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JOHN M. KELLY LIBDADY

Donated by The Redemptorists of the Toronto Province

from the Library Collection of Holy Redeemer Collège, Windsor

University of St. Michael's Collège, Toronto

HOiy BEDEEMER LIBRARY, Wl^R

^ Jésus mieux connu et plus aimé dans son Sacerdoce

III

PREMIERE PARTIE

De la Connaissance de Jésus le Verbe incarné

Un Molzime in-12 de plus de 500 pages

DEUXIEME PARTIE

De la Condition de l'Hcinme-Dieu

Un Volume in-12 de 430 pages

En préparation

QUATRIEME PARTIE

Du Sacerdoce de Jésus

M. E. de la CROIX

de la Fraterniié Sacerdotale

Jésus mieux connu et plus aimé dans son Sacerdoce

TROISIÈME PARTIE

De Jésus dans soi? état de Victime

DEUXIÈME ÉDITIO-N

f^A

PARIS MAISON DU BON -PASTEUR

228, Boulevard Péreire

HOLY fiEDEEMER LIBRARY. mmOR

IMPRIMATUR

Romas, die 31' Maii 1923

Fr. Albertus Lepidi, O. P. 5. P. A/K Mag.

IMPRIMATUR

Parisiis, die 27' Februarii 1924

A. Odelin, V. g.

TOUS DROITS RESERVES

LETTRE DE SA SAINTETE PIE XI

A L'y^UTEUR DE l'QuYRAGE

Jésus mieux connu et plus aimé dans sep Sacerdoce

SECRÈTAIRERIE D'ÉTAT Du Vatican. 16 Décembre 1924

DE SA SAINTETÉ

Mon Très Révérend Père,

Le Souverain Pontife a agréé avec une paternelle bienveillance le filial hommage que vous Lui avez adressé des trois premiers vo- lumes de la collection : « Jésus mieux connu et plus aimé dans son Sacerdoce ».

Vous avez voulu, dans une noble pensée de zèle, contribuer à faire connaître davantage à ses prêtres et à ses fidèles Jésus dans son Sacerdoce éternel, et c'est la raison d'être de votre travail.

Dans un premier volume, qui est comme l'introduction à l'ouvrage tout entier, vous mon- trez la nécessité et la grandeur, l'importance et les conditions de la connaissance de Jésus, Verbe incarné. Votre second livre étudie la per- sonne adorable du Sauveur, dans le sein de son Père et dans les phases de sa vie terrestre, dans son Sacerdoce et son Sacrifice.

Puis c'est la Victime que vous considérez ; ce sera ensuite le Sacrificateur, et enfin vous terminerez en montrant, dans l'Eucharistie, le Prêtre et la Victime dans l'acte du Sacrifice, puis dans sa gloire.

Sa Sainteté vous félicite des efforts que votre zèle apostolique vous a fait entreprendre en vue de faire connaître et aimer davantage Jésus dans son Sacerdoce : n 'est-ce pas le cen- tre de tous les mystères de V Incarnation et de la Rédemption ?

Le Saint Père, en vous remerciant de votre hommage, fait des vœux pour que votre travail porte les heureux fruits que vous désirez, et vous accorde bien volontiers, comme gage des faveurs divines, la Bénédiction Apostolique.

Veuillez agréer, mon Très Révérend Père, avec mes remerciements personnels, pour les volumes que vous avez bien voulu me desti- ner, l'assurance de mes sentiments dévoués en Notre Seigneur.

P. Gard. Gasparri

Au T. R. P. Supérieur Général

de la Fraternité Sacerdotale

A la Bienheureuse

Thérèse de l'Enfant -Jésus

"Victime de l'Aniour Miséricordieux

Dans un religieux sentiment

de piété de reconnaissance cl d'amour

nous prions humblement

la « petite fleur du Carmel »

d'agréer l'hommage

de ce troisième volume

uniquement consacré à étudier

et à honorer Jésus

dans son état de Victime.

Nous le dédions à la vierge victime

qui pendant sa vie

a pénétré si profondément

dans le Cœur miséricordieux

de l'auguste Victime

et qui maintenant au ciel

est enivrée des triomphes

de la miséricorde divine

et des suavités de l'éternel amour.

Qu'elle daigne le bénir

et étendre sa puissante protection

sur les Prêtres de Jésus

qui ont reçu la mission de conserver au monde

la divine Victime

qu'ils imnîolent à l'autel

et dont ils appliquent aux âmes

les mérites infinis.

PRÉFACE

Des circonstances indépendantes de notre vo- lonté nous ont empêché de publier plus tôt ce troisième volume, que les lecteurs des deux pre- miers ont daigné si souvent réclamer.

Comme ses devanciers, ce volume ne parle que de Jésus et s'efforce de faire pénétrer dans les esprits la science de notre adorable Sau- veur et d'embraser les cœurs d'amour pour Lui. Quoique le sujet présentement traité puisse être considéré comme formant un tout distinct, il est toutefois étroitement lié à ce qui fait l'ob- jet des deux premiers volumes et il est une pré- paration naturelle à ceux qui vont suivre.

Rappelons-nous que le but que nous nous sommes proposé dans V ensemble de l'ouvrage est d'acquérir une connaissance exacte et déve- loppée de Jésus Souverain Prêtre. Quand nous connaîtrons Jésus dans ce caractère essentiel qui nous Le révèle pleinement l'Envoyé du Père et Le constitue le Sauveur de l'humanité, nous aurons la clef de tous les mystères ; et tous

4 DE JESUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

les autres aspects, sons lesquels notre piété se plaira à considérer notre tendre et adorable Maître, seront illuminés des clartés de cette pre- mière et fondamentale vérité, à savoir : que Jésus a reçu de son divin Père un Sacerdoce éternel, afin de l'exercer dans le temps par l'offrande et le sacrifice de la Victime sans tache destinée à devenir la glorification par- faite de Dieu dans les siècles des siècles.

Afin de faciliter cette étude, nous avons cru dez'oir considérer Jésus dans l'ampleur de son existence divine et humaine, chaque perfection en Lui, comme chaque phase de sa vie mor- telle, devant faire mieux ressortir son caractère sacerdotal. C'est pourquoi nous n'avons pas craint de nous étendre longuement sur l'im- portance capitale de la connaissance de Jésus, Verbe incarné, et de consacrer tout un volume à sa condition d' Homme-Dieu. Nous allons main- tenant pénétrer plus avant dans le mystère.

Jésus est Prêtre, il Lui faut une Victime ; et la Victime, c'est Lui ! Si nous parvenons à com- prendre tout ce qu'est Jésus en tant que Vic- time, jusqu'à quel point II est Victime, les rai- sons pour lesquelles 11 est Victime, comment 11 a été Victime à tous les instants de sa vie ter- restre, la profondeur inouïe de souffrances que comporte cet état de Victime et la sublimité de

l'immolation d'une Victime divine dans un su- prême Sacrifice : nous aurons déjà jeté une grande lumière sur son divin Sacerdoce.

A son tour, Jésus Victime appelle Jésus Prê- tre. Il Lui faut un Sacrificateur. Tout ce que nous aurons contemplé en Jésus Victime, nous devrons de nouveau le contempler en Jésus Prêtre; ces deux caractères en notre adorable Sauveur n'en faisant qu'un, par cela même qu'il n'est Prêtre que pour immoler sa Vic- time, et qu'il n'est Victime que pour être im- molé par la puissance de son divin Sacerdoce.

D'oîi l'importance exceptionnelle de l'étude de Jésus en tant que Victime, non seulement à cause de l'excellence de cette étude en elle- même, mais encore en vue des sujets qui seront postérieurement traités, spécialement dans le volume suivant, consacré directement à l'étude du Sacerdoce en Jésus.

Il ne suffit pas que nous considérions vague- ment Jésus comme notre Sauveur et Rédemp- teur, et que nous fassions du mystère de la Croix l'objet d'une dévotion plus ou moins superfi- cielle qui nous touche davantage par les fruits que nous en retirons que par la connaissance de la Victime qui s'est offerte pour nous sauver. Il nous faut pénétrer dans l'intime du mystère, autant que notre faiblesse peut nous le per-

6 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

mettre, et contempler d'une manière réfléchie et assidue l'état de sacrifice et d'immolation qui a établi l'Homme-Dieu dans une vie d'hu- miliation et de souffrance perpétuelles.

Rien n 'est beau et grand comme cette étude. C'est acquérir la science de Jésus tel qu'il nous a été donné par le Père, tel qu'il a voulu vivre parmi nous, tel qu 'Il a accompli sa divine mis- sion sur la terre et, par conséquent, tel qu'il nous a aimés et nous a manifesté son amour. Peut-on, en vérité, désirer un sujet plus élevé de nos contemplations et trouver un excitant plus puissant à marcher dans la voie du sacri- fice qui conduit à la sainteté ?

Nous renvoyons le lecteur à la préface de la première partie, pour mieux comprendre les divisions du présent volume et la méthode que nous avons suivie.

Nous faisons remarquer qu'afin d'embrasser dans toute son étendue le mystère de l'état de Victime en Jésus, nous avons présenté cet état sous des aspects différents dans les phases di- verses de sa vie et de sa passion ; ce qui par- fois nous a fait reprendre le sujet sous une autre forme et négliger un peu l'ordre chrono- logique, sans cependant engendrer aucune con- fusion ni nuire à la clarté.

// sera difficile à un esprit sérieux et à une âme méditative de parcourir ces pages sans se sentir épris de compassion et d'amour pour Jésus, comme nous l'avons été nous-même en les écrivant. C'est l'humble prière que nous adressons à Jésus Victime pour tous nos lec- teurs.

Que Jésus soit mieux connu et plus aimé! Nous supplions Marie, la Mère des douleurs, à qui nous confions ce volume, de daigner réa- liser ce vœu le plus ardent de notre cœur.

Jésus seul !

Paris, Vendredi Saint, 1924.

Marie Eugène de la Croix

de la Congrégation de la Fraternité Sacerdotale

PRÉLI'MI'NAIRES

ft Jésus a paru pour abolir le péché par son sacrifice. Quoi- qu'il fût le Fils de Dieu, il a en toutes choses être rendu semblable à ses frères pour expier les péchés du peuple.

« Il a été tenté comme nous, sans commettre le péché. Il a appris l'obéissance par ce qu'il a sou0^ert. II a supporté contre lui-même la contradiction de la part des pécheurs.

« Abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges, et établi pour o^rir des dons et des sacrifices pour les pé- chés, il s'est o^ert lui-même sans tache à Dieu, et il a goûté la mort pour tous, afin que la mort étant inter- venue pour le rachat des iniquités il détruisît celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable.

« Mais comme sans e^usion de sang il n'y a pas de pardon, il a sou^ert la croix, méprisant l'ignominie. Par une seule oblation et après avoir o^ert une seule victime pour les péchés, il a amené pour toujours à la perfection ceux qui sont sanctifiés. Car il y a rémission des péchés, il n'est plus besoin d'oblation pour le péché ; le sang du Christ ayant purifié notre conscience des oeuvres mortes, pour que nous servions le Dieu vivant.

ce 'Notre Seigneur Jésus-Christ, par le sang de l'alliance éter- nelle, est devenu le grand pasteur des brebis. Ocrons donc par lui sans cesse a Dieu un sacrifice de louanges.

« Et maintenant qu'il est assis pour toujours à la droite de Dieu, ayons l'espérance d'entrer dans le sanctuaire, par le sang du Christ, par la voie nouvelle et vivante qu'il a inau- gurée à travers le voile, c'est-à-dire à travers sa chair. »

(Tiré de l'Epître aux Hébreux.)

Jésus est et demeurera éternellement l'objet de nos sublimes contemplations et de nos inef- fables complaisances. Il est notre Tout ', et nous n'avons de raison d'être que pour Lui ^. Le con- naître, c'est la science suréminente qui suffit au bonheur du temps comme à la félicité éternelle. Le connaître vraiment, c'est L'aimer; et L'aimer, c'est déjà Le posséder. Mais pour Le posséder pleinement, il nous faut L'aimer souverainement et aimer en Lui tout ce qu'il y a de souveraine- ment aimable '--K

Pour arriver à cette possession amoureuse de Jésus et à cet amour tout d'union et d'intimité, il est indispensable de Le bien connaître, d'en avoir une intelligence profonde, de pénétrer en quelque sorte dans l'intime de son Etre et de se laisser ravir par ses perfections infinies pour mieux comprendre ensuite la beauté et la per- fection de ses œuvres.

' « Il est tout en tous. » Col., m, il.

■^ « Toutes choses sont en Lui, et par Lui, et pour Lui. » Col., I, 16, 17.

3 « Nous avons connu l'amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui, » I Jean, iv, 16.

PRÉLIMINAIRES il

Jésus est le Verbe éternel, le Fils unique du Père, Dieu comme lui, égal en majesté, en sain- teté, en perfection, en puissance, en souverai- neté. Tout en Lui est nécessairement adorable, et une seule de ses perfections suffirait à faire le bonheur parfait des élus pendant toute l'éternité. C'est à genoux qu'il nous faudrait prononcer son Nom, c'est le cœur embrasé que nous devrions nous approcher de Lui, c'est dans le ravissement de l'extase qu'il conviendrait de Le contempler et de L'adorer. Si, sur la terre, il n'y avait pas tant de liens qui nous enserrent, et si nous ne trouvions hélas ! en nous-mêmes tant de misères qui paralysent notre bonne volonté et nos efforts, l'étude et la contemplation de Jésus devraient produire en nous quelque chose de ce qui se passe dans les Bienheureux.

Cet objectif divin devrait nous captiver, ces perfections infinies nous jeter dans l'adoration profonde, ces beautés ineffables nous ravir, cette charité incommensurable nous consumer, cette vie par essence nous arracher à tant de principes de mort et nous faire vivre d'une vie toute di- vine. Si nous ne pouvons arriver jusque-là, ce n'est pas qu'il y ait quelque chose de changé en Jésus et qu'il soit autre pour nous qu'il n'est pour les élus ; mais c'est nous qui ne savons pas voir la vérité dans sa pleine lumière, qui ne

12 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

sommes pas assez libres et dégagés des choses terrestres pour nous envoler dans les régions supérieures Jésus se révèle aux âmes pures et saintes ; c'est nous qui, voulant partager notre cœur entre Dieu et la créature, regardons tantôt du côté du ciel et tantôt du côté de la terre ; c'est nous qui ne nous contentons pas des choses éternelles et qui ne cessons de nous accrocher inintelligemment aux choses qui passent ; c'est nous enfin qui n'avons pas encore compris que ce ne sont ni nos conceptions personnelles ni nos connaissances profanes qui donnent la vé- ritable sagesse, mais qu'il n'y a qu'une seule science digne de ce nom, une science qui ren- ferme et remplace toutes les autres : celle de Jésus, la science de la vie éternelle.

Ce que Jésus est aujourd'hui, 11 le sera éter- nellement. La connaissance que nous en aurons sur la terre ne sera pas remplacée par une autre dans la Béatitude, inais elle ne sera que déve- loppée et perfectionnée. De sorte que, s'appli- quer ici-bas à connaître Jésus de plus en plus, à L'étudier avec amour afin de Le faire péné- trer dans son cœur tout autant que dans son esprit, à concentrer en Lui toutes les aspira- tions de son âme : c'est en toute vérité com-

PRÉLIMINAIRES l3

mencer à vivre dans le temps de la vie du ciel '.

Comment se fait-il, dès lors, qu'il y en ait si peu qui soient épris de cette divine science ? Com- ment expliquer que la plupart des hommes s'at- tachent à la bagatelle et à la vanité, au lieu de penser à l'unique chose qui devrait les préoc- cuper et qui sera leur destinée, après les quel- ques années de vie passées sur la terre - ? Hélas ! c'est le grand mystère de l'aveuglement et de l'ingratitude des hommes, opposé au mystère ineffable de la miséricorde et de l'amour de Jésus. N'est-ce pas une raison de plus pour nous, qui à certains moments peut-être avons été du nombre de ces égarés et de ces insensés, de nous adonner avec plus d'ardeur à l'étude de ce Jésus si méconnu et qui pourtant n'aspire qu'à se ré- véler aux âmes de bonne volonté ?

Comprenons toutefois que la vraie science de Jésus est une science objective plus que subjec- tive^. Il ne s'agit point de se façonner un Jésus à

* « Dieu a fait la créature raisonnable, dit Saint Thomas, afin qu'elle eût Xintelligeiicc du souverain bien, qu'elle l'aimât en le comprenant, qu'elle le possédât en l'aimant, qu'elle en jouit en le possédant et qu'elle fût ainsi éternellement heureuse. » S. Thom., Op. 62, c. 3.

2 « Les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière. » Jean, m, 19.

« Ils sont vains les hommes en qui n'est pas la science de Dieu. » Sac, xiii, 1.

3 « Nous savons que le Fils de Dieu est venu pour nous

14 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

soi, qui corresponde à nos goûts, à nos idées, à notre tempérament, pas même à nos dispositions spirituelles et à nos aspirations de perfection ; ce qui nous exposerait à une fausse science de Jésus, d'un Jésus diminué, d'un Jésus de senti- ment et d'imagination, notre piété trouverait plutôt matière à illusion qu'à vérité. Jésus doit être considéré tel qu'il est en Lui-même : c'est en cela qu'il est divinement adorable et souve- rainement aimable. Si nous Le connaissons bien, nous n'éprouverons pas le besoin de Le vouloir autre qu'il n'est et nous n'aurons pas le désir de Le mettre à notre mesure, mais nous vou- drons monter jusqu'à Lui et Le contempler dans la vive lumière de son indéfectible vérité.

Tout ceci dit, afin de mieux comprendre en- suite l'importance du sujet traité dans ce volume.

Dans la deuxième Partie de cet ouvrage, nous avons considéré Jésus en sa qualité d'Homme- Dieu. Les sublimités de l'Union hypostatique nous ont révélé le plus grand des Mystères après celui de la Très Sainte Trinité K Des hauteurs

donner l'intelligence et nous faire connaître le vrai Dieu, et pour que nous soyons en son vrai Fils. C'est lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle. » I Jean, v, 20.

1 « De toutes les œuvres divines, c'est ce mystère qui sur- passe le plus la raison, car on ne saurait concevoir aucun fait

PRÉLIMINAIRES l5

inaccessibles de la Divinité, nous sommes des- cendus dans les infirmités de notre humanité déchue et nous avons vu le Créateur et sa créa- ture s'embrasser divinement et se lier par des liens indissolubles et éternels dans la Personne du Verbe incarné. Nous avons suivi Jésus dans les diverses phases de sa vie terrestre, nous L'avons contemplé dans chacun de ses états si pleins d'enseignements pour nous ; et, en Le voyant accomplir les missions qu'il avait reçues de son divin Père, nous avons mieux saisi les caractères essentiels qui Le constituent le Sau- veur de l'humanité.

Nous avons vu le Fils de l'Eternel devenu le Fils de l'homme ; nous L'avons adoré dans sa chair mortelle, comme les anges L'adoraient au- paravant dans son essence divine ; nous avons écouté avec respect les paroles qui tombaient de ses lèvres, et nous y avons reconnu la sagesse des oracles divins ; nous avons assisté aux scènes merveilleuses des innombrables prodiges qu'il multipliait sur son passage, et nous avons com- pris que ce thaumaturge avait à sa disposition la

divin plus merveilleux que celui-ci, qu'un vrai Dieu, Fils de Dieu, devienne un homme véritable. Et comme c'est la plus grande de toutes les merveilles, il s'ensuit que toutes les autres merveilles ont pour but de faire croire à celle-ci. » S, Thom. Contr. Cent., L. 4, c. 27.

l6 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

puissance même de Dieu ; nous avons été té- moins de la sainteté de cette vie immaculée, que venaient corroborer des enseignements tout divins, et nous avons adoré les perfections du Saint des saints dans ce Jésus qui s'est fait notre Frère ; nous avons ressenti les ardeurs de ce Cœur sacré, dont les battements puissants se font encore entendre après dix-neuf siècles, et nous avons été ravis par un amour que tous les crimes de l'humanité n'ont pu ralentir ni diminuer.

Nous avons parcouru les dernières étapes de cette vie divine et nous avons contemplé, mon- tant au Calvaire, notre douce Victime auréolée de tous les enseignements de sa sublime doctrine et des vertus accumulées pendant les trente- trois années de sa vie toute brûlante, comme au premier jour de son Incarnation, de la charité qu'elle avait puisée dans le sein de Dieu ; mar- quée du sceau de l'adorable mission qu'elle avait reçue de son divin Père ; ployant sous le poids des péchés du monde et se préparant à baigner tous les hommes dans son Sang purificateur.

C'est à vrai dire l'humanité tout entière qui gravit le Calvaire, car Jésus la porte dans son Cœur. L'histoire du monde est comme concen- trée dans cette heure unique du temps, le bras vengeur de la Justice divine s'abat sur l'in-

PRELIMINAIRES 1 7

nocente Victime qui s'est substituée à tous les pécheurs pour payer leurs dettes et qui, en ver- sant son Sang, va pouvoir se dresser en vain- queur devant la Miséricorde de Dieu et la forcer à pardonner.

Au moment Jésus rend son dernier soupir, la Croix s'illumine de toutes les clartés divines qui ont brillé à l'aurore de l'Incarnation du Verbe et dont la lumière éclairait les décrets éternels qui avaient marqué du sceau du Sacrifice la di- vine Victime. Jésus mourant, c'est l'apothéose sublime de la Miséricorde infinie désarmant la Justice éternelle '. Tout Jésus est ! Pour bien comprendre pourquoi II vit, il faut Le voir mou- rir. Pour avoir de sa mission une intelligence complète, il faut assister à son immolation. Pour savoir jusqu'où II est homme, il faut prendre part à sa Passion. Pour reconnaître qu'il est vrai- ment Dieu, il faut ajouter à sa vie le couronne- ment sanglant de sa mort.

Jésus est donc avant tout Victime, et II n'est tout le reste que parce qu'il est Victime. C'est la clef de tous ses Mystères, la raison d'être de son Incarnation, le complément nécessaire de

' « La miséricorde ne détruit pas la justice, mais elle en est la plénitude. C'est ce qui fait dire à Saint Jacques (ii, i3) que la miséricorde sur (tasse la justice. » S. Thom., I p., q. 21, a. 3, ad 2.

l8 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

sa mission. On ne peut avoir de Jésus une con- naissance exacte, sans connaître tout ce qui Le constitue Victime : c'est-à-dire, qui L'immole et pourquoi II est immolé, comment cet état d'im- molation Lui est essentiel et pénètre tout son être, quels sont ses sentiments à l'égard de son Sacrifice, la place que son état de Victime tient dans sa vie, l'influence que cet état exerce sur les œuvres qu'il accomplit et les efficacités di- vines qu'il produit.

Nous ne pouvons paraître exagéré en préten- dant qu'il suffirait, à la rigueur, d'avoir de Jésus Victime une connaissance complète pour pos- séder pleinement la science de notre adorable Sauveur*. Tout, en effet, dans le Verbe incarné, est commandé par son Sacrifice, tout y conduit ou tout en découle. C'est le fondement de toute la Religion et, une fois ce Mystère bien compris, tous les autres s'illuminent et nous apparaissent comme des satellites gravitant autour de leur foyer lumineux.

Il est donc souverainement important, en poursuivant nos pieuses et si chères études sur Jésus, de nous appliquer tout spécialement à ap- profondir son caractère, sa mission, son état, sa

1 C'est en ce sens que Saint Paul s'écriait : « Je n'ai pas jugé savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et Jésus- Christ crucifié. » I Cor., ii, 2.

PRELIMINAIRES I9

constitution de Victime, et l'œuvre sublime qu'il accomplit par son divin Sacrifice. Les considé- rations que nous en ferons nous permettront de pénétrer plus avant dans l'essence divine ; car notre Victime n'est adorable et son Sacrifice n'est efficace que parce qu'elle est douée de la nature et des perfections divines. C'est un Dieu qui s'immole, et c'est ce qui fait la grandeur et la sublimité de ce Sacrifice unique, auquel l'amour incréé et la toute-puissance divine ont donné des efficacités infinies.

La Trinité tout entière a participé au don qui nous a été fait de notre adorable Victime ', et c'est entrer dans les secrets divins que de cher- cher à en connaître les beautés.

Rien n'est plus de nature à nous faire honorer Dieu le Père, qui a daigné sacrifier son Fils et nous Le donner en Victime, afin que nous puis- sions ensuite Le lui rendre comme la rançon de nos péchés"^. Du moment que Dieu nous a donné

1 « La Rédemption appartient à la Trinité entière comme à sa cause première et éloignée ; car c'était à elle qu'appartenait la vie du Christ comme à son premier auteur, et c'est elle qui a inspiré à l'Homme-Dieu de souffrir pour nous. » S. Thom., III p., q. 48, a. 5.

- « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que le monde soit sauvé par lui. » Jean, mi, 16, 17.

« Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais // l'a livré pour nous' tous. » RoM., viii, 32,

20 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

notre Sauveur sous cette forme, c'est nous met- tre à l'unisson de ses sentiments et reconnaître cet inestimable bienfait que de nous consacrer à étudier et à contempler en Jésus son état d'immolation.

Si du Père qui donne nous nous tournons vers le Fils qui se donne, nous constatons que Jésus n'a eu rien tant à cœur que son Sacrifice. C'était pour Lui le moyen essentiel de glorifier son di- vin Père et de prouver aux hommes son amour infini ; Il s'est attaché à son état d'Hostie, comme à la manifestation la plus éloquente et la plus intime de sa soumission absolue aux volontés de son Père et de son éternelle charité pour l'huma- nité '. C'est donc Lui plaire souverainement que de laisser notre cœur vibrer à l'unisson du sien et mettre autant d'ardeur à L'honorer comme Victime que Lui en a mis à s'immoler.

Comment enfin correspondre mieux à l'action sanctificatrice du Saint-Esprit dans ce Mystère, qu'en nous appliquant à l'étudier et à le médi- ter ? C'est bien en vue d'en faire une Victime que l'Esprit-Saint a formé le corps du Verbe dans le sein de Marie et qu'il l'a constitué si parfait, afin de lui permettre de souffrir avec plus d'intensité

1 « Le Christ nous a aimés et il s'est livré lui-même pour nous à Dieu, comme une ablation et une victime d'agréable odeur. » Eph., V, 2.

PRELIMINAIRES 21

e( d'acuité. Tout l'amour que l'Esprit-Saint a ap- porté dans cette œuvre, la plus belle et la plus su- blime de toutes les œuvres créées, devait aboutir à l'immolation de la Victime; et son rôle, ininter- rompu néanmoins pendant toute la vie du Sau- veur, réapparaît plus actif à l'heure du Sacrifice suprême ', car c'est lui encore qui recueillera les flots de sang de l'auguste Victime pour en puri- fier et sanctifier les âmes jusqu'à la fin des temps.

Quelle science sublime que celle de Jésus Vic- time ! Bossuet avait raison de s'écrier que rien n'est grand dans l'Eglise comme Jésus et que rien n'est grand en Jésus comme son Sacrifice. Ah î tombons à genoux et ne craignons pas de nous laisser émouvoir à la vue d'un amour poussé jus- qu'à de tels excès. Si nous n'étions pas si misé- rables, nous devrions, à notre tour, nous consu- mer d'amour pour ce Jésus qui, non content de s'incarner, a voulu ne sauver le monde que par l'effusion de son Sang et, pour cela, s'est fait l'universelle Victime, à qui nous avons nous- mêmes donné la mort par nos péchés, en même temps que la Justice divine L'immolait à sa gloire.

Du moins, livrons-nous à l'étude de Jésus Vic-

1 « Le Christ par l'Esprit-Saint s'est offert lui-même sans tache à Dieu. » Hebr., ix, 14.

22 DE JESL'S DANS SON ETAT DE VICTIME

time avec un amour qui ne se démente jamais. Soyons ravis d'avoir l'occasion d'acquérir une science aussi belle et aussi élevée ; mettons nos soins les plus attentifs à approfondir ce divin Mystère et à chercher à en avoir une intelligence intime et raisonnée ; trouvons notre bonheur à méditer fréquemment sur ce sujet ; pénétrons- nous de l'importance capitale qu'il y a pour nous de devenir savants dans cette incomparable science, à l'exemple du grand Apôtre qui ne con- naissait que la science de Jésus Crucifié, puisque éternellement nous devrons contempler et chan- ter les louanges de l'Agneau toujours immolé.

Ne nous contentons pas toutefois d'une science théorique ; rendons nos études et nos contem- plations pratiques, en les faisant pénétrer dans notre vie, en mettant nos actes en harmonie avec nos pensées et nos sentiments, en faisant revivre en quelque sorte dans nos propres vertus les vertus caractéristiques de l'auguste Victime que nous devons honorer, aimer, adorer et imiter. Plus nous la considérerons et plus naturellement nous nous sentirons portés à nous animer en tout de son esprit, à marcher sur ses traces, à poursuivre le même but et à unir nos immola- tions aux siennes '.

' « Le Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemftle, afin que vous suiviez ses traces, » I Pierre, ii, 21.

PRÉLIMINAIRES 23

N'ayons pas peur des sacrifices qu'une con- naissance plus grande de Jésus Victime peut nous demander. Jésus n'a pas été malheureux, Lui qui a librement choisi son Sacrifice, qui s'est délecté dans les humiliations et les souf- frances, et qui a trouvé dans ses immolations un aliment à son immense amour pour nous. Nous aussi nous serons heureux, si nous com- prenons l'honneur qui nous est fait de ressem- bler à notre divin Maître, de mêler notre sang au sien et de nous offrir avec Lui en holocauste, afin qu'il imprime profondément en nos âmes le caractère sacré de son état d'Hostie et de Victime.

En abordant le sujet du Verbe incarné, consa- cré et constitué Victime pour le salut du monde, élevons nos âmes vers la Miséricorde infinie de Dieu, pour la bénir de nous avoir tant aimés * ; et puisque cette connaissance doit tenir une place prépondérante dans notre vie, supplions l'Esprit Saint de nous en révéler toutes les beautés et les grandeurs, et mettons sous la protection mater- nelle de Marie, la Mère de notre divine Victime, l'étude que nous allons en faire.

1 « Béni soit le Dieu et le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui selon sa grande miséricorde nous a régénérés. » I Pierre, i, 3.

CHAPITRE PREMIER

Du décret éternel de l'Incarnatiop et de la Rédemptiop

CHAPITRE PREMIER

Du décret éternel de l'Iticartiatioi; et de la Rédemptioi;

p Lorsque fut venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme, assujetti à la loi, pour qu'il rachetât ceux qui étaient sous la loi. »

GjI.. IV, 4, 5.

Jésus s'est constitué notre divine Victime, 11 a ouvert tout grand son Cœur à la miséricorde, Il en a laissé couler sur nous des flots d'amour et de tendresse avant même de nous baigner dans les flots vermeils de son Sang. Mais pour nous pardonner et nous purifier. Il n'a pas dé- truit le châtiment qu'avaient mérité nos péchés; la Justice divine réclamait inexorablement une réparation, et c'est parce que l'humanité ne pou- vait l'offrir que le Verbe de Dieu s'est incarné et qu'il s'est offert en Victime ^

1 « Il a été convenable à la miséricorde et à la justice de Dieu que l'homme fût délivré par la passion du Christ. Cela convenait à sa justice, parce que le Christ a satisfait par sa

28 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

Cette mission, Jésus l'a embrassée avec des ardeurs toutes divines, sans doute parce qu'il nous aimait, mais aussi et surtout parce qu'il y voyait la volonté formelle de son divin Père et l'accomplissement de desseins adorables dé- crétés éternellement dans l'essence divine de la Trinité Sainte. En effet, pour avoir une notion juste des mystères de l'Incarnation et de la Ré- demption, il nous faut remonter à l'origine de toutes choses, pénétrer dans le sein de Dieu et là, assister aux délibérations adorables des trois Personnes divines, dont chacune des perfections infinies réclame l'exercice de ses droits impres- criptibles. Lutte admirable, d'où la Miséricorde sortira victorieuse, brandissant, comme un tro- phée d'éternelle et indicible charité, le décret vainqueur et mille fois adorable de l'Incarna- tion du Verbe constitué dans le temps Prêtre et Victime.

Plus nous remonterons à la source de ces divins inystères et plus nous en saisirons les raisons intrinsèques, les motifs adorables, l'éter- nelle sagesse et les incomparables beautés ; plus

passion pour les péchés du genre humain, et l'humanité a été ainsi délivrée par la justice du Christ. Cela convenait aussi à sa miséricorde, parce que l'homme ne pouvait pas satisfaire par lui-même pour le péché de toute la nature humaine ; Dieu lui a donné son Fils pour satisfaire à sa place. » S. Thom., III p., q. 46, a. 1, ad 3.

DECRET ETERNEL DE LA REDEMPTION 20

aussi nous en suivrons avec amour le dévelop- pement, nous verrons avec admiration s'en dé- rouler les diverses phases, nous en apprécierons les fruits merveilleux et les divines efficacités.

Il est donc naturel qu'avant d'étudier direc- tement Jésus notre divine Victime, nous en considérions l'origine et Le contemplions dans les lumineuses clartés des décrets éternels de la Sagesse incréée qui avait préparé à l'humanité son Sauveur et son Libérateur. Jésus nous pa- raîtra plus beau, si nous Le regardons comme un don de l'adorable Trinité fait à la terre ; Il nous semblera plus grand et plus adorable, lorsque nous Le contemplerons comme sortant éternellement du sein de Dieu pour être livré à l'humanité aux jours de la création terrestre ; Il nous sera plus divinement aimable et plus tendrement cher, quand nous verrons de quelle miséricorde infinie 11 est pétri et avec quel inef- fable amour les trois Personnes divines L'ont consacré notre adorable Victime.

I. Pourquoi les décrets ep Dieu sont éternels

Il n'y a pas en Dieu de succession de temps, de progression de connaissance, d'intermittence de volonté. Tout ce qu'il est, il l'est par nécessité,

30 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

et tout ce qui est en lui est aussi nécessaire que son essence même. 11 connaît toutes choses, et rien de ce qui existe ou peut exister n'est in- connu de lui. Sa science ne dépend point de l'existence des êtres, mais ce sont les êtres qui dépendent essentiellement de lui, de sa puis- sance et de la connaissance qu'il en a '. Tout ce qui est créé est un effet de sa volonté, il est lui seul le principe de toutes choses ; et avant que les êtres existent dans le temps, leur existence a été décrétée de toute éternité en lui'^.

Ce qui fait que tout le créé est éternel dans la pensée de Dieu. Et cela, parce que pour Dieu il n'y a ni passé ni avenir, mais seulement le pré- sent. La notion du passé suppose une chose qui après avoir existé n'existe plus, comme celle de l'avenir comporte l'idée de quelque chose qui existera mais qui n'existe pas encore. Ces no- tions ne peuvent se rencontrer en Dieu, car comme l'existence d'une chose est plus parfaite

1 « Les choses sont en Dieu comme un objet connu peut être dans le sujet qui le connaît. Dans ce sens elles sont en Dieu par leurs raisons propres, qui ne sont d'ailleurs rien autre que l'essence divine elle-même. » S. Thom., I p., q. 18, a. 4, ad 1.

2 « Par cela que Dieu donne l'être aux choses par un acte de sa volonté, il est évident qu'il peut, sans éprouver de change- ment, appeler de nouveaux êtres à l'existence... et, quoique éter- nel, ne pas produire les choses de toute éternité. » S. Thom., Op. 2, c. 97.

DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 3l

que sa non existence, il y aurait en Dieu des imperfections. C'est pourquoi Dieu ne connaît que le présent ; tout en lui est éternel et im- muable'. En dehors de lui, les êtres et les évé- nements se succèdent, parce qu'ils sont limités par le temps et par l'espace ; mais Dieu assiste comme d'une hauteur sublime - au mouvement du monde et à la succession des siècles, et ce que nous, nous voyons se dérouler successive- ment devant nos yeux, lui le voit dans tout son ensemble et d'un seul coup d'oeil'.

De même que, lorsque nous montons sur une montagne, l'horizon s'agrandit devant notre rayon visuel et nous apercevons, en un ins- tant, dans le lointain, des choses que ceux qui sont dans la plaine ne voient nullement et qu'ils ne pourront apercevoir que lorsqu'ils se seront transportés sur les lieux ; de même encore, lorsque, par la pensée, nous jetons un regard sur l'espace que nous avons parcouru, ou sur les

1 « Connaître pour Dieu est son être même. Or, il n'y a dans l'être divin ni priorité ni postériorité ; mais il est tout en même temps. Donc Dieu ne connaît ni avant ni après ; mais il con- naît tout ensemble. » S. Thom., Contr. Gent., L. i, c. 55.

■- « Le Seigneur a regardé du haut de son sanctuaire. » Ps. CI, 20.

3 « Dieu, du haut de l'éternité, voit d'une manière certaine, et comme si elles lui étaient présentes, toutes les choses qui doivent s'accomplir dans le cours du temps. » S. Thom., Op. 3, c. 10.

32 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

années que nous avons vécues, nous revoyons en une vision unique tout ce que nous avons considéré antérieurement dans la succession des événements et des choses ; ainsi Dieu voit dans un seul regard l'existence entière de tous les mondes et de toutes les créatures angéliques et humaines, depuis leur création jusqu'à leur fin ou leur éternelle destinée. Il n'a pas à regarder en dehors de lui pour connaître l'œuvre de ses mains, mais il voit toutes choses dans sa pensée, et sa pensée étant éternelle tous les êtres le sont dans leur principe '.

C'est pourquoi Dieu ne peut rien apprendre et n'ignore absolument rien des pensées les plus ca- chées comme des choses qui n'arriveront qu'a- près des siècles et des siècles. De sorte que, avant que le monde fût, et de toute éternité, il savait, il voulait l'œuvre de la création ; il en décrétait le moment, il en posait les principes, il en établissait les lois, il en réglait les moindres particularités. Etant l'origine unique de tout, il donnait à chaque être sa nature et lui traçait sa voie ; puis il assistait à tous les événements

* « Dieu est supérieur au cours du temps ; il est de sa na- ture d'être éternel. C'est pour cela que sa connaissance est éternelle et non temporaire... Dès l'éternité il contemple toutes choses et voit toute l'étendue du temps ; tout ce qui se fait dans le temps lui est comme présent, » S. Thom., Op. 3, c. 10.

DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 33

qui devaient se succéder sur la terre jusqu'à la fin des temps, il en voyait les causes et en pesait les conséquences ; rien ne lui échappait, pas plus le léger frissonnement du brin d'herbe sous la brise que la chute des empires '.

Mais ce qui attirait surtout les regards de Dieu sur la terre, c'était la créature humaine qu'il avait résolu de faire à sa ressemblance. Créée pour le connaître, pour l'aimer et pour le possé- der éternellement, il lui imposait des préceptes dont il tirerait sa gloire; la dotant de la liberté, il connaissait déjà l'usage coupable qu'elle en ferait ; mais ne voulant point la perdre irrévo- cablement, à côté de la prévarication il mettait le remède et la réhabilitation. C'est alors qu'ap- paraissait le salut après la chute, le Libérateur après la condamnation.

Tous les siècles écoulés depuis le commence- ment du monde et tous ceux qui doivent encore exister, avec leurs détails les plus minimes, ont

1 « Tout ce que Dieu connaît, il le connaît parfaitement ; car il possède toute perfection, puisqu'il est l'être absolument parfait. Or, un objet connu d'une manière générale seulement ne l'est pas parfaitement, puisqu'on ignore ce qui importe le plus en lui, savoir les perfections dernières qui complètent son être propre. Si donc, par cela même qu'il connaît son essence. Dieu connaît tout d'une manière générale, il doit connaître aussi chaque chose en particulier. « S. Tho.m., Contr. Gent., L. i, c. 5o,

34 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

été entrevus par Dieu en moins de temps que nous n'en prenons pour le dire. Cet éternel pré- sent, qui est un des attributs de la Divinité, constitue un point fixe qui ne connaît ni succes- sion, ni ombre, ni imperfection, ni ignorance, ni susceptibilité aucune d'un accroissement quel- conque.

Ce que Dieu connaît, il le connaît parfaitement et d'une connaissance invariable et éternelle; ce qu'il veut, il le veut librement et nécessairement à la fois, en ce sens que ce qu'il veut est éter- nellement voulu, mais voulu uniquement par un effet de sa volonté. De sorte que tout ce qui se produit dans le temps est beau et grand, adorable et divin, envisagé au point de vue du cachet que lui imprime la volonté éternelle de Dieu '. Le péché uniquement échappe à cette divine in- fluence, parce que le péché est un mal et une négation du bien ; Dieu le connaît éternellement, mais pour le maudire et le châtier.

Les événements terrestres, vus dans cette lu- mière de vérité, prennent une teinte d'éternité. Rien ne peut être l'effet du hasard, mais tout a été prévu de Dieu, permis ou voulu par lui.

« AJessence divine renferme en elle-même tout ce qui peut se trouver de noblesse dans tous les êtres ; elle est la raison propre de chacun d'eux. » S. Thom., Contr. Cent., L. i, c. 54.

DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 35

Comine cette pensée est de nature à élever notre âme, à surnaturaliser nos pensées, à diriger nos vues, à apaiser nos désirs, à tempérer nos joies et nos peines, à maîtriser nos passions, à nous affermir dans le bien et à nous exciter à une confiance illimitée envers ce Dieu qui ne reste étranger à rien de ce qui nous regarde, qui con- naît tous nos maux et possède tous les remèdes, qui ne laisse tomber aucun cheveu de notre tête sans sa permission, qui n'ignore rien de ce que nous avons été dans le passé et de ce que nous serons dans l'avenir, qui nous appelle à une su- blime destinée mais qui a prévu tous les secours et toutes les grâces qui nous seraient nécessaires, et dont l'amour, qui l'a porté éternellement à nous créer, ne cessera de nous assister pour en- suite nous récompenser et nous couronner.

« O altitudo divitiarium sapientix et scientix Dei ; ô hauteur sublime des richesses de la sa- gesse et de la science de Dieu î ' » pouvons-nous nous écrier avec saint Paul. Tout petits et vils que nous sommes, nous atteignons à la hauteur de l'Eternel. Nous avons existé éternellement dans sa pensée ; nous avons été aimés en lui dès l'origine de toutes choses ; nous avons été l'objet de sa Sagesse infinie, l'effet de sa Toute-

1 Rom., XI, 33,

36 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

Puissance, le terme de son adorable Volonté ! A chaque être, il a donné sa nature propre; nous, il nous a faits pour lui et il nous a destinés à le connaître, à l'aimer et à le posséder éternel- lement. Cela seul nous fait entrevoir déjà les sublimes réalités de l'Incarnation du Verbe. En- trons avec amour et allégresse dans les considé- rations toutes divines de cet adorable Mystère.

H. Eternité du décret de l'Incarnatioi? et de la Rédempticp

Tous les êtres existant de toute éternité dans la pensée de Dieu, chacun y occupe une place proportionnée à sa nature et à sa perfection. Toutes les œuvres de Dieu sont belles et par- faites en elles-mêmes, parce qu'elles sont telles que Dieu les a conçues et voulues ; c'est pour- quoi après chacune de ses créations, la Genèse nous dit que Dieu vit qu'elle était bonne. Tou- tefois, lorsque le Créateur se prépara à créer l'homme, il sembla se recueillir en lui-même, avant de produire un être fait à son image et à sa ressemblance. Nul doute que, dès le principe, la pensée de Dieu ne s'arrêtât avec une complai- sance spéciale sur la nature humaifte, dans la-

DÉCRET lÎTEKNEr, DE LA RÉDEMPTION ^7

quelle il voyait comme un reflet de ses divines perfections.

Mais ce qui attirait plus particulièrement son attention et ce qui le captivait, s'il nous est per- mis de parler ainsi, c'était le couronnement su- blime et divin qu'il se proposait d'ajouter à son œuvre, en unissant indissolublement un jour la nature humaine à sa nature divine.

Il avait élevé l'homme au-dessus de tous les autres êtres de la création ; il lui avait donné une intelligence capable de le contempler et ayant la puissance de le connaître, quoique im- parfaitement, à l'exemple de la connaissance parfaite que, comme Dieu, il a de lui-même ; il l'avait doué d'un cœur dont il avait fait le réser- voir de l'amour divin, pour compléter dans la charité la connaissance que l'intelligence avait de lui ; il avait couronné son œuvre, en mettant dans la volonté la faculté de se déterminer elle- mêiTie et le pouvoir d'apporter à la grâce divine un concours raisonné et méritoire.

Dieu se mirait en quelque sorte dans la beauté de l'âme humaine, à laquelle il avait résolu de se communiquer et qu'il avait destinée à son éter- nelle compagnie dans la Béatitude ; jusqu'à ce que la désunion, sous la forme du péché, vînt briser l'harmonie de son œuvre. Les ombres de la mort se répandirent alors sur cette image de

38 DK JÉSUS DANS SON K TAT UE VICTIME

Dieu, laquelle risquait d'en être éternellement défigurée, lorsque, poussé par une miséricorde infinie qui restera toujours pour nous le plus tou- chant des mystères, le Créateur se chargea lui- même de donner à l'humanité un Sauveur dont la réparation, égale à l'oftense, lui obtiendrait le pardon et le salut '.

Pour rétablir l'humanité dans son innocence primitive et lui permettre de reconquérir ses droits au bonheur éternel, tout autant que pour apaiser la Justice divine et rendre à Dieu !a gloire que le péché lui avait enlevée, ce Sauveur ne pouvait être pris parmi les hommes, tous les enfants d'Adam ayant été entachés de la faute de leur premier père et ne pouvant, dès lors, être agréables à l'offensé ni satisfaire pleinement à la

' Saint Thomas, considérant que l'homme prévaricaceiir n'est cependant pas obstiné par nature dans le mal, mais qu'il a né- cessairement besoin d'un secours supérieur pour s'en affranchir, ose en conclure que Dieu, dans sa bonté, était presque tenu de le lui fournir. « La bonté divine, dit-il, surpasse la puissance de la créature pour le bien. Or, il est établi que la condition de l'homme, tant qu'il est dans ce bas monde, est telle que, de même qu'il n'est pas confirmé dans le bien d'une manière per- manente, il n'est pas non plus obstiné dans le mal sans pouvoir en sortir. Il est donc essentiel à la condition de la nature hu- maine de pouvoir s'affranchir de cette corruption du péché. Il n'eût donc pas été convenable que la bonté de Dieu laissât cette puissance sans effet ; ce qui aurait eu lieu, s'il ne lui eût pas procuré un moyen de réhabilitation. » S. Thom., Op. 2, c. 199.

DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION Sg

peine encourue'. Ou il fallait abandonner l'hu- manité à son triste sort, ou il fallait que Dieu prît sur lui la satisfaction de l'oftense '^. Non

' << Un l)ur homme, quel qu'il fût, était inca[)able de satis- faire pour le péché de tout le genre humain. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 54.

- « Il fallait donc, continue le Docteur angélique, pour déli- vrer le genre humain du péché commun, que quelqu'un satisfît qui fût homme, capable de satisfaire, et qui eût quelque chose de plus que l'homme, afin que son mérite suffît à satisfaire pour le péché de tout le genre humain. Or, Dieu seul est supé- rieur à l'homme. Il était donc nécessaire que Dieu se fît homme, afin d'effacer le péché du genre humain. C'est ce que Saint Jean-Baptiste dit de Jésus-Christ : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface le péché du monde » (Jean, i, 29). Et l'Apôtre s'exprime ainsi (Rom., v, 18) : « De même que par le péché d'un seul, la condamnation atteint tous les hommes, de même par la justice d'un seul, la justification qui donne la vie s'étend à tous les hommes. » Ibid.

Dans le livre des Sentences, il écrit encore : « U était aéces- saire que la satisfaction de l'offense commise par la nature humaine fût une satisfaction complète, adéquate à l'offense. Or, pour être complète et adéquate, elle devait revêtir une va- leur infinie, et cela parce que le péché pour lequel cette satis- faction était donnée à Dieu, présentait lui-même en quelque manière, le caractère d'infini, sous les trois rapports suivants : parce que l'insulte de la désobéissance s'adressait à une majesté infinie, et que l'offense croît en raison directe du rang de l'of- fensé ; parce que le bien dont le péché privait l'homme coupable est un bien infini, puisque c'est Dieu même, béatitude dernière et fin suprême de l'homme ; parce qu'enfin la chute même de la nature tombée, pouvant s'aggraver sans cesse et les effets s'en multiplier sans limite, cette chute participait ainsi, en quelque manière, à une malice infinie. Or, l'acte d'une pure créature ne peut avoir ^efficacité infinie ; ainsi, jamais aucune créature, qui n'est que créature, n'aurait pu donner la satisfaction exigée. » S. Thom., Sentent., L. 3, dist. 20, q. 1, a. l.

40 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

seulement il avait résolu de ne point pardonner sans satisfaction, mais encore cette satisfaction devait pouvoir agréer entièrement à sa Justice au même degré que la faute avait oflensé sa Sainteté et sa Majesté ^

C'est alors que Dieu, dont la Puissance est sans limites et la Miséricorde infinie, résolut de se substituer à l'humanité et de puiser dans son sein la satisfaction suprême à laquelle il avait droit. Dieu le Père ne pouvant aller personnel- lement au secours de l'humanité, pas plus que le Saint-Esprit, comme nous le verrons plus tard lorsque nous traiterons du Sacerdoce, jeta natu- rellement les yeux sur son Verbe éternellement engendré, image parfaite de sa gloire, copie fidèle de ses infinies perfections, par qui tout a été fait et par qui il convenait que tout fût restauré, et il en fit comme une nouvelle humanité réhabi-

1 « L'ordre de la justice exige qu'//// châtiment soit infligé au péché. La punition du péché contribue à manifester la bonté divine et la gloire de Dieu. Après avoir obtenu la rémission de son péché par la grâce, et lorsqu'il est rétabli dans l'état de grâce, l'homme reste tenu, en vertu de la justice de Dieu, de subir une peine pour le péché qu'il a commis. » S. Thom., Contr. Gent., L. 3, c. i58.

Et, dans le livre suivant, complétant cette pensée, il ajoute : « C'est une satisfaction pour celui qu'il a offensé. Et parce que les autres hommes étaient incapables de satisfaire pour eux- mêmes, Jésus-Christ l'a fait pour tous, en souffrant par charité une mort volontaire. » Ibid., L. 4, c. 55.

DECRET ETERNEL DE LA RICDEMPTION 4I

litée. Il décréta dans son éternelle Sagesse et dans sa Charité incoinmensurable, que le Fils de ses éternelles complaisances descendrait dans le monde, prendrait les livrées de l'humanité déchue, s'associerait substantiellement la nature humaine qu'il élèverait ainsi à la dignité divine '. Mais devant s'incarner pour réparer l'outrage fait à Dieu et pour sauver les hommes, le Verbe y serait non seulement dans la qualité d'esclave, mais encore dans la condition de Victime'-. C'est sur lui que pèserait toute la malédiction divine encourue par l'humanité -^ ; il serait chargé des

' « Il faut observer, dit encore Saint Thomas, que la valeur de la satisfaction se tire de la dignité de celui qui satisfait, mais la dignité du pur homme, pour être la compensation de l'injure faite à Dieu, n'était pas infinie. Il a donc fallu un homme d'une dignité infinie pour que, souffrant un châtiment pour tous, /'/ satisfît convenablement pour les péchés du monde en- tier. C'est pour cela que le Verbe de Dieu, vrai Dieu et fils de Dieu, prit la nature humaine, afin de purifier le genre hu- main tout entier, en satisfaisant pour ses péchés. » S. Thom., Op. 3, c. 7.

2 « Dieu a fait le Christ péché, non pour qu'il eût le péché en lui, mais parce qu'il l'a fait victime pour le péché. » S. Thom., III p., q. i5, a. 1, ad 4.

•' Saint Thomas s'exprime ainsi : « Le péché est maudit, comme le dit Saint Augustin, et par conséquent la mort et la mortalité qui en proviennent. La chair du Christ ayant été mortelle et ayant eu la ressemblance d'une chair de péché, Moïse l'appelle pour ce motif une chose maudite : « Celui qui est pendu au bois est maudit de Dieu » (Deut., xxi, 23), comme Saint Paul lui donne le nom de péché en disant (II Cor., v, 21) : « que celui qui ne connaissait pas le péché s'est fait péché pour

42 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME

péchés du monde et il devrait les expier ' ; l'excès d'ingratitude de la part de l'homme appellerait l'excès d'amour et de réparation de la part du Rédempteur-, et c'est jusqu'à l'effusion complète de son Sang que la divine Victime devrait ac- complir sa mission '•.

Dieu le Père qui voulait à tout prix sauver l'humanité de la perte éternelle ne recula pas devant cet immense sacrifice, et c'est d'accord avec les deux autres Personnes de la Trinité Sainte, dont les conseils sont toujours à l'unis- son ', qu'il fut décrété solennelleinent que dans

nous », c'est-à-dire qu'il a pris la peine du péché. On ne doit donc pas s'étonner qu'il soit dit « qu'il a été maudit de Dieu » ; car si Dieu n'eût pas haï le péché et notre mort, il n'aurait pas envoyé son Fils pour se soumettre à la mort et la détruire. Confessez donc qu'/7 a été maudit pour nous, celui qui d'après votre aveu est mort pour nous. D'où le même Apôtre dit (Gal., III, i3) : « Jésus-Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, en se faisant lui-même un objet de malédiction pour nous. » S. Thom., III p., q. 46, a. 4, ad 3.

* « Il a porté lui-même nos péchés, lui par les meurtrissures duquel vous avez été guéris. » I Pierre, n, 24.

2 « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause de l'amour extrême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie dans le Christ, par la grâce duquel vous avez été sauvés. » Eph., ii, 4, 5.

>> « Sans effusion de sang il n'y a pas de pardon. » Hebr., IX, 22.

* Saint Paul nous dit la part que les trois Personnes divines ont eu dans le mystère de la régénération : « Lorsque la bonté de Dieu, notre Sauveur, et son amour pour les hommes ont paru, il nous a sauvés, en vertu de sa miséricorde, par le bain

DKCKKT ETKKNEL DE LA REDEMPIION 4^

la suite des temps, à l'heure de la création du monde, sur l'humanité coupable se lèverait le Soleil de Justice ' qui la sortirait des ténèbres, et que le genre humain tout entier serait régénéré dans le Sang de l'Agneau -.

Mais d'après ce que nous avons dit, dans le paragraphe précédent, ce décret en Dieu est éternel. Il existe en lui avant toute création, comme la pensée existe dans notre esprit et la détermination dans notre volonté, avant toute action extérieure. Dieu n'a pas attendu l'expé- rience de la liberté humaine pour en connaître les actes ; ce n'est pas davantage hypothétique- ment qu'il a décrété l'Incarnation. iMais tout en

de la régénération et du renouvellement de Y Esprit-Saint, qu'il a répandu sur nous abondamment par Jésus-Christ notre Sau- veur. » TiT., ni, 4-6.

Tous les jours, à la sainte Messe, le Prêtre rappelle ce tou- chant mystère dans l'une des trois prières qu'il dit avant la Communion : « Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui, par la volonté du Père et la coopération du Saint-Esprit, avez donné par votre mort la vie au monde, délivrez-moi, par votre saint Corps et votre précieux Sang ici présents, de tous mes péchés et de tous les autres maux. » Canon de la Messe.

* « Le soleil de justice se lèvera pour vous qui avez craint mon nom, et le salut sera sous ses ailes. » Mal., iv, 2.

2 « Tous ont péché et sont justifiés gratuitement par la rédemption qui est dans le Christ Jésus, que Dieu a destiné pour être la victime de propitiation par la foi qu'on aurait en son sang. » Rom., ui, 23-25.

44 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

lui a été simultané, et la pensée de la création, et la vue de la prévarication et la volonté de la Rédemption. Eternellement il a été décidé que le Verbe divin prendrait la nature humaine et qu'il se constituerait ici-bas Hostie et Victime pour le péché. Décret absolu qui n'a pas rendu le péché nécessaire, mais qui n'en est que la conséquence ou mieux, dont le péché a été l'oc- casion miséricordieuse. Une fois formulé dans la Sagesse éternelle, ce décret prenait le carac- tère d'une volonté divine et il devait nécessai- rement s'accomplir dans le temps.

De sorte qu'il est doublement vrai de dire que nous avons été miséricordieusement aimés de toute éternité ', et que l'amour que Dieu nous a porté, avant même toute création, nous valait l'Incarnation future de son Verbe, sa vie, son sang et sa mort. Quels ne doivent pas être, dès lors, notre admiration, notre respect, notre amour et notre reconnaissance pour ce Mystère incomparable qui met, pour ainsi dire, le ciel tout entier au service de notre pauvre humanité ^ ! Si nous ne savions que tout est divinement sage en Dieu et infiniment parfait, nous pourrions

' « Je t'ai aimé d'un amour éternel ; c'est pourquoi je t'ai attiré par compassion. » Jer., xxxi, 3.

2 « Grâces soient rendues à Dieu pour son don ineffable. » II Cor., IX, i5.

DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 45

être tentés de voir un manque de pondération dans une aussi incompréhensible miséricorde.

En eflFet, de tous les décrets de la Divinité il n'en est point de comparable à celui-là ni en puissance ni en amour. Dans la pensée de Dieu, il n'en est point non plus de plus important et qui reflète davantage les perfections divines. Outre les raisons intrinsèques qui établissent avec évidence cette adorable vérité, le témoi- gnage en est dans le fait de l'épreuve des Anges au ciel.

Quand les temps de la création furent accom- plis et que la nature angélique sortit toute bril- lante des mains de son Créateur, Dieu apparut aux Anges dans l'éclat de ses perfections infi- nies et réclama leurs adorations. Il leur révéla en même temps son dessein d'une autre création, inférieure à la leur, mais destinée néanmoins à une dignité plus grande par le fait de l'Union hypostatique de la nature humaine avec la na- ture divine dans la Personne du Verbe incarné ; et, leur présentant par anticipation le Fils de Dieu devenu le Fils de l'homme, il exigea qu'ils Lui rendissent les mêmes honneurs qu'à la Di- vinité. C'est ce qui détermina la révolte des anges orgueilleux ; ils se crurent humiliés de de- voir adorer dans une nature humaine le Dieu

46 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

qui avait en quelque sorte dédaigné de s'unir à la nature angélique. Rien ne fait mieux ressortir et la sublimité du Mystère de l'Incarnation du Verbe et la place qu'il occupe dans le plan gé- néral de l'économie divine.

Mais le Mystère de la Rédemption est insé- parable de celui de l'Incarnation. En offrant le Verbe incarné à l'adoration des Anges, Dieu le leur présenta comme Victime. Il fit passer sous leurs yeux ses humiliations, ses souffrances, les horreurs de sa Passion et les ignominies de sa mort ; ce qui ajouta à leur suprême répugnance de devoir adorer un Dieu dans un tel état d'a- baissement et presque d'anéantissement, et leur fit pousser le cri de la révolte qui les perdit à jamais '.

' Tout accessoire que soit cette question relativement à l'éten- due du sujet traité dans ce volume, nous croyons devoir appor- ter quelques arguments à l'appui de nos dires. Tout d'abord, le mystère de l'Incarnation est uni si étroitement à celui de la Très Sainte Trinité, qu'il paraît tout naturel qu'il n'ait point été ignoré des anges. En second lieu, ce mystère étant le mystère de foi par excellence, et les anges, avant leur chute, possédant la vertu de foi, comme s'exprime Saint Thomas : « Puisque l'ange avant sa confirmation dans la gloire n'a pas eu cette béatitude par laquelle on voit Dieu dans son essence, il a été nécessaire, puisqu'il était dans la grâce de Dieu, qu'il eût la foi ■>■> (S. Thom., II II, q. 5, a. 1) ; il leur a été proposé comme l'objet suprême de leur foi.

En troisième lieu, si les anges ont eu une connaissance natu- relle du Verbe dès leur création, comme le dit le même saint Docteur : « L'ange, par la connaissance naturelle, voit le Verbe

DECRET ETERNEL DE LA RÉDEMPTION 47

Que de mystères en un seul ! Ce qui est l'ins- trument du salut pour l'humanité, devient l'oc- casion de la perte éternelle pour une grande partie des phalanges angéliques ! Ce qui fait l'admiration et l'adoration des uns, détermine le mépris et la révolte des autres ! Ce dont Dieu

au moyen de l'espèce ou image qui éclaire sa propre nature, et il a possédé cette connaissance aussitôt qu'il a été créé » (S. Tho.m,, I p., q. 62, a. 1, ad 3) ; cette connaissance eût été par trop incomplète, s'ils n'eussent point connu le mystère futur de l'union hypostatique par laquelle, dans la suite des temps, le Verbe incréé devait devenir et demeurer à jamais le Verbe incarné. Il n'est point osé d'inteipréter dans ce sens certains passages des Epîtres de Saint Paul, par exemple : « Il est grand le mystère de la piété, qui a été manifesté dans la chair, et qui a été vu des anges. » (I Tim., m, 16) ; « Que tous les anges de Dieu l'adorent. » (Hebr., i, 6).

La raison donnée par Saint Thomas pour affirmer que les anges ont connu le mystère de l'Incarnation dès le commence- ment de leur béatitude, à savoir que « ce mystère est le prin- cipe général auquel se rapportent toutes les charges que les anges remplissent », n'exclut pas qu'ils ne l'aient pas connu auparavant ; d'autant plus que le texte de Saint Paul allégué conserve toute sa valeur dans un cas comme dans l'autre : « Tous les anges ne sont-ils pas les serviteurs du Christ, étant envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doi- vent être les héritiers du salut. » (Hebr., i, 14). Ajoutons que c'est en tant que Preniier-né de toute créature, angélique et humaine, que « Dieu s'est proposé de réunir toutes choses dans le Christ, soit celles qui sont dans le ciel soit celles qui sont sur la terre » (Eph., i, 9, 10) ; et que les anges, comme les hommes, sont soumis à l'empire du Verbe incarné en qui toutes choses subsistent, suivant ces paroles du grand Apôtre : « Ren- dons grâces à Dieu le Père qui nous a assujettis à l'empire de son Fils bien-aimé, image du Dieu invisible. Premier-né de toute créature, car c'est en lui que tous les êtres ont été créés,

48 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

se sert pour nous prouver son infini et éternel amour, se tourne dans ses mains, pour d'autres, en un objet d'éternelle réprobation !

Comment ne pas éclater en actions de grâces, en louanges et en protestations d'amour, en considérant combien Dieu a toujours aimé les

soit les célestes, soit les terrestres, soit les visibles, soit les in- visibles, les Trônes, les Principautés, les Dominations, les Puis- sances. Toutes choses subsistent en lui. Il est le /trincipe et en toutes choses il tient la primauté. » (Col., i, 12-18).

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici serait incomplet, si à la notion de l'Incarnation nous n'ajoutions celle de la Rédemption. Le Verbe incarné, c'est le Verbe rédempteur ; le Christ sauveur, c'est le Christ victime. Les anges n'eussent point eu une con- naissance exacte de l'Incarnation, s'ils n'eussent connu en même temps le caractère essentiel de ce mystère qui est l'immolation sanglante de la Victime pour le salut du monde. A tous les anges sans exception, les mérites du sang rédempteur ont été offerts pour les conduire à la victoire ; et c'est en vue des grâces fu- tures, fruit du Sacrifice du Calvaire, que les anges fidèles ont été confirmés dans la béatitude, suivant ces paroles de Saint Paul : « 11 lui a plu de réconcilier par lui toutes choses avec lai-même : soit celles qui sont sur la terre, soit celles qui sont dans le ciel, en établissant la paix par le sang de sa croix. » (Col., I, 20).

Un dernier argument, de raison plus encore que de conve- nance, en faveur de notre opinion : c'est la place qu'occupe dans la céleste Jérusalem le Verbe incarné, le Christ vainqueur, le Rédempteur glorieux, la Victime sans tache, l'Agneau toujours immolé, devenu à jamais le centre et la raison des louanges éternelles et des adorations sans fin des anges et des saints. Comment admettre que les esprits célestes demeurés fidèles eussent ignoré, au moment de la grande épreuve qui devait dé- cider de leur sort éternel, le mystère auquel ils devraient leur béatitude et le Christ rédempteur dont ils étaient destinés à entourer le trône dans les siècles des siècles ?

DÉCRET ÉTERNEL DE LA REDEMPTION 49

hommes, surtout lorsqu'il savait que les hommes ne cesseraient jamais de l'offenser ?

Unissons nos voix à celles des anges fidèles et acclamons avec amour le Dieu trois fois saint qui nous a aimés jusqu'à nous donner son Fils unique.

III. Miséricorde de Dieu dans le décret de rincarnatiot^ et de la Rédeinptict>

Dieu est essentiellement charité ', et tout ce qu'il crée il le crée par pure bonté et pour com- muniquer quelque chose de lui-même aux êtres auxquels il donne l'existence-. Il se comnmnique dans la mesure de la perfection des êtres et des rapports qu'il établit avec eux. Quoique tout soit admirable dans les œuvres de Dieu, considérées chacune dans leur essence propre, il faut ad- mettre néanmoins que leur perfection est rela- tive et qu'il y en a qui reflètent davantage que d'autres les perfections et les attributs de Dieu.

' « Dieu est charité. » I Jean, iv, i6.

- « La bonté divine doit être la fin de tout. En effet, la der- nière fin des choses faites par la volonté d'un agent est ce que cet agent a voulu d'abord et par soi et en vertu de quoi il fait tout ce qu'il fait. Or, le premier objet de volition de la volonté divine est la bonté même. Il faut donc que la dernière fin des choses créées soit la bonté divine. » S. Thom., Op. 2, c. lot.

50 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

Les cieux racontent la gloire de Dieu ' et la terre est pleine de sa magnificence ' ; chaque être chante à sa manière la gloire et la louange du Créateur et, à ce point de vue, le brin d'herbe et le grain de sable magnifient autant le Sei- gneur que les cèdres du Liban et les astres du firmament.

Mais dans ce concert universel de la création, il est une voix plus écoutée que les autres, il est une louange plus noble et plus agréable à Dieu : c'est celle qui monte du cœur de l'homme. Au milieu de cette multitude de merveilles créées qui toutes parlent de la puissance, de la perfec- tion et de la bonté de Dieu, l'homme apparaît comme une beauté sans égale, comme un rayon éclatant émanant plus directement de l'éternelle lumière, comme un chef-d'œuvre dans lequel le Créateur a réuni les perfections de tous les autres êtres et auquel il a imprimé plus visiblement le cachet de la Divinité.

Si toutes les autres créations sont surtout l'effet de la puissance de Dieu, la création de l'homme est particulièrement l'effet de son amour. Lorsque le Créateur l'appela à la vie, non seulement il en fit le roi de la création et le représentant officiel de son autorité, mais il le marqua du sceau de sa

1 Ps. XVIII, 2. * Is., VI, 3.

DECRET ETERNEL DE LA REDEMPTION 31

prédilection et de son amour, et il porta la bien- veillance et la bonté jusqu'à reproduire en lui une image sensible de ses perfections divines et une similitude de son essence incréée. Fait pour connaître Dieu, pour l'aimer et pour le servir, l'homme fut ainsi chargé de rendre au Créateur, au nom de la création tout entière, des hom- mages et des devoirs que les êtres sans raison ne peuvent lui oflrir. Il devint par comme le centre de la création, et toutes les autres voix se seraient tues, que celle de l'homme honorant et adorant son Dieu eût suffi à glorifier le Seigneur.

Dieu ne se contenta pas de favoriser l'homme de ses dons, il voulut avoir avec lui des rapports intimes. Il lui révéla ses perfections et lui dé- couvrit son éternelle charité; il lui dicta des lois et lui fit goûter la joie immense qu'il y a à les observer ; il le rendit participant des flots de lumière, de vérité, de paix et de félicité qui inondent la Divinité. Bien plus, il établit sa de- meure dans son âme et il en fit comme son royaume terrestre d'innocence et de sainteté.

L'homme trouva son bonheur essentiel dans l'amour de son Créateur et dans la fidélité à ses commandements, jusqu'au jour l'effroyable effondrement de la désobéissance vint renver- ser toute l'œuvre divine. Quelle déception pour Dieu, s'il nous est permis de parler ainsi, et

32 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

quelle amertume après tant de bontés ! La créa- tion entière fut comme bouleversée par la faute d'Adam, l'oeuvre du Créateur parut manquer de fondement et s'écrouler, l'idéal que Dieu s'était formé sembla s'évanouir et disparaître à jamais. Un voile de tristesse couvrit le monde et d'é- paisses ténèbres obscurcirent le ciel vers lequel l'homme n'osait plus lever les yeux. Les rapports d'amitié entre Dieu et l'homme étaient rompus et le tonnerre de la colère divine grondait dans les nues.

Ou'allait-il se passer ? Dieu anéantirait-il son œuvre et briserait-il l'homme coupable comme un vase de terre ? Lui refuserait-il son pardon et l'abandonnerait-il à son triste sort, le chassant pour toujours de devant sa face et le condamnant à une expiation éternelle?

La Majesté divine semblait réclamer une pa- reille punition. L'outrage était si direct et si ré- fléchi ! L'homme connaissait la grandeur et la souveraineté de Dieu ; il savait qu'il est le prin- cipe absolu de toutes choses, que ses droits sont éternels et imprescriptibles, que tout honneur, toute louange, toute adoration et toute gloire lui sont dûs au ciel et sur la terre, et qu'on ne peut impunément manquer aux devoirs essentiels que toute créature est tenue de lui rendre. Après

DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 53

un semblable outrage, ne convenait-il pas à la dignité de Dieu de châtier irrévocablement le coupable ?

La Puissance divine, de son côté, voyait son œuvre la plus belle détruite par l'inlidélité de l'homme. Elle avait rassemblé dans cet être pri- vilégié les beautés disséminées dans le reste de la création et elle y avait déposé des dons qui étaient comme un rayonnement des perfections de Dieu. Son œuvre, tout à coup défigurée par le péché, faisait de l'homme un être méprisant tous les dons qu'il avait reçus, méconnaissant sa propre grandeur et détruisant pour jamais sa beauté primitive. La Puissance divine ne devait- elle pas, dès lors, s'exercer de nouveau sur l'œuvre de ses mains pour, cette fois, la réduire en une perpétuelle et douloureuse servitude?

La Sainteté divine, à son tour, profondément humiliée par une aussi grande infidélité, exigeait une terrible condamnation. L'homme était le seul être de la création dans lequel elle avait établi sa demeure ; seul à n'être pas inconscient, il connaissait la Sainteté infinie de Celui qui lui avait donné l'existence, il portait en lui son image, il participait, par son innocence, aux vertus du Très-Haut, et sa pureté en faisait un temple le Seigneur aimait à demeurer. Pou- vait-on méconnaître tant de bienfaits et abu-

J4 Oli JlisUS DANS SON KTAT DE VICTIME

ser de tant de grâces, sans en être puni pour toujours?

Mais ce qui, en Dieu, réclamait plus impérieu- sement le châtiment, c'était la Justice qui se dressait avec indignation devant l'ottense incon- cevable de l'homme prévaricateur. Il avait été prévenu, il connaissait le précepte formel et il en avait mesuré toute la gravité, il savait quelles seraient les conséquences de son obéissance ou de sa désobéissance. Si, après cela, il péchait, il assumait toute la responsabilité de sa faute et il se condamnait lui-même au châtiment. La Justice divine ne se devait-elle pas à elle-même de ne point se laisser toucher par aucune con- sidération et d'exiger une condamnation sans rémission ?

A ces revendications justifiées de la Justice, la Sagesse divine apportait son trop éloquent appui. Il y avait eu un antécédent : les anges, au ciel, avaient aussi, un jour, transgressé les ordres de Dieu et ils avaient été punis inexora- blement ; des hauteurs de l'Eden et sur le point de jouir de la vision béatifique, ils avaient été plongés dans les abîmes de l'enfer. Pourquoi traiter l'homme autrement que l'ange, et ne pas l'associer à la damnation éternelle de ce dernier, puisque l'un comme l'autre ils ont refusé d'obéir et ont mérité le même châtiment ?

DKCRET KTERNEL DE LA RÉDEMPTION 55

Quelle coalition terrible et puissante contre l'homme pécheur ! Comment vraiment pourra- t-il échapper à la condamnation qu'il a si juste- ment méritée et que tout en Dieu semble devoir lui infliger ? Il ne restait plus qu'une espérance, et cette espérance sortira victorieuse du conflit.

La Miséricorde intervint alors et, sans porter préjudice aux droits des autres perfections di- vines, s'interposa entre elles et le coupable. Fai- sant appel à tout ce qu'il y a de bonté, de charité et de tendresse en Dieu, elle plaida la commisé- ration et le pardon.

La Majesté outragée pourrait recevoir une juste réparation* ; la Puissance humiliée pourrait voir son oeuvre réhabilitée - ; la Sainteté souillée se- rait rétablie^ ; la Justice off^ensée serait apaisée * ;

- « Autant sa majesté est élevée, autant est grande sa misé- ricorde. » EccLi., n, 23.

2 « La toute-puissance de Dieu se manifeste surtout en par- donnant et en exerçant sa miséricorde, parce que Dieu montre par sa souveraine puissance en remettant librement les pé- chés. Par sa miséricorde et son pardon, Dieu met les hommes en participation du bien infini, qui est \effet le plus élevé de sa puissance. » S. Thom., I p., q. 25, a. 3, ad 3.

3 « Toute la plénitude de la divinité habite corporellement en lui... Il a plu à Dieu de réconcilier par lui toutes choses avec lui-même. » Col., n, 9 ; i, 20.

■^ « Toute œuvre de justice divine, selon Saint Thomas, pré- suppose toujours une œuvre de miséricorde et se fonde sur elle » (I p., q. 21, a. 4). 11 montre ailleurs que la miséricorde l'emporte sur la justice, lorsqu'il dit : « En vertu de sa bonté

56 DE JÉSUS DANS SON KTAT DK VICTIME

et la Sagesse elle-même trouverait dans son sein une satisfaction due à la Divinité '.

Continuant son plaidoyer, la Miséricorde se demandait qu'est-ce qui pourrait bien empêcher Dieu d'aiiuer les hommes plus que les anges. N'était-il pas libre de prodiguer ses dons à qui il lui plaît ^ ? Il n'avait agi par aucune influence, autre que son cœur, pour créer l'homme ; pour- quoi tiendrait-il compte d'une considération quelconque pour lui pardonner et le sauver ? L'offense était grande sans doute, mais la Misé- ricorde n'en serait que plus éclatante ; il y aurait plus de condescendance et plus d'amour à par- donner un coupable qui ne le méritait à aucun titre; la bonté, la magnanimité et la sublimité des perfections divines apparaîtraient toutes lu- mineuses dans cette réhabilitation de l'humanité qui pourrait ainsi rendre à Dieu la gloire pour laquelle elle avait été créée ^.

infinie, la miséricorde et le pardon sont plus propres à Dieu que le châtiment ; car la miséricorde et le pardon lui convien- nent en eux-mêmes, tandis qu'il ne nous punit qu'en raison de nos péchés. » S. Thom., II II, q. 21, a. 2.

* « C'est dans le Christ que nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés, selon les richesses de sa grâce, qui a surabondé en nous, en toute sagesse. » Eph., i, 7, 8.

- « Il fait miséricorde à qui il veut. » Rom., ix, 18.

3 Quoiqu'il ne faille pas trop scruter les secrets de la Sagesse et de la Miséricorde de Dieu lequel est libre en toutes ses actions d'une liberté essentielle et éternelle, dont la conception

DÉCRET ÉTERNEL DE LA REDEMPTIOiN 5"/

Admirable harmonie des perfections infinies en Dieu, elles vont toutes concourir à l'emploi du moyen suggéré par la Miséricorde pour sau- ver les hommes. Comme tout doit être infini et parfait dans la satisfaction à oflFrir à Dieu pour en obtenir son pardon plénier, c'est la Divinité elle-même qui devra faire tous les frais de la ré- demption du genre humain. Le Sauveur sera une des t»-^is Personnes de la Très Sainte Trinité '.

échappe à nos investigations il n'est pas sans intérêt de no- ter ici l'explication que donne l'Ange de l'Ecole de la perte irré- médiable des mauvais anges aussitôt après leur chute. « Le péché, dit-il, étant pour l'ange ce que la mort est pour les hom- mes, les bons anges ont été confirmés dans le bien aussitôt qu'ils ont adhéré à la justice divine, et les mauvais anges sont restés obstinément fixés dans le mal. La perception de l'ange diffère de la perception de l'homme, en ce que l'ange perçoit sans se mouvoir par le moyen de son entendement, comme nous percevons les premiers principes qui sont dans notre es- prit ; tandis que dans l'homme c'est la raison qui perçoit discur- sivement en allant d'une chose à une autre. C'est ce qui fait que sa volonté est mobile, tandis que la volonté de l'ange est fixe et immobile dans sa détermination. Une fois sa résolution arrêtée, // devient immuable. Pour cette raison on a coutume de dire que l'homme peut faire usage de son libre arbitre pour le bien ou pour le mal, avant qu'il ait fait son choix comme après ; mais que le libre arbitre de l'ange n'a cette flexibilité qu'avant sa détermination, et qu'il ne l'a plus ensuite. H'oii, les mauvais anges, en péchant, sont tombés pour jamais dans le mai. » S. Thom., I p., q. 64, a. 2.

' Dans le deuxième volume de cet ouvrage nous avons indi- qué quelques-uns des motifs pour lesquels c'est la deuxième Personne de la Très Sainte Trinité qui s'est incarnée. Voir Chapitre I, art. 6, p. 102 et io3.

58 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

Il quittera le sein de Dieu et s'unira à la nature humaine ' ; mais portant en lui-même le carac- tère des pécheurs qu'il aura mission de sauver, il apparaîtra comme une véritable victime et il sera voué à l'immolation -.

Œuvre de majesté divine, de puissance su- prême, de sainteté infinie, de justice adorable et de sagesse éternelle, l'Incarnation du Verbe et la Rédemption sont le triomphe sublime de la Miséricorde influençant, en quelque sorte, l'Etre divin tout entier, afin de l'incliner au pardon de l'humanité et d'associer toutes ses perfections infinies dans l'accomplissement du grand et inef- fable Mvstère de l'éternelle Charité ^.

* « En toutes choses il a être rendu semblable à ses frères, pour devenir auprès de Dieu pontife miséricordieux et fidèle, pour expier les péchés du peuple. » Hebr., ii, 17.

^ « Il a efifacé l'acte qui s'élevait contre nous par ses décrets, qui nous était contraire, et il l'a mis de côté, en le clouant à la croix. » Col., n, 14.

3 Saint Thomas, à la suite de Saint Jean Damascène, dit : « Le mystère de l'Incarnation montre tout à la fois la bonté, la sagesse, la justice ou la vertu de Dieu. Sa bonté, parce qu'il n'a pas dédaigné la faiblesse de sa propre créature ; sa justice, parce qu'après la défaite de l'homme, il n'a pas voulu laisser vaincre le tyran par un autre que par l'homme lui-même, et qu'il ne l'a pas délivré de la mort par la violence ; sa sagesse, parce qu'il a trouvé le moyen le plus convenable d'acquitter une dette du plus grand prix ; sa puissance ou sa vertu infinie, parce qu'il n'y a rien de plus grand qu'un Dieu fait homme. » S. Thom., III p., q. 1, a. 1.

DÉCRET lÎTEKNEI, DE LA REDEMITION ^9

Nous verrons plus loin tout ce qu'il y a d'amour dans ce don incomparable du Fils de Dieu tait à la terre, mais nous en savons déjà assez pour confesser que nous avons été aimés d'une ma- nière mystérieuse et unique par ce Dieu si bon et si miséricordieux', que nous avons pourtant si mal servi et tant de fois ofténsé. En toute vérité, il nous est impossible de comprendre pourquoi Dieu s'est montré si condescendant et si libéral à notre égard. Nous n'avons eu d'autre droit à sortir du néant que sa volonté adorable ; après l'avoir offensé, nous méritions un sévère et éter- nel châtiment ; rien ne l'obligeait à nous par- donner, pas même une simple raison de conve- nance ; mais surtout, voulant user envers nous de miséricorde, il le pouvait faire de mille autres manières, sans aller jusqu'à ces excès divins d'amour et de bonté, qui le poussèrent à nous livrer son propre Fils et à en faire la Victime pour nos péchés ^.

' « Dieu a tant aimé le inonde qu'il a donné son Fils unique, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » Jean, ni, 16.

« Dieu qui est riche eu miséricorde à cause de Yamour ex- trême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie dans le Christ. » Eph., 11, 4, 5.

- Quand l'Apôtre dit : « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous » (Rom., vni, 32), il ne fait que compléter la pensée de la note précédente. En effet, c'est

6o DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

Ici, nous perdons le sens des choses, nous nous trouvons en face d'un mystère impéné- trable ', nous sommes forcés de nous écrier com- bien le Seigneur est grand *^, que lui seul fait de grandes choses \ que la terre est pleine de sa Miséricorde ' et qu'éternellement nous en chan- terons les grandeurs et les gloires : rr Misericor- dias Domini in asternum cantabo •. »

Xantour qui a inspiré le Père de nous donner son Fils et il ne nous l'a donné que pour le sacrifier et permettre en même temps au Fils de pousser la charité jusqu'à s'immoler lui- même. Saint Thomas développe cette pensée, quand il dit que « Dieu le Père a livré le Christ à la passion sous trois rapports : jo Selon que par sa volonté éternelle il a ^réordonné la pas- sion du Christ pour la délivrance du genre humain, d'après ces paroles du prophète (Is., Liir, 6) : « Dieu a placé sur lui l'iniquité de nous tous ». Selon qu'il lui a inspiré la volonté de souffrir pour nous, en mettant en lui la charité ; c'est pourquoi le pro- phète ajoute : « Il a été offert, parce qu'il l'a voulu ». 3" En ne le protégeant pas contre les souffrances, mais en l'exposant à ses persécuteurs. D'où il est dit (Matth., xxvii, 46) que le Christ étant en croix s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné ? » ce qui signifie qu'il l'avait exposé à la puis- sance de ses persécuteurs. » S. Thom., III p., q. 47, a. 3.

* « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! » Rom., xi, i?t.

- « Le Seigneur est grand et sa sagesse n'a point de bornes. »

Ps. CXLVI, 5.

3 « Lui seul fait de grands prodiges, car sa miséricorde est éternelle. » Ps. cxxxv, 4.

^ Ps. XXXII, 5 ; cxviii, 64.

s Ps. LXXXVIII, 2.

DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 6l

IV. Epuisement de la Puissance

et de la Bonté de Dieu,

dans le Mystère de l'Incarnatiop

et de la Rédemption

Nous employons une expression qui peut pa- raître un peu osée, en disant que, dans ce Mys- tère, Dieu a pour ainsi dire épuisé sa Puissance et sa Bonté ; cependant cette expression, qui rend bien notre pensée, est amplement justifiée, et nous allons l'expliquer. Nous ne pouvons naturellement vouloir dire qu'il peut y avoir des limites imposées à la Puissance comme à la Bonté divines, en ce sens que la source de ces deux perfections puisse être jamais tarie, ou que dans l'ordre de la nature et de la grâce il y ait des limites qu'elles ne puissent franchir ; mais quand il s'agit de Mystères aussi élevés qui prennent naissance dans l'essence divine, il y a de ces sublimités ineffables qui ne peuvent être dépassées. C'est ainsi que dans la Très Sainte Trinité, le principe du Père, la génération du Verbe et la procession du Saint-Esprit sont des mystères éternels qui ne peuvent être ni plus élevés ni plus parfaits. Bien plus, ces opérations substantielles de l'essence divine sont tellement

62 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

éternelles et nécessaires, qu'elles ne peuvent pas ne pas être, et en ce sens elles atteignent une limite qui est l'eft'et de leur perfection infînie. Quelque chose d'approchant se produit dans le Mystère de l'Incarnation du Verbe.

Le Verbe, en efFet, est l'image adéquate et parfaite du Père ; il n'est rien de plus, mais il est tout ce qu'est le Père. C'est en se contem- plant en lui-même, dans la perfection suprême de son Etre divin, que le Père engendre son Fils, qui est cette connaissance parfaite de son essence ^ De même que Dieu ne peut pas ne pas être, il ne peut pas davantage ne pas se con- naître ; et se connaissant, il doit nécessairement se connaître parfaitement dans toutes ses perfec- tions infinies. Il n'y a rien au-delà, et quand le Père, dans les clartés éblouissantes de cette con- templation de son Etre, engendre son Fils, sa puissance d'intelligence et de génération divines atteint les limites de l'infini ^. Son Verbe devient

' « En Dieu, le comprendre est la substance même de son entendement. En conséquence, le Verbe qui en procède est de même nature et il est substantiel comme le principe qui le pro- duit. » S. Tho.m., I p., q. 27, a. 2, ad 2.

"^ C'est ce qui fait dire à Saint Thomas : « Il ne peut y avoir en Dieu qu'M/;e seule procession dans l'intelligence, parce que son acte de connaître est un, simple et parfait, puisqu'en se connaissant lui-même il connaît tous les êtres. Et ainsi une seule procession du Verbe est possible en Dieu. » S. Thom., Contr, Gent., L. 4, c. 26,

DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 63

le terme de sa toute-puissance ; terme égal au principe d'où il émane, toute-puissance finale parce qu'elle est la toute-puissance absolue.

Or, de même que Dieu ne peut produire rien de plus parfait que son Verbe, il ne peut non plus nous donner rien de plus grand, de plus saint, de plus divin que son Fils. S'il s'agissait de multiplier ses grâces, il le pourrait faire à l'infini, la source n'en pouvant jamais être tarie. Egalement, s'il était question de trouver un sauveur parmi les créatures angéliques ou hu- maines, il pourrait indéfiniment en faire surgir de plus parfaits, sans épuiser jamais sa puis- sance d'en produire de nouveaux. Mais en don- nant son propre Fils et en l'offrant à l'humanité pour la racheter, il atteint les dernières limites de sa toute-puissance, au point qu'il ne peut faire davantage. Il n'y a qu'un Verbe divin, qu'un Fils de Dieu éternellement engendré, qu'une image substantielle du Père, qu'une seconde Personne de la Très Sainte Trinité : et c'est Celui que Dieu nous livre et qu'il sacrifie pour nous sauver! Son Fils adorable est à nous comme il est à lui, il en fait notre Victime et nous pouvons en disposer ; sa puissance infinie a opéré cette merveille, que la créature soit maîtresse de son Créateur.

Si le Verbe de Dieu est le terme de la toute-

64 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

puissance divine, il l'est aussi de son amour. Pour les mêmes raisons pour lesquelles le Père se voit parfaitement en son Fils, il s'aime infi- niment en lui, l'amour étajit aussi nécessaire en Dieu que la connaissance. Le Verbe devient ainsi l'objet des éternelles complaisances du Père, en même temps que le \'erbe, égal en toutes choses au Père, aime en soi-même le Père qui est son principe ; amour mutuel, d'où procède le Saint-Esprit. Cet amour néanmoins, selon notre manière de concevoir les choses, et quoique tout soit éternel et simultané en Dieu, prend naissance d'abord dans la Personne du Verbe, puisque c'est en se contemplant que le Père engendre son Fils et qu'il s'aime en lui. Le Père est pour ainsi dire le principe de l'amour et le Fils en est comme le réceptacle.

Quand Dieu envoie son Verbe à l'humanité pour la sauver, il lui donne la source même de l'amour éternel ; il épuise sa Bonté, car non seulement il ne peut être plus miséricordieux et plus aimant, inais encore, tout en possédant des trésors infinis de puissance et de bonté, il ne peut donner rien de plus. Et c'est en toute vérité qu'il peut nous dire : « Qu'ai-je pu faire pour vous, et que je n'aie point fait ? ' »

DÉCRET ÉTKRNKL DE LA RÉDEMPTION 65

Comme ces considérations grandissent et élè- vent le mystère de l'Incarnation du Verbe ! Comme la Miséricorde qui nous a valu notre Sauveur, est sublime et mystérieusement ado- rable ! Comme notre divine Victime acquiert une valeur incomparable lorsque l'on considère que Dieu ne pouvait littéralement faire plus pour nous qu'il n'a fait, et que c'est lui-même, dans la Personne de son V^erbe, qui s'est constitué l'Hostie de notre suprême Sacrifice ! En réflé- chissant davantage à ces vérités, vivons de re- connaissance et d'amour, et attachons-nous par toutes les fibres de notre être à ce Jésus qui s'est fait notre Victime, pour qu'à notre tour nous nous fassions victimes avec lui.

V. Mystère d'amour dans la Charité

avec laquelle Dieu donne son pils

en Victime

Ce qui frappe le plus dans le mystère de l'In- carnation et de la Rédemption, c'est l'amour dont ce mystère est la manifestation et la preuve la plus sublime que Dieu puisse en donner aux hommes '. Tout est adorable et infiniment parfait

* « L'amour de Dieu s'est manifesté parmi nous, en ce que Dieu a envoyé son Fils dans le monde, afin que nous vivions par lui. » I Jean, iv, 9.

66 DE JÉSUS DANS SON KTAT DE VICTIME

dans les œuvres de Dieu ; mais rien ne peut et ne pourra jamais dépasser les grandeurs et la perfection de l'acte par lequel le Verbe de Dieu s'est uni à la nature humaine et s'est constitué Victime d'expiation à la place du genre humain. Dans cette œuvre sublime, résumé de toutes les merveilles de Dieu, toutes les perfections di- vines ont, pour ainsi dire, un rôle à jouer, la Charité, qui est l'essence même de Dieu, ressort ineftablement, au point que ce mystère est à proprement parler le mystère de l'amour de Dieu pour l'homme'. Voyons les caractères les plus frappants de cet amour éternel dans le don inestimable de notre adorable Victime.

Pour le bien comprendre, il nous faut consi- dérer l'humanité dans l'état l'avait réduite le péché. Par sa désobéissance à son Créateur, l'homme avait perdu l'innocence dans laquelle il avait été créé ; sa beauté surnaturelle s'était éclipsée, l'image de Dieu qu'il portait dans son âme avait été horriblement défigurée, l'amitié divine qui faisait sa paix et son bonheur avait

« Il ne se peut imaginer de preuve plus évidente de l'amour de Dieu pour nous que de voir le Créateur de toutes choses se faire créature ; notre Seigneur et Maître devenir notre frère ; le Fils de Dieu naître Fils de l'homme ; Dieu aimer le monde à cet excès qu'il lui donne son Unique. Et voilà ce qui, bien con- sidéré, peut allumer en nous comme un incendie d'amour pour Dieu. » S. Thom., In exp. Symboli Apost. inter Opuscules.

DÉCRET KTKRNF.I. DK r.A RKDKMPTION (>7

déserté son cœur et, à la place de la béatitude dont la créature pure et innocente jouissait dans le paradis terrestre, une effroyable malédiction pesait sur la créature pécheresse.

Mais l'homme prévaricateur n'avait pas fait que des pertes ; en péchant, il avait ouvert la porte à tous les maux et il se vit aussitôt en- vahir par toutes les misères à la fois. Un voile de profonde et insondable tristesse s'étendit sur lui : il vit tout ce qu'il avait perdu par sa faute, et pour une satisfaction d'un moment : il comprit l'étendue immense de son irréparable malheur; il se sentit impitoyablement rejeté de Dieu : il se vit voué éternellement à la malédiction de Celui qui l'avait tant comblé et qui l'avait destiné à jouir de lui dans une félicité sans lin. Il se pro- duisit alors dans son âme des déchirements in- concevables : son intelligence, qui auparavant était noyée dans la lumière, s'obscurcit et n'en- trevit plus la vérité que dans les ténèbres et comme à tâtons ; son cœur, jusque-là si profon- dément paisible dans la possession de son Dieu, ressentit les chocs violents de la concupiscence que le péché avait déchaînée ; sa volonté, si unie à celle de son Créateur, ne connut plus la recti- tude et la sagesse, mais elle se trouva sans vi- gueur et sans fixité en face des penchants viciés de sa nature corrompue. L'harmonie qui avai^

68 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

existé entre le corps et l'esprit fut violemment rompue, et les guerres intestines firent irruption dans cet admirable composé humain que Dieu avait fait tout de concorde et de pureté.

Sous le poids de tant de malheurs réunis, en face d'une faute qu'il n'était plus en son pouvoir de réparer, dans la perspective d'une éternité de tourments et, par-dessus tout, devant le châti- ment effroyable de la séparation de son Dieu, vers lequel pourtant les besoins les plus intimes de son âme ne cessaient de le porter impérieu- sement, l'homme pécheur était accablé de re- mords et de regrets ; il sentait le désespoir à la porte de son âme, et il en aurait été la proie si la Miséricorde divine n'eût fait briller un rayon d'espérance au milieu de cette tourmente in- définissable soulevée par le premier péché de l'humanité.

Dieu, dont les secrets sont impénétrables et qui prodigue ses dons à qui il veut, eut com- passion d'une misère aussi navrante ; il se rap- pela la prédilection qu'il avait eue pour l'homme parmi tous les autres êtres de la création ; il vit sa propre image dans son âme, et il ne voulut point l'y laisser défigurée à jamais ; il daigna se laisser toucher par le malheur de celui qu'à l'ori- gine il avait résolu de faire si grand dans sa gloire et, par un mouvement adorable de son

DÉCRE1 ÉTKKNEL DK I-A RÉDEMPTION (J9

éternelle charité, il prit en pitié cette humanité coupable que sa Justice se préparait à frapper irrévocablement.

Qu'il est sublime et touchant cet amour de compassion divine se penchant sur l'humanité déchue, pour lui faire entendre des paroles d'es- pérance et la faire encore tressaillir de bonheur au souffle de la miséricorde infinie ' !

Mais pour être efficace, cette compassion appe- lait un autre amour, l'amour de pardon. L'homme pécheur ne pouvait être réhabilité et reconquérir ses droits à la couronne qu'il avait volontaire- ment perdue, que s'il était pardonné et lavé de

' Paiini les motifs de l'Incarnation pour porter l'homme au bien, énumérés par l'Ange de l'Ecole, il en est deux relatifs à l'espérance et au bonheur : « L.'espérance est par même plus vive. Aussi, Saint Augustin dit-il (De Trin., L. i3, c. lo) : « Rien n'a été plus nécessaire pour exciter notre espérance que de nous démontrer combien Dieu nous aimait ». Et qui pouvait nous prouver plus manifestement cet amour que le Fils de Dieu en daignant s'unir i) notre nature? » « La pleine participation de la divinité, qui est la véritable béatitude de l'homme et la fin de la vie humaine, nous a été conférée par l'humanité du Christ. Car, d'après Saint Augustin, Dieu s'est fait homme pour que l'homme devînt Dieu. » S. Thom., III p., q. i, a. 2.

Dans sa Somme contre les Gentils, il dit encore : « Il était très convenable que Dieu prît la nature humaine pour relever Yespérance de l'homme en lui faisant attendre la félicité. Aussi les hommes ont-ils commencé, après l'Incarnation du Christ, à aspirer plus vivement au bonheur des deux. » S. Thom., Contr. Geni^ h. 4, c 54.

70 OK JESUS UANS SON li TAÏ DE VICTIME

ses souillures ; et c'est ici que se manifeste avec plus d'éclat l'infinie bonté à son égard.

Le péché avait constitué une offense grave à Dieu, qui appelait nécessairement une répara- tion. Dieu ne pouvait pardonner à l'homme pure- ment et simplement, et le traiter ensuite comme s'il n'avait jamais péché. Sa désobéissance lui avait attiré un châtiment, et un châtiment éter- nel; l'Amour pouvait bien atténuer ce châtiment, mais la Justice, qui conservait ses droits, récla- mait le maintien d'une réparation efficace ; à ce prix seulement, peine cesserait d'être éternelle et, après l'expiation voulue, l'homme purifié et ré- généré rentrerait dans l'amitié de son Dieu et re- prendrait sa place dans ses destinées éternelles '.

Mais cette réparation digne de Dieu, cette ex- piation capable de faire disparaître la trace du péché, il n'était pas au pouvoir de l'homme de l'offrir ; et si Dieu voulait à tout prix pardonner au coupable, il fallait qu'il se chargeât de réparer à sa place. L'Amour opéra cette divine merveille,

1 « Dieu le Père a livré le Christ en lui inspirant la volonté de souffrir pour nous. Ce qui montre la sévérité de Dieu qui n'a f)as voulu pardonner le péché sans la peine, ce que l'Apôtre exprime en disant : « Il n'a pas épargné son propre Fils » ; et ce qui prouve aussi sa bonté, en ce que, comme l'homme ne pouvait satisfaire suffisamment pour une peine qu'il souffrirait lui-même, il lui a donné quelqu'un pour satisfaire à sa place, et c'est ce que Saint Paul a désigné en ajoutant : « Il l'a livré pour nous tous. » S. Tho.m., III p., q. 47, a. 3, ad 1.

DÉCRET ETERNEL DE I.A REDEMPTIOK 71

et en même temps que Dieu leva le bras pour bénir et pour absoudre, il décréta l'Incarnation du Verbe et il choisit son Fils pour en faire la Victime de l'humanité ^ A partir de ce moment, le salut du genre humain fut assuré ; l'homme aurait à souffrir, car il devait associer sa pé- nitence à l'expiation de son Sauveur-, mais le

' « Dieu a fait éclater son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous. » Rom., v, 8, 9.

■^ « Mes bien-aimés, ne soyez pas surpris du feu ardent qui sert à vous éprouver, comme s'il vous aiiivait quelque chose d'étrange ; mais, paixe que vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que lorsque sa gloire sera mani- festée, vous soyez aussi dans la joîe et dans l'allégresse. » I Pierre, iv, 12, i3.

« En toutes choses nous souffrons la tnbulation, portant tou- jours dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre corps. » II Cor., iv, 8, 10.

« Je complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ. » Col., i, 24.

Saint Thomas, de son côté, dit que quoique nous ayons été délivrés de la peine du péché par la passion du Christ, nous ne sommes pas pour cela exemptés de souffrir, mais au contraire tenus de ressembler par la souffrance à Celui qui est mort pour nous. « La satisfaction du Christ a en nous son effet, en tant que nous sommes incorporés à lui, comme les membres le sont à la tête. Or, les inembres doivent être conformes à la tête. C'est pourquoi, comme le Christ a eu d'abord la grâce dans son âme avec la passibilité du corps et qu'il est parvenu par sa passion à la gloire de l'immortalité ; de même, nous qui sommes ses membres, nous sommes délivrés par sa passion de toutes les peines que nous avons méritées, de manière cependant que nous recevons d'abord dans notre âme l'esprit d'adoption des enfants de Dieu par lequel nous avons droit à l'héritage de la gloire im-

72 UE JÉSUS OA.NS SON KTAT DE VICIIME

ciel ne lui serait pas irrévocablement terme et un jour, dans la gloire, il pourrait chanter les louanges et les miséricordes de l'Agneau immolé pour les péchés du monde '.

Une fois pardonné, l'honmie devint l'objet d'un amour tout de bienveillance de la part de Dieu. 11 l'avait trop aimé, en lui donnant son Fils, pour pouvoir, après un tel don, mettre des bornes à son amour. Aussi, aima-t-il l'homme d'un amour nouveau, inconnu jusque-là. L'homme purifié et pardonné lui apparaissait comme une création renouvelée ; il retrouvait en lui, après son par- don, tout ce que le péché en avait soustrait et

mortelle, tout en conservant notre corps passible et inortel ; puis, afirès que nous sommes devenus semblables à la pas- sion et à la mort du Christ, nous arrivons à la gloire immor- telle, d'après ces paroles de Saint Paul (Rom., vni, 17): « Si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers: héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, pourvu toutefois que nous souffrions avec lui, afin d'être glorifiés avec lui. » S. Thom., III p., q. 49, a. 3, ad 3.

' « Si Dieu, dit encore Saint Thomas, eût réhabilité l'homme par sa seule volonté et sa seule puissance, l'ordre de la justice divine, qui exige une satisfaction pour le péché, ne serait pas gardé. Mais Dieu ne peut être sujet de satisfaction ni de mérite, car cela n'appartient qu'à un être soumis à un autre. Il a donc fallu qu'i/M Dieu se soit fait homme, afin qu'il pût tout à la fois et réhabiliter et satisfaire. Et c'est cette cause de l'Incarnation di\'ine qu'assigne l'Apôtre dans son épître à Tim. (1, i5) : « Jésus- Christ est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs. » S. Thom., Op. 2, c. 21 3.

DECRET ETERNEL DE I.A REDEMPTION 7.>

détruit' ; et il l'aima comme un naufragé que l'on vient d'arracher à une mort certaine, comme un fils perdu et retrouvé. Il lui rendit tous ses droits reconquis et le traita presque comme s'il n'en avait jamais été offensé.

Connaissant les suites funestes du péché dans l'âme humaine, Dieu mit, en outre, sur la route des hommes cheminant vers le ciel des secours nombreux et variés, pour leur permettre de faire face à leurs ennemis du dehors et du dedans. 11 en trouva la source dans la divine Victime même qu'il leur avait donnée, et par les mérites infinis de laquelle l'humanité tout entière serait assistée et sanctifiée dans le temps et dans l'éternité -'.

' « II a été nécessaire au genre humain que Dieu se fît homme pour démontrer la dignité de la nature humaine, afin qu'ainsi l'homme ne fût soumis ni aux dénions ni aux choses corporelles. » S. Thom., Op. 2, c. 2i3.

- « L'œuvre de l'Incarnation, dit le même saint Docteur, fait disparaître les obstacles qui empêchent l'homme d'arriver à la félicité. Puisque la parfaite félicité de l'homme consiste uniquement dans la jouissance de Dieu, t|uiconque s'attache aux êtres créés inférieurs à Dieu est finalement et de toute né- cessité exclu de la participation à la véritable félicité. L'homme pouvait être contraint à s'attacher, comme à sa fin, aux êtres qui sont inférieurs à Dieu, parce qu'il ignorait la dignité de sa nature. Dieu a donc fait ressortir très convenablement cette dignité de l'homme qui consiste en ce qu'il doit goûter le bonheur dans la vision immédiate de Dieu, en prenant lui- même immédiatement la nature humaine. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 34.

74 1>E JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

A ces trois amours de compassion, de pardon et de bienveillance, il en faut ajouter un qua- trième qui existe éminemment en Dieu de toute éternité à l'égard de son Verbe et qui ne fit que se prolonger en quelque sorte dans l'humanité, lorsque fut porté le décret de l'Incarnation : l'amour de complaisance. Le Verbe, en s'incar- nant, emporta avec Lui toutes les divines et ineffables complaisances dont II était l'objet de toute éternité', et II en fit participer son Huma- nité sainte, puisque en s'incarnant II l'éleva à la dignité de sa Personne divine. Ces deux amours en Dieu, celui qu'il porte à son Fils éternelle- ment engendré et celui qu'il a pour son Fils incarné dans le temps, se confondent dans une tnême ineffabilité divine-. Mais à cause de la na- ture humaine que nous avons de commun avec celle du Verbe fait chair, il rejaillit sur nous quelque chose de cet amour de complaisance que Dieu le Père porte à son Fils '.

L'humanité lui devient chère parce que son Verbe en a fait son épouse et qu'il se l'est unie

* « Père, vous m'avez aimé avant la constitution du monde. » Jean, xvii, 24.

2 « Voici mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu. » Matth., III, 17 ; XVII, 5.

3 « Vous les avez aimés, comme vous m'avez aimé... Je leur ai fait connaître votre nom, afin que Yamour dont vous m'avez aimé soit en eux. » Jean, xvii, 23, 26.

DÉCRET ÉTERNEL DE l.A REDEMPTION "/O

indissolublement '. Partout il y a la nature humaine, cette vue évoque en Dieu le Père la pensée de son Fils, et il se sent porté à l'aimer avec plus d'ardeur et de tendresse -. C'est ce qui explique que Dieu ait fait pour l'homme des folies divines et qu'il n'ait plus su mettre de bornes à ses bontés, à ses miséricordes et à ses tendresses \

Le cœur du Fils étant à l'unisson du cœur du Père, Jésus, notre divine Victime, nous a éga- lement aimés dès l'origine et nous aimera éter- nellement d'un amour dont un Dieu seul est capable. En même temps et comme son divin

' « Dieu aime plus la nalnre humaine cniiobllf jyar son Verbe dans la personne du Christ que tous les anges, et elle est en effet meilleure l>ar suite de cette union. >> S. Tho.m., 1 p., q. 20, a. 4, ad 2.

■^ If Dieu nous a rendus agréables à ses yeux en son FUs bien-aimé. » Eph., i, 6.

« Rendons grâces à Dieu le Père qui nous a transférés dans le royaume du Fils de sa dilection. » Col., i, i2, i3.

3 Saint Thomas emploie une expression heureuse pour mon- trer les liens qui, depuis l'Incarnation, unissent étroitement et amoureusement Dieu à l'humanité. « Dieu, dit-il, voulant nous provoquer à l'aimer, a de tous les moyens employé le plus effi- cace quand son Verbe, par qui tout a été fait, a épousé notre nature pour la réparer : tellement qu'il fut à la fois Dieu comme son Père et homme comme nous... Il y a dans l'alliance de parenté que Dieu contracte avec l'homme pour le salut de l'homme, la démonstration la plus palpable de son amour pour l'homme. » S. Tho.m., Op. 3, c. 5.

yfi DE JÉSUS DANS SON ÉTAl DE VICl IME

Père II a eu compassion de nous, Il nous a par- donnés, Il nous a comblés de ses bienfaits ; et s'étant plus directement rapproché de nous. Il a poussé la condescendance jusqu'à daigner ha- biter en nous, y établir sa demeure et y prendre ses complaisances. Il nous a même nourris de sa propre chair, Il nous a inoculé son sang, Il nous a unis étroitement à Lui et, un jour. Il con- sommera cette union dans l'unité de l'éternelle béatitude.

Gomment toute mystérieuse que soit cette vérité ne point nous écrier avec l'Eglise dans sa liturgie : « O heureuse faute, qui nous a mérité un tel Sauveur ! » qui a porté Dieu à nous don- ner son Fils et à en faire notre adorable et éter- nelle Victime !

A Jésus, Victime éternelle

O Jésus, mon adorable et divine Victime,

que je contemple éternellement engendré

dans le sein du Père,

objet ine^able de ses complaisances infinies,

et voué, par amour pour nous,

au rachat de l'humanité coupable ;

je Vous adore et je Vous aime

dans l'état de créature et d'hostie

que Vous avez daigné prendre dans le temps.

Vous êtes la Bonté toute de tendresse

qui a voulu se livrer aux hommes,

pour se faire leur rançon !

Vous êtes la Miséricorde infinie

qui a su pardonner avec largesse au pécheur

et le soustraire aux coups de l'inexorable Justice!

Vous êtes l'incommensurable Charité

qui a fait de l'Eternel une Victime

constituée pour le sacrifice et l'immolation !

"Mystère insondable des secrets divins !

Sagesse infinie promulguant un décret

d'éternel amour !

Amour, louange et gloire au divin Libérateur,

au miséricordieux Sauveur de l'humanité !

CHAPITRE DEUXIÈME

Du mode dctermîné et de la fîp précise de rincarnatîop

CHAPITRE DEUXIEME

Du mode déterminé et de la fii> précise de rincarnatiôi?

c C'est lui que Dieu avait destiné à être une victime de ppopîtiation. ■>

Rom.. III, 25.

Nous venons de considérer le mystère de l'In- carnation du Verbe, dans le décret éternel qui en avait été porté au sein de l'adorable et Très Sainte Trinité. Il était non seulement convenable mais encore utile à notre instruction, de re- monter ainsi à l'origine de notre Rédemption et de voir se dérouler, en quelque sorte, en Dieu même, l'histoire de l'humanité dans sa création, dans sa chute et dans sa réhabilitation. Après avoir vu le rôle adorable que Jésus, le Verbe incarné, a joué dans ce grand drame de préva- rication et de miséricorde, nous comprenons mieux la place qu'il occupe dans l'humanité et comment II est le centre de l'amour de Dieu et

82 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

des hommes '. Jésus est comme un pivot autour duquel tourne le monde et dont aucune créature ne peut s'écarter "-. Personne ne peut se sous- traire à son influence^; Il est le principe néces- saire et unique de la vie des âmes'', il n'y a de salut que par Lui \ et dans l'éternité 11 sera le Juge des vivants et des morts, attirant les uns dans son sein et rejetant les autres dans les ténèbres éternelles '\

Nous sommes loin toutefois d'avoir approfondi le sujet; nous n'avons fait plutôt qu'effleurer le mystère, et il nous faut maintenant chercher à pénétrer plus profondément dans la pensée de Dieu, pour mieux comprendre la nature du dé- cret miséricordieux de l'Incarnation. Il ne s'agit pas simplement pour le Verbe de Dieu de se faire

1 « Le Père aime le Fils et a tout mis entre ses mains. » Jean, ni, 35.

« Demeurez dans mon amour. » Jean, xv, 9.

- « Personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été posé, lequel est le Christ Jésus. » I Cor., ni, 11.

3 « Nous avons tous reçu de sa plénitude. » Jean, i, 16.

•^ « Le Christ Jésus est devenu pour nous sagesse, justice, sanctification et rédemption. » I Cor., i, 3o.

5 « Il n'y a de salut en aucun autre. » Act., iv, 12.

6 « Le Père a remis au Fils tout pouvoir de juger. » Jean, V, 22.

« Le Fils de l'homme doit venir dans la gloire de son Père avec ses anges, et alors // rendra à chacun selon ses œuvres. » Matth., XVI, 27.

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 83

homme ; n'est pas la raison adéquate et jus- tifiée de sa venue. Le motif qui L'appelle ici-bas, est un motif de réparation et d'expiation. Il ne vient pas seulement se manifester à l'humanité et réclamer son amour et ses adorations ; ces droits divins sont antérieurs à l'Incarnation, les hommes les reconnaissaient et, à distance, ils pouvaient les lui rendre. Il vient parce que l'homme, infidèle à la grâce, est devenu pécheur et a été condamné à un châtiment éternel qu'il devra infailliblement subir, s'il ne donne à la Sainteté divine outragée une satisfaction qui lui agrée. C'est cette satisfaction que son amour Le porte à offrir Lui-même à la Divinité, au nom de l'humanité déchue et impuissante.

Jésus prend donc sur Lui toute la responsa- bilité de l'offense, et comme l'offense est infinie, la réparation, pour lui être proportionnée, sera terrible. De par la volonté éternelle de Dieu, Jésus sera voué au sacrifice, et c'est pourquoi II sera constitué essentiellement Victime. Il n'ap- paraîtra pas dans l'humanité pour vivre, comme le reste des hommes qui sont faits pour la vie et qui ne passent qu'accidentellement par la mort ; Lui, Il viendra pour mourir'. La vie qu'il pren-

1 Jésus lui-même nous le dit expressément : « Le Fils de l'homme est venu pour donner sa vie. » Matth., xx, 28. Aussi, lorsqu'à l'approche de sa mort il entrevoit toutes les horreurs

84 »£ JÉSl'S DANS SON KTAT DK VICTIME

dra, Il ne la prendra que pour pouvoir la don- ner. Le terme entrevu dans son Incarnation, c'est sa mort ; et cela, parce que, étant Victime, II est fait pour le sacrifice et ne peut atteindre la perfection de son état que par l'immolation '.

Tout en Lui appelle le sacrifice dans la mort, parce qu'il a été décrété qu'il sauverait l'huma-

de sa passion, semble-t-il se tloiiiier du courage, en s'ccrîant : « Mais c'est [)our cette heure même que je suis venu. » Jean, xu, 27.

' « Il n'a pas été nécessaire, dit Saint Thomas, d'une néces- sité de coaction, que le Christ souffrît, ni de la part de Dieu qui a décrété que le Christ souffrirait, ni de la part du Christ qui a volontairement souffert. Mais ses souffrances ont été né- cessaires d'une nécessité finale, ce qui peut se concevoir de trois manières : 1" De la part des hommes qui ont été délivrés par sa passion, d'après ces paroles (Jean, mi, 14, i5) : « Il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle ». De la part du Christ lui-même qui par l'humilité de sa passion a mérité la gloire de son exaltation ; ce que signifie ce passage (Luc, XXIV, 26) : « N'a-t-il pas fallu que le Christ souffrît et qu'il entrât ainsi dans sa gloire ? » 3" De la part de Dieu dont il fallait accomplir, à l'égard de la passion du Christ, les décrets éternels qui ont été promulgués à l'avance dans les saintes Ecritures et figurés par les observances de l'Ancien Testament. C'est ce qu'indiquent ces paroles (Llc, xxii, 22) : « Pour le Fils de l'homme, il s'en va selon ce qui a été arrêté ». Et plus loin le Seigneur dit (Ltc, xxiv, 44, 46) : « Je vous l'ai dit tandis que je demeurais avec vous, qu'/V fallait que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes. C'est ainsi qu'il est écrit, et c'est ainsi qu'/7 fallait que le Christ souffrît et qu'il ressuscitât d'entre les morts le troisième jour. » S. Thom., III p., q. 46, a. 1.

MODi; liT rJN DE I.'jNCAKNAtJOiN 85

nité par l'effusion de son sang '. L'Incarnation n'est à vrai dire que le moyen indispensable pour Lui d'opérer la Rédemption ; ou, en d'au- tres termes, Il ne s'incarne que parce qu'il a besoin d'un corps pour le sacrifier. De sorte que ce qui doit nous frapper le plus en Jésus et être l'objet de nos contemplations assidues, c'est son état de Victime qui nous permet de pénétrer dans l'essence même de tous ses mystères.

Tant que nous ne connaîtrons pas Jésus Vic- time, nous ne pourrons prétendre en avoir une science complète. Tant que nous n'attacherons pas une importance capitale à ce caractère essen- tiel en Jésus, nous n'aurons pas une véritable in- telligence du mystère de l'Incarnation. Nous ne pouvons ni ne devons vouloir y rien changer ; le dessein éternel de Dieu a été de faire du Verbe incarné une Victime. N'ictime adorable et infini- ment parfaite, divine dans son essence, infinie en mérites et capable par son immolation de ra- cheter des millions d'humanités.

Notre bonheur doit être de nous livrer à cette sublime étude, sans craindre certaines aridités de considérations, inévitables en un pareil sujet, mais dans lesquelles même l'amour saura mettre

' « Le prix de notre rédemption est le sang du Christ ou sa vie corporelle, qui réside dans le sang et que le Christ a sacri- fiée. » S. Thom., III p., q. 48, a. 5.

86

DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

de la vie, à la pensée de Celui qui est l'objet adorable de nos travaux. Comment, d'ailleurs, n'éprouverions- nous pas un zèle particulier à connaître le Jésus qui s'est fait notre Victime et qui n'a poussé si loin son amour pour nous, que pour nous obliger miséricordieusement à Lui donner le nôtre !

Nous allons entrer dans un sanctuaire tout divin. Jusqu'ici nous sommes restés dans le ves- tibule, nous contemplions les mystères plutôt à distance ; maintenant nous allons voir ce qu'est Jésus en Lui-même, nous entrons dans le Saint des saints. Purifions nos intentions, détachons notre cœur des créatures, ravivons notre foi, élevons nos âmes, fixons Jésus Victime, sup- plions-Le humblement de se révéler à nous et ne cessons, dans tout le cours de ce chapitre, de multiplier nos actes d'amour et de recon- naissance.

I. L'humîliatioi? et l'immolatioi?, caractères essentiels de l'Incarnatiop

Rien n'est beau et rien n'est grand comme le mystère adorable de l'Incarnation, vu de la terre. Nous levons les yeux au ciel et nous apercevons dans le sein de l'Eternel le Verbe incréé qui jette

MODE ET FIN DE LINCARNATION 07

un regard de compassion et de miséricorde sur la pauvre humanité pécheresse et s'offre à la Ma- jesté et à la Sainteté divines pour la sauver ; puis nous Le contemplons venant dans le monde avec tout le cortège de ses attributs divins, de ses perfections adorables et de ses amabilités infinies, pour les mettre au service de ses créa- tures, sous l'emprunt de leur propre nature qu'il rehausse ainsi divinement. Vision céleste, qui ne parle que d'adoration, d'action de grâces, d'amour et de miséricorde.

Mais vu du ciel, le mystère change d'aspect. C'est encore le même Dieu qui se donne et pour la même fin, mais c'est en toute vérité une des- cente qui se produit, et non pas une ascension ; ce n'est plus l'humanité qui contemple les splen- deurs du Très Haut, mais c'est Dieu qui s'abaisse et ne voit devant lui que des misères, des humi- liations, des souffrances et des sacrifices. Sans doute, toutes ces choses ont été entrevues dès le commencement, elles ont été voulues et dési- rées ; bien plus, cet état a été librement choisi et mystérieusement aimé ; mais cela n'en a pas changé la nature, et il reste évident que le Verbe, en s'incarnant, se condamnait à rencontrer d'im- menses sacrifices et des abaissements sans nom. Ce caractère d'humiliation et de souffrance reste le caractère distinctif de l'Incarnation. Ce

88 DE JÉSUS DANS SON ÉIAI DE VICTIME

n'est pas pour jouir que le ^'erbe de Dieu s'in- carne : Il possède par essence toute joie et toute félicité. Ce n'est pas pour trouver en dehors de Lui-même une gloire dont II aurait besoin : Il trouve éternellement sa gloire à être la gloire propre du Père qui est son principe et qui L'en- gendre ineftablement. Ce n'est pas pour recevoir de la part des créatures un amour qui puisse ajouter quelque chose à la surabondance de cha- rité divine dont II est l'objet : 11 est souveraine- ment aimé par son divin Père, comme II l'ainie souverainement Lui-même, et cet amour mutuel est infini comme la Divinité elle-même.

Ce que le Verbe éternel vient donc chercher dans l'humanité, c'est quelque chose qu'il ne peut trouver dans le sein de la Divinité : ce sont des amoindrissements à sa Majesté suprême, des humiliations pour sa Grandeur infinie, des dépendances pour sa Puissance illimitée, des rapetissements pour son Immensité, des liens pour sa Souveraineté, des douleurs pour son Impassibilité, des outrages pour ses Amabilités, des opprobres pour sa Sainteté, des ingratitudes pour sa Bonté, des haines pour son Amour, et jusqu'à des malédictions divines afin d'accomplir l'œuvre admirable de sa Miséricorde.

Nous ne pouvons, par nos humbles forces, con- cevoir toute l'immensité d'abaissement et d'hu-

MODE i;i FIN UL l'iNCAKN ATION 89

iniliation que comporte l'Incarnation. Créatures, nous n'avons que des idées vagues et fort incom- plètes de l'infini des perfections divines ; sujets à tant de misères comme nous le sommes, nous ne nous figurons que difficilement un état de félicité suprême ; mortels et périssables, il nous est impossible de mesurer l'étendue de ce qui est éternel ; enclins au péché, faibles et impar- faits par nature, nous ne pouvons suffisamment comprendre une sainteté infinie ; limités et hélas î trop souvent dévoyés dans nos affections, nous ne pouvons éprouver, même imparfaitement, les sentiments d'un amour essentiel et qui se suffit à lui-même.

La foi nous enseigne néanmoins suffisamment ce qu'est Dieu et ce que nous sommes, pour comprendre quel abîme sépare le Créateur de la créature, ce qu'il a fallu d'amour de la part de Dieu pour se faire homme, et à quel état d'infériorité il s'est réduit pour accomplir dans le temps son œuvre d'infinie miséricorde.

Dieu aurait pu sauver l'humanité sans des- cendre si bas, et il ne l'a pas voulu. Sa dignité semblait réclamer un autre mode de rédemption, et son amour n'a choisi que celui de l'expiation. L'expiation même pouvait avoir d'autres carac- tères, et il ne lui a conservé que celui de l'humi- liation, de la souffrance et de la mort. C'est bien

90 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

expressément et avec un dessein arrêté que le Verbe incarné a voulu être Victime, et qu'il a prétendu marquer du sceau de l'humiliation et de l'immolation chacun des actes de son exis- tence mortelle •.

Il nous faut partir de ce point de vue, si nous voulons comprendre les beautés et les sublimités de l'état de Victime embrassé par notre divin Sauveur. Ce ne sont ni des humiliations impré- vues ni des sacrifices imposés qu'il a subir. C'est Lui qui les a choisis, qui les a voulus, qui leur a donné leur caractère, qui les a accumulés sur son parcours, qui les a rendus intensifs, qui s'en est fait des instruments quasi intelligents de douleur et d'abaissement, et qui s'en est amou-

* Etant donné, en raison de la prescience divine, le décret éternel de la rédemption du genre humain par l'immolation sanglante de la divine Victime, Dieu ne potn'ait plus choisir tin autre mode de salut. C'est ce qu'explique Saint Thomas : « On peut dire qu'une chose est possible ou impossible de deux manières : i" simplement et absolument ; 2" hypothétiquement. Simplement et absolument parlant, il eût été possible à Dieu de délivrer l'homme d'une autre manière que par la passion du Christ ; parce qu' « il n'y a rien d'impossible à Dieu », comme le dit l'Evangile (Li'c, i, 3/). Mais hypothétiquement la chose eût été impossible. Car, comme il est impossible de tromper la prescience de Dieu et de rendre nulles sa volonté ou ses dispo- sitions ; si l'on suppose que Dieu ait su à l'avance la passion du Christ et qu'il l'ait décrétée, il n'était pas possible en ce sens que le Christ ne souffrit pas ou que l'homme fût délivré d'une autre manière que par sa passion. » S. Tho.m., III p., q. 46, a. 2.

MODE ET FIN DE L INCARNATION 91

reusement servi pour opérer en Lui l'expiation suprême par la destruction de la Victime.

En vérité, tout est divinement adorable dans l'Incarnation du Verbe, et tout y prend des pro- portions infinies. nous ne voj'ons en ap- parence que des huiniliations ordinaires et des sacrifices restreints, il y a une profondeur et une immensité dont Dieu seul peut mesurer l'éten- due. Là même nous n'apercevons qu'un état normal à toute existence humaine, il y a des abîmes insoupçonnés la Justice comme la Charité divines font descendre l'auguste Victime qui s'est vouée à tous les sacrifices et à toutes les immolations. A nous d'adorer en silence et de rendre hommage à tant d'abaissements inouïs qui font l'étonnement des anges et l'admiration même du Père céleste qui nous a donné son Fils.

La constitution même du Verbe incarné le consacre Victime. Il n'en est pas de Lui comme de nous. Nous, nous naissons tous avec la na- ture qui nous convient et qui est en harmonie avec notre être et nos destinées éternelles ; nous sommes tout naturellement des créatures hu- maines, et cela ne nous constitue nullement vic- times. Nous devrons souflVir parce que, ayant péché, nous sommes obligés de réparer ; mais l'essence de notre nature n'est point la souf-

92 UK JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

france, puisque, tout au contraire, nous ne som- mes créés que pour jouir de Dieu éternellement et que, à l'origine, cette jouissance divine devait commencer sur la terre dans l'état d'innocence, pour se consommer ensuite dans la gloire.

Mais en s'incarnant le Verbe prend une nature qui n'est pas la sienne ; dont, par conséquent. Il n'a nul besoin pour exister en tant que Verbe. Sa naissance dans le temps n'a donc aucunement le caractère de la nôtre, puisque la nature hu- maine qu'il s'associe est une nature ajoutée à sa nature divine et qu'il ne la prend que pour une fin déterminée. Cette fin est celle qui correspond à la mission qu'il vient accomplir sur la terre, mission uniquement de glorification de son divin Père par le salut et la régénération de l'humanité.

Il ne se lait homme que pour être Victime. II Lui laut une nature qui Lui permette de s'im- moler ; et ne le pouvant avec sa seide nature divine, Il s'unit la nature humaine. D'ailleurs, Il nous le déclare ouvertement Lui-même lorsque, s'adressant à son Père en entrant dans le monde. Il lui dit avec l'accent de la reconnaissance pour L'avoir constitué Victime en remplacement des sacrifices anciens : « Vous m'avez approprié un corps; voici que je viens'. » Les créatures liu-

' Hebk., X, 5, 7.

MODF. KT FIN DE I. INCARNATION 9.>

niaines reçoivent un corps pour vivre, Jésus reçoit un corps pour mourir. 11 vit déjî^ avant de s'incarner, et la vie qu'il possède éternellement Lui est essentielle au point de ne pouvoir ni la perdre ni la diminuer en quoi que ce soit ; Il ne se revêt de notre chair mortelle, qu'en vue de l'immolation qu'il veut en faire. Et c'est pour- quoi II proclame que les sacrifices offerts jusque- à Dieu, ne lui ayant pas été agréables. Il vient pour les remplacer, et que c'est à cette unique fin qu'il reçoit un corps qui puisse être la ma- tière de son Sacrifice.

Pour mieux saisir cette importante vérité, qui est comme la clef du mystère de l'Incarnation, il nous faut bien comprendre la place que le Sacri- fice occupe dans la Religion. La Religion, com- prenant l'ensemble du culte que les créatures doivent rendre à Dieu, est la reconnaissance des droits souverains de Dieu en même temps que l'expression intérieure des sentiments des créa- tures à son égard et la manifestation extérieure des devoirs qui lui sont dûs. Dieu étant tout et l'homme n'étant rien ; Dieu ayant tout donné et l'homme ayant tout reçu ; Dieu étant seul à pos- séder des droits et l'homme n'ayant que des devoirs ; Dieu étant le Maître absolu de toutes choses, le Souverain universel, le Roi immortel

94 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME

des siècles, et l'hoinme ne pouvant ni naître, ni vivre, ni agir, ni faire quoi que ce soit, sans l'assistance du Créateur qui peut, à son gré, le tirer du néant ou l'y laisser, lui conserver la vie ou la lui enlever, le gratifier de dons ou l'en priver, et cela, à tous les moments de son exis- tence : il s'établit forcément entre Dieu et la créa- ture des relations de souveraine Majesté d'une part et de totale dépendance de l'autre.

C'est pourquoi, pour exprimer son culte envers la Divinité, l'homme a toujours senti le besoin de reconnaître sa totale et absolue dépendance par le sacrifice *. Voulant rendre à Dieu tout ce qu'il en a reçu et protester de son universel do- maine sur toutes choses, il cherche à accomplir ce devoir essentiel par la destruction complète des victimes qu'il immole. Ne pouvant s'immoler lui-même, il se substitue les victimes, il em- prunte leur vie et l'offre au Seigneur à la place de son immolation personnelle-.

1 « Le mode le plus convenable à l'homme pour exprimer ses pensées, c'est d'avoir recours aux signes sensibles ; il s'ensuit que la raison porte naturellement l'iioinme à faire usage de ces choses sensibles, en les oflVant à Dieu eu signe de la soumission et de l'honneur qui lui sont dus. Et comme c'est ce qui constitue Xessence du sacrifice, il s'ensuit que son oblation ap- partient au droit naturel. » S. Thom., II II, q. S5, a. i.

2 « Le sacrifice extérieur que l'on offre est le signe du sacri- fice intérieur par lequel on s'offre soi-même à Dieu », dit Saint Thomas, à la suite de Saint Augustin. III p., q. 82, a. 4.

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 95

Le besoin de reconnaître la souveraineté de Dieu par la destruction et la mort de la victime, est un besoin inné dans l'humanité. Toutes les religions, même les plus grossières, ont eu leurs sacrifices ; et toute matérielle que soit cette forme de culte, elle répond parfaitement aux senti- ments du cœur de l'homme à l'égard de la Divi- nité. Nous pouvons donc en conclure que le sacrifice des victimes est la forme extérieure la plus solennelle, en même temps que la plus uni- verselle, de toute religion '.

Le peuple de Dieu a excellé dans les sacrifices de tout genre qu'il offrait nombreux à Jéhovah. Ces sacrifices portaient un cachet de particulière solennité, en ce qu'ils avaient été ordonnés et que leurs rites avaient été établis par Dieu lui- même ; ils constituaient la partie la plus impor- tante et la plus généralement observée de la Loi Mosaïque. Jésus, venant remplacer les figures par la réalité et accomplir tout ce que la Loi ancienne avait annoncé de Lui, devait naturelle- ment abolir les sacrifices sanglants des animaux pour leur substituer un sacrifice nouveau en

1 « De tous les sacrifices l'holocauste était le principal, parce qu'on le brûlait tout entier en l'honneur de Dieu... Le sang est surtout nécessaire à la vie (c'est ce qui fait dire que l'âme est dans le sang). C'est pourquoi pour faire voir que c'est de Dieu que nous tenons la vie et tous les biens que nous possédons, on répandait le sang. » S. Thom., I II, q. 102, a. 3.

<)6 DE .IKSrS DANS SON ÉTAT DK VICTIMT

harmonie avec la Loi nouvelle ; et c'est pour se constituer Lui-même Victime de ce Sacrifice qu'il prend un corps capable d'être immolé '.

De plus, en s'unissant la nature humaine, Jésus prend sur Lui non seulement tous les péchés de l'humanité, mais encore tous ses devoirs vis-à- vis de Dieu. Il se fait la Religion universelle et Il représente l'humanité tout entière devant son divin Père. C'est en son nom qu'il adore, qu'il rend grâces, qu'il répare, qu'il intercède, qu'il loue, qu'il aime, qu'il rend à Dieu un culte sou- verain et qu'il le glorifie comme Dieu ne l'avait jamais été. Mais, comme nous venons de le voir, cette Religion du Verbe incarné serait incom- plète si elle n'avait un Sacrifice pour s'exprimer.

' Le Docteur angélique dit excellemment à ce sujet : « Quoi- que la vérité réponde à la figure sous un rapport, elle n'y ré- pond cependant pas sous tous les aspects ; parce qu'il faut que la vérité surpasse la figure. C'est pourquoi il a été convenable que le sacrifice par lequel la chair du Christ est offerte pour nous fût figuré, non par des sacrifices humains, mais par des sacrifices d'animaux qui représentent la chair du Christ, qui est le sacrifice le plus parfait... D'où Saint Augustin dit (De Trin., 1. 4, c. 14) : « Que pouvait-on recevoir des hommes, et que pou- vait-on offrir pour eux d'aussi convenable que la chair humaine, et qu'v avait-il aussi apte à ce sacrifice que cette chair mor- telle ? Quoi de plus pur pour purifier les vices de tous les mor- tels que cette chair née dans le sein d'une Vierge sans la conta- gion de la concupiscence charnelle ? Et que pouvait-on offrir et recevoir d'aussi agréable que la chair de notre sacrifice devenue le corps de votre prêtre? » S, Thom., III p., q. 48, a. 3, ad 1,

MODE FT FIN DE L INCARNATION 97

Jésus rendra donc nécessairement à Dieu cet hommage suprême, et comme II tire tout de son sein, II sera Lui-même la ^'ictime de son Sacri- fice. Et c'est parce que son holocauste sera agré- able au Seigneur, à l'encontre de tous les autres sacrifices qui n'avaient de valeur que dans leur signification, sans posséder de mérite intrin- sèque, qu'il apaisera la Justice divine et obtien- dra le salut du genre humain '.

L'immolation du Verbe incarné fait donc es- sentiellement partie de la mission qu'il vient accomplir sur la terre ; et nous avons raison de dire qu'avant tout Jésus est N'ictime. Si nous comprenons bien cette vérité fondamentale, nous saisirons mieux tout le reste. Si nous arrêtons nos considérations sur cet aspect du grand niys-

^ « Parmi tous les dons que Dieu a accordés au genre humain depuis qu'il est tombé dans le péché, le premier de tous est le don qu'il lui a fait de son Fils, selon cette parole de Saint Jean (m, 16): « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, afin que celui qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. » C'est pourquoi le plus grand de tous les sacrifices, c'est celui par lequel « le Christ s'est offert lui- même à Dieu en odeur de suavité », selon l'expression de Saint Paul (Ephès., V, 2). C'est pour ce motif que tous les autres sacri- fices étaient offerts dans l'ancienne loi f>our figurer ce sacrifice unique et tout particulier, comme on représente ce qui est par- fait par des choses imparfaites. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre (Hébr., X, 11, 12) « que les prêtres de l'ancienne loi offraient plu- sieurs fois les mêmes hosties qui ne pouvaient jamais effacer les péchés, mais que le Christ n'en a offert qu'une seule pour tous les péchés. » S, Tho.m., I II, q. 102, a. 3,

gS DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

tère de l'Incarnation, nous en aurons indubita- blement une intelligence plus profonde. Si nous voulons apprécier la Miséricorde infinie du Sau- veur à notre égard, en l'éclairant des rayons que projette sur elle son état d'immolation, nous en mesurerons plus complètement l'immensité et la sublimité. Si nous faisons de son Sacrifice per- manent, pendant toute sa vie mortelle, l'objectif de nos méditations et de notre amour, nous donnerons un sens iiluminateur à chacune de ses paroles et au moindre de ses actes.

Disons-nous donc désormais que l'Incarnation du Verbe est l'Incarnation d'une Victime, que la vie de Jésus est une vie de Victime, que sa mort est la mort de l'unique Victime, et que tout ce qui se déroule dans cette existence adorable, depuis sa naissance jusqu'à son Sacrifice final, est empreint de cet esprit d'immolation qui L'a fait descendre du ciel et L'a constitué à jamais l'Agneau éternellement immolé, à qui sont dûs tout honneur et toute gloire dans les siècles des siècles.

IL Jésus, Victime de gloire à l'égard de set} divii^ Père

Jésus, le Verbe éternel de Dieu, est la gloire substantielle du Père. Dans la Trinité Sainte

MODE ET FIN DE I. INCARNATION 99

Il vient en second, d'après notre manière de concevoir successivement les choses qui sont éternelles. C'est en se connaissant, comme nous l'avons dit maintes fois, que Dieu le Père en- gendre son Fils, qui est l'éclat de sa lumière, l'image fidèle de ses perfections, la splendeur de sa gloire, la reproduction parfaite de son essence.

En se contemplant dans son Verbe, le Père est souverainement et divinement glorifié. Au- cune ressemblance de lui-même ne peut être plus grande, aucune perfection ne peut être plus ineffabîement égale à la sienne, aucune connaissance de son essence divine ne peut être plus infiniment parfaite. Le Fils devient ainsi, dans une Personne substantiellement distincte, la gloire infinie du Père : gloire essentielle, gloire nécessaire, gloire éternelle'.

Cette gloire, qui fait ainsi partie de l'essence divine, ne peut donc en aucune manière en être séparée. Partout est Dieu, partout est son Verbe ; et partout est le Verbe, partout est

' « Il est la splendeur de sa gloire et l'empreinte de sa subs- tance. » Hébr., I, 3.

Jésus lui-même nous révèle la sublimité de cet insondable mystère, quand il dit, en s'adressant à son divin Père, au mo- ment de retourner à lui : « Père, glorifiez-moi en vous-même, de la gloire que j'ai eue en l'ous avant que le monde fût. » Jean, xvii, 5.

100 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

cette gloire intrinsèque, incessante, adorable et infiniment ineffable que le Fils des éternelles complaisances rend au Père son unique et éter- nel principe. D'où, lorsque le Verbe se fait chair, Il emporte nécessairement avec Lui cette gloire inhérente à son adorable Personne, et II en fait bénéficier l'humanité qu'il s'unit hypostatique- ment. De sorte qu'en toute vérité, le Verbe in- carné, comme le Verbe éternel, est et demeure la gloire infinie de son divin Père '.

Mais l'Incarnation apporte un élément nou- veau à l'essence divine dans la Personne du Verbe. A côté de l'incréé il y a le créé ; quoique unies indissolublement dans une même Per- sonne divine, il y a une nature humaine essen- tiellement distincte de la nature divine ; la pre- mière participant à la perfection de la seconde, sans cependant changer d'essence. La gloire nouvelle que Jésus procurera désormais à son divin Père, devra donc être humaine et divine à la fois, avec les caractères essentiels qui con- viennent à ses deux natures. En tant que Verbe incréé. Il continuera d'être la gloire infinie de Dieu ; en tant que Verbe incarné. Il sera cette même gloire, mais dans une condition créée qui

^ « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ; et nous avons vu sa gloire, gloire comme du Fils unique du Père. » Jean, i, 14.

MODE ET FIN DE L INCARNATION lOl

Le constituera soumis et dépendant, en harmo- nie avec son état inférieur de créature '.

Par le fait de son union avec l'humanité, Jésus peut même rendre à Dieu une gloire qu'il ne pouvait pas lui donner avant l'Incarnation, puis- qu'il lui était égalen toutes choses. Devenu créature. Il a à sa disposition une nature qui par essence est inférieure et qu'il peut humilier et abaisser librement devant l'Etre suprême de qui elle dépend essentiellement. D'une part, il n'y a pas de limites à l'abaissement de la créa- ture devant son Dieu, la distance qui les sépare l'un de l'autre étant infinie ; d'autre part, Jésus possède une puissance illimitée et une sainteté suprême capables de donner à ses abaissements une intensité extrême et une efficacité toute divine.

S'emparant de son humanité, Jésus la fait ser- vir aux hommages, aux louanges, aux adora- tions, aux actions de grâces qu'il rend à son divin Père, en tant que créature humaine. Ne connaissant ni les impuissances, ni les obstacles, ni les limites, ni les imperfections. Il fait rendre à son humanité tout ce qu'elle peut donner de gloire à Dieu ; Il l'établit dans un état voisin de

* C'est ce que Jésus exprime, lorsqu'il dit à son Père : « Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'œuvre que vous m'a^ vez donnée à faire. » Jean, xvii, 4.

iÔ2 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

ranéantissement devant la Majesté divine ; Il l'immole et en fait une véritable victime '.

Reconnaissant en son divin Père l'Etre souve- rain, le Principe de toutes choses, le Dieu infi- niment aimable et infiniment parfait, Il l'adore avec des sentiments inconnus jusque-là sur la terre, Il le loue de ses infinies Grandeurs et de ses adorables Perfections, Il l'exalte dans sa Toute-Puissance et sa Sainteté, Il le proclame le Dieu trois fois saint, Seigneur et Maître sou- verain, digne des adorations éternelles des anges et des hommes. Il se fait petit devant lui, comme pour l'élever davantage ; Il descend avec amour dans le néant d'où II est sorti, pour proclamer plus éloquemment sa gloire infinie ; 11 se com- plaît dans l'humilité et la dépendance de sa con- dition, pour faire ressortir par des contrastes la sublimité de la iMajesté divine; Il se sert même de la déchéance de l'humanité pécheresse à la- quelle Il s'est uni, pour s'abîmer dans des ado- rations plus profondes, en face de la Sainteté infinie de Dieu.

Qui pourra jamais comprendre l'immensité de cette gloire rendue à Dieu par cet anéantis- sement du Verbe incarné en sa présence ! Qui

1 « // s'est anéanti lui-même en prenant la nature de l'es- clave, en devenant semblable aux hommes, en se montrant sous l'apparence d'un homme. » Phil., ii, 7.

MODE ET FIN DE L INCARNATION lOJ

pourra jamais pénétrer assez dans cet abîme d'adoration, de louange et d'amour, pour en mesurer l'insondable profondeur ! Oui pourra jamais atteindre la perfection infinie de cette immolation intime de tout Lui-même, que Jésus ne cesse d'offrir à son divin Père, dont II s'est constitué la Victime de louange et de gloire !

Cet état d'immolation vis-à-vis de son divin Père, est d'autant plus caractéristique en Jésus, qu'ayant pris la nature humaine. Il avait assumé tous les devoirs que l'humanité doit à Dieu. C'est donc pour Lui et pour le genre humain tout en- tier que Jésus cherche à glorifier son Père et qu'il se plaît à descendre jusque dans les abais- sements intérieurs de l'immolation la plus pro- fonde et la plus parfaite. Conscient des obliga- tions essentielles et absolues de l'humanité. Il se fait l'interprète des sentiments de tous les hommes pour accomplir, en leur nom, leurs de- voirs d'adoration, de reconnaissance et d'amour, auxquels II donne surtout un cachet de profonde humilité dans une immolation complète de l'être humain à la gloire du Créateur. Jamais Victime plus pure, plus sainte et plus aimante n'avait fait d'elle-même une oblation plus agréable à la Divinité. Jamais Dieu n'avait été plus honoré et plus exalté par une créature. Jamais la terre

i04 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIiME

n'avait tant ressemblé au ciel et jamais le ciel n'avait été plus près de la terre.

Cet état de louange parfaite, en Jésus, pour la gloire de son divin Père, est un état de perfec- tion tellement sublime, qu'à lui seul il suffit à justifier le titre de Victime donné à notre ado- rable Sauveur.

Il ne faut point perdre de vue que le premier motif de Jésus dans son Incarnation, est de glo- rifier Dieu sur la terre, comme II le glorifie de toute éternité au ciel. Là-haut, Il lui donne cette gloire essentiellement, parfaitement, au point qu'à aucun moment elle n'est susceptible d'ac- croissement ; ici -bas, elle est immédiatement parfaite dans l'oblation que Jésus fait de tout Lui-même, et dans l'amour et la sainteté avec lesquels II s'offre, mais elle suppose des déve- loppements quant aux actes précis et déterminés qu'il pose successivement pendant sa vie. C'est pourquoi cette première phase de glorification que notre divine Victime de louange procure à Dieu, dans l'acte de l'Incarnation, en appelle d'autres qui toutes convergent vers la glorifica- tion finale dans le Sacrifice suprême.

Dévoré du zèle de la gloire de son Père, et sachant qu'il est destiné à le glorifier par ses humiliations et ses souffrances, Jésus s'attache

MODE ET FIN DE L INCARNATION 103

avec amour à sa condition humiliante de créa- ture ; Il trouve son bonheur dans cette dépen- dance absolue dans laquelle II est vis-à-vis de Dieu ; Il ne perd point de vue la mission qu'il a reçue de son divin Père et II s'en fait joyeuse- ment l'esclave ; Il vit comme une victime con- damnée au sacrifice, et c'est dans la vision per- pétuelle du Calvaire qu'il s'achemine vers le terme de son existence terrestre.

La gloire parfaite de son Père L'attire vers l'im- molation suprême. Il voudrait à chaque instant devancer l'heure de son Sacrifice, pour glorifier plus parfaitement Celui dont II s'est constitué la Victime. Sa vie s'écoule dans un embrassement constant et une offrande amoureuse de tout ce qu'il rencontre d'humiliant et de crucifiant sur sa route, et II se consume du désir de s'immoler totalement par l'effusion de son sang. Aussi, inaugure-t-Il l'aurore de sa Passion par ce cri de joie et presque de triomphe sorti de son Cœur embrasé d'amour : Mon Père, je vous ai glo- rifié sur la terre '. Et c'est à ces accents qu'il se charge de sa Croix, qu'il gravit le Calvaire, qu'il livre sa vie et qu'il meurt en prononçant l'im- mortelle parole de la glorification divine : Con- summatum est ^.

1 Jean, xvii, 4. - Jean, xix, 3o.

106 DE JÉSUS DA^S SON ÉTAT DE VICTIME

La Victime a été immolée, le ciel a été apaisé, Dieu a été glorifié ! Le Verbe incarné a rempli sa mission : Dieu le Père rouvre ses bras au Fils de ses éternelles complaisances, qu'il semble trou- ver plus beau maintenant qu'il est teint de son sang, et désormais il regardera la terre avec bonté et miséricorde, puisqu'il y a été glorifié comme il l'est au ciel.

IIL Jésus, Victime de rcparatioi> pour les péchés de rhumanité

Jésus n'est pas seulement Victime de gloire pour son divin Père, Il est encore Victime de réparation pour nos péchés. Son Sacrifice en lui-même, lors même qu'il n'aurait obtenu le salut d'aucune âme, aurait parfaitement glorifié Dieu, et ce motif eût été suffisant à son Incar- nation. Mais telle n'était pas toutefois la fin com- plète de la venue de Jésus sur cette terre. Il était descendu du ciel pour glorifier son Père dans sa propre humanité, ce que nous avons vu, mais aussi dans l'humanité tout entière qui ne lui ren- dait plus les hommages auxquels il a droit. Pour cela, il fallait décharger l'humanité du fardeau qui l'accablait, la dépouiller du vêtement sordide qui la couvrait, la purifier de la lèpre qui la

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION lOJ

souillait, la régénérer par un sang nouveau qui la rendît à la vie véritable.

Le péché pesait sur l'humanité d'un poids qu'un Dieu seul pouvait soulever. Il avait attiré sur elle des malédictions qui seraient restées éternelles, si un Sauveur aux mérites infinis n'était venu déchirer lui-même le décret de la condamnation, en le clouant à la Croix, pour le changer en celui de la miséricorde et du pardon '. Il avait fermé pour toujours les portes du ciel, et elles ne se seraient jamais rouvertes aux mor- tels, si le Verbe incarné tout ruisselant du sang de son suprême Sacrifice n'y fût passé le pre- mier pour y introduire tous ses rachetés-.

Quelle mission que celle de se charger de tou^ les péchés des hommes ! Quel amour surhumain

' « Lorsque vous étiez morts par vos offenses, il vous a fait revivre avec lui, vous pardonnant tous vos péchés; il a effacé l'acte qui s'élevait contre nous /^ar ses décrets, qui nous était contraire, et il l'a mis de côté, en le clouant à la croix. » Col., Il, i3, 14.

2 « La nature humaine ne pouvait pas arriver à la béatitude parfaite, sans que la corruption du péché eût disparu ; jiarce que la béatitude étant le bien parfait, ne souffre aucun défaut, et surtout la défectuosité du péché, lequel est en quelque sorte opposé la vertu, qui est la voie qui y conduit. Ainsi, l'homme étant fait pour le bonheur, qui est sa fin dernière, il s'ensuivrait que l'œuvre de Dieu serait privée de résultat dans une si noble créature : ce que le Psalmiste juge peu convenable, lorsqu'il dit (Ps. Lx.vxvni, 48) : « Est-ce donc en vain que vous avez créé les enfants des hommes La restauration de la nature humaine était donc une nécessité. » S. Thom., Op. 2, c. 199.

108 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

que celui qui conduira aux sublimes immola- tions capables de donner pleine satisfaction à la Justice divine ! Quand on réfléchit à la malice du péché, au mépris qu'il fait des droits de Dieu, à l'ingratitude dont il l'abreuve, et h l'inconce- vable outrage qu'il inflige à son amour, on com- prend que le châtiment même éternel, n'atteint pas à la gravité de l'off^ense '.

Jésus, Lui, connaissait toute l'horreur du pé- ché et l'étendue de l'outrage qu'il fait à Dieu ; et, en se chargeant de le réparer. Il en portait toute la responsabilité, Il en acceptait l'expiation en- tière et II se vouait avec amour aux excès d'hu- miliation et de souffrance que nécessiterait une semblable réparation. En face d'un tel mal à ré- parer, à la vue d'une satisfaction aussi absolue à donner à la Divinité, Jésus pouvait-Il être autre chose qu'une Victime ? Et la gloire de Dieu, et le salut du genre humain, et sa sainteté infinie, et son amour incommensurable pour son divin Père qui L'avait envoyé régénérer l'œuvre de ses mains, et sa charité pour les âmes qu'un

1 « Dieu étant inJiiiiment grand, dit Saint Thomas, le péché commis contre lui est en quelque sorte infini ; ce qui fait qu'il mérite d'une manière quelconque une peine infinie. Or, la peine ne peut pas être intensivement infinie, parce que rien de créé ne peut être infini de cette sorte. Il ne reste donc plus qu'à dire que le péché mortel doit être puni par une peine infinie en durée. » S. Thom., Op. 2, c. i83.

MODE ET FIN DE L INCARNATION 1 09

mystère de miséricorde Lui faisait aimer plus que Lui-même, tout poussait Jésvis aux plus su- blimes sacrifices.

Voulant atteindre jusqu'aux dernières limites de l'amour, Il embrassa l'extrême immolation qui devait Le conduire par tous les crucifiements à l'ofTrande de sa vie dans les angoisses indi- cibles et l'infamie de la mort d'un condamné. Tant qu'il aura un souftle de vie, II voudra souf- frir; tant qu'il aura une goutte de sang dans les veines, Il voudra la répandre ; tant qu'il sen- tira son Cœur battre dans sa poitrine. Il voudra alimenter son amour pour son Père et pour les âmes par tous les genres de souffrance qui se- ront de nature à L'immoler.

Jésus se fait Victime et rien autre. Il vit dans le désir de souffrir, puisque la souffrance est son essence. Il vit dans la pensée de mourir, puisque la mort est la condition de son Sacrifice. Il vit comme un condamné fait plutôt pour mourir que pour vivre, et II aspire après l'immolation su- prême qui en fera une Victime parfaite.

Plus II considère la mission qu'il a reçue du ciel, et plus II s'éprend d'amour pour l'accomplir. Plus II lève les yeux vers son Père et consulte sa volonté adorable, et plus II veut hâter le mo- ment où II lui donnera la preuve souveraine de

110 DE JKSL'S DANS SON ETAT DE VICTIME

sa soumission et de son amour. Plus II voit l'hu- manité de près, et plus II brûle du désir de l'ar- racher aux peines éternelles que lui ont méritées ses péchés.

Jésus aime cet état de Victime qu'il a em- brassé, à l'égal de son amour pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. Il l'aime d'autant plus qu'il en comprend l'indispensable nécessité. Sans Lui, son Père ne peut être glorifié par l'hu- manité ; sans Lui, le monde ne peut être sauvé. S'il ne s'était constitué Victime, éternellement la Justice divine aurait maintenu les hommes dans l'irrémédiable malédiction qui les condamnait au châtiment perpétuel K

' Dans l'énuinération que fait Saint Thomas des effets causés par le péché et des remèdes apportés par la passion et la mort de Jésus, il en est deux qui se rapportent plus directement à ce que nous disons plus haut. « Le second effet du péché, dit-il, c'est de nous faire encourir l'offense de Dieu. Lorsque l'âme est souillée par le péché, Dieu est offensé et il hait le pécheur, « L'impie et son impiété sont odieux à Dieu » (Sac, xiv, 9). La passion du Christ fait disparaître cette offense, lui qui a satis- fait à Dieu le Père pour le péché, l'homme étant impuissant à le faire par lui-même. « Lorsque nous étions les ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils » (Rom., v, 10).

« Le quatrième, c'est de nous faire encourir la peine du châ- timent. La justice divine, en effet, exige que quiconque a péché soit puni ; mais le châtiment se mesure sur la faute, ce qui fait que comme la faute du péché mortel est infinie, étant contre un bien infini, à savoir Dieu, dont le pécheur méprise les comman- dements, la peine due au péché mortel est infinie. Mais le Christ,

MODE ET FIN DE L INCARNATION 1 1 1

Jésus ne s'étant fait Victime que par amour, plus les motifs qui exigent son Immolation sont nombreux et plus II aime cet état qui Le voue au sacrifice et à la mort. Or, Jésus n'était pas venu pour expier seulement le péché initial du premier homme, mais bien tous les péchés qui découlent de cette source viciée '. Il voyait de- vant Lui l'accumulation inconcevable de tous les péchés du monde ; Il comptait les uns après les autres les hommes de tous les temps et de tous les lieux, et II voyait les péchés de chacun ; Il énumérait toi ^ les péchés individuels, tous les péchés de famille, tous les péchés de société, tous les péchés de nation ; Il considérait tous les péchés de la jeunesse, tous les péchés de l'âge mûr, tous les péchés de la vieillesse. Ces innom- brables péchés formaient des montagnes s'éle-

par sa passion, nous a délivrés de cette peine qu'il a endurée lui-même. « Il a porté dans son corps nos péchés » (1 Pierre, M, 2-j), c'est-à-dire la peine due à nos péchés, m S. Thom., Op. 6, c. 6.

' « Il y a deux sortes de péché qui empêchent d'entrer dans le royaume céleste. L'un est commun à toute la nature hu- maine : c'est le péché du premier homme. L'autre est celui que fait chaque individu et qui est commis par son acte /tropre. Or, la passion du Christ nous a délivrés non seulement du pé- ché qui est commun à toute la nature humaine quant à la faute et quant à la peine, par le prix qu'il a payé pour nous ; mais il a encore délivré de leurs propres péchés ceux qui participent à sa passion par la foi, la charité et les sacrements. » S. Thom., III p., q. 49, a. 5,

112 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

vant jusqu'aux nues, et chacun appelait une réparation et méritait un châtiment. Jésus les connaissait tous en détail, et pour en obtenir le pardon et en donner satisfaction à Dieu, Il com- prenait que ce n'était pas trop d'être Victime et de verser tout son sang.

Quand on pense aux calamités terribles qui parfois s'abattent sur les nations, pour les punir de leurs péchés ; aux châtiments non moins cruels qui atteignent souvent des familles en- tières ; et à tant de souffrances et d'épreuves qui abreuvent les pécheurs de tout calibre pour les ramener au devoir et leur faire expier leurs fautes, on est stupéfait à la vue de l'immensité de douleurs que nécessite l'expiation des péchés de tous les hommes réunis '.

La seule acceptation de cette réparation uni- verselle n'est-elle pas suffisante pour faire une véritable Victime de Celui que son amour a porté

' « On peut considérer la grandeur de la douleur du Christ souffrant, parce qu'il a pris cette passion et cette douleur volon- tairement dans le but d'affranchir les hommes du péché. C'est pourquoi il a pris une douleur tellement grande qu'elle a été proportionnée à la grandeur de l'effet qui devait en résulter. Cette douleur a surpassé celle de tous ceux qui sont contrits, soit parce qu'elle a eu pour cause une sagesse et une charité plus grande, ce qui augmente la douleur de la contrition ; soit parce (\uelle a embrassé tout à la fois tous les péchés, d'après ces paroles du prophète (Is., lui, 4) : « Il a véritablement porté nos douleurs, » S, Thom., III p., q. 46, a. 6, ad 4.

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 113

à se substituer à l'humanité coupable ? Que dire alors de l'expiation elle-même, de l'étendue des souffrances infligées par la Justice divine ; de l'intensité de chaque douleur, pour les propor- tionner toutes au nombre et à la gravité des offenses ; de la destruction, pour ne pas dire de l'anéantissement, qu'exige une semblable ex- piation dans la Victime unique destinée à rem- placer par son sacrifice tous les pécheurs de l'univers !

Jésus, à qui rien n'est caché et qui apprécie toute chose à sa juste valeur, pénètre profondé- ment dans cet abîme quasi insondable des péchés de l'humanité, et II mesure la peine infinie qu'ils méritent. Tout terrifiant que soit ce spectacle, Il se livre aux coups terribles de la Justice di- vine ; Il veut chacune de ses douleurs et II leur donne Lui-même une intensité et une acuité, dont sa puissance a le secret et que son amour active. Pour faire oublier à son divin Père tout ce que le péché lui a infligé d'outrages et pour rendre à l'humanité tout ce que ses offenses lui ont fait perdre, notre adorable Victime voudrait anéantir en elle tout ce qui a été la cause et l'ins- trument du péché. Les souffrances et les tortures physiques et morales ne Lui suffisent pas, elle s'offre à Dieu pour qu'il opère en elle des des- tructions intimes qui, par leur perfection divine.

114 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME

puissent atteindre à la hauteur de sa Majesté outragée. Mystère d'immolation qui échappe à nos faibles conceptions, mais qui nous fait pres- sentir en Jésus un océan inconnu de souffrances infinies.

Oui donc, après cela, pourrait rester indifférent devant une charité aussi inconcevable qu'elle est infiniment miséricordieuse? Nous sommes tous de la race des pécheurs, c'est donc pour chacun de nous que Jésus s'est fait Victime ' ; ce sont nos propres péchés qu'il a expiés-; il n'y a pas une seule de nos infidélités qui ne L'ait fait souffrir et pour l'expiation de laquelle II n'ait versé tout son sang^. Ne convient- il pas que nous souf- frions avec Lui, que nous L'accompagnions sur la route du Calvaire, que nous mêlions notre sang au sien, et que nous réparions à notre tour tous les péchés de lîotre vie, par l'acceptation de tous les sacrifices et l'offrande de tout nous- mêmes à Jésus Victime, dans un abandon de reconnaissance et d'amour!

^ « Le Christ est venu dans le monde pour sauver les pé- cheurs, » I TiM., I, i5.

2 « Il s'est fait victime pour nos péchés ; non seulement pour nos propres péchés, mais encore pour ceux du monde entier. » I Jean, ii, 2.

3 « Le sang de Jésus-Christ nous purifie de tout péché, » I Jean, i, 7.

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 1i5

IV. Jésus est Victime en tout soi? être

Jésus ne peut pas être Victime sans être une Victime parfaite, et II ne serait pas une Victime parfaite s'il ne l'était en tout son être. Nous ne devons point perdre de vue que, tout en s'incar- nant, le Verbe de Dieu n'a cessé de glorifier infi- niment son Père. Or, dans l'éternité, cette gloire était parfaite non seulement à cause de la per- fection absolue de tout ce qui est en Dieu, mais encore parce que la Personne du Verbe tout en- tière coopérait à cet acte de glorification divine. En se revêtant de l'humanité, le Verbe continue à glorifier Dieu de la même manière, si ce n'est qu'il le glorifie à la fois dans ses deux natures divine et humaine ; mais il n'y a pas plus de ré- serve et d'imperfection dans cette glorification terrestre qu'il n'y en a dans la glorification cé- leste. Nous avons vu, en outre, que c'est par son état de Victime que Jésus glorifie parfaitement son divin Père sur la terre; il est donc nécessaire que rien en Lui n'échappe à cet état, sous peine de rendre sa glorification imparfaite '.

' « Le Christ s'est offert parce qu'il l'a voulu d'une volonté divine et d'une volonté humaine délibérée. » S. Thom., III p., q. 14, a. 2,

Il6 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

Comme Victime Jésus tient à ce que tout, dans la constitution de son être, coopère à accomplir dans le temps la mission qui Lui a été confiée. Il veut pouvoir s'offrir à chaque instant et tout entier à son divin Père et réclamer pour chaque partie de son être humain, comme pour son être divin, l'honneur de le louer et de le glorifier.

Il fait consister son amour pour son Père dans cette immolation totale de Lui-mêine qu'il ne cesse de renouveler et qu'il rend permanente ^ S'il y avait en Lui quelque chose qui ne fut su- jet à cette immolation, il y aurait par même quelque chose que ne vivifierait pas aussi par- faitement son amour. Nous sommes donc forcés d'admettre, ou que Jésus est totalement Victime en tout son être, ou qu'il ne l'est pas du tout.

En considérant la seconde fin de l'état de Vic- time en Jésus, à savoir le salut du genre humain, nous arrivons aux mêines conclusions. Jésus vient pour réparer les péchés des hommes et rétablir l'huinanité dans sa sainteté primitive. Mais tout a péché dans l'homme et le péché a

' « Le Christ a souffert par amour pour son Père, d'après ce passage de l'Evangile (Jean, xiv, 3i) : « Afin que le monde connaisse que j'aime le Père, et que je fais ainsi que le Père m'a ordonné, levez-vous, sortons d'ici » ; c'est-à-dire allons au lieu de ma passion. » S. Thom., III p., q. 47, a. 2,

MODE ET FIN DE L INCARNATION 11/

vicié la nature iiumainc dans sa source; le corps et l'âme ont coopéré h l'offense faite à Dieu, et tous deux portent la peine due au péché. Jésus ne peut les purifier qu'en expiant leur faute commune ; et comme II se substitue à eux, il est nécessaire qu'il le fasse tout entier, afin que l'expiation atteigne en Lui tout ce qu'elle aurait atteint dans l'homme, si celui-ci eût subir lui-même le châtiment de ses péchés*.

En tant que Victime de réparation, Jésus l'est absolument dans tout son être, aussi bien qu'il l'est dans sa qualité de ^^ictime de louange à la gloire de son Père. A cause de cette double fin de son Incarnation, il ne peut en être autre- ment-. Tout ce que le Verbe a pris de l'huma- nité, Il ne l'a pris que dans cette vue. Il ne peut

' « Dieu seul a une dignité infinie et pouvait offrir pour l'homme une satisfaction suffisante en se revêtant de sa chair. Il a donc prendre la nature humaine dans des conditions telles qu'/V pût souffrir jyour l'homme ce que l'homme avait mérité par son péché, pour que ses souffrances pussent satis- faire pour l'homme... Comme l'homme, par le péché, était tombé dans la nécessité de mourir et de souffrir dans son corps et dans son âme, le Christ a voulu prendre ces défauts, afin de racheter le genre humain en souffrant la mort pour les hommes. » S. Thom., Op. 2, c. 226.

- Saint Paul nous le dit clairement. C'est à Dieu son Père que Jésus s'offre, et par il le glorifie ; mais il s'offre pour ex- pier les péchés du monde, et c'est ce qui le constitue Victime. « Il s'est livré lui-même pour nous, en s'offrant à Dieu, comme une oblation et une victime d'agréable odeur. » Eph., y, 2.

Il8 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

y avoir aucun autre motif, puisqu'il vient expres- sément et uniquement pour se sacrifier et s'im- moler. Sa Sagesse exigeait qu'il ne prît rien d'inutile, rien qui ne pût concourir à la fin pro- posée ; ce qui serait arrivé, si tout en Lui n'avait été destiné à l'immolation. Et dans ce dernier cas, il faudrait admettre que, tout en Jésus n'ayant pas coopéré à son Sacrifice, la Rédemp- tion n'aurait pas été obtenue par la Personne tout entière du Verbe incarné, mais que nous ne la devrions qu'à une partie de Lui-même, ce qui serait absurde.

Nous nous trouvons donc bien en face d'une Victime totale et complète, à l'immolation de laquelle rien ne peut échapper de ce qui la cons- titue essentiellement. C'est d'ailleurs la notion exacte que nous nous formons immédiatement d'une victime parfaite, puisque de sa nature la victime est intrinsèquement vouée à la destruc- tion par la mort.

Lorsqu'il s'agit d'une victime raisonnable et que cette victime s'offre librement en sacrifice, elle se livre dans la perfection de son être ; elle expose à la mort tout ce qui en elle est suscep- tible de mourir, son corps ; puis elle fait sup- porter à son âme immortelle tout ce qui dans la

MODE ET IIN DE L INCARNATION 119

mort peut l'atteindre et la faire souffrir '. C'est sous l'influence de l'âme et par sa volonté que le corps est immolé, et la séparation d'avec lui, qu'elle s'impose, est son genre de mort, sans parler des tristesses, des douleurs et des an- goisses qui peuvent l'assaillir directement et qui dépassent considérablement les souffrances de la mort corporelle -.

' « Les douleurs que le Christ a souffertes ont dépassé tontes les douleurs que les hommes peuvent endurer en cette vie, non seulement à cause de la violence et de l'étendue de sa pas- sion, mais encore à cause de la constitution du Christ qui a souffert, et de l'acceptation volontaire de la souffrance qui a été proportionnée, sous le rapport de l'étendue, à la fin qu'il se proposait. Sous le rapport du corps, il avait une complexion parfaite ; puisque son corps a été formé miraculeusement par l'opération du Saint-Esprit. C'est pourquoi le sens du tact, dont la perception produit la douleur, était parfaitement développé en lui. Pour Yàme, elle perçoit aussi d'autant plus vivement toutes les causes de tristesse que ses puissances intérieures sont plus parfaites. » S. Thcvî., III \)., q. 46, a. 6.

2 Le Docteur angélique s'exprime ainsi : « On dit que l'âme entière souffre, quand elle souffre selon son essence ou selon toutes ses puissances. Si nous comprenons l'âme entière en rai- son de son essence, il est évident que toute l'âme du Christ a souffert. Car toute l'essence de l'âme est unie au corps, de manière qu'elle est tout entière dans tout le corps et tout en- tière dans chacune de ses parties. C'est pourquoi quand le corps souffrait et qu'il était prêt à se séparer de l'âme, l'âme entière souffrait. Si nous comprenons l'âme entière selon toutes ses puissances, et que nous parlions des souffrances propres à cha- cune d'elles, elle souffrait selon toutes ses puissances infé- rieures... car toutes les puissances de l'âme ont leur fondement dans son essence, à laquelle parvient la douleur, quand le corps dont elle est l'acte souffre. » Ibid., a. 7.

120 DE JÉSL'S DANS SON lÎT A T DE VICTIME

C'est quand tout a été immolé, qu'il ne reste plus aucune partie intacte de la victime et qu'elle est réduite à l'état de mort, que le sacrifice est complet. Soustraire la moindre partie dans la victime ou diminuer tant soit peu la perfection de son oblation, c'est l'amoindrir et la réduire à une immolation subie plutôt qu'à une immola- tion voulue.

Or, notre adorable Victime a choisi elle-même cet état, elle l'a voulu librement, et dans son en- semble et dans chacune de ses phases ; aucun détail ne lui a échappé, aucune circonstance ne lui a été ignorée ; c'est d'elle-même qu'elle en a établi les conditions, qu'elle a fixé l'heure de son sacrifice et les moyens de l'opérer.

Victime parfaite, elle a voulu, pour l'honneur de son divin Père et à cause de l'amour qu'elle lui portait ainsi qu'aux âmes, que rien en elle ne fût épargné, mais que tout, dans son corps et dans son àme, pût servir à son sacrifice.

Victime toute puissante, elle s'est donné elle- même un corps et une âme faits pour la douleur et le sacrifice. C'est à cette fin qu'elle les a unis et qu'elle a établi entre eux cette harmonie par- faite qui inspirait à l'âme de vouloir la souffrance pour le corps et qui portait le corps à s'associer aux souffrances de l'âme. Se sachant voués l'un et l'autre au sacrifice, ils s'entr'aidaient dans la voie

MODE ET FIN DE L INCARNATION 121

douloureuse qui devait les conduire à l'inuTio- lation suprême. Jamais la moindre divergence entre eux ; le corps était totalement soumis à la direction crucifiante que l'âme lui imprimait ; l'âme, à son tour, ne restait indifférente à au- cune douleur qu'éprouvait le corps, de même qu'elle le faisait participer aux souffrances dont elle se plaisait à se saturer.

Cette communication mutuelle de souffrance n'étant en aucune manière l'effet d'un désordre intérieur, comme chez les autres hommes qui sont soumis à la guerre de la chair contre l'es- prit, mais étant le résultat d'une double action harmonieuse concourant simultanément à la même fin, se faisait avec une intensité propor- tionnée à la grandeur du motif qui l'avait ins- pirée. L'âme et le corps devenaient pour ainsi dire des instruments de souffrance l'un pour l'autre : l'âme, trouvant dans le corps matière au sacrifice, l'immolait ; et le corps entraînait irrésistiblement l'âme à se sacrifier avec lui. Le corps était matériellement victime, en ce qu'il avait du sang à verser et une vie à donner; l'âme l'était spirituellement, en ce qu'elle concourait formellement à l'immolation matérielle par la vo- lonté avec laquelle elle vouait le corps au sacri- fice. De sorte que tous deux coopérèrent égale- ment au sacrifice sanglant et qu'ils formèrent

122 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

les éléments indispensables et essentiels de l'im- inolation de notre divine Victime.

Comme cette harmonie est admirable et comme notre adoration est spontanée, lorsque nous con- templons ce mystère ineffable de l'Union hypos- tatique qui met à la disposition d'une Personne divine une Victime qu'elle s'est miséricordieuse- ment choisie et que sa toute-puissance a rendue aussi parfaite !

V. Jésus, Victime dans sop corps

Pour mieux comprendre encore jusqu'à quel point Jésus est Victime dans tout son être, consi- dérons séparément sa constitution physique et sa constitution morale et spirituelle.

Jésus est d'abord Victime dans son corps, à cause du caractère de visibilité de son Sacrifice. Devant abolir tous les anciens sacrifices. Il de- vait néanmoins en conserver le cachet extérieur et sensible. Son Sacrifice allait clore la série des sacrifices sanglants et rester le Sacrifice unique destiné à se perpétuer ensuite d'une manière non sanglante sur tous les autels catholiques.

Pour pouvoir s'immoler de la sorte, il faut à Jésus un corps dont II puisse verser le sang, une vie qui Lui permette de subir la mort. Le corps

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 123

qu'il reçoit est nécessairement approprié à la fin pour laquelle il Lui est donné. C'est le corps d'une Victime, par conséquent adapté à la souf- france et fait directement pour souffrir. Il serait outrageant pour la Sagesse divine de supposer que Dieu n'ait pas tout harmonisé dans ce corps adorable en vue de l'œuvre qu'il devait accoin- plir. Il ne suffirait pas de prétendre que Jésus pouvait souffrir dans son corps ; il faut recon- naître d'une manière absolue, qu'étant pour être Victime, la souffrance faisait partie de sa nature corporelle et que la perfection de son être étant d'être immolé, Il ne pouvait pas ne point souffrir '.

Il nous faut admettre cette première vérité, si nous voulons comprendre toute l'étendue et

* « Il était nécessaire, dit Saint Thomas, que Dieu /;/-// une chair, afin de satisfaire pour le genre humain. Or, la peine in- fligée au genre humain par suite du péché, consiste dans la mort et les autres souffrances de la vie /irésente ; ce qui fait dire à l'Apôtre (Rom., v, 12) : « Le péché est entré dans ce monde par un seul homme, et par le péché la mort. » Dieu devait donc prendre une chair passible et mortelle, sans le péché, afin de pouvoir, par ses souffrances et sa mort, satisfaire pour nous et nous purifier du péché. Telle est la pensée de l'Apôtre quand il dit (Rom., vmi, 3) que « Dieu envoya son Fils dans la ressem- blance d'une chair de péché » ; ce qui signifie qu'il avait une chair semblable à celle des pécheurs, c'est-à-dire passible et mortelle. Et il ajoute : « Afin qu'à cause du péché, il condamnât le péché dans la chair », c'est-à-dire afin qu'il détruisît en nous le péché par la peine qu'il souffrit dans sa chair pour notre pé- ché. » S. Thom., Contr, Gent,, L. 4, c. 55.

124 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIiME

l'acuité des souffrances de notre divin Sauveur. Plus nous Le saurons Victime, et plus nous cons- taterons son amour infini ; plus sa miséricorde à notre égard sera apparente, et plus nous vou- drons L'aimer d'un amour qui ressemble au sien, d'un amour crucifié.

Remarquons encore que Jésus reçoit un corps approprié à son âme. Non seulement son corps vit dans une dépendance totale du principe vital qui l'anime et le régit, ce qui l'établit déjà dans un état réel de sujétion, comme il convient à une victime; mais encore il est adapté aux qualités et aux perfections de son âme. L'âme de Jésus étant la perfection créée la plus grande qui puisse sortir des mains de Dieu, réclamait un corps qui lui convînt parfaitement et qui pût l'aider dans l'œuvre rédemptrice, la seule qu'elle avait mis- sion d'opérer. En informant le corps, l'âme hu- maine de Jésus lui imprime le cachet qui la distingue, à savoir d'être l'âme d'une Victime divine ; pour lui être associé de la sorte, le corps doit à son tour être victime, et la victime corpo- relle la plus parfaite qui puisse jamais exister.

Considérons aussi que l'âme et le corps en Jésus ne constituent pas une nature humaine concrétée dans une personne humaine, mais une nature humaine assumée par une Personne divine. Ils ont été créés en vue de leur union

MODE ET FIN DE L INCARNATION 120

avec la Personne du Verbe, à laquelle ils appar- tiennent, ce qui suppose en eux une perfection en rapport avec la dignité divine et la fin de l'In- carnation. Le Verbe incarné venant s'offrir en Victime trouve dans son corps animé par son âme la matière de son Sacrifice, ce qui rend essentiel et rehausse presque à l'infini le carac- tère d'immolation qui convient au corps sacré du Sauveur '.

II ressort clairement de ce qui précède que tout en Jésus est trop directement l'œuvre de Dieu, pour que tout n'y soit pas coordonné à son Sacrifice. Etant corporellement Victime, Il possède donc un corps d'une complexion par- faite, admirablement organisé, préparé expres- sément en vue de la souffrance, dans lequel aucune défectuosité ne peut venir contrecarrer l'œuvre pour laquelle il existe.

Corps parfaitement pur, formé de la chair vir- ginale d'une vierge par l'opération du Saint- Esprit, sans avoir rien contracté de la concupis- cence de la chair, il se prête admirablement à l'action purificatrice qu'il doit exercer par son

1 « La passion du Christ appartient au suppôt de la nature divine, en raison de la nature passible qu'il a prise, mais non en raison de la nature divine qui est impassible. » S. Tkom., III p., q. 46, a. 12.

126 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

immolation. Sa pureté comme la perfection de sa complexion vont servir à rendre son Sacrifice plus agréable à Dieu ; ce sera la Victime sans tache et sans défaut, choisie avec soin, consacrée et offerte solennellement au Seigneur.

Toute parfaite que soit sa constitution, Jésus Victime ne laissera pas néanmoins d'être sujet à bien des misères corporelles, ce qui d'ailleurs est en harmonie avec son état'. Il ne connaîtra pas sans doute les maladies ni les infirmités qui proviennent du défaut de constitution, de la fai- blesse des organes, ou du désordre des humeurs ou du sang-; mais II pourra néanmoins souffrir

^ « Afin que le Christ satisfît pour les péchés du genre hu- main, qu'il fît croire à son Incarnation et qu'il fût pour tous les hommes un exemple de patience, il a été convenable qu'il prit un corps soumis aux faiblesses et aux défauts de l'hu- manité. » S. Tho.m., III p., q. 14, a. 1.

« Dieu, dit Saint Paul, a envoyé son Fils revêtu d une chair semblable à la chair du péché » (Rom., vni, 3). « Or, ajoute Saint Thomas, la chair du péché est dans une condition telle qu'elle supporte nécessairement la mort et les autres souffrances de cette nature. » S. Tho.m., lem., a. 2.

2 « Le Christ, nous dit toujours l'Ange de l'Ecole, a pris les misères humaines pour satisfaire pour les péchés de notre na- ture. Il a donc prendre les défauts efui résultent du péché gui est commun à toute la nature et qui ne répugnent point à la perfection de la science et de la grâce. Par conséquent, il n'eût pas été convenable qu'il prit tous les défauts ou toutes les infirmités humaines. » S. Thom., III p., q. 14, a. 4.

Et ailleurs il ajoute : « Le Christ n'avait de lui-même aucune cause de défaut, soit du côté de Vâme qui était pleine de grâce et de sagesse et unie au Verbe de Dieu, soit du côté du corps

MODE ET FIN DE L IN'CARNATION I27

de la faim, de la soif, de la fatigue, de la chaleur et du froid, et en général de toutes les causes extérieures capables de déterminer une sensa- tion douloureuse, de même que des causes inté- rieures non incompatibles avec la dignité et la sainteté de sa Personne '.

Le corps de notre adorable Victime étant cons- titué pour le sacrifice, tout en lui devra souffrir avec d'autant plus d'intensité que tout y est plus parfait. Comme c'est par un libre choix et une volonté formelle qu'il est voué à la souffrance, il est doué d'une sensibilité extrême afin de pou- voir souffrir davantage. Réunissant en lui, en quelque sorte, la somme incalculable de souf- frances que mérite l'expiation des péchés de

qui était très bien organisé et disposé par l'action de la vertu toute-puissante du Saint-Esprit ; mais il assuma quelques dé- fauts par un acte de sa volonté, dans le but de procurer notre salut. » S. Thom., Op. 2, c. 226.

1 « Il y a une troisième espèce de défauts qui se trouvent en général dans tous les hommes par suite du péché d'Adam, comme la mort, la faim, la soif, et les autres souffrances sem- blables. Le Christ a pris sur lui tous ces défauts. » S. Thom., III p., q. 14, a. 4.

En effet, nous lisons en Saint Matthieu (iv, 2 et xxi, 18) que Jésus eut faim après avoir jeûné pendant quarante jours et, le lendemain du dimanche des rameaux, lorsqu'il revenait de Béthanie à Jérusalem ; en Saint Jean (iv, 7 et xix, 28) qu'il de- manda à boire à la Samaritaine et qu'il eut soif sur la croix, et (iv, 6) qu'étant fatigué il s'assit sur le puits de Jacob.

128 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

tous les hommes, Jésus donne à son corps la faculté d'atteindre à une intensité de souffrance qu'il nous est impossible d'imaginer. Pour le comprendre, il nous faudrait pouvoir mesurer la grandeur de l'offense que la malice du péché fait à Dieu, et l'étendue de l'amour qui porte Jésus à souffrir pour nous afin, par là, d'honorer et de glorifier son divin Père. La souffrance est dans ses mains le moyen de tout réparer ; et de même qu'il ne met pas de bornes à sa charité pour Dieu et à sa miséricorde pour nous, Il n'en veut point mettre à ses souffrances. N'ayant qu'un corps, II cherche à le faire souffrir, comme s'il avait à sa disposition les corps de tous les hommes pour leur infliger l'expiation qui leur convient. Il le plonge en quelque sorte dans un bain de douleur, comme pour en saturer tous ses sens et les rendre aptes mystérieusement, par la sensibilité exceptionnelle dont II les dote, à souffrir intensivement les moindres douleurs, en même temps qu'il leur octroie une capacité presque illimitée de souffrir toujours davantage K Quand on réfléchit aux motifs de la souffrance corporelle en Jésus, et aux soins apportés par

' « Le Christ a souffert dans son corps une douleur incom- parable, selon l'expression des Lamentations (Jer., i, 12) : <( O vous tous qui passez, voyez s'il est une douleur compa- rable à la mienne. » S. Thom., Op. 62, c. 2,

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Dieu pour former un corps approprié aux immo- lations auxquelles était vouée l'auguste Victime, on pressent quelles devaient être la perfection, la sensibilité et la délicatesse de ce corps ado- rable. Et l'on peut bien dire que s'il n'a pas en- duré toutes les sortes de souffrances, il a du moins souft'ert dans chacune des parties de son corps tout ce qu'elle est susceptible de supporter de douleur '. Dans ce sens, on peut affirmer que Jésus a payé toutes nos dettes et expié tous nos péchés, en endurant à notre place les douleurs dues pour chacune de nos fautes -.

Comme il nous siérait mal, après cela, de nous plaindre dans nos souffrances physiques et de fuir la douleur qui est pourtant la monnaie avec laquelle nous pouvons nous acquitter de nos

* Le Docteur angélique, dans sa Somme, explique clairement que si Jésus n'a pas enduré toutes les espèces de souffrances ce qui n'eût été ni convenable ni possible il a au moins souf- fert toutes les souffrances humaines quant au genre de souf- frances. « On peut considérer les souffrances humaines de deux manières : i" Quant à Yespèce, il n'a pas fallu que le Christ souffrît de la sorte toutes les souffrances ; parce qu'il y a beau- coup d'espèces de souffrances qui sont contraires l'une à l'autre, comme quand on est brûlé par le feu ou noyé dans l'eau. 2" Quant au genre, il a souffert toutes les souffrances hu- maines, pour qu'il pût dire qu'il avait délivré par tout le genre humain. » S. Thom., III p., q. 46, a. 5.

- « Il a véritablement porté nos douleurs. C'est pour nos ini- quités qu'il a été couvert de plaies ; c'est pour nos crimes qu'il a été brisé. » Is., lui, 4, 5,

l30 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

dettes * ! Comment ne ferions-nous pas pour nous- mêmes, qui y sommes si intéressés, ce que Jésus a fait si miséricordieusement à notre place et pour l'humanité tout entière-? Comment la vue de tant de souffrances accumulées sur notre divine Victiine, ne nous toucherait-elle pas le cœur, lorsque nous considérons qu'il a fallu un amour infini, ayant à son service une puissance souveraine, pour pousser jusque-là la miséri- corde et le pardon ? Habituons-nous à ne plus regarder notre crucifix, sans penser aux dou- leurs extrêmes que Jésus a endurées dans tout son corps, pour expier toutes et chacune de nos infidélités.

VI. Jésus, Victime dans soi> âme

Si Jésus est si intimement Victime dans son corps, que dire de son âine ! Le corps est sans

1 « Dieu vous a réconciliés par la mort de son Fils en son corps de chair, pour vous faire paraître devant lui saints, sans tache et sans reproche. » Col., i, 22.

« Pensez donc en vous-mêmes à Celui qui a souffert de si grandes contradictions de la part des pécheurs, afin que vous ne vous lassiez point et que vous ne laissiez point vos âmes succomber à l'abattement, car vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang, en combattant contre le péché. » Hébr., xri, 3, 4.

2 « Puisque le Christ a souffert dans la chair, vous aussi ar- mez-vous des mêmes sentiments. » I Pierre, iv, 1.

« Je me réjouis dans mes souffrances et je complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ. » Col., i, 24.

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 13i

doute la partie qui est oflferte plus directement en sacrifice, puisque c'est la partie visible de la victime et qu'elle contient le sang qui doit être répandu. Mais, parce qu'il est étroitement lié à l'âme et que la perfection de son immolation consiste à en être séparé, la violence faite au corps par cette séparation est partagée par l'âme, qui prend ainsi, quoique invisiblement, une part directe et active dans le sacrifice. L'âme trouve alors dans le corps qu'elle anime la matière de son propre sacrifice, et c'est elle qui volontai- rement opère l'immolation, plutôt qu'elle ne la subit. Dans ce sens, l'âme étant le principe qui informe le corps, est victime à un degré supé- rieur ; et c'est en elle surtout qu'il nous faut re- chercher et admirer les sublimités des suprêmes immolations de Jésus '.

Le corps est victime, parce que la souffrance lui a été imposée et que, inconsciemment de sa part, il a été constitué intrinsèquement pour le sacri- fice. L'âme est victime par un libre choix, parce qu'elle a voulu la souffrance, mesuré le sacrifice, compris la nécessité de l'immolation. Connais-

' « Comme l'âme est la forme du corps, par une suite néces- saire, quand le corps souffre, l'àme doit aussi souffrir d'une certaine façon. C'est pourquoi dans l'état le Christ eut un corps passible, son âme dût également être passible. » S. Thom., Op. 2, c. 232,

l32 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

sant tout de Dieu et de l'homme, ayant cons- cience de la gloire à procurer à Dieu et de la ré- paration à offrir pour l'humanité, elle embrasse avec joie son état de victime, elle va au devant du sacrifice et elle est heureuse d'être vouée, comme le corps, à l'immolation.

Si les soufîfrances corporelles sont nombreuses et crucifiantes, les souffrances spirituelles le sont bien davantage. Outre qu'elles sont d'un ordre plus élevé et qu'elles pénètrent dans les profon- deurs de l'être humain, elles n'ont pas besoin de causes matérielles et extérieures pour se faire sentir '. La brise la plus légère les détermine, et leur acuité souvent n'a d'égale que leur soudai- neté. Douée d'une sensibilité toute spirituelle, l'âme ne remarque souvent la souffrance que quand elle en est déjà envahie. Il lui arrive

^ « Non seulement la douleur intérieure, dit encore Saint Thomas, est plus grande que la douleur extérieure, mais elle est aussi plus universelle ; puisque tout ce qui répugne au corps peut répugner à l'appétit intérieur, et tout ce que les sens perçoivent peut être perçu par l'imagination et la raison, mais non réciproquement. » S. Thom., 1 II, q. 35, a. 7.

Et plus loin : « Comme on perçoit d'autant mieux une chose par son image, que cette image est plus immatérielle et plus abstraite, il s'ensuit que la douleur intérieure, absolument par- lant, est plus grande et qu'elle a pour objet un mal plus pro- fond, parce que le mal se connaît mieux par la perception intérieure. » lem., ad 2,

MODE ET FIN DE L INCARNATION IJJ

même parfois de souffrir, sans savoir pourquoi elle souffre et qui la fait souffrir. A certaines heures, tout semble s'y donner rendez-vous : la tristesse et la crainte, les ténèbres et le doute, le dégoût et l'amertume, l'anxiété et l'angoisse, l'ac- cablement et l'abandon. Il s'y opère alors comme des destructions intimes qui ont le caractère de la mort. Sa capacité de souffrance est presque il- limitée, tant il est vrai qu'elle semble faite pour les ascensions de la douleur, comme pour celles de la vertu.

Personne ne peut échapper totalement à la douleur dans cette vallée de larmes, c'est un fait d'expérience, parce que l'homme ayant péché dans son âme et dans son corps, l'expiation s'impose à l'une comme à l'autre '.

Jésus, plus que tous, devait connaître les souf- frances de l'âme et les ressentir à proportion de son infinie perfection et des motifs pour lesquels Il les endurait. Les péchés du monde ayant mérité un supplice éternel à tous les enfants

* « Une conséquence du péché du premier homme c'est que la corruption se fit sentir dans le corps et que, pour cette raison, l'homme se vit réduit à la nécessité de mourir, comme si l'âme n'avait plus eu le pouvoir de maintenir le corps dans la perma- nence de l'existence, en lui infusant la vie. D'où il advint que l'homme se trouva passible et mortel, parce qu'il était tombé dans la nécessité de souffrir et de mourir. » S. Thom., Op. 2, c. 193.

K->4 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME

d'Adam, il fallait une compensation en rapport avec un aussi terrible châtiment. Que l'on cal- cule, dès lors, quelle a être la mesure des souffrances morales et spirituelles éprouvées par Jésus-Victime.

De plus, son âme était autrement sensible que les nôtres ; elle était sensible, pour ainsi dire, d'une sensibilité divine. Elle vibrait au moindre souffle de la grâce, elle était baignée dans des flots de lumière, elle n'était animée que d'une charité infinie, elle était dévorée du zèle de la gloire de Dieu, elle goûtait ineffablement tout ce qui pouvait le glorifier, comme elle ressentait douloureusement tout ce qui pouvait l'off^enser. C'est pourquoi, voulant tout réparer par la souf- france, elle possédait des trésors de délicatesse et de sensibilité qui grandissaient presque à l'in- fini sa puissance de souff^rir.

Il eût suffi de la moindre souffrance de Jésus dans son âme, pour racheter le genre humain ; mais s'étant constitué Victime, Il résolut d'al- ler jusqu'aux dernières limites de la souff^rance comme de l'amour '. Il abreuva Lui-même son

' « La moindre des souffrances du Christ aurait suffi pour racheter le genre humain de tous les péchés, mais il a été ce- pendant convenable qu'il souffrît tous les genres de peines. » S. Thom., III p., q. .^6, a. 5, ad 3.

Et ailleurs : « Chacune des passions du Christ, toute petite

MODE ET FIN DE L INCARNATION OO

âme de toutes les douleurs, car II la tint cons- tamment fixée sur le spectacle terrifiant des pé- chés de l'humanité et de la Justice divine ré- clamant une réparation. Il voulut qu'elle fût submergée dans des flots de tristesse et de souf- france, et son amour ne lui permit pas un seul instant de répit.

Comprenons bien que rien ne pouvait distraire Jésus de ce qu'il était venu faire sur la terre. Son zèle de la gloire de son Père, comme son amour miséricordieux pour les hommes, ne su- bissaient jamais aucun affaiblissement. Ce qu'il avait voulu éternellement. Il le voulait encore et avec la même intensité ; Il était Mctime et Il se complaisait dans cet état ; Il tenait son âme plongée dans la souffrance et II alimentait sans cesse son sacrifice par de nouvelles im- molations.

Quel abîme insondable de douleurs que celui de notre adorable Victime ! La souffrance y afflue de tous les côtés, en même temps qu'elle surgit de son sein. C'est vraiment la Victime univer- selle du ciel et de la terre.

qu'elle ait été, était suffisante pour racheter le genre humain, si l'on considère la dignité du patient. Le Christ étant d'une dignité infinie, chacune de ses souffrances a une valeur in- finie, de sorte qu'elle serait suffisante pour effacer des péchés infinis. » S. Tho.m., Op. 2, c. 23i.

l36 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

Toutes les puissances de son âme devaient être immolées, coinme tous les sens de son corps'. Il entrait dans les desseins éternels qu'il n'y eût rien en l'âme de notre douce Victime qui ne fût exempt de souffrance-. Son esprit, son cœur,

1 « Puisque toute l'essence de l'âme est unie au corps et qu'elle existe tout entière dans tout le corps et dans toutes ses parties, pendant que son corps souffrait le Christ a souffert selon toute son àtne et selon toutes ses puissances, en tant qu'elles ont pour principe l'essence même de l'âme. » S. Tiiom., III p., q. 46, a. 7.

2 La force et l'évidence des arguments que nous avons allé- gués jusqu'ici pour démontrer que Jésus, étant essentiellement Victime, a souffrir dans tout son être, ne peuvent laisser au- cun doute sur l'universalité et Vintensité de la douleur dans Xâme de Jésus comme dans son corps. Comment cependant accorder cette vérité avec le fait de la vision béatifique en notre adorable Sauveur pendant sa vie et la félicité qui en était la conséquence ? Peut-on dire, dès lors, que Jésus a réellement souffert en toute son âme, comme il a souffert en tout son corps? Selon ce que nous avons dit précédemment, d'après Saint Tho- mas, les puissances de l'âme ayant leur fondement dans son essence et l'essence de l'âme étant unie au corps, de manière qu'elle est tout entière dans le corps et dans chacune de ses parties, toute l'âme de Jésus a souffert. C'est ce qu'exprime encore clairement le même Docteur, dans ses Opuscules : « Si l'on considère la passion de l'âme du Christ du côté du corps, Xâme entière partageait toutes les souffrances du corps. L'âme, en effet, est la forme du corps, selon toute son essence ; mais toutes les puissances ont leurs racines dans l'essence de l'âme ; d'où il résulte que, le corps souffrant, toutes les puissances de l'âme souffraient d'une certaine façon. » (Op. 2, c. 232).

Néanmoins, Saint Thomas ne parle ici que des puissances inférieures de l'âme, mais non de la partie supérieure de la raison, laquelle jouissait de la vision béatifique. « Dans le Christ, dit-il, la raison supérieure ne souffrait pas du côté de son

MODE ET FIN DE L INCARNATION 1^7

toutes ses facultés furent donc vouées à la dou- leur. Non pas qu'il dût subir certaines épreuves spirituelles par lesquelles nous passons et qui étaient incompatibles avec sa Divinité : par exemple, celle du doute dans la foi, puisque Jésus, jouissant de la vision béatifique, n'avait pas à pratiquer la foi, quoiqu'il possédât la per- fection contenue dans la vertu de foi ; mais II endura dans les puissances de son âme tout ce

objet, qui est Dieu ; car Dieu n'était pas cause de la douleur de l'âme du Christ, mais de sa délectation et de sa joie. » (III p., q. 46, a. 7). Il n'y a en cela rien de contradictoire, car, ajoute-t-ii dans l'article suivant : « La joie de la béatitude n'est pas direc- tement contraire à la douleur de la passion, parce qu'elle ne se rapporte pas à la même chose, et il n'y a pas de répugnance que les contraires existent dans le même sujet, pourvu que ce ne soit pas sous le même rapport. Ainsi la joie de la béati- tude peut appartenir à la partie supérieure de la raison par son acte propre, tandis que la douleur de la passion ne lui appar- tenait que relativement à son sujet. D'un autre côté la douleur de la souftVance appartient à l'essence de l'âme de la part du corps dont elle est la forme ; au lieu que la joie de la béati- tude lui appartient relativement à une puissance dont elle est le sujet. » (Ibid., a. 8, ad 1).

Jésus s'étant volontairement condamné à la souffrance et ne pouvant, par ailleurs, refuser les joies de la vision béatifique à son âme qu'il s'était unie directement dans sa Personne divine, retenait la béatitude dans la partie supérieure de son âme et l'empêchait de rejaillir sur son corps, afin de lui laisser la pos- sibilité de souffrir. C'est encore la pensée qu'exprime le Docteur angélique : « Par la vertu de la divinité du Christ la béatitude était contenue dans l'âme, de manière qu'elle ne rejaillissait pas sur le corps et qu'elle ne détruisait ni sa passibilité ni sa mortalité. Pour la même raison, la délectation de la contem-

l38 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

que ces mêmes puissances sont susceptibles de souffrir dans toutes les créatures humaines ré- unies, et plus encore, à cause de sa perfection infinie qui nous est inconnue.

Il y avait dans l'âme de Jésus des contrastes crucifiants qui tenaient à sa double nature divine et humaine et qui en faisaient vraiment une vic- time jusque dans l'intime de son être.

Considérons que Jésus descendait du sein de

plation était retenue dans l'àtne, de telle sorte qu'elle ne s'éten- dait pas aux facultés sensitives et qu'elle n'excluait pas la douleur sensible. » (III p., q. l5, a. 5, ad 3).

On ne pourrait objecter, pour contredire cette doctrine, que le propre de la béatitude est de remplir l'âme tout entière, et que, dès lors, Jésus n'a pu jouir et souffrir à la fois dans son âme. Il ne faut pas oublier que Jésus n'était pas encore arrivé au terme de sa gloire, mais qu'il était /;/ via, c'est-à-dire voya- geur. Et c'est pourquoi son âme a joui de Dieu par son essence, mais non selon toutes ses puissances. « h'âme entière, dit Saint Thomas, est une expression qui peut s'entendre de Xessence de l'âme et de toutes ses puissances. Si on l'entend de Vessence, dans ce sens Xànie entière jouissait, en tant qu'elle est le sujet de la partie supérieure de l'âme, à laquelle il appartient de jouir de la divinité. Mais si par l'âme entière nous entendons toutes ses puissances, alors Xàme entière ne jouissait pas ainsi di- rectement, parce que la jouissance ne peut être l'acte de toutes les parties de l'âme ; et que d'ailleurs la jouissance de la partie supérieure ne rejaillissait pas sur les autres, parce que, lorsque le Christ était voyageur, il n'y avait pas en lui cette action de la partie supérieure sur la partie inférieure, de l'âme sur le corps. Mais comme réciproquement la partie supérieure de l'âme n'était pas gênée, à l'égard de ce qui lui est propre, par la partie infé- rieure, il s'ensuit qu'elle jouissait parfaitement pendant sa pas- sion. » (III p., q. 46, a. 8).

MODE ET FIN DE L INCARNATION 1;>9

l'Eternel et que, comme Verbe de Dieu, son in- telligence divine était plongée dans les splen- deurs de l'Infini, pendant que son intelligence humaine était resserrée dans les liens du corps et les limites du créé.

Comme Fils du Très-Haut, Il contemplait les beautés ineffables et les perfections infinies de la Divinité ; comme Homme-Dieu, Il avait sans cesse devant les yeux les misères et les péchés de l'humanité.

En tant que Verbe incréé, Il était illuminé des clartés éblouissantes de la béatitude ; en tant que Verbe incarné. Il était captivé par la vision loin- taine du Calvaire et les horreurs,de son suprême Sacrifice.

Sans créer en l'esprit de Jésus une lutte pro- prement dite, ces oppositions n'y déterminaient pas moins une souffrance, et une souffrance d'au- tant plus grande que les extrêmes qui attiraient ainsi sa pensée portaient également le sceau sacro-saint de la volonté divine.

Il n'était pas plus dans la puissance de notre adorable Victime de détourner ses regards du sombre tableau de ses humiliations et de ses souffrances, que de voiler à ses yeux les splen- deurs fascinatrices de la vision béatifique.

A ce premier contraste s'en ajoutait un autre

140 DE JESUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

provenant à la fois de la perfection de l'intelli- gence en Jésus et de la nature de sa condi- tion humaine. Jésus ne pouvait vivre parmi les hommes, sans souffrir de leur contact. Ce qu'il voyait autour de Lui, ce qu'il observait dans les créatures était une contradiction constante de ce qu'il était en Lui-même ; et cela Lui devenait naturellement un tourment.

Esprit immuable qui vit dans une éternelle fixité, et qui pourtant se meut au milieu des fluc- tuations incessantes des vicissitudes humaines.

Intelligence divine qui est en elle-même le principe de l'éternelle vérité, et qui néanmoins demeure en contact permanent avec les men- songes et les erreurs d'un monde qui se repaît d'illusions et de vanités.

Pensée éternelle qui contemple dans une ad- miration déifique la sainteté du Dieu trois fois saint, et qui, en même temps, conserve le spec- tacle hideux de toutes les turpitudes humaines.

Et comme rien n'est caché à Celui qui sonde les reins et les coeurs ', Jésus voit d'un seul coup d'œil les péchés de tous les hommes, et c'est ce qui devient pour son esprit le tourment su- prême'-. Loin d'en détourner ses regards. Il con-

Ps. VII, 10.

2 « La douleur intérieure du Christ a d'abord eu pour cause tous les péchés du genre humain pour lesquels il satisfaisait

MODE ET FIN DE L INCARNATION I4I

sidère tous ces péchés comme s'il les eût commis Lui-même, Lui qui était venu pour les expier tous à la place des coupables.

Il laissa la souffrance envahir son esprit, pour expier toutes les erreurs et les aberrations de l'intelligence humaine. Il constata la légèreté in- concevable des hommes qui négligent les choses éternelles, pour ne s'occuper que des choses du temps ; Il porta le poids des négations insensées de la créature méconnaissant son Créateur; Il pénétra dans l'abîme de l'orgueil humain, pour subir les malédictions que Dieu lui inflige ; Il rassembla devant Lui les innombrables mau- vaises pensées qui ont souillé et souilleront l'es- prit des hommes de tous les temps jusqu'à la fin du monde, et à chacune II opposa une souffrance spéciale. En un mot. Il se couvrit de toutes les iniquités de l'esprit humain comme d'un man- teau qui L'enveloppa de douleur et d'amertume. Lui, la Lumière, Il connut les ténèbres ; Lui, la Vérité, Il chemina avec le mensonge et l'erreur ; Lui, la Sagesse, Il ne rencontra qu'égarement et fausseté ; Lui, la Sainteté, Il descendit jusque

par ses souffrances. Ainsi il se les attribue en quelque sorte quand il dit (Ps. xxi, 2) : « Les cris de mes péchés ». C'est pour- quoi il a pris une douleur tellement grande qu'elle a été propor- tionnée à la grandeur de l'effet qui devait en résulter. » S. Thom., III p., q. 46, a. 6,

142 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

dans les abîmes les plus profonds de l'iniquité.

Son intelligence devint ainsi comme le théâtre purificateur des péchés de l'humanité, mais au prix de quelles souffrances ! Jésus voua en quelque sorte son esprit à la merci des pé- cheurs. Chaque péché y trouva asile et y péné- tra avec le poids de la malédiction divine qui pesait sur lui et la dure nécessité du châtiment qui en était la conséquence. Vision intime qu'il n'est pas en la puissance de Jésus d'éloigner. Vision constante qui s'impose avec toutes les horreurs de l'expiation. Vision crucifiante qui cloue déjà la divine Victime au gibet de son Sacrifice.

Et c'est ainsi que nous avons vécu à l'avance dans la pensée de notre adorable Sauveur, qu'il nous y a baignés de ses larmes avant de nous laver de son sang, et que nos péchés ont trouvé une victime pour les expier. Comment après cela pécher encore, maintenant que nous com- prenons inieux ce qu'il en a coûté à Jésus pour descendre du ciel et se substituer à nous vis-à- vis de la Justice divine ' ?

* « Puisque le Christ a souffert dans la chair, vous aussi ar- mez-vous de la même pensée ; car celui qui a souffert dans la chair a cessé de pécher, afin de vivre, non plus selon les con- voitises des hommes, mais selon la volonté de Dieu, pendant le temps qui lui reste à passer dans la chair. » I Pierre, iv, 1, 2,

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 143

Les souflFrances du cœur ne furent pas moins grandes en Jésus que celles de l'esprit. Outre que le cœur prenait sa grande part de tout ce qui faisait souffrir l'esprit, il portait en lui-même un principe essentiel et une source particulière de souffrance.

Le cœur est fait pour aimer; lorsque ses forces vives peuvent s'exercer librement et dans toute leur intensité, l'amour se change en passion, et la passion qui rencontre des obstacles devient une souffrance.

Or, Jésus avait au cœur une double passion, celle de la gloire de son divin Père et celle du salut des âmes. Il aurait voulu donnera son Père des témoignages tels d'amour qu'ils lui eussent procuré immédiatement toute la gloire qu'il était susceptible de recevoir de sa mission sur la terre, mais II devait attendre l'heure marquée par la Sagesse divine, et ces attentes imposées à son amour Lui étaient une souffrance proportionnée au degré de charité divine qui brûlait son cœur.

Par ailleurs, Il voyait l'humanité ployant sous le poids de ses infidélités et II soupirait avec des ardeurs infinies après le jour II pourrait la relever et la délivrer. Pour cela il fallait qu'il meure ; mais l'heure de verser tout son sang n'ayant pas encore sonné. Il s'épuisait en désirs inefficaces, et le besoin de s'immoler pour ceux

144 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME

qu'il était venu sauver Lui était un tourment qu'alimentait son amour.

Jésus sans doute s'était façonné un cœur aux capacités quasi infinies, Lui qui se présentait au monde comme la manifestation vivante de la charité divine et qui voulait donner asile dans son sein à toutes les misères humaines et à tous les besoins de l'humanité. Et malgré cela, ha- bitué qu'il était de toute éternité à se délecter dans l'immensité d'un amour infini, son amour humain est comprimé dans son cœur de chair et la véhémence de ses aspirations lui est une cause perpétuelle de souffrance.

Il souffre en aimant et II aime pour pouvoir souffrir. Il trouve dans son amour le meilleur moyen de s'abreuver de souffrance, et II aime à outrance. Aimer Lui devient une passion divine, car II se sait Victime, et l'amour Le crucifie et L'immole.

Tout Lui est souffrance, car tout Lui est amour ; amour véhément qui n'est jamais satis- fait, amour incompris qui échappe à la légèreté et à l'indifférence des hommes, amour méconnu que rejettent et méprisent les coupables, amour infructueux qui ne parvient pas à gagner le cœur des mortels.

Victime de son propre cœur, Jésus souffre de vivre d'amour ; Il souflre d'aimer et de n'être pas

MODE ET FIN DE L IN'CARNATION 140

aimé ; II souffre des efforts qu'il fait pour être aimé et des manifestations qu'il donne de son amour. La souffrance d'amour remplit son cœur. Tout y a rendez-vous, depuis son Père qu'il as- pire à glorifier sur la terre comme au ciel, jus- qu'aux innombrables péchés de l'humanité qui, comme un océan en furie, déferlent sur Lui pour Le submerger et L'engloutir.

Véritable agonie du cœur, l'amour cepen- dant enfonce le glaive qui le transperce et y re- tient, pour les expier, les péchés qui lui causent son martyre.

Ah ! qui donc n'oserait prendre place dans ce cœur de feu sont consumés les péchés de tous les hommes et l'amour de l'auguste Victime leur apprend si éloquemment que pour aimer il ne faut plus pécher ' ?

Pour que l'immolation de Jésus fût complète dans son âme, il fallut qu'elle atteignît la volonté comme le cœur et l'esprit. Pas plus que ces deux facultés, la volonté, en Jésus, ne se détache un instant du centre vital et divin auquel elle était irrémédiablement fixée. Mais Jésus possédait

* « Soyez les imitateurs de Dieu, comme des enfants bien- aîmés, et marchez dans l'amour, comme le Christ qui nous a fiimés et qui s'est livré lui-même pour nous à Dieu. » Eph., v, i, 2,

146 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

deux volontés, la volonté divine et la volonté humaine. La première ne faisait qu'une avec la volonté éternelle de son divin Père ; vouloir était leur essence commune, comme connaître et aimer.

Jésus, le Verbe divin, ne connut point sur cette terre d'autre volonté divine que l'unique et substantielle volonté dont II vit de toute éter- nité. Sa nature était de vouloir, de vouloir néces- sairement, de vouloir parfaitement, de vouloir éternellement. En descendant dans l'humanité, le Verbe incarné ne changea rien à ce qui ne pouvait subir de changement, n'enleva rien à ce qui n'était intrinsèquement susceptible d'aucun amoindrissement. Il resta, par sa volonté divine, en contact permanent et en harmonie absolue avec la volonté de son divin Père. Il le proclame d'ailleurs Lui-même fréquemment pendant sa vie ', et II s'en fait encore comme un chant de

1 « Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, vi, 38.

« Je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, v, 3o.

« Celui qui m'a envoyé est avec moi ; je fais toujours ce qui lui filait. » Jean, viii, 29.

« Ma nouiTÎture est de faire la volonté de celui qui m'a en- voyé, d'accomplir son œuvre. » Jean, iv, 34.

« J'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour. » Jean, xv, 10.

MODE ET FIN DE L INCARNATION 147

louange à la gloire de Dieu, au moment de sa mort, lorsqu'il s'écrie : « Père, je vous ai glo- rifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre que vous m'avez donnée à faire '. »

La volonté humaine en notre adorable Victime adhérait également parfaitement à sa volonté divine. Aucun désaccord proprement dit n'était possible entre ces deux volontés unies étroi- tement, mais non confondues, dans une seule et même Personne divine, pour accomplir une même œuvre d'amour et de miséricorde. La mis- sion, le but final, les moyens employés pour l'atteindre, les grandes phases de la vie comme les moindres détails, tout était harmonieusement concerté et voulu.

En Jésus, la volonté humaine obéissait fidè- lement à la volonté divine, et sa volonté divine était amoureusement soumise à la volonté éter- nelle de son Père. Il le fallait ainsi, puisque Jésus ne pouvait sauver le monde que par le concours simultané de sa Divinité et de son Hu- manité. Néanmoins, sa volonté créée conservait les caractères de toute volonté humaine. Depuis le péché, l'homme, qui en subit les conséquences, a une horreur instinctive de tout ce qui le fait souffrir et plus encore de la mort, laquelle vient

1 Jean, xvii, 4.

148 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

lui enlever la vie qu'à l'origine il était destiné à conserver toujours '.

Il ne faut pas oublier que la inort est