identité de la langue provençale marseillaise avec celle de la Vie de sainte Douceline ^ est sensible, même de nos jours , à six siècles de distance. Nous pourrions rapporter ici un grand nombre de phrases de la Vie, qui, sauf quelques différences dans l'orthographe, sont telles qu'on les écrirait aujourd'hui. Contentons-nous de citer les suivantes. E cant la pensavan trobar jugant am los autres enfans, e Fana- van querent ^ trohavan la esconduda per pregar Dieu y en los plus secretz luecs de Vhostal (p. 4. n. 4). Non volia penre ni retenir a si almornaquefos de trop gran près (p. 40. n. 5). E vai a son sépulcre (p. 228. n. i3). En la quai avia gran fe e gran esperansa (p. 228. n. 15). Non sipodia dinar y ni si podia caussar (p. 232. n. 20). E tor-

Lxxvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.

net si a Dieu , am gran dolor de cor dels mais que fach avia (p. 238. n.3i)(i).

Qui pourrait hésiter à reconnaître des fragments de notre provençal actuel? Il ne faut pas tenir compte des variations que la prononciation a fait subir à divers mots, car rien ne change si rapidement dans les langues , et nous n'aurions pas à remonter deux siècles pour en trouver de plus radicales dans la langue française. D'ailleurs, le change- ment de prononciation était déjà commencé au temps de de sainte Douceline, et sa Vie nous en fournit les preuves. Prenons pour exemples les mots y eux y feu et lieu, que le roman écrivit d'abord, conformément aux racines latines, huols (8.9), fuoc (12.1), et luoc (14.5). Ces formes se trouvent dans notre texte, et chacun peut les y voir. Mais on y trouve aussi des formes nouvelles, résultant de la substitution d'une voyelle faible à une voyelle forte, qui a donné huels (30.3) çthuell (iSS.y), fuec (116.65) et luec (32.8). Ces formes étaient déjà usitées à Marseille au XI IP siècle, et il n'a fallu que la chute de la consonne finale , pour produire les mots dont nous nous servons encore aujour- d'hui, et que nous prononçons ueilyfuê et lue.

Quand nous disons que la Fie de sainte Douceline nous a conservé la langue des Marseillais du XI IP siècle, nous voulons parler de l'ensemble ; il y a lieu, en effet, à indiquer quelques exceptions qui nous semblent appartenir en propre à l'auteur qui l'a écrite, vu que nous ne trouvons pas ailleurs ces mêmes choses. Nous avons en vue, en disant ceci , cer- taines règles que Philippine de Porcellet paraît avoir intro- duites dans la composition de son ouvrage, tout en se servant de la langue usitée parmi ses concitoyens, et qui sont, on ne saurait le nier, des améliorations grammaticales et ortho- graphiques.

(i) Dans toutes les citations que nous aurons à faire en cette partie, le premier chiffre indique la page, le second, le paragraphe.

PROLÉGOMÈNES. lxxvii

Le premier des points à signaler concerne l'article défini. On est effrayé, en ouvrant une grammaire romane, du grand nombre de formes assignées à Tarticle, et il n'y a rien qui aide à faire un choix parmi ces nombreuses variétés. Diez indique comme régulières, pour le masculin, lo^ aussi bien au cas sujet qu'au cas régime, et de même, la pour le fémi- nin. Les autres formes seraient des altérations, des irrégu- larités , des exceptions.

Dans la Vie de sainte Douceline^ l'article a toutes ses formes bien régulières, et Ton y trouve un système plus complet que partout ailleurs, servant à distinguer nettement le sujet du régime, dans chaque genre. Au singulier, le masculin a le pour le cas sujet, et lo pour le régime; le fémi- nin, à son tour, a li pour le nominatif, et la pour le cas oblique ; au pluriel, c'est li et los pour les cas du masculin, et LAS pour le féminin, dans les deux cas. Pour nous borner à de courts exemples, nous avons : le malautz, sujet, et lo malaute^ régime (68.7.8) ; le pobols et ho pohol (84.24) ; LE reis et li rei (154.4) ; li vida (i.i) et h a vida {16.%)'^ LI sancta maire et la sancta maire (26. i .9) ; li verme ( 10. 1 1 ) et LOS vermes {(>.Ç) ; li vestir (14.4) et los vestirs (18.8).

Cette distinction de cas et de genre, pour l'article, nous semble particulière à la Vie de sainte Douceline, Nous ne prétendons pas que chacune de ces formes ne puisse se ren- contrer quelquefois ailleurs ; mais l'ensemble, formulé ainsi en système grammatical complet, nous paraît être le fait de notre auteur. Ce qui nous confirme dans cette pensée, c'est qu'elle a été si fidèle à suivre la règle qu'elle s'était ^xtt, que nous trouvons à peine dans tout son livre trois ou quatre exceptions, pour ce qui concerne l'article féminin li , le plus rare de tous, à la place duquel s'est glissée irrégulièrement la variante la.

Une autre remarque est à faire au sujet de l'orthographe adoptée par elle pour les adverbes en ment, si nombreux en

Lxxviii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

provençal, comme dans le français, et qui se confondent, dans l'écriture et dans la prononciation, avec les substantifs non moins nombreux, qui ont la même désinence. Par une innovation heureuse, Tauteur de la Vie de sainte Douceline leur a enlevé le t final ; elle l'a remplacé par une sifflante , que bien certainement la langue de nos pères faisait sonner avec force, et dès lors, ni les yeux ni l'oreille n'ont plus eu de peine à distinguer les noms qui se terminent en ment des adverbes en mens, devenus bien reconnaissables.

Une autre innovation est relative à la manière d'écrire deux adverbes qui se suivent immédiatement. On a déjà fait observer que, dans ce cas, divers auteurs traitent le premier des deux comme un adjectif, et lui en laissent la forme ; le second seul reçoit la forme adverbiale. Au lieu de dire suaument e bellament , on a mis suau e hellament. Dans la Vie de sainte Douceline, c'est l'inverse qui est pratiqué, et avec plus de raison, nous semble-t-il. On commence par donner au premier adverbe sa forme adver- biale complète, et le second demeure écrit comme un simple adjectif, auquel l'œil et l'oreille, déjà avertis, appliquent aisément la syllabe finale du premier , dont il n'est séparé que par la conjonction copulative.

C'est ainsi que l'on a : ardentmens e alegra (120.69), fermamens e segura {\6o.\ Ç) ,fi%elmens e dévot a (226.10), hubertamens e clara (130.10), humillmens e devota (22.4), justamens e sancta (2.1), sanctamens e humil (148.33), etc. Il en est de même au comparatif : plus fi-zelmens e plus veraia (22.4), plus francamens e plus quiti (^11.1), tan aondozamens e tan larga (116.65), ^^^ autamens e tan clara (152.1). Nous n'avons noté qu'une seule infraction à cette règle ; c'est celle-ci : pauramens e atempradamens

(46.11).

Il serait facile d'ajouter encore ici diverses observations de détail ; mais n'ayant pas la certitude que les points à

PROLÉGOMÈN ES. lxxix

relever soient proprement le fait de Fauteur de la Vie, nous préférons les renvoyer aux paragraphes suivants, elles seront mieux à leur place.

II. Rien de plus intéressant et de plus important, dans les langues romanes, que Tétude des règles de flexion des noms et des verbes, qui nous apprennent à connaître, dans ceux-là, les cas, les genres et les nombres, et dans ceux-ci, les temps, les modes et les personnes. Beaucoup de gens ne savent pas que, pour ce qui regarde la flexion des substantifs , Tancien provençal suivait une règle diamétrale- ment opposée à celle qui est en usage dans le provençal actuel. Habitués au mécanisme des langues modernes, ils croient facilement que la lettre j, qui chez elles est le signe du pluriel, n'a jamais eu d'autre emploi que de marquer la pluralité. Il en était pourtant tout autrement dans lés langues anciennes, chaque cas avait une flexion différente, et Vs final se rencontrait autant au singulier qu'au pluriel.

Dérivé du latin , le provençal avait conservé , sinon tous les cas de la langue mère, du moins les deux principaux, le nominatif, ou cas direct, et l'accusatif, devenu commun à tous les cas obliques. Il y avait donc, dans le provençal, des mots ayant deux formes difl^érentes, l'une pour le sujet, et l'autre pour le régime ; et ceux qui n'en avaient qu'une seule, se servaient de l'j, non pour marquer le pluriel, mais pour différencier le sujet du régime. Pour ne parler que des mots de la deuxième déclinaison, la plus nombreuse, et conte- nant presque tous les noms masculins, la règle était (i) que le nominatif singulier avait l'j, et les cas obliques ne l'avaient pas ; au pluriel, au contraire, le nominatif était sans s et les

(i) Faidit. Gramm. prov. «< No se pot conoisser ni triar l'accusatius del nominatiu, si no pcr zo quel nominatius singulars, quan es masculis, vol s en ^a fi, c li autre cas nol volcn ; ul nominatius plurals nol vol, et tuit li altrc cas volen lo en lo plural. »

Lxxx VIE DE SAINTE DOUCELINE.

autres cas la recevaient. Ainsi Y s était le signe distinctif du nominatif singulier, et des cas obliques du pluriel. Voyons comment s'est comportée à cet égard l'auteur de la Fie de sainte Douceline.

Il n'est pas permis de douter qu'elle n'ait connu la règle de 1'^, car elle l'a appliquée avec la plus grande précision dans une infinité de passages ; preuve certaine qu'elle était alors en vigueur dans la langue marseillaise. Nous en avons l'assurance dès sa première phrase, Vs nominatif est partout à sa place : Uns omsfon de la ciutat de Dinha, grans e rix mercadiers (2.1). Il en est de même dans celles-ci, et dans bien d'autres que l'on retrouvera sans peine : Le sans homs sosfrayres (16.7). Uns grans ries homs (46.12). he leugiers fer dons (54.11). Cant le nobles homs auzi (74.8). Tan grans era le pohols (84.24). Con si fossa uns angels (84.24). Uns devotz fraires le cals era lectors (88.2g). -" Con f on fat z novels homs (100.46). Sonet le sentz de Sahaterra (i 10.59). Que le vers Dieus elverais homs nasquet (130.10). Sans Pauls dis (160.15). -^^ paires e li maires torneron si (230.17).

Par contre, les nominatifs pluriels sont régulièrement dépouillés de Ys, qui est réservé à leurs accusatifs, comme en font foi les passages suivants, parmi tant d'autres : Tan aut e tan meravillos eran li sieu glorios rauhiment (82.20). Tut li maistre ni li le et or de Paris nonpogran (90.32). Lifraire dizian (94.37). E adoncs li fraire responderon li tut.,. E li fraire cant av an... E li fraire seguian la (120. 70). Procession aquella que li sant angel feron à la Verge Maria (120.70). Mot soven eran li sieu ver rauhiment {\ii.'1i^^. Vesitacions que li sant angel li fazian (128.5).

Les infinitifs employés comme sujets prennent Y s de flexion : Aquel hatres li fon huccaison (50.5). Neis manjars e heures li era oracion (70.2). On a signalé les mots paire et maire comme ne recevant pas Y s nominatif ;

PROLÉGOMÈNES. lxxxi

mais on a déjà pu voir qu'il n'en est pas ainsi dans notre texte. Il est vrai que le mot maire est presque toujours invariable au cas sujet du singulier, quand il s'applique à la Sainte, appelée presque invariablement li sancta maire ; mais il n'en est pas de même quand il s'agit d'une autre, et nous l'avons trouvé une trentaine de fois écrit // maires. Le mot Verge au contraire ne fléchit presque jamais ; dans deux cas seulement, on voit apparaître //' Verges ( 130.8. 1 1).

Us de flexion est souvent remplacé par le z\ quand il suit un T, comme dans : prelatz (84.22), detz (92.35), esperitz (58.2), devotz (88.29), vertutz (58.3), on peut dire que c'est la règle. Ce changement est rare après d'autres lettres ; nous avons cependant :fagz {"Ji.2)y nuegz (56.13), refugz (70.2), puecz (132.12), dichz (74.7), gauchz (206.15). Comme on le voit, ce sont les lettres c, CH, G, qui ont attiré le z.

1 1 nous paraît tout-à-fait inutile que nous nous arrêtions à faire voir l'application delà seconde partie de la règle, c'est- à-dire, à montrer les cas obliques du singulier privés de y s de leur nominatif, et ceux du pluriel portant cette même lettre que leur nominatif n'a pas. Mais il nous sera permis de regretter que nous ne possédions plus l'original de la Vie de sainte Douceline , pour y trouver l'explication d'un assez grand nombre d'infractions que le texte actuel renferme. Bien que ce soit un système trop commode de rejeter les irrégularités sur le compte d'un copiste, il nous paraît bien difficile qu'on puisse les attribuer à un auteur qui a donné tant de preuves d'intelligence, et nous n'avons pas d'autre moyen d'expliquer leur présence dans son ouvrage.

Nous avons dit qu'il y avait des noms qui indépendam- ment de 1'^, avaient une double forme, dont l'une servait pour le cas direct, et l'autre pour les cas obliques. Voici ceux qui se rencontrent dans le présent livre : Le coms (90. ^2)i ou le comps (34.10), devient au régime comTE (96.40)

Lxxxii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

et compTE (36.13). L'en/AS (34.10) fait à l'accusatif /V»/ant (130.10). Homs (2.1) faÀt hom^ (50-4) ^t omE (132.11). Malaut'z (68.7), ou malaut^ fait malautE (68.8) et malaut^ et à tous les cas du pluriel, malautES (64.1,200.2). Le SenhERs (8:7), qui s'écrit aussi seinhers et seinnhers, fait senhoK (40.3), seinhor etseinnhor; et son vocatif conserve la flexion du sujet, senhER ou seinher. SorrEs (36.12), que nous trouvons au nominatif, en même temps que sorrE (224.6) et JEROR (226.9), donne à l'oblique, soroR (218.34), et au pluriel, jÊ^rrES (16.7,96.40). Fohols paraît n'avoir eu qu'une forme, car nous le trouvons employé au sujet et au régime, et il en est de même de decipols, et probablement d'apostols. Ajoutons enfin i?ras ou bratz (114.63), dont le pluriel a brassES et ^r^issEs (94.39) ; lum, qui donne lumE (86.28), et au pluriel, Z^;;? s (200.4) et lumEs, (210.19) ; et ossEs (170.10), pluriel àtos.

La loi est la même pour les adjectifs que pour les noms ; il est inutile d'insister , si ce n'est pour signaler les doubles formes de quelques comparatifs : maj ors prioressa (232.22) et maj ERS pri or essa (212,22) , ^^^^ ^^^ deux au nominatif ; fraire menoR (242.36) ttfraire menREs (240.35), tous deux aussi au cas sujet, et miellERs femena (246.2).

Le pronom personnel est ieu^ tu^ el et illi. Au masculin, celui de la troisième personne ne varie guère que pour devenir ell^ en redoublant la consonne. Le pronom féminin, au con- traire, varie beaucoup ; la forme régulière et la plus fré- quente est illi ; mais on trouve successivement, par la suppression de la voyelle,/// et //, et aussi par l'addition d'un h^ illh et ilh. Ce pronom féminin illi est à peu près inconnu aux grammairiens de la langue romane ; il est évidemment corrélatif à l'article féminin li dont l'usage constant et régulier est un des faits particuliers à l'auteur de la Vie de sainte Douceline. Il lui appartient donc aussi.

Il en est de même du pronom relatif féminin, aquilli.

PROLÉGOMÈNES. lxxxii

aquill, presque inconnu aussi, et provenant de la même source. Nous trouvons successivement : aquilli unitatz ( 1 46.3 2) , aquilli moria (ibid. ) , aquilli flairors ( 1 7 2. 1 1 ) , aquill donna (168.6), aquill sancta arma (192.13), aquil Maragda (234.25). Il faut encore noter le pronom féminin aquisti ^aquist^ formé toujours par la substitution de Ti à Te. a la place de ces formes, les grammairiens marquent généralement aquel ^ aquella , aquest ^ aquesta. Dans notre texte ce sont des formes masculines, ou réservées aux cas obliques ; les formes féminines, au cas sujet, sont celles que nous avons relevées, et se distinguent par l'emploi de Ti, la lettre e servant pour l'autre genre. C'est en vertu du même principe, que nous rencontrons ailleurs cill (182.26) et Vautri (176.17), au nominatif féminin.

Nous terminerons par une observation sur une forme assez peu commune du pronom meteis ou mezeis, qui dans la Fie de sainte Douceline est généralement écrit mezEvs et mezEussA. On y voit tour-à-tour : aisso mezeus (60.4), per si mezeus (174.17J, aquell mezeus enfant (230.18), si mezeussa (72.4), en la gleiza mezeussa (74.7), de la cieutat mezeussa (yô.^), a la taula mezeussa (82.18). Les formes mezeis et mezesma n'ont pas disparu , mais les autres cher- chent à prévaloir, et la même tendance se manifeste dans l'adverbe aquiEvs , qui revient bien des fois, et dans le pro- nom EussA (60.3). Ce dernier vient, à n'en pas douter, du pronom latin ipsa , comme mezeus et mezeussa viennent de met ajouté à ipsum , ipsam , étant presque toujours aux cas obliques, et aquieus ^ de hic ipsum. Ici l'u l'a emporté sur l'i, et ce ne sont pas les seuls cas cette substitution se soit produite.

III. Les règles de flexion des verbes nous arrêteraient fort peu de temps, si nous n'avions à relever un certain nombre de faits, desquels il résulte que la Vie de sainte Dou-

Lxxxiv VIE DE SAINTE DOUGELINE.

celine suit, pour les conjugaisons, quelques principes peu usités chez les autres, ou même opposés aux règles habi- tuelles. Que Ton appelle cela des irrégularités, des fautes même , si l'on veut ; pour nous , ces différences sont des nuances particulières à notre vieil idiome marseillais, et à ce titre, notre devoir est de les enregistrer, à mesure que nous les constatons ; ce que nous ferons, en suivant Tordre des temps et des modes.

Au présent de Tindicatif, la première personne du singu- lier perd réguUèrement la voyelle finale, et se termine par une consonne, chant ^ vend, part. Ici, au contraire, la voyelle I accompagne le radical, pour servir d'appui à la consonne, et produit une forme qui manque la plupart du temps, dans les autres textes : Jeu ami (216.31), ieu t'aporti gazinh {6.^)yieu..,non loplannhi, nilplori (62.7).

Toutes les secondes personnes du pluriel s'écrivent par- tout avec la finale tz, qui est une contraction de la syllabe latine tis, et c'est, dans plusieurs cas , le seul moyen de les distinguer de la seconde personne du singulier. Dans notre Vie, la contraction tz est tenue pour non avenue, ou comme étant tombée en désuétude, et cette seconde personne finit, à-peu-près partout, par un simple s, à tous les temps et à tous les modes, sans distinction de conjugaisons. C'est ainsi que l'on a ; Non auzES (110.57), avEs (96.40) , demandAS (216.30), digAs (118.68), enebrÎAS {ioS.^6),giquEs (192. 12), intr AS (110.57), laissarES (192.12), reculhs vos (108. 57), serES (i 10.57), etc. Le passage suivant fait exception : EstATZ^filhas y estATZ en la humilitat (30.5) ; mais il est le seul la règle commune ait reçu son application, et, confor- mément au système prédominant, il est immédiatement suivi dans le même discours, des formes toutes différentes : non vullASy si vivEs, vos cambiarEs, que devESy ten^s , estu- dÎASy sapÎAs, vos esforsAS, et de l'auxiliaire est, pour etz , répété plusieurs fois.

PROLÉGOMÈNES. lxxxv

En présence d'une telle persistance, nous ne pouvons ne p/as faire observer que le provençal moderne de notre pays écrit aussi cette même personne par un s. On voit, par les exemples rapportés , que cette coutume date de loin : ce n'est point une innovation , mais une tradition maintenue. La troisième personne plurielle du même temps , à la pre- mière conjugaison, finit toujours régulièrement par an, comme represen^ANj figurAN (58.1), jamais par on, ni par EN, qui donnent des sons moins pleins.

Au parfait de la troisième conjugaison, la troisième per- sonne du singulier demeure fidèle à la règle générale, et finit par la voyelle i , jamais par it, comme dans certains auteurs. On a donc constamment : auzi (62.J) , parn (90. 32), senti (76.10J, sufri (44.11), vesn, envesti, revesti (40.3.4). Malgré la confusion qui s'établissait par entre la première et la troisième personne, le t du latin s'est effacé pour ne laisser subsister, comme finale, que l'i accentué.

La même préférence pour la lettre i , que nous avons déjà remarquée, a fait adopter au présent du subjonctif de la première conjugaison, une forme insolite, qui n'est pas la terminaison normale. La troisième personne du singulier, au lieu de finir en e, comme la règle le prescrit, fléchit en i. Ainsi : salegri (220.1), que nonquaia ni arosi (54.10), per so que li doni (ijS.io),per que ren non hi dupti (246.43), que fizelmens perseveri (214.27), que lo ti salvi (224.6), rennembri lur (246.2). Quant à la troisième personne du pluriel, nous trouvons deux fois la finale irrégulière on : E alegr ON si fort en nostre seinhor,., Ar s'esforsoN lasfilhas de ressemblar lur maire (246.1).

L'imparfait du subjonctif, dans toutes les conjugaisons, nous présente aussi, à la troisième personne des deux nom- bres, des finales qui diffèrent des formes communément adoptées. Tandis que la règle veut que ces personnes fléchis- sent en ES et essen, ou is, issen , nous avons, presque

vu

Lxxxvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.

constamment, dans la Vie de sainte Douceline : essa, ESSAN, ou issA, issAN. En voici quelques exemples, choisis parmi cent autres : aguessA (188.8), /^« annessA (188.6), intres^A {^2,']),pogues^A (34.10), tenguessA (52.8), ^^«^jjan (30.4), amessAN (40.3), crezessAN {So.ij) , parlessAN (88. 2^) y rendessAN (182.26) , defallis^A {^^,2^), partissA (108. 56), J^»//JSA (72.2), vissA (108.55), ^«zmAN (56.14), fugissAN (22.2), hubrissA^ (6^-7) > '^^^-^an (86.26), /?jsa (28.3), /^JJAN {(i.S)' Dans une seule phrase, cette finale se rencontre quatre fois : Dis lur que totas prezessAU deceplinas y e dejunessA^ ^ e que ploress an, e cri de s s an a Dieu totas misericordia (60.4).

Il y a pourtant cette différence entre le singulier et le plu- riel, que, dans le premier, la forme essa, qui est assez commune, n'a pas fait disparaître la finale en es, laquelle apparaît encore fréquemment, de sorte que les deux formes s'entremêlent parfois dans le même passage. Il n'en est pas de même au pluriel ; ici la terminaison usuelle a disparu, et la forme essa n, que l'on appellera anormale, puisque des grammairiens l'ont proscrite, a entièrement prévalu, et règne seule. Nous n'avons pas rencontré une seule fois essen ou issen; partout I'a domine. Il y a bien une variante, dans un cas unique, pour cette troisième personne plurielle de l'im- parfait du subjonctif; mais elle est en on, et s'écarte par conséquent aussi de la règle : E per ren que fezessoN, non la podian moure ( 1 04 . 5 1 ) .

Les remarques que nous venons de faire sont communes aux verbes à flexion faible , et aux verbes à flexion forte. Quant à ces derniers , nous aurions bien voulu insérer ici la liste complète de tous ceux qui paraissent dans la Vie de sainte Douceline, parce qu'il est extrêmement utile d'en connaître les formes diverses, dont plusieurs sont fort rares. Mais beaucoup de ces verbes n'ayant ici qu'un petit nombre de leurs formes, et plusieurs motifs nous empêchant de nous

PROLÉGOMÈNES. Lxxxvii

étendre trop, nous nous contentons de donner les verbes auxiliaires, et les principaux des verbes forts, en choisissant de préférence les moins incomplets.

AvER. Ind. prés. Ai^ has. as, ha. a, avem, aves^ an, Imp.

2 p. s. Avias, 3. avia, avie^ i p. pi. aviam, 3. avian, Parf. 3 p. s. Ac, i p. pi. aguem^ 3. agron. Fut. i pp. Aurai ^aurem. Subj. pr. 1 p. s. Aias^ 3. aia^ 3 p. pi. atan, Imp. 3 pp. Agues. aguessa^ aguessan. Gond. 3 pp. Agra^ agran, 2 Cond. 3 p. s. Auria, Part. pas. Agut^ aguda.

EssER. Ind. pr. Sui, est, test, sies, es, siam, est, son. Imp.

3 pp. Era, eran, Parf. 3 pp. F on. fonc, for on. Fut. Serai, seras, sera, serem, seres, s eran, Subj. pr. 3 pp. Si a, sian. Imp. 3 pp. F os, fossa, fossan, Cond. 3 p. s. Fora. 1 Cond. 3 pp. Séria, serian.

Dever. Ind. pr. i p. s. Dei, 3. deu, i p. pi. devem, 2. deves.

Imp. 3 pp. Dévia, devian. Subj. pr. 3 p. s. Dei a. Imp.

3 pp. Degues, deguessan. Cond. 3 p. s. Degra. Dire, dir. Ind. pr. i p. s. Die. Imp. 3 pp. Dizia, dizian.

Parf. 3 pp. Dis. diis. dihs, disseron. Fut. 3 p. pi. Diran.

Subj. pr. 1 p. ^X.Digas. Imp. 3 pp. Disses, dissessan.

Part. pr. Dizent. Passé. Dig, dich. Far. Ind. pr.i p. s. Fas, 2-/^^3 P- pl./^??. Imp. 3 pp. Fazia, fazian. Parf. 3 pp. F<?j-, fer on. Fut. 3 p. s. F ara. Subj.

pr. 3 p. s. Fassa. Imp. 3 pp. Fezes. fezessa, fezessan.

Cond. 3 p. s. Fera. 2 Cond. 3 p. s. Faria. Impér. 2 p.

s. i^<«/. Part. pr. Fazent. fazen. Passé Fag.fach. fatz,

fâcha. PoDER. Ind. pr. 2 p. s. Podes, 2 pot, i p. pi. podem, 3 podon.

Imp. 3 pp. Podia, podian. Parf. 3 pp. Pcc, pogron. Fut.

2 p. s. Poiras, 3 poira, Subj. pr. 3 p. s. Puesca, i p. pi.

puscam. Imp. 3 pp. Pogues. poguessa, poguessan. Cond.

2 p. s. Pogras, 3 pogra, 3 p. pi. pogran. 2 Cond. 3 p. s.

Poiria. Part. pas. Pogut. I

Lxxxviii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

IV. S'il fallait une preuve de plus pour démontrer que le provençal dérive du latin, elle nous serait fournie par la Vie de sainte Douceline^ dans laquelle la parenté des deux langues et la filiation de la seconde se font voir même aux yeux les moins clairvoyants. Presque tous les mots chez elle sont empruntés à la langue latine ; et si ce n'étaient les lois phoniques et les procédés de transformation qui ont changé un mot latin en un mot provençal , en le défigurant plus ou moins, il n'y aurait aucun besoin d'insister là-dessus, tant l'évidence serait complète. Mais comment pourrait-on ne pas reconnaître l'origine d'un grand nombre d'expressions qui, pour devenir provençales, n'avaient subi presque aucune modification }

Nous avons d'abord tous les noms neutres de la seconde déclinaison, qui avaient passé dans la nouvelle langue, en supprimant simplement la finale um : Beneficium, benifici ; cilicium, cilici ; studium, estudi ; evangelium, evangeli ; mar- tirium, martiri \ negotium, negoci\ oratorium, oratori \ remedium, remedi ; somnium, sompni ; testimonium, testi- moni, etc. Diverses autres séries sont entièrement latines , comme : bontat, caritaty ciutat, maj estât , nativitat^pietat^ sanctitat^ segurtat, unitat, voluntat^ etc. ; ou encore : afflic tion^ benediccion, convercion, devocion , encarnacion ^ oracion , revelacion, temptacion. 1 1 n'y a qu'à rendre à tous ces mots la finale accusative em^ qu'ils ont laissé tomber, comme syl- labe atone, pour avoir droit de cité chez nous, et l'on a autant de noms latins. Il y a bien moins à faire pour les noms féminins de la première déclinaison, car ils sont venus à nous sans changement aucun : abstinencia, constancia, diligencia, instanciay licencia^ paciencta^reverencia, sciencia^ etc.

Quelques-uns des mots que nous venons de citer , ont éprouvé, de plus que les autres, de légères modifications qui ne les rendent point méconnaissables. Bontat et ciutat ont perdu leur i médial non accentué, Jtdans le second l'u con-

PROLEGOMENES. lxxxix

sonne est devenu u voyelle. Segurtat a de même perdu son I bref, et la forte c s'est adoucie en g. C'est la tendance géné- rale. De même aitueri (228.15) s'est formé à!adjutorium^ après l'apocope de Vum final, par la chute du d et de l'u, et la diphtongaison de l'o en ue.

Un fait extrêmemeat fréquent dans la Vie de sainte Dou- celine , c'est le changement en z du d placé entre deux voyelles. A côté des verbes : audire, auzir ; cadere, cazer ; credimuSj crezem ; obedire, obezir ; sedebat, sezia ; videre, vezer ^ etc. , viennent les noms : gladius, glazis ; judicium, juzizi ; laudatio, lauzor ; medullas, mezollas ; radix, razis ; vidua, vezoa, et une infinité d'autres.

Le verbe henedicere n'a pas seulement transformé son d en z 5 ce qui nous aurait donné benezir, mais par une méta- thèse, qui est constante dans la Vie de sainte Douceline^ I'n et le z ont échangé leur poste, et nous avons partout, bezeni (148.33), bezenis {^i^rj) .bezenet (100.46), bezeneta{ioo. 44), et bezenidasii/^'è.^s)' C'est le même procédé par lequel le latin avait formé lapidicina, pour lapicidina.

Une autre transformation non moins constante dans cette Vie, c'est celle de I'm en sa voisine n, dans le verbe nembrar^ qui a donné nembrava (162.18) et nembret (106.54). Cette mutation s'est étendue aux composés renembrar et desnem- brar (24.7), à tous les temps, et au nom renembransa^ tou- jours employé sous cette forme. Le mot nembres (164.2) lui-même a suivi l'exemple. Diez a déjà signalé ce fait, et cité des exemples dans l'espagnol et le portugais. M. Meyer, qui a corrigé ceci comme une faute, a ajouté toutefois, si cen est une. {Les Dern. Troub., p. 102).

Remarquons encore un échange de voyelles, dans la locu- tion si souvent employée par l'auteur de la Vie, sa dis , sa diziay au lieu de so dis, so dizia. Cela revient tant de fois à côté de cinq ou six exceptions , que nous ne pouvions pren- dre sur nous de corriger cet idiotisme.

xc VIE DE SAINTE DOUCELINE.

L*orthographe était loin d'être fixée dans le provençal du XI IP siècle ; nous en avons déjà vu des exemples, et nous pourrions y en ajouter bien d'autres. Plusieurs mots s'écri- vent successivement de diverses manières. Ainsi, nous voyons : Adons, adoncs et adonquas; Ancaras^ ancara^ an- quara, ancars et anquars; Puectz, puecz &tpuei; Peni- tencia , penetencia , penedencia et penedensa. Dans les fémi- nins en cia^ le c est souvent remplacé par le t : Obediencia ohedientia ; comme le c dur l'est par le q : Cais quais ^ cal qual^ cavall quavall. Devant Ta, les lettres c, g et q, tantôt excluent l'u, tantôt le reçoivent, et dans ce cas, le c cède la place au q : Aiga aigua, hoca hoqua. L'e et l'i se mettent l'un pour l'autre : Deceplinas deciplinas , decipols dicifolj rele- quias reliquias , trenetat trinïtat. L'h est le plus souvent indifférent ; on l'écrit ou on l'omet , sans motif : Ahiti hahiti^ om hom^ or a hora^ ostia hostia^ uherta hubrent, onrada honrada^ uei huei^ et les monosyllabes hi, ho, hon, ou /, o, on.

Le redoublement des lettres est très fréquent, surtout pour L, N et s, et ne doit le plus souvent avoir eu aucune influence sur la prononciation. Avall, cumenall, esperitall , aquell, hell, castell, capitoll, coll , doll, Karlle^parllar, ne devaient pas se prononcer autrement que s'ils avaient eu un seul l. Le mouillement était indiqué par l'insertion d'un i ou l'addition d'un h , sans qu'il fût besoin d'une double lettre. Il faut dire la même chose pour le double n, dont la répéti- tion n'était pas réclamée pour en faire un n mouillé, puisque Th remplissait ici le même office. Sans contredit, senhal se prononçait comme seinnhal , et senhor comme seinnhor. Enfin la répétition de Y s ne paraît pas non plus avoir été requise pour en renforcer le son, puisque nous trouvons doussor et dousor, doussas et dousas^forssa ^t for sa.

V. Il ne nous reste plus qu'à exposer la méthode que nous avons suivie pour la publication de la Vie de sainte

PROLÉGOMÈNES. xci

Douceline. Ce n'est pas sans répugnance que nous avons mis la main à une œuvre difficile, qui aurait exigé plus de connaissances que nous n'en avions. Nous regrettons vive- ment qu'un savant professeur, qui avait annoncé, il y a plus de dix ans, le projet de publier cette Vie, ne l'ait pas réalisé ; car si M. Meyer avait exécuté ce qu'il se proposait de faire, il y aurait eu profit pour tout le monde, et pour nous aussi. A défaut, ayant étudier ce document pour notre hagiographie provençale, et n'espérant pas pouvoir faire entrer un texte si considérable dans notre collection, nous nous 3omm.es décidé à le publier à part.

Comme il s'agissait d'une première édition, nous avons tenu à reproduire la Vie provençale de sainte Douceline, telle qu'elle nous est parvenue, sans nous permettre d'y rien changer, que le lecteur n'en soit averti. Le texte que nous avons livré à l'impression, est donc la reproduction scrupu- leuse du Manuscrit, sauf les modifications suivantes.

La division en Chapitres appartient à l'auteur , mais non la subdivision en paragraphes. Celle-ci n'existe à peu près pas, et la ponctuation étant extrêmement irréguHère, et la coupure des mots fort arbitraire , la séparation des phrases n'avait rien de régulier ni de correct. 1 1 nous a fallu tout refaire à neuf; et, que nous ayons bien ou mal réussi, nous en portons la responsabilité. Nous avons numéroté les chapitres et les paragraphes, pour rendre les citations possi- bles , et les vérifications faciles.

Quant au texte lui-même, nous le donnons tel que nous l'avons trouvé dans le Manuscrit. Lorsqu'il a été nécessaire d'y ajouter une lettre, une syllabe, un mot, nous les avons placés entre crochets, pour que l'on sût que ce sont des additions. Lorsqu'il a fallu, au contraire, changer ou retrancher quelque chose dans le texte, nous l'avons toujours indiqué, et nous avons donné en note le mot que nous avions modifié. Nous n'avons pas sciemment changé

xcii VIE DE SAINTE DOUCELINE.

une lettre, sans le dire ; de sorte que l'on pourra toujours contrôler ce que nous avons fait, et nous corriger, dans le cas nous nous serions trompé.

Nous avons généralement suivi le système adopté par les maîtres de la langue romane dans leurs récentes publications, particulièrement pour ce qui regarde les articles et pronoms appuyés, nous gardant bien de les détacher des mots qui les ont attirés, en leur faisant perdre leurs voyelles.

Notre traduction n'est point une traduction littérale. Nous nous sommes efforcé de serrer de près notre texte, le plus que nous pouvions, sans nous astreindre à le rendre mot à mot. Nous aurions cru , en procédant autrement , faire une chose inutile pour les savants, supposé qu'aucun d'eux jette les yeux sur noire livre, et fastidieuse pour tous les autres. Nous avons cherché une méthode intermédiaire : aurons-nous réussi à la trouver ^

En terminant, nous déclarons, pour obéir aux décrets d'Urbain VIII, qu'en publiant les faits merveilleux contenus dans cette Vie, et les éloges donnés à sainte Douceline, nous n'entendons leur donner qu'une valeur historique , indépen- dante de celle que leur procurerait l'examen et la confirma- tion de l'Eglise. Nous avons, du reste, soumis notre travail à notre chef hiérarchique, dont l'approbation beaucoup trop flatteuse nous récompense abondamment de nos peines. Nous nous réjouissons d'avoir sauvé de l'oubli une Vie si précieuse, et nous espérons que ceux qui la parcourront nous sauront gré de l'avoir mise sous leurs yeux.

oMarseille, 3i août .'879.

LI VIDA

LA BENAURADA

SANCTA DOUCELINA

MAYRE

DE LAS DONNAS DE ROBAUT.

(fol, i) En nom de Nostre Senhor acomensa li vida

DE LA BENAURADA SANCTA DoUCELINA , MAYRE DE LAS DONNAS DE ROBAUT.

I

Le premiers capitols es de la sieua conversacion en abiti seglar, e de son comensament cant a sos parens.

1 . Uns homs fon de la ciutat de Dinha, grans e rix mercadiers, le cals avia nom Berenguier. Aquest ac moUer per nom Huga, ques era de Barjols, femena de vertat ; e amdui foron bons e drechuriers en la lei de Nostre Senhor. Vivian justamens e sancta en lur esta- ment, e lialmens gardavan et azimplian los manda- mens de Dieu ; car am gran pietat e am misericordia los paures aculiian, els malautes els dezaizatz servian en lur hostal , e lur aministravan de lurs causas larga- mens, am gran compassion, e en las sanctas obras de pietat despendian so que Dieus lur donava.

2. E car, segon la garentia de Crist qu'es testimoni de vertat, de bona razis ieis bons albres, e tuh li fruc son bon ; car li pairon eran verai , li enfan foron bon , e drechurier, e sant, que perla gran larguesa de la bontat de Dieu fo[ro]n fag d'aquestos bons pairons.

Au NOM DE Notre Seigneur, ici commence la vie de

LA BIENHEUREUSE SAINTE DoUCELINE, MERE DES DAMES DE ROUBAUD.

CHAPITRE PREMIER

Le premier chapitre traite de sa manière de vivre en habit séculier, et de son origine par rapport à ses parents.

Il y eut un homme de la ville de Dignes grand et riche marchand^ qui se nommait Bêrenguier ; il eut pour épouse une femme vertueuse nommée Hugue^ qui était de Barjols ; et tous les deux furent bons et justes dans la loi de Notre Seigneur. Ils vivaient justement et saintement selonleurétat^ gardant et observant loyalement les commandements de Dieu. Ils accueillaient les pauvres avec beaucoup de pitié et de miséricorde^ servaient dans leur maison les malades et ceux qui souffraient^ et leur distribuaient généreusement de leurs biens y avec une grande compassion^ dépensant en œuvres de piété ce que Dieu leur donnait.

Et comme ^ selon la parole de Jésus-Christ qui est un témoignage de vérité , d'une bonne racine sort un bon arbre, dont tous les fruits sont bons , les parents étant vertueux , les enfants qui par la grande largesse de la bonté de Dieu naquirent de cette race excellente^ furent bons ^ justes et

4 LI VIDA DE LA BENAURADA

Car Vivian sanctamens , porteron per la lur sanctitat doas grans lumnieras a Nostre Senhor, que resplan- diron e la nueg e lo jorn ; so es a saber, fraire Hugo de Dinha, de révèrent memoria, le quais fon fraires men- res , e en Torde de sant Frances mot ardens predicaires de la vertat de Crist. E fon sa prédications luzens e escalfans aissi con le solels; car am gran meravilla convertia las gens a servir Dieu, e a giquir lo mont. Car per clardat de vida e per perfection, a peccadors e a drechuriers luziron aquist dui , e foron resplandor de tota sanctitat, e per eissemples de vertat resplandiron, e allumeneron estament de sancta penedensa.

3. Li segona lumniera, non mens luzens per sanc- titat de vida, fon ma dona sancta Doucelina de Dinha, li quais fon mot dousa e dinha, per so car Dieus la vizitet en bénédictions de doussor. En la état de sa enfansa, que non sabi-(/o/. 2)-a ancars oracions ni- letras, el temps ques abitavan el castel de Barjols, per ensenhament de Dieu ilh s^en anava en las terrassas de Talberc de son paire, e desus las peiretas que trobava el sol, metia sos ginols nus, e jonhia sas mans a Dieu, e esgardava sus al cel, e non sabia ren dire. Que non era mais uns demostramens que Dieus fazia d'ella, del gran excercici d'oracîon que dévia aver ; e mostrava gracia de contemplacion meravillosa que dévia far el cel; que enans que saupes ben parlar, fazia signe d'oracion, e mostrament de contemplacion al cel, aissi com drechamens dévia le sieu cor totz entendre sus puramens a Dieu.

4. E on mais creissia en son entendement, mais si donava a pregar Dieu , e a oracion ; e cant la pensavan trobar jugant am los autres enfans, e Tanavan querent,

SANCTA DOUCELINA. 5

saints. Vivant saintement^ ils donnèrent par leur sainteté^ à Notre Seigneur^ deux grandes lumières qui resplendirent le jour et la nuit^ à savoir : frère Hugues de Digne, de véné- rable mémoire, qui fut frère mineur, et ardent prédicateur de la vérité de Jésus-Christ , dans V ordre de Saint-François. Sa prédication fut luisante et échauffante comme le soleil, car elle amenait merveilleusement les hommes à servir Dieu, et à quitter le monde. Tous deux, par F éclat de leur vie et leur perfection, brillèrent aux yeux des pécheurs et des justes ; ils furent la splendeur de toute sainteté, et par leurs exem- ples de vertu resplendirent et éclairèrent l'état de la sainte pénitence.

La seconde lumière, non moins luisante par la sainteté de sa vie, fut Madame sainte Douceline de Digne, qui fut très-douce et très-digne, car Dieu la visita par les plus douces bénédictions. Dès sa plus tendre enfance, lorsquelle «^ ) savait encore ni prières ni lettres, du temps quils habitaient I Barjols, elle s'en allait guidée par l'impulsion divine, sur les \ '' ^^,} terrasses de la maison de son père, s'agenouillait à nu sur \ les petites pierres qu'elle y trouvait, joignait ses mains vers.^ Dieu, et tournait ses regards au ciel, ne sachant rien dire. C était une^détnpnstration que Dieu faisait en elle du grand exercice de l'oraison auquel elle devait se livrer, et cela indi- quait la grâce de la merveilleuse contemplation qu'elk devait faire vers le ciel ; puisque, avant qu'elle sût bien parler, elle produisait les signes de l'oraison et de la contemplation, mon- trant ainsi avec combien de droiture et de pureté son cœur devait se porter tout entier vers Dieu.

Plus elle croissait en intelligence, plus elle s'adonnait à prier Dieu et à faire oraison ; et quand on croyait la trouver jouanj avec les autres eïifants, et qu'on allait à sa recherche,

.«r

6 LI VIDA DE LA BENAURADA

trobavan la esconduda per pregar Dieu en los plus secretz luecs de Thostal. Queria volentiers luocs soli- taris on poguessa orar ; e al mais que podia, s'escondia, que non fos vista en sa oracion. Cascun jorn, aquist verge annet de ben en miels ; e aissi cant creissia d'état, creissia en vertutz, e en bonas costumas. Ill era de gran obedientia al payre e a la maire , e voluntiers fazia lur mandament. Cant li maires fon morta, muderon si az leras, e aqui abiteron per azenant tos temps.

5. Le paires volia qu'illi servis los paures qu'el cos- tumava per amor de Dieu tenir en son hostal ; els malautes els dezaisatz que trobava per las carrieras, ho per vias , aduzia le bons homs , dizent : « Filla , ieu faduc e t'aporti gazinh. » lUi recebia los alegramens , am gran humilitat, obezental mandament del payre; e lur menistrava ab gran devocion , e non temia sos- metre son cors a totz servizis que lur fossan mestier. lUi, per amor del Senhor, lur lavava los pes, e lur trazia los vermes de las cambas e de la testa, mot soven, e curava lurs plagas. On plus orribles eran, ni plus feresos de greus malautias e de plagas, plus fort s'en- corajava a servir los, e plus fort en curava; e am gran caritat, cant {fol. 3) non podian anar, e illi los portava.

6. Una ves, li venc uns paures mot dezaisatz, e fon fort malanans ; e fazia si portar az ella, tant era deza- natz. E illi servi lo am gran misericordia , aissi cant costumava. E le malautz reques li per gran nécessitât que li era, li menés la man per las costas. E illi adoncs cant ho auzi, enferezi tota de gran vergonha e de gran honestat, e estet en si de lueinh, pensan si ho faria :

SANCTA DOUCELINA. 7

on la trouvait cachée pour prier Dieu dans les endroits les plus secrets de la maison. Elle cherchait volontiers des lieux solitaires elle pût prier y et elle se cachait le plus qu'elle pouvait^ pour quelle ne fût point vue dans son oraison. Cha- que jour, cette vierge alla de bien en mieux, et en avançant en âge, elle crût aussi en vertus et en bonnes habitudes. Elle était d'une grande obéissance à son père et à sa mère, et fai- sait avec empressement ce quils lui commandaient. Quand la mère fut morte, ils se transportèrent à Hyères, ils habitè- rent dorénavant toujours.

Son père voulait quelle servît les pauvres quil avait cou- tume de garder dans sa maison pour l'amour de Dieu, L'ex- cellent homme amenait les malades et les infirmes qu'il trou- vait dans les rues, ou par les chemins, et disait à sa fille : « Ma fille, je t'amène et t'apporte du profit, » Elle les recevait joyeusement et avec une grande humilité, obéissante aux ordres de son père, les servait avec un grand dévouement, et ne craignait pas de leur rendre tous les services nécessaires. Four l'amour du Seigneur , elle leur lavait les pieds, leur tirait la vermine des jambes et de la tête, fort souvent, et soi- gnait leurs plaies. Plus ils étaient horribles et efirayants par leurs maux et leurs plaies, plus elle avait de zèle à les servir, plus elle en prenait de soin, et, pleine de charité, y/] quand ils ne pouvaient marcher, elle les portait.

Il lui vint une fois un pauvre très-souffrant, et fort ma- lade ; et Use faisait porter par elle, tant il était abattu. Elle le servit avec beaucoup de bonté, selon sa coutume. Et le malade lui demanda, par grande nécessité, de lui mettre la main sur la poitrine. En entendant cela, elle fut effarouchée, à cause de sa grande pudeur et de sa grande honnêteté, et elle se mit à réfléchir si elle le ferait : car c'était un homme. Celui-ci

8 LI VIDA DE LA BENAURADA

car era homs. E adoncs el conoc la vergonha de sa gran honestat, e dis li : « Filla, non aias vergonha de mi, qu'ieu non aurai vergonha de manifestar tu al paire. » E tantost con ac aisso dig, le paures avali soptamens, quez anc pueis non lo vi.

7. Autra ves, li esdevenc que servia un malaute que era sus la mort ; e per trop de lasseza , ill si va repauzar. E fon li mostratz aquel paures qu'illi gachava, en tan gran gloria, ab tan gran resplandor, que non si poiria dire. E vi .1. bel jardin, en qu'el si deportava en pratz meravillos ; e vi lo estar en sobre grans delietz. E can tost que fon tornada a si mezesma, illi Tanet esgardar, e trobet lo passât. Motas autras consolacions li fes le Senhers, tant cant estet en aquel estament, que li mos- trava lo gran plazer qu'el prenia en lo servisi qu'illi fazia als paures malautes, en lo sieu nom.

8. Aquesta obedientia de caritat tenc illi tant cant le paires visquet ; e pueis, non ho dezamparet, mais en aquestas sanctas obras de pietat continuet, tant cant estet en abiti seglar. Partia las nuetz en très partz, e la major partida de la nueg illi metia en legir e en orar ; Tautra, illi pauzava; pueis, illi si levava, e diziasas matinas. E negun temps après non tornava en lieg ; mais aquel temps d'après despendiaen obras de pietat, ho en oration. E cant lo jorn, per lo trebaill, non podia orar, la nueg après ill esmendava, cant si degra pausar, so que lo jorn non avia pogut dire. Lo jorn, et illi tre- baillava en servir los malautes , e en obras de pietat ; la nueg, illi vellava en la oracion.

9. Era tan grans li sieua honestatz, que sobre homes non girera sos huols ; e en la sieua cara {fol. 4) quez era sobre bella, conoissia hom temensa, e honestat [e]

SANCTA DOUCELINA. 9

connaissant la crainte qu éprouvait sa modestie , lui dit : « Ma fille ^ ne rougisses, pas de moi, car moi-même je ne rou- girai pas de vous faire connaître à mon père. » Et des quil eut dit cela y le pauvre disparut subitement, et elle ne le j vit plus.

Une autre fois, il arriva que^ soignant un malade qui allait mourir, elle s^ endormit, par excès de fatigue. Et le pauvre quelle veillait lui fut montré dans une si grande gloire, et avec tant de splendeur, quon ne saurait le dire. Et elle vit un beau jardin dans lequel M se divertissait au mi- lieu de prés merveilleux, et elle le vit au sein des plus gran- des délices. Dès quelle se fut réveillée , elle alla le regarder, et le trouva mort. Le Seigneur lui donna beaucoup d'autres consolations, aussi longtemps quelle resta dans cet état ; ce qui lui montrait le grand plaisir quil prenait aux services quelle rendait aux pauvres malades en son nom.

Elle vaqua à cet exercice de charité, tant que son père vécut ; après sa mort, elle ne V abandonna pas, mais elle conti- nua ses saintes œuvres de piété, tant quelle fut en habit sécu- lier. Elle partageait la nuit en trois parts : elle en passait la plus grands partie à lire et à prier ; eiisuite, elle se reposait ; puis, elle se levait et disait ses matines. Après, elle ne se remet- tait jamais au lit, mais elle employait tout le temps à des œuvres de piété, ou à l'oraison, duand elle ne pouvait prier le jour, à cause de ses occupations, la nuit d'après, au lieu de se \ reposer, elle suppléait à ce quelle n avait pas pu faire. Elle \ employait le jour à servir les malades, ou en œuvres de piété, ' et la nuit elle veillait en l'oraison.

Sa modestie était si grande, qu elle n'aurait pas jeté les\ yeux sur un homme ; sur sa figure qui était très-belle, on recon- \ naissait la retenue , l'honnêteté et la pudeur; et par dessus /

10 LI VIDA DE LA BENAURADA

vergonha ; e sobre totas cauzas , fugia tota amistansa d'ornes, e totas lurs paraulas.

10. Mortification de carn comenset a penre tantost, e a seguir tan afortidamens , que a son cors en ren non perdonava. Illi portava selici secretamens, c'om non sabia, de cuer de truega tondut^ que era fers e durs, es s'encarnava ( i ) en son cors , que motas ves nol podia despullar; e cant Tavia mogut, remania son cors es- quintatz e plagatz. Una ves, li esdevenc que si fon tant fort encarnatz en son cors , que per ren que fezes non lo poc despullar. E adonc illi , per gran nécessitât cos- trecha, apellet la serventa, quez era femena en qui si confizava, e despuUet lo li per forsa, esquintant am lo cuer ; e tantost illi li fes jurar qu'a res non ho disses.

11. E ténia sench son cors destrechamens d'una corda nozada, qu'en la luoga dels nos, que s'eran en- carnat, eran soven li verme. Ab tôt aquo, portava continuamens celcle de ferre, que res non sabia, per mais afligir lo cors; e desus, illi portava vestirs bels e paratz, jassiaisso que draps de lur propria color amava e portava. E cant s'estalvava que li serventa trobessa ren d'aspreza de penedencia qu'illi fezes , tantost qu'illi ho pogues saber, li fazia jurar qu'ar res (2) non o disses.

12. Jassia atressi per penetencia en un petit de palla, a l'angle de la cambra ; e per so que non si repauzes en dormir, ill estacava una corda sus desobre son lieg, e de l'autre som de la corda ill si senhia. E era en maniera que can tost si movia, li corda la tirava, e

(i) Ms. Essencarnava. (2) M s. Quarres.

y f

SANCTA DOUCELINA. ii

tout, elle fuyait toute amitié avec les hommes, et toutes leurs paroles. - ,, U<^,.\.: /.

Elle commença de bonne heure à mortifier sa chair , et s'y appliqua si courageusement, quelle ne pardonnait rien à son corps. Elle portait secrètement, sans quon le sût, un ci lice de peau de truie, qui était rude et dur, et s* enfonçait dans sa chair, au point que souvent elle ne pouvait l'enlever ; et quand elle l'avait ôté, son corps en demeurait déchiré et couvert de plaies. Il arriva une fois quil était tellement entré dans son corpSy que malgré tous ses efforts elle ne put s'en dépouiller. Forcée par la nécessité, elle appela la servante, qui était une femme de confiance, et celle-ci le lui ôta de force, la déchirant avec le cuir. Et aussitôt elle lui fit jurer de ne le dire à personne.

Elle ceignait son corps étroitement avec une corde nouée, et à l'endroit ott les nœuds entraient dans sa chair il y avait souvent des vers. Avec tout cela, elle portait continuellement un cercle de fer, sans que personne le sût, pour affliger davantage son corps ; et par dessus, elle portait de beaux habits soignés, comme si elle aimait les étoffes de couleurs variées. Et quand sa servante découvrait quelque chose des rigueurs de sa péni- tence, des qu'elle le savait, elle lui faisait jurer de n'en rien dire.

Elle couchait par pénitence sur un peu de paille, dans un coin de la chambre; et pour n'avoir aucun repos en dormant y elle attachait une corde au dessus de son lit, et de l'autre bout elle se ceignait. De sorte qu'aussitôt quelle remuait , la corde la tirait, et elle s'éveillait. Elle se levait sur le

12 LI VIDA DE LA BENAURADA

despereissia si ; e tantost si levava per dire sas matinas am reverencia, e metia si legir.

i3. E en aissi fortmens son propri cors ab cilicis domptava, en aissi cant fazia sancta Ceziiia, verge benaurada; e atressi las nuegz, aissi cant aquist verge, veliava en oracion e en sanctas vegilias. Aquesta vida tenc, estant en abiti seglar.

II

Le segons capitols es en cal maniera près habiti de penitentta.

(fol, 5) I. Apres lamortdel paire, ill s'alarguet a mais en obras de pietat, e donet si per fuoc de caritat, de tôt en tôt, a servisi dels paures. E visitava los paures malautes, on quels saupes, per amor del Senhor, am gran compassion ; e fazia lur almornas e servizis larga- mens, de tôt cant ill podia. E ardia tota en fuoc de caritat, e dezirava de mais aprofichar, e de trobar maniera com pogues Dieu(s) servir. Car ren d'amor non avia al mont, mais tôt ho mesprezava aissi con .i. nient, e tota ren terrenal dezirava giquir.

2. En aquel temps, non era estament de beguinas, ni en Proensa non las auzian mentaure. Et en lo castel

SANGTA DOUCELINA. i3

champ pour dire dévotement ses matines y et elle se mettait à lire,

Cest ainsi quelle domptait rudement son corps avec les ciliceSy comme le faisait sainte Cécile^ la vierge bienheureuse ^ et quelle passait les nuit s ^ comme la même vierge ^ en oraison et en de saintes veilles. Et elle mena cette vie ^ tant quelle fut en habit séculier.

CHAPITRE SECOND

Le second chapitre dit de quelle manière elle prit l'habit de pénitence.

Apres la mort de son père , elle se livra encore plus à ses œuvres de piété , et se donna toute entière^ dans l* ardeur de sa charité y au service des pauvres. Elle visitait les pauvres malades partout elle en savait^ pour l'amour du Seigneur , et avec une grande compassion ; elle leur faisait d'abondantes aumônes y et tous les services possibles. Elle était toute consu- mée du feu de la charité y souhaitant défaire davantage y et de trouver le moyen de mieux servir Dieu, Car elle n aimait pas "j le monde y et le méprisait comme un néant y et elle désirait J d'abandonner toute chose terrestre. ^

En ce temps-là y il ny avait point d'établissement de bégui- nes , et en Provence on n'en entendait pas parler. Et il lui

14 LI VIDA DE LA BENAURADA

dleras estalvet li una gran meravilla. Illi acostumava los espitals de visitar soven, e de far lur am gran amor servisi, e tôt cant ill podia de consolation; e mogudas per lo sieu heissemple, motas autras acompanhavan si amb ella a far aquellas obras, per amor del Senhor.

3 . Et un jorn qu'illi am très autras venia d'un espital qu'es az leras, .i. pauc foras lo castell, e avia dezirat lonc temps, e quist a Nostre Senhor de tôt son cor, que li laisses trobar orde e maniera de vieure que mais plagues a Dieu, e la mezes en aquell estament que plus li plazeria; e cant ellas tornavan de visitar los paures, aquellas sanctas obras fâchas de servir los malautes , li vesitations de Dieu lur fon adons encontra, per con- solar la Sancta, en aquesta maniera.

4. Ve vos que soptamens lur aparegron en la via doas humils donnas, ques eran d'un semblant, las quais anavan mot honestamens am vels clars blancs de tela cubrent lurs caras, ab mot gran honestat; e li vestir eran tug nègres. E menavan una petita que anavaaissi con ellas ; e saluderon las mot alegramens. Restanquant si davant ella, esgarderon la. Cant li sancta femena las vi , fon plena tantost de meravillos gaug ; e tota plena d'ardor demandet lur qui eran, ni de quai orde. Adons totas très ensems (/o/. 6 ) pauzeron los mantels que portavan sus lur cap, dizent : <i Nos , feron cellas, em d'aquest orde que plas a Dieu. » E mostrant los vels que portavan, disseron li : « Prin aisso, e sec nos. » E de mantenent dezaparegron^ quez anc non viron on si fossan tengudas.

5 . Corregron tantost après per seguir las ; e anc en luoc non las pogron trobar. Demandavan en la carriera a las gens , que n'i avia motas que venian de sa e de la ,

SANCTA DOUCELINA. i5

arriva à Hyères une grande merveille. Elle avait r habitude de visiter souvent les hôpitaux, de servir les malades avec affection, et de leur prodiguer ses consolations, Poussées par son exemple, beaucoup d^ autres personnes l'accompagnaient pour faire ces œuvres, pour V amour du Seigneur.

Un jour elle revenait avec trois autres d'un hôpital qui est à Hyères, un peu en dehors du château. Depuis longtemps elle désirait et demandait ardemment à Notre Seigneur de lui faire trouver un ordre et manière de vivre, qui f lit agréable à Dieu, et qui la mît dans F état qui lui plairait le plus. Et comme elles s'en retournaient après avoir visité les pauvres et achevé de servir les malades, la Visitation de Dieu vint au devant d'elles, pour consoler la Sainte ; et ce fut de la manière suivante.

Voilà que tout d'un coup leur apparurent dans le chemin deux humbles dames, qui se ressemblaient , et qui marchaient très-modestement , la figure couverte de voiles de toile blanche, et avec un grand air d'honnêteté; tous leurs vêtements étaient noirs. Elles conduisaient avec elles une petite fille qui les suivait. Elles les saluèrent joyeusement, et, s' arrêtant devant elle, se mirent à la regarder. Quand la sainte femme les vit, elle fut remplie d'une allégresse merveilleuse , et toute pleine d'ardeur, elle leur demanda qui elles étaient , et de quel ordre. Alors, toutes les trois posèrent sur leurs têtes le manteau qu elles portaient, disant : « Nous sommes, dirent- elles, de cet ordre qui plaît à Dieu, » Et montrant leurs voiles , elles lui dirent : « Prends ceci , et suis nous, » Aus^ sitôt elles disparurent, et on ne put savoir ce qu elles étaient devenues.

Elles coururent aussitôt pour les suivre, mais elles ne purent les trouver aucune part. Elles demandaient à tous ceux qui allaient et venaient dans la rue, par avaient

i6 LI VIDA DE LA BENAURADA

per on eran tengudas aquellas donnas que lur avian parlât, figuran lur Tahiti que portavan, e tota lur ma- niera, si ja en luoc las agran encontradas. Tut respon- dian : « Que autras donnas non avian vist mais ellas. » E jassiaisso quel luocs en qu'ellas aparegron fos grans e amples, anc pueis en luoc non las pogron vezer.

6. Negun temps aquel abiti de donnas non avian mais vist, ni la maniera de la lur honestat. E remazeron totas plenas de gaug, e de gran meravilla. Mais li Sancta, per esperit de Dieu, entende[n]t tantost cals era aquel seguimens que li mandavan far, prepauzet fermamens en son cor, davant totz estamens, de penre aquella forma e tôt aquel heissemple.

7. En aquel temps, le sans homs sos frayres , frayre Hugo de Dinha , fon annatz a Paris, e fes la recebre a las sorres menors de Jenoa, jassiaisso qu'illi fos receu- puda en Prohensa en motas autras partz, en monestiers de moneguas. E cant el fon vengutz , illi parlet amb el ; revelet li so que li era esdevengut, ambe major certesa que crezem certamens qulUi n'ac pueis après. Car li vertat de Fobra en Fintrament que fes de son estament, e la maniera de Thabiti que près , el complimens de sa perfection, el conservamentz d'aquel sant estament, mostra e dona coniizansa, qu'il fos certificada de la bontat de Dieu, que volia qu'illi prezes aquella forma e aquel estament.

8. E cant le sans fraire Huguo ac auzit d'ella e en- tendut diligentmentz, sauput quez ac tôt son entende- ment, non vole prezes autre orde; mais vole qu'illi prezes en si {fol. 7) aquella forma e maniera de vieure, davant totz estamens, am la vida que tenc. E près aquella via en si e en son estament , e la maniera tota

SANCTA DOUCELINA. 17

passe ces dames qui leur avaient far ^ leur dépeignant r habit qu elles portaient^ et tout leur extérieur^ pour savoir si on les aurait rencontrées. Tous répondaient n avoir point vu d'autres dames qu elles. Et bien que le lieu elles leur apparurent fût grand et vaste ^ jamais elles ne purent plus les voir,

U habit porté par ces dames était inconnu , et leur tenue pleine de modestie ^ toute nouvelle. Et toutes demeurèrent remplies de joie pour une si grande merveille. Mais la Sainte^ éclairée par l'esprit de Dieu^ comprit aussitôt ce qu était l'in- vitation quelles lui avaient faite de les suivre^ et elle se proposa fermement, de préférence à toute autre , de prendre cette forme de vie, et de suivre leur exemple.

En ce temps-là, le saint homme son frère, frère Hugues de Digne, était allé à Paris, et il la fit recevoir chez les sœurs mineures de Gênes, bien qu elle fût reçue en Provence dans de nombreux couvents de religieuses. Et lorsqu'il fut de retour, elle s'entretint avec lui, et lui révéla ce qui lui était arrivé, avec une pleine certitude , que nous pensons quelle en avait reçue depuis lors. Car la sainteté de l'œuvre qu elle fit en commençant son établissement, la forme de l'habit quelle prit, la sublimité de sa perfection, et la conservation de cette sainte fondation, tout démontre et fait croire avec confiance quelle fut assurée de la bonté de Dieu, qu'il voulait qu'elle adoptât cette forme et cet état de vie.

Quand le saint religieux eut été soigneusement informé par elle, et qu'il connut son intention, il ne voulut pas qu'elle entrât dans un autre ordre, mais il décida quelle prendrait de préférence cette forme et manière de vivre, avec la vie quelle tint. Et elle l'adopta pour elle et pour son établis- sèment, et la suivit en tout dorénavant. Elle quitta donc

i8 LI VIDA DE LA BENAURADA

per azenant. E adoncs illi, am gran mespres del segle, dezamparet tantost los vestirs que portava, am gran ardor, e vesti si de nègre, la color e la forma de Thabiti que portavan las donas que avia vist. E am meravillos alegrier d'esperit, bendet si en aquella maniera qu'ellas eran bendadas , e près lo vel am gran devocion , e am gran gauch de s'arma.

9. E pueis, am gran fervor e am gran sentiment de Nostre Senhor, pauzet lo mantel sus lo cap , en senhal de la passion de Ihesu Crist ; e portet pueis tostemps lo mantel sus lo cap , en reverencia e as heissemple de la maire de Dieu, que, segon qu'illi dizia, après la passion del fil , portet tostz temps lo mantel sus lo cap. La quai cauza crezem qu'illi saupes per revelacion de Nostre Senhor, segon qu'illi comtava certamens, que tant cant li Verge estet en aquest mont, après son fill, mostret senhal d'aquella mort, e renembransa d'aquella passion. E li sancta femena, de tôt cant poc, si confor- me! az ella , e azordenet tota sa vida segon aquella de Nostra Dona, e az eissemple d'ella illi si reglet, ab conseil de son fraire.

10. E adoncs illi escompresa e abrazada d'aquell fuoc de la caritat de Crist, am gran ardor d'amor, donet tota si mezesma a DieU;, ses tôt revocament; e vodet a Nostre Senhor vergenitat de tôt son cor, en un sermon az leras que fazia le Santz , e promes am mot gran fervor, davant tôt lo pobol , en las mans de son fraire. E motas autras si mogron per lo sieu heissemple, tant que foron .vi. vins e .xi. que voderon a Nostre Senhor vergenitat; e d'autras ganren, outra .nn.xx., que promezeron totas castitat, az aquel sermon, per lo sieu heissemple, en las mans del sant paire.

SANCTA DOUCELINA. 19

avec un grand mépris four le siècle ^ les vêtements quelle portait^ et se vêtit de noir, selon la couleur et la forme de r habit de ces dames quelle avait vues. Avec une allégresse d'esprit admirable^ elle se mit des bandeaux pareils à ceux qu elles avaient^ et prit le voile avec une grande dévotion^ et une grande joie de l'âme,

PuiSj remplie de ferveur et d'amour pour Notre Seigneur ^ elle plaça le manteau sur sa tête y comme un signal de la passion de Jésus-Christ; et elle porta désormais toujours le manteau sur la tête, par respect et à l'exemple de la mère de Dieu qui y disait-elle, après la passion de son fils eut constamment la tête couverte de son manteau. Nous croyons qu'elle apprit cela par une révélation de Notre Seigneur ; car elle racontait avec assurance, que tant que la Vierge resta en ce monde après la mort de son fils, elle porta le signe de sa mort, et le souvenir de sa passion. Et la sainte femme, tant quelle put, se conforma à elle, et ordonna toute sa vie sur celle de Notre- Dame, et se régla sur ses exemples, avec le conseil de son frère.

Ainsi embrasée et enflammée du feu de la charité de Jésus- ^ Christ , dans l'ardeur de son amour, elle se donna tout entière à Dieu, sans retour, et consacra de tout son cœur sa virginité à Notre Seigneur, en un sermon fait à Hyères par le Saint, et fit son vœu avec une très grande ferveur, devant tout le peuple, entre les mains de son frère. Beaucoup d'autres sui- virent son exemple, et il y eut cent trente et une personnes qui firent vœu de virginité ; et bien d'autres encore, au-delà de quatre-vingts, qui promirent de garder la chasteté ; ce qui eut lieu entre les mains du saint père, lors de ce même sermon.

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20 LI VIDA DE LA BENAURADA

1 1. El sancta maire [s] vole esser apellada beguina, per amor de Nostra Dona quez era totz {fol. 8) sos caps ; qu'illi dizia que Nostra Dona fon li premiera beguina, aissi com nos crezem qu'il o agues per inspiracion de Nostre Seinhor Dieu. E per tal que miels la pogues recemblar, ill vodet paupertat ; car li maires de Dieu fon paura en aquest mont, illi per amor d'ella vole esser dicha paura, e vieure pauramens. El sancta maire fon en Prohensa li premiera beguina j e fon comensamens de totas cellas que preron aquel nom. E las enformava el servizi de Dieu. Mais alcunas n'i ac que si volgron ajustar perfiechamens ab ella.

III

Le ters capitols es en quai maniera a:fordenet son estament e sa religion.

I . El temps que le sans paires fraire Hugo de Dinha comenset a predicar az leras, motas gens^ per la sieua prédication , foron tiradas a Dieu , e fervens a dezam- parar e a giquir lo mont , e penre am gran amor via de penedensa e de honestat. De las cals li sancta maire doas nessas sieuas vole que fossan premieras^ quez era mortz lur paires, e tiret las a Dieu, ajustet las am si , va las enbeguinir.

SANCTA DOUCELINA. 21

Et la sainte mère voulut être appelée béguine ^ par amour pour Notre-Dame y qui était son modèle ; parce quelle disait que Notre-Dame fut la première béguine ^