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1
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HISTOIRE
;aint louis,
ROI DE FRANCE,.
PAR H. LE lURQDIS DE YILLENEUVE-TRANS,
TOME TROISIEME.
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VAJXCYy IMPRIMBRIB DE TVJ
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HISTOIRE
DE
SAINT LOUIS,
ROI DE FRANCE,.
PAR M. LE MARQUIS DE mLENEUVE-TRANS,
MEMBRE CORRESPONDANT DE L^NSTITUT,
AL'TEL'R DE L^UISTOIKE DE RENÉ d'aNJOU^ DES MONUMENTS DES GRANDS MAITRES
DE L^ORDRE DE SAINT- JEAN DE JÉRUSALEM, ETC., ETC.
« Maûon de France , réjuuis-toi d'avoir donné au
monde un si grand prince! » Réjouic-toi, peuple de France, d'avoir eu un si bon roi ! »
BuUe de Canonisation, 1 8 août 1397. « II n'est guère donné à l'hooime de pousser plus loin la vertu ! »
VoLTAiBK. — Etsai sur V histoire générale.
TOME TROISIEME.
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PARIS.
PAULIN, EDITEUR, RUE DE SEINB-SÀINT-GERIHAIN^ 33.
NANCT.
GRIMBLOT, TUOMAS £T RATB0I8, IMPRIMEURS-LIBRAIRES.
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HISTOIRE
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SAINT LOUIS,
ROI DE FRANGE.
lilTBB SIXlfiVB.
12B4— 1260,
XCVn. La mère déyouée, la grande reine, n^était plus à Viiicennes pour y recevoir son fib, le consoler, Paider encore de son expérience, Louis retrouvait morne et solitaire ce palais que naguère il avait quitté si
pertes douloureuses, les désastresr^ietl^çi^éjHtron, une sorte de remords d'avoir quitté Porîcrrt'i^ïùâ '^ç^ïe Jbut de la croisade eût été accompli, toiitMhCOxà^^ Louis et à tempérer pour lui la joie d'un retour si ar- demment désiré. Aussi, se dérobant à toute manifestation bruyante, voulut-il entrer sans pompe au manoir royal, et n'avoir que sa famille pour témoin de ses trustes épan* chements. Toutefois, de douces espérances se mêlaient à ce tribut de douleur; il possédait à n'en pas douter
T. III, * i
2 RETOUR A PARI». i^U.
Paffection de tout un royaume < le plus beau après celui » du ciel », et il voyait Phéritier présomptif de son scep- tre, digne élève de Blanche de Gastille, faire déjà pré- sager à la France un règne prospère et glorieux.
Les lois générales de la monarchie s'opposaient à ce qu'on pût tenir fief ou suzeraineté avant Page de vingt- un ans accomplis, et le fils de Louis en comptait onze à peine. Néanmoins, depuis la mort de la régente, les actes de l'administration royale se rendaient au nom du jeune prince qui gouvernait sous la tutelle de ses oncles, Charles et Alphonse ; une rare maturité d'esprit, une sa- gesse précoce, une aptitude extraordinaire, avaient dis- posé les barons et les pairs du conseil à cette exception.
La capitale respecta la solitude du monarque ; mais , après quelques jours accordés à l'expansion de justes regrets, Paris , la reine aux palais , aux basiliques , aux châteaux , reprit ses droits et voulut à son tour pos- séder le souverain.
Aussi, une députation nombreuse choisie au sein de la cité, se présenta à Yincennes, vers la fin d'août, pour supplier Louis de céder aux vœux des Parisiens, en hâ— tant.isdu tatpfie Ml^ueitè dans leurs murs.
Le roi-J'jayjittt^fix^f au 7 de septembre, fête de la Nativité,' là: csC^iil^âler tout entière retentit une semaine à IWancV yLh/kiùky^ joyeuses et de cris d'allégresse, tant on se montrait* aise de revoir enfin < le prince » de paix, de gloire et de justice v ; et les rues, les palais, les hôtels , les simples maisons , étaient décorés de tapis et de couronnes de verdure.
Enfin , le héros chrétien parut entouré de sa famille , de ses fidèles compagnons d'armes , < et accueilli à
RETOUR A PARIS. 1254. 3
» grant honneur et triomphe : gens de toute part ve- » naient grossir son cortège » , comme naguère dans les villes et les hameaux de son passage. Lamaigreur du mo- narque, son teint pâle, hâlè par le soleil d'orient, la sim- plicité de ses habits, son pas lent et maladif, ses jeu- nes enfants nés sur une terre étrangère, tout concourait à accroître l'intérêt général.
Le royal pèlerin était vêtu d'une robe de camelot , fourrée de poil de chèvre ou d'agneau; ses éperons et ses étriers étaient en acier uni, tandis que les bour- geois, les paysans même, se montraient revêtus à l'envi de riches habillements.
Les danses, les banquets, les réjouissances publiques de toute espèce, se prolongeaient encore, quand le roi s'achemina en grande pompe vers le moustier de Saint- Denis, le 13 du même mois, pour y rendre grâces à Dieu de son retour ; il y déposa un présent considérable d'étoffes d'un tissu précieux, en même temps qu'un pavil- lon ou dais « en samy t fin v dont on devait orner les châs- ses des saints martyrs aux fêtes solennelles de l'abbaye.
Le monarque, craignant qu'un séjour plus prolongé à Paris n'y occasionnât de ri^îmvôlîeâ débens^i' revint directement au manoir de PnilipperAuguste*.
-> > - -
Hist. des comtes de Provence deCla-iteisdii'd' Anjou, i"", 519; Hîst. des croisadest in-8^, goth. Fleury, Hist. ecdés., xvn, 487. Mathieu Paris, fol. 900. Poucet de la Grave, Tableau des maison^ royales, i®**, 252. Félibien, Hist. de Saint- Denis, 241. DoinLo- bineau, Hist. de Bretagne, i*% 252. M. Petitot, Tableau du règne de saint Louis ^ ëdit. de Joinville, 121. Dom Doublet, An- tiquités de Saint-Deni8,287. Lenain de Tillemont, i*', fol. 661. ^
1*
4 RETOUR A PARIS. 4aM.
Tout le temps que Louis demeun dans la capi l'explodoD de la joie publique y avait en qu« sorte refoulé tout autre Eentiment dans les ciears; quand le roi> retourné à Vincennes, eut dispam regards de la population parisienne , les plaies semblait avoir fermé l'arrivée des guerriers d?o\ mer se rouvrirent de nouveau.
Elles étaient immenses en effet les pertes d France : Télite de la chevalerie, une foule de chite j>ossédant fief , des prélats, des chefs nombreux d milles bourgeoises > gisaient sans vie sous les sabl Porient. Leur absence devint plus sensible au des réunions; et, aussitôt après le départ de Louis symboles de I&te firent place aux signes de de les l)rancbes de cyprès remplacèrent les guirla de fleurs , les messes de * Requiem > succédèrent < Te Deum ■ > et les prières pour les trépassés , chants joyeux des poètes. Nul ne s'aborda plus l'œil humide, le front centriste; de déplorables velles, de douloureuses réalités venaient pour la mière fois frapper au cceur une partie du royai Une lôèarû'tii'di: 'dâ^ffejîft'^te régnait encore au d'unhômbjrè,in|Ii)i ae|fâmâles; dans plusieurs, Ii lour inesp^r^ , j^ôUi^àrfMsé dont on pleurait la j produisît/ 4^y^fc; .•Restes effets que l'annonce trépas în^ttÂldil.'
Parmi les nobles barons revenus de Syrie, a avoir passé poin* morts, se trouvait Geofifroy V Chateaubriand qui venait de prendre pour devi Mon sang teint les bannières de France ! Sa fem jeune et belle , fiU tellraaent saisie de joie , qu
BBTOUR A PAEIS. 12S4. 5
expira , dit-on , en pressant son vaillant époux contre son cœur.
En enlevant au royaume ses soutiens les plus fer- mes f les désastres de la dernière croisade , réduisaient une foule d^illustres familles à un état voisin de Tindi-* gence : position d'autant plus pénible qu'un sentimeni de fierté et de délicatesse défendait de placer sous les yeux du roi le tableau de malheurs encourus à son service ; mais par les soins de Louis, un dénombrement exact de sa noblesse nécessiteuse se trouvait déjà ré- digé; et lui-même s'était entouré des veuves et des or- phelins des chevaliers morts en combattant à ses côtés ; son trésor particulier fournit en secret des fonds suffi- sants qui y distribués avec discernement ^ et sans délai , permirent à chaque famille ruinée de reprendre son rang y ou du moins lui donnèrent les moyens d'atten- dre que ses pertes fussent réparées.
La sollicitude du monarque ne se borna pas à indemniser la chevalerie, elle s'étendit aux com- munes, aux paysans, aux pauvres laboureurs, aux serfs, réduits à la misère soit par l'invasion des Pas- toureaux, soit par l'état de détresse de leurs suze- rains. Convaincu « que celui qui a compassion du ]» pauvre prête à usure au seigneur » , Louis ordonna à des commissaires choisis parmi les magistrats et le clergé de parcourir 1^ campagnes, et de dresser des rôles détaillés, hameaux par hameaux, de tous les indigents auxquels son appui devenait nécessaire. Lui-même exa- mina les titres avec attention , et il se hâta de soulager toutes les infortunes réelles. Bientôt, grâce à sa munifir cence, les hommes robustes en âge de se livrer an tr»
6 RETOUR A PARIS. iS54.
rail purent rqprendre leur culture ou leur commeroe^ et les infirmes , les blessés , les vieillards , généreuse ment secourus y se trouvèrent à Tabri du besoin.-— cLes » serfs y s'écriait Louis , ému de compassion au récit des » maux de cette classe misérable , appartiennent i Je- » sus-Christ conmie nous ! et dans un royaume chrétieii 9 oublierions-nous jamais qu'ils sont nos frères ? »
Au milieu de ces occupations dignes de son cœur^ le monarque vint^ le 9 octobre ^ assister à Saint-Denis à la fête du patron de la basilique. La gardienne dés cer- cueils royaux avait aussi des solennités pour les princes vivants^ et l'on s'émerveillait de ses splendeurs aux jours de joie comme aux jours des funérailles. Alors^ ùù y étalait les insignes abandonnés par les feudataires de b mort : les couronnes d'or, les manteaux d'azur fleurde- lysés, les mains de justice et l'oriflamme. Mais, aumiliea de ces pompes inaccoutumées , c'était surtout le pieux pèlerin qui attirait de nouveau les regards d'une foule empressée comme pour s'assurer une seconde fotf que la France possédait le royal croisé.
Reçu à Saint-Denis par Mathieu de Vendôme, deyena abbé depuis l'abdication de Henri Mallet, Louis se pros- terna devant le magnifique crucifix exécuté par des a^ tistes lorrains sous le gouvernement de l'abbé Suger; puis fendant une double haie de moines, de prélats ^ de hauts barons et de peuple, il alla suspendre aux pi- liers de la grande nef, en face de l'autel , deux éno^ mes avirons, témoins éloquents de sa foi et de sa périlleuse navigation d'outre-mer.
Un usage immémorial , auquel ni Charlemagne ni ses successeurs ne s'étaient soustraits en aucune circonstance^
LE ROI DANGLBTERAB EN FftANCE. i25i^. 7
exigeait que chaque année en ce jour solennel les rois de France, dépouillés de la couronne et des habits royaux, présentassent plusieurs pièces d'or sur le tom^- beau des saints martyrs* Louis IX ne s'en était jamais affranchi ayant son départ. Après ayoîrprié longtemps entouré de ses fils tête nue comme lui, 3 mettait sur leur tète quatre besans d'or , les tenait un moment dans la main, puis allait les déposer sur Pautel, qu'il baisait. N'ayant pu remplir cette pieuse coutume durant son expédition, il offrit, en 1254, vingt-huit besans à la fois.
XCVIII. Au moment où la présence du monarque ramenait la sécurité au sein de son royaume, Hen- ri III , dont le fils aîné Edouard Tenait d'épouser à Burgos Eléonore de Gastille, soeur d'Alphonse X,. se trouvait à Bordeaux , y attendant sa belle-fille et la reine d'Angleterre. Avant leur retour , il envoya des ambassadeurs à Yincennes demander à Louis IX pas^ sage dans ses états, afin de ne pas retourner entière- ment par mer à Londres , < ce qui , (Usait-il , lui causait » toujours une fâcheuse indisposition.»
Ce prince éprouvait un vif désir de se rapprocher de son beau-frère, de l'entretenir d'objets personnels, et de voir surtout Paris; mais il n'osait le témoigner ouverte- ment, car il était humilié des souvenirs de Taillebourg et de Saintes, et craignait l'effet produit enFrance par sa con- duite équivoque pendant l'absence de Louis: il préféra
*
recourir à la courtoisie du roi de France. Il ne se trom*- pait point, car une pressante invitation fiit la réponse de Louis. Henri se mit en marche aussitôt après l'arrivée des princesses, accoippagné de Robert de Stanfort> noble
8 us Boi b'auglbtbrrb bn fhancb. 1254.
chevalier du Temple, et escorté de plus de mille gentils<- hommes anglais et écossais la plupart jeunes , de bonne mine, ensomptueux équipages ou montés sur de sup^bes coursiers. Ia reine Éléonore de Provence, sa aœur Sancie, comtesse de Gornouailles, et Béatrix de Savciie, leur mère , voyageaient en litière au milieu de ce cor^* tége.
Reçu en souverain, en alliée en ami, dans toutes, les villes françaises , Henri III s^arréta d'abord à Fontre- vault où son projet était depuis longtemps de faire trans- porter dans l'église abbatiale le corps de sa mère, morte peu après Hugues de Lusignan , et déposée provisoire- ment dans le cimetière commun.
Louis ^ Marguerite, et la comtesse d'Anjou, vinrwt jusqu'à Orléans à la rencontre du roi d'Angleterre, et pour la première fois sans doute depuis leur mariage, les quatre filles de Raymond Bérenger et la douairière de Provence se trouvèrent réunies. Le roi de France mit à^ la disposition des nobles hôtes son propre palais du Châtelet, le Louvre, ou toute autre habitation prinr cière de la capitale, dont il laissa le choix à son beau- frère.
Henri préféra le Temple , c maison antique , noble et » forte », d'un abord sombre et sévère, bâtie avant le Louvre sur un terrain hors de l'enceinte de Paris, appelé < yille*JVeuve des Templier^. 9
C'était un vaste assemblage de bâtiments irrégulien agrandis sqm le régné de Philippe-Auguste et de soii petit -fils; un énorme massif réuniss$dt quatre towB rondes et aiguës au milieu desquelles planait le donr jon pyramidal à quatre tourelles, alors tout neuf, et
LB ROI d'aNGLETEUS EHI FBAN€B. 1254. 9
presque le rival < de celui des commadements su- » prémes i» •
Il renfermait les registres et les pancartes qui for- maient alors les archives du royaume ; le trésor parti- culier du roi et celui de l'ordre y étaient également déposés.
L^église y bâtie au XIII^ siècle sur le modèle du saint sépulcre de Jérusalem, répondait au reste de l'édi- fice j et montrait au loin ses élégants clochers dentelés, et ses longues fenêtres à rosaces.
On pouvait pour ainsi dire loger une armée dan» cet enclos , ceint de murailles crénelées , flanqué de tours, et qui formait presque le tiers de la capitale avec ses jardins, ses larges fossés de défense, et ses ponts mobiles levés à la chute du jour.
Cependant la foule de chevaliers dont Henri se fai- sait suivre était si considérable, que la plupart ne purent d'abord y trouver place. Mais en choisissant cette r'ésidence, demeure habituelle du grand prieur du Temple , Henri se croyait moins l'hôte du roi de France ; il entrait également dans ses * vues de don- ner un témoignage public de bonne affection à Tordre du Temple, qu'il ménagea toujours. Il répétait souvent : — «C'est à Guillaume de Sonnac, et à Guillaume de » Châteauneuf , que suis redevable d'une portion du »sang de nostre seigneur Jésus-Christ dans un vase lifort ancien ». En recevant la précieuse relique ( 1247 ) , Henri avait voulu lui-même la porter proces- sionnellement de l'abbaye de Saint-Paul & Pabbaye de Wetsminster , bâtie, vers 1063 y sous Édouard4e-Gonfes- eeor; le monarque fit réparer en cette occasion ce
10 LB ROI d'ANGLETSRRS EN FAAMGB. 4254.
magnifique monument, embelli depuis encore de siècle en siècle , et si justement surnommé : « le del des » sculptures* ]i
Le voyage de Henri cachait un but politique^ dont il s'ouvrit à Louis dès qu'ils purent s'entretenir sans témoins : il s'agissait de la restitution d'une partie de la Normandie dont y prétendait'il , Philippe-Auguste avait promis le retour à la couronne d'Angleterre. Loin de le nier , son petit-fils, dans sa conscience scrupuleuse , aurait partagé cette conviction, s'il est vrai qu'il ré- pondit au prince anglais : — c Plust à Dieu que les douze » pairs et mon baronnage consentissent à vous céder! n Certes, serions amis pour toujours, ains jamais ne » l'obtiendra-t-on de mes barons !»
Cette entrevue eut lieu au Temple, où, par ordre dé Louis, des aumônes générales venaient d'être distri- buées ^ tous les indigents. Les deux souverains , ayant assisté à l'office divin dans la Sainte-Chapelle de Paris, en visitèrent les précieuses reliques et le riche trésor.
Le roi de France ayant retenu Henri à dîner en son pa- lais, voulut le placer au siège le plus élevé, entre lui et le jeune roi Thibaut VI de Navarre, qui venait de succéder à son père , et se trouvait en ce moment à la cour de France. Mais Plantagenet refusa, en s'écriant : — « Estes mon seigneur et le serez tousjpurs. » Le soir venu , il allait s'en retourner en la Ville-Neuve du Temple, quand Louis insista pour qu'il couchât à Paris; et comme Henri s'en défendait : — c II est juste, reprit » le roi de France , que sois maistre chez moi et vous » tienne le pli^ longtemps possible en mon pouvoir. »
En échange de cette courtoisie, le prince anglais
LB ftOI B^ANGLETBBBE EN FRANGE. iSiU. H
voulut recevoir son beau-frère au Temple , où les deux cours assistèrent à un de ces splendi(|es banquets dans lesquels PAngleterre tenait à honneur d'exceller. lAvor mense sallç de l'ordre y à galeries hautes et retentis- santes, ornées des statues et des portraits des grands maîtres^ était entièrement tendue d'étoffes desoie brodées d'ôr ; à l'imitation des coutumes orientales , les murs et les piliers de ses arceaux se trouvaient pour ainsi dire recouverts des écuâ blasonnés des plus célèbres et va- leureux croisés 9 princes ou chevaliers. La France oc- cupait un rang éminent en cette galerie d'honneur où les Anglais avaient dû prodiguer leurs brillants émaux historiques et leurs vieilles devises. On y voyait entre autres celle des Douglas : — < Jamais arrière » ; celle des Bagot : — € Nostre race est antique » ; des Grantley : — c On compte les aïeux de nos aïeux! n etc., etc.
Plusieurs de leurs descendants faisaient partie de la réunion du Temple.
c Comme le plus grand des rois n , dit un historien anglais, Louis, après s'en être longtemps défendu, oc- cupa le siège d'honneur entre Henri III et Thibaut VI. — « Ce siège vous appartient de droîct, répéta plus d'une » fois le roi d'Angleterre; estes certes mon seigneur et »mon roy ; tousjours le serez. »
Hali^a Paris, p. 900. Rapin de Thoyras, n, livre iv, f. 477iiwist. des Templiers , p. 29. Félibien, Hist. de Saint- Denis, 243. Belleforest, Cosmographie,», 224. Sauvai, An- tiquités de Paris, u, f. 246. Lenain de Tillemont, manuscrit, p. 644. M. de Saint- Victor, Hist. de Paris, u, 2' partie. M. Capefigue, Hist. admin. et const. de la France, u, p. 275.
I \
13 u aoi d'ahglbtibu in frahgb. i^Si.
Louis répondit à demi roix :— < Plust à Dieu ! que » vous pusse fair^ rendre justice. ! »
Les deux reines de France et d'Angleterre ^ Margue» rite de Bourbon , reine douairière de Navarre, dix-huit comtesses, entre autres celles de Provence, d'Anjou, de Poitiers et de Comouailles , la princesse de Gastille , et plusieurs autres, assistèrent à ce banquet, placées sur des fauteuils d'apparat. Vingt-cinq ducs, douze archevêques ou évéques , une foule de barons et de chevaliers des deux royaumes, entouraient également l'immense table, sur laquelle brillait une prodigieuse quantité de vaisr selle d'or ou de vermeil gravée aux armes des Planta- genêt. Une merveilleuse profusion de gibier et de pois- sons , tant de France que d'Angleterre , exdta surtout l'admiration. Cette abondance s'étendit aux réfectoires des chevaliers, même aux longues tables dressées dans les cours du Temple; car, par l'ordre de Henri, les portes devaient demeurer ouvertes , < et prenoist place » qui vouloist. Peus'en fallut-il, cependant, que ceste feste, 9 si bien ordonnée en toute sorte de joyeusetez, » ne se terminât par une sérieuse altercation.
Un gentilhomme de Londres, de la suite de Henri HI, c mauvais railleur de sa nature 9 , et peut^tre échauffé par les bons vins de France ^ se prit tout à coup à fixer ses regards sur Pécu de Richard-Cœur-de-Lion, glorieuse- ment suspendu aux pilastres ; puis, s'approchant de l'o- reille de son maître : — «A quoi avez -vous -peôsé , lui 9 dit-il, d'inviter les Français à bancqueter et se resjouir » céans ? certes, la vue seule des léopards, la gueule dé- » gouttante de sang, seroist capable leur ôter tout appétit !
» Le monarque feignit ne pas entendre Foutrecuidance
LB BOI D^AHGLKTEARB Bff FRANCE. 1)2(4. 15
» de FAnglais I et très-saigement fist-îl, car UA entré nu »liaiiGqpiet dispos et gai en fîist peolt-estre sorti navré » et fort mal en poinct. 9
Henri III chercha même à faire entièrement oublier rimprudence de PofSder ; s'étant levé de table au signal donné par le roi de France , il appela ses majordomes , fit «apporter ses cofiEres les plus précieux , en tira de sa main diverses pièces d'étoffe de soie^ des ceintures d'épées bioQ ouvrées , des coupes dW^ de vermeil et- d'argent, dselées en rare perfection, et en distribua gra- cieusement aux barons et aux chevaliers de haut lignage.
Louis ramena encore son beau -frère à Paris. «— « Vous Fai déjà dict, répondit-il à ses instances pour de- »menrer au Temple, il en sera ainsy, car me trouve »bien de commander. »
Henri raccompagna donc au palais, traversant le fau- bourg appelé c la Grève » , laissant au loin sur la droite Péglise Saint-Ciermain TAuxerrois , et c passant la Seine «sur un grand pont » .
Tout en cheminant tète à tête, Henri exprima de nouveau le vœu de se voir restituer les terres saisies par Philippe-Auguste, et Louis, s'abandonnant à sa générosité , s'écria à plusieurs reprises : — « Combien >Ie désirerais! ne sommes-nous pas de même sang? > n'avons-nous pasespousé les deux sœurs? ajouta-t-il •avec effusion; je gémis de ce que malgré nostre pa- > rente sommes forcés de nous regarder presque en » ennemis. Ains l'obstination de mon baronnaige s'op- » pose à mon vouloir ; il dist que dois conserver în- » tactes les frontières de 1^ Normandie. Ains ne povez » plus rentrer dans vos droicts. »
14 MABIAGl l^'lftABILLI Bl FRANCS. 4354.
Bfalgré cette bunèdàscy qui devait laisser peu d'es- poir à Henri y les deox souverains passèrent ensemble huit jours entiers , « en grant affection , amitié et pri- »yauté. 9
Comme ils s'entretenaient un soir CMnilièraiirat de leurs ayentures y surtout du désastre de Mansounh : — - «Ah! s'écria Louis^ se ay pu faire quelque chose poorfe » service de nostre seigneur Jésus-Christ, combien n*en » ay-je pas esté rescompensé ! il a daigné me &ire sap- » porter avec patience tous mes malheurs, et tel bienfûet » vault mieulx à luy seul que l'empire du monde ! »
Henri et Louis se séparèrent en s'embrassant avec une tendresse qui parut loyale de part et d^autre; calr le roi d'Angleterre n'était pas totalement étranger k quel- ques élans généreux : son cœur devenait alors capable de comprendre celui du prince français.
XCyni. Louis reconduisit son beau-frère jusqu'à Soissons , et il y séjournait encore le mardi et le mei^ credi (26^ 28 novembre), lorsque le sénéchal de Champagne vint Ty rejoindre. Ni le bonheur de se retrouver en son «biau chastel de JoinviUe» qu'il avait si ardemment souhaité de revoir, ni l'entourage de ses en- fants, de sa tendre épouse, de sa noblemère, ne pouvaient lui faire supporter la séparation de son maître. De son côté , le monarque témoigna un tel contentement de sa venue, que tous les barons et chevaliers présents en devinrent « moult esmerveillés • » — Louis attacha pour toujours le sire de Join ville à sa personne; une enfière confiance , des bienfaits multipliés , et plus eneom une tendre sympathie , ne permirent pas au sénécbal d^hésiter.
MÂftIAGB b'iSABEIXE BE FRANCE. 49!SS. 15
les hauts pers(Minages accourus à Soissoii8> se trouyait le fils sâaé de Pierre Mauclerc , Jean P^ , dit le Roux^ comte-duc de Bretagne^ et Blanche de Navarre , sa femme » fille de Thibaut-le-Ghansonnier, et d'Àgnez de Beaujeu ; ils venaient prêter hommage pour le comté de Champagne^ promis en dota Blanche; mais comme le jeune roi élevait à son four des prétentions sur ce fief 9 une pareille démarche pouvait faire éclater la guerre entre lui et son heau-ïrère.
Louis engagea donc Jean et Blanche à venir Fannée suivante .( 1255 ) au parlement de Paris , où se rendit Thibaut YI avec Marguerite de Bourbon/ sa mère, c et »iuigTÎeiLprud'homme chevalier appelé Jehan de Pa- jnhw. Élevé par Érard de Valéry, Thibaut avait répondu par ses heureuses dispositions aux soins du noble guer- rier; il s'annonçait déjà ce qu'il fut depuis : c fontaine »de courtoisie, large, net au monde, bon aux champs 9 comme à Phostel , l'égal des barons et le père des 9 pauvres , et nul de son aige n'avoist si belle conte- 9 nance en guerre comme en paix. » Ce prince ressentit pour Isabelle de France , fille de Louis IX , un profond aitadiement, dont il s'ouvrit au sire de Joinville en le diargeant de faire les premières démarches de mariage auprès du roi.
Ce monarque désirait non moins vivement cette al- liance ; toutefois, répondant m sénéchal avec une sorte de firoideur inaccoutumée : — « Que paix solide s'esta- nblisse entre le roy de Navarre et le duc de Bretaigne; «alors, seulement, adviserons à ceste union. Sinon 9 me serait impossible d'y consentir. Non, jamais ne » son£Erirais qu'on dise : Le roy de France marie ses en-
16 ità!Ë POUVIQUI DU ROYAina. 12S5.
9 fente au préjudice des grandi yassaux! L'approbation vdn baronnaige est nng besoin pour mdi. »
Le sénéchsJ de Qiampagne ayant rapporté ces pa- roles à la reine douairière de Navarre» elle et son fik s'empressaient de signer un traité avec Jean V^, et malgré Fextréme jeunesse du couple royale les noces se célébrèrent à lH elun ^ < grandes et plénières » • Isabelle re^t en dot la éimnme de lO^OOO livres (170>000 fr«), usage adopté depuis pour les filles du sang de France* Louis 9 jaloux de donner à son gendre le plus édat&nt témoignage de bonne affection cpii fùt en son pouvoir, < lui octroya une épine entière de la sainte couronne i; la précieuse relique fut placée aussitôt par le roi de Na- varre dans le trésor de la cathédrale de Pampekme.
Du palais de Melun , Thibaut conduisit la nouvelle reine au manoir de Provins , où une foule de barons champenois et de Navarre accourant à sa rencontre témoignèrent tant d'allégresse , et déployèrent tant de luxe 9 qu'on put se croire transporté aux jours mémo- rables où Henri-le-Large tenait cour plénière dans la capitale de son comté.
XCIX. L'état politique du royaume vis à vis des ^puis- sances limitrophes avait subi peu de changements impôr^ tants pendant l'absence du roi en orient et depuis son re- tour ; la mort, il est vrai, avait fait disparaître plus d'une tête ennemie ceinte de la couronne ou de la tiare, mais non l'ambition et la vengeance qui y fermentaient. Expi- rant irréconciUables ennemis, Frédéric II et Innocent IV avaient laissé sur leur tombe le germe d'une haine éter- nelle, et leurs successeurs ne. répudièrent pointée si- nistre héritage. Un nouvel empereur, Conrad, fils de
]&TAT POLITIQUE DU ROTAUME. 1356, 17
Frédérîci poursuivait déjà avec acharnement le nouveau pontife, quand il mourut empoisonné. Il laissait un fils unique au berceau ^ le même qui rendit doulo|p:euse^ ment célèbre le nom de Gonradin ; et pendant sa mino^ rite f Bfainfroi ou Manfred , fils naturel de Frédéric , accomplissait Pœuvre gibeline de dépouiller le pape de toute autorité sur lé royaume de Sicile.
Le teste de lltalie , livré aux factions et envahi par la dangereuse secte des Flagellants , était loin de re- connaître la validité de l'élection de Richarii comte de Comouailles comme empereur et roi des Romains.
Henri III y malgré Fapparente harmonie qui semblait r^;ner entre lui et son beau-frère, manifestait, surtout aux approches de l'expiration de la trêve , la résolution de recouvrer par les armes les fiefs conquis sur Jean- Sans-Terre ; de semblables motifs de guerre existaient encore entre Louis et le roi d'Arragon , don Jaime l^^, au sujet de plusieurs domaines importants dont la suzeraineté se trouvait tour à tour contestée par ces deux puissances*
£kifin la Provence n'avait pas cessé d'être agitée depuis le jour où le règne de Charles d'Anjou avait rem- placé celui de Bérenger.
Au milieu de ces symptômes alarmants et tandis*
Jmnyille, fol. 139, 140. Beaugier, Mém. hist. sur la Cham- pagne, tome r'. Art de vérifier les dates. Extrait de la cham- bre des comptes. Manuel, Coup d'oeil philosophique sur le rè- gne de saint Louis. Fleurj, Hist. ecclés., xvu, 631, 633. Lenain de TiUem^nt, manuscrit , 690. Le père Anselme , Hist. générale et duron.y i'% fol. 83.
T. ra. 2
18 PAIX DÉFmiTIYB AVEC HBNRI IH. 1256.
qu'on signalait de nouveaux désastres en orient, où Bagdad, w la ville du salut » , venait de tomber entre les mains des barbares, Louis seul semblait éprou- ver sincèrement le désir de la paix.
Ses paroles, sa correspondance active , ses moindres démarches, tendaient vers ce but^ en même temps que sa générosité aplanissait les obstacles suscités par Fam- bition ou la mauvaise foi. On le vit céder à don Jaime les droits qu il tenait de Marguerite de Provence sur plusieurs fiefs au-delà des Pyrénées, en échange des prétentions du monarque espagnol sur divers comtés du Languedoc.
Ces sacrifices réciproques se bornaient à la vérité à des titres éventuels ; mais en ces siècles de guerre et d'empiétements , n'était-ce pas une conquête réelle que d'enlever à des peuples belliqueux des prétextes plau- sibles de prendre les armes ?
Le même motif dirigea Louis quand îl s'agit de conclure une paix définitive avec le roi d'Angleterre.
C. Après la séparation des deux monarques à Soîs- sons , on avait entendu le roi de France répéter plus d'une fois à ses barons , même en plein parlement : — « Messires , suis certain que les devanciers du roi » d'xingleterre ont perdu tout par droict; aussi, en éprou- »vant le désir de restituer la terre dont s'agit, n'est » point pour chose dont sois tenu , à luy ne à ses heoirs , » ains pour mectre bonne amour entre nos enfants et les » siens , qui cousins germains sont ; et me semble que »ce que donneray l'employeray-je bien, parce qu'il » n'est pas mon homme, et qu'ainsi le feray entrer en >monhommaige?
PAIX DEFINITIVE AVEC HENRI III. 1257. 19
— »Non, non! répondaient les pairs et les barons; • ne povez, ne debvez ! » tel était, le cri unanime de la noblesse ; mais Louis répétait :
— « Conquerray paix ! pense qu'en le faisant , feray » moult bonne œuvre ; car, en premier lieu, conquerray npaix, et après le feray mon homme de foy. »
Henri n'ignorait point la manifestation du baronnage ; aussi, n'osant pas la heurter de front , il eut d'abord re- cours au pape et au légat, afin d^amener les négociations à une issue favorable. Cependant , quand l'élévation du comte Richard à l'empire ne fut plus douteuse , et que Tétat hostile de l'Europe put donner de sérieuses alarmes à la France, l'attitude du monarque anglais devinl moins suppliante. S'enhardissant par degrés , il ne craignit pas d'envoyer à Louis une ambassade qui devait le sommer de restituer non-seulement la Nor- mandie mais encore l'Anjou, la Tourraine, le Poitou, le Berry, la Saiiitonge^ le Périgord, le Quercy, le Limousin, toutes les provinces enfin injustement con- fisquées, disait-il, sur Jean-Sans-Terre, par l'arrêt rendu en 1203.
A la tète des mandataires, se trouvaient: le comte Simon de Leycester , les évéques de Worchyles et de Wincester, Aymar de la Marche, Pierre de Savoie, le maréchal d'Angleterre, Roger 'Bagot, et Robert de Va> lésan. Ils arrivèrent en France en septembre 12S7, et allèrent rejoindre le roi à Saint -Quentin, où il assistait à la translation des reliques du patron de la cité , cérémonie célébrée par Pierre de Hanes , évêque deChàlons.
Quoique les ambassadeurs eussent rempli leur mis-
2*
20 PAIX DÉFINITIYB AVEC HENAI III. ^298.
sîon dans les termes les plus 'mesurés ^ elle n'était pas de nature à admettre de concessions ni d'ajournement ; aussi les frères de Louis et les barons s'en moquèrent- ils avec insulte, et Ton dut s'attendre à une prochaine rupture.
Toutefois, au mois d'avril suivant^ (1258) la cour d'Angleterre envoya en France une nouvelle ambas- sade conduite par les comtes de Glocester et de Ley- cester, Pierre de Savoie. et Jean Mansel; elle débar- qua à Boulogne; mais un incident inattendu la força à retourner sur ses pas , car la comtesse de Leycester, sœur de Henri III , venait de déclarer qu'elle ne con- sentirait jamais à renoncer à certains fiefs à elle appar- tenant et qu'il était question de céder en échange à la France. Simon de Montfort, son mari, et le comte de Glocester, s'élant pris de paroles outrageantes à ce sujet, allaient même tirer l'épée, quand leurs amis les arrêtèrent « de peur de faire rire les Français » .
Cette querelle ayant été étouffée, le roi d'Angleterre députa i^ne partie des mêmes barons à son beau-frère; ils devaient surtout invoquer le traité signé à Londres par Louis VIII , « dans lequel , disait-il , ce prince s'en- » gageait formellement à une totale restitution.»
C'était prendre Louîs IX par Tcndroît le plus sensi- ble; car, s'il ne pouvait renoncer volontairement à des conquêtes dues à son noble aïeul , à son père et à lui-même, il ne pouvait non plus se défendre de quelques scrupules sur la légalité de confiscations pri- mitives ; il commença à se persuader que le traité de Londres (1217) engageait sa conscience.
Aussi, poursuivît-il sans relâche les moyens de conci-
PAIX DéflNITIYS lYBC HE^XEI lU. i^^i. 31
liation et ses efforts eurent pour objet de rameuer les barons de France à son avis.
Un refus positif fut leur nouvelle réponse à Pam- bassade» qui réclamait en outre « l'hominage de la » Bretagne , de PAuvergne , de la Marche et de PAn- » goumois* »
Enfin Louis ayant insensiblement disposé les esprits à se prêter à un arrangement honorable , une partie du parlement et des barons les plus influents consentirent à renouer les pourparlers. Henri mieux conseillé com- prit la folie de ses prétentions, et après que les intérêts rédproques eurent été longuement débattus par am- bassadeurs , Louis se décida à apposer son scel royal au traité ainsi conçu :
— c Le roi de France cède à son bon ami et féal » Henri d'Angleterre tous ses droits sur le Limousin , »le Périgord(où il existait un vicomte); les revenus de » PAgenais (ancienne dépendance de Guienne) , d'après iPévaluation qui en sera faite par les bons hommes; Bune portion du Quercy et la partie de la Saintonge
Mathieu Paris, foL 566. M. le chev. de Roujoux, Hist. pittoresque d'Angleterre , tome ii , p. 64. Actes de Rymer re- cueillis par Jean Leclerc. Rapin de Thoyras, livre vui , 590 , 598 , 675, 717. Dom Plancher , Hist. de Bourgogne , ii, fol. 26* M. Godefiroi, Notes manuscrites extraites du dépôt d'Arras. Félibien, Hist. de Saint-Denis. M. Guizot, Cours d'histoire mo- Aeme , p. 39, 245. Revue anglo-française , tome iv, page i'\ Dom Doublet , Antiquités et recherches sur Saint-Denis , liv. iv ^ M. 1245* Mathieu de West., 373. Lenainde Tillemont , manu* scriCy tome i*"^, 393. M. Le comte Arthur Beugnot,derinstitut> Essai sur les établissements dé saint Louis.
22 PAIX DÉFINITIVE ATEC HENRI IH. 1258.
«enclavée entre la Charente et l'Aquitaine , avec la «réserve de rhommage lige dû à ses frères.
» Il n'inquiétera point Henri pour le passé sur »le défaut des services et autres charges semblables; » il promet encore à son vassal de lui donner pendant » deux ans cinq cents chevaliers, que le prince anglais » doit mener à la suite de son suzerain contre les infî- » dèles et mécréants , s'il ne préfère en recevoir la solde » en argent.
— » De son coté , Henri renonce à toujours-mais » à la possession de la Normandie, des comtés d'Anjou, » du Maine, du Poitou , de la Tourraine , etc., etc. ; il » doit faire hommage au roi de France, comme vassal »de tout ce qu'il reçoit, même de Bayonne, de Bor- » deauxet comme duc de Guienne; déclarant, lui et ses » heoirs , tenir ces grands fiefs à titre de pairie , à la cour . » du roi et de ses successeurs , pour tous les cas résul- » tant de leur possession. »
Les Anglais éprouvèrent un viol^^nt dépit à l'annonce de ce traité , ratifié définitivement d'abord par Richard Plantagenet, puis, le 10 avril, par Henri IH, et en- suite, le 28 mai, par Louis IX. Le comte de Leycester en ayant donné le premier l'exemple , les. barons d'An- gleterre y souscrivirent, le 20 mai, à Westminster; enfin, les deux princes Edmond et Edouard le signèrent le 2S juillet et le 1^^ août.
— « Quoi ! s'écriaient les barons opposés et les no- » tables des communes, céder à toujours-mais la Nor- «mandie. surtout, dont sommes issus de corps! les • Plantagenet ne pensent qu^à leur Anjou et au Poitou, » nous oubliant , nous , gens de pure race normande ! »
PJklX DEFINITIVE AVEC fi£NRI Ul. i958. 2?
De leur côté , les gentilshommes français dont Fayîs n'avait point prévalu disaient au roi : — « Sire , il n'est •pas dans la volonté de Dieu de veoir de nos jours la ^France ainsi mutilée et mesprisée. Le jugement des » douze pairs qui ont condamné Jehan d'Angleterre suh- j»siste encore, et tant que vivrons, jamais F Anglais ne «possédera ce qu'il demande! »
Ce partage, il est vrai, ne pouvait obtenir l'assenti- ment général, surtout dans les provinces cédées à FAngleterre ; aussi vit-on se plaindre amèrement celles qui avaient été rendues à Henri III, et les cités du Pé- rigord et du Quercy, soumises à un subside en faveur du roi anglais, éclatèrent en murmures j « les bour- »geois s'en trouvèrent même si marris, dit un vieil » historien, qu'oncques depuis n'affectionnèrent le ma- » narque et ne le f estèrent quand fust canonisé. »
Cependant Louis avait stipulé « que la justice conti- » nuerait à être rendue en son nom dans toutes les parties » cédées de la Saintonge méridionale , et qu'il conserve- »rait un sénéchal étabh à Saint-Jean-d'Angely» ; mais cette ombre de juridiction pouvait-elle faire illusion sur la suzeraineté positive de Plantagenet ?
Une célèbre satire appelée « la paix aux Anglais » , pleine d'allusions mordantes, d'ironie amère contre Henri, dut paraître à cette époque et être publiée vers 1258, car il y est question de son fils « à la chevelure » blonde».
Dans celte pièce anonyme, le monarque, défait à Tail- lebonrg et à Saintes, acceptant le titre de vassal, « pré- » tend ne craindre aucun français ; il veut faire tramer à » Londres la Sainte-Chapelle de Paris , et annonce que
34 i^iix pjhfi«iti?K ATBG Hxmi m. iKS9.
» son fils Edouard sera bientôt couronné roi de Frai » au Moustier de Saint-Denis ! »
Le mécontentement universel n'arrêta pas les d< monarques ; Henri obtenait par le traité une partie ce qu'il demandait 9 et Louis honorait la mémoire son père 9 allégeait sa conscience et unissait par i paix solide deux peuples faits pour s'estimer. Jal( d'ailleurs au plus haut point de l'honneur nation pouvait-il hésiter entré l'agrandissement territorial royaume et la gloire de voir la couronne d'un i et pair, vassal de la France, ceindre le front d'un PI tagenet?
Henri décidé à venir ratifier le traité en persoi s'embarqua à Douvres, le 14 novembre 1258, abo à Witsand, et ayant obtenu le consentement de comtesse de Glocester, il proclama de nouveau < sa > nonciation au duché de Normandie, aux comtés d'An »et du Maine, ainsi qu'à tous les fiefs dépendant Puis il vint à Abbeville, où se trouvaient déjà réuni roi, les princes du sang et les états du royaume.
Les fastes français ofirent peu de solennités comp( blés à celle où , pour la première fois , on vit Henri ] après avoir apposé son scel et sa signature au fra fléchir le genou devant le roi de France , se reconna son homme et vassal pour toutes ses possessions continent , et prendre ensuite place parmi les pairs qualité de duc de Guienne.
Ce jour là , l'orgueil national triompha , et dut fn absoudre Louis : d'ailleurs trente années de paix ei les deux royaumes justifièrent assez depuis la sagesse monarque.
PAS ntmnmn ivic bsnbi m. i^9. 2S
L'année suivante (1259), en oétobre,Ieroi-duc, BKXompagné de la reine Eléonore, de ses enfants el de la plupart des grands personnages de son royaume , vint retrouver son beau^frère à Paris.
Louis avait mis le Louvre à leur disposition et avait or- donné qu'ils y fussent splendidement traités à ses frais. Mais le monarque anglais, désirant s'éviter les embarras que plus d'une fois l'étiquette avait déjà apportés à ses entrevues avec son beau-frère, transféra sa résidence au Houstierde Saint-Denis, où, toujours défrayé parle roi de France, il demeura un mois, jusqu'à l'entier aplanissement des quelques dernières difficultés éle- vées par les barons.
Ne voulant pas demeurer en arrière de courtoisie , Henri déploya surtout sa générosité envers l'abbaye royale, où l'on conservait encore, avant 1795, une coupe, un superbe vase d'or et un tapis de grand prix , offerts par ce souverain en témoignage de son séjour.
Seuls et sans suite , les deux souverains s'y don- naient souvent rendez-vous, et visitèrent plus d'une fois ensemble les objets curieux exposés à la vénéra- tion des fidèles.
La conversation des princes, n'ayant plus alors la poli- tique pour unique but , roulait ordinairement sur divers points de théologie; ils discutaient un jour, dit-on, sur la préférence qu'un catholique devait donner au sermon ou à la messe. Louis soutenait la première opinion.
— c Quant à moi, reprit Henri, ayme bien mîeulx » m'entretenir une heure avec ung ami que entendre •vingt discours bien soignés à sa louange. »
Le séjour de la cour anglaise à Paris y donna une nou-
26 PAIX BÉflIflTIVE ATEG HENRI lU. 12S9.
yelle preuve de Pincontestable suprématie de la France ; car, dédaignant la langue maternelle, la plupart des gen- tilshommes, même les femmes, préféraient parler k français. A la fin de ce siècle, cette langue était même l'idiome officiel de tous les corps politiques de FAngle- terre, et les hauts personnages , depuis le roi jusqu'aux chevaliers , tenaient à honneur de s'en servir habitudr lement.
Le jour de la Saint-André (30 novembre 1239) vit se reproduire encore la mémorable séance d'Abbé- ville , et cette fois , ce fut en présence de l'élite de la nation et du parlement réunis dans le grand jardin du palais.
Revêtu des ornements royaux et de tous les insignes du pouvoir suprême , Henri III renouvela publique- ment l'hommage lige entre les mains du roi de France. L'archevêque de Tarentaise , les évêques de Lincoln (Raoul-Grosse-Tête), deNorwick, et l'élude Londres, les comtes deGlocester, deLeycester, et d'Aubermale, Jean Bagot, Jean Mansel, Pierre de Montfort, le seigneur d'Evreux, une foule d'autres hauts person- nages, entouraient Plantagenet quand il proféra le serment de fidélité et vasselage à Louis , « illustre roi » des Français !»
Cet acte de soumission d'un si puissant vassal , donné à la face de l'Europe, ne vainquit point cependant l'obstination de plusieurs barons ; quelques-uns d'enr tre eux, même pendant le séjour du prince anglais, entreprirent de prouver à Louis qu'il pourrait rentrer en possession légitime des fiefs dont il venait de signer la cession.
MORT DE LOUIS DE FRANGE. 1260. 27
— «La chose n'est certes pas impossible , répondit-il ► sans se montrer blessé d'une telle persiètànce; ains,
• puis- je regretter d'avoir scellé la paix entre biaulx- » frères, entre cousins germains? et de plus n'ai-jepas
• rendu le roi d'Angleterre nostre homme lige ? jus- » qu'alors s'estoist-il reconnu nostre vassal et en nostre
> honunaige ? »
On peut dire, en effet, que si l'avantage matériel de- meurait à Plantagenet, le désintéressement, la loyauté et l'honneur furent le noble partage de la France. D'ail- leurs la conscience de Louis se trouvait apaisée , dit un vieil historien, «et sachiez en vérité que cil qui vist sans • conscience vist comme beste ; aussi, l'assure-t-on : cil à » qui conscience ne respond, plutôt au mal qu'au bien ©n- »tend!»
CI. Peu de mois auparavant , le monarque avait ar- rêté les bases du mariage de son neveu le comte Robert d'Artois , alors âgé de dix ans seulement, avec Amicie deCourtenay.
La mère de cette princesse, ses oncles, Raoul , Jean et Guillaume de Courtenay et Simon de Montfort, comte de Leycester, sont mentionnés, ainsi que l'évêque d'Orléans, dans les lettres du 13 juin, datées de Paris, comme ayant donné conseil et consentement à cette al- liance ; on les y qualifie « d'amis de la nouvelle comtesse > d'Artois ».
Ces fiançailles , la signature de la paix et la procla- mation d'un grand tournois , attirèrent alors dans la capitale un prodigieux concours d'illustres étrangers et ie jeunes princes; entre autres Edouard d'Angleterre, le fils du duc de Bretagne et deux fils du comte de Ley-
28 HOAT DB I.OUIS DB FBÀlfGB. 1S60.
4cestor; Louis devait même conférer Tordre de la cheya- lerie à ces derniers.
L'annonce d'une seconde alliance au sein de la famille royale fit succéder de nouvelles fêtes à celles I ipû signalaient le mariage projeté du comte d'Artois. J Louis de France venait d'être fiancé à Bérengère de ■ Castille , sa cousine ; ainsi les deux héritiers présomp- \ tifs de France et d'Angleterre devaient, conmie leurs pères y épouser les deux sœurs : c'était un lien de plus pour cimenter la paix , quoiqu'il ruinât ou éloignât les 1 espérances de Henri III sur la Castille. I
Louis n'avait guère que seize ans lorsque la pensée de cette union fut mise au jour; et Alphonse X, à cette occasion, envoya à Paris don Sanche son frère, élu ar- chevêque de Tolède, avec son chancelier et d'autres ambassadeurs. Le contrat fut signé par le connétable de France en présence du roi de Navarre, des évêques de Bourges, d'Evreux, d'Auxerre, de Gui de Chfr vreuse, etc., etc.; il stipulait pour douaire à l'infante : le Valois, Senlis, Beaumônt, et 5,000 livres (85,000 fr.) de rente.
L'été suivant (1260) était fixé pour la cérémonie des épousailles, après laquelle Louis IX, à l'exemple de presque tous les rois de sa race, désirait faire couronner son fils à Rheims ; les princes du sang, les grands vas- saux et les pairs , y compris Henri III, étaient déjà con- voqués à cette solennité, que tout annonçait devoir être une des plus imposantes qu'on eût admirées jusqu'alors. Comme roi et comme pèire, le monarque français hâtait de tous ses vœux le moment du mariage de son fils.
Biais le Ciel n'avait fait que prêter ce trésor à la France:
MORT DX LOUISf DB FRAlfCB, 1969. 29
réllte des trois royaumes ne devait point féter une union dont Fombre de Blanche de Castîlle eût tressailli de joie. Au lieu d'une couronne terrestre , Louis fut appelé à la couronne plus désirable des élus : son trône et son lit nuptial furent une paisible tombe à Royaumont ; et en place du manteau fleurdelysé» le linceul funéraire revêtit à jamais le fib de France dans sa dix-septième année. Il expira au cœur dePhiver, les premiers jours de janvier 1260^ c après avoir humblement confessé ses faultes » cl reçu les sacrements avec cette foi vive et touchante qui le faisait déjà appeler par le pape Alexandre lY « le B futur appui de l'Église et de la religion. »
Ainsi disparut de la terre un prmce qui aurait si di- gnement porté le sceptre 9 car le courage , la piété , la modestie et la générosité se partageaient son cœur... G)mme son père ^ il joignait à la physionomie la'^plus noble et la plus douce, une taille haute et élancée j comme lui , sa vue seule inspirait Taffection.
Louis IX s'était plu à développer les dispositions si heureuses de ce fils, « l'enfant de la promesse, qui n avoist esté à merveille saige et gracieux ; » il ne s'était pas borné à lui avoir donné pour gouverneur l'homme le pins savant de son siècle, le célèbre Yincens de Beau- vais 9 il avait surveillé lui-même son éducation avec la tendresse la plus éclairée. L'ayant fait appeler un jour auprès de lui, à Fontainebleau, pendant une grave
•*fk^ ^
Le père Anselme, Hist. généal. et chron., ii, 551 . Sauvai, An- tiquités de Paris, {(A. 9, tome n. Registre des Anglais, i«', 90. M. Capefi^ue, Hist. admin. et const., n, p. 275. Chroniques de lUîns, chap. xxvjt, 235.
50 MORT DE LOUIS DE FRANCE. 1360.
maladie dont il ne croyait pas relever, il lui adressa ce$ mémorables paroles :
— « Biau fils, te prie que te fasses aymer au peuple »de ton royaulme; car vraiment, te dis-je, aymerais » mieulx que ung escot (écossais) vint d'Escosse, ou quel- » que autre lointain estrangier qui gouvernast le royaume, ubi^n et léaument, que si le gouvernois mal et en » reproches ! »
Le noble rejeton s^était déjà « faict aymer du peuple » de France » ; aussi sa mort excita-t-elle une douleur universelle , partagée par la cour d'Angleterre, -qui s'ap- prêtait en ce moment à s'éloigner.
Henri III, suspendant son départ, voulut assister, ^ ainsi que tous les siens, aux obsèques de son royal j neveu , et vint unir ses prières à celles des religieux de ^ Saint-Denis et de Paris , qui passaient les nuits à veiller ■- sur le cercueil de Louis, L
Après un service solennel célébré en grande pompe > ^ le corps du prince fut transféré à l'abbaye de Royau- ^ mont, au milieu d'un concours immense de chevalerie 1 et de peuple. Plantagenet porta pendant une demi- * - lieue le cercueil funèbre sur ses épaules; les barons ., d'Angleterre et ceux de France rendirent le même honneur aux restes du prince si regretté.
Fleury, Ilist. ecclds., xvn, 405. Choisj, Ilist. de saint Louis, n" partie, GO. Extrait des registres de la cliambrc des comptes. Féllbien, Ilist. de Saint-Denis, fol. 243. Le père Anselme, Hist. généal. et chrou,, vi, 87. Lenain de TiIlemont,manuscritf tome i*^**, 675, 754. Hist. de Fégliso gallicane , xi, 507. Oiro^ nique de Rains , eh. xxxu.
MORT DE LOUIS DE FRANGE. 1260. 31
Ces témoignages touchèrent profondément Louis IX et Marguerite , « qui menaient tel dueil que nul ne les •povoîst apaisier » , et la reine dans la suite prouva à Henri III que sa reconnaissance n^était point passagère. cAlorSy dit la chronique, arrivèrent près du roi plusieurs » saiges hommes et prélats pour le resconforter, entre Baultres messire Odon Rigault, archevêque de Rouen , » qui monlt lui disoist de hons mots des Escriptures et de » la patience de Job, lui démonstrant que le chemin des 9 afflictions est le seul qui conduise au roy des cieulx , et • que le Seigneur est proche du cœur affligé. — 3ire, » continua ParcheVêque, debvez bien veoir que ne » povez recouvrer vostre filz , et bien debvez croire qu'il •est en paradis. Et li roy vist que l'arche vesque disoist »vray. »
Le pape et presque tous les souverains de la chré- tienté écrivirent au roi de France des lettres de con- doléance, remplies de témoignages d'affection et de sympathie.
Le monarque anglais demeura encore à Paris une partie du carême; à son départ, Louis voulut l'ac- compagner jusqu'à Saint-Omer, et Henri « chevaulcha > ainsi parmi le pays de France, lequel lui sembla moult
• biau ». — Ils passèrent les fêtes de Pâques en - cette ville, y communièrent ensemble, et, vers la fin de mars, « se despartirent l'ung de l'autre , les larmes aulx
• yeulx, 9
L'affliction du père était trop profonde, trop récente, pour qu'il songeât à conduire son second fils à Rheîms. Loin de là, dans le courant de cette funeste année, il se rendit à Saint-Denis^ le 9 octobre, avecPliihppe devenu
33 yn mTésawcBM, pratiquis bxugisusk». itS60.
rhéritier de la monarchie , et il replaça au trésor da Moustier les insignes royaux, sortis de la ideille abbaye pour Ponction du jeune fiancé de Bérengére de Castille : c'étaient les deux grandes couronnes d'or enrichies de pierreries 9 dernier 1^ de Philippe-Auguste , destiné au sacre des rois et des fils de France.
CIL II est des sacrifices tellement cruels, des dou- leurs tellement profondes, que le désespoir leur succéderait sans la voix consolante d'une religion qui, armée du flambeau de la foi, nous montre « vivant de la vie céleste b les objets de nos étemek regrets!...
Mais , pour obtenir ces visions ineSables, il faut pour ainsi dire s'élancer au-delà des régions terrestres... don mystérieux accordé à la vie contemplative, c'est le trésor de la solitude, le triomphe de la médita^ tion ! C'est surtout la conquête de la prière, ce lies invisible et sacré de la créature et de son Dieu , douoe et sainte chaîne qui nous attache encore à ceux que no- tre œil ne doit plus revoir !
Aussi , un attrait irrésistible porta-t-il Louis IX à se soustrah-e, plus qu'auparavant encore, aux exigences de la représentation, afin de pouvoir consacrer plu- sieurs heures de ses journées à ses souvenirs , à ses re- grets ; et ce fils, qu'il ne pouvait plus retrouver sur la terre, il s'en rapprochait en élevant fortement sa pensée jusqu'aux cieux.
On a déjà pu le remarquer : les premières paroles que le monarque entendit proférer à Blanche de Cas- tille s'étaient gravées en trahs ineflEaçàbles dans son jeune cœur. Dès lors , résolu à se montrer digne d une idk
TB IKTÂBIBCllI, PIlJl!lDIQUES RELIGIEUSES. 12^^ 33
mère, il avait étudié avec une sainte curiosité tous les détails de la vie austère des princes et des prin* cesses de son temps/ pour lesquels le trône n^ayait été qu^un marche-pied vers le deL Plusieurs élus de celle sainte pléiade lui appartenaient par les liens du sang.
Parmi ces nobles modèles qu'il devait tous effacer ^ rÉglise chrétienne proclamait déjià les noms d'Agnez y la fille d'Ottocar, roi de Bohême, et de Constance de Hongrie , d'abord ûancée à Tempereur Frédéric II , puis à Henri III, enfin devenue humble sœur de saint Fra9çoift d'Assise ; de Marguerite de Hongrie , la nièce de sainte Elisabeth ; d'Hédwige, duchesse de Pologne ; de CuQ^onde, reine de Pologne; d'Hélène de Por- tugal; de Ferdinand de Castille, cousin de Louis; de Fauteur des Décrétales, Raymond de Pennafort, descendant des' comtes de Barcelonne , rois d'Arra- gon, etc.
U deviendrait long de citer les nombreux athlètes de la piété nés sous la pourpre ; mais il le serait bien davan- tage de nommer les personnages de rs^ng inférieur, tous destinés aussi à illustrer cette époque rayonnante de foi elyd avenir. On connaît les rapports intimes d'a- mitié , c ce trésor où la rouille et les vers ne se mettent «point» 9 du pieux fondateur de l'ordre de la Merci, saint Pierre Nolasque , et du roi de France. Avant , et en même temps que lui, s'étaient élancés dans la sainte carrière les Dominique de Guzman , les Fran- çois ^d'Assise , les Antoine de Padoue , Raymond No- nat, Clara Seiffi^ la fille d'un comte puissant, fonda- trice des dames darisses; Rose de Yiterbe, etc., etc. T. ra, ^ S
34 yiE INTERIEURS, PRATIQUES RELIGIEUSES. ^360.
Le pieux monarque avait retrouvé également en Palestine la mémoire récente et vénérée du bienheu- reux père Jourdain y général des frères prêcheurs, mort en Syrie vers 1237.
Louis avait toujours éprouvé un sentiment d^admi- ration pour la vie régulière et mystique de ces person- nages; mais sa piété devint plus vive encore, quand il fut frappé dans ce qu^il avait de plus cher ; dès lors il ne voulut plus faire servir sa couronne terrestre qu'à lui mériter celle dont les fleurons se composent de toutes les vertus, comme de tous les sacrifices. • >
Une révolution sensible s'opéra dans sa personne, et une sorte de dignité rêveuse et mélancolique fut em- preinte sur sa physionomie ; il s'adonna davantage à ses pratiques d'austérité , et tout sembla dire en hii : « Mal- »heur à ceux qui s'attachent à des choses passagères , )» car ils passent avec elles ! »
Cette période de sa vie, où les événements politiques lui permirent un repos prolongé , exige quelques détails, minutieux peut-être, mais qu'il serait difficile d'omettre sans décolorer les traits les plus saillants de l'histoire da saint roi. Us renferment d'ailleurs la règle de conduite qu'il se traça à cette époque, et dont il ne s'écarta plus jusqu'à son dernier jour.
Il avait, par le conseil de la reine Blanche, adopté l'usage de ne jamais sortir de ses palais ou de sa tente sans faire le signe de la croix; il conserva toujours .cette pieuse habitude, et y joignit celle de ne loger nulle part sans avoir fait bénir les images de son ap» parlement et des chapelles voisines. A côté du crucifix, et de la Vierge mère, on voyait «aint Denis, saint
y» INTÉRIEURE, PRATIQUES RELIGIEUSES. 1360. 35
Jacques et la bergère de Nanterre , les protecteurs de la France.
Toujours levé avant Faurore, Louis, même en orient, donnait sur un lit de planches avec un simple matelas sans paillasse; « il chevauchait souvent de grand » matin, et alors il se faisait chanter les heures canoniales » à haute voix et à note par ses chapelains aussi à che- » val comme s'ils fussent en l'église. Puis , quand il re- » venait, avant de prendre son repas, il entrait en sa » chapelle, où les chapelains disaient devant lui et à 9 note tierce et none. »
Mais quand il demeurait au palais, dès son réveil il se mettait en oraison, «priant si longtemps appuyé itsur les coudes, dit un chroniqueur, que il ennuyoist » fort la maisnie de sa chambre qui Pattendoist par de-
9b0T8p
9 Souventefois, advenoist que il se levoist si souef (si > doucement) de son lit et se vestoist et chaussoist pour » entrer si tost en Féglise que les aultres qui gisoient
Fleury, Hîst. ecclés., xvi, 469, 573, xvn, 141, 230, 446,
XIX, p. 35. Le confesseur de la reine Marguerite, fol. 324, 325.
Le père Heljot, Hist. des ordres religieux , ui , 276. Lenain de
rîIIemoDt , Hém. manusc, V'^y 661. Tourpn , Hist* des hommes
illustres de l'ordre de Saint-Dominique , i'*'', p. 2, 12, 145, 187j
255, 292, 329. Duchesne, Hist. des cardinaux de France. Goill.
du Peyrat , Hîst. ecclés. de la cour de France. Guill. de Char^
très. Le Bœuf, Dissert., m, p. 138. Hist. littér. de la France,
XV, p. 167, XVI I. 165. Sermon en vers-du XHI^ siècle publié
par M. Ach. Jubinal. Manuscrit de la bibl. royale. Fioretti de
S. Franoesco, cap. 34, Trad. de M. le comte de Montalembert,
Univ. catb., 170, 196.
5*
36 VIE INTÉRISURE , PRATIQUES RELIGIBWSS* iS60.
^en sa chambre ne se poToient chaussier : ainçois » convenoist que courussent deschauz après lui* Et quant » se levoîst d'oraison, se il n'estoîst pas jour, il despouil- » loist aulcune fois sa chape, et entroist-en son lit, et aul* » cune fois avec la chape et dormoist. »
Après s'être habillé simplement, il assistait à ma- tines dans sa chapelle; et comme cet office se disait à minuit , il se trouvait forcé d'interrompre régulière- ment son sommeil , afin de ne pas y manquer. Mais quel- ques années plus tard , quand les affaires du royaume Tobligèrent à se livrer au travail de très-bonne heure, ces veilles prolongées finirent par nuire à sa santé; il se conforma alors aux représentations des personnes sages et éclairées, et différa ce pieux ex^cice jusqu'à l'aurore,
A «c matines » , après un court intervalle, succédaient <r primes et les messes » : il en entendait ordinairement « une des Morts » , dite sans chant, excepté les jours où * l'on célébrait l'anniversaire funèbre de quelque membre de la famille royale. Le lundi , il en demandait une de plus, mais chantée, appelée « des Anges »; le mardi, il assistait à celle «du Saint-Esprit»; le jeudi, à «celle » de la Croix » ; le vendredi et le samedi , à « celle »de la Vierge » également chantée et ces derniers x> jours à une troisième « dite du Jour » aussi en musique.
On récitait ensuite devant le monarque , d'après le j rituel , les autres prières et « les heures canoniales » . Louis, qui priait du cœur et non des lèvres , les écou- tait dans un profond recueillement : quelquefois aussi il psalmodiait lui-même l'office à voix basse , assisté d'un
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vn niTâiiiBURK^ paatiqubs religieuse^. iS60. 37
de ses chapelains^ parmi lesquels on cite Guillaume de Chartres , Jean de Troyes , Henri de Vezelai , les évo- ques de Paris et d'Evreux, Robert de Sorbonne, Guil- laume de Beaulieu , Parchevéque de Tyr^ et les abbés de SaintrDenis et de Royaumont.
n ne pouvait soufiErir a^ors d^étre interrompu à moins d'aflEaires pressantes. Pendant la messe ^ son aumônier seul avait le droit de lui parler entre Tévangile « et la )» secrète » ; chaque jour , même durant Fhiver , il enten- dait vêpres > agenouillé sur le pavé comme pendant la messe; et s'il était malade, on récitait les offices et les psaumes auprès de son lit.
Ce prince y quand le temps accordé aux affaires le lui permettait y ne manquait jamais d'assister au sern^on, sortoat depuis la bulle d'Alexandre lY, du 2S avril 1254, donnée le jour même où il s'embarquait à Jaffa, pour retourner en France ; cette bulle lui accordait , ainsi qu'à Marguerite , cent jours d'indulgence toutes les fois qu'ils entendraient la parole de Dieu. Un religieux toujours prêt à monter en chaire demeurait à Royau- mcmt où le monarque faisait de' fréquents voyages. Le plus célèbre d'entre ces prédicateurs était précepteur du jeune Louis , Vincent de Beauvais y personnage aussi étonnant par sa prodigieuse érudition, qu'il fut admirable par ses vertus.
Quelques-uns de ces orateurs chrétiens parlaient en latin aux fidèles , mais plus habituellement en fran- çais ; il y en eut même qui imaginèrent de mêler le latin - et le français en un même sermon , amalgame bizarre , devenu plus fréquent encore dans les siècles suivants , sous le nom de « macaronique » .
38 yiB INTERIBUAE^ PRATIQUES RELIGIEUSES. 4260.
Une douce naïveté , un ton de bonhomie familière et des citations bibliques ou profanes, régnaient en général dans ces discours.
Maurice de Sully, évéque de Paris, commençait ainsi un de ses sermons en français :
— « Seigneurs et dames , pour amour de Diex , or » entendez ceste raison ! Il n^y a nul de vous qui , s'il » avoist ung sien amy qui dust venir à son hostel pour » lé veoir, qui ne prist moult paine de nettoyer et bien » appareiller sa maison le mieulx possible, et qui ne »pensast au meilleur moyen de la faire propre et neete, » tellement que Pamy n'y vist riens qui pust luy des- «plaire. Or, se vous le faîctes pour ung homme fer- »restre dont Faffection est trespassable , que devei- »vous faire pour l'amour de celuy qui est le vray » amy, et çeluy qui ayde aux siens là où mille aultres » ne pourraient néant ?»
Barthélémy P*", abbé de Gluni^ disait en chaire : — « Que sert à vaisseau en pleine mer d'être constmit » de fortes planches bien clouées si l'eau parvient à » y pénétrer par un seul trou ! nostre âme est le vais- »seau naviguant sur l'onde , les vertus en sont les «clous; celui de Thonnesteté vient- il à manquer, le «navire s'enfonce. «
Parmi les prédicateurs du temps, on cite encore un autre abbé de Gluni , Etienne de Brancion , mort le 1^^ novembre 1236, et le dominicain Regnault, doyen de Saint-Aignan d'Orléans , mort en 1222. — « L'éloquence » pleine de feu de ce dernier , dit un de ses contempo- «^rains, sa parole semblable à une étincelle ardente » enflammait les cœurs de tous les assistants /et il n'était
Y» INTEBIBURE, PRATIQUES RELIGIEUSES. 1260. 39
9 personne assez dur et insensible qui résistât à ce nou- Bvel Élie. »
Légat du saint siège en France (1234 et 1240), pois cardinal - éyéque de Preneste , et maître de Tho- mas de Gantimpré, Jacques de Yitry se rendit égale- ment célèbre par ses sermons. Prédicateur,» bistorien, diplomate, il possédait le don d^émouvoir la multitude, tout en signalant les abus.
On ne saurait oublier Langton, archevêque de Cantorbéry, qui entremêlait sa prose de stances rimées.
Enfin y on vit de ces orateurs dont les discours entièrement en vers renfermaient en quelque sorte une histoire du monde depuis la création :
« Grant mal fist Adam » Oui par Te satan > Tel conseil crust. d
dit un sermonnaire anonyme, qui continue longtemps sur ce ton :
— - « Ay faiet simplement un sermon aux gens sim- »ples f non' aux lettrez, ajoute-t-il; Pay faict en roman «pour les enfants illétrez , car entendront le langaige »dont usent dès leur enfance. »
Louis IX communiait publiquement au moins six fois Fannée ; on le voyait entre autres se présenter à la sainte table à Pâques y à P Assomption , à la Toussaint^ à Noël , et à la Purification.
Chaqae vendredi , plus souvent même s'il n'en était empêché y il se présentait au tribunal de la pénitence , s'asseyant^ suivant Pusage d*alors, pour avouer ses fau-
tes ; mais son confesseur lui inspirait un tel respect que si par hasard une porte ou une fenêtre venait à s'en- tr'ouyrir j il courait la fermer^ disant au chapelain : — «]>emeurez ici,... vous estes le père... moi le fils..* » OTj dois-je vous servir !» -
Après Tahsolution ^ il tendait humblement le dos au prêtre, ejdgeant qu^il lui donnât des coups d'une disci- pline dont les cinq chaînettes ou cordelettes de fer lui déchiraient quelquefois la peau.
Le monarque portait souvent lui-même ce fouet dans un coffret d^ivoire suspendu à sa ceinture. Il paraissait mécontent, dit-on, si le confesseur usait de ménagement, et il Im faisait signe alors de recommencer avec plus de force.
Il conserva longtemps un directeur qui, sans avdbr besoin d'y être excité , « lui donnoist si rudes coups et » aspres disciplines, que sa chair tendre en estoist mouh » grevée. »
A la mort de ce confesseur, peut-être Vincent ife Beauvais , partisan zélé de la flagellation , Louis le ra- conta à son successeur^ Geoffroy de Beaulieu, et ajouta en riant : — « Vous agissez avec bien moins de scrot- »pule.»
Attaché à cette coutume en souvenir de la passion, le monarque la recommandait à ses familiers et à ses en- fants ; il envoya même par Jean de Monz, un de ses » chapelains , à sa fille Isabelle, reine de Navarre, » ung coffret d'ivoire bien ouvré, renfermant de petites » chaînes de fer, longues d'une coudée , avec une lettre » de sa main où il disait : — Chière fille , vous exhorte i » vous bien discipliner et souvent, tant pour vo$ propres
»peschiez que pour les peschiez de rostre chiestif »père, »
Redoublant d'austérité, de ferveur et de prières, le Vendredi saint, Louis assistait aux matines durant la nuit; puis , avec un de ses clercs , il récitait dans sa chambre tout le psautier, attendant , sans se coucher ni dormir, les premières clartés du jour. Alors, nu-pieds, véta très-simplement, il s^en allait, quelque temps qu'il fît, suivi d'un petit nombre de serviteurs, visiter toutes les églises de Paris ou de la ville dans laquelle il se tronvait. Absorbé dans ses pieuses méditations, il marchait sur les pierres , au milieu de la boue, dans les ruisseaux, ne songeant qu'à la sainteté du jour, ou à distribuer de sa main d'abondantes charités aux indi- gents accourus sur son passage.
Après ces longues stations, il rentrait au palais, sou- vent épuisé de fatigue et toujours à jeun; mais sans prendre aucun repos ni aucune nourriture, il se ren- dait au sermon de la passion , ensuite à l'office.
Au moment de l'adoration, lui et ses enfants, nu-pieds> habillés en pauvres , quittaient leurs sièges et s'avan- çaient sur les genoux jusqu'aux marches de l'autel ; là,. le monarque adorait la croix si humblement, « qu'il n'y 9 avoist cueur qui ne se fendist. »
Le même jour, en commémoration de la couronne d'épines y il paraissait à la Sainte-Chapelle, revêtu de ses ornements royaux, la tête ceinte d'un diadème éblouis- sant de pierreries, le manteau fleurdelysé sur les épaules; et ses eniants, magnifiquement vêtus, portaient des couronnes cou chapels de fleurs» comme tous les vendre- dis, n faisait alors ouvrir le trésor et exposait lui-même
\ '
42 VIE UfTÉBIBURB, PRATIQUES RELIGIEUSES. i36di
àla vénération des fidèles le fragment de la vraie c^oix venu d'orient.
Désignanttoujours lesprétres qui devaient officier dans ces solennités augustes , il choisissait ordinairement un évêque pour célébrer la messe en sa présence , et des choristes en grand nombre ajoutaient à la majesté du service divin. Ceux-ci, étrangers pour la plupart, sor- taient de la maison dite « des Bons Enfants » , que sou- tenait la pieuse générosité du monarque.
Ses voyages, ses expéditions guerrières, ses maladies même, n'apportaient aucun changement à la régularité de ses pieuses pratiques. Quatre fois par semaine, il s'inter- disait Tusage delà viande, et les vendredi de Pavent et du carême, il s'abstenait de poisson et même de fruit. Puis, durant l'avent et le carême entiers , ainsi que les veilles des principales fêtes, non-seulement il jeûnait avec la dernière rigueur, mais encore il portait constamment lui cilice sm* la peau; s'en étant trouvé grièvement incom- mode, il fallut le^ instances réitérées de son confesseur pour le lui faire abandonner ; il le remplaça par une
Gilles de Chartres. Lettre de l'abbé le Bœuf à M. Baillj, curé des Invalides (Mercure de France, février 1837/p. 56, 135). Le confesseur de la reine Marguerite, fol. 309, 311, 312, 354, 366. L'abbé Oroux, Hist. ecclés. de la cour de France, 293. Le père Balthazar de Riez, de Fincomparable piété de saint Louis. Echard Sergît. prœc. , tome i", 219. Lettre de *** aux relî- gieut de Ghâlis, près Senlis, sur quelques circonstances de la vie de saint Louis, 4. Favin, Hist. de Navarre, fol. 295. GuiU. du Peyrat, Hist.eccL de la cour de France, 97, 324. Hist. de l'église gallicane, xn, livre xxiv, p. 20, 21 et suivantes.
Tia IKTSIUIUAK» PRATIQUES REUGIEUSES. 1360. 45
ceinture en crin^ par des jeûnes plus fréquents au pain et à Tean et par de nouvelles aumônes.
Louis^ dès la plus tendre enfance, avait formé le vœu qfoe partout où il se trouverait pendant les temps d^absti- neace cent vingt pauvres seraient nourris chez lui de pain 5 de vin, et de poisson; la veille des gran- des solennités de l'Eglise, le nombre en était doublé; avant dWoir pris lui-même aucune nourriture , il les servait de sa main, plaçait les mets devant eux , rompait leur pain et leur versait à boire, ce « dont maintes fois fut i témoin » le sénéchal de Champagne. Puis, en sa propre duunbre, i la table voisine de la sienne, il venait rejoindre trois vieillards infirmes ou estropiés, ses hôtes de fonda- tion,qa il nourrissait des plats destinés pour lui. Il les ser- vait également lui-même ; et si Pun d'eux était aveugle, il loi Afaitles arêtes de poisson.
Le samedi, il donnait à manger à genoux à certains mendiants « qu'il fesoist venir en lieu secret pour n estre » aperça : et tous ces convives en Jésus-Christ , ne s'en .séparoîstsans aveoir largement respandu auhnônes >abundantes. »
Chaque carême, on distribuait en son nom aux pauvres de divers monastères soixante-trois muids de blé; Sfoixante-dix mille harengs; 3,219 livres parisis (environ 54,740 fr. ) , et 100 sols par jour (100 fr.), aux autres nécessiteux. Durant la régence de sa mère, le jeune roi fut surpris souvent, surtout la nuit, tandis qu'on le croyait endormi, déguisé en simple écuyer, et, accompagné d'un seul confident de ses bonnes œuvres , allant verser ses aumônes sur une multitude de mal- heureux rassemblés dans la cour d'un hôtel aban-
44 TIB INTéftlEUBB^ PKATIQUK8 RSLIGIBUSES. 1260.
donnée leur seul asile. Unreligieux dominicain^ qui, Payant reconnu à sa démarche , Parait suivi secrètement, voulut le louer un jour d'une action si méritoire : — « Ghier frère, dit Louis en rotigissant , ce sont les soldats » défenseurs de mon royaulme : bien s'en fault-il que » les paye à proportion de leurs services î »
Le chroniqueur qui rapporte ce fait ajoute : « Hu- » milité, qui est beaulté de toutes les vertus,^ s'assist «gracieusement au benoict roy saint Loys comme la » pierre précieuse d'escarboucle en Paoumement de fin »or, »
Si la disette éclatait quelque part , l'active charité du monarque savait toujours se créer de nouvelles ressour* ces afin que les denrées diminuassent de valeur pour les indigents. Pendant une famine qui désola la Normandie, on y conduisit à ses frais tous les blés de ses greniers. Il envoyait aussi du bois pendant l'hiver dans les pro- vinces qui en manquaient. — « N'est-il pas juste, s'écriait- » il, que assiste en leur destresse ceulx qui me font partage » de leur abondance ! — Mes amis , écrivait-il , ce que » tiens de vous , le conserve pour vous ; n'en suis que » dépodtaire.
— » Allons , disait-il par fois à ses familiers , aUcms • visiter les pauvres de tel village, et portons leur » secours et consolations ! » — Chevauchant alors , il se trouvait bientôt entouré de nécessiteux auxquels il dis- tribuait des aumônes immenses, car, rapportent le» annalistes contemporains , « quand même dix mille pau- » vres , vingt mille et plus , seraient venus , tous aùrai^t - »été assistés.» ■ ^à
Un jour qu'il revenait par la ville de Ghâteauneuf-
vu INTiRIKUBS,- PRATIQUES BELIGIEU8E8. 1260. -45
sur-Loire 5 il vif en sortant du donjon ime pauvre yieUle femme tenant un pain en sa main et qui s'écria k la vue de Louis : — t Bon roy ! ô bon roy ! de ce »paiaqae nous as donné pour aulmône mon pouvre »inari malade est soustenu ! » Le roi prit le pain et dit à la femme: — i^Me paroist assez maulvais. » 11 entra alors dans la maisonnette , visita le malade y lui remit de Faigent , et sortit comblé de bénédictions.
Cette compassion pour le malheur , cette pitié pour toutes les misères , parut s'accroître encore à son retour d'orient, où il avait entendu les infidèles mêmes répéter ces paroles du Coran :
c L'awnône ouvre les portes du ciel!»
Une foule de ces courtisans qu'il n'est que trop commim de rencontrer auprès des princes murmu- raient de tant de largesses qu'ils regardaient sans doute comme enlevées à leur convoitise.
— • Aymé mîeulx, répondit un jour le monarque
> à leurs doléances , que tel excès soit faict en • l'honneur de Diex qu'en luxe ou vaine gloire du » monde! »
H se plaisait souvent à passer en revue les princes de- venus célèbres et populaires par leur générosité , « et » mainte fois luy ouïst-on raconter le traict suivant , ad- »vena au dernier siècle à la cour d'ung comte de
> Champaigne.
— » Henri 9 à bon droîct surnommé le Large (ouïe » Généreux), descendant de son palais de Troyes pour 9 ouïr messe à Saint-^Estienne y la noble esglise, trouva à » genoulx an pied des degrés du parvis ung pauvre cheva-
> lier, lequel à haulte voix lors s'escrie : * — Sire comte !
46 VIE INTERIEURE, PRATIQUES RELIGIEUSES. iS^KT.
»vous requieiis qu'il vous plaise me don&er de quoy » marier mes deux filles que véez ci.
» Et Arthault de Nogent , qui estoist derrière : — Sire ji chevalier , fist-il, faictes mal demander à monseî- » gneur à doimer : car a tant octroyé que n^a plus
»quoi!
Le comte se retourne : — « Sire vilain, mentez nfaulsement de dire que n'ay plus à donner. Si ay 9 deà , et encores vous-mesme , que donneray tout i y^ présent !
» Et incontinent prist Arthault et dict au gentii- » homme : — Tenez , mon amy , vous le donne et vous » le garantiray.^
9 Subit, le pouvre chevalier ne fust mie esbahy; »ains empoigna le bourgeois par sa chape bien es- » troit , et force lui fust finer 500 livres ( 8,500 fr.).
»Li Arthault, ajoute la chroQique, fust si ridie » homme , que de ses deniers fist faire le chastcau de > Nogent, et aurait eu raison de dire que Henri4e-Lai]ge » luy avoist par trop donné ! »
Les inépuisables bienfaits répandus par Louis ex- citaient une reconnaissance d'autant plus vive dans son royaume que cette munificence ne s'exerçait jamais aui dépens du trésor public; les rois de France possé- daient depuis des siècles de vastes domaines dont les revenus suffisaient à l'entretien de leur cour. Ainsi, l'État n'entrait pour rien dans les dons et dans les lar- gesses personnelles du monarque, et l'on savait même que pour les rendre plus complètes, il s'imposait jour neUement lui-même des économies ^ des privations oo des sacrifices.
vos llXTEfilJBCAB, PRATIQUES REUGISUSES. 1260. 47
Aussi y rien n'était-il plus modeste y plus frugal, que sa table particulière , et en même temps rien n'était plus austère les jours de mortification; c loin de deviser en »mefeet viandes > comme beaucoup d'hommes riches »font, il mangeoist sans rien dire les plats déposés de- > vaut lui par les maistres queux. »
n prenait ordinairement son principal repas après c sexte et none » ; les jours de jeûne simple^ il était ingénieux à se mortifier , soit en ne se livrant pas i son appétit 9 soit en mangeant ou en buvant des dioses pour lesquelles il ressentait une sorte de répu- gnance ; c puis, quand on lui apportait rôts, ou aultres «visindes et saveurs ( sauces ) délicieuses, il mettait de iVeau en la saveur, disant : — Si Fayme mieulx ain- » sjr ! j» et malgré la sorte de préférence qu'il accordait aux grands poissons de mer , il les repoussait par mortification pour en demander de très -petits et de OMnmnns.
Un des chapelains , au moins , demeurait présent à les repas pour lui dire « les grâces » , tandis qu'un au- mônier vdllait à faire porter la desserte aux pauvres;- Louis s'informait presque toujours de la fidèle exécu« ûon de cet ordre.
Ce prince se servait habituellement pour boire d'un verre marqué « d'une verge d'or » ; il y mettait d'abord son vin et son eau, pour les mesurer; ensuite il re- versait sa boisson dans une coupe de vermeil , ou de marbre avec un couvercle garni d'argent doré. Le Jedans de ce hanap , d'un travail exquis , était entiè- rement émaillé d'azur, avec des fleurs de lys d'or et une < L » couronnée.
48 yiB INtÉftnUBE, PHATlQIflS RBLIGIBtSES. 1260.
Le sire de Joinville, souvent admis à la table royale , loin d'imiter une semblable tempérance , aimait le vin généreux et ne le trempait jamais. Le monarque lui en demandant le motif pendant leur séjour à Nicosie : -— « Obéis, répondit le sénéchal > à l'advis des méde- »cins; assurent qu^ayant grosse teste et fourcelle (Fes- »tomac) froide, ne saurais craindre de m'eniyrer.
— »ns TOUS trompent, reprit Louis, car si ne trem- npez vostre vin tandis qu'estes jeune, et veuillez le » faire en vieillesse , les gouttes et maladies d^estomac » vous prendront ; de plus , si beuvez vostre vin tout • pur en vostre vieillesse, vous enivrerez chaque jour, » diose laide pour vaillant homme ! »
L'étiquette consacrée à la cour de France, auXIIP siècle , défendait de se présenter à table sans < une robe » à manches étroites » , espèce de surcot particulier. — ' Un jour, le chambellan de service oublia ce vêtement dans un coffire dont la clef vint à s'égarer. Louis Fattendit longtemps ; toutefois , ne Voulant point qu'on brisât le coffre , il prit son repas en « sa chape à manches , chose »moùlt incommode, et dont il rit beaucoup ensuite avec » ses chevaliers, demandant à son chambellan : — Suis- » je bien en ceste chape à table ? »
Suivant une autre coutume , peut-être contractée en orient, le monarque, presque tous les jours après son dî- ner, faisait la méridienne en sa chambre; mais il ne congé- diait son lecteur qu'après avoir récité avec lui une oraison pour les morts. En s'éveillant, il disait de nouveau l'ofSce « des trespassés » , puis il faisait recommencer les lectures interrompues.
Celles qu'il entendait le plus volontiers , soit avant ,
TIB imâniEUEBy PRATIQUES fiBUGlBUilS. iMO. 49
soit après ses repas ^ étaient pour la plupart tirées des saintes écritures^ de la Bible « glosée de saint Augustin» ou d'autres pères de PÉglise. Puis le soir , rentré dans son appartement , il faisait allumer une chandelle d'environ trois pieds de long ( manière de calculer les heures, faute d'horloges ) , et tout le temps de sa durée , il continuait à lire la Bible ou tout autre livre de piété. Dès que )a chandelle tirait à sa fin , un des chapelains arrivait pour achever complies avec le prince.
Les enfants du monarque se rendaient alors auprès de lui, et Louis, dans un entretien grave, instructif, pater- nel, leur racontait les actions < des bons rois et empereurs, »leur recommandant d'y puiser de sages exemples. »I1 n'oubliait pas de rendre ce tableau plus moral , plus sen- sible , par le contraste des mauvais souverains qui , par leurs dérèglements , « leurs rapines ou leur avarice , » avaient perdu leur royaume , ou l'affection de leurs > peuples.»
n s'occupait ensuite à enseigner aux jeunes princes ou princesses la manière de réciter convenablement clés heures de Nostre-Dame, et il exigeait encore d'eux »la lecture de l'office du jour, les suppliant de ne né- »gliger jamais cette pieuse coutume. »
Après les avoir embrassés et congédiés, il se retirait en sa chambre à coucher, précédé d'un chapelain qui fai- sait l'aspersion de l'eau bénite sur les murs et sur le lit. On lisait alors au roi quelques passages des livres saints. Toutefois, avant de se mettre dans son lit, il s'agenouil- lait encore « désirant merveilleusement , disait-il , grâces »de larmes afin d'arroser la sécheresse de son cueur» • Il raconta un jour à son confesseur que quelquefois il , T. m. 4
48 yiB INtÉEIIUBE^ PHATlQfflS RBLIGIBfJSES. iS60.
Le sire de Joinville^ souvent admis à la table rojfale^ loin d'imiter une semblable tempérance , aimait le vin généreux et ne le trempait jamais. Le monarque lui en demandant le motif pendant leur séjour à Nicosie : — c Obéis , répondit le sénéchal , à l'advis des méde- » cins ; assurent qu^ayant grosse teste et fourcelle (Pes- »tomac) froide» ne saurais craindre de m'enivrer.
— »ns vous trompent» reprit Louis» car si ne trem- npez vostre vin tandis qu'estes jeune» et veuillez le » faire en vieillesse » les gouttes et maladies d^estomac » vous prendront ; de plus» si beuvez vostre vin tout » pur en vostre vieillesse , vous enivrerez chaque jour, » chose laide pour vaillant homme ! »
L'étiquette consacrée à la cour de France » au XIIP siècle » défendait de se présenter à table sans c une robe » à manches étroites » » espèce de surcot particulier. — ^ Un jour» le chambellan de service oublia ce vêtement dans un coffire dont la clef vint à s'égarer. Louis Tattendit longtemps ; toutefois » ne voulant point qu'on britôt le cofifre» il prit son repas en «sa chape à manches » chose » moult incommode » et dont il rit beaucoup ensuite avec » ses chevaliers » demandant à son chambellan : — Suis- »jebienen ceste chape à table ? »
*
Suivant une autre coutume » peut-être contractée en orient» le monarque» presque tous les jours après son dî- ner» faisait la méridienne en sa chambre; mais il ne congé- diait son lecteur qu'après avoir récité avec lui une oraison pour les morts .En s'é veillant» il disait de nouveau l'office « des trespassés » » puis il faisait recoâimencer les lectures interrompues.
Celles qu'il entendait le plus volontiers » soit avant 9
TiB urréiuEUEB^ pratiques nBUGisuras. IMO. 49 soit après ses repas ^ étaient pour la plupart tirées des saintes écritures^ de la Bible* glosée de saint Augustin» ou d'autres pères de PÉglise. Puis le soir, rentré dans son appartement , il faisait allumer une chandelle d'environ trois pieds de long ( manière de calculer les heures, faute d'horloges ) , et tout le temps de sa durée , il continuait à lire la Bible ou tout autre livre de piété. Dès que )a chandelle tirait à sa fin , un des chapelains arrivait pour achever complies avec le prince.
Les enfants du monarque se rendaient alors auprès de lui, et Louis, dans un entretien grave, instructif, pater- nel, leur racontait les actions « des bons rois et empereurs, 9 leur recommandant d'y puiser de sages exemples. » Il n'oubliait pas de rendre ce tableau plus moral , plus sen- sible , par le contraste des mauvais souverains qui , par leurs dérèglements , « leurs rapines ou leur avarice , » avaient perdu leur royaume , ou l'affection de leurs » peuples. »
n s'occupait ensuite à enseigner aux jeunes princes ou princesses la manière de réciter convenablement «les heures de Nostre-Dame, et il exigeait encore d'eux >la lecture de l'office du jour, les suppliant de ne né- •gliger jamais cette pieuse coutume. »
Après les avoir embrassés et congédiés, il se retirait en sa chambre à coucher, précédé d'un chapelain qui fai- sait l'aspersion de l'eau bénite sur les murs et sur le lit. On lisait alors au roi quelques passages des livres saints. Toutefois, avant de se mettre dans son lit, il s'agenouil- lait encore < désirant merveilleusement , disait-il , grâces »de larmes afin d'arroser la sécheresse de son cueur» • 11 raconta un jour à son confesseur que quelquefois il
, T. III. 4
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Le sire de Joinville, souvent admis à la table royale , loin d'imiter une seiublable tempérance , aimait le vin généreux et ne le trempait jamais. Le monarque lui en demandant le motif pendant leur séjour à Nicosie : — « Obéis, répondit le sénéchal > à l'advis des méde- » dns ; assurent qu'ayant grosse teste et fourcelle (Pes- »tomac) froide» ne saurais craindre de m'eniyrer.
— «Ils vous trompent» reprit Louis» car si ne trem- npez vostre vin tandis qu'estes jeune, et veuillez le » faire en vieillesse » les gouttes et maladies d^estomac » vous prendront ; de plus» si beuvez vostre vin tout • pur en vostre vieillesse» vous enivrerez chaque jour» » diose laide pour vaillant homme ! j»
L'étiquette consacrée à la cour de France» auXIIP siècle » défendait de se présenter à table sans < une robe » à manches étroites » » espèce de surcot particulier. — ■- Un jour» le chambellan de service oublia ce vêtement dans un coffire dont la clef vint à s'égarer. Louis Fattendit longtemps ; toutefois » ne voulant point qu'on brisât le coffre » il prit son repas en « sa chape à manches » chose » moùlt incommode » et dont il rit beaucoup ensuite avec » ses chevaliers» demandant à son chambellan : — Suis- » je bien en ceste chape à table ? »
Suivant une autre coutume » peut-être contractée en orient» le monarque» presque tous les jours après son dî- ner» faisait la méridienne en sa chambre; mais il ne congé- diait son lecteur qu'après avoir récité avec lui une oraison pour les morts. En s'é veillant» il disait de nouveau l'office « des trespassés » » puis il faisait recommencer les lectures interrompues.
Celles qu'il entendait le plus volontiers » soit avant »
TIB UfnhUBUEBy PRATIQUES fiBUGlBUilS. iMO. 49
soit après ses repas ^ étaient pour la plupart tirées des saintes écritures , de la Bible « glosée de saint Augustin» ou d'autres pères de PÉglise. Puis le soir , rentré dans son appartement , il faisait allumer une chandelle d'environ trois pieds de long ( manière de calculer les heures, faute d'horloges ) , et tout le temps de sa durée , il continuait à lire la Bible ou tout autre livre de piété. Dès que }a chandelle tirait à sa fin , un des chapelains arrivait pour achever complies avec le prince.
Les enfants du monarque se rendaient alors auprès de lui, et Louis, dans un entretien grave, instructif, pater- nel, leur racontait les actions < des bons rois et empereurs, »leur recommandant d'y puiser de sages exemples. »I1 n'oubliait pas de rendre ce tableau plus moral , plus sen- sible , par le contraste des mauvais souverains qui , par leurs dérèglements , « leurs rapines ou leur avarice , * avaient perdu leur royaume , ou l'affection de leurs » peuples.»
n s'occupait ensuite à enseigner aux jeunes princes ou princesses la manière de réciter convenablement clés heures de Nostre-Dame, et il exigeait encore d'eux » la lecture de l'office du jour, les suppliant de ne né- » gliger jamais cette pieuse coutume. »
Après les avoir embrassés et congédiés, il se retirait en sa chambre à coucher, précédé d'un chapelain qui fai- sait l'aspersion de l'eau bénite sur les murs et sur le lit. On lisait alors au roi quelques passages des livres saints. Toutefois, avant de se mettre dans son lit, il s'agenouil- lait encore c désirant merveilleusement , disait-il , grâces >de larmes afin d'arroser la sécheresse de son cueui*» • Il raconta un jour à son confesseur que quelquefois il , T. m. k
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Le sire de Joinville^ souvent admis à la table royale ^ loin d'imiter une semblable tempérance , aimait le vin généreux et ne le trempait jamais. Le monarque lui en demandant le motif pendant leur séjour à Nicosie : — « Obéis, répondit le sénéchal > à l'advis des méde- »cîns; assurent qu^ayant grosse teste et fourcelle (Fes- »tomac) froide» ne saurais craindre de m'eniyrer.
— «Ds TOUS trompent» reprit Louis» car si ne trem- npez rostre vin tandis qu'estes jeune» et veuillez le » faire en vieillesse » les gouttes et maladies d^estomac » vous prendront ; de plus » si beuvez vostre vin tout • puren vostre vieillesse, vous enivrerez chaque jour» » diose laide pour vaillant homme ! j»
L'étiquette consacrée à la cour de France » au XIIP siècle» défendait de se présenter à table sans < une robe » à manches étroites » » espèce de surcot particulier. — ^ Un jour» le chambellan de service oublia ce vêtement dans un coffire dont la clef vint à s'égarer. Louis Fattendit longtemps ; toutefois » ne Voulant point qu'on brisât le coffre » il prit son repas en « sa chape à manches » chose » moùlt incommode » et dont il rit beaucoup ensuite avec » ses chevaliers » demandant à son chambellan : — Suis- » je bien en ceste chape à table ? »
*
Suivant une autre coutume , peut-être contractée en orient» le monarque» presque tous les jours après son dî- ner» faisait la méridienne en sa chambre; mais il ne congé- diait son lecteur qu'après avoir récité avec lui une oraison pour les morts. En s'é veillant» il disait de nouveau l'ofSce « des trespassés » » puis il faisait recommencer les lectures interrompues.
Celles qu'il entendait le plus volontiers » soit avant »
VtM VXtàKmiKBy PRATIQUES RBUGlBUilS. IMO. 49
soit après ses repas ^ étaient pour la plupart tirées des saintes écritures , de la Bible « glosée de saint Augustin » ou d'autres pères de PÉglise. Puis le soir , rentré dans son appartement , il faisait allumer une chandelle d'environ trois pieds de long ( manière de calculer les heures, faute d'horloges ) y et tout le temps de sa durée , il continuait à lire la Bible ou tout autre livre de piété. Dès que )a chandelle tirait à sa fin , un des chapelains arrivait pour achever complies avec le prince.
Les enfants du monarque se rendaient alors auprès de lui, et Louis, dans un entretien grave, instructif, pater- nel, leur racontait les actions < des bons rois et empereurs, »leur recommandant d'y puiser de sages exemples. j»I1 n'oubliait pas de rendre ce tableau plus moral , plus sen- sible , par le contraste des mauvais souverains qui , par leurs dérèglements , « leurs rapines ou leur avarice , * avaient perdu leur royaume , ou l'affection de leurs » peuples.»
n s'occupait ensuite à enseigner aux jeunes princes ou princesses la manière de réciter convenablement clés heures de Nostre-Dame, et il exigeait encore d'eux »la lecture de l'office du jour, les suppliant de ne né- » gliger jamais cette pieuse coutume. »
Après les avoir embrassés et congédiés, il se retirait en sa chambre à coucher, précédé d'un chapelain qui fai- sait l'aspersion de l'eau bénite sur les murs et sur le lit. On lisait alors au roi quelques passages des livres saints. Toutefois, avant de se mettre dans son lit, il s'agenouil- lait encore « diésirânt merveilleusement , disait-il , grâces >de larmes afin d'arroser la sécheresse de son cueur» • Il raconta un jour à son confesseur que quelquefois il , T. m. 4
48 yiB INtÉftnUBE, PHATlQIflS RBLIGIBtSES. 1260,
Le sire de Joinville, souvent admis à la table royale , loin d'imiter une seiublable tempérance , aimait le vin généreux et ne le trempait jamais. Le monarque lui en demandant le motif pendant leur séjour à Nicosie : — c Obéis, répondit le sénéchal > à Tadvis des méde- » cins ; assurent qu^ayant grosse teste et fourcelle (Pes- »tomac) froide» ne saurais craindre de m'enivrer.
— «Ils vous trompent» reprit Louis» car si ne trem- npez vostre vin tandis qu'estes jeune» et veuillez le » faire en vieillesse » les gouttes et maladies d^estomac »vous prendront; de pins» si beuvez vostre vin tout • pur en vostre vieillesse» vous enivrerez chaque jour» » diose laide pour vaillant homme ! j»
L'étiquette consacrée à la cour de France» auXIIP siècle » défendait de se présenter à table sans < une robe » à manches étroites » , espèce de surcot particulier. — ^ Un jour » le chambellan de service oublia ce vêtement dans un coffire dont la clef vint à s'égarer. Louis Tattendit longtemps ; toutefois » ne voulant point qu'on brisât le coffre» il prit son repas en « sa chape à manches » chose » moult incommode » et dont il rit beaucoup ensuite avec » ses chevaliers » demandant à son chambellan : — Suis- » je bien en ceste chape à table ? »
Suivant une autre coutume » peut-être contractée en orient» le monarque» presque tous les jours après son dî- ner» faisait la méridienne en sa chambre; mais il ne congé- diait son lecteur qu'après avoir récité avec lui une oraison pour les morts. En s'é veillant» il disait de nouveau l'ofSce « des trespassés » » puis il faisait recoâimencer les lectures interrompues.
Celles qu'il entendait le plus volontiers » soit avant »
Tis urrâniEURB, pratiques RBu^uturas. IMO. 49 soit après ses repas ^ étaient pour la plupart tirées des saintes écritures y de la Bible « glosée de saint Augustin » oud'aatres pères de PÉglise. Puis le soir , rentré dans son appartement , il faisait allumer \me chandelle d'environ trois pieds de long ( manière de calculer les heures, faute d'horloges), et tout le temps de sa durée , il continuait à lire la Bible ou tout autre livre de piété. Dès que }a diandelle tirait à sa fin , un des chapelains arrivait pour achever compiles avec le prince.
Les enfants du monarque se rendaient alors auprès de loi, et Louis , dans un entretien grave , instructif, pater* nely leur racontait les actions « des bons rois et empereurs, vleur recommandant d'y puiser de sages exemples. »I1 n^oubliait pas de rendre ce tableau plus moral , plus sen- siUe, par le contraste des mauvais souverains qui, par leurs dérèglements , « leurs rapines ou leur avarice , •avaient perdu leur royaume, ou l'affection de leurs >peaples« »
n s^occupait ensuite à enseigner aux jeunes princes ou princesses la manière de réciter convenablement clés heures de Nostre-Dame, et il exigeait encore d'eux lia lecture de l'office du jour, les suppliant de ne né- »gUger jamais cette pieuse coutume. »
Après les avoir embrassés et congédiés, il se retirait en sa chambre à coucher, précédé d'un chapelain qui fai- sait l'aspersion de l'eau bénite sur les murs et sur le lit. On Usait alors au roi quelques passages des livres saints. Toutefois, avant de se mettre dans son lit, il s'agenouil- lait encore « désirant merveilleusement , disait-il , grâces »de larmes afin d'arroser la sécheresse de son cueur» • Il raconta un jour à son confesseur que quelquefois il , T. m. ^
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Le sire de Joinville, souvent admis à la table roy loin d'imiter une seiiiblable tempérance , aimait le généreux et ne le trempait jamais. Le monarque en demandant le motif pendant leur séjour à Nico — « Obéis 9 répondit le sénéchal > à l'advis des m< i»cins; assurent qu^ayant grosse teste et fourcelle Ç »tomac) froide» ne saurais craindre de m'eniyrei
— * «Ils TOUS trompent» reprit Louis» car si ne ti »pez rostre vin tandis qu'estes jeune» et veuille » faire en vieillesse » les gouttes et maladies d^estoi » vous prendront ; de plus » si beuvez vostre vin » pur en vostre vieillesse » vous enivrerez chaque je » chose laide pour vaillant homme ! j»
L'étiquette consacrée à la cour de France» auX siècle » défendait de se présenter à table sans « une r » à manches étroites » » espèce de surcot particulier. Un jour» le chambellan de service oublia ce véten dans un coffire dont la clef vint à s'égarer. Louis Fattei longtemps ; toutefois » ne Voulant point qu'on brisa coffre» il prit son repas en «sa chape à manches » ch » moùlt incommode » et dont il rit beaucoup ensuite a » ses chevaliers» demandant à son chambellan : — Si » je bien en ceste chape à table ? »
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Suivant une autre coutume , peut-être contractée orient» le monarque» presque tous les jours après son ner» faisait la méridienne en sa chambre; mais il ne coo diait son lecteur qu'après avoir récité avec lui une orai pour les morts. En s'éveillant» il disait de nouveau l'of « des trespassés » » puis il faisait recommencer les lectu interrompues.
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TIB INïâlUEURfiy PRATIQUES IlBU€lSlfSIS. IMO. 49
soit après ses repas ^ étaient pour la plupart tirées des saintes écritures^ de la Bible « glosée de saint Augustin» ou d'autres pères de PÉglise. Puis le soir , rentré dans son appartement , il faisait allumer une chandelle d'environ trois pieds de long ( manière de calculer les heures, faute d'horloges ) , et tout le temps de sa durée , il continuait à lire la Bible ou tout autre livre de piété. Dès que )a diandelle tirait à sa fin , un des chapelains arrivait pour achever compiles avec le prince.
Les enfants du monarque se rendaient alors auprès de loi, et Louis , dans un entretien grave , instructif, pater* nel, leur racontait les actions « des bons rois et empereurs, »leur recommandant d'y puiser de sages exemples. »I1 n'oubliait pas de rendre ce tableau plus moral , plus sen- sible , par le contraste des mauvais souverains qui , par leurs dérèglements , « leurs rapines ou leur avarice , rayaient perdu leur royaume, ou l'affection de leurs •peuples.»
n s'occupait ensuite à enseigner aux jeunes princes ou princesses la manière de réciter convenablement cles heures de Nostre-Dame, et il exigeait encore d'eux lia lecture de l'office du jour, les suppliant de ne né- •gl^er jamais cette pieuse coutume. »
Après les avoir embrassés et congédiés, il se retirait en sa chambre à coucher, précédé d'un chapelain qui fai- sait l'aspersion de l'eau bénite sur les murs et sur le lit. On lisait alors au roi quelques passages des livres saints» Toutefois, avant de se mettre dans son lit, il s'agenouil- lait encore < désirant merveilleusement , disait-il , grâces »de larmes afin d'arroser la sécheresse de son cueur» • Il raconta un jour à son confesseur que quelquefois il , T. m. 4
KO TII JftTÂUJnifiB^ P&iTIQlTSS^ REUGIEOSSS. 196<lr.
» pu^t donner à nostre sire Jésus-Christ^ oraisons et L » mes ; lesquelles quand il les sentoist courre par la fac nSQuef doulcement, et humecter ses lèvres, elles
. 's
» semblaient si savoureuses et très-doulces ; non p » seulement au cueur, ains à la bouche ! j»
I^e sommeil auquel il se livrait enfin n^était jamais loi et rarement paisible» « Persuadé qu^il n^y a pas de lend Y main pour le vrai chrétien ^ » il lui arrivait ^ di^on, < se relever jusqu'à cinquante fois dans une même nui pour se jeter à genoux et prier; il demeurait alors longtemps la télé inclinée vers la terre, que sa vue < était souvent comme troublée ; saisi de vertige et i pouvant regagner son lit , il se voyait forcé d'appd son chambellan, Pierre de Laon, qui couchait da sa chambre , et il lui disait tout bas , afin de n'être p entendu par d'autres : — « Où suis-je ?» et le fidèle ser teur, qui demeura trente-huit ans à son service, accour Taider à se remettre sur sa couche de planches.
Outre Pierre de Laon » seize chambellans ou valets chambre se trouvaient tour à tour de service auprès de persoime de Louis. L'ordre intérieur du palais était di se en six parties : paEneterici éçhansonnerie ^ cuisin fruiterie, écurie et grenier. Le roi s'en faisait rend un compte exact, et il, comiaissait chacun des officie
Le canfesseitr de la reine Marguerite, 324, 325, 362, 31 Joinville, fol. 4, i44.LecomtedeSégur, Hist. de saintLouis, S 257, 260, Chron. de Seoones, spicil., m, 411. Fleury, Hi ecc.,xvii. 27, 103, 164, 165, 166. Loiseau, Traité des officiel Cvre II, ch. vni, p. 246. M. Capefigae, Hist. admin. et const dt la France, ii. Vie de saint Thomas d'Acqnio» p. 17.
Vu iHtitUEUilE, PRATIQUES RE^lC^IElSfiS. ISGO. M
placés à la tête de ces divisions ; mais ses chambellans avaient plus de part encore à sa confiance > et il les traitait avec une bonté dont on rencontre rarement des exemples.
Un jour 9 aucun de ces officiers ne se trouva à son poste au moment du service : loin d^en témoigner la plus légère humeur , Louis se servit lui-même^ sans touloir être- aidé par les chevaliers.
Le soir venu , les chambellans de quartier^ pleins de eonfiision et n'osant se présenter devant le monarque > s'adressër^Qt aux barons de son intimité afin d'obtenir le pardon d- une aussi coupable étourderie.
Loui9» qui les entendait de son appartement -, les fît eatrer, les regarda attentivement tour à tour> puis^ le sou- tire sur les lèvres : — t Âmis> dit*-il, obligez-moi de ne pas »me laisser tout seul une autre fois! » Aussi ^ Jean de Soisy» un de ses serviteurs, qui demeura trente ans auprès de sa personne , et Pierre de Ghambly , disaient de lui : -^ « Ce fiist le meilleur homme qu'oncques se »vist jamais! «
Depuis sa captivité à Minieh^ il éprouvait deux à trois lûb Tannée les atteintes d'une maladie dont les symp- fâmes ofiEraient une grande.analogie avec la goutte ou on rhumatisme aigu« Perdant alors l'appétit , Louis ae pouvait fermer Fœil, < et il demeurait dans les » gémissements durant plusieurs jours } enfin, quand les 'Souffrances devenaient tolérables, sa jambe droite, » depuis la cheville au jarret, paraissait enflée et rouge » comme sang. »
Une nuit , pendant un des paroxismes de son mal, le liionarque en examinait les progrès , et Jean , Pun de
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1$2 VIE «mrfiRIBURE^ PIUTIQUES HSLIGIEUSS^. 1360.
ses valets qui avait été guette de Philippe-Auguste, « congédié, dit-on, pour avoir mis trop de bois dans son » feu » , Péclaîrait une bougie à la main; dans un mou- vement trop brusque , il laisse tomber la cire toute brûlante sur la jambe nue. La douleur que ressentit le roi ne lui arracha que ces paroles : — « Ha! Jehan, » certes, pour moindre chose mon aïeul vous mist hors du «palais ! » et dans la suite, loin de lui témoigner de la froi- deur, il Paccabla de bienfaits.
Veillant en père de famille aux intérêts des and^is serviteurs de sa maison,il n^en renvoyait aucun sans avoir honorablement assuré son avenir ; ce bon prince donna à sa nourrice la chaîne « de chauffe-cire • , dont elle fit pourvoir ses quatre enfants, qui la possédèrent héré- ditairement.
Ce prince avait pour habitude de laver les pieds chaque samedi à un grand nombre de pauvres, et si ses affaires Fen empêchaient, il chargeait de ce soin le con- fesseur de service. Il préférait souvent les aveugles, afin de n'être point reconnu par eux.
Plusieurs fois témoin de cet acte d'humilité chrétienne^ le sénéchal de Champagne s'en « esmerveilloist grande- » ment » . Un jour, qu'il en manifestait plus vivement sa surprise :
— € Lavez-vous les pieds aux pauvres le grand jeudi ? »lui demanda le roi.
— » Sire, fi ! répondit-il... en malheur! les pieds de » ces vilains ne laverai-je jamais !
— » Voirement, continua Louis, ce n'est pas bien, sé^ » neschal ! devriez-vous avoir en tel dédain ce que Diex a » faict pour nostre enseignement ? En l'amour de Diex et
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YB EfTlbiaURE, ORDRES MENDIANTS. iâ€0. 5S
» de moy^ continua-t-il^ accouslumez-vons , yous' en prie> » à les laver. • . Feriez donc avec grant répugnance ce »qae faict mon cousin d^Angleterre^ qui lave les pi^ds i aux lépreux et les Baise' après ?»
Le sénéchal n'a pas rapporté une réponse (jue sa fÎFam- cfaise laisse deviner sans peine ; car à cette époque rien n'inspirait autant de dégoût et d'épouvante que la lèpre. Mis < hors du siècle » , le malheureux qui s'en trouvait atteint « devait avoir le visage couvert et embranché » comme jour de trespassé^ et pour ce lui crioi$t-on : Aye 'patience en toy ! »
Hais du moins les institutions religieuses ne les repous- saient pas de leur sein, et l'infortuné qui ne pouvait ▼ivre dans un monde auquel il faisait horreur, mourait en paix et consolé au milieu d'êtres compatissants. . GIIL Malheureusement,^ dès le milieu du XIIP siècle,. plusieurs de ces asiles des misères humaines,^ quelques monastères, jadis foyers de lumières et de savoir, étaient insensiblement tombés dans un état de tiédeur ; la licence et la corruption même s'y étaient glissées; aussi lep hommes véritablement pieux appelaient-ils de leurs vceox un moyen efficace de remédier au mal. Axi cri gâiéral poussé contre les richesses et la vie sensuelle de plusieurs couvents, répondit tout à coup (1220) une institution nouvelle qui, loin de vouloir rien pos- séder, prescrivait le détachement absolu des choses bomaines. C'était Tordre « des frères mendiants etprédi- «cateurs » , fondé par « la lumière des séraphins » , Dominique de Guzman.
Sur le seuil de la tombe (23 juillet 1253), Innocent IV écrirait à ces nouveaux religieux : — « A nos chiers fils>
54- VIE INTÉRIECRE^ ORDRES MENDIANTS. 1260.
»les frères prescheurs qui preschent en les terres des »Camans, des Éthiopiens, des Syriens ,. des Goths, des » Jaoobites, des Arméniens , des Indiens, des Hongrois, 9 et aultres nations infidèles de Porient. »
L'apparition des frères de Saint-Dominique , des Franciscains ou Frères Mineurs (en 122S), des Carmes, etc., sembla faire revivre les traditions oubliées de la primitive Église. Velus de la simple robe de bure, la iéie couverte du capudion , se confiant dans la charité des fidèles, préférant les églises les plus mo* destes , les couvents les plus simples , la nourriture la plus frugale ; sacrifiant leur existence potir prêcher la foi dans les contrées le» plus lointaines , les plus sau«» vages, ces reh'gîeux édifiaient surtout par une abnéga- tion entière d'eux-mêmes. Sur un ordre du pape, leur seul chef suprême , ils volaient , l'Évangile à la main , d'une extrémité du globe à l'autre, ayant pour mis-» sion de chercher par toutes les voies de la persuasion à ramener les hérétiques au sein de l'Église.
La cour de Rome, aussi confiante dans les luiÉâères que dans la sagesse de ce$ congrégations naissantes , leur abandonna même le jugement suprême de» béréti^ ques qui persisteraient dans une funeste erreur.
n serait sJbfsurde cependant d'àttrilHier à Dominique la pensée d'une institution de sang et de tortures. L'inqttK sition ne dut âsns l'origine qu'exercer une simple sur-< veiHance corrective, cruellement transformée depuis ptf le fanatisme , l'intolérance et la superstition.
Louis avait trop souvent gémi des désordre ^ioaie partie de la déricature , pour i^e pas favoriser éff fout don pouToir ces nouveaux cadres religieux.
VIB INTéRl£UAE> OADRBS MBNDUNTS. 1960. S5
Les disciples de saint François d'Assise y dit le « Sera- • phique » , avaient inspiré à Louis une sympathie si ten- dre^ qu'elle a donné lieu aune tradition touchante perpé- tuée parmi eux et qui semblerait confirmer le témoignage de divers historiens « que de son vivant , on se douta ique Louis IX estoist desjà sainct, et plus sainct que » les aultres ; et tant comme il vitoist^ une parole pouvoist lestre dicte de luy qui est escrîpte en sainct Hilaire : »0 quand très-parfaict homme laïc^ duquel mesme les iprebstres désirent suivre la vie ! car moult de prebs- itres et de prélats désirent estre semblables au be- »noist roy en ses vertuz et mœurs ^ car Von croist » qu'il f usf sainct quand il vivoist ! »
Louis et François^ dit l'auteur de la vie de sainte Eli-^
'sabeth, « furent tous deux dévorés de la soif du sacrifice^
» du martyre^ tous deux perpétuellement préoccupés du
» salut de leur prochain.. • Ces deux âmes si identiques de
ileor nature et par leur tendance y si bien faites pour se
» comprendre et se chérir, ne se rencontrèrent jamais
■sur la terre. Mais une pieuse et touchante traditicm
»vent qae saint Louis soit allé en pèlerinage au tom-
•ketu de son glorieux contemporaiii , et qu'il y ait
•trouvé un digne successeur de saint François dans
•on de ses disciples les plus vénérés, le bienheureux
s^édins.
» Saint Louis étant donc venu d'Assise (on n^en assigne » point l'époque) au couvent de Pérouse où demeurait >iEgédius,le fit prévenir qu'un pauvre pèlerin demandait »à lui parler. Mais une vision révéla aussitôt au frère, »çie ce pèlerin n'était autre que le saint roi de France. Il ^cooft au devant de lui, et dès qu'As s« voient, quoique
56 m INTJBRISfJBE> (mDEES HENDIAIftS. ^360/
» ce soit la première fois , ils, se j ettent tous deux à genoux 9 au même moment , et s'embrassant tendrement ^ ils. de-. » meurent longtemps appuyés sur le cœur Fun de l'autre,. 9 confondus daps ce baiser d'amour et d'effusion intime > » sans échanger une seule parole.
— » Après être restés ainsi embrassés pendant très- » longtemps, toujours à genoux et dans un profond si- » lence , il s'en retournèrent , le roi à son royaume , le » moine à sa cellule. Mais les autres frères du couvent )» ayant découvert que c'était le roi de France , allèrent » faire *de grands reproches à iEgédius. »
— » Gomment, lui-dirent-ils , peux-tu être si grossier, » lorsqu'un si saint roi vient de France exprès pout te » voir , de ne pas lui dire une parole ? — Ah ! mes frères % bien-aimés , leur répondit le bienheureux , ne vous » étonnez pas , si , ni moi ni lui , nous n'avons pu parler ; »car dès que nous nous sonnnes embrassés , la lumière » de la divine sagesse m'a révélé tout son cœur , et lui, a » révélé tout le mien. Ainsi , en nous regardant dans nos )» cœurs, nous nous connaissionsbienmieux que sinous » nous étions parlés , et avec une bien autre consolation »que si nous avions voulu rendre par des paroles ce que »nous sentions, tant la langue humaine est incapable » d'exprimer les secrets mystères de Dieu î
» Touchant et admirable symbole de cette intelligence » secrète , de cette victorieuse et irrésistible harmonie qui
Le confesseur de la reine Marguerite, fol. 312, 371. Fioretti di s. Francesco , cap. 34, traduction de Iff. le comte Ch. de Mon- talembert. (Uniy.catb. p. 196.) Bossuet, Panég. de saint François d'Assise. Le Dante , ParacUs , chant xi.
TIt INT£BISUBE, ORDRES HENDIANTS. 1260. 57
iOnissait alors les âmes supérieures, les âmes saintes , »€omme un pacte éternel et sublime! »
Le souvenir d^un des premiers précepteurs du mo- narque, le père Pacifique, Tami de saint François, ajoutait sans doute encore à la prédilection de Louis pour les franciscains ; il les avait vus en orient exciter ' le respect par leurs vertus et Fadmiration par leur cou- rage. Un grand nombre d'entre eux s'étant trouvés dans un corps que conunandait im seigneur flamand , montrèrent tant de valeur qu'ils ranimèrent les soldats et contribuèrent à la défaite des sarrasins. Le sire flamand exaltant leur bravoure devant Louis , auquel il faisait le récit de cette action, avait oublié leur nom: — « Ce sont ceux qui sont de corde liez » , s'écria Tivement le souverain , et depuis ce nom fut donné aux (randscains. — Ils portaient une robe, un manteau et QR capuce de drap gris, et une ceinture de corde à trois nœuds. Bientôt diverses circonstances augmentèrent \ Fempûre de cet ordre sur l'esprit du monarque. I La cour de France s'imposa d'abord le silence ; tou- f tefoig quand le roi , s'entourant presque exclusivement de» frères prêcheurs , parut vouloir adopter en quelque sorte leur vie monastique, les murmures éclatèrent ; du sein du palais , ils descendirent parmi le peuple : mille bruits mensongers, d'absurdes anecdotes s'y répandirent en même temps que chez l'étranger, et une espèce de ridicule vint rejaillir sur la personne d'un prince qui de- vait se trouver le moins exposé à ses atteintes.
Louis ne l'ignorait point ; mais il crut au-dessous de lui de repousser ces imputations autrement que par le niépris. Sachant qu'un grand nombre de courtisans conti-
/
S8 viB tUTÉanEtJiŒy ordres HENDUNTS. I)60.
nuaient à le blâmer et à dire : — « Il passe sa vie en prié- » res , en offices et en messes I » — il se contenta de répondre z •'— «Peut-être a-t-on raison; toutefois, si » j^^iBployaisle double de ce temps au jeu ou à la chasse , »à courir les bois pour me divertir, personne ne s'en » plaindrait. • . on en parlerait peut-être même comme » d'une action louable • »
Un de ces bruits populaires , accrédité au point de ^ produire une douloureuse sensation sur des personnes z graves, vint augmenter encore la haine publique contre - les Frères Mineurs et contre les Dominicains : on les . accusa d'avoir secrètement engagé le monarque à entrer dans leur ordre , et à échanger ainsi son manteau royal contre le froc de bure.
La chose est ainsi racontée par un chroniqueur da XIII^ siècle qui, malgré âon titre de contemporain, n'en inspire pas plus de confiance.
— «Environ un an après son retour d'outre-mer » (1255)> le roi de France, dit-il, s'entretenait familiènn » ïnerït des saintes Ecritures avec les principaux religieux » de ces ordres. Pendant cette visite, un des firères, phB > hardi que les autres : — - Sire , dit-il ^ ne sériez-vous » pas bien aise de pouvoir chaque jour tenir entre vos » mains le Dieu porté dans le sein de la vierge mère ?
— » Saris doute , répondit le prince , et il n'est pw- » sonne qui rie doive désirer tel bonheur !
— » Si le souhaitez , vaiis vous apprendre comment » on peut l'obtenir.
— »De tout mon cœur, ajouta le monarque.
— ^ jrLe morne cita alors les paroles de TEvangilé :-^ » Si quelqu'un abandonne son père et sa mère , ou sà
VIS INT£MEURS> ORDRES IfËNDIANTS. 1^0. S9
» femme et ses frètes, poilr Pamour de moi , il recevra »le centaple dans la vie étemelle. Puis, il ajouta : —
• Osez, sire, aspirer à ce dernier période de la perfec- itioù î avez des héritiers, des fils , des frères, qui sauront
• gouverner tostre royaulme. Déjà avez beaucoup souf- »fert pour Jésus-Christ; avez même exposé vostre vie •pour sa gloire; ores, ne vous reste qu'à tout aban* idonner pour porter nostre croîx , c'est-à-dire , nostre •habit; parla parviendrez au sacerdoce et mériterez de » tenir chaque jour nostre seigneur Jésus-Christ entre •vos mains!
» Frappé de ce discours, Louis réfléchit quelque » temps , compare les devoirs et les dangers de la royauté •avec la grandeur dés promesses de l'Evangile et les » douceurs que l'on goûte dans la retraite ; puis , s'adres- *sant au même moine : — Si ce que viens d'entendre •est vray comme le crois fermement, dit-il, suivrây •vostre donseîl, désjà y avoiz-je moult pensé. Ains aii- •paîavant dois en parler à la royne, car ne puis rien •feire sans son consentement.
—•Retourné au palais , il outre son cœur à Margue* •rite sur la disposition où il se trouve de lui abai^ > donner à elle et & ses enfants le soin du royaume ^ •afin d'être libre de devenir religieux et prêtre ; l'assure
• qu'en ce nouvel état, il ne cessera de prier Dieu pour •eux, et il la conjure par fotit ee qu'il y a de plus sacré •de ne pas y mettre d'opposition.
• Saisie d'étonnement, la reine ne trouve d'abord une
• seule parole à répondre ; mais ayant fait appeler sur- -le-champ lê9 princes, ses enfants et leur oncle, Charles •d'Anjou.
60 TIB nfTÉBIXIJBEy ORDRES MElfDIAl!fF&, 1360w
* — 9 Ghîer fils , dit-elle , lequel aymez mieulx estre » filz de roy ou filz de prebstre ?
»Elle explique ensuite ces paroles en s^écriant tout » en larmes : — Les frères prescheurs ont tellement ou- » vré dans Fesprit du roy que veult nous abandonner » le soin du royaulme et se faire lui-même prescheur » et prebstre ?
• Outré de colère, le comte d'Anjou-Provence se » répand en invectives contre son frère , et en menaces » contre les moines imprudents; il veut qu'on leur in- » terdise la chaire, et qu'on défende toute espèce d'an- » mône à leur égard.
» Philippe, fils aîné du roi, alla plus loin encore ; en » présence de son père même , il renouvela les menaces i»de son onde contre les moines, et parla surtout des » dominicains en termes si outrageants , que poussé i «bout, et sortant de sa douceur naturelle, Louis le » frappa à la joue , afin de lui imposer silence.
— »Sire, reprit le jeune prince, estes mon père et »mon maîstre, ne l'oublierai jamais, ni le respect non » plus que dois à ces deux titres. Ains par monseigneur » sainct Denis nostre patron ! jure, s'il plaist à Dieu me » faire monter un jour sur le trône , que feray chas- )»sier tous ces misérables ordres mendiants de mon » royaulme!»
— Le monarque , qui connaissait le caractère de son fils , ne put s'empêcher d'être pénétré de la dour leur la plus vive.
— «Il est évident, ajoute le commentateur auquel »ce récit est emprunté, que l'auteur d'une histoire » aussi peu vraisemblable, moin bénédictin à Senones-
yiM INTfiBIEUBB^.ORBBBS KBIIDUNTS. 1260. 61
en Lorraine , fortement prévenu contre les Pomi- nicains, et écrivant loin de la cour, adoptait sans examen tout ce qui pouvait paraître blâmable dans «es religieux. Voici le fait dans toute sa simplicité : » Louis, dans un de ces moments de ferveur rein gîeuse où le plongea la mort de son fils aîné , conçut le dessein de descendre du trône , dès que Philippe serait en âge d'y monter, afin d'embrasser entière- ment la vie monastique et être même promu au sacerdoce y si toutefois la reine y consentait , ou s'il kd survivait, dans la supposition qu'elle ne cédât pas à ses désirs. Quoiqu'il affectionnât tous les ordres nouveaux , son intention était d'entrer préférable- ment dans celui de Saint-Dominique ou de Saint- François; il avait même l'habitude de dire à ce sujet : — Ah ! si povois me partager en deux , le feray de
bon eueur!
»I1 paraît encore certain qu'un jour il s'en ouvrit à la reine. Toutefois, Marguerite, non-seulement lui déclara son refus invariable , mais parvint à lui dé- montrer qu'appelé à se sanctifier sur le trône , il de- mi regarder son inclination pour la retraite moins comme une inspiration céleste que comme un goût trop prononcé pour le repos. » La Providence, ajoute Geoffroy de fieaulieu mieux instruit que personne, soit en qualité de chapelain et de confesseur du monarque que comme frère prê- cheur, ne permit pas que Louis se défendît contre les sages raisons de Marguerite; et sa facilité à s'y rendre est peut-être une des circonstances qui prou- vent le mieux combien le caractère de sa piété était
62 VIS uiTialsuAS > oaDKss wesdu^hs. i^^.
» raisonnable et assujetti aux règles de la providenccf » chrétienne. »
Néanmoins^ le bruit fondé ou non du désir ex-* primé par ce prince d^abdiquer la couronne lui attira^ dit-on, une grossière insulte de la part d'une bôur-^ geoise de Paris appelée Sarette ; elle plaidait en la cour du parlement, et voyant un jour le monarque descendre les degrés du palais : - — « Fi ! fi ! s'écria-t-elle^ *en l'apostrophant, dusses-tu estre roy de France?,.. »Ha! qu'il vauldroist mieulx en avoir ung aullre ! oui^ » tu en es indigne ! tu n'es roy seulement que des Frè-' » res Prescheurs et Mineurs, des prebstres et des clercs ! » c'est grant merveille que ne sois niis encore hors du » royaulme ! »
he roi l'écottta sans Tinterrompre ; puis , lui dit eu souriant : — « Certes , dictes vérité , ne suis digne » d'estre roy ! »
Les sergents d'armes voulaient frapper celte femme insolente. • . .Louis les arrêta, et, se tournant de nouveau vers elle : — « Dictes vray, continua-t-il, et s'il plaisoist
Le confesseur de la reine Marguerite, f. 366.Thomas deGan-' timpré. Joinville , f. 144. Registre des Chartes coté, 31, m^ vol., f. 253. Ilist. litt. de la France, xix, p. 141, 171, 175. Le comte de Ségur, Hist. de saint Louis, 257, 260, 281. Mczeraj, Hist. de France. Notice des travaux de racadémie du Gard (1808), p. 327. Fleury, Hist. ecclés., xvu, 500, 583, 589, t^^ t. 410. Mémoires sur Beauvais, 206.Hist. de Melun, 413. Tou- ron. Vie de saint Thomas d^Acquin, 141 , 146. Hist. des com- tes dePonthieu, p. 182. Recueil de Bulles, Hist. de l'église gallicane, xi, chapitre 33, 437, 481, 499, 551, 573, Raynald, n» 8, 1265, 920. Spond., n^ 33.
VIB tlHTéBIEDRBy ORDRfiS MENDIANTS « i960. 63
là nostre seigneur Jésus-Christ ce royaulme auroist » meilleur, roy pour le gouverner !» Et il s'éloigna après avoir chargé un de ses chambellans de donner de Pargent à cette plaideuse.
On raconte encore que, vers la même époque, le dnc de Gueldres, ou plutôt un de ses courriers, partant de Paris 9 s'arrêta chez le duc de Brabant qui s'em- pressa de le questionner sur le roi de France :
— « L'avez vu souvent sans doute ? demanda le prince ■ Othon.
— » Oui , répondit le voyageur d'un ton méprisant , •oui, ai veu cechestif personnaige, qui a plustost la mine •et la posture d'ung ermite que d'ung souverain ! n'est- -ce pas chose pitoyable, ajouta-t-il, de veoir ung mo- inarqae, entouré d'illustres chevaliers rivalisant de » magnificence, porter pour couvre-chief ung chaperon •de moine pendant tout de travers sur ses espaules?
»Le courrier faisant alors du bouffon, et se tournant •leool : — Oui, continua-t-il , l'ay veu ce misérable pa- •pdard de roy , qui ha le chaperon ainsi coqueluche de •sa teste, tourné sur le dos, et pendant par derrière^ • INsant cela , il se retourna encore plus la teste vers- 'fedos; mais aînsy demeura, le col tors, toute sa vie,, •arec gestes de bouffon, et grimaces fort horribles Sr •Teoir!»
Aa milieu de ces attaques et de ces bruits absurdes ,. <pn finirent par s'évanouir, Louis conserva constam— inent le même calme. Cependant, s'il ne donna plus* feu & penser qu'il avait songé à embrasser la vie* monacale , il se fortifia davantage encore dans les pra* tiques compatil^les avec ses devoirs de roi, d'époux et de
f
/
64 TIB INTiaiEUfUSy AMIS DE LOUIS IX. 1260.
père — « Et , dit un vieil historien , employoist tous ses vloisirs en louanges de Dieu et au gouvernement de »son royaulme, appuyant ses œuvres d'oraisons et se» » oraisons d'œuvres. »
CIV. On le vit éprouver plus vivement encore alors une tendre amitié, lien mystérieux des cœurs purs, pour les hommes véritablement pénétrés de la foi ; et si des talents, delà capacité, se joignaient à cette vertu, sa confiance demeurait inébranlable comme son affection. Ce motif lui fit donner, après la mort deHumbert de Beaujeu, en Syrie, Pépée de connétable à Gilles-le- Brun , sire de Trasignies ; la sagesse et la bravoure du noble flamand Ten rendaient aussi digne < que sa grant » renommée de croire en Diex et à Pâmer. »
Ce besoin de se trouver sans cesse entouré de per- sonnages pieux et éclairés rendait plus nécessaire i Louis la présence habituelle des prêtres et des clercs. ' Aussi , malgré le sermon de Hugues de Digne , on re- marquait dans son intimité plus de religieux > que de laïques.
On y avait successivement vu admettre , outre Guil- laume de Chartres , André de Lohgjumeau, Geoffroy de Beaulieu , saint Bonaventure , saint Thomas d'Acquin , saint Raymond de Pennafort , et saint Pierre Nolasque; quelques célèbres dominicains , entre autres : Jean « le » Teutonique » , général des prêcheurs (mort en odeur de sainteté); Gauthier Mauclerck, évêque de Carslile, grand trésorier d'Angleterre; Ascehn, nonce vers Parmée des Tartares; Jacques Bontombie, évêque de Bologne, légat en Angleterre; Thomas de Cantimpré; Humbert de Romans, général des prêcheurs, chcHsi
3
;
TU nxTÉRmniB » amis de louis ix.issa 6S
par le roi, en 1256 , pour tenir sur les fonts de bap- l^e son plus jeune fils Robert, comte de Clermont, et admis par lui dans son conseil.
Le monarque accueillait de même Guibert de Tour^
BBjTy dePordredes frères mineurs, théologien distingué,
ardudîacre en 1260, mort en 1270, laissant manuscrit
m recueil de sermons et une relation du premier voyage
de saint Louis) Jean de la Rochelle, déjà cordelier
Ters 1230, disciple d'Alexandre de Haies, auteur de
plusieurs traités ascétiques, professeur à Puniversité,
mort en 1271 ^ et remplacé dans sa chaire par saint
BmaTenture ; Gérard Frâchet, entré chez les domini-
emis en 122S, prédicateur habile, mort plein de jours
ef de bfmnes ceuvres, le 4 octobre 1271 à Limoges.
De savants cardinaux ambitionnaient aussi la faveur
de jouir de Fintimité du pieux monarque; outre Odon
de Château-Raoul, légat et auteur de deux volumes
dlboméUes, on peut citer : Jean Allegrin, auparavant
érèque de Besançon; Jacques de Vitry; Pierre de Colmi,
anoen archevêque de Rouen ; Pierre de Bar ; Guillaume
de Taliante ; Hugues de Gélidorie , jacobin qui avait
fdwrd refusé le cardinalat ; mais < Pexprès comman*
^dément du pape, et les amiables semonces du roi de
» France, remportèrent sur sa résistance ; il était docteur
•de Funiversité de Paris, où on Pappelait : le dévot
•diantre»; Jacques Herbert, jadis religieux de Clair*
Taux; Raoul de Grosparmy, etc., etc.
Parmi trois autres cardinaux reçus familièrement dwi Louis, et destinés à ceindre la tiare , Pun surtout oftait Téclatante preuve que le mérite savait se faire jmH-sous le régime féodal. C^était Jacques Pantaléon ou T • ni. ^
66 yiE INTERIEURE, AMIS DE LOUIS IX. 1360.
de Co«rt-*PaIais^ fils^d'un chaussetier de Troyes, évéque de Verdun (1252) et pape, sous le nom d'Urbain IV. Les deux autres furent Simon de Brion (Martin IV), trésorier de Saint-Martin de Tours ; enfin Clément IV. Ce dernier (Gui Fulcodi), né à Saint-Gilles, fit longtemps partie du nombre des clercs appelés habituellement au- près de la personne du roi, brave chevalier, jadis sénéchal de Beaucaire, puis secrétaire de confiance de Louis, de 1251 à 1260, ce savant personnage avait voulu se faire chartreux , ordre qu'il affectionnait particulière- ment ; mais le monarque Pen détourna , et Fulcodi ayant cependant embrassé l'état ecclésiastique dut sa rapide élévation à la protection comme à Tamitié du toi de France. Une vive douleur succéda au long entretien qu'ils eurent ensemble la veille du départ du cardinal ; il ne quittait pourtant le manoir de Vincennes que poor aller habiter en maître le Vatican!
Aussi, écrivait-il à Louis, dès son exaltation au pon- tificat, suprême : — « Il me fut doux autrefois de vous 9 appeler mon maître : rien n'était plus juste. Il m'était » beau , honorable , de vous donner le nom d'ami : rien y n'était plus vrai. Depuis mon élévation, je vous nomme 9 mon fils ! nom plus tendre, et dont la douceur exprime » seule , en effet , toute ma tendresse pour vous ! »
Cette affection n'empêcha cependant pas le pontife de résister plus d'une fois aux demandes de son royal ami ; il lui écrivit même à ce sujet : — «Par égard pour » vous et pour moi , mon fils , ne regardez pas cpmme » honteux quelques refus, vous qui ayez lu qu'ua » apôtre même en essuya trois du Sauveur ! ».
Clément IV cita toujours Louis comme le modèle
TU nrriRiEURE^ uyiib du pÉaa dbs deri^ iebs temps. i360. 67
accompli "des princes chrétiens , et en souvenir de la France et dés six années passées auprès du roi, il char- gea «le champ d'or de ses armoiries de six fleurs de »lys d'àzur.»
Jacques Pantaléon > devenu pape , écrivait également à Louis des lettres pleines de sentiments d'estime et d'amitié. — «C'est dans votre royaume, lui disait-il, •où respire l'intégrité, que l'Eglise affligée et fatiguée des •autres royaumes se repose et respire. »
Parmi les dominicains habitués ordinaires du palais devaient particulièrement se trouver ceux qui avaient suivi le monarque outre-mer; et ce fut aussi dans cet ordre qu'il choisit deux de ses confesseurs , Guillaume de Chartres et Geoffroi de Beaulieu ; toutefois, il désira en prendre chez les frères mineurs. Il recommandait presque toujours ces religieux aux personnes dont il était entouré. Il eût même souhaité, dit-on, pouvoir en quelque sorte leur assurer la direction de toutes les eoDSciences de son royaume.
Il obtint à ce sujet d'Alexandre IV une bulle pour au- toriser les sergents d'armes « et autres officiers de son »M^ce de se confesser aux frères mineurs et prêcheurs 'attachés à sa cour. »
Le plus ancien des chroniqueurs anglais, Mathieu Paris, prétend qu'à cette époque, on ne croyait plus le salut possible en France, si l'on n'était dirigé par cet or- dre rehgieux. 11 en fut longtemps à peu près de même dans les diverses contrées de l'Europe.
CV. Il est facile de concevoir la jalousie excitée dans l'esprit des autres corps monastiques et de l'uniFersité, par cette faveur inouïe accordée aux ordres ipendiants.
5*
68 VIB INTéRIBUftE ,
Ï31e se manifesta d'abord contre les Frèr^ Mineurs et les dominicains 9 par Paccusation banale «d'accumuler » des richesses et d'orner les églises comme les palais » des souverains» ; mais quand ils yoiflurent obtenir pour un des leurs une chaire à Vuniversité , un déchaînement général fit explosion ; et ne pouvant accuser leur |Hété , on se répandit en amers reproches contre leur ambi- tion, leur orgueil et leur ignorance ^ et l'on r^éta que les Carmes • entre autres « faisaient remonter leur fon- dation « à Élie le prophète ; qu'ils illustraient leurs an- » nales des noms de Pythagore y de Judas Macchabée , »de Zoroastre> de Numa, de l'empereur Yespasien; » qu'ils ne dédaignaient pas d'y insérer des druides > »et qu'ils osaient même ins<nrire dana leurs rang& le M Sauveur d^ monde ! »
Malheureusement pour l'ordre des Frères Mendiant^^ parut à cette époque un ouvrage rempli d'erreurs in- titulé : « l'Évangile éternel » attribué par la voix pu- blique au général des mineurs y Jean de Parme; on y lisait parmi d'étranges hérésies. « : Que l'évangile de » notre seigneur Jésus-Christ s'évanouirait en 126(1^ » pour faire place à l'évangile étemel y aussi supérieur )>au premier que le soleil est au-dessus de la lune.»
Ce livre ne tarda pas à être réfuté dans un écrit latin sous le titre de : «Péril des derniers temps » y satire mor- àsMkie dans laquelle on crut reconnaître Guillaume de Saint-Amour^ docteur en âiéolc^e etl'un desplus redou- tables adversaires des nouvelles institutions monacales.
Après avoir si^potalé plusieurs propositions de l'Évan- gile étemel cc^nmec impies ^ blasphématoires^ et scan- » dateuses , » il parlait des moines mendiants y « comipe
UYES DU PERIL DlS DERNIERS TEHPS. 1360. tf9
ide gens généralement fainéants et orgueilleux; qui ipour «e procurer sans possession ni travail une sub- 9 s»tanoe abondante , recherchaient les amitié du monde »et se montraient toujours prêts à flatter les vices des »ridhe8 el des grands. »
Ce libelle > au milieu de (juelques vérités brutalement exprimées » ne prouvait guère autre chose y sinon qu'il est dans la destinée des meilleures institutions de dégé- nérer insensiblement quand elles perdent de vue leur but primitif. Il obtint néanmoins cette sorte de succès ar- raché d'ordinaire par une satire hardie qui s'adresse en face à de hauts protégés. Traduits en français vulgaire^ t translatés en rymes » , mis en chansons , ses fragments détachés , récités avec des gloses non moins malignes , devinrent l'amusement des oisifs de toutes les classes des habitants de la capitale. Aucun ordre, aucun per- soimage , il est vrai , ne se trouvait désigné par son propre nom ; mais l'application des traits acérés contenus ians « le Péril des. derniers temps » n'en était pas moins bcSe et incisive. Aussi signalait-on tout haut les Jaco- Uns y €i des insultes , des moqueries , des refus les ac- CBoIlaient y à la place des égards et des aumônes auxquels « les avait habitués.
Louis demeura d'abord neutre dans la querelle ; ce- pendant, témoin du scandale progressif causé par l'écrit sUribné i Guillaume de Saint-Amour , il crut de l'intérêt de la rdigion et de sa consciaice de le dénoncer au >unt siège , et deux de ses clercs partirent pour Rome, dai;|né8 de ses instrudions. £n même temps , les Domi- BÎqtins y envoyaient les plus oél^res de leurs membres, ^IbevMe^Sca&d et son élève Thomas d'Acquin.
70 ns INTEftlEURB^
Le disdple d^Alexandre de Hâles , Bonayenture ^ le modeste cordelier qui lavait la vaisselle de son couvent quand on lui apporta le chapeau de cardinal , et auquel sa science et sa piété firent décerner depuis le titre « de » docteur séraphique» , prit également la plume pour la défense commune.
Il paraissait difficile à l'université de trouver en son sein des docteurs dignes de lutter avec « ces trois aigles »du siècle; » elle envoya néanmoins comme ses agents auprès du pape, Jean de Gastodelle, recteui^ anglais, et maître Belin Framin , régent des arts ; mais la dé- fiance de leur droit, ou plutôt la crainte de se met- tre à la discrétion d'un tribunal qui pouvait exiger des satisfactions mortifiantes, ayant ralenti la marche des professeurs , ils arrivèrent trop tard. Le livre dé- noncé au tribunal romain était déjà proscrit et con- damné aux flammes par la bulle « de Orbi et UrbiT^y comme « renfermant une doctrine perverse et exécrable» ; censure à laquelle les députés et le corps de Punî- versité furent obligés de souscrire.
Le pape Alexandre IV appela « publiquement le Péril • des derniers temps, un ouvrage plus dépravé que » savant , qui mord au lieu d'admonester ; qui trompe 3>le monde, plutôt qu'il ne l'instruit : nous le conjurons »et condamnons donc, disait-il, comme méchant, per- »nicieux et exécrable. Ce livre, ajoute la même bulle, »ne donne point d'avis, mais il critique; il n'wiseigne » point la vérité , mais il trompe : notre vénérable frère, » l'évéque de Tusculum et nos bien-aimés les ca]:dinaux » diacres. Innocent, du titre de saint Laurent, Hono- »rius, de sainte Sabine, et Innocent, de saint Nicolas,
UVBE I>0 PEBIL BES DiaNlERS TEUPS. I3M. 71
» Pont examiné ayec soin.... il contient une foule d^ar- »tides pervers et faux> entre autres contre la profes- »8Îon sauile des pauvres ou mendiants reli^eux qui » avant en ma force de renoncer au monde et à ses ri- sdiessesy soupirent de tout leur cœur vers la célieste » patrie. Ce livre étant la cause d^un grand scandale, la •matière d^un grand trouble et pouvant amener la perte »des âmes y nous le flétrissons du haut de la chaire » apostolique r»
Le même pape , plein de reconnaissance envers Louis deFappui que le monarque avait prêté aux Dominicains^ lai écrivit, en date du 1 7 octobre : — « On reconnaît bien •qu'en vous éclate un rayon du vrai soleil de justice, •et parmi les vertus qui reluisent en votre personne •comme des astres étincelants, celle qm brille le plus •vivement et qui semble représenter en quelque sorte •h majesté du soleil est Pardente' charité que vous •témoignez pour les religieux! louons donc mille fois •celte haute générosité que le Seigneur a mise en •vous N
#
n adressa également (21 octobre) une missive aux éfèqaes , où il s'exprimait ainsi : « Guillaume de Saint- •Amour a vomi un contagieux venin d'aspic à Rome •ainsi qu'à Paris; il faut brûler le livre iiïtitulé: le •Péril des derniers temps. »
Déjà en juin , son auteur se trouvait privé de ses bénéfices , et le pontife lui défendait en outre de venir •m Rrance, de prêcher et d'enseigner par lès lettres. »
Alexandre écrivit de nouveau à Louis (Viterbe, 11 ^ût) pour lui annoncer « qu'il excommunie les doc- •tears et écc^ers qui aprèis ses défenses auraient com-
7S TV iKiéumiy wTiumras aeugiwx^ i960.
jimumcation par lettres ou par messages avec Guil- » lattme dé 3aiii^Amour alors en exil. »
Cette pénible affaire servit longtemps de texte aux entretiens de la capitale ^ surtout à la cour J&l moziar- que« Le roi luinooéme» qui y prenait un intérêt ilirect, € en devisa souvent avec ses intimes officiers* » Néan» moins» quoiqu^il aimât à amener la conversation sur des objets pieux, il avouait le danger des disputes en matière de religion» « si^ ajoutait-il» on nest pas bon derc»
GYI. Louis attachait cependant trop d'importance à ren- dre plus ferme dans ses doctrines le sénéchal de Cham- pagne» pour ne pas oublier quelquefois cette maxime avec lui«
->-* € Séneschal» lui dit-il un jour» en cherdiant à » fisdre passer dans Pâme du sire de Joinville lardente » conviction dont la sienne était remplie : on doict croire use fermement articles de foi» que pour mort ou » malheur que puisse advenir» on ne doibt les combastre »par paroles ou par action. Fault mesme sur ce » poinct croire ce dont on n'est certaia que par oui-dire.
— » Comment s'appeloist vostre père ? contimia-C-il.
— » Sire » avoist nom Simon. •— » Comment le sçavez-vous ?
— nCrois en estre certain» et ma mère me l'a (ous- »jours tesmoigné.
— »Debvez donc croire fermement de même , les » actes des apostres» et tout ce que renferme le Credom
» Ainsi faisoist le noble comte Simon de Moiitfort : » advint que les Languedociens » pendant la guerre des » albigeois t vinrent l'appeler pour veoir le corps de «nostre sdigneur Jésus-Christ devenu chair et êêXïg
•
t: es le
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ys nmbuBUBs^ ImisuaxBifs ih^od». i960. 75
» entre les mains du presfre* -^- Allez-y^ vous qui doub- • teZy r^rit le guerrier ; quént à moî , y crois par&ite- »tement, par quoy e^ère^ pour le croire ainsi> en »a¥oir une couronne en paradis ^ plus que les anges y » qui le Yoyent face à face j par quoy faut-il bien qu'ils slecroyent!
»L'esnemi de l'humaine nature > continua le pieux > monarque > est si subtil que quand les gens meurent, >il se travaille de tout son pouvoir à les faire mourir » en' doubte des articles de foi ; car il voist et connoist »bien> qu'il ne penlt toUir à l'homme les bonnes i^u- ivres qu'il a faict, et qu'il en a perdu l'âme, s'il meurt » en vraye croyance de la foi catholique. Or , fault-il 1 faire en sorte de respondre au tentateur : — Va-t-w-- »aymeraisnûeulx que me fisses tous les membres trans- Bcher... — On tue lors l'esnemy de l'arme dont il sour IcMst se servir. — Au reste, ajouta le monarque, on ne doit jamais surtout perdre l'espérance du par- don; car Tévesque de Paris , messire Guillaume d'Au- VQig&e, ung des plus savants de ce siècle, me racontois cpAmg grand docteur malstre en saincte tfaéolc^ie estant ung jour venu lui parler , se prit à plorer très- fort, quand il dust dire son cas. — Ha! s'éeriail-il , saschiez monsei^eur évesque , que n'en puis-mais si larmoyé, car ay frayeur d'estre mescréant sur ung poinct; ne puis bonnement estre asseuré du sainct sacrement de l'autel , et a*ois que ce me 1ÉRit de la temptation de l'esnemy I ~
— »Maistre, reprit l'évesque, or, me diètes, quand l'esnemy vous envoyé cette temptation, ce wom& plaist-il point ?
74 yn niTÂRiEURB^ ramiKriBNs intooss. lîûo.
— » Certaynement nenny !
— »Pour OT, ne poar argent ^ ne renieriez donc ^ rien tooschant les sacrements ?
— » Hé ! aymeraîs mîeulx que Ton me desmembrast »tout vif, membre à membre !
— »0r soyez joyeulx; car vous gaignez grant mé- »rite en ceste pàine Si le roy vous avoist baillé à
» garde le cbastel de la Rochelle , et à moi celny de ', 9 Âf ontlhéry, qui , en la fin de la guerre , aurait eu le ^ » plus de mérite ? t
— » Certes I ce serait moi, caria Rochelle est ungliea l .plus dangereux. ..
— » Maistre, dit Pévesque, mon cueur est semblable I »au chastel de Montlhéry , asseuré que suis de tons les
» sacrements ; le vostre est pareil à celuy de la Rochelle; , 9 dont vous dis, que beaucoup mieulx plaist à Dieu vos- ' »tre estât que le mien. Ne vous desconforfez donc mie, » car nul ne peult si peschier que Dieu ne luy puisse . » pardonner ! »
Depuis que la douleur de la perte de son fils Fflrait ' entraîné aux pratiques les plus austères de piété, Louis dînait plus rarement avec les barons , Joinville excepté, € à cause de son subtil esprit » ; il invitait néanmoins souvent les hommes doctes et quelques familiers. Un des plus célèbres, admis fréquemment à cet honneur « pour sa grande renommée de prud^hommie » , était le moiiMj^^bert, d^abord chantre de Gambray, puis de Pars, clerc et chapelain du roi , plus connu sous le nom de Sorbonne , village du Rhételais , lieu de sa naissance. .
Un jour que Robert se trouvait assis à la table royale
TIB rraklEURE/ ENTRETIENS INTIMES. 1360. 7S
à côté du sire de Joînyille , ils devisaient à voix basse : -* c Parlez hatdt^ dit Louis en les interrompant , afin ique vos compaignons ne puissent croire que médisez id^eulx; et qu'on vous entende si parlez de chose qui » doive plaire ; dans le cas contraire, vault mieulx garder > le silence.»
Le monarque se plaisait aussi à avoir pour convive, quand il séjournait à Paris , Pillustre Thomas d'Acquin qni^ issu par son père des comtes de Lombardie, et par sa mère , de Tancrède de Hauteville, le conquérant de la Sicile y avait avec le roi de France comme avec Pempereur Frédéric II des rapports d'alliance et de parenté. .
Ce savant illustre était d'une haute stature, d'une figure agréable , d'un regard triste et doux; mais sa grosse léte, sa taille arrondie, son front large et chauve, la ptleur de son visage , sa distraction habituelle, lui don- naient quelque chose de taciturne , de grossier même dès sa jeunesse. Aussi , malgré la séduction de sa pa- vAdy les écoliers Pavaient-ils surnommé : « le Bœuf» • — Ah ! dit un jour leur professeur , « ce bœuf beuglera-t- >n âhaut que tout le monde admirera sa voix !
»Le fils du comte de Landolf^ sire de Lorette, •jouissait d'une telle réputation de sainteté, qu'on lui > attribuait, ainsi qu'à sainte Elisabeth de Hongrie, à
loinville, fol. 139. Biog. uDiv.,xxi, 596. Michaëlis Scott Heiua pbilosophia (Cologne, 1508, in-4^ Paris, 1517, in-8'). Rabelais, v, p. 243. Touron, Vie de saint Thomas d'Acquin, chap. XVI, p. 186, 187. Biog. univ., xxxv, p. 443. M. Rio^ de TArt chrétien, 57.
76 '• viB nx^BisuEi» iNTBKruQfs vsrmMA. it60.
ji sainte Elisabeth de Portugal , sa nièce , à sainte Rose »de yiterbe^ le miracle des pains changés en fleurs^ • comme on le fit peu d'années plus tard> à la fin du » Xin^ siècle , à la fille du baron des Arcs et de Trans» n sainte Roselyne de Villeneuve. »
Recherché dans toutes les cours de PEurope , Tho- mas d'Acquin^ surnommé c le docteur angélique »^ s'était particulièrement attaché à Alix de Bourgogne^ femme de Henri III , duc de Brabant, dit le Débon* naire, princesse aussi admirable par sa piété et sei vertus que par son esprit élevé.
Louis appréciant chaque jour davantage le savant serviteur de Dieu , le consultait sur le bien de la reli- gion, sur les intérêts de l'état ^ et dès qu'il se présen- tait une afEûre de haute importance à examiner dans le consefli il la communiquait ordinairement d'avance à Thomas d'Acquin, afin qu'après y avoir réfléchi pen- dant la nuit f il pût lui donner son avis le lendemain.
A son tour^ < ledocteur angélique » admirait les héroï- ques vertus du saint roi ^ et lui avait voué la plus tendre affection; mais peu façonné à l'art des courtisans , il fuyait la cour^ s'exëusant souvent avec humilité, quand Louis le conviait à ses repas, où sa préoccupation d'esprit ne l'abandonnait guère.
Un jour, entre autres, dînant avec le roi de France, et pensant moins à manger qu'à réfuter les erreurs des nouveaux Manichéens de la Sicile , il frappa fortement sur la table, en s'écriant : — € Voilà un argument » décisif contre Manès!» Le prieur des dominicains qui l'avait accompagné, l'ayant rappelé à lui, Tho- mas voulut se confondre en excuses. — - « NonMole-
yn un TJhucuRB 9 entiuetiens ucTms.iaeo. 77
a ment estes, pardonné, reprit le roi^ mais reulx que ■nor-le-champ ung de mes scribes écrire Pargoment idécîsif» »
On racontait qu^étant en mer , il ne s'aperçut point Ame tempête horrible qui manqua d'engloutir le rais- lean; et qu'une autre fois, il ne songea pas à laisser tomber une chandelle allumée qui se consumait entre doigts. Malgré ces distractions singulières , le saint docteur , dors âgé de trente-six ans , plaisait infiniment à Louis par son savoir, sa piété et sa franchise austère. Il ne ; cmignait pas de raconter au monarque sa réponse au i fÊife Innocent IV, qui, le voyant entrer dans sa chambre, '. m moment où l'on achevait de compter devant lui une . mnme considérable, s'était écrié : — t Le voyez, maistre, r sFEsglise n'est plus au siècle où elle répétait : N'ay plus ini or ni argent !
— » Aussi, reprit Thomas, ne peut-elle plus dire >aa paralytique : Levez-vous et marchez l »
Se promenant une fois silencieusement autour de la ciplaleaTec quelques docteurs : — «Amis, dit-il, pré- «ftrcnis avoir les homélies de saint Jehan Ghrysostôme »(tnSs-rares à cette époque), à estre sire de Paris, ce »qm seroist empeschement à mes études! »
On répétait encore de lui , que le Christ lui étant ap- pim, loi adressa ces paroles : — cTu as bien écrit sur tflKii.*. quel prix me demandes-tu? » — «Vous-même, •répartit le saint. » — De quelle bibliothèque tirez-vous •Tolre étonnante science , lui dit un jour Bonaventure? »11iomas lui montra le crucifix. » Ihlgré le désir qu'éprouvait Louis de vivre dans
78 va INTÛnOU^ BSMlX*AaTS^ UU^QUE. 1260.
Punique entourage d'im petit nombre de personnes pieuses et choisies > jamaistpn ne le vit se soustraire aux devoirs imposés par la couronne » et alors , conunc jaclis y il les remplissait de manière à laisser croire que^ loin de regretter sa solitude favorite , il se plaisait am grandeurs et aux solennités qu'elles exigent.
Aussi se montrait-il « de trës-boAne compaignib.iMIC, » riches hommes et étrangers qu'il accueilloist et gardki|| D à sa table. Et quand ^ selon la coutume, les ménestrim »aux riches hommes venoient céans et apprestoieirt »les viëles, le roy ne disoist ses grâces que quand
• avoient achevé.»
Il admettait même quelquefois à sa table les ménes- trels et poètes ambulants ; et les accords de la viole y dn rebec, du psaltérion, de la guitare (guiterne ou cî- tole), et de la harpe y charmaient à la fois les conviés et le monarque hospitalier.
CVn. Une sorte de révolution artistique dans la m»? sique, «l'un des quatre arts libéraux et des sept dek
• clergie,» signala cette époque où les trouvères et les troubadours l'entraînèrent hors des cloîtres. De nou- veaux accords plus doux 9 moins sévères, se mêlèrent alors aux sons graves et solennels des vieilles nefs. Poi harmonieuse , mais sans âpreté ni discordance bizarre, la mélodie nouvelle se glissa même jusque dans les processions sacerdotales. Il ne fut pas rare, longtempi après le XIIP siècle , « tandis que le clergé reprenais » haleine , d'entendre des voix de femmes chanter des » paroles badines, ou les refrains des jongleurs sur fc » mode des airs récemment composés. »
Néanmoins, le goût du monarque résista à cet entrai-
TIE raTÉRIXUREy BEAUX-ARTS, MCSIQCE. i960. 79
naneiity et le chant grégorien devint particulièrement ta musique favorite : à Tinstar du bon roi Robert , de populaire mémoire, il continua à entonner de préfé- rence les psamnes et les hymnes avec les chantres, osage adopté dans la suite par des souverains moins pieux que Louis IX. Quelques-uns de ses successeurs revêtirent même la chape et parurent au lutrin, comme jdUs le fils de Hugues-Gapet dans Péglise de Saint- Barthélémy de Paris.
• La musique sacrée, cette fille de la religion chré- tienne, avait déjà pu s'exercer sur des chefs-d'œuvre ; et Pon devait au fondateur des Franciscains «le cantique »&/ sole, » mis en musique par frère Pacifique , un des disciples de François d'Assise , saint et poëte comme lui. Naguère venait d'apparaître le Stabat mater y « le plus •beau chant qu'ait inspiré la plus pure, la plus touchante •des douleurs, la douleur de la mère! » sublime élégie attribuée au pape Innocent III , et au bienheureux Ja- eopone. On connaissait également la belle prose du c Fent Creator » ^ le « Ponge Ungua » de saint Thomas dFÂcquin , le mystère du corps glorieux , et le < Dies
• vie • , ce cri de terreur, annonçant dans son énergique
t
t. litt. de la France, M. A. Duval, de Tinstîtat, Discours lor f état des beanx-arts au XIIP siècle, tome xn, p. 255, 258. IL Roquefort, de là poésie française auXIP et au XIIP siècle. )an?ille, f. 7, 139, 173. Touron , Yie de saint Thomas d'Ac- qain, chap.. xvi, 186, 187. Forkel, Hist. de la musique, n , S39. L'abbé le Bœuf, Traité hist. sur le chant ecclés., p. 122. Uanuscrit et miniatures originales du XIII« siècle. M. Capefi- fnc, Ifist. de Philippe-Auguste, n% 376, 377.
80 TIB nfTfalBURB^
explosion le jour de colère, le jour terrible où Péten* dard de la croix sera déployé, et Pànirers réduit en cendres!... La gloire de cette admirable invocation de- meure partagée entre Thomas de Gelano , élève de saint François, Malabranca et Humbert de Romans, Famî de Louis iX.
Alimenté par des* paroles de génie, né pour servir, d'organe aux élans du cœur. Fart musical pouvail-il ne pas s'associer au grand mouvement religieux qui laissait dans Pâme du fidèle de si puissantes émotions , de si hautes pensées d'avenir ?
Mystérieuse et grave, et sous l'inspiration de la foi, la musique n'avait jamais failli h sa mission, soit qu'elle répétât les merveilles de la sortie d'Israël de l'Egypte; qu'elle s'unît aux douleurs, aux angoisses, à la sou- mission du juste éprouvé; soit qu'elle s^assodAt aux 'Saintes tristesses du Psalmiste couronné, aux larmes répandues sur les bords du fleuve de Babylone ; qè^dle red^ tes lamentations du .prophète; qu'elle célébrât les joies de la Nativité et le culte attendrissant de la porte du ciel , de Marie, Phumble fille de David , la descen- dante des rois; soit enfin qu'elle préludât aux prières des agonisants et à celles des trépassés, qui serrent le cœur mais qui remplissent Pâme d'espérance ! . . . elle ne se tanait impuissante que durant le divin récit delà Passion.
Louis , doué du sens intime des arts < mens dwùmr » , ne négligea aucun moyen d'encourager les progrès de l'harmonie sacrée, d'en propager la théorie etd'en favo- riser le développement par la multiplicité des orgues, « cette grande voix des basiliques » , le premier des
Tn iNTàuBUBE» buzbetiens nmiffis, iSiH). 81
iostroments admis dans la voûte sainte , devenue de*- pois son domaine. Grâces à la magnificence du roi de France, on ne célébra désormais dans ses cha- pelles particulières aucune messe qui ne fût chantée à double ou à triple voix , et accompagnée de < cor- mets à bouquins » , plus en usage alors que k les ser- tpents » •
Le peuple ne put d^abord croire à la réalité de ces modulations 9 qui jetaient comme des sons vers le ciel, et il pensa plus d'une fois que des êtres aériens étaient venus habiter sur la terre.
. Louis y lors de ses voyages à Gompiègne y allait ordi- wrement entendre l'office dans l'église de Sainte-Gor- neille < et se délectait à y ouyr le premier orgue connu >ea France » y envoyé à Pépin, en 757, par l'en^ereur Consfantin Gopronyme , et il veillait aussi avec un reli- gieux respect à la conservation de ce vénérable monu- ment de l'art, dont l'arrivée jfigure dans nos annales comme un véritable événement. L'instrument sacré ap« pelé alors « Ogres » produisit une sensation prodigieuse , etbeaucoup de personnes qui l'entendirent pour la pre- mière fois furent tellement frappées de ces étranges kmts ignorés jusqu'alors, de ce souffle de la pensée, deces soupirs lamentables, qu'elles tombèrent en extase ; d? autres, ajoutent les chroniqueurs , mais il est heureu- sement permis d'en douter , furent transportées mortes bors du parvis.
CVni. Malgré son goût pour la musique , Louis n'en entendait presque jamais de profane , si ce n'est pen- dant ses repas, après lesquels il renvoyait les joueurs ^instruments, ou les chanteurs, et s'asseyait au pied T. m. 6
82 VIK INTÉRItURE, ERTIlKriKNS INTIMEE. iifiOC
dç son lit , pour converser familièrement encore . avec ses convives.
Un des frères précheors voulut un jour lui lire dans ce moment un de ses ouvrages favoris :
« •— Non ^ dit Louis , il n'est si bon livre , aprè^-diner^ » comme devis; or donc, chacun ici dise ce que lui yplaist»; — et il en donnait l'exemple lui-même^ riH contant des traits instructifs ou empreints d'une douce gaîté.
Cependant l'entretien se ramenait naturellement vers des sujets de dévotion ^ surtout si dans le petit nombre de ses convives se trouvaient des prêtres ou des clercs.
Une fois que le monarque avait dîné seul avec lenre de Joinvîlle et deux de ses chapelains : --^iiJSénesdial» If lui ditrîl en tenant un manuscrit dans sa main^ n'ose 9 vous parler^ pour le subtil esprit dont vous estes » de » chose qui tousdie à Dieu* Voilà pourquoi ay &iet rappeler ces deux frères , car veulx vou» demander » quelle chose est Dieu ?
— » Sire y c'est chose si bonne ^ que meilleure ne vpeult estre.
— jiYoirement^ séneschal, c'est bien respondre, 9 car ceste response est écriste au livre que tiens. Or, » dictes-moi : qu'aismeriez-vous mleulx d'estre ladre ou savoir commis peschié mortel?
— »Moi, ladre f répondit vivement le sire de Join* » ville, qui oncques ne mentist, aimerais mieuU estre » coupable de trente peschiez mortels ! »
Le roi ne répondit rien sur l'heure^ et acheva sa conversation avec les frères prêcheurs; mais le lende- main de bonne heure, il manda le sénéchal, < et l'ayant
jifidct seoir à ses pieds : — Gomment disies-yous hier? s lui demanda4-il. »
Et le bon sire de Jointîlle répéta son propos sans hésiter.
— ■' c Parlez comme ung liastis-musard (étoumeau) y f reprit le roi^ car n^est si laide ladrerie comme pes-^ tddet mortel! L'âme qui en est atteincte est semblable >au démon. Ne sait^pn pas que Phonune mort est guéri 1 de lespre dô corps ? Mais quand le pescheur quitte 1 ceste vie , saict-on se est assez repenti pour que Diex ilin pardonne? On doibt donc craindre que ceste lespre >ne dure autant que Diex régnera en paradis ! y
Pois, regardant Joiiiville arec une tendre affection : "— < Or TOUS prie donc, séneschal, autant que puis, que *diangier rostre cueur pour lamour de Diex et de moy^ >et que préfériez tout meschief à rostre corps , de lespre •on de tottt.aultre maladie y plutost que peschiez mortel len rostre âme !
» Voulez-rous, cqntinua-^t-il^ estre honoré en ce siècle B et areoir paradis après?
— » Oui cerles, sire, bien aînsy le roudrais-je.
— » Gardez-vous donc ne rien faire, ne dire aùl- *€Qne rilaine chose à rostre escient que ne puissiez 'avouer derant foute personne rirante; et que si tout >k monde la connoissoist , n'ayiez honte etrergoigne de •dire : — • Ay faict ou dict cela.
>Fault aussi ^ séneschal, prier sourent les saints, qui > sont à Dieu ce que les officiers de la couronne sont an »Toy. Fault aussi tousjours prendre parti pour les rie* '~"'*— ^^'~~~ - • ^ ^ -■ ^
InaviQe» fol. 7, 173.
6*
84 va rarfaiiuRE, srtbbtiens intimes. 1360.
«times des puissants; pour moi^ ay grant pitié des pou- » yres hommes occis, car nul n'est pour les morts et tous » veulent estre pour les vivants ! »
Continuant cet entretien intime : — < Gardez-vous éga- ulement^ sire de Joinville, ajoutait Louis, de dire jamais ji ne desmentir ce que diray devant vous, parce que n'au- ji rez ni peschiez ni dommaige à le sou£Erir, et que de ji dures paroles meuvent lesmeslées ! »
Cette recommandation de mesurer ses propos s'ap- pliquait surtout au jurement , que le pieux monarque avait en horreur* H la poussait au point de ne pouvoir sou0nr les simples exclamations : « Tellement, rapporte y le sénéchal de Champagne, que moy, qui fus bien trente ji ans en sa compaignie, ne l'entendis oncques jurer ni de » Nostre-Dame ni des saints ; et quand il désirait affirmer » quelque chose, il disoist : — ^Yrayment, il en fîist ainsy !»
Cette aversion s'étendait jusqu'à ne pas vouloir pro- noncer le nom du prince des enfers. Aussi, jamais Louis proféra celm « de déable , à moins qu'il ne se trouvast » dans ung livre qu'il dust lire hault, ou en la vie du »sainctdujour. »
Le fidèle sénéchal finit par hériter de l'antipathie de son noble maître, et prit un singulier moyen pour cor- riger ses vassaux de ces jurements.
— c C'est grant honte, disait^il, de prononcer à toot ji propos le nom dé déable au royaulme de France et au jirpy quand il le soufire ; à l'hostel de Joinville, celuy «qui tient tel propos doibt le soufflet ou la claque , et ce » mauvais usage est presque banni. »
Louis croyait également indigne d'un chrétien de re- courir à des formules de serment pour attester la vérité.
tm INTERIEURS, ENTRKniNS IITTUIES. 1960; 8S
L'horreur de ce prince pour le blasphème ne deyait pas être moindre , et il' a été même accusé par quelques historiens de Pavoir poussée à une sorte dexruauté. « On »Ie louait un jour, disent-ils, sur un ouvrage d'utilité pu-r iblique construit à ses dépens: — Préfère, aurait-il i repris, les malédictions qu'on me donna quand fis per- »cer la langue d'ung blasphémateur ! ji .
Rien cependant n'est moins prouvé que ce Irait, en rapport avec les mœurs et la sévérité du siècle ; mais d peu en harmonie avec la bonté inaltérable du mo- narque.
Malgré les habitudes sérieuses de Louis, sa mélancolie réyeuse, ses austérités sans nombre et son penchant inyindble vers la solitude , on se formerait une fausse idée de son caractère si on le supposait toujours is^bsorbé dans de pieuses méditations, toujours grave et sans abandon.
On le voyait au contraire aussi doux qu'enjoué dans ton intimité , et cherchant à y entretenir une gaîté dé- cente, n s'y livrait volontiers , surtout pendant les fré- quentes discussions qui s'élevaient entre le sénéchal de Champagne et Robert de Sorbonne, deux personnages replis d'estime l'un pour l'autre , mais non de beau- coup d'affection et de sympathie. L'un d'une lignée toute chevaleresque ; spirituel , mais léger de science en comparaison des clercs ; pieux à sa manière , et non i celle d'un religieux, appréciait faiblement le savoir Géologique qui avait ouvert le palais du roi à un sim- ple moine, fils d'obscurs villageois. — Celui-ci, parvenu pw son propre mérite à la faveur royale , mais d'une HJenoe scolastique , lourde et indigeste , et peu imtiû
86 Tis iimbiisuftB^ ramETHNs niTiiiifis. isea.
aux habitudes du courtisan, frondait de son côté Pigno- rance nobiliaire et Porgueil féodal, malheureusement trop communs alors. Aussi , étaient-ils rarement d'ac- eord, Joinyille et lui, et leurs opinions donnaient lieu à des contestations animées qui divertissaient beau- coup le monarcpie ; quelquefois même , afin « d'ex- » citer la noise : ->— Séneschal , faisait-il , dictes-moi > pourquoi un prud'homme vault mieulx qu'un béguin » (dévot) ? Aussitôt la querelle s'échaufEeut , car le sire de Joinville défendait le titre de prud'homme, ou che- valier accompli > auquel il aspirait, et maître Robert, les religieux ou béguins.
Un jour qu'ils avaient longuement discuté à ce su- jet : — € Maistre Robert, dit le roi , vouldrais aveoir le » nom de preudiiomme , pourvu que le fusse , et le » reste vous demeurast; car preud'hommie est si grande » et bonne chose , qu'elle emplist la bouche rien qu'à »Ia nommer ! Maie chose, au contraire est de prendre » le bien d'aultrui , car le rendre est si poignant , qu'à vie nommer seulement, il escorche la bouche par les » R qui y sont et qui signifient : Rentes du déable, qui » toujours attire vers lui gens disposés & restituer ; et si > subtilement faict-il aulx grands rosbeurs et usuriers, » et attire de telle manière qu'il leur faict donner pour » Dieu ce qu'ils devraient rendre.
ji Et à ce propos , séneschal , » continua le monar- ique , qui venait contre son habitude de proférer le nom de l'an^ des ténèbres , « prévenu de ma part »le roi Thibault de Navarre de prendre garde à la » maison des frères prescheurs de Provins qu'il f^ki » bastir, et de n'embarrasser son âme pour de grands
VIS mT^RISURE, ISABJUXE DE FRANCK. i96ù. 87
•dona; car les hommes saiges> en leur yiyant^ doib- »Tent £aire du leur comme bons exécuteurs testamen* »taires; c'est-à-dire, défaire premièrement les injus- itices 0onmiises par le mort ; rendre le bien d'aultrui, 9 et faire des aulmônes du reste de l'avoir du défunct. »
CIX. Si le saint roi accordait une aussi large part d'attachement à un petit nombre d'amis fidèles, de serviteurs dévoués, il est facile de comprendre avec qaelle tendresse il chérissait sa propre famille et tenait aux liens du sang , « ce trésor sacré dont le Ciel semble «nous doter à notre naissance !»
On a pu juger du respect filial^ du culte, pour ainsi dire, qu'il avait voué à Blanche de Castille; ses re- grets i la mort de Robert d'Artois témoignent égale- ment de son affection touchante envers ses frères. Mais après la régente et Marguerite, la meilleur part de son cœur fut donnée & Isabelle de France.
Malgré une distance d'âge de dix ans, cette tendresse firatemelle, née au berceau, exista constamment entre Louis et Isabelle de France , et si la sœur y puisa des aimées de bonheur, elle put les rendre en douces con- solations à son royal frère.
En refusant de se placer sur le trône du saint em* pire, Isabelle, dont l'éducation avait développé l'esprit Batorel, et qui , entre autres connaissances, savait très- bien le latin, échangea la tunique de princesse pour
loin^aie, fol. 7, 81, 79, 173. Fieury, Hist, ecclés., xvm, 147. Agnei de Harcourt, Vie d'Isabelle de France, fol. 170, 171, i7S. N. Canann, Vie des saints. Sébastien Ronillard , avocat au par- ksMttt, Begistre des chartes, 31, acte 32.
88 vn iHTEAiBVRB, isabuxs de francs. IM)«
la simple robe de darisse, ef désormais c Pintérieur >de la fille des rois était devenu un trésor de gloire Y chrétienne. »
Possédant < cette paix de Dieu qui surpasse toutes les » idées humaines » , elle vivait dans une solitude con- tenlplative, absolue , objet des vœux ,. quelquefois des regrets de Louis. Aussi, trouvait-il uli charme indicible à se dérober aux ennuis de la royauté pour aller puis^ auprès d'Isabelle du courage et de la résignation; on ne pouvait voir, dit-on , la iSille de France sans être frappé d'admiration de la régularité de ses traits, de la fraîcheur de son teint, de Félégance de sa taille, de cette auréole de candeur empreinte autour de son front; et comme si tout devait être accompli dans Tangélique sœur du saint roi , une chevelure merveil- leusement belle donnait à sa figure cette douceur inef- fable que la tradition assigne à la vierge mère.
La rare piété d'Isabelle et l'intérêt mêlé de vénération qu'elle inspirait autour d'elle , même à la fleur de l'âge, engageait les personnes chargées du soin de sa coiffure à ramasser les cheveux qui tombaient de sa tête , et « à les garder mçult soigneusement» , dit Agnez d'Har- coxu*t , l'amie et la demoiselle d'honneur de la princesse.
Isabelle en ayant un jour témoigné sa surprise : — - » Madame, reprirent les damoiselles, les conservons, » car quand serez saincte ce seront reliques pour nous ! >
Louis raconta en riant à la même Agnez d'Harcourt, à Mahaut de Gardarville , et à madame Hélène de Boi- semont, également attachées à Isabelle, «que sa sœur, » absorbée en ses oraisons et agenouillée en ses couver- » tures , oubliait souventefois l'heure du lever ; aussi
tn onnsBiinRB, isabslls os frange. iMO. 8d
p adyintril un matin que le yalet chargé (^arranger sou » lit Fenleva elle-même dans ses draps sans s'en aper^ »ceyoir. Tirée ainsi brusquement de ses méditations > »la princesse pousse un cri d'effroi , ses femmes accou- » rent , et le valet s'enfuit bien esbahy et espouranté. »
Pierre de Laon pouvait à son tour, en trahissant les secrets fraternels , raconter à Isabelle des traits à peu près semblables de la piété du monarque.
. A Fexemple de Louis , cette princesse y dès sa plus tendre jeunesse y usait d'une telle mortification , qu'elle ne mangea jamais , dit-on , à son appétit , même du pain. Blanche de Gastille n'obtint de sa fille une légère modification à ce vœu d'austérité qu'en l'engageant à donner aux pauvres 40 sous (40 francs) d'aumâne par morceau de pain pris pour sa nourriture. Isabelle s'im- posa également l'habitude du silence au point qu'il était des temps de l'année où elle s'abstenait totalement de parler, même à sa femille et au roi son frère. Il fallut encore iui faire promettre une nouvelle aumône , afin de l'engager à rompre un silence aussi rigoureux; son confesseur, le vénérable frère Eudes de Roui ^ lai dit un jour à ce sujet : — «Noble dame, fault que » parliez et que vous esbattiez : ne desplaist pas à Nostre- > Seigneur si prenez ung peu de récréation. »
Mais « l'esbattement » et la récréation ordinaires de la fille de Blanche de Gastille ne consistèrent guère qu'en de pieux entretiens avec Louis ou avec ses damoiselles ; «à filer sa quenouille d'or ou d'ivoire ou à ouvrer des cha- »perons ou autres objets semblables à l'intention des » pauvres. Et comme la princesse venoist d'achever un »bel couvre-chief , le roi le lui demanda moult gradeu-
90 TU UlTiBUUU» I8ABKLLE OX fEANGE. 19W.
» sèment^ aiBn de le porter la nuit. — Non, reprît Isabelle, > ay résolu qu'il appartiendroist à notre seigneur Jésus^- '» Christ, car c'est le premier qu'oncques aie filé •
— » Sœur, reprit Louis, or vous prierai-je donc que » en filiez ung aultre pour moy •
— ji Leveulxbien, reprit-elle, se en file encore. Et le usoir même elle envoya secrètement le couvre-chief à » une pauvre femme , laquelle en grande langueur gi- » soist, et qu'elle visitoist très-soigneusement chascun jour
» par de grands bienfaits de sa table et d'espèces de pré- | » denses viandes. » ^
Mais deux de ses dames , Jeanne et Péronnelle de = Montfort, allèrent racheter le couvre-chief à la pauvre ^ femme, à qui elles en donnèrent toat ce qu'elle voulut. ^
Vouée au cloître, Isabelle employa tous les revenus de. ses domaines à bâtir le monastère de Longchamp4e8r Paris, et souvent ses ressources épuisées par sa char rite sans bornes devinrent insuffisantes "pour payer lei ouvriers.
Aussi, plus d'une fois, vint-elle avouer au roi son frété qu'elle attendait de lui des secours pour sa pieuse fonda- lion, c et le monarque tousiours respondoist moult d^ • bonnairement, et le plus souvent alloist lui-même po^ 3» ter ses offrandes à la princesse.
9 Dès qu'on l'annonçoist au monastère, Isabelle accou- » roist le saluer en grande humilité, s'agenouillant devant » lui, ce qui le contrarioist et lui desplaisoist moult. Alon^ » il la relevoist par les mains et la blasmoist. ... et toutefois » ne manquoist de recommencer ainsi à la première eiir » trevue. »
Plus tard, par une bulle d'Alexandre IV, 22 Ifr-
TOI IIITBBIBinUE, BNT&ITIBNS IMimiBS. IMO. 9i
m^ 12589 Louis c^'^^t obtenu d'entrer «avec une com- spaignie honneste et déeente en Pabbaye de la pria* >cesse. » La même faveur fut accordée à la fille du roi (la >reine de Nayarre), qui pouroist y demeurer avec cinq lanlfres fenunes modestes et saiges. »
ex. Une extrême simplicité dans les vêtements habi- tels ajoutait encore à la ressemblance du frère et de sa ttîniesœur. Isabelle put, constamment suivre son goût; fiant àLouis, il était des occasions exceptionnelles où Po- Ugatîon de relever Péclat du trône et de la famille royale kibrçaità paraîtreavec magnificence; maisni Pun ni Pau- tren'exigèrent des personnes de leur maison ou de leur illimité de se conformer à leurs exemples sur ce point.
Le monarque exprima même plusieurs fois son opinion âeet égard.
Ilnjour, entre autres, il se trouvait à Corbeil, une des
léndenees royales du douaire de sa mère , avec environ
cent cfaeraliers de haut lignage : c'était la fête de la
; Pentecôte, époque solennelle où plusieurs jeunes pour^
«avants d'armes furent admis à l'ordre de chevalerie.
ifirès le grand banquet d'usage, le roi descendant sur
k préau en dessons de la chapelle se prit à causer ,
«iFhiiis du pavillon » , avec le comte-duc Jean de Bre^
bgne.
— c Pendant ce temps y maistre Robert de Sorbonne , •avisant le séneschal de Champaigne, vint droict à luy> •et le prenant par son mantel, le mena jusqu'au roy » ; plusieurs barons suivirent par curiosité.
— < Que me voulez ? maistre Robert, demanda le sire
•de lomvîlle un peu surpris de la privante du docteur.
— > Vonlois vous demander » supposé que le roi dé-
93 TIB INinhUEUllB^ SNTRKFIKNS HITIMES. iStGO.
» sirast s^asdeoir sur le préau, si l'on derroist tous blasmer » de vous placer plus hault , sur le mesmé banc ?
— » Qui en doubte , reprit le séneschal ?
— » Or donc , continua le docteur , estes-vous moult » à blasmer y puisque estes vestu de vair et de belle estoffe » rerte , plus noblement que le roy !
— » Sauf votre grâce , messire Robert y répliqua vi* ji vement Joinville, ne suis mie à blasmer* Ces habifs'dti »vair et de verd y m'ont laissé mes père et mère... y en »dira-t-on autant de vous , filz de vilain et de vilaine , » qui avez laissé Phabit de vos parents y pour vestir plus » fin camelin que nostre sire roy ? »
Saisissant alors, un pan de la robe du docteur et Fap- « prochant de celle du monarque : — « Or, voyez, ajouta- » -il , si dis vray ! »
Les chevaliers, là présents, n'osaient se regarder entre eux de peur d'éclater; maître Robert, lui-même, mordait ses lèvres « de grant despit , ne trouvant aulcune » bonne parole à respondre. »
Voyant son embarras , le roi entreprit de le défendre de son mieux , et laissa entrevoir qu'il trouvait le sire de Joinville trop richement vêtu.
«La noise en demeura donc là; mais peu après, » rentré au palais, le monarque appelant son fils Philippe » et le roi de Navarre, son gendre , il s'assit à l'huys de J^ son oratoire , la main à terre , et leur dit :
— » Asseyez-vous bien près de moi , afin que l'on ne » puisse nous entendre*
— » Ah ! Sire , reprirent-ils , demeurant debout , nous » placer aussi proche ?
— ji Séneschal^ continuaLouis, s'adressant à Joinville,
YB IHTÂaiEnRB, BNTRBTIENS INTHIKS. 1360. 93
•mettec-Yous ici. » — Et le sénéchal obéit, s'asseyant néme tellement près du monarque que leurs robes se toadiaient.
Louis obligeant alors Philippe et Thibaut d'imiter le
àevalier : — « Ce n'est bien agir y chiers ûh , conti-
ima-t-il, de ne l'avoir faict sur-le-champ ; or y que ceci
la'arriye plus » , et ils le promirent l'un et l'autre.
Beprenant la parole: — «Vous ay appelés, dit-il,
ipour avouer au séneschal, qu'à tort, ay-je défendu
l^maistre Robert ; mais , si esbahy , le vis-je , qu'il avoist
||on besoing de mon secours; cependant, sire de
kjbinyille y obliez ce que ay dict en ceste occasion ;
■Fa?ez bien prouvé, debvez estre vestu plus propre-
«iienf et plus richement, car vostre femme vous en
»aymera mieulx , et vostre gent vous en prisera da-
ivantaige. Le saige dict vérité : On se doibt parer et
Biimer de telle manière, que les preud'hommes du siècle
•■e puissent dire : — On en faict trop ! ni les jeunes gens :
p— On n'en £aict assez ! »
Aœ propos , le sénéchal de Champagne rappela , que hnéme y ayant vu son propre frère en atours brodés , coAtnt bien 800 livres parisis (13,600 fr.), ne put ^Oipécher de le lui reprocher en ces termes : — < Feu «Sônon de Joinville , nostre noble père , se contentoist 'Ame fine étoffe de bon cendal battue à ses armes ! • — • Chascun , ajouta le roi , doibt estre vestu selonson >mig et son âge ! »
Cette maxime si sage fut un jour négligée par une noQe dame de la cour. Quoique presque décrépite, de Tint se présenter à l'audience de Louis, dans la pa- >M recherchée et toute mondaine d'une jeune demoi-
d4 VIS mtitUftURKy BIËtlOTABQUI. iWl.
selle. Admise dans le cabinet où le prince se trouyail seul arec son confesseur, il Fécouta aussi longtempi qu'elle voulut : — « Aladame f dit-il ensuite , auray soin i de vostre affisiire ; mais exige une condition : c^est de y prendre y ous-mesme plus de soin de rostre propre salut. » léà beauté du corps n'a qu'ung jour , et passe comme » fleur des champs. On a beau faire, on ne la rappelle » point. Songeons donc à la beaulté de V&me , fleur im^ » mortelle qui ne se fane jamais f >
Vivement émue, la dame renonça dès lors à ses li* diculcs prétentions ; elle s'adoniîa à une sincère piélÉJ et se plut à attribuer ce changement à la sagesse àklfl qu'aux paroles paternelles du monarque.
CXI. Plus la dévotion de Louis était sincère et éclairée/.- plus il regardait comme un de ses premiers devoirs do veiller aux progrès des études scientifiques et littéraire8/< qui loin de nuire à la religion servent encore à en prCMM ver la vérité quand on sait leur imprimer une saine dtf< rection. Les arts eux-mêmes lui paraissaient devdir on«! courir.au but qu'il se proposait.
Aussi, outre les personnages d'un haut rang adinki auprès de lui, et dont nous avons cité les princio paux , son palais était ouvert aux savants , aux poëMf aux artistes renommés , qui joignaient au talent tri pureté de la morale chrétienne sans laquelle le géniP n'eût paru à Louis qu'un don fatal. ^
Pendant les dernières années de son séjour en Bà^ lestine , le monarque avait appris qu'un sultan on mi émir (peut-être Nedjm-Eddin ou Aybek) employiil des sommes considérables à faire cc^ier, traduira €0 réunir les écrits des anciez» philosophes et des historicfi^
V^É l^irrÉRIEtnS^ BIBLIOTHèQUE. 4260. 95
afin d^en former une bibliothèque publique gratuite où les jeunes lettrés de Porient pussent venir puiser jour-- ndlement.
Frappé comme d'un trait de lumière , Louis ^ dont la France occupait toutes les pensées y conçut sur-le-champ k projet de réaliser un semblable bienfait dans sa capi- Ide. Il s^était trop souvent affligé < de voir dans les enfants •de Terreur plus de sagesse qu'en ceux de l'Évangile » y pcmr ne pas accepter des infidèles un moyen de plus (Phonorer le nom de chrétien , en y attachant la gloire fédairer l'univers du flambeau des connaissances hu- maines.
Ce projet ne demeura point dans l'oubli ; à peine de letour au milieu de son peuple, Louis confia à de savants fiercs qui unissaient l'érudition à la patience le soia d'explorer les nombreuses abbayes, les monastères , les «diives et les dépôts du royaume. Les manuscrits im- portants et rares soumis à leurs recherches devaient ifere achetés ou transcrits aux frais du monarque , puis nnemblés dans une salle bâtie et disposée tout exprès à kSiinte-Chapelle de Paris. Une grande quantité d'ori- gÎBm précieux tombèrent alors en la possession du roi. Toutefois , comme ^on but principal était surtout de* iser Taccroissement des livres et de les multiplier,, i préférait encore la transcription des volumes. La dé- coQTerle « du papier linge » , vers le milieu de ce siècle,,^ tarait merveilleusement secondé les vues du prince;, ttdheiireusement la routine et l'usage firent général\e- ■ttt prévaloir le vélin et le parchemin, objets de luxe- ci qoe leur cherté rendait rares. l« succès de celle généreuse entreprise ne devint plus
96 vn nfriunjBi, BisuoTHiQiiB. isea.
douteux quand on vît le monarque placer à la tète de sa bibliothèque publique un homme d'une infatigable activité, avide et insatiable de lecture , d'un savoir qui effrayait l'imagination y un de ces érudits enfin comme le silence du cloître en formait rarement , même au XIII^ siècle.
Louis le trouva dans l'ancien gouverneur de son fils , YincenSy dit de Beauvais, mais que la Bourg(^e reven- dique 9 un des plus célèbres moines de l'ordre des prê- cheurs; « subtil d'esprit, orné en son langaige, ilprist^ » dit-on, si grantpaine eu l'estude des lettres, que pour » labeur , occupations , ni veilles , ne fust onc possible le » destoumer qu'il ne fist tousiours , ou preschast , ou es- » cripvist quelque chose. »
L'abbaye de Royaumont le compta longtemps parmi ses religieux , et Louis , qui l'avait nommé son lecteur, venait souvent l'entendre avec sa famille « lisant, instmi- » sant , preschant.» Le prince l'arracha à son. doitre pour le nommer surintendant ou inspecteur des études des jeunes princes, et Yincens de Beauvais composa alors, d'après le commandement de la reine Marguerite , à la*
Hist. littër. de la France , xv, 409, xvi , 33, xvn, 449, 451, 455, xvni, p. 16. M. Daunou, de l'iiistitut, Disc, sur l'état des lettres au XIII" siècle. M. Petit du Radel, Recherches sur les bibl. anciennes et modernes. L'abbé Juin, Extrait de la oéré* menie du sacre des rois. Greoffroy de Beaulieu. Mémoires sur la ville de Beauvais, 203. M. Midiaud, Hist. des croisades, v, 313. Belleforest, Cosmographie, u, f. 373. Touron, tome V% 187. Lenain de Tillemont, Manuscrit, tomer^ 824. Cracoviu8,.ZS9. Hist. de l'église gallicane, xi, 501, livre 33.
tn INrèBIfilJIlËy BIBLIOTHEQUE, SClfilfCBS. 1^60. '97
quelle il le dédia ^ < un traité sur Pinstruction des enfants » des rois.»
Le vif intérêt que le monarque portait à la conservation des anciennes compositions littéraires , s'étendit égale* ment à toutes les productions modernes remarquables y aussi en viton naître ou s'achever un très-grand nombre durant le cours de son règne. Pénétré de la pensée < que •Pignorance éloigne de la vertu » , il encouragea de tout son pouvoir Yincens de Beauvais dans Pentreprise colossale de réunir en un même corps d'ouvrage les extraits et les résumés de tous les volumes dont on était parvenu à se procurer les originaux ou des copies. Ce labeur immense semblait devoir dépasser les forces d'un seul individu ; il parut néanmoins en quelques années sous le titre de « Mirouer hystorial » , véritable trésor de la science au XIII® siècle , et sorte d'abrégé encyclopédie que, à jpeu près complet^ des diverses branches des cour naissances humaines. Ce travail > d'abord destiné spécia-r lement à l'usage de la famille royale y avait été entrepris aux sollicitations réitérées de la reine Marguerite ^ de Pbilippe-le-Hardi » de Thibaut VI, roi de Navarre ^ et d^xotres princes encore.
Le monarque ne tarda pas à le faire déposer dans sa bibliothèque publique, où, mis à disposition de chaque lecteur, il dut influer sensiblement sur les progrès de l'in- struction générale.
La Sainte-Chapelle posséda donc à la fois les objets les plus vénérés de la foi chrétienne , les plus chers à k piété des fidèles , en même temps que les trésors sans prix de l'intelligence, enfouis jusque-là dans les archives poudreuses et délaissées des abbayes. Il
T. III. 7
98* TIE INTÂRIEUllE, BIBLIOTHÂQUEv SGISNGES. i2^.
avait fallu les croisades pour arracher les uns à Pim- piété, et une rare persévérance pour soustraire les autres à l'ignorance : Louis était digne de faire ces deux conquêtes.
Ce fut dans une salle spacieuse, richement lambrissée, éclairée par de hautes fenêtres à ogives , entourée de rayons peints en or, et garnis de chaînes destinées à rete- nir les manuscrits, que lé monarque érigea ce sanctuaire des lettres. L'image du Christ y était suspendue comme pour apprendre que la science, pour devenir réellement utile, doit être soumise à la foi.
Outre les œuvres classiques de Pantiquité rangées par ordre dans Penceinte royale, se trouvait sans doute au premier rang , parmi tant de volunies remar- quables par leur contenu ou leur luxe calligraphique , le psautier en velin enluminé pris à Minieh et yendu
à Damiette, porté depuis encore outre-mer livre
saint et vénéré, fidèle compagnon de Louis, qui y puisa des forces nouvelles, des consolations inconnues! Destiné aux plus singulières vicissitudes , ce précieox manuscrit inspirait un vif sentiment de curiosité reli- gieuse , d'émotion et de respect. A côté , figura plus . tard sans doute le livre immortel de Jean Gerson, abbé de Verceil, l'Imitation de Jésus -Chijst. On y voyait aussi les œuvres de Pierre Lombard , « le Maître • 9 des sentences ; d'Alain de Lille » , le Docteur universel; de Raymond Lulle , que sa vie fit honorer comme un bienheureux ; les commentaires sur la bible et les quatre livres de sentences de Jean de la Rochelle, frère mi- neur (mort en 1270); la vie des premiers religieux de l'ordre de Saint-Dominique > par le dominicain Gé-
TB INTiAIBUU, BIBUOTHÂQUBv SGISNGBS. iS60. 99
rard Frachet (mort en 1371 ) ; la relation des premiers voyages de Louis IX en Palestine, par Guibert de Toumay, etc., etc.
Plusieurs autres manuscrits du XIII® siècle, ornés éga- lement de miniatures admirables, arrivés jusqu'à nous, grâces aux chaînettes des rayons, ofiEriraient aujourd'hui encore un intérêt peu commun, sans Fignorance incon- cevable de la plupart des « imagiers et enlumineurs » . Mais on n'était point choqué sans doute alors de leurs curieux anachronismes ; ils ne trouvaient rien de plus simple, rien de mieux, que de se figurer le Rédemp- teur comme un monarque de l'occident , et les apôtres comme ses pairs ou ses barons : et malheureusement la fidélité des costumes , à défaut d'autre mérite , y est rarement observée.
La salle scientifique où Louis se plaisait à faire de longues stations était constamment ouverte aux pru- d'hommes doctes , clercs ou laïques , ainsi qu'aux voyageurs étrangers. Ces derniers y accouraient avec l'espérance de contempler le roi de France et de l'en- tendre; plus d'une fois, en e£Pet, ils le virent assis au milieu des érudits du temps , les interrogeant , et pre* nant même la peine d'expliquer et de traduire aux jeunes écoliers , avec une patience égale à la lucidité de ses observations, les passages les plus difficiles de leurs lectures.
Là, durent se voir souvent réunis le savant mais crédule Thomas de Gantimpré; Barthélémy de Tours, un des confesseurs du monarque; Olivier, dit le cheva- lier du Temple, qui plus tard composa en provençal une complainte sur la mort de Louis IX; Simon Xhival, ,
7*
100 tn iNténusuRE, bibuothâque^ S€isncbs« i^bbù*
frère prêcheur, abbé de Notre-Dame de Soissons, témoin nommé pour Tenquéte de la canonisation du roi de France ; Jean de Verceil , élu général des Dominicains le 7 juin 1 241 et Pami de Louis , qui en échange d'un doigt de saint Dominique lui donna une épine de la sainte couronne ; Gui Fulcodi ; Thomas d' Acquin ; Robert de Sorbonne; Bonaventure, etc., etc.
Ne serait-il pas permis de penser qu'au sein de ces réunions studieuses , et encouragés par la présence du monarque, les hommes de génie de l'époque auraient choisi la bibliothèque de la Sainte-Chapelle pour y exposer quelques-unes de leurs découvertes? N'est-il pas vraisemblable de présumer qu'entre autres, le fran« ciscain Roger Bacon, surnommé «le docteur admi- » rable» , comme Scott « le subtiU , vint plus d'une fois démontrer ses curieuses e2Epériences de physique de- vant l'élite de l'Europe savante? Quoique « Bacon, - a-t-on dit, fÙt de l'or encroûté de toutes les ordures de » son tempsj» , on lui a fait honneur d'un traité de musi- que, d'un projet de réforme du calendrier (accompli par Grégoire XIII) qu'il présenta à Clément lY, de l'idée ingénieuse de la chambre obscure , de la découverte da ' télescope , des lunettes à longue vue , des verres d'op- tique. On lui attribue également l'Invention de la poudre à canon; mais conmie elle était déjà connue des Arabes vers 1200, Roger Bacon n'a droit qu'à la renommée d'en avoir expliqué le premier les formi- dables effets.
Si nons ne sommes point abusés par les ehr<miqaeui9 les mcMns crédules de l'époque, la mécanique, gràces> au même moine anglais et à^ l'évéque de Ratisbonne^
TB nmfauiuiiE, biblIothëque^ sciences. iSGO. 101
AlberMe-Grand y aurait atteint sous les yeux même de Louis £& à un point de perfection auquel depuis elle ne serait plus arrivée. Roger Bacon a-t-il pu exécuter « un » pigeon volant de lui-même , des statues parlantes ? etc.» Pair un prodige non moins inouï > Fami de Gui Fulcodi, Albert-le-Grand, dont la colossale érudition étonne encore notre siècle ^ est-il parvenu à construire un auto- mate à iigure humaine, marchant, allant ouvrir une porte dès qu'on y frappait, répondant même quelques mots aux personnes qui entraient? Il est permis cer- tainement d'en douter^ tels sont néanmoins les phéno- mènes attestés par de graves historiens. Aussi n'estril point surprenant que ces hommes transcendants se soient Tos exposés à Faccusation de maléfiees, de sortilège, d'hérésie. En Italie, où la civilisation devançait si fort les autres contrées , où PHomére chrétien , le géant du moyen âge ^ Dante Alighieri , allait apparaître , Pierre d'Apono fut condamné < comme ayant appris les sept >arb libéraux de sept démons familiers qu'il tenait en- ifermés dans un globe de cristal.» On ajoute de plus, qne ce même savant possédait le secret de faire revenir Œ son aumônière tout l'argent qu'il dépensait. Science merveilleuse, en effet, et bien faite, il est vrai, pour pro- voquer le courroux et la vengeance de ses créanciers ! Tel était le siècle : mélange bizarre de génie et d'igno- rance, d'élans d'imagination créatrice et de supersti- tion populaire !
Louis, qui secondait les uns en combattant les autres, n'eut pas à remarquer de grands progrès dans l'étude te mathématiques peu cultivées alors ; toutefois , c'en fat nn réel auquel il dut applaudir, que Tintroduction
102 Vn ITfTiBIBimE^ BIBUOTHÂQUB, SaSlIGIS. i960.
des chiffres arabes dans le calcul. Conquête véritable des croisades vers les premières années de la régence de Blanche de Gastille^ et que les Arabes avalent faite eux-mêmes sur les Indiens y sous le mémorable règne de Haroun-Réchyd( le Juste), le noble ^contemporain de Gharlemagne. Les savants solitaires des abbayes- mères y et les lecteurs de la bibliothèque de la Sainte- Chapelle, expliquaient alors et commentaient «les élé- » ments d'Euclide » •
Cependant l'astronomie , cette fille ainée des mathé- matiques y mise en honneur par Frédéric II , encouaaigée par Alphonse X y roi de Castille y cousin germain de Louis IX, demeura longtemps arrêtée dans sa course ^ sans pouvoir briser les entraves de Pastrologie judi- ciaire, ni s'élancer hors du cortège obligé des rêveries des sciences occultes. Il ne devait guère en être autre- ment , car ces sciences étaient alors préconisées ; on vit des savants , apôtres zélés de la « métoscopie » ou Fart de lire sur le front, persuadés que l'honune portait au haut du visage un livre où la nature a écrit ses incli- nations et sa destinée. Système moins absurde toute- fois , moins funeste en ses applications , que celui de la phrénologie moderne.
Sous Philippe-Auguste encore , on croyait , malgré Fautorité d'Alain de Lille, que la terre était carrée; le moine Albéric mentionnait les sauts que l'on vit faire au soleil Tannée de la bataille de la Muradal (1212); un traité de la même époque , écrit en langue provençale , assurait que cet astre « passe la nuit tantôt à éclairer le » purgatoire, tantôt la mer; que la terre est soutenue par » l'eau , Feau par les pierres , les pierres par les quatre
VIS INtÉRIIURE, BIBLIOTHÂQUEi SCIENCBS. 1^160. 105
» éyanjg^élistes, enfin ceux-ci parle feu spirituel^ emblème • des anges et des séraphins. »
Les œuvres de Pierre de Blois , archidiacre de Bath y près de Londres , mort sous le règne de Henri II Plan- tagenet, prouvaient cependant que le génie s'élevait quelquefois au-dessus des croyances vulgaires , et que la vérité ne demandait que des interprètes pour se faire jour. Le traité le plus répandu de ce savant anglais était intitulé : < des Illusions de la Fortune » ; il y parle, comme d'autant d'erreurs, des magiciens, des astrologues et des pythons. « Le premier livre , dit l'auteur lui-même , i prouve suffisamment que ce qu'on nomme la fortune »ou le destin n'existe point. D'après lui , on doit donc » repousser l'opinion des savants qui attribuent les évé- snements du monde à ses caprices ou à une sorte de » fatalité , au lieu de reconnaître de toute éternité une •volonté souveraine réglant invariablement toutes les •vicissitudes humaines.... C'est pt)ur cela, ajoute-t-il,
• que j'ai appelé mon labeur « Illusions de la Fortune» ;
• non qu'elle soit quelque chose , mais pour démontrer » comment , soit dans l'élévation , soit dans l'abaissement » des mortels , au lieu de l'effet du hasard , tout émane •nécessairement de la divine providence ! j»
Les philosophes de cette trempe étaient rares ; leurs ouvrages mêmes n'offraient guère que des éclairs rapides d'une telle hauteur de pensée. Cependant, à l'honneur du siècle , on les admirait, tout en se replongeant dans les erreurs qui enveloppaient l'Europe.
On doit dire néanmoins que l'appui éclairé du sou- verain de Castille porta d'heureux fruits; son royal cousin eut plus d'une fois occasion d'applaudir au titre de « phi-
i04 vu iNTÉaiiuiiB, bibuothâqite» scnncis. i96a
»losophe et ddmbioTi^,^ décerné à Alphonse; il unît également son suffrage à la reconnaissance du monde civilisé 9 quand le nom « d'Alphonsines » fut donné aux tables astronomiques dont ce savant couronné dota son siècle.
On comprend que^ malgré les dépenses excessives auxquelles Louis se livrait pour étendre le goût et le * domaine de la géographie^ cette science, dénuée du secours de Fastronomie et des mathématiques^ se bor- nait' à des notions bien superficielles. En effet y. ce qu^on en connaissait alors consistait en un traité de la sphère dû à Jean Saorobone |. mort en 1256 ^ et à quelques cartes informes de certaines régions du gldbe terrestre. ] On devait même aux orientaux la faible lueur jetée sur - cette étude importante » car Pouvrage d'Ibn-al-Ouardi, intitulé ; « le Livre de la perle merveilleuse » , composé en 1232y est regardé comme un des premiers résumés géographiques. Peu d^années après , Gauthier de Meti en publia un second en vers français sém le titre de cPImage du monde» • Vincens de Beaùvais, Faigle des^ naturalistes, formula plus tard dans le « Spéculum » un précis assez exact des connaissances possédées au moyen âge sur la géographie.
Une conquête dont la France peut exclusivement s'en- orgueillir est^ sans contredit, ceUe de la boussole aqua- tique 9 bien que , dit-on , elle ait été en usage en Chine quatre-vingts ans avant la mention de la « bible Guyot » y et en 1242 parmi les Arabes; Bailak> natif de Kih* dink y assure Favoir rencontrée à cette époque chez les pilotes de la Syrie.
La France opposa toujours les nobles fleurs de lys^
ya nrnbumBy totages be bubeuquis. iseo. lOS
ornement constant de la boussole, aux prétentions et m blason de la ville d'Amalfi. Les navigateurs fran- çais se servirent, surtout soiy le règne de Louis IX , de ce guide indispensable aux voyages maritimes. Et comme tout en ce siècle prenait une teinte chevaleresque , on lit un trouvère comparer dans une pièce de vers sa dame < à la tramontane » •
Le célèbre Brunetto en parle (1266) plutôt comme d'un instrument très-connu que comme d'une décou- ?erle récente.
CXII. Mais ce qui fit faire un pas immense à la géo- graphie y ce furent les voyages entrepris pas Tordre dn roi de France , entre autres celui de Rubruquis. Eotouré des hommes doctes dont il protégeait et prési- dait à la fois les paisibles travaux , le monarque reçut de Tripoli des nouvelles directes du moine brabançon qa'avant son départ d'Acre (vers 1253) il avait envoyé a Chine et en Tartane.
La lettre apportée à Louis par le clerc « Gosset » ^ et surtout la relation curieuse du missionnaire , écrite m la langue du pays ( Humbert de Romans , gé- néral des frères prêcheurs , s'empressa de la traduire a latin , travail dont la fidélité est aujourd'hui constatée 9 et qui témoigne de la tendance des es- prits éclairés vers l'étude des sciences exactes ) , exci- tèrent un intérêt extraordinaire ; il dut s'accroître- oioore, quand Rubruquis lui-même vint faire le ré- cit de ses voyages^ soit dans la librairie de la Sainte-^ Chapelle , soit au palais , en présence de Louis ^ de la reine et des enfants de France. Le bon moine présenta alors à Louis, de la part de Mangu, un
106 YiB mriiuxuEE, voyage de rubbuquib. iseo.
arc que deux hommes pouvaient à peine bander, et deux flèches d'argent qui , remplies de trous y sifflaient en volant. Si le roi n^acce])tait pas son amitié y Famhas- sadeur devait les rapporter après avoir dit : «^ « Mangn j» sait tirer de loin et de près » •
Le savant religieux s'adressait en ces termes au mo- narque, vers 1255 :
« A très-excellent et très-chier seigneur, Louis , par »la grâce de Dieu, roi de France, Guillaume de Rur » hruquis , de Tordre des frères mineurs , lui désire salut » et triomphe en Jésus-Christ.
» Il est escript en PËsclésiaste que le saige passera en , »la terre des nations estrangères^ et qu'il y essuyeraj » en toute chose le bien et le mal. Ay faict la mesme ^ j» chose , sire , mais qu'il plaise à Dieu que ç'aist esté 9 comme le saige , et non comme le fol , car plusienni ^ «font bien ce que faict le saige, mais non pas saige- » ment , et crains d'estre de ce nombre. Toutefois , en » quelque sorte que ce soit , d'autant qu'il vous a plen » me recommander en partant d'auprès de vous , que »vous écrivisse tout ce que verrais et remarquerais 1» parmi les Tartares , et même de ne pas craindre vous » faire longues lettres , fais maintenant ce qu'il a plea j»à vostre majesté m'enjoindre. Ce n'est pas sans crainte » et sans confusion toutefois , d'aultant que mes paroles j»ne sont dignes de si haulte et souveraine majestéi >
Parti de Gonstantinople le 7 mai 1253, ce courageux
Brocard, Mer des hystoires, trad. franc, goth. (Paris, 1468, 2 vol. in-foL). Fleury, Hist. ecclës., xvii , 551 , 554^ 558. HiiU litt. de la France.
yn nraisiBuiiBy totagbs de aufiauQUis. i960. 107
YojBgeuTf muni des lettres du roi et de Fempereur^ finnchit le Dnieper, traversa la Grimée et les plaines de Gmunaniy où le passage récent des barbares avait laissé un désert et la famine; il cheminait au milieu de ces contrées avec trois chevaux de selle et huit cha- riots couverts, dont deux devaient servir de lits.
« Avant d'arriver au sein de la Tartane, ditil, ren- Boontray une ville mouvante de maisons, posées sur I cfaarriots énormes dont chascun estoist traisnéparvingt- >deux bœufis , onze de front, onze derrière, les moyeux •de chaque voiture estoient plus gros que les mâts •d'ong vaisseau. Groyois veoir la ville de Paris venant •aurdevant de moi. »
Cette tribu nomade reconnaissait pour chef un prince lommé Sacatoï, qui ignorait Pusage de For, et dont k femme avait un nez si étrange, que Rubruquis en fat aussi frappé de surprise que d'effroi : — « Pensay •d'abord, di^il, qu'on le lui avoist coupé entre les •deolx yeux, et encore se le frottois^elle d'un onguent sfort noir , comme aussi les sourcils » ; on n'y voyait fB?ane masse de chair toute plate.
i^ès avoir franchi le Tanaïs , le Don et le Volga , lijnoine se rendit chez Sartach, fils de Bâatu, qu'il mjrait chrétien; mais il fut détrompé aussitôt, en le Toyant manifester son étonnement à l'aspect d'un cmdfix.
Après avoir lu les missives de Louis IX, le Tartare répondit « qu'il n'osait rien prendre sur lui sans le cou- rsai de son père, et qu'il fallait aller le trouver. » Béata, vers lequel arriva le voyageur, l'envoya, lui et les missionnaires, vers Mangu, ou Mangou-Khan,
lois Vis HfïiRIBimB , TOTAGES DB RtBBUQUIS. i960.
alors chef suprême de toutes les tribus y et qui habi-^ tait les firontiières de la Chine. Uordre était positif, et il fallut obéir, quoi qu'il en pût coûter. C'était au mois de novembre, et le froid devenait déjà rigoureux. Rubruquis fut placé sur un petit cheval tartare, an ' trot dur et rude , qui traversa avec la rapidité du vent ' des déserts sans routes et sans limites ^ « au grand des- ' » plaisir » du frère mineur, corpulent et asthmatique. ^ Cette fatigante manière de voyager dura quarante ^ jours, ou plutôt une éternité: «car, dit Rubruquis, - >la faim, la soif, l'épuisement, me faisaient penser- 9 que estois en enfer. » D'immenses rochers , une neige ^' abondante, un chemin qui, selon les guides, était f peuplé de démons , vinrent ajouter aux périls et aux ■ douleurs du bon moine. « Ces démons , au dire des »Tartares, avaient coutume de s'élancer d'une caverne »et d'arracher le cœur et les entrailles du voyageur, »sans que son cadavre reposât moins solidement, assis 9 sur la selle. »
L'ambassadeur et ses acolytes' chrétiens, youlant exorciser ces puissances infernales, commencèrent i entonner « le Credo » ^ ce * qui les préserva de tout danger. Leurs guides surpris crurent dès lors devoir les traiter avec plus dé considération.
Enfin, le 25 décembre 1255, ils atteignirent le terme dé leur voyage, et le \^^ janvier 1254, ils firent, nu-pieds, leur entrée dans la tente de Mangu-Khan, monarque fidèle au lamisme ou bouddhisme, dan» lequel il avait été élevé. « Mais il laissait prêcher et » convertir^ et la tolérance professée au XIU® sièdo » de^is une contrée à demi sauvage encore mérite d'oo*
VIS INVâUXURE^ VOYAGE DB HUBHUQUIS. 1260. 109
•Guper une place dans la liste de ses vertus. » Cette olérance s^étendait même jusqu^à son intérieur le plus ntîme^ car la reine ^ épouse de Afangu, ayant mani^ esté le désir de devenir chrétienne et d'être baptisée ^ ai obtint sans peine l'autorisation.
On comprend que Rubruquis, ravi d'un tel succès y se hâta de conférer le « sacrement en grande pompe I dans une salle d'où l'on avait banni tous les ministres • des cultes idolâtres.
» Après la cérémonie, la princesse fit rappeler les ■prêtres des autres rites, s'agenouilla, demanda du •fin, pria tous les moines de lui donner l'absolution, Bct voulut que Rubruquis et les chrétiens chantassent ■des psaumes à son intention. Us n'eurent garde d'y ■manquer; mais ils achevaient à peine que la royale ■néophyte, ivre morte ^ ne pouvait plus se relever. A ■leur tour , les ministres des religions tartares se rou- liaient par terre dans un complet état d'ivresse , et là, ■des assistants furent ainsi emportés, au grand scandale ■des ambassadeurs et des chrétiens. »
Par un singulier hasard, Rubruquis trouva à la ORir dn khan une femme de Metz nommée Paquette, et un orfèvre , « bourgeois ■ de Paris , dont un frère de- Mirait sur le Grand-Pont. Mangu l'estimait tellement qn'fl venait de lui donner cinquante ouvriers et 3,000 marcs d'argent pour construire « une fontaine mécanique ; elle figuroist ung grant arbre tout en ar- >gent, ^fl pied duquel estoient quatre Ions aussi en ■argent, ayant chascun un canal, d'où sortoist du lait *de jument. Quatre pipes estoient cachées dans Tarbre,