CLÉMENT MAROT ET SON ÉCOLE

BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE DE LA RENAISSANCE

dirigée par Pierre de Xoi.hac. de TAcadémie française.

PREMIÈRE SÉRIE, petit in-8. T. I. H. CocHix. La Chronologie du Canzoniere de Pétrarque. ]h9S. 6 fr. T. II-III. L. Thuasne. R. Gaguini Epistolae et orationes, texte publié sur les

éditions originales de 1498. 1904 37 fr. 50

T. IV. H. CocHiN. Le îrère de Pétrarque et le livre « Du repos des religieux ».

1904 6 fr.

T. V. M. Thuasxe. Études sur Rabelais (Sources monastiques du roman de

Rabelais. Rabelais et Erasme. Rabelais et Folengo. Rabelais et Colon-

na. Mélanges). 1904 15 fr.

T. VI. M. M. Capelli. Pétrarque. Le traité « De sui ipsius et multorum ignorari- tia''.1906 9 fr.

T. VII. J. DE Zaxgroniz. Montaigne, Amyot et Saliat. Étude sur les sources des Essais de Montaigne. 1906 9 fr.

T. VIII. R. Sturel. Amyot traducteur des Vies parallèles de Plutarque. 1909.

Avec 4 fac-similés 18 fr.

T. IX. P. ViLLEY. Les Sources italiennes de la « Defîense et illustration de la

langue îrançoise » de Joachim Du Bellay. 190S 7 fr. 50

T. X. Mario Schiff. La îille d" alliance de Montaigne, Marie de Gournay. 1910.

Avec un portrait 7 fr. 50

T. XI. H. LoxGNON. Essai sur P. de Ronsard. Avec un portrait. 1912. 12 fr. T. XII. H. Hauvette. Études sur la Divine Comédie, la composition du poème

et son rayonnement. 1922 10 fr.

DEUXIÈME SÉRIE, gr. in-8 raisin.

T. I-II. P. DE XoLHAC. Pétrarque et Ihumanisme. Xouvelle édition revue et con- sidérablement augmentée, avec un portrait inédit de Pétrarque et des fac- similés de ses manuscrits. 2 vol. et planches. (Épuisé).

T. III. P. CouRTEAULT. Gcoffroy de Malvyn, magistrat et humaniste bordelais (1545-1617), étude biographique et littéraire, suivie de harangues, poésies et lettresinédites. 1907 11 fr. 25

T. IV. H. Guy. Histoire de la poésie française au XVF siècle. T. I. LÉcoIe des rhétoriqueurs. 1910 15 fr.

T. V. L. Zanta. La Renaissance du stoïcisme au XVP siècle. 1914. 18 fr. T. VI. H. BussoN. Charles dEspinay, Évêque de Dol, et son œuvre poétique

(1531 ?-1591).1923 15 fr.

T. VII. H. Franchet. Le Poète et son œuvre, d"après Ronsard. 1923. 30 fr. T.VIII.H.Franchet. LePhilosopheParîaict et le Temple de vertu. 1923. 10 fr.

T. IX. P. DE XoLHAC. Un poète rhénan, ami de la Pléiade : Paul Melissus. 1923 12 fr.

T. X. Maurice MiGxox. Études sur le théâtre français et italien de la Renais- sance. 1923 12 fr.

T. XI. P. ViLLEY. Les Grands écrivains du XVF siècle. Évolution des œuvres et invention des formes littéraires. Tome I. Marot et Rabelais. 1923. 25 fr.

BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE

DE

LA RENAISSANCE

NOUVELLE SÉRIE ÏOME XII

HISTOIRE DE LA POÉSIE FRANÇAISE AU XVL SIÈCLE

TOME II

CLÉMENT MAROT ET SON ÉCOLE

PAR

HENRY GUY

RECTEUR D2 L'ACADÉMIE DE GRENOBLE

PARIS

LIBRAIRIE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOJRE DE FRANCE

5, Quai Malaquais, 5 1926

LIVRE QUATRIEME

Principaux caractères de la Renaissance. Le roi François l^^ La cour ; les Mécènes,

I

PRINCIPAUX CARACTÈRES DE LA RENAISSANCE

1-3. Position et division du sujet. 4. Pourquoi le moyen âge s'est désinte'ressé de plusieurs problèmes essentiels. Pre- mier CARACTÈRE DE LA RENAISSANCE, LA CURIOSITÉ :

5. Les textes sacrés sont traduits en langue vulgaire ; le retour à l'antiquité. 6. L'étude du droit et celle de la méde- cine sont renouvelées. 7. Les découvertes géographiques. 8. L'astronomie. Second caractère de la renais- sance, LE GOUT DE LA JOIE : 9. Que ce goiH n'a pu fleurir au moyen âge. 10-11. Mais il apparaît clairement dans r architecture du XVI^' siècle. 12-13. L' « invention » de la nature consolatrice et maternelle. 14. La joie éclate dans maintes œuvres de ce temps. 15-16. Troisième caractère

DE LA RENAISSANCE : ELLE ASPIRE A LA LIBERTÉ.

17. « Le seizième siècle est un héros. » 18. Lutte émouvante de l'avenir et du passé. 19. Les deux partis s'efforcent d'entraîner le roi.

1. La période qui s'étend de 1515 à 1550 est, dans l'histoire des hommes, un moment sacré, si riche en œuvres, si sympathi- que par le courage et par les sublimes aspirations des ouvriers, qu'on se sent, lorsqu'il s'agit de peindre cette époque, comme accablé par l'ampleur du sujet. C'est toute une genèse à décrire, l'enfantement d'un monde nouveau le nôtre qui vient au jour parmi des luttes terribles, et s'élève sur les ruines d'un som- bre passé, presque barbare. Le regrette qui voudra ! On peut, à la vérité, accorder une vive sympathie et même de l'admi- ration à certaines formes d'art du moyen âge, rendre justice à l'enthousiasme et à la candeur de sa foi, s'attendrir au spectacle de sa patience et de sa résignation, mais on doit aimer la Re- naissance comme étant une ère libératrice, qui nous a donné des espérances jusqu'alors inconnues, des raisons d'agir et de vivre que nos pères soupçonnaient à peine. Et quand je dis la Renaissance, je veux parler aussi de la Réforme. Ces deux ter-

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mes, au fond, désignent des faits qui procèdent d'une origine unique, et ne sauraient être séparés. La Réforme n'est qu'un des aspects (mais essentiel) de l'évolution des esprits au XVI^ siècle, et si elle intéresse au plus haut point les historiens de la littérature, ce n'est pas tant parce qu'elle a constitué une nou- velle Église chrétienne que pour avoir préparé, sans l'avoir ni désiré ni prévu, l'autonomie de la conscience.

2. Et ainsi Réforme et Renaissance nous apparaissent comme des « phénomènes » connexes que les mêmes causes ont pro- duire. Ces causes, quelles sont-elles ? On a très souvent énuméré celles qu'on peut appeler extérieures, et qui se laissent facile- ment saisir. Oui ne comprend, par exemple, que l'invention et le progrès de l'imprimerie ont favorisé les grands changements dont nous parlons, et comment nier l'influence que les guerres d'Italie ont eue sur eux ? Il est évident que les Français auraient langui plus longtemps dans une ignorance à la fois résignée et dogmatique s'ils n'avaient été conduits, par l'ambition de leurs rois, vers cette terre les ruines d'un sublime passé offraient des enseignements tant à l'artiste qu'au penseur, et venaient d'affluer, après la prise de Constantinople, les trésors de la Grèce antique. Oui, ce furent d'heureuses conjonctures : mais elles ne suffisent pas à expliquer pourquoi, renonçant à des tradi- tions séculaires, nos aïeux ont osé accomplir, dans le domaine spirituel, une audacieuse révolution. Le vrai motif, la raison profonde de cette crise est, peut-être, des plus simples : le remède est sorti de l'excès du mal ; on s'est enfin débattu parce que, décidément, on étouffait ; l'âme a voulu renaître, revivre, parce que, au déclin du moyen âge, elle se sentait à l'agonie ; l'épaisseur de l'ombre suscita le besoin de la lumière, et, bref, un nouveau monde se trouva créé en vertu de ce dynamisme ou de cet instinct qui poussent les individus et les peuples à craindre de mourir, à vouloii être.

3. Si maintenant on demande quels furent les caractères domi- nants de cette époque l'humanité, comme Lazare, se réveilla, on peut répondre, ce semble, qu'ils se réduisent, en somme, à trois : la curiosité ou la soif de connaître et de comprendre ; le goût de la joie ; l'amour timide encore de la liberté.

4. Que le mo^^en âge n'ait pas été curieux, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Ayant la foi, il croyait n'avoir rien à appren- dre. La vie, la mort étaient sans énigmes, et la religion impo- sait, pour chaque problème, une solution catégorique. Alors de quoi donc s'inquiéter ? Tranquille sur l'essentiel (l'existence de Dieu, le règne du Père, la réalité d'un paradis et d'un enfer), on dédaignait ce petit tas de boue nous sommes, cette vallée de

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larmes, cette piison. A quoi bon s'intéresser à la terre, puisqu'on possédait d'avance, pourvu qu'on se montrât docile, l'immensité entière du ciel ? Toutes les énergies étaient tendues vers l'au- delà et vers le futur. La vraie vie commençait après la vie, et cette hantise métaphysique rendait également méprisables la nature condamnée à périr, le corps de l'homme, chair de péché, et les sciences qui s'occupent de ces pauvres choses transitoires. 5. Au contraire, les hommes de la Renaissance jettent de perçants regards autour d'eux, et aspirent au fruit défendu. Ils portent d'abord la main sur l'arche, et prétendent voir, inaugurant ainsi une guerre inexpiable, le fond et la valeur de ces mystères qu'on avait acceptés jusqu'alors avec révérence et tremblement. L'usage que l'Église faisait du latin était l'un des nuages qui dérobaient aux yeux ce Sinaï : mais les nova- teurs déchirent le voile ; ils ramènent au grand jour des langues vulgaires les dogmes, les textes sacrés, et la foi va devenir par un objet de discussion. Rien n'arrêtera plus des gens capa- bles d'un tel coup d'audace, et leur curiosité s'étendra à la fois dans tous les sens. Ce qui, d'abord, les fascine, c'est l'antiquité. Ils la devinent belle, la savent si riche ! En vain ils cherche- raient, dans l'héritage qu'ils tiennent de leurs pères, les réserves de sagesse, les trésors d'expérience, les méthodes dont ils ont besoin. Ils sentent qu'il leur faut, pour construire au monde un noble avenir, le secours du plus lointain passé, et que ce qui leur manque ne se trouve que dans les ouvrages des anciens. Voilà pourquoi ils ont le culte de la Grèce et de Rome. Ils atten- dent d'elles le salut. Les textes et les statues antiques remon- tent en foule à la lumière, et sont reçus comme une révélation d'en haut, une « bonne nouvelle » inespérée. Au demeurant, cet enthousiasme est presque toujours lucide. Les érudits du XVI^ siècle concilient l'admiration avec le désir de bien juger, et ces hommes si fervents furent les fondateurs de la critique. Pour mieux entendre les enseignements des vieux livies, ils ont poussé fort loin l'étude des langues. L'hébreu, suspect au moyen âge, a été connu de plusieurs d'entre eux, et, quoique le grec passât pour hérétique, ils s'y adonnaient avec passion. Quant au latin, à ce même latin qu'ils refusaient à l'Église ils rê- vaient de le refaire vivant, d'en vulgariser l'usage, de le par- ler et de l'écrire si bien qu'il reléguât au second plan le fran- çais. Un tel dessein n'avait aucune chance d'aboutir, mais si les humanistes ne l'avaient pas formé, peut-être n'auraient-ils pas édifié ces monuments que l'on admire aujourd'hui : les Commentaires d'Etienne Dolet et le Thésaurus de Robert Es- tienne, qui est de 1535.

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6. Et que de choses encore sollicitent, vers cette date, la curiosité de nos aïeux ! Leur programme est celui de Gargan- tua, tracé par le génie pour des géants. Ils veulent devenir « un abysme de science » [P., II, 8], tout rajeunir ou tout créer d'un seul coup, léguer à leurs descendants une encyclopédie complète et remaniée. Ils se livrent au labeur avec une furie dionysiaque, une sorte d'ivresse sacrée. Tantôt poètes, tantôt prophètes, ils inventent ou devinent, et indiquent, en chaque matière, ce qui sera la loi de l'avenir. L'étude du droit, le moyen âge ne voyait qu'un formalisme épineux et qu'une scolastique laïque, incline, grâce à eux, du côté de la philosophie et de l'histoire. Le grand Alciat s'applique moins à ergoter sur les lois qu'à en montrer l'origine, et ses rivaux ou ses disciples Arnoul du Ferrier, André Tiraqueau et plusieurs autres préparent la voie à Cujas... La médecine, pendant ce temps, progresse, évo- lue aussi. L'anatomie, malgré bien des résistances, force la porte des vieilles écoles, et le corps humain, dont on ne connaissait que les dehors, va perdre une partie de son mystère. Sans par- ler ni d'André Vésale ni de notre Fernel, signalons, en passant, un fait que l'on peut considérer comme le tout premier germe de la médecine moderne : à l'époque François Rabelais exer- çait les fonctions de médecin à l'hôpital de Lyon, il disséqua, devant une assistance nombreuse, le cadavre d'un supplicié, et expliqua à ses auditeurs « fabricam corporis », la structure des membres, des organes. Cette initiative ne demeura pas ina- perçue et fut, par Dolet. célébrée en vers latins.

7. Pendant que la Renaissance travaillait ainsi à la décou- verte de l'homme ph3'sique, ce microcosme, elle marchait à la conquête du vaste monde, et parcourait enfin notre univers en entier. En septembre 1519, Magellan quitte San Lucar ; il tou- che aux Canaries, au Brésil, atteint la Terre de Feu, et rencon- trant (27 novembre 1520) les eaux du Pacifique, il s'y engage hardiment, cingle droit jusqu'aux Philippines. Là, il meurt (27 a\Til 152 1) ; mais l'un de ses lieutenants, Sébastien del Cano, continue à aller de l'avant, double le cap de Bonne-Espérance, et, ayant accompli le tour du monde, rentre, le 6 septembre 1522, à San Lucar. Le vaisseau qu'il montait s'appelait Victo- ria. Victoire, en effet, très belle, et pour plus d'une raison. Ce n'étaient pas seulement des pays ignorés et de nouveaux aspects de la nature que les explorateurs et les Conquistadores faisaient connaître : ils révélaient encore des sociétés qu'on ne soupçon- nait point, des mœurs qu'on n'avait jamais prévues, des reli- gions insolites, des peuples qui ne savaient pas que Jésus-Christ fût mort pour eux. La création, dès lors, apparaissait plus riche,

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plus complexe qu'on ne l'avait cru ; la foi et la sagesse qu'on s'imaginait universelles prenaient le caractère d'une opinion que bien des hommes ne partageaient point, et il fallait bien admet- tre qu'il existait ici-bas diverses manières d'être raisonnable et pieux. Ample sujet de méditation ; grande leçon de modestie et, avec le temps, de tolérance. Lisez, chez Montaigne [I, 30], l'admirable chapitre Des Cannibales.

8. Restait à pénétrer les effrayants mystères du ciel... Cela, faute d'avoir les instruments nécessaires, la Renaissance ne le pouvait, et l'honneur de fonder l'astronomie fut cédé par elle à l'âge suivant. Mais si elle n'a presque rien fait pour constituer cette science sublime, elle a, du moins, senti ce qu'il y avait lieu de faire, et deviné que le succès futur serait à l'obser- vation directe, à la méthode expérimentale. C'est là, sans doute, ce que veut nous signifier Rabelais lorsqu'il nous raconte [G., I, 23] que Ponocratès conduisait, « en pleine nuict », son élève « au lieu de leur logis le plus descouvert », et que, là, ils obser- vaient « les figures, situations, aspects, oppositions et conjunc- tions des astres ». Maître et disciple terminent de la sorte une journée de prodigieux labeur, symbole de ce que fut, en ce temps de l'aube au soir, c'est-à-dire de la naissance à la mort la vie des lettrés ou des savants. Par ce qui précède on aura vu que leur curiosité avait été vraiment universelle, et qu'elle s'était portée à la fois sur le passé et l'avenir, sur l'homme entier, corps et âme, sur les lois divines et humaines, sur les mondes mal connus, le nôtre d'abord, puis ceux du ciel.

9. Quant à ce goût de la joie que j'ai signalé ci-dessus comme l'un des caractères de la Renaissance, il semble qu'il ait tiré son origine du désir ou du besoin de réagir contre la tristesse du moyen âge. Cette tristesse n'est que trop réelle, et il suffira, pour la bien sentir, de s'adresser au grand Michelet. Quoique, de nos jours, on se plaise à dénigrer son histoire, elle reste admi- rable en bien des parties, et nul n'écrira de plus belles pages que celles il a montré les terreurs, les douleurs, l'accable- ment du pauvre Jacques. Comment ne mènerait-il pas une exis- tence tremblante et consternée ? Les impôts, la corvée l'écra- sent ; le roi, le seigneur et le prêtre lui crient : « Il faut payer ! » ; les guerres ne cessent point, et il redoute, lorsque les gens d'ar- mes courent la campagne, tout autant l'ami que l'ennemi ; il n'a que des devoirs et point de droits ; non content de l'exploi- ter, on le méprise, et chaque mouvement de la machine politi- que lui cause une souffrance, aigrit ses plaies. Voilà, pensez- vous, des maux cruels. Oui, mais ce ne sont ni les seuls, ni les pires. Ajoutez les troubles d'une âme pleine de craintes mysti-

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ques, et que hante l'idée de l'enfer. D'ailleurs, même avant la mort, on risque de tomber entre les griffes du diable. Il cir- cule, invisible, parmi les vivants ; il gâte et rend suspect tout ce qui pourrait être des consolations : les plaisirs du lit et de la table, la beauté des femmes, l'innocence de l'enfant, la lu- mière du jour, les douces nuits étoilées... Vraiment, c'est trop, et l'on comprend qu'une heme soit enfin venue le peuple, nouvel Enée, a tiré son épée contre les spectres. Ce retour à une autre (et meilleure) conception de la vie était fatal : la seule chose étonnante, c'est qu'il ait pu tarder si longtemps.

10. Si maintenant on demande quelles sont, au XVI^ siècle, les preuves de cette joie dont je parle, on a, semble-t-il, le droit de répondre que c'est dans l'architecture qu'elle se manifeste de la façon la plus expressive. L'architecture civile, au moyen âge, offre un caractère défensif ; elle révèle les transes de ceux qui font bâtir, se tient en garde contre le dehors, et tend à assu- rer un abri, des « fermetés >; à des gens que tout menace, et dont le sort est précaire. Que souhaiter, tandis que les routiers, les mauvais garçons désolent sans cesse le plat pays, et rôdent, les dents longues, autour des villes, sinon une salle bien close, une maison aux fortes murailles, peu de fenêtres, une porte étroite à clous de fer, des rues étranglées que barre une chaîne, et, enve- loppant ces rues, la ceinture de tours, les douves de la cité ? Autant, certes, vaudrait une prison : mais que faire ? C'est seu- lement sous ces bonnes voûtes noires et derrière ces remparts qu'on a, comme l'escargot dans sa coquille, des chances de salut, une impression de sécurité.

11. Il s'en fallait, au XVI^ siècle, que la tranquillité publi- que fût établie, et qu'on pût négliger les précautions d'autre- fois. Cependant, sous l'influence italienne, la maison française perdit peu à peu sa mine de donjon, et cessa de paraître cons- truite en vue d'un siège. Repliée sur elle-même, hostile et dé- fiante naguère, elle se tourna enfin vers l'extérieur, s'ouvrit à l'air et à la lumière, et regarda avec sympathie le paysage. Les larges fenêtres, les périst^^es, la loggia, le portique proclamaient que le maître du lieu avait changé comme sa demeure, qu'il souhaitait une vie moins claustrale, des mœurs plus accueil- lantes, plus enjouées. Et c'est ce que signifiait aussi la vogue d'un art nouveau, l'art des jardins. L'architecte concevait en- semble le jardin et l'édifice ; sa pensée ne les séparait point ; il les créait l'un pour l'autre selon des affinités très délicates, et l'harmonie produite était due à la collaboration de l'homme et de la nature. La maison et son cadre se prêtaient mutuel- lement leur beauté : les formes des arbres, les eaux courantes.

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la ligne au loin de l'horizon travaillaient à l'impression totale aussi bien que les toits d'ardoise, les pierres ouvrées.

12. Est-ce le goût de la joie qui amena la Renaissance à découvrir la nature ou cette découverte qui lui donna ce goût ? Question insoluble et, peut-être, oiseuse. Bornons-nous à dire que, manifestement, nos aïeux ne parvinrent pas d'eux-mêmes ni sans aide à comprendre que, du monde extérieur, émanait assez de joie pour que chaque destinée humaine en fût, suivant les cas, exaltée ou consolée. Mais un moyen si simple d'être heureux eût fait, si elle l'avait connu, horreur à l'âme chré- tienne ; elle y aurait vu un piège subtil de l'Ennemi, et eût laissé aux matérialistes le damnable privilège de transformer en plaisirs le jeu et les aspects des choses terrestres. Ce ne fut donc pas le moyen âge, mais la sagesse antique ressuscitée qui ensei- gna au XVI^ siècle à quel point le décor de l'univers pouvait ou conseiller l'allégresse ou inviter, du moins, à la patience. Cette vérité, seule base morale du panthéisme, la poésie grec- que et latine l'avait exprimée tantôt par des mythes riches de sens, tantôt en tableaux qui dépeignaient à la fois la grâce et la bonté de la nature. Les Bucoliques surtout, puis, dès que Henri Estienne les eût tirées de l'oubli, les odelettes d'Ana- créon révélèrent une source de joies non point cachées ni pro- blématiques, mais à la portée de nos mains comme les autres présents de Cybèle. Les chevriers des vieilles idylles semblaient, du fond des temps, engager l'homme nouveau à se contenter, pour être heureux, de cueillir l'heure qui passe et de ne recher- cher que les biens réels : l'ombre délicieuse des saules, la chan- son du ruisseau contre sa rive, l'aimable magie de la lumière et le sourire de Galatée. La mort même, à ces conditions, pou- vait être acceptée avec douceur : on revenait, pour de prochaines métamorphoses, au sein fécond de la terre, et l'on quittait la vie en la bénissant lorsqu'on l'avait passée en Arcadie.

13. Tels furent les sentiments qu'empruntèrent aux anciens les artistes de la Renaissance. Considérant, eux aussi, la nature comme créant sans cesse de la joie, ils ne lui ont demandé que cela, et ne l'ont guère chérie qu'à ce titre. Par suite, il manque encore à cet amour, déjà romantique à certains égards, un élé- ment qu'il devra aux disciples de Rousseau. Les paysages su- blimes, dont l'étendue accable nos âmes ou qui suscitent des idées émouvantes, déplaisent à l'homme du XVI^ siècle ; il ne les décrit pas, il s'en écarte, il les estime inhumains, et leur reproche précisément ce qui, aujourd'hui, nous séduit en eux : leur solitude insociable et les rêves troublants qu'éveille leur mélancolie. Je ne vois, à cette époque, aucune peinture de la

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grande montagne ni de la mer. Jamais les poètes ne furent plus nomades qu'alors, mais les contrées les plus chères au touriste d'à présent, ils les ont parcourues sans lever les yeux et en si- lence. Marot n'observa que deux choses en passant les Alpes, c'est qu'elles sont grandes (c'est-à-dire pénibles à franchir) et froides [G. III, 305]. Qu'elles fussent belles, il ne s'en est pas aperçu. Ce qu'il lui fallait, à lui et à ses contemporains, c'étaient, limitée par un amphithéâtre de molles collines, une plaine très plantureuse, un fleuve riant et pacifique, des près, des vignes et, pour s'y asseoir à l'ombre, un bocage. Embrassé d'un coup d'œil, tout cela charmait l'esprit, donnait l'impression d'une vie facile, abondante, attestait des dieux amis et une nature ma- ternelle, engageait enfin à cette joie à laquelle on aspirait.

14. De fait, elle éclate dans maintes œuvres. Marot, qui a tant souffert, se livre peu souvent à ses douleurs ; s'il verse une larme, il l'essuie à l'instant, puis, honteux de sa faiblesse, nous montre un visage rasséréné, et nous force, en jouant l'insou- ciance et en prodiguant les traits d'esprit, à oublier son chagrin. Bien d'autres Dolet, par exemple se conduisent ainsi. Leurs maux, cependant, étaient réels et, parfois, terribles : mais ils ne les pleuraient pas en public, les contaient d'un ton badin, et les exposaient avec une pudeur que nos poètes récents n'ont pas gardée en exposant des peines imaginaires. Marguerite de Navarre, à qui ne furent épargnées ni les épreuves ni les amer- tumes, nev cesse de vanter les graves joies qu'elle demande soit à la science, soit à la certitude d'avoir trouvé Dieu, soit à l'at- tente d'un meilleur avenir. Mais c'est Rabelais surtout qui dédie à la nouvelle espérance et à la vaillante gaieté du sage un monu- ment énorme, triomphal. Son livre, d'un bout à l'autte, n'est que le symbole de sa foi en la bonté de la vie ; les voyages de ses héros nous mènent, à leur suite, vers les Iles Fortunées ; il soutient que la joie est une preuve de santé morale, et que le monde sera guéri par l'exercice des belles passions et si, jusqu'à l'ivresse, il vide la coupe des vérités. Victime de la tempérance, plein d'humeurs noires, il s'abêtit, il décline ; le deuil, depuis plus de mille ans, le « mine et consomme » ; faute d'aimer à vivre, il se meurt, et rien ne peut le sauver s'il n'arrive pas à comprendre que « le propre de l'homme », c'est le rire.

15. Rire, c'est, avant tout, une manière de s'affranchir, car ils font « acte de maître » (Renan) ceux qui rient avec ironie. Il y a, entre la joie et la liberté, un étroit rapport que le XVI ^ siècle saisit fort bien. La gaieté épique de frère Jean des Entom- meures aboutit logiquement à la fondation de cette Thélème, chacun se conduit « non par lois, statuts ou règles », mais selon

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la devise : Fay ce que vouldras [G. I, 57]. Il ne s'agit pas ici, on le conçoit, de liberté politique. La Renaissance sans même excepter l'auteur du Contr' un n'a jamais rêvé un gouver- nement républicain ; le principe monarchique lui semble intan- gible, presque divin, et elle ne souhaite rien tant, fût-il absolu, qu'un bon roi. La seule chose qu'elle revendique, c'est, pour chacun, le droit de penser selon sa conscience et d'être, en ce qui concerne les idées ou les dogmes, de son propre avis. La Réforme entière, puis toutes les guerres de religion sont direc- tement sorties de là. Mais on aurait tort de condamner, à cause de ses effets sanglants, une si légitime prétention. Ce qu'elle a produit vaut mille fois ce qu'elle a coûté, et la libération de l'es- prit ne saurait se payer trop cher. Combien l'histoire des hom- mes paraîtrait médiocre et vile si tant de braves gens n'avaient péri pour défendre le royaume intérieur, les biens les plus sacrés, ceux qui ne rapportent rien ! Et que serions-nous aujourd'hui, nous autres, sans ces martyrs ? Notre âge, moins troublé, moins asservi, ne l'emporte que grâce à eux sur leur temps, et doit à leur vaillance ce qu'il a de meilleur.

16. Penser, parler par soi-même, voilà donc ce à quoi vont s'appliquer, sous le règne de François i^r, non pas tous les écri- vains, mais presque tous ceux qui comptent. Marot, s'adressant au roi lui-même, déclare avec vigueur [G. III, 300] qu'on doit laisser la bride longue au poète ; que, pour lui, il n'existe point de livre défendu ; qu'il peut étudier sans contrôle les plus sus- pectes (i doctrines '> (la nécromancie, la magie, la cabale), et qu'on viole, en assignant une borne à ses enquêtes, le privilège des saintes Muses. François Habert, quoiqu'il ne soit qu'un plat courtisan, proteste à deux reprises contre ceux qui ne veulent pas qu'on traduise les Écritures en langue vulgaire, et il par- tage, à cet égard, les idées de la grande Marguerite. Mais per- sonne, mieux qu'elle, n'a médité le problème de la liberté ; per- sonne n'a senti davantage que la conquête du vrai présuppose une âme indépendante, et que la beauté ni la vertu ne décorent jamais les consciences qui cèdent et plient. C'est un émouvant spectacle que de voir cette reine, qu'enserrent et que contrai- gnent des dogmes politiques et religieux, rechercher, parmi tant de raisons (et qu'elle croit bonnes) de rester esclave, un moyen, pour elle et poui ses pareils, de s'affranchir sans déranger la ma- chine sociale, sans toucher à Dieu. La solution qu'elle adopte, et qui, dans la mesure du possible, ménage la foi et la raison, semble, poui l'époque, toute nouvelle, et offre un caractère de spiritualité sublime. Être libre, proclame Marguerite, c'est com- prendre ; c'est donner à la Sagesse éternelle une adhésion vou-

16 CLÉMENT MAROT ET SON ÉCOLE

lue, intelligente ; c'est consentir, mais après examen et par choix, à substituer aux opinions de l'homme qui passe la Loi de Celui qui est :

Ou l'esprit est divin et véhément,

La liberté y est parfaitement.

Et ailleurs :

Ou est l'esprit la est la liberté.

17. Voilà, pour le moment, ce qu'il importait de dire sur les éléments qui constituent l'âme de la Renaissance. Les chaînes qu'elle a brisées étaient si lourdes, les idées qu'elle a répandues ont été si bienfaisantes, et nous lui devons tant de vérités capi- tales, que tout historien s'il estimait moins (comme il serait juste !) l'éclat d'un art accompli que la découverte des prin- cipes qui changèrent les destinées du monde pourrait, de ce point de vue, soutenir sans paradoxe que le vrai « grand siècle », c'est le XVI®. Et il est grand encore pour une autre raison que Michelet a résumée en cette trop romantique mais exacte formule : « Le seizième siècle est un héros. »

18. On conçoit, en effet, bien aisément que tout le passé, pour ainsi dire, se dressa contre les novateurs, et que ce fut parmi les pires épreuves, au prix de leur repos ou de leur sang qu'ils durent établir leur credo. Il n'y a rien, dans nos annales, de plus pathétique, et personne n'assistera, sans se sentir ému, exalté, à ce déchirement, à cette guerre qui met aux prises l'homme d'autrefois et celui de demain. Ma sympathie va droit à celui-ci, et c'est pour sa cause que je fais des vœux. J'aime son courage, son abnégation ; il a raison, selon moi, de vouloir que le temps marche, de croire au progrès ; en le persécutant, on lui confère le droit d'être admiré. Mais l'autre aussi, l'héritier du moyen âge, le conservateur, mérite au moins qu'on le plaigne. S'il avait combattu à armes égales, s'il avait eu horreur des deux arguments qui se nomment la piison et le bûcher, on excu- serait, on comprendrait même sa résistance. Cela est si dur, quand on est fermement assis sur un bloc de doctrines qu'on juge inusables, d'avoir à se lever pour changer de base ! La vie entière est, alois, bouleversée ; il semble que tout s'écroule, que jamais ce que l'on vous offre ne remplacera ce qu'on vous prend, et que, pour vous, la paix est perdue. De là, une colère, une douleur qui s'expliquent... Et, ainsi, au XVI*^ siècle, en cette ardente lutte du passé et de l'avenir, l'un des partis avait de bonnes raisons, l'autre des raisons qu'il croyait bonnes, et tous les deux l'un par la patience ou le

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génie, et l'autre souvent par la violence, allaient essayer de vaincre.

19. Mais qui pouvait décider de la victoire ? Ils s'imaginaient que c'était le roi, illusion naturelle à ce moment. Absolue déjà, aussi puissante que vénérée, la monarchie était réputée capable d'établir, d'imposer une opinion officielle et de mettre fin, rien qu'en touchant du sceptre un plateau de la balance, aux que- relles qui divisaient les esprits. En fait, alors même que le prince eût penché de tout son poids du côté des traditions, il n'aurait pas empêché le monde d'évoluer, et le triomphe des novateurs était fatal. Mais un souverain nettement hostile aurait pu le retarder, le rendre encore plus onéreux, en sorte qu'il importe de bien connaître les goûts, le caractère et le rôle de celui qu'on appelle non sans cause « le roi de la Renaissance ».

BIBLIOGRAPHIE ET RÉFÉRENCES

6. Steph. Dole'i... carminum lihri quatuor, p. 164, XVIII. Cuiusdam Epitaphium qui, exeinplo edito strangulalus, publico postea spectaculo Lug.iuni sectiis est, Francisco Rabelaeso, medico doctissinio, fabricant corporis interprétante.

15. Renan, Essais de morale et de critique, 312.

16. Habert, Nouvelle luno, pp. 19, 26. Dernières poésies de Marguerite de Navarre, pp. 297 et 244.

17. Michelet,/fii7.rffFf. [Flammarion], VII, 13.

Clément Marot et son écolo

II

LE ROI FRANÇOIS \''

20. Le caractère intime de François I^' le prédestinait à aimer les arts. 21-23. Ce qu'il a fait pour l'architecture. 24. Les grands peintres qu'il a employés. 25. Benvenuto Cellini. 26. Quelques mots sur Pierre Lescot, Philibert de l'Orme et Jean Goujon. 27-28. Les écrivains italiens en France. 29. La traduction en langue vulgaire des ouvrages grecs et latins est encouragée par le roi. 30-32. Sa générosité envers les artistes et les gens de lettres. 33. Il a, parfois, soutenu les novateurs.

34. Comment s'explique sa tolérance. 35-36. Ses rapports avec les chefs de la Réforme. 37-40. Louis de Berquin. 41-46. Fondation du collège des u lecteurs royaux ». 47-53. Les fautes et les vices de François I^^ trouvent une manière d'excuse dans l'idolâtrie de son entourage. Exemples tirés des œuvres de Marguerite et de ce qui se passa (1541) lors du ma- riage de Jeanne d'Albret. 54-55. Le roi n'a jamais supporté ni critiques ni résistance. 56-57. Ame versatile, il a donné maintes preuves d'égoïsme et d'ingratitude. 58. Actes tyran- niques : les Vaudois, les martyrs de Mcaux. 59. Les der- niers jours du père des lettres. 60. Les écrivains du XVI^ siècle lui conservent, malgré tout, une longue et fidèle gratitude.

Les Œuvres de François pr : 61. Une partie des pièces publiée sous son nom est authentique. 62-64. Caractères généraux de ce qu'il a produit. 65-69. Poésies et lettres galantes. 70-72. Pièces relatives à la bataille de Pavie et à la captivité en Espagne. 73. Vers composés pour Marguerite de Navarre. 74. Jugement d'ensemble.

20. Ce serait être très injuste envers François I^r que de ne pas avouer à quel point il avait le sentiment et même la passion des arts. Il les a tous aimés avec la plus intelligente ardeur, non seulement comme propres à illustrer son règne, mais encore pour son plaisir personnel, et parce que sa nature le voulait ainsi. N'eût-il pas été roi, qu'il n'aurait point, en tant qu'homme,

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laissé de comprendre les belles choses, et ce n'était là, parmi d'autres moins recommandables, qu'un des aspects de cette âme sensuelle qui a regardé le monde comme créé en vue de son agré- ment, et a prétendu épuiser toutes les joies de la vie. Les por- traits de ce prince décèlent d'insatiables instincts : on devine qu'il ne perdra, fût-elle honteuse, aucune occasion de se satis- faire, et qu'il entend convertir en bonheur immédiat chaque désir ou chaque caprice. Entraîné à maintes fautes par ce culte de la volupté, il y a gagné, en revanche, de sentir que, puisqu'il voulait mener une existence exquise et dorée, l'un des meil- leurs moyens de réaliser son rêve, c'était encore d'inviter les écrivains et les artistes à travailler en chœur à le charmer, à le louer. Eux seuls, en somme, pouvaient lui offiir ce dont on ne se fatigue jamais, ces biens si riches et si divers qu'il y a peu d'âmes capables de les saisir à la fois. Mais François P^, redi- sons-le, avait ce privilège d'être vraiment touché par tous les arts, en sorte qu'il s'entoura des hommes les plus experts en chaque genre, et qu'il les accueillit avec une égale bienveillance, quelle que fût leur spécialité.

21. Et, par exemple, que n'a-t-il pas fait pour l'architecture ! Il fut, presque autant que Louis XIV, un roi constructeur, et n'a rien édifié que d'admirable. Ses moindres pavillons (JMadrid, La Muette) avaient une élégance raffinée : mais comment pein- dre l'ampleur fastueuse et l'harmonieuse majesté de ses grands châteaux ou de ses palais ? Avec ses toits d'une complication ravissante et inouïe, ses flèches et ses campaniles, Chambord, vu de loin, donne l'impression d'une demeure aérienne, et sem- ble être au coup de baguette d'une bonne fée. L'enchante- ment persiste à l'intérieur, et les yeux se lassent à contempler les jolis détails de l'escalier, tant de médaillons inimitables, la richesse des voûtes, des corniches et toutes ces salamandres enroulées. En cette œuvre d'un homme de génie, Pierre Nepveu, notre architecture nationale s'épanouit et triomphe pour la dernière fois. Le roi, qui lui a fourni cette occasion de s'affir- mer encore, va se tourner vers les Italiens, et, de plus en plus, il tiendra pour barbares les créations, les traditions du passé. La grosse tour du Louvre lui paraîtra indigne de son goût et de sa fortune, et il ordonnera qu'on la détruise (1528). Les Pari- siens en gémirent : ils sentaient que l'art d'autrefois et l'ancienne France s'écroulaient. Le Bourgeois de Paris observe que « ce fut grand dommage )) de démolir cette tour, « car elle estoit très belle, haulte et forte, et estoit appropriée à mettre prisonniers, gens de grand renom ». Un tel donjon n'était-il pas plus utile que le « logis de plaisance » qui devait le remplacer ?

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22. Ce fut aux chantiers de Fontainebleau que les Italiens s'installèrent en vainqueurs. A ce palais, tel qu'on le voit au- jourd'hui, plusieurs siècles ont collaboré, en sorte que nous ne savons pas bien sur quel plan on l'avait conçu, au temps François i^^ en avait ordonné la construction (1528) « pour soy aller esbattre, a cause que le lieu et pays est beau ». Une chose paraît sûre,- c'est que les plus excellentes parties de cet édifice incohérent appartiennent à sa période primitive. Sébastien Ser- lio assuma, durant quelques années, la direction des travaux. C'était un savant artiste, un homme loyal et libéral. Philibert de l'Orme, qui l'avait fréquenté à Rome, constate qu'il était « de fort bonne âme », car il se plaisait à faire profiter les autres de ses découvertes et beaux secrets. Il fut l'ami de Jean Martin et de Jean Goujon, qui l'admire comme (f ayant esté le commen- cement de mettre telles doctrines [de Vitruve] en lumière au royaume ». Marguerite de Navarre lui accorda (6 décembre 1541) une pension annuelle de cent écus d'or. Serlio, vers la fin de sa vie, alla s'établir à Lyon. Il y connut, dit-on, la misère, et il lui fallut vendre ses manuscrits pour payer l'impression du grand ouvrage les résultats de son expérience restent consignés. Il mourut en 1552, non à Lyon, mais à Fontainebleau.

23. Le palais, à cette date, avait déjà usé plus d'un archi- tecte. Le Rosso, de Florence, que les nôtres appelaient maître Roux, s'était complu à couvrir le monument de mille décorations à la fois éclatantes et tourmentées. L'invention surabondante de ce génie séduisait le roi, qui prodigua au Rosso les dons, les titres. Valet de chambre, intendant des bâtiments, chanoine de la Sainte-Chapelle, bien payé, bien en cour et exerçant, sur les arts, une sorte de dictature, qu'avait-il encore à désirer ? Mais sa carrière, qui fut assez courte, s'acheva tragiquement (1541). Alors le Bolonais Primatice régna à son tour à Fontaine- bleau, et reçut, lui aussi, des abbayes et des pensions. Il com- mença par détruire en partie les œuvres de son prédécesseur, auxquelles il substitua, selon la méthode qu'il tenait de son maî- tre, Jules Romain, de larges compositions à l'antique. Une pléiade d'artistes travaillait sous ses ordres, et Fontainebleau devint une véritable école, une manière de a petite Rome ».

24. Longue serait la liste des peintres que François i^^ a em- ployés. Ce fut grâce à lui et à Marguerite que Jean Clouet, dit Janet ou Johannet, originaire des Flandres, put faire chez nous sa fortune. Son fils François, à Tours en 1522, hérita du talent, du surnom et (1540) des titres et offices paternels. Il excellait dans les portraits ; fidèle observateur de la vie, il l'exprimait directement et d'une façon intense. Sa gloire lut

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grande, il eut de flatteuses amitiés, et Ronsard [Blanchemain, I, i^6]V appelle mon J an et.- Mais l'influence flamande ou française ne pouvait guère lutter, à la cour, avec celle des Italiens. Songez que, parmi ceux qui furent aux gages du roi, on compte Léonard de Vinci et Andréa del Sarto. Il est bien vrai que l'un mourut dans les premières années du règne, et que l'autre, s'étant rendu coupable envers le maître, dut le quitter : toutefois, à défaut de nombreux ouvrages, leurs deux noms suffisent à illustrer cette époque et ce milieu.

35. A son tour, accourant comme vers la terre promise, Ben- venuto Cellini franchit les monts. En celui-là est vraiment incar- née la Renaissance. Il veut tout savoir et peut tout faire. Flû- tiste éminent, poète à ses heures, bon soldat à l'occasion, archi- tecte, sculpteur, fondeur, ciseleur, orfèvre, invincible à l'escrime, cavalier accompli, il jette sur le monde un regard de maître, grince des dents, met la main à sa dague dès qu'on lui résiste, et pense ce que les rois disent : Cay tel est notre plaisir... Intel- ligence passionnée, âme trépidante et sans frein, il tire sa force d'un orgueil monstrueux : ses patrons eux-mêmes ne le font pas céder ; il traite en égaux les papes et les ducs, discute leurs or- dres, repousse leurs conseils, accueille insolemment les menaces, et abonde en ripostes flamboyantes. Il soulève, à chaque pas, une nuée d'ennemis : mais, loin de l'abattre, l'adversité décuple son énergie, alimente sa gaieté, et le rend encore plus ingénieux. C'est qu'il a confiance en son étoile, et se croit prédestiné. Son ange gardien lui apparaît, lui parle, et Dieu même lui envoie des visions. Lorsqu'il arrive en France, il a juste quarante ans, et son existence offre déjà autant d'aventures qu'il en faudrait pour remplir un roman en plusieurs tomes : intrigues d'amour, faveur et disgrâce, chefs-d'œuvre créés en se jouant, fêtes et mas- carades, querelles et agressions nocturnes, siège soutenu au Château-Saint-Ange, une cruelle captivité, puis cette si fameuse évasion, tel est, à vol d'oiseau, le passé de Cellini. Son voyage même, de Rome à Fontainebleau, présente maintes péripéties. Mais il débarque frais et fringant ; ses infortunes ne l'ont pas touché ; il a confiance, il est sûr de lui. D'abord, il prie le roi d'accepter l'aiguière qu'il lui apporte ; ensuite il se met à la besogne, et produit presque à la fois (il lui restera du temps pour s'amuser de bien des façons) une immense salière d'or ; un Jupiter d'argent ; la nymphe appuyée sur un cerf qui devait, à Fontainebleau, orner l'une des portes du palais ; une coupe qu'il destine à la duchesse d'Etampes, mais qu'il donne au car- dinal de Lorraine, et beaucoup d'autres moindres ouvrages que lui commandent dames ou seigneurs. Il rêve, en outre, une fon-

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taine monumentale, et commence un « grand colosse », si grand même que sa tête suffit à abriter les rendez-vous d'un des élèves de Cellini.

26. Voilà, sur les artistes qui entouraient François i^^, un aperçu très rapide. Les noms que j'ai cités ont été choisis parmi les plus significatifs, et rien n'eût été plus facile que d'allon- ger cette liste. On s'étonnera, peut-être, de n'y pas voir figurer trois hommes dont le génie a jeté un vif éclat : Pierre Lescot, Philibert de l'Orme et Jean Goujon. C'est, d'abord, que la meilleure période de leur activité appartient aux règnes sui- vants ; c'est, ensuite, qu'ils n'ont guère, jusqu'à l'avènement de Henri II, travaillé que pour l'Église ou pour des particuliers. François I^^" approchait de sa fin lorsqu'il signa (3 août 1546) la commission de Lescot comme aichitecte du Louvre. Philibert de l'Orme fut au service de Paul III, et construisit (1536) l'hô- tel d'Antoine Bullioud, avant d'être distingué par le roi, qui le fit, contre toute attente, <( inspecteur des côtes de Bretagne ^'. Quant à l'inimitable Jean Goujon, c'est à Rouen qu'il avait débuté. Nous l'y voyons, en 1540-1541, bâtir le piédestal des orgues de Saint-Maclou et sculpter la porte de cette église. Des quittances, qui le qualifient « tailleur de pierres et masson », nous le montrent, un peu plus tard, installé à Notre-Dame de Rouen il exécute, moyennant trente livres, la statue de Georges II d'Amboise. Il va, enfin, à Paris, et là, collaborant avec Lescot, il affirme sa maîtrise par im bel ouvrage, le jubé de Saint-Germain-l'Auxerrois (1544-5). Ainsi Jean Goujon et de l'Orme mirent assez longtemps à obtenir la faveur du prince, et il leur fallut, en attendant, chercher une moins haute protec- tion. Nous verrons qu'ils surent la trouver.

27. Mais passons maintenant aux écrivains qui vécurent au- près de François I^^ ou furent, de loin, soutenus par lui. Ici encore nous allons rencontrer bon nombre d'Italiens. Le plus célèbre est, sans doute, Luigi Alamanni, qui nous est actuelle- ment bien connu grâce à l'étude que M. Hauvette lui a consa- crée. — On doit citer ensuite Benedetto Tagliacarne (Theocre- nus) qui fit chez nous une rapide fortune. Précepteur du dau- phin François et de Henri, duc d'Orléans (1524), évêque de Grasse en 1535, il a laissé divers ouvrages, parmi lesquels il con- vient de noter ses « Poemata », qui parurent en 1536, l'année même (18 octobre) il mourait à Avignon. Nous savons aussi que ce fut le roi qui engagea Balthazar Castiglione à ter- miner ce livre du Cortegiano, l'on rencontre souvent son éloge, et qui eut un immense retentissement. N'oublions enfin ni Giulio Camillo qu'imitèrent, à l'occasion, Mellin de Saint-

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Gelays et Joachim Du Bellay, ni le Florentin Niccolô Martelli dont le séjour en France (1543) ne fut pas exempt d'amertume, ni Gabriello Simeoni. Les travaux si divers ! de ce der- nier, l'histoire de tout ce qu'il tenta pour avoir part aux bien- faits des rois François et Henri, ses rapports avec les luthériens, puis avec les savants et les libraires de Lyon, les louanges qu'il prodigua au Cardinal de Lorraine, à Hélène de Boisy et à tant d'autres exigeraient un ample développement. Bornons-nous à dire que Simeoni fut lié et avec Saint-Gelays auquel il adressa (12 décembre 1550) l'une de ses lettres familières, et avec Clé- ment Marot, dont il pleura la mort en un sonnet que l'on vou- drait plus touchant.

38. Doit-on ranger Amomo parmi les Italiens, ou croire qu'il était Français et l'identifier, ainsi que l'a fait M. Picot, avec Jean de Maumont, fils de Charles de Maumont et d'Anne de Bourdeille, tante de Brantôme ? Laissant de côté cette ques- tion, et désignant le personnage par le nom qu'il a pris (ou qu'il avait), rappelons seulement que, vers 1505, Amomo sut gagner la confiance des puissants et l'affection, aussi, de ses confrères. Ami et protégé de Salel, cultivant tous ceux qui pouvaient le servir (Jacques Colin, par exemple), il a publié un livre de vers, très riche en adroites flatteries. Ce recueil placé sous le patro- nage ou, mieux, sous l'invocation du cardinal Jean de Lor- raine, renferme, outre une « Favola di Piramo e Tisbe » et main- tes pièces qui célèbrent les charmes de Charlotte d'Hisca, deux poèmes vraiment curieux : d'abord, une « Selva », dédiée à François P^, se trouvent encensés divers auteurs et, notam- ment, Saint-Gelays ; ensuite, sous le titre de Trionfo délia Bel- lezza, une sorte de fresque figurent, couronne d'étoiles autour du roi, les plus jolies femmes de sa cour. Panégyrique ingénieux ! Les souvenirs de la mythologie y abondent, et l'auteur a donné un air antique à cet Olympe nouveau et profane. La beauté, ici, ne triomphe pas seule, et ce qui éclate surtout, c'est l'art intéressé, mais captivant, d' Amomo.

29. François I^r, on le voit, a fait le meilleur accueil aux écrivains venus d'Italie, et leur a même si libéralement accordé emplois, bénéfices ou pensions, que les nôtres s'en sont mon- trés jaloux, et ont regardé comme une plaie l'invasion de ces sauterelles d'outre-monts. Le roi, pourtant, n'a jamais refusé ni les encouragements ni les récompenses à ses propres sujets, et ce fut naturellement à eux que ses faveurs allèrent de pré- férence. Encore qu'il laissât aux auteurs la liberté de travailler à leur goût, et qu'il payât presque aussi bien ce qu'on lui offrait spontanément que les œuvres commandées par lui, il faut lui

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rendre cette justice qu'il jouait son rôle de protecteur avec quel- ques idées arrêtées et d'après certains principes. Convaincu, par exemple, que notre langue vulgaire n'était ni assez noble ni assez « copieuse », et que l'unique moyen de l'enrichir et de rUlustrer, c'était de traduire les livres anciens, il a poussé les prosateiu-s, les poètes à entreprendre des traductions. Par son ordre, Jacques Colin imprima d'abord (car elles étaient restées manuscrites) celles de Claude de Seyssel, puis en publia d'autres de son cru. Ce genre, bientôt, devint à la mode, et chacun, pour faire sa cour, voulut dédier au souverain une « version » soit grecque, soit latine. Hugues Salel, Amyot, Marot, Dolet, Lazare de Baïf, Jacques Peletier s'attaquèrent à l'envi, mais non pas avec le même bonheur, aux plus beaux monuments du génie antique. Les résultats dépassèrent, je crois, l'espérance qu'on avait fondée sur ces translations. Très utiles, sans doute, à la langue nationale, elles mirent à la portée du peuple un trésor, jusque-là peu accessible, d'images, de pensées, et révélèrent aux ignorants un merveilleux instrument de culture. François l^^, parmi ses titres de gloire, n'en a guère de plus solide que celui- là, et ce fut un souci magnanime que d'avoir tenu à partager également entre tous l'héritage de la Grèce et de Rome.

30. Il n'y a pas lieu d'exposer ici en détail ce que « le père des lettres « a fait pour chacun de ses protégés, la suite du pré- sent volume devant fournir, sur ce point, d'assez nombreux ren- seignements. Mais il importe de savoir que nul prince n'eut la main plus ouverte, une plus naturelle générosité. Cet art si difficile de bien donner, François I^^ même aux heures de crise politique et financière, le pratiqua magistralement. Il ne fut pas de ceux qui finissent, à bout de patience, par accorder de mau- vaise grâce moins qu'on ne leur a demandé. Ses présents sui- vaient de près la prière, et la devançaient parfois. Surprendre et ravir les solliciteurs en allant au delà de leur désir lui semblait un privilège royal. Et puis // ajoutait le sourire, augmentait, par une bonne parole, la valeur de l'argent, et soulignait l'intention morale et cordiale de ses bienfaits. Non content de multiplier, pour les auteurs et les artistes, ces charges de valets de chambre qui leur permettaient juste de \àvre, il cherchait les occasions de leur être utile, favorisait le cumul des fonctions, provoquait des aubaines inattendues. Ce serait peu de dire qu'il a bien traité ceux qui lui plaisaient davantage : il les a comblés.

31. On verra plus loin que Marot a reçu de lui, outre sa pen- sion annuelle, de magnifiques cadeaux : cent écus d'or soleil, une maison... Et, pour Cellini, que n'a-t-il pas fait ? Il tâche, d'abord, de lui concilier l'indulgence du pape Paul III qui le

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tient en prison, puis, dès que Benvenuto arrive en France, il lui offre, après un court débat, autant qu'avait eu Léonard de Vinci, sept cents écus par an, presque une solde de grand sei- gneur. Or, ce n'est qu'un commencement. Bientôt, le château du Petit-Nesle est livré par le roi à Cellini, afin qu'il y installe ses ateliers. Il s'établit sur l'heure, jette à la rue divers artistes qui occupaient les dépendances de ce domaine, et, notamment, un fabricant de salpêtre, dont il prend d'assaut le logis et réduit en miettes tous les meubles. François I^^" approuve cette vio- lence, n'écoute pas les plaintes de l'homme ainsi lésé (un pro- tégé, pourtant, de la duchesse d'Étampes), et donne raison à l'Italien. Il lui confère, sans nulle requête de sa part, des lettres de naturalité (juillet 1542), le titre de seigneur du Petit-Nesle, et lui cède par acte authentique (15 juillet 1544) le terrain d'un jeu de paume attenant à ce château. Plusieurs fois, il rend visite à l'artiste, le regarde travailler, cause avec lui familièrement, et l'appelle mon ami. Craignant qu'il ne quitte son service, il ne lui ménage pas les promesses, s'engage à le nommer abbé de quelque grosse abbaye, et lui jure qu'il le noiera dans l'or.

32. Pourquoi non ?... Noyés dans l'or et comme accablés des grâces du prince, d'autres ne l'avaient-ils pas été ? Voyez Jac- ques Colin et Luigi Alamanni. Ce dernier n'a eu qu'à tendre la main pour recevoir. S'il voulait des titres, on ne les lui refusait pas ; s'il souhaitait de l'argent, il affluait. En novembre 1531, on le prie d'accepter quinze cents livres ; l'année suivante, on lui accorde mille écus soleil, somrne énorme pour l'époque ; rien n'est plus ordinaire, en son histoire, que des cadeaux de cette sorte, et François P^ se plaît à renoncer, en sa faveur, à une part de ses biens : il lui abandonne successivement les revenus d'une terre, dite « le jardin du roi », auprès d'Aix, les reve- nus « de la chatellenie, terre et seigneurie de Tullins », « tout le revenu, proufict et esmolument de nostre terre et seigneurie de Castellane » (26 février 1541)... Voilà bien des revenus. Ajou- tez qu'Alamanni est, en cette même année, chargé d'une am- bassade à Venise. Il ira aussi à Gênes pour les affaires de son maître, et l'on peut affirmer qu'il ne perdait pas sur ces voyages. Soucieux de son intérêt, il ne néghgeait pas non plus l'avance- ment de sa famille. Battista, son fils, obtint l'abbaye de Belle- ville, en attendant les évêchés de Bazas et de j\Iâcon qui lui furent donnés après la mort de François pi".

33. Certes, la générosité de ce roi est l'un des traits remar- quables de sa physionomie, et le rend fort sympathique. Mais sa principale originalité ne consiste pas en cela. Ce qui le dis- tingue, je crois, de tous ceux qui ont porté une couronne, c'est

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d'avoir été quelquefois du parti des novateurs. Il ne manquait pas de gens pour lui dire que les huguenots méditaient le ren- versement du trône ; que les libres penseurs mèneraient la France à l'anarchie, et que, si l'on touchait à la religion de l'État, ferme colonne de l'édifice politique, tout allait crouler du même coup... Mais ces noirs présages ne le troublaient que de loin en loin ; il les écartait, d'ordinaire, comme dictés par un pessimisme insi- dieux, et offrait, de la sorte, à ceux qui jugeaient solidaires l'in- térêt de l'Église romaine et le sort de la monarchie, le spec- tacle d'un souverain hostile à sa propre cause, et qui s'enrôlait dans l'opposition. De fait, les réformés, les indépendants, les libertins, tous ceux qu'un Louis XIV voudra ou convertir ou proscrire, parce qu'il verra en eux les ennemis-nés de sa puis- sance et du bon ordre, François I^^", du moins à certaines heures, les a défendus contre les persécutions, reçus à la cour avec hon- neur.

34. Cela ne prouvait point qu'il fût, comme l'en accusaient les papistes, trop peu soucieux de son autorité. Jamais per- sonne, au contraire, n'a été plus royaliste que ce roi, et sa con- duite assez souvent tolérante, c'est l'égoïsme qui l'explique en partie. Je sais bien que l'âme de François I^^" n'était pas natu- rellement cruelle, qu'il estimait barbares l'esprit et les mœurs du moyen âge ; que les idées neuves ne l'effrayaient point, et qu'il devait, en conséquence, accueillir sans haine l'hétérodoxie : mais s'il a soutenu parfois l'hérétique et le dissident, ce fut encore pour d'autres motifs. Aussi éloigné que possible du zèle des vrais chrétiens, les opinions qui déchiraient l'Église le lais- saient, au fond, presque indifférent, et il ne demandait pas à ceux qui lui étaient utiles ou qui l'amusaient selon quelles règles ils servaient Dieu. Ses fluctuations religieuses ont suivi la courbe de son ambition ; il ne songea, en flattant tour à tour catholi- ques et luthériens, qu'à plus de gloire personnelle, qu'au meil- leur profit, et il a ménagé la Réforme comme il faisait alliance avec les Turcs.

35. La psychologie d'un tel personnage si puissant, si vo- lontaire,... si faible est, on le voit, très complexe, et il arrive qu'on ne démêle pas facilement les raisons de ses actes. Mais les actes sont là, indiscutables, et ils attestent que, plus d'une fois, il a penché vers le <( nouvel Évangile ». C'était Marguerite de Navarre qui, non sans trembler de lui déplaire, l'inclinait dou- cement de ce côté, tantôt plaidant elle-même la cause qui lui était chère, tantôt seivant d'intermédiaire entre les Réforma- teurs et le roi. Il a connu par elle quelques-unes des rêveries mystiques de Guillaume Briçonnet ; elle lui communiqua les

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livres de Lefèvre d'Étaples, les idées de Gérard Roussel, et obtint de lui, à diverses reprises, le salut de ces précurseurs ; elle son- gea enfin à faire venir en France, tant pour convaincre son frère que pour confondre la Sorbonne, d'illustres apôtres étrangers ; elle espérait que son « bon cousin », M. de Haute-Flamme (le comte Sigismond de Hohenlohe, doyen du chapitre de Stras- bourg), montrerait à François I^^" la voie, la vérité, et ce fut elle encore qui conseilla, comme Jean Du Bellay, le voyage à Paris de Philippe Mélanchthon (1535). Ces projets n'aboutirent pas : mais il reste certain que le roi les avait approuvés, donnant ainsi confiance aux luthériens. Dès lors on s'explique qu'ils aient longtemps compté se l'attacher de tout point. Même à l'heure il se montrait leur bourreau, ils gardaient l'illusion d'un revi- rement possible, et Calvin lui dédie son Institution de la religion chrestienne (23 août 1535) juste à l'époque le prince conserve de l'affaire des placards un ressentiment qui le rend féroce. Je n'ignore pas, lui dit Calvin, que ton cœur est maintenant « des- tourné et aliéné de nous, j'adj ouste mesme enflambé : toutefois je pense que nous pourrons regaigner sa grâce ». Aussi bien, écrit-il ailleurs, si l'Église de Christ est, aujourd'hui, déchirée et foulée, cela est « advenu par la tyrannie d'aucuns Pharisiens, plustost que de ton vouloir ».

36. Calvin se trompe, car le roi, après l'affaire des placards, s'était mis de lui-même à haïr et à persécuter les luthériens ; mais la conduite qu'il avait tenue envers eux auparavant auto- risait les espérances du réformateur, et il ne pouvait oublier que la cour de France avait longtemps offert aux dissidents asile et protection. Nombreux furent, en effet, ceux que François \^^ arracha à la prison ou disputa à la mort. J'ai déjà cité Lefèvre d'Étaples et Roussel qu'il a énergiquement soutenus ; on verra plus loin ce qu'il a fait pour Marot et pour Dolet. Ce sont de notables exemples de sa bonté : mais ce qui la caractérise mieux encore, c'est la façon vigoureuse dont il défendit Louis de Berquin.

37. Curieux personnage que celui-là ! Bien que à Passy, il était, comme Calvin et Lefèvre, d'origine picarde, descendait d'une race noble, et portait le titre d'écuyer. Le Bourgeois de Paris, qui ne l'aime pas (il n'aime, ce Bourgeois vraiment bour- geois, que ceux qu'il peut comprendre), et qui applaudit à ses malheurs avec une barbarie ingénue, constate qu'il était « moult grand clerc, expert en science et subtil » ; qu'il tirait de u ses terres et possessions » environ cinq cents livres de rentes ; qu'il était ordinairement couvert de « robbes de veloux, satin et da- mas », et qu'il portait au cou une chaîne d'or. Manifestement,

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le Bourgeois n'arrive pas à s'expliquer pourquoi cet homme si bien vêtu, et qui avait de quoi vivre, a, comme un pauvre dia- ble, risqué sa peau pour une idée, et embrassé le mart3n:e au lieu de prospérer tranquillement. Cette abnégation anormale paraît avoir surpris et scandalisé toutes les bonnes têtes du parlement et de la Sorbonne. Nul n'a été traqué avec plus de rage que ce mauvais riche qui se mêlait d'être un apôtre ; on l'eût excusé davantage s'il n'avait eu rien à perdre, et l'on espé- rait, par son supplice, donner une meilleure leçon qu'en brûlant des gens de peu. Lui, il n'ignorait pas l'acharnement de ses ennemis, les risques terribles qu'il courait : mais il persistait, en lettré et en gentilhomme, à répandre l'erreur de Luther. Let- tré, il traduisait, il divulguait les livres d'Érasme ; gentilhomme, il jouait sa vie ainsi que sur un champ de bataille. Son hérésie n'était pas tremblante ; loin de pâlir au tribunal ou de chercher, par des concessions et des excuses, à s'attirer l'indulgence ou la pitié, il citait en justice ses juges, les provoquait sur leur siège, et, du haut de son innocence, les regardait avec mépris. Attitude moins sage que belle ! Elle consternait les partisans de Louis de Berquin, et ils reprochaient sa témérité et son arro- gance à cet accusé qui tenait plus à son droit qu'à son salut.

38. C'est assez dire qu'il devait périr, et qu'il demeura, en attendant la catastrophe, presque toujours emprisonné. S'il ne succomba point du premier coup, s'il prolongea quelque temps une existence précaire et menacée, ce fut grâce à Marguerite et à son frère, qui littéralement l'enlevèrent plusieurs fois, et de force, à ses geôliers. Le 8 août 1523, les ouvrages de Ber- quin sont brûlés devant l'église Notre-Dame, et il se trouve en danger de subir le même sort que ses livres, lorsque le roi envoie, pour le tirer du cachot le retient l'évêque de Paris, « son cappitaine Frédéric et des archers de sa garde ». Rendu à la liberté par cette violente intervention, Berquin, malgré les conseils d'Érasme qui supplie son traducteur de ne pas le com- promettre, s'obstine en ses imprudences, et rassemble sur lui de nouveaux nuages. Profitant de la captivité de François I^^, le parlement, en janvier 1526, fait arrêter, à Abbeville. l'intraita- ble hérétique, puis ordonne qu'il soit conduit à Paris, puis incar- céré à la Conciergerie du Palais. Il comparaît alors devant une commission extraordinaire, fondée par le pape (20 mai 1525) et composée de quatre membres que la cour romaine avait choisis. L'inculpé, cela étant, n'a aucune chance d'échapper : de fait, tandis que la Sorbonne (12 mars 1526) censure tout ce qu'il a écrit, le tribunal le condamne à mort, et il ne reste plus qu'à procéder à l'exécution. Mais elle n'aura pas lieu. Margue-

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rite veille, et la régente, à sa prière, ordonne qu'on attende le retour du roi. Celui-ci, à peine revenu, s'oppose (i^r avril) à la cruelle sentence, puis, comme les chats fourrés gardent étroi- tement leur victime à la Conciergerie et lui refusent même l'ac- cès du préau, il la soustrait brusquement à leurs rancunes, et commande, en novembre, à ses archers de la transférer au Lou- vre. — Berquin, une fois encore, triomphait.

39. Pour peu de temps... Un autre serait rentré dans l'om- bre, et eût soigneusement gardé le silence. Lui, il accusa d'héré- sie (9 juillet 1527) le chef de ses adversaires, Béda, et se retourna avec véhémence contre ce tribunal d'exception qui l'avait traité en criminel. Sa protestation fut entendue, et Clément VII finit, à la requête de François I^^", par établir une nouvelle commis- sion, dont tous les membres étaient laïques, et qui comprenait quelques amis de Berquin, par exemple Guillaume Budé. Mais cette victoire des libéraux perça le cœur des ultramontains, du farouche Béda et de ses pareils. Le pape reçut des plaintes en- flammées, et nous savons, par une lettre anonyme que M. Ro- main Rolland a publiée, jusqu'où allèrent à ce moment {i^^ juillet 1528) la colère et le chagrin des catholiques. Crevant de douleur, l'auteur de cette épître affirmait que le saint-père avait, en cherchant à plaire au roi de France dans les choses de la foi, ouvert et toute grande la porte à Luther ; que le diable en personne avait conseillé la nomination de ces juges laïques, et que, si on ne l'annulait pas, les théologiens n'auraient plus qu'à s'occuper de cuisine, n'ayant rien à faire en un pays qui serait, avant peu, aussi hostile à Rome que Tx^llemagne. Ces alarmantes prédictions troublèrent le faible Clément VII : il crut bon de détruire, une fois encore, son propre ouvrage, et envoya au légat Salviati un bref qui révoquait la seconde com- mission.

40. Le légat fut joyeux mais perplexe. Il lui fallait, mainte- nant, communiquer le bref à François I^i", et il hésitait beau- coup, sentant qu'il allait être mal accueilli, et que l'entrevue serait pénible. Elle le fut, en effet, et plus même qu'il ne l'avait craint. Le roi, indigné de cette ingérence du pape dans les affaires civiles de l'État, ordonna à Salviati de « ne présenter le bref pour rien au monde ». Ensuite il déclara qu'il reconnaissait, en ce revirement du saint-siège, l'influence des premiers juges, les théologiens, et que, s'il avait la preuve de leur intervention, il les ferait aussitôt mettre aux galères. Il ajouta, enfin, que leurs sentences lui semblaient iniques, et que, selon ce qu'il avait appris, « Berquin n'était pas coupable ». Qu'on ne s'étonne point d'entendre François I*^'" parler ce langage vigoureux. A l'heure

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il s'exprimait ainsi, il croyait, observe j\I. Romain Rolland, être encore puissant en Italie et n'avoir aucun besoin de Clé- ment VII. Mais il sortait à peine de sa conférence avec le légat lorsqu'un courrier vint lui annoncer l'événement le plus désas- treux : Lautrec était mort, et le siège de Naples était levé (15 août 1528). Cette catastrophe changea la politique royale ; il fallut se rapprocher du pape, le ménager, sacrifier Louis de Berquin... Son étoile, décidément, pâlit, et sa vie si agitée et tragique touche à son terme.

41. On peut se demandei si la protection accordée par Fran- çois I«^ à certains libéraux découlait uniquement d'une sympa- thie individuelle pour quelques personnes de ce parti, ou bien si c'était le parti lui-même qu'il voulait défendre, l'approuvant en général et cherchant, en vue de son propre avantage et de l'intérêt public, à lui donner gain de cause. La question n'est pas facile à trancher. Que ce prince ait aimé en Clément Marot, par exemple, l'amuseur et non le novateur, c'est un fait de toute évidence ; mais lorsque, au contraire, il institue le corps des lecteurs royaux (disons le Collège de France, quoique le XVI^ siècle ne se soit jamais servi de cette appellation), il se propose très clairement de ruiner la Sorbonne, citadelle de l'in- tolérance et de la sottise scolastiques, et d'établir, sur les débris des traditions périmées, le temple de la vraie et de la libre science.

42. Je prévois les deux graves objections qu'on va me faire : d'autres pays avaient déjà songé à des créations de ce genre ; l'idée de les imiter chez nous n'appartient pas à François I^^". Il est indén'able, en effet, que, dès le siècle précédent, Venise avait eu, grâce à Bessarion, une école réservée à des élèves venus de Grèce ; que Léon X avait (en 1515) fondé, lui aussi, un ms- titut destiné aux jeunes Grecs qui devaient propager leur langue dans l'Italie ; que, de 1498 à 1508, le cardinal Ximénès avait institué la riche université d'Alcalâ de Henarès, prospéra longtemps l'humanisme, et qu'enfin, pour ces raisons, le projet d'ouvrir à Paris des cours de latin, de grec et d'hébreu n'offrait, à la date on le forma, rien de bien original.

43. Et il 'aut reconnaître, d'autre part, que si le roi consentit lentement et non sans peine à jeter les bases du Collège

de France, il a obéi en cela aux patientes suggestions tant de Marguerite de Navarre que des plus notables érudits. Son con- fesseur, Guillaume Petit, Jacques Colin, l'évêque Etienne Pen- cher et, avec une foi tenace et ardente, Guillaume Budé le sup- plièrent, pendant treize ans, d'accomplir cette œuvre glorieuse. Leurs prières le trouvaient tantôt très résolu, tantôt assez froid, et il se bornait, selon sa coutume, à des commencements d'exé-

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cution. Il chargea, dès 151 7, le polyglotte Agostino Giustiniani, évêque de Nebbio, de professer l'hébreu à Paris ; puis il songea à faire venir Érasme en France et à lui confier a. direction de l'établissement encore à naître ; puis il créa (1520) un collège de jeunes Grecs à Milan, et le confia à Lascaris; puis il ne pensa plus à Lascaris ni à ses élèves, oublia d'envoyer de l'argent, et pe:dit de vue (1522-1529) l'ample dessein qu'il s'était engagé à accomplir. Ce fut en 1529 que, dans la préface de ses Commen- iarii linguae gyaecae, Budé lui rappela ses engagements en termes énergiques et sur un ton de reproche. François 1^"^, du coup, s'exécuta, et, après avoir annoncé des intentions grandioses, il finit par instituer à petit bruit quelques chaires. Les leçons sem- blent avoir commencé dès 1530. La première pièce officielle que nous possédions, celle du 27 mars 1531, concerne les honoraires des lecteurs et non leur fondation.

44. Oui, tous ces faits sont incontestables, et ils diminuent sensiblement le mérite de François I^r. Mais ce mérite demeure très grand. Si le roi ne s'est pas spontanément avisé d'ériger le collège dont nous parlons, il a, du moins, suivi les conseils qu'on lui donnait à cet égard, et s'il a mis trop longtemps à se résoudre, encore est-il parvenu à faire ce qu'on attendait de lui. Or, ce qu'on lui demandait, c'était, il ne l'ignorait point, un acte hardi et sans précédent. Entre le corps des lecteurs et les écoles d'Italie, d'Espagne, créées vers la même époque, il n'existe, en réalité, que des rapports extérieurs. Les tendances, l'esprit ne sont pas les mêmes. Léon X avait-il, en favorisant l'hellénisme, l'arrière-pensée d'affaiblir le parti papiste ? L'in- quisiteur Ximénès, les mains rouges du sang des Juifs et des Maures, espérait-il, par son université, répandre les doctrines libérales et briser la tyrannie qui accablait l'âme humaine ? Non, sans doute. Il voulait préparer des savants, non des apô- tres ; il prétendait orner l'intelligence, non l'émanciper. Tout autre est le plan des humanistes qui entourent le roi de France. Ils comptent, en enseignant le grec et l'hébreu qui sont, d'après la Sorbonne, « langages d'heretiques » [Marot, G. III, 290], prou- ver la fragilité et l'arbitraire de la théologie du moyen âge, dis- cuter les titres du catholicisme romain, dissiper les ombres mys- tiques dont on s'est plu à couvrir les Écritures et amener, de la sorte, l'ère des libres opinions et de la foi consentie. Bref, leur collège, à eux, sera une Antisorbonne, une machine de guerre. Ils disent au roi : « Donnez-nous des armes. » Il les leur donne, et, s'ils triomphent, ils lui devront leur victoire.

45. N'est-ce pas lui, en efïet, qui choisit ou, du moins, dési- gne les membres du nouveau musée ?... Or, les maîtres qu'il

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accepte et va pa3'er de son argent, ils s'appellent Danès, Jacques Toussaint, François Vatable, Oronce Finet, Paul Paradis, Bar- thélémy Le Masson (Latomus), Guillaume Postel. Ce sont de grands noms, et vénérables. Protégés de Marguerite d'An- goulême, amis de Lefèvre d'Étaples ou d'Érasme et de Budé, tous ces personnages, à cette date (Danès, plus tard, évolua), se montrent s}Tnpathiques à la Réforme, soutiennent des idées avancées, et aspirent à détruire l'étroit dogmatisme médiéval. Voilà pourquoi la « trilingue et noble Académie » [Marot, G. III, 289], ces cours largement ouverts à qui voulait, sans frais d'études, et professés par des gens qui se passaient de la « li- cence » et des grades officiels, excitèrent, chez les libéraux, au- tant de joie que d'enthousiasme. Mais, pour les mêmes raisons, les partisans du passé furent pleins d'indignation, de douleur, et la Sorbonne travailla à rendre la vie dure aux lecteurs royaux. Dès le 30 avril 1530, elle condamna leur institution comme témé- raire, hérétique et scandaleuse. Vers la fin de 1533, Vatable, Para- dis, Danès et Agathias Guidacerius ayant annoncé, au moyen d'une affiche, les leçons qu'ils se proposaient de faire, la Faculté de théologie chargea son syndic Noël Béda homme convaincu, mais à la fois aveugle et forcené d'aller demander au par- lement d'interdire l'interprétation des textes hébraïques et grecs jusqu'à ce que la Faculté eût donné la permission de les commenter publiquement. Les lecteurs résistèrent, et l'affaire se plaida le 10 janvier 1534.

46. Quel fut l'arrêt de la cour ? Nous l'ignorons. Il ne dut pas, la chose est évidente, répondre aux souhaits de la Sor- bonne, car les maîtres qu'elle dénonçait continuèrent leur ensei- gnement, et, souvent persécutés, préparèrent d'héroïques lettres de noblesse au futur Collège de France. François I^^, en fondant cette école indépendante et en trouvant moyen, parmi tant d'obstacles, de la faire subsister, s'est montré vraiment un grand roi, et je regarde l'histoire de cette création comme la conclu- sion naturelle des quelques lignes que j'ai consacrées aux goûts artistiques de ce prince et à la façon dont il a soutenu la cause des novateurs. Au reste, je n'ai pu, dans ce qui précède, lui rendre entière justice. Pour retracer tout ce qu'il y eut en lui de louable, il eût fallu, non content de le considérer du point de vue littéraire, peindre le gentilhomme qu'il fut, le paladin aux gestes splendides. Personne ne s'affirmait, sans effort et d'instinct, plus chevaleresque, ; sa conduite envers l'ennemi du dehors le révélait à la fois magnanime et plein de bravoure ; désigné aux coups par sa haute taille, la richesse et l'éclat de ses armes, il risquait joyeusement sa vie comme un soldat de

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fortune, et il conviendrait donc de le contempler plutôt à la guerre que dans sa cour pour bien savoir tout ce qu'il valait.

47. En somme, dans les divers rôles joués par lui, il a montr/' d'excellentes parties... On voudrait, après lui avoir décerné cet éloge, s'en tenir là, ne point ternir cette image si flatteuse du roi. de la Renaissance, laisser croire aux lecteurs qu'il mérite un panégyrique sans restrictions. Mais il n'en va pas ainsi. La belle médaille a son revers, et, regardé sous un autre jour, ce prince, que nous avons vu admirable, nous paraîtra un assez pauvre homme, violent et faible (cela marche ensemble), et fort peu digne d'être estimé. Tel est le point qu'il s'agit de traiter main- tenant. Mais, avant de faire connaître ce que l'on doit blâme" chez François I^^^ q sera juste d'alléguer l'excuse qu'il aurait pu donner. Et la voici : il a été l'objet d'une idolâtrie qui eût, sans doute, tourné des têtes plus saines que la sienne, et il lui eût fallu la sagesse de Marc-Aurèle ou la piété de saint Louis po^or résister à tant d'adulation et ne pas se juger un demi-dieu, un être au-dessus de la morale, qui n'avait que des droits et point de devoirs.

48. Négligeons bien qu'énormes et délirantes les flat- teries que lui ont prodiguées les écrivains, ce grand nombre de poèmes, ces mille préfaces ou dédicaces qui le représentent dé- passant en vertu, en vigueur et en beauté tous les héros de Plu- tarque et tout l'Olympe païen : ces platitudes, d'ailleurs tradi- tionnelles, n'étaient pas de nature à le griser, et il aurait pu se rappeler la fable du corbeau et du renard en respirant un encens qui brûlait à ses frais sur son autel. Mais ses intimes, ses pro- ches, ceux qui avaient le droit de lui parler sans se prosterner au préalable et de ne pas déguiser la vérité entièrement, cons- piraient eux-mêmes avec les courtisans, et ne lui ménageaient pas les actes d'adoration. Louise de Savoie, son ange noir, l'ap- pelait tantôt son César pacifique, tantôt son triomphant César, et avait pour lui une complaisance plus que maternelle. Mar- guerite, qui fut cependant son bon génie, Marguerite, d'ailleurs si clairvoyante, lui avait voué un culte aveugle ; persuadée qu'il planait au-dessus des autres hommes, elle s'exprimait, en s'a- dressant à lui, avec une admiration, une soumission tellement ferventes et passionnées qu'elles ont (bien à tort !) paru suspec- tes, comme plus convenables à une amante qu'à une sœur.

49. La vertu de la reine de Navarre ne saurait être mise en cause, et discutera qui voudra la frêle et fâcheuse hypothèse de M. Génin ! Mais on doit reconnaître que nul ne lira, sans éprou- ver un étonnement pénible, une sorte de malaise, les lettres de Marguerite à son frère. Vraiment, c'est trop, et sa vénération,

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sa tendresse approchent de la manie. Ah, dit-elle au roi, mon unique bonheur en ce monde, c'est de me trouver auprès de vous ! Ke me refusez donc pas, à côté de votre litière, une petite <( place de laquais ». Plutôt que de ne point vous voir, je renonce- rais au sang royal « pour estre chamberière de vostre lavan- dière )). Plusieurs fois (en prose, en vers,) elle le nomme son Christ, sans remarquer le ridicule ni le scandale de cette assi- milation... François pr a-t-il daigné lui écrire quelques mots ? Ce sont alors des transports de joie, une gratitude agenouillée, et l'on croirait que ce qu'elle a reçu provient du mont Sinaï. Le billet que le roi m'a envoyé ne bougera jamais de dessus moi, et je le porterai comme reliques. Pourquoi non ? Elles opèrent, ces lettres royales, des miracles. Rien qu'en entendant lire l'une d'elles, Henri de Navarre guérit de la colique. Louise de Savoie, qui a la main enflée, constate, dès qu'on lui donne d'heureuses nouvelles de son iils, que cette main n'ose plus lui faire mal. Marguerite, grâce à des épîtres de ce second Messie, voit dis- paraître en un clin d'œil un « desvoyement d'estomac », ou bien, durant une grossesse, elle se sent légère merveilleusement. L'enfant qu'elle porte s'émeut lui-même, et remonte si haut qu'il semble vouloir ouïr ce qu'a tracé la « grant main » de ce m.aître chéri et redouté. Après avoir conté ce prodige, la « très humble sœur » ajoute ce vœu : a Dieu me doint grâce que... je puisse accoucher de chose qui puisse estre pour le service de vous et des vostres ! »

50. Un tel souhait nous invite à penser qu'elle aime beaucoup plus son frère que son mari, que ses enfants. Cette préférence, du reste, elle ne la cache pas, elle la proclame même, et s'en fait gloire. Durant la maladie qui lui enleva son premier mari, le duc d'Alençon, elle écrit au roi : Je vous supplie de ne pas vous en donner ennui. Une autre fois, elle lui déclare (Jeanne d'Albret avait failli mourir) qu'elle n'eût pas trouvé elle, la mère ! raisonnable de le tourmenter « pour si peu de chose que la mala- die de sa fille », et qu'elle n'avait, d'ailleurs, cessé d'espérer la guérison, gardant toujours « cette ferme foy que ceux qui vous aiment et que vous faites l'honneur d'aimer ne sauroient périr ». Au moment de se rendre à la cour de France, elle proteste que ce qui l'attire, ce n'est pas sa fille (elle résidait alors près de son oncle), et elle s'écrie : « Vous me feriez bien grand tort. Monseigneur, si vous pensiez que, au prix de celuy [le désir] que j'ay de vous voir, mary ni enfant ne feussent riens. » Voilà qui est clair. Et non moins explicite est cette autre lettre où, parlant des fils de François pr elle assure qu'elle n'aimera jamais û tant ceux on clic a portes que le mioindre d'eux i>.

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51. Mais de tels propos, dira-t-on, ne peuvent être sincères ; celle qui les tenait a pris, par jeu ou par intérêt, plaisir à dé- passer la mesure ; il n'y a qu'une affectation innocente au fond, quoique choquante, et l'auteur de ces phrases outrées et contre nature n'exprimait point ses vrais sentiments... Er- reur ! Le culte du nouveau « Christ « a été la folie de la sage Marguerite, sa réelle hérésie, et on aurait eu, en dépit de sa piété admirable, le droit de lui reprocher, comme Arnauld d'An- dilly à la marquise, d'être « une jolie païenne >•, et de se faire une idole dans son cœur. Lorsqu'elle se vantait d'immoler à cette idole les plus instinctives affections de la femme, elle ne men- tait pas, elle n'exagérait pas ; les sacrifices qu'elle se déclarait prête à faire, elle les a faits, le moment venu, et l'histoire de sa vie est pour nous le prouver.

52. Les intérêts de son mari lui ont paru négligeables chaque fois qu'ils ont contrarié l'ambition de son frère. Celui-ci, crai- gnant que Henri de Navarre ne fiançât Jeanne d'Albret à un prince espagnol, l'enleva, alors qu'elle était encore toute jeune, à ses parents, et la garda, réservée à sa propre politique, dans le château du Plessis-lez-Tours. La mère ne se plaignit point, et se résigna, semble-t-il, aisément. Plus tard, François I^^ réso- lut de marier sa nièce (elle avait à peine douze ans) à Guillaume de La Mark, duc de Clèves, de Berg et de Juliers. La France gagnait à cette union autant que la Navarre risquait d'y per- dre. Comme le duc de Clèves était à la fois ennemi de l'empereur et luthérien, François I^i" espérait, en le faisant entrer dans sa famille, se servir de lui contre Charles-Ouint et se concilier les bonnes grâces de toute l'Allemagne réformée. Le calcul, sans doute, était juste en soi. Mais Henri de Navarre comptait, lui, sur une alliance espagnole pour recouvrer ses terres d'au-delà les monts, la moitié de son royaume perdue en 1512. Qu'on juge, en conséquence, de sa colère et de sa douleur lorsqu'il connut le projet de son beau-frère ! La petite princesse, de son côté, montrant déjà une âme décidée et volontaire, répétait qu'elle aimerait mieux se jeter dans un puits que d'épouser un simple duc étranger, en sorte que Marguerite se trouvait en face de cette très cruelle alternative : agir contre sa fille et son mari ou irriter ce frère qu'elle adorait.

53. Il y eut des scènes violentes. Henri, qui accusait sa femme d'être la cause de cet embarras, annonçait l'intention de se venger d'elle, jurant qu'il lui ménageait une mauvaise vieillesse. Mais, surpris de sentir une résistance, François \^^, d'autre part, commença à gronder, impérieux. Et aussitôt, ne voyant plus que lui, sa sœur (plus sœur que mère) n'eut qu'un désir, une

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idée : lui obéir. D'abord, elle lui écrivit une longue lettre vrai- ment servile elle le suppliait car son courroux donne la mort à elle et aux siens de leur rendre la vie en leur rendant son affection, et de prendre en pitié une pauvre femme « oultrée de douleur » par la révolte de son enfant. Ensuite, elle commanda à la gouvernante de Jeanne, Aimée de La Fayette, baillive de Caen, d'employer, pour contraindre son élève à épouser le duc de Clèves, entre autres arguments, les verges. Et cet ordre fut exécuté. Dans les protestations qu'elle signa contre cette union qu'on lui avait imposée, Jeanne d'Albret, duchesse malgré elle, raconte que la baillive de Caen lui disait : Si vous ne cédez pas, vous serez « tant fessée et maltraictée » que l'on vous fera mourir. Par de tels moyens et à ce prix, le mariage finit par avoir lieu (14 juin 1541, d'après de Ruble). Et voilà qui prouve n'est-ce pas ? que Marguerite n'a menti ni lorsqu'elle d''- clarait à son frère : mes enfants, en comparaison de vous, ne me sont rien, ni lorsqu'elle lui écrivait : que ne puis-je, pour votre service, 0 mettre au vent la cendre de mes os ! »

54. Comment un homme qu'on plaçait sur un si haut piédes- tal, et que même ses parents, ses familiers contemplaient avec respect et tremblement, n'aurait-il pas été amené à croire que tous ses caprices étaient sacrés, que nul n'avait le droit de juger ses actes, et qu'on ne pouvait, sans se rendre coupable d'im- piété et de blasphème, lui adresser la moindre critique ? Aussi n'a-t-il été bon que pour ceux qui, loin de le discuter, l'abor- daient ainsi qu'un Jupiter armé de la foudre, et ne se risquaient dans le temple qu'en récitant les litanies du dieu. Il traitait en criminels les mécontents, et montrait aux satiriques une sévé- rité implacable. J'ai déjà dit [I, § 499] qu'il oubUa trois longues années dans leur prison les auteurs et les imprimeurs de quel- ques libelles relatifs aux charges qui accablaient le peuple. Mais la rigueur de François I" est attestée par d'autres exemples. En février 1524, un religieux bénédictin, Jean Josse, qui avait, en ses prédications, blâmé « la pollice mauvaise » du royaume, est enfermé à la Conciergerie, et y reste jusqu'au 20 mars 1525. Et plus triste encore est l'histoire de messire Cruche, prêtre et « grand fatiste ». Il avait fait représenter, sur la place Mau- bert, « certains jeux et novalitez » qui censuraient le luxe des courtisans et, chose plus grave, les amours du maître. Les allu- sions n'étaient que trop claires : on voyait une salamandre (le roi) assidue auprès d'une poule (la fille de Le Coq, conseiller au parlement), capable de perdre dix hommes (Jacques Disome, le mari trompé). Ces calembours faciles coûtèrent cher au fa- tiste. Huit ou dix jeunes seigneurs l'attirèrent (avril 1515) dans

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un guet-apens, et, après l'avoir mis en chemise, le battirent de sangles « merveilleusement )>. Il eut bien de la peine à obtenir de ne pas être jeté à la Seine. Un sac était là, tout préparé... Le Bourgeois de Paris, qui relate cette scène sauvage, assure que les bourreaux du pauvre Cruche avaient été envoyés par le roi.

55. Dès lors, nous distinguons nettement la qualité et les limites de sa tolérance. Parce que les questions religieuses le laissaient assez indifférent, il eût volontiers permis à chacun de publier librement son opinion, quand il ne s'agissait que de Dieu. Son vrai, son seul Dieu, c'était lui-même. A ses yeux, il n'y avait qu'une hérésie : ne pas le croire infaillible, et quicon- que lui disait, comme sa sœur Marguerite [Génin, II, 45], Fiat voluntas tua ! lui paraissait bien pensant. Mais si l'on osait, par contre, ne pas être de son avis, si l'on s'opposait tant soit peu à ce qu'il avait résolu, aussitôt la fureur envahissait, trans- portait son âme orgueilleuse et immédiate ; il voyait rouge et songeait à de brutales vengeances. Dès qu'on lui eut, par exem- ple, appris que Jeanne d'Albret refusait le duc de Clèves, sa colère éclata, épouvantable ; il accusa ceux qui entouraient l'en- fant de l'avoir mal conseillée, écouta à peine leurs protestations, puis s'écria, hors de lui : « Assez ! Assez ! Je jure Dieu que j'en ferai couper des têtes ! » Le sang ne coula point cette fois : mais l'affreuse affaire des placards est pour nous montrer jusqu'où ses mouvements de rage effrénée ont pu conduire François 1*^^. S'il devint, alors, sans pitié, ce n'était pas qu'il fût bien sensi- ble au tort que les affiches luthériennes risquaient de causer à la Vierge Marie, au culte des saints et à la messe. Non, ce n'était pas ce qui le touchait, et si de tels intérêts avaient été seuls en jeu, il ne les aurait guère pris à cœur. D'autres raisons le poussèrent à sévir : d'abord, la crainte, car on lui peignit les hérétiques en factieux ; ensuite, la rancune personnelle, parce qu'on avait eu l'insolence de coller un des placards en question sur la porte même de sa chambre. Il jugea impardonnables ce crime de lèse-majesté humaine, cet outrage qui l'atteignait, lui, et voilà comment le père des arts fut amené à abolir un moment l'imprimerie (13 janvier 1535), à remplir Paris de hideux^ sup- plices et à déployer une si « exécrable » rigueur qu'elle eut le privilège sans précédent de scandaliser le pape.

56. Dominé par de fougueux désirs, mais attaché peufde temps aux mêmes choses, François I^r était difficile à manier. Ni maîtresses ni favoris ne pouvaient se vanter de plaire tou- jours à cet homme absolu et mobile qui délaissait, à la façon des enfants, les jouets qu'il avait aimés le mieux. C'était de lui

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qu'on aurait dire : Fol qui s y fie ! Il ressemblait jusqu'à un certain point à ces califes des Mille et une nuits dont l'humeur était si fantasque qu'on ne savait pas, lorsqu'ils vous mandaient au divan, si c'était pour vous faire empaler ou pour vous offrir une robe d'honneur, une bourse de mille dinars. Sans doute on n'avait pas à craindie, à la cour de France, d'aussi extrêmes vicissitudes : mais l'accueil reçu la veille n'était pas une garan- tie pour le jour d'après, et tel qui avait quitté le prince affable et tout souriant le retrouvait bientôt méconnaissable, la voix menaçante et « l'œil obscur » [Marot, G. III, 302]. Ces change- ments ont encore une autre cause que celles dont je viens de parler. On ne les explique pas entièrement lorsqu'on les attri- bue à ce qu'il y avgit à la fois d'impérieux et de faible chez François I®^ : il faut y ajouter qu'il aimait pour lui, non pour eux, ceux à qui il semblait tenir. Leurs mérites ne lui étaient chers qu'autant qu'il en tirait profit ; les vertus, les talents qu'il ne pouvait employer n'avaient aucune valeur à ses yeux ; il voulait être servi, adulé, amusé. Ne vous trouvait-il plus utile ou divertissant ? Il vous rejetait, vous ignorait, vous re- gardait comme mort, comme n'ayant même jamais vécu... Et cela revient à dire qu'il se montrait versatile et mal sûr parce qu'il était égoïste.

57. Égoïste à fond, naïvement, royalement ! Il a, en con- séquence, abusé de son pouvoir, et s'est placé au-dessus de ces maximes d'honnêteté courante que respectent les simples par- ticuUers. Estimant incompatibles les restrictions de la cons- cience et l'exercice de l'autorité, il ne s'est pas laissé enchaîner par les scrupules, et personne, autant que lui, n'a gardé cette indépendance du cœur que le vulgaire nomme ingratitude. Aussi, parmi ceux qu'il a paru aimer ou défendre, n'en voyons-nous aucun (ou presque) dont il ne se soit fatigué, et qu'il n'ait soit banni de sa présence, soit abandonné aux coups du destin. Je ne citerai pas sa maîtresse, M^e de Chateaubriant, qui n'obtint pas de lui un mot de compassion, alors qu'elle était, à ce qu'on prétend, livrée à la longue vengeance de son mari. Bien que tout ne soit pas mensonge dans cette histoire, les romanciers l'ont trop défigurée pour qu'on puisse en faire état. Mais à ceux qui voudront accuser François P^" d'avoir eu l'âme naturellement infidèle, les preuves, certes, ne manqueront point. N'a-t-il pas tour à tour opprimé ou protégé les luthériens de France, selon qu'il avait besoin du pape ou des protestants d'Allemagne ? N'a-t-il pas considéré sa sœur Marguerite et son beau-frère comme des instruments de sa grandeur ? Ne s'est-il pas sou- vent joué d'eux en leur promettant, très décidé à ne pas tenir

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parole, de leur conquérir la Haute-Navarre ? Et les amis de sa jeunesse, Anne de Montmorency et les princes lorrains, n'ont-ils pas connu son double visage, une éclatante faveur que la dis- grâce suivit ? Cela étant, qu'on ne s'étonne pas de voir finir misérablement les apôtres, les écrivains qui attendaient leur salut de ce maître plus violent que ferme. Longtemps il avait soutenu Marot, Berquin, Etienne Dolet : et Marot, pourtant, meurt en exil; et Berquin monte sur le bûcher ; et Dolet subit le même sort. Que conclure sinon que François I^r, le roi gen- tilhomme, a, sans malice, trahi tout le monde, et que son orgueil compliqué d'inconstance fut parfois aussi funeste que les noirs calculs d'un méchant ?

58. A mesure qu'il vieillit, il écoute davantage les conseils des fanatiques, et se résout ou se résigne, par suite, à des actes abominables. Lui qui s'était longtemps refusé à persécuter les Vaudois de Provence, il les livre enfin à leurs ennemis, lâche la bride au parlement d'Aix, au vice-légat qui ne prêche qu'extermination, au cardinal de Tournon qui souffle sur le feu, au baron d'Oppède, une bête fauve. Et qui s'agissait-il d'anéantir ? Des brigands ? Des révoltés ? Non, un petit peuple innocent, qui vivait dans la paix et le travail, et deman- dait seulement '|u'on lui permît de se conduire selon la pure morale évangélique. Et voilà pourquoi le bourg de Mérindol fut saccagé (i8 avril 1545) ; voilà pourquoi la ville de Cabrières, qui avait ouvert ses portes parce qu'on avait juré aux habi- tants qu'on respecterait leurs biens et leurs personnes, devint le théâtre de scènes atroces ; voilà pourquoi des enfants, des infirmes furent égorgés, et pourquoi le vice-légat d'Avi- gnon, ayant appris qu'une troupe de femmes s'était réfugiée dans une caverne, les y fit enfumer comme des renards. On aimerait à croire que le roi eut horreur de ces excès et qu'il désavoua les bourreaux. Point. Le cardinal de Tournon obtint de lui un satisfecit pour le d'Oppède et, par lettres patentes (18 août), il approuva tout. Bien mieux, il était prêt à conti- nuer, et les meurtres ne lui coûtaient plus rien. L'an d'après, ce fut le tour de la si vénérable Église de Meaux. En cette cité luthérienne, quatorze potences, entourées de fagots, furent à la fois plantées en cercle, et on y attacha quatorze martyrs qui, tandis que montait la flamme, louaient le Seigneur à pleine voix.

59. Oui donc reconnaîtrait ici le roi de la Renaissance ? Ou'est devenu le jeune héros de Marignan, ce paladin protecteur des faibles, l'ami des artistes, des novateurs ? Les promesses qu'il avait données au monde, il ne les a pas tenues, et son règne qui s'était annoncé clément et très libéral, c'est en tyran qu'il l'a-

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chève. Au reste, il semble avoir eu l'intuition de cette déchéance et le regiet d'être sorti d'un rôle qui, joué jusqu'au bout, l'au- rait fait bénir à jamais. C'est peut-être à cela qu'il songe, aux belles tâches qu'il a mal remplies, à sa vraie vocation qu'il n'a pas eu la force de suivre, lorsque, au terme de son existence, malade et lassé de tout, il erre, fantôme couronné et comme se fuyant lui-même, de place en place, d'ennui en ennui. Nous le voyons promener çà et son désœuvrement, ses souffrances : il va de La Muette à Villepreux, de Villepreux à Dampierre ; puis il visite le Limousin, repart bientôt pour allei à Loches, quitte Loches avec le projet de s'établir à Saint-Germain, et s'arrête en route à Rambouillet. C'est sa dernière étape, et il meurt (31 mars 1547). Son entourage ne le pleura guère ; plusieurs se réjouirent cyniquement. Telle Diane de Poitiers qui trouvait trop lente l'agonie du roi ; tels ]\Iontmorency et les Loirains. François de Guise disait, radieux : « Il s'en va, le galant ! »... Quant à l'héritier du trône, il déclarait, lors des funérailles de son père, qu'elles lui omTaient à lui, le fils, une ère de « félicité >>.

60. Mais si les siens (excepté Marguerite) ne regrettèrent pas François I^^, il laissa, malgré tout, une mémoire honorée ; les vices qu'il avait eus et le mal qu'il avait fait parurent, à dis- tance, excusables, et l'on se rappela de préférence ses heures de générosité, l'amour qu'il montrait pour les belles choses et le zèle intermittent qui le poussait à défendre, contre le par- lement et la Sorbonne, les Réformés, les indépendants. Et puis, il y avait un sûi moyen de découvrir en lui de la grandeur et quelque bonté : c'était, on le devine, de le comparer à ses suc- cesseurs. Dès qu'on le mettait en parallèle avec Henri II, qui avait le goût et l'intelligence d'un homme de sport, avec Charles IX, ce demi-fou, ou bien ce misérable Henri III, on le procla- mait (comment non ? ) admirable, et l'on regardait son règne comme un âge d'or. Après avoir cékbré les progrès de la langue et de la pensée françaises au XVI^ siècle, Joachim Du Bellay ajoute : « Mais a qui, après Dieu, rendrons-nous grâces d'un tel bénéfice, si non a nostre feu bon roy et père Francoys, premier de ce nom et de toutes vertuz ? Je 4y premier, d'autant qu'il a en son noble royaume premièrement restitué tous les bons ars et sciences en leur ancienne dignité... » Ailleurs (et en vers, cette fois) ce même écrivain constate que François P^ a ramené chez nous la tioupe des Muses, et que, soleil des esprits, il leur a enlevé le noir bandeau d'ignorance. On rencontre souvent chez les autres membres de la Pléiade de pareilles louanges. Ronsard évoque l'auguste figure du prince défunt, de ce « nourrisson de

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Phebus )) qui, semblable à Mercure, avait une persuasive élo- quence, et connaissait à fond « les secrets de la terre et des cieux ». Les Protestants eux-mêmes, qui n'oubliaient pourtant point ce qu'avaient enduré leurs frères, se rappelaient parfois avec sympathie le fondateur du collège trilingue, le frère de Marguerite, et si Calvin le nomme Sardanapalus, Théodore de Bèze glorifie cet « amateur des bonnes letties », et ne s'étonne point qu'on lui ait, « d'un tacite consentement de tous », attribué le titre de gra7id : tant il est vrai que, désarmant jusqu'à ceux qui auraient pu le haïr, François I^r est resté à leurs yeux le principal artisan et le tuteur de la Renaissance.

61. Non content de pensionner les poètes, il a voulu aussi rivaliser avec eux, et a trouvé le temps de composer quelques œuvres dont il faut maintenant nous occuper. Elles sont mani- festement siennes ; il n'a pas dérobé les plumes dc^ paons, et nul ne fut chargé, moyennant finance, d'avoir de l'esprit à sa place et sous son nom. La véridique leine de Navarre parle souvent de sa prose élégante, des vers qu'il rimait, et nous savons par elle que personne n'ignorait ses talents. Marot [G. n, 290] nous le représente s'appliquant à apprendre les règles des belles chansons, et Claude Chappuys exalte la « doctrine » de ce nouveau César qui se montre non seulement invincible à la guerre, mais encore « orateur » inimitable et poète de valeur. Ce sont des témoignages concluants, et l'on voit que si, parmi les pièces qu'on a publiées comme étant de François I^^", cer- taines paraissent appartenir plutôt à son milieu qu'à lui-même, plusieurs, en revanche, (et on les distingue sans trop de peine) furent vraiment faites par ce prince, qu'il y a lieu, dès lors, d'étudier en tant qu'écrivain.

62. Ses œuvres nous prouvent qu'il était bien doué, qu'il avait le sens du rythme, une facilité agréable et, pour un ama- teur, assez de métier et d'expérience. Les défauts de ses vers pro- viennent de ce que le temps lui manquait ; il les rimait en se jouant, à la hâte, et des soucis plus graves, plus urgents, ne lui permettaient pas de s'astreindie au minutieux agencement des mots. Peut-êtie aussi, étant gentilhomme, pensait-il qu'il devait laisser « aux malheureux qui composent pour vivre » leurs scrupules professiionnels et cette patiente application qu'on ne saurait avoii sans déroger. Son génie, dont les flatteurs ne lui reconnaissaient pas le droit de douter, il préférait ne le tenir que de la nature, et il l'aurait cru moins honorable s'il lui avait coûté quelque travail.

63. Faute d'avoir pu ou d'avoir voulu limer avec diligence les pièces qu'il produisait, François I®'" n'a rien fait de réelle

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ment accompli. Pourtant il n'ignorait point les règles de l'art qu'il cultivait, et ce n'était que par nonchalance ou par dédain qu'il lui arrivait de s'en affranchir. Il avait aussi de la lecture, et l'influence de l'antiquité et des Italiens est, chez lui, très manifeste. Mais il n'usait pas en pédant de l'érudition qu'il avait acquise, et n'aimait ni les allusions ni les citations. Je ne vois que peu de passages il ait soit imité de façon for- melle, soit rappelé des textes classiques. Il se souvient parfois de l'Enéide, tantôt évoquant le Neptune virgilien et son Quos ego... [p. 9], tantôt mentionnant la vierge « qui Turnus secou- rut » [p. 70], on se comparant au héros troyen qui portait son père sur ses épaules [p. 78]. Ailleurs, il reproduit à sa façon la phrase inoubliable de Dante :

Et lors i'auray pour douleur plus amère Le recorder, au temps de la misère, 1 heur passé de ma félicité [p. 52]

64. Mais, en somme, ce qu'il paraît avoir le mieux connu, ce sont les idées et les sentiments qui étaient de mise à son épo- que. Il ne prétend point, ce poète-roi et ce roi des poètes, don- ner le ton ; il n'impose pas ses goûts : il subit ceux qui existent, et, loin de s'appliquer à ouvrir des voies nouvelles, s'efforce de suivre docilement celles qu'il trouve déjà tracées. Il tient moins à s'affirmer or-'ginal qu'à se montrer averti. Être loué comme bien au courant, quoique n'étant pas de la partie, des pensées qu'affectent les écrivains, des caractères artificiels que doivent prendre les passions pour entrer dans la littérature, du voca- bulaire spécial auquel les gens du métier sont seuls initiés, voilà ce à quoi il vise. Et il atteint pleinement et sans peine le but qu'il s'est fixé. Les vers qui nous restent de lui révèlent un homme du monde qui possède l'exacte notion des procédés qu'emploient les auteurs, des tournures de style propres aux différents sujets, des opinions et des émotions qu'il s'agit de feindre, quand on veut être à la mode du jour, représenter son temps et lui plaire.

65. On devine les résultats qu'entraîne ce désir de se plier aux bienséances de l'heure et du milieu. Les lieux communs foi- sonnent dans les œuvres de François \^^, et c'est surtout lors- qu'il parle d'amour qu'il veille à se conformer au protocole et aux conventions établies. Cette passion de l'amour, la plus spontanée et la plus naïve qui soit, il la maquille, l'altère et la complique de son mieux, car il sait que la loi du genre exige que le rimeur courtois n'exprime rien de ce qu'il éprouve réel- lement, et ne confie, par contre, aux lecteurs que des sentiments qu'il n'a jamais eus. L'art ne consiste pas à être sincère, mais

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à paraître délicat, et il reste entendu une fois pour toutes que l'amour ne mériterait point qu'on le traduisît en rondeaux, s'il cessait un moment d'être maniéré, timide, malheureux. Le roi lui-même ne s'estime pas au-dessus de ces rites de la galante- rie, et il soupire selon la formule. Parmi les chansons et les ron- deaux qu'on lui a attribués (et dont plusieurs, sans doute, lui appartiennent) une seule pièce, se reconnaît, d'ailleurs, l'in- fluence des élégiaques latins, offre un caractère sensuel [p. 150]. A cela près, les vers d'amour contenus en ce recueil aspirent à peindre une mélancolie distinguée (mais très monotone), et sui- vent tant bien que mal les méandres d'une psychologie précieuse et quintessenciée. Le thème qui revient le plus souvent est, je crois, celui de la séparation et de l'absence. Presque à chaque page il reparaît avec ses implacables variations, et le poète corps sans âme s'épuise à prouver qu'il a perdu l'esprit de- puis que sa belle s'en est allée.

66. François I^r était, en ce qui concerne les choses du cœur, documenté parfaitement : ses maîtres, ses maîtresses (et sa sœur, je pense) lui avaient enseigné « le grand fin, le fin du fin », et il avait appris et même compris la doctrine en vogue de son temps, ce néo-platonisme qui voulait voir, dans le culte qu'on vouait à la Femme, une aspiration vers la sphère res- plendit la Beauté en soi et une manière détournée, mais exquise, d'adorer, en son œuvre la plus accomplie, le Créateur. L'in- fluence de cette théorie est sensible en deux endroits du recueil qui nous occupe : d'abord, en un huitain (je ne sais de quel au- teur) où l'amour nous est donné comme « un rayon du beau, qui sur tous se divise » [p. 160] ; ensuite, dans une épître, dont l'attribution n'est pas douteuse, puisque le poète constate qu'il a, pour prendre la plume, délaissé le sceptre [p. 104]. Le roi, ici, écrit à une dame qui n'est point nommée, et lui fait une très platonicienne déclaration. Lorsque je vous contemple, lui dit-il, je me sens meilleur. Votre vue m'élève « jusqu'au plus hault », jusqu'à Celui à qui est le miracle de vos charmes. Vous éveil- lez en moi l'idée du ciel, de la vertu, et je vous regarde avec ravissement comme une « chose conforme a Dieu » [pp. 105-6]. Ces vers sont fort joliment tournés, et François I^'" n'a rien laissé, dans le genre galant, de comparable à cela. Seule une chanson d'allure populaire, qui se lit à la page loi de notre recueil, serait digne, mais pour des raisons bien différentes, d'être louée, elle aussi. Vraiment, elle me paraît chai mante ; je goûte sa feinte simplicité, son air de tendre tristesse, la rési- gnation de l'amant qui raconte en vain sa peine aux arbres « secret.^, muets et sourds »... Resterait à savoir si ce pastiche

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des licder rustiques est réellement l'œuvre du roi. L'éditeur l'affirme : mais sur quelle preuve ?

67. Quoi qu'il en soit, il demeure manifeste, lorsqu'on étudie dans leur ensemble les pièces courtoises de François I*^^, qu'il s'est inquiété, en les rimant, de ne violer aucune convention lit- téraire et d'asservir au bel usage toutes ses effusions. J'ajoute que ses lettres en prose (entendez celles que Champollion-Figeac a publiées) trahissent la même préoccupation. Vous ne les croi- riez point rédigées par un de ces hommes dont les désirs ont force de loi. Ici encore, c'est un amoureux déférent et transi qui tient la plume. Les deux mots « vostre commandement » sont ceux qu'il répète le plus volontiers ; il ne parle que d'obéir, et affecte des attitudes humiliées. A chaque instant, il se con- fond en excuses, s'afflige de mal écrire et d'exprimer, sans art et sans grâce, des choses indignes d'être lues. Il ne cherche jamais à avoir l'air naturel; sa phrase est concertée, surveillée, tendue, et les sentiments qu'il donne comme siens se rencon- trent chez tous les auteurs affiliés à l'école de la métaphysique galante. Le ton, en général, est fort grave. Aucune gaieté. Un seul billet [p. 205] peut sembler alerte et jovial : mais il n'est pas destiné à une femme, et s'adresse au connétable.

68. Pas n'est besoin de réfléchir longtemps sur ces faits pour en dégager la sûre conséquence. Et la voici : Il n'y a rien de sincère, rien qui parte du cœur, rien de vraiment intime dans les vers d'amour de François I^r. H ne voulait, en les alignant, que se divertir, se li\Ter à une manière de sport intellectuel, prouver aux spécialistes qu'il était capable de les égaler et faire croire qu'il avait les idées ou qu'il éprouvait les impressions que la mode imposait alors aux personnes bien nées et de bonne compagnie. Lui aussi, il aurait pu dire : » Je trouve deux hom- mes en moi. )' Deux hommes, en effet : Vliomme et le poète. Or, quoique inséparables, le poète et l'homme ne s'accordaient nul- lement ; ils avaient des tendances incompatibles, des âmes ennemies, et les maximes, les discours de l'un semblaient une satire des actions de l'autre. La vie du roi démentait brutale- ment les goûts éthérés qu'il affichait en tant qu'écrivain. Lors- que, assis devant son papier, il imitait le style platonique, chan- tait un pur amour sans organes, et jurait à ses maîtresses qu'il vénérait en elles l'image du grand u facteur », il se donnait la comédie à lui-même. C'étaient des illusions voulues, des fic- tions qui se déroulaient en dehors et au-dessus de l'homme réel, dans la conscience de son double.

69. Dès qu'il cessait d'être auteur, François I^^ oubliait à l'instant son spiritualisme, ne demandait plus aux dames de le

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rendre vertueux et recherchait, en leur commerce, des joies à meilleur marché. Insatiable et parfois lubrique, il s'enflammait et se lassait vite ; la femme qui ne lui plaisait plus, il l'écartait d'un geste indifférent, sans s'inquiéter des souffrances ni des drames qui pouvaient résulter de ses caprices. Veut-on, après avoir entendu sa muse pudique et roucoulante, savoir au juste quelle sorte d'amant il a été ? Qu'on lise alors, pour estimer les siennes à leur valeur, la lettre que lui écrit [p. 215] une Aiiane abandonnée : c Sire, vous estes donc délibéré de me lesser mo- rir ?... Mes enfants et moy ne mangeons aultre chose [que du poison] sans que je y sache mettre remède. Il n'est possible de vous dire la cruoté : parcoy je vous supplie me secourir, ou je suis morte. C'est pour l'amour de vous que l'on me fet tant de mal, et vous l'endurez ! >; Que deviennent, placées en face de ce document, les œuvres galantes de François I®'" ?

70. Passons maintenant à ceux de ses poèmes qui ont un accent plus sincère, et commençons par les trois pièces qu'il a consacrées à la bataille de Pavie et à ses prisons. C'est dans une très longue épître, adressée à l'une de ses maîtresses, qu'il a raconté la bataille. Il prend les choses de loin, énumère, depuis le jour il a quitté la France jusqu'à l'heure de la catastro- phe, ses opérations militaires, et marque les principales étapes de l'armée en route vers l'Italie. De tels détails, sans doute, ont leur intérêt : mais, comme ils sont purement historiques, il eût été naturel de nous les donner en prose. Le narrateur, semble-t-il, a prévu l'objection, et c'est pourquoi il s'est efforcé d'ajouter, et là, à son récit quelques ornements propres à l'épopée : il introduit [p. 27] la déesse Renommée qui descend auprès de lui pour l'engager à bien faire ; lui-même, afin d'animer ses troupes, prononce [p. 29] une harangue qu'on croirait tirée du Contiones ; il prête à la Durance [p. 30] des sentiments si loya- listes qu'elle s'empresse de baisser devant lui et se laisse fran- chir à gué. Grâce à des artifices de cette espèce, l'écrivain s'ima- gine rendre moins plate la première partie de son ouvrage, celle qui amène et prépaie la scène il va jouer le rôle principal, comme héros, puis comme victime. Mais, dès qu'il arrive à cette crise, c'est-à-dire à la déroute de Pavie, il renonce à tous les trucs épiques ; il pense (et il a raison) que le courage qu'il a déployé, la grandeur de son infortune, l'ampleur des événements produiront d'eux-mêmes assez de poésie, et suffiront, sans apprêt ni fioritures, à remuer les âmes profondément.

71. L'échec que j'ai subi, écrit le roi, ne saurait m'être im- puté. Si chacun avait accompli son devoir, nous tenions la vic- toire ; elle était certaine. ^lais la plupart de ceux qui me sai-

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vaient se sont lâchement conduits, et je n'étais pas < le vray maistre « des cœurs [p. 30]. Le mauvais exemple venait de haut, et les chefs manquaient, eux aussi, de vaillance, de déci- sion. Il ne me restait qu'une ressource : me comporter en bon chevalier. C'est ce que j'ai fait, et l'on nous rendra cette jus- tice, à moi et à mes fidèles, que nous avons succombé avec hon- neur [p. 35]... En somme, il parle de lui modestement, et n'a pas tort de prétendre qu'il fut mollement servi. Il retrace d'une manière exacte ce qui s'est passé, et rappelle même, un peu plus loin, d'humiliants souvenirs. Tombé aux mains de mes adver- saires, j'ai été, dit-il, promené dans leur camp et comme mis en spectacle [p. 36]. Et me voilà captif, à présent !... Ici, il s'émeut, s'attendrit. Sa mère, il le prévoit, sera.brisée par un tel malheur; il songe au chagrin de Marguerite, à «ia. jeunesse tant tendre » de ses enfants, à la femme qu'il aime, à la patrie. Il se trouve bien seul ; il souffre ; il lui est dur d'être séparé

De mère, sœur, enfans, amie et France [p. 37].

On peut regretter que cette épître, l'on remarque beaucoup de franchise et assez de verve, ne se termine pas sur ce vers, et que l'auteur ait jugé à propos d'ajouter quatre ou cinq pages, toutes pleines de niaiseries courtoises. Délivré ou non, je jure de rester dans vos chaînes, tel est le thème que, s'adressant à sa maîtres.se, il traite avec insistance. Pour subtile qu'elle fût, cette pointe ne méritait guère d'être répétée plusieurs fois. L'in- térêt du poème n'est pas là.

72. Prisonnier en Espagne, François I^^ ^'a pu conserver une complète égalité d'âme. Tantôt il a montré de la constance, et s'est bravement dominé et raidi ; tantôt, en revanche, exaspéré par la lenteur du temps, le manque d'espace et la privation de ses plaisirs coutumiers, il a connu des heures soit de révolte soit de dépression, et ses geôliers ont vu l'instant où, trop faible pour l'épreuve, il leur échapperait par la mort. Ces deux états si opposés ont fait naître en lui des sentiments contraires qu'il a exprimés, les uns dans une chanson, et les autres dans un rondeau. La chanson [p. 49] est toute pleine de la sagesse stoï- cienne. L'homme fort, déclare le roi, ne doit jamais se laisser abattre, car sa volonté maîtrise les événements. Au fond d'un cachot, il reste libre, attendu qu'on peut bien charger ses mem- bres de fers, mais non pas son esprit. L'esprit ne sauiait être mis en cage ; les grilles ne l'arrêtent point ; il se rit des contrain- tes matéiielles. Et puis c'est une bonne école que celle du malheur. Rien de plus utile .ni de plus moral que la sont-

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france ; grâce à elle, notre fermeté trouve l'occasion de se pro- duire :

Cueur résolu d'aultre chose n'a cure

Que de l'honneur. Le corps vaincu, le cueur reste vaincueur.

Voilà, certes, de nobles vers... Mais, par un revirement très naturel et très humain, (ces velléités d'être impassible et ces défaillances de l'énergie, qui donc ne les a pas éprouvées ?) le captif cesse de lutter contre la tristesse qui l'envahit, et courbe la tête sous le poids de l'adversité. Mes douleurs, écrit-il dans le rondeau mentionné ci-dessus, triomphent de ma patience. Vienne bientôt la mort charitable, et qu'elle anéantisse à la fois et moi-même et mes chagrins ! [p. 52.]

73. Signalons enfin, quoique moins curieuses et moins émou- vantes, les pièces qu'à diverses dates François I^^ a composées pour sa sœur. Elles sont au nombre de quatre : [p. 14] une épître antérieure à 1531. Elle répond à des vers de Marguerite, et tend à lui prouver que, si Louise de Savoie déplore l'absence de son fils, lui, de son côté, se sent seul et triste, d'autant qu'il parcourt un pays que la guerre a dévasté, et qu'il commande « a cent mille ygnorans » Une autre lettre rimée [p. 77]. Elle se place entre 1526 et 1530 et ressemble assez à la pré- cédente. — 30 Encore une épître du même à la même [p. 69]. Par son secrétaire, Jean de Frotte, la reine de Navarre avait envoyé à son frère, en janvier 1543, un David (tableau ou sta- tuette) pour ses étrennes. A son tour, il lui offre une sainte Ca- therine, et ce lui est une occasion de citer quelques noms de vierges illustres et d'avouer qu'on ne doit point, comme sa sœur l'avait fait, le comparer à David. 40 Et voici enfin [p. 187] une ballade. On pourrait l'intituler Oraison devant le crucifix. Le roi, adorant l'image de Jésus « cloué et lié », confesse que c'est à Dieu qu'il appartient d'exalter les humbles, d'abaisser les superbes ; il remercie ensuite « l'infiny donneur » de lui avoir prodigué les biens terrestres, et demande à Marguerite absente de revenir au plus tôt, pour que, tous deux ensemble, ils ren- dent grâces à l'auteur de lem étonnante prospérité.

74. Ces poèmes sont d'un genre neutre ; on ne sait trop qu'en dire, sinon qu'ils ne semblent ni très bons ni franchement mau- vais. Ils se déroulent, clairs et fluides, et le lecteur ne remarque au passage rien de choquant, rien de frappant. Mais de ces piè- ces, vraiment ternes et grises, il y a lieu néanmoins de tenir compte au moment de porter un jugement général sur Fran- çois I«r écrivain. Aussi hizn que ses œuvres gaJcjites, les quel-

43 CLÉMENT MAROT ET SON ÉCOLE

ques vers dévots qu'il nous a laissés attestent qu'il a mal connu le caractère et les limites de son talent. Pourquoi, avide de j ouir, incapable de dompter ses passions et vivant dans la flamme ainsi que la salamandre, a-t-il célébré l'amour platonique ? Pourquoi s'est-il ignoré au point de se croire chrétien et de rimer sans vocation la pieuse ballade dont j'ai parlé ? Il y avait en lui l'étoffe d'un poète de second ordre, qui aurait pu, en somme, produire d'agréables choses : mais il aurait fallu qu'il travaillât dans le sens de sa nature, et se bornât à chanter les belles maîtresses accueillantes, la danse, la chasse, le luxe des festins, le charme des arts, la douceur de commander sans con- trôle, d'entrer dans les villes au son des cloches et d'attirer sur soi, à chaque bataille, tous les coups, toute la gloire.

BIBLIOGRAPHIE ET RÉFÉRENCES

21. Démolition de la grosse tour du Louvre : Journal d'un Bourgeois de Paris sous le règne de François /«' ; nouvelle édition publiée par V.-L. Bourrilly (Paris, Picard, 1910), p. 374.

22. « ...Poursoy aller esbattre... »: Ibid., 275. Les citations de Philibert del'Orme et de Jean Goujon sont tirées de VHist. générale, ...ouvrage publié sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud, (Paris, Colin, 1894) t. IV, p. 269. Pension de la reine de Navarre à Serlio : de La Perrière- Percy, Marg. d'Angoulême. Son livre de dépenses. Étude sur ses dernières années, (Paris, Aubry, 1862), p. 47, le texte et la note 2, Les différentes parties de « l'Architecture » de Serlio furent publiées séparément à diverses dates et en diverslieux. C'est le VP livre qui a paru à Lyon sous le titre: Extraordina- | rio Libre di archi- | tettura di Sebastia- | no Serlio, architetto | del Re christia- | nissimo... |[ In Lione, \ Per Giouan di | Tournes. \ M. D. LI. || Con Privilegi del P apa, Imperatore, Re Christianiss, et Senato Venetiano. In fol. Ce volume comprend, outre de nombreuses planches, le texte italien et sa traduction en français. Jean Martin a traduit les livres I, 1 1 et V de Serlio. L'ouvrage ne fut édité en son entier qu'assez tard : Tutte l'opère d' Architettura di Serlio ; Venetia, Francesco de Franceschi, 1584. Grand in-80 . planches.

23. Louis Dimier, Le Primatice, peintre, sculpteur et architecte des rois de France ; Paris, 1900. In-S».

25. Cellini est venu deux fois en France. Il s'agit ici de son second voyage (1540). Voyez passim et surtout pp. 281-349 les Mémoires de Benvenuto Cellini, orfèvre et sculpteur florentin, écrits par lui-même et traduits par Léopold Leclanché, traducteur de Vasari; Paris, Labitte, s. d. Un vol.de VII-492 pages.

26. Philibert de l'Orme a volontiers parlé de lui, et sa biographie nous est, par suite, assez bien connue. Consulter de préférence l'ouvrage intitulé : Instruction de Monsieur d'Ivry, dict de l'Orme, abbé de Sainct-Sierge et cestuy M^ architecteur du roy ; B. N. mss. Coll. Moreau, Box, publié par A. Berty dans les Grands architectes de la Fr., 1867, puis dans sa Topo graphie du vieux Paris, 11,179. A. deMontaiglon,/ean Goujon et la vérité sur la date et le lieu de sa mort d'après un document découvert par M, Sandcnnini; Gazette des Beaux- Arts, 1884, pp. 381-8.

27. H. Hauvette, Un exilé florentin à la cour de Fr. au XVI^ s. : Lutgi Alamanni. Thèse de Paris, 1903. Francesco Flamini, Studi di storia letteraria italiana e stranicri ; Livorno, 1895. Voyez, en cet ouvrage, le cl.apitre qui a pour titre Le le ttereitaliane alla corte di Francesco I, re di Francia. » E. Picot, Les Italiens en France au XVI^ siècle

CLÉMENT MAROT ET SON ÉCOLE 49

(Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux : Bulletin italien, t. I, rgoi et suivants). J. Vianey, Le Pétrarquisme en France au XVI» siècle ; Montpellier et Paris, igoy. {Pour les imitations de Camillo faites par Mellin de Saint-Gelays et Joachim Du Bellay, cf. Flamini, op. cit., 329, et Vianey, op. cit., 94.]

28. Flamini, op. cit., 249 sqq. E. Picot, Les Français italianisants au XVI* siècle ; 2 vol. in-S", (Paris, Champion, 1906-7), t. I, chapitre VI. Rime toscane d'Arao- | mo per madama | Chadotta [ d'Hisca. || Stampato in Parigi per Simone Colineo il giorno X di Nouembre. L'anno M. D. XXXV. In-8" de 72 ff. non chiffrés. (Réédité in Vinegia » en 1 5 38). Le Trionfo délia Bellezza, qui comprend 63 tercets, a été publié par Flamini, op. cit., 423. On trouvera, chez E. Picot, le texte de la Selva.

29. Sur les encouragements donnés par le roi aux traducteurs, cf. J. Du Bellay, Déf. et m. de la langue fr. (édition Chamard, Paris, Fontemoing, 1904), p. 78, n. 3 ; Bourrilly, Jacques Colin, pp. 42-6.

31. Cellini, Mémoires, pp. 253, 283-5, 286, 299, 304, 307-8, 33i. 334. 34». 456-7. 453, 460.

32. Hauvette, Luigi Alamanni, pp. 100-102, 115-116, 135, 538 sqq.

35. Sur le projet de faire venir en France Sigismond de Hohenlohe, cf. Lettres de Mar- guerite d'Angoulêrne [Génin], pp. 211-215. Calvin, Institution de la religion chrétienne, texte de la l'a édition fr, réimprimé, sous la direction d' Abel Lefranc, par H. Châtelain «t J. Pannier, (Paris, Champion, 1911), pp. IX et XLI,

37. Bourgeois de Paris [Bourrilly], 317, 322. Parmi les traductions de Berquin, voici, peut-être, la principale : Enchiridion du chevalier chrestien, aorné de commande- wens/j-essa/w/aîVes par Desideré Erasme de Roterodame..., [Anvers], 1529. In-8o.(Réim- primé par Dolet en 1542). On attribue encore à Berquin beaucoup d'autres translations, et, par exemple : Levray moyen de bien et catholiquement se confesser, opuscule fait premiè- rement en latin par Erasme, et depuis traduit en françois, (Lyon, 1542) ; Déclamation des louenges de mariage par Erasme de Rttferdam, docteur en théologie, reduict de latin en françois (28 ff.) ; Le Symbole des apostres {qu'on dict vulgairement le Credo) contenant les articles de la Foy : pir mi:tière de dialogue : par demande et par response. La plupart extraict d'ung traicté de Erasme de Roterdam intitulé Devises famillieres (14 ff.).

38. Bourgeois de Paris, 142, 234, le texte et les notes.

39-40. Romain Rolland, Le dernier procès de Louis de Berquin. (École fr. de Rome : Mélanges d'archéologie et d'histoire, XII» année, 1892), pp. 314-325.

42-45. Abel Lefranc, Hist. du Collège de Fr. depuis ses origines jusqu'à la fin du Pre- mier empire ; Paris, Hachette, 1893. In-8<'de XIV-432 pages.

48. Journal de Louise de Savoie, {Petitot, Coll. des mém. relatifs àr hist. de Fr., t. XVI), pp. 390,398.

49-50. I. Lettres de Marguerite d'Angoulêrne... publiées d'après les mss. de la Biblio- thèque du roi par F. Génin; Paris, Renouard, 1841. II. Nouvelles lettres de la reine de Navarre adressées au roi François I^', son frère, et publiées par F. G^nm; Paris, Renouard, 1842. L'accusation d'inceste, portée par l'éditeur avec une indignation qui n'exclut pas une certaine joie, se lit aux premières pages du tome 1 1. Quant aux citations faites en ces §§ 49-50, en voici les références: II, 44, 161, 243 ; I, 377-8 ; II, 102-3, i95. 105-6, ■65, 30, 171-2, 150, 105.

53. Ibid., Il, 176-8, 292, 42. Consultez encore de Ruble, Le mariage de Jeanne d'Albret, (Paris, Labitte, 1877) ; 2" Mary James Darmesteter, La reine de Navarre, Marguerite d' Angoulême, (Paris, Calmann-Lévy, 1900), pp. 179 et suivantes.

54. Bourgeois de Paris, 156, 196, 14-15. .\ux faits relatés en ce paragraphe ajoutez ceque j'aiditailleurs[I, §§ 648-9] sur trois basochiens incarcérés par ordre de Fran- çois lof.

55. I J'en ferai couper des têtes!... «Lisez cet te scène chez de RubIe,o/>.ct7.,96-roo. ■Sur la démarche que Paul III a faite, en juin 1535, auprès de François I«' pour le prier de « vouloir appaiser sa fureur », voir Bourgeois de Paris, 359-360, et Guiffrey, Œuvres de Marot, III, 303, n. r.

Clément Marot et soq école *

50 CLÉMENT MAROT ET SON ÉCOLE

58. Louaient le Seigneur à pleine voix... Th. de Bèze, Hist. ecclis. des Églises réformées au royaume de Fr., (Lille, 1841), I, 33.

60. Joachim Du Bellay, Déf. et III. [Chamard], 76-7; Rec. de Poésie, odi XV (Marty- Laveaux, I, 264). Voyez encore I, 142 et 225-6. Ronsard [Blanche niaiii], VII, 178, Cf. II, 50, 97 ; m, 275 Tel fut le roy François, des princes le monaïque... »] ; IV, 100. Th. de Bèze, Hist. ecclés., I, 2-3. Cf., en outre, p. 42.

61. Dernières poésies de Marg. de Navarre [Lefranc], 2S0 : « De son sça\oir [de Fran- çois I*'] et de l'amour aux lettres, De ses escriptz tant en prose qu'ei; mettres, 'Je m'en tairay : ils sont assez congneus. » Nouvelles lettres de Marguerite [{icnin], 243. Cl. Chappuys, Panégyrique récité au... Roy François premier de ce nom...

62-74. Poésies du roi François I^r, de Louise de Savoie, duchesse d'AngouUme, de Marguerite, reine de Navarre, et correspondance intime du roi avec Dmr.e de Poitiers et plusieurs autres dames de la cour recueillies et publiées par M. Aimé Champo' jion-Figeac ; Paris, Impr. royale, 1847. Un vol.in-4°de XI-235 pages. [Jemesuis seulement attaché aux poésies qui sont ou paraissent être du roi. Champollion-Figeac ne s'ist pas donné beaucoup de mal pour les distinguer des autres. Au reste, son recueil fait pU^s d'honneur à l'imprimerie royale qu'à lui-même : les pièces se présentent en un désordre choquant* Celles (assez nombreuses) dont la date est évidente sont groupées d'une manière qui bouleverse la chronologie. La ponctuaction massacre le sens, et prouve que l'éditeur ne comprenait pas ce qu'il publiait. ]

65. Le thème de l'absence est développé, notamment, dans les Ep. II, III, IV ; dans les deux premières Chansons (pp. 5-6) ; dans les Rondeaux X et X I (pp. 22-3).

III

LA COUR ET LES MÉCÈNES

75. Que la cour de François I^^ a été un milieu littéraire. Louise de Savoie : 76. Son caractère. 77. Rien ne la prédestinait à la -poésie. 78-79. Vers qui nous restent d'elle.

François de Tournon : 80. Ce qu'il a fait pour les humanistes, les poètes, les savants. 81-82. Son fanatisme ; son égoïsme. 83. // a écrit quelques petits poèmes. Anne DE Montmorency : 84. Coup d'œil sur son existence si bril- lante et si remplie. 85. Il fut, à certains égards, très esti- mable. — 86-90. Sa cruauté, ; son ambition ; sa rapacité. 91-92. Ami des belles choses, il emploie et protège les artistes.

93. Ses rapports avec les écrivains. 94. Son panégyriste, Jean de Luxembourg. 95-96. Différents ouvrages de cet au- teur. — 97-99. Le Triomphe et les Gestes de Mgr Anne de Montmorency. 100. François de Tournon et le connétable donnent une idée de ce que fut souvent le grand seigneur de la Renaissance. Le Cardinal Jean de Lorraine : 101. Son opulence. 102. Ses mœurs. 103-106. Érudits, humanistes et poètes en langue vulgaire qu'il a protégés. Le Cardinal Jean du Bellay : 107. Ses dignités ecclésiastiques et sa pro- digalité. — 108-109. Rôle diplomatique qu'il a joué. 110. Le château de Saint-Maur. 111-114. Jea^i Du Bellay patron des gens de lettres et surtout de Rabelais. 115. Les poèmes latins du cardinal. Jacques Colin : 116. Débuts de sa carrière. 117-119. Ses missions à l'étranger. Il connaît la faveur, puis la disgrâce. 120. Le joyeux abbé de Saint-Ambroise. 121. Les amis de Jacques Colin. 122-123. // publie les traductions de Claude de Seyssel, et fait lui-même des transla- tions. — 124-126. On a de lui un petit nombre de vers. La Conformité de l'Amour au Navigaige. 127. L'influence de ce personnage est plus notable que ses écrits.

75. Les textes édités par Champollion-Figeac permettent d'affirmer que la cour de François I^^ a été un cercle littéraire,

52 CLÉMENT MAROT ET SON ÉCOLE

et que, à l'exemple du prince, ceux qui l'entouraient ont, poui la plupart, aimé, cultivé la poésie. De cette académie du palais ont fait partie, outre des auteurs vivant de leur plume, quelques prélats, quelques puissants seigneurs, quelques membres de la famille royale. Les uns ont voulu n'être que des Mécènes ; les autres, ayant ou croyant avoir le don du ciel, ont peu ou beaucoup écrit en vers : et c'est des uns et des autres qu'il s'agit à présent de nous occuper. La bonne méthode exigerait que l'on commençât par le personnage le plus éminent, à savoir la reine de Navarre. Mais sa vie est si émouvante, son âme est si riche, et ses œuvres, en un certain sens, ont tant de beauté et de prix qu'on doit traiter à part et à l'aise un tel sujet, et qu'il faut le réserver pour plus tard. Passons, en conséquence, directement à d'autres grands de la terre qui, sans avoir les talents ni le cœur de Marguerite, ont encouragé les arts ou même aligné des rimes. Et c'est une femme que nous rencontrons d'abord : la mère de François I^r, Louise de SavoIe.

76. En tant que protectrice des lettres, elle n'a pas joué un rôle important. Le goût, sans doate, ne lui manquait point, mais, aussi longtemps qu'elle végéta en son humble château de Cognac, elle ne put, faute d'argent, y réunir beaucoup d'écri- vains, et dut se borner à nourrir le clan, d'ailleurs avide, des Saint-Gelays. Plus tard, d'autres passions la dominèrent ; elle aima mieux prendre que donner, et c'est pourquoi son nom n'est pas de ceux qui viennent souvent dans les dédicaces. Lorsqu'elle disparut (22 septembre 1531), on ne la regretta guère. Marot qui lui consacra des vers funèbres, Nicolas Bombon et Antoine Héroet, qui firent son épitaphe, s'inquiétaient moins d'honorer sa mémoire que de plaire au roi. Odieuse au peuple, elle fut critiquée plus d'une fois par les auteurs de Soties ; ils lui impu- taient les malheurs de la France, et plaignaient ce pauvre pays qu'une telle femme gouvernait. Vo3^ez, entre autres, la pièce intitulée Farce morale de trois pèlerins et Malice... Elle avait, cette Malice, de quoi s'exercer. Tenace, ambitieuse, pleine de ruses, Louise de Savoie qui avait connu une sorte de misère dorée, regardait comme une revanche « l'exaltation de son Cé- sar -I [Journal, 391], et se jetait avec rapacité sur les finances publiques Coûte que coûte, « Madame )> toujours souffrante toujours larmoyante, accrochait au passage l'argent des tailles A sa mort, on trouva des sommes énormes : elle avait, en les détournant causé la perte du Milanais, condamné à la mi- sère nos armées d'Italie, et conduit Semblançay à la potence.

77. On ne saurait facilement admettre qu'une âme desséchée pa^- un égoïsme si féroce ait été réellement sensible à la poésie.

CLÉMENT MAROT ET SON ÉCOLE 53

Pourtant il est manifeste que Louise de Savoie a eu quelques prétentions littéraires. Même lorsqu'elle rédige, pour elle-mêm.e et sans beaucoup de soin, son Journal, elle imite çà et le style emphatique des rhétoriqueurs, et se montre parfois assez pédante. Le verbe naître est traduit, chez elle, par " prendre la première expérience de lumière mondaine » ; elle appelle son iils <( le sub- jugateur des Helvetiens )> ; après avoir noté que Henri VIII est arrivé à Calais, elle observe que cette ville se nomme en latin Caletum ou bien Portus Itius, et ajoute qu'on trouve ce ren- seignement au cinquième livre des Commentaires de César. De on peut conclure qu'elle avait du goût pour les tournures ora- toires, et que, mérité ou non, le titre de femme savante ne lui aurait pas fait peur. Mais il ne s'ensuit nullement que la nature l'ait prédisposée aux idées poétiques. D'où les aurait-elle tirées ? De la piété ? Non. Elle abandonnait à sa fille cette source d'ins- piration, et l'on a même le droit de douter qu'elle ait été vrai- ment religieuse. Je n'oublie pas que, racontant la mort de sa mère [Dernières poésies, 271-9], Marguerite affirme qu'elle eut des moments d'extase, et qu'elle ne souffrait point qu'on lui parlât, tant elle était comme perdue en Dieu. Rappelons-nous, en outre, que ce fut grâce à elle que François de Paule fut cano- nisé (5 juillet 1519). Mais son catholicisme ne l'empêchait pas de se livrer à des pratiques superstitieuses ; elle avait autant de confiance en son astrologue qu'en frère François, et comp- tait, pour réussir, non moins sur la magie que sur la prière. Qu'on ne s'étonne donc point qu'elle n'ait pas exprimé en vers une foi si mêlée et si suspecte.

78. De fait, dans les trois pièces qui nous restent d'elle, Louise de Savoie n'a tâché de traduire qu'un seul sentiment : l'amour maternel. C'est uniquement à son fils car la reine de Navarre semble avoir été moins près de son cœur qu'elle a dédié ses rimes. Sa tendresse n'était pas toute feinte. Mais aimait-elle le roi comme une simple femme aime son enfant, sans arrière- pensée ni calcul, pour lui et non pas pour elle ? C'est une ques- tion. La peur de l'avenir, le goût de l'intrigue, l'avarice et l'in- térêt ont fini par modifier ou même par pervertir, chez Louise de Savoie, les plus naturelles inclinations, et l'égoïsme s'est étendu en elle jusqu'à empiéter sur les droits de l'instinct. Qu'elle se soit montrée une mère affectueuse, je le veux ; mais elle ne fut pas une bonne mère, ni (tout uniment et sans épithète ) une mère. Une vraie mère n'aurait pas augmenté sa foi tune en pil- lant les finances de son fils ; elle n'aurait pas soulevé, par des abus de pouvoir, l'opinion publique contre lui ; elle ne lui eût pas, de sa propre main, donné une nouvelle maîtresse pour évin-

54 CLÉMENT MAROT ET SON ÉCOLE

cer la favorite qu'elle haïssait. Or, « Madame » a fait tout cela ; elle n'a perdu aucune occasion d'user, d'abuser de son crédit ; elle ne s'est jamais effacée, ni oubliée.

79. Aussi ne faut-il pas attendre d'elle, considérée en tant qu'auteur, ces naïves effusions d'une âme qui ne serait que ma- ternelle, ni ces mots éloquents mais ingénus que les femmes trouvent sans les chercher, lorsqu'elles parlent à leurs enfants. Louise, qui s'adresse à un roi, se surveille ; un visible souci de l'étiquette gêne ses épanchements, et ce qu'elle dit elle, la mère, une sœur, une amie, un familier ou l'avaient dit ou l'au- raient pu dire. Elle se borne, imitant un rondeau de la reine de Navarre, à déclarer : Vous et moi, mon cher fils, nous n'avons qu'un seul vouloir, qu'une seule pensée et qu'un seul cœur,... et, vaille que vaille, elle traite aussi le thème de l'absence : Confinée en mon château, je languis loin de vous. Je ne me porte pas bien, mais la maladie m'afflige moins que notre séparation. Vous parti, plus de joie pour moi ni pour ceux qui m'entou- rent, car vous êtes « nostre paradis » [p. 148]. Certes, à de telles pensées la simple prose eût suffi : mais qui donc, à la cour de François I^^, savait s'abstenir de rimer ? Les jardiniers mêmes étaient atteints de cette manie, et nous voj^ons ceux de Fontai- nebleau annoncer en vers un envoi d'artichauts, de groseilles et de cocomhres.

80. Cela nous prouve que Louise de Savoie n'était pas la seule à cultiver, malgré ]\Iiner\^e, les belles-lettres et à consacrer, sans rien avoir de ce qui fait le poète, un peu de son temps à la poé- sie. Une aberration toute pareille se remarque chez un autre personnage à qui l'ambition et l'intolérance, ses \Taies Muses, laissaient le loisir de composer un petit nombre de vers. Il s'agit de Fraxçois de Tourxox (1489- 1562), abbé de la Chaise-Dieu, archevêque d'Embrun, puis cardinal (décembre 1529). C'était un homme intelligent lorsque le fanatisme ne l'aveuglait pas ; négociateur assez habile, il avait, en Espagne, moj^enné de son mieux la délivrance du roi ; il se montrait favorable à la science, à l'humanisme, et l'on compte, parmi ses familiers ou ses pro- tégés, André Alciat, Denis Lambin, Guillaume Rondelet. Il édifia (1542) un magnifique collège en sa ville de Tournon, et l'on devine que ce Mécène, qu'on savait en crédit auprès du prince et qui,enoutie,pa3'ait si bien, n'a pu manquer de flatteurs. Marot lui-même, quoique ayant des raisons de ne pas l'aimer, a tâché de lui plaire, l'a couvert de fleurs : il salue en lui l'ami des « Muses très sacrées », l'auteur dont Apollon agrée les œu\Tes ; il l'ap- pelle (( hoir de Turnus [G. III, 547-8], et indique, par ce ca- lembour à la Jean Lemaire, que la noblesse du cardinal remonte

CLÉMENT MAROT ET SON ÉCOLE 55

aux orignes de l'histoire, aux années qui suivirent la guerre de Troie.

81. Mais s'il mérite, à certains égards, qu'on s'associe aux louanges que ses contemporains lui prodiguèrent, François de Tournon se révèle, d'un autre point de vue, fort peu sympathi- que et même odieux. Personne n'a travaillé autant que lui à rendre impossible tout essai de conciliation entre le catholicisme et la Réforme ; il n'a jamais voulu se prêter à la recherche d'un terrain d'entente, et n'a eu, au sujet des dissidents, qu'une inva- riable opinion, à savoir qu'on devait les exterminer. A son avis, mieux valaient, pour mettre fin au nouveau schisme, le fer et le feu que la parole, et il souhaitait que Rome obtînt la victoire et non la paix. Lorsque Marguerite de Navarre tâcha d'attirer Mélanchthon en France, espérant qu'il amènerait le roi à l'Évan- gile et les docteurs de Sorbonne à un accord, ce fut le cardinal de Tournon qui s'opposa à ce voyage et à ce projet de conférence. Plus tard à la veille presque de sa mort, il protesta avec la même ardeur contre le Colloque de Poissy : sa haine était restée jeune, et il persistait, au seuil du tombeau, à enfermer les hérétiques dans ce dilemne : ou croire comme moi, ou périr. Cette théorie meurtrière, il ne se bornait pas à la soutenir verbalement ; ses actes, durant sa vie entière, ont été dignes de sa doctrine, et souvent, dans la pratique, elle l'a incité à verser le sang, à de- mander, au moins, qu'on le versât et plus vite et davantage. Encore qu'il n'ait pas assisté à la tuerie de Mérindol et de Ca- brières, on peut dire qu'il s'y trouvait de cœur, et que, tout aussi bien que d'Oppède ou le vice-légat, il tenait le couteau et la torche. C'est ici son coup de maître : mais si la joie d'un pareil ca^^nage ne lui fut donnée qu'une fois, il a eu le plaisir de collaborer de temps en temps à quelques supplices individuels. Il se fit, pour perdre Michel Servet, le complice de l'inquisiteur Orri, et fut au nombre de ceux qui livrèrent à ses bourreaux le grave, rh^'-roïque Anne du Bourg.

82. Évidemment, on pourrait plaider les circonstances atté- nuantes et dire, par exemple, que François de Tournon s'ima- ginait servir les intérêts de l'Église et du royaume en travail- lant, sans faiblesse humaine, à étrangler l'hétérodoxie. Qu'il ait pensé être agréable à Dieu lorsqu'il lui sacrifiait des gens qui ne le priaient pas en latin, cela ne me semble guère douteux, et je veux môme qu'il ait cherché, en multipliant ces holocaustes, à préserver de la contagion les consciences chancelantes et à s'assurer, de surcroît, une place parmi les élus. Mais, pour que de telles excuses fussent vraiment recevables, il faudrait que le cardinal eût attendu jusqu'à l'autre vie la récompense de ses

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actes de foi. Il n'en va pas ainsi, et il a, dès ce bas monde, été paye de son zèle. On a vu déjà 80] quelques-unes des dignités qui lui furent dévolues : ajoutons sans citer en détail ses abbayes ou prieurés qu'il fut, en outre, archevêque de Bour- ges, archevêque de Lyon et gouverneur du Lyonnais (lo octo- bre 1536). Certains, à la mort de Paul IV (18 août 1559), le souhaitaient comme pape. Il ne fut point élu, et cette gloire manqua à sa vieillesse. Mais il n'avait pas le droit de se plain- dre : puissance, honneurs, richesse, la fortune lui avait tout accordé, et, dominant les voix ennemies, le chœur de ses cour- tisans s'était complu, par crainte ou par intérêt, à vanter sa piété si cruelle, sa politique et ses vers.

83. Il n'a pas beaucoup écrit, ou, du moins, il ne reste de lui que peu de chose : un huitain, sept dizains et deux épîtres. Les dizains, maniérés et galants, ne sauraient guère retenir l'atten- tion. Plus curieuses sont les épîtres. L'une est faite au nom des dames de la cour : le cardinal leur sert d'interprète, mais ce sont elles qui parlent. Au roi qui va partir pour la guerre (1525 ?) elles disent adieu avec chagrin, très iiritées contre l'empereur qui force leur prince à s'absenter pour aller le battre et contre « Honneur ;•, ce dieu t3.Tannique, auquel, dès qu'il élève la voix, ceux qu'elles aiment les sacrifient. Ces gentillesses, peut-être élégantes, n'ont aucune originalité. François I" avait déjà reçu au moins une pièce de ce genre [Cf. mon tome I, § 495], et il devait louer, en celle qui nous occupe, plutôt l'intention que l'invention. Quant à l'autre épître de François de Tournon, elle s'adresse à l'écuyer Sala, et traite (problème éminemment sacerdotal !) la question suivante : l'art d'amour a-t-il été dé- couvert par une femme ou par un homme ? Par une femme, répond l'auteur, et il conclut de que le beau sexe aurait tort de ne pas se montrer facile... Tels sont les vers de François de Tournon. Considérés en eux-mêmes, ils paraissent quelconques. Mais lorsqu'on songe à la vie du cardinal, au rôle tragique qu'il a joué ces minces poèmes qu'il cro3ait badins et tendres ac- quièrent de la valeur en tant qu'ils éclairent sa ps3-chologie. Ils attestent le calme d'une conscience que nous nous figurions bourrelée, et l'on ne s'accoutume pas sans peine à l'idée que le personnage qui a contresigné le massacre des "\'audois a pu, un jour, prendre la plume pour notifier à l'écuyer Sala

Que la femme doit estre plus encline Envers l'amant, sans user de reffus, Que d'ung nenny le rendre mat confus...

Quel mélange, en cette âme, de férocité, de mièvrerie, et l'étrange prêtre que c'était !

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84. Quelques mots, à présent, sur un homme d'une bien autre envergure, Anne de Montmorency, marcchal de France, Grand-Maître et connétable. Il ne peut être question ici de re- tracer sa carrière : un volume n'y suffirait pas, car cette exis- tence si remplie se confond, durant de longues années, avec l'histoire générale du siècle. en 1492 et ami, dès sa jeunesse, de François I^^^ Anne de Montmorency, à certains égards et à certains moments, avait été plus roi que le roi. Disgracié en 1540, il triompha de nouveau sous Henri II, rentra ensuite, pour un temps, dans l'ombre, et finit par reconquérir et par conserver jusqu'à sa mort beaucoup d'autorité et d'influence. On se figure aujourd'hui malaisément le pouvoir presque sans mesure qu'il a exercé au fort de sa faveur et la variété, l'énor- mité des privilèges dont il a joui. Il y a eu des heures il fai- sait marcher à sa fantaisie toute la machine de l'État : il tenait à la fois sous sa main la « maison » royale, la liste des pensions, l'armée, la politique étrangère et les affaires religieuses. A la cour, il avait sa cour ; il gardait l'entrée de chaque avenue me- nant aux bonnes places, et nul n'y arrivait sans passer par lui. Une légion de solliciteurs et de clients s'attachait à ses pas ; les plus grands seigneurs le craignaient et le ménageaient ; les prin- ces de l'Église lui envoyaient des cadeaux, et l'on a vu des reines acheter sa bienveillance en s'humiliant devant lui. Marguerite de Navarre, qui le savait hostile à sa personne et à ses idées, se résigne pourtant, lorsque la mort de François P^" eut fait de lui une manière de vice-roi, à lui écrire [Génin, I, 386-8] deux lettres très flatteuses, très déférentes. Elle lui demande d'être son « baston de v^ieillesse », et signe « vostre bonne tante, mère et vraye amie ». Ce mensonge devait lui coûter : mais c'était l'unique moyen qu'elle eût de sauver la pension (25.000 livres) que son frère lui avait accordée, et sans laquelle il lui eût été impossible d'entretenir son estât [Ibid., 385].

85. Anne de Montmorency ne nous paraît pas absolument indigne de sa fortune. Ce n'était pas un beau caractère, mais c'était un caractère. Il possédait, au moins, l'un des mérites nécessaires à qui prétend gouverner : l'esprit de suite. Il savait ce qu'il voulait. S'il se trompait (et il se trompait !), il ne tom- bait point d'une erreur dans l'autre, et il a cherché jusqu'à sa dernière heure le triomphe de la politique adoptée par lui dès la jeunesse. Elle ne fut, cette politique, ni clairvoyante ni libé- rale : mais l'ardeur, la ténacité, la violence même dont il fit preuve en la défendant nous montrent qu'elle était sincère, qu'il a commis ses fautes de bonne foi, et qu'il croyait agir pour le mieux. Il avait, à sa façon, le sentiment de l'honneur, je veux

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dire d'un honneur particulier que l'on pourrait appeler cheva- leresque ou féodal. En tant que connétable, il ne se fût jamais conduit comme Charles de Bourbon, et, fort capable d'exploiter le roi, il ne l'aurait pas trahi. Il gardait sa parole religieusement; ses partisans, son Dieu et son prince avaient le droit de compter sur lui. Il manquait de tendresse, non de constance. Ses mœurs étant donnés le milieu, l'époque, nous semblent relativei- ment austères, et il ne fut pas de ceux qui varient pour plaire aux femmes. Je ne lui vois aucune des faiblesses de l'homme de plaisir. Il a travaillé, lutté toute sa vie, et n'a craint ni fatigues ni dangers. Général plus que médiocre, il fut, en revanche, un vrai soldat. Persuadé que les gens de sa caste doivent au pays l'impôt du sang, il allait de bon cœur à la bataille, et ne se ména- geait pas. La dernière page de son histoire est émouvante, et on ne lira pas sans respect la relation de cette journée de Saint- Denis où, patriarche héroïque entouré de ses enfants, le conné- table résista avec fougue aux huguenots qui l'accablaient, frappa non seulement d'estoc et de taille, mais aussi du pommeau de son épée, refusa obstinément de se rendre, et finit par tomber, l'échiné rompue... Deux jours après (12 novembre 1567), il succombait à ses blessures. Un cordelier l'exhortait à franchir le passage en ferme croyant : « Pensez-vous, lui répondit-il, que moi, qui ai bien vécu pendant près de quatre-vingts ans, je ne sache pas mourir un quart d'heure ? »

86. Il se vantait, et sa vie, en somme, reste moins exemplaire que sa mort. Admirable parfois, il ne fut jamais aimable. Il avait une âme rude et hautaine, étroite et froide. Ses « domes- tiques », ses officiers étaient par lui tenus à distance, et, fier de son nom, de ses titres, il traitait arrogamment son armée de serviteurs. La pitié lui semblait une faiblesse. A Pavie, ayant pris d'assaut l'une des bastilles de l'enceinte, il en fit pendre tous les défenseurs (1524). Après la révolte de Bordeaux, il livra d'abord cette ville à ses lansquenets, puis ordonna ou sug- géra lui-même des supplices raffinés, atroces. Il y eut, sans parler (car c'était normal !) de ceux qui périrent par le feu ou sur la roue, des gens démembrés et empalés (octobre-novembre 1548). D'un homme qui réprimait ainsi les tentatives de sou- lèvement, les Réformés, on le devine, n'avaient rien à attendre de bon. En fait, il les a haïs avec cette persévérance qu'il appor- tait à toute chose, et leur a nui autant qu'il a pu : son influence, durant un demi-'^iècle, a été sans cesse tournée contre eux ; il leur a patiemment aliéné l'esprit du peuple et des rois, usant, en outre, de la violence à chaque occasion favorable. Ce fut lui qui, en plein parlement, arrêta de sa propre main les conseillers

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du Faut et Anne du Bourg (lo juin 1559). Plus tard, en 1562, il incendia, suivi de la plèbe parisienne, les prêches de Popin- court et du faubourg Saint- Jacques : exploit indigne de celui à qui était confiée l'épée de la France. Mais, s'il y trouvait son avantage, nulle besogne ne le rebutait. La rancune, l'ambi- tion réglaient sa conduite, et il avait en vue, dans ses démar- ches, le profit, non la moralité. Peu d'hommes se sont montrés plus positifs, et il ne fut pas de ceux que désarment un mouve- ment d'instinctive bonté, une réflexion sentimentale.

87. Une circonstance, dont les contemporains paraissent avoir été émus, révèle à quel point le connétable, dédaignant les déli- catesses du cœur, jugeait déraisonnable de tenir, si elles deve- naient gênantes, les promesses dictées par la passion. Il était, lui, bien incapable d'en faire de telles : mais François, l'aîné de ses fils, ne l'égalait pas en prudence, et, très amoureux de Jeanne de Halluie, demoiselle de Pienne, il s'était, pour vain- cre ses résistances, engagé secrètement à l'épouser. Cette liaison fut, d'abord, sans nuages, et elle aurait peut-être duré long- temps si ne s'était produit à l'improviste un événement fâcheux. Le roi avait donné comme femme à Horatio Farnèse, duc de Castro, sa fille naturelle, Diane ; or, le duc ayant été tué, le 18 juillet 1553, au siège de Hesdin, Henri II chercha un nouveau parti pour la veuve, et jeta les yeux sur François de Montmo- rency. La proposition était flatteuse, et, fier de cette alliance qui plaçait, en quelque sorte, les fleurs de lis dans sa famille, Anne déclara qu'on ne devait pas hésiter. Les droits de made- moiselle de Pienne, le serment qu'elle avait reçu, ne l'arrêtèrent pas une minute, et, par des procédés tantôt violents et tantôt hypocrites, il évinça enfin cette amante qui avait le double tort de ne pas être de sang royal et d'avoir cru à la foi jurée.

88. Mais, condamnant à la fois Henri II et le connétable, l'opinion publique embrassa la cause de la délaissée, et se mon- tra sensible à son malheur. Nous en avons la preuve en deux chansons populaires qui parlent d'elle avec sympathie. La pre- mière exprime les regrets du séducteur qui déplore d'avoir à trahir sa belle ; il maudit « la fureur h de son père, proteste qu'il n'oubliera jamais la femme dont on le sépare, et ne cache point que

Le parti qu'on lui présente

Ne contente Son las cueur aucunement.

La seconde chanson met en scène Jeanne de Halluie : elle cunonce qu'elle va entrer au cloître, et qu'elle y restera jusqu'à la mort. Là, plus d'œillades ni de gambades ! Sans cesse, avec

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les nonnes, je réciterai VAve, Maria. Mais cela ne m'empêchera point de me rappeler, ô cher amant, notre passé. Mon âme te sera fidèle, sois-en certain ; et puisses-tu, toi aussi, penser à moi :

Montmorency, te souvienne De ta Pienne . Qui ne dort ne nuit ne jour !...

Visiblement, les auteurs (ou l'auteur) de ces couplets ont voulu y introduire tous les éléments propres, dans les livres, aux dra- mes d'amour : les parents tyranniques, Roméo réduit au déses- poir, et la jeune personne qui prend le voile. Mais, en réalité, l'aventure qui nous occupe se termina d'une manière moins romanesque. L'héroïne devint, au lieu de languir au couvent, la femme de Florimond Robert et. Quant au héros, loin d'avoir les sentiments que lui prête la chanson, il se fit le complice des manœuvres paternelles, et se résigna de bonne grâce à une rupture si profitable.

89. Anne de Montmorenc}' croyait, je pense, avoir accompli, en cette conjoncture, son devoir de chef de famille, et il nous faut, en effet, reconnaître que, si le rôle d'un père ne consiste qu'à assurer le bonheur matériel de ses enfants, le connétable fut le meilleur des pères,... le meilleur aussi des oncles. Aux dépens du roi et de l'Église, il avait généreusement prodi- gué emplois, dignités, pensions d'abord à ses cinq fils, ensuite aux fils de sa sœur, ces trois Châtillons qui allaient bientôt, en se tournant du côté de la Réforme et en se sacrifiant à leur foi, acquérir plus de gloire que les faveurs de la cour n'auraient su leur en donner. Mais comme ils n'avaient pas, à l'avènement de Henri II, trouvé encoie leur chemin de Damas, et que, de nou- veau tout-puissant, leur oncle traitait alors l'État en pays con- quis, ils voulurent une part du butin. Ayant tant d'appétits à satisfaire, Anne disputa aux autres rapaces, à Claude de Guise et à ses six enfants, à Diane de Poitiers et à « ses fils et gendres » chaque « bon morceau ». A eux trois, le duc Claude, la favorite et Anne engloutissaient le trésor public. Ils dévoraient le prince « comme ung lion sa proye », et rien de ce qui était à prendre ne leur échappait, « non plus qu'aux arondelles les mousches ». De naissaient des plaintes, des procès. Mais Montmorency peuplait les parlements « de presidens et conseillers faits de sa main », en sorte qu'il avait « toutes robbes a sa dévotion ».

90 Et ce n'étaient pas les seuls moyens qu'il eût de s'agran- dir, de s'enrichir. A la guerre, il mettait à rançon les prison- niers, taxait les villes il entrait, ne leur évitait qu'à prix d'or le pillage, et enlevait, pourtant, ce dont il avait envie.

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Même pendant la paix, il ne rendait pas, il vendait ses services, et son influence était un capital qu'il faisait valoir. Obtenait-on, par son entremise, quelque office ou bénéfice ? Il touchait une grosse commission, et s'il se chargeait de contraindre les juges à déclarer bonnes les mauvaises causes, il fallait qu'on lui payât ses démarches, car il ss fût refusé à une iniquité gratuite. Très dur quand l'indulgence ne devait rien lui rapporter, il suffisait de la promesse d'un héritage pour changer sa rigueur en com- plaisance. On le vit bien lors de son traité avec le gouverneur de Bretagne, Jean de Laval, sire de Chateaubriand, qui s'était approprié les sommes votées par les États, et redoutait une enquête. Cette enquête, le connétable feignit de l'entreprendre, et il effraya tellement le coupable qu'il l'amena enfin à lui assu- rer par testament le plus clair de sa fortune. Jean de Laval y gagna que son heureux légataire le proclama aussitôt le modèle des gouverneurs et envoya dire au roi qu' « il n'y avoit province sous sa couronne mieux conduite, régie ny policée que celle de Bretagne ». C'était une donation princière que Montmorency recevait : mais, à l'occasion, il acceptait de moindres cadeaux, des statues, par exemple, ou des fragments d'anciens monu- ments. En 1560, Lancelot de Carie lui écrit : « Je n'oubliray, estant à Rome, de pratiquer les marbres pour vous. » L'évêque de Pavie lui offre les bustes de Septime-Sévère, de Caracalla ; le cardinal Sermonetta lui fait parvenir un beau Marc-Aurèle, et le comte de Tende s'empare, à son intention, de deux colonnes antiques qui ornaient une église marseillaise [de Lasteyrie, 2^ article, 101-2]. En somme, le connétable procédait un peu comme Verres, et aurait pu fournir la matière d'un De Signis.

91. Toutes ces œuvres d'art qu'il se procurait à si bon compte, il les destinait soit à ses quatre hôtels de Paris, soit à ses châ- teaux. Celui de Chantilly, remanié et décoré pai ses soins, devint une résidence dont un roi aurait pu S3 contenter. Mais Anne voulut mieux ; il rêva une demeure qui fût à la fois un monu- ment sans pair et un musée, et choisit, pour y bâtir cet édifice, la colline s'élevait le village d'Écouen. Les travaux commen- cèrent vers 1541. Jean Ballant (1512 ? 10 octobre 1578) les dirigeait. Jeune alors et peu connu, il fit son coup de maître. Très élégante et très noble, quoique simple, est l'ordonnance de la construction, et il y a lieu d'approuver, comme heureuse- ment conçues, la chapelle, les quatre façades et les deux gale- ries de la cour d'honneur. L'ensemble produit une impression de grâce logique et mesurée. Au reste, il eût fallu voir cette maison au moment s'y trouvaient encore les vases, les vi- traux, les peintures, les statues qui la paraient, et il était

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possible d'admirer, dans les galeries, les sublimes Captifs de Michel-Ange et les quarante et quelques veriières qui retra- çaient, en délicats dessins, l'histoire entière de Psyché. A qui attribuer cet ou\Tage ? A Jean Cousin, affirment les uns ; à Bernard Pahssy, prétendent les autres... Pourquoi non ? Il est certain que Bernard a été plus tard aux gages de Mont- morency ; qu'il a composé pour lui une « grotte rustique » ; qu'il nous dit lui-même avoir établi son atelier de Saintes avec l'argent du connétable, et que celui-ci, qui haïssait pourtant les huguenots, l'a protégé à chaque occasion, et lui a même sauvé la vie en 1562. Il ne paraît pas, en conséquence, déraisonnable de conjecturer que l'inventeur des «rustiques figulines » a contribué, au début de sa carrière, à l'embellisse- ment d'Écouen.

92. ]\Iais si sa collaboi ation demeure, malgré tout, douteuse, celle de Jean Goujon ne l'est point, et nous avons le droit de regarder comme dus à son ciseau plusieurs groupes ou statues qui ornaient la chapelle du château : les vertus théologales, les quatre évangélistes, puis un émouvant retable de marbre, figu- rant le sacrifice d'Abraham. A décorer cette chapelle, quelques peintres, aussi, avaient travaillé, et l'on y remarquait un Christ au tombeau de maître Roux (le Rosso) et une copie, exécutée par Marco d'Oggione, de la Cène de Léonard de Vinci. On n'en finirait point si l'on voulait citer tous les artistes qui ont, pour Écouen ou pour ses autres logis, reçu les commandes du con- nétable. Étonnant contraste : cet homme fort peu érudit, sans cesse en mouvement, accablé de mille affaires, qui se plaisait à la cour ou à l'armée, et n'a vécu chez lui que ses années de disgrâce, eut néanmoins une passion qui suppose de la culture, du calme, des loisirs, et fut un ardent collectionneur. Mais il ne se bornait pas à rassembler, en aussi grand nombre que pos- sible, tels ou tels objets de même espèce ; toute belle chose le fascinait, et il s'appliquait à acquérir, à obtenir, ou à prendre ce que l'industrie humaine peut, en chaque genre, produire de rare et d'excellent. Marbres, tableaux, verres peints, manuscrits, li\Tes aux précieuses reliures, émaux, joyaux, armures ciselées et niellées, tapis d'Orient, mosaïques, gravures, que sais-je ?... le charmaient également. Cet ignorant était donc un « connais- seur » universel, et il recueillait les plus dissemblables œuvres d'art, sans rien préférer, sinon, peut-être, les faïences et les émaux. L'émailleur Léonard Limousin a fait pour lui deux mer- veilles : le portrait d'Anne (1556) qui est aujourd'hui au Lou- vre; un vaste et magnifique plat destiné à être offert à Diane de Poitiers. C'est une adaptation du Banquet des dieux de Raphaël

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On y voit la favorite avec les attributs de Vénus, Henri II changé en Jupiter et, sous les traits de Mars, Montmorency en personne. 93. On conçoit qu'il a être apprécié, recherché par les artistes. Mais il ne semble pas que les écrivains se soient sentis attirés vers lui. Les poètes, pourtant, l'ont chanté. Marot compte parmi ceux qui tentèrent de l'amadouer. Le 6 août 1529, il lui envoie, de Saint-Quentin, le rondeau De la paix traictée à Camhray [J. II, 160] qu'il venait de lire au roi, et dont il veut, dit-il, « donner le plaisir » au Grand-Maître. En 1532, il rime à son intention l'épître qui commence par En attendant le moyen et pouvoir... [G. III, 202], et il lui adresse enfin, au mois de mars 1538, le si curieux manuscrit intitulé Recueil des dernières œuvres... non imprimées, qui se trouve maintenant à Chantilly. Le pauvre Clément perdait son temps, sa peine, son encre : ni présents, ni compliments, ni dédicaces ne pouvaient rendre un homme aussi remuant que lui sympathique au connétable. Je pense qu'il estimait davantage le bon courtisan Claude Chap- puys ou le dévot Jean Salmon, dit Maigret (Macrinus), qui lui offrirent des vers l'un et l'autre. Ils n'étaient pas révolution- naires, ces deux-là ! Salmon Macrin, en particulier, ne touchait guère aux sujets brûlants, et s'il a osé, en pleurant la mort de Lefèvre d'Étaples, traiter de Béotiens ces messieurs de la Sor- bonne, jamais, en revanche, il n'a cessé de célébrer la Vierge Marie, sa petite ville de Loudun, la femme qu'il aimait, non une maîtresse, mais cette chère Gélonis [Gillonne de Boursault] qu'il avait, en 1528, bel et bien épousée.

94. Pour en revenir au connétable, il tiendrait, en somme, peu de place dans la littérature de son temps, si quelqu'un qui le touchait d'assez près n'avait exalté sa gloire en un vaste poème, Le Triomphe et les Gestes de Mgr Anne de Montmorency. Ce panégyrique, s'exprime à grands coups d'hyperboles une admiration sans frein, est l'œuvre de Jean de Luxembourg, fils de Charles, comte de Brienne, et de Charlotte d'Estoute- ville. Le mariage de son frère Antoine avec Marguerite de Savoie- Tende, belle-sœur d'Anne, l'avait rapproché de ce dernier dont il aimait à se dire 1' « humble et obeyssant allyé )>. On ne sau- rait expliquer à quel titre il avait car il l'affirme expressé- ment [p. 37] assisté, lui qui était d'Église, à la bataille de Pavie. Pourvu, en 1525, de l'abbaye d'Ivry (diocèse d'É\Teux), il obtint, en outre, avant 1532, celle de Larrivour (diocèse de Troyes). Il devint, vers 1540, évêque de Pamiers, et mourut à Avignon en 1547.

95. Ce fut un prélat fort éclairé, et nous avons de lui, outre le poème qui nous occupe, au moins quatre ouvrages : Avant

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1538, une traduction des Verrines de Cicéron. 2^ Dédiée à la reine de Navarre, une épître d'environ sept cents vers. Elle constitue un « débat » véritable, et résume une causerie de salon. Rassemblés au château de Nancy, plusieurs seigneurs, princesses et demoiselles s'étaient, après la danse, mis à discuter les points suivants : donc la beauté réside-t-elle ? Est-ce dans l'âms ? Est-ce dans le corps ? Est-ce dans le corps et l'âme à la fois ? Et, si cette dernière hypothèse est recevable, quelle est, de la beauté physique ou de la beauté morale, la plus propre à en- flammer l'amour ? Bien divisées étaient les opinions, et l'on ne s'entendait guère. Heureusement Jean de Luxembourg trouvait là. Il prit la parole, et traita (c'est lui-même qui noas le dit) avec tant d'abondance et de verve les questions en litige que les auditeurs furent pleins de regrets lorsque s'éteignirent ensemble son éloquence et les chandelles. Dès le lendemain, il rédigea, pour l'offrir à la reine Marguerite, « ce grant discours ■p3X .luy faict de Beaulté ». A distance, on s'explique mal les transports que l'auteur prête aux hôtes du château de Nancy ; il a beau prétendre que ses idées étaient nouvelles, elles nous semblent, au contraire, banales, et sa conclusion, qui consiste à déclarer qu'il faut rechercher également « ce qui est bon et qui est bel aussi, » ne paraît pas de la première fraî- cheur. La pièce, en définitive, ne prouve qu'une chose, c'est que l'écrivain suivait la mode, et se sentait capable, toit comme un autre, d'exprimer en vers les lieux communs du platonisme.

96. 30 II a donné, entre 1538 et 1545, une traduction du Phédon, qui s'ouvre par une dédicace en prose le roi et le connétable reçoivent d'énormes louanges. 40 Vient ensuite un mémoire relatif à la répudiation d'Anne de Clèves par Henri VIII. Ce hardi et assez véhément pamphlet, qui ne fut édité que quatre ans plus tard, commença, dès 1541, à circuler ma- nuscrit. L'un des exemplaires qui couraient ainsi fut envoyé, le 26 janvier 1542, à Londres, et provoqua un petit incident diplomatique. L'ambassadeur d'Angleterre, William Paget, alla se plaindre à François I^r de l'injure qu'on faisait à son maître, et accusa nettement M. d'Ivry (le nom de l'abbaye passait pat - fois à l'abbé) d'avoir composé et répandu ce very foolish hook. Mais l'émotion finit par se calmer, et alors le plaidoyer en faveur d'Anne de Clèves fut publié ouvertement par Nicole Paris, de Troyes. C'était l'un des protégés de Jean de Luxembourg qui l'avait autorisé à se dire son imprimeur ordinaire et à dater de Larrivour ce qui sortait de ses presses. Homme de goût plus encore que 'marchand, Nicole Paris se montra digne de >on

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Mécène : on lui doit quelques belles impressions, notamment celle de V Institution du Prince. Ce livre honore le typographe, mais non l'éditeur, qui n'est autre que Jean de Luxembourg. Tantôt amplifiant le texte de Guillaume Budé et tantôt le muti- lant, il a aussi estropié les noms propres et donné mille preuves, en somme, de désinvolture ou de négligence.

97. Son Triomphe d'Anne de Montmorency ne saurait lui valoir les mêmes reproches, car il l'a préparé avec conscience, et a puisé aux meilleures sources. S'il interprète les faits à sa manière, il les relate très exactement, en sorte que les historiens pourraient tirer de lui quelque chose, à la condition de consul- ter ses récits et de se défier des commentaires. Il prend son héros au moment il fut présenté au roi Louis XII, et, depuis cette date jusqu'à l'année 1538, il ne le quitte plus d'un pas, et l'accompagne en sa vie si agitée sans se croire le droit d'omet- tre aucun incident. Les lecteurs s'essoufflent à suivre les che- vauchées de ce guerrier qu'on trouve toujours par monts et par vaux, qui défend ou assiège tant de villes, et paraît au premier rang chaque fois que se livre une bataille. Sa conduite, certes, est glorieuse : mais comme ses exploits se ressemblent fort, les vers qui les racontent manquent de variété, et provoquent un sentiment de fatigue. Le poète lui-même s'en aperçoit et tra- vaille de son mieux à rendre son épopée moins monotone : il introduit çà et des « narrations » à l'antique ; il développe certains épisodes qu'il juge émouvants ou agréables ; il inter- rompt la marche des événements pour chanter, en longs dithy- rambes, les louanges d'Anne et de François pi" ; quittant le simple style histoiique, il feint des élans d'enthousiasme, et multiplie les exclamations ; il formule de temps en temps des sentences morales ou politiques; il s'exprime, vaille que vaille, en images, et compare Montmorency au gerfaut, à l'aigle, au lion, bref, à tous les animaux intrépides ; il se répand en invec- tives contre les ennemis de la France, et insiste volontiers, dès qu'il en a l'occasion, sur les faits qui n'ont rien de militaire. Les cérémonies, les réjouissances l'arrêtent et le retiennent lors- qu'elles ont lieu en l'honneur d'Anne, ce qui arrive assez fré- quemment : Anne [p. 13] brille dans les tournois, et s'y révèle « des plus adroictz » ; il est (23 mars 1526) nommé Giand-Maî- tre [p. 38] ; il reçoit l'ordie de la Jarretière [p. 41] ; au milieu de l'allégresse universelle et en grande pompe, il se marie (1527) avec Madeleine de Savoie :

0 luy heureux, o elle bien heureuse ! O luy sans per, o elle sans seconde ! O luy d'honneurs, elle d'enfans féconde ! [P. 42.]

Clém3:il Alirot et son école 5

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98. Et, enfin, cet homme incomparable, ce nouvel Alexandre et cet autre Fabius, ce sage plus « discret » que Caton et qui surpasse « tous les Platons et tous Papiniens « est créé conné- table à Moulins, le dimanche lo février 1538. Alors Jean de Luxembourg, qui contemple d'en bas ce faîte de la grandeur, se sent l'âme ravie, extasiée ; puis son admiration prend une forme frénétique, et il applaudit avec délire. Ah, c'est à ce coup, s'ccrie-t-il, qu'il me faudrait du génie ! Si j'avais je ne dis pas celui du roi (car ce serait trop), mais « quelque scintile » de son esprit divin, je pourrais chanter en vers un tel événement [p. 48] : mais, n'aj-ant qu'un st3^1e rustique, je ferais mieux de me taire... Qu'on se rassure ! Il ne se taira point. Il ouvre même toute large l'écluse de sa rhétorique, entasse les allégories et les tropes, brandit son encensoir de vingt manières, et n'économise, en ce jour solennel, ni interjections ni métaphores. D'abord, i] apostrophe [p. 50] la « saincte espée » du connétable, et multipliant les phrases qui commencent par ô ! récite dévo- tement les litanies de cette arme, qu'il salue comme étant le repos des bons, l'effroi des méchants, le gage de la paix, le sou- tien du petit peuple, le « remède es bellicques dangiers ». En- suite, il évoque [pp. 5S-9] les fêtes antiques, mais c'est pour montrer qu'elles n'étaient rien en comparaison de celle dont il parle. Les couronnes d'or ou de laurier que décernaient les Grecs et les Romains ne lui semblent que « fumée et vent » lorsqu'il songe à la dignité que son héros vient d'obtenir. Le triomphe de César dura « cinq fois cinq jom-s » : la belle affaire ! Celui d'Anne ne se terminera qu'avec sa vie. Et qu'on ne nous dise pas que Pompée, montant au Capitole, traînait après lui des éléphants, ces léopards et des tigres ! « Chercher gloire en telles bestes, qu'est-ce », je vous le demande, « sinon brutalité » ? Montmo- renc}^ lors de la cérémonie de Moulins, n'était pas entouré de fauves : le plus grand roi du monde le conduisait.

99. Arrivé là, notre poète se calme un instant. Vous le croyez peut-être épuisé ? Non, il se recueille, il reprend haleine, et bien- tôt son éloquence rebondit. Cette foi?, il laisse tranquilles les anciens ; il s'inspire du moyen âge, des rhétoriqueuis, et invente [pp. 60-2] un Olympe allégorique digne du Roman de la Rose. Le connétable trône au centre de cette assemblée de dieux : devant lui marchent en bel ordre Prouesse, Prudent-Avis, Dis- ciphne, Zèle-du-commun-bien, Cœur-haut, Diligence et plu- sieurs autres ; il est debout sur un grand pavois que portent, outre <( ce seigneur qu'on appelle ]\Ierite «, Labeur, Soin, Souci, Peine, Mille-males-nuits ; derrière lui se pressent Paix, Prospé- rité, Gracieux-Séjour et consorts ; Renommée arrive la der-

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nière, et suit ce beau cortège en soufflant dans sa trompette... Bien qu'il nous ait dépeint de son mieux ce symbolique panthéon, Jean de Luxembourg avoue modestement que ce n'est qu'une ébauche, et que, pour amener le tableau à son point de perfec- tion et le rendre capable d'exprimer toutes les vertus de Mont- morency, il faudra que, tant qu'ils sont, les meilleurs auteurs du temps collaborent à cet ouvrage, et donnent chacun leur coup de pinceau. Qu'ils ne s'amusent plus, en conséquence, à chanter, à imiter les choses de jadis; qu'ils cessent de secouer la poussière qui recouvre les « rouillées antiquailles » ! Ceux qui sont morts sont morts. Anne, lui, est bien vivant, et c'est lui qu'il convient de glorifier « en grec, hebrieu, en latin et fran- çoys » [p. 58]. Donc, ô « gens de bonnes lettres », poètes et ora- teurs, nobles et divins esprits, taillez-moi vite vos plumes, et célébrez le triomphe inestimable de l'homme sans rival que je n'ai pas su, moi, assez louer ! L'appel, on le voit, est véhément : mais les écrivains semblent l'avoir entendu avec froideur. Un seul, le sec et ennuyeux René Macé, crut devoir répondre à l'invitation et offrir à Mgr Anne un panégyrique de sa « con- nestablerie \ Il se proposait de traiter le sujet en plusieurs livres. On ne possède que le premier. Les autres ou ne furent pas rédi- gés, ou sont perdus. Ce n'est pas une perte qui nou.*? laisse inconsolables.

100. Montmorency et François de Tournon, bien que l'un soit plutôt un soldat et l'autre plutôt un prêtre, offrent quelques traits de ressemblance, et donnent une idée exacte de ce que fut trop souvent le grand seigneur de la Renaissance. Tous deux hommes d'État, tous deux opulents, puissants et, d'ailleurs, bien résolus à étouffer les idées libérales, ils conciliaient des choses qu'on voudrait incompatibles : le culte des arts et la cruauté. Très raffinés à certains points de vue, mais farouches parfois et déchaînés, tantôt ils nous apparaissent comme les représen- tants d'un âge poli, et tantôt on retrouve en eux l'instinct du barbare et du primitif. Méprisant la conscience des humbles, ils faisaient peu de cas de la vie humaine, et lorsqu'il s'agissait d'établir l'ordre, c'est-à-dire le silence, l'aveugle docilité, rien ne leur coûtait moins que le sang. Cela pèse aujourd'hui sur leur mémoire, et notre sympathie ne va pas à ces mauvais riches qui furent sensibles à la beauté, non à la pitié. Leur dilettan- tisme rend leur violence encore plus choquante, et on les eût préférés ennemis des Muses, mais amis des hommes, parce qu'il vaut mieux avoir de la bonté que du goût. Heureusement il y eut, au temps de François I^r^ des gens qui furent des I\Iécènes sans exercer aucune tyrannie. S'ils tenaient à leurs opinions,

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ils ne les imposaient pas ; ils ont pu avoir des travers ou des vices : jamais, du moins, ils n'opprimèrent les faibles, et le talent, qu'il fût orthodoxe ou non, rencontrait chez eux le même accueil. A ceux-là seuls le titre de protecteur des beaux-arts s'applique d'exacte façon, et voici maintenant quelques per- sonnages qui l'ont mérité au plus haut point.

101, Le cardinal Jean de LorraIne (14 août 1498-mai 1550) doit être cité le premier. Fils de René, duc de Lorraine et de Bar, il n'avait pas trois ans que son père travaillait déjà à faire de lui un prince de l'Église. Il le fut, et vingt fois plutôt qu'une, car il posséda tant d'abbayes et tant de sièges épiscopaux qu'il aurait pu, disait-on non sans un peu d'amertume, tenir un concile à lui tout seul. Ceux qui le voyaient passer contemplaient d'un coup en sa personne l'évêque de Metz (1505), de Toul (1517), de Die et de Valence (1521), de Thérouanne (1522), de Verdun (1523). d'Albi (1535), d'Agen (1541), de Nantes (1542), l'archevêque de Narbonne (1524), de Reims (1537), de Lyon (même date), un cardinal diacre (1518), l'abbé de Fécamp (1523), de Cluny (1529), de Saint- Jean de Laon (1533), de Saint- Germer (1536), de Saint-Médard de Soissons (jusqu'en 1540), de Ma.rmoutier (1539), de Saint-Ouen de Rouen, le prieur de Varangéville et le titulaire de quantité d'autres bénéfices moins gras et moins notables que ceux-là. Tous ces titres, à vrai dire, il ne les a jamais portés ensemble : îl cédait l'un pour avoir l'autre, vendait, troquait, laissait, reprenait et, bref, re- gardait les charges d'âmes comme des valeurs négociables, une marchandise destinée à circuler. Les intérêts spirituels de ses ouailles (un peuple entier !) ne l'inquiétaient en rien, et son unique souci était de toucher des revenus, qui comblaient à peine, bien qu'énorme<î, le gouffre de ses dépenses. D'ailleurs, il eût essayé vainement de jouer ses multiples rôles sacerdo- taux : à l'impossible nul n'est tenu, et l'on conçoit que, pour s'astreindre à la résidence, il lui aurait fallu le don d'ubiquité.

102. Hors d'état de se trouver en même temps partout l'appelait son devoir, il trancha la difficulté en s'établissant au centre des plaisirs, autrement dit à la cour. Là, sans prévoir qu'à la fin il tomberait en disgrâce, il connut, ainsi que son frère Claude, une longue et éclatante faveur. Conseiller intime (1530) et commensal du roi, il le suivait en ses voyages, marchait à côté de lui dans les cérémonies, et ne le quittait guère que pour se rendre soit au conclave, soit en mission auprès de l'empereur (1536' ou à des conférences diplomatiques... Et n'allez pas vous le figurer sous les traits d'un de ces prélats austères qui ne per- dent rien de leur gravité en se mêlant à la vie laïque. C'était

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un joyeux seigneur, vaniteux mais très cordial, et qui ne savait rien refuser ni aux autres ni à lui. Accueillant et prodigue, il aimait à éblouir par son faste, et aurait été digne qu'on l'appe- lât Jean le Magnifique. Il avait, affirme de Thou,pluà François 1^^ pour deux raisons fort peu honorables, voluptatum ministerio et stolida liheralitate. Brantôme nous le représente portant, chaque fois qu'il se promenait, une « gibecière » garnie d'écus qu'il distribuait aux pauvres sans compter, « sans rien trier », A Rome, un aveugle, qui avait reçu de lui « une grande poi- gnée d'or », s'écria : Si tu n'es pas le Christ, tu es le cardinal de Lorraine ! Et bon vivant avec cela ; beau joueur aussi. Il battit, aux dés et à la paume, le roi d'Angleterre, qui le trouva gentil compagnon. Les femmes partageaient cet avis. Dès qu'ar- rivait à la cour « quelque belle fille ou dame nouvelle », il l'ac- costait, V arraisonnait aussitôt, disant qu'il la voulait dresser de sa main. « Quel dresseur ! » ajoute Brantôme. M. le Révéren- dissime aurait eu plus de peine à dompter un " poulain sauva- ge » qu'à apprivoiser ces novices. Aucune ne lui résistait, et il n'avait besoin, pour les mettre à mal, que de leur offrir des pièces de soie, des cottes et des robes lamées d'ai'gent.

103. A cela près, conclut Brantôme, Jean de Lorraine fut si plein de vertus que nul ne lui reprochera « cette petite imper- fection ». De fait, les contemporains ont juger naturelle sa conduite, et il n'a guère reçu que des éloges. Comment les écri- vains, les artistes auraient-ils pu lui être sévères ? Ils voyaient en lui une providence, car il les aimait, les comprenait, les pro- tégeait. Eux, par gratitude, le célébraient tous, et nombreux sont les textes il se trouve cité, adulé.

104. Il fut l'ami ou le Mécène de plusieurs érudits de son épo- que, et nous sommes, grâce aux patientes recherches de M. Collignon, renseignés sur les rapports qu'il eut avec Cornélius Agrippa (il fut, en 1525, le parrain d'un de ses fils), Jacques Sadolet, Lazare de Baïf, Guillaume Postel, Barthélémy Le Mas- son, qui lui dut sa place de lecteur royal, Symphorien Cham- pier, Pierre Duchâtel, grand aumônier de France, et le docte Antoine Macault, qui lui dédia sa version du Pro Marcello de Cicéron. Les Italiens, eux aussi, reçurent leur part de ses bienfaits. Les Mémoires de Cellini nous fournissent une preuve de sa munificence ; Luigi Alamanni, dans sa première Sclva, lui consacre des vers flatteurs, et Agostino Giustiniani lui offre, « le jour des calendes de mars 1520 », son édition du Timée traduit en latin par Chalcidius. Ajoutez que le cardinal s'in- téressait beaucoup aux travaux des hellénistes, et ne leur refu- sait pas son patronage. Mais il faut nous borner à ce qui est

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pour nous l'essentiel, et en venir maintenant aux relations de Jean de Lorraine avec les poètes tant néo-latins que français.

105. Parmi les néo-latins, je citerai comme aj^ant fait partie de sa clientèle Salmon Macrin, qui lui dédie, et trois fois plutôt qu'une, ses Hymnes choisis ; Jean Visagier, qui, le lo des calendes du mois d'août 1536, lui voue son volume à! Épigyammes, puis lui adresse coup sur coup deux petites pièces il l'appelle « opifer vatum », et dit : tu es si cher au roi qu'il veut tout ce que tu veux ; 30 Etienne Dolet, qui lui témoi- gne, d'abord, sa gratitude en quelques vers bien tournés, le mentionne ensuite honorablement dans la préface des Gestes de François de Valois, et, rimant enfin pour lui une épître de son Second Enfer, lui raconte en peu de paroles ses tribulations, et le prie de travailler à son salut ; Nicolas Bourbon, au- quel il rendit un double service, s'il consentit (et nous avons tout lieu de le croire) à ce que lui demandait ce poète : obtenir de ses juges qu'on le tirât de prison, puis le présenter à la cour ;

50 Laurent Pillart (Pilladius) . . . Celui-là est moins connu. en 1503 non loin de Pont-à-Mousson, chanoine de Saint- Dié et curé de Corcieux, il publia (1548) une sorte d'épopée en six chants, la Rusticiade, est célébrée, comme s'il s'agissait d'une autre guerre de Troie, la sanglante et facile destruction des Rustauds, en 1525, par le duc Antoine et son frère Claude. Ce sont les deux héros de rou\Tage : mais le cardinal n'est pas oublié, et son panégyrique s'étale au second chant... Laurent Pillart mourut en 1562, à Saint-Dié.

106. Jean de Lorraine ne fut pas chanté qu'en latin, et il a reçu aussi beaucoup d'hommages en langue vulgaire. Sans pré- tendre énumérer tous les auteurs qui, par intérêt ou par recon- naissance, composèrent pour lui des vers français, on doit, au moins, rappeler quelques noms. Louis des Masures, qui avait été, à ses débuts, encouragé de plus d'une façon par ce prélat éclairé, lui dédia sa traduction des livres I et II de l'Enéide. Ce fut également à lui que Charles Fontaine, escomptant, j'ima- gine, une récompense, offrit sa Contr' aniye de court. A lui encore Bonaventirre des Périers adressa, en 1539, une louange brève, mais sincère. Pour lui, enfin, Clément Marot a rimé deux poé- sies : il le prie, dans la première [G. III, loi], de l'aider à obte- nir la charge de valet de chambre que la mort de son père lais- sait vacante, et ce lui est une belle occasion de saluer, en la personne du puissant Mécène, non seulement un amateur des sciences tant humaines que divines, mais aussi [p. 104] un « no- ble fleuron royal », car les princes lorrains affirmaient avoir des droits sur le royaume de Jérusalem, et l'on était certain de leur

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plaire si l'on feignait de croire leur prétention bien fondée. Quant à la seconde pièce [J. II, 90], c'est une alerte et gentille ballade, intitulée Chant pastoral. Il y est question d'un joueur de flûte, Michel Huet, Parisien, qui appartenait à la maison du cardinal, et s'était, semble-t il, absenté sans prévenir, en sorte que son maître s'inquiétait fort. Ne te tourmente point, lui dit le poète. Ton serviteur est allé à un concours que Pan et (( s'amye », la nymphe Syrinx, ont ouvert sur les monts d'Ar- cadie, et tu le reverras avant peu, vainqueur de ces dieux musi- ciens et rapportant le prix du mieux sonnant, la riche flûte d'or à neuf pertuis. Outre ces deux pièces qui ont, l'une et l'autre, beaucoup d'agrément, on pourrait encore citer quelques vers [G. III, 190] Marot a finement introduit Claude de Guiss et son frère Jean. Ils se lisent, ces vers, dans l'épître qui met en scène le valet de Gascogne, et furent, par suite, rimes en 1532... C'est le dernier texte à alléguer. L'écrivain, désormais, ne fera plus figurer, en ses œuvres, le nom de son ancien pro- tecteur, et renoncera à conserver ensemble la sympathie des Réformés et l'appui de ce prélat romain.

107. La suite naturelle d'une monographie de Jean de Lor- raine serait une étude relative à son collègue et ami, Jean Du Bellay. Ces deux peisonnages nous apparaissent, en effet, sem- blables à bien des égards, et leurs goûts ainsi que leur carrière présentent une analogie manifeste. Jean Du Bellay, frère de ce Guillaume de Langey qui mena, les yeux uniquement fixés sur Icroi et la patrie, une belle vie de diplomate et de soldat, entra, lui, dans les ordres, et parvint, suivant en cela l'exemple de Jean de Lorraine, à détenir un très grand nombre de digni- tés et de bénéfices. Évêque de Bayonne (1526), de Paris (1532), de Limoges (1541), du Mans (1546), promu cardinal le 21 mai 1535, il reçut, en outre, l'abbaye de Saint-Maur (1532) et l'ar- chevêché de Bordeaux (1544). Il y aurait eu de quoi enrichir une demi-douzaine d'ambitieux. Mais lui, avec tant d'or affluant de tant de sources, gérait ses finances si négligemment et me- nait un train à ce point onéreux, qu'il lui fallait sans cesse re- courir aux emprunts. Ce luxe et ce désordre sont des raisons nouvelles de le comparer au frère de Claude de Guise, dont il se rapproche encore en ceci qu'il ne résida guère il avait charge d'âmes, et qu'il a joué le rôle plutôt d'un agent de la couronne que d'un prêtre.

108. Moins intermittent et mieux tenu que celui du cardinal de Lorraine, ce rôle, à certaines heures, fut très important, ca.- Jean Du Bellay, quoiqu'il n'ait pas été à l'abri des intrigues de cour, et qu'il ait connu, lui aussi, le flux et le reflux de la fa-,

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veur, est demeuré fidèle à ses maîtres, et les a, avec autant de zèle que d'intelligence, fort utilement servis. Ce fut surtout en Angleterre qu'il se montra ambassadeur avise. Bien vu du roi Henri VIII, il travailla à le détacher de Charles-Quint, à tour- ner ses sympathies vers la France. Que fallait-il pour cela ? Aider ce prince, qui voulait répudier Catherine d'Aragon, tante de l'empereur, à obtenir l'assentiment ou, si l'on préfère, la complicité de l'Église. Cette affane, qui allait amener tout un peuple à la Réforme, agitait jusqu'au fond le monde chrctien, passionnait, divisait les politiques. Henri avait consulté, mé- prisant l'opinion du saint-siège, les principales universités. Que répondraient-elles ? Que répondrait la Sorbonne, ce foyei, ce tem^ple de la théologie traditionnelle ? On attendait son avis avec angoisse. Les docteurs de l'insigne Faculté étaient loin d'être d'accord : l'argent, les manœuvres des partis en cause les avaient disposés diversement, en sorte que les uns, pour complaire au roi anglais, ne blâmaient point le divorce, tandis que les autres le condamnaient afin d'être agréables à Charles- Quint et au pape. L'intraitable et bruyant Noël Béda conduisait à la bataille ces soldats français de Clément VIL Aussi la pre- m.ière séance fut-elle orageuse. Il n'y eut pas discussion, mais émeute. Jean Du Bellay, rappelé de Londres, résista à tous les assauts de Béda, lui tint tête avec acharnement, fit, dit-on, des prodiges d'éloquence, et réussit ultérieurement à arracher la sentence qu'il souhaitait (juin-juillet 1530).

109. Au reste, la peine qu'il avait prise n'eut pas les résultats durables qu'il espérait. L'entente anglo-française ne régna qu'un temps, et Montmorency, dès qu'il fut connétable, s'appliqua à brouiller François pr et Henri VIII. Celui-ci finit par se rap- procher de l'empereur ; il envahit (1544) la Picardie, et ce fut encore Jean Du Bellay qu'on lui envoya pour tâcher de le ré- soudre à la paix... La carrière de cet habile négociateur ne se termine pas ici, et, plus tard, il défendit les intérêts de la France à Rome, où, d'ailleurs, il était déjà allé et non pas une fois en ambassade. Des voyages qu'il y a faits entre 1534 et 1547 je dirai bientôt quelque chose. Quant à sa dernière mission en Italie partir d'avril 1553), il n'y a pas lieu de s'en occuper maintenant, et j'en parlerai, le moment venu, à propos du poète Joachim et de ses émouvants Regrets.

110. En somme, c'est surtout parce qu'ils furent l'un et l'au- tre des Mécènes qu'il y a lieu d'étudier ensemble Jean de Lor- raine et son ami Du Bellay. Ce dernier aimait, recherchait les savants, les gens de lettres, les artistes. Ce fut lui qui commença la fortune de Philibert de l'Orme : il l'accueillit lorsqu'il se

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décida à quitter Lyon, le chargea de construire son château de Saint-Maur, et, lui fournissant ainsi l'occasion de révéler sa maîtrise, le fit connaître à la cour. Cet édifice, au moins en ce qui concerne le gros œuvre, était achevé en 1544, puisque, durant l'été de cette année-là, le roi vint le visiter, et y resta même tout un mois. Demeure, en effet, royale ! Les contemporains ont pris plaisir à la célébrer : mais l'admirable ordonnance et la grâce du bâtiment semblent, pourtant, les avoir moins séduits que son cadre. De vastes jardins, qu'animait un peuple de sta- tues, entouraient la maison comme un décor. L'architecte avait invité ou contraint la nature à collaborer avec lui ; eUe s'était accommodée à ses intentions, ajoutant les beautés qui lui sont propres à celles que le génie avait créées. Et c'était vraiment un palais selon les goûts, l'esprit de la Renaissance, autre chose qu'un logement, un abri. On y pouvait jouir, sous le ciel libre, du charme des eaux, de la verdure, et se refaire (rêve de ce temps-là !) une âme païenne dans la société du dieu Pan ou par le commerce des nymphes. Sans doute, c'est ce qu'entend signifier Rabelais lorsque, dans la dédicace de son Quart-Livre, il appelle un « paradis de salubrité « le domaine du cardinal, et ajoute qu'on y trouve « aménité, sérénité, commodité, délices, et tous honestes plaisirs de agriculture et vie rusticque ». Phi- libert de l'Orme n'eut pas à regretter d'avoir construit ce châ- teau : ses soins et sa peine lui furent assez libéralement payés pour qu'il devînt lui-même propriétaire à Saint-Maur, il possédait, à la fin de sa vie, des jardins, lieux et maisons. Cela prouve que Jean Du Bellay jugeait que l'artiste l'avait bien servi, et qu'il se plaisait fort en son Éden. Mais il n'y a guère séjourné que durant ses années de défaveur et, notamment, de 1550 à 1553. Il ne s'ennuyait pas, ne regrettait rien : son parc, ses fontaines le consolaient, et puis il avait toujours, comme hôtes, quelques-uns des érudits ou des écrivains qu'il protégeait,

111. On lui connaît beaucoup de clients : Louis des Masures qu'il accueillit errant, fugitif, et qu'il garda chez lui plus d'une année, Michel de l'Hospital, Etienne Dolet, François Vatable, Jacques Toussaint et la plupart des lecteurs royaux. Il avait contribué à l'institution de l'académie trilingue, et les pro- fesseurs, grâce à lui, parvenaient à être payés non pas à date fixe (c'eût été trop beau ), mais de temps en temps. Il fut aussi le patron du poète Jean Visagier.

112. Et le patron, surtout, de Rabelais ! Voilà, à nos yeux, son meilleur titre. Secrétaire et médecin du cardinal, l'auteur du Gargantua paraît s'être rendu indispensable à son maître par sa joyeuse ironie, sa science encyclopédique et ce don qu'il

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avait de s'intéresser également à toutes les idées, à toutes les découvertes nouvelles, et d'en parler avec passion. Trois fois Jean Du Bellay l'emmena ou l'attira en Italie. Lors du premier voyage, en 1534, Rabelais explora les ruines de Rome, pratiqua des fouilles, essaya de retrouver, sous la ville moderne, l'as- siette de l'ancienne ville. Il était, en ce travail, aidé par deux jeunes hommes qui appartenaient, eux aussi, à la maison du prélat français. L'un, qui avait enseigné le droit à Bourges il s'était lié avec Calvin, se nommait Nicolas Leroy ; l'autre, c'était ce Claude Chappuys qui devait, comme poète courtisan, fournir une heureuse et longue carrière... Le deuxième voyage (1535-1536) serait facile à raconter d'une manière assez détail- lée, en se fondant sur les lettres que Rabelais écrivit à Geoffroy d'Estissac, évêque de Maillezais. Par elles nous savons que nos gens Chappuys n'était pas avec eux ; on l'avait laissé en France passèrent à Carmagnola le 18 juillet, puis s'arrêtè- rent à Ferrare oii résidaient alors Clément Marot, Lyon Jamet, le médecin Manardi et l'ambassadeur Jean de Langeac, évêque de Limoges. Le cardinal et ses « domestiques » ne restèrent à Ferrare que cinq jours, et arrivèrent à Rome le 31 juillet ou le I" août...

113. Quant au troisième voyage, il eut lieu au mois de juin 1548. Maître François l'entreprit à la prière de son bienfaiteur qui, malade à Rome, l'y appela. Ce fut pendant ce dernier séjour que, pour célébrer la naissance du duc Louis d'Orléans, fils puîné de Henri II, Du Bellay, Horace Farnèse et Robert Strozzi organisèrent une magnifique « sciomachie », comprenant des scènes mythologiques et guerrières, un carrousel, un banquet, des feux d'artifice, des feux de joie (mars 1549). Ces jeux Diane chasseresse avait un rôle éminent, et qui glorifiaient la favorite plus encore que le petit duc, se déroulèrent sur la place Sant'Apostolo, devant le palais du cardinal. Rabelais nous a laissé une relation minutieuse, savante et pittoresque de cette fête, à la préparation de laquelle il avait, du reste, collaboré... Mais ne poussons pas plus avant l'exposé de ses rapports avec son Mécène. Cela nous entraînerait trop loin, et il nous suffit d'avoir montré la largeur d'esprit, la tolérance de ce haut digni- taire de l'ÉgHse qui aimait et comprenait un penseur libre et hardi, un homme odieux à la Sorbonne, et que François de Tournon, le regardant comme complice de tous les « maulvais paillards », aurait bien voulu emprisonner [Heulhard, 92].

114. Pourtant Jean Du Bellay ne se montrait pas hostile aux gens de lettres qui, gardant une intacte orthodoxie, se faisaient, en leurs œuvres, les défenseurs ou les interprètes de la religion

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traditionnelle. S'il n'avait pas été, plus tard, sévère pour Joa- chim et ses âpres censures des mœurs ultramontaines, je dirais que, pourvu que les auteurs eussent du talent, il ne leur deman- dait pas compte de leurs opinions. Aussi voyons-nous autour de lui, dans son intimité, des hommes dont les idées, quoique divergentes, semblent lui avoir plu également. Il a reçu tour à tour (et peut-être à la fois), dans sa maison de Saint-Maur, le prophète des temps nouveaux, le fondateur de Thélème, ce temple de la Raison affranchie, et le pieux Salmon Macrin, le poète des hymnes à la Vierge. Celui-ci, à en juger par les nom- breux témoignages que nous avons de sa gratitude, a être comblé par le cardinal, car il l'exalte presque à chaque page de ses livres, et lui dédie au moins vingt pièces. Bien mieux, il se fait son éditeur, et c'est lui qui, à la suite de ses Odarum libn très, présente au public les vers de son patron. Ils sont précédés d'une lettre à l'évêque de Mâcon, Pierre Duchâtel. Je me per- suade, lui dit Salmon Macrin, que tu liras avec joie et profit les édifiantes, les délicates choses que Du Bellay, à ses heures de loisir, a écrites. Il comptait les tenir cachées, et c'est à son insu [mensonge officieux et sans conséquence] que je les met? en lumière.

115. Les poésies ainsi divulguées prouvent que le cardinal avait fait d'excellentes études, mais que l'imagination lui man- quait. Il fut, peut-être, « élégantissime » ; il ne fut sûrement ni inspiré ni profond, et il a plutôt l'air, lorsqu'il aligne ses faciles strophes néo-latines, de sacrifier à la mode que de céder à une inclination naturelle. Quoi qu'il en soit, il veut tirer de ses vers un bénéfice, et il entend qu'ils servent à démontrer qu'il est bon catholique et, surtout, fidèle sujet du roi. De quelques pièces que Noël Béda aurait approuvées, et beaucoup d'autres se révèle le courtisan, voire le flatteur. Souvent il s'adresse à François I^^", le remerciant, par exemple, de l'avoir honoré d'une visite ou lui offrant d'antiques statues. La famille royale, on le devine, n'est pas oubliée. Catherine de Médicis reçoit, se trouvant enceinte, un « prognosticon ■) réconfortant. Mais c'est à la jeune pi incesse de Navarre que vont, de préférence, les hommages, les madrigaux et les propos plaisants de notre pré- lat. En ses vers, on rencontre Jeanne d'Albret à chaque moment : tantôt, petite épouse mal résignée, elle feint d'être prête (pure comédie !) à rejoindre son mari en Allemagne, et les nymphes de Saint-Maur pleurent ce départ qui n'aura pas lieu ; tantôt, arrivant en ce même Saint-Maur, elle contemple les marbres apportés de Rome que l'on a placés à l'entrée du château, pro foribus ; ici, elle quitte ce séjour enchanté, et, là, Du Bellay

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se plaint d'un adversaire qui l'a, affirme-t-il, iniquement accusé. On ajoutera que si l'ode saphique dédiée au précepteur de Jeanne, Nicolas Bourbon, rend justice aux talents du maî- tre, c'est surtout à l'élève qu'elle prodigue les compliments. Ce Bourbon, à demi luthérien, voisine, en ce recueil, avec des per- sonnages bien difféients. Plusieurs poèmes sont écrits pour Jean de Lorraine : l'un a le caractère d'une édifiante méditation ; deux autres racontent les chagrins de l'auteur accablé par des calomnie? qui renaissent, pleines de vigueur, alors qu'on les croyait étouffées... Signalons, aussi, dans ce groupe ad familia- res, une sorte d'épître à Salmon JMacrin et des vers qui invitent Jacques Colin à venir se reposer aux champs, urhe et joro rclictis.

116. Ce Jacques Colin, pour qui le cardinal ouvrait toutes grandes les portes de Saint-Maur, était lui-même un poète (du moins, il faisait des vers), un savant, un protecteur des let- tres, en sorte que notre revue des Mécènes, nous pouvons bien la finir par lui. Il est à Auxerre ou près d'Auxerre, et paraît avoir appartenu à une famille assez modeste. Il ne tut donc pas de ceux que le roi ou l'Église dotaient richement dès le ber- ceau, et qui recevaient, en guise de hochets, des titres ou même des charges. Aucune bonne fée n'accourut à son baptême ; il lui fallut construire sa fortune et ne compter, pour percer peu à peu, que sur ses propres mo3^ens. D'abord nous le voyons au service d'Odet de Foix, seigneur de Lautrec, qui, le 4 août 1521, l'envoie en mission à Venise ; puis Louise de Savoie lui accorde, vers 1524, le revenu du greffe de Chantelle et l'office de correc- teur des comptes à Moulins ; un peu plus tard (1526), il parvient à entrer, en qualité de valet de chambre, dans la maison de François I^^, auquel, de diverses façons, il va se rendre agréable. Ici commencent ses années brillantes et le notable rôle qu'il joua longtemps.

117. Rôle, avant tout, diplomatique... Jacques Colin, en effet, a beaucoup voyagé par ordre du roi, et ses ambassades, grâce à M. Bourrilly, nous sont exactement connues. Dès le mois de juin 1526, on le trouve chez le duc de Savoie, Charles III, qu'il s'agit de décider à laisser libre passage aux troupes fran- çaises et à fermer aux Impériaux ses frontières ; peu après, il s'achemine vers la Suisse, négocie avec les Cantons, et obtient un plein succès ; l'année suivante, en septembre, il part pour l'Italie l'attendait une tâche difficile.

118. Gênes, récemment recouvrée par François P^' (iS août 1527), désirait que ce prince lui conservât l'ancienne supréma- tie qu'elle exerçait sur Savone, et il était à craindre, si on lui

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refusait satisfaction, que sa fidélité ne durât point. La cour, cependant, hésitait, et l'on confia à Jacques Colin le soin d'étu- dier cette affaire. Il se persuada, à peine arrivé en Ligurie, qu'il n'était pas à propos d'écouter la requête des Génois ; qu'il fal- lait leur opposer, non leur soumettre Savone, et rendre cette cité assez puissante pour les maintenir dans le devoir. Cet avis prévalut, et l'on travailla aussitôt à fortifier Savone. Alors, mécontents, indignés, les bourgeois de Gênes se plaignirent hau- tement ; un parti se forma qui prêchait la défection, et chacun blâmait, maudissait le principal coupable, l'agent du roi. C'est un homme écrit, en février 1528, le gouverneur Théodore Trivulce qui est capable de tout, quand on lui offre de l'ar- gent. Dans une lettre du 10 mars adressée à Montmorency, l'amiral génois André Doria, embrassant avec passion la cause de ses concitoyens, traite plus mal encore Jacques Colin : il l'appelle « ung coquin escervellé », et affirme que « son avarice et convoitise » vont si loin qu'il déchaînerait volontiers les pires calamités publiques u pour mettre en bourse deux cens escus ». Celui que l'on accusait ainsi avait-il réellement vendu son in- fluence aux gens de Savone ? Il se peut. Espérons, pourtant, qu'on l'a calomnié, et qu'il ne songeait pas à son profit en pré- conisant une politique qui allait nous coûter si cher. André Doria, en effet, perdit patience à la fin. Le 11 août 1528, ce marin, ce capitaine admirable qu'il eût été sage de ménager à tout prix, signa un traité avec Charles-Quint : un mois après, le 12 septembre, ses galères entraient à Gênes ; il y rétablis- sait la république, et la plaçait sous la protection de l'empe- reur.

119. C'était, pour la France, un vrai désastre. Mais il ne pa- raît nullement qu'on ait gardé rancune à Jacques Colin. Tant s'en faut ! Nous le voyons, à son retour d'Italie, plus en faveur que jamais. Il devient, d'abord, lecteur du roi, puis obtient, en 1530, l'abbaye de Saint-Ambroise, au diocèse de Bourges. François I^^ le 28 avril 1531, lui donne cinq cents écus soleil, et il ajoute bientôt, à ces libéralités déjà grandes, les abbayes d'Issoudun, d'Olivet et le titre (1534) d'aumônier ordinaire. Mieux encore : les tristes résultats de sa mission auprès des deux villes liguriennes n'empêchent pas Colin d'être choisi pour de nouvelles négociations. Quatre fois, il se rend chez le duc de Gueldre (1533-1536), et a même l'honneur, en sa seconde am- bassade, de conclure un acte important, le traité d'Amersfoort (14 octobre 1534), par lequel, moyennant finance, le duc s'en- gageait à «servir bien et loyaulment le... Roy... par terre et par mer, envers et contre tous (entendez contre Charles-Quint),

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tant en offendant qu'en deffendant ». [Bourrilly, 76.] L'abb? de Saint-Ambroise avait, à ce coup, bien manœuvré : mais l'heure vint il cessa lui comme tant d'autres de plaire au maître. Ce ne fut pas, si l'on veut, la disgrâce ; ce fut l'oubli, ce fut le délaissement. La chaige de lecteur royal passa, en 1536, à Pierre Duchâtel. L'ancien titulaire reparut à la cour de temps en temps : mais son étoile avait beaucoup pâli, et il mourut (1547) sans avoir regagné la faveur dont il avait joui précédemment.

120. Comment faut-il se représenter ce personnage ? On se tromperait fort si on se le figurait j oignant la réserve du diplo- mate à une austérité monastique. C'était, d'après le portrait que des Périers (?), en ses Nouvelles, a tracé de lui, un gaillard trapu, « bien amassé », jovial, abondant en propos plus facétieux que charitables, prompt à l'attaque ou à la riposte, et que l'on pourrait [Bourrilly, 90-1] comparer à frère Jean des Entom- meures, n'était que celm-ci nous est dépeint « bien advantagé en nez » [G., XXVII], tandis que M. de Saint-Ambroise avait le nez court, troussé, émoiissé. On en riait, et il en riait lui-même, car ce railleur impitoyable se moquait de lui comme des autres. Ses vives répliques, sa gaieté, sa brusque franchise ont con- tribuer, au moins autant que son « bon sçavoir » et son « bon cerveau >\ à ses succès à la cour, le roi aimant encore mieux être amusé que servi. Des Périers (ou l'auteur, quel qu'il soit, des Joyeux devis) rapporte, les jugeant dignes de mémoire, quelques traits d'esprit de Jacques Colin. Il était toujours en gueire avec ses moines, qui ne négligeaient aucune occasion de lui rendre la vie dure. Lui, pour se venger, les contraignait à suivre très exactement la règle de leur ordre, et les faisait, à force de jeû- nes, mourir de faim... François I" lui demanda, un jour, pour- quoi il se montrait si rigoureux. Hé, répondit -il, citant saint Mathieu (XVII, 21), hoc genus daemoniorum non ejicitur, nisi oratione et jejunio... Il avait, une autre fois, perdu un procès au parlement de Paris, présidé, alors, par Pierre Lizet qui ne se bornait pas à être féroce, mais, ignare par-dessus le marché, s'exprimait en latin comme le Praeses du Malade imaginaire. On lisait donc, en la sentence qui condamnait l'abbé de Saint- Ambroise, cette phrase : « Dicta Curia debotavit et debotat dictum Colinum de sua demanda. » Cette rédaction barbare indigna notre élégant humaniste, et, arrivant, peu après, devant le roi : Sire, dit-il, votre parlement vient de me faire un honneur insigne, inattendu. Et lequel ? Il m'a débotté. Débou- té ? Non, débotté. Deboiavii... On affirme que si François I^'' se décida à enjoindre aux juges d'user du français, cet arrêt macaronique y fut bien poui quelque chose.

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121i En dépit de son caractère caustique et de ses malices acérées, Jacques Colin a eu des amis et, tant qu'il demeura in- fluent, beaucoup de thuriféraires. Il était, contre la coutume des parvenus, accessible et serviable. Volontiers il obligeait les écri- vains, et il est clair qu'il eût reçu moins de dédicaces, moins de compliments en plusieurs langues, moins d'hommages en prose et en vers, si l'on n'avait pas eu soit à lui prouver de la grati- tude, soit à se le concilier en vue d'un avantage futur. Il sera question, en temps et lieu, de ses rapports avec Clément ]\Iarot Mais, outre cet éminent poète, il a fréquenté ou soutenu les gens de lettres dont voici les noms : Guillaume Budé qui lui adressa, le 6 décembre [1529], une lettre pour le presser de ré- soudre le roi à créer le Collège trilingue ; Mellin de Saint- Gelays, qui lui décoche une plaisanterie innocente, se révèle la camaraderie, non l'intention d'offenser ; Jean Gunther d'Andernach et Pierre Gilles, qui lui dédient, l'un et l'autre, un livre (1531, 1533) ; Germain Brice ; Theocrenus ; les frères Du Bellay et, surtout, le cardinal ; Louis des Ma- sures ; Charles de Sainte-Marthe. Celui-ci demande à Jacques Colin de s'intéresser à ses travaux, puis, dans l'Élégie du Tempe de France, il loue son érudition variée, pénétrante. Chap- puys, rimant son Discours de la court, le cite en bonne place et avec éloge. Jean Visagier lui consacre trois de ses Épigram- mes. De même, lui dit-il, que Ganymède versait le nectar à Jupiter, toi, tu offres à ton roi, ô Saint Ambroise, une ambroisie meilleure que celle des dieux. Salmon Macrin se montre tout aussi flatteur, et il ne recule pas, lui non plus, devant l'hyper- bole. Si tu es cher, proclame-t-il, à ton prince, ce n'est pas mer- veille : ta grandiloquence a l'éclat de la foudre ; elle pourrait amollir une roche, fléchir les tigresses d'Arménie et arrêter le Rhône impétueux... On notera, en cette pièce, les mots : Fran- ciscus qui te amat unice...

122. Les clients et les familiers de Colin le célébraient, on le voit, pour deux raisons : parce qu'il protégeait les beaux-arts, et comme ayant lui-même du génie. Le premier de ces titres ne saurait lui être disputé ; mais il dut le second (c'est la règle !) à la place qu'il occupait dans le monde, et, s'il avait eu moins de bonheur, on lui aurait trouvé moins de talent. Ami des idées nouvelles, humaniste assez distingué, causeur incisif et spiri- tuel, bon juge du mérite d'autrui, polyglotte et polyphile,... oui, il a été tout cela. Poète, il ne le fut jamais, et tant de qua- htés éminentes ne l'ont pas rendu écrivain. Cependant quelques- uns de ses travaux littéraires n'ont pas laissé d'être utiles. Ce fut lui, on s'en souvient [cf. § 29], que François I^-^ chargea de

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publier les traductions de Claude de Se\'ssel, et il donna suc- cessivement le Thucydide, qui parut (Josse Bade, août 1527) avec un dizain liminaire de ]\Iarot ; l'Histoire des successeurs d'Alexajidre le Grand, extraicte de Diodorc Sicilien et « quelque peu » des Vies de Plutarque (Josse Bade. 2 mai 1530) ; l'Histoire ecclésiastique d'Eiisèbe, évesque de Césarée (Geoffroy Tory, 21 octobre 1532). Ces ou\Tages furent bien accueillis, et ce fut, sans doute, ce qui décida l'éditeur de Seyssel à faire, lui aussi, des translations.

123. Il a mis en langage vulgaire le Procès d'Ajax et d'Ulixes pour les armes d'Achille, notable épisode de ces Métamorphoses dont ]\Iarot, de son côté, avait paraphrasé les deux premiers chants. Le Procès, qui fut, ainsi que les autres poésies françaises du même auteur, imprimé dans le Livre de plusieurs pièces, est composé en décas3'llabes. Colin n'a pas \'isé à l'exactitude, et le texte latin est, par lui, interprété librement. Au reste, c'est une version à laquelle il semble n'avoir pas attaché grande importance, et s'il compte parmi les traducteurs dont le nom a mérité de sur\ivre, ce n'est pas à cause de ce passage tiré d'Ovide, mais pour avoir tourné en français « Il libro del Corte- giano» de Balthazar Castiglione. Il y a lieu de croire que le roi, admirateur passionné de l'œuvre italienne, fut pour beaucoup dans le dessein que conçut l'abbé de Saint-Ambroise de la ren- dre accessible aux gens de chez nous. A vrai dire, il ne respecta guère l'original, et offrit au public une très fautive adaptation. Mais s'il resta au-dessous de sa tâche, la peine qu'il avait prise ne fut pourtant pas inutile : ce fut grâce à lui que nos écrivains connurent, étudièrent, imitèrent dès 1537 ce traité du Courti- san qui, mieux traduit dans la suite, a exercé une réelle influence sur les mœurs courtoises et le platonisme de la Renaissance.

124. A supposer que nous les possédions en entier, les œuvres personnelles de Jacques Colin se réduisent à peu de chose. Il n'existe (ou ne subsiste) de lui qu'un petit nombre de brèves poésies latines, imprimées avec celles de Theocrenus, et que trois pièces de vers français : une Épistre à une dame, que ]\Iarot inséra en 1535 dans son Adolescence clémentine ; un dialogue de Vénus et Cupido ; et s'il est vrai qu'on doive attribuer à un homme célèbre par son esprit une si niaise production la Conformité de l'Amour au Navigaige.

125. Je pense, que l'idée de cette « conformité » n'appartient pas en propre à l'abbé de Saint-Ambroise, et qu'on trouvera, quelque jour, la source il a puisé. Rien, à cette époque, n'est plus ordinaire que des comparaisons de cette espèce ; on peut rapprocher un tel poème des « Temples » chers aux rhétoriqueurs

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et le titre qui lui conviendrait le mieux serait, il me semble, h Temple de Vénus marine. L'art, en ces parallèles, consiste à établir, entre des choses qui n'ont guère d'analogie réelle, une relation spécieuse, et donc il s'agissait, pour le cas choisi par Colin, de faire croire au lecteur que la vie de l'amant et celle du matelot abondaient en traits communs. Eh bien, on arrive aisément à découvrir des rapports, et ce n'est qu'un exercice verbal.

126. Quand on veut, déclare l'écrivain, aller sur mer, on com- mence par armer un vaisseau : moi, je me suis armé de cons- tance ; le mât du navire soutient les voiles : le désir soutient mon courage ; on se dirige, sur les flots, au moyen du gou- vernail : mon gouvernail, à moi, c'est la foi ;

Un guet assis est au hault de la hune, Ou pour surprendre ou pour n'estre surpris : Je guette assez les moyens d'en prendre une, Mais, en cuydant la prendre, elle m'a pris.

Chaque fois, Madame, que je vous perds de vue, je me sens en proie à la tempête, et de même que les nefs risquent, après avoir heurté un récif, de « submerger dedans l'eau », ainsi je me briserai, j'en ai peur, <( contre le roc de vostre cruauté ». Le pilote, pour suivre la bonne route, ne quitte pas des yeux l'étoile polaire, vers laquelle ne cesse de tendre l'aiguille aimantée ; et moi aussi, j'ai un astre qui me luit : vous, « ma Transmontane claire » ! Puissé-je, comme le marinier arrive au port, atteindre le havre de vos grâces ! ... La symétrie, on le voit, paraît complète, et rien ne manque au double tableau. Pas même le mal de mer. Mais ceux qui aiment sont, à cet égard, plus à plaindre que les navigateiurs. Le temps remédiera aux douleurs de ces derniers, et ils ont la ressource de rendre leur gorge, tandis que l'homme violemment épris souffre de jour en jour davantage, et ne re- jette point au dehors ce qui le trouble intérieurement... Et voilà un nouveau rapport. L'auteur s'étonne, à la fin, d'en avoir trouvé tant et tant, et observe que l'industrie marine ne pou- vait manquer d'être conforme à l'amour, puisque Aphrodite est sortie de l'onde.

127. Telles sont les gentillesses à quoi, entre deux ambas- sades, s'amusait M. de Saint-Ambroise. De pareils vers, loin de servir sa mémoire, lui nuisent plutôt, et s'il s'était borné à ce? jeux d'esprit, l'histoire littéraire ne serait pas tenue à le citer. Mais ce rimeur médiocre et, d'ailleurs, intermittent fut aussi un traductem zélé, sinon fidèle, un apôtre des doctrines libé-

Ciémeut Marot et son école C

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raies, un patron pour ceux qui les professaient. Et voilà ce dont il est équitable de se souvenir. Les actes de Jacques Colin valent mieux que ses écrits, et il s'impose à notre attention moins parce qu'il a produit quelques faibles œuvres que pour avoir défendu ceux qui en faisaient de bonnes. Sa petite renommée, en conséquence, il la doit à ses clients, à ses amis, et, sur- tout, au plus célèbre d'entre eux, à l'éminent poète Clément Maiot, dont nous allons à présent nous occuper.

BIBLIOGRAPHIE ET RÉFÉRENCES

76. Parmi les livres dédiés ou présentés à Louise de Savoie, en voici un qui mérite d'être signalé : Chants royaux et Tableaux de la confrérie du Puy Noire-Dame d'Amiens reproduits, en 1517, pour Louise de Savoie. [B. X. fr. I45-] Ce recueil a été publié par G. Durand, (Paris, Picard). Bourbon, Nugae, p. 95, XV ; Héroet, 'Œuvres [Gohin], p. 115. La première de ces épitaphes est quelconque ; la seconde, vraiment remarquable, pourrait s'intituler Consolation. S'adressant à un a viateur », la morte elle-même rappelle qu'elle fut mêlée à de graves événements, puis énumère les raisons tant religieuses que philosophiques pour lesquelles les vivants ne doivent ni la juger (car la chair les empêche dediscemerlebiendumal),nilapleurer, attendu que son âme, a ancelle »de la divinité, a, sans murmure, quitté le monde. E. Picot, Rec. général des sotties, II, 299-301,

77. Journal de Louise de Savoie [Petitot, XVI], 390, 39S, 403. C'est aux ch. 2 et 5 du V^ livre des Commentaires qu'il est question du Portus Itius, lequel, sans doute, n'est point Calais. On notera, d'autre part, que César n'a point mentionné Caletum, mais (au pluriel et désignant un peuple) Caletes et Caleti (II, 4 ; VII, 75 ; VIII, 7). Ainsi Louise de Savoie prend un nom d'homme pour le Pirée. Érudition de grande dame...

78. A notre connaissance, Louise de Savoie a écrit deux rondeaux et une épître; Onles trouvera dans le recueil de Champollion-Figeac, pp. 21, 147, 173.

79. La première des trois pièces indiquées ci-dessus est unç imitation du rondeau de Marguerite: Ce n'est qu'un g cueur... [Ibid., 17). Pour lebillet en vers des jardiniers de Fontainebleau, cf. ibid., 120.

83. Le ms. fr. 1700 de la B. N. contient : i 1°, Les adieux des dames de la court.... ; 36 i», un huitain; 48 v-o, un dizain; 78 vo, six autres dizains. E. Picot a publié, outre Les adieux des dames, l'épître à l'écuyer Sala. [Français italianisants au XVI^ s., I, 105 sqq.)

84-92. F.deLasteyne,Ungrandseigneurdu XV s.: Le connétable de Montmorency. (Gazette des Beaux-Arts, 21^ année, période, 1879, t. XIX, pp. 305-320 ; t. XX, pp. 97-114). Francis Décrue, Anne de Montmorency à la cour, aux armées et au conseil du roi François I^'. Thèse de Paris, 1885.

88. Leroux de Lincy, Rec. de chants histor. fr., 2* série, pp. 204-6. Si l'on désire avoir, sur l'aventure de Jeanne de Halluie, des renseignements plus détaillés, on les trouvera chez Edouard Bourciez, Les mœurs polies et la litt. de cour sous Henri II, (Thèse de Paris, 1886, pp. 373-384).

89. Les passages entre guillemets sont tirés des Mémoires de la vie du Mareschal de Vieilleville [Nouv. Coll. des mémoires pour servir à l'Hist. de Fr. (Michaud et Poujou- lat),t. IX; Paris, 1838], pp. 53, 59-60. On notera aussi (p. 88) ces mots : Montmorency 0 qui estoit un second roy en France »...

90. Sur le testament du comte de Chateaubriand, cf. ibid., 27-30.

92. Rapports de Jean Goujon et d'Anne de Montmorency : voyez A. de Montaiglon, Gazette des Beaux-Arts, 1884, t. XXX, p. 388. On observera que, dans la dédicace de

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son Vitruve, Jean Martin dit au roi à propos de Jean Goujon : « ...N'aguères architecte de Mgr le connestable et maintenant l'un des vostres. »

93. Les renseignements sur les relations de Clément Marot avec le connétable sont empruntés à G. Maçon, Poésies inédites de Cl. M. [Bull, du Bitlioph-de et du Bibliothé- caire, 1898), pp. 157-8. Claude Chappuys, qui a dédié à Anne le Panégyrique récité au ...Roy..., a fait, en outre, son éloge dans La Réduction du Havre de Grâce. La pièce offerte à Montmorency par Salmon Macrin se lit à la p. 8 du livre intitulé : Salmonii | Macrini Iulio- j dunen. Cubicularii J regii bymnorumlibri sex. Ad lo. | Beliaiû, S.R.E. Cardinalem ampliss. Il CumPriviiegio Régis. || Parisiis. | Ex officinaKobertiStepbani. I M. D. XXXV M. ln-8°, 238 pp. chiffrées ; car. ronds. Quant à l'hymne De obUu lac. Fabri Stapulensis que j'ai mentionné incidemment, on le trouve à la p. 119 de ce même volume.

94-99. Le Triomphe et les gestes de Mgr Anne de Montmorency connétable, Grand- Maitre et Premier Baron de France, Poème de Jean de Luxembourg publié [la préface porte la signature de L. DelisleJ d'après le ms. original de l'ancienne librairie de Chantilly appartenant à M. le marquis de Levis. Paris, impr.nat., 1904. In-4°deXXVI-65 pages. Tous les renseignements que je donne sur l'auteur du Triomphe et la bibliographie de ses œuvres sont empruntés à L. Delisle.

95. Les accusations de Marc Tulles Cicero contre C. Verres, citoyen de la ville de Rcmme, traduictes de latin en français par Jehan de Luxembourg. Bibliothèque de Chantilly, ms. original. Le texte est précédé d'un dizain et d'une épître en prose adressés <• a mon- sieur le Grant Maistre ». Épître sur la beauté de l'Orne et du corps. B. N. fr. 14991.

96. Traduction du Phédon : B. N. fr. 1081. L'exemplaire original se trouve au Musée Condé. L'Oraison & Remonstrance de haitlte & puissante dame Marie [Sic. Lire Anne] de Clèves, sœur de très hault & puissent seigneur le duc de Juilliers, de Clives & de Guel- dresjaicte au roy d'Angleterre &asonconseil. \\ Ala fin: Faciebat JohannesaLuxembur- go. Imprimé à La Rivou par maistre Nicole Paris, maistre es arts, très humble & très obéissant serviteur de hault & puissant seigneur missire Jean de Luxembourg. S. d,, mais vers 1545. Bibliothèque de Troyes [Réimprimé à Paris pour Charles l'Angelier, en 1552]. De l'institution du Prince : livre contenant plusieurs histoires, enseignements & saiges dicts des anciens, tant grecs que latins, faict et ccmpcsé par maistre Guillaume Budé... Reveu, enrichy d'arguments, divisé par chapitres & augmenté de scholies & anno- tations par hault & puissant seigneur missire Jean de Luxembourg, abbé d'Iviy. Imprimé à L'Arrivour, abbaye du dict seigneur, par maistre Nicole Paris; 1547. In-fol. de 212 pages. [M. L. Delaruelle a fait voir (G«27/awweB«rf£', Thèse de Paris, 1907, pp. 244-5) de quelle façon cavalière l 'abbé d' Ivry a traité l'ouvrage édité par lui.]

99. La Connestablerie de Piedmond, Prouvance et Picardie, Faict le jour que Mgr M. Anne de Monimorensi fut créé connestable. Au dict seigneur par frère René Macé. (Musée Condé). Il existe, sur l'air A dieu, m'amye, à dieu, ma rose...-, une chanson relative à la cérémonie officielle de Moulins. Cf. E. Picot, Chants histor. fr. du XVl'^ s. [Revue d'hist. litt. de la Fr., 1896), pp. 385-6. Est-il utile de dire que je n'ai eu nullement l'intention de citer tous les écrivains qui ont pu louer Montmorency ? On en pourrait mentionner plusieurs dont je n'ai point parlé et,