. I y LORD IMPREMERIE DE PIERRE HaRATOVICII x x »« mw : x : ;« xfx : *«•; TOiME PRERUER. '01 PA L M E R S T 0 RI L’ANGLETERRE ET LE CONTINENT PAR LE COMTE (O E El C Q 11 Ë L MO K T Ancien Ambassadeur à Constantinople et à Saint-Pétersbourg, Ancien Ministre d'£lat et des Conférences, ancien Président du Conseil et Ministre des Affaires étrangères d'Aulricbc. EDITION ORIGINALE ECRITE E?i FRANÇAIS PAR L AUTEUR. L 0 R I) PALMERSTON p a n LE COMTE DE FICOIIELMONT Ancien Ambassadeur à Constantinople et à Saint Pétcrsbnurg, Ancien Ministre d'fclat et des Conférences, ancien Président du Conseil cl Ministre des Affaires étrangères d'Autriche. T ÉDITION ORIGINALE ÉCRITE EN FRANÇAIS PAR L’ACTEUR. VENISE, IMPRIMERIE DE PIERRE NARATOVICH. • _ 18 5 2 . Digitized by Google Digilized by Google LORD PALMERSTON. V ANGLETERRE ET LE CONTINENT- W CK Les annales de l’Europe n’auront jamais eu à enregistrer des évé- nements d’ une nature aussi générale, aussi violente et aussi extraordi- naire que l’ont été ceux de l’année 4848. 11 y avait un pressentiment presque universel que des événements graves se préparaient. On voyait 1’ agitation, on en connaissait les causes, les moyens, on en signalait le but ; et cependant tout le inonde fut pris comme à l’ improviste. 11 n’ y a pas eu d’imprévoyance, mais il y a eu irrésolution. 11 y a eu ce manque d’appréciation du danger qui fait que, sans le méconnaître, on ne sait cependant pas se préparer à le combattre. Je ne ferai pas l’ honneur aux partis qui se proclament hautement révolutionnaires de leur attribuer exclusivement les bouleversements qui menacent d’une destruction totale l’ ancienne organisation politique et sociale de l’ Europe. C’ est un ennemi qui, depuis longtemps, avait fait sa déclaration de guerre et s’était mis en campagne. S’il a eu des suc- cès aussi décisifs que l’ont été ceux de l’ année 4848, n’ est-ce pas par- ce qu’on lui avait laissé choisir sou champ de bataille tel qu’ il voulait 1’ avoir -, qu’on lui avait laissé prendre tous les ouvrages avancés des po- sitions qu’ il fallait défendre ; qu’on avait laissé ses agents, les uns secrets Digitized by les autres connus, s’ introduire dans toutes les places ? N’ est-ce pas par- ce qu'on n’ a su opposer à la hardiesse, à la vivacité et à la persévéran- ce de ses attaques qu’ une résistance passive ; au déluge de ses paroles que le silence d’ une dignité mal comprise ; on bien à ses sophismes que des armes émoussées par le temps? Les théories de l’erreur peuvent sans doute varier à l’infini ; tandis que la vérité a des limites nécessai- res: mais les moyens de faire valoir et de défendre les droits de la vé- i-iic ne sont pas enfermés dans ces limites. L’ intelligence doit savoir prendre et varier les formes qui la feront pénétrer plus avant dans l’e- sprit et dans la conscience de ceux à qui elle s’ adresse : mais ce n’ est que dans la vérité seule que doivent cire prises cer formes. Peut-on dé- sarmer l’ erreur, quand soi-mêinc on emploie des armes qui lui sont em- pruntées? Il est difficile d’entrer dans notre époque la plume à la main. Elle est si agitée, si confuse, qu'il faut craindre de ne pas en parler avec clarté ou avec justice. Quand les événements sont plus forts que les hom- mes ; quand des peuples entiers sont emportés sans l’avoir voulu et sans le savoir, l’homme isolé ne doit-il pas craindre de 1’ cire aussi? Pourra- t-il continuer à marcher dans la direction qu’il a choisie? Pourra-t-il ne dire que ce qu’il veut dire? Les paroles ne s’entraînent-elles pas ellcs- méracs, encore avec pins de facilité que les choses? Sera-t-il possible de parler avec calme d’un mouvement auquel rien n’a pu résister, au cen- tre duquel on se trouve placé? Et, si l’on peut voir les résultats qu’ il a produits comme on voit les dégâts après un orage, sera-t-il facile d’ en saisir les causes? Il y a toujonrs des accusateurs après de pareils malheurs; ou plutôt tout le monde est accusateur ; car personne ne veut reconnaître ses fautes. On se dit victime pour se faire innocent. Mais, si ies difficultés sont si grandes, pourquoi ne pas laisser au temps le soin d’ écrire 1’ hi- stoire? Ne lui léguons-nous pas assez de faits et de matériaux? Lais- sons lui le soin de les mettre en ordre. Auteurs du mal ou ses victimes, le devoir le plus pressant que nous ayons à remplir n’ est-il pas celui de le réparer et d’ en prévenir le retour? Je veux souscrire à cet acte de bon propos. Mais comment travailler à cette réparation ? L’orage est-il apaisé? Les passions sont-elles éteintes? Le feu qu’elles ont allumé peut-il ces- ser, tant qu’ on lui livre du combustible ? Comment sauver ce qui re- ste encore do notre édifice, si nous le laissons sc consumer de fond en comble ? Pour agir en réparateur, il nous faut donc étudier les ruines qu’ Digitized by Google « a déjà produites l’ incendie. 11 nous faut recherche^ les causes qui les ont faites. Ce n’ est pas comme juges que nous avons à travailler. Notisn avons de sentence à prononcer contre personne ; nous n* avons que des évé- nements à juger. Mais les hommes ne font-ils pas les événements ? Com- ment donc les séparer de la condamnation? l.a solution de cette i- ficulté est grande. La chercher est toutefois un dèvoir de moralité qu i faut remplir. . Plaçons-nous, sans hésiter, au point le plus élevé de la question. Les gouvernements accusent les peuples -, les peuples accusent les gouver- nements. Loin de prendre eelte séparation pour point de départ de nos recherches, établissons, comme base fondamentale de tout ordre sowd qui doit aspirer à prospérer et à durer, un principe de constante solidarité entre les gouvernements et les peuples; et disons tout d’ abord que, dans le partage de cette solidarité, la plus grande part incombe aux gouverne- ments, et que cette part est d’ autant plus grande, qu’ils se rapprochent davantage d’ une monarchie pure. La confiance est détruite des deux côtés. Chaque parti veut se ju- stifier en accusant l’autre. 11 y a, d’ un côté, dans cet acte d' accusation, un principe de réaction. C’est ne pas tenir compte d’ une pensée de Pa- scal, qui disait que «vouloir rétablir un ancien ordre de choses détruit, c’ est faire une nouvelle révolution ; » ou bien, il y a, de I* autre côté, la volonté de continuer son attaque contre ce qui existe. Mais ne finirait-on pas par tout détruire, puisqu’on détruirait alors jusqu'au germe d’ un nouvel avenir? L’ admission d’ un principe de solidarité entre les gouvernements et les peuples ne doit-il pas plutôt les conduire au sentiment comme A 1’ »• veu de leurs fautes? Et toute faute, pour être effacée, pour être pardon- née, veut être confessée. Serait-il possible d’admettre qne des peuples gouvernés avec habile- té, avec justice, auraient pu être tous entraînés à se révolter, pour ainsi dire, simultanément? Des hommes heureux, protégés dans leurs droits comme dans leurs intérêts, pouvant sc livrer sans entraves au mouve- ment d’un ordre social bien établi, qui favorise le développement progres- sif de l’ intelligence, suns altérer ce principe de conservation qui seul peut assurer la durée-, des hommes qui pourraient jouir à la fois des douceurs d’une vie domestique que leur garantissent les moeurs plus encore que les lois, et prendre part, chacun selon sa mesure, aux avantages que Digitized by Google 6 donne la vie d’ une nationalité politique, riche et poissante ; de pareils hommes pourraient-ils vouloir se révolter ou se laisser entraîner à la ré* voile? S’ il était possible de l’admettre, il (Vaudrait alors désespérer de l’humanité tout entière. .Ne serait-elle pas livrée à tous les mouvements suscités au hasard par une cause qui manquerait à la fois de prévoyance, de raison, de justice ? Ne serait-ce pas mettre en question les lois de la Providence elle-même? Et quand 1’ homme ne croit plus à la Providen- ce, tous ses bienfaits ne sonl-ils pas perdus pour lui? Sera-t-il vrai, quand il n’a plus le sentiment de la vérité? Sera-t-il juste, quand il ne croit pas à la justice? Ne se livrera-t-il pas à toutes ses passions, quand il ne croit plus à aucune règle? Quand un pareil homme aspire au pouvoir, peut-il avoir un autre but que celui de satisfaire à tous ses goûts? Que pourrait devenir un monde ainsi gouverné ? L’ histoire 1’ a déjà dit plusieurs fois. Youlons-nons donc lui donner le droit de le dire une fois de plus ? Pour rétablir la foi dans les lois de la Providence, il faut donc prouver que les malheurs que nous avons eu à subir, et qui ne sont rien encore en com- paraison de ceax qui nous menacent, sont la suite nécessaire des fautes des hommes, et que la part la plus grande de ces fautes retombe à la charge de ceux qui avaient mission de les gouverner. Car, il faut le répéter, une société qui aurait été bien gouvernée ne pourrait pas tomber dans un état de confusion pareille à celle que nous avons sous les yeux. Pour rétablir l’ordre, il faut en rétablir la base. Or, celle-ci ne peut être placée que dans les gouvernements. Cette vérité est tellement évi- dente pour tout le monde, que le siècle tout entier s’ est mis à recher- cher cette base. On semble croire que, cette base une fois retrouvée, la société pourrait se refaire et marcher toute seule. On oublie que des prin- cipes ne sont rien, s’ ils ne sont pas mis en action. C’est ainsi qu’on avait voulu faire durer les monarchies, sans rester royaliste ; comme on veut aujottrd’ hui fonder des républiques sans être républicain. C’est de même bu’ ou veut soutenir la religion, sans être religieux ; je veux dire, sans remplir les obligations qu’elle impose. Et je n’entends pas seulement, par ces obligations, les pratiques qu’ elle commande, mais les sentiments qu’ elle doit inspirer. Est-on religieux, quand la vérité n’ a plus de cuite? quand la parole donnée n’ est plus obligatoire ? quand le mariage n’ est qu’ un acte passé par-devant notaire, pour stipuler des intérêts, et quaud c’est par des chiffres qu’on veut assurer l’avenir de ses enfants ? Est- ce avoir de la religion, que de retenir le pouvoir sans l’exercer, soit par- Digitized by Google 7 ce qu’on répugne au travail qu’ il impose, soit parce qn' on manque des facultés d’intelligence qu’ il exige ? Il ne faut donc absoudre ni les gou- vernements qui ont failli, ni les hommes qui les ont portés à faillir ; car ne pas les condamner, c’ est mettre la Providence en question. Et quand les gouvernements ont été renversés et que les peuples se sont emparés du pouvoir, ce sont les peuples qu'il faut condamner, lorsqu’ils veulent le retenir sans savoir et sans pouvoir l’ exercer ; ou lorsqu’ils permettent à tous les ambitieux de se le disputer; ce qui mettra à son rétablissement ua obstacle qui durera aussi longtemps que durera la lutte des passions qui veulent s’ en emparer. Je n’ émettrai de blâme que ce qui sera strictement nécessaire pour la vérité que je veux prouver. Mais je veux dire et je veux prouver que les maux qui pèsent sur les hommes sont leur propre ouvrage ; et qu’ il faut, pour guérir le mal, s’enquérir des causes qui le produisent. Je ne voudrais rien dire de plus, mais aussi rien de moins. Le blâme est plus fa- cile à émettre, quand ou peut l’ appliquer aux hommes dans une acce- ption collective, soit comme classes, soit comme peuples. Si cependant je trouve, sur le chemin que j’ai à parcourir, des individus qui ont voulu ou - qui veulent encore gouverner les nations, je dois me réserver le droit de parler d’ eux, autant que me le commandera ma profonde conviction, qu’ il faut, pour rendre plus vive la foi en Dieu, savoir rendre â l’homme ce qui est de l’homme. Et, quand on dit que les maux infligés aux hommes sont la punition de leurs fautes, ce qui est vrai, il faut, au moins, savoir quelles sont ces fautes, et quels sont les coupables. Les dogmes d’ aucuno confession chrétienne ne s’ occupent des fau- tes commises dans ia conduite des affaires temporelles de ce monde. Ces fautes font cependant le malheur des natious. Comme la justice, par- mi les hommes, ne peut être qu’ incomplète, il en résulte que les événe- ments punissent les innocents et les confondent avec les coupables. Cette circonstance n’impose-t-elle donc pas à chacun le devoir de chercher à pré- venir des fautes dont tous doivent être solidaires ? C’ est le sentiment de ce devoir qui peut seul donner le courage d’ exercer cette sorte de ministère public et qui devient en même temps 1’ excuse de celui qui ose l' entreprendre. Les événements dë l’ année 4848 ont eu pour effet de produire un nouveau danger: celui du découragement. Aussi le premier besoin du mo- Ditjitized by Google 8 ment actuel a-t-il été celui de reprendre courage. Les hommes qui ava- ient eu la force de tout renverser n’ ont rien su fonder. Leurs armes de destruction étaient des idées. Ces idées, victorieuses, n’en sont pas moins impuissantes. Elles manquent donc de vérité. 11 faut dès lors, pour exp : i- quer notre époque, faire deux choses : montrer les fautes et prouver les erreurs. Parmi les événements graves, la révolution qu’a eu à subir l’empire d’ Autriche est celui qui a le plus étonné. Il a été, en effet, difficile de com- prendre comment un corps politique aussi considérable, qui s'était tou- jours maintenu sur la première ligne de résistance, a pu si facilement être renversé par l’ennemi qu’il n’avait cessé de vouloir combattre. L’illusion que produit la distance ne laisse pas à l’observateur la possibilité de di- stinguer les véritables causes des événements qui le frappent; il se trompe alors sur la nature des forces qui sont entrées en action. C’est ainsi qu’au premier choc l’ Europe a dit : Y Autriche est perdue. Et le vide que devait produire la chute d’un pareil corps fit faire fausse route à l’opinion publi- que et même à plus d’un gouvernement. Plus les événements sont grands, plus ils doivent nécessairement se rattacher à des causes positives. Et, quand ils arrivent d’une manière in- stantanée, c’est que ces causes agissaient depuis longtemps d’une manière, pour ainsi dire, occulte, et qu’elles ne peuvent être aperçues que par les hommes qui sont placés assez près d’elles pour les découvrir sous des de- hors qui trompent l’observateur éloigné ou superficiel. Les voies par lesquelles les pays entrent en révolution sont de diffé- rentes sortes. Pour le montrer, nous ne ferons le rapprochement que des deux plus grands États du continent européen: la France et 1’ Autriche. On ne sait que trop, et déjà depuis trop longtemps, comment la France est entrée en révolution. Elle était puissante, éclairée, riche de commerce et d’industrie, autant que les États l'étaient alors. Elle était fière d’ elle-même. Elle se mettait au premier rang. Mais de nouvelles do- ctrines, adoptées par tous les hommes d’intelligence et desavoir, condui- sirent tout son état social dans des voies nouvelles. On a dit la force de la révolution irrésistible, et on s’est servi de cet exemple de la France pour dire, depuis, aux antres peuples qu’ il y avait en chacun d’ eux une force à laquelle rien ne pouvait résister. Mais les uns n’ ont pas remarqué, les autres n’ont pas voulu remarquer, que la révolution française de 1789 était déjà faite quand on la vit éclater. Elle se montra irrésistible, parce Digitized by Google 9 qu’ aucun des principes de l’ancien ordre social n’existait déjà plus. C’est par la philosophie, par la littérature et par les moeurs, que s’était faite U révolution française. Quand elle fut proclamée, ce ne fut que la prise de possession de tout ce qu’elle avait déjà conquis. Elle n’a fait, depuis, que vivre du butin qu’elle avait fait alors, sans s’occuper d’ensemencer de nou- veau le terrain moral duquel on avait tout déraciné. Ce peu de mots suf- fisent pour expliquer l’état dans lequel la France se trouve encore aujour- d’ hui. La situation de 1’ Autriche en face de sa révolution est d’une nature entièrement différente. L’ Autriche y a été amenée par des voies purement matérielles. Son histoire nous conduira mieux que l' histoire d’aucun au- tre État à une plus juste appréciation des événements de notre époque. Un mouvement de révolution aussi subit, aussi général, n’est pas un événement simple qui puisse s’expliquer par de l’audace d’un côté, et de la faiblesse de l’autre. Il faut, pour produire de pareils résultats, des causes premières, préesistantes de longue main-, des causes secondes qui vien- nent en préparer l’explosion; et enfin des causes de troisième ordre, for- tuites, accidentelles, qui, ne trouvant nul obstacle, mettent la révolution en scène. Le caractère particulier de l’empire d’ Autriche, corps politique de nature mixte, ajoute des difficultés à l’explication du mouvement révolu- tionnaire qui l’a fait entrer dans de nouvelles voies. Un sujet d’une natu- re aussi complexe exige, pour être compris, que les éléments dont il se compose soient rigoureusement classés. 11 y a des révolutions qui sont amenées par une surabondance de vie à laquelle l'état social ne donne point d’emploi et qui est refoulée sur elle-même par la langueur d’un système politique qui se reftise à l’activité, ou par un degré de modération qui aime à donner à cette langueur le nom d’une vertu. Mais, comme il sera toujours aussi dangereux pour un État de ne pas remplir la mission qui lui est assignée par sa position et par ses forces que de vouloir en passer les limites, les événements ne lui tiennent aucun compte d’une modération qui ne manque jamais d’avoir les mêmes résultats qu’aurait eus sa faiblesse. La révolution de 1’ Autriche, en 1848, a été, en effet, une révolution de faiblesse. Depuis longtemps, personne u’ y voulait du pouvoir. Les princes, qui par leur rang et par les fonctions qui leur étaient attribuées, étaient les premiers appelés à suppléer à ce qui manquait à l’exercice de la souveraineté, s’ y refusaient, soit par respect Digitized by Google •10 pour le trône, soit par vertu privée. Chacun d'eux restait dans la sphère circonscrite de sa position, laissant au temps le soin de suppléer à ce qui faisait défaut. Les ministres qui, par leur place, auraient pu le vouloir, ne le voulaient pas, par des raisons à peu près semblables. Mais les plus hum- bles comme les plus hautes vertus ne suffisent pas aux soins du gouver- nement. Conjointement assises sur le trône, elles n’exerçaient pas le pou- voir de la manière que l’époque l’eût exigé; son action, sans être suspen- due, n’ était pas assez forte. On paraissait craindre de le compromettre en le rendant plus actif. Il y eut donc comme une espèce d’ interrègne du pouvoir souverain. On n’était pas aveugle. On voyait les signes que le siè- cle donnait de toutes parts. On ne se refusait pas à l’évidence de certai- nes nécessités. On sentait du danger. Mais ce danger venait de loin. La pression des événements restait encore extérieure. On ne travaillait qu’ à les tenir éloignés. Un culte peut-être trop idolâtre du principe monarchi- que, dans de semblables circonstances, ne laissait toutefois pas admettre qu’ il fût possible de fortifier de quelque manière que ce fût la puissance souveraine, sans que l’initiative en vint du souverain lui-mème. On crai- gnait alors d’amener, par une autre voie, les secousses qu’ une telle modi- fication aurait eu pour objet de prévenir. Le pouvoir était traité comme une arche sainte sur laquelle personne n’osait porter la main ; et quand il était nécessaire de la mouvoir pour la montrer au peuple, tous les soins étaient dirigés vers le but d’empêcher que personne ne vînt se placer trop près d’elle. Ce sanctuaire ou reposoir d’un principe que l’on tenait avec raison pour sacré était donc entouré d’un voile que l’on cherchait à ren- dre impénétrable. Mais l’action de la souveraineté est pour un État une nécessité à lequelle un culte inerte, quoique dévoué, ne peut pas suffire. Une administration fortement organisée occupait et remplissait bien toutes les régions inférieures. Mais le vide se faisait sentir là où des pen- sées supérieures devaient dooner le mouvement et la direction. Le mou- vement de cette administration n’était, en effet, qu’ une sorte d’opéralion galvanique faite sur un corps dont le principe vital était inactif. Ceux qui lui dirent qu’ ils allaient lui insuffler une autre vie l’entraînèrent facile- ment, car ce corps ne demandait qu’à regagner, n’importe de quelle ma- nière, le sentiment de soi-même qu'il avait perdu. Le mort qui revient à la vie ne demande pas quelles en seront les nouvelles conditions. Tandis que les révolutions des grands États se font ordinairement parce que des princes, des ministres, ou des partis s'y disputent le pouvoir; la révolution Digitized by Google U de Vienne se fit parce que, depuis plusieurs années, personne ne voulait y gouverner. Cette position avait nécessairement fait prendre à la politique extérieure le même caractère de négation qui existait à l’ intérieur. Tout y était réduit à de simples apparences. A l’exception de quelques questions vitales que le cabinet de Vienne sut défendre avec énergie, il n’ y avait que le simulacre du mouvement pour tout le reste. Il y avait la parole habile et féconde de celui qui produisait ce simulacre. Mais des jambes qui se remuent sans avancer, des bras qui s’ouvrent pour ne rien saisir, des paroles qui frappent l’air sans aucun effet, des conseils qui ne sont pas écoutés parce qu’ il leur manque l’autorité de l’exemple, ont fini par faire croire qu’ il n’ y avait plus là que l’apparence d’un empire, facile à ren- verser, plus facile encore à dépouiller. Celte opinion, qui devint européen- ne, rendit plus difficile la position politique de l’Autriche, qui ne trouva chez les puissances qui ne lui étaient pas hostiles, que cette sorte de sen- timent que l’on accorde à un ami que l’on regarde déjà comme perdu. Ce ne fut donc qu’en lui-même que l’empire d’Autriche put trouver à la fois la force qui lui était nécessaire pour rendre de la confiance à ceux de ses sujets qui voulaient lui rester fidèles, pour soumettre ceux qui lui étaient rebelles, pour triompher de ses ennemis extérieurs, et pour repren- dre son rang politique en Europe. Mais, avant d’arriver aux détails de cet- te époque de véritable renaissance, il faut exposer les causes qui étaient venues menacer son existence. L’accusation de faiblesse porterait à faux, si l’on voulait la faire re- tomber sur les individus. Quel que soit le degré d’ influence que peuvent exercer des princes et des hommes d’ État placés aux premiers rangs, ce ne sera jamais leur défaillance qui aurait pu causer une chute aussi in- stantanée et aussi complète que l’a été momentanément celle de l’empire d’ Autriche. La cause, la seule cause véritable de cette chute a été la fai- blesse de son organisation. 11 faut l’avoir étudiée pour la comprendre, car elle était ancienne : et il faut en parler pour l’expliquer. Si personne, en Autriche, ne voulait du pouvoir, c’est que l’exercice en était difficile, parce qu’ il ue présentait rien de saisissable. Toute voitu- re a besoin d’un timon. Tout vaisseau, petit ou grand, veut un gouvernail, La volonté seule ne suffit pas pour donner la direction. 11 en est de même d’un État. 11 faut qu’ il y ait quelque chose que la main de T homme puis- se saisir; quelque chose au moyen de quoi il puisse imprimer un même mouvement, donner une même direction. Les vaisseaux sans gouvernail Digilized by Google 42 ne seraient que des planches plus 6u moins bien jointes et travaillées. De même, de vastes provinces peuvent n'3voir qu’ un seul maître sans cepen- dant pour cela former un empire. Le souverain le plus fort, 1* homme d’ État le plus consommé, resteront impuissants, ou, du moins, leurs ef- forts n’auront point de résultats, si la machine du gouvernement manque de ce quelque chose qui doit faire l’effet du gouvernail. Comme cet écrit ne doit pas être de nature didactique, je veux tout de suite en venir au fait. Les formes collégiales d’administration doivent nécessairement re- poser sur le principe de la majorité des voix. Cette forme tutélaire des in- térêts publics et privés devient cependant vicieuse, quand on en fait l’ap- plication â la région gouvernementale la plus élevée-, cette région dans laquelle la raison d’ État doit souvent dominer le point de vue rigoureu- sement administratif. 11 faut alors un acte de volonté supérieure au prin- cipe de la majorité collégiale, c’est-à-dire qu’ il faut un acte de souverai- neté. Pour décider entre des opinions différentes, il faut, en un mot, le : Je le veux, car telle est ma conviction. Là où cette décision manque, les papiers d’affaires sortent sans cesse de l’engrenage des rouages du gouver- nement, comme l’on voit sortir des machines ce papier que l’on appelle pa- pier sans fin. Ne faut-il pas qu'il soit coupé, pour que l’on puisse s’en servir? H y avait désaccord dans les principaux éléments constitutifs de l’État. Ce désaccord était le produit du temps; ce qui veut dire, de l’ histoire. Il devait avoir pour suite inévitable la faiblesse de l’organisation. U ne sera pas nécessaire d’entrer dans de grands details, quand les causes principales en auront été signalées. Le caractère de l’empire d’ Autriche était celui d’un État fédératif. Le temps avait amené la centralisation de l’administration. Le principe de fédération politique affaiblit l’ État, parce qu' il laisse trop de liberté aux'parties, qui, selon leur force, la prennent dans une mesure inégale. Le sentiment de celte liberté est le seul lien de la forme politique fédérale. Est-il assez fort pour en assurer la durée ? Mais ta centralisation administrative, quand elle est trop tendue, doit nécessairement enlever cette liberté et détruire le lien fédéral. La fédéra- tion doit donc se rompre, si un lien politique de souveraineté plus forte ne vient pas rendre l’unité à des parties qui tendent a se dissoudre. Peu de mots suffiront pour montrer que telle fut l’histoire des der- niers temps de l'empire d’Autriche. Digitized by Google ~T-~ 43 Tout le monde y sentait, depuis longtemps, le côté faible de sa posi- tion politique. Charles VI fut le premier de ses souverains, qui, inspiré par le danger dont pouvait être menacée la succession au trône, posa, par sa pragmatique sanction, le principe de P unité. Les soins et la prévoyan- ce de P empereur assurèrent à sa fille Marie-Thérèse la possession de tout son héritage. Attaqué, elle sut le défendre par son courage -, elle sut le gouverner par ses vertus autant que par ses lumières. L’héritière de la maison de Habsbourg sut donner encore plus d’éclat à cette position déjà si élevée. Son ascendant mit la couronne de l’empereur d’Allemagne sur la tète du prince qu’ elle avait choisi pour époux. Elle sut conserver à la nouvelle souche qui devait sortir d' elle la puissance qui, depuis des siè- cles, était 1’ apanage de sa maison. Son fils devint, pour ainsi dire, P héri- tier d' une couronne élective, comme il Pétait des États autrichiens héré- ditaires. L' avènement de Marie-Thérèse au trône signala le commencement d’ une nouvelle époque pour l’Autriche. Tout ce qui existe dans les diffé- rents pays qui composent l’ ensemble de cette monarchie date de son rè- gne et de celui de l’empereur Joseph: lois, administration, tous les éta- blissements d’éducation, commerce, industrie, etc., etc. C’est Marie-Thé- rèse qui posa les bases sur lesquelles se sont développés les principes, les moeurs et les intérêts matériels, qui, depuis lors, ont fait le mouvement social de P empire. Les formes sévères, dures et souvent arbitraires des anciennes lois criminelles firent place à l’esprit de justice et d’humanité que demandait la civilisation moderne. Marie-Thérèse avait aboli le ser- vage; elle avait réglé pas des lois et par Y urbarium en Hongrie les rap- ports entre les paysans et les seigneurs. C’est en,J776 que Marie-Thérèse, devançant la plupart des États européens, abolit la torture. Son règne et celui de P empereur Joseph donnaient le droit d’espérer que le passage, si difficile, des formes, des doctrines et des principes du moyen âge aux législations des États modernes, se ferait progressivement et sans secous- ses. En effet, Marie-Thérèse avait songé à régler tous les rapports de son empire dans P esprit de cette pensée : que toutes les lois des temps an- ciens devaient cesser, puisque les moeurs de ces temps n’existaient plus. Une des questions les plus épineuses pour les souverains était, depuis longtemps, le règlement des rapports de l’État avec l’Église. Le conflit d’autorité entre les deux pouvoirs avait souvent troublé la paix des peu- ples. Marie-Thérèse, souveraine pieuse et fille soumise de l’ Église, sut Digitized by Google 44 néanmoins mettre tous les droits de sa souveraineté à l’ abri de toute atteinte. L’empereur Joseph dépassa, sous ce rapport, les limites que s’était posées Marie-Thérèse. Mais toutes les principales dispositions qui ont ré- glé, depuis son époqur, les relations de la cour de Vienne avec celle de Rome, sont émanées d’elle. L’empereur François, pendant son long règne, les a toujours con- servées, en les prenant toujours pour régie de sa conduite. L’ histoire blâme Joseph U du mouvement trop rapide qu’ il voulut donner au développement de son empire. Son impatience le conduisit à sortir des voies de la prudence et quelquefois même de celles de la justi- ce. Il en fit l’aveu par une rétractation trop tardive. Elle fut pourtant uti- le, car elle facilita à T empereur Léopold le moyen de rentrer dans les limites des voies qu’avait ouvertes Marie-Thérèse. Les événements qui se sont passés en Autriche depuis l’année 4848, et la forme qu’y a prise la révolution, sont venus toutefois témoigner que, si l’empereur Joseph avait manqué de prudence, la juste appréciation de ce que demandait l’avenir de l’empire d’Autriche ne lui avait pas échappé. Le dernier siècle de 1* histoire d’Allemagne prouvait, en effet, que le souverain de l’Autriche ne pouvait trouver les moyens de conserver son trône et sa haute position politique que par 1’ unité de son empire. Les événements de la Gallicie, et, bien plus encore, ceux de la Hongrie, sont la plus éloquente apologie des vues politiques de l’empereur Joseph. Les nouvelles lois que l' impératrice Marie-Thérèse avait promul- guées dans la Gallicie, au moment où elle prit possession de cette provin- ce, et T application que fit l’ empereur Joseph de ces lois par l'administra- tion qu’ il y introduisit, ont donné la reconnaissance unanime des popu- lations pour base a la fidélité qu’ elles ont montrée dans ces derniers temps de crise. Les événements de 1a Hongrie ont prouvé que, si l’empereur s’était trompé sur le choix des moyens qu’ il employait, il ne s’était certes pas trompé ni sur l’importance ni sur la nécessité de resserrer les liens par lesquels il fallait attacher ce royaume au corps de la monarchie. Cette mesure était l’ affaire la plus importante. Elle était inévitable. Personne n’ayant su ni la régler ni la diriger dans des voies de sagesse et de modération, des passions aveugles sont venues accomplir ce que l’esprit seul aurait dû faire. Digitized by Google 45 La rébellion Je la Hongrie, la gnerre qui en fut la suite, et la nou- Telle position qui lui est faite, ne sont que des formes accidentelles. C’est le fond de la question qu’il faut traiter. Au commencement des guerres de la révolution de France, la ban- nière de la république française était celle de la démocratie la plus ab- solue. Un pays aussi exclusivement aristocratique que la Hongrie devait lui être hostile. Aussi malgré tout ce que les innovations qu’ avait voulu introduire l’ empereur Joseph avaient fait naître d’éloignement et d’in- quiétude dans l’esprit de la nation hongroise, se rallia-t-elle cependant franchement à l’empereur et lui resta-t-elle fidèle pendant tout le temps de la lutte que la cour de Vienne soutint contre la France. Cette époque était tellement agitée, qu’ il était impossible d’ y trouver le temps et le calme nécessaires pour régler, dans les formes constitutionnelles de la Hongrie, les questions que les dernières diètes avaient laissées ouvertes. Les Hongrois attendaient le rétablissement de la paix pour les remettre en délibération et pour se défendre contre ce qui aurait pu encore rester des projets de l’empereur Joseph dans l’esprit du gouvernement de Vienne. Aucune des diètes, rassemblés depuis 4 791, n’avait été appelée à mettre en délibération un seul des griefs du pays ni aucune question or- ganique, soit d’administration, soit de législation. Si l’empereur François eût choisi l’epoque de son retour de Paris pour convoquer la diète à ce sujet, l’ascendant moral que lui donnaient les grands succès qu’ il avait obtenus et l’ honneur que lui faisait l’ Europe de se rassembler à Vienne en congrès, étaient de nature A donner. la certitude que nui esprit de ré- sistance factieuse n’aurait trouvé moyen de s’organiser dans le pays, et encore moins de se montrer dans les délibérations de la diète. L’empe- reur François animé, comme il l’avait toujours été, d’un véritable esprit de justice, serait donc parvenu à faire disparaître du pays jusqu’au moin- dre germe de défiance. Mais, soit que les grandes affaires de l'empire ab- sorbassent tous ses soins, ou que l’empereur ne voulût pas troubler la sa- tisfaction intérieure qu’ il éprouvait d’avoir non-seulement rétabli l’ inté- grité de son ancien empire, mais encore de lui avoir donné augmentation de force et de splendeur. Sa Majesté Impériale, éprouvant d’ailleurs un sentiment de malaise par le souvenir de tout ce qu’ il y avait toujours eu de difficile entre la Hongrie et le gouvernement de Vienne, la convocation d’une diète qui aurait eu pour mission de trancher des questions aussi épineuses, fut remise à un temps plus éloigné. Digitized by Google 46 Ce premier moment passé, on ne tarda pas à voir surgir en Hongrie, sous différentes formes, le mécontentement qu’on y éprouvait d’être pri- vé depuis si longtemps de l’exercice de ses droits politiques. H arriva donc tout naturellement que la répugnance de l’empereur augmentait en pro- portion du mécontentement qui s’ y manifestait. Comme il y a cependant des choses qu’il est impossible de ne pas faire, il fallut bien enfin aborder cette nécessité. La diète fut convoquée en 1825. Mais pendant les dix années qui s’étaient écoulées depuis la fin des guerres, un nouvel esprit s’était emparé des Hongrois. Eu effet, l’ancienne position fédérative de la Hongrie était entièrement changée depuis le mo- ment où l’empereur François avait abdique la couronne de l’empire d’Al- lemagne. Quelque faible qu’ait pu avoir été, dans les temps antérieurs, le lien fédératif entre les différentes parties qui constituaient la monarchie autrichienne, le lustre qu’ajoutait la couronne de Charlemagne à la puis- sance du souverain des États héréditaires de 1’ Autriche était si grand ; l’ascendant politique qu’elle lui donnait en Europe était si prépondérant, qu’aucun de ces pays n’aurait osé concevoir la pensée de se séparer de cette fédération, illustre par son chef et puissante par sa grandeur. Mais, quand après la nouvelle forme politique définitivement donnée A I’ Euro- pe par le congrès de Vienne, la Hongrie vint à mesurer sa nouvelle posi- tion, elle trouva qu’elle formait à elle seule presque la moitié de la super- ficie de la monarchie autrichienne et renfermait près des trois septièmes de la population de tout l’empire. Si l’on ajoute au sentiment de cette su- périorité celui de posséder un pays plus riche qu’aucuu autre de tous les dons de la nature, il devait en résulter la prétention toute naturelle de prendre dans le nouvel empire una place plus importante que celle d’une simple province. Cette disproportion entre la Hongrie et les autres parties de l’empi- re détruisait le principe de pondération politique qui doit être la base de tout État fédératif La Hongrie, par son histoire, se trouvait beaucoup plus éloignée du principe de l’unité que ne l’était aucun des autres Etats de l’empire. La longue interruption de l’action législative augmentait les embarras des deux côtes. Les affaires importantes ue pouvaient pas se faire sans le con- cours de la diète. Les griefs du pays s’étaient doue considérablement aug- mentés. Beaucoup d’intérêts étaient en souffrance. Ou se demanda, ù Vien- ne, dans quel esprit le gouvernement devrait agir. L’empereur et ceux de Digitized by Google 17 ses conseillers auxquels il accordait le plus de confiance furent d’avis qu’ on ne pouvait gouverner la Hongrie qu’au moyen de sa constitution ; que l’autorité constitutionnelle du roi était assez grande pour qu’ il fût possi- ble de conserver le principe monarchique dans toute son intégrité, tout en la faisant servir à rattacher la Hongrie d’une manière plus solide au corps de l'empire. Mais quand les constitutions, vieilles ou jeunes, n’ importe leur âge, ne sont pas d’accord avec les mœurs, ni avec les besoins, avec le mouve- ment social du pays, ni avec la position politique que le temps lui a faite, ces constitutions deviennent des machines de destruction. On en voit plus d’un exemple de nos jours. Celui de la Hongrie en est le plus mémorable. La Hongrie agissait sur la monarchie depuis longtemps comme une entrave. Je consens à dire que la majorité le faisait sans le vouloir, sans le savoir, et qu’elle était de bonne foi. Mais elle ne voulait être fidèle qu’à la personne du roi ; et il est arrivé que les Hongrois les plus fidèles, en séparant, comme ils l’ont toujours fait, la personne du roi de celle de l’empereur, ont mis l’arme la plus puissante dans les mains du parti ré- volutionnaire. On a vu comme il a su s’en servir. Le roi ne pouvait paraître en Hongrie qu’après s’ètre dépouillé de la pourpre impériale. Il ne pouvait y parler que des intérêts séparés de la Hongrie, jamais des intérêts collectifs de l’ empire. Les Hongrois, jaloux de l’indépendance que leur donnait leur constitution politique, jaloux comme le sont les hommes de sentiments impétueux, mais d’un esprit ré- tréci par l’ isolement, voulaient tous, à tout prix, conserver cette position d’indépendance. Ils attachaient une telle importance à la conserver en- tière, qu’ ils n’ont même jamais cherché à exercer sur le gouvernement de la monarchie une influence dont les moyens leur étaient donnés par la cour elle-même. Us craignaient que l’exercice de cette influence ne les conduisit à se rapprocher plus qu’ ils ne le voulaient. Ils préféraient sacri- fier leur importance plutôt que de compromettre, en quoi que ce fût, leur position d’ Etat séparé. Toujours défiants, et, dans les derniers temps, ac- cusateurs, ils parient sans cesse de la perfidie de la cour. Voyons les faits. Ils resteront toujours la meilleure réfutation des mots. Pendant longues années du règne de l'empereur François, un comte Zichy fut le ministre des finances, et son ancienneté comme ministre d’ État et des conférences le fit , à l’époque la plus difficile et la plus in- 5 Digitized by Google téressante de ce règne, président du conseil. U occupa cette place jusqu’à sa mort. La sphère de son action, si importante pour les finances de la monarchie, ne lui donnait aucun droit sur celles de la Hongrie, qui n’ é- tait pas imposable. Le comte de Zichy avait nommé un Hongrois (le baron de Gervay) secrétaire de la conférence. Le secrétaire survécut au ministre. Il garda sa place, qui devint plus importante encore par la nouvelle organisation qui fut donnée à la conférence et au conseil d’ Etat, après la mort de l’empereur François. Un Hongrois se trouvait donc en possession de tous les secrets de l’ État et il était le rédacteur des décisions impériales les plus importantes. Il mourut dans l’année -1845. Un autre conseiller hongrois (le conseiller Czillich) fut nommé à sa place. A la mort du comte de Zichy, un autre Hongrois, le comte de Nadas- dy, lui avait succédé dans le ministère des fiuances. Il ne quitta cette place, après l’avoir occupée plusieurs années, que pour prendre la présiden- ce de la section des finances, au conseil d’ État. Il siégeait dans ce conseil avec le titre de ministre d’ État et des conférences. Il y avait pour collègue un autre Hongrois, le comte Cziraky. Ils étaient les deux seuls ministres d’ État et de conférence qui fis- sent partie du conseil d’ État. Un autre Hongrois était, dans ce conseil, conseiller référendaire des affaires financières de la Hongrie. Pendant que des Hongrois étaient appelés aux postes les plus élevés de l’administration des autres parties de la monarchie, la chancellerie au- lique de Hongrie, exclusivement composée de Hongrois, résidait à Vienne, 1 pour y faire les affaires de la Hongrie. Elle était le seul intermédiaire en- tre le Toi et le pays. Des hommes affranchis de tout impôt en Hongrie étaient appelés, non par le roi, mais par l’empereur, à diriger les finances des autres par- ties de l’empire. Et c’est de la Hongrie que vient l’accusation de perfidie ! Ne sont-ce pas bien plutôt les autres sujets de l’empereur qui auraient eu a se plaindre d’ un pareil degré de confiance? Et si les Hongrois ne veu- lent pas attribuer de pareils procédés à de la confiance, de quels autres moyens fallait-il donc se servir pour leur en inspirer? Quel motif ose- raient-ils donc prêter à ces procédés s’ ils ne veulent pas les reconnaître comme une preuve du désir qu’avait la maison impériale de les rappro- cher d’elle? Digitized by Google 40 La cour de Vienne avait quatre places d’ambassadeurs. Pendant une longue série d’années, trois de ces ambassades' furent occupées par des grands seigneurs hongrois. Plusieurs autres missions de second ordre, en tête desquelles il faut nommer celle de Berlin, étaient également confiées à des Hongrois. Ce sont trois comtes d’Esterbazy qui occupent encore aujourd’ hui les missions de Rome, d’Espagne et de .Munich. Singulière perfidie, en vé- rité, qui donnait à sa victime une si grande part d’ influence sur la dire- ction des affaires étrangères de l’empire ! Mais rien ne pouvait changer l’opinion qu’avait la Hongrie relative- ment à l’indépendance de sa position politique. La Hongrie ne voulait que son roi parce qu’ il n’était question que du roi dans la constitution. Que ce roi fût empereur, ce n'était pour elle qu’un incident historique. Elle avait souvent trouvé dans cet incident une puissante protection, mais sans y trouver jamais une obligation de plus. Quand la révolution vint à envahir Vienne, c’cst avec enthousiasme que la Hongrie eût reçu son roi. s’ il eût voulu déserter le trône impérial pour n’occuper que celui de la Hongrie. N’est-ce pas en invoquant la fidé- lité que les Hongrois devaient à leur roi qu’on leur fit prendre les armes pour combattre l’empereur? Et, si tous, il est vrai, ne le combattirent pas, combien cependant est petit le nombre de ceux qui vinrent se ranger à ses côtés! Pour ceux qui se donnèrent plus tard le litre de vieux conser- vateurs, le roi restait cependant toujours séparé de l’empereur ; c’est-à- dire qu’ ils voulaient conserver le principe qui devait nécessairement finir par rompre le lien qui unissait la Hongrie à l’empire. Les Hongrois auraient voulu arriver à rompre ce lien par des voies que les révolutionnaires modernes appellent légales. Comme il n’y a pas d’idée plus contraire à la raison que celle que l’on veut consacrer par le mot de révolution legale, et que le but que je me suis proposé est de prouver que les malheurs de nos temps ont été amenés par les fautes de tous les partis, il sera utile de montrer que c’est le masque de la légalité qui a jeté la Hongrie dans lés voies de rébellion, suite inévitable de l'obstination qu’elle mettait, depuis si longtemps, à vou- loir conserver une position politique, position, qui, manquant absolument de vérité, après avoir été longtemps défendue par la plus astucieuse hy- pocrisie, devait finir par lui mettre les armes à la main. Digitized by Google ‘JO Il suffira, à cet effet, de signaler le moment qui la vit entrer dans cette voie. La révolution de Vienne venait d’éclater le 15 mars. La diète hon- groise siégeait à Presbourg. Le 1 6 mars arriva à Vienne une députa- tion des états hongrois, pour solliciter du roi la concession d’un ministè- re hongrois indépendant. Cette députation présenta au roi la formule de cette concession. Quelques jours après l’empereur fit assembler une con- férence particulière sous la présidence de 1’ héritier présomptif de la cou- ronne. Ce conseil était composé de plusieurs des sommités de l’administra- tion hongroise et de deux ministres autrichiens, qui y furent appelés com- me des hommes de la confiance particulière de l’empereur, mais non pas en qualité de membres du nouveau conseil des ministres, déjà institué alors, qualité qui d’ aucune manière ne leur aurait donné le droit d’in- tervenir dans les affaires de la Hongrie, car la révolution de Vienne n’a- vait encore changé aucune des formes du gouvernement impérial, relati- vement à la Hongrie. Les affaires de ce royaume étaient restées dévolues sans partage à la chancellerie hongroise. La question soumise à ce conseil était de savoir si la concession d’un ministère hongrois, telle qu’elle était demandée, ne séparait pas entièrement la Hongrie de l’empire. Outre la concession d’ un ministère indépendant, les Hongrois de- mandaient encore que, dans l'absence du roi hors de la Hongrie, 1’ exer- cice des attributions les plds importantes, réservées à la couronn e, fût donné au palatin, qui à ce titre devait joindre encore celui de gouverneur lieutenant du roi (statthalter). De ces deux concessions, l’une aurait an- nulé le roi, l’autre le gouvernement. Il était donc impossible de les ac- corder. Il y eut un compromis passé entre les ministres hongrois et autri- chiens rassemblés dans ce conseil, en vertu duquel toutes les atlrib utions qui ne pouvaient être abandonnées sans annuler le roi, seraient conser- vées à la couronne. Ceux des ministères qui devaient nécessairement for- mer ledien entre l’ empire et la Hongrie seraient réservés à la nomi nation de l’ empereur, et les titulaires seraient destinés à résider près de sa per- sonne comme ministres de l’ empire. Ces ministères étaient ceux des affaires étrangères, de la guerre et des finances. Ces réserves ayant obtenu la sanction de l’empereur, la chancellerie Digitized by Google 21 de Hongrie rédigea un rescrit souverain qui en contenait les motifs et les détails. Il fut adressé, en date du 28 mars, et porté le même jour aux états, à Presbonrg, par le conseiller Zsédényi faisant fonction de vice- chancelier. La délibération des états hongrois, réunis en séance, les con- duisit à refuser la réception du rescrit souverain, et ils déclarèrent que l' empereur avait donné sa parole à la députation de concéder les deman- des qu’ elle lui avait soumises. La discussion fut violente et ne se calma que lorsque le palatin eut promis de se rendre sur-le-champ à Vienne et d’intervenir, pour que Sa Majesté Impériale accordât la concession entière telle qu’ elle lui avait été demandée. Après quelques heures passées à Vienne, le palatin apporta aux états un second rescrit, qui, sans faire men- tion du premier, accordait tout ce qu’exigeait la Hongrie. La négociation du palatin s’ était faite, dans des voies strictement et exclusivement hongroises, par son influence directe; la chancellerie de Hongrie ayant été seule appelée à y intervenir. L’ homme qui veut chercher à se faire une opinion juste des graves événements qui ont renversé les anciennes formes sous lesquelles la Hon- grie existait depuis si longtemps, doit Axer son attention sur le moment que je viens de signaler. C’ est, en effet, ce moment qui a décidé du sort de la Hongrie. Et ce n’ est pas un parti qui en a décidé; car ce qui se fit alors eut lieu sans trouver une opposition qui méritât ce nom. Les états avaient encore dans leurs rangs tout ce qu’ il y avait d’ illustre, de distingué et d' influent en Hongrie. Le ministère qui fut nommé ne comptait, parmi ses membres, qu’ un seul homme se disant homme du peuple. Tous les autres apparte- naient aux plus hautes sommités de l’aristocratie ou de l’administration. On vit bientôt ce ministère réaliser toutes les pensées qui se cachaient encore au moment où l’on travaillait à l’obtenir. Sa première oeuvre fut de prendre possession, en Hongrie, de tout ce qui appartenait au dépar- tement de la guerre: places fortes, artillerie, munitions, et d’en disputer la libre disposition au ministère de la guerre impérial; d’exiger la ren- trée de toutes les troupes hongroises en Hongrie et la sortie de toutes les troupes allemandes hors de ce pays. Vit-on jamais une déclaration de guerre plus positive, un acte de rébellion plus fortement caractérisé 7 C’était un acte de la trahison la plus perfide; car l’Autriche avait à se défendre, dans ce moment, contre un ennemi étranger qui était venu avec ioutyi^Ar^^)M secours de l’ insurrection des provinces italiennes. Digitized by Google 22 El cependant la conr négociait encore. Elle voulait encore se fl aller qufc ce n’était que l’oeuvre d’un parti. Mais, quand tous les hommes d’action sont d’un côté, et que, de l’autre, il n’y a que quelques paroles sans effet, la question doit être définitivement jugée pour tout esprit impartial. Il ne reste plus alors qu’ à examiner les affaires de la Hongrie sous un rapport plus élevé et plus général. A cet effet, il faut avant tout se de* mander si le peuple hongrois était appelé, par son histoire, par son nom- bre, par ses lumières, en un mot, par le degré de sa civilisation, à jouer le rôle d’ indépendance qu’ il a voulu jouer vis-à-vis de l’empire d’Autri- che, et a prétendre à la suprématie qu’ il usurpait sur les autres races, qui, avant lui et depuis des siècles avec lui, occupaient les vastes territoi- res auxquels il avait donné son nom, en vertu de la prépondérance de ses armes. Le droit que l’ on a de parler d’ un peuple augmente en raison de la position qu’ il veut prendre, des prétentions qu’ il forme, et de l’influ- ence qu’il veut exercer. Tout esprit généreux viendra toujours au secours d’ une nation, ou, an moins, lui accordera sa sympathie, quand elle cher- che à sortir d’ une position gênée, embarrassée, et que, pour ce qui est de la Hongrie, l’ on ne peut qualifier par un seul mot qu’ en la disant arriérée. Mais, si cette nation élève la prétention de prendre une première place, de jouer un premier rôle, n’a-t-on pas le droit de lui demander ses titres? Il faut sans doute admirer des hommes de courage, qui, les der- niers arrivés d'Asie, sans annales, sans aucun souvenir ni d’histoire ni de patrie, eurent la force de se conquérir un territoire, de s’y maintenir et de se constituer en peuple, qui eurent la sagesse, en devenant chrétiens, d’ emprunter à d’ autres une langue et des lois pour se gouverner eux- mêmes et pour assujettir, en les gouvernant, d’ autres peuples, devenus déjà plus tranquilles, mais encore aussi peu civilisés qu’ils l’étaient eux- mèmes. Et de pareils hommes, il faudrait les admirer encore, s’ils avaient également su comprendre que la position qu’ils s’étaient faite n’était qu’ une position secondaire de laquelle ils ne pouvaient sortir sans se dé- truire eux-mêmes, car ils étaient inférieurs de tout point à tout ce qui les entourait. Si, au moment où cette révolution constitutionnelle qui faisait le tour de I* Europe venait de pénétrer en Autriche, les Hongrois avaient su comprendre l’avantage que leur donnait ce qu’ ils avaient conservé de ces anciennes formes constitutionnelles germaniques que les modernes veulent prendre pour principe de leur renaissance politique, loin de cher- Digitized by Google cher à profiter des embarras qu’ éprouvait l'Autriche, ils eussent cherché à se rapprocher d’ elle, à l’ éclairer de l’ expérience qu’ ils avaient des formes représentatives. N’y auraient-ils pas trouvé le moyen d’étendre leur influence? Riches comme ils le sont de toutes sortes de biens, ils se- raient devenus les hommes prépondérants de l’ empire. Leur grandeur aurait été la suite naturelle, et comme la récompense de leur fidélité en- vers d’ anciens confédérés. En un mot, la Hongrie ne pouvait prospérer que par le principe de réunion. Elle devait se perdre par le principe op- posé: celui delà séparation. La Hongrie n’ a jamais compris le mal que la sourde hostilité de sa constante opposition avait fait à l’Autriche. Et, quand un public superfi- ciel accuse le cabinet de Vienne de n’avoir pas donné, dans des circon- stances graves, à sa marche politique le caractère qui convient à la dignité d’ un grand empire, on oublie qu' il ne pouvait déjà plus faire entrer la Hongrie dans ses calculs comme un élément de force. Moralement immo- bile, la Hongrie n'était qu’un poids, d’autant plus lourd à remuer, qu’el- le se refusait à tout mouvement. Par exemple, dans celte question orientale qui a occupé V Europe pendant île si longues années, l’attitude que pouvait prendre l’Autriche était-elle libre? Est ce en face d’une position comme celle où se trouvait la Hongrie, que l’Autriche aurait pu entrer dans des combiuaisons politi- ques qui, si l’ Autriche se fût prononcée, eussent infailliblement soulevé tout l’empire ottoman? Est-ce avec un idiome qui n’est encore pour per- sonne une langue de science, de littérature, de commerce, d’ industrie? Est-ce avec le comté fcomilalj hongrois et la diète hongroise que l’ Au- triche pouvait exercer sur l’ Orient l’ influence d’ une puissance civilisa- trice ? Y avait-il entre les populations limitrophes un autre échange pos- sible que celui de lu peste et de l’ignorance? Est-ce, enfin, avec un pays qui se refusait à faire des routes pour ne pas avoir à en payer le péage qu’ il était possible d’ avancer? La guerre civile qui a eu lieu en Hongrie et qui a montré une lutte de races pareille à «elles qui auraient pu avoir lieu dans les temps les plus primitifs de l’ Europe, répond suffissfBment à cette question. Est- ce avec de pareils éléments, si discordants (et les deux dernières années autorisent à dire si sauvages), que l’on pourrait avoir la prétention d’ intervenir dans les conflits d’ un État voisin, pour y por- ter les lumières de la civilisation ? N’ est-ce pas de proche en proche et par le contact incessant des populations que celte propagation doit se . 24 faire? Les Hongrois ne devraient pas oublier que la ville de Bude u été pendant cent cinquante ans le chef-lieu d’ un pachalik turc, et que, s», depuis la délivrance de leur territoire, tous les hienfaits de la civilisation de l’Europe centrale n’ont pas pu pénétrer jusqu’aux extrêmes fron- tières de I’ empire, c’ est qu’ ils n’ont pas cessé de lui opposer un mur de séparation. Les Hongrois se plaignent aujourd’hui que le gouvernement autri- chien ne sait pas porter remède aux désordres, suite inévitable de la guer- re civile et de la destruction de ses anciennes institutions; mais lui serait- il possible de la faire à lui seul? Il ne peut y parvenir qu’avec le con- cours des Hongrois eux-mèmes. En refusant de se placer sous la direction de ministres dans lesquels ils s’obstinent à ne voir que des étrangers, parce qu’ ils ne sont pas Hongrois et ne résident pas en Hongrie, ils ne veulent donc servir ce qu’ ils appellent la cause nationale que par l’excès du désordre? C’est la seule arme qui rest à leur disposition. Ils ne veu- lent pas renoncer à en faire usage. Voudraient-ils en faire leur ultima ra- tio? C’est l’ancienne forme du liberum veto des peuples peu avancés en civilisation Mais se rendre ingouvernables pour conserver l’indépendan- ce, n’est-ce pas détruire l’existence ellemême? Est-ce donc vouloir as- servir un peuple que de travailler à le civiliser? Le titre que la Hongrie fait valoir en faveur de sa constitution et de son organisation sociale est celui d'avoir duré longtemps, comme si la vieillesse à elle toute seule était un avantage. Le temps n’est rien par lui- même. Il n’a d’autre valeur que celle qu'on lui donne par l’usage qu’on sait en faire. L’homme ne se donne pas la vie. Il ne peut être fier que de ses œuvres. La civilisation a toujours fini par détruire tout ce qui lui fai- sait obstacle. Aucun peuple n’a encore eu le droit de jouir de ses bienfaits sans se soumettre à ses lois. Mais les tempêtes viennent de loin. Elles nous arrivent alternative- ment des tropiques ou des immenses surfaces glacées des terres et des mers du nord. L’excès de la chaleur comme celui du froid rompt égale- ment l’équilibre de l’atmosphère. De même nous arrivent les tempêtes de la pensée. C’est après que de fausses doctrines ont pénétré toutes les intelligences ou que de faus- ses mesures ont dénaturé toutes les positions que les orages éclatent. Les vagues humaines ont des lois comme celles de l’Océan. De même que ces dernières ne s’apaisent que quand les vents ont cessé, de même le Digitized by Google *5 wuovement des hommes ne se tranquillise que quand les causes d’une trop grande excitation viennent à cesser. C’est A faire cesser ces causes qu’il faut travailler; mais, pour y réassir, il faut apprendre à les connaî- tre. Cette étnde doit prouver à tous ceux qui s’en occupent combien l’art de gouverner est difficile. Dans toute pensée de législation, il y a, en effet, nécessairement, un germe d’avenir, dont le développement naturel dépassera souvent le but rapproché que la loi voulait atteindre. Non-seulement il le dépassera, mais même il agira souvent dans un sens tout opposé. On en trouve des exemples dans l’histoire de tous les peuples. Nous en trouverions donc aussi dans celle de la Hongrie. La Hongrie, toujours si jalousée de ses droits, toujours si occupée A barricader toutes les avenues de sa législa- tion et de son administration contre des influences étrangères, ne doit son histoire intérieure qu’à elle-même. Elle a le triste avantage d’avoir imprime A son ordre social un cachet qui lui est particulier. Au milieu d’un mouvement politique déterminé par des circonstances générales, supé- rieures A sa volonté, elle ne s’est pourtant donné que les lois qu’elle a voulu se donner. Ce qui prouve plus que toute autre chose l’empire qu’el- le a exercé sur elle-même, c’est la puissance de scs us et coutumes. Cette puissance a toujours été plus grande en Hongrie qu’elle ne l’a jamais été dans aucun autre pays et elle prouve en même temps combien était grande la force de répulsion que la Hongrie opposait à tout ce qui ne venait pas d’elle-même. Les derniers temps de l’histoire de Hongrie ont mis dans la plus grande évidence que le trouble et l’anarchie qui ont régné si longtemps provenaient de l’organisation des comitats. Ils ont été proclamés par les Hongrois eux-mêmes, pendant le cours de leur dernière révolution, com- me étant tous et chacun poor soi des républiques indépendantes. Comment la Hongrie était-elle arrivée à cet état de choses? C’est ici le lieu d’appliquer l’observation que nous avons faite plus haut, que les orages pot tiques les plus violents arrivent souvent de points desquels on n’ attendait que du calme. Le roi qui a le plus organisé en Hongrie, c’est Sigismond. Il a ré- gné cinquante et un ans et n’a réuni A la couronne royale de Hongrie la couronne impériale-d’ Allemagne que pendant les quatre dernières an- nées de sa vie. Il avait eu, depuis le commencement de son règne, beau- coup plus à souffrir des factions tuibulentcs des magnats, qu’aucun au- Digitized by Google 26 tre souverain du pays. Obligé de reconquérir sa couronne, les armes à la main, à la tête de scs partisans, il comprit qa'il fallait d’autres moyens que les armes pour conserver l’ autorité royale. 11 chercha donc dans les lois la force qui lui manquait. Pour diminuer la puissance des magnats, il créa dans les comtés fcomilatsj une noblesse nombreuse. La plupart de ces noveaux nobles n’avaient qu’un écusson, des titres, et très-peu de biens. Il affranchit les paysaos du servage, voulant qu’ ils relevassent uni- quement de la couronne. Dans la vue de neutraliser ou au moins de di- minuer la haute et presque exclusive influence de l’aristocratie, il auto- liza la correspondance directe de la chancellerie royale avec les autorités des comitats. il y avait dans ces institutions des germes de liberté pour le pays, et des garanties pour la couronne. Ce qui a amené la Hongrie à la cri- se de sa dernière révolution, n’est que le développement de ces germes de liberté que les siècles avaient grandis, sans leur opposer de con tre- poids. Les résultats politiques les plus immédiats de cette nouvelle organi- sation furent: 4. D’amener à la diète du royaume une seconde chambre, composée de cette petite noblesse, démocratie nobiliaire, qui ne tarda pas à devenir rivale de la primière, qui était composée des magnats -, 2. L'indépendance absolue des autorités des comitats, qui devinrent des républiques, parce que la base de leur organisation reposait exclusi- vement sur le principe républicain de l’élection. — Cet esprit républicain ne tarda pas à se faire jour dans la sphère politique la plus élevée. Les comitats avaient à nommer leurs représentants à la diète. Ils avaient le droit de les munir d’ instructions que chaque comitat rédigeait pour soi ; mais ils usurpèrent celui de changer ces instructions, pendant le cours des sessions, scion la nature des débats. Le terni» leur donna un droit encore plus considérable, celui de rappeler leurs députés, pendant la durée des sessions, et de les remplacer par d’autres, à leur fantaisie. Il est clair qu’ en face d’ une diète constituée de cette manière, les comitats s’attribuaient uu degré d’ indépendance qui ne trouvait de con- tre-poids nulle part -, ni dans le chambre haute, stationnaire comme le priacipe de l’hérédité qui lui servait de base, ni dans la couronne, dont l’ a Imiuistration intérieure des comitats se trouvait entièrement af- franchie. Digitized by Google 27 Quant à l’ ordre des paysans, auxquels le roi Sigismond avait voulu donner une existence, sinon politique, au moins légale, il l’avait perdue depuis longtemps. Celte existence n’était pas encore devenue assez forte pour résister au choc des guerres civiles et de l’invasion des Turcs. Les j paysans retombèrent tous dans le servage le plus complet. Sous ce rap- port, la nouvelle petite noblesse se mit d’accord avec l’ancienne. Il ne fut plus question d’ eux que pour mesurer les charges qu’ ils pouvaient sapporter. La maison de Habsbourg était entièrement étrangère à la Hongrie, au moment où cette organisation prit naissance. Quand la Hongrie, écrasée par ses propres discordes et par la domination turque, se vit redevable de sa délivrance à un prince de cette maison, et qu’elle lui décerna la couronne héréditaire du pays, comme un témoignage de reconnaissance pour les services qu’il venait de lui rendre, l’organisation intérieure, don- née plus de deux siècles auparavant, avait déjà pris tous les développe- ments qui viennent d’ètre indiqués. Sigismond était mort Tannée -1437 ; et ce fut Tannée 1687 que la succession au trône fut rendue héréditaire, et assurée à la maison d’Au- triche, par délibération de la diète. C’est dans Tindependance des comitats que l’empereur et roi trouva tou- jours, depuis, le plus grand obstacle aux améliorations administratives dout le paysavaitsi impérieusement besoin. Les magnats, secrètement satisfaits, sans doute, de retrouver cette nouvelle barrière contre l’autorité de la couronne, pour remplacer celle qu’ils n’avaient plus la puissance de lur opposer, ne vinrent que rarement et que faiblement au secours de l’au- torité royale. Il faut bien leur prêter cette vue; car, s’ils ne l’avaient pas eue, il ne resterait plus qu’à les accuser d’une bien coupable imprévoyan- ce; coupable envers eux-mêmes, autant qu’elle Tétait envers le trône. Pendant le cours du xviti siècle, deux écoles politiques s’étaient na- turellement fondées en Hongrie. L’une, qui était celle de la haute aristo- cratie, était issue de l’école anglaise; l’autre, qui était celle de la petite noblesse et des autres classes inférieures, appartenait à l'école révolution- naire de France: toutes deux opposées au trône, quoique dans une me- sure differente; la première voulant seulement limiter l’autorité royale dans ses intérêts à elle ; la seconde voulant, sinon la détruire, au moins lui donner la base nouvelle de la souveraineté du peuple. On a vu ces deux écoles aux prises dans les tout derniers événements de la Hongrie. Elles Digitized by Google 28 pensaient à se disputer le pouvoir; mais aucune des deux n’a pensé à la part d'autorité qui devait appartenir au roi. Cependant des hommes éminents, par leur caractère, leur talents et leur position, avaient depuis longtemps reconnu la nécessité de ren- dre au coi quelque autorité sur l’administration. Le moyen d’y par- venir ne pouvait se trouver que dans une profonde modification de l’organisation des comitats. La prérogative du roi se bornait à la no- mination du comte suprême, Obergespan, dans les comtés où cette pla- ce n’était pas devenue l’apanage héréditaire de puissantes familles. Il n’était pas tenu à residance parce qu’ il n’avait pas la gestion des affai- res du comitat. Elle était exclusivement confiée au Hcegespa i» et au conseil d’administration: toutes places électives. Les hommes qui vou- laient porter remède au mal regardèrent comme absolument néces- saire de substituer, au moins pour le chef de cette administration, le choix libre du roi au droit populaire de l’election. Des hommes choi- sis par la couronne furent nommés administrateurs des comitats et soldés par elle, à titre d’indemnité, pour les soins qu’entraînait leur résidence non interrompue dans le chef-lieu du comitat. Cette mesure, prise peu d’années avant l’époque de la révolution, était trop tardive. Le pays, trop avancé dans les voies de son indépendance absolue, la repoussa unanimement 11 venait d’acquérir une force immense d’agres- sion. Les hommes qui en dirigeaient le mouvement, violant une loi fondamentale du pays qui interdisait aux comitats de se concerter di- rectement entre eux, établirent ce concert. Le comitat de Pesth devint le chef de celte nouvelle ligue politique, qui entraîna rapidement toute la Hongrie dans les événements dont nous avons été (es témoins ; sans que le pays pût trouver une seule force capable de lui faire opposi- tion. La mesure ordonnée par le roi et que le dernier chancelier de Hongrie, le comte George d’ Appony, qui en avait été le promoteur, devait mettre à exécution, fut repoussée comme l'atteinte la plus for- te qui pût être apportée aux libertés du pays. L’agitation causée par cette mesure prouva qu’elle avait porté sur la racine du mal. La nomination de tels administrateurs aurait pu suffire h rétablir l’ordre en Hongrie, parce que l’uniformité de leur action sur les co- mitats aurait rapproché l’administration du principe monarchique. II en serait résulté l’ uniformité des instructions pour les députés à la diète. Le pays n’aurait perdu à cette mesure que l* indépendan- Digitized by Google 29 ce de l'anarchie. II lui serait resté assez dq liberté pour défendre ses droits. On voit déjà combien la position intérieure de la Hongrie, qui annulait absolument l’autorité du roi, était en même temps de natu- re à diminuer la puissance de l’empire d’Autriche. Mais ce qui vient d’être exposé ne suffit pas. La Hongrie suscita une question plus dan- gereuse encore pour l’empire. Ce fut celle de la nationalité. La Hongrie, comme pays constitutionnel, devait avoir des partis. Elle en avait toujours eu. Si P on ajoute à ce principe de division la différence des nationalités, on comprendra comment la Hongrie n’a- vait jamais pu, dans aucun temps de son histoire, échapper à l'anar- chie. kossnth le savait mieux que personne. Cependant, en même temps qu’il fut le plus ardent excitateur de l’idée de nationalité hongroise, il était aussi l’homme de parti le plus emporté. 11 espérait pouvoir se servir de cette idée de nationalité comme d’une machine de guerre, au moyen de laquelle il ferait tomber l’empire d’Autriche en débris, et pourrait alors, au milieu de ces débris, faire prendre la première place à son pays. L’Europe a été entraînée, dans les derniers temps, par un so- phisme politique qui manque absolument de base. L’émigration polo- naise ayant à sa disposition des secours d’ argent considérables, qu’elle tenait de ses compatriotes, s’ était constituée, pour ainsi dire, en gou- vernement de la Pologne. Partant du principe que le partage de la Po- logne n’avait pas diminué d’un seul homme le nombre des Polonais, ils en vinrent à l’idée de prendre pour base de la restauration de leur patrie le principe d' une nationalité qui n’ aurait rien perdu de sou nombre. Cette émigration, active, intelligente, travailla donc à faire adopter l’axiome, que le principe de la nationalité était le seul qui pût servir de base aux États. Cette théorie trouvait an paissant auxi- liaire dans cet autre principe: la touoerainelé du peuple, devenu le dogme politique de l’époque. Mais précisément l’histoire de la Polo- gne prouve, par le fait, combien il est faux de vouloir faire de la na- tionalité un élément constitutif des États. Car l’ existence politique de la Pologne aurait-elle pu être détruite, quand le nombre des Polonais n’ avait souiïert aucune diminution ? S’ il suflit de parler la même lan- gue, d’avoir les mêmes moeurs et d’occuper sans mélange le même territoire, pourquoi donc les Arabes, les kirghis, les Mongols ne for- Digitized by Google 30 ment-ils pas des États? I] doit être clair pour la plus faible des in* telligences que T existence d’ un État a d’ autres conditions , et des conditions d’un ordre supérieur à celles de la nationalité. La destruction de l’ État polonais n’ a enlevé à aucun Polonais sa nationalité de race. Cet Eut a péri, parce qu’ il n’avait plus en lui aucune des conditions qui seules font la vie des États. Cette idée de nationalité, appliquée à la Pologne, fit cependant d’autant plus de prosélytes, qu’on croyait y trouver un principe de réparation , conséquence d’ un droit naturel. La littérature politique s’ empara de ce thème. 11 devint un argument qui avait d' autant plus de force qu’ il avait été un des moyens de résistance opposés aux en- vahissements de Napoléon. On en fit l’application à toutes les positions. Les ennemis secrets de l’Autriche s’en emparèrent comme de l’arme qui menaçait le plus directement l’ existence politique de cet empire, composé de tant de nationalités différentes. La Hongrie le prenait de- puis longtemps comme le palladium sacré de son existence politique. On la vit donc s’opposer à la nationalité allemande, qu'elle accusait de vouloir l’asservir. El, pendant qu’elle portait cet acte d’accusation, la race magyare n’ hésitait pas à exiger, de la manière la plus absolue, la soumission des autres nationalités, plus nombreuses qu’ elle, au mi- lieu desquelles elle se trouvait placée. Une telle contradiction annulait la force de la résistance que la Hongrie voulait faire de ce chef; car une absence aussi complète de logique, de justice et de raison, ne peut jamais être dangereuse, si ce n’est pour celui qui s’en rend coupable. Les événements ne tardèrent malheureusement pas à faire une trop sanglante justice de celte contradiction. A la lutte des nationalités était venue se joindre celle des idiomes; die était un sujets de plus de haine et d’animosité. Quand un pense à tout ce qu’ il faut de culture d’ esprit et de puissance politique pour rendre une langue prépondérante; quand on ré* fléchit à toutes les combinaisons dont il faut la réunion pour lui assurer de l’empire sur les intelligences, on acquiert la conviction que 1’ histoire des langues est un des chapitres les plus intéressants de I’ histoire des nations. Que de lumières n’a-t*il pas fallu aux Grecs pour fonder la gloire de leur idiome? Que de puissance aux Romains pour faire du latin la lan- gue du monde? Qu’on rassemble en un groupe tous les faits qui ont don- né tant do vogue à l’ italien comme langue de science, de poésie, de mu- Digitized by Google 51 siqne et de commerce ! L’espagnol n’a-t-il pas suivi toutes les chances po- litiques de la domination de l'Espagne? Tout le monde sait les conditions de culture, de puissance politique et d’ascendant de mœurs, qui ont donné à la langue française une mission de médiation entre les hommes. Quelle accumulation de richesses n’a-t-il pas fallu pour faire de l’an- glais la langue qui colonise le monde? La puissance politique de l’Allemagne fut annulée par l'affaiblisse- ment successif du pouvoir impérial; ce ne fut, depuis cette époque, que par la culture de son intelligence et de sa langue que le peuple allemand parvint à conserver encore une place importante parmi les nations. On reste vraiment stupéfait d’étonnement de voir comment, en face de toutes les grandeurs de l’ histoire des langues, a pu s’élever d’un jour à l’autre la prétention d’assigner à une langue, encore complètement ignorée, sans affinité quelconque avec d’autres, un rôle de domination, comme la pourrait prétendre la haute culture d’un peuple puissant par le nombre et par son influence politique. Si ce fait extraordinaire peut trouver son explication dans ce senti- ment naturel qui porte l’homme à repousser en aveugle toute préten- tion quelconque qui lui serait opposée, cette explication n’est toutefois pas une justification. Elle prouve seulement que l’empire d’une langue ne peut être conquis que par l’incontestable supériorité de sa culture et par les soins qu’il faut mettre à l’enseigner, ainsi que par l’exercice continuel de cette supériorité. Se reposer sans travail dans l’idée de la suprématie d’ une langue, c’est en abdiquer la puissance. L’inertie limitrophe alle- mande n’a-t-elle pas, sous ce rapport, nourri la prétention magyare? Les meneurs hongrois surent faire, dans une autre direction, du principe de la nationalité, un usage plus habile et plus dangereux pour l’Autriche. Ce principe les rattacha au mouvement général d’insurrection que préparaient partout les chefs révolutionnaires. Les Hongrois devin- rent les alliés des Italiens et des Polonais. L’histoire de la révolution d’Autriche a montré combien les intrigues de ces trois races ont été acti- ves el simultanées, et combien a été grand le danger qui, momentané- ment, a meoacé l’existence de l’empire. Il nous suffit ici de le consigner comme un fait dont personne ne peut nier la réalité. Ce fait est le complément de tous ceux qui ont déjà été exposés, et qui prouvent combien l’existence politique de la Hongrie, Digitized by Google telle qu’elle se l’était faite et qu’elle roulait la maintenir, embarrassait la position politique du cabinet de Vienne. Cette position, si gênée à l’intérieur, l’était encore, d’une autre manière, par les rapports que l’Autriche avait avec l'Allemagne, lesquels ne lui imposaient que des devoirs, des obligations, sans lui rien donner de ce genre de force qui aurait pu devenir una partie de sa propre vie, et corroborer son organisation politique. Si la faiblesse de cette organisation donnait A ceux qui gouverna- ient l’ empire peu de moyens de lutter contre les dangers d’une révolu- tion que l’on voyait approcher de toutes parts, il reste à examiner si l’or- ganisation du gouvernement intérieur était de nature A donner ces moyens. Usuf’rad’un examen sommaire pour prouver, au contraire, que ce sont les vices ou, pour dire plus juste, les difficultés de cette organisa- tion qui ont amené la crise, et que ce n’est qu’en dehors des règles de celte organisation que la force de résistance a pu se trouver. L’État cherchait, depuis longtemps, dans les voiesde l’administration, la force que sa composition politique ne pouvait lui donner L'action souveraine était affaiblie par la nature fédérative de l'empire. Cette cause de faiblesse provenait surtout de la grande inégalité des parties, et ce qui y ajoutait encore, c’était la résistance des nationalités, qui repoussait l’idée de l’unité, bien plus par orgneil que par la diver>ité de leurs intérêts. On croyait pouvoir trouver dans la concentration administrative ce qui manquait A l’ union politique. Ce nouveau terrain présentait des difficultés d’ un autre genre, mais qui n’ étaient pas moins grandes que celles dont on cherchait A s’ affran- chir. 11 y avait, dans 1’ état de civilisation, de culture et de richesse des diverses parties de l’empire, des différences si profondes, qu’il était im- possible de faire A toutes, avec le môme avantage, 1’ application des mê- mes maximes politiques et des mêmes mesures administratives. Une partie des provinces de l’empire pouvait supporter, sans autre dommage que celui du retard, les mesures restrictives nécessitées par un mouvement que la prudence politique conseillait de modérer, dans la crainte qu’ étant trop hâtif, il ne devînt dangereux. Mais ce système de re- tenue, qui retardait le développement de tontes les ressources, pouvait-il convenir A des provinces comme la GaUicie, la Bukowinc, la Transylva- nie, et toutes celles qui étaient dans la dépendance de la Hongrie, où Digitized by Google 3ô ce développement u’ avait, pour ainsi «lire, pas encore commencé ? Lais- ser ces provinces sans moyens de communication, sans'iodiistrie , sans agriculture, c’ était se priver des richesses qui auraient pu se trouver dans cette moitié de l’empire. La faiblesse inhérente à la nature fédérative de l’ empire n’ aurait donc pu être compensée que par une puissante administration. Toutefois la force que 1* administration peut donner à T État ne se trouve pas daus le pouvoir qu'elle exerce, mais dans l’intelligence qu’elle sait mettre à éloigner tous les obstacles pui s’ opposent au libre dévelop- pement des intérêts et des éléments de richesse dont le pays est doué, comme de ceux qu’ il peut acquérir par son industrie. L' organisation politique des anciens pays héréditaires autrichiens a- vait été réduite à de simples formes, qui n’ avaient plus rien de la vie qui les avait animées autrefois. Ces formes traînaient encore avec elles toutes les barrières, toutes les restrictions faisant partie d’ un système dans lequel on croyait trouver la garantie de U stabilité du pouvoir. Mais privée du principe de vie qui lui était propre, cette stabilité ne fut plus que de l’immobilité. En face d’ un mouvement <|ui grandissait chaque jour, le sol était immobile comme l'étaient les hommes destinés à le cultiver. Une par- tie du pays marchait, l’ autre ne marchait pas. Pans la situation actuelle des États modernes, un gouvernement ne peut pas exister sans un budget considérable, que 1’ administration seule peut lui donner. L’ administration, ce qui veut dire le gouvernement des intérêts, a des besoins de tous les jours, qui varient selon tous les mouvements de I’ agriculture, du commerce et Jo l’ industrie, mémo selon les moeurs qui font qu’ une société est plus ou moins restreinte dans scs habitu- des, comme dans ses dépenses. Un pareil état de choses exige liberté de mouvement à la fois pour les hommes et pour les choses. L’État, ne voulant pas, ou plutôt ne pouvant pas encore donner iso- lément à l’industrie, qu’il avait appelée à la vie, toute la liberté de mou- vement sans laquelle elle ne peut pas prospérer, se vit forcé de lui accorder une protection qui alla jusqu’au système proibiiif. Des impôts iadireets, prélevés sur les principaux objets de con- sommation, avaient élévé le prix de toutes les denrées. Les arts et métiers u’ avaient déjà plus la protection de leur ancienne organisation. Us n’ava- 5 Digitized by Google 34 ieiit pas encore les avantages concédés à la nonvelle industrie. On vit donc la bourgeoisie, à l’ exception de celle des villes manufacturières, s* appauvrir. Tandis que l’ industrie manufacturière était seule en voie de prospérité, toutes les professions languissaient. L’ équilibre était rompu entre les besoins de la vie et les moyens de gagner de quoi les satisfaire. Le rapport absolu qui existe entre la nécessité d’avoir de l’argent et la recherche des sources qui doivent le produire, demande la plus infme connexion entre l’organisation politique administrative et le mi- nistère des finances. C’est dans cette connexion d’ un ordre plus élevé, et uniquement en elle, qu’ il faut chercher l’ esprit de centralisation. On n’avait pas su placer ce principe assez haut. On avait pensé qu’il suffirait, pour en recueillir les bienfaits, de faire aboutir toutes les af- faires des provinces à Vienne. Elles s’ y traitaient sans doute dans des vues voisines les unes des antres, mais sans accord et dans nn esprit différent, il y avait lacune dans l’ organisation. On l' avait senti. On avait cru y porter remède par la réforme de T ancien conseil d’ État, qui eut lieu en d$36. Mais la formation de ce corps, divisé en sections cor- respondantes aux différents ministères, n’ en faisant qu’ une autorité de surveillance de plus, chargée de la révision des travaux de tous les mi- nistères et du soin de mettre sous les yeux de l’emœreur ceux qui avaient besoin de la sanction souveraine, ou qui devaient être censu- rés et renvoyés aux ministères pour meilleur ou plus ample informé. Le cooseir d’État n’ était qu’ un degré de plus pour la gestion des affaires. Les attributions qui lui étaient dévolues détruisaient I’ ordre hiérarchique, qui doit toujours être soigneusement conservé, car il est la base de toute bonne discipline. Une organisation qui met les hon- neurs et les rangs d’un côté, tandis qu’elle place les affaires et le pouvoir qu’elles donnent de l’autre, sera toujours dangereuse. Un con- seiller au conseil d’État, ayant à parler en dernier ressort, devenait plus puissant que les chefs des chancelleries antiques. Ces chefs fu- reut annulés dans l’ esprit des administrés, comme dans celui de leurs employés. Le pouvoir fut placé dans des mains subalternes. On ne le voulait sans doute pas ainsi. Mais 1’ action continue d’un collège pla- cé si haut ne pouvait manquer d’ avoir ce résultat. Les chefs de tou- tes les branches de l’administration, pour la sanction des mesures aux- ' quelles ils attachaient de l’ importance, comme les particuliers , pour leurs intérêts privés, devinrent tous des clients du conseil d’État. Les Digitized by Google 35 affaires traînaient plat en longueur, leur issue devenait plus incer- taine. Le grand vice d’ une échelle de surveillance trop étendue fut aug- menté d’ une mauière qui se faisait sentir à tout le monde. Le con- seil d’ État était composé d’ hommes honorables, presque tous éminents, chacun dans sa spécialité. Ils ne pouvaient cependant, d’aucune maniè- re, rendre à 1’ État la force que leur organisation enlevait à l’ admi- nistration. Le conseil d’ État, n’ ayant ni faculté d’initiative, ni faculté législative, ni même une voix consultative qui le rendit propre A dé- terminer les buts qu’ il fallait atteindre, les limites qu’ il ne fallait pas dépasser, affaiblissait le jeu de tous les rouages de l’administration, parce qu’ il n’agissait lui-mème que comme un corps administratif plus élevé que tous les autres. Il n’ y avait donc plus d’autorité nulle part. Dans la crainte, émanée tout entière d’une intention protectrice, qu’ il n’ y eût abus de pouvoir, on avait à la fois détruit le principe et l’action de l’auto- rité: le principe, en ne laissant de responsabilité à personne-, l'action, en ne laissant à la volonté aucun moyen d’exécution. La révolution de J 848 a mis cet état de choses dans la plus inconte- stable évidence. Dans le moment qui précéda son explosion, il n’y avait aucune au- torité investie du pouvoir qu’ il aurait fallu exercer, soit pour la prévenir, soit pour lu réprimer, selon l’ordre de choses qui existait. Une circonstance extraordinaire exigeait un mandat spécial. Ce mandat n’ayant été ni con- seillé ni donné, le mouvement se fit sans obstacle, selon le programme qui en avait été préparé. Les premiers coups devaient frapper le ministre qui, depuis quaran- te ans, dirigeait le cabinet de Vienne. Ces conps partaient d’une hauteur égale à la sienne. On vit alors à Vienne ee qui s’est vu dans toutes les ré- volutions: c’cst que les instruments d’une conjuration laissent loin derriè- re eux les imprudents qui les ont employés-, victimes qu’ iis auraient été d’un mouvement réprimé, ils se fout, après le succès, chefs de révolution. La suite des événements a prouvé que ce n’est pas dans les hommes, mais dans l’organisation de l’ État qu’ il faut chercher l'explication de ce qui s’est passé. La même impuissance de répression se montra, en effet, dans les ca- pitales des provinces, telle qu’on l’a vue dans la capitale de l’empire. Prenons pour exemple l’Italie, où le mal se montra avec le plus d’in- Digitized by Google 56 tensilé. L'attaque y avait été préparée de plus longue main. Elle fut plus vive. On y a donc vu plus qu’ailleurs combien les moyens de résistance y manquaient. I nc centralisation mal comprise, loin de donner ces moyens, les enlevait à ceux qui auraient dû les avoir. Un gouverneur de province se trouvait en général placé dans deux sortes de dépendance. Il dépendait directement des autorités centrales, plus élevées que lui, qui lui donnaient des ordres. Il dépendait indirecte- ment des autorités locales aux-quelles il n’avait point d’ordres à donner. Le Manuel de la cour (I) donne la nomenclature détaillée de toutes ccs autorités telles qu’elles étaient constituées avant 1848. Toutes les chancelleries auliques, qui étaient en Autriche ce qu’on appelle minuléres dans les autres pays, donnaicut des ordres aux gouver- neurs. Chacune des autorités locales correspondantes à chacune de ces chancelleries auliques, recevait directement de ces dernières les ordres et les instructions nécessaires à l’exercice du leurs fonctions. Le gouverneur se trouvait placé comme une cheville ouvrière au centre provincial de cet- te marée d’affaires montantes et descendantes, sans pouvoir jamais rien changer à ce qu’elle apportait non plus qu’à ce qu’elle emportait. Il n’a- vait à sa disposition ni un seul florin, car aucune caisse n’était autorisée à le lui donner, ni aucun soldat. Tout ce qui appartenait à l'ordre judiciaire, à l’exception des affaires en police correctionnelle, qui étaient du ressort des autorités civiles; toutes les affaires de finances, impôts, douanes, com- merce, administration des biens de l’État, etc., les affaires de l’Église, comme celles du clergé; les affaires de haute police, travaux publics, dé- pendaient toutes des chancelleries centrales de Vienne. Le gouverneur n’y participait que sous le rapport de l’exécution, pour laquelle l’intervention de l’administration civile était nécessaire. Cette fonction du pouvoir exé- cutif était exercée par le college, qui constituait le gouvernement provin- cial, dont le gouverneur était le président Même dans cette sphère de son activité, déjà si restreinte, son autorité était bornée par la majorité de son conseil. Il ne pouvait y avoir dans de pareilles institutions d’autre force que celle qui aurait pu leur venir du centre. Mais cette force, le centre ne pou- vait la donuer, car elle lui manquait à lui-mème, par suite du même vrce d’ organisation. Vienne était une circonférence dans laquelle entraient tou- (I) l!t»f- tutti StjaU-llmulbucb tirs OcvlerreicItiseWm llittois. Digitized by Google 57 tes les affaires, pour y être manipulées. Elles eu sortaient alors, après des détours plus ou moins longs, chacune partant du point qui lui était pro* pre, sans rien avoir de la v itesse, de la chaleur et de la clarté, qu’auraient portées avec eux des rayons qui seraient partis d’un même centre, foyer de lumière. Dans toutes les provinces, l’autorité civile se trouva donc insuffisante pour prévenir les mouvements révolutionnaires qui se préparaient de tou» tes parts, plus insuffisante encore pour en comprimer l’explosion. Le livre cité plus haut (Manuel de la cour) fournit à cet égard un fait de plus ; lequel, pour tout homme attentif, se présente à l’esprit com- me une explication toute naturelle dont l’importance ne peut être niée. ' Les deux fonctions les plus élevées du pouvoir souverain sont celles de la législation et de l’ instruction publique. Elles sont les plus élevées parce qu’elles dominent l’avenir. Personne ne peut ignorer qu’ il y avait en Autriche beaucoup d’in- térêts livrés sans règle et sans protection â tous les obstacles qui leuP étaient opposés par d’anciennes lois qui n’étaient plus en harmonie avec beaucoup de positions nouvelles. Les codes publiés depuis l’année 4810 étaient irréprochables. 11$ étaient le résultat de longues études, qui remontaient jusqu’au règne de Marie-Thérèse. Rédigés avec toute la précision qui convient A des lois or- ganiques, ils formaient une source riche de principes, d’où pouvaient jail- lir ces lois subsidiaires que le mouvement social ne cesse d’exiger, mais qui, pour ne pas être discordantes entre elles, doivent sans cesse émaner de lu même source et être conçues toujours dans le même esprit. Celte conv iction existait, car il y avait deux commissions auliques permanentes r l’une pour la législation, la seconde pour l’instruction publique. Mais leur organisation était vicieuse. Elle ne les formait pas en corps constitué. Ces commissions étaient composées d’employés empruntés à tous les autres ministères. Ils avaient à remplir près de ces ministères les fonctions jour- nalières que le service courant leur imposait. Le travail qu’aurait exigé la nature de ces commissions n’était pour eux que secondaire. Elles n’avaient donc pas de séances régulières. Elles ne pouvaient donc, en aucune ma- nière, remplir l’intention primitive de leur institution. Un État aussi fortement organisé que l’était l’empire autrichien pou- vait supporter longtemps des vices ou des lacunes de législation ; mais au- # cun État ne peut supporter, pendant trois générations, sans marcher à sa Digitized by Google 53 décadence, on système d'instruction publique vicieux, et moins encore une absence complète de système. Les causes physiques de force ou de faiblesse sont visibles à tous les yeux. Leurs causes morales demandent A être étudice$. 4 De même que le caractère est caché dans les replis les plus secrets de la nature de I’ hom- me, de même aussi les causes morales de force ou de faiblesse, en matière politique, se cachent dans les profundeurs de l’organisation sociale. Le but de l' instruction publique est de donner pour base à 1’ État l’accord, aussi intime qu’ il est possible de l’clabilir, de la religion avec la science et la politique; et, quand cet accord est impossible, au moins le degré de concordance nécessaire à une commune existence. L’impor- tance de ce but est tellement grande, les éléments qu’ il faut mettre d’ac- cord pour l’atteindre sont, de leur nature, si vastes, si compliqués, que les hommes qui ont mission de s’en occuper doivent être places de ma- nière à pouvoir y vouer tout leur temps et toutes leurs facultés. La dire- ction des études et de l’éducation, dans un grand empire, ne peut pas être une occupation secondaire. Mettre d’accord des opinions dont quelques- unes n’ont quelquefois pour base que des préjugés, est une des premières difficultés qui se présentent. Les préjugés ne s’instruisent pas. Il faut les vaincre. Et quand, trop profondément enracinés ou trop puissants de po- sition, ils résistent à tous les efTorts de la raison, il n’y a plus que les évé- nements qui puissent les vaincre- Les événements de 1848 ne laissent & personne le droit de dire que les grands établissements d'éducation étaient bien conduits, bien disciplinés; que l’instruction y était donnée telle que l’ Etat pouvait désirer qu’elle le fût. Les hommes de cette S|>écialité ont et auront à s'occuper des causes spéciales du mal. Il suffit, sous le point de vue plus général d’organisation, de faire remarquer que l’absence d’une autorité constituée en a été la setde et unique cause. Le mot d’éducation n’ aurait pas de sens, s’ il ne voulait pas dire qu’il s’agit d’ enseigner aux enfants les connaissances élémentaires qui seront plus tard nécessaires aux jeunes gens pour apprendre les sciences à l’ étude desquelles ils voudront se vouer spécialement. Les enfants et les jeunes gens ne peuvent savoir que ce qui leur a été enseigné. Un second but de l’éducation, tout aussi essentiel que celui de l’in- struction, est de donner des principes à la jeunesse et de lui former le « caractère. Si les générations qui sortent des écoles publiques sont igno- rantes, ou si elles savent autre chosé que ce qu’ elles devraient savoir ; si Digitized by Google 39 •lies sont faibles de caractère, de moeurs trop faciles, souvent dissolues, on ne peut en accuser que le système d' éducation, que la discipline des écoles. H y a dans les principes générateurs des institutions humaines une loi de rétribution qni, tôt ou tard, ne manque jamais de se manifester. Une partie des professeurs et les étudiants des universités de Pavie, de Padotie, comme de toutes les autres universités de l' empire, ma is parti- culiérement ceux de la ville de Vienne, sont devenus la verge qui a pnni le grave péché d’ omission qui les avait laissés sans discipline d’ esprit, sans instruction suffisante. Jusqu’à l’année J8 46, aucun symptôme d’une prochaine insur- rection ne s’ était encore manifesté dans aucun des vastes territoires de l'empire. Tous étaient encore obéissants au gouvernement. Personne n’é- tait encore sorti des voies légales. Toutes les autorités pouvaient prendre toutes les mesures qu’ elles auraient tronvées convenables et néce ssaires sans craindre de rencontrer de la résistance. Il est clair que, sous de pa- reils auspices, les événements qui ont eu lieu ne peuvent être expliqués que par l’existence de vices organiques. Au milieu du vaste désordre qu’ aucune autorité ne savait réprimer, qu’aucune force ne pouvait combattre, on vit l’armée seule rester ferme, inébranlable, fidèle à tons ses devoirs. Elle combattit avec une égale déri- sion les ennemis extérieurs et intérieurs. C’est que l’armée dépendait directement de l’empereur, c’est qu’elle ne devait obéir qu’aux autorités militaires. Elle était indépendante de toute autre autorité. Le président du conseil aulique de guerre était son chef. Ce conseil la gouvernait. L’armée avait ses maisons d’éducation pour les enfants de soldats, comme pour ceux d’ officiers. Elle avait ses tribunaux, scs établissements d’économie, de manutention, d’ habillement, de remonte; elle avait ses règlements de recrutement. Tout individu mi- litaire, ne relevait, pour toutes les affaires civiles, que des tribunaux mili- taires, auxquels étaient adjoints, pour les affaires de cette nature, des as- sesseurs des tribunaux civils. L’ antre était fière de ne dépendre que de la vo'onté de l’empereur. Elle avait la conscience de n’appartenir qu’ à elle-même, de vivre sons la loi constante d’une même discipline. Elle s’enorgueillissait de sa vieille histoire, que chaque soldat apprenait à T école de son régiment et par le moyen naturel d’ une tradition vivante qui forme le culte du drapeau ; Digitized by Google 40 elle se conservait puro de toutes ces influences dissolvantes de» temps modernes qui affaiblissaient le gouvernement dans presque toutes ses branches. il y avait unité de principe, unité de pensée, unité de commande- ment. Le souvenir d’ un ancien honneur se rajeunissait sans cesse. Et, quand cet honneur reconnut qu’ on voulait lui porter atteinte, on le vit éclater avec plus de force, en raison des difficultés qui se présentaient et dont il finit par triompher. L’histoire en a déjà recueilli les nombreux et glorieux témoignages. Elle a nommé les chefs qui lui ont ouvert cette carrière d’une gloire nou- velle, plus difficile que celle des anciens champs de batailler 11 n’appartient pas à ce livre d’ en faire te récit il est cependant un fait qui doit y trouver sa place ; car il est à la fois la preuve la (dus évi- dente de la puissance d’ organisation de cette armée, et la réfutation la plus éloquente de tout ce que les détracteurs de l'Autriche ont avancé de faux relativement à la guerre de Hongrie, A peine cette guerre venait-elle d’ être terminée, que tous les soins du gouvernement durent être voués à la pacification du pays. Il avait été si profondément agité, si complètement bouleversé, que l’ oeuvre devait paraître difficile. Les anciens régiments hongrois dont les révolutionnaires hongrois surent à la fois égarer et séduire la fidélité, avaient formé le noyau de la résistance. Ils avaient été l’ école des nouvelles levées. II y avait encore, à la Gu de la guerre, dans le pays déjà soumis, de soixante à quatre-vingt mille hommes, tant anciens que nouveaux soldats. Livrés pendant deux ans à tous les désordres d’ une guerre de révolte et d’in- surrection, ces hommes que devait inquiéter leur passé, ne pouvaient que former un élément dangereux au repos du pays. 11 fallait une grande me- sure. Elle fut prise. L’ empereur ordonna que tous les soldats qui avaient servi dans 1’ armée de l* insurrection sortiraient du pays; qu’ on en for- merait les anciens régiments hongrois, hussards et infanterie, et que ce qui dépasserait le nombre d' hommes nécessaires à cette formation serait incorporé dans les autres régiments de l’armée. Plus de soixante-dix mille hommes rentrèrent de cette manière sous le drapeau impérial. Cette opération se Gt saos 1a moindre résistance, sans la moindre difficulté. L’empereur donna les ordres les plus sévères pour que jamais un mot du reproche ne leur fût adressé. Il ne fallait que les instruire et les éclairer sur leur nouvelle position. Il y avait dans les nouvelles levées hongroises Digitized by Google Ai des hommes de toutes les conditions. Tous, rangés dans T armée comme simples soldats, se conduisirent d’une manière exemplaire. Aussi, dès la première année de service, plusieurs milliers furent-ils congédiés et ren- voyés dans leurs foyers. L’ armée avait rempli sa mission. Elle avait, par son exemple et par l’ instruction, ramené des hommes égarés au devoir et à la raison. Et ce n’ est pas la moins importante des victoires qu' elle a remportées. 11 appartient aux Anglais mieux qu’ à personne d’ apprécier cette puissance d’organisation de l’armée autrichienne. L’armée anglaise, dans l’ Inde, exerce le même genre d’ influence morale sur les troupes du pays qui veulent lui résister. C’ est ainsi qu’on a vu, il y a peu de temps en- core, T armée anglaise, après avoir défait les Sikhs, ses ennemis les plus belliqueux, en incorporer une partie dans les rangs de ses divisions. C’est par l’ intermédiaire de 1’ armée indo-britannique que les populations in- diennes acquièrent ces notions d’ ordre et de justice qui leur sont si étrangères, ainsi que le sentiment de la protection de la loi. L’ armée in- do-britannique n’ est donc pas seulement la force armée qui maintient cet empire en obéissance; elle est aussi une grande institution, faisant partie du peuple par sa composition et contribuant à le civiliser, à le rap- procher des moeurs et des idées européennes par l’ exemple de l’ ordre, de la discipline et des qualités morales que présente sa vie journa- lière. Tel est aussi le genre d’influence que l’armée autrichienne a exer- cée sur la nombreuse armée rebelle et révolutionnaire de la Hongrie, que l’empereur n’ hésita pas à faire entrer dans ses rangs. Déjà, à P epoque de P entrevue des deux empereurs à OlmüU, à la fin du mois de mai 1851, on vit quatre régiments de hussards faire partie du corps de troupes qui s’ y trouvait réuni. Tous ne parlaient plus de la guerre dans laquelle on les avait jetés que comme d’une époque de délire et d’enivrement. Un autre fait qu' il faut consigner et qui prouve combien le pays désirait rentrer dans des relations d’ ordre et de soumission, c’ est que, depuis le dernier coup de canon des champs de bataille, aucun acte d' a- gfession n’ a été commis contre aucun individu de P armée. Des soldats isolés ont traversé tout le pays dans toutes les directions avec la plus en- tière sécurité. La Hongrie pourra peut-être encore essayer de ce genre d’.opposition dont son histoire lui a donné P habitude, mais elle ne pren* C Digitized by Google «Ira plus les armes. Elle ne voudra pins ni déchirer les liens qui unissent depuis si longtemps ses destinées à celles de la race allemande, ni dicter des lois aux races slaves et valaques qui l’ entourent. Les anciens agitateurs ont, sous ce double rapport, fini leur rôle. Leurs paroles, s’ ils en prononcent encore, resteront inintelligibles, com- me le son ces bruits des forêts agitées par les vents: ce ne sont que des signes d’ orages que l’ on redoute, loin de les désirer, et contre lesquels l’ expérience indique la nécessité de se prémunir. La Hongrie veut espé- rer de meilleurs jours ; et, quand c’ est la raison qui mesure l' espoir, il devient une garantie d’avenir. L’ empire d’Autriche, placé comme il l’ est au centre de l* Europe* ne pouvait rester étranger à aucun des mouvements des trois grandes ra- ces qui l’habitent 11 était ouvert à toutes leurs impressions. Mais ces trois races, entrant dans la composition de ces divers État*, ne pouvaient, de leur côté, rien ignorer de son organisation intérieure. Elles avaient toutes eu l’ occasion dans les derniers temps de connaître ses côtés faibles -, ce qui explique comment il a pu se faire qu’ un aussi grand corps politique ait pu être simultanément attaqué de tous les côtés à la fois. On vit des hommes se faire ennemis, lesquels n’ avaient, pour ainsi dire, d’ autres moyens d’ entrer dans une aussi grande lutte qu’ un acte de leur simple volonté. Il fallait mépriser sa puissance ponr oser ainsi l' attaquer, et l’ a- voir fait apparaît aujourd’hui comme une véritable insulte. Vienne, terrain vierge encore pour la révolution, fut facile à égarer. L'illusion dura aussi longtemps que le mot de liberté semblait devoir être le lien qui devait unir toas ceux qui la demandaient et tous ceux qui la désiraient. Mais, quand il fut clair à tous les esprits que chacun voulait la sien- ne aux dépens de celle des autres; quand il fut évident que l’empire al- lait tomber en débris, l' excès du mal produisit alors le remède. Un vieil orgneil historique se réveilla. Le souvenir du passé sauva l’avenir. Ce qui avait été calculé comme devant être le signal d’ un démembrement géné- ral, fut le coup de canon d’alarme qui fit prendre les armes à tout ce qui voulait rester autrichien. Personne ne voulut plus d’une liberté qui com- mençait par exiger le sacrifice de l’honneur, pour détruire ensaite une ancienne et glorieuse existence. La perGdie avec laquelle le Piémont vint au secours de la révolte des populations lombardes et vénitiennes serait, en effet, restée comme le plus Digitized by Google 43 haut degré d’ humiliation, si elle n’ avait pas été punie ou châtiée comme elle avait mérité de l’être. Qu’ est-ce donc, en effet, que le Piémont, pour oser ainsi attaquer, les armes à la main, un empire comme celui d’ Autriche? On sait quels sont les pays doDt il se compose. D’ abord, la Savoie, province française de langue, de moeurs et de position, et qui n’ a d’au- tres rapports avec le Piémont que d' avoir été la souche des rois qui le gouvernent. Si cette maison perdait le trône, aussitôt se romprait le fai- ble lien qui rattache la Savoie à P Italie. Puis, le Novarais, province déta- chée de la Lombardie, cédée au roi de Sardaigne pour acheter sa neutra- lité dans la guerre que Marie-Thérèse allait entreprendre contre le roi de Prusse. Tous les grands propriétaires du Novarais sont restés Lombards de fait. Ils habitaient tous Milan. Cette position ambiguë en a fait des in- struments faciles de conspiration. Les derniers événements ne les ont pas élevés plus haut. L’État de Gènes, récemment annexé au Piémont, lequel, fier de ses anciens souvenirs, avait tronvé, l’ année 1845, l’occasion d’exprimer les regrets que lui donnait la nouvelle position qu’ on lui faisait. Les mouve- ments des années 4847 et 4848 ont mis aut grand jour le désir qu’il conservait de redevenir indépendant. Enfin, la Sardaigne, qui n’ a donné jusqu’ à présent à la maison ré- gnante que le titre de roi, sans rien ajouter à sa puissance. Et c' est avec un ensemble de quatre millions et demi de popula- tion, composé de parties si peu homogènes, que le Piémont se mit en cam pagne. Cet événement est, de sa nature, tellement hors de toute proportion, qu’ il faut l’ expliquer, si l’ on veut comprendre notre époque. 11 est évident que le roi de Sardaigne, prince qui avait eu la réputa- tion d’un homme sage et réfléchi, n'agissait pas de propos délibéré et que des conseils secrets le dirigeaient, que des forces occultes l’entraî- naient. Il y avait en Allemagne, à cette même époque, une école politique qui disait philosophiquement : «L’empire d’Autriche ne peut plus exi- ster. Il ne peut pas résister à la fois au double principe de la souveraineté du peuplent du droit de nationalité. Donc il n’existe plus. Ce n’ est plus qu’ une question de temps. L’homme d’Etat éclairé doit savoir devancer le temps ». Digitized by Google 44 Tel a été le raisonnement des publicistes d’ université qui s’étaient réunis en parlement à Francfort. La meme politique s’ était établie comme une sorte d’ axiome en I- talie; mais elle avait une autre source. Napoléon, après avoir expulsé l’Autriche de toute l’Italie, faisait entrer dans ses calculs, à l’époque de la guerre de 1809, la destruction totale de cet empire. M. de Talleyrand, qui avait cette mesure de sagesse que donne un esprit éclairé, quand le caractère manque de force, écrivit à Napoléon une lettre, dans laquelle, après l’ avoir loué de ce qu’ il avait expulsé l’Autriche de l’Italie, il l’engageait cependant à conserver cet empire, pour lui donner un autre centre de puissance, un autre but d’ e- xistence u. La possession des provinces danubiennes, disait-il, en ferait nn contre-poids à opposer à la Russie; l’Autriche deviendrait alors une al- liée de la France pour les affaires du Levant ». Ce conseil était, de la part de M. de Talleyrand, une manière de protester contre les combinai- sons de Tilsitt et d’Erfurlh, aux quelles il était resté étranger. Cette feuil- le, arrachée à ses évangiles politiques, a été depuis adoptée par tous ses croyants. Mais la paix générale avait rendu la position de l’Autriche en Italie plus forte qu’ elle ne l’ avait jamais été. Ce projet était donc devenu d’ une exécution difficile. Napoléon passait sa vie à jouer avec des empires. II détruisait les anciens pour en créer de nouveaux. C’était procéder dans un ordre logi- que. On a voulu de nos jours simplifier la méthode, mais dans un ordre inverse. On s’ est servi de l’opinion publique pour décréter partout la destruction. Puis on s'est mis à construire avant même d’avoir détruit Tout le monde sait comment on avait fini par persuader aux Ita- liens qu’ une révolte morale suffirait pour chasser les Autrichiens de toute l’ Italie. Tout le monde se rappelle que, dans la distribution des rôles, le pape devait être l’ âme de F entreprise et que Charles-Albert devait en être 1’ épée. On vit alors ce qui n’ était jamais arrivé. A peine la lutte avait- elle commencé, que ce souverain proclama la réunion au Piémont de tout le royaume lombardo-vénitien et des duchés de Modène, de Parme et de Plaisance. A cette époque, l’ armée autrichienne était encore à Vérone. Toutes les places fortes, à l’ exception de Venise, qui avait fait défection, étaient encore dans les mains des Autrichiens. La Convention, de sinistre mémoire, à laquelle un illustre et sage écrivain vient d’ assigner la place qui lui convient dans les annales du monde, la Convention elle-même Digitized by Google n’ alla jamais st loin ; car elle ne décréta la réunion de la elgiqne et de la rive gauche du Rhin à la France, qu’ apres que les armées françaises en eurent fait la conquête. En face d’ une pareille énormité, qui commen- ce d’ abord par violer la raison, pour violer ensuite tous les droits, la France et l’Angleterre ont gardé le silence. On conçoit le silence de la France. Envahie par une révolution, qu’ elle ne savait pas encore conte- nir, elle ne pouvait, certes, rien empêcher de ce qui se passait autour d’ elle. Mais peut-on expliquer celui de l’ Angleterre, fière comme elle l’ est d’ avoir été à l’abri de toutes les atteintes révolutionnaires? Or, n’est- ce pas subir soi-même une révolution morale que de laisser ainsi fouler aux pieds toutes les règles du droit international? Ce droit ne règle-t-il pas les formes d’ après lesquelles nn territoire peut légalement passer d’ une domination sous une autre? Avant de proclamer la réunion d’ un pays conquis, n'avait-il pas toujours fallu obtenir la renonciation de l’ancien possesseur? Mais comment qualifier un acte de réunion qui se proclame, même avant la conquête? Cette sorte de révolution, qui laisse faire, parle moins haut, il est vrai, mais n’ agit-elle pas, n’ impressionne-t-elle pas davantage? La presse française, moins prudente, moins réservée, inondait l’Ita- lie des publications les plus incendiaires et les plus dangereuses pour son avenir. Des pamphlets sur son indépendance, par Timon, traduits en ita- lien, circulaient de toutes parts. Voici, entre autres, un des conseils que donnait ce moraliste: « Peuples et princes coalisés de l’Italie, vous n’avez rien de commun je le dis à votre gloire, avec ces gens-là, qui, sous le rapport de la justice internationale, n’ont rien oublié ni rien appris, de- puis qu’ ils sont sortis de leurs antres et de leurs forêts. » Et dès que ces barbares, tels que vos pères les appelaient jadis, et tels que vous pouvez parfaitement encore les appeler de ce nom, auront mis le pied sur le sol de l’ Italie, ce ne sont pas seulement vos troupes de ligoe qui doivent leur faire frodt; ce ne sont pas seulement vos flottes qui doivent sortir du port tout appareillées; ce n’est pas seulement l’ar« teillerie de vos forts qui doit tonner ; ce n’est pas seulement votre garde civique qui doit former ses bataillons; c’est toute l’ Italie qui doit se lever en masse comme une seule nation, comme une seule cité, comme un seul village, comme une seule famille, comme un seul homme. Laissez-ies entrer n Enfin les voici qui s’offrent à vos coups. Allez, armez-vous, partez, Digitized by Google 46 valeureuse jeunesse. Vos pères vous exhortent, vos mères vous béoissent, et Dieu vous absout. Ne poussez qu’un cri: Italie ! Italie! Et que, des Al- pes aux Apennins, ce cri de vie pour vous et de mort pour eux retentisse comme la foudre! Que chaque artisan et que chaque laboureur se change en garde national I Et que chaque garde national soit un guérilla, que chaque caisse devienne pour vous un tambour, chaque bout de fer un glaive, chaque bâton un assommoir ! Que chaque pan de muraille devien- ne une meurtrière, que de chaque buisson parte un coup de feu, que de chaque fontaine coule une eau empoisonnée, que chaque gorge de vos mon- tagnes soit l'échu de votre appel et des râlements étouffés de leur agonie 1 Point de trêve! point de merci! Tous est permis contre les tyrans. Montez à vos clochers et, à grandes volées, sonnez le tocsin sur ces misérables 1 Traquez-les le jour comme des bêtes fauves! traquez-les la nuit! Prenez- les par devant avec vos faux recourbées, et par derrière avec vos poi- gnards! Courez sur leurs baïonnettes! Enclouez leurs canons 1 Faites-vous tuer, pourvu que vous tuiez! Le sabre d’une main, la torche de l’autre, percez leurs seins, incendiez leurs camps, épouvantez leur sommeil! De quelque nation qu’ ils soient, de quelque pays qu’ ils viennent, cavaliers ou fantassins, chefs ou soldats, qu’ il n’en reste pas un seul, et que P Ita- lie soit vengée 1 » C’est avec répugnance que je retrace de pareilles paroles. Elles nç peuvent être que l’expression d’une frénésie sans pareille. Mais elles de- viennent un crime, quand on les adresse à un peuple pour l’entraîner dans une lutte à mort, sans lui donner aucune des armes nécessaires pour un pareil combat ; car des phrases ne sont pas des armes. Et pendant que ce Timon adressait ces phrases à l’Italie, M. de Cor- menin était en 4848 le législateur de la France; il donnait une constitu- tion à la nouvelle république ! Un pamphlet plus récent, de l’année 4854, sous le titre de Révision, fait connaître au public la part qu’ il a prise à cette œuvre. Si les Italiens ont eu l’occasion d’apprécier ses services comme allié, la France est à la recherche aujourd’ hui de ses mérites comme législateur. Les Italiens sont, en général, un peuple trop bien avisé pour se lais- ser entraîner par des phrases seules. La révolte du royaume lombardo- vénitien a donc été produite par d’autres causes strnment qui se trouvât être à la disposition du nouveau gouvernement ;, et cet instrument suffit à tous les besoins si multipliés du moment Le service administratif se fit régulierèment ; l'ordre public fut maintenu partout; les impôts rentrèrent avec exactitude. Les levées d‘ hommes qu’ exigeaient les deux guerres d’ Italie et de Hongrie étaient considérables. H n’ y eut nulle part de résistance. Les hommes désignés par la loi se pré- sentaient avec un empressement qui avait le caractère d’une résolution li- bre. Le nombre demandé était partout dépassé par suite de nombreux enrôlements volontaires où toutes les classes venaient s’associer. Le sen- timent du danger était général, personne ne pouvait le méconnaître : une guerre étrangère et U révolte efi Italie ; une guerre de rébellion et do séparation ea Hongrie, l' indifférence hostile de l’Allemagne. Il fallait des efforts et du courage pour faire tête à un pareil orage. Il fallait plus, il fallait d’anciennes habitudes d’ordre et de confiance. Cette époque rester ra comme le titre d’une gloire qui appartient à l’ancien gouvernement. L’esprit d’ordre et de règle, de justice et de confiauce qu’ il avait douoé à P État était si profond, que la trombe révolutionnaire qui avait passé sur lui n’avait pu le déraciner. , Personne ne peut révoquer en doute aujourd’ hui qu’ il existe un comité centrai qui dirige les opérations des partis révolutionnaires en Eu- rope. On peut en parler avec connaissance de cause, car tout le monde a va ses œuvres; beaucoup ont senti directement son action. Une feuille de son programme écrite depuis longtemps était le ren-t versement de l’empire d’ Autriche. De simples calculs d’ambition politique ont aidé à l’exécution de ce programme; il y a donc eu complication. L’attaque dirigée contre l’ Autriche a donc été à la fois action de révolu- tion, œuvre de gouvernement. Cet empire s’est montré d’abord plus fai- ble qu’on ne l’avait présumé, plus fort eosuite qu’on ne l’aurait cru pos- sible désormais. II était nécessaire d’ indiquer, au moins à grands traits, les causes de ce double phcnomèue. Digitized by Google 56 L’ Angleterre ne pouvait exercer ci' influence sur l’Autriche que par Y Italie; il ne pouvait pas convenir au caractère de sa politique actuelle d’ y être neutre. Depuis longtemps elle ne voulait plus être l’alliée de F Autriche, elle lui fut donc hostile, hostile comme elle sait l’être, quand elle veut l’être, sans aller jusqu’à la guerre. Nous le montrerons plus tard. Comme cet écrit a pour objet de montrer la position qu’a prise l’ An- gleterre vis à-vis du continent, et que nécessairement l’empire d’Autri- che est par sa position autant que par son étendue un des éléments prin- cipaux de ses calculs, l’examen de cette première base exigeait de ne lais- ser subsister aucun doute sur la nature comme sur les causes des événe- ments qui ont eu lieu en Autriche. Ce travail préliminaire fait, nous allons passer aux questions généra- les que suscite la position qui a été faite à l’ Europe par le cataclysme po- litique de l’année 1848. Nous chercherons à distinguer entre la part di- recte et la part indirecte qu' y a prise 1’ Angleterre. On lit dans l’écrit; Réoition, par M. de Cormenin, 4851, page 39, le passage suivant : « Je mets au défi de réintégrer en France une monarchie qui ne donnerait pas le gouvernement des chambres et la liberté de la presse ; et je mets au défi une monarchie qui donnerait la liberté delà presse de do- rer plus de trente-six mois. » La question ne se posera plus désormais en Europe, dans les grands gouvernements, qu’entre la monarchie absolue et la republique. » Ce serait avoir l’esprit trop hardi que de vouloir donner la solution d’une question ainsi posée. Les feuilles qui suivent se borneront donc à entrer dans la discussion des différents éléments dont elle se compose. Ces éléments ne sont pas ceux d’une théorie politique, mais bien ceux du mou- vement social, tel qu’ il existe aujourd’ hui. Nous changerons donc la position de la question, et nous deman- derons: Le développement des affaires pourra-t-il conduire l’ Europe au but que veulent atteindre ceux qui se sont chargés de la direction de ses des- tinées ? Digitized by Google ( • t. • H. De toutes parts surgit une question : le gouvernement représentatif parlementaire peut-il se soutenir? L’histoire de France, depuis l' année 4845, ne prouve-t-elle pas son impossibilité? Mais, s’il ne peut passe- soutenir, par quoi ponrra-t-il être remplacé ? Faudra-t-il sacrifier la liber- té, qui est le principe du mouvement des États modernes? Le vice n’est-il pas plotdt dans la forme que dans le principe? Et s’il faut sauver le prin- cipe de la liberté, peut-il être sauvé autrement qae par une forme consti- tutionnelle? En effet, la liberté politique, pour ne pas devenir du despo- tisme ou de l'anarchie, a, plus que tout autre état politique, besoin d’être fortement constituée; c’est-à-dire que l’idée de constitution est insépa- rable de I’ idée de liberté. Une femme qui avait assez d’ esprit pour n’avoir pas besoin d’ être belle, a dit que ce n’était pas la liberté qui était nouvelle en Europe, mais le despotisme. Il y avait dans le moyen âge beaucoup plus d’ indé- pendance politique que dans les temps modernes. Cette indépendance avait pour base le fractionnement des États. Ce fractionnement nuisait au développement de la puissance. La vie des États les conduit nécessaire- ment à un principe de centralisation qni ne peut jamais se réaliser qu’aux dépens de l’ indépendance des fractions. Dans ce cas, la puissance de l’É- tat augmente à mesure que la liberté des fractions diminue. 11 y a dans un emploi rationnel de la puissance le principe de l’ augmentation de la richesse; parce que la puissance, qui n’a pu s’établir que par l'affaiblis- sement des fractions, possède tous les moyens de faire disparaître les ob- stacles que les intérêts particuliers opposaient à l' intérêt général. Dans une pareille situation, tout est préparé pour le despotisme. Nous l’avons vn s’établir. La force des choses amène la soumission d'esprits autrefois indépendants. Chaque fraction, chaque classe, chaque individualité re- grette les libertés perdoes. De ce sentiment de regret devait naître l’idée d’ une liberté nouvelle. Il était impossible de revendiquer d’anciens droits 8 Digitized by Google 58 de liberté. Tous avaient été détruits ; leur principe, comme leur forme. Ce fut donc au nom de théories philosophiques que se fit T infiltration dans tous les esprits de l’idée d’une nouvelle liberté. La scène s’agrandit. Ce ne fut plus au nom de provinces dépouillées, d’ associations détruites, de corporations désarmées, ayant perdu tous les prestiges de positions qui avaient été fortes d’ ancienne gloire et de richesse, qu’ il aurait été possible de combattre un pouvoir concentré, qui réunissait en lui tant de forces jadis éparses. On opposa donc les droits de l’homme au pouvoir du prince, qui n’était lui-même qu’un homme semblable à tous les autres, et les droits de l’humanité à ceux que l’État avait usurpés. La genèse de ces nouvelles théories est indiquée par les courtes ob- servations qui précèdent; mais il faut leur donner plus de corps pour U faire mieux comprendre. • i Y a-t-il dans l’ organisation sociale de l’Europe actuelle la possibilité qu’une grande nation puisse se constituer en république? Parmi les questions qui sont mises aujourd’ hui en discussion, celle- ci est la plus essentielle; car sa solution doit nécessairement modifier ton- tes les autres. Ce qui constitue essentiellement le principe républicain, c’ est l’idée que la base du gouvernement doit reposer sur une organi- sation collective. La mesure donnée à cette organisation formera une ré- publique aristocratique ou démocratique, ou bien une république mixte, tempérée par un simulacre de monarchie. Une organisation collective, pour être républicaine, doit nécessaire- ment reposer sur le principe de l’élection. Le caractère du gouvernement de la république sera déterminé par les modifications de l’élection, depnis le suffrage universel, jusqu’à l’élection la plas restreinte. Une modification plus restreinte encore du principe républicain sera celle qu’ une partie des pouvoirs soit héréditaire. Mais n’ importe la forme qui peut être donnée à un gouvernement républicain, cette forme et par conséquent la république elle-même ne pourra se maintenir, si les moeurs ne la soutiennent pas. Plus elle se rap- prochera du principe pur de la république, plus elle aura besoin de l’ap- pui des moeurs. Au moyen du mécanisme des gouvernements représentatifs, la plus grande partie du peuple est appelée, par le droit électoral, à prendre part au gouvernement. 11 y aurait, dans ce mécanisme, la possibilité d’organi- ser une république d’ une manière assez solide pour ia faire durer, s’il y Digitized by Google 59 avait dans les moeurs an contre-poids qni fût de nature à diminuer l’in- stabilité do principe d’élection. L’ étude des moeurs est donc nécessaire pour trouver réponse à la question qu’il s’agit de résoudre. Les moeurs d’ un peuple se composent de ses principes et de scs intérêts. Quand les principes dominent, le mouvement des intérêts diminue, il augmente, an contraire, en raison de l’ affaiblissement des principes. Le caractère de notre époque se manifeste chaque jour davantage Le monde devient une vaste manufacture dans laquelle chaque peuple est employé selon ses facultés. La vie n’a de prix qu’ autant qu’ elle est pro- ductive. La richesse, ce qui veut dire aujourd’ hui la puissance, ne s’ ac- quiert que par le travail. La loi qui règle les échanges est devenue la loi suprême. Le mouvement des intérêts auquel il aérait impossible de se soustraire, sans se condamner à la misère, ou au moins à l’ infériorité, exige donc la forme dn gouvernement qui lui sera le plus favorable. Ce n’est donc plus l’homme seul qu’il faut étudier pour déterminer le principe d’après lequel il faudra le gouverner. C’est la question des inté- rêts qu’ il faut mettre en délibération. Devenue la question dominante, elle n’ est pas d’ nne nature aussi simple que le serait une question de principe; une question, par exemple, comme le serait celle de savoir sous quelle forme de gouvernement les droits et la liberté de l’homme seront -le mieux garantis. La question des intérêts se complique par leur prospé- rité, qui augmente nécessairement leurs points de contact. Ils ont besoin de s’étendre pour prospérer. Ils ont donc besoin de mouvement Le mou- vement a besoin de la liberté. Le commerce demande à la fois le libre mouvement des hommes et des choses. La forme républicaine, qui donne le plus de liberté, a donc toujours aussi développé et fait fleurir le commerce. 11 n’ y avait dans les temps anciens que les nations libres qui fussent commerçantes. En tant qne les nations modernes se fout essentiellement commer- çantes, la question paraîtrait donc être résolue. Le commerce, étant de- venu le principe de la vie et du mouvement des Étals, devrait les condui- re tous à des formes républicaines. Mais la nature des intérêts matériels est tellement différente de ce qu’ ils avaient été autrefois qu’ il faut, avant tout, étudier les nouveaux rapports dans lesquels ils sont placés. Les intérêts matériels dominent tellement le mouvement des États Digitized by Google CO modernes, que ce n’est que dans une étude plus approfondie de leur ni* ture que peuvent se trouver des éléments de calcul pour l’avenir. Le dé- veloppement des intérêts matériels se fera-t-il dans la direction que les nouveaux systèmes politiques ont imprimée à l’organisation sociale? En d’autres termes, les intérêts matériels conduiront-ils les peuples à la liber- té, les États à la republique? Cette question doit intéresser tout le mon- de: ceux qui veulent la liberté à tout prix, comme ceux qui en craignent les écarts; ceux qui veulent la forme républicaine, comme ceux qui veu- lent conserver le principe monarchique. L’examen de cette question met l’esprit plus à l’aise, parce qu’ il ne s’agit pas de théories, mais de faits positifs. 11 y a dans les choses qui gran- dissent une nécessité de développement qui se fera toujours d’une maniè- re indépendante de la volonté des hommes, l’ius une combinaison est grande, plus le mouvement en est rapide -, plus aussi s'annulera la volonté de l’homme; son action ne deviendra productive qu’autant qu’elle se fera dans la direction du mouvement; mais le mouvement produira des résul- tats conformes à la nature de son principe, sans que la volonté de 1’ hom- me puisse atteindre ceux qu’ il tenait en vue. il faut donc, pour ne pas se tromper, poser cette question : à quelle forme de gouvernement l’état social, tel qu’ il existe atijeurd’ hui, je ne dirai pas en France, mais en Europe, peut-il conduire les États? La forme d’un gouvernement n’est pas une aiîaire de choix; il est des conditions préexistantes pour chacune des formes possibles de gou- vernement. En France, on a rendu la souveraineté du prince impossible, l’ancienne comme la nouvelle, c’est-à-dire la monarchie pure, comme la monarchie représentative. La souveraineté du peuple veut en prendre la place. Le gouvernement qui émane delà souveraineté du peuple n'a d’au- tre forme possible que la forme républicaine, et pour un peuple de trente- six millions d’ hommes le principe représentatif est le seul possible. La question pour les Etats modernes, tels qu’ ils tendent à se constituer, est donc celle-ci: Devront- ils être monarchie représentative ou republique représentative? , rw -m Car, dès le moment qu’on appelle tout un peuple à l’exercice de droits politiques, il est clair que plus il sera nombreux, plus aussi lui se- ra imposée la forme représentative comme une nécessité absolue. • La forme représentative ayant pour base le principe de l’élection, exige donc impérieusement que le principe du gouvernement soit d’ac- Digitized by Google 61 cord avec, les forces vives de l’état social. Il faut donc, avant tout, recher- cher quelles sont les forces qui donnent à la société moderne ces impul- sions de mouvement qui la caractérisent i '11 y a dans ce que nous voyons quelque chose d’ inconnu dont la grandeur doit surprendre. Mais 1’ homme a sa mesure; il ne pourrait pas la dépasser sans danger. Toutes les couditions de son existence doivent être correspondantes à cette mesure. La tempête fait naufrager un vais- seau en déchirant les voiles au moyen desquelles des vents modérés l’au- raient conduit à bon port Les tremblements de terre qui renversent les édifices des hommes ne cessent que quand les feux souterrains qni les ont amenés s’échappent par des volcans, tandis que les modestes flammes de nos foyers domesti- ques sont Télément le plus utile de notre vie et de notre civilisation. Il faut des soupapes de sûreté à toutes les machines qui sont mises en mouvement par des forces de trop grande puissance. En admirant donc la puissance des sociétés modernes, il faut cepen- dant appliquer une échelle de comparaison à lu rapidité du mouvement qui leur est imprimé, il faut en le comparant étudier sa nature, calculer sa vitesse, et parvenir à savoir où il conduit. Les intérêts matériels sont devenus l’affaire principale du monde. Le palais de cristal de Londres en a donné la preuve la plus mani- feste. Pour apprécier la direction dans laquelle tous les peuples du globe sont engagés, il faut donc étudier comment les intérêts matériels sont «arrivés au degré de puissance qu’ ils ont acquise; car les principes qui ont formé cette puissance devront nécessairement deveoir la base constitutive des Etats dont l’existence repose sur leur développement. Commençons cet examen par le mouvement des routes de fer; il est le plus rapide; il devient le plus général; il entraîne à la fois les hommes et les choses. 11 constitue le monopole le plus grand qui ait jamais existé ; car rien ne peut lui faire concurrence. Là où il existe cessent toutes les autres forces motrices. L’ homme n’est plus libre de choisir le moyen de transport dont il voudrait se servir. En échange de la liberté qu’ il perd, on le transporte plus vite et à meil- leur marché. U n’est plus possible à T homme riche de voyager plus vite que le pauvre. Ce monopole de transport, qui remplace la liberté par l’égalité,, semble agir au profit des classes les moins aisé es, en fa- veur desquelles il établit la nécessité d’une loi de communauté. ,< Digitized by Google 62 Le monopole da transport existe pour les marchandises, comme il existe poar les personnes. Les unes comme les autres ne peuvent être transportées, par aucun autre moyen, ni aussi vite ni à aussi bon marché que par les voies de fer. Cet avantage sera surtout très-grand pour les objets qni seront livrés sur-le-champ à la consommation ; car il est clair que l’avantage da bon marché diminuerait en raison da temps que les objets transportés auraient ft rester en magasin, puisque l'avantage de la célérité du transport deviendrait inutile. La construction des chemins de fer et les moyens de les exploi- ter exigent des capitaux si considérables, qu’ il fallait, pour les rendre possibles, que le monopole fût une snite naturelle de leur existence. La puissance de leur action est, en effet, telle que tout ce qui veot être transporté vient s’y soumettre. Il y a donc une force inhérente à cette entreprise. Cette force d’oà vient-elle? Il est positif que ni les États ni aucune société de capitalistes n’auraient voulu risquer les im- menses frais de première constrnction ni ceux qui étaient nécessaires à l’établissement des moyens d’exploitation, s’ il n’ y avait pas eu cer- titude de ritirer un intérêt suffisant des capitaux déboursés. Cette cer- titude se trouve dans le fait d’une supériorité qui attire tout à elle. Les voies de fer ont, comme toutes les grandes inventions, cau- sé une perturbation à laquelle rien ne peut se soustraire. Ce qui est inévitable n’ est plus une question de calcul ; c'est une loi qu’ il faut subir-, mais c’est une question d’appréciation. De nombreux intérêts on été déplacés; mais un déplacement n’est pas une destruction. Ce- pendant, quand un déplacement est de nature à pouvoir amener une modification générale de l’économie sociale, la question s'élève alors à la condition d’ un intérêt qu’ il faut analyser pour en comprendre l' importance. Beaucoup de petites industries ont été absorbées par les chemins de fer. Peu importe sans doute à la communauté que les entrepre- neurs de roulage, que les rouliers eux-mêmes et tous les artisans, char- rons, maréchaux, seilliers, que les aubergistes, en un mot, que toos ceux employés à servir une grande ligne de poste et de communica- tion commerciale, aient perdu leurs établissements et les moyens de faire valoir leurs petits capitaux. Le mouvement de concentration, qui fait la force des grandes entreprises, les aura ruinés, il est vrai, mais il aura augmenté la richesse publique. L’ industrie, qui circulait dans Digitized by Google 63 les plus petites veines du peuple, se concentre aujourd’hui dans les principales artères; les pulsations en deviennent plus fréquentes, plus énergiques ; les résultats correspondent è cette surexcitation de principaux organes. Toutes les familles qui vivaient du travail et des bénéfices que leur procuraient les anciennes voies de communication jouissaient d’une exi- stence industrielle libre, indépendante, qui rendait à chacun selon ses œu- vres et sa capacité. Toutes aujourd’hui, dépossédées de cette existence, sont, à la solde des entreprises des chemins de fer, ou comme employés à sa- laire fixe ou comme prolétaires, ouvriers è la semaine. L’argent par lui-même ne donne pas la liberté dans le sens politique que l’on attache à ce mot ; il ne donne que l’ indépendance, et il ne la donne qu’à celui qui en possède plus qu’ il ne lui en faut pour vivre. L’ indépendance du pauvre est réduite au choix qu’ il pourra faire des moyens de gagner l’argent nécessaire à son existence. L’exploitation d'une force motrice qui est de nature à mettre en danger la vie des voyageurs, si la surveillance lu plus sévère ne la garan- tissait pas, exige une autorité absolue. Il n’ y a dans ce service public de visible à tous les yeux, de sensible à toutes les personnes, que le principe d’égalité qui soumet tout le monde à la même loi. Une route de fer ne laisse de liberté à personne, ni aux conducteurs qui en dirigent la mar- che, ni au voyageurs qu elle transporte, ni aux ouvriers qui la servent. Que l’entreprise reçoive de l’argent ou qu’elle en paye, c’est toujours elle qui fait la loi. Hormis la forme extérieure du communisme, y a-t-il quel- que chose dans un pareil établissement qui puisse conduire à des idées de liberté républicaine, dont le but veut être aujoud’ hui d’établir le pour voir du gouvernement de tous par tous ? Mais il y a plus encore. Ce mouvement des routes de fer se concen- tre dans les foyers principaux de leur exploitation ; les localités intermé- diaires ne peuvent prendre aucune part aux bénéfices des travaux qu’exi- ge cette exploitation; elles n’y trouvent que la facilité d’un transport plus rapide. Les producteurs seuls peuvent y trouver avantage; les peti- tes professions doivent s’appauvrir; car le mouvement qu’elles voient ne leur apporte jamais ni travail ni consommateurs. . Ou se tromperait fort si l’on croyait que ces observations sont écri- tes dans un esprit d’opposition à l’établissement des routes de fer. Ce se- rait folie de le faire. Ce serait la folie de i’ impuissance, la pire de toutes. Digitized by Google 64 Elles tendent donc, an contraire, bien plulAt à prouver qu’elles sont une loi qu’ il faut subir et que les pays qui ont tardé à se relier à ces nou- velles voies de communication doivent s’empresser de le faire; ils per- draient trop à se tenir en dehors de ce mouvement. Ce sont particulièrement les lignes transversales qui manquent en- core à ce système; les intervalles entre les lignes qui courent du centre pour sortir par la circonférence gisent comme abandonnés. Les points in- termédiaires où les lignes transversales rejoindraient les grandes lignes, deviendraient les centres de ces directions secondaires. Les voies fluviales seules ne suffisent plus à l’activité commerciale, surtout à celle qui est nécessaire à l’existence de l’ Europe centrale ; il lui faut les routes de fer pour rapprocher, le plus qu’ il est possible et dans toutes les directions, les terres intérieures des débouchés et des ar- rivages maritimes. Mais on se laisse trop facilement et trop légèrement entraîner à croire que le mouvement qui produit la richesse donne aussi et prouve à la fois la liberté. Ce qu’ il s’agit de savoir, c’est si le développement d’une innovation qui ne laisse de liberté i aucune des personnes qui entrent en contact avec elle et qui agit d’une manière irrésistible sur ceux qui s’en servent comme sur ceux qui ne s’en servent pas, peut, sous une autre forme, ren- dre la liberté qu’elle enlève. Ce qu’il s’agit de connaître, c’est la voie dans laquelle le caractère géuéral du mouvement des intérêts matériels fait né- cessairement entrer les questions politiques. 1T faut donc rechercher quelle est la nature de ce mouvement. C’est dans le principe de l’association que toutes les entreprises trou- vent la force qui les fait grandir et prospérer. La compagnie des Indes orientales, qui a conquis, fondé, ctqoi gou- verne encore l’empire indo-britannique, n’a été et n’est encore qu’une as- sociation marchande. C’est la double concentration de l’argent et de l’autorité qui a fondé cette puissance, la plus grande (pii ait jamais existé sous cette forme; c'est surtout la concentration de l’autorité qui la maintient. Les populations de l’Inde soot-clle appelées au conseil central qui, de Londres, dirige, de concert avec le gouvernement anglais, les affaires de cet empire, qui compte plus de cent millions de sujets? Sont elles ap- pelées aux conseils secondaires de Calcutta ou de Bombay ? On consulte, dans ces conseils, les intérêts de i’Jndc, mais non la volonté des indiens. Digitized by Google 65 On le fait avec sagesse, avec prévoyance, mais avec une autorité qui n’ a d’autre règle que celle d’une intelligence qui trouve sa force dans des principes de raison et de justice. Il n’ y a dans cet établissement aucune trace d’esprit de liberté, soit monarchique à forme représentative, soit ré- publicaine. Qu’on examine comment sont constituées toutes les sociétés marchandes et industrielles qui existent, on trouvera que les actionnaires seuls qui ont concouru à les former en sont les directeurs et qu’ ils en sont les directeurs absolus; car ils se sont donné à eux-mémes les règles d’après lesquelles leurs sociétés doivent être conduites. Si le principe de l’association paraît avoir quelque chose de républicain dans le mode de sa formation, il n’en est pas moins vrai que l’autorité qu’exerce l’association est entièrement absolue. C’est contre cet absolutisme que les sectes des modernes socialistes dirigent leurs efforts. Les cris de liberté des classes inférieures avaient toujours eu pour objet, dans tous les temps, d’obtenir la diminution, l’al- légement des peines du travail. De nouveaux cris se font entendre. Pour la première fois on exige le travail comme un droit. On a lu sur la ban- nière de l’émeute armée: Du travail, ou la mort! Une ère nouvelle est, en effet, ouverte aux intérêts matériels. Il n’ y a pas de doute que leur émancipation des anciens liens qui les enchaînaient a puissamment contribué à l’essor qu’a pris l’industrie. Ceux qui croient cependant que la liberté seule a produit le développement dont nous sommes les témoins, comme ceux qui croient que ce développement doit davantage assurer la liberté des peuples, se trompent également. Il faut savoir donner à chaque principe sa véritable valeur et bien se gar- der de lui attribuer des résultats qu’ il n’a pas produits et qu’ il ne peut pas produire. Une des questions les plus importantes de notre époque me paraît être celle du rapport qu’il y a entre l’argent et la liberté. Si, d’une part, on principe de liberté est nécessaire pour donner à l’ argent cette puis- sance de création que nous lui voyons aujourd’hui, l’argent peut-il, A son tour, assurer la liberté de ceux qui lui ont donné celle dont il jouit? J’ai déjà dit plus haut que l’argent ne donnait que l' indépendance et qu’il ne la donnait qu’A ceux qui en possèdent plus qu’il ne leur en faut pour vivre. En d’autres termes, y a-t-il réciprocité entre l’argent et la liberté ? L’ argent peut-il rendre au monde la liberté que le monde lui a donnée? ?»’) a-t-il pas bien plutôt dans la nature de l’argent un principe d’ iné- !» Digitized by Google 66 vitable asservissement? Ce principe ne réside-t-il pas dans le mouvement d’une concentration qui lui est naturelle? N’ est-ce pas pour acquérir la force que donne ce mouvement que se forment toutes les associations? L’intelligence des industriels a devancé par l’association la concen- tration que le temps produit par des voies naturelles, mais plus lentes. On voit tous les jours de capitalistes se réunir et former des maisons ou des sociétés qui deviennent tout à coup puissantes d'action et de prospé- rité. Plus cette prospérité devient grande, plus augmente nécessairement le nombre des individus qui entrent en rapport d’affaires avec ces socié- tés; mais ccs affaires ne sont conduites que par des chefs délégués ou par le conseil des actionnaires; elles sont conduites avec une autorité absolue, puisque cette autorité n’est dépendante ni d’aucun autre individu, ni d’aucune autre société. / On voit que tous les intérêts particuliers et matériels sont conduits dans un esprit entièrement opposé au principe républicain que l’on veut prendre pour base des États; ce qui explique comment il se fait qo’ on voit une république sans républicains; car ce n’est pas être républicain que de s’ en donner le nom sans en avoir ni les moeurs ni les principes. C’est ainsi que depuis longtemps on criait encore dans plus d’ une capitale: Vive le roi, sans avoir aucune des convictions qui seules consti- tuent le royaliste. Cette sorte d’ idolâtrie, qui ne veut que le simulacre d’ un principe, conduit les hommes ea politique, comme l' athéisme en religion, à ne plus admettre d’autre culte que celui de la force; que cet- te force soit celle de la supériorité d’ une intelligence plus habile, qu'elle soit celle de l’ argent ou celle du sabre, peu importe. Ou ne trouve dans aucune des garanties de liberté. Mais continuons l’examen des autres branches des intérêts matériels. Des maisons de banque et de commerce, accumulant de nombreux millions dans leurs coffres, peuvent exister sans se mettre en opposition directe aux principes du républicanisme, qui, susceptible de prendre aussi une forme aristocratique, admet l’inégalité des fortunes comme l’une des conditions de cette forme. L’ activité des maisons de banque et de com- merce, sc portant d’ ailleurs toujours de préférence au dehors, parce qu' elles y trouvent de plus gros bénéfices, leur donne peu d’ influence sur les populations de l’ intérieur. Elles peuvent donc augmenter leurs richesses, sans changer la condition politique des classes qui sont étran- gères à leur commerce. * Digitized by Google 67 11 n’en est pas ainsi des grandes entreprises industrielles; elles exer- cent une influence directe, inévitable sur les nombreuses populations qui les servent. L’ application des sciences physiques et mécaniques à tous les travaux de fabrication a produit dans peu d'années des résultats immen- ses; leur progression toujours croissante sera pour le sort des classes la- borieuses d’ une importance dont le caractère ne me parait pas encore avoir été suffisamment apprécié. La découverte d’une nouvelle combinaison chimique qui facilite la production, qui embellit les produits de l’ industrie, ne reste pas long- temps le secret de celui qni l’a faite; elle entre bientôt dans le domains universel ; car toute loi naturelle lui appartient, personne ne peut en faire sa propriété. Ainsi la découverte galvanique de Jacobi, si féconde en résultats, a ^ franchi toutes les distances avec une rapidité qui semblait tenir de la na- ture du fluide dont elle dérivait. 11 en est de même, et il en sera de mê- me de toutes les découvertes que l’ intelligence peut s’ approprier sans avoir besoin de secours étrangers pour l’ employer; elles sont alors d’un avantage dont chaeun peut prendre sa part; il y a là jouissance et béné- fice pour tout le monde. Il en est autrement de l’ application de la dynamique à l’ industrie. La science, pour mettre en mouvement les forces dont elle soumet la puissance à ses»calculs, a besoin du secours de l’argent. 11 s’ est donc fait une alliance naturelle entre les hommes de la science et les hommes de l’ argent. Cette alliance a fait entrer le monde dans des voies nouvelles. Dans les grands foyers de 1’ activité humaine se concentrent à la fois la science et l’argent Aucune idée n’y tombe à terre; elles circulent avec la vitesse de la pensée ; tous les esprits les saisissent, les élaborent; la concentration des intelligences multiplie leur force, comme la concentra- tion de l’argent multiplie sa puissance. On applaudit, aux premiers résul- tats obtenus par l’ alliance intime de ces deux grands facteurs de l’ indu- strie, comme s’il n’y avait aucun doute que cette double concentration dût amener une amélioration du sort des hommes. Cependant ne serait-il pas permis d’élever un doute quand on voit que les forces mécaniques mises au service de l’ industrie anglaise produi- sent un travail dont l’appréciation varie entre celui de trois cents à quatre cents raillions d’hommes? Quelle liberté pourrait faire concurrence à ce qu' il y a d’ absolu dans cet empire de l’ argent sur la matière ? Digitized by Google «8 Les intérêts matériels sont donc asservis par nne puissance contre laquelle l’intelligence seule ne peut pas lutter. J’ abandonne aux écono- mistes le soin de décider s’ il est possible que les pays du continent puis- sent égaler l’Angleterre dans l’ emploi des forces mécaniques appliquées à l'industrie. Et, si la chose est possible, je leur demanderai alors où iis trouveraient des consommateurs pour un pareil excès de production? L’Angleterre les cherche au moyen du commerce libre. 11 me parait, au contraire, que le seul moyen qu’il y aurait de lutter avec quelque espoir de succès en faveur du travail naturel de 1’ homme serait d’égaliser les prix par un droit plus élevé à imposer sur les produits des machines. N’a-t-on pas vu l’Angleterre chercher à employer ce moyen en faveur de la culture libre du sucre dans ses colonies, en imposant un droit plus é- levé sur les sucres des pays à esclaves ? On dit que l'usage des machines n’a pas diminué le nombre des hommes employés par l’ industrie. Cette assertion serait peut-être conte- stable; mais je ne veux y opposer qu' une question. Les ouvriers sont-ils restés dans leur position antérieure? Si elle a été changée, est-elle deve- nue meilleure ou pire? Les ouvriers doués de talent, d’ un caractère actif et persévérant pouvaient autrefois, en acquérant les connaissances techniques de leur métier, devenir à leur tour chefs d’établissement; l’histoire de l’industrie en offre de nombreux exemples. Une vie laborieuse et sage pouvait donc conduire un homme intelligent à se faire une existence aisée, indépen- dante et libre. Cette possibilité n’ existe plus depuis que la coalition de la science et de l’argent a donné l’intelligence aux métaux. Les ouvriers sont aujourd' hui placés au service des machines intelligentes, infatiga- bles, plus promptes et plus exactes qu’ils ne pourraient jamais l’être eux- mêmes. Le plus habile, le plus distingué obtiendra up emploi supérieur de surveillance. Mais, de fait, l’ intelligence est un métal, le service ma- chinal est à l’homme. Les progrès de moeurs et de caractère que l’ on remarque dans les classes ouvrières sont le produit du temps qui a précédé l’emploi des ma- chines. Les trois derniers siècles ont développé l’ intelligence des popula- tions européennes, telles que nous les voyons aujourd’ hui. Chacun avait, dans ce temps, l’obligation de penser pour bien faire ses affaires. L’esprit travaillait; T ouvrier avait besoin de talent pour devenir maitre. La car- rière lui était ouverte, car il n’avait pour concurrents que d’ autres hom- Digitized bÿ Google 69 me* comme lui. Peut-il lutter à présent contre des machines qui produi- sent plus site, à meilleur marché, et font mieux que lui? Les marchands avaient aussi besoin d’ une active intelligence pour s’enquérir des voies et moyens de se procurer, à meilleur prix, et de meilleure qualité, les objets de leur commerce. Les grandes entreprises commerciales déposent aujourd’ hui à leur porte tout ce qu’ ils leur demandent. Les marchands sont placés à peu près comme ces débi- tants des monopoles de régies qui ont tant pour cent de bénéfice sur le débit des sels et des tabacs. Qu’ on se demande, avec ce calme de raison qu’il faut pour des questions de cette gravité, si trois autres siècles de vie industrielle, telle qu’ on la façonne aujourd’ hui, produi- ront des populations aussi fortes, aussi éclairées, aussi énergiques que celles qui existaient au commencement du xix siècle. Que l’ on com- pare l’ existence morale et physique de ces millions d’ ouvriers enfer- més dans de longues salles, séparés de leur famille et attachés au tra- vail pendant un nombre d’ heures pour la fixation duquel les législa- teurs charitables se croient obligés d’intervenir, avec ces artisans libres, travaillant dans leurs maisons, aidés de leur famille ou se réunissant en petit nombre chez des maîtres qu’ils choisissent jusqu’ à ce qu’ ils deviennent maîtres à leur tour. Que I’ on mette la main sur le coeur, et que l’on dise en conscience de quel côté se trouveront la force, la santé, l’énergie, les vertus domestiques et la morale. S’agit-il de l’homme ou seulement de scs oeuvres? Les produits de l’industrie moderne sont certainement supérieurs à ceux de l’ancienne; mais au profit ou aux dépens de qui cette perfection est-elle atteinte? Quand des ouvrières, recluses forcément pendant plusieurs mois de mauvaise saison, centuplaient la valeur première du lin en faisant de la dentelle, le luxe était une charité. En est-il encore ainsi, quand ce sont des machines qui font le tulle et la dentelle? 11 ne peut, certes, entrer dans la pensée d’aucun homme raisonna- ble de vouloir faire rétrograder le monde jusqu’à l’époque à laquelle l' homme n’avait encore su se rendre maître d’aucune des grandes forces de la nature. Aucun homme, pour peu qu’il soit digne déporter ce nom, ne pourrait se permettre le regret de voir comment l’espèce à laquelle il appartient est parveuue à jouer, pour ainsi dire, avec les plus énormes masses-, tant est grande la facilité avec laquelle l’homme les soulève et les lance dans l’espace; et tant grande est aussi la rapidité avec laquelle Digitized by Google 70 il leur fait parcourir et parcourt lui-même les plus grandes distances par terre et par mer. La question, au moins celle qui m’occupe, n’est pas là. Ce qu’ il s’agit de savoir, c’est si la science et la richesse, qui donnent in- contestablement la force et la puissance, donnent en même temps la liber- té, cette liberté morale et individuelle qui sera toujours pour 1’ homme le plus précieux des trésors, de la perte duquel tous les prodiges du génie ne sauraient l’ indemniser, quand même il pourrait avoir l’orgueil de di- re qu’ il en est un des collaborateurs. Ces prodiges, l’a\enir en verra de plus grands encore, car nous ne sommes qu’aux premiers jours de cette nouvelle époque Mais u’y a-t-il pas matière à réfléchir dans le spectacle que nous présentent nos gran- des métropoles de l’augmentation du nombre de ceux qui ont à souffrir de tous les maux de la misère la plus extrême à côté de toutes les jouis- sances du luxe le plus raffiné et d’une accumulation de richesse sans me- sure? Et que l’on ne dise pas que la liberté politique sera le moyen d'em- pêcher un tel mal. iNe voyons-nous pas New-York, la seule ville des États- Unis d’ Amérique qui puisse se comparer aux grandes villes de l’ Europe, nous offrir déjà le même spectacle? il ne faut donc pas se faire illusion. Les conditions de la puissance et de la richesse ne sont pas les mêmes que celles de la liberté. N’est-ce pas en faisant la conquête du monde que les Romains, de libres qu’ ils étaient, perdirent à la fois liberté et patrie? Il en sera toujours de même. La grandeur des œuvres que 1’ homme accom- plit lui fait souvent perdre sa liberté. Ne le voyons-nous pas déjà, dans quelques endroits, devenir esclave de ses propres travaux? Serait-il libre de les suspendre et de les reprendre à son gré? Non, le peuple qui fonde sa richesse sur l’engrenage des machines est entraîné lui-même par ce mé- canisme qni ne lâche plus rien de ce qu’ il a une fois saisi. La prépondé- rance des intérêts matériels repose sur un principe de nécessité absolue : c’est la réunion des trois facteurs dont se compose leur granJeur: ache- ter, vendre et produire. Il faut toujours acheter, toujours vendre, toujours produire. Quand toute l’existence sociale d’un pays est rendue dépendante de ces trois actes, aucun d’eux ne peut alors cesser son action sans dan- ger pour tous les trois : mais la continuité de cette action déplace néces- sairement la puissance, et, en la déplaçant, elle en change le caractère. N’cn voit-on pas la preuve dans le sentiment d’inquiétude que montre l’aristocratie anglaise? elle cependant si puissante par la richesse de ses possessions territoriales, comme par les fonctions politiques héréditaires Digitized by Google 71 qu’elle exerce. Mais elle sent le poids qui pèse sur 1’ Angleterre ; car elle sait comme tout le monde le sait, que les canaux dans lesquels se meut la puissante organisation de son industrie ne pourraient pas se fermer sans la faire éclater; comme éclateraient ces machines à vapeur à haute pression, auxquelles on enlèverait leurs soupapes de sûreté. Le gouvernement anglais a cherché à élever l’exhibition du t palai$ de cristal à la hauteur d’un événement qui doit faire époque dans 1' histoire des hommes. De cette époque doit dater une paix durable, universelle. Parce que tous les produits de l’industrie sont venus se laisser ranger sous le même toit et se montrer A une fête, la rivalité des forces de production aura-t-elle cessé ? La suite inévitable de ce moyen de comparaison ne sera-t-il pas de l’exciter davantage? Ce but n’est-il pas hautement pro- clamé ? Dans un discours parlamentaire, à la séance du 17 juin 1851, en réponse à M. Cobden, qui demandait le désarmement des marines de France et d’ Angleterre, lord Palmerston a décoré l’Angleterre du titre de Temple de la paix du monde, en défendant toutefois le droit qu’avait l’ An- gleterre de rester armée selon que le gouvernement le trouverait néces- saire. Est-ce comme néophytes de ce nouveau culte que l’on voit se pro- mener sous les portiques de ce temple les Mazzini, les Ruge, les Ledru- Rollin, etc., ou comme des hommes de bonne volonté, qui se tiennent en réserve pour d’autres combinaisons politiques que celle d’une paix uni- verselle? Au milieu des produits inoflensifs de l’industrie ne voit-on pas mar- cher de front l’active invention des moyens de destruction ? Les armes et les munitions de guerre de toute espèce ne forment-elles pas une des bran- ches du commerce anglais? Le tableau ci-annexé (I) des douanes prouve (1) TVBLKU île la valeur déclarée des armes et munitions de guerre exportées de la Grande Bretagne depuis l’annee 1827. 2857 400 312 livres slerli 1828 335 761 • » 1-29 279 287 m 9 28.10 S il 641 » m 2831 562 765 m • 1832 274 958 » • 1833 • 322 773 m 9 2834 313 038 m 9 1335 407 573 m 9 1 836 411 286 » » 1837 289 142 » 9 1838 333 727 9 9 1839 394 721 9 9 1840 % 332 101 9 9 18 il 343 776 9 9 Digitized by Google 72 comment il augmente ou diminue selon les chances de paix ou de guerre. Les fabriques anglaises sont toujours prêtes à fournir des armes à tous les hommes qui veulent se battre. Il faut du reste peu de mots pour réduire ces paroles de paix indu- strielle A leur véritable valeur. Si les productions de l’industrie donnent la richesse, parole qui est synonyme de celle de puissance, tous les peu- ples possèdent-ils les mêmes moyens de production? S’ils ne les possè- dent pas, ils ne deviendront pas également riches, ils seront donc de puis- sance inégale. Leur |>osition relative ne sera donc pas changée. Il faudrait alors à la prépondérance'industrielle un degré d’abnégation et de vertu que l’on voit bien rarement se réunir au sentiment de la puissance. L’ in- dustrie n’a-t-elle pas, pour faire la guerre, des armes qui paraissent inof- fensives et qui cependant portent les plus vives atteintes à la vie des na- tions ? Tour mon compte, je ne crois ni à la paix, ni à la liberté, ni à la richesse que veut donner l’ industrie, n’ importe de quel pays elle soit L’argent, qui est l’âme de l'iodustrie, n’a jamais rien donné à personne. Il se prête à plus ou moins gros intérêt, mais il ne se donne pas. Le palais de cristal a donné au gouvernement anglais, comme aux organes les plus accrédités de la presse anglaise, l’occasion de dire aux gouvernements et aux peuples du continent combien l’esprit de respect pour la loi a pénétré tous les étages du peuple anglais; que l’ordre qui a régné dans les masses qui se sont pressées autour et dans l’ intérieur de ce fragile édifice, provient du sentiment de liberté qui anime chaque An- glais et le rend fier de s’imposer à lui-même ces dehors Je bienséance qui sont une preuve de véritable civilisation. Il y a, certes, une espèce de monomanie à penser que tout Anglais qui se conduit en homme sage et raisonnable ne le fait que parce qu’il porte en lui la conscience de sa liberté constitutionnelle. Il y a, dans cet- te manière de présenter le peuple anglais aux hommes du continent, ou étroitesse d’esprit ou cette intention de propagande constitutionnelle, cal- cul assez habituel A tous les hommes d’Etat anglais. Je rends justice, au- tant que qui que ce soit, aux qualités qui distinguent le peuple anglais. m* . . 383 GOG 4843 » 387 »S8 4844 • . 390 338 4845 SIS 888 48-KS m 711 4857 A83 «17 484* .î‘1> U IV âl9 31 1 Digitized by Googh 73 J'ai toujours admiré sel grandes actions, comme l’ordre qn’ il sait obser- ver chez lui ; niais, si je consens à attribuer la hante position qu’ ii a prise à sa constitution, ce n’est pas au principe seul de liberté de cette consti- tution que je puis en faire honneur. 11 n'existe pas d’état social plus fortement discipliné que celui de i l’ Angleterre. Comme peuple maritime, tout Anglais est élevé dans la con- viction que la grandeur de son pays est inséparable de ce respect pour " l’autorité qu’exige le service de la mer. L'autorité du capitaine d’un bâti- ment marchand est aussi respectée que celle du capitaine d’un vaisseau de ligne. S’ ii y a différence dans la sévérité des formes, il n’ y en a pas dans le principe. Croit-on que ce principe, dont les vagues mugissantes des côtes d J Angleterre proclament sans cesse la nécessité, puisse rester sans influence sur l’esprit du pays? Chaque Anglais no voit-il pas, ne sent- il pas que l’obéissance seule lui donne les moyens de maîtriser un élémént qui, sans cette obéissance, le retiendrait prisonnier dans son île? Telle est, en Angleterre, la première base du respect pour la loi ; elle est simple, naturelle, pour ainsi dire, innée. Dans tontes les circonstances les causes naturelles agissent sur les hommes d’one manière plus certaine et plus égalç que les lois qu’ ils se donnent. C’est ainsi que l’on voit, dans tous les pays, les populations agrico- les être ordinairement plus religieuses, plus résignées que celles des villes. L’agriculteur, qui voit un orage détruire en peu d’ instants l’esperance qu’ il avait d’une bonne récolte, apprend dcox choses : qu’ il existe une puissance qui lui est supérieure, et qu’ il doit joindre à la peine du tra- vail la sagesse de l'économie. La propriété foncière a. l’avantage d’ensei- gner A l’ homme qu’ il ne doit pas vivre au jour le jour ; elle exige, avec le travail, du caleui et de la prévoyance ; elle est à elle toute seule une école de moralité. Que dire de ces fous d’une nouvelle espèce qui la si- gnalent comme un vol? Le terme de cofiflilulion est de nature à renfermer en soi des élé- ments si divers et souvent si différents, que son emploi comme terme gé- néral, ne donne jamais l’ idée exacte de ce que l’on veut dire. Ce n’est donc pas le mot de constitution, mais celui d ’ organisation qui peut ren- dre l’opinion que je veux exprimer sur l’ Angleterre. Chaque Anglais a sans doute la conscience d’appartenir à un peuple qui se dit libre. Chaque Anglais est cependant placé individuellement dans K» Digitized by Google n une dépendance continue à laquelle rien ne peat le soustraire, et qni est l’ habitude de tonte sa rie. La charité elle-même, cette vertu chrétienne, qui devrait être si dou- ce, puisqu’elle repose sur la loi naturelle d’une égale fraternité, prend, en Angleterre, la forme ia plus despotique. Le principe anglais, qu’une association politique ne peut laisser aucun de ses membres mourir de faim , en imposant aux communes l'obli- gation de subvenir aux besoins de tous leurs pauvres, leur donne le droit de ne laisser aucun individu étranger fixer sa demeure dans une commu- ne au delà d’un certain temps, s’ il n’apportait pas avec lui les moyens d’exister sans avoir besoin de secours. Les lois de charité ont donc pris nécessairement un caractère politique opposé à l’idée de liberté. Le pau- vre perd une partie de la sienne en échange de la contribution d'argent que paye le riche en sa faveur. Le pauvre est attaché à cette nouvelle glè- be de la misère, comme il était autrefois partout et cdmme il est encore en quelques endroits, attaché à la glèbe de la terre. Le fermier est envers le propriétaire du sol dans une position de dépendance dont il ne peut s'affranchir qu’en le quittant. La réciprocité de l’ intérêt accomplit seule entre eux l’œuvre de la médiation. Il en est de même de tous les ouvriers qui travaillent à l’exploitation des mines, dans les ateliers, et dans les fabriques de tout genre. Les corporations des métiers et professions, que l’on voit encore si puissantes et si considérées dans la métropole, ne doivent cette puissance et la considération dont elles jouissent qu’à leur discipline intérieure. On voit ce même esprit d’ordre et de règle animer toutes les corpo- rations, les associations (qu’elles soient permanentes ou temporaires), les paroisses, les collèges, les universités. Les clubs, qui ne sont que des réu- nions de plaisir et d’agrément, sont soumis à des règles qu’aucun de ses membres n’oserait enfreindre. Si la liberté forme les associations, c’est la discipline de l’esprit qui seule les rend fortes et durables. Même les grands partis politiques sont constitués de la même ma- nière; ils sont animés du même esprit. Un Anglais peut ne pas être con- tent de toutes les mesures que prend son parti; mais il dit: Je suis né whig, je ne puis pas me séparer du parti auquel appartient ma famille. S' il est homme de grande capacité, il cherchera à ramener son parti à son opinion. S’ il ne possède pas les qualités qui commandent aux hom- mes, il suivra ses chefs malgré une conviction contraire. Enfin celui qni. Digitized by Google 75 ne roulant pas forbire à ce que l' honneur politique exige d’un homme de parti, ne veut pas davantage capituler avec sa conscience, se retire des affaires et rentre dans la vie privée. Voilà l’esprit de discipline qui fait la force de 1’ Angleterre; et c'est l'alliance de cet esprit avec celui de la liberté (qu’on l’appelle alors consti- tutionnelle si l’ont veut) qui bit sa grandeur. Ce qui distingue le peuple anglais entre tous les peuples, c’est que chacun a su comprendre pourquoi et comment l’obéissance lui est utile. L'ordre parait alors le résultat d’une loi de liberté, tandis qu’ il n’est, au contraire, qu’une suite de sa limitation. Ce qui distingue également le gouvernement anglais entre tous les gouvernements, c’est qu’ il n’exige pas l’obéissance en vertu du droit qu’ il a de commander, mais en vertu de la faculté qu’ il a de prouver que -l'ordre qu’ il douoe repose sur un principe de justice et qu’ il sera utile aux intérêts publics de l’accomplir. * * C'est également par suite de ce double principe d’obéissanee et de liberté que l’état militaire n’est d’obligation pour personne; il est intière- ment volontaire; et, cependant, la discipline n’est dans aucune autre ar- mée aussi sévère que l’est celle de l’armée anglaise. Qui donc ne serait pas heureux de voir à son pays une aussi puis- sante organisation? Mais plus on l’étudie, moins on comprend cette pro- pagande anglaise qoi dit vouloir donner la liberté à tous les peuples, sans qu’elle puisse leur donner l’organisation qui la produit en Angleterre. L’opinion publique, entraînée par de fausses apparences, croit arri- ver à la liberté par le mouvement de l’ industrie beaucoup plus sûrement que par toute autre voie. J'ai essayé d’éclairer cette question sous le point de vue strictement industriel, maintenant il faot aussi l’examiner sous le point de vue politique. 11 sera facile de montrer que le mouvement du commerce et de l’ indostrie en s’agrandissant, c’est-à-dire en devenant international, doit assujettir le pays moios riche de capitaux à celui qui en possède davantage. Il restera constant que l’argent ne peut donner de l’ indépendance et de la liberté qu’à ceux qui le possèdent. Les États qui Vivent dans un système de communauté politique sont placés, sous ce rap- port, dans la même condition que les particuliers. Tous les peuples de l’ Europe centrale commençaient à comprendre la connexité de la politique et du commerce. L’exemple de 1’ Angleterre, après avoir été depuis longtemps un objet d'envie, était devenu celui de Digitized by Google 76 l’étude ; on chcrcliait à ia comprendre, afin de pouvoir l’imiter. Mais les intérêts matériels n’ont de puissance que quand un long travail prépara- toire leur en a donné les moyens par l’accumulation de riches capitaux. Les Etats qui veulent entrer dans celte carrière, avant d’en posséder les moyens, sont obliges de demander au crédit la force que l’ Angleterre possède depuis longtemps. La lutte industrielle qui s’engage et à laquelle 1’ Angleterre convie toutes les nations par le principe du libre échange, pourrait-elle être éga- le, quand un crédit qui manque de base, loin d’augmenter la richesse, oc montre, au contraire, que la faiblesse. Le particulier qui emprunte pour bâtir une maison ou pour acheter une propriété territoriale, livre son ave- nir au hasard, car il contracte une dette dont les intérêts sont invariables, tandis que le rapport de la propriété qu* il acquiert, dépendant de cir- constances qui ne peuvent pas être soumises à un calcul exact, sera sou- vent inférieur aux intérêts qu’ il doit payer. 11 faut excepter le cas d’un acheteur qui spécule sur le malheur des autres, et qui cherche des achats au-dessous de leur valeur. Mais ce cas, de nos jours très-frequent partout, même en Angleterre, et particulière- ment en Irlande, montre surtout combien est despotique la puissance de l’argent. C’est ici qu'on peut, à l’aide d’une échelle plus vaste, prendre une plus juste mesure de cette puissance. Le crédit ne donne avec avantage de l’argent qu’au pays qui en pos- sède assez pour établir une juste proportion entre l’emprunt et la richesse qui doit le garantir. Tous les gouvernements qui sont entrés dans la voie du crédit, avant que le pays ne fût riche, ont abdiqué une partie de leur indépendance: ils sont livrés à la merci des étrangers. Qu’on ne dise pas que les papiers à intérêts, en passant dans des mains étrangères, augmentent les capitaax du pays. C’est une erreur ; car ce qui est un emprunt n’est pas une pro- priété. Aussi voit-on ces capitaux user de la faculté qui leur appartient de pouvoir sortir du pays aussi vite qu’ ils y sont entrés; ce qui ne man- que jamais d’arriver dans les moments de crise, et ce qui en augmente les dangers. Mais quelle que soit la crise et sans égard à la sortie des ca- pitaux, il faut, sous peine de mort politique, continuer à en solder les in- térêts. , Ce même cas se présente sous une autre forme. Quand le capital em- Digitized by Google » . 1 7 ? prunté ejt dépensé, ce qui arrive promptement, car F État n’empronte que quand ii y est forcé par une nécessité pressante, les intérêts devien- nent un tribut imposé par le plos riche au plus faible. Pour payer ce tri- but, il faut un impôt, ou bien il faut retrancher de la dépense de 1’ État ces avances qui ont force productive; de manière que les opérations dq crédit tournent toujours au dommage de celui qui emprunte, v L’art du crédit moderne pour les États peu riches de fait, ou appau- vris par des malheurs politiques, ou par incapacité, tient beaucoup des opérations de banqueroute. Suivant les nouvelles formes dans l’existence desquelles on vent trou- ver la plus grande garantie, le gouvernement présente tous les ans son bilan. Il dit aux prêteurs : 4e suis en état de faillite ; si vous ne venez pas à mon secours, voua perdrez ce que vous m’avez déjà prêté. ■ « N’est-ce pas ce que l’on voit dans la plupart des États constitution- nels ? Que l’on veuille bien se donner la peine d’observer la progression croissante des budgets. 7 L’ Angleterre elle- même s’est trouvée dans une position semblable à la fin des grandes guerres qu’elle avait soutenues contre la France. Mais, pendant qne le gouvernement empruntait et dépensait, le pays s’était en- richi ; il avait acquis la force de prendre la dette à son compte. La dette fondée de l’Angleterre monte encore aujourd'hui à trente- deux millions de livres sterling d’annuités. Mais ce n’est pas un tribat payé à des étrangers; les Anglais se doivent cette somme à eux-mêmes. Le gouvernement n’a eu que deux choses à faire: introduire de l’écono- mie dans les dépenses, afin de mettre de l’équilibre entre ses dépenses et ce qui restait de disponible du revenu, après en avoir prélevé les intérêts de la dette publique -, puis, ouvrir de larges voies à l’industrie et au com- merce. . . Quand les habitants d’un pays sont riches, ils dépensent davantage; le rapport des impôts indirects croît dans la même proportion. .1 En Angleterre, 1’ échelle comparative des impôts indirects est à la fois le baromètre qui annonce le plus prochain avenir, comme elle est en même temps le thermomètre qui signale la température existante d’ une manière plus infaillible que De le font ces instruments qui annoncent aux observateurs du temps les variations de l’ atmosphère. Ces observations n' affranchissent pourtant pas l’ Angleterre de la servitude qui lui est imposée comme État. Le gouvernement anglais n’est Digitized by Google 78 plus, en effet, maître de la destinée de 1* Angleterre. Et quand je die ter gouvernement, je le prends pour l’ expression de la nation. H faut qu* il marche, bon gré, maljgré, dans la voie que lui trace une nécessité abso- lue. Le char de l’Angleterre roule sur des rails d' or et d* argent que son histoire a posés, comme roulent toutes ses locomotives sur les rails de fer. Ce char ne pourrait pas dérailler sans verser, sans sc briser, ou du moins sans perdre la force de se mouvoir. Et cependant ses conducteurs ne peu- vent en soigner que le service matériel. Ils ne possèdent aucun moyen de régler sa vitesse ni de la maintenir dans la direction de la voie sur la- quelle il roule. Un accident violent, imprévu, venant de loin, pourrait l’en faire sortir. Comme on ne peut emprunter de l’ argent qu' A ceux qui en ont, il est clair que, quand un pays est pauvre de capitaux, le gouvernement qoi en demande doit les chercher ailleurs. Mais, quel que soit le lieu où ‘se fait un emprunt, les effets d’ une dette publique appartiennent à qui vent les acheter. Il en résulte une migration continuelle des capitaux représen- tés par les titres de cette dette, de manière que l’État n’est plus le maître de cette fortune, qui n’ est, d’ ailleurs, que fictive, car elle est une dette d’ une nature d’ autant plus dangereuse, qu’ elle n'a pas d’ échéance fixe, et qu' on peut en réaliser le remboursement quand on le veut, ce qui se feit en vendant le titre. Une dette publique, par elle-même de nature im- productive, car les jeux de bourse, qui peuvent enrichir les joueurs, n' augmentent jamais le capital, l’ est encore bien davantage d’ une autre manière, parce qu’ elle a pour inévitable résultat d’enlever des capitaux à 'des emplois productifs ; beaucoup de personnes donnant la préférence à ce mode de placement, qui n’exige d’autre soin que celui de prélever les -intérêts, et qui ne fait pas cesser un instant la libre disposition du capital. L’État qui se rend, par l’abus du crédit, tributaire de l’ étranger, finira par perdre son indépendance politique; il descendra nécessairement, quels que puissent être V étendue de son territoire et le chiffre de sa po- pulation, à la condition de ces États secondaires toujours entraînés, mal- gré eux, comme satellites dans l’orbite d’un autre corps. Le système des emprunts a dénationalisé une masse considérable de capitaux ; mobiles et sans patrie, liés entre eux par'affinité, ils forment une vaste coalition, dont le but est l’ exploitation des plus faibles. Il faut donc, pour conserver l’in- dépendance d’ un État, restreindre autant que faire se peut la quantité des capitaux rendus mobiles par la nature d’une dette publique. Digitized by Google 79 • • Pour cela deux choses sont nécessaires: que la dette publique soit dans une telle proportion avec la richesse du pays, qu’elle puisse s’y pla- cer d’ une manière stable, et que le cours en soit réglé de manière à em- pêcher cet écoulement des monnaies d’or et d’argent qu’amènent les. pertes que fait le commerce par le change. On voit combien de toutes parts est grande la puissance politique de l’ argent. 11 n’ est jamais neutre, car alors il ne rapporterait rien ; il est donc toujours ami ou ennemi : quand on ne l’a pas pour soi, on l’a con- tre soi. Ainsi, la condition première de P indépendance est d' en emprun- ter le moins possible, comme la condition première de la puissance sera d’ en avoir le plus possible. Le premier talent politique des hommes d’É* tat sera donc toujours celui de l’ économie, afin de rétablir l’ équilibre entre les dépenses et les revenus. Le second sera celui de développer les ressources du pays et de les rendre productives. Mais cette habileté man- que souvent Combien n’a-t-on pas tué de poules aux œufs d’ or par une inintelligente fiscalité qui ne sait calculer comme richesse que ce qui en- tre dans ses coffres 7 Cette discussion sur, ou plutôt contre l’ emprunt, formulée comme aw théorie, ne trouverait peut-être que des contradicteurs, si des faits ne venaient l’ appuyer. A une époque où certains sophismes s’ établissent dans l’ opinion publique comme des axiomes, le travail le plus important est celui de les combattre. On a dit qu’il fallait une dette publique à un État, parce que le cré- dit était le moyen d’augmenter la richesse. C’est répondre à ce sophisme que de faire cette question : la richesse de qui ? On a dit que les meilleurs emprunts étaient ceux qui se font plus ou moins éloignés du pair, parce que f appât des bénéfices de la hausse faci- lite leur placement Quelques mots suffisent aussi pour mettre ce sophi- sme hors de cours. 11 est celui qui a le plus dénaturé l’ emprunt en en faisant un jeu public qui finit par ruiner le crédit; et voici comment Dès qu’un emprunt arrive au pair ou le dépasse, beaucoup de joueurs travail- lent à le faire baisser, afin de ramener des chances de jeu. Dans les pays à grands capitaux, où l’ on opère avec de grandes sommes, les petites différences suffisent pour entretenir ce jeu. Dags les pays qui ont peu de capitaux, et qui ne sont pas de force à faire digue à l’ agiotage, les fluc- tuations deviennent si considérables, que peu d' individus plus riches ou plus hardis et quelques jours de mauvaise bourse suffisent pour porter la Digitized by Google 80 * • plus dangereuse atteinte au crédit de l’État, en diminuant la valeur des papiers dont il fait émission. L’Angleterre qui, sous tant de rapports, est un pays qu’il faut étu- dier, nous présente aussi sous celui-là les plus utiles enseignements. Lors du dernier ministère de sir Robert Peel, il y avait dans le bud- get de l’ État un déficit annuel de deux millions de livres sterling. U n’ entrevoyait pas la possibilité de le couvrir et de rétablir l’équilibre par la diminution de la dépense. Il pouvait, sans aucun doute, proposer à uu pays aussi riche en capitaux que l’ Angleterre de couvrir le déficit par la voie de l’ emprunt, jusqu’ à ce que des chances meilleures de revenus In- directs en eussent fait cesser la nécessité ; il préféra l’impôt direct à l’em- prunt. Il n’ hésita pas à demander à l’Angleterre l’ income-taxe pour un temps limité, établissant, comme principe, qu’ aucun État, quelque floris- sant qu’ il poisse être, ne pourrait se soutenir, si annuellement ses dé- penses étaient plus élevées que ses revenus. Quelque petite que puisse pa- raître cette différence, elle devrait finir par amener un désordre grave, si elle se prolongeait. Il se décida donc à exposer sa position personnelle â l’ impopularité de la mesure qu’il proposait, plutôt que de demander un emprunt aux capitalistes anglais, toujours disposés cependant à prêter leur argent à tous les étrangers qui en sollicitent. Il ne le voulut pas, parce que la facilité de l' emprunt amène la facilité de la dépense et que cette double facilité conduit infailliblement au désordre des finances ; tan- dis que la difficulté de l’impôt arrête, au contraire, les hommes d’Etat ou trop faciles ou trop aventureux. Il y a sans doute dans la vie des États des moments de crise, amenés par des événements plus forts que les hommes, et qui forcent à engager 1’ avenir. Que chacun fasse donc à 1’ histoire de son pays l' application de 1’ enseignement qn’ a donné sir Robert Peel, et qu’ il apprenne alors à distribuer le blâme et la louange selon les temps et selon les actions. L’ histoire la plus récente de l’Angleterre a d’ autres enseignements à donner, lesquels seront plus utiles encore â ceux qui sauront les com- prendre. On a vu, dans les derniers temps, le cabinet anglais mettre la Grèce à exécution pour le payement d’ une créance particulière qu’ avait à faire valoir un sujet anglais (par adoption). Une flotte anglaise vint oc- cuper le Pirée. Tout le monde connaît les détails de cette affaire. L’ arbi- trage de la France fut accepté par les deux parties, à l’ effet d’ assigner de justes limites à la prétention de don Paciûco. Le prononcé de l'arbitre Digitized by Google 81 vient de prouver ce que l’on savait déjà, que cette affaire était par elle- même de valeur trop minime pour qu’on puisse admettre qu’elle eût été la véritable cause d’ une démonstration aussi considérable que celle qui fut faite alors. Lord Palmerston a montré trop d’ habileté dans le maniement des grandes affaires ; il a su trop bien défendre les intérêts anglais pour ad- mettre qu’ il eût voulu mettre en jeu la puissance de l' Angleterre pour une cause aussi peu digne d’ elle. Quand on se rappelle 1’ inexactitude qu’ avait mise le gouvernement de la Grèce à payer, aux termes fixés, les quotes d’ intérêt et de remboursement du prêt que les trois puissances protectrices de la Grèce lui avaient faites afin de l’aider à se constituer et la sévère exigence que, malgré l’ exemple contraire de la France et de la Russie, l’ Angleterre avait mise à poursuivre la rentrée de sa quote-part, il faut se persuader que la Grèce n’a été qu’une occasion de montrer que l’Angleterre saurait partout faire usage de sa puissance pour faire respec- ter, non-seulement ses droits directs comme gouvernement, mais aussi pour couvrir de son égide ceux que les sujets de 1’ empire britanniqne auraient à faire valoir. La discussion qui eut lieu dans le parlement à l’occasion de don Pacifico mit la chose en évidence dans une forme qui devait la faire connaître dans toutes les parties du monde où arrive le nom de l’Angleterre. Sous ce point de vue, c’ était une vaste question pour l’Angleterre; c'est à ce titre que le parlement devait mettre de l’importance à s’en oc- cuper; c’est au moins le but que doit avoir eu lord ralmcrston. Le Portugal, l’ Kspagne, et, dans ce moment, le Piémont, ont fait des emprunts en Angleterre; tons les nouveaux États de l’Amérique du Sud sont depuis longtemps dans le même cas. Les Anglais ont engagé partout des capitaux immenses dans le commerce, comme dans les entreprises de tout genre: constructions des routes de fer, éclairage au gaz, fabriques de toutes sortes, filatures, en Allemagne, en Russie, en France; les mines du Mexique, du Pérou, du Chili, da Brésil, sont exploitées par des ca- pitalistes anglais ; une partie de la culture des vignes d’ Oporto et de Si- , cile ainsi que le commerce des soufres de ce dernier pays, appartiennent aux Anglais. Dans les discussions avec la Grèce ponr le payement de sa dette, l’ Angleterre a répondu aux représentations du gouvernement grec, qui s'excusait du retard de payement par la pénurie de ses finances, que sa II Digitized by Google 82 situation était mauvaise, non par défaut de ressources, mais parce qu’ il ne savait ni administrer, ni gouverner son pays. Voilà donCj au moyen de la dette, une influence ouverte, une espèce de droit fondé à une ingéren- ce politique. Que l’on oppose la sévère retenue que met le gouvernement anglais à se servir de la voie de l’emprunt pour son propre compte à l’extrême facilité qu'apportent les capitalistes anglais à prêter leur argent aux gou- vernements étrangers et à s’engager dans des entreprises commerciales et industrielles liées à un sol étranger; que l’on calcule combien le gou- vernement anglais encourage cette facilité par l’appui qu' il lui donne, on comprendra alors quel degré de puissance politique l’Angleterre doit trouver dans cette exploitation du monde par des capitaux anglais. Mais où est le siège de cette puissance ? Où est le principe qui réu- nit les éléments si divers, si individuels du commerce et de l’industrie anglaise, de manière à en faire un élément politique? Comment et depuis quand ce principe est-il devenu force d’action? La réponse à ces questions se trouve dans les faits. Il faut donc les interroger. On vient de publier en Angleterre le tableau comparatif du revenu de la Grande-Bretagne des deux années -1850 et 1851. Du 5 juillet 1849 au 5 juillet 1850, ce revenu a été liv. stel. 50 414 750. Du 5 juillet 1850 au 5 juillet 1851, de .... 50204011. En prélevant sur cette somme la dette publique an- nuelle de 52 000 000. il reste disponible 18 204 011, pour subvenir à toutes les dépenses d’un gouvernement qui met en mou- vement une aussi vaste machine que l’empire britannique et qui le fait tenir en ordre, défendre et protéger sur tous les points du globe. La comparaison de cette somme avec celle que les autres grands É- tats de l’ Europe ont à dépenser et dépensent en effet, et les différences qu’ il y a dans les résultats obtenus, prouvent combien sont différents les principes d’organisation et d’administration; cet exposé prouve aussi à lui tout seul combien doit être différente la base de la puissance de l’Angle- terre. En faisant abstraction des utiles enseignements que chacun peut y trouver sous les rapports si complexes du gouvernement intérieur, le but de cet écrit ne demande que l’examen du dernier point de vue. 11 est évident que ce n’est pas dans les mains du gouvernement ao- Digitized by Google 83 glais que se trouve la force de l’ Angleterre, mais dans le pays lui-même. Aussi voit-on que tout ce qui coûte de l’argent, comme tout ce qui s’exé- cute de grand en Angleterre, se fait par le pays. Le gouvernement n’ in- tervient comme régulateur que quand une entreprise particulière est de nature à devenir service public. Le gouvernement n’a pas fait construire nn seul mille de voie de fer; tout appartient à des particuliers: invention, exécution, exploitation. L’accumulation d’immenses capitaux qui ne trou- vaient pas d’emploi a été le véhicule principal de cette innovation, qui ré- volutionne tous les intérêts. La presque totalité des lignes de communica- tion par bateaux à vapeur, qui sillonnent toutes les mers, sont des entre- prises particulières. Les gigantesques constructions, comme le tunnel sous la Tamise^ le pont tubulaire de Menai, le palais de cristal sont l’œuvre de souscriptions particulières ; de même que les explorations scientifiques, les sociétés bibliques et toutes leurs missions. 11 y a des associations pour tou- tes les différentes branches des sciences, comme pour celles du commerce et de l’ industrie. 11 y a des voyageurs qui parcourent les régions les plus éloignées, comme envoyés de ces différentes sociétés; il y a des explora- teurs volontaires, curieux et intrépides, qui vont pour leur propre com- pte courir les aventures. Toutes ces entreprises individuelles tournent tou- jours au profit de la mère patrie, qui apprend à connaître par ces divers moyens tout ce qui peut intéresser le gouvernement, les sciences ou l’in- dustrie. L’action d’aucune de ces forces individuelles n’est perdue. On peut voir l’ importance à laquelle peut s’élever quelquefois cette action in- dividuelle par l’exemple de sir James Brooke, qui était parvenu à jouer un rôle assez important dans les mers de T Inde, pour que le gouvernement anglais lui donnât une position officielle dans T île de Bornéo. Accusé d’a- voir abusé de la position qu’il s’était faite, sa conduite devint l’objet d'u- ne enquête parlamentaire, que lord Palmerston, dans la séance du 10 juillet 1851, termine à son avantage, en déclarant qu’il était persuadé qu’à la suite du vote que la chambre allait donner, sir James Brooke continuerait à jouir de l’estime de ses compatriotes, comme un homme qui, se mettant au-dessus de l'outrage, affrontant les dangers des climats éloignés et les périls de pays inconnus, avait fait plus que d’autres pour les intérêts du commerce de son pays et pour la diffusion des lumières de la civilisation dans des contrées qui, avant lui, étaient plongées dans les ténèbres de la barbarie. Cet incident, que je recueille sur le chemin de lord Palmerston, est Digitized by Google 84 une preuve Je plus des soins qu'il met à rattacher tous les efforts isolé» des Anglais au système politique qu’ il poursuit. Il ajoute à sa propagan- de constitutionnelle la protection diplomatique qu’ il accorde à tous le» intérêts et à toutes les entreprises des Anglais, de quelque nature qu’elle» puissent être. Nous n’aurions rien à ajouter à ce qui a été dit avec tant d’éloquen- ce dans les deux chambres du parlement d’ Angleterre pour prouver com- bien cette protection dépasse quelquefois les limites du droit public. On y a fait justice de cet orgueil romain, dots romanus sum, qu’ il voulait donner ù chaque Anglais. Un étranger n’a pas, du reste, le droit de par- ler comme un Anglais et d’assigner des limites aux sentiments d’un autre peuple. Je ne puis donc pas avoir T intention d’attaquer lord Pilmerston comme l’ont attaqué lord Stanley, M- Gladstone et ses autres adversaires. Ce n’est pas de ce que pense l’ Angleterre, mais de ce qu’elle fait que nous avons le droit de nous occuper. Or, après le vote qui a terminé la célébré discussion qu’avait suscitée l’affaire de la Grèce en consacrant la politique suivie dans cette occasion par le principal secrétaire d’ État, la question du fait reste entière. Nous aurions de nombreux arguments de droit A lui opposer -, nous ne rappelons cet incident de don Paciüco, que parce que le vote du parlament lui a donné une nouvelle importance. Le droit se résume en deux mots : Nul individu établi dans un pays étranger ne peut être affranchi des lois du pays pendant le séjour qu’ il y fait. S’ il y commet un crime, il ne doit être jugé que par les tribunaux du pays. Les capitaux qu’ il engage dans des entreprises qui se rattachent au sol ne peuvent pas être indépen- dants des lois du pays. Prétendre qu’il en soit antrement, ce serait assimiler les pays civilisés à ceux qui n’ont encore adopté aucun des principes de lé- gislation etde justice qui les gouverncnt.et dans lesquels les gouvernements européens ont des capitulations pour leurs nationaux. Niais laissons de côté cette question de droit; elle aura pour défenseurs ceux qui sont appelés à l’être. Je ne veux que montrer comment le caractère despotique que je crois avoir prouvé être inséparable de l’argent, doit nécessairement de- venir celui d’une politique qui prend pour première base de son action les intérêts isolés du commerce et qui prétend vouloir soutenir partout cha- que négociant anglais comme un représentant de la cité marchande, en lui donnant la même importance que tout pays doit attacher à ce que les droits et les honneurs de son représentant diplomatique soient respectés. Digitized by Google 83 La paix du momie serait-elle possible, si tous les ministres des affai- res étrangères voulaient placer dans chaque affaire commerciale et par conséquent dans la personne de chaque marchand l’honneur, la dignité et les droits de leur pays? Protection lui est due sans doute -, la lui accor- der est un devoir de 1’ État; mais on ne peut, on ne doit le faire que dans les limites du droit des nations. L’affaire de la Grèce è laquelle il faut donner le nom de don Pacifi- eo, puisqu’ il a été choisi pour en être la cause, a donné à lord Palmer- ston l’occasion de faire l’exposé de son système. C’est donc lui que nous laisserons parler. Nous ne lui prêterons pas une seule pensée, pas une seu- le intention qui ne soit la sienne. Accusé par ses adversaires, lord Palmerston a eu à se défendre de- vant le parlement. Son discours doit être envisagé sous deux rapports : celui de l’avocat qui défend une cause, celui de 1’ homme d’ État qui dé- fend un système politique. Malgré l’ habileté de la défense, l’avocat ne fut sauvé que par le ministre. La cause fut blâmée, sous doute, comme peu digne de servir à proclamer les droits, la dignité et les immunités des citoyens anglais à l’étranger; mais le système politique exposé par le mi- nistre fut approuvé par le vote du parlement. Un mois après, au mois de juillet 4830, le club de la réforme donna un grand banquet à lord Palmerston pour célébrer son triomphe person- nel et celui de son système. Lord Palmerston profita de cette ovation po- pulaire pour faire une fois de plus l’exposé des bases de ce système. Cette circonstance donne à ce discours d'après-diner une valeur aussi officielle, aussi solennelle que peut l’être une déclaration faite par-devant jury. Elle est d’autant plus importante, qu’elle n’était pas obligatoire, comme l’avait été la défense devant le parianient. Elle était l’expression spontanée du fond de sa pensée, qu’il voulait faire connaître dans cette forme plus libre, plus indépendante, et qui plaît davantage aux Anglais. 11 faut donc la pren- dre pour l’assurance la plus positive que lord Palmerston continuera à suivre son ancienne propagande constitutionnelle avec autant sinon plus de zèle encore qn’auparavant. Nous devons, par celte raison, consigner ici, tel que l’ont publié les jour- naux anglais, ce discours de valeur déjà historique et encore gros d’avenir. « Messieurs, vous vous êtes rassemblés ici aujourd’hui, non-seulement pour témoigner vos sentiments d’amitié à un individu, mais aussi, je le crois, pour rappeler, par cette publique démonstration, les grands prinei- Digitized by Google 8 fi pes directeurs d’une politique générale. Je pense être autorisé à en con- clure que les principes de politique qui ont guidé le gouvernement dont j’ai l’honneur d’être membre et que l’administration des affaires étrangè- res de ce pays ont été, généralement parlant et dans leur teneur généra- le, de nature à mériter votre approbation. Peu de paroles peuvent suffire pour expliquer cette politique. Les vues qui ont dirigé la politique du gou- vernement de Sa Majesté dans ses relations avec l’étranger ont été les in- térêts de 1’ Angleterre; intérêts qui ont pour point de départ le bien-être de ce pays, et qui comprennent dans leur développement le bien-être de tous les autres pays. Relativement à ce pays, il n’est pas nécessaire de di- re que le premier but de ceux qui sont chargés des affaires étrangères est de maintenir intacts son honneur, sa dignité et ses droits. Il est ainsi de leur devoir de protéger nos compatriotes dans quelque pays qu’ ils puis- sent se trouver. Messieurs, nous sommes un peuple essentiellement voya- geur, investigateur et commerçant 11 n’est aucune partie du grand Océan qui couvre une si vaste partie du globe, qui ne voie flotter nos vaisseaux et nos marchandises. Il n’y a aucun pays, rapproché ou éloigné, sauvage ou civilisé, dans lequel on ne trouve des Anglais, soit pour cause de santé ou de plaisir, ou pour des recherches scientifiques, ou pour des affaires de commerce, ou avec la vocation plus élevée de répandre dans des régions de ténèbres la lumière de notre foi chrétienne. » Je soutiens, messieurs, que nos concitoyens, quels qu’ ils puissent être, ont le droit de penser et de savoir qu’ ils sont placés sous la sauve- garde attentive de leur pays, et que le bras de l’ Angleterre saura les pré- server du mal, ou que, si du mal devait leur être fait, ce bras sera assez puissant pour en obtenir réparation. » J’ai dit, messieurs, que les inlérêts de l’ Angleterre ne se trouvent pas seulement dans nos propres affaires, mais aussi dans le bien-être de toutes les autres nations. Ils sont passés ces temps, au moins pour ce pays où des hommes pensaient et des peuples imaginaient que leur prospérité ne pouvait être augmentée (promoled) que par l’adversité des autres. Nous nous glorifions de notre bien-être, de notre bonheur et de notre propre liberté; mais nous ne désirons pas posséder le monopole de ces bienfaits ; nous pensons, au contraire, que le devoir du gouvernement est de contri- buer, autant que cela nous est possible, à aider les autres nations à sui- vre notre exemple, et de les encourager dans leurs efforts pour obtenir une position pareille à la nôtre- » Digitized by Google 87 A ces mots, la compagnie se leva en masse pour applaudir, pendant qnelques instants, le noble lord. » Je ne veux pas dire, comme ceux qui se sont efforcés de contre- carrer notre politique l’ont faussement assuré, que nous pensions aller comme d'autres chevaliers errants, imposer des institutions à d’autres pays, y exciter des mécontentements, et les encourager au désordre (disturban- ce). Pareilles choses ne sont pas du devoir du gouvernement de P Angle- terre. Mais, quand nous voyons des nations s’efforcer de se joindre d leurs gouvernements pour améliorer leurs institutions,- quand nous voyons des nations, sensibles aux maux qu’elles ont à souffrir, s’efforcer raisonna- blement, avec calme et mesure, d’ameliorer leur condition, je dis qu’elles méritent au moins notre sympathie. Et, si d’autres pouvoirs, différemment impressionnés par leurs opinions, devaient chercher à intervenir pour empêcher le développement de la liberté, j'ai la conviction que le gouver- nement de 1’ Angleterre sera toujours soutenu et appuyé par le peuple anglais, quand il voudra jeter notre poids dans la balance et qu’il s’ef- forcera de le faire pour rétablir l’équilibre. Je suis persuadé que cela peut se faire souvent sans compromettre le maintien de la paix. IM* imaginez pas que nous soyons moins sensible qu’aucun autre homme du pays à la valeur et à l’ importance delà paix; n’imaginez pas que nous pensions avec légèreté aux calamités de la guerre et aux interruptions que la guer- re apporte à tout progrès social, politique et commercial ; n’ imaginez pas que nous ne tenions aucun compte des raisons majeures qui peuvent faire craindre au gouvernement d’un autre pays d’engager, sans une nécessité absolue, le peuple des destinées duquel il est chargé, dans toutes les mi- sères et les calamités de la guerre. Mais ne laissez pas non plus le peuple de ce pays s’imaginer que chaque parole d’irritation que prononceront d’autres gouvernements sera immédiatement suivie de coups, Ne laissez pas croire au peuple de ce pays que chaque démonstration de colère, cha- que manifestation de mécontentement, soit diplomatique ou d’autre sorte, qui pourrait venir des gouvernements dont les vues et la politique auraient été contrariées par les vues et la politique de l’Angleterre, doive nécessai- rement conduire à des hostilités entre eux et nous. « Désireux, comme l’est le peuple de ce pays (et que cela soit dit à son honneur, je crois qu’aucun autre peuple ne l’est plus que lui), de conser- ver la paix et d'éviter la guerre, croyez que tout autre peuple n’a pas plus envie, et cela par la meilleure des raisons, de foire la guerre à l’ Angleter- Digitized by Google 88 re que l’ Angleterre elle-même n’aurait envie de lui faire. Messieurs, la conscience de notre propre force, le sentiment de la puissance nationale, ne feront jamais que le gouvernement anglais ou le peuple soit tenté de faire une chose qui serait injuste ou mauvaise. Mais ceci doit au moins nous conduire à soutenir la cause de la justice et de l’ honneur, et nous engager à ne pas céder facilement à des craintes qui ne sont fondées sur aucune base réelle. Messieurs, je sens que nous pouvons être fiers et rai- sonnablement fiers du pays dans lequel nous avons le bonheur d’être nés Il me semble que si la nation britannique a été destinée par la Providen- ce à prendre, dans tous les temps, une part active et honorable à l’avan- cement de la civilisation du monde, c’est de cette ruche que l’essaim le plus actif et le laborieux s’est envolé, et que c’est lui qui couvre des travaux de son industrie créatrice les forêts vierges etsauvagesde l’Amerique du Nord. » Il n’y a pas de terres, si éloignées qu’elles soient, où des Anglais n’aient introduit et ne continuent d’introduire les arts de la civilisation et les bénédictions du christianisme. Et ici, dans un pays où nous sommes chez nous, nous pouvons être fiers en pensant que nous donnons, à toutes les' nations civilisées du globe, l’exemple d’organisation intérieure, celui d’une amélioration systématique et progressive, comme aussi une preuve pratique de notre conviction, qu’en réparant et améliorant d anciennes institutions, loin de les renverser et de les détruire, nous leur donnons une nouvelle force. Je dis que ce pays donne aux nations civilisées du glo- be un exemple digne d’être imité par les hommes d’État les plus capables, digne d’être admiré des plus sages philosophes. » Comme on le voit, par la teneur de ce discours, lord Pahncrston ne se laisse arrêter par rien. Les tragédies nombreuses, jouées sur plusieurs points de l’Europe, depuis l’année -1848, ne changent rien à ses détermi- nations. Si je me permets de qualifier de pareils ornements de productions dramatiques, c’est qu’ il y a eu, en effet, des lieux d’action préparés; des acteurs désignés, engagés ; des rôles distribués, étudies; des comparses exercés, pour occuper la scène et préparer l’action principale. Que ceux qui protègent et dirigent de pareils mouvements soient de bonne ou de mauvaise foi, peu nous importe, du moment où les résultats sont les mô- mes. Là où nous ne pouvons pas espérer convertir, il nous faut combat- tre. La seule arme utile qui nous reste est de prouver à l’ homme qui en- courage tant de mouvements par son approbation qu’il lui sera impossi- ble d’atteindre ic but qu’ il se propose. Digitized by Google 89 L’entreprise est si hante, qu’on a peine à comprendre comment nu homme d’État peut avoir l’ infatuation de la proclamer. Car il s’agit du globe entier. Lord Palmerslon n’a-t-il pas dit : Il n’est aucune partie du grand Océan, gui couvre une ai vaste partie de la surface du globe, gui ne voie flotter nos vaisseaux et nos marchandises,- il n'y a aucun pays, rapproché ou éloigné, sauvage ou civilisé, oii V on ne trouve des An- glais, etc.? Et c’est comme marchands, comme législateurs, comme mission- naires, qu’ ils parcourent tous les coins de la terre. Je comprends le fait. J’honore les hommes de courage et d'entre- prise, tant que l’entreprise reste personnelle et individuelle. Mais je ne com- prends pas qu’on ose l’ élever à la hauteur d’une mission de la Providen- ce. Je ne comprends pas que P homme qui, en face de l’ intelligence de l’univers, n’a qu’un atome de raison, qui n’a de vie que la durée d’un éphé- mère, ose embrasser tout le globe et tous les peuples dans ses combinai- sons. Je ue comprends pas comment il veut les faire monter tous sur l’é- chelle fantastique de la civilisation qu’ il s’est construite. C’est ne tenir compte d'aucune des leçons du passé. C’est ne pas se demander pourquoi tant de peuples ont péri. Mais les ruines ne sont pour lui d’aucun ensei- gnement. Son esprit s’occupe sans crainte de l’avenir. Si d’autres hommes se sont trompés, son œuvre à lui doit durer: car il ne se trompe pas. Son nom sera grand ; car des millions d’ hommes se succéderont pour lui ren- dre sans cesse témoignage. Il a trouvé toutes les conditions de la justice, de la grandeur, de la richesse, de la force et de la durée. Le monde va être éclairé de sa lumière, une constitution, un parlement, deux chambres, deux tribunes suffisent à sa grande œuvre. Cette proclamation de vérité* n’est-elle pas d’autant plus sublime que la ftfrme en est simple? Et cependant qtie sc passe-t-il aux portes de l’Angleterre? Y trouve- t-on la preuve de celte infaillibilité qui devrait être le caractère distinctif de qui veut être le législateur du monde ? Le dernier recensement de la population d’ Irlande a montré que, depuis dix ans, quatre cent cinquante mille familles ont abandonné leur pays ou lui ont été enlevées. Je ne fais que citer ce résultat, sans recher- cher aucune des causes qui l’ont amené; car je ne puis vouloir soumet- tre la conduite des hommes d’ État anglais à un examen pour ce qui regarde l’Angleterre. Ils peuvent gouverner l’ Irlande comme ils 1’ enten- dent, sans que personne ait le droit de s’en mêler; mais il reste ù chacun celui de placer, dans ion propre intérêt, les faits en regard des conseils. H Digitized by Google 90 Si le parlement anglais a son livre bleu, dans lequel sont arrangés les actes mutilés de sa diplomatie, l’ histoire a aussi le sien, mais complet, sans réticence, sans altération, dans lequel sont enregistrés tous les faits et les noms de tous les hommes qui les ont produit: laissant à chacun sa part de bien et de mal, de bonne et de mauvaise influence, de mensonge et de vérité : suum cuique. L ’ histoire a le droit d’ examiner si, dans la part que 1’ Angleterre a prise aux événements, U y a eu plus de génie que de vertu, plus d’am- bition que de sagesse ; si, dans la mesure des intérêts, la balance a tou- jours été celle de la justice; et. si 1’ histoire ne devait donner ce droit d’ examen qu’à la postérité, la prétention proclamée par lord Palmerstoo, au nom de l’ Angleterre, d’être le législateur du monde, d’ être arbitre souverain entre les peuples et les gouvernements, cette prétention donne à tous ses contemporains le droit de lui déclarer qu’il n’est aucun hom- me, sur la terre, qui puisse réunir en lui assez de savoir, de sagesse, et de qualités, je ne dis pas, pour accomplir, mais pour oser entreprendre et proclamer une pareille mission. L’ ardeur que je mets à la comhattre ne vient pas de la mesqqifie opposition que 1’ on fait quelquefois en diplomatie à un adversaire poli- tique. Elle serait d’ailleurs insuffisante contre un homme dont les com- binaisons sont plus élevées que celles d’ une diplomatie ordinaire. Le» affaires ne sont pour lui, prises une à une, que des moyens pour réaliser un plus vaste système ; et, comme lord Palmerston lui même en a (ait l’exposé, ce système n’a point de bornes. N’ aurait-il d’autre défaut que d’être trop grand, trop sublime, de trop difficile exécution ? Ou bien serait-il une erreur? Le danger d’ une erreur d’ une aussi graude échelle menacerait donc alors tout le monde à la fois. Or, c’est parce que j’ai la conviction qu’il est une erreur que je m’en déclare l’ adversaire le plus décidé. 11 s' est fait en Angleterre une espèce d’incarnation de circonstance. Lord Palmerston en est le verbe, 1’ Angleterre en est le corps. Le verbe n’a de puissance que celle que lui donne le corps-, et, pour se donner le plaisir d’ être plus haut, ne fait-il pas abus de ce corps ? Or, si le système est une erreur, cet abus de la force, après avoir bouleversé tous les inté- rêts, ne finira-t-il pas par ruiner ceux de l'Angleterre elle-même? Je livré donc les observations que je vais faire tout autant à 1? méditation des Anglais qu’à celle des peuples du continent Digitized by Google 04 Il vaut mieux se placer sans hésitation au point le plus élevé de cette position ; elle se présentera alors à l’ esprit plus distinctement que si je voulais arrêter successivement P observateur à tous les plans secondaires pour le conduire péniblement au sommet. Nous examinerons ces divers plans en descendant. C’ est une question d’ univers que lord Palmerston a posée. Il me la faut donc aborder par le sommet, puisque je l’ai en face. C’est avec une âme tourmentée d’inquiétude que je pense à l’avenir de I’ Europe. J’écris sans colire et sans artifice, sans fiel et sans amer- tume. Le sujet est trop élevé pour cela. Je n’ ai pas le patriotisme étroit d’ une frontière politique, mais j’ ai celui d’ un Européen. Je ne suis pas, je ne veux pas être citoyen du monde. Je me trouve trop petit j le monde ést trop grand. J’aime l’Europe comme le berceau qui nous est com- mun à tous, comme le centre de notre civilisation, comme le foyer de cette lumière qui pénètre toutes les régions du globe. Quand je veux rester Européen, c’ est parce que je voudrais que ce foyer ne s’ éteignit point. S’il venait à s’ éteindre, la lumière portée par le monde aurait- elle assez d’ intensité pour conserver sa clarté primitive ? je ne le crois pas. Je gémis donc de voir comment la rivalité des nations qui habitent 1’ Europe lui a déjà fait perdre une partie de la haute position qu’elle avait prise. C’est une triste histoire à retracer que èdle de cette rivalité. On comprend les luttes que firent naître les premiers établissements des colonies. Cela avait lieu à une époque où l’Europe, moias éclairée, était encore mal assise sur sa propre base. Les possessions, en s’agrandissant, agrandissaient aussi la lutte. Cependant l’Europe n’y perdait rien encore. Les peuples navigateurs se disputaient entre eux tous ces nouveaux rivages ; les Anglais, les Fran- çais, les Espagnols, les Portugais, les Hollandais. Le monde, tout grand qu’ il était encore alors, était déjà trop petit pour l’ ambition des hommes. La paix les voudrait plus loin les uns des antres. Le mouvement qui les rapproche n’est qti’un principe d’hostilité déplus, car les passions, cette électricité de l’âme, s’allument par le frottement. Les peuples libres de l’antiquité, comme ceux de temps modernes, ont tous été conquérants, marchands et colonisateurs. 11 y a dans la li- berté un principe d’ agitation et de mouvement tel, que, pour ne pas être destructeur de soi-mème, il doit devenir une force d’expansion, qui, toujours agissante, porte, sous différentes formes, l’ exubérance de Digitized by Google 92 la vie au dehors. Les États libres, refoulés sur eux-mèmes, ont tons péri sans parvenir à se développer. Ceux qui se sont développés ont péri par la perte ou par 1’ émancipation de leurs colonies. Les Phéniciens, les Carthaginois ont été marchands. Faibles de po- pulation, ils ne faisaient point de conquêtes ; ils ne colonisaient que les points nécessaires à leur commerça Les Grecs, sans avoir été ce qui mérite le nom de conquérants, ont été colonisateurs. Ils s’ étendaient par le mouvement de leur commerce et de leur civilisation. Les Ro- mains, conquérants, n’ ont été marchands et colonisateurs qu’ autant que cela était nécessaire à leur système de conquêtes. On reconnaît en- core aujourd’hui l’application de leur système le long du Rhin et dp Danube. Ces deux fleuves servaient de frontière à leur empire. La plus grande partie des villes qu’on y trouve sont de fondation romaine; elles sont situées sur la rive gauche du Rhin et sur la rive droite du Danube, presque toutes en face de l’ embouchure des rivières venant des terres intérieures de la Germanie. Les villes étaient des points stratégiques ; les rivières à la fois voies de commerce et routes d’ incursions. Il suflit de nommer les principales : Trêves, Cologne, Bonn, Coblentz, Mayence, Strasbourg, Ratisbonne, Passau, etc. Poursuivons 1' examen de l’ existence qn’ ont eue les peuples libres des temps modernes. Si elle a été, sous le rapport que j’envisage, sem- blable à celle des peuples libres de l’ antiquité ; 1’ Angleterre, si studieuse du passé, ne pourra pas contester la vérité de 1’ application aux peuples libres d’ aujourd’ hui. De toutes les républiques italiennes sorties du moyen âge, les deux seules qui aient en une longue et brillante existence historique sont celles de Gènes et de Venise. Toutes les autres ont misérablement péri dans les convulsions de leur propre liberté. Barberousse mit fin à la ligue des villes libres lombardes, qui n’ a- vaientpas craint de défier sa puissance. Le plus riche des marchands devint le maitre des trois républiques de Florence, de Sienne et de Pise, qui, divi- sées et rivales, s’étaient réciproquement enlevé la force d’expansion qui, en les préservant de leurs propres fureurs, aurait prolongé leur existence. Gènes et Venise ont été des États conquérants, marchands et colo- nisateurs. Leur décadence politique a suivi U décadence successive de leur commerce, la perte de leurs conquêtes et celle des riches échelles qu’ elles avaieot fondées dans le Levant. Digitized by Google 93 Yenisc, dépouillée de ses établissements au dehors, se mit alors i conquérir les petits États de la terre ferme qui l’avoisinaient. Elle sut en même temps ouvrir de nouvelles voies de terre à son industrie pour rem- placer le commerce maritime qu’elle venait de perdre. La ville de Venise seule avait, au xvi e siècle, avec la Lombardie, la Toscane et les Etats romains, un mouvement de commerce industriel de plus de dix millions de ducats par an. La république de Gènes après avoir perdu, comme Venise et par la même cause, l’invasion des Turcs, toutes ses possessions dans le Levant; resserrée dans un territoire trop étroit et trop difficile; ayant d’ailleurs à ses portes un voisin trop puissant pour qu’il lui fût possible de s’éten- dre, snt donner aux capitaux qu’elle avait amassés le mouvement de sa liberté. Elle fonda la science de la banque et du crédit. Son histoire inté- rieure fut cependant plus agitée que celle de Venise. Mais les bénéfices que 1’ argent génois allait chercher au dehors donnaient les moyens de calmer les factions. Chacun y trouvait son compte et son profit. Dès que la Hollande se fut affranchie de la domination espagnole, la liberté politique qu’elle venait de conquérir, avec son indépendance, en fit un peuple colonisateur et marchand. Aucune histoire ne prouve mieux que la liberté politique ne peut trouver la condition de sa durée que dans la liberté d’ expansion. La perte de ses colonies en fit sur-le-champ une province de 1’ empire français. Ce ne fut qu’en lui rendant sescolonies que I’ Angleterre lui rendit aussi sa liberté politique. Tous ces exemples me donnent l’incontestable droit d’établir comme axiome, que toute li- berté politique empêchée de faire usage de la force d’ expansion qui lui est inhérente, doit finir, e» se détruisant elle-même, par conduire un Élat à des principes diamétralement opposés à ceux que celle liberté avait pour objet d’ établir. On pourrait peut-être vouloir opposer l’ exemple de la Suisse com- me une preuve contre cet axiome. Enfermée dans ses montagnes, la Suisse est cependant à la fois libre, industrielle et commerçante. Elle est libre, sans doute, mais elle n’a pas d’indépendance politique. Son exi- stence a pour base une loi de neutralité qui lui est garantie par l’ assen- timent du droit public européen. C’ est une situation entièrement excep- tionnelle. La politique que poursuit l’Angleterre est depuis longtemps mar- quée du sceau de la contradiction la plus manifeste. Peut-être n' avait- Digitized by Google 94 elle pas encore, dans les temps antérieurs, la conseience du mal qu’ elle préparait à 1* Europe. Elle cherchait simplement alors à élever sa puis- sance commerciale en apportant le plus d’ obstacles possible au déveloj*- pemcnt des relations maritimes des autres États, mais laissant à chacun d’eux le soin de se gouverner, bien ou mal, selon qu’il l’entendait. Je n’examinerai pas l’histoire des rapports de 1’ Angleterre avec l’Europe moderne dans tous les détails qu’elle présenterait à l’appui de mon assertion. Je me bornerai A 1’ Autriche et A une époque de son hi- stoire, celle de l’ empereur Charles VI. L’ empire d’ Autriche ne pouvait, certes, alors inspirer aucune inquiétude à l’Angleterre, ni comme État maritime, ni comme État marchand ; et cependant elle exigea de Char- les M la dissolution de la compagnie des Indes qu’il avait fondée à Ostende. Le traité de la barrière avec la Hollande eut toujours 1’ appui de 1’ Angleterre. L' objet de ce traité avait été de fermer le port d’ Anvers, qui fut à la fois annulé comme place de guerre maritime et comme en- trepôt commercial. Un siècle plus tard nous retrouverons 1’ Angleterre suivre la même politique. La Belgique et les territoires allemands qui en sont le plus rap- prochés sont aojourd' hui, comme ils le furent alors, privés de la libre navigation de ce port. Charles VI avait également voulu créer à Trieste une compagnie du Levant. Il fut par les mêmes causes obligé d'y renoncer. Ce souverain, fatigué de la longue lutte qu’ avait amenée la succession d’. Espagne, n’avait plus la force ni la volonté d’entrer de nouveau en lice contre l’Angleterre, qui n’était plus son alliée; il céda. L’ histoire moderne est si riche de faits positifs dont les conséquen- ces prouvent la thèse que je soutiens, que je n’ai pas besoin de me livrer à des hypothèses. H serait donc inutile de demander l’ influence qu’ au- rait exercée le port d’Anvers, débouché libre d’actives relations com- merciales, sur la Belgique, sur tous les pays de la rive gauche du Rhin, et, par leur action intermédiaire, sur 1’ Allemagne centrale. Personne ne pourra en contester l’ influence importante et bienfaisante. Cela suffit. Mais cette échelle est trop petite. Prenons celle de l’ Angleterre moderne. Lord Palmerston nous a donné cette échelle ; il faut donc nons en servir. Dans le temps où T Angleterre se bornait a gêner l’ activité com- merciale, soit par la guerre, soit par des traités de paix et de commerce, Digitized by Google 95 elle n’ avait pas encore été conduite par les événements qui datent de la première révolution de France à exercer une action directe sur l’organi- sation sociale des États. Aujourd’hui cette action, élevée A la puissance d’ un système politique, les appelle tous à la liberté, tandis que toutes les voies d’ expansion sont plus que jamais fermées & cette liberté. Comme la contradiction que je signale est la plus grave de toutes les causes qui agitent F Europe, je crois devoir l’énoncer dans les termes les plus précis. Pour être sincère, 1’ Angleterre doit, si elle veut continuer A s’op- poser au développement des forces et des relations maritimes de l’Europe, cesser de l’ exciter sans cesse par tous les moyeos qui sont en son pou- voir à prendre les formes de gouvernement les plus libres ; car alors elle ne lui donne, comme nous avons le malheur d’ en être les témoins, que les convulsions de la liberté sans aucun de ses avantages. Si elle veut, au contraire, par un calcul que je ne saurais expliquer, parce qu’il m’est impossible de le comprendre, ne pas cesser d’appeler tous les peuples à la liberté, elle doit alors ouvrir toutes les voies au mouvement que produit nécessairement la liberté. Venons au fait: car il s' agit d’ua avenir qui fait peur à tout le monde. Les pressentiments qui assiègent mon esprit sont partagés par tant d’ autres esprits, que je puis les exprimer sans avoir la crainte de paraître exagéré. Mais, pour ne pas rester d’ une opinion isolée sur ce que je considère comme la principale cause du mal, j’ai besoin de moti- ver 1’ opinion que je m’en suis formée. Y a-t-il un Anglais qui osera pré- tendre que l’ Angleterre, à elle toute seule et sans le concours d' aucun autre peuple, aurait pu conquérir et former tous les établissements que l’ Europe a fondés dans toutes les parties du monde ? Ces établissements étaient un bien commun. Qu’en est-il advenu, et qu’eu adviendra-t-il ? Il est impossible qu’ un seul peuple puisse eu rester ie maître. Le préten- dre serait folie. Aussi l’ Angleterre ne forme-t-elle pas cette prétention. Mais elle ne veut pas que d’ autres Européens possèdent ce qu’ elle ne peut pas posséder eile-mème. Dans le temps des premiers établissements, l’ Angleterre y prit la plus faible part. Elle n’ avait su s’ emparer que d’ une partie des terres américaines les plus rapprochées de ses rivages. Eocorc les partageait-elle avec la France, qui possédait le Canada. Au moment de la séparation des États-Unis, 1’ Angleterre y laissa-t-elle des établissements comparables à ceux des Espagnols et des Portugais dans Digitized by Google 96 T Amérique du Sud, de* villes comparables à Mexico, à la Yera-Cruz, à Buenos-Aires, Montevideo, Rio-Janeiro, Lima, etc.? Les îles anglaises pouvaient-elles se comparer à ce qu’ étaient devenues celles de Cuba et de Saint-Domingue ? L’ Angleterre ne possédait encore alors que de faibles comptoirs dans les mers des Indes orientales. Les Portugais, les Espagnols, les Hol- landais y dominaient exclusivement. La decadence qui menace l’Europe datera de l’émancipation des co- lonies. Cet événement est de sa nature inévitable. Car une colonie, pour durer, doit prospérer ; et sa prospérité la conduit nécessairement à l’é- mancipation. Mais les puissances coloniales en ont devancé le moment na- turel par leur rivalité. La France et l’Espagne s’étaient coalisées en faveur de la révolte des colonies anglaises, qui sont devenues les Etats-Unis du nord de l’Amé- rique. La France avait voulu 6e venger de la perte du Canada, que l’ An- gleterre lui avait enlevé antérieurement. L’Angleterre, A son tour animée du même esprit, saisit l’occasion de l’invasion de Napoléon en Espagne et en Portugal pour rompre les liens qui unissaient l’Amérique du Sud à PEu- rope. Cette séparation prit dans son origine une couleur de fidélité monar- chique. C’étaient des Espagnols américains qui voulaient se soustraire à une mère patrie envahie par un étranger qui en avait expulsé la maison régnante. Mais bientôt cette couleur devint exclusivement américaine; comme l’émigration portugaise qui avait suivi la maison de Bragance de- vint bientôt brésilienne. La diplomatie anglaise créa l’empire du Brésil; ce qui fit tromber le Portugal dans l’état où nous le voyons depuis. Les possessions espagnoles étaient trop étendues, trop séparées, trop différentes les unes des autres, pour pouvoir avoir été réunies autrement que par la force et le prestige d’une domination étrangère. Dès le moment que cette force et ce prestige vinrent également à pesser, elles devaient tomber en fractions territoriales et se gouverner chacune comme elles le pour- raient. Personne ne peut méconnaître ce qu’ il y eut de grand dans les établissements que fondèrent les Espagnols en Amérique, après en avoir fait la conquête. Mais l’abaissement de la puissance politique de F Espa- gne en Europe lui énleva ce génie créateur dont les premières œuvres avaient été si brillantes. Elle laissa languir ses possessions lontaines, com- me elle languissait elle-même. 97 C’est en sens inverse de celui de F Espague que se fit le mouvement colonial anglais. A mesure que les forces de l’Angleterre grandissaient en Europe, son système colonial s’agrandissait aussi. Mais il eut bientôt à su- bir une révolution complète. Ce sujet est si vaste, que je ne puis, pour ainsi dire, qu’en tracer le sommaire. Peu d’années après la séparation des États-Unis, vint en Europe l’é- poque des révolutions et des guerres. L’Europe et l’Angleterre se repliè- rent sur elles-mêmes. La nouvelle Amérique, éloignée du bruit, grandit en silence. Pavillon neutre, la guerre maritime lui facilita les moyens de s’enrichir par le commerce. L’ Angleterre, après avoir détruit pendant les premières années de la guerre, les marines française, espagnole, hollandaise et portugaise, fit, poor ainsi dire, virer de bord à sa politique coloniale. Elle ne s’amusa pas à troubler la jeunesse des nouveaux États-Unis d’Amérique; elle dirigea toute son attention et ses forces vers les Indes orientales. 11 y avait là une proie riche et plus facile. Elle expulsa les Français de la presqu’île de l’Inde, et travailla sans relâche à y fonder son empire indo-britannique. Elle s’empara de toutes les colonies hollandaises. Elle garda pour elle le cap de Bonne-Espérance et File de Ceylan, que sa proximité rendait inséparable du continent indien. À la paix générale elle rendit à la Hollan- de toutes ses autres colonies. Elle s’empara d'immepses terres dans F Au- stralie. De sages calculs d’avenir lui font attacher de l’importance a peu- pler, à cultiver et à civiliser ces nouvelles possessions. C’est dans cette partie des mers de l'Inde que se trouvent aujourd’hui la force d’avenir et la richesse coloniale de F Angleterre. A peine la paix générale avait-elle été conclue en Europe en 1814, que l’Angleterre voulut cependant encore une fois essayer de compter avec les États-Unis d’ Amérique. Après s’être emparée de quelques points, après avoir détruit et brûlé quelques établissements, elle reconuut bientôt que ce nouvel État était déjà trop fortement constitué, qu’ il était déjà trop fort de population et d’argent, pour qu’elle s’obstinât à continuer une guerre dont la base d’opération était si éloignée. L’Angleterre fit la paix et invita le gouvernement des États-Unis â envoyer des plénipotentiaires en Europe pour y régler, d’un commun accord, des points encore en litige depuis l’époque de la séparation. Us se réunirent en congrès à ÜanvL avec négociateurs anglais. Ces républicains, devenus si fiers Digitized by Google 98 depuis, avaient alors consenti à se soumettre à l’arbitrage du roi de Hol- lande. Pour mesurer le chemin qui depuis a été fait des deux côtés, il suffi- ra d'observer que c’est l’Angleterre qui envoya, il y a peu de temps, un plénipotentiaire à Washington pour s’y arranger sur plusieurs difficultés de délimitation et de possession territoriale. La reine d’Angleterre en éle- vant son 'négociateur à la pairie, voulut exprimer la satisfaction que lui avait donnée l’accommodement pacifique du différend. Et les États-Unis venaient cependant, depuis peu, de s’annexer le Texas, terre riveraine du golfe du Mexique, si fertile, et qui peut devenir si riche de produits. Ils s’étaient approprié les vastes régions de l’ Orégon, par lesquelles ils voulaient se frayer une ruote vers l’océan Pacifique. Mais leur guerre contre le Mexique les y conduisit par une ligne plus courte. Ils firent la conquête, à main armée, du- nouveau Mexique (Santa-Fé) que le gouvernement mexicain leur céda comme prix de la délivran- ce de son ancien territoire et de sa capitale. Ils viennent enfin de s’emparer de la Californie. La richesse inattendue des mines de cette contrée est le plus pe- tit des avantages de cette possession. Le pavillon américain médite déjà la domination des mers de l’Inde et de la Chine, et, comme pour lui en faciliter la route, les îles Sandwich, station intermédiaire, paraissent solliciter le protectorat des États-Unis. Et le cabinet anglais qui a fait tant de bruit pour quelques can- tares de soufre en Sicile, pour quelques milliers de drachmes à Athè- nes, pour quelques franchises de commerce en Espagne et en Portu- gal, n’a pas proféré une seule parole sur des événements qui sont gros de l’avenir. La presse anglaise, si occupée des petites affaires de 1’ Europe continentale, qui surveille et gourmande si souvent outre me- sure son propre gouvernement, mais bien plus encore les gouverne- ments étrangers , a gardé le silence , comme le cabinet. L’ Angle- terre tout entière semble reconnaître à 1' Amérique du Nord une puissance contre laquelle elle n’ ose plus lutter. L’ Amérique n’ est plus pour elle une question d’honneur, une question de suprématie; elle ne se permet même plus l’expression d’ humeur que pourrait lui donner une jalousie secrète. Ce n’est plus qu’une question d’ar- gent. La cité de Londres a reconnu que de bonnes relations com- Digitized by Google 99 mercialcs apportent plus de profit que des disputes de suprématie po- litique. Le tableau comparatif de la progression des deux villes qui sont les points aboutissants et les centres de ces relations donnera la me- sure de leur importance. Il ne sera pas sans intérêt de la placer ici. LIVERPOOL. Sous le règne de Charles 11, Liverpool n’avait, dans son port, que quinze bâtiments de 2500 tonneaux. Sous la reine Anne, scs vaisseaux montaient à cent soixante-dix. En 1756, ses chantiers (docks) percevaient seulement 2200 livr. sterl. de droits. En -1801, ils s’élevèrent à la somme de 28,000 livr. sterl. En -1850, ils montèrent à 230,000 livr. sterl. Ses chantiers couvrent une surface de 200 à 500 acres; et leur construction n'a pas coûté moins de -10,000,000 livr. sterl. La population de tout le comté de Liverpool n’était, en -1700, que de 1 70,000 âmes. Elle est aujourd’ hui d’environ 2,000,000. L’ accroissement de la population de la ville est encore plus re- marquable. Elle n’était en 1700, que de 6000 habitants. En 1801, elle était de 78,000; et en 1851, elle est de près de 400,000. NEW-YORK, la ville la plus commerçante et la plus peuplée de l’Amérique. New-York fut fondée par les Hollandais, en 1633, sous le nom de Nicuw-Amsterdam. En 1694, la population était de 4,500 âmes ; En 1783, 99 de 20,000 y» En 1791, 99 de 33,630 99 En 1801, 99 de 60*490 » En 1821, 99 de 120,000 n En 1821, 99 de 150,000 » En 1850, 99 de 203,000 yy En 1840, 99 de 354,000 99 En 1845, 99 de 442,000 99 En 1850, 99 de 643,000 99 L’augmentation de la population de ces deux villes commence la même époque de 1801 à devenir considérable et suit une progres- sion asccndaute, plus forte en faveur de New-York. Cette jeune ville américaine s’élèvera bien plus haut que Liverpool, car elle est pour t Digitized by Google 400 les États-Unis ce que Londres est pour F Angleterre, le point central de tout le commerce. Mais Liverpool donne la plus juste appréciation des bénéGces que ses relations commerciales avec les États-Unis don- nent à l’Angleterre. Ce sont aussi, dans les deux villes, à chaque oc- casion, des hymnes à la paix, entre les deux nations. Mais ce n’ est que la lyre marchande qui donne ces accords de bonne foi. On a des pensées d’un autre avenir à Washington. Cet avenir est’renfermé comme antagonisme entre ces deux mots: Europe, Amérique. En vain l’Angleterre veut-elle placer le levier de sa puissance dans une autre partie du monde. Quoi qu’ elle fasse, elle restera toujours l’Europe. C’est un point de vue qui, dans ce moment, paraît ne pas appartenir au cadre de la politique anglaise; mais, comme il ne doit jamais cesser de faire partie de la nôtre, cette différence doit donc devenir l’objet d’un examen. L’émancipation totale de l’Amérique du Sud a créé la force mo- rale de l'Amérique. Elle en a fait un continent qui sait s’appartenir à lui-même. Le développement progressif des États du sud sera plus lent que ne l’a été celui du nord. Les conditions de populations et de géo- graphie sont différentes. Les tribus indiennes, encore à demi sauvages ou peu éclairées, y sont cependant chrétiennes. Elles ne peuvent pas être vouées à une extermination totale, comme les peaux rouges du nord; la différence de couleur n’enlève pas le caractère d’homme; mais le mélange des couleurs affaiblit les races. Le travail de la formation des États y est rendu plus difficile. Ce travail ne s’arrêtera cependant plus. Les richesses natives de PAmeriquc du Sud se développeront comme celles du nord, au profit du. pays. C’est alors que cette nature, qui n’est encore qu’exubérante, prendra sa place dans l’histoire des hom- mes. Ce continent, majestueusement insulaire, situé entre l’Europe et l’Asie, riche des lumières de l’Europe, fort de ses propres forces et de sa position géographique , deviendra tout ce qu’ il peut devenir. L’ Angleterre ne veut pas l’ arrêter. Mais elle ne P arrêterait plus , quand même elle le voudrait Ce serait le plus grand trop tard de P histoire. Après avoir demandé s’il y a un Anglais capable de prétendre que l’Angleterre, à elle toute seule et sans le concours d’aucun autre peuple, aurait pu conquérir et former tous les établissements que l’Europe a fon- Digitized by Google •101 dés dans toutes les parties du monde, j’en viens à faire nne seconde question. Quand l’Amérique sera parvenue au développement de puissance mo- rale, matérielle et politique, vers lequel son propre mouvement et le mou- vement du monde la conduisent, y a-t-il un Anglais qui osât prétendre que l’Angleterre toute seule, que la marine anglaise toute seule, sans le concours d’aucun autre peuple et d’aucune autre marine de l’Europe, se- rait assez puissante pour défendre et protéger l'Europe dans une guerre qui viendrait à s’allumer entre l’Europe et l’Amérique? Croit-on que ces jeunes États américains, forts comme ils le seraient encore du principe d’unité qui les appelle à la vie, viendraient se combattre en Europe, com- me les États européens ont eu le malheur d’aller se combattre dans tou- tes les parties du monde? Il n’en serait pas ainsi. Ce serait la guerre de l’Amérique réunie contre l’Europe divisée; leur jeunesse les préserverait de ces vieilles rivalités qui ont si longtemps déchiré et qui déchirent en- core l’Europe. Car, malgré le fard des paroles, c’est encore la rivalité de la France et de l’ Angleterre qui la déchire. La lutte a changé de caractè- re, parce que les deux pays ont changé de forme ; mais elle est d’autant plus dangereuse que les a^mes du combat sont moins visibles, et qu’un seul parti sait employer ce qu’elles ont de plus aigu. Dans cette lutte, l’Europe continentale défendrait sans doute son ter- ritoire. Mais de quelle manière? La liberté politique pourrait-elle y suffi* re, quand cette liberté divise bien plus qu’elle ne réunit? D’où viendrait la protection? Si l’émancipation des colonies doit créer des forces qui peuvent de- venir un jour dangereuses à l’Europe, je veux me borner à dire dange- reuses à sa liberté politique, une autre lutte, celle des richesses matériel- les des autres parties du monde, n'amènera-t-elle pas son affaiblissement? L’Europe, bien inférieure aux terres de l’Amérique et de l’Asie en éten- due, ne l’est-elle pas encore davantage quant aux riches productions du sol? Peut-elle résister à une concurrence à laquelle la distance ne fait plus obstacle ? De longs détails à cet égard ne peuvent pas entrer dans le cadre de cet écrit. Il est cependant necessaire d’en dire quelques mots. L’Europe, déjà tributaire depuis longtemps des autres parties du monde, pour des articles de sa consommation journalière, tels que le thé, le café, le cacao, le sucre, les épices, l’ indigo, la cochenille, et bien d’autres Digitized by Google -102 objets, tous plus ou moins indispensables à ses besoins, l’est encore deve- nue pour le coton. L'Angleterre a trouvé dans ce tribut nouveau, payé à des terres lointaines, la source d’une nouvelle richesse, parce qu’au moyen de la filature mécanique et du bon marché des cotonnades, elle a pu en fabriquer des quantités immenses et faire rentrer tous les capitaux em- ployés à l’achat de la matière première avec les bénéfices de la con- fection. Les peuples du continent se sont aussi approprié cette industrie. Ils filent et tissent du coton le plus qu’ ils peuvent. Mais, comme ils ne le ren- voient pas confectionné, ou ne le renvoient qu’en très-faible partie aux pays qui leur livrent la matière première et qu’ils en usent eux-mèraes, il en résulte un achat qui n’a pas de retour. On pense déjà, en Angleterre, que l’ industrie cotonnière, en ruinant celle des fabrications de chanvre et de lin, est une des causes de la misère de l’Irlande. La substitution de l'usage des toiles de coton à celui des toiles de chanvre et de lin doit de- venir aussi, pour peu qu'il continue dans la mesure qu’on lui donne, une source constante d’appauvrissement pour le continent. L’industrie indigè- ne ne devrait-elle pas plutôt fabr iquer les matières premières que lui don- ne le sol qui lui appartenu que des produits qjj’il faut aller chercher si loin? Elle ferait ainsi, sans rien y perdre, revivre une des productions importantes de l’agriculture. Les Indiennes, dont le nom indique la pro- venance, étaient autrefois un objet de luxe. Le bon marché des cotonna- des, de formes si variées et si perfectionnées, n’est pour l’ Europe qu’un appât trompeur, qui ne fait qu’ajouter un tribut de plus à ceux qu’elle paye déjà nécessairement aux autres parties du monde. Si les tissus de chanvre et de lin sont plus chers que ceux de coton, cette différence de prix se trouve compensée par une plus longue durée; et, quand on peut ajouter à ces deux matières premières la laine et la soie pour s’ habiller, ne pourrait-on pas se passer du coton, au moins ne pas en faire un arti- cle d’un usage aussi général? Mais nous sommes menacés d’un autre mal qui n’est encore qü’à l’é- tat de premier symptôme. Les Anglais commencent à importer en Euro- pe les laines de l’Australie. Cette importation, dont les premiers essais fu- rent faibles et douteux, augmente dans une progression qui prouve la cer- titude du bénéfice. La grande étendue des terres australes peu habitées, la bonté des pâturages, la multiplication facile des troupeaux, l’améliora- tion de la qualité de la laine, déjà remarquée, sont des preuves que cette Digitized by Google importation fera baisser les prix de la laine, de maoière à ruiner cette branche si riche de l’industrie agricole de l’Allemagne. Il y a quelques années, un propriétaire de moyenne fortune, ayant quelques milliers de mérinos dans les montagnes qui séparent la Bohème de la Moravie, reçut de son intendant l’avis qu’ il ne pouvait pas vendre sa laine; que les prix, au marché de Breslau, avaient baissé par l’absence des maisons anglaises qui venaient habituellement en enlever la plus grande partie. Ne pouvant se rendre compte de ce phénomène, il écrivit en Angleterre pour en avoir l’explication. Il apprit que des quantités con- sidérables de laines de l’ Australie venaient d’ y arriver ; que les fabriques avaient trouvé à couvrir leurs demandes à meilleur marché. Ceci n’était qu’un premier essai ; les laines, mal assorties, ne satisfirent pas aux be- soins de la fabrication ; cette branche intéressante du commerce de l’Alle- magne et de 1’ Autriche reprit sa première activité. Mais il partit de l’An- gleterre pour l’Australie des instructions sur les moyens d’ennoblir encore la race des moutons et d'améliorer l’assortiment des laines. Ces instruc- tions ont été suivies. Depuis deux ans, l’Angleterre, au lieu d’acheter les laines de l’ Allemagne, en jette des quantités déjà considérables sur ses marchés. Que doit-il advenir de la théorie du libre échange, quand la trop grande supériorité de production et de fabrication, d’un côté, ne laisse plus rien, de l’autre, ni à produire, ni à fabriquer? Que peut-il advenir de l’existence de l’Europe, quand celle d’un par- ticulier, propriétaire d’une moyenne économie rurale, se trouve compro- mise, peut-être détruite par des produits qui arrivent des régions les plus reculées du globe ? Un homme peut lutter contre d’autres hommes, ses voisins, par son intelligence et son activité. 11 sait ce qu’il peut faire, ce qu’il peut entre- prendre. Mais que peut-il contre l’univers ? Ne sent-on pas tout ce qu’il y a de dangereux pour un état social dans lequel toutes les existences, même les plus modestes, se trouvent sans cesse troublées, ébranlées, sans pouvoir d’ aucune manière prévoir le coup qui les frappe, sans pouvoir se préserver ni se défendre ? L’ agi- tation de 1’ Europe ne provient-elle pas de ce que, dans presque toutes les positions, personne ne sait plus compter sur ce qu’il est ni sur ce qu’il deviendra? Les relations de 1’ Europe avec les autres parties du monde ne de- 404 iraient jamais cesser d‘ être dominées par un sentiment européen. L* a- venir de 1* Europe, je dirai plus, l’ avenir du monde est attaché à cette condition. Et quand je dis V avenir du monde, voici comment je l’ entends. Quand un peuple, arrhé à un haut degré de puissance politique, devient dominateur, chacune de ses déterminations est appelée à exercer une influence qui peut pour longtemps décider de la destinée des nations. Il arrivera alors qu’ une de ses déterminations puisse être suivie d’ un cataclysme social semblable à ceux dont l’ histoire nous a transmis les tristes souvenirs. Croit-on qu’il y ait aujourd’hui dans le monde des éléments de conservation assez forts pour le préserver du retour de pa- reilles époques ? On trouve dans quelques-uus des débris de la littérature romaine 1’ expression d’ une inquiétude, qui, malgré les magnificences de la civi- lisation dont Rome était devenue le seul et unique foyer, entrevoyait dans la grandeur de l’ empire le danger de sa destruction. Ces rares esprits ne pouvaient pas comprendre ce que deviendrait le monde, si ce grand foyer de lumière vcifait à s’éteindre. Et, quelque noirs qu’aient pu être leurs pressentiments, aucun d’eux n’aura pu se faire une idée de cette nuit de l’ intelligence qui allait succéder à tant d’éclat. Les Romains étaient fiers à juste titre de l’ admiration, du respect, que le inonde entier portait au majestueux édifice qu’ ils avaient élevé. Avertis par l’exemple de ces peuples et de ces empires dont Rome avait précipité la chute, le long frémissement de barbarie que l’ on entendait à toutes les froutières devait sans doute les effrayer et leur inspirer des craintes pour leur propre empire. Mais les esprits d’ élite, s’ élevant au- dessus de Rome elle-même, étaient agités plus encore par les dangers qu’aurait à courir la civilisation que par la perte de la puissance. Arrêtous-nous un instant sur une hypothèse historique dont notre avenir pourrait moutrer une nouvelle application et faire naître un nou- veau mais trop tardif regret. Un écrivain célèbre (Niebuhr) s’est occu|ié à refaire les annales et les traditions de l’histoire romaine d’aprés des recherches qui ont illustré son savoir. 11 conteste souvent l’ authenticité des faits, il les remplace par ceux de scs combinaisons. Dans un ordre d’idées d’un autre genre, nous pourrions demander: que serait-il advenu si tel fait n’avait pas eu lieu ? . < Par exemple, Rome n’ aurait-elle pas duré plus longtemps, si elle Digitized by Google 105 n’avait pas détrnit Carthage? Le Scipion, qui devait plus tard s’ appeler 1’ Africain, combattait dans le sénat 1’ opinion de l’atrabilaire Caton, qui finissait chacune de ses harangues par demander la destruction de cette rivale de Rome. Pourquoi donc Scipion, d’ une famille dans laquelle se conservaient les meilleures et les plus sages traditions de la politique ro- maine, parlait-il en faveur de l’eunemie la plus acharnée de Rome? Quel autre but pouvait-il avoir qne celui de contenir par la rivalité de Carthage l’ambition trop active de sa patrie? Ne craignait-il pas qu’ une fois cet obstacle renversé, Rome ne se livrât tout entière à ce système de con- quêtes auquel ses luttes intérieures ne l’entraînaient que trop? Telle est en effet la suite inévitable d’un état de guerre continuel; car qui fait toujours la guerre doit se faire conquérant, pour échapper à sa propre destruction. II y a dans les États qui de nos jours se sont mis en mouvement plus de Catons que de Scipions, plus de ces hommes qui, ne sachant pas que conserver est un principe de commune solidarité, croient fortifier leur existence par la destruction des autres. Dans la position du peuple anglais il y a plusieurs côtés qui rappel- lent celle de Rome. Les voies par lesquelles ces deox peuples sont arrivés à un degré de suprématie politique qui peut se comparer sont cependant différentes. Les Romains faisaient la conquête des territoires et des hommes par la guerre : puis, ils les asservissaient par la colonisation militaire. Les Anglais savent, sinon détruire, au moins neutraliser leurs adver- saires par la guerre : puis ils font la conquête des choses et asservissent les hommes par leurs besoins. Ils ont toujours su gagner plus par les traités de commerce que par les traités de paix. Les Romains, pour fonder leur puissance, détruisaient les peuples civilisés dont T existence pouvait leur faire ombrage. Ils civilisaient les peuples barbares dont il faisaient la conquête pour les attacher à leur em- pire par leur ordre administratif et par leurs lois. Les Anglais civilisent les hommes, non pour les assujettir et les gou- verner, mais pour leur donner des besoins et en faire des consomma- teurs. Malgré ce qu’il y a d’incomplet dans un système de civilisation qui a pour premier objet le développement des intérêts matériels, il n’ y a cependant pas de peuple qui, dans ce moment, soit en position d’exercer 14 Digitized by Google dOC autant d’influence sur les destinées de P avenir du monde que le peuple anglais. A l’ aide des Anglo-Américains, brillant essaim sorti de la ruche anglaise, sa langue est celle qui pénètre le pins loin et qui déjà est parlée ou au moins comprise par le plus grand nombre d’ hommes. Avec cette langue pénètrent aussi partout les lumières et les connaissances dont elle est un si riche interprète. C’ est par elle que se répandent par le globe les divers éléments dont se compose la grandeur intellectuelle, politique et commerciale de l’Angleterre. Chaque peuple en prend la part qui con- vient à son degré d’ intelligence et à ses besoins. Si ce foyer de lumières venait à perdre de son intensité ; si les rayons qui en partent venaient à pâlir, cette décadence porterait à toutes ces civilisations naissantes et éloignées nn conp plus facilement funeste que ne l’a été celui que la décadence de Rome a porté à tous les peuples d’ancienne civilisation au centre desquels était placé cet empire. Ces observations me conduisent à une dernière question. Y a-t-il un Anglais qui osât prétendre qne I* Angleterre se doit â elle seule tout ce qu’elle sait, tontes les capacités dont elle est douée; qn'elle ne se doit qu’à elle-même tonte cette civilisation qui la distingue et que ses bâtiments marchands colportent partout avec ses marchandises? Aucun Anglais n’oserait le dire. La renaissance des lettres ne date pas de 1’ Angleterre. Les Anglais ont été, il est vrai, les hommes qni ont le pins étudié l’ antiquité classique; ils y ont surtout poisé la science de la politique ; mais ils n’ont pas été les seuls à s’instruire. Que tes Anglais, à Y aide de ce principe de classification dont Bacon a su faire une si ju- dicieuse et si utile application aux sciences, fassent à chaque peuple la part qui lui revient dans cet empire de l’intelligence ; qu’ils se rappellent que c’est par suite de ce partage qu’a été fondé en Europe ce qui s’ est appelé la république des lettres, dans le gouvernement de laquelle cha- cun a pris sa place selons ses oeuvres. Cette république ne continue-t-elle pas à exister ? Et, pendant que les États se déchirent entre eux par des guerres qui ont toutes sortes de motifs, ne voit-on pas les corps savants de tous les pays entretenir les relations les plus suivies, les plus intimes et les plus sincères, ne luttant que de rcle ponr E avancement des scien- ces, travaillant tous à l’envi à en faire la plus utile application à la vit journalière des peuples, comme à l’ art de les gouverner ? Le principe qni soutient cette république des lettres est celui d’ une solidarité complète entre tous ses membres. Ce qtte I' nn perd ne peut Digitized by Google 407 jamais tourner au profit de l' autre. Telle e*t la différence qu’il y a entre elle et cette autre république marchande qui s’ empare aujourd’hui de T univers. La diffusion des lumières augmente la clarté pour tous et multiplie la force de production de chacun ; tandis que l’obscurité pro- jette des ombres sur les pays les plus éclairés. Voyez comme preuve à T appui l’ état dans lequel sont les contrées voisines des peuples encore barbares. La culture de l’ intelligence et du caractère n' y esl-el le pas plus lente, plus difficile, que dans celles où les lumières pénétrent de tous les côtés à la fois ? L’ Angleterre est, à juste titre, fière de ce qu’elle fait et de tout ce qu’elle veut faire pour cette diffusion des lumières, biais, si les moyens de la culture de l'esprit peuvent être importés, la culture elle-même, qui est le travail de T homme sur soi-même, ne se rattache-t-elle pas à des conditions primordiales, qu’il faut créer là où elles n’existeut pas encore, et dont il faut bien se garder d’empêcher l’ action là où elles existent ? Il y a, sous ce rapport, désaccord complet entre ce que veut l’ An- gleterre et ce que fait son gouvernement actuel. 11 y s un genre d' agi- tation qui produit la force ; il y en a un autre qui la détruit. Il y a des guerres civiles qui retrempent le caractère des nations ; il y en a qui les conduisent à leur perte. ' Les hommes libres de 1’ Angleterre avaient trouvé que les discus- sions parlementaires françaises sous la restauration n’avaient pas ce cara- ctère que doit avoir le parlement d’ un peuple libre ; que l’ intervention du pouvoir royal y était trop prépondérante, trop directe. C’ est alors qu’ on vil proclamer cette maxime : Le roi règne et ne gouverne pas fausse parodie de ce mot adressé par Léon Zamoisky à Sigismond 111 : Sumus eleclores regum, destructores iyrannûm,- régna, sed non impera.- mot qui peut se comprendre ; tandis qu’ il serait plus couforme à l’esprit constitutionnel du jour de dire : Le roi gouverne el ne règne pas. Ce mot, ainsi retourné, amena la révolution de 1850 ; elle fut applaudie en Angleterre par les uns, parce que la politique de la branche aiuée se montrait, sinon hostile, au moins rivale ambitieuse de 1’ Angleterre -, par les autres, parce que cette maison n’ était pas entrée franchement dans la voie libérale constitutionnelle. Eu 4848 le nouveau rot perdit le trône parce qu’ il avait voulu et qu’ il ue devait pas gouverner. Le caractère de l’agitation qui domine la France depuis 1830 est- il de nature à la rasseoir sur une base d’ ordre et de stabilité 7 Les An- Digitized by Google 408 glais eux-mêmes commencent à en douter. Ils trouvent le gouvernement que s’ est donné la république de forme vicieuse. Ils trouvent qu’ il y a dans les discussions publiques absence de principes et de raison ; qu’ il n’ya rien en elles qui puisse donner l’idée de la durée. Que les Anglais, avec cet esprit de méthode qui leur est propre, et qu’ ils savent mettre à toutes leurs recherches, fassent le résumé des discussions politiques qui ont eu lieu dans toutes les chambres et assemblées du continent, et qu’ils disent en conscience s’ ils ne trouvent pas qqe tout ce qui en sort res- semble bien plutôt à ce que les sorcières de Macbeth faisaient sortir de l’ ébullition de leur chaudière qu’ à ce qui devrait se trouver au fond d' un creuset dans lequel les hommes d’ État broient ensemble les divers ingrédients des différentes théories constitutionnelles. Cela ne prouve-t-il pas que plusieurs de ces ingrédients sont de mau- vais aloi, et qu’ ils empêchent l’ amalgame ? Depuis le rétablissement de la paix générale en 4815, l’agitation morale du cootinent n’ a-t-elle pas toujours été croissant ? Y a-t-il dans les événements qu'elle produit des manifestations de nature à faire croire qu’elle soit un travail de formation ? Ne voit-on pas des leviers employés de toutes parts à soulever T ordre social hors de ses fondements, sans que d’ autres constructions soient préparées pour lui servir de base nou- velle ? Le nombre des hommes qui ont voulu détruire ce qui existait pour faire place à de nouvelles constructions dont les plans étaient tracés, a été grand depuis la fin du dernier siècle ; mais ce nombre diminue cha- que jour, depuis que la preuve est acquise qu’une partie des nouvelles théories découlent de principes faux ; ce qui rend leur substitution à l’ ancien ordre de choses tellement difficile, qu’ il n’ y a plus que le vé- ritable génie de la destruction qui veuille à tout prix continuer l’ œuvre tel qu’il a été commencé. Il faut moutrer à ceux qui ne seraient pas encore assez convaincus des suites inévitables que doit amener un pareil travail, quel doit en être le résultat. . Cet avertissement ne se trouve-t-il donc pas dans l’ancienne histoire de l’Europe? Notre organisation sociale a-t-elle été assez puissante pour rendre à la civilisation de l’Europe toutes les parties qui en ont été sépa- rées ? Avons-nous exercé, sous ce rapport, la moindre influence même sur les parties de l’Afrique et de l’Asie qui nous sont limitrophes ? Ni la pro- Digitized by Google m pagation de ia foi, ni ies guerres que nous avons faites, ni les anciennes lumières retrouvées, ni celles qui out été nouvellement acquises, rien n’a suffi pour affranchir ces vastes contrées d'une barbarie que nous pour- rions dire n’ y avoir jamais existé antérieurement, car nos pionniers ar- chéologues n’ y découvrent-ils pas chaque jour des preuves qu'une gran- de civilisation y avait existé avant celle que nous avions tenue pour être un commencement? Quand nous voyons que nos institutions paraissent ne plus avoir en elles assez de germes pour prendre raciuc dans cette puussière formée des débris de tous les anciens peuples, soyons plus at- tentifs a notre propre sort. Ne continuons pas des bouleversements qui nous trouveraient incapables d’une nouvelle force do régénération. Que les hommes qui nourrissent tous les jours leur intelligence de la lecture de la Bible réfléchissent aux complaintes des Hébreux sur les grandes destructions dont ijs étaient les témoins; qu’ils interrogent ces autres témoins retrouvés, ces débris d’apparence muette, mais d’une élo- quence si riche; et, quand iis voient que, depuis celte époque si reculée, les sièges de tant d’empires ne sont que des ruines, qu’ iis disent s’ il est sage de jouer, comme on le fait, avec tous les éléments de notre civilisa- tion. Est-elle donc impérissable ? Voyez si des milliers d’années ont pu rendre l’ancienne Babylone à la vie ou en fonder une nouveltel Constantinople, à qui la décadence de Rome avait donné naissance, n’est-elle pas restée capitale de décadence? L’existence de l’empire byzan- tin a-l-eile été autre chose qu’une longue agonie? Et sa transformation en capitale d’ un nouvel empire en a-t-elle fait autre chose que le chef-lieu d’une barbarie sans précédent daus l’histoire du monde? Car elle est or- , ganisée, cette barbarie ; elle a sa religion, ses lois, sa discipliue, ses coutu- mes, ses mœurs; des mœurs d’une empreinte si profonde, que tous les croyants de cette barbarie se ressemblent, depuis les bords de l’Atlanti- que jusq’aux mers des Indes orientales. Et ce véritable génie d' ignorance et de destruction se nourrit depuis des siècles des ruines de l’ancienne et de la nouvelle civilisation du monde. L’islamisme a pris une trop grande place dans l'histoire des hom- mes-, il a institué des formes de gouvernement qui sont trop en opposi- tion aux véritables lois sociales de I’ humanité; les preuves de la stérilité morale dont il est frappé, et dont il frappe tout ce qu’ il soumet à son em- pire, sont trop inauifestes; cette stérilité a déjà eu une trop Ion gue durée; l’islamisme se ressemble partout trop A lui-même; il est trop différent de Digitized by Google ■140 ce qui a existé avant lui, et de ce qui existe autour de lui, pour qu’ il soit possible de lui contester la possession d’un principe vital qui lui est par- ticulier. H faut admettre de plus que la nature de ce principe est hostile à tout ce qui n’est pas lui. Les longues luttes que nous avons eu à soute- nir contre l’ islamisme n’ont fait qu’émousser sa force d’expansion sans briser son principe. Comprimé, il s’est arrêté sur le terrain qu’ il occupait sans rien perdre de la force de répulsion qui lui est propre. Sans tenir compte, pour le moment, de la nature exceptionelle des relations diplomatiques que les États européens entretiennent avec les États musulmans -, sans vouloir rien dire encore de la politique qu’a suivie l’Europe envers la Turquie, j’ai cru devoir rapprocher le caractère géné- ral de cet empire de celui de la mission que s’est donnée 1’ Angleterre. Quand elle appelle tous les peuples à venir se ranger sous le drapeau de ses doctrines; quand on la voit porter si loin ses lumières, je me sens lu droit de lui demander, comme Européen, comment il se fait que l’action de sa double propagande religieuse et politique soit restée et reste encore sans influence sur cette longue zone d’obscurité qui borde les rives méri- dionales et orientales de la Méditerranée; barrière d’obscurité tellement opaque qu’ il avait fallu faire le tour du monde pour retrouver 1’ Asie que l’Europe avait perdue. Rien dans la vie politique de l’ Angleterre ne peut faire admettre, comme uue combinaison, qu’elle aurait pu agir sur cette zone de manière à la rendre à la lumière, et qu’elle n’a pas voulu le faire. Elle n’aura donc pas le droit de se plaindre, si je viens à en conclure que, puisqu’elle ne l’a pas fait, c’est qu’elle n’a pas pu le faire. Elle a été, en effet, sous ce rap- port, tout aussi impuissante que l’a été et que l’est encore l’Europe. L’Angleterre o’a, en général, ni dans aucun lieu particulier, exerce une influence civilisatrice d’une nature supérieure à celle qu’ont exercée tes autres pays européens. Elle ne peut aucunement s’affranchir du prin- cipe de solidarité qui, de toute manière, la rattache à l’Europe. Elle en est géographiquement séparée par sa position insulaire; mais il n’y a rien en elle qui porte des traces qu’à aucune époque de son histoire, elle en au- rait été moralement séparée. Conquise par les Romains, comme l’ont été les Gaules, elle a été de même, et à la même époque, convertie au chri- stianisme. Elle a été envahie par des peuples germaniques, qui y ont substitué leurs principes à ceux qu’y avait implantés la civilisation romaine. Sa lan- Digitized by Google UK gne, ses grandes institutions politiques et de justice, sont d’origine ger- manique. La réforme religieuse, qu’elle s’est appropriée d’nne manière qui lui est particulière, lui est venue de l’ Allemagne. Sa littérature, avec quelque différence dans les nuances du coloris, n’a rien, ni dans les for- mes ni dans l’esprit, qui ne soit le produit d’un échange continuel d’idées entre elle et I’ Europe. Quant aux beaux-arts, en posséder des chefs-d’œuvre, re n’est pas en être l’école. A en juger par leur histoire, si le génie des arts s’éteignait sur le continent, ce ne serait pas en Angleterre qu* il se rallumerait. Sa vie politique est devenue différente de celle des antres États eu- ropéens; mais les principes sur lesquels elle repose lui sont venus du con- tinent. Elle ne sait rien de pins que le continent ; mais elle sait faire un pins utile usage de ce qu’elle sait. Sa civilisation progressive n’a pas eu une marche de développement autre que celle qu’a eue le continent ; mais elle a été plus riche en résultats, parce qu’elle a été moins troublée, moins interrompue. Serait-ce au moment oû elle cherche à multiplier, le plus cpi* il lui est possible, tons les moyens de communication avec le continent qne des hommes d' État anglais pourraient vouloir donner à leur pays une exi- stence qui en serait distincte et séparée? Jamais, an contraire, les liens de solidarité qui ont de tout temps rattaché 1’ Angleterre au continent n’ auront été ni aussi étroits ni aussi indissolubles qu’ ils vont le devenir. L’ Angleterre pourra continuer à trouver les éléments de sa richesse hors de l’ Europe ; mais ce n'est qn’en Europe qu'elle pourra continuer à tron- rer le principe de sa puissance morale. L'influence de l’Angleterre est prépondérante aujourd’ hui ; elle doit donner une scrupuleuse attention à l'usage qu’on en fait en son nom ; car le mal qu’elle ferait au continent finirait par lui revenir. L’histoire du développement progressif de l'intel- ligence, en Europe, autorise à dire qne, de même que l’ Angleterre en a partagé tous les bienfaits, eHe aurait de même, par les mêmes causes, à subir toutes les phases de sa décadence. C’est donc dans un intérêt commun que nous nons sommes imposé le travail d’examiner la nature de sr>n influence. Cette influence est d’une double nature : celle des doctrines, et celle de son action diplomatique sur chacun des principaux événements politi- ques qni ont eu lieu sur le continent. La première partie de ce travail se compose, en forme d’introduction, Digitized by Google 112 C’est de concert, ou tout au moins avec l’assentiment du gouverne- ment britannique que la France intervenait ainsi à main armée. L’Angle- terre, loin d’ y trouver du dommage ou un amoindrissement de son in- floence, savait, au contraire, ce qu’elle devait y gagner. Pour qui voudrait en douter, qu’on se rappelle qu’elle demandait à Louis-Philippe de faire entrer une armée française en Espagne. Mais le service rendu est bientôt oublié. Il oe reste dans la mémoire que comme un souvenir d’ humiliation pour lequel il a fallu payer. La protection morale, au contraire, apparait comme un sentiment de bienveil- lance désintéressée ; ta confiance que donne ce sentiment assure l’influen- ce du protecteur ; il n’ y a là de dépense pour personne, ni pour le pro- tecteur ni pour le protégé. Les deux premières des cinq expéditions que je viens de citer ont eu lieu sous la restauration; les deux suivantes sous Louis-Philippe; la der- nière sous le président de la republique. La différence des principes des gouvernements de ces trois époques n’en a produit aucune dans leur ma- nière de procéder. Il y a donc là une cause permanente qui les a dominés. 11 doit être utile de s’en rendre raison. Bien que les principes sur lesquels repose l’ordre social en France et en Angleterre soient diamétralement opposés, il y a toutefois, dans la similitude des formes gouvernementales, un même esprit On y voit la mo- narchie sur le trône, tandis que les grands conseils des deux nations sont de constitution républicaine ; la différence est que l’esprit du parlement anglais est aristocratique, tandis que celui des chambres françaises a tou- jours été démocratique. Digitized by Google 424 La proclamation de la république, eu 4848, n’a été que la suite a*« turclle, inévitable de cette autre proclamation de l’année 4850, prononcée par un homme toujours instrument plutôt que chef de parti, fausse copie d’un modèle qu’ il avait vu sans le comprendre, par Lafayette, qui donna la main à Louis-Philippe, pour le faire monter sur un trône entouré d’ in- stitutions républicaines. Quand les hommes se comptent, les plus nom- breux ne se contentent pas du pouvoir seul, ils en veulent encore le li- tre; la royauté n’existait plus déjà depuis longtemps ; le trôoe, en 4848, a été mis de côté comme un meuble inutile qui faisait encore obstacle. Ce- la explique la facilité de l’operation et l’aveuglement de la plupart des hommes qui la préparaient sans le vouloir. Telle est encore l’erreur de ceux qui demandent au suffrage univer- sel le rétablissement d’une royauté. L’antagonisme entre le principe monarchique et le principe démo- cratique est trop hostile pour ne pas être destructeur. Le trône doit périr, ou les couseils doivent devenir monarchiques ou du moins se tempérer par des éléments aristocratiques. Napoléon avait aussi cru en finir avec la révolution, en fondant son pouvoir sur un simulacre de suffrage universel. L’esprit républicain de France prit, après sa chute, ce simulacre pour un droit de son avenir. L’aristocratie anglaise, qui gouverne en vertu d’un principe de liber- té républicaine, est cependant pénétrée de cet esprit de conservation qui * sera toujours le caractère de toute aristocratie. Quand elle gouverne, elle veut conserver !' État; quand elle ne gouverne pas, elle travaille à sc con- server elle-même. L’aristocratie anglaise a donc voulu conserver la royau- té, quoique le caractère irresponsable qui lui a été donné n’eu fasse, pour ainsi dire, qu’un simulacre: simulacre, cependant, qui a quelque chose de sacré; car personne n’ose y porter la main. C’est l’arche sainte. Les hommes pris en masse ont malheureusement quelque chose de la race des mouches : ils salissent tout ce qu’ ils touchent. 11 sera donc toujours important, pour tout le monde, qu' il y ait dans l’ordre social quelque chose sur quoi aucun homme ne puisse se poser. Le titre de cet écrit demande une explication. Elle vfeut se placer ici naturellement, et je vais la donner. — 11 pourrait, en effet, paraître ex- traordinaire de placer un nom propre en tète des questions les plus gra- ves des intérêts oublies. Le principe fondamental des théories constitutionnelles est de faire Digitized by Google 4Ü5 do prince un être moral irresponsable -, il doit être le représentant de la souveraineté ; sa personne doit être sacrée ; mais le culte qu’on lui porte ressemble à celui des idoles qui représentent la divinité sans en avoir la puissance. Cette puissance, qui est celle de la souveraineté t-lle-même, ne pouvait pas être annulée; elle n’a donc été que déplacée. Les théories constitutionnelles ont donc pris pour base de leur action le principe que, dans l’ État, aucun individu ne doit s’élever à un degré de pouvoir assez considérable pour ramener tous les dangers que la posi- tion fictive donnée au prince a pour but d’éviter. Aiusi les dépositaires de l’exercice du pouvoir sont responsables de leurs actes aux assemblées délibérantes dans le concours desquelles rési- de la souveraineté. Tout le monde, en Europe, les gouvernements et les peuples se sont demandé 'comment il se faisait qu’en opposition à un principe constitu- tionnel fondamental, il fût possible qu’un ministre anglais suivit une mar- che politique, évidemment arbitraire, puisqu’elle était pleine de contradi- ctions ; évidemment violente, puisque tant de voix s’élevaient pour s'en plaindre, tenant peu de compte dès principes, puisqu’elle les proclamait ou les violait à sou gré. Telle est, en effet, la manière dont lord Palinerston a conduit la po- litique de l’Angleterre. U faut, pour le comprendre, examiner comment la carrière qu’ il a' parcourue a pu le rendre propre à jouer un pareil rô- le. II réunit en lui la double nature des deux deux partis qui, depuis deux siècles environ, se disputent alternativement le gouvernement de l’Angle- terre. Le mouvement d’osciHation qui devait nécessairement toujours en résulter était plus ou moins rapide, selon la durée du temps que chacun de ces partis conservait le pouvoir. Ce mouvement, se personnifiant dans la double nature d’un seul et même individu, a gagné un degré de vites- se que déterminait la mobilité de son esprit, et qui devait nécessairement prendre le caractère de révolution qui consiste a faire, par des moyens de violence et avant maturité des changements que le temps amène d’une manière plus sûre et plus profitable, quand la sagesse sait les attendre. Depuis la première révolution de France, l’Angleterre s’était mise résolûment à la tète du mouvement du monde. Elle a été, selon les cir- constances, ou force de résistance ou force d’agression. Elle s’est mêlée à tous les événements, ou pour les faire naître ou pour dominer ceux qu’ elle trouvait sur sa route ; dans tous les cas, pour tirer parti de tous à son Digitized by Google 426 profit L’Angleterre était enfin sortie victorieuse de sa double lotte; die avait fini par vaincre à la fois la France révolutionnaire et la France im- périale. Louis XVIII, se croyant sage comme Solon à son retour d’Égyp- te, donnait, aux Tuileries, une constitution de forme anglaise -, Napoléon qui, certes, devait sentir ses fautes, dictait des Mémoires, à Sainte-Hélène, pour les effacer de son histoire. •' Lors de cette longue époque du pouvoir des tories, lord Palmerston avait occupé quelque temps la place de secrétaire d’ État pour le départe- ment de la guerre; il a hérité de cette école la grandeur des combinai- sons, le courage de l’action, l’art de combattre à la fois ses ennemis par des alliances régulières et par l’excitation des peuples. Tous ces moyens étaient alors employés avec l’ intention de raffermir le principe monar- chique. Les whigs, de leur côté, ont, au contraire, dans tous les temps cher- ché à fortifier leur position par le principe politique qui les établissait partout comme les défenseurs de la liberté des peuples. Ne se sentant pas assez forts en Angleterre pour y lutter contre la couronne, quand elle y était soutenue par le parti sincèrement monarchique, et pour la forcer à leur donner accès au pouvoir, ils ont toujours cherché des auxiliaires au dehors; ce principe a fini par les rendre propagandistes. On trouve des traces de ce double mouvement dans plusieurs des épisodes de la longue guerre contre la France. Il sera utile de les montrer, parce qu’alors les complications de la politique anglaise deviennent plus faciles à comprendre. Napier, militaire distingué d’une famille whig, dit dans l’ histoire qu’ il écrivit sur la guerre de l’indépendance d’Espagne (L I er , p. 31 ; tradu- ction française) : « Si Napoléon, en entrant en Espagne, eût pris soin de mettre le peuple et le gouvernement d’abord dans un contact hostile (et combien d’occasions un tel gouvernement n’offrait-il pas pour cela! ) au lieu de se montrer arbitre perfide dans une querelle domestique, il aurait été ac- cueilli comme le libérateur d’un grand peuple. » Voilà le fond de la politique du parti whig. Lord Wellington, au contraire, pendant tout le temps de sa guerre en Espagne, s’est maintenu sur le terrain militaire. L’ Espagne était pour lui le champ de bataille sur lequel devait se décider la grande lutte entre la France et l’Angleterre. Il se tint le plus éloigné que possible des intrigues des cortès, qui siégeaient à Cadix. On en trouve des preuv es nombreuses dans la publication qui a 427 été faite de sa correspondance. En voici une (extrait d’une lettre du duc • de Wellington au comte Bathurst. Sesaco, 5 septembre 4813, sol. Yl, P- 743): Après avoir parlé du mauvais système des cortès à Cadix, le duc dit dans cette lettre: « 11 est tout à fait impossible qu’ un pareil système puisse durer. Ce que je regrette, c' est de devoir être celui qui est destiné à le maintenir. Si j’étais éloigné, il y a une quantité de généraux qui le renverseraient. Ballesteros en avait positivement l' intention, et je me tromperais fort, si O^Donnel, même Castaiî os, et probablement d’autres n'étaient égale- ment prêts à le faire. Si le roi revient, lui aussi renversera toute cette fa- brique, s’il a quelque courage. Mais les choses ont été si loin, et ces mes- sieurs de Cadix sont si complètement maîtres de cette assemblée, que je crains fort qu’un nouveau bouleversement ne devienne nécessaire, et je recommande sérieusement au gouvernement britannique de se défendre de la démocratie, et de ne se mêler de rien, tant que le pouvoir sera en- tre ses mains, excepté de poursuivre la guerre et de s’ opposer à l’ entrée de l’ ennemi étranger. » Lord William Bentinck était dans ce temps un des hommes d’action influents du parti whig. < Il commandait les troupes anglaises en Sicile ; il y était l’ organe le plus accrédité du gouvernement britannique près la cour de Naples, qui s’y était retirée. La Sicile avait un parlement, de fondation normande, qui, malgré toutes les vicissitudes de son histoire, comptait huit siècles d’ existence. Cette institution politique fonctionnant dans l’ esprit du mo- yen dge, qui 1’ avait vue naître, avait toujours été un obstacle au bien- être du pays, bien plutôt qu'un moyen de le développer. Lord W. Ben- tinck usa de son influence pour introduire dans cette assemblée les idées modernes du parlement de la Nouvelle-Angleterre. U en résulta la con- stitution de l’ année 4842. A cette époque les Français o’ étaient pas, en Italie, en mesure de pouvoir menacer la Sicile. Une partie de l’ armée anglaise qui l’ occupait pouvait avec d’autant plus de sécurité être employée ailleurs, que la flotte anglaise qui, depuis plusieurs années, bloquait le port de Toulon, surveillait en même temps les côtes italiennes. Lord Bentinck proposa donc au gouvernement britannique qu’ il lui fût permis de faire avec une partie de son armée une expédition sur les côtes orientales de l’Espagne. Digitized by Google On voit par une lettre du duc de Wellington à lord Bentinck que, relativement à la manière de conduire la guerre d’ Espagne, ces deux chefs partaient de deux points de vue différents. L’extrait suivant de cette lettre, prise dans le VI e volume des dé- pêches du duc de Wellington, suffira pour le prouver. « Barcello, 28 juin i 812. « Pour ce qui regarde le secours qui doit advenir h l’Espagne par cette expédition, je suis affligé de voir que vous avez changé d’ opinion, depuis que vous avez proposé cette mesure au gouvernement ; et, si je n’espérais pas que le général Maitland, l’état-major, et les autres officiers de l’armée de Si- cile, pensent autrement, en voyant de plus près ce qu'ils ont à accomplir et l’effet qui en résultera pour notre lutte, je désespérerais du snccès de personnes venant accomplir un service avec une semblable opinion. Mais il n’ est pas impossible que mes succès en Castille et ceux du général Maitland sur les côtes orientales ne soient cependant d’ aucun secours à 1’ Espagne ; sur quoi je n’ ai rien à dire. C'est un sujet qui doit être pris en considération par les hommes politiques. Comme officier militaire, je ne puis m’ occuper d’ un plan que pour juger s’il peut avoir un succès militaire quelconque. Mais je vous prie de remarquer que la même ob- servation est applicable, de la part des hommes politiques, non-seulement à chaque plan militaire, mais aux opérations générales de toute guerre, ainsi qu’ il l’ objet de la guerre elle-même. « J’ai appelé votre attention sur ce sujet, parce que, d’après moi, vous avez, par vos paroles, et sans en avoir eu l' intention, donné aux ministres du roi une plus grande responsabilité que celle qui leur revient, quant au succès de l’ expédition du général Maitland. « Je suis certain qu’ elle réussira ; et, en tout cas, elle sera utile è mes opérations. Tout en en désirant le succès, je puis cependant vous assurer que pour cet objet seul je ue conseillerais pas d’ exposer la répu- ' talion du général Maitland ni la sûreté de ses troupes. » Cette dépèehe prouve que lord Bentinck faisait entrer de la politi- que dans ses projets militaires, et la sévérité de la rédaction prouve, de plus, que cette politique n’ était pas conforme à celle du ministère bri- tannique. Mais retournons en Sicile. Là, nous en trouverons des preuves en- core plus évidentes. Digitized by Google m Napoléon était en 1812 à T apogée de sa paissance. Quoique la ré- sistance que lui opposait l' Angleterre s’acerût dans une mesure égale au progrès de son élévation, aucun Anglais ne pouvait cependant avoir la prévision d’ un triomphe aussi prochain que celui que lui préparait T ex- !>édition de Russie. Aussi le gouvernement anglais, encouragé par les succès qu’il avait obtenus en Espagne et en Portugal, travaillait-il à faire entrer les Italiens dans cette lutte de réaction du peuple contre l’oppres- sion de la France. C’est en Sicile que devait être essayé le levier destiné à soulever l’ Italie. Lord Bentinck reçut donc l’ ordre de quitter les riva- ges de l’ Espagne où sa coopération avait d’ ailleurs été de peu d’ utilité. U ramena son armée à Païenne. ■ i Une légion italienne avait été formée en Sicile. Elle était composée en partie de prisonniers faits en Espagne sur les troupesltaliennes, et com- mandée principalement par des-officiers de l'ancienne armée piémontai- se. Cependant l’ Italie était tenue en obéissance par F année napolitaine, dans le midi ; par celle du royaume d’ Italie, dans le nord. Les désastres mêmes de l’ armée française en Russie n’ y avaient fait voir aucun symp- tôme d’insurrection. Murat'et le vice-roi vinrent y reprendre la direction des allai res et le commandement des troupes. Ils trouvèrent toutes les populations dociles à leur voix. Murat, qni regagnait de l’ importance par cette position, en profita pour négocier avec 1’ Autriche uue paix séparée, à laquelle acquiesça l’Angleterre; de manière que n’ayant plus à craindre pour la Sicile, lord Bentinck pensa à faire une expédition dans le nord de l’ Italie. L’ entre- prise était tardive. L’époque où elle eut lieu, au mois de mars 1814, ia rendait militairement inutile. D’autres événements et d’autres champs de bataille avaient décidé la question entre l’ Europe et Napoléon. Mais lord Bentinck profita de l’ occasion pour donner à la position qu’ il fai- sait prendre à l’ Angleterre, en Italie, la couleur politique de son parti. il adressa aux Italiens une proclamation datée de Livourne, 14 mars 1814, pour les appeler aux armes, il leur parlait au oom de 1’ An- gleterre seule. Elle se terminait ainsi : u V Italie seule doit-elle rester sous le joug ? Seuls* entre tous les peuples, les Italiens doivent-ils porter les armes contre leurs frères, pour un tyran, pour I’ asservissement de leur patrie? Italiens, ne tardez pas plus longtemps. Soyez Italiens. Toi, surtout, armée d’ Italie, le sort de ta (latrie est entre tes mains. Soldats d’ Italie, nous ne vous appelons pas 17 •Digîtized by Google ISO l>our venir à nous ; nous vous appelons, pour que vous fassiez valoir vos droits et que vous recouvriez votre liberté. Si vous nous demandez, nous viendrons. Nos efforts réunis tendront A ce que l’ Italie redevienne ce qu’elle fut dans scs plus beaux jours ; ce que l’Espagne est aujourd’hui. » ( Vov. cette proclamation au tome II du Rtcutil de* pièces officiel- les, par Schœll, p. 477.) La légioo italienne, débarquée à Livourne, faisait appel aux Italiens, par ses drapeaux, qui portaient les mots : indépendance italienne, en» tourés de lauriers et d’emblèmes de liberté. Le comte de Bathurst, par une dépêche en date de Londres, le 28 décembre 4843, disait A lord William Bentinck : «J’ai I* honneur de vous transmettre quelques renseignements qui me sont parvenus sur les dispositions des habitants de Gènes et du Piémont, ainsi que sur le dénûment où l’ ennemi se trouve dans ce pays . . Si l’état des forces que vous commandez le permet, vous y en- verrez un détachement de troupes, et les suivrez bientôt vous-même; supposé que la situation de la Sicile vous permette de vous éloigner si longtemps de ce royaume. Le principal objet serait l’occupation de Gènes, ou au moins des deux forts qui commandent l' entrée du port. « Pourvu que ce soit manifestement avec l’entier concours des habi- tants, vous poutres prendre possession de Gènes an nom et pour le Compte de Sa Majesté Sarde. » Ainsi, trois mois avant la fin de la guerre, car c’ est le 34 mars 4844 que les armées alliées entrèrent à Paris, le gouvernement anglais exprimait la volonté de réunir P ancien état de Gènes au Piémont. Lord Bentinck venait d’ occuper Gènes. Les Français, trop faibles, en avaient évacué toute la rivière. Les habitants n’ avaient opposé au- cune résistance. Sa Seigneurie y avait institué un gouvernement pro- visoire. . Lord Castlereagh lui écrivait alors: «Quant à l’ arrangement que Votre Seigneurie a fait pour le gouvernement provisoire de Gènes, vous adopterez telles mesures qui puissent lui concilier l’ affection du peuple ; mais vous éviterez de parler de l’ ancienne forme de gouvernement en termes qui puissent causer des illusions ; car il se pourrait que des con- sidérations dictées par F intérêt général fissent adopter un autre sy- stème. » Cependant lord William Bentinck écrivait en date de Gênes le 27 Digitized by Google 431 avril 4814 à lord Casliereagh que, les habitants et le commerce loi ayant exprimé le voeu unanime des Génois de reprendre leur ancien état et ré* damant l’ appui de la Grande-Bretagne, il avait, en date du 26 avril, donné une proclamation, dont voici. les (rois premiers articles. Il déclare : . 4* Que la constitution des États de Gènes, telle qu’elle existait en 4797, est rétablie avec les modifications que le vœu général, le bien pu- blic, et l’ esprit originaire de 4876 paraissent exiger ; 2° Que les modifications organiques, avec la manière de former les listes des citoyens éligibles, et le grand et le petit conseil, seront publiées aussitôt que possible ; 3° Qu’un gouvernement provisoire, composé de treize membres et partagé en deux collèges, comme anciennement, sera incessamment pro- clamé, et continuera ses fonctions jusqu’en janvier 4815 -, époque à la- quelle les deux collèges seront portés au nombre prescrit par la consti- tution. ' - . . Enfin, par le sixième et dernier article, lord Bentinck nommait treize sénateurs et les déclarait élus pour former le gouvernement provi- soire de l’ État de Gènes. Il invitait et exhortait tous les habitants de toutes les classes et conditions à leur prêter assistance et à leur être obéissants. Cette proclamation était signée : « Donné à mon quartier général de Gènes, le 26 avril 4844. W. BïfrrmcK, commandant en chef. » Tandis que ces faits se passaient en Italie, les plénipotentiaires an- glais adhéraient aux conditions du traité qui fut signe à Paris, le 30 mai 4844. Presque au montent où lord Bentinck revenait de reconstituer, de son chef, l’ancien État de Gènes, le gouvernement britannique stipulait soo annexion au Piémont, et la dépêche de lord Bathurst, du 28 décem- bre 4843, citée plus. haut, autorise à dire que l' initiative de cette dispo- tion venait de l’ Angleterre. Pendant tout le temps qu' avait duré l’ occupation française eu Ita- lie, le roi de Sardeigne, retiré à Cagliari, y avait vécu sous la protection de 1’ Angleterre. En remettant Gènes aux mains d’ un souverain dont l’ Angleterre avait fait son allié, elle prenait, pour toutes les éventuali- tés, une posiliou maritime utile à tons ses intérêts. C’était donner à la fois au Piémont un gage de l’ intimité de son alliance et la certitude du bigitized by Google 432 secours. L* Angleterre victorieuse réintégrait les deux rois de Naples et de Sardaigne dans leurs États, et cette réintégration se faisait alors dans un esprit de restauration monarchique. Cependant les germes d’indépen- dance et de liberté italienne déposés, par lord Bentinck, en Sicile, A Li- vourne, à Gènes, ont été développés plus tard par le parti whig, dont il était alors l’ organe. Ces germes avaient pris racine dans le nouveau par- lement qu’ il lui avait donné. La Sicile, depuis cette époque, a toujours été pour Naples un em- barras et souvent un danger-, les derniers événements de l’Italie l’ont prouvé plus encore que tous ceux qui les avaient précédés. La cause d’ nne agitation qui se renouvelle sans cesse provient de l' ignorance des Siciliens snr leur propre situation. Parce qu’ A I’ époque d’ une prospérité qui est sans égale dans leur histoire, ils étaient séparés de Naples, ils croient qu’il suffirait de ramener cette séparation pour retrouver la même prospérité. Ils sont donc, pour ainsi dire, en conspiration permanente contre Naples. D’ anciennes hai- nes ajoutées à des regrets sans mesure maintiennent allumé ce foyer de conspirations politiques, plus dangereux pour la Sicile que ne l’ est au- jourd’hui le vieux foyer de P Etna. Il faut, pour être juste envers tout le monde, retracer quelques sou- venirs de cette époqoe. Lorsque dans l’année 4806 l’expédition anglo-russe qui è’ était faite dans le royaume de Naples, fut obligée de l’abandonner, les troupes anglaises de cette expédition, au nombre de six mille hommes, se re- tirèrent en Sieile. Ils occupèrent ce pays jusqu’ au retour du roi de Na- ples dans ses États, c’ est-A-dire pendant dix années. Elles s’ y étaient successivement accrues jusqu’à y former une armée de dix-sept mille hommes. Les troupes siciliennes, fortes de dix mille hommes, étaient soldées par l’ Angleterre, qui de plus, payait à la cour de Naples un subside annuel considérable. La ^flotte qui bloquait Toulon tirait la plus grande partie de ses approvisionnements de la Sicile ; cinquante bâtiments de transport, tou- jours prêts à mettre à la voile pour le service de l’ armée anglaise, étaient sans' interruption présents dans les ports de la Sicile. Les Anglais dépensèrent alors plas d’ un million des livres sterling pour mettre les places de la côte en état de défense. L’ attitude, toujours menaçante de l’armée française dans le royaume de Naples, commandait cette précau- 455 tion. Ils 'avaient organisé une légion italienne forte de quatre régiments, dont une partie des objets d’ équipement étaient fabriqués sur les lieux. L’ Angleterre a donc pendant dix ans jeté en Sicile des sommes immenses sans exiger ancun sacrifice de ce pays, où son armée payait toutes les dépenses à des prix que Ie6 circonstances rendaient très-élevés. Ces avantages, déjà si considérables, n’étaient pas les seuls. Le système continental fit alors de Malte et de la Sicile, pendant plusieurs années, le grand entrepôt du commerce de I* Angleterre pour la Méditerranée, pour l’ Adriatique et pour les Échelles du Levant ; direction par laquelle il pénétrait alors dans l’ Europe centrale. La Sicile fournissait à l’approvisionnement de ces nombreuses flottes marchandes ; elle pouvait associer ses capitanx à des spéculations qui donnaient des profits considérables et toujours certains, car ce corn- meree se faisait sans rivalité sous la protection des nombreuses croisières «glaises. • Cette prospérité ne tenait qu’à des conditions passagères : la paix vint les détruire toutes ; la cour rentra à Naplea ; 1’ armée anglaise, et même une partie des troupes siciliennes, quittèrent la Sicile. Le com- merce, rentré dans des voies régulières, ne laissa plus à cette île que les ressources de sa propre industrie, bien faible pour résister à la con- currence trop voisine de Malte. Les Siciliens n’ont cessé depuis d’ attribuer leur prospérité à’ alors à l’ influence des idées anglaises, à la constitution Bentinck, et surtout à leur séparation d’avec Naples. Ils Dépensèrent pas qoe c’était son armée et npn pas son parlement qui faisait alors la richesse de la Sicile. Les Anglais, depuis cette époque, sont donc toujours restés populaires eu Sicile ; et, il faut être juste, ce n’ était pas à eux à repousser cette sympathie ; c’ était aux Siciliens eux-mêmes à mieux apprécier leur si- tuation. Des événements postérieurs à cette époque leur avaient toutefois donné lieu de croire que T Angleterre leur devait protection. Ils prirent un sentiment d’ honorable délicatesse du ministre aogtais pour la preuve d’ une obligation que I’ Angleterre aurait eu à [remplir envers ia Sicile il pourra encore être utile de signaler le fait suivant pour mieux faire comprendre comment les Sicilien* rattachaient aux intrigues politique* auxquelles ils n’ont cessé de se livrer, un espoir qu’ils croyaient fondé. Jusqu’à la révolution de Naples de 4820, rien n’ avait affaibli la confiance qu’avaient les Siciliens d’ être encore en possession de la con- Digitized by Google 434 stitution qui leur avait été octroyée l' année 4812. Bien que depuis cette époque le parlement n' eût pas été convoqué, le roi n’ avait cependant manqué en rien à ses engagements, car la convocation du parlement n’ était obligatoire pour le roi que dans le cas où le gouvernement de- manderait au pays des impositions plus élevées que celles qui avaient été consenties par le parlement de 4812. Or, comme à cette époque la situation si prospère de la Sicile avait donné la base de ces impôts, il en résultait la conséquence que jamais le roi ne se trouverait dansd’ obliga- tion de convoquer le parlement La richesse de la Sicile ne pouvait que diminuer. En effet, on la vit bientôt solliciter la diminution de charges qu’elle ne pouvait plus supporter. Ce devait être un acte de munificence pour lequel le concours du parlement n’ était pas nécessaire. Quand arriva la révolution de 4820, la Sicile prit les armes pour son propre compte, voulant profiter de l’ occasion pour se séparer de Naples. Le parlement révolutionnaire qui venait de s’y constituer envoya donc une armée en Sicile, pour la ramener à l’ obéissance et lui imposer le statut espagnol, promulgué comme constitution du royaume de Deux* Siciles. L’ intervention armée, faite an nom des trois cours continentales, ayant remis le roi sur son trône, l’ organisation politique qui avait été donnée en 4846 au royaume fut rétablie. Mais la Sicile, qui s’ était ré- volutionnée, perdit la réserve qui avait été faite en sa faveur dans cette organisation de 4816. Elle se plaignit alors à l’Angleterre, et lui dit que, si lord Bentinck n’ avait pas changé son ancienne constitution autant qu' il l’ avait fait, jamais le roi de Naples n’ aurait enlevé à la Sicile son ancien parlement ; que 1’ Angleterre avait donc L obligation d’ intervenir, afin que, d' une manière on de l’ autre, cette ancienne forme de franchise et de liberté lui fût rendue. La position du ministère anglais était délicate; placé comme il l’était entre l’abus qu’avait fait lord Bentinck de la présence de son armée, pour donner à la Sicile une constitution qui était contre le voen du roi et de son gouvernement, comme ne l’avait que trop prouvé la transportation violente de la reine Caroline, et le reproche des Siciliens d’ y avoir perdu toutes leurs libertés. Quoique n’ayant aucun titre di- plomatique pour intervenir, le ministère anglais ne refusa cependant pas ses bons offices aux Siciliens. Le cabinet anglais s’adressa donc aux cabinets des trois cours in- Digitized by Google <35 tervenantes ; leur demandant d’user de leur influence sur celui de Na- ples, afin d’obtenir que Sa Majesté Sicilienne laissât la Sicile dans la position où l’avait mise l’organisation de <846. Les trois cours, qui attachaient une haute importance à retenir celte d'Angleterre dans les rangs de leur alliance et qui ne deman- daient pas mieux que de lui faciliter les moyens d’y rester, engagè- rent le roi de Naples à rétablir la Sicile dans la position où elle était avant la révolution de 4820, en passant par-dessus cet événement. Le roi Ferdinand répondit que la révolution avait changé tous ses rapports avec la’ Sicile ; qu’elle avait fait de l’existence d’un parlement on symbole révolutionnaire , et qu ’ au moment où il avait été for- cé de supprimer celui de Naples, il lui serait impossible de rétablir celui de Palerme; que ce serait jeter de nouveau le trouble dans tous les esprits. Cette démarche n’eut donc point de résultat Le roi ne vou- lut pas renouveler la réserve qu’il avait donnée en 4846; il ne vou- lut rien dire qui pût autoriser la Sicile à croire qu’ il lui conservait parlement Les Siciliens, ne sachant pas comprendre ou feignant de ne pas comprendre la conduite du ministère anglais, y virent une preuve de l’obligation qui liait l’Angleterre envers la Sicile. Ils en firent une que- stion d’ honneur pour l’Angleterre, à laquelle il ne fallait que donner une meilleure occasion. Aussi vit-on la Sicile se soulever de nouveau en 4848. Les Napolitains ayant été expulsés de Palerme, la constitu- tion de 4812 fut remise en vigueur, le parlement rassemblé, et la pro- tection de l’Angleterre demandée comme un droit. La fidélité de P armée et de la marine napolitaine donna au roi de Naples les moyens de soumettre encore une fois la Sicile. Lord Palmerston ne voulant pas rester dans le cercle vicieux où les Siciliens s’efforcaient de retenir 1’ Angleterre, et voulant aussi peu se laisser entraîner que donner des motifs d’accusation contre lui, se décida à faire cesser une intrigue qui se déguisait sous l’apparence d’on droit* • • Dans les papiers soumis an parlement, on trouve une dépéehe adressée à lord Normauby, ambassadeur à Paris, en date de Londres, 43 janvier 4848, dont voici la teneur (traduction de l’anglais): « Mylord, » Des brait» ont circulé dernièrement sur ce qae la constitution Digitized by Google -136 donnée aux Siciliens en {842 aurait été garantie par le gouvernement britannique. Je crois bien faire en informant Votre .Excellence que la correspondance du ministère des affaires étrangères avec la Sicile, dans les années 1811-1811', lorsqu'il s'agissait de la révision de la consti- tution de cette île, et dans l’année 4813, après que cette constitution avait enfin été sanctionnée par le roi, ne fait mention d’aucune pro- position de garantie de la part de la Grande-Bretagne; cette garantie n’ ayant été ni demandée ni offerte ; de même que cette constitution, sanctionnée par le roi des Deux-Siciies, en février 1815, ne parle éga- lement d’aucune garantie qui aurait été donnée. » Palmerston. » Cette franche déclaration doit, une fois pour toutes, mettre fin à l’opinion qu’on avait rendue populaire en Sicile, qu’une révolte contre Naples avait le droit de compter sur l'appui de l’Angleterre. On trouve dans les actes du congrès de Vienne (voy. le Recueil des pièces officielle» par Schœll, t. VII, p. 514-378) une série de pièces relatives à la ci-devant république de Gènes, lesquelles prouvent qu’il n’a pas été facile à l’Angleterre de sortir de la fausse position ou l’avait placée la conduite arbitraire de lord Bentiock à Gènes, après qu’ il se fut emparé de cette ville. Quand on voit qui il a suffi de l’action d’un seul individu, oppo- sée à celle de son gouvernement, pour donner alors A toute l’ Italie la direction politique qui la tient agitée depuis quarante ans, on com- prendra quelle influence doit exercer un cabiuet, quand même il se bornerait à ne donner, au mouvement des peuples, que l’appui moral de la profession des mêmes principes. L'année 4847 nous a donné ce nouvel exemple en Italie. L’ influen- ce qu’a exercée à cette époque lord Minto sur l’ Italie se rattache à des événements d’une trop haute importance, pour que le souvenir puisse en être déjà effacé. Homme considérable du parti whig, il a clé fidèle aux tra- ditions politiques de ce parti. Son influence devait être d’autant plus gran- de qu’ il était membre du cabinet. Son voyage de touriste a été le sujet de vives interpellations dans ie parlement Sa constante répons» à toutes les questions fut une simple dénégation. Le cabinet répondit qu’ il n’etait pas responsable des actions d’un voyageur; que lord Minto avait fait avec sa famille, en Italie, un voyage de santé et d’agrément. Mais en niant une coopération officielle, ou s’applaudissait qu’uu Anglais, agissant comme in- Digitized by Google 43T dividOj, eût pn mériter à ce point la confiance des princes, des gouverne- ments et des peuples de l’ Italie. '• * - Cependant le coors des discussions qui ont ett lien en 4860, sur la question religieuse, a mis au jour une déclaration contraire dé lord Minto. Yoici le fait tel qu’ il a été consigné dans la presse anglaise» • Le révérend E. Wilmot, vicaire de Renilwortb, ayant écrit & lord Minto pour lui demander d’étre autorisé à contredire l’assertion faite .par les journaux, « qu’ il aurait lait connaître ù Rome, de là part du gonver«t nement anglais, que, si le pape prenait la résolution de nommer des évê- ques en Angleterre, le gouvernement n’y mettrait aucune opposition, », reçut de lord Minto la réponse suivante: - : • « Minto, 4 er novembre 4860. ..-J » Monsieur, ■ * Je regrette beaucoup que la réserve nécessairement imposée A ceux qai ont des devoirs diplomatiques à remplir ne me permette pas d’entrer dans des explications auxquelles je ne suis pas autorisé, sur des sujets qui se rattachent à ma mission en Italie, et qn’antrcment j’aurais été très-em- pressé de vous donner. J’ose espérer cependant que l’expérience récente du peu de confiance qu’ il faut accorder aux assertions qui viennent de pareille source vous engagera à ne pas donner si facilement crédit à l’ in- sinuation que j’aurais été consulté sur un plan quelconque d’organtaatioq de l’église catholique dans ce pays et que je l’attrais sanctionné. . ■ ■ m ■ » Minto. » v * i ■ : • i (Extrait de retins.) ri< Quoi qu’ H en soit de celte contradiction, ou plutôt à cause de eétte. contradiction, l’observateur doit s’en tenir aux faits. Or, l’ ingérence de lord ildinto dans les affaires dé l’Italie, dans les années 4847 et 4848, a été de notoriété publique. — • , - . • > - • • - Lord Paluierston avait, par la déclaration citée plus haut, coupé court à l’aneienne intrigue sicilienne, qui se perpétuait comme une tradition- depuis l’année 4812. <-■> lA » . La révolution de Naples de 4847 et la révolte de la Sicile vibrent donner • l’activité de lord Minto un nouveau point de départ. La poiitiqtt» whig, fidèle A tous ses antécédents, en prit possession. « Le cabinet anglais peut avoir eu des raisons particulières d’ètre ho- stile A l’Autriehe. Ces raisons peuvent avoir été plus ou moins secrètes, obscures, ou passionées, peu importe. Quand une cause générale et placé* . .7 18 ' Digitized by Google 438 plus haut suffit à l’explication des événements, il n’est pas digne de T hi- stoire de s’arrêter A U recherche des causes secondaires. Les petites di- mensions ne vont pas à de graves sujets. Un coup d’oeil rétrospectif sur le caractère de la politique du parti whig nous suffira pour comprendre celle que lord Palmerston a suivie en Italie. L’alliance de l’Angleterre avec la France était la base du système po- litique qui avait donné en Angleterre le pouvoir au parti whig ; c’était le nouveau principe de l’union de deux grands peuples, dont la rivalité avait suscité des guerres qui ont duré des siècles, alliés aujourd’hui dans un même système moral, qui le maintenait au pouvoir : ce système était celui d’un développement progressif, d’après des principes de plus grande li- berté et surtout d’un partage plus égal de cette liberté entre toutes les classes. Car, il faut bien le remarqoer, ce n’est pas le principe de liberté qui a gagné plus de force en Angleterre ; ce n’est que la manière dont la li- berté est placée qui a changé ; et c’est ce changement qui distingue le parti whig du parti tory. En France, la liberté était nouvelle. Les idées qni la firent naître la donnèrent A ceux qui venaient de la conquérir, c’est-è-dire aux classes moyennes. Le parti whig se trouvait placé sur le même terrain politique que 1a France; car son principe est précisément d’étendre aux classes moyennes la liberté, dont la plus grande part était l’apanage de l’aristo- cratie seule. En effet, l’ont vit la révolution de 4 850, qui rétablissait l’em- pire des principes de la révolution de 4789, que la restauration avait es- sayé de combattre, faire sortir les tories du pouvoir pour y faire entrer les whigs. - Depuis cette époque, la paix générale de 1* Europe fot différentes fois menacée. Il ne suffit pas, en effet, de vouloir la paix ponr qu’ elle paisse être maintenue. Il y a pour tout ce qui est des conditions nécessaires d’e- xistence. 11 y a donc aussi des conditions sans lesquelles la paix ne peut pas durer. La première de toutes est le caractère de fixité qui convient à la politique des grands États. Cette fixité ne peut sans doute pas être ab- solue. Aussi la politique doit-elle tenir compte de tout ce qui arrive. Elle doit se modifier d'après les modifications que subissent les États, par sui- te naturelle de leur développement, malheureusement plus souvent encore, d’après les changements qu’amènent les passions, l'ignorance, ou l’inha- bilité des hommes. Mais changer de direction sans motif suffisant et passer Digitized by Google 430 d’an système d’alliance à un antre système qui lai est opposé, comme le fait no de ces transfuges vulgaires qui changent de drapeaux par hameàr, telle, en vérité, ne doit pas être la politique d’un grand État. Car il n’ y a pas de main d’ homme assez forte pour jouer impunément avec des poids pareils à ceux des nations, et pour les déplacer au gré doses passions, ou pour servir des intérêts fugitifs et passagers. L' histoire n’a tant de guerres à raconter qu’à cause de l’extrême versatilité avec laquelle lé politique des Etats a presque toujours été con- duite. On a trop souvent ajouté à l’opposition naturelle et légitime des in* térèts la mobilité des résolutions. - • ' ■, il y eut, il est vrai, pendant plusieurs siècles, en Europe, deux élé- ments fixes qui en ont dominé la politique: c’était la rivalité de la France et de l’Angleterre, et simultanément celle de 1a France et de l’Autriche. U y avait donc dans cette double rivalité an principe d’alliance naturelle entre l’Angleterre et L’ Autriche. Si les États eussent été constitués alors comme ils ie sont aujoord’ bai, il y aurait eu dans la fixité de celte position un principe de repos. Mais la suprématie des grandes puissances n’était pas établie. Les États de second ordre étaieot relativement plus forts, plus influents. Il y avait alors plutôt la prépondérance qoe donnent les alliances qu’une puis- sance positive. Ces temps étaient donc ceux des intrigues politiques. Les États secondaires étaient tour à tour attirés vers les pôles opposés- Ils se complaisaient dans ce jeu où ils cherchaient et trouvaient des profits. Lé versatilité naturelle des États de second ordre détruisait donc le principe de paix qui aurait pu se trouver dans la fixité politique des grand» États. Il n’ y avait jamais d’équilibre possible entre des forces dont des parties considérables changeaient à tout moment de position. La paix n’était pas possible quand les États d’ Italie prenaient tantôt le parti de la France, tantôt celui de i’Àutriebe, et quand la France trou- vait à chaque instant de nouveaux auxiliaires en Allemagne. 11 y avait à celte époque de vastes territoires qui n’ avaient encore aucune importance politique L* histoire n’avait pas encore, pour ainsi di- re, passé F Elbe Son mouvement se concentrait entre l’ Italie, l’ Espagne, U France, l’empire d’ Allemagne et l’Angleterre 11 était plus faeiie d’en sabir toutes les combinaisons. On reconnaît, dans cette histoire ainsi concentrée, que c'était le mou- vement des petits États qui rendait la fortune des grands États incertaine. Digitized by Google •H» flottante, et qui prolongeait des lattes dont les proportions étaient trop changeantes pour amener des résultats. 11 y avait cependant alors encore d’antres raisons qui rendaient les guerres pins fréquenta et plus longues. Le métier des armes, moins bien réglé qu’ il ne l’est aojourd’ hui, avait conservé quelque chose de ce cara- ctère d’aventure individuel qu’il avait eu à l’époque des temps de la féo- dalité. Des èsprits turbulents, ambitieux, ou simplement excités par un dé- sir de gloire on d’argent, ont souvent allumé des guerres que l’ intérêts des États c’aurait pas exigées. -y Les États eux-mêmes se trouvaient alors, pour ainsi dire, dans an état de formation. U y avait un travail d’agglomération entre les parties homogènes auquel s’opposaient les droits d’ancienne possession. Tous ces éléments peu réglés faisaient naître des questions pour la solution desquelles manquait un esprit de justice et d’ habileté qui n’était pas de ces temps. Les passions étaient plus ardentes, les caractères moins assouplis. La main sur la garde de l’épée, était toujours prête à la tirer, et la guerre se trouvait facilement au bout de questions qui n’en valaient pas la peine, sans jamais indemniser aucune des parties des maux qu’elle leur causait. Il existe aujourd’ hui un mouvement moral qui a soumis les individus à son action, qui les entrwoe malgré eux ou qui I» fait tomber devaDt un intérêt géoéral. * . , - - • . • a Il en est de même d» États de seoond. ordre, lis sont trop faibles pour supporter le monvement moral que donne le double principe de la liberté et delà publicité. Ils ne peuvent que devenir d» satellites obéissants. L» lancer comme d» espèces de guérillas pour harceler d» voisins plus puissants qu’eux, I» engager dans une lutte inégale sans les soute- nir, n’est-ce pas I» vouer à une destruction certaine ou à l’humiliation de ne devoir leur existence qti’à la modération d’un vainqueur? ; - Le cabinet whig, allant du petit au grand, veut faire à la politique générale i’appüeation des principes qui lui ont donné ie pouvoir en An- gleterre. De même qu’ il i'a fondé sur son alliance avec les classes moyen- nes par I» avantages qu’ il leur fait; de même il veut donner pour base A son influence politique la protection qu’il accorde aux États secondaires. Mais si cette politique, qui est celle d’un autre temps, et que je n’ hésite- rai pas à qualifier de rétrogradé, est dangereuse pour tout ie monde, elle l’est en premier lieu pour ces États eux-mêmes. H y a contradiction manifeste dons la marche politique du parti Digitized by Google ut vrhig. L’exagération de la propagande constitutionnelle de ce parti com- promet sans cesse l’ existence de petits États, trop faibles pour supporter lés seconsses périodiques inséparables d’ une forme de gouvernement comme «Ile qu’ on voudrait leur faire adopter. 11 vomirait pourtant les grouper autour de soi, pour les opposer aux grand États, dont il craint la puissance, et qu’il a le désir d’affaiblir. U croit y parvenir par le prin- cipe d’agitation qu’il veut leur inoculer; mais il se trompe. L’agita* tien détruit les corps trop faibles pour lui résister ; tandis qu’ elle fait grandir ceux qui sont assez forts pour se l’ assimiler et se la rendre ho- mogène. **i •' ■ k - > Le ministère anglais ne sent-il donc pas que le principe d’ agglomé» ration, de concentration de tous les genres d’affaires dont T Angleterre est le siège principal s’applique inévitablement aussi à la marche politique des États? K’ est-ce pas uoe loi toute simple, toute naturelle, quand on met à la fois en mouvement tout le monde, petits et grands, que le mou- vement de plus forts écrase les plus faibles, sans même que la^ volonté y Soit pour rien ? Loin donc de lancer les petits États dans une arène oà Us doivent se perdre, quand ou veut les protéger, le seul moyen qu’ on en ait aérait, au contraire, de les calmer, de les tranquilliser et de leur laisser prendre un mode d’ existence mieux approprié aux dimensions étroites de leurs territoires. On est militairement trop habile en Angleterre pour ne pas savoir y calculer la faiblesse stratégique de la configuration physique de l’ Italie, comparée à celle des deux grands États ses voisins. Je répéterai ici ce que j’ai en occasion de dire ailleurs, que ce ne fut pas un simple caprice, ou le désir d’ avoir une capitale d’ un ske plus beau et. d’on air pitit salubre qui fit. prendre à Constantin la résolution de sortir de l’ Italie pour aller établir le siège de I’ empire sur, le Bosphore. Constantin venait de quitter le» rivages britanniques, il connaissait la Gaule, les Francs et tes Ger- mains ; il savàk quel degré «F organisation militaire ces peuples avaient déjà su s’ approprier. Quand il eut à défendre l’ empire dont il venait de »’ emparer, atratégiste habite; comme l’ étaient les Romains, il reconnut que l’ Italie ne présentait aucun des moyens qui eussent été nécessaires pour résister à l’ invasion prochaine des barbares. H V abandonna. Que a’ est-il passé depuis ces quatorze siècles, qui ait changé la position de l’Italie? N’ est-elle pas. une grandeur immuable, bornée comme elle F est par la mer et (es Alpes? Et les peuples ses voisins, barbant alors, ne Digitized by Google 442 sont-ils pas devenus civilisés, comme aussi plus nombreux, plus riches de tout ce qui lait la force de nations ? . La grandeur de l' Italie n’a jamais pu être que relative. C’est la tromper que de lui en présenter sans cesse le souveoir comme un phénix qui pourrait renaître de ses cendres. - •.. , . On avait cru dans plus (F un endroit, comme on F écrivait en Alle- magne, comme on le désirait en Italie, que I’ empire d* Autriche allait tomber en dissolution ; que son expulsion de l’ Italie se ferait, pour ainsi dire, d’ eUe-mème, par la seule force des choses ; que, si, pendant ce temps, Londres continuait 4 dominer Paris, 1’ Angleterre pourrait alors régler les destinées de l’ Italie, comme cela conviendrait le mieux A sa politique et à ses intérêts. - ...... ■> Les batailles gagnées ont assuré le triomphe matériel de l’Autriche; mais, seules, elles n’ auraient pas suffi pour lui donner la prépondérance qu’ elle exerce aujourd’ hoi en Italie. Le vice capital de la politique suivie par le cabinet whig y. a contribué davantage encore. Ce vice consiste dans un système d’ excitation, qui manque à la fois de but et de soutien. Il n’ y a pas de but ; car un objet qui ne peut s’atteindre n’est pa» un bat Une Italie unitaire, indépendante, est un rêve. Une Italie forte, indépen- dante, divisée en petits États# est un autre rêve. Ce système d’ excitation manque de soutien ; car un appui moral ne suffit pas au peuple que l’ on excite à prendre les armes. L’ Autriche, depuis l’ année 4815, n’ a pas prétendu une seule fois régler les affaires de l’ Italie à elle seale. Elle a toujours cherché à s’ en- tendre avec les puissances qui, par leur position, avaient un intérêt di- rect à s’en occuper. La base de cette politique est très-simple. Elle découle du principe que l’ indépendance des États secondaires et, plus encore, celle Etats de des troisième ordre, ne peut etre assurée que par le concert des grandes puissances. Chercher la garantie de cette indépen- dance dans la lutte des faibles contre les forts, c* est évidemment une erreur. » < La série des faits qui viennent d’étre exposés et les observations qai les accompagnent doivent suffire pour prouver que, plus les études que l’ on fera sur le mouvement soeial de notre époque seront profondes, {dus aussi on verra clairement combien sont encore incertains les principes qu’ on veut donner pour base aux États modernes. Les principes constitutifs sur lesquels les anciens États avaient re- Digitized by Google 443 posé pendant si longtemps sont abandonnés, on ils ont été modifiés dans une mesure tellement inégale, qn’ il en est résulté une anarchie complète dans les idées et an grand trouble dans les États eux-mêmes. Ils ne sont pins d’ accord sur rien. Personne ne sait plus régler ni son esprit, ni ses intérêts. Ce que l’ on tient pour vrai dans un pays passe pour être faux dans un autre. Or, quand la vérité manque d* une base commune, la justice en manque également. De sorte que l’on voit la même action être punie comme un crime dans un endroit, tandis qu’ on la récompense comme une vertu dans un autre. Les hommes politiques de notre temps se livrent souvent à des idées abstraites qui les éloignent de la vérité ou qui du moins ne donnent à personne la certitude que leurs conclusions soient vraies. Il faut au- jourd'hui, pour se préserver de l’ erreur, suivre un ordre de raisonne- ment plus serré. > La base de toute institution doit nécessairement se trouver dans P homme. Tool homme, comme être individuel, doit choisir un principe qui serve de régulateur à sa vie. Il doit en être ainsi, parce qu’ un hom- me seul ne peut pas réunir en lui les éléments si complexes de la nature humaine. « ' • Il en est autrement d’ un peuple qui, par le mode de son existence collective, renfermera d’ autant plus en lui-même tous les éléments divers de la nature humaine, qu’il sera plus nombreux. Les institutions qui ne tiendraient compte que de l’individu, ou qui, faisant abstraction de l'individu, ne tiendraient compte qae de tel peuple, ne parviendraient donc pas à fonder un ordre soeial susceptible de durée. Puisque P homme est d’ une nature composée, les institutions de- stinées à le régir doivent être également composées. Elles doivent renfer- mer en elles tous les éléments qui se trouvent réunis dans la nature de l’ homme. Il y a donc erreur quand on veut prendre un seul principe pour base de l’ ordre social. C’ est en prenant cet axiome pour fil conducteur qu’ il faut tâcher de mettre l’analyse de la nature de l’ homme d’ accord avee l’ analyse des institutions qu’ il veut se donner. C’ est un travail préparatoire qu’ U faut faire avant d’ entrer dans le labyrinthe des affaires politiques. L’ homme est le produit naturel de deux affections libres. C’est dans cette réunion élective qui lui donne naissance que réside le principe de Digitized by Google 444 l’ élection, comme principe soeial. Ce principe représente celui de la liberté. Cette liberté est cependant soumise au principe d’ hérédité» loi de nécessité, de restriction, qui tempère le principe de liberté, i- La liaison de ces deux principes générateurs renferme en elle la loi du progrès sociaL . -» • L’ hérédité seule, qui est une loi de nécessité, ne donnerait à l’hom- me que la vie. Ce serait naître sans exister d’ une manière qui soit digne de ce nom. • ■ . ...... . . : « L' élection seule le conduirait à un état de liberté tellement anarcbi- que, que son existence collective de peuple en deviendrait impossible. Celle liberté, sans le principe destiné par lâ nature à lui faire contre-poids, ne serait plus qu’une succession de mouvements convulsifs qui ne per- draient «le leur violence qti’ aux approches de la mort. Qu’ on examine l’organisation sociale de l’ Angleterre ; qu’on re- cherche les causes de sa haute prospérité, on en trouvera la raison dans le fait que toutes ses institutions politiques ont été mises d’accord avec la double nature de I’ homme. On remarquera tout d’ abord comment la liaison intime des deux principes d’ hérédité et d’ élection se combinent sans cesse avec tous les échelons de son organisation. > Je ne veux qne signaler cet objet d’ étude aux lecteurs qui pren- dront la peine de lire cet écrit et les engager à comparer, sous ce pre- mier rapport, l’état dans lequel se trouvent les deux pays de France et d’ Angleterre. Le principe d’ hérédité a été écarté de 1’ organisation française. On lui a donné pour base le principe unique de l’élection. Les partisans de cette doctrine ont été si jaloux de tout ce qui pourrait diminuer la puis- sance du principe d* élection, qu’ ils ont abrégé la durée de toutes les fonctions, afin de multiplier 1' action de leur principe. H en résulte un gouvernement presque quotidien. Les jours de tous sont comptés. G’est une vie presque sans lendemain. N’est-ce pas se tuer pour échapper à la trop grande quiétude d’un principe d’hérédité auquel aucun autre principe ne viendrait donner de mouvement? Ne scra-t-il pas utile de montrer dans ce moment comment tes dan- gers de la situation de la France proviennent nécessairement de la nature du principe d’élection, auquel on a donné une extension trop générale et trop exclusive? ■ Ces dangers sont tellement dans la nature des choses, que la réunioo Digitized by Google 445 de tous les hommes de talent de la France te montre insuffisante pour les conjurer. Mais d’où viennent donc les dangers du principe de l’élection ? v Ce principe tient à la nature de l’ homme par ce qu’ il y a en lui de plus noble, de plus élevé, de plus libre. ' . : -, Le principe d'élection, qui est la liberté elle-même, découle immédia- tement de celui du libre arbitre. C’est-à dire que c’est, à chaque fois que l’ homme fait un choix, la question du bien et du mal tout entière, avee tous ses dangers ou avec toutes ses gloires. C’est le triomphe des passions ou le triomphe de la raison. C’est i 'égoïsme qui ne voit dans la liberté de l’élection qu’un moyen de servir son intérêt personnel. Ou bien, c’est l’ou- kli de soi-même qui fait le sacrifice de toutes ses convoitises à une idée générale d’ordre et de justice. La loi de l’élection remet en question à chaque occasion tous les in- térêts auxquels il s'agit d’en faire l’application ; de même que l’ homme met tout son être moral en question, chaque fois que le mouvement de sa vie l’appelle à choisir entre le bien et le mal. Un système d’élection qui s’applique à toute l’échelle de l’état social, sans aucune exception, le soumet donc à tous les dangers, à toutes les in- certitudes, à toutes tes fragilités de la nature humaine; de celte nature qui n’a jamais cessé et ne cessera jamais de flotter entre le bien et le mai. L’ État se trouvera donc, à chaque fois, toujours aussi près de sa chu- te que de son triomphe. A l’aide de quoi l’ homme triompbe-t-il du principe du mal qui est inné en lui?, • » > A l’aide de principes qui sont hors de lui, qui sont au-dessus de lui, qni sont offerts à sa faiblesse comme appui, à sa raison comme guide, è son esprit comme lumière. Mais hors de lui sont aussi placés Ie9 vices de ceux qui veulcut le sé- duire, les fausses lumières que lui présentent les pervertis, moins dange- reux que les esprits égarés. Il y a de plus en lui ses propres passions qui ne le quittent pas, suffisantes à elles seules pour l’entraîner, quand il n'a pas la force de leur résister. On voit combien sont nombreuses les difficultés qui circonviennent l’homme, chaque fois qu’ il est appelé à faire usage de son libre arbitre. Toutes ces difficultés existent pour lui au moment où l’organisation sociale de son pays lui impose le devoir d’une élection. Elles sont aognicn- V.» Digitized by Google 446 tées par toutes les complications que produisent les intérêts privés et les partis politiques, il y a donc toujours, pour l’électeur, un double danger: se mettre au service d’une intrigue ou en être la dupe. Si la preuve d’une corruption matérielle frappe le vote de nullité, la corruption ou la faiblesse morale n’est-elle pas toujours hors d’atteinte? Quand Montesquieu, qui a souvent caché le manque de profendenr sous le brillant de l’antithèse, a dit que la vertu était le principe du gouvernement républicain, il ne faut pas comprendre cette phrase comme la comprennent ceux qui l’ont prise-pour devise de leur bannière politi- que. La république ne donné pas la vertu, mais elle 1' exige comme con- dition première de son existence. La nature du principe d’ élection, qui forme la base du gouvernement républicain, explique cette pensée. Quand le suffrage universel appelle tout un peuple à prendre part aux affaires, il est naturel qu’ elles ne soient bien faites que s’ il possède les lumières et les qualités qu’elles exigent, il en est du pouvoir comme de l'argent. L’un et l’autre prennent le caractère de celui qui les pos- sède. L’ argent de 1* avare n’ est de secours à personne, de même que le pouvoir du républicain peut être tyrannique. C’esf dans les mœurs que s’ élabore la destinée des nations. On ne la cherche dans les formes que pour s’affranchir du frein des mœurs. Regardez, comparez et jugez. Les pays où se fait sentir le manque d’ une force morale qui leur soit propre sont entraînés dans des directions opposées, saus qu’ aucune opinion puisse y gagner assez d' empire pour y faire loi. De tels pays se voient constamment déchirés par des guerres civiles qui ne décident rien, et les révolutions s’ y succèdent sans amener de solution. On eu com- prend facilement la raison. Les deux grandes nations qui, .en qualité de peuples libres, sc sont mises à la tête du mouvement du monde, et-qui se sont réciproquement donné et reconnu cette mission, paraissent poursuivre un même but, quoique chacune d’elles donne chaque jour des preuves du peu d’accord qu’il y a entre elles sur plusieurs des questions capitales de l’époque. Résumons celles de ces différences dont l'évidence est prouvée par les faits. La France poursuit du même pas la liberté et l'égalité, tandis qu’en Angleterre il est de principe que l'égalité rend la liberté impossible. La théorie de la souveraineté du peuple a conduit la France au suf- Digitized by Google U7 fr*ge universel. Elle n’y laisse aucune valeur politique au principe de l’hérédité; tandis qu’en Angleterre cette même théorie, qui n’admet qu’un mode d’élection restreint, laisse une gratine importance politique an prin- cipe de Y hérédité. La majorité du peuple français est catholique, tandis qu’en Angle- terre elle est protestante. ( Il faut excepter l’ Irlande, qui n’ est pas libre, puisqu’elle est soumise à des lois contre lesquelles elle ne cesse de pro- tester. ) En France, l’église catholique, en sa qualité d’église universelle, travaille sans cesse à se rendre indépendante de l’ État. En Angleterre, F église protestante est nationale; elle y constitue une partie éminente de l’ institution politique. , . .. .. H est impossibile qu’avec de pareille» différences le principe de la liberté puisse être le même (1). i Comme on veut, cependant, que ce principe soit la base du gouver- (i) Dans la scanre du parlement du 18 mars i85i, lors de la discussion sur le Ml des titres ecclésiastiques, lord Palmerston, dans un discours en faveur de ce bill, a pris Suin lui même de définir le caractère de P église anglicane en opposition h celui de F église catholique. Il a dit les paroles suivantes : « Le caractère de l'église catholique n'est pas seulement différent de celai des autres églises, mais il les surpasse toutes dans leurs empiétements sur le pouvoir tem- porel. Les églises sont des corporations, et toute corporation est naturellement poHée à empiéter; mais il y a entre l’église catholique et l’église d’Angleterre la différence suivante : la dernière est une église britannique qui a sou commencement et sa lin (Ara beginning and tnd) dans ce royaume. L’église romaine tire son origine d’un centre étranger; elle s'efforce d'étendre son aolorité sur tous les lieux du monde chré- tien; mais de quelle nature est I’ action de cette église? Quelle est son aetion tempo- relle et politique? » .• • Çea deux définitions sont assec caractéristiques pour en tirer la conséquence que T apostolat est nécessairement la mission d’ une église qui est universelle, parce quelle n’ appartient à aucun pays, tandis que P église anglicane attachée au sol britannique par des liens temporels et politiques, ayant son commencement et ta fin dans ce royaume, ne peut d' aucune manière travailler avec succès à la propagation du christia- nisme, comme lord Palmerston veut lui en attribuer la mission. Le premier signe de cette mission ne doit-il pas être avant tout lè caractère d’ universalité ? Le différend qui s’est élevé entre les deux gouvernements de France et d' Ari- gletere à Talti il I’ occasion du missionnaire Pritcbard, en donne la preuve. Cette lon- gue contestation qui a occupé les deux tribunes parlementaires de France et il' Angle- terre, n* a rien eu de religieux, et c’ est après de longs débats que la mission évangé- lique du révérend Pritcbard fut estimée à vingt mille francs, qui lui furent payés par la France comme indemnité. ’ 1 Digitized by Google 448 nement des deux pays, il en résulte nécessairement que les corps repré- sentatifs qui doivent être l' expression de cette liberté, ne peuvent pas être animés du même esprit Le croire, ce serait être dans i’ erreur. Le dire, sans le croire, ce serait vouloir induire les autres en erreur. En face de pareilles divergences, non-seulement la discussion doit être permise, mais elle est même inévitable. Il faut appartenir à l’ une ou à l’ autre de ces deux écoles ; ou bien il faut rester étranger à toutes les deux. Mais il faut alors savoir par quoi les remplacer. Or, puisque cette recherche doit devenir l’objet d’ une étude à laquelle il est impossible de se soustraire, personne ne peut en contester le droit, i Si aucun homme ne peut reconnaître à aucun autre homme le droit de lui imposer sa croyance, ses opinions, ses principes, ses convictions, sur quelque sujet que ce soit, moins encore pourrait-on reconnaître ce droit à un peuple envers un autre peuple. L’ Anglais, si fier comme homme, si indépendant, si volontaire, con- sentirait-il à soumettre sa pensée à la pensée d’ un antre homme ? Vou- drait-il renoncer à ce sentiment de patriotisme donnant à tout son être moral une force d’ attraction qui l’ unit à tout autre Anglais ? Voudrait-il renoncer à ce principe. d’unité qui fait sa force et son orgueil? Voudrait- il être, pour aiosi dire, transfuge et passer à d’ autres convictions que les convictions anglaises? s’il en est ainsi, et s’il a le droit d’ eq agir ainsi, qu’il ne trouve donc pas mauvais que, faisant usage de mon droit comme il fait usage du sien, je déclare ne pas vouloir accepter une loi que voudrait me faire un autre homme ou un autre peuple, et que je ne céderai à aucune injonction morale qui me dépouillerait de ma liberté et de mon individualité. ... Aucun autre homme, chez aucun autre peuple, ne peut donc me contester le droit de me livrer à I’ examen de principes que je trouve si incertains, puisqu’ils diffèrent si essentiellement entre eux. Cet examen n’ a d’ autre objet que la recherche de la vérité. Ce tra- vail est commandé par cet instinct secret qu’ a tont homme de veiller à sa propre conservation. Car, lorsque des principes si différents font une alliance d’action, les gages de la sincérité de cette alliance ne peuvent être donnés qu’aux dépens des tiers. Nous passerons donc successivement en revue les questions qui réu- nissent la France et l’ Angleterre, comme celles qui les séparent. Toute question de principe est d’ une nature générale qui ne peut se discuter Digitized by Google •149 que par une analyse philosophique. L’ application seule de ee principe est une question spéciale, dont chacun a le droit de chercher la solution scion ses convenances. Ainsi, par exemple, si nous parvenons à prouver que la liberté de la presse ne peut pas être exigée comme un droit qui serait absolu, nous ne contesterons cependant à personne la faculté de l’ accorder dès que nous conservons la faculté de la refuser ou de la' modifier. Si nous parvenons à prouver que la souveraineté est un des princi- pes générateurs de la société humaine ; qu’elle ne peut être le droit de personne puisqu’ elle est nécessaire à tous, nous en conclurons que le peuple qui la dispute au prince n’a pas le droit de la prendre pour lui. De celte manière, la question de la souveraineté se trouvera posée sur un terrain neutre ; ce qui en facilitera la discussion. Nous placerons ensuite le mouvement social de la France en face de celui de I’ Angleterre. Noos chercherons à découvrir, par les contra- stes que présentera cette comparaison, ce qu’il y a de vrai ou ce qu’ il y a de simulé dans le principe de I’ alliance des deux pays. En se servant ays. La liberté devrait-elle devenir le palladium de la révolte et des crimes qu’ elle entraîne? Ne serait-ce pas proclamer cet axiome de si sanglante mémoire : que l’ insurrection est le plus saint des devoirs ? De pareils exemples ne doivent-ils pas por- ter le trouble et la terreur dans tous les esprits ? Les hommes qui disent vouloir s’ occuper du sort des nations de- vraient penser qu’il existe une hygiène morale aussi nécessaire à la sauté des corps politiques qu’une sage hygiène matérielle est'nécessaire à la santé de 1’ homme. Or, l’ expérience de tous les jours et de tous les in- stants prouve à 1’ homme le plus simple que les règles de cette hygiène ne peuvent pas être les mêmes pour l’ universalité des hommes. La jeunesse est douée d’ une si active faculté d’ assimilation, que la sobriété lui est moins nécessaire qu’elle ne le devient quand l’ége vient émousser cette faculté. Trop de nourriture produit alors une surexcita- Digitized by Google 452 lion de tous les organes qui détruit U santé. Cette prétention de jeunesse ajoute ^e ridicule au danger. La facilité, la vivacité des émotions, leur transmission au siège de la vie, sont les qualités d' un organisation en travail de formation. Quand ces qualités survivent à cette époque, elles ne sont plus que des surexci- tations maladives. L’ homme mûri par le temps qui ne sait pas leur rési- ster devient A la fois le jouet des hommes et des événements. Il en est de même des nations d’ ége mûr ou déjà vieillies. Une forte alimentation, qui fait grandir et prospérer les jeunes peuples, bit pour aiosi dire retomber les anciens en enfance. Digitized by Google Il a fallu l’ explosion d’ une machine infernale et la mort de victi- mes innocentes pour changer le langage des hommes qui gouvernaient la France, et pour donner au roi le courage d'attaquer la presse. Lei projet de loi qui fut présenté aux chambres en 4855 signalait tous les dangers de la licence de la presse et prouvait la nécessité de la réprimer. Il y avait du courage dans l’ exposé des motifs de cette loi ; il y avait plus que du - courage dans les dispositions pénales : mais il y avait erreur ou faiblesse dans le principe même de la loi. Elle punit ce qui est qualifié de délit, mais elle reconnaît le droit de le commettre ; elle punit l’ incen- diaire, mais elle lui permet d’ incendier. Elle consacre ainsi le droit d’ é- erire comme un droit d* une nature tellement indépendante, qu’ aucuns sorte de danger ne pourrait justifierai’ atteinte qu'on voudrait lui porter. Ou bien l’ on trouve la presse tellement puissante, que] la loi recule de- vant elle, et qu'elle n’ose être que répressive, de préventive qu’ on vou- drait peut-être la faire. Les différenis]essais que l’on a déjà faits pourJmodiAer ou réprimer la presse reconnaissent tous le principe de sa liberté. La censure n’a donc jamais été regardée comme un droit permanent du gouvernement. Eli* n' est, pour ainsi dire, qu’une concession temporaire faite à un moment de danger ; comme les Romains consentaient à suspendre le principe de leur liberté par la nomination d’ un dictateur. La révolution de 4850, qui a fait marcher U France plus avant dans les voies de trouble et d’anarchie, ne veut même plus faire celte conces- sion. Elle veut que l’ action législative soit dépouillée de la puissance de prévenir le mal, et qu’elle soit bornée au droit de le punir, quand il a été fait. La nouvelle loi ne fait donc autre chose que spécifier ce qui sera délit, et prononcer les peines. Elle n’ aura d’ autre résultat que d’ajouter le scandale du procès à celui de la presse, ou d’amener les écrivains par ses rigueurs à l’art de dire toutes leurs mauvaises pensées dans des for- mes qui sauront échapper aux poursuites du gouvernement. Qu’y aura-t-il de gagné pour l* ordre ? Le danger subsistera dans toute son étendue ; son intensité seule aura ôté modifiée. L’ extrême sé- vérité des peines proposées excitera l’ intérêt du public en faveur des condamnés, ou amènera l’ indulgence des juges. Cela prouve que le prin- cipe de la loi est vicieux, car une loi de raison et de justice n' a pas be- soin d' une pénalité aussi excessive pour être respectée. Les difficultés de faire une bonne législation sur la presse provien- nent de ce que l’ on en proclame la liberté comme un droit, tandis que T on proclame en même temps la nécessité de lui imposer des bornes en punissant ses écarts. Cette question est la plus importante de toutes celles qui agitent le monde, puisqu’il s’agit du levier qui soulève toutes les autres. Les écrivains sont depuis longtemps parvenus à faire déclarer la li- berté de la presse comme un droit des nations. C’est, disent-ils, une con- quête de la civilisation sur les temps d’ ignorance et de barbarie. C’ est un acte de tyrannie et de despotisme que de vouloir faire cesser cette liberté, ils déclarent donc que les gouvernements qui se rendent coupa- bles de cet acte de despotisme sont les ennemis des peuples, puisqu’ ils veulent priver les hommes du premier de leurs droits. Celte idée a telle- ment pris racine dans les esprits, que ceux même qui sont obligés de prendre des mesures contre la licence de la presse regardent celte néces- sité comme un malheur, et ils votent ces mesures dans 1’ espoir qu’ elles ne seront que temporaires. Tous les moyens employés contre la presse ne seront cependant que des palliatifs, qui ne porteront pas remède au mal, tant qu’on ne sera pas d'accord sur la nature du droit de sa liberté. L’ expérience paraît déjà suffire pour prouver que l’ exercice illimité de ce droit n’ est pas compatible avec l’ ordre, qui doit toujours être la première condition d’ un État quelconque. Cette expérience ne suffit ce- pendant pas encore pour changer des convictions qui ont été amenées par des théories générales sur les droits de l’homme. Elles ont pris racine dans l’esprit des hommes ; c’ est donc là qu* il faut les combattre. La liberté de la presse peut-elle être un droit qui sortirait de la ca- tégorie de tous les autres droits? Cette question est le fond du procès qu’ il faut juger ; les pièces de conviction sont exposées aux yeux du monde ; il n’ est pas nécessaire de le reproduire. Tout ce que l’ on pou- vait dire en faveur ou contre la liberté de la presse a été dit-; les faits décident partout la question pour les esprits sages ; ceux qui ne le sont Digitized by Google 455 pas cèdent à la nécessité du moment, mais en en appelant à F avenir pour réserver un droit à la suspension duquel ils peuvent consentir, mais qu’ils déelarentfètre inaliénable. H faut donc analyser ce droit pour lui assigner sa véritable place. La vérité n’a jamais besoin de beaucoup «le mots pour être prouvée, et la logique est concise. Je serai donc aussi court qu’il est possible de l’être sur une matière qui d'ailleurs a déjà soulevé «le si longues et si nombreuses discussions. Penser est une faculté libre; car elle est indépendante de P être qui pense ; on ne pense pas quand on veut, ni comme on le veut ; les pen- sées arrivent à l’ esprit de P homme par des chemins qui lui son incon- nus. Si I’ homme était le maître de la faculté de penser, chaque homme se ferait génie, philosopc ou poète. Puisque penser n’est pas un acte de la volonté, cet aete ne peut être soumis à aucune volonté; il est en effet impossible que la pensée indépen- dante de la volonté de celui qui pense ne soit pas entièrement libre, caé personne n’a la puissance de forcer une intelligence à penser ou à pen- ser autrement qu’elle ne le fait La parole a été donnée à l’homme pour exprimer sa pensée. Aucun homme «»’ a et ne peut avoir le droit de forcer un autre homme à parler d’une manière contradictoire à sa pensée-, il est impossible d’avoir te droit d’imposer le mensonge. > ’ • ' ' Quand I’ homme parle, il a donc acquis le droit de le faire librement, puisque la parole ne lui a été donnée que pour exprimer sa pensée qui est libre. Mais il n’ existe pour I’ homme aucun droit qui puisse être absolu on isolé. L’ état de société oppose de tous côtés des barrières au droit naturel. La parole est la plus belle comme la plus noble des facultés de l’ homme ; la parole seule a constitué l’ état social ; sans la parole le monde intellectuel n’ existerait pas pour 1’ homme ; mais si l’ homme a le droit de parler, T homme a aussi le droit de s’ opposer à tout ce qui peut lui être nuisible j il a le droit de combattre ce qui lui est hostile. Quand la parole devient hostile, elle trouve donc un adversaire. U’ un autre côté, si la parole a le droit d’ exprimer librement une pensée vraie, a-t-elle le droit d’exprimer le mensooge avec une égale li- berté ? La faculté de le faire n* eh donne pas le droit. Est-il un homme qui oserait soutenir le contraire ? Écoutez cetta classe, qui par absence Digitized by Google 456 «T éducation, se trouve placée plus pris du droit oaturel : «Tueries menti, tais-toi, » dit T homme du peuple à son interlocuteur, et si le si* lencc ne succède pas à cette injooclion, des voies de fait décident à qui restera la parole. Tel est le droit public des rues ; la parole reste au plus fort. Mais le droit du plus fort peut- il être celui de l’ état social ? Non, sans doute. Aussi toutes les législations tendent A prévenir et punissent T abus de la parole. Les calomniateurs peuvent être traduits devant les tribunaux et l’ opinion publique flétrit le mensonge. Si la première de toutes les facultés de T homme, celle qui en est la plus noble et la plus libre, peut être soumise à restriction, si le bien- être de la société exige qu’ elle soit restreinte, comment une faculté moins naturelle, puisqu'elle n’ existe pas par elle-même, pourrait-elle revendiquer un degré de liberté plus grande que celui d’ une faculté na- turelle, et d’ une essence par conséquent plus libre ? Quand il n’ est pas permis et ne peut pas être permis de tout dire, comment pourrait-il-étre permis de tout écrire ? Qu’est-ce qu’écrire ? C’est donner de la durée A la parole, et e’ est en même temps lui donner une portée sans limites ; c’ est donc ajouter une puissance immense à la parole. Cette dernière, fugitive et bornée, n’ a de puissance que sur le petit nombre qui veut T écouter, et cepen- dant, livrée A elle-même, elle exposerait le monde A une lutte continuelle, ou elle le soumettrait au droitjdu plus fort ; le droit resterait au dernier mot, et le plus fort le prononcerait. L’écriture plus puissante, livrée A elle-même, finirait donc par l’as- sujettir entièrement. Mais une nouvelle puissance a encore été ajoutée A l’ écriture ; c’ est celle de la presse qui multiplie A l’ infini la pensée écrite; l’organisation sociale actuelle y ajoute encore nne antre force, celle du mouvement. Écrire aujourd’hui veut dire, parler A I’ univers et loi parler toujours. Et la société n’ aurait aucun droit sur une pareille puissance? Affranchie de toute barrière et de tout frein, cette puissance pourrait à son gré, mensonge ou vérité, parcourir l’ espace ? Il n’ existe pas une seule force dans la nature qui ne trouve une antre force qui lui est opposée, et par laquelle sa puissance est modifiée. Il doit en être ainsi ; car une force sans barrière serait nécessairement destructive de tout ce qui n’ est pas elle, il n’ existe pas un être organisé dont T existence ne soit limitée par d’ antres existences, et qui ne soit dépendante des éléments qui l’ entourent -, ces éléments lui donnent en Digitized by Google 157 même temps la vie et lui imposent des bornes. L J être organisé qui se trouverait affranchi de tout ce qui 1’ entoure deviendrait le maître de la création tout entière. Toutes les grandes forces de la nature ne sont-elles pas, pour ainsi dire, enchaînées, c’ est-à-dirc, liées et combinées avec d’ autres forces ? et quand elles se dégagent des liens qui les retiennent pour agir seules, ne deviennent-elles pas des forces de destruction ? Il est si vrai que les barrières sont une des premières conditions de l’ordre dans l'univers, que plus un être s’élève dans l'échelle de l’orga- nisation, et plus les conditions de sa dépendance deviennent nombreu- ses. Voyez T homme. S’il occupe la première place sur cette' terre, n’a-t- il pas aussi le plus de besoins ? S’il est supérieur à tout ce qui l’eutoure, cette supériorité n’ est-elle pas le résultat de l’ influence qii’ exercent sur >ui tous les éléments au milieu desquels il se trouve placé? Et, parmi les facultés dont il est doué, la plus noble, celle de la pensée, qui parait la pies libre, n’ est-elle pas la plos dépendante? N’est-elle pas celle qui a le plus besoin de soins et de culture pour se développer? Et quand ellu est développée, n’ est-elle pas soumise à l’ empire de toutes les misères huniiioes et aux accidents les plus matériels de l’ existence ? Et la («rôle, le premier comme le plus beau de ses droits, n’ est-elle pas toujours dé- pendante d’ une autre circonstance, d’ une autre vnloulé? La parole se- rait inutile à l’homme seul, comme elle le serait si personne ne voulait écouter celui qui parle. Ainsi la faculté qui a été nécessaire pour rendre possible I' état social en est en même temps ta plus dépendante. 11 est donc de principe que, plus vine cause est riche de forces et de conséquences, plus elle doit trouver de bornes à sa puissance. L’ homme sauvage est plus libre que I’ homme civilisé, parce qu’ il a moins de puissance de pensée et moins d’ habileté pour faire usage des facultés qui lui ont été données. Ainsi, plus il y aura de civilisation, moins il y aura de liberté possible; c’est-à-dire, plus la liberté ne pourra être que le résultat de lois d’ordre et de protection. En état de civilisa- tion, la liberté ne («ut pas être principe ; elle n’ est qu’ une conséquence, un produit Une liberté entière et indéfinie, nécessairement hostile à tout ce qui l' entoure et la gêne, finirait par détruire la civilisation elle-même. S’il est de l’essence de la civilisation de protéger tous les droits, elle doit donc aussi tous les borner. Comment se fait-il qoe surgit tout à coup une puissance qui récla- me pour elle une liberté illimitée, qui n’ est et ne peut être concédée à Digitized by Google -158 aucune autre puissance ? Et quand elle se déclare elle-même un pouvoir, comment veut-elle ne pas se soumettre au principe en vertu duquel elle travaille à limiter tous les pouvoirs ? Si ce que j’ai dit est de stricte logique, cela suffirait pour prouver qu’ une liberté entière ne pourrait être concédée à la presse, sans lui donner en même temps la puissance, je dirai ptus, sans lui imposer la nécessité de détruire tout ce qui l'entoure. Car tel sera toujours le ré- sultat nécessaire de toute force à laquelle ne serait opposée aucune bar- rière. Il ne sera pas donné à l’ homme de pouvoir changer cette loi de la création. Je pourrais donc m'arrêter et ne pas me livrer davantage à la di- scussion de cette question qui, d’ après cette loi, doit être résolue pour tout esprit logique. Mais nous ne vivons pas aujourd'hui sous l’empire de la logique. Celte question a été si diversement posée et, je ne crains |»s de le dire, si (ieu comprise encore, qu’elle fascine tous les esprits et les trouble tellement par les résultats qne donne la presse, que les hommes qui s’en sont le plus occupés, soit comme ses défenseurs, soit comme ses adversaires, ne savent plus qu’en penser. Quand les hommes se trompent, ou plutôt quand ils sont trompés, c’ est toujours an moyen d’ une idée générale exprimée par une seule parole qui exerce d’ autant plus d’empire sur les esprits qu’elle est pins vague, plus difficile à définir et qu’elle est par conséquent moins com- prise. Le mot liberté de la presse appartient à cette catégorie. Pour le ramener à une idée positive, il faut commencer par détruire ce qu’ il présente de vague. Qu* est-ce que la presse ? Est-ce cet instrument passif qui reçoit également toutes I s empreintes qu’on veut lui donner? qui reste indifférent nu vice comme è la vertu, à la vérité comme au men- songe, à la chaste mélancolie de René ou aux impudiques productions des modernes romanciers T qui met la même indifférence à publier les doctrines de l’impiété ou celles de la religion, des lois d’ordre et d’obéis- sance ou des maximes de désordre et d’ insurrection ? Puisque la presse se livre avec une épie ardeur à des travaux si divers, elle n’est donc qu’un mécanisme aveugle placé dans les mains d’un ouvrier qui en fait usage à son profit. Est-ce en faveur de l’imprimeur et à son bénéfice que s'élèvent les prétentions de la presse ? Mais pourquoi donc cet intérêt exclusif pour une classe d’hommes très-honorables sans doute, mais qui sont des industriels dont le travail n’est que manuel et mécanique? Ils Digitized by Google 4 S 9 ne sont certainement pas l’ objet de la discussion, les prétentions de la presse ont un caractère qui veut être plus élevé. Qui se trouve donc placé derrière la presse ? Cette expression généralisée ne eouvre de son voile qu’un seul individu. Ainsi, quand on parle delà liberté de la presse, c’est de la liberté de celui qui écrit qu’il faut parler. Ramenée A sa véri- table valeur, c'est-à-dire à celle d’un droit individuel, la question de- viendra peut être plus facile à traiter. L’ usage libre de la première des facultés naturelles, celte de la parole, devant nécessairement aboutir au droit du plus fort, on a senti la nécessité d’en limiter l’ usage. Cette né- cessité a été reconnue même dans les pays qui proclament la liberté de la presse. Quand le droit de parler sa pensée n’est pas entièrement libre, com- ment celui de l’écrire pourrait-il l’ être ? L’ écriture n’ est-elle pas mille fois plus puissante que la parole ? Pourquoi donc lui donner encore le privilège exclusif d’une liberté que rien ne devrait borner ? Pourquoi tant de droits à l'écrivain? N'est-ce pas, d’ailleurs, la société qui liai fournit tous les moyens qui ajoutent tant de puissance à sa pensée ? Et quand on a commencé pur lui donner l’éducation qui développe en lui la faculté de penser et qui lui donne celle d’écrire, qu’on lui donne en- suite l’imprimerie et qu’on as-nre la rapide circulation de la feuille im- primée, n’a-t-on pas le droit de faire les conditions du marché ? Que deviendrait ce prétendu droit naturel dont on exige le libre exercice, si l'homme avait à l’exercer «ans le secours de tous les moyens que lui donne l’ état social ? En soumettant la presse à des lois restricti- ves, la société ne blesse donc aucun droit, elle ne fait au contraire que régler l’usage d’ une faculté que P état social seul a pu donner, et qu’ il a donc le droit de ne jama's laisser employer à son dommage. Quand même le droit d’écrire librement serait la suite immédiate d’ un droit naturel et, par conséquent, individuel, comment se fait-il que ce soit le seul droit individuel en faveur duquel on réclame une entière indépendance ? Existe-t-il un seul droit indiv iduel qni ne soit pas soumis au droit nécessairement plus fort do l’ intérêt général? Le droit même de la propriété, qui forme la première base de l’ état de l’homme civilisé, n’est-il pas dans certains cas soumis à une loi d’expropriation forcée? Et quand l’État a le droit de demander aux citoyens le sacrifice de leurs biens et de leur vie, on n’ aurait pas celui d’ imposer des restrictions à nn droit individuel comme celui d’écrire, qui n’est que l’exercice dos Digitized by Google 460 facultés acquises ? Quand les lois peuvent avoir la puissance de prévenir le mal, doivent-elles le permettre pour le punir ensuite ? Les institutions humaines doivent-elles oser parodier ainsi le mystère du libre arbitre? Ne suffit-il pas que ce ressort immense du mouvement moral du monde soit placé dans la conscience? Faut-il encore le placer dans la législation? Non, soyez bien certains qu’ il sera toujours conforme à la condition de l’ homme, et par conséquent plus sage, de chercher à prévenir le mal que d’imaginer des peines pour le punir. Aucune législation, ni divine, ni humaine, n’a jamais proclamé la faculté de faire le mal comme un droit. Elles reconnaissent sans doute cette faculté, mais seulement par U défense de commettre le mal. Puisque la presse renferme en elle les moyens les plus puissants de faire également le bien et le mal, et qu’elle résume, pour ainsi dire, en elle I’ homme tout entier, ne faut-il pas U traiter comme l’homme est traité par toutes les législations? Les lois, en punissant 1’ homme du mal qu’il commet, parce que ce mal fait du tort à d’autres hommes, ne doivent sans doute borner les droits de sa liberté qu’ autant qu’il le faut pour protéger les autres hommes-, mais c’est pré- cisément |K>ur rester dans cette mesure que les lois ne doivent jamais proclamer que la faculté qu’a I’ homme de faire le mal soit un des droits de sa liberté. Mais avant d'entrer plus avant dans cette discussion, essayons d’ en éclairer les abords par quelques considérations préliminaires. La presse, qui demande >a liberté de l’ esprit comme un droit qui lui appartiendrait, ne lui enlève-t-elle pas le caractère de cette liberté ? La pensée, celte fille libre du ciel, ne perd-elle pas cette liberté dés qu’elle est enchaînée dans les formes matérielles de la presse? N’a-t-elle pas pris un corps ; n'a-t-elle pas un poids? N’ est-elle pas soumise à la nécessité d’être transportée ? N’ est-elle pas colportée, vendue comme une chose? Qu’ est-ce donc qui pourrait lui donner un droit entièrement ex- ceptionnel ? De même que tous les peuples ne se trouvent pas constitués de ma- nière à jouir du même degré de liberté politique, de même la presse ne peut pas a\oir chez tous un égal degré de liberté. Toutes les forces vives de l’organisation d’ un peuple, quand elles sont en pleine et libre activité, forment un contre-poids naturel à la trop grande liberté de la presse. Là où il n’ existe point de résistance natu- relle à T action de la presse, il faut que des lois viennent y suppléer. Digitized by Google 461 Mais comment en trouver la juste mesure? La puissance de l’ imprimerie est immense, puisqu’ on ne peut lui assigner de bornes, ni dans te temps ni dans T espace. • - > Le plus grand mal que fait la presse à l’ ordre public comme aux individus est un mal moral, indéfinissable, parce qu’il est incommensu- rable. Prenons pour exemple le délit le plus fréquent de ta presse d’ au- jourd’hui, celui de la calomnie. Comment une loi pourrait-elle 1' appré- cier ? Ce délit ne se commet-il pas autant de fuis qu’il aura été imprimé ; et, plus encore, autant de fois qu’il aura été lu? Ne se renouvelle-t-il pas chaque jour et pour aussi longtemps que subsisteront les feuilles qui en sont coupables ? La calomnie ne finit-elle pas par devenir un bit histo- rique? Y a-t-il dans la position d’un écrivain la possibilité de donner une garantie qui puisse être de la même mesure que le» mal qu’il peut faire, ou qu’il puisse, en cas de condamnation, payer une indemnité qui serait éqaivalente à ce mal ? Mais il y a plus, comment une législation quelconque pourrait-elle soumettre un ouvrage imprimé à sa puissance, quand un auteur lui-même n’est plus le maître des pensées qu’il a livrées à l’ impression ? Les lois peuvent empêcher la libre circulation d’un livre; mais les pensées qui s’en sont détachées pour entrer dans le domaine des intelligences sont Hbres comme l’ intelligence elle-même. La rétractation de l’ auteur lui-même reste impuissante; il ne cal- mera plus les passions qu’ il a soulevées ; il ne connaîtra pas lui-même combien sont profondes les atteintes qu'il aura portées aux principes de justice et de vérité. La société tout entière repose sur le principe d’ une solidarité com- mune à tous ses membres. La presse s’ est mise en dehors de ce principe de solidarité. Si le mal que doit faire cette position exceptionnelle n' était qn; matériel, les lob pourraient le saisir et en faire justice. Les lois, dites répressives, pourraient y suffire; mais un mal qui ne petit être ni mesuré ni saisi a conduit à penser aux moyens de le prévenir. Cette question a soulevé une longue discussion sur la nature des lois préventives ou ré- pressives. La crainte de la censure a fait adopter généralement le système de lois répressives. Le mouvement des esprits et les événcmcols de l’épo- que ne permettent certainement nulle part le rétablissement d’ une cen- sure pareille à celle qui avait existé ; mais cst-ce à dire que cette situa - 21 Digitized by Google lion doive livrer la presse à tons les écarts d'une liberté absolue, là où rien n’ existe pour lui faire une digue ? La justice humaine n’ a pas le droit de punir le mai parce qu’il est mal ; c’est une autre justice qui en aura le soin. L’ homme n’ a le droit de punir une action que quand elle est nuisible à d’ autres hommes. La mesure de la peine ne devrait pas alors dépasser celle du dommage. Ce* pendant la justice ne se borne pas à condamner un voleur â la restitution ou à ia réintégration du bien volé ; elle y ajoute une peine ; elle punit le voleur ; cette punition qui veut prévenir la récidive prend le caractère de loi préventive, il en est de même de toute la législation, qu’elle soit cor- rectionnelle ou criminelle, son but principal a toujours été de prévenir le retour du crime -, c’est ainsi que la religion, ia morale, l’éducation, n'ont pour objet que de combattre dans l’homme le principe du mal, pour l’em- pêcher de le faire. Toute législation qui voudrait se dépouiller de ce ca- ractère préventif ne serait pas digne d’ une époque qui veut être orgueil- leuse de sa civilisation. Le principal but de la civilisation u’ est-il pas celui d’ ouvrir à l’ avenir des voies d’ ordre et de justice ? Des juges qui ne seraient occupés qu’ à punir le mal, sans jamais penser â en prévenir le retour, ne ressembleraient-ils pas aux geôliers des maisons de force? Et la presse qui doit être un si puissant moyen d’ éducation ne doit-elle être régie que par une législation pénale et son code n’ être qu’ une no- menclature de châtiments ? Si la liberté absolue de la presse ne peut pas être un droit, la que- stion se réduit donc à savoir dans quelle mesure il pourra être utile ou nuisible de I’ accorder. Qui dit loi, dit protection. Tous les hommes sau- raient-ils, pourraient-ils faire de la presse un égal usage ? Doit-on livra' ceux qui ne savent pas ou n’ ont pas le temps d’ écrire, sans réserve et sans défense à la puissance des écrivains ? Ne voit-on pas que c’ est nu autre servage qui prend naissance, le servage de l’intelligence? Ainsi nos temps verront le droit de l’ épée du moyen âge remplacé par celui de la plume ; mais si le peuple n’avait pas le droit de porter l’épée, il en avait au moins la force; ce n’est que parce que les masses étaient désar- mées que l’ épée seule a pu régner si longtemps ; mais enfin cha- cun pouvait la saisir et la manier, mais la plume, d’ apparence si lé- gère et si facile et cependant de puissance si grande, peut-elle être a l’usage de tout le monde? Y a-t-il égalité de forces, et la société ne Digitized by Google 163 doit-elle pas toujours protéger les faibles ? Écrivains, qui vous dites hom- mes de liberté, prenez-y garde 1 il y a toujours une pensée d asservisse- ment dans la prétention d’ exercer sans limites un droit qui ne peut pas être à l’ usage de tout le monde. Quand 1’ usage des armes à feu vint désarmer la chevalerie et faire cesser le système féodal, il devint néces- saire de régler ce nouvel état de choses. S’il fût resté permis à tout in- dividu quelconque de porter une arme à feu, la civilisation aurait péri. Le droit du mieux armé, c’ est-à-dirc le droit du plus fort aurait ren- versé tous les autres droits ; il y cul donc dans tous les pays des lois for- tement restrictives du port d’ armes ; et ceux où elles n’existeot pas sont des pays barbares ; là, vous voyez les populations désarmées être les esclaves des hommes qui ne se montrent jamais qu avec deux pistolets & la ceinture. ' On demande, il est vrai, la liberté de la presse comme une arme senlement défensive ; elle doit être le palladium de toutes les autres li- bertés. Mais où est donc la garantie que l’écrivain ne sc servira jamais de sa plume que comme d’ une arme défensive ? La faculté ,d écrire est- elle uue preuve de vérité, de véritable savoir, de modération et de vertu? Ce que l’ imprimerie vomit aujourd’hui de tous côtés sur le monde a-t-il lin caractère inoffensif? Ne voyez- vous pas, au contraire, les écrivains se réunir dans des plans d’ attaque combinés, et chacun, dans cette lutte, prendre le caractère de son esprit ? Ceux qui sont armés à la légère se ré- pandent sous mille formes différentes pour couvrir des travaux plus sé- rieux-, les plus réfléchis vont comme des mineurs marchant à 1a sape, tandis que les plus hardis avancent à découvert et vont à 1’ escalade. Vous dites que la presse est une arme défensive 1 mais dites-moi donc quelque chose qui ne soit pas journellement attaqué : religion, morale, mœurs, lois, administrations, gouvernements, individus. Derrière quel rempart est-il possible de se dérober aux coups que porte la presse ? Et l’ arme qui a la terrible puissance de lancer des traits aussi loin et aussi nombreux que le veut celui qui la porte, sans jamais 1 exposer, pourrait-elle être jamais une arme défensive ! * D’ailleurs, qui réclame le plus ardemment la liberté de la presse? N’est-ce pas le parti légalement constitué sous le nom d’ opposition ? Ce titre ne devrait exprimer, il est vrai, qu’ une idée de défense ; mais l op- position, là où elle existe comme parti, n’ est-elle pas continuellement agressive et ne donne-t-elle pas nécessairement ce même caractère à la Digitized by Google 464 presse ? Mais la presse elle-même ne prend plus le soin de déguiser son attitude. Elle parle de sa puissance comme d' un nouveau pouvoir dans l’ordre social; elle proclame sa dignité. Que veut dire ce langage? la presse est-elle donc un être moral, etau nom de qui parle-t-elle? le pouvoir deqoi? la dignité de qui? Si la presse finit nécessairement par descendre à un indi- vidu, c'est donc un écrivain seul qui parle ici de son pouvoir et qui, se po- sant en face du monde, armé d’une plume comme d’un sceptre, a l’impudeur de proclamer lui-même sa dignité; et ce César d’ une nouvelle espèce a la prétention d’ imposer librement des tributs à la faiblesse des intelligen- ces, comme les vieux Césars les imposaient â la faiblesse des peuples. Et cependant l’ écrivain journaliste qui proclame ainsi sa dignité descend tous les matins du trône qu’ il s’ est élevé pour faire vendre sa pensée dans la rue. Tel est ordinairement ie premier but de ses efforts. U s’ im- pose le travail de la pensée comme une industrie. Je comprends que des hommes de faction dont les vues, bornées par la passion, ne s’ élèvent pas au-dessus du calcul du moment, récla- ment la liberté de la presse comme l’ arme la plus fortement aiguisée pour le genre de combat qu’ils ne cessent de livrer; je comprends que des journalistes la réclament eorarae le meilleur moyen de faire valoir leur esprit ; je comprends encore que des écrivaios médiocres puissent la désirer comme un moyen de cacher leur médiocrité sous les écarts de la licence. Mais ce que je ne comprends pas, e’est que des hommes d’Etat veuillent en faire un principe de droit public, et, par conséquent, un principe de durée pour la société. Ont-ils donc oublié que 1’ erreur n’e- xiste nulle part dans i’ univers, hormis dans l’ intelligence de 1’ homme? Ce que je ne comprends pas, c’ est que des écrivains, riches de toutes les qualités qui peuvent les rendre illustres, se fassent les défenseurs zélés d’ une liberté qui ne peut être nécessaire qu’ au mensonge et aux faur- ses doctrines. Qu’en ont-ils besoin ? y a-t-K aujourd’hui une censure qoi mettrait obstacle aux œuvres du génie et du talent ? y a-t-il un gouver- nement qui voudrait aujourd’ hui s’ opposer à la publication de vérités utiles? y en a-t-il un qui le pourrait? Le mouvement des hommes s’y opposerait ; il est devenu trop fréquent, trop rapide ; leur rapprochement donne trop de puissance à la parole ; son action suffit aux besoins de la journée ; celle de la presse, comme moyen de communication entre les hommes, est moins nécessaire, et, pour être utile sans être dangereuse, elle doit être réservée à des œuvres plus graves et plus sérieuses. Digitized b.v Google 468 Quand des écrivains distingués, qui trouveraient toujours dans leur génie la garantie d’ une entière liberté d’écrire, plaident en faveur de la liberté absolue de la presse, ils y sont donc excités par un sentiment d’ association qui leur fait unir leur sort à celui de tous les hommes qui écrivent on qui voudront écrire. Les écrivains se présentent donc alors comme une vaste corporation, au nom de laquelle ils demandent une liberté absolue. Mais existe-t-il une seule association qui, en obtenant des privilèges, ne contracte pas T obligation de se soumettre à un principe de garantie et desolidarité entre tous ses membres? Les écrivains sont placés les uns envers les autres dans la plus entière indépendance ; il o’ existe cotre eux aucun lien, aucune obligation qui leur feraient parta- ger une responsabilité qui leur serait commune. L’expression généralisée de la presse ne représente donc pas la corporation des écrivains comme un corps mural qui donnerait à la société une garantie pour les œuvres de son association. Puisqu’elle ne la donne pas et qu’elle ne peut pas h danner, c’est donc P État qui doit la chercher et qui ne peut U trou- ver qu’en refusant à la presse la liberté absolue qu’ elle réclame. Il y a dans eette question quelque chose qui lui est particulier ; la liberté de la presse finit par descendre à un individu, c’ est la liberté de celui qui écrit ; niais quand il a fait du mal, il s’ élève une vaste corpo- ration qui demande pour lui l’impunité on qui réclame au moins pour tous le* écrivains la liberté de faire le même mal. Cette prétention d’immense immunité à laquelle aucuae autre ne peut être comparée, est fondée sur l’ allégation que le mai qu’ elle fait est compensé par le bien qu’elle peut faire. Singulière législation que celle qui autorise à faire le mal parce (pi* elle donne en même temps la faculté de faire le bien. Mais c’ est l’ état de nature, et peut-on le replacer ainsi au milieu des complications d’ une société civilisée ? Quand aucune autre classe de peut avoir cette liberté primitive du libre arbitre, comment les hommes qui écrivent osent-ils former la prétention d’ en avoir seuls la jouissan- ce? S’affranchissant de toutes les règles et de toutes les entraves qui seules font l’ état social, ils veulent parcourir librement tous les domai- nes de l’intelligence, comme le sauvage parcourt scs prairies et ses fu- rets. Mais ne savent-ils donc plus que la discipline seule de i’ esprit a rendu la civilisation possible, et que son indépendance absolue nous re- conduirait nécessairement à la barbarie ? N’ ont-ils pas encore compris 1 mir quoi et comment les temps de haute êivilisation ont toujours ame- Digitized by Google «6 né les époques de décadence? Et fant-il laisser one égale liberté an principe du mal comme à celui du bien ? Il y a des écrivains qui disent que la tendance du siècle conduit à un nivellement général, que toutes les supériorités sociales sont abaissées, qu’il n’y a plus qu’un seul genre d’aristocratie possible, celle de l’in- telligence ; qu’il faut donc, pour qu’elle puisse gouverner, lui laisser une pleine et entière liberté. Et c’ est sur un sophisme de pareille espèce qu’ un homme d’ esprit fondait la prétention de la liberté de la presse. M. Guizot n'a-t-il donc pas compris que la liberté de la presse n’est, au contraire, que la démocratie de l’ intelligence et qu’elle amène l’ n- narchie des idées, comme ht démocratie politique amène celle des fa- ctions? M. de Chateaubriand, plus sincère sur les dangers de la liberté de la presse, quoiqu’il en ait toujours été le défenseur, se livre à d’ au- tres utopies ; il dit quelque part ; « La presse, machine qu’on ne peut plus briser, continuera à dé- truire l’ ancien monde, jusqu’ à ce qu’ elle en ait formé un nouveau. » Hais il ne s’agit pas de la briser, cette machine, il no s’agit que d’en régler I’ usage ; il est d’autant plus urgent de le faire, que sa puissance de destruction est reconnue par le plus illustre prophète de cette nou- velle loi : mais écoutons-lc. M. de Chateaubriand nous a légué les Mémoires de sa vie, il leur a donné le titre pittoresque d’ Oulre~ Tombe ; cependant il avait permi', de son vivant, des indiscrétions. Nous avons donc connu ses dernières pensées, avant d’ avoir eu des regrets à donner t\ ses derniers soupirs. Ses plus sinistres prédictions n’ont rien qui nous étonne. Toutes b» œuvres de H. de Chateaubriand sont pleines du néant de la terre rt de T espérance du ciel ; c’ est le poëtc des ruines ; ce sont des débris de temples et de peuples ou de rois détrônés qui lui donnent ses plus belles inspirations. Ses descriptions, si riches d' images, si harmonieuses, si puissantes d’ expression, ne sont que des guirlandes de fleurs dont il fait des immortelles autour d’ une pensée de mélancolie et de mort. Selon lui le cœur ne donne son baume que quand il est blessé •, l’ histoire est l’ inutile exemple ; le mouvement des hommes les coudait, non pas au but qu’ils se proposent, mais à celui que la Providence a marqué. Il faut supposer que tel a été le résultat de l’expérience personnelle de 1’ auteur et qu’ il a voulu nous montrer sa vie comme une utile leçon Digitized by Google 467 à méditer. En effet, M. de Chateaubriand a dit que sa vie avait eu trois bats différents : Il a voulu découvrir un passage au pôle nord ; c’ est sa vie de voyageur ; Il a consacré les efforts de sa pensée au rétablissement du catholi- cisme si fortement ébranlé ; c’ est sa vie d’ auteur ; 11 a travaillé à fonder en F rance la monarchie représentative ; c’ est sa vie politique. Il a fait des voyages sans arriver au but qu’il s'était proposé. il a vu les principes du christianisme s’ affaiblir chaque jour davan- tage et sa voix ne s’est si fort élevée que pour marquer davantage son impuissance. Il a vu la forme politique qu’il travaillait à établir en France ne donner que des troubles et des malheurs à sa patrie ; il a vu la vieille race, l’ objet de son culte, vouée à l’ exil et au mépris des hommes. C’ est donc dans sa propre histoire que H. de Chateaubriand a puisé les leçons de philosophie qu’il nous donne. Mais alors pourquoi se complaire à re- tracer dans de longs discours les inutiles efforts d’ une vie fortement agitée? A t-ii voulu seulement léguer à la postérité des matériaux pour l’ histoire de son temps et peindre ses contemporains ? Ne fallait-il pas alors A ce travail plus de naturel, plus de simplicité ? S’ il se fait le héros de son odyssée pour nous montrer combien tous ses travaux ont été sté- riles, s’il veut nous prouver par son exemple le néant des choses humai- nes et combien l’ homme est le jouet de forces qui lui sont supérieures, nous devons rendre justice à ce sentiment de morale et d’humilité chré- tienne. Mais pourquoi se choisir en exemple ? qu’ y a-t-il de si mer- veilleux dans la vie de M. de Chateaubriand ? Les vicissitudes qu’ il a éprouvées n’ ont-elles pas été celles de tous les hommes ses contem- porains ? H a marché A côté des événements, leur opposant souveut un très-beau et très-noble caractère. Voilà son titre de gloire comme homme. Mais il n’a eu aucune influence sur ces événements. Simple soldat de l’honneur, ses compagnons ont été nombreux et sont plus modestes ; s’ il eût laissé aux autres le soin de le louer, on lui aurait fait meilleure part; car ce n’est qu’à sa propre conscience qu’il faut parler de soi. M. de Chatcaubriaud a traité sa vie comme un pocine ; l’ inspi- ration ne le quitte pas ; il a du génie ; il en a toujours ; mais c’ est Digitized by Google 168 ’ Is génie Je l’amour propre, qui n’a pour l'homme que des regards intérieurs. Il ne voit pas juste autour de lui, il a deux mesures : la plus haute est pour lui. Il sait, en habile écrivain, faire valoir les con- trastes de sa vie. Ainsi, après avoir raconté les misères du jeune émi- gré en Angleterre, il annonce tout à coup et sans dire le temps qu’il a fallu pour opérer la métamorphoses « M. le vicomte de Chateau- briand; ambassadeur extraordinarie de Sa Majesté Très-Chrétienne, etc., etc., etc. » Mais ceci n’est que du fracas de style, c’ est de T artifice d’auteur ; qu’y a-t-il donc d’extraordinaire dans ce fait? qu’y a-t-il d’ étonnant dans ce changement de fortune ? comment s’é- tonner aujourd’hui de sa propre- destinée, d’ une destinée quelconque? Et comment oser la produire à l’admiration et è l'instruction des hommes ? Un simple gentilhomme corse, lieutenant d’ artillerie, a signé com- me empereur des Français des decrets inqiériaiix datés de Moscou : cet homme est mort sur un rocher perdu dans l’ Océan, li a fait monter et descendre avec itii des millions d’ hommes ; il a brisé des trônes ; il a pris et donné des couronnes. Et e’ est au milieu de cet immense mouvement de gloire et d’ infortune qu’on ose citer une de- stinée particulière I II y avait à Marseille une fille de négociant ; elle était jeune, riche et jolie. Un capitaine d’ artillerie, pauvre et jeune, la demande en ma- riage ; la famille tient conseil. Son frère aîné avait épousé la soeur aînée, c’ est assez. Ce second parti n’ est pas trouvé sor table ; le jeune homme est refusé. Un autre militaire, aussi jeune, aussi pauvre, mais plus beau, plus insinuant, se présente-, il piait, il est accepté: le pre- mier était INapoléon, le second Charles-Jean. Cette fille de marchand pouvait être impératrice ; elle n’ est que reine. Et M. de Chateaubriand s’étonne de se trouver ambassadeur au bout de quarante ans de mou- vement et d’ agitation ; il s’ étonne d’ avoir parié aux rois, aux empe- reurs, d’ avoir assisté à des congrès, d’ avoir signé des traités ! Tant d’ autres hommes I’ ont fait avant lui, avec lui, autour do lui, que ce fait seul n’ est encore qu* une destinée commune -, ce n’ est pas la si- gnature qui forme un titre, c’ est la chose signée ; c’ est l’ influence seule que 1' un exerce sur les hommes et sur les événements qui don- ne la gloire ou tout au moins la célébrité. Mais, enfin, il est le maître de sou histoire -, elle est à lui, il peut en faire ce qu’ il veut, 1’ esti- mer à la valeur qui lui convient, c’est son bienj à lui ses œuvres Digitized by Googl 169 et ses récits; A noos le droit de les juger. Noos avons plus qne le droit, nous en avons le devoir, car il a fait du mal. 11 a remué les esprits, mais sans savoir les conduire ; il a créé du mouvement sans direction fixe ; il a lait du bruit, il a acquis de la célébrité, mais la célébrité n’ est pas de la gloire, de la véritable' gloire. Ce n’est pas de l’fiomme littéraire que j’aurais la hardiesse de parier, mais de l’homme politique tel qu’il a voulu l’élre. M. de Chateaubriand a su longtemps cacher les erreurs de son esprit sous des fleurs qu’il savait toujours jeter à pleines mains, ri- ches de fraîcheur et de couleur -, le poêle cache I’ homme, et l’ homme était faible ; car personne plus que lui n’ avait mangé de ce frutt que porte l’ arbre de la science du bien et du mal. 11 est à lui tout seul le paradis perdu ; il a le souvenir et l’ expression d’ un temps d’ innocence et de pureté ; mais sa pensée n’est jamais libre de remords et de regrets, lia l’orgueil, qui fait tomber, et ses pensées d’outre-tombe en sont plei- nes. Il n’y a rien de radieux et de doux dans son espérance. Assis sur des ruines, il chante les misères du cœur-, il raconte celles du monde; et, comme un prophète de la vieille loi, il n’ élève la voix que pour en prédire de plus grandes encore. Chateaubriand cherche des suffrages -, sa phrase est ambitieuse comme son caractère ; H veut régner ; n' ayant pas de sceptre, il veut en faire un de sa plume ; c’ est sous ce rapport que ces considérations sur lui rentrent dans le sujet qui m'occupe. Faites une révolution, disait-il, donnez-moi une plume et du papier, et dans un an je rétablirai les Bourbons sur leur trône. La révolution est faite, le trône qu’ il voulait servir est renversé ; on lui laisse sa plume ; elle est libre, plus libre que jamais, et les Bourbons exilés pleurent sans doute, comme une de leurs fautes, la confiance qu’ils lui avaient donnée. M. de Chateaubriand veot de la gloire : avant tout il veut celle de la. fidélité ; mais elle n’ a plus assez d’écfat, ear la fidélité seule ne pou- vait plus suffire au triomphe de la race qu’ il avait servie : il veut encore celle des principes ; mais la résistance est inutile : l’ orage emportait le roi, le trône et la monarchie. Sa pensée devient transfuge ; mais, pour P être avec honneur, il se fait mort et croit se délivrer ainsi, sans man- quer à sa parole, des obligations que sa vie lui imposait II dit dans un article intitulé f Avenir du monde .- « Quand je ne serai plus, mes sacrifices donneront à ma tombe le droit de dire la vérité ; mes devoirs seront changés ; l’ intérêt de ma patrie 1’ cmpomga sur les engagements de l’ honneur dont je serai délié. • Digitized by Google 470 « Aux Bourbons appartient ma vie, à mon pays appartient ma mort. » , Mais ctait-il donc déjà mort ? Pourquoi devions-nous savoir avant le temps cette apostasie d’ outre-tombe ? « Hommes qui aimez la gloire, dit-il, soignez votre tombeau ; cou- chez-vous-y bien, tâchez d’ y faire bonne Gguré, car vous y resterez ; » et, après avoir prononcé de semblables paroles, e’ est en renégat de sa vie que M. de Chateaubriand cherche à se grandir dans son cercueil. Selon lui, nous ne sommes que « des générations de passage ; gé- nérations intermédiaires, obscures, vouées à l’ oubli, formant la chaîne pour atteindre les mains qui cueilleront l’ avenir. » Et cet avenir que doit-il être ? Écoutez le prophète, ce Jérémie moderne de la moderne Babylone. Après en avoir sur tous les tons chanté les misères et raconté les crimes, il ne l’appelle pas au Seigneur, il ne prêche pas la conversion ; le génie du christianisme l’ a abandonne. M. de Chateaubriand est mort et tout doit mourir, puisqu’ il n’a rien pu sauver. « Rien n’ est possible maintenant, dit-il, hors la mort naturelle de la société, d’ où doit sortir la renaissance. » Et sur quoi se fonde cette prophétie? 11 est vraiment curieux d’exa- miner ce manifeste de destruction et cette proclamation de renaissance. Quand saint Jérôme voyait l’ empire s’écrouler sous ses vices, il quittait Rome, et se relirait au désert avec sa nouvelle croyance ; là se déroulait à ses yeux le vaste avenir du monde ; la loi du ciel rajeunis- sait la terre et les faux dieux s’en allaient M. de Chateaubriand, témoin lui aussi de la ruine d’un empire causée par les vices, voit pour le monde un nouvel avenir sans aller au désert Je ne puis pas m’ arrêter ici à di- scuter longuement l’ opinion de 1’ établissement d' un monde noiiveau à la place de celui que de toutes parts on travaille à détruire. Oui, la presse pourra détruire l’ ancien monde, mais il ne lui sera pas donné d’ en for- mer un nouveau, car le même instrument ne peut pas à la fois détruire et créer. La puissance de créer est d‘ une nature moins bruyante et plus mystérieuse. Les conditions de l’ordre social ne sont-elles pas d’ ailleurs immua- bles? L’homme peut-il sortir du cercle qui a été tracé autour de lui? Quels que puissent être ses progrès, scs passions ne changent pas. L' envie est au coeur de l’ homme anjourd’ hui-cpaaaveUe était au Digitized by Google I 4T* cœur de celai qui commit le premier homicide. N’est-ce pas l’illusion d' an noble esprit que de croire à uné progression indéfinie du genre humain ? Et quand la nature de 1’ homme est invariable, comment la destinée de l’humanité pourrait-elle être changée? Le temps qui ramè- ne tous les ans un nouveau printemps, qui couvre de nouvelles (leurs et de nouveaux fruits des troncs qui paraissaient desséchés, qui, après avoir soulevé des montagnes, les abaisse aujourd’ hui ; qui fertilise des plaines stériles par de nouvelles allavions, tandis qu’ il couvre ailleurs la plus riche culture de sables qui la détruisent ; le temps a-t-il changé dans sa marche lente et successive les lois organiques du globe ? De même, le temps modifie les sociétés humaines, les formes extérieures peuveht va- rier avec des circonstances différentes ; les facultés de l’ homme, dans sa double qualité d’ être individuel et collectif, peuvént rester longtemps engourdies, et pour ainsi dire latentes dans les masses, ou bien elles peu- vent se développer et acquérir la force d’ action dont elles sont suscepti- bles-, les hommes alors peuvent s’ amuser à jouer avec les éléments de l’ordre social, mais ils ne peuvent pas en créer de nouveaux; le pouvoir se placera d’une antre manière, mais il aura changé de place sans changer de nature, et sa nature finira par le ramener à son ancienne place. Tel est, en effet, le résultat des jenx de la liberté : ils ne sont que le dépla- cement momentané du pouvoir. Non, la presse n’ aura pas la paissance de former un monde nou- ve»u ; abandonnée à elle-même, elle deviendra un instrument de destru- ction, mais elle ne changera pas les lois organiques du monde moral. ' Je ne connais pas de plus ridicule orgueil que celui de la destruction. Renverser trois rois en trois jours l quelle gloire! ont dit les écrivains qui avaient amené la catastrophe de juillet -1830. Mais un roi n’ est paissant qne par le respect et l’obéissance ; quand on ne le respecte pas et qu’on cesse de lui obéir, un roi redevient I* égal de tout autre homme. Y a-t-il de la gloire à se lever en masse contre celui qui reste seul ? Ne sait-ou plus A Paris, quand on y est si fier de sa puissance, que le cri d’ un prétorien a souvent suffi pour prendre ou pour donner l’ empire ? Ce fait que prouvait-il ? la force du prétorien ou la faiblesse de l’empereur? NI l’une ni l’outre. Il prouvait la fai- blesse de l’ empire, et cette faiblesse provenait de sa corruption. C’ est, en effet, un signe de décadence que la facilité de renverser un trône, et c’ est peut-être encore un signe de. plus grande décadence Digitized by Google 172 que la facilité d’ y monter. Aussi la destruction a-t-elle été prompte ; tous les écrivains conspiraient depuis longtemps pour la rendre facile. Cette vaste conspiration pourrait-elle être un titre de gloire ? Ce qui est digne, je ne dirai pas d’ admiration, mais d’ estime, ce n' est donc pas l’ acte de colère auquel on a donné le nom de glorieuse révolution ; car je ne sache pas qu’un mouvement de colère ou d’ indi- gnation puisse jamais devenir et soit jamais devenu un titre de véritable gloire pour un peuple. Ce qui est donc digne d’ estime, mais surtout digne d’ être observé, c’ est 1* acte de nouvelle soumission qui a suivi les trois journées d’ insurrection ; c’ est cette abdication, pour ainsi dire, spontanée d’ «n pouvoir que l’ on disait aux masses armées être leur droit légitime. Mais ce qui est encore une erreur, pour ne pas dire une déception, c’ tôt I’ obstination que mettent les hommes qui possèdent le pouvoir, depuis cette révolution, à ériger en dogme politique ua acte nécessairement passager de violence et de révolte. Je vais m’ arrêter quelques instants sur ce sujet et appuyer mon opinion sur des exemples de notre histoire contemporaine. Elle est mieux comprise et parle à tous les esprits plus éloquemment que le passé, si diversement jugé par les historiens. Un peuple qui, dans un moment de crise, sait se maîtriser soi-mê- me, est, sans aucun doute, plus digne d’ admiration que celui qiii sc laisse entraîner par un sentiment décoléré et d’ indignation. On peut admirer un individu qui soulevé par uue grande injustice, préfère se dé- vouer à tous les dangers de la résistance et à la mort même plutôt que de supporter avec résignation l’ injure qui lui a été faite, ou la lésion de ses droits. Mais en est-il de même d’ un peuple ? Quand il veut venger une injure qui lui a été faite, sans calculer les moyens qn’ ii possède, ne s’ expose-t-il pas à succomber dans une lutte qui ne fera que rendre pire sa position matérielle et susciter dans son coeur tous les orages du dé- sespoir ? Il vivra (car uo peuple ne meurt pas quand il le veut, comme ii ne vit pas quand il voudrait encore vivre ), il vivra pour ressentir à la fois l' injure et l’hunailiatian d’ avoir succombé. Ce ne sont donc pas les actes instantanés et irréfléchis de révolte et de violence qui peuvent ja- mais être dignes d’ admiration. Ce qu’ ii faut admirer dans un peuple, c’ est la sagesse qu’il a d’obéir aux hommes qu’il proit assez habiles pour ic conduire dans les moments de crise ; e’ est la raison qu’ il a de se sou- mettre spontanément et pour ainsi dire d’iitstinct à des événements coa- Digitized by Google {19 tre lesquels {1 reconnaît i’ impossibilité de lutter. Ainsi la France, par un retour sur elle-même, sentit le droit qu’ avaient les peuples de 1’ Europe de venir lui demander raison de toutes les agressions de l’ empire. Elle sentit qu'un lien trop fort les unissait, pour qu’ elle put espérer de les diviser. Elle reconnut que la résistance ne pouvait offrir aucune chance de succès. Maîtresse d’ elle-même et sachant faire taire à propos sa fierté, die se soumit à cette immense réaction qu’ elle sentait avoir provo quée. Son armée se laissa congédier ; ses gardes nationales rentrèrent Irai »quil- lement dans leurs foyers. Les villes ouvraient leurs portes ; le peuple des campagnes cachait ses armes, sans en avoir fait aucun usage ; des soldats étrangers traversaient isolément la France dans toutes les directions sans qu'ils fussent l’objet d’aucune agression, sans même qu’il leur ait été bit la moindre insulte. Napoléon, trop tardivement maître de lui-même, sut renoncer aux chances qu’il avait encore de susciter de II rési- stance. 11 en avait compris l' inutilité. La paix se fit Les conditions en furent imposées. Elles (étaient sévères; elles devaient l’être. Ce qu’il faut admirer, c’est ce calme sérieux et unanime «que mirent la France et ses conseils A souscrire aux conditions que le congrès d’Aix-la-Chapelle demandait pour devan- cer l’ époque de la libération de son territoire. Cette seconde victoire morale, remportée sur elle-même, fit entrer la France dans dos voies de richesse et de prospérité qui lui avaient été. inconnues jusqu’alors. Si cette haute raison ne l’eût pas quittée l’année 1830, si elle; eût su, avec ie même calme, venir au secours d’ un roi, qui manquait peut-être de ce genre d’ iutelligcnce qu’ il fuut pour gouverner dans la situation nouvelle qui lui avait été faite ; si elle eût fait usage des moyens, qu’ elle possédait de s’ opi oser légalement au système que suivaient des conseil- lers imprudents et incapables, la France eût évité les agitations qui me- naceront peut-être encore longtemps son avenir, comme la punition de ce qu’elle a cédé sans réflexion à un accès de colère, suscité sans doute par un fait illégal, mais amené par une longue et sourde préméditation. La France a conspiré. Qu’ en avait-elle besoin ? A quoi servent donc les théories constitutionnelles, s’il faut encore une révolution pour prévenir ou pour réparer les fautes du pouvoir? Mais les factions en voulaient le déplacement ; les unes dans i’ intérêt d’ une maison dont elles servaient depuis longtemps l’ ambition ; les autres avec F intention d’ ira poser une nouvelle loi à un nouveau pouvoir. On a remplacé I’ unité d* une forte Digitized by Google 4T* Volonté par la lutte de principes opposés. La France devra subir les con- séquences inévitables d’ un pareil changement. Mais passons à d’ autres exemples. La Pologne, qui depuis des siècles voyait à la fois décroître sa puis- sance et s’ augmenter celle de sa vieille rivale, la Russie, avait fini par succomber entièrement. Des voisins, plus habiles et mieux gouvernés qu'elle, s’étaient partagé tout son territoire ; elle avait perdu jusqu'à son nom. Les bienfaits, peut-être ambitieux, peut-être irréfléchis de l’em- pereur Alexandre, lui avaient rendu ce nom que Napoléon n’ avait pas voulu prononcer. Le grand-duché de Varsovie était devenu royaume de Pologne. Les vastes provinces russes polonaises avaient été soumises à une administration centrale, établie à Varsovie. La Samogitie, la Lithua- nie, la Volhynie, la Podolie, reprenaient l’ habitude d’ obéir à leur an- cienne capitale. De larges concessions commerciales avaient été faites à ce royiume, au détriment des intérêts russes. Un système militaire polo- nais avait été rétabli. Le corps de Lithuanie portait les mêmes couleurs que l’trmée du royaume. L’administration, favorisée de toutes les ma- nières, faisait prospérer le pays dans une mesure qui ne lui avait jamais été connue, car sa longue existence politique n' avait été qu' une suite également longue de dissensions intestines et de toutes les misères qui en sont la conséquence inévitable. 11 n’ y avait jamais eu, en Pologne, ai science gouvernementale, ni science administrative. On n’ y avait donc jamais vu aucun développement de civilisation ni d’ industrie. L’ éduca- tion des hautes classes n’ avait rien de national et restait sans profit pour le peuple. L’empereur Alexandre venait de rappeler à la vie des éléments éteints. La Pologne venait de retrouver, avec son nom, de I* espoir pour 1* evenir. Ses destinées dépendaient encore une fois d’ elle-même. Mais il fallait pour cela savoir profiter des leçons d' une longue expérience rt des malheurs qu’ avaient amenés ses fautes. Que devaient faire les Polo- nais, dam la nouvelle situation où les avait placés l’empereur Alexandre? Leur rôle était facile. Il fallait s’enrichir. Tous les moyens leur en étaient offerts. Le développement rapide de l’ industrie en était la preuve. Il fallait se servir de ses richesses et de sa supériorité d’ intelligence {pour civiliser davantage le peuple. H fallait, en augmentant le bien-être du paysan et en lui donnant plus d’ instruction, l’ émanciper de la honteuse servitude dans laquelle l’ usure des juifs, depuis si longtemps, le retenait captif. U fallait être fidèle, pour qériter de la confiance, et savoir alten- Digitized by Googl 4Î3 lire du temps ce que le temps ne manque jamais de donner an peuple qui sait être sage et maîtriser scs passions. H fallait que le* grands de la Pologne, au lieu de se livrer à une haine impuissante et d’aller cher- cher les dangereuses sympathies de flatteurs étrangers, vinssent s’établir au centre de la puissance qui maîtrisait ses destinées. C’ est là que les hommes distingués, qui se plaignent que leurs provinces soient livrées à P impéritie ou à la vénalité d’ agents subalternes russes, devaient venir se préparer à la carrière de l’administration et devenir ainsi les administra* leurs de leurs propres provinces. Qui petit douter que douze à quinze millions d’ hommes, parlant la même langue, professant le même culte, unis de pensées et d’intérêts, agissant avec sagesse et persévérance, mar- chant ensemble vers le même but, n’eussent fini par I* atteindre ? Est-ce à Paris ou à Londres que les Polonais devaient aller chercher des remè- des à leurs souffrances ? L’ exemple de Napoléon n’ avait-il donc pas suffi pour les instruire qu’ un peuple qui forme la prétention d’ avoir une exi- stence indépendante ne doit compter que sur lui-même ? Mais quelles étaient. les souffrances üodI se plaignaient les Polonais de Varsovie, au moment de leur révolte ? Le prince qui résidait à ^Varsovie était violent de caractère, capricieux, arbitraire, inquisitorial. Beaucoup d’individus avaient à souffrir de ses défauts. Mais enfin, il ne gouvernait pas, il n’ad- mioistrail pas le pays selon I’ arbitraire de son caractère. L’ administra- tion était, au contraire, parfaitement réglée, et les finances étaient floris- santes. Le mal dont on se plaignait ne pouvait donc être que passager ; oq pouvait en mesurer la durée, tandis que le bien reposait déjà sur des bases permanentes. Dans noe pareille situation, des mécontentements in- dividuels et passagers s’ adressèrent à ce sentiment de haine que tous les Polonais portaient à la Russie. De perfides provocations étrangères vin- rent le stimuler dayantage ; et ce peuple, se livrant à cette joie que donne l'espoir de se venger, prit les armes sans calcul et sans mesurer l’inéga- lité des forces. Cette résolution du désespoir, qui pourrait être admirée dans uu individu, peut-elle f être chez un peuple ? Les résultats sont là pour répondre à cette question. Les Polonais se sont laissé emporter pur un sentiment de haine. Ils auront longtemps à gémir sur la dernière de leurs fautes. Us regretteront longtemps les efforts d’un courage inutile. Ces actes de souveraineté du peuple, comme on les appelle, où con- duisent-ils donc les nations 7 ' > , Mais on cherche à couvrir ce désordre d’ expressions destinées à fiscincr l’ imagination. On dit : « Nous sommes arrivas à une «poqde de t ransition et de transformation sociale ; c’ est A la jeunesse A s’ emparer •Je l’avenir et à travailler. » « Arrivez, France nomcllcl » Et la jeune France arrive : on lui dit : « Vos père» étaient des barbares, adoucis plus tard par de nobles sentiments, mais encore barbares et plongés dans F ignorance. Vous êtes les hommes de la nouvelle science, les hommes de la véritable civilisation. C’ c« par vous et vos lumières que le genre humain doit acquérir le sentiment de sa dignité et marcher A sa véritable destinée; marchez done en avant et renversez tout ce qui voudrait s’op- poser à \otrc passage, n Mais que veut donc dire cette expression de jeune France à laquelle on promet T avenir ? Quel doit donc étreaon avenir, à elle? A peine les enfants auront-ils le menton garni d’une barbe qu’ils dessineront sous toutes les formes -, à peine seront-ils, en vertu de ces poils, entrés au pouvoir, que cette barbe sera déjà grise ; car U «te de l’ homme est courte ; et cette barbe, dès qu’elle parait, doit-elle, com- me les cheveux dcSamson, donner Ha force? Et quand rite la donnerait, les Dalitas ne sont-elles pas nombreuses aujourd’ hui ? Ce n' est pas poor la couper qu’elles endorment et séduisent ; elles font bien autre chose: elles flétrissent, elles énervent le caractère. Voyez plutôt la Concession d’un enfant du tiicle, ouvrage d’ Alfred de Musset. Loi resterait-il, à cet enfant, la force d'ébranler de ses derniers efforts, les colon nés du tem|lc et d* écraser les Philistins ? • - • En vertu de quel titre appelez-vous donc la jeune France A la vie, avant que son époque soit arrivée ? Et,- qaand elle en sera mise en pos- session, doit-elle le conserver, eet avenir? L'autre jeune France, qui grandit derrière elle, ne viendra-t-ctle pas la pousser, la presser, et loi crier de lui faire plaee? n’ aura-t-elle pas le même droit? Ainsi, parce mouvement hAtif que vous imprimez A la jeunesse, vous ferez toujours sortir de la vie la génération qui la précède avant qu’elle ait cessé de vivre. Vous ressemblez A ces sauvages qui assomment leurs pères à coups de massue, dès qu’ils trouvent leur existence inutile. Certes, celui qui le premier a dit celte parole a fait l’oeuvre de Satan sur la montagne, tl a montré les lointains de l’ avenir, riches de toutes les illusions que pro- duisent le désir de la |>ossession et le mirage de l’ ambition ; H a dit aux jeunes hommes: « Tout cela doit vous appartenir un jour; mais pourqaoi pas dès aujourd’hui? Allez, marchez plus vite, et prenez ce qui doit être A vous. « C’ est ainsi que ce nouveau Satan a voulu séduire et conduire Digitized by Google -177 à mal. Aurait-il pu croire sérieusement que la jeune génération à laquelle il s’ adressait fût tellement riche de facultés et de génie, que tout ce qui la précédait dût à 1* instant même lui faire place, et que tout ce qui la suivrait attendrait le moment naturel de la remplacer dans l’ immobilité de 1* admiration ? Il n’a pas pu le penser, il n'existe en faveur de la jeunesse actuelle aucune raison pour lui donner un droit aussi exception- nel. Ces expressions creuses de jeune France, de jeune Italie, de jeune Allemagne, de jeune Europe, n’ont donc d’autre valeur que celle d’une flatterie perfide. Elles ont pour objet d’exciter du mouvement; mais ce mouvement, jeunes gens, savez-vous quelle est sa nature? Parce que vous sentez en vous de la jeunesse et de la force ; parce que vous êtes i une époque de développement individuel, vous croyez que le mouve- ment que vous voyez autour de vous, semblable A celui que vous sen- tez intérieurement, est aussi un mouvement de développement et de pro- gression ; mais prenez-y garde. N’ êtes-vous pas dans l’ erreur ? Ne sont- ce pas les convulsions de la mort ; n’ est-ce pas le travail d’ une société qui lutte contre le sentiment intérieur de sa dissolution ? Oui, sans doute, vous êtes à une époque de transition ; c’ est-à-dire que vous allez mourir pour faire place à autre chose ; et vous vous en réjouissez, impru- dents que vous êtes 1 Comme si vous deviez être cette autre chose qui ne sera que l’ ancienne, et qui sortira seulement plus forte et rajeunie de dessous les ruines et les débris. Mais vous, vous ne serez que les rui- nes ; ce sont vos membres et vos esprits qui vont se séparer et tomber en débris. Vous êtes de jeunes vieillards usés avant d’ avoir vécu ; désa- busés des illusions du monde par une expérience qui n’a pas été la vôtre. Ce prisme de la jeunesse qui colore le monde de tous les éclats d’ une immense espérance, n’ a pas existé pour vous. Sans savoir jouir du temps qui vous est donné, vous vous élancez vers un avenir éloigné. L’ analyse sèche et sans couleur vous a conduits sans jouissance au fond du creuset ; vous n’y trouvez que des cendres, et vous dites dans votre orgueil : le monde n’ est pas bien tel qu’ il est, il faut le régénérer. Eh bien! moi, qui me suis nourri, jeune, de toutes les illusions na- turelles de la jeunesse, moi, qui ai vécu de ma propre vie, et non pas de celle des autres, moi qui suis riche d’une expérience qui est à moi, hom- me à tête grise, mais dont les cheveux se tiennent encore droits, je vous dis que vous êtes dans l’erreur; que vous faites un sacrifice inutile à un Digitized by Google 478 avenir qui ne sera pas le vôtre, parce que cet avenir ne sera pas tel que vous désirez qu’ il soit. ! Soyez donc simplement jeunes; tout le monde y gagnera ; c’est un assez beau rôle à jouer dans cette courte vie ; on le regrette toujours quand il est fini. Aimez, couronnez vos maîtresses de myrtes et de roses ; vivez avec votre cœur; chantez scs joies et ses douleurs; voilà les droits de l’homme au début de sa vie; ou bien livrez-vous à l’étudie, cultivez les sciences. L’esprit de 1’ homme a su leur donner aujourd’ hui un immense attrait; laissez mûrir votre esprit; et, quand vous ne serez plus dans l’Age des jeux, pensez à gouverner les hommes, si la fantaisie vous en prend ; faites des lois alors; elles seront peut-être plus sages que celles que vous voulez faire aujourd’hui. Mais n’oubliez pas que, si la science avance, 1’ homme n’avance pas ; car, s’ il avançait selon les rêves de progression qui dominent notre époque, il finirait par changer de nature, ce qui ne peut être. Est-il possible, en effet, de penser que 1’ homme puisse dépasser ces intelligences qui brillent comme des phares lumineux dans l’obscurité des siècles? Qu’ il se nomme donc, celui d’entre vous qui le pense, et qu’ il dise: « Je suis un plus habile législateur que Moïse; mes codes auront une plus longue durée que les siens; j’enseigne mieux et une meilleure philo- sophie que Socrate ; mes disciples sont plus habiles et plus sages que Pla- ton; j’ai l’intelligence plus élevée que le Christ; je saurais vivre et mourir mieux que lui ; j’ai l’âme plus pure que la sienne ; je comprends mieux que lui les droits et les devoirs de l’homme; ma parole est à la fois plus éloquente, plus simple et plus onctueuse. » Vous n’oserez pas tenir un pareil langage; il trahirait à la fois trop d’orgueil et de blasphème; mais vous direz que vous êtes plus savants que ne l’étaient Aristote, Bacon, Descartes, Leibnitz, et que vous en saurez bientôt plus que La Place, Cuvier, Davy, Berzélius, Oken et que tous les savants de nos jours. J’en suis persuadé. Qu’est-ce que cela prouve? Que la science avance, qu'elle doit avancer, qu'elle marche aujourd’hui plus vite qu’autrefois; mais cela ne prouve pas que I’ homme avance. Si l’intelligence divine du Christ n’a pas reculé les bornes de l’ intel- ligence humaine, c’est qu’au delà de ce que nous sommes commencerait un autre être. Aucun homme n'osera donc articuler individuellement une pareille Digitized by Google 179 prétention. Mais l’orgueil est ingénieux; pour s’affranchir des bornes qui lui sont imposées, il se lève en masse, et dit: « Le genre humain est en marche-, nous allons tous vers de plus grandes destinées, inconnues jusqu'à ce jour; rien ne peut arrêter au- jourd’ hui le mouvement de l’esprit ; l’ humanité tout entière va revêtir de nouvelles formes et l’ordre social s’asseoir sur une base plus juste et plus universelle. » Je suis loin de le croire; je pourrais d’abord me borner à vous de- mander si vous savez avec certitude où vous conduira le mouvement dont vous êtes si fiers et si, au bout de cette carrière si rapide que vous voulez parcourir sans tenir compte du chemin, il ne se présentera pas un abime. Je pourrais vous remettre en mémoire le nécrologe des peuples; il est déjà bien nombreux. Croyez-vous que ce soit liste close? Trouvez-vous dans la sagesse du jour des raisons pour croire à l’immortalité des nations? Mais je veux vous faire toutes les concessions que vous voulez et les faire anssi grandes que votre imagination peut les concevoir. Je veux convenir avec vous que l’ histoire compte d’ horribles pages ; je veux désirer et espé- rer avec vous que l’avenir n’en verra plus dépareilles. Et cependant, pour vous prouver que rien ne pourra changer la nature de l’homme, je ne veux vous dire que quelques mots. L’ignorance est nécessaire à l’esprit de I’ homme; c’est le désir de connaître qui développe la faculté de penser. Si l’ homme savait tout, il cesserait de penser. Mais il est des choses qu’ il a le désir de connaître et qu’ il ne connaîtra jamais. Le mouvement de l' intelligence est produit par le besoin d’aller le plus loin possible. Elle travaille toujours, parce qu’elle n’arrive jamais. Elle se reposerait, si elle était arrivée, puisque marcher deviendrait inutile. Prenez-y donc garde, vous autres promoteurs d’un mouvement trop rapide. Voyez l’infériorité de la situation politique, ainsi que la décadence de la littérature et des beaux-arts chez les peuples qui ont été trop vite et qui survivent à leur gloire. Le cœur de l’ homme cesserait de sentir, s’il possédait tout ce qu’il désire. Le sentiment n’est éveillé que par le désir de posséder; il n’est prolongé que par la crainte de perdre. Si l’ homme possédait tout avec une entière sécurité, il n’aurait ni désir, ni crainte; il cesserait donc de sentir. La réclusion des femmes a fait cesser l’amour; là où elle existe, l’ homme possède les femmes comme une chose dont les lois lui garantis- sent la propriété et que les moeurs rendent inviolable. Le riche devient Digitized by Google 480 facilement insensible aux misères du pauvre ; c’est souvent autant la crain- te que la charité qui dicte des lois en sa faveur. L’âme de l’ homme n’est appelée à la connaissance de soi-même que par la nécessité où elle se trouve placée de résister à de mauvais penchants. L’homme n’aurait pas de conscience, si le vice n’existait pas, car elle lui serait iuutile. Cette lutte intérieure de la conscience contre ce qui est mal devient la manifestation de l’âme ; elle la fortifie, l’élève et donne en même temps de plus hautes pensées a l’esprit. Si donc vos institutions pouvaient devenir assez parfaites pour faire disparaître le vice de la terre, l’âme de l’ homme cesserait d’avoir la con- science de son existence et ne se manifesterait plus. Cet état de perfection, où le bien existerait sans l’opposition du mal, ne peut pas être donné à l’ homme sur cette terre. Si le besoin disparaissait, le travail disparaîtrait également-, car ce n’est pas pour s’amuser que l’ homme travaille; son génie inventif ne se- rait donc pas éveillé, ce serait une faculté latente, l’ industrie n’existerait pas. Si les besoins de tous les hommes pouvaient être satisfaits de la mê- me manière; s’il n’ y avait pas des individus qui ont deux millions de re- venus, tandis que d’autres cherchent des vers pour les vendre et acheter du pain (1); si toutes les fortunes devaient se niveler, les hommes se ni- velleraient à la manière des hirondelles, qui font toujours le même voya- ge, qui bâtissent partout leurs nids avec de la boue, et mangent toujours des mouches. Non, l’ homme aurait beau vouloir s’abaisser, qu’ il resterait cepen- dant encore la première espèce de notre globe, et pour son espèce il n’e- xiste point de nivellement. 11 y a des Lapons qui possèdent cinq cents ren- nes, pendant que d’autres n’en ont pas cent; il y a des Arabes qui ont cent chameaux, tandis que d’autres n’en ont pas dix; il y a des Tartares qui ont dix chevaux et d’autres qui n’ont que la jument dont ils boivent le lait Il y a des hommes qui savent calculer le système du monde et dé- couvrir les forces les plus cachées de la nature; il y en a d’autres qui ont à peine assez d’ intelligence pour se livrer au travail manuel le plus simple. L’égalité de condition et de fortune ne peut donc pas exister, et si die était possible, elle appauvrirait le genre humain tout entier; car c’est (4) Expression de M. de Chateaubriand. Digitized by Google 481 en descendant qu’il faudrait chercher le niveau. Mais cette égalité que vous prêchez, vous la rendez vous-même plus impossible que jamais par le moavcment si rapide que vous donnez au monde. Tous les hommes ponvent-ils donc le suivre? Vous les appelez tous-, mais tous ont-ils la for- ce et les moyens d’arriver? Ainsi, pour résumer cette courte digression: L'ignorance est nécessaire à l’esprit-, le désir au coeur; le vice à la conscience ; le besoin au travail ; T inégalité à T industrie. Après cela, amusez-vous à changer le monde comme vous le vou- drez; rêvez d’autres institutions; c’est vous qui perdez votre temps et qui n’arriverez pas. Le vieux monde, comme tout ce qui a vie, se modifiera dans ses formes ; mais il restera toujuors ce qu’ il a été ; vous aurez beau écrire, vous n’ en formerez pas un nouveau. La liberté de la presse ne sera pas une nouvelle puissance créatrice. Malgré le mal qu’ elle a fait et celui qu’ elle fera, elle est cependant arrivée à un tel degré d’ émanci- pation qu’il est impossible de pouvoir la remettre en lisière. Qui d’ailleurs pourrait ne pas reconnaître dans l’écriture le plus puis- sant moyen de civilisation? IS’ est-elle pas A la fois force productive et conservatrice ? Ne sont-ce pas les richesses littéraires de 1’ ancien monde, apportées par l’émigration byzantine, fuyant devant la barbarie, qui firent sortir l’ Europe si resplendissante de lumières des épaisses ténèbres du moyeu âge ? Honneur donc à l’ écriture ; plus d’ honneur encore à l’ im- primerie, qui en est la si puissante multiplication 1 Laissez donc une pleine et entière liberté à vos écrivains ; qu’ils écrivent librement sur toutes les matières : religion, philosophie, histoire, politique, gouverne- ment, littérature ; mais que leurs discussions soient réfléchies et appro- fondies. Les mauvaises maximes n’ont pas de durée Dans un demi- siècle, que restera-t-il de la philosophie du xviti* siècle, et de toute l’école politique qu’elle avait fondée? Les débris de cette école ne sont-ils pas déjà à tort ou à raison la risée de votre jeunesse ? Tout passe hormis la vérité. J’ honore plus que personne les écrivains de conscience qui consa- creot leur vie à la chercher ; même leurs e rreurs sont utiles ; car tracer la route qu’il ne faut pas suivre est encore un moyen d’indiquer la bon- ne voie. Le mal renferme en lui-mènic un principe qui lui sert de correctif; c’ est une loi de la nature. Il ne faut qu* examiner ce qui s’ est passé de- puis T existence de l’ imprimerie pour cesser de croire à sa toute-puis- Digitlzed by Google 482 sance. Combien d’ auteurs des siècles précédents se trouvent-ils encore dans les mains du public? placés sur les poudreux rayons des bibliothè- ques, la plupart d’ entre eux ne sont connus que d’un très-petit nombre d’ érudits. Croyez-vous, par exemple, que beaucoup des livres qu’on im- prime aujourd’ hui auront un long avenir? Peu d’ auteurs ont eu et peu d’auteurs auront le privilège de survivre aux siècles; car le génie seul est immortel ; l’imprimerie ne changera rien à la condition delà mé- diocrité. Dans les temps anciens, personne ne se donnait certainement la peine et ne faisait la dépense de multiplier les manuscrits des ouvrages médiocres.^ Le nombre et le temps feront justice des modernes, comme la difficulté de l’ écriture faisait justice des anciens. Tout ce qu’ il y a de mauvais moisit oublié. Ainsi le temps, qui fait justice de tout, corrige de lui-même les abus de l’ imprimerie ; mais une trop grande facilité amène en toute chose des dangers. Ne voit-on pas 1’ esprit le plus éminent, le plus fertile arri- ver à l’ idiotisme par la surexcitation du cerveau? N’est-il pas à craindre qu' une trop facile et trop rapide diffusion d’idées contradictoires ne con- duise à l’ affaiblissement des intelligénces ? C’ est donc la presse qui vit de la journée et qui meurt avec elle, qui est seule dangereuse; ce sont ces feuilles éphémères et faciles, sans avenir et, par conséquent, sans ga- rantie, qui font le mal, ou qui lui donnent au moins ce degré d’intensité qui met tout en péril. La raison seule vit d’ avenir ; les passions ont be- soin de la vie de la journée ; c’ est donc aux passions que s’ adresse tou- jours la presse périodique pour les flatter et les caresser ou pour les soulever. L’ art de cette industrie consiste à se faire lire par le plus grand nombre d’ hommes possible. Le métier pour être lucratif, a donc besoin de créer du mouvement et de l’agitation ; il lui faut l’agitation des idées comme le choc des intérêts ; il est donc essentiellement ennemi de la paix et du repos des peuples. Pour juger ce qui s’ appelle la presse quotidienne et périodique, lisez seulement l’article des nouvelles dans les journaux qui écrivent dans des opinions différentes. Ceux qui voudraient être véridiques devraient tous dire la même chose; car la vérité doit être la même pour tous. Il peut être utile à l’ intérêt d’ un parti de ne pas dire un fait qui est vrai ; mais il ne peut jamais être utile, ou c’. est au moins un genre d’ utilité Digitized by Google m que réprouve la morale, de donner pour vrai un fait qui ne l’est pas. Et, cependant, lisez les articles écrits sur les mêmes événements. Lisez, par exemple, les journaux anglais et français depuis quelques années sur les affaires du Portugal et sur celles de l’Espagne; et dites si vous n’y trouvez pas toujours les nouvelles les plus contradictoires ? L’ esprit de parti donnerait-il donc le droit de se servir du men- songe comme d' une arme permise ? Et les dangers de la presse pério- dique ne sont-ils pas devenus bien plus grands encore depuis que les goovernements eux-mêmes s’ en servent comme d’ une arme politique ? Si le journalisme se permet, dans des intérêts de parti, de ne pas tou- jours prendre la vérité pour base de sa rédaction, le mensonge du jour- naliste veut souvent servir des intérêts placés plus bas. Il se fait l’ allié de l’ agiotage ; il tend des pièges à la crédulité ou lui donne, souvent pour mieux tromper, une forme officielle ; enfin tous les moyens sont bons pour tromper un parti ou pour gagner de l’ argent. Dans la vie privée, les faux matériels sont punis par les tribunaux les hommes qui usent de fraude perdent à la fois confiance et consi- dération ; ils sont marqué* par l’ opinion et désignés comme des êtres dangereux, dont il faut éviter le commerce. Comment se fait-il donc qu’ un homme puisse tous les matins signer une feuille imprimée et se dire responsable de tout ce q«’ elle contient, quand il voit qn’ elle trahit la vérité ? Comment se fait-il que cet homme puisse continur à occuper une place honorable dans l’ opinion et puisse oser parler de sa puissance et de sa dignité ? Tel est cependant le cas. Ce qui déshonorerait un homme dans la de privée ne doit-il porter aucune atteinte à la réputation, à la considé- ration du journaliste ? Le mensonge en devient-il moins coupable parce qu’ il est imprimé, et l’ impudence de la publication pourrait-elle en de- venir l’ excuse ? Faites votre métier comme vous l’entendez ; exploitez dans votre intérêt les erreurs du temps, les passions des hommes, la faiblesse îles eouvernements et la crédulité des bonnes gens ; faites des dupes, servez un parti, gagnez de 1’ argent ; mais, déchus comme vous 1’ êtes de la dignité qui n’ appartient qu’ à l’ homme intègre et qu’ à 1’ homme vrai, ne venez pas réclamer pour le métier lucratif que vous faites une consi- dération qui n’ est due qu’ à des services nobles et désintéressés. Si je ra’ élève ainsi contre la presse périodique, c’ est parce que j’ai Digitized by Google 184 l’ intime conviction, et le monde commence à ta partager avec moi, qne sa forme actuelle, l’ extension qu’ elle a prise, et la liberté qui lui est laissée, en font l’ instrument le plus puissant de troubles et d’ anarchie, sans qu’elle puisse jamais offrir la possibilité de devenir aussi utile qu’elle s’ est déjà montrée dangereuse. La presse périodique veut être aussi considérée comme une indu- strie. Mais si c’ est une industrie que vous réclames, ne doit-elle pas être soumise au principe de restriction qui régit tous les genres d’ industrie? Les fabrications qui troublent le repos par le bruit ou qui menaceraient la santé par des odeurs ou des évaporations insalubres ne sont-elles pas éloignées du centre des villes? Des limites ne sont-elles pas tra- cées aux cultures dangereuses à la santé? Les aliments de toute espè- ce, étalés sur vos marchés, ne sont-ils pas visités avant d’ être vendus ? et ceux qui seraient trouvés gâtés et dangereux ne sont-ils pas détruits ? Le commerce des drogues est-il libre ? celui de toutes les espèces d’ ar- mes n’est-il pas soumis à surveillance? Pourrait il être permis de vendre des pistolets chargés à tout enfant qui a la force de presser une détente? Croyez-vous qu’ il puisse vous être libre de vendre sans contrôle vos phrases à tout homme qui sait lire ? Et beaucoup de ces hommes ne sont-ils pas comme cet enfant qui ne connaît pas le danger du pistolet? Parce que les blessures que vous faites ne saignent pas, doivent-elles être permises ? Singulier genre d’ industrie, que celui qui attaque tous 1rs principes, toutes les autorités, toutes les réputations; qui veut sans cesse et toujours parler à toutes les intelligences, et soulever toutes les pas- sions I Peut-il jamais être possible de traiter pareille chose comme ooe industrie marchande? La pensée, si elle veut rester noble et puissante, puissante pour le bien comme elle doit Y être, peut-elle se rabaisser elle-même et vouloir s’appeler industrie? Un auteur a certainement le juste droit de vendre son ouvrage comme un peintre vend son tableau ; le génie et le talent n’ affranchissent [pas des besoins de la vie ; mais quand celui qui écrit renonce volontairement au moyen noble de vivre de sa plume, quand il fait vendre tons les matins ses pensées au marché comme on y vend de la viande et du pain, qu’ il se soumette alors aux mômes lois de police, et qu’ il soit, avant la vente, vérifié que sa marchandise n’ est pas nuisi- ble et corrompue. C’ est dans toute la sincérité d’ une profonde convi- ction que je dénonce la liberté de la presse périodique comme la plus Digitized by Google 185 exorbitante prétention qui puisse se concevoir. Elle peut être concédée dans les pays qui s’ en accommoderont et ne ta trouveront pas dange- reuse; mais eHe ne peut jamais être nulle part exigée comme un droit. Et, je le répète aux écrivains, c’ est une tyrannie que l’ exercice illimité d* un droit qui ne peut pas être à l’ usage de tout le mond. Permettre l’ exercice de ce droit, e’ est inféoder la fonle à un nouveau servage, le plus humiliant qui se puisse concevoir, an servage de l’ intelligence elle- mirae. Surprise tous les matin» à son réveil, on toi impose sa pensée de la journée. On calomnie le passé ; on lui en prêche P oubli; on obscurcit l’avenir en lui donnant toutes les couleurs do fausses espérances ou de lusses craintes ; la journée seule a de la puiesance, et la presse du jour la domine exclusivement. < Y a-t-il là de la place pour une autre .liberté que pour celle des journaux ? C’est à peine si d’ autres sphères restent ouvertes à P activité de l'esprit Me voit-on pas en effet diminuer les travaux sérieux de Pio- i diligence ? Et quand la guerre politique absorbe toutes les pensées, les sources des sciences ne viendront-elles pas à tarir? Mais on rédame la Pudicité comme la plus sûre garantie des libertés publiques, et les jour- naux libres sont, dit-on, le sent moyen d! avoir cette publicité. L'Angleterre s’ est vantée longtemps qu’ eHe savait jouir avec sa- gesse et maturité do la liberté de -la presse ; que cette liberté, sans pou- voir être nuisible, parce que l'esprit du peuple a’ était pas accessible à ses séductions, donnait ie moyen de pouvoir défendre toutes les autres. La publicité; dit-on, est à la fois Pâme et la garantie d’ un gouvernement libre ; c’ est la publicité qui fait connaître à U fois au peuple ses droits et ses devoirs ; qui avertit le gouvernement de ses propres excès ou de ses erreurs. C' est elle qui signale les prévarications des juges, les infi- délités des administrateurs, les vices des grands, les mauvaises moeurs; c' est la publicité qui, en un mot, instruit le peuple, avertit ie pouvoir et retient les mauvaises consciences par la crainte de ne pas pouvoir couvrir les mauvaises actions d’ an voile qu’ elle soulève toujours. Tant de bienfaits que P on croyait sans dangers ont donc fait mettre la liberté de la presse au rang des premiers besoins de la civilisation; Elle est à la fois, dit-on, P institutrice des peuples et P égide de leur bonheur. L’ im- primerie et la liberté d’ en faire usage garantiront à jamais le monde du retour d’ un autre moyen âge. C’ est un jour perpétuel qui se fera dans Digitized by Google • 18(5 mente toujours de chaleur et do clarté j il o* y aura plus d* accident pour la pensée de l’ homme ; elle éclaire à la fois la totalité de l’ univers et ne laisse pas, comme l’astre lumineux du ciel> un hémisphère dans le» ténè- bres ; si la nuit est nécessaire à la nature pour la reposer des richesses du jour, 1’ esprit de I’ homme, dans sa puissance, supérieur au soleil, s’ avance sans se reposer jamais et pénètre à la fois tout le globe de ses clartés. - . « •' • r Orgueilleux, comme je pois l’ être aussi, moi, de la puissance des facultés de T homme, mon esprit, avant de se laisser entraîner par la magie d’un mot, sent cependant toujours le besoin d’ observer dans le mouvement du monde h: pouvoir de l’ idée représentée par ce mot Cet examen m’ a prouvé que la publicité, aussi étendue que la veut et la fait la liberté de la presse, ne peut jamais être un bon principe de gouverne- ment ; car la publicité n’ est principe de rien -, elle n’ est jamais dans 1* ordre naturel «pie la suite d’ nn fait accompli, d’ une chose achevée ; quand elle «levance ce moment; elle le retarde, ou le corrompt, ou le rend impossible. C’est-à-dire que tout ce qui se fait dans la nature sc fait dans le plus profond secret, comme une espèce de mystère, et ne se montre aux yeux que dans les résultats. L’ état social serait impossible, si toutes les pensées devaient à l’ in- stant même se traduire en paroles. Il n’ y a pas une pensée d’ avenir dans l’ esprit de I’ homme qu ? il ne tienne secrète, s’ il en attend des ré- sultats. Le général d’ armée fait mouvoir de grandes masses sans mettre personne dans le secret de son plan ; il échouerait s’ il était connu. — Le chef d’ une maison de commerce ne fait confidence à personne de ses spéculations, et ses livres ne sont ouverts au public que le jour de a Iranqocronte. • • •- x • il n’y a pas une création de l’art que le poète ou l’artiste conçoive ailleurs que dans le silence du cabinet; c’est là, dans la retraite, que le pre- mier type qu’il a conçu s’empare de son àmc; c’est là qu’il est élaboré et se développe-, c’est là que l’imagination lui donne ses couleurs les plus vives et 1rs plus vraies; l’ouvrage de la solitude est plein de grâce et de vérité ; la publicité de la première idée lui ôterait toute sa fraîcheur; die grandirait sans naturel, car quand l’âme laisse échapper et dévoile trop tôt sa pensée, la manière remplace l’ inspiration. Ce n’est pas dans les salons que se font et s’écrivem les méditations. • . • Ce n’est pas en place publique que se dictent les bonnes lois ; le mont Digitized by Google 187 Sinaï et la grotte de la nymphe Égérie en sont depuis longtemps la preuve; ce n’est que la nuit, dans la solitude de sa tente, que Mahomet disait re- cevoir les inspirations du ciel qu’ il se composait. Les affections profondes, ainsi que les vertus, aiment toutes A se cou- vrir d’un voile. H n’y a rien de si secret que les pensées (lu coeur; si le monde voyait et comprenait ces premiers regards qu’échange un premier amour, il perdrait cette puissance secrète qui entruine et décide de deux vies A la fois. L’amitié' va-t-elle raconter ses épanchements? et n’est-ce pas la retraite seule qui fait son plus grand charme? La charité va chercher en secret la demeure de l’ indigent, et la maiu gauche ne sait pas ce que la main droite a donné. Le secret du secours fait naître la reconnaissance; elle a’existe pas quand c’est une main publique qui donne un secours collectif. Les taxes des pauvres divisent les hommes en deux classes: ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien ; les deux classes que forme la charité sont ceux qui reçoivent et cenx qui donnent; il y a position différente, nuis il a’y a pas division. La publicité tue la charité; une espèce de toi agraire, exigée par la misère, imposée par la crainte, vient la remplacer. C'est en public que le juge prononce des sentences ; c’est en secret que le conciliateur cherche A rapprocher les parties. - . Le fanatisme court les rues une torche ou le glaive à la main, tandis que la douce et vraie religion baisse les yeux et entre humbleet silencieu- se à l'église. Ce sont les douleurs solitaires de la montagne , des .Oliviers qui ont changé la face du monde. Les prières de l'innocence arrivaient au ciel se- crètes et puissantes. • •: Si la publicité ne convient pas aux vertus, aux affections nobles, ni aux travaux de l’ intelligence, et qu’elle soit dangereuse aux intérêts, qu’ allons-nous trouver en allant de 1’ homme à la nature ? Si l’ homme est entouré de phénomènes qu’ il ne comprend pas encore; s’il lui a fallu de si longues observations pour parvenir à en comprendre quelques vues, cela ne prouve-t-il pas que les grands ressorts du monde ne sont pas A la surface, que les- forces sont cachées, et que, plus elles sont grandes, plus elles doivent être productives, plus elles sont mystérieuses et se dérobent aux yeux? La nature, en effet, plus modeste que l'homme moderne, mon- tre son ouvrage sans exposer au public les moyens qu’elle emploie pour le faire. • - \ . Digitized by Google -188 La graine pour germer et reproduire doit être enfoncée dans la ter- re; c’est Ià qu’elle accomplit mystérieusement cette grande opération -, je- tée sur la surface du sol, elle y périrait par l’action de l’atmosphère ou par l’appétit d’un oiseau. - ' Tous les procédés de reproduction s’exécutent couverts d’un voile. Le silence et h pudeur sont des vertus de la nature. Je n’ai pas pu réussir encore à trouver une seule force dont le ressort ne soit caché, ni une seoie opération productive qui n’ait besoin de noy- « stère pour s’accomplir. La rosée même, phénomène de tous les jours, le ciel ne i’euvoie à la terre que quand le jour a cessé et avant qu’ il ne commence Je ne sais pas comment l’ homme a pu trouver tant de vertus à la publicité. Je ne les vois nulle part écrites que dans les codes qu il se don- ne. Se croit-il donc place en dehors de la création, et croiMl pouvoir don- ner à f ordre social des lois opposées à celles qui régissent l’univers ? Croit- il que la société humaine n’ irait pas assez bien, si elle allait comme le monde, et pense-t-il pouvoir lui ouvrir une plus vaste carrière et la con- duire plus loin? Quant à moi, homme de prétention moins altière et plus humble d’esprit, je crois, d’après tout ce que je vois, que la publicité est destinée & montrer des résultats, mais jamais à les produire. Employée hors de temps, elle fait tout avorter. Ainsi, en considérant la publicité comme un des moyens de gouverner, il ne faudrait en faire l’application qu'aux choses faites, et non pas aux choses à faire. Et, puisque daos votre système, le pouvoir est une délégation, laissez donc agir votre délégué; réservez-vous seulement le droit Je lui demaader compte en publie de l’usage qu’ il en a fait. Mais la première cause qui vous fait demander U publicité est un principe de défiance. Ce principe peut-il être jamais un moyen de gouverner? 1\ "est-il pas, ati contraire, un obstacle? La confiance n’est-elle pas toujours le premier mobile de tout ce qui va bien dans le inonde? La foi sert de base à la religion, comme la confiance A tous les bons rapports des hommes entre eux. Veillez pour qu’ il ne soit pas fait abus de celle que vous accordez-, cela suffit à vos intérêts et à votre droit: mais lie lancez pas tous les matins une légion d'écrivains contre tous ceux qui ont charge de vous gouverner. La chose n’est pas si facile. Venez plu- tôt à leur aide; et, puisqu’ il est nécessaire à l’existence d’uu peuple d’é- tre gouverne, prenez votre mal en patience et ne rendez pas la chose im- possible. Or, elle le devient, si la presse périodique continue à jouir d’une Digitized by Google 189 liberté illimitée ; par la raison très-simple que le pouvoir moral appartient alors aux écrivains, qui ne font au gouvernement que la part qu’ ils veu- lent bien lui laisser; et nous avons déjà vu plusieurs fois que cette part se réduit à rien; car le pouvoir lui-même ne peut déjà plus presque nulle part se soustraire à celtium eau genre de tyrannie. Mais n’ importe, répondez-vous ; les maux qu’elle peut causer, ce sont les inconvénients d’un état de liberté, mille fois préférables an despotisme qui se rétablirait sans la liberté des journaux; la publicité est la première arme à employer contre lui, parce que c’est toujours dans le secret qu’ il cherche la base de sa puissance. Cependant, jamais, à aucune époque de l’ histoire, les gouvernements n’ont été aussi soigneux du bonheur des pecples; jamais l’administration des États n’a été aussi éclairée, ni aussi régulière. Les impôts se payent partout avec facilité; ce qui prouve qu’on approche de l'équité de leur répartition; la justice se rend, ou do moins on vput la rendre d’un poids égal au faible comme au fort ; les armées sc distinguent partout par de la discipline et des vertus guerrières; le cou- rage n’a rien d'oppresseur ; les gcus de guerre ont cessé d’être l’effroi du peuple qu’ ils doivent défendre; 1rs souverains sont facilement accessibles; les hautes classes n’ont plus autant de cet ancien orgueil qni suscitait tant de haine, en irritant les amours-propres ; les talents de tous les genres sont estimée et se font jour partout; la justice et les soins des gouvernements protègent lea individus, sans différence de situation. L’extérieur de l’or- dre règne partout ; le commerce est en honneur; les routes offrent une entière sûreté; les communications sont nombreuses, libres et rapides; lo crédit public est fondé sur de nouvelles bases; tous les Intérêts ont été appelés à. le fonder et à le maintenir. Il y a partout de nombreux établis- sements d’éducation , cette éducation est le plus souvent gratuite ; toutes les classes y ont accès. Il y a des établissements de bienfaisance où l’on recueille les enfants qui ne savent pas où ils sont nés, comme des vieillards qui ne savent pas où ils pourraient mourir. Le peuple est partout mieux nourri, mieux vètn, mieux logé, et par conséquent mieux portant; l’aisan- ce et la santé augmentent la population; les moeurs de toutes les classes sont meilleures; il y a moins de crapule, moins d’ ivrognerie dans les dei- niers étages de la société ; moins de dérèglements dans les étages supé- rieurs ; et cependant, malgré cet état, qui paraîtrait devoir donner (dus de calme et plus de bonheur, il y a partout de l’ inquiétude, de l’agitation, il est évident que ce ti’est pas la situation matérielle des peuples qui Digitized by Google i90 cause le malaise dont on voit souffrir la société. L’ inquiétude qui les agi- te est une inquiétude d'esprit suscitée par des discussions sur les princi- pes constitutifs des États. Ceux qui soulèvent ces discussions manquent souvent de sincérité; ils les soulèvent à dessein, afin de produire des trou- bles; c’est une arme dont ils veulent se servir dans* des intérêts privés, et quelquefois, selon leur position, dans des intérêts politiques; ils attaquent le siège même de la vie des États en en détruisant le principe et l’organi- sation. Ces hommes prennent un masque de liberté et s’annoncent aux nations comme des libérateurs ; pour que leur mission ait un but, ils pro- clament donc que tous les princes sont tyrans, qu’ il faut leur résister, que leurs gouvernements sont despotiques, qu’ il faut les changer. Pour atteindre leur but, tous les genres de sophismes sont employés ; le plus dangereux de tous consiste à séparer les fieuples de leurs gouvernements et à les mettre en regard les uns des autres dans une position de défian- ce et d’ hostilité permanente. Ce calcul de destruetion est habile ; car le peuple, toujours le plus fort, doit finir par renverser tout gouvernement quelconque. Ce principe est le plus dangereux de tous ceux qui peuvent être promulgués, puisqu’ il engendre l’anarchie et rend tout gouverne- ment impossible. En isolant ainsi les gouvernements, eu mettant d'un té- lé les rois et de l'autre les peuples, on a fait naître d’abord des doutes sor la nature et sur les droits de la souveraineté; ces doutes ont fini par être remplacés par une affirmation. On a dit: le titre de roi se réduirait à rien, si le peuple ne le reconnaissait pas; le roi ne peut pas exister sans le peu- ple tandis que le peuple n’a besoin de personne pour exister; H est, parce qu’ il est; leprincifie de son existence est en lui-même; c’est donc en loi que réside aussi celui delà souveraineté ; elle lui appartient comme un droit inaliénable; il peut, quand il le trouve conforme à ses intérêts, en conférer l’exercice; niais il ne lui est pas plus libre d’en aliéner le droit qu' il ne lui serait libre de cesser d’exister. Celte question ne peut pas être posée d’une manière aussi simple; un peuple est un être complexe; tout question de gouvernement t’est donc égaleiueut. On a posé deux principes absolus en regard l’un de l’autre, ils doivent servir de bannière aux deux partis qui divisent l’Eu- rope ; il n’ y a pas eu de bonne foi dans l’énonciation de ces princi- pes; mais ce qui n’avait été qu’un moyen pour quelques hommes est devenu une erreur pour le grand nombre; il faut donc la combattre. U y a des choses placées en dehors des discussions humaines; Digitized by Google 491 l’esprit ne peut vouloir les expliquer sans marcher à l’erreur. La sou- veraineté est une de ces choses. Elle est un mystère comme celui de la vie, comme celui de la liberté morale de I’ homme. Cette liberté que nous réclamons comme notre plus bel apanage, qu’est-elle cepen- dant? Malgré l’orgueil qu’elle nous donne, elle n’est autre chose que • la puissance de l’erreur. Si I’ homme ne pouvait jamais se tromper, il ne serait plus libre, puisqu’ il serait placé sous l’empire nécessaire de la vérité. Son intelligence ne serait que de I* instinct; il vivrait com- me vit tout ce qui est placé plus bas que lui, sous l’empire d’une loi de nécessité absolue. , La liberté n’existe que par le choix que l’ homme peut faire en- tre la vérité et l’erreur, entre le bien et le mal ; elle existe parce qu’ il a la faculté de comprendre la vertu, d’en avoir le sentiment et de se livrer au vice. Il peut nier Dieu et dire que la vertu est une con- vention humaine ; il peut nier la nécessité de la raison et ne recon- naître d’autre loi que celle de ses penchants et de ses passions ; il peut livrer son corps et son diue à la destruction des vices ; il peut mettre la loi de son intérêt audessus de toutes les lois, opprimer et dépouiller le faible à son profit; -il peut faire usage de tontes les fa- cultés de son intelligence pour violer toutes les lois morales de l’in- telligence ; il peut, en un mot, foire le mal en se trompant et le fai- re sciemment: tels sont les droits de sa liberté. Mais, à côté de l’erreur et de la perversité, la liberté donne aussi à l’ homme la faculté de reconnaître ce qui est le bien et de le prati- quer ; son date peut sentir l' existence de Dieu ; son intelligence peut la comprendre, son esprit peut la prouver. Il reste fidèle à cette loi morale dont il a le sentiment dans le coeur ; il a la force de résister à ses pas- sions -, il sait se rendre maître des penchants qui entraînent un mal. Il obéit enfin à une loi de dévouement, plutôt qu’ à celle de l' intérêt per- sonnel ; son esprit est libre ; la preuve de sa liberté existe par sa puis- sance; il peut, selon sa volonté, s’imposer des limites ou s’élancer au delà de toutes les bornes et parvenir à l’ immensité, comme il s’ élance au delà de tous les temps pour y trouver l’ éternité. La pensée libre a le droit de ne croire que ce qu’ elle comprend ; elle a le droit de rejeter tout ce -qu’ elle ne -sait pas expliquer ; mais elle a aussi, dans l’ homme sage et modeste, la faculté de s’ humilier et de croire. Tels sont tes nombreux mystères de la liberté de l’ homme ; son Digitized by Google orgueil est la puissance (le l ! crrcur, sa grandeur provient de sa fra- gilité. >• Le mystère de la souveraineté n’ est pas moins profond que celui de la liberté, mais il est d’ une antre nature. L’ homme, comme être collectif, est placé sous une loi de nécessité continuelle; si tout est liberté pour lui comme individu, aucune trace de cette liberté n’ existe dans sa position d’ être collectif; il n’a le choix ni du sol qu’ il habite, ni du peuple dont il fait partie, ni de la religion qu’ il professe, ni des lois sous I* empire desquelles il est destiné « vivre. Tous les actes de sa vie sont soumis à des formes qu’ il n’ a pas consenties, et dont il ne Saurait cependant s’ affranchir. On prend pour lui à sa naissance T engagement d' une loi religieuse; on lui donne une éducation d’après des principes que peut-être sa raison condamnera plus tard ; quand il voudra devenir père de famille, les lois d’ après lesquelles il le deviendra lui sont imposées ; ses rapports avec la femme sont Axés ; sa puissance sur scs enfants est bornée ; sa volonté trouve partout des obstacles et des conditions auxquelles il est obligé de se soumettre. Il n’ est pas libre de disposer de ses biens comme il le vou- drait ; s’il a des contestations avec d’ autres hommes, elles seront dé- cidées d’ aprèr des règles qu’ il voudrait ne ps reconnaître ; s’il com- met un crime, il sera jugé d’ après des lois qu’il n’ a pas faîtes, et par des juges qu’il voudrait récuser ; il ne peut, eu uu mot, ni vivre ni mou- rir selon qu’ il aurait la volonté de le faire. L’ ensemble de toutes les nécessités sous T empire desquelles l’ hom- me se trouve placé constitue le principe de la souveraineté. Ce principe qui domine tous ses rappris avec les autres hommes, domine en même temps le genre humain tout entier. Aucun peuple n’ en a jamais été af- franchi, et ne peut jamais H- être. La souveraineté est d’ une nature trop générale, d’ une essence trop mystérieuse et trop élevée pour qu’ elle puisse jamais avoir été le- produit de la volonté des hommes. Telle est T erreur de la doctriue du contrat social ; Il n’ a jamais pu être ni signé ni consenti. Qui i’ aurait fait ? qui aurait eu le droit de le faire ? quelle génération sc serait trouvée fondée de pouvoir pour aliéner ainsi la li- berté du monde? En vertu de quel principe et an profit de qui F aurait- elle fait? Si la soumission des peuples au puvoir -eût été un acte spon- tané de leur volonté, comment se fart-il dope que les hommes, si souvent Digitized by Google «telles an commandement, n’ aient jamais pu s’ en libérer ? Ils ont ren- versé des princes, ils ont déchiré des codes, ils ont brisé ce qu’ ils ap- pellent des fers, mais c’est tonjours pour se soumettre à d’autres prin- ces, pour reprendre d’ antres fers, pour obéir à d’ autres codes. Aiusi, l'homme, dans cet ordre de raisonnement, se trouverait tou- jours malgré lui soumis à une domination à laquelle aucun de scs efforts ne pourrait le soustraire. Sa condition serait donc nn esclavage perpé- tuel et 1’ univers ne serait qu’ une vaste maison de force. Non, ce n’ est pas ainsi que la société humaine a été faite. Le principe de la souveraineté est au-dessus de l’homme ; c’ est une loi du monde moral ; elle n’ appartient à personne, puisqu’ elle est au- dessus de tons les hommes. Mais, comme tonies les lois, elle a besoin, pour ne pas rester une abstraction, de se manifester par une application ; «’ est donc par un homme, ou par des hommes que celte manifestation doit avoir lieu. Ce qui est du ressort des hommes, c’est d’en trouver la forme, c’ est d’ en régler 1’ exercice. N’ est-ce pas I’ erreur dans laquelle on est encore sur la véritable nature de la souveraineté, qui fait que l’on est d’ opinions si diverses, si incertaines, si contradictoires, sur les minons d’ en fonder' la puissance et d’ en régler l’ exercice î C' est cette erreur qui fait que les États sont toujours placés entre les abus du pou- voir et les atteintes qu’ on veut lui porter. Les principes générateurs ne sont jamais isolés $ il faut doive qu’ il y ait comme loi correspondante à celle de la souveraineté une autre loi qui la rende possible ; cette autre loi est celle de l’ obéissance. L' obéissance a doue été placée duns I’ homme ; c’ est un sentiment iaoé. Comment expliquer autrement ce phénomène de tous les terni s, l' obéissance de tous les peuples à quelques hommes? La force seule ne pourrait jamais y suffire. Quelle humiliation d’ ailleurs pour le genre humain que de supposer qu’ il ait toujours été rédnit à l’ obéissance par la force! - L’ obéissance inorale n’ est-elle pas la base de la nature la plus in- time de P homme ? n’ est-elle pas celle qui seule fait de i’homme un être sociable? L’éducation serait-elle possible si Je caractère de l’enfant n’ était pas docile au précepte, si son esprit ne s’ ouvrait pas à la convi- ction, si son intelligence n’ avait pas la facilité de comprendre P ensei- gnement, ni la propriété de se l’approprier? Toutes les facultés de P homme témoignent de ce principe d’ obéissance. Celle de P imitation ■495 pas ; car rien dans le monde ne peut être conservé tel qu’ il est. Toute chose doit croître et décroître. Si la force qui (ait croître ■venait à cesser son action, la force qui fait décroître finirait par tout détruire. Dans les sociétés avancées et bien organisées, la souveraineté est donc toujours agissante ; elle ne laisse aucun rapport des hommes en- tre eux incertain ; tout y est réglé par des lois. Il n'y a d’ arbitraire ni pour le pouvoir ni pour l’ obéissance ; la souveraineté se manifeste par des lois d’ordre et.de justice, et l’obéissance est rendue volontaire par la conviction. Les hommes modernes ont donoé une fausse définition de l’arbitrai- re. Ils disent que le pouvoir arbitraire est celui qui n’a d’autre règle que la volonté du prince. Mais ils n’ont pas dit que cette volonté pouvait avoir pour règle l’ordre et la justice; que le prince avait, comme tous les autres hommes, une conscience ; qu’ il pouvait donc trouver dans sa conscience des bornes à sa volonté ; ils n’ont pas dit que le prince pouvait avoir de l’in- telligence et que son esprit loi donnerait, dans son intérêt personnel, le conseil de faire usage de sa puissance dans des voies de sagesse et de modération. * En dépouillant le prince de tontes les qualités qui ont été données à tous les hommes, ils ont dit : « Le pouvoir est arbitraire parce qu’ il peut l’être; il-ne faut pas lui laisser sa libre volonté, parce qu’ il pourrait en faire un mauvais usage. » On a donc pensé qu’il fallait mettre des bornes au pouvoir; mais quand la souveraineté ne peut pas être exercée dans tou- te sa plénitude, l’état social languit et dépérit ; car il a besoin de l’action du pouvoir, c’est on des cléments de sa vie. Voyez toutes les sociétés du moyen âge ; pourquoi les germes de ci- vilisation placés dans le principe chrétien ont-ils mis si longtemps à se dé- velopper? C'est parce que partout l’action du pouvoir était empêchée, soit par une aristocratie trop puissante et trop indépendante, soit par des as- semblées délibérantes qui ne défendaient que les intérêts privés de leurs classes. Y a-t-il justice d’accuser des princes dont l’action souveraine n’é- tait pas libre? En quoi les états généraux, les états provinciaux, les par- lements, les diètes et diétines ont-ils contribué au bonheur des peuples? N’est-ce pas, au contraire, depuis que les forces de résistance ont été bri- sées que la civilisation a pris un si grand essor dans toute^s les directions de l’ intelligence ? ' • L’ Angleterre elle même, ce pays si fier aujourd’ hui de son_état so- Digitized by Google 4% cial, voyez pendant combien de siècles il a été déchiré et retardé par la lutte du peuple contre le pouvoir et par les guerres civiles que les factions suscitaient Les trois royaumes dont la réunion forme l’empire britanni- que étaient-ils, jusqu’à l'époque de la révolution que l’on offre au monde pour modèle, plus éclairés, mieux gouvernes, mieux administrés que les États les plus avancés du continent? Ancun Anglais ne trouverait dans son histoire les raisons d’en former la prétention. Si la prospérité de ^Angle- terre et le développement de sa puissance datent de sa révolution de 1688, il doit être utile d'en étudier la cause. Que s’cst-il passé alors? Le parle- ment, en changeant la position du prince, a-t-il mis des bornes au princi- pe de la souveraineté? Aon, il s’est emparé de l’autorité tout entière-, il a consenti A la partager avec le roi ; mais il ne lui en laisse que la plus pe- tite part; et celte part, le roi ne peut l’exercer sans le concours du parle- ment. La constitution anglaise, qui n'est dans son extrême complication, qu’un compromis perpétuel entre des forces et des principes opposés, rend cependant elie-inème hommage an principe de la personnification du pou- voir dans la personne du prince-, elle ne laisse au roi qu’une autorité, pour ainsi dire, fictive, et cependant c’est en son» nom que la justice se rend, que les lois sout promulguées et que l’ Angleterre fait la paix et la guerre. Mais la révolution de 1688, loin d’avoir borné la souveraineté, l'a au con- traire affranchie de toutes les barri ores qui, pendant tant de siècles, avaient fait obstacle à son développement Elle a été exercée par le parlement dans sa plus entière plénitude. C’est parce que l'application de ce principe n’a plus trouvé d’obstacles, qu’cite a été si puissante et si fertile en résultait. Le parlcrtient s’est fait 1’ héritier de Cromwell; il a restauré le trône, il est vrai ; mais en le soumettant à sa puissance. Ce u’esl pas en vertu d’u- ne délégation qu’ il a exercé l’autorité souveraine, il s’en était saisi, il l’a gardée. Le principe de l’élection n’affaiblissait en rien celui de la souve- raineté; elle résidait tout entière dans le concours des deux chambres du parlement et du roi. Je ne sache pas qu’elle se soit montrée dans aucun Etat plus active et plus puissante. Quel a été le caractère de cette souve- raineté? -.i Suffit-il que la souveraineté soit excrcée.par un priuce dans toute la plénitude de son principe, pour qu’elle soit alors qualifiée d’ai bitraire ? Le nombre de ceux qui l’exercent cliaoge-t-U quelque chose à sa nature ? L’ar- bitraire cesse-t-il, quand il est exercé par plusieurs, au lieu de l’être par un seul? Ce qui constitue l’arbitrai Ve n’est donc pas la possession d’uu pou- Digitized by Googli 497 voir illimitô. S’ il en était autrement, le parlement anglais, dans son con- cours avec le roi, mériterait donc aussi d’èlre qualifié d’arbitraire ; car rien, en Angleterre, ne peut s’opposer à la puissance de ce concours. Ce qui constitue uniquement l’arbitraire c’est l’usage qui est fait du pouvoir, que ce pouvoir soit exercé par un roi, par un doge, par un conseil, sénat ou parlement. H y a des règles immuables qui ont été fixées pour le pouvoir; ce sont celles de l'ordre et de la justice. Toutes les fois que le pouvoir se sou- met à ces régies, il n’a rien d’arbitraire. Les hommes ne comprenant pas tout ce qu’ H y a de mystérieux dans le principe de la souveraineté, et, le prenant comme une convention qu’ ils auraient farte, l’ont toujours regar- dé comme un mal nécessaire, inévitable, dont il Cillait, autant que possi- ble, diminuer la pesanteur; en se soumettant au pouvoir comme à un prin- cipe hostile, ils ont donc toujours cherché à lui opposer des barrières, â lai fixer des bornes. Ils ont de celle manière affaibli le principe de la sou- veraineté, sam l’application duquel aucune société humaine ne peut s’éta- blir ni se développer, ni croître, ni prospérer. Comme je l’ai déjà remarqué, jamais l’application de ce principe n’a été aussi puissante que celle qu’en a faite le parlement d* Angle- terre depuis l’anuée 4688. Et si les Anglais sont fiers à juste titre dè celte époque de leur histoire, dans quel esprit cependant le parlement a-t-il fait usage de la puissance illimitée qu’il exerçait? De nombreuses voix viennent l’accuser aujourd’hui et s’élèvent de toutes parts (mur demander justice contre sa tyrannie et son op- pression. Un peuple tout entier, qui fait partie de l’association britan- nique comme les ilotes faisaient partie de celle de Sparte, réclame luMitemcnt tous les droits qui lui ont été enlevés depuis si longtemps. De tous , côtés des cris de réforme sc font entendre. Un principe de véritable loléranee doit remplacer celui de la persécution. Si, en géné- ral, le protestantisme a combattu partout ce dogme catholique, que hors de 1' Église il ti't/o point de salut, le protestantisme anglais avait remplacé ce dogme, par la maxime toute terrestre, que hors de son /tyitse if n’ g avait ni puissance ni argent. Je vais résumer dans une forme plus concise les idées que je viens d’exposer sur le principe de la souveraineté. L’existeace de 1’ homme est d’une double nature. Il existe comme individu et comme être collectif; c’est à-dire qu’il Digitized by Google 198 y a T homme et le genre humain. La liberlé est la loi morale de l’ in- dividu. L’obéissance est la loi morale de l’être collectif. Le genre humain est soumis à une loi de souveraineté dont le principe est placé hors de lui et qui domine l’ homme dans toutes ses relations, comme être collectif. La souveraineté n’appartient pas plus au prince ou au peuple, que la justice n’appartient au juge ou au jury. La lutte qui existe aujourd’ hui entre les deux opinions qui en veu- lent la possession comme un droit fait descendre un principe (F ordre gé- néral à n’ètre qu’un litige entre deux parties. La souveraineté procède-t-elle de Dieu ou des hommes? appartient- elle au prince comme lui étant conférée par Dieu? ou bien est-elle un droit du peuple qui lui serait inné? Cette alternative produit un antagonisme qui ébranle la base de toute vie politique. Il a donné naissance aux denx écoles qui se disputent le gouvernement du monde. De même qu’aucune autorité ne peut enlever à aucun homme le droit de son libre arbitre, de même il est impossible à un peuple ou à un indivi- du quelconque de s’emparer d’une loi générale comme d'un droit qui lui serait particulier et qui serait sa propriété. Il est dans la nature d’un droit que celui qui le possède puisse, se- lon son bon plaisir, en faire usage ou le négliger. La souveraineté, loin d’être un droit, est au contraire un élément de nécessité absolue à la vie d’un peuple ; elle n’est pas comme principe une loi que l’on puisse, selon sa volonté, ou supprimer, ou laisser subsister. Le souverain qui n’exerce • » pas, ou ne sait pas exercer la souveraineté, finira toujours par la perdre. Jamais il n’est arrivé qu’une fraction quelconque du genre humain ait pu s’élever à l’existence d’un peuple sans qu’elle ait été soumise à la loi de souveraineté. L’existence de tout peuple sera donc compromise, dès que l’exercice de la souveraineté cessera, soit par négligence, par incapacité, ou par l’efTet des obstacles qui lui seront opposés. Si le pouvoir est la manifestation nécessaire du principe de sou- veraineté, sans l’ application duquel F état social ne peut pas exister, comment s’ établira-t-il ? Des lois ont été données à tout ce qui est nécessaire ; la souverai- neté aura donc aussi les siennes. Il y a dans la nature collective de l’ homme une force morale pro- gressive, qui conduit les peuples de l’ état d’ enfance à l’ état de la plus haute civilisation. Digitized by Google 199 Le premier principe que l’ on voit agir à I’ époque primitive des. peuples est celui de la liberté individuelle. Quand, à cette époque, s’ établit la souveraineté, cela ne peut être que par une force individuelle, libre, plus puissante que toutes les au* très Cette souveraineté, pour durer, a besoin de soumettre toutes les volontés individuelles à sa loi. La volonté la plus forte doit, par l’ exercice du pouvoir, devenir en mê ne temps la plus intelligente. Elle conduirait les hommes à l’abrutis- sement, si, après avoir brisé la force d’ action et de résistance de la li- berté individuelle, elle n’ appelait pas leur intelligence à la vie. Il se fait alors, en vertu du principe progressif qui est dans la na- ture de P homme, un travail par lequel le développement des intelligen- ces individuelles transforme les volontés individuelles soumises au pou- voir de la volonté 1a plus forte en une volonté générale. C’ est ici qu’il faut admirer la coordination des lois morales. Il arri- ve que plus l’ intelligence du pouvoir est active, plus se développera promptement cette volonté générale qui mettra des bornes à la puissance souveraine elle-même. Car il est évident que la souveraineté qui n’aurait su rien ajouter au principe individuel qui lui a donné naissance, et qui n’ aurait que la formule de son bon plaisir pour exprimer son pouvoir, serait trop faible en face d’ une volonté devenue générale. Il faut, pour rester forte, qn’ elle se dépouille de tout ce qu’ il y a eu d’ individuel et de libre dans son origine. Il en aéra de même pour P intelligence. L’ intelligence individuelle du prince ne pourrait pas seule exercer la souveraineté sur toutes les in- telligences individuelles arrivées au même degré de développement que la sienne. Pour que la puissance d’ action de la souveraineté puisse encore dominer cette nouvelle situation, il faut que son principe s’ élève à la condition d’ une loi morale. C’ est alors, qu’ intelligente et juste, elle parvient à développer le sentiment inné de P obéissance par la convi- ction de sa nécessité. Jious sommes les témoins du travail de- cette transformation ; mais elle n’ est pas comprise encore. L’ opinion qui regarde le pouvoir com- me une convention humaine, comme un contrat social, veut remplacer le fait de la souveraineté du prince par la théorie de la souveraineté du peuple. On prend la modification de la souveraineté par l'action de Digitized by Google 200 la volonté générale pour un acte La loi de la création, qui ue laisse aucune force de la nature sans barrière, parce que celle dont l’ action n’ aurait pas de limites devien- drait destructive, doit trouver aussi son application aux éléments consti- tutifs de l’ état social. Le pouvoir est naturelleineot borné par l’ intérêt qu’il a de rendre l’ obéissance volontaire ; s’il ne sait pas reconnaître son intérêt, il se trouvera borné et quelquefois détruit par la résistance que lui opposerait une obéissance que ses fautes auraient cessé de rendre volontaire. Les époques où se fonde une nouvelle dynastie sont toujours des temps de violence et d’ agitation ; car ce n’ est que par la lutte des inté- 4|:s opposés, ou des ambitions rivales, que le plus fort, ou le plus habile, finit par obtenir l’ obéissance; et ce n’est que du moment où cette obéis- sance devient unaDime et volontaire que sa puissance est affermie. C’ est alors que commence d’ une manière proGtabie au peuple 1’ action du principe de souveraineté. - • il est dans i’ intérêt des hommes, toujours placés dans la nécessité d’ être gouvernés, que l’ agitation produite par la fondation d’ une nou- velle dynastie ne se reproduise pas souvent. Cette nécessité réclamée par un sentiment universel a fait naître le principe de la succession au pou- voir. Ce principe est de convention humaine ; car il pourrait ne pas exi- ster. Ce n’ est que la conviction de son utilité qui l’ a fait adopter. 11 a pris le uom de légitimité. C’ est donc au proSt cl pour l’ avantage des îiü Digitized by Google 202 peuples et non pour celui des princes qu’il a été établi. Il gagne en puis- sance a mesure que sa personnification dans une même famille devient ancienne ; car les hommes aiment en toute chose la consécration du temps. La prière est plus intime dans. un temple que les siècles ont noirci que sous les voûtes claires et resplendissantes d’ une construction mo- derne. Les nombreuses générations qui toutes sont venues prier à la même place, y prononcer les mêmes paroles, y prendre les mêmes enga- gements, y verser, pour ainsi dire, les mêmes larmes, y avoir le même repentir et s’ y réjouir des mêmes espérances, viennent ajouter l’autorité de 1’ exemple à celle du précepte. C’ est ainsi que le temps transforme l’acte de raison qui a fondé la légitimité dans un sentiment d’ attachement, de reconnaissance et de respect. Il est dans les intérêts comme de la dignité des hommes d’ en- tourer d’ hommages et d’ obéissance les princes qui succèdent au devoir comme au pénible honneur de les gouverner. Le peuple s’ honore lui- même en honorant celui qui le gouverne ; il s’ honore davantage encore et garantit mieux son repos en n,e rendant pas le trône facile à tontes les ambitions ; c’ est donc dans les intérêts de sa dignité et de son bonheur que le principe de la légitimité, c’ est-è-dirc que l’ordre de la succession au pouvoir a été fondé. L’ usurpation de Louis-Philippe restera toujours comme un exemple utile à méditer. L’ Europe l’ avait reconnu, tous les souverains l’ avaient accepté j il avait eu l’ art de présenter son règne comme un gage de paix ; tous les peuples le saluaient de leurs accla- mations, les peuples libres comme ceux qui ne l' étaient pas ; 'et cepen- dant il qc pouvait jouir de sa position que comme d’ une chose illégale- ment acquise ; son existence était sans cesse menacée ; au milieu d’ u & nation qui se dit libre, il était le seul homqse de son royaume qui ne le fût pas ; il ne pouvait sortir de chez lui qu’ entouré d’ une garde nom- breuse ; et celle garde n’ a jamais suffi pour le préserver contre les ten- tatives d’ assassinat. L’esprit du siècle ne lui permettait pas démettre son usurpation sous la sauvegarde de l’ Église, comme l’ avait fait Napo- léon, en obtenant du pape que Sa Sainteté vînt le couronner à Paris, ou, comme l’avait fait le premier usurpateur du trône en France. En plein exercice de 1’ autorité royale qui, déjà depuis plusieurs règnes, était dans, les mains des maires du palais, Pépin le Bref avait fait consulter le pape sur cette position. Le chef de l’ Église répondit que, pour ne point ren- verser le principe de 1’ ordre, il valait mieux donner le nom de roi à, ce- Digitized by Google 303 lui qui en avait le pouvoir. Il fut donc sacré par saint Botiiface, archevê- que de Mayence, par délégation du pape, comme le témoignent les pa- roles d’ Eginhard, secrétaire intime de Charlemagne, qui dit, en retraçant cet événement, dans la chronique que nous avons de lui : Pipinus per aucloritalem ‘romani pontificis ex praefeclo palalii rex co nslitulus. « Pépin, par autorité du pontife romain, de maire du palais consti- tué roi. » L’ idée que Pépin ne pouvait être devenu roi que par la grâce de Dieu, grâce dont le pape se faisait coilateur, pouvait alors seule lui faire franchir la distance qui le séparait du trône ; cette idéé était aussi la seule qui fut assez puissante pour lui en assurer la possession. Cette for- mule, par la grâce de Dieu, en légitimant l’ usurpation, fut prise depuis lors et consacrée comme symbole de la légitimité. Loin de rester comme elle P était dans le premier moment un calcul politique, elle devint une pensée d’ humilité chrétienne ; car aucun prince, dans l’ ordre naturel de succession au trône, n’ aurait jamais pu dire, sans porter lui-même atteinte â son droit de succession : « Je monte sur le trône comme P élu de Dieu, qui me fait la grâce de m’y élever, parce que j’ en suis le plus digne, car je suis à la fois le plus habile, le plus sage, le plus fort, le plus vertueux. » Le droit de succession s’ établit d’ une manière plus simple ; le droit du prince devint légitime au même titre que le sont tous les autres droits de succession dans P ordre social. Les tribunaux, assez puissants pour garantir tous les droits inférieurs, ne le sont cependant pas assez pour garantir également la position la plus élevée ; elle fut donc mise sous la protection d’ un principe religieux Ce n’est donc pas le droit spécial qui est divin, mais c’ est la protection du droit qui est divine, et qui ne cessera pas de 1’ être, tant que ne cessera pas P accom- plissement des devoirs qu’ impose cette protection. Cette formule alors établie, et qui fut adoptée par tous les princes, renferme dans ce peu de mots : Nous, par la grâce de Dieu, etc..., deu* idées différentes, dont P une est la pensée d’ humilité chrétienne que je viens d’ exposer, et P autre est P expression d’ un principe politique. Quand le prince dit : Nous, cela veut dire moi et les hommes appelés à délibérer avec moi. C ! est de même que le président d’ un tribunal, en prononçant un jugement, parle collectivement au nom des juges qui siè- gent avec lui. Puisque le cours de cette discussion m’a conduit â parler du titre de Bigitized by Google 204 la royauté, je crois l’occasion opportune d’ajouter quelques observations sur le titre de roi des Français substitué par la révolution de 4830 à ce- lui de roi de France. Il n’y a pas un Français qui ne sache parfaitement bien qu’un sou- verain, quel que puisse être son titre, ne pourrait jamais disposer de !a France comme d'un patrimoine qui serait à lui. Tout le monde sait aujour- d’hui que la France appartient aux Français, comme l’Angleterre aux Anglais, comme l’ Allemagne aux Allemands, comme la Russie aux Russes. Je ne comprends pas comment la crainte de perdre son territoire ou Son existence de nation par suite du titre qu’aurait son prince pourrait entrer dans l’esprit d’un peuple. Pourquoi donc a-t-on attaché du prix à substi- tuer le titre de roi des Français à celui de roi de France? Pourquoi ce changement? Quel peut être son objet? Chez lés peuples de la Germanie, entièrement libres, parce qu’ ils é- taient sauvages, la nécessité de la guerre fit naître celle du commande- ment; il fallait un chef qui ne l’était que pour la guerre, et qui ne l’était qu’à des conditions; l’obéissance était à la fois volontaire et conditionnel- le; cette position qui durait, parce que durait aussi la nécessité de se dé- fendre, devint l’origine, chez les Germ tins, du principe de la souveraineté qui finit par se revêtir du titre de roi ; mais aucun des rois de la Germa- nie n’était roi du territoire; ils ne l’étaient tous que des hommes qui les avaient élus ou qui avaient pris l’ habitude d’obéir à leur famille, il devait en être ainsi pour des peuples dont la demeure n’était pas encore fixée. Quand la migration des peuples asiatiques vint mettre en mouvement et précipiter les unes sur les autres toutes les races slaves et germaines, les rois arrivaient partout à la tête de leurs peuples, et s’appelaient rois des Huns, rois des Marcomans, rois des Bulgares, rois des Avares, des Vanda- les, rois des Goths, des Visigoths, des Bourguignons, des Saxons, rois des Angles, rois des Francs, etc., etc. Quand ces tempêtes humaines vinrent à se calmer, plusieurs de ces peuples donnèrent leur nom au pays dans lequel ils avaient pris la résolu- tion de se fixer, c’était pour rpieux établir le droit de conquête ; elle prou- vait en même temps la volonté de renoncer à la vie nomade. C’est de cet- te manière que la Pannonie devint la Hongrie, que la Bretagne devint 1’ Angleterre ; c’est ainsi qu’un grand nombre de petits peuples de race ger- maine se réunirent sous le nom collectif d’^fHemands, et qu’un royaume d’Allemagne prit naissance. C’est enfin delà même manière que les Francs Digitized by Google 205 donnèrent leur nom à la paftié de la Gaule qu’ ils avaient conquise, et que leurs rois finirent par prendre le titre de rois de France. Il y avait dans cette marche progressive de l'établissement des peuples barbares un prin- cipe de stabilité; le peuple, le pays, le roi formaient une unité ternaire; le nouveau nom du pays, le nouveau titre du roi indiquaient que le peu- ple et son chef avaient rendu leur sort inséparable du sol de leur nouvelle patrie. Que veut dire, après tant de siècles, ce retour ù une dénomination qni avait marqué un époque encore sauvage? Dans quel but une certaine école historique a-t-elle voulu replacer au xix siècle les Gaulois en faco des Francs? Le principe d’une pareille division qui va rechercher à qua- torze siècles de distance la différence de deux éléments qui n’ont pas ces- sé pendant un aussi long espace de temps de se mêler et de se confondre; doit nécessairement conduire à l’absurde. Ainsi, comme il était cependant impossible de se dépouiller d’un nom déjà si ancien, il est arrivé, par une singulière contradiction d’esprit, qu’ on a rendu au souverain le titre tel qu’ il existait au moment d’une con- quête contre laquelle on voulait protester. Le roi de France prit donc le titre de roi des Français, tel que le portaient Pharamond, Clovis, tous les rois mérovingiens et les premiers rois de la race carlovingienne. On n’a repris de la Ganle que le coq. Cette nouvelle bannière doit-elle être le symbole de la vigilance, dont aurait besoin un peuple qui ne voudrait faire usage de sa liberté que pour se remettre en mouvement ? Si ce titre de roi des Français ne doit pas avoir cette valeur, que veut-il donc dire? Les hommes de la révolution de 4 830 n’auraient-ils été que les plagiaires de celle de 4 789? >11 y eut, à cette première époque, une révolution sociale. Le principe de l’égalité fut proclamé, toutes les classifications furent abolies ; tous les habitants de la France devinrent des Français au même titre et de même aloi. On crut peut-être donner une plus forte sanction à ce principe d’égalité en expri- mant, par le nouveau titre, que le roi était d’une manière égale le roi de tous les Français. Tour certains esprits, des souvenirs de féodalité pou- vaient aussi se rattacher au titre de roi de France; on voulait les effacer. On comprend cette intention, quoique l’ histoire ne la motive pas. Charles le Chauve prit le premier le titre de roi de France; ce fut précisément sous son règne que les plus fortes atteintes furent portées à l’autorité royale ; les grands vassaux usurpèrent une partie des attribution^ Digitized by Google 206 souveraines, de sorte qu’ il serait logique d'admettre que le roi, en chan- geant son titre, faisait comme un appel à la France des usurpations de la féodalité. Le système féodal avait été une suite nécessaire de la conquête ; les compagnons d’armes des rois barbares voulurent entrer en partage de tous ses bénéfices, et céder aussi peu que possible de leur ancienne et sauvage indépendance ; ce système était un développement tellement na- turel de la manière dont se liaient entre eux les éléments d'un monde qui finissait avec ceux de celui qui commençait, qu’il s'établit simultanément dans tous les nouveaux État», et qu’ il n’ y eut entre eux d’autres différen- ces que celles des coutumes particulières de chacun des nouveaux peuples. Hugues Cape», le fondateur d’une race qui devait devenir illustre et durer longtemps, n’était pour ainsi dire que le premier entre ses pairs. Les rois ses successeurs ont tous travaillé à briser l’ indépendance féodale et à former la monarchie, telle qu’on la vit plus tard. Tout fut employé à cet effet, les lois de la féodalité elle-même, comme souvent aussi la viola- tion de ses lois. Les grands vassaux disparurent tous devant le principe de 1* hérédité du trône, plus fortement établi, et devant une volonté per- manente et toujours agissante, héréditaire comme l’était le trône. Cette portion des Français qui voulaient se refaire Gaulois n'a pas eu, sous ce rapport, à se plaindre de la race capétienne (et bourbonienne); car, si des vestiges de féodalité* existaient encore en France en 4789, ce n’était certes pas le trône qu’il fallait en accuser. Rien, dans la politique des princes qui l’avaient occupé, ne pouvait rappeler l’origine féodale qu’on paraissait vouloir attribuer au titre de roi de France. Les rois, depuis long- temps, avaient cessé de régner sur un patrimoine de famille; la France, devenue la patrie de tous les Français, n’était pas la propriété du prince. Le trône, devenu plus fort, plus indépendant et d’une hauteur à peu près égale pour tout le monde, n’avait rien conservé de son ancienne origine. K’ y aurait-il pas bien plutôt dans le nouveau titre un principe d’ in- féodation individuelle? Car, si ce titre doit avoir une valeur, il doit néces- sairement signifier que chaque Français est individuellement placé envers le roi dans de certaines conditions d’obéissance et de devoir, qu’il existe un rapport direct et déterminé entre chaque Français et le roi; qu’aucu- ne autre autorité ne peut s’interposer pour déranger ou troubler ce roi, et que le roi doit toujours avoir le droit d’appeler individuellement cha- que Français à remplir ses obligations envers sa personne. Si ce titre n’a pas cette valeur, que veut-il donc dire? Digitized by Google 207 Si, au contraire, cet autre titre de roi constitutionnel apportait une barrière à tous les rapports directs et immédiats du trône, que doit signi- fier b différence que l’on a voulu faire entre la dénomination de roi de France et de roi des Français? Ne faudrait-il pas plutôt, en vertu du prin- cipe constitutionnel, arriver à la conclusion que, si le titre de roi des Français eût existé an moment de la révolution, c’est ce titre qu’il aurait fallu changer en celui de roi de France, afin de faire disparaître jusqu’au souvenir des rapports directs qui auraient existé entre le roi et ses anciens sujets; rapports que l’esprit constitutionnel ne peut aucunement tolérer? Puisqu’on a fait l’opposé, il faut qu’un autre calcul ait eu lieu. L’esprit dans lequel a été faite la révolution de 4 830 a été celni d’ augmenter la portion de souveraineté dévolue aux deux chambres, afin , d'affaiblir ou de limiter davantage l’autorité royale. Faire disparaître du titre du roi l’ idée trop unitaire de la France était une pensée républicai- ne-, car placer, comme on l’a fait par le nouveau titre, le roi seul en face de tous les Fraoçais, n’était-ce pas changer la nature du mandat des dé- putés, réunis en parlement? De même que le prince était roi des Français, les députés représentèrent des Français. Les observations faites sur la nature du principe de la souveraineté seraient incomplètes, si ce principe n’était pas aussi examiné sous le point de vhe de ce nouveau rapport. La nature de la souveraineté est d’ être indivisible. Quand les im- perfections d’une civilisation qui commence, ou quand les complications de celle qui a déjà vieilli, amènent la nécessité de conférer l’exercice du pouvoir à une agrégation d’ hommes, qu’ elle soit sénat, diilt, parle- ment, convention ou directoire, c’ est toujours au nom de cette agréga- tion, comme pouvoir unitaire et moral, que la souveraineté est exercée. Ainsi on disait, Senatus p opulusque romanus. Ainsi l’on a dit en France 1’ Assemblée nationale, la Convention, le Directoire. Dans aucune loi ro- maine on n’a jamais dit, tes sénateurs, ni dans les nombreuses lois fran- çaises, les convenliosmels, les directeurs. 11 n’ était pas question, à Ve- nise, des patriciens qui composaient sa puissante aristocratie; c’est le nom de la république seule qui commandait le respect au nom de San Marco ; c’ est le conseil des Dix qui imposait 1’ obéissance. Quand Booaparte marchait à l’ envahissement du pouvoir, il ne fit pas la faute de présenter à la France le consulat comme une unité ; il u’ aurait pas voulu créer un corps moral qui eût vécu de la force de son Digitized by Google 208 esprit ; il parla de trois consuls ; il en était le premier en attendant le moment Où il serait le seul. Les hommes les plus hostiles an principe dé la concentration de la souveraineté dans un seul individu rendent donc cependant tous un hommage involontaire à la nécessité de ce principe, en donnant toujours 1- unité pour base à P expression qui sert de sym- bole au pouvoir. On comprendrait encore 1’ empire que pourrait exercer sur P esprit des hommes une assemblé délibérant à huis clos, dont les travaux se- raient promulgués comme des actes de sa puissance, sans qne jamais, ni les noms de ses membres soient prononcés, ni leurs votes publiés. Cette assemblée, apparaissant alors comme une intelligence unitaire, puissante par la sagesse de ses résolutions, soumettrait tous {es volontés à la sienne et pourrait, selon ses œuvres, exciter ou calmer P enthousiasme. Mais y a-t-il quelqu’ un qui oserait dire que les discussions des asseinbtées mo- dernes soient de nature a entraîner tout un peuple ? Des législateurs qui sont divisés par système, quand même ils ne le seraieut pus par la diffé- rence do leur» principes et de leurs opinions, dont les uns sont faibles d’ esprit et les autres trop souvent passionnés, pourraient-ils inspirer à tout le inonde un égal degré de confiance et entraîner par admiration, pu par conviction, tous les esprits dans une seule et même direction ? Ou bien, dira-t-on que des lois votées en public, presque jouées A ta boule, pourraient commander le respect, enchaîner l’obéissance? Les discussions publiques qui ont précédé la promulgation de ees lois ne viendront-elles pas d’ avance en affaiblir la puissance? Croit-on que le nombre des boules puisse garantir l’.obéissance à des lois affaiblies d’ avance par les arguments employés à en discuter la rédaction, si ce n’ est môme à en amener le rejet ? Et cette urne du scrutin, dont le nom seul devrait donner du calme, n’ est-elle pas sem- blable è la boîte de Pandore du fond de laquelle sortirent quand on l'ou- vrit les vents et les tempêtes ? N’ en voyons-nous pas sortir aujourd’ hui ces tempêtes de la pensée dont les vagues frémissantes, soulevées par toutes les passions humaines, vont porter au loiu le trouble dans tous les esprits, la confusion dans toutes les choses, et ne laissent plus d’ espéran- ce à personne ? Une assemblée présente une idée trop complexe pour exciter P en- thousiasme, ou pour assurer la fidélité. C’ est au nom de la république que les légions romaines faisaient la conquête du monde, c’ est de même Digitized by Google S09 a» nom de ta république qu’ allaient mourir les Français ; ils ne pen- saient ni aux conventionnels, ni aux directeurs ; quand vint l’ empire, c’était pour P empereur ; jamais il ne vint à l’ esprit d’ aucun de ses soldats de crier : vive V empire, ou ripe l' empereur des Français ; il était pour eux l’ empereur tout court, comme il avait été Bonaparte tout court avant d’ être Napoléon. Il était à lui seul pour ses soldats la per- sonnification de la France. C’ est un nom et un nom tout seul qui a tou- jours le plus fortement remué les hommes. Demandez à un soldat français s’ il veut aller mourir pour les Français du département des Landes, ou pour ceux d’ Indre-et-Loire, de Lot-et-Garonne, ou pour ceux des Hautes ou Basses Alpes, des Pyré- nées ou des Vosges ; nommez-lui toutes les eaux qui coulent, toutes les montagoes qui s’ élèvent en France, il vous répondra qu’ il De veut mourir pour aucun de ses compatriotes, qu’ il ne les connaît pas; mais qa’il est prêt à mourir pour la France ; que son coeur et sa vie appar- lieonent à sa patrie. Mais la patrie, où est-elle ? est-ce le sol, qui n’ est, comme le disait Montlosier, que de la poussière quand il fait beau, et de la boue quand il pleut? Non, sans doute! la patrie est ce lien moral qui unit les hommes d’un même pays dans un même sentiment dans une com- mune affection. Hais un sentiment, quelconque, pour ne pas rester une abstraction ou stérile ou anarchique, a besoin d’ une personnification. Voyez P histoire la plus moderne de l’ Espagne. Est-ce l’ amour de la patrie qui a manqué aux Espagnols? ce sentiment ne va-t-il pas chez eux jusqu’ à l’ aveuglement ? Mais cette patrie qui leur est si chère man- quait d’ une personnification qui aurait eu cette force d’ unité correspon- dante ù la sienne. Où était-elle cette patrie ? Etait elle au camp de don Carlos ou à Madrid, dans un berceau, ou bien dans la salle des corlès ? Et dans cette salle, qui pouvait la représenter ? Étaient-ce les députés, presque tous encore inconnus ? Les Espagnols, ne sachant plus où la retrouver, la cherchaient partout à coups de fusil ; les uns la deman- daient à l’Angleterre, les autres ù la France, et ils ne la retrouvèrent que quand ils se furent mis d’ accord pour obéir tous ù la personnifica- tion qui devait la représenter. L’ amour de la patrie a-t-il manqué aux Polonais ? ils chantaient tons avec enthousiasme : Non, la Pologne ne périra jamais ! et la Po- logne a péri. Suflîrait-il de ne pas vouloir mourir pour vivre? Pou quoi dote a-t-elle péri ? Pourquoi, ni le patriotisme, ni le courage, ni le dé- 27 Digitized by Google 240 vouement le plus entier, n’ont-ils pu la sauver ? Parce qu’ elle manquait de ce principe de personnification qui fait naitre un même sentiment dans tous les coeurs et une môme raison dans tous les esprits. Le principe de l’élection en donnant une base trop changeante et trop incertaine au trône de la Pologne a fini par le renverser. Où était la patrie pour les Polonais ? Dans des dictes toujours orageuses et tumultueuses ou sur un trône quelquefois vendu, mais toujours disputé. La belle et grande épo- que de son histoire n’ a-t-elle pas été celle de l’ hérédité du trône ? Ce n’ est pas assez de mourir pour son pays, il faut avoir, avant de mourir, la possibilité de le servir et de vivre pour lui. Et comment le servir, quand on ne soit pas où sont placés ses véritables intérêts ? Si le principe de l’ éleelion n’ a pas su conserver un seul trône, croit-on qu’ il puisse donner plus de calme, plus de force et plus de durée à ces assemblées électives dans le sein desquelles on .veut au- jourd’hui placer la puissance? Le principe change-t-il de nature en s’ap- pliquant à plusieurs au lieu de s’ appliquer à un seul ? Tout ce qu’il y a de mobile, de variable, de passionné dans un système électif, peut-il assurer cette obéissance volontaire et cependant passive, cette constante fidélité qui sont nécessaires à T existence comme à la défense d’un grand État? A qui le Français doit-il obéir? à quoi doit-il être fidèle ? Est-ce à la chambre des pairs ? est-ce à celle des députés où à son président? est-ce à la constitution ? Mais à laquelle ? Par crainte d’ une autorité trop forte et trop indépendante, on a voulu diviser le pouvoir, on a fait tomber la souveraineté en fractions -, mais l’ obéissanec, la fidélité peu- vent-elles être ainsi divisées? Pourraient-elles exister par fractions? Elles doivent être entières on elles n’ existent pas. On ne conçoit pas une demi-fidélité, un quart d’ obéissance. Mais peut-on les trouver entières en face d’ un pouvoir partagé ? Il mè parait que I’ histoire contemporaine prouve déjà, dans plus d’ un endroit, cette difficulté logique. Quant à la France, le titre de roi des Français ne vient-il pas la rendre plus grande encore? Quand je l’entends prononcer, il me sem- ble entendre aussi le bruit des épées qui reteotissent sur les boucliers; je crois revoir une foule barbare armée et sauvage qui proclame un chef pour être conduite à conquérir et butiner toutes les richesses d’une vieille cl\ ilisation. Quand Bonaparte se fit proclamer empereur des Français, ce fut Digitized by Google 21 1 r également au bruit des épées de la garde consulaire. 11 fit des Français une grande armée qui supportait son trône et ravageait l’Europe. Quand son épée fut brisée, quand son armée fut détruite, son trône s'* écroula ; il n’avait d’autre base que sa puissance. La France resta muette. La civilisation a fait naitre trop de différence [entre les individus d’un môme peuple pour qu’une expression collective puisse être morale- ment vraie. On dit avec raison, et l’on ne peut pas dire autrement, les Kirgliis, les Tartares, les Arabes, les Mongols, parce que tous sont également pasteurs et guerriers dans l’ occasion. On dit avec raison : les jésuites, les dominicains, parce que tous portent le même habit, vivent de la même manière, et que tous apprennent, enseignent et disent les mêmes choses, Malgré le frontispice de la constitution qui place le mot d ' égaillé entre ceux de liberté et de fraternité, y a-t-il égalité entre un Français qui garde un troupeau de moutons et celui qui est le président de l’Aca- démie «'des sciences ? entre celui qui joue tous les soirs des héros sur les planches et celui qui est un héros pendant toute sa vie ? entre celui qui fait des lois et celui qui possède à peine assez d’ intelligence pour les comprendre et pour s’ y soumettre ? Pour que l’ expression qui doit renfermer le sens collectif d'individualités si différentes puisse être vraie, il faut donc qu’ elle ne présente pas l’ idée de ce qui est individuel. La simple et naturelle expression de France a cette valeur ; la France pro- duit le pâtre et le savant, I’ historien et le tiéros, comme elle produit des oranges et des pommes sauvages, les étoffes les plus riches, comme les bouteilles communes dans lesquelles on exporte ses vins les plus généreux. ' Depuis que la souveraineté n’est plus l’exercice d’une puissance bru- tale et matérielle, qui soumettait, au moyen âge, toutes les volontés par la force ; depuis qu’elle s’est élevée à la hauteur de son principe, à celle d’un principe moral, il y a dans la position qu’elle a prise un caractère d'abstraction, devant la grandeur duquel disparaissent les individualités et qui doit entourer celui qui le représente d’un bien plus grand respect et d’une obéissance plus égale que la force seule ne pouvait le faire ; mais ce caractère d’abstraction, qui est néce$sairemei4 celui de la concentration, s’oppose au partage de la souveraineté. Le pouvoir, en Angleterre, parait être partagé, parce que sa nature est encore toute féodale ; l’obéissance n’ y est pas d’une mesure égale pour Digitized by GoogI 21 2 » tout le monde. Mais là où tout vestige de féodalité a été détruit, là où le principe de la souveraineté domine à un égal degré toutes les positions, son partage est impossible. Les barrières sont nécessaires-, mais les bar- rières ne sont pas un partage. Le mot de France exprime la concentration de toutes les individua- lités dans une même idée, qui est celle de la patrie, comme le roi exprime en même temps l’idée de la concentration de la souveraineté et la per- sonnification du pays. La réunion de ces deux mots compose donc le seul titre qui puisse également convenir à la France et au roi. Un des mots qui de nos jours a déjà soulevé et soulève encore le plus d’orages est celui de liberté. ■ . Il faut une longue préparation des esprits pour donner autant de puissance à une idée que répresente un seul mot. Il y a des paroles qui, sans jamais avoir été effacées du vocabulaire des nations, restent quelque- fois des siècles entiers sans produire aucun effet. Elles n’allument aucune passion, lorsqu’elles ne correspondent à aucune disposition préexistante, soit du cœur, soit de l’ intelligence. Ainsi l’ont voit des générations entiè- res, qui se sont dévouées avec fanatisme à la défense de leur foi, être sui- vies par d’autres qu’un sentiment de tolérance conduit à l’ indifférence. On ne comprend pas, dans des monarchies qui ont duré des siècles, l’en- thousiasme de républicanisme. 11 y a, cont dans ces mouvements historiques en sensraire, la preuve la plus évidente qu’aucune idée n’a pour 1’ homme une va'eur absolue et que l’influence qu’elle exerce, ou que l’absence totale de cette influence, dépendent relativement de toutes les conditions morales particulières à chaque époque. • 1 Il faut donc, pour comprendre le mouvement progressif ou rétro- grade d’un peuple, faire deux opérations: analyser d’abord la valeur posi- tive d’une idée, puis étudier sa valeur relative. Pour soumettre le mot de liberté à cet examen, il faut d’abord se demander, quelle place doit occuper le principe de liberté? Peut-il être un élément primitif, un clément générateur d’organisation sociale? Ce principe a été placé dans I’ homme; la liberté est la loi morale de l’ individu : son action -doit donc rester individuelle ; chaque homme en fuit usage selon sa volonté, selon la mesure de son intelligence, mais tou- jours à ses risques et périls ; la liberté est un bien qui appartient à tous lus hommes également; mais son usage ne peut jamais être réglé par une Digitized by Google 212 loi générale-, on ne fait ordinairement que lui opposer des barrières dans l’intérêt de tous. L’expression la plus large, pour marquer sa position, est de dire que tout ce que la loi ne défend pas est permis. La liberté comme principe politique n’est pas une chose nécessaire, car son essence est d’être ou de ne pas être. Elle ne peut se manifester qu’en vertu de son principe qui est individuel; elle doit donc être toujours individuelle. C’est une position d’exception; c’est l'affranchissement d’une loi générale qui lui est supérieur et qui éxiste avant elle. La liberté ne peut pas être conquise; car, devenant alors la plus for- te, elle serait elle-même le pouvoir, elle deviendrait nécessairement « sou- veraineté; » elle en prendrait le caractère. Aussi M. Guizot a-t-il dit que la liberté est la partecipation au pouvoir: mais alors il faut dire la liberté politique ; c’est une idée restreinte qui veut dire autre chose. L’ histoire de tous les temps, mais particulièrement l’ histoire du jour, n’est-elle pas la preuve de ce fait logique? Plus un état social est fortement organisé, plus aussi la liberté indi-* viduelle, telle qu’ il importe au plus grand nombre des hommes de l’ob- tenir, doit être soumise à des restrictions. Ces restrictions ne peuvent pas être conçues dans une forme générale, ni dans une mesure égale; ce qui répugnerait an principe d’individualité de la liberté ; elle change donc de nature selon les positions individuelles; ce qui fait que la vieille expression les liberté a est plus conforme A la vérité que l’expression la liberté, qui veut en faire une loi générale, d’une mesure égale pour tout le monde. La liberté politique est une fonction qui, si elle veut être fidèle à l’origine de son mandat, doit veiller a ce que la liberté individuelle soit garantie contre les atteintes que d’autres pouvoirs voudraient lui porter. Ce qu’ il s’agit de montrer, c’est qu’il y a erreur quand on veut fai- re de la liberté individuelle un principe de gouvernement, tandis qu'elle ne peut être qu’une conséquence. * La liberté, dans le sens absolu de principe que l’on veut lui donner, loin de pouvoir servir de base à une organisation sociale quelconque, ten- drait au contraire à la dissoudre ou à l’empêcher de se former. Elle est d’une nature opposée à la civilisation qui tend, chaque jour qu’elle se dé- veloppe davantage, à borner tous les droits; tandis que la nature de la liberté consiste précisément à mettre les siens au-dessus de tous les autres, en les affranchissant de tous les obstacles qu’on voudrait leur opposer. Cet- te position que veut prendre la liberté donne la raison de l’agitation qui Digitized by Google l’accompagne; elle ne vent jamais se soumettre à rien, parce que, dès qo’ elle se soumet, elle n’est plus la liberté; elle n’est faite ni pour commander, ni pour obéir. Tel serait son mode d’existence, si on la prenait dans un sens absolu. Mais comme rien au milieu des hommes ne peut exister d’u- ne manière absolue, ce n’est pas ainsi que peut exister la liberté. Elle ne pourrait exister comme principe absolu que s’il n’y avait dans le inonde ni pouvoir, ni obéissance; mais alors il n’y aurait pas d’état social ; mais alors il n’y aurait que l’homme primitif, l’homme isolé, sans devoirs comme sans droits; il n’y aurait que l’homme; mais la société humaine n’existerait pas. La liberté, ne pouvant exister que d’une manière qui ren- drait l’ctat social impossible, ne peut donc pas en être un des principes générateurs. Sa position, toujours intermédiaire entre le pouvoir et l’o- béissance, renferme cejiendant en soi le germe du développement de l’é- tat social par le mouvement naturel d’action et de réaction que son exi- stence établit entre ces deux principes. Elle est placée là, sentinelle jalou- • se et vigilante, pour toujours dire au pouvoir qu’ il ne doit pas être inju- ste, et pour dire, de l’autre Côté, à l’obéissance, qu’ elle ne doit pas obéir à T injustice. Le jeu de ces trois éléments entre eux constitue la vie de tous les États, quelque forme qu’ ils puissent avoir. Supprimez dans un Etat ou le pouvoir ou l’obéiSsanCe, il cessera à l’ instant même d’exister. Ne lui donnez pas la liberté, c’est-à-dire cet élé- ment intermédiaire entre les deux autres, il pourra coutinuer d’être ; elle n’est donc pas une chose nécessaire; elle n’est qu’un développement plus grand de l’ordre social. Ainsi le peuple qui veut établir la liberté individuelle comme le pre- mier principe de son existence, veut iaire une chose impossible ; il inter- vertit un ordre naturel, en plaçant une conséquence avant les deux prin- cipes qui seuls peuvent la produire. Ainsi, loin d’être un élément nécessai- re de l'existence d’un État, la liberté individuelle n’est, au contraire, qu’ une situation privilégiée. C’est la raison pour laquelle cette liberté n’ a acquis son plus haut degré d’exaltation que simultanément avec l’existcn- ce de l’esclavage. L’ homme a besoin de se comparer pour se sentir libre, car, malgré son état de liberté, les lois et ses besoins lui imposent des obli- gations de tous les instants. Ainsi quand il n’ose [dus se livrer à un senti- ment de supériorité dans son propre pays, quand une fausse direction du mouvement social y porte tout au nivellement, c’est alors, en se com- parant à d’autres, que l’homme reprend son orgueil, et, quand il Digitized by Google 245 n’est plus le privilégié entre les siens, il veut être le privilégié entre les nations. Les deux grands peuples libres de l’antiquité désignaient tous les autres sous l’appellation commune de barbares, et, au moyen de cette di- stintion, ils se livraient envers eux à tous les genres d’ injustice. Les mo- dernes ont pris chez ces deux peuples le mot de liberté dans le sens ab- solu qu’on veut lui donner et qui doit en faire un principe. Mais ce n’est pas chez les peuples de l’antiquité que j’ irai chercher des preuves contre l’opinion que je combats; nous les comprenons moins bien que les mo- dernes; le mouvement de leur civilisation a été différent de celui de la nôtre; il ne descendait pas jusqu’aux dernières classes de la population. L’esclavage donnait une autre valeur à la liberté. 11 rangeait les hommes en deux grandes divisions, de mœurs différentes, d’intérêts opposés; l’une dominatrice par la possession des biens que donne la force, et par la cultu- re de l’intelligence qui sait les faire valoir ; l’autre soumise par suite de sa pauvreté matérielle et de son indigence morale. C’étaient le pouvoir et l’obéissance dans d’autres proportions que de nos jours. Le mouvement que donne un gouvernement de formes, que l’on appelle libres, n’était pas alors imprimé à la population tout entière; les secousses qu’ il produisait pouvaient être supportées, parce qu’elles étaient bornées aux classes libres. Quand une civilisation plus vieille et plus avancée eut commencé à pénétrer dans la région des esclaves, des dangers jusqu’alors inconnus commencèrent à se manifester. La républi- que romaine fut mise dans un des plus grands périls qu'elle ait courus par la guerre que l’on appelle guerre sociale, celle des esclaves contre les hommes libres; c’est-à-dire la guerre des hommes soumis à l’obéissance par les armes, et maintenus dans cette position par les lois sans être ad- mis aux droits de citoyens. L’ idée de l’égalité entre les hommes se mon- trait déjà comme une prétention; elle devait bientôt devenir un priocipe. Spartacus ne précéda que d’un siècle la venue de Jésus-Christ; mais l’é- galité de l’ Évangile n’a pas été prêchée pour ce moitde; jamais, au con- traire, la logique n’a été autant blessée que par l’accouplement de ces deux mots de liberté et d’égalité, qui désignent deux choses diamétrale- ment opposées l’une à l’autre, et que depuis si longtemps on prononce ce- pendant toujours réunis. L’essence de la liberté consiste dans la faculté de pouvoir devenir tout ce qu’elle peut être par l’exercice de sa propre puissance ; de faire Digitized by Google tout ce qu’elle peut faire par l’usage de sa propre volonté. La liberté est une loi de développement, d’ agrandissement, d'ennoblissement; c’est, en un mot, une loi de progression ; car aucun individu ne voudrait faire usa- ge de sa liberté pour se rendre plus petit, pour s’amoindrir, pour devenir plus pauvre de biens, plus dépourvu d’esprit, plus rétréci d’ intelligence. L’égalité est au contraire une loi d’obstacle et de restriction. Son principe est de n’ètre supérieur à rien, et de ne rien souffrir qui lui soit supérieur. C’est donc une loi de diminution, d’amoindrissement, d’abais- sement; car le niveau ne peut être trouvé qu’au point le plus bas. La liberté est un principe de mouvement progressif, tandis que 1’ égalité reste nécessairement un principe de mouvement stationnaire, et cependant l’ on ne cesse pas de tenir ces deux paroles accouplées, tin ne se trompe cependant sur la valeur de la liberté, qu’en exagérant ce qu’on exige d’ elle et en confondant sa double nature de liberté individuelle et de liberté collective ; mais on se trompe de tout point quand on parle d' égalité. Quelles que soient les opinions que l’ on puisse avoir sur l’ inégalité du sort des hommes et sur le plus ou le moins de possibilité d’y porter remède, tout le monde sera forcé- de reconnaître qu’il existe on genre d’ inégalité sur laquelle aucune loi ne peut exercer d’ influence ; c’ est celle de l’ intelligence. Contre cette inégalité doivent échouer toutes les théories d’ égalité. K’ est-ce pas l’ intelligence qui crée tous les différents degrés de supériorité : celle du savoir, du pouvoir et de la richesse ? A, moins de condamner le genre humain tout entier à l’ abrutissement le plus entier, personne ne peut admettre qu’ il puisse être possible d’ em- pêcher l’ intelligence de produire les inégalités dont elle renferme tous les germes. C’ est par suite de l’ impossibilité absolue d’établir un système quel- conque d' égalité que, pour satisfaire aux cris de ceux qui la demande- ront toujours, on a fiai par inventer la formule de l’ égalité devant la loi. Mais cette formule, que 1’ on a adoptée comme une des pierres an- gulaires des codes modernes, exprime une pensée tellement fausse, que c’ est précisément dans ce qui constitue la nature de la loi que se trouve la preuve de sa fausseté. ÎS’ est-ce pas, en effet, l’inégalité insurmontable, ineffaçable des hommes qui a fait naître la nécessité des lois ? Si tous les hommes étaient également méchants, l' état social serait impossible ; ils vivraient tous eu état sauvage, comme les bêtes fauves dans les bois. S’ils Digitized by Google m étaient également bons, la terre serait nn paradis terrestre. C' est parce qu’ ils sont tous inégaux d’ intelligence, de caractère, de passion et d’in- clination, qu' il a fallu des lois. Quel est en effet le but des lois ? c' est de protéger lé faible contre le fort, le pauvre contre le riche, qni vent faire de sa richesse nn moyen d’ oppression, P homme simple contre la supé- riorité d’ un esprit qui veut le tromper, l’ homme intègre et vrai contre tous les artifices du lucre et de la chicane. Dès que deux hommes parais- sent devaut un tribunal, e' est que l’ un des deux est présumé innocent et l’ autre coupable. C* est leur inégalité naturelle, innée, que l’ éduca- tion n’ a pu vaincre, qui produit P inégalité de leurs actions. Le texte de la loi peut donc d’ autant moins considérer les hommes comme étant égaux, qu’ elle s’ annulerait elle-même, s’ ils P étaient véritablement. L* seule égalité possible est donc celle de la loi. C’ est ainsi que les hommes éclairés l’ entendent ; mais alors pour- quoi laisser subsister une formule qui est fausse, qui fortifie I’ erreur et Datte une passion, sans jamais pouvoir la satisfaire ? Tous les hommes ont un droit égal à la protection de la loi ; mais les lois, loin de procla- mer l’ égalité, n’ont au contraire pour objet que de protéger les inéga- lités, c’ est-à-dire toujours les faibles contre les forts. Tous les États de 1’ antiquité ont péri parce que le principe d’ une égale justice leor man- quait Dominés par te sentiment d’ une nationalité trop exclusive, et la guerre réduisant les vaincus à ta condition d’ esclaves, la résistance se trouvait excitée jusqu’ à la destruction. Il fallait vaincre ou monrîr. Tous ont péri dans cette lutte. Les Romains, au temps de leur tonte-puissance, lorsqu’ ils avaient tont détruit ou tout soumis, commencèrent à perdre les qualités qui sont nécessaires à l’ existence d’ un peuple* Leur déca- dence marcha d’ un pas rapide, malgré leur paissance. Mais, parmi les nations ehrétiennes, la qualification de peuple libre a cessé d’ être un litre exclusif. Depuis que T esclavage antique n’ existe plus, depuis surtout que le développement progressif des moeurs chré- tiennes a fondé parmi les hommes un sentiment de fraternité qui les rapproche, et a rendu le sort des masses à peu près semblable, les degrés seuls de la civilisation marquent les différences, et les peuples soumis à des formes plus avancées ne hasardent donc plus envers les antres l’ ex- pression de barbares -, leur sentiment de supériorité se dirige contre les gouvernements qu’ ils appellent despotiques, et contre lesquels ils veu- lent soulever toutes les passions. ‘ 28 . Digitized by Google 218 Deux faux principes troublent I’ Europe : Le premier est de séparer les peuples de leurs gouvernements, com- me d’ une autorité qui leur serait hostile. ■ ,u< Le second est de séparer les gouvernements en deux catégories et d' opposer l’ une à 1' autre dans un esprit d’ incompatibilité. Si ces deux principes découlent théoriquement des doctrines d’ une liberté mal comprise, qui veut se faire le premier élément de l’ état so- cial, tandis qu’ elle ne peut être que le produit de son développement naturel, il est important de savoir comment ils se sont établis historique- ment dans i' esprit de notre époque. L’ Angleterre est le premier peuple moderne qui soit entré dans la carrière des innovations. H y avait dans tous les Étals catholiques, tels que le moyen âge les avait faits, une barrière à la puissance politique des princes, L’ autorité religieuse, indépendante de l J autorité civile, prenait le parti des faibles et défendait leurs droits l’ Évangile à la maio. Le prince et le sujet avaient tons deux à soumettre leur conscience à un même tribunal. Le principe religieux était non-seulement une barrière à la puissance politique, mais les peuples étaient aussi tranqnillisés par 1' opinion qu' iis avaient que le prince trouvait cette harrière dans sa propre conscience. Le protestantisme vint donner à 1’ homme une plus grande indépendance ; il devint le seul juge de ses propres actioos, et son intention T excusa souvent là où un juge étranger 1* mirait con- damné. Chaque homme trouva dans le sentiment de l’ indépendance de sa conscience la preuve de celle que le prince avait acquise; il a donc commencé à désirer de lui voir imposer un autre frein. C’ est ainsi que se fit sentir le besoin de liberté politique. L’ habitude prise par le pro- testantisme d’ examiner le principe de 1' autorité, et principalement le désir défensif de remplacer par des lois le frein religieux, que le catholi- cisme imposait aux princes, conduisirent aux révolutions politiques. Quoique le protestantisme eût livré chaque individu au for de sa propre conscience, il n’ en restait cependant pas moins nécessaire que le nouvel établissement religieux fût soumis à des règles et dépendît d’ une direction ; car malgré toutes les exagérations de 1* idée d' émancipation morale, rien parmi les hommes ne peut exister sans le secours d’ une autorité ; l’ ordre veut une règle, la règle veut une loi, et la loi veut un législateur. Ainsi partout les princes furent investis de cette part d’auto- rité religieuse dont l’ établissement du protestantisme avait besoin. . Digitized by Google 219 L’ Angleterre fut le premier pays qui devînt en entier protestant. Les rois d’ Angleterre, exerçant A la fois une double autorité politique et religieuse, se seraient donc trouvés investis d’ une puissance plus arbi- traire et plus illimitée. On a vu comment Henri VIH en avait usé et abu- sé. Ce fut donc en Angleterre plus qu’ en aucun antre pays que se fit sentir le besoin de mettre des bornes à la puissance du prince. La tribune politique vint donc y remplacer cette chaire de vérité du haut de laquelle des hommes de savoir et de courage instruisaient à la fois les peuples et les rois de leurs devoirs. Les mouvements, dans l'État, prirent un double caractère, politique et religieux ; cette double révolution fut consommée plus tard par l’ expulsion de la maison ré- gnante. La nouvelle royauté se laissa plus facilement dicter des lois. L’ établissement religieux avait conservé du catholicisme une forme hié- rarchique, qui loi donnait pins de consistance qu’ il n’ y en avait dans les autres pays protestants. Le nouveau trône et la nouvelle église, soli- daires tous deux d’un même principe, devinrent parties intégrantes d’un système politique dont la principale puissance résidait dans l’aristocratie, qui avait su le fonder. Cependant tonte l’aristocratie ne professait pas les mêmes opinions sur la nature de l’ autorité souveraine. Elle se divisa donc en deux fa- ctions qui n’ ont pas cessé depuis de se disputer le pouvoir. Cet état de lutte ci vite perpétuelle fut rendu légal par une fiction honorée sous le nom d’ opposition,- cette fiction n’était possible, qu’en renfermant la lutte dans le cercle de la puissante et peu nombreuse aristocratie. 11 y eut donc des conditions admises pour ce combat politique, dont le pou- voir était le prix ; le champ était clos; les règles du combat ne pouvaient pas être transgressées ; c’ était uo tournoi législatif. Le roi était le juge du camp, et le peuple, sans j imais ètre appelé à prendre part au combat, applaudissait au vainqueur. Malgré la divergence des principes qui ga- rantissait toujours l’appui secret du trône au parti dont les doctrines lui étaient le pins favorables, on combattait cependant à armes égales : c’ étaient celles de l' aristocratie. La supériorité de l’ intelligence décidait seule de la victoire, qui donnait au pays la garantie d’ être gouverné par les plus habiles. Mais, de nos jours, un parti fatigué de se voir trop longtemps exclu du pouvoir a violé les lois du combat ; les armes d’ opposition ont été changées ; on • défendu d’ autres principes ; les barrières du champ clos Digitized by Google S20 ont été renversées ; le peupiç, qui ne devait être que le témoin de la lutte, « été pris pour auxiliaire ; les agresseurs sont enfin arrivés au pou- voir ; mais cette ancienne opposition, à l 1 aide de nouveaux principes, vi- ctorieuse de scs vieux adversaires, n’est plus libre dans scs mouvements et dans 1’ usage quî elle voudrait faire du pouvoir ; poussée par la foule dont elle a invoqué le secours, elle est obligée de marcher à la démoli- tion de l’ ancien édiGcc dont elle faisait partie ; elle le fait méthodique- ment encore ; ellevoudrait relever les barrières abattues et maintenir le peuple hors de l’ arcnc -, elle lui fait des coucessions pour I' arrêter-, le pourra-t-elle longtemps ? Quand elle voudra résister et reprendre 1a dé- fense du pouvoir, l’ Angleterre sera livrée à toutes les conséquences de ce .principe, qui range le peuple d’un côté et le gouvernement de l’autre. Le parti whig, si longtemps 1 -avocat du peuple, a créé ce principe com- me une arme d’ apposition ; Il devait rester une fiction ; il a cessé de 1’ être ; 1’ Angleterre prouve aojourd’ hui combien il est dangereux. Mais la preuve du danger est trop tardive ; les hommes entraînés par l’exem- ple d’ un état factice auquel la haute prospérité de l’ Angleterre fut faus- sement attribuée, ont érigé le mécanisme de la constitution anglaise co axiome politique. On a institué l’ opposition au gouvernement comme un droit ; cet état d’agression perpétuelle a été rendu légal; on est membre de l’ opposition comme on est membre du ministère ; c’ est même un titre plus honorable ; cela ressemble à un service gratuit au «profit de l’ opprimé. Cet état de choses a pu exister une fois sous la condition que le peuple ne prêterait que son nom, sans jamais prendre part à la lutte ; mais il ne pouvait exister qu’ en Angleterre, où l’ aristocratie jouissait de la confiance du peuple, parce qu’ elle avait pendant des siècles défendu ses intérêts contre le trône. C’ était une opposition basée sur de longs antécédents et dont le rôle était convenu entre les partis, ce qui lui avait fcàit’donner ce nom de constitutionnelle ,■ mais eHe a fini son rôle; en changeant les conditions de la lutte, elle est devenue factieuse, comme elle l’ est dans tous les pays qui ont voulu imiter I’ Angleterre. Voyons, en effet, quels ont été pour la France les résultats des for- mes politiques anglaises. Le mouvement constitutionnel régularisé en Angleterre par des conditious particulières à ce pays, indépendantes de cette forme de gouvernement et antérieures au développement qu’ il y avait pris, n’a plus trouvé en France des éléments semblables: ils y avaient tous été détruits depuis longtemps-, le mouvement u’y est devenu Digîtlzed by Google ♦21 que de F agitation sans règle, parce qu’il n’y avait pas de barrière capa- ble de le contenir et de le renfermer dans le cercle de la fiction. L’ op- position proclamée légale y a toujours été factieuse ; elle s’ est toujours placée dans le peuple, qu' elle a pris pour auxiliaire actif et obligé. Com- ment pouvait-il être possible au pouvoir de résister ? Après toutes les vicissitudes successives des régimes populaires et militaires, le rétablisse- ment des Bourbons avait paru, pendant quelques instants, pouvoir régu- lariser ce jeu constitutionnel; mais les principes veulent leurs conséquen- ces ; le peuple, toujours appelé à prendre part â cette lutte, donna au gouvernement les secousses que doit produire le mouvement d’ une pa- reille masse. Il y eut une agitation continuellement croissante jusqu’ au renversement du gouvernement en Hl 830. l>es doctrinaires, rêveurs politiques, qui se croient profonds, parce qu’ ils tirent leurs doctrines de l’ étude philosophique de l’ histoire, et qui troublent les États parce que leurs doctrines sont fausses, voulurent alors donner avec la France une seconde représentation des révolutions anglaises ; ils ont pensé qu’il fallait avoir une royauté dépendante, et que, pour la rendre dépendante, il fallait la rendre complice. Louis-Philippe s’ est prêté avec une habileté peu commune à jouer la parodie de Guillaume. Le premier acte a réussi, mais les antres éléments de l’ imitation française ne sont pas semblables à ceux du drame anglais. L’ église anglicane s’ était ralliée au nouveau trône, parce qu’ il y avait similitude d’ origine et conformité de doctrine religieuse. L’ aristocratie soutint également le principe de I’ usurpation parce qu’ elle saisit l’ occa- sion d’ usurper à son profit la plus grande partie de l’ autorité royale. L’ église catholique en France, an contraire, n’a jamais été , et ne pourra jamais être favorable aux principes qui veulent établir des doctri- nes d’ usurpation. Louis-Philippe n’ a pas eu son appui ; cet esprit du clergé était connu ; pour soustraire le peuple à son influence, il fallait qu’ il lût irréligieux. On avait donc renouvelé le travail d’ autrefois. Rien de semblable n’ avait eu lieu en Angleterre. Le principe religieux avait été changé sans être détruit, U y était même devenu plus fort, et allait jusqu’ au fanatisme. Ainsi le clergé anglican était pour le nouveau trône non-seulement un auxiliaire dont J une commune origine garantissait la sincérité, mais il était un auxiliaire puissant'qui lui assurait I’ obéissance du peuple. U «'y avait plus en France aoeun corps politique assez puis- sant pour doveoir i’ appui du nouveau trône. L’ aristocratie, comme pois- Digitized by Google 222 sance politique brisée depuis deux siècles, n’avait que des souvenirs isolés qui ne se manifestaient que sons la forme de prétentions que les autres classes ne veulent plus admettre ; elle est ennemie des doctrines popu- laires sans avoir le moyen de les combattre. Louis-Philippe élevé, non sur le pavois des soldats, mais sur les épaules des industriels, flatteur du peuple sans être populaire, ne pouvait avoir l’assentiment de I’ ancienne aristocratie qui possède encore au- jourd'hui une grande partie du sol. Il s’est donc trouvé placé par les formes anglaises seul en face de cette opposition légale qui parle au nom du peuple, qui prend la défense dt ce qu’ elle appelle ses droits, de ses intérêts, et qui le provoque à la lutte. On a vu qu’ il s’ est montré sou- vent facile à cet appel. Le nouveau roi, placé en tête du pouvoir, ne peat cependant parler que le langage du pouvoir, c’est-à-dire qu’ il demande de l'obéissance. C' est à son habileté seule qu’il doit celle qu’ il obtient; sa position n’eut pas suffi pour la lui assurer, et s’il eut été moins habile, on ta lui eftt refusée en vertu de ce principe d’opposition qui met le peuple d’un côté et le pouvoir de l’autre, dans un continuel état d’ hostilité, on tout an moins de défiance, principe qni devient donc nécessairement destructeur dès qn’ il cesse d’être une fiction, une convention législative pour devenir une réalité. Voici donc en deux mots fa position de cette nouvelle monarchie constitutionnelle représentative en France; car voilà comment les fai- seurs et les adeptes l’appellent. Le temps a détruit la foi religieuse. L’opposition détruit la foi politique. C’est-à-dire que la confiance dans le pouvoir divin et dans le pouvoir humain a également cessé. De cette situation, où chacun a nécessairement le droit de prendre sa raison pour guide et de l’ im- poser aux autres comme loi, il naît des tentatives continuelles d’usur- pation de pouvoir. Les intelligences n’étant plus soumises à aucun genre de conviction, il ne reste donc que deux choses possibles: l’a- narchie ou la force ; car on oe peut pas, en parlant principes, tenir compte des hasards d’ une individualité. Ce n’ est donc pas la forme constitutionnelle, si vantée, qui seule peut donner à une nation le mou- vement d’ une liberté sage et prospère. Comme l’ a fort bien dit un publiciste allemand (Adam Müiler), ce n’est pas le parlement qui fait la liberté anglaise ; li est seulement le lieu où elle se montre.' Digitized by Google 225 C’est, en effet, dans le parlement qu’est placé le mouvement, tan- dis que les contre-poids sont dans le peuple. Les imitateurs français des formes anglaises, ne sachant pas en pé- nétrer l’esprit, ont fait l’opposé. Ils ont placé le mouvement dans le peuple, en calculant le jeu des corps constitués comme devant être les contre-poids de cette nouvelle machine politique. ' Les résultats prouvent que ce n’est pas dans une forme que peut résider la liberté} c’est dans l’esprit qu’il faut la chercher. Mais l’e- sprit sans règles n’est que l’anarchie ; il ne peut pas sc donner à lui- même celle règle; car l’anarchie consiste précisément en ce que cha- que esprit croit avoir le droit de sc la donner. Il faut donc que cette règle lui soit imposée et qu’ il y ait obéissance; mais il ne peut y avoir de gouvernement et par conséquent de liberté possible que si cette obéissauce est volontaire. 11 faut donc qu’elle soit l’œuvre de la persua- sion, de la conviction, de la foi. Il faut donc, sous peine d’uue anar- chie toujours croissante, revenir à la foi religieuse et à la foi politi- que ; il faut faire cesser la .révolte de l’orgueil ; il faut que les moder- nes Titans, désarment leur intelligence et recommencent à croire en Dieu et à croire au pouvoir, li faut donc cesser les manifestations ir- réligieuses et renoncer à ce principe légal d’opposition qui rend tout gouvernement impossible. . < Les hommes, toujours séduits par la prospérité de 1’ Angleterre, De cessent d’opposer son exemple au raisonnement; mais, loin de crain- dre cet exemple, je le prendrai au contraire comme une preuve de ce que j’ avance. L’ histoire de 1’ Angleterre elle même donne cette preuve ; il faut donc un instant l’examiner. Au moment de la réforme, il y avait foi religieuse en Angleterre; comme je l’ai dit plus haut, le principe religieux avait été changé sans que la foi fût détruite ; il y avait même fanatisme ; les rangs protestants se ser- raient pour résister au papisme. Quand arriva ce qui devait arriver, c’est- à-dire quand l’affaiblissement des principes chez les catholiques vint à re- lâcher les rangs protestants, qui trouvaient leur principale force dans le besoin de résistance, l’Angleterre avait encore une autre foi, la foi politi- que. Des éléments qui s’étaieut combattus peudant des siècles sortirent de ce combat, divisés et pondérés de manière à inspirer une confiance qui était devenue de la foi. Le peuple anglais portait à sa constitution uu vé- ritable culte; cimentée par son sang, elle avait fini par soumettre toutes Digitized by Google 224 les intelligences à sa loi. Il y eut obéissance passive, mnis obéissance de conviction et par conséquent volontaire. L’ Angleterre jouissait donc de ce qui fait la plus grande force de l’organisation sociale ; elle eut A la fois le mouvement et la soumission des intelligences. On ne petit assez le répéter, le mouvement de la pensée sans obéissance produit l'anarchie, l’obéissan- ce sans le mouvement de la pensée produit l’abrutissement. Mais ce duali- sme ne peut être commandé ; il faut qn’ il soit acquis ; et il ne peut l'être que par la foi et la confiance, qui à t'aide dti temps rendent seules possi- ble le développement des conditions naturelles de l’ordre social. Ce déve- loppement doit alors produire la forme de gouvernement qui sera le plus homogène à l’organisation du peuple, telle que son histoire et ses mœurs l’ont faite. Chez les Anglais, la foi politique, agissant simultanément avec une nouvelle foi religieuse, a porté leur pays au plus haut degré de force et de puissance. La foi religieuse avait diminué par l’ incertitude de sa nouvelle base-, mais la foi politique lui avait survécu. Elle avait suffi seule pour continuer la prospérité du pays; cependant toutes les choses humaines sont fragiles; j’ ai montré comment le principe d’opposition, sortant des limites dans les- quelles d’ heureuses circonstances l’avaient renfermé, venait de changer l’esprit de la constitution anglaise. L’ inquiétude aujourd’ hui a remplacé la confiance, et l’ Angleterre se trouve comme la France livrée à toutes les conséquences d’un faux principe. Cependant l’Angleterre, vivant etprospérant pendant un siècle et demi sons l’ influence exclusive de ce principe, avait pris une forme politique qui séduisit Les Anglais aux-mèmes, fiers de leur haute prospérité, regar- dant leur constitution comme leur ouvrage, tandis our entendre le bruit des hommes ; il n’ avait que ses propres passions ; mais les passions, quand on sait les gouverner, sont, comme le dit Pope, les voiles à 1’ aide des- quelles on navigue. Les plus hautes questions d’ administration inté- rieure et de politique étrangère s’agitaient au sein dn parlement an- glais ; les discussions y étaient graves et profondes. On y parlait du sort des nations, toujours dans un intérêt de protection. Cette assemblée avait une couleur antique ; c’était le sénat romain rendu plus humain par la morale chrétienne. Ce nouvean palriciat, enrichi par les conquêtes de l’ industrie plutôt que par celles des armes, étendait son influence, sans jamais rien écraser ; aussi ce parlement était-il placé hast dans l’ estime des peuples ; sa politique, forte et généreuse, venait toujours au secours des plus faibles, l/a tribune anglaise était Meule elle parlait au monde un langage qui pouvait être entendu et qni inspirait d’autant plus de confiance qu’ il était indépendant ; l’ influence de I’ Angleterre se présentait isolée, comme P était son territoire. Il n’ est certainement pas un Anglais qui oe doive donner de dou- loureux regrets à un genre de grandeur- qui n’est plus; car, je le dis avec le même regret, la vieille Angleterre a cessé d' exister -, elle sera longtemps encore, sous le rapport matériel, le plus riche et peut-être le plus puissant des États ; mais elle a quitté la haute position politique et morale qu’ elle avait su prendre ; elle a perdu à la fois la confiance des gouvernements, parce qu’ elle leur est hostile, ou sous le rapport des principes, ou sous celui des intérêts -, celle des peuples, parce que les théories anglaises ne leur donnent pas le bonheur qu’ils en atten- daient. Son influence agit anjourd’ hui sur le monde comme une force de destruction ; elle a cessé d’ être protectrice et bienfaisante, parce qu’ elle a cessé d’ être maîtresse d’ elle-même. Elle est tombée par ce péché d’ orgueil qui fait tomber tous ceux qui s’ en rendent coupable. Elle avait dans les mains un levier d’une puissance immense-, mais cet instrument, d’une nature morale et mystérieuse, devait lui DigidzeiVby Google 231 échapper dès qu’ elie en ferait un usage offensif ; it a été ramassé par d’ autres mains qui aujourd’ hui en font usage contre elle-même. En effet, qu’ est-il arrivé ? Les Anglais ont cru que la puissance qu’ ils avaient acquise résidait exclusivement dans les formes de leurs institu- tions ; ils en étaient fiers comme on l’est de son propre ouvrage. Jaloux de les conserver, ils ont cru donner une nouvelle garantie à leur durée en en prêchant l’adoption aux autres peuples. Ils n’avaient pas reconnu que le principe de leur grandeur résidait dans le système de répulsion qui conservait à l’ Angleterre ce caractère particulier qui ne pouvait ap- partenir qu’ à une puissance insulaire. Les rouages si compliqués de la machine anglaise ne pouvaient d’ ailleurs continuer leur action régulière que sous condition d’ isolement ; toute force étrangère introduite dans ce mécanisme devait eh déranger le mouvement. Lés éléments semblables n’ agissent en effet tes uns sur les autres que par une loi d’ assimilation qui exclut l’ idée de supériorité ou de do- mination -, la plus grosse masse entraîne la plas petite, et toutes deux se confondent alors dans une même action -, cette situation, que produit l’ amalgame de forces semblabes, ne peut jamais avoir les résultats d’une alliance, car le principe d’ alliance exige et sous-entend des existences différentes et séparés qui se réunissent dans un but commun, mais en conservant tout ce qui constitue l’ individualité. L’ Angleterre, en contri- buant à introduire en France des formes semblables aux siennes, a pour ainsi dire abdiqué. En élevant une autre tribune politique, elle a perdu ce genre de puissance que lui donnait la sienne, car la parole perd de son poids quand tout le monde parle à la fois. Eu substituant un prin- cipe d’ affinité à celui de répulsion, l’ Angleterre a quitté cette haute position d’ où elle commandait aux autres, parce qu' elle se commandait à elle-même ; elle n’ est plus indépendante comme elle F a été ; son exi- stence insulaire a cessé. La parole étrangère et les presses libres qui en sont F instrument ont jeté un pont que les vaisseaux anglais ne peuvent pas détruire. St F Angleterre a longtemps agi sur la F rance, c’ est elle, à son tour, qui est soumise au mouvement français. La démocratie fran- çaise a passé daus le bassin démocratique de la balance anglaise ; elle eu a rompu F équilibre, et F Angleterre tout entière est emportée par cet amalgame étranger dans une nouvelle direction qu’ elle n’ a pas choisie ; le mouvement qui F entraîne lui est venu du dehors et doit nécessaire- ment amener sa décadence ; car un être quelconque, individu, peuple Digitized by Google 232 ou gouvernement, ne peut trouver l’ élément d’ une véritable puissance morale qu’ en lui-même et dans la position d 1 une entière indépendance. C’est ici le lieu d'examiner encore la position relative du rappro- chement des deux pays sous un point de vue plus général. A Dieu ne plaise que je veuille ramener le temps de leurs longues rivalités ; I’ Eu- rope a eu trop à en souffrir pour qu’ on puisse en désirer le retour. Mais les État» n’ ont-ils à craindre «pie les dangers de la guerre ? En applau- dissant au sentiment de réciproque bienveillance que nous voyons succé- der à celui d’ une longue haine, je me demande cependant s’ il ne faut pas de la sagesse pour la paix, comme il fallait de lu force et de l’ habi- leté pour la guerre ? Parce qu’on s’ est donné la main pour marcher ensemble, est-ce une raison pour fermer les yeux sur les écueils de la route ? Ou bien, croit-on qu’ il suffise de ne pas vouloir se faire du mal pour que le mai n’ arrive pas ? La volonté de I’ homme n' est qu’ uu« des causes des évènements-, cette volonté n’atteint jamais son objet quand elle n’ est pas d’ accord avec les causes qui lui sont supérieures, c’est-à-dire avec les lois générales. Il n’v a jamais eu dans le monde deux centres d’ activité morale et d’affaires matérielles aussi considéra- bles que le sont Londres et Paris, placés à une aussi courte distance l’un de l’ autre -, iis ont grandi en se combattant, parce qu’ une lutte prolon- gée donne toujours de la force et développe tons les moyens. Napoléon avait donné à sa lutte contre l’ Angleterre une base trop injuste et trop égoïste, car la mauvaise foi de son système continental faisait aux alliés qu’ il forçait d’ entrer dans sa coalition un mal plus grand que celui contre lequel il disait vouloir les protéger.’ Le triomphe de l'Angleterre fut complet. Cependant les deux pays sortirent de cette lutte épouvantés de la grandeur des coups qu’ ils s’ étaient portés, et du danger dans le- quel tous deux avaient été précipités. Des idées de paix, produites par un profond retour sur soi-mème, succédèrent à la guerre; les deux na- tions avaient appris depuis longtemps à se respecter et à s’ estimer ; car même la haine n’ avait été que de la jalousie. La France était sortie de ses longues guerres, dégoûtée de l’ abus qu’ elle avait fait de sa force, comme eiie était fatiguée de ses sanglantes et inutiles révolutions ; elle désirait du repos et cherchait l’ordre et la forme qui pourrait le lui don- ner. L’ Angleterre, si longtemps sa rivale et déjà son modèle, devint enfin «on alliée. Les deux pays se sont laissés aller chaque jour davantage à ce nouveau semblant de sympathie et d’ attraction qui leur donne une Digitlzed by Google 253 même direction, les entraîne dans on même mouvement et ver» un même but. 11$ ont mis non pas leurs affaires, mais au moins leur esprit, pour ainsi dire, en commun -, ils professent, en apparence, les mêmes princi- pes ; les mêmes maximes doivent les diriger ; ils ont les mêmes pensées ; les discussions publiques y portent sur les mêmes objets ; les imagina- tions y sont toujours simultanément frappées des mêmes idées, et en reçoivent des impressions analogues. La presse anglaise discute toutes les affaires de France, comme la presse française discute toutes celles de l’ Angleterre. A-t-on pensé, dans ce temps où les nations se disent si jalouses de leurs droits et de leur indépendance, combien tin pareil état de choses y port atteinte ? L’ existence sociale serait-elle possible, dans nie ville où tous les matins les affaires domestiques et la vie privée de chaque habitant deviendraient en place publique le sujet des discussions de tous ceux qui voudraient s’en occuper? N’ a-t-on pas, an contraire, trouvé nécessaire d’ opposer au principe de la publicité cet autre prin- cipe, que le foyer domestique doit être sacré et affranchi de c es investi- gations ? Mais les États n’ont-ib donc pas aussi, pour ainsi dire, un foyer domestique ? Doit-il être moins sacré ? Et croit-on que, parce que leurs affaires sont plus grandes, les inconvénients de les livrer ainsi à l’examen d’un forum européen puissent disparaître? Ce forum parlera-t-il tou- jours dans un esprit de sincérité, de bienveillance et d' équité ? Et cette guerre sourde de V intelligence, pleine d’ astuce et hypocrisie, ne rem- placera-t-elle pas cette vieille guerre des champs de bataille, plus violente, il est vrai, mais d’ un caractère plus noble et plus élevé? Ne s' aperçoit- on pas déjà que ce nouveau combat de publicité crée un nouveau genre de domination ? N’ est-ce pas une intervention continuelle, que d’ exami- ner ainsi tous les jours les affaires d’un autre État, et de s* arroger le droit de distribuer, selon ses convenances à soi, le blâme et la louange? Voyez si depuis le commencement de leurs révolutions l’Espagne et le Portugal sont libres, entourés comme le sont ces deux pays des insi- nuations, des conseils, des menaces que leur apportent tous les jours les presses de Londres et de Paris. A-t-on calculé la portée |>olitique de cette liberté de la presse * et de cette publicité ? -N’ est-elleS pas une violation du foyer domestique ? N’ est-ce pas une profanation de cet autel de la patrie, auquel on veut cependant rendre un culte si élevé ? Et que pen- ser de ces petits États qui prennent plaisir, par esprit d’ imitation, à 30 Digitized by Google 254 livrer leurs petites affaires A la critique J' autres États plus puissants qu’ eux ? N’unt-ils donc pas encore senti que, privés connue ils le sont d’ indépendance et de l’ égalité des forces matérielles, une trop grande publicité doit leur enlever le seul genre d’indépendance dont ils puissent jouir ? Si cependant les grands Étals trouvent dans cette publicité un moyen d’ influence sur les plus petits, si cette influence peut arriver jusqu’ A la domination, si cet avantage peut les séduire, ont-ils calculé, A leur tour, dans leurs propres intérêts, l’ effet réciproque qu’ il produi- ront l' un sur l’ autre ? On a trouvé la formule qui exprime la progression de la chute d’on corps soumis à la loi de sa pesanteur. A-t-on trouvé celle qui pourrait exprimer la loi du mouvement progressif de deux corps qui confondent leurs forces d’action dans un même système et dans une même direction? Si tons deux ou si l’un de deux voulait ralentir son mouvement, le pour- rait-il? Les voilà donc attachés I’ un A l’autre, lancés dans la même car- rière sans connaitre la progression de leur marche, sans posséder les moyens de la modérer quand elle deviendra trop rapide, ou d’en changer la direction quand elle deviendra dangereuse; forcés de renverser les obstacles qui pourraient se rencontrer sur leur route, ou de se briser contre leur résistance. • . . Il est d’ autant plus essentiel de fixer l’ attention sur cette nouvelle position de ces deux grands États, que le genre de danger qti’ elle doit produire paraît ne pas être senti. En effet, la distance qui les sépare, quoique déjà si courte, leur semble être encore trop grande ; tous les moyens sont employés pour la raccourcir et pour rendre plus prompts tous les échanges entre Londres et Paris, celui des choses, comme celui des idées. Mais ce rapprochement ne doit-il pas porter atteinte à cette indé- pendance d’action et à ce caractère d’individualité qui doivent être le bien le plus précieux d’ un grand peuple ? Quand le mouvement de la civili- sation tend, par l’ action qui lui est naturelle, à donner A tous les hom- mes les mêmes idées et la même empreinte, n’ est-il pas du devoir des gouvernements de chercher à opposer à ce frottement qui efface le prin- cipe qui doit conserver ? Ce princi|>e n’ est-il pas necessaire A la durée de l’existence des nations? Le genre humain ne serait-il doue pas soumis A cette grande loi de classification, qui est la base de l’ ordre dans I’ uni- vers? La création u’ existe, en effet, dans l’ordre admirable que nous Digitized by GoogI S35 voyons que par la classification des espèces ; tout est classé dans la na- ture. Les hommes eux-mêmes ne sont parvenus au degré de savoir qu’ils possèdent, qu’ au moyen de classifications qui régnent dans les sciences. La société ne peut de même exister que par classification ; mais ce ne sont pas les amours-propres et les vanités qu’ il faut classer ; ce sont les intérêts, les droits et les devoirs. Serait-ce sans but et sans objet, et comme une simple chance due au hasard, que (es hommes sont divisés en peu- ples, tous différents de couleur, de conformation, d’inclination, de facul- tés, de moeurs et de langage ? Cette division n’est-elle pas une des bases de I’ ordre moral ? n’ est-elle pas même un principe de conservation ma- térielle? N’ a-t-on pas observé que c’ est toujours à la suite d’ un trop grand mouvement parmi les peuples et de leur contact trop multiplié qu’ arrivent les grandes calamités ? C’est le produit nécessaire d’un prin- cipe qn' il suffit d’ énoncer pour convaincre. On verra toujours qu' un seul malade peut communiquer le germe de sa maladie à un grand nom- bre d’ hommes bien portants, tandis qu’ on ne verra jamais ces derniers pouvoir par leur seul contact rendre la santé à un seul malade. De même un homme vicieux et corrompu peut développer le principe du mal avec bien plus de facilité que I’ homme vertueux ne ramènera dans la voie du bien, par la raison très-simple que le séducteur s’adresse aux passions pour les caresser et les flatter, tandis que l’autre en exige la. répression. Un grand mouvement parmi les hommes et le frottement qui eu est la suite compromettent donc toujours les moeurs et la santé. Dans nos temps où tant de soins sont donnés à la vie matérielle, la santé est mise plus à l’ abri du danger du contact ; mais le moral de l’homme en estril préservé ? Il est donc des époques où les gouverne- ments, au lieu d'ètre excitateurs, devraient être modérateurs. Tous les efforts tendent à placer aujourd’ hui tous les peuples sur le même niveau, à leur donner à tous le même degré de développement et à le rendre aussi hâtif que possible. On voudrait, du genre humain tout entier, ne former qu’ une seule et même masse, qui marcherait du même pas accé- léré et dans les mêmes voies vers une destinée commune. Mais a-t-on pensé aux dangers qu’ il y aurait de soumettre ainsi tous les hommes dans le même instapt aux mêmes impressions, de leur donner les mêmes pensées, de leur faire éprouver les mêmes émotions ? Une parole élo- quente ne pourrait-elle pas alors les entraîner tous à la fois et les con- duire à l’erreur? L’erreur, cette maladie de T intelligence, que nous Digitized by Google 256 avons déjà vue si souvcntjmcttre fin à F existence d’un penple, ne vien- drait-elle pas alors menacer celle du genre humain tout entier et dé- truire pour longtemps son état social ? C’ est celte division si profonde et si mystérieuse des hommes en différents peuples qui les préserve tons d' un pareil danger. Placés, comme ils l’ ont toujours été, à des hauteurs différentes sur F échelle du développement, leur esprit n’ est pas simulta- nément susceptible des mêmes impressions. . • Si leur intelligence ne comprend pas, il est vrai, les mêmes vérité», elle ne se laisse pas entraîner par les mêmes erreurs; leur mouvement n’ est pas de la même vitesse ; les mêmes passions se succèdent, mais elles n’ élèvent pas i la fois une tempête qui détruirait tout, si elle était universelle. • Ainsi F on voit, dans F ordre, naturel du monde, tous les degrés de civilisation exister en même temps ; depuis F état sauvage où elle n’ a pas encore commencé, jusqn' à celui où trop de développement la fait rétrograder ; car F écliptique du monde moral est mobile -, les latitudes de F intelligence sont variables ; F on voit des peuples consumés par trop de chaleur se refroidir et s’ éteindre ; tandis que d’ antres commencent la vie dont les développements successifs doivent les conduire à cette de- stinée commune et les soumettre à cette loi qui détruit F individu pour conserver F espèce. Quand un grand mouvement s’est emparé de l’esprit humain, il se- rait donc du devoir des gouvernements de chercher à en modérer l’excès et à le maintenir dans une bonne direction. Croit-on qu’ il serait plus sa- ge de Fabandonner à lui-même et de s’abandonner soi-même à F impul- sion qu’ il donne, enchaîné dans sa voie, comme le sont ces chars qui sui- vent nécessairement cette nouvelle force locomotrice à laquelle ils sont at- tachés? Les hommes d’ État anglais sont de cet avis-, leur erreur est pro- duite par l’application qu’ ils font à la politique générale d’une maxime particulière à l’Angleterre. Le principe de faire décider les affaires par la majorité est un corollaire du principe de la souveraineté du peuple; ce serait ne pas être fidèle à ce principe, si l’opinion publique n’était pas ex- citée à se manifester snr toutes les questions que le parlement est appelé A décider par ses votes. Les hommes placés à la tête des affaires, intéres- sés à conserver le pouvoir au parti qui les a choisis pour chefs, cherchent à éviter toutes les résistances qui pourraient compromettre leur situation-, ils ont toujours besoin d’un appui pour faire face à leurs adversaires; la tac- Digitized by Google 257 tique gouvernementale anglaise est donc de s’appuyer toujours sur l’opinion de la majorité de la nation-, et, afin de ne pas se tromper, il faut en pro- voquer, en exciter la manifestation. Le ministère anglais devrait donc Lien plutôt prendre le nom d’adminisiration que celui de gouvernement; car il ne fait, selon les strictes conséquences du principe de la souveraineté du peuple, qu’administrer le pays ; il ne gouverne pas la nation, puisque c’est au contraire toujours elle qui loi donne l’impulsion et lui signale la dire- ction qu’ il doit suivre. Cette forme politique explique pourquoi les moyens de manifester son opinion sont si multipliés en Angleterre. Le peuple a eu effet le droit de s’assembler, de délibérer, de prendre des résolutions et de les adresser au parlement sous la forme de pétition. La^ liberté de la pres- se, le nombre des journaux, leur prodigieuse activité et leur rapide circu- lation ne suffisent pas au besoin de l’opinion publique; il lui faut les asso- ciations, les clubs, les voyages des individus, les dîners politiques, les ha- rangues -, e’est au milieu de ce mouvement des hommes qu’elle se travail- le, qu’elle se forme, qu’elle se mûrit, et qu’elle parvient à se manifester; les journaux ne deviennent alors que son écho; les ministres, quand ils demandent au parlement d’enregistrer les arrêts qu'elle a prononcés, ne sont que ses serviteurs. D’un autre côté, les manifestations nombreuses et spontanées de l’opinion de toutes les classes du peuple anglais opposent A la liberté de la presse un contre-poids qui manque aux autres pays, dans lesquels on voit la presse libre avoir la puissance de créer une opinion, qui prend le caractère d’être l’opinion d’un parti, tandis qu’elle n’est que celle de quelqoè écrivain. En Angleterre les journaux ne sont que les or- ganes des partis; ils n’en sont pas les créateurs. On comprend qu’ il faille A un pareil ordre de choses l'éloignement de tout ce qui pourrait gêner cet esprit général de délibération. Ainsi le parlement décide toujours par son vole de l’existence de l’armée, et les mœurs opposent à l’influence de celle qui est consentie une barrière qui la laisse en dehors du mouvement politique. N’avons-nous pas vu souvent de nos jours, comme expression de ces moeurs et comme une sorte d’équivalent de l’ostracisme, l’ insulte po- pulaire prodiguée à la plus hante gloire militaire du pays? Les ovations, an contraire, sont destinées anjourd’ hui A célébrer d* antres victoires ; ce sont d’autres héros qui parcourent l’Angleterre en triomphe. Rien, certainement, ne caractérise davantage les moeurs politi- ques anglaises que la puissance acquise par un individu qui n’a d’autre arm* que son intelligence; il se sert des lois comme d’un bouclier, mar- Digitized by Google 238 die A scs enoemis sans les craindre et les attaque avec des principes sur lesquels ils fondaient leur puissance et dont ils firent un aussi Ions? abus. Le duc de Wellington insulté, tandis que 0’ Conoel parcourt les trois royaumes en triomphe, c’est certainement le signe d’une situation qui ne peut appartenir qu’à un pays placé et constitué comme l’est l’Angleterre. Pour rendre pareille chose possible, il faut une barrière permanente à tou- te influence étrangère, et une longue absence de tonte habitude militaire dans le peuple, c’est-à-dire qu’ il faut une puissance insulaire et maritime. Depuis les anciennes expéditions danoises et normandes, le soi de I' Angleterre n’a pas vu d’étrangers. Si les luttes du protestantisme eussent dévasté ses provinces comme la guerre de Trente ans a dévasté celles de l’Allemagne, son agriculture serait-elle aussi florissante? ses campagnes seraient-elles aussi riches que nous les voyons anjourd’ hui? son industrie aurait-elle pu suivre, sans jamais rétrograder, la marche progressive qui l’a portée si haut? Aurait-elle pu employer à son commerce des capitaux aussi considérables si elle eût été forcée, comme l'ont été les peuples du continent, à employer si souvent les leurs A réparer les dévastations de la guerre? Si, dans les derniers temps, les armées de la république française et de l’empire eussent pu passer la Manche, comme elles passaient les Py- rénées, les Alpes et le Rhin, l’Angleterre n’aurait-elle pas appelé des alliés à son secours ? N’aurions-nous pas vu des batailles, comme celles de Leip- zig et de Waterloo, livrées sur son territoire par des armées allemandes et russes réunies aux soldats anglais? En un mot, si, à toutes les époques de son histoire, l’Angleterre, comme tout autre pays du continent, se fût trouvée dans la nécessité de voir son territoire devenir ceschampsde ba- taille sur lesquels viennent à se décider les grandes luttes européennes, aurait-elle joui de ce long repos intérieur qui a fini par lui donner des moeurs politiques qui ne sont possibles chez aucun autre peuple; car nul- le part ailleurs n’ont pu se former ces longues habitudes de paix qui, avec cette absence d’état militaire, pouvaient seules associer aux discussions po- litiques toutes les classes du peuple? L’armée de terre a toujours été re- gardée avec inquiétude ; elle a donc toujours été réduite an plus strict né- cessaire. Comme puissance maritime, l' Angleterre, au contraire, a toujours vu sans défiance les armements maritimes, car la marine ne peut jamais devenir un moyen d’oppression, puisqu’elle n’existe comme force militaire qu’au moment où elle monte scs vaisseaux pour s’éloigner. Aussi n’est-ce jamais un amiral qu’insulte le peuple anglais-, toutes ses Digitized b y Google 259 sympathies sont acquises aux hommes de mer, qui portent au loin son nom et sa puissance sans jamais lui faire ombrage. Je suis loin d’ètre ja- loux des avantages assurés à I’ Angleterre par sa position insulaire; je me réjouis au contraire, dans un intérêt général, de savoir qu’il existe An pays à fabri des violences et des dévastations de la guerre, nn pays dans lequel l’ intelligence jouit avec certitude du fruit de ses travaux, qui peut, avec une entière sécurité, cultiver toutes les sciences et tous les arts; un pays dont T intérieur n'est jamais troublé par une force étrangère et qui n’a d’autres dangers à craindre que ceux de ses propres erreurs. Mais qu’ y a-t-il de commun entre une pareille situation et celle d’un État continental? Quand la France, entraînée par un mouvement de l’opinion publique, travaillée et provoquée dans un ordre d’idées anglaises, fit sa révolution de l’année 1830, son premier soin fut de mettre deux millions d’hommes sous les armes (cinq cent mille de troupes régulières, et quinze cent mHIe de gardes nationales). Cela pouvait convenir au besoin de protéger son in- dépendance; mais y a-t-il possibilité de liberté politique anglaise avec une pareille masse d’ hommes armés? Dans le temps où Rome était et osait encore être jalouse de sa liber- té, elle avait tracé des limites que les légions ne pouvaient pas franchir ; mais il n’ y a pas de Rubieon en France. Cent mHIe hommes armés sont à Par»; les légions sont partout, elles sont avides de gloire; toutes les fois qu’un nouveau César se présentera, elles seront dociles à sa voix et le peu- ple applandira à son triomphe. Cette différence de position explique pour- quoi toutes les questions, en Angleterre, s’éclaircissent, se mûrissent et se décident par des discussions, tandis qu’en France elles sont toujours Iran- ehées par le sabre. En a-t-il été autrement depuis l'année 1789, époque 1 laquelle la France dit s’ètre constituée en pays libre? L’esprit de délibé- ration peut-il avoir chez un peuple, dont les moeurs sont nécessairement militaires, le même caractère que ehez celui qui ne voit, pour ainsi dire, jamais un soldat? C’est cependant en face de tout ce qu’ il y a de dissem- blable dans des positions si différentes que l’ Angleterre appelle tous les peuples à l’adoption de ses formes et qu’elle a l’air de croire possible que le mouvemeot libre de l’opinion publique puisse suffire au gouvernement des États. Mais est-elle sincère dans sa prédication? En élevant ainsi com- me bannière cette tunique constitutionnelle qui doit aller à toutes les tail- les, est-elle innocente comme l'était Déjanire? ou bien sait-elle, comme le savait Nessus, combien cc vêtement va déchirer les entrailles de celui qui Digitized by Google s'en revêtira ? Des paroles célèbres de M. Canning, centaure politique à tête de tory et à queue de whig, ne seraient-elles pas une preuve que l’An- gleterre connaît le pouvoir secret du présent qu’elle veut faire? Mais qu’ il y ait dans sa conduite erreur ou intention, sa marque politique indique qu’elle a pour elle-même le sentiment d’une position nouvelle, sans qu’on puisse distinguer encore si elle sait sc rendre compte à elle-même des causes qui ont amené ce changement. Comme les hommes qui se trom- pent sur leur état, I’ Angleterre cherche le mal dont elle commence à souffrir où il n’ est pas ; elle doit donc comme eux sc tromper également sur le remède. Le parti qui la gouverne aujourd’hui ne sachant pas, déjà depuis longtemps, comment ressaisir l’ influence politique qui lui était échappée, pour se rendre plus fort, voulut ajouter la puissance des idées à celle des intérêts : il sc fit propagandiste par sa diplomatie. La similitude des institutions et des doctrines devint une condition néces- saire de son alliance. Marlborough n‘ avait jamais demandé au prince Eugène quelle était la forme du gouvernement impérial ; ils agissaient tous deux de concert pour réprimer une ambition rivale, et l’ État le [dus républicain qu’ il y eût alors en Europe était l’intime allié des deux illustres généraux. Or, on conçoit la politique des intérêts ; elle repose sur des faits qui deviennent une base de calculs; les États peuvent se combattre sans cesser de se comprendre; la paix ramène par transaction l’ ordre et la sécurité ; mais la politique des doctrines cesse de pouvoir être soumise à des calculs; elle doit nécessairement aboutir à une seule et unique combinaison, à celle de Mahomet propageant le Coran le cime- terre à la main. . - Cependant le monde est abusé; l'Europe se divise chaque jour davantage en deux parties séparées, divergentes de formes et de princi- pes. Le mouvement donné à 1’ opinion contribue à rendre chaque jour cette idée de séparation plus hostile. Ce mouvement a été provoqué par quelques publicistes novateurs : ils ont partagé l’ Europe en deux zones, la constitutionnelle et l’absolutiste ; ils ont rangé les deux partis en ba- taille; ils ont fait le dénombrement des forces respectives, morales et matérielles ; ils ont calculé les chances du combat et ont fini par présa- ger la \ icloire au parti qu’ ils voulaient servir. Ce travail n’ a pas été 1’ (ouvre d ! hommes de conscience, qui auraient avec impartialité cherché la vérité et désiré la paix de l’Europe. C’est l'œuvre d’hommes de parti qui lancent des pamphlets pour engager une lutte, lis n’ ont, certes, que Digitized by Google 241 trop réussi; une foule d’ esprits légers ont arboré cette bannière. Cepen- dant une foule n’ est pas une armée ; mise en mouvement par des clubs, des intérêts privés et des passions, clic fait naître des orages sans doute, suais des orages passagers ; car une raison forte, basée sur le droit, triomphe de tout ce qui se présente au combat sans organisation régu- lière. Ainsi, les gouvernements ont pu longtemps négliger de pareilles attaques et mépriser des clameurs populaires. Ce n’ était pas encore le bruit des rues qui faisait loi ; i’ émeute n’ était pas souveraine. La question a changé de face ; ce n’ est jdus un thème de polémi- que pour des ambitieux ou pour des joornaux qui veulent se vendre. Ce n’ est plus uniquement un moyen d’ agitation employé pour susciter des embarras à" des rivaux ; c’ est un système politique adopté par deux grands gouvernements, proclamé par eux comme une loi, devant devenir universelle et comme une réforme nécessaire au bonheur des hommes. « La France et I’ Angleterre, comme deux énormes béliers, dit M. de Chateaubriand, battent en brèche l’ ancien ordre social. » Cette force de destruction est incontestable ; nous la voyons opérer partout ; mais y a-t-il une force de réparation, de reconstruction qui puisse succéder à celle de la destruction ? Les. deux béliers le disent. Faut-il les croire sur parole ? C’ est une situation pleine de dangers : ceux qui les ont suscités ne les nient pas ; mais ils disent qu’ un grand mouvement s’ est emparé de l’esprit humain, que le danger consiste à vouloir lui résister, que nous sommes arrivés à une époque de transition, de transformation sociale ; qu’ il est plus sage de la favoriser que de la combattre ; mais se livrer à de pareilles phrases sans examen, ne serait-ce pas se livrer sans boussole A tous les orages? Pourquoi précipiter le mouvement? Ne vaudrait-il pas mieux lui laisser l’impulsion naturelle que lui donne la marche du temps? Elle est assez forte aujourd’ hui ; le monde a bien plutôt besoin d’ un principe de modération que d’ une action d’ excitation. Vous qui vous éléVez avec raison contre les maux qu’ a produits le fanatisme religieux, pourquoi suscitez-vous donc le fanatisme politique ? Croyez-vous qu’ il soit d’ une nature plus douce et plus humaine? Pouvez-vous d’avance calculer les excès auxquels il pourra être entraîné ? N’ en avez-vous pas déjà vu de terribles exemples? L’Europe, dites-vous, doit se niveler dans un même système. Si ce nivellement est une nécessité, vous décla- rez donc l’ incompatibilité des deux doctrines qui la divisent. X’ est-ce pas déclarer en même temps votre \olonlé de renverser celle qui vous 31 Digitized by Google est opposée ? Vous allez donc inévitablement à la guerre. Mais la guerre a-t-elle jamais produit la liberté politique, ou mieux, assuré les libertés des peuples 7 Croyez-vous que la croisade, évangélique de Gustave-Adol- phe ail fait le bonheur de l’ Allemagne ? Luther n’ aurait-il pas été un meilleur réformateur, si ses prédications eussent été moins violentes ? Car enfin où en est son oeuvre aujourd’hui ? Quand il y a dissidence de dogmes ou de principes, ce n’ est pas un glaive qu’ il faut au monde, c’ est un médiateur. INous traitons d’ affaires humaines, c’ est donc aux hommes qu’ il faut en appeler; car le libre arbitre a été donné aux peu- ples comme à l’ homme isolé. Les lois de l’ intelligence, c’ est-ù-dire les lois de l’ univers moral, ont été fixées comme celles de 1’ uuivers maté- riel. Ce n' est pas la partie la plus noble et la plus élevée de la création qui aura été jetée sans règle et sans but dans le temps et dans 1' espace Ainsi, la société humaine est soumise aux règles de l’ intelligence, qui sont celles de la raison prise dans sa plus haute acception de droit et de justice: voilà ce qu’il y a de providentiel pour le genre humain. C'est à chaque peuple à faire ses destinées, selon son bon plaisir ; les nations montent ou descendent, selon qu’ elles sont fidèles aux lois de l’ intelli- gence, ou selon qu’ elles s’ en éloignent. Elles périssent quand elles les violent toutes à la fois; car il n’est donné à aucun être de vivre en violant à la fois toutes les condition de la vie. L’ abus que l’ on fait au* jourd’ bui du mot providentiel semble trahir l' embarras dans lequel on se trouve. Parce que la direction des affaires échappe à la puissance des hommes, parce que leur orgueil produit un mouvement qu’ ils ne savent plus maîtriser, ils disent que les événements sont des décrets de la Pro- vidence ; ils imaginent qu’à travers les vices et les passions va se déve- lopper une époque de bonheur, que 1’ humanité va grandir, que les con- vulsions dont nous souffrons sont les symptômes d’ une crise salutaire. Trop orgueilleux pour avouer les erreurs de leur esprit, les écarts de leurs passiyns, ceux qui se croient les plus profonds disent que la Pro- vidence suscite les orages de l’ intelligence pour ameuer de meilleurs jours, comme 1’ orage des nuées éclate et gronde pour rafraîchir et ferti- liser la terre. Mais au milieu de pareils événements, y a-t-ii doue uu peuple qui puisse avoir P orgueil de se croire assez sage, qui soit assez trauquille pour s’ arroger le. droit de devenir législateur universel ? Qu’il déroule ses titres, nous sommes prêts à les reconnaître. Voyons sou hi- stoire ; qu' il nous dise ses vertus ; qu’ il nous fasse voir la richesse suos 245 I* corruption et sans la misère, la force sans la violence, la puissance politique sans la conquête ; qu’ il nous montre des magistrats tous' et toujours intègres, des citoyens libres, toujours heureux et toujours sou- mis; un peuple enfin toujours fort sans ambition, toujours puissant sans porter atteinte A aucun droit, toujours fier de sa supériorité sans orgueil, ayant la conscience de ce qu’ il vaut sans mépris pour les autres, et le sentiment de ce qu’ il peut sans en abuser ; religieux sans fanatisme, to- lérant sans indifférence, de moeurs fortes et douces à la fois, et sachant unir les vertus publiques aux vertus domestiques. C’ est A ces conditions seules que nous pourrions lui reconnaître la mission de législateur. Mais s’ il n’ en est pas ainsi, si les institutions dont on vent nous imposer la forme n’ont rien produit de pareil, si nous voyons les mê- mes vices et les mêmes passions, si vos révolutions ne sont autre chose qne le déplacement du pouvoir, si les ambitieux qui se le disputent agi- tent tout le pays, au lieu d* agiter un cabinet ; si l’ ordre public, n’ayant plus son principe dans la conscience individuelle, a besoin d’ une police armée pour être maintenu ; si votre état social a plus de mouvement, H est vrai, mais moins de sûreté; si ce mouvement produit, il esterai, plus de richesses, mais s’il ne les produit que pour montrer davantage le con- traste affligeant de la misère ; si la pauvreté, comme une nouvelle lèpre, vous- donne la révolte ou la nécessité d’ une nouvelle espèce de loi agrai- re : si le développement plus hâtif de l’intelligence ne sert qu’à conduire plus tôt la jeunesse dans les voies du doute, du libertinage, et peut-être dti crime, cessez alors de nous présenter votre mécanisme de civilisation comme le moyen le plus assuré de condoire les hommes au bonheur et •vos formes de gouvernement eomme l’ idéal de la perfection. Dites-nous d’ailleurs votre dernier mot; que voulez-vous ponrvous- mèmes 1 Et que nous conseillez-vous ? Les pays qui recommandent si vivement 1* imitation, qui voudraient même l’ imposer, sont-ils définitive- ment constitués ? Le modèle est-il achevé ? La France travaille depuis plus d’ un demi-siècle â trouver la forme définitive de son nouvel état social, sans pouvoir y parvenir; n’avait-elle pas eu la prétention de dire que la révolution de 4830 avait enfin résolu toutes les questions qui I* agitaient, que tous les esprits français venaient de se soumettre à une même foi, de se réunir dans une même convi- ction ? Qu’ en est-il advenu ? de plus grands troubles encore, de plus Digitized by Google profondes incertitudes. Il y a contradiction entre les faits et les princi- pes ; de quel côté est la raison ? de celui des faits ou de celui des prin- cipes ? Est-ce bien quand on se trouve dans une pareille situation que l' on ose se proposer pour modèle ? Vous nous dites que c' est à l’ état de I’ Angleterre que vous rouler arriver, que le modèle est achevé, que les preuves sont données et qu’ if ne faut que profiter des expériences faites. - Mais cette constitution anglaise, dont la base était la féodalité d’une monarchie du moyen âge, que va-t-elle devenir? N’est-elle pas soumise à des réformes qui vont en changer entièrement la nature et I’ esprit ? Le vieux esprit germanique, qui était celui de la vieille Angleterre, ne comprenait pas la liberté comme un principe politique abstrait ; il ne la cherchait que dans le principe du droit. Loin d’être uniforme pour toi», elle était donc différente, selon la différence des droits ; il y avait à U fois hiérarchie sociale, politique et religieuse ; les États conçus dans ce système représentent une pyramide à large base ; ils pouvaient durer longtemps, comme durent encore les vieilles pyramides de la terre égyp- tienne j mais votre forme, à vous, d’ égalité, de mouvement et d’ ambi- tion, comment la représenter autrement que par un mât de cocagne, auquel sont suspendus tous les gros bénéfices du pouvoir destinés à de- venir la pâture des plus agiles et des plus habiles? Si cependant le droit du pins habile est de nature â devenir oppressif, comme l’ avait été le droit du plus fort, ne foudraît-il pas aussi lui opposer des barrières ? Peu importe à quel titre le despotisme veut régner; ses effets ne changeront pas de nature. L’ intelligence n’asservira-t-elie pas le pauvre d’ esprit, comme la force asservissait les classes désarmées ? Ce n' est donc pas autant dans un esprit d’égalité que dans un esprit de protection que l’ intelligence doit donner des lois. • L/a révolution anglaise, en conservant l’état social tel qu’elle l’avait trouvé, avait fait cesser l’opposition des classes, en la transformant, par un mode légal, en opposition de partis. Une lutte politique remplaça le principe des guerres civiles. La révolution française de 4789, au contraire, avait renversé toutes les bases de l’ ancien ordre social. Comme elle n’ avait substitué aux ruines de l’ organisation détruite que des principes qui n’ étaient encore que des théories, il n’ en sortit que des causes de guerre étrangère et de guerre civile. Digitized by Google *45 Si, dans les premiers moments, Y Angleterre applnndit à la révolu- tion de France; si les premiers élans de la liberté française y trouvèrent de la sympathie, les maximes subversives que les «poires de cette liberté annoncèrent vouloir porter comme une nouvelle loi chez tous les peuples, firent sentir aux hommes d’ État anglais les dangers que ces prinoipes de nivellement général auraient pour leur patrie, La voix de Burke se lit entendre comme l’expression la plus éloquente de eet antagonisme qui alluma la guerre en 4795 pour ne la terminer qu’en 4815. Si cet antagonisme fut sincèrement dans l’origine celui des principes, les An* fiais n’ ont jamais été assez doctrinaires pour sacrifier leurs intérêts à des doctrines. Ainsi la lutte des intérêts vint bientôt se joindre A celle des principes. Cela en explique la longue durée. Le parti whig, voul ant être, par esprit d’ opposition A ses rivaux, le défenseur à tout prix des idées de liberté, et ne cessant de voler pour le rétablissement de la paix avec la France, fut porté au pouvoir par la paix d’ Amiens; mais, A peine au pouvoir, Fox donna la preuve la plus éclatante que des principes seuls n’ étaient plus la cause de la guerre ; car il ne tarda pas A la rallumer ; lui pendant si longtemps l’ ami de la France, T homme de la paix, ayant reconnu que la guerre était nécessaire aux intérêts, de I’ Angleterre, il quitta le pouvoir pour le rendre aut hommes de la guerre ; les whigs étaient dans l’impuissance de la faire ; ils n’ inspiraient pas assez de confiance aux adversaires de la France pour $c mettre A la tête des alliances continentales, sans l’ aide desquelles F Angleterre ne pouvait pas la continuer. Fendant cette lutte si prolon- gée, F Angleterre était à la fois F alliée des gouvernements et des peu- ples ; elle défendait les droits politiques des souverains et l’indépendance des nations ; la France républicaine, au contraire, voulait renverser tous les princes, révolutionner l’Europe en appelant tous les peuples A la li- berté, telle que la France la comprenait pour elle-même. Quand vint I' époque impériale, le rôle de F Angleterre resta le même ; il devint encore plus facile, quoiqu’ il s’agrandit ; celui de la France avait changé. Le résultat des temps les plus orageux de la révolution de France, celui qui devait suivre immédiatement tous les excès de la liceuce et de F anarchie, devait être le despotisme militaire ; c’ est toujours la transi- tion nécessaire au rétablissement de l’ordre; la forme que prend l’évé- nement dépend uniquement du caractère de l’homme «pii se sera emparé du pouvoir. Digitized by Google Napoléon avait alors deux voies ouvertes A son ambition. Il avait à choisir : il pouvait raffermir la monarchie en France et en F.nropc et se mettre alors en paix avec les rois ; on bien il pouvait laisser à son auto- rité la base du principe qui la lui avait donnée, se faire F allié des peu- ples contre les rois, renverser toutes les anciennes monarchies, et donner A F Europe une nouvelle forme. Cette dernière combinaison ne manquait pas de chances de succès. II ne fit ni F un ni F antre. La guerre lui avait donné- le trône ; son point de départ lui faisait une loi d’ illustrer sa couronne par des triomphes qui eussent exclusive- ment le caractère impérial. H en avait besoin pour soumettre la France à F obéissance de F admiration, et pour imposer aux dynasties par la preuve de la supériorité de sa puissance. Ainsi, ses trois guerres: en -1803, contre F Autriche ; en -1806, contre la Prusse ; en -1807, contre la Rus- sie, étaient, pour ainsi dire, nnc nécessité de sa position. Le généra! des armées de la républiqne avait montré un instinct secret, nn instinct presque inné du pouvoir. Il sut, an milieu des illusions et des folies de F égalité, aller droit A son but. Il n’ eut pas un seul rival digne de Itfi. Sa place au-dessus de tous lui fut bientôt- assignée. La gloire l’y condui- sit. Il avait su s'emparer du ponvoir suprême comme F avait fait Octave. Les camées antiques ndns montrent combien Napoléon ressemblait à cette tête romaine. Pourquoi, lut qui se disait uti homme du destin, n’a-t-il pas trouvé dans cette ressemblance nn signe qui F appelait à une imita- tion plus complète ? Pourquoi n’a-t-il pas su s’ arrêter comme Auguste? Ne lui faHait-il pas, ponr conserver, une autre conduite que pour conqué- rir 7 N’ ayant donné à sa puissance que la base de la foree matérielle, sa politique tonte personnelle n’ ayant aucune force fnorale, il devint loi- même le plus actif destructeur de ses propres ouvrages ; car 4a force seule ne peut suffire nr A la conquête, ni au gouvernement du monde. . * - • - Le triomphe de I’ Angleterre fut complet, aidée comme elle l’avait été par tous les monarques et par tons les peuples. • Cette grande lutte paraissait avoir décidé d’ un long avenir. Cet avenir est venu aboutir au cataclysme politique de F année 1848. Avant de nous engager dans les détails historiques de ce période de temps, il faut noos arrêter un instant encore sur les deux points extrêmes de cette série d’ événements, savoir r _l_ le despotisme de Napoléon, ren- versé en 1815 par la coalition de F Europe ; — F anarchie de toutes les 247 forces sociales en \ 848, et l’ absence totale d’ un système politique assez fart pour pouvoir la comprimer. L’ influence sur le temps qui sépare ces deux époques n’ a pas été la même. , . ... L’ Angleterre et la Russie ont dominé, d’ une manière absolue, la première de ces deux époques par tout ce qu’ un triomphe presque sans pareil dans l' histoire ajoutait de prestige A leur puissance positive. 11 y avait de leur côté supériorité de fait et uoe supériorité morale que n’ uf- (aiblissait aucun souvenir d' hésitation. L’ Angleterre, en quittant les rangs de son ancienne alliance conti- Dentale pour se rapprocher de la France, avait créé un nouveau poids politique qu’ elle mit eu opposition h celui des trois puissances qu’ e.lle venait de quitter. Ce furent ces deux’ gouvernements qui- exercèrent alors la plus grande influence sur - les événements qui ont rempli celte seconde époque, depuis T année 4820 josqu’ à 4848. lis l'ont exercée de fait par le poids naturel de leur puissance'-, mais plus encore comme un acte permanent de leur volonté. Ils ont tous deux, à chaque occa- sion, déclaré hautement qu’ ils voulaient eu agir ainsi ; qu’ ils avaient le devoir de proléger le mouvement de libre émancipation des peuples contre tons ceux qui voudraient le comprimer. Les moyens d’action d’ une égale volonté sqot cependant restés différents ; ils ont été tou- jours fortement modifiés par les principes constitutifs des deux pays,' de nature essentiellement different, et qui u’ ont de semblable que l’ap- parence des formes. Il serait impossible de comprendre les événements que nous avons vus se préparer, se développer, et de faire la part qui en revient à chacun, avant d’ avoir bien fixé la différence entre le point de départ et celui de l’ action. Il faut donc, malgré ce qui a déjà été dit à ce sujet, revenir encore pour quelques instants à des questions primordiales. Al. Guizot a publié, en. janvier 4849, un livre: de la Démocratie eu France. « Un peuple qui a fait une révolution, dit-il, n'en surmonte les périls et n’en recueille les fruits que lorsqu’il porte lui même sur les principes, les intérêts, les passions, les mots qui ont présidé à cette révolution, la sentence du jugement dernier. Tant que ce jugement n’ est pas rendu, c’ est le chaos, et le chaos, s’ il se prolongeait au sein d’ un peuple, ce serait la mort. Ce chaos est caché tantôt sous le mot démocratie, tantôt squs celui de peuple, quand il ouvre à l’ égalité tou- Digitized by Google 2*8 tes les partes et «bit devant elle tous les remparts de ta Société. » Clwr- chons avec V auteur la sentence du jugement dernier, qu' il paraît vou- loir prononcer Sur la démocratie. • Si personne ne peut nier que la base de la démocratie soit placée dans les régions inférieures de la société, n ’ a-t-on pas le droit de de- mander quel sera le sort d'un État qni veut prendre la démocratie pour le seul élément de son existence ?• Ainsi, tout ce qui se trouve faire nécessairement partie d* un État constitué

55 quait encore que ica deux empereurs se fussent séparés plus défiants l’un de l’autre qu’ils ne l’étaient auparavant. La fortune du nouvel empereur était à son apogée. L’ Angleterre était expulsée du confinent: il n’v avait plus de coalition possible contre lui. Tandis qu’ il laissait voir que son ambition n' avait pas de mesure, il se trompa dans l’ idée qu’ il prit de F empereur Alexandre II prit les formes ardentes et faciles d ? un entrai- nement qui était un moyen d’ observation, pour l’ indice d ’ uii caractère ambitieux et faible tout à la fois, qu’ il saurait, dans toute occasion, sou- mettre à la supériorité du sien. Cette fausse opinion devint la base de son entreprise contre la Russie. Pendant ce temps, les Espagnols venaient d’entrer en lice-, la trahi- son de Bayonne les ayant réveillés d' une longue léthargie. L’ unanimité de leur soulèvement avait inquiété Napoléon. Un de ses calculs à Erfurt avait été de s’assurer du temps qui lui serait nécessaire pour les châtier et les soumettre à sa domination. Cependant leurs premiers succès, gran- dis encore par l’ illusion d’ optique que leur prêtait l’ éloignement, de- vaient parler à l’esprit des peuples du conlineut, qui tous gémissaient sous le poids de la même oppression. L’empereur François, qui voyait de plusieurs côtés se préparer des événements de nature à frapper son empire d’une véritable destruction, s’ils venaient a s’ accomplir, jugea que le moment était venu de tenter un dernier effort. A la fin de 1’ année 1808, l’ empire d’ Autriche avait une armée su- périeure a toutes celles qu’il avait jusqu’ alors mises en campagne. L’e- sprit de l’ armée, d’ accord avec tout le pays, était celui d’ une attente silencieuse, mais impatiente. Le s miment qu’on avait à Vienne de la gra- vité de la situation recoin rait cette impatience d’une apparence de calme, qui ne I’ avait cependant pas dérobée à I’ attention de l'ambassadeur de France, le général Amlreossy, homme trop éclairé pour ne pas avoir pres- senti les projets que F Autriche cherch >it encore à cacher. Quoique les relatons personnelles dans lesquelles Napoléon était entré avec F empe- reur Alexandre n’ eussent aucune probabilité de durée, tant était grande la différence des caractères et des positions, tant aussi était positive la divergence des intérêts, Napoléon cependant tenait l’Europe trop enchaî- née, il surveillait tous les cabinets de trop près, pour qu' il eût été possi- ble à l'Autriche de préparer par des négociations secrètes une nouvelle coalition contre lui. Digitized by Google s. r 4 Ce fut donc par un acte de dévouement personnel, ce fut par sa dé- claration de guerre en avril 4809 que l’empereur François fit appel à l’ Europe. L’ Espagne, et l’ Angleterre pour la guerre qu’ elle soutenait dans la Péoinsuie, recueillirent les premiers fruits de cette généreuse ré- solution. Quant à l’ Europe, intimidée qu’ elle fut par les premiers revers de Ratisbonne, elle se leva tout entière contre l’Autriche. Une armée russe, peu importe quelles aient pu être les intentions secrètes, vint se réunir en Pologne A l’armée polonaise concentrée prés de Varsovie. Cinquante mille Allemands, de toutes les dénominations, combattirent à Wagram, et trente mille Italiens avaient fait irruption dans les provinces méridionales de la monarchie. Les journées d’ Aspern et de Wagram resteront à jamais mémora- bles; car elles ont changé les destinées de l’Europe, telles qu’elles parais- saient sur le point de s’accomplir; les chances d’ alors semblant devoir être: un seul maître ou deux seuls maîtres. La gloire qui revient à l’ar- mée autrichienne de les avoir écartées est impérissable. Napoléon changea de résolution, il trouva qu' il serait d’ un plus grand avantage pour lui de s’ attacher l’ adversaire qu’ il venait de ren- contrer que de le détruite. Il fit donc la paix. Celle paix fut bientôt suivie d’ une alliance intime. Le ressentiment que devait éprouver P empereur François de n’ avoir trouvé que des ennemis, quand le courage de son dévouement aurait dû lui donner des alliés, devait être pour Napoléon ta garantie de la sincérité de sa nouvelle alliance. Une position d’entre deux ne peut d’ailleurs pas convenir à un État de premier ordre; la position que prit l’Autriche, suite inévitable de circonstances plus fortes que sa volonté, ne fut toutefois pas une capitulation après la défaite. Elle devait devenir un changement de système. Mais un système, pour être fort, doit savoir se prescrire des bornes. L’avenir de l’alliance que concluait l’Au- triche dépendait donc de la sagesse de Napoléon. Cette sagesse lui man- qua. Son ambition fut sans bornes. 11 ne cherchait plus des alliés: il ne voulait plus que des instruments aveugles de sa volonté: sa destinée de- vait s’accomplir. Les négociations qui curent lieu entre la cour de Vienne et Napo- léon, A la suite de la campagne de Russie, resteront toujours comme un modèle de dignité et de convenance. Elles furent conduites avec une ha- bileté qui sut réunir à 4 une pensée de véritable paix pour l’Europe, les égards qu’ exigeaient des relations personnelles trop rapprochées pour Digitized by Google 255 être dénoncées comme on dénonce un cartel. Il fallait qu’ une conviction d* impossibilité, reconnue par tout le inonde, vînt les dénoncer. Dresde et Prague ont fourni des documents qu’ il faut méditer pour apprécier les difficultés de l’époque. Ce qui en complète le caractère, c’est le passage inconditionnel de 1’ Autriche avec toutes ses forces dans les rangs des al- liés. Il leur donna la supériorité du nombre. Après les deux batailles de Lutzen et de Vautzen, une bataille de Leipzig eût-elle été possible, si l’armée autrichienne était restée neutre derrière les montagnes' de la Bohême ? L’ importance du poids que l’Autriche venait de jeter dans la balan- ce ne fut méconnue de personne, mais ce fut par des honneurs seuls que le prix lui en fut payé. Les souverains se réunirent autour de la personne de l’ empereur François. Le congrès fut placé sous la présidence du ministre qui diri- geait le cabinet de Vienne. Mais quand arriva la discussion des intérêts, les résolutions généreuses, sans être oubliées, n’ étaient point des pièces de négociation. On ne tint compte que des engagements pris, que des sti- pulations écrites. C’ est la force seule des positions qui donna l’influence. L’Angleterre et la Russie, tant à Paris qu’ à Vienne, furent les puissances prépondérantes dans les nouveaux conseils de 1’ Europe. Elles devaient l’être; la persévérance de leur lutte et la grandeur des moyens qu’elles avaient mis en action leur en donnaient le droit; elles en firent usage. L’Autriche, en effet, ne put rien empêcher de ce qu’elle voulait em- pêcher, ni rien obtenir de ce qu’elle voulait obtenir. Elle voulait empêcher la reconstruction d’ un royaume de Pologne; elle ne le put pas. Elle voulait empêcher le partage de la Saxe; elle fut contrainte d’y souscrire. Elle avait voulu empêcher que la Norvège fût enlevée au Danemark. Il lui paraissait qu’ il y avait contradiction de principe, à une époque où l’on parlait de restauration, à dépouiller une ancienne monarchie au pro- fit d’un prince nouveau, dont on avait cru devoir s’engager d’avance à payer la défection. L’ Autriche aurait désiré régler les affaires religieuses de l’Allema- gne. Elle aurait voulu stipuler des garanties en faveur de l’ église catholi- que opprimée, dépouillée depuis trente ans; stipuler surtout en faveur des populations catholiques soumises à des gouvernements protestants. Il ne fut pas même possible d’ aborder ce sujet au congrès. Digitized by Google Deux voix seules, celles de l’Autriche et de la Bavière, étaient trop faibles en face de la réunion de toutes les voix protestantes. Il fut donc convenu qu’on laisserait aux gouvernements le soin de régler les affaires religieuses de leur pays au moyen de négociations directes avec le saiot- siége. La cour de Rome elle-mènie devait désirer qti’ il en fût ainsi. Son plénipotentiaire au congrès se serait évidemment trouvé trop faible, assis dans une assemblée en face de tous les dissidents et des indifférents réunis. L’ ancienne influence de la puissance impériale protectrice des inté- rêts catholiques, en Allemagne, fut donc annulée de fait. II n’ en resta rien è l’Autriche. Le congrès de Vienne acheva, sons ce rapport, l’œuvre du contrrès de Munster. La position religieuse et politique du protestan- tisme avait alors été conquise par la guerre. Au con/rès de Vienne, l’ in- différence du siècle et la prépondérance politique des puissances catholi- ques consolidèrent son triomphe. Le traité de paix de Campo Formio avait mis la maison d’ Autriche en possession de Venise et des provinces véni iennes en deçà de l’Adige, en indemnité de la cession définitive des Pays-Bas autrichiens, qui fut alors faite à la France. Par la même raison, le congrès de Vienne remit I’ Autriche en pos- session de Venise et de toutes les provinces vénitiennes de terre ferme. Venise, celle reine de l’ Adriatique, n' aurait pas été honorée de ce titre, si elle n’avait pas été mai resse de Corfou. La possession de ce point parait en effet devoir être inséparable de son existence maritime. Le gouvernement britannique le pensait ainsi. Le congrès avait terminé tous ses travaux; il ne restait plus d’autre détermination â prendre que rela- tivement aux sept îles Ioniennes. Le plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique ouvrit la séance du 4 juin 4815, en appelant l’attention de l’assemblée sur cet objet. U exposa que le gouvernement britannique ayant occnpé lui seul six des- dites îles, et la semptième (Corfou) au nom des alliés, il avait toujours ru à se louer des intentions et du hou esprit de leurs habilaols ; que, par cette raison, le gouvernement britannique leur avait fait la promesse de s’ occuper de leur sort ; que, le moment étant venu de remplir cette promesse, il proposait d’y pourvoir en plaçant les sept îles sous la pro- tection de Sa Majesté F empereur d" Autriche, en assurant en même temps au* habitants de ces îles la garantie de leur liberté et de leur commerce. Digitized by Google sr> 7 F . o conséquence, le comte de Clancarty proposa la rédaction d’ un article, et remit, à cet effet, une notice an protocole de cette séance. Les plénipotentiaires d’ Autriche déclarèrent « que la possession des îles Ioniennes étant liée à la tranquillité de l’ Italie, ainsi qu’ aux autres intérêts du golfe Adriatique et des provinces cidevant vénitiennes, leur conr se chargerait de la protection de ces îles et leur garantirait le maintien de leurs lois et privilèges. « Les plénipotentiaires de Russie observèrent que Sa Majesté T em- pereur de Russie, ne désirant apporter dans cette transaction que l’ in- tention de faire jouir les habitants desdites îles du sort le plus avanta- geux et le plus approprié à leur situation, croyait devoir seconder le vœa que les habitants avaient manifesté de rester sous la protection de la Grande-Bretagne. » « Le comte de Clancarty répliqua que les instructions de sa cour ne lui permettaient pas d‘ entrer, dans la continuation de V étal actuel des choses, dans les îles Ioniennes, et que le moment semblait ttenu de ue pas différer de prononcer sur leur sort. u Les plénipotentiaires de Russie observèrent que le comte Capo d’ lstria, qui avait été chargé de discuter cet objet avec les plénipoten- tiaires britanniques, se trouvant pour le moment absent, ils ne pouvaient pas régler definitivement cette affaire. Ils proposèrent donc que la con- clusion en fût remise jusqu’ au moment où l’ on serait réuni au quartier général. « Le comte Clancarty revint sur P importance de terminer cette affaire en même temps que les autres transactions do congrès ; attendu que les habitants avaient compté que la fin du congrès serait P époque de la cessation de P occupation provisoire et militaire des îles. « Mais, comme les plénipotentiaires russes n’ étaient pas autorisés à conclure, le plénipotentiaire britannique déclara qu’ il n’entendait pas laisser considérer les six de ces îles dont la Grande-Bretagne avait seule la possession, comme étant à la disposition des alliés. « En conséquence, la question fut ajournée au temps où les pléni- potentiaires devaient se retrouver réunis au quartier général. « Signé Metteiwich, Humboldt, Talleyrabd, Herdexberg, Rt- souaovrsKT, Clavcàrty. n Par la convention signée â Paris le 5 novembre 4815, les îles Io- niennes furent constilnées en un État libre et indépendant, sous la déno- 55 Digitized by Google 258 initiation d’ Etats-Unis des îles Ioniennes -, et 'cet État fut placé sous la protection immédiate et exclusive de Sa Majesté le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d’ Irlande, etc., etc. On se tromperait, si 1’ on croyait que l’ opposition qui fut faite de la part de la Russie à la proposition de l’ Angleterre de donner le pro- tectorat des îles Ioniennes à l’ Autriche, aurait été dictée par une inten- tion hostile à 1* Autriche. 11 appert du protocole de la séance du congrès du 4 juin 4815, que T empereur de Russie avait confié la négociation relative au sort futur des îles Ioniennes aux soins particuliers de M. le comte Capo d’ lstria. La part que cet homme d’ État prit plus tard aux événements qui devaient amener 1’ affranchissement de la Grèce et assurer son indépendance, prouve qu J il avait alors la pensée que la ma- nière libérale dont l’ Angleterre exercerait le protectorat qui lui était donné sur les îles Ioniennes éveillerait en Grèce des idées d’ indépen- dance que, suivant les voies naturelles, 1’ exemple et 1a proximité renfor- ceraient insensiblement. Dans cette combinaison, on voit poindre un rayon de l’aurore de cette liberté qu’on voulut plus tard donner à la Grèce. Les événements qui se sont passés dans les derniers temps, tant à Athènes qu’ à Corfou, n’ ont pas répondu à la confiante espérance du plénipotentiaire de Russie. Le cabinet anglais, envisageant alors la question des îles Ioniennes sans arrière-pensée, d’ une manière simple et conforme à leur situation, voulait les rattacher à Venise. Ces îles étant trop faibles pour exister sans appui, 1’ appui le plus naturel n’ était-il pas celui de l’ État limitrophe ? Venise elle-même, ce grand souvenir historique si digoe d’ intérêt, pouvait-elle redevenir importante et reconquérir son existence maritime, sans être en possession de Corfou, cette clef de l’ Adriatique ? La guerre de 4842 avait fini par faire de la Prusse 1’ alliée la plus intime de la Russie. Le traité de Kalisch fut entre les deux cabinets 1a stipulation d’ une alliance déjà conclue par les armées sur le champ de bataille. Ce fut dans les rangs des troupes russes que les troupes prussien- nes rentrèrent en Allemagne. Ce fut aux côtés de 1’ empereur Alexandre que reparut le roi de Prusse. Ce fut aux dépens de la vieille maison de Saxe et d’ autres populations allemandes que la Prusse fut indemnisée de Digitized by Google 25 !) la rétrocession qu’ elle fit à la Rassie de la plus grande partie de ce qui lai était écho dans le partage de la Pologne. C’ est comme l’alliée la plus intime de la Russie que la Prasse menaçait, au congrès de Vienne, de rallumer une guerre générale, si on ne lui accordait pas tout ce qu’ elle exigeait. Mais elle n’ était alors forte que d’ une force qui n’était pas la sienne. Qu’avait fait la Prusse depuis la paix de Bâle -1795 jusqu’en -1806? Elle avait restreint son action politique à stipuler en faveur du nord de l’Allemagne une ligue de neutralité ; elle livrait ainsi, en restant 1’ arme au bras, toutes les provinces rhénanes et tout le midi de l’ Allemagne aux envahissements, puis à la domination de la France. L’époque de ses désastres commença en \ 806 et dura jusqu’en 1812. La Prusse, à cette dernière époque, avait, avant tout, à faire réparation i l’ Allemagne d’ une trop longue et perfide neutralité. Elle avait, comme paissance militaire, à se réhabiliter de ses défaites, qui avaient étonné l’Europe. Elles apparurent alors comme le juste châtiment d’ un orgueil qui, plus d’ une fois, avait joui des malheurs de sa rivale comme d’ un triomphe qu’ elle aurait remporté. On avait pris, à Berlin, de glorieux souvenirs pour une gloire contemporaine. La vanité d’anciennes victoires y avait inspiré la plus aveugle sécurité. On s’y regardait sans cesse, im- mobile, dans ce miroir du passé. Un coup de la main d* un géant vint briser ce miroir. L’ illusion disparut : le présent devint horrible. Les fautes furent senties. Le repentir était sincère et 1’ affront fut lavé. Une nouvelle force morale, doDt personne ne méconnaît le noble principe, associa la Prusse aux victoires qu’une grande alliance remporta sur la France napoléonienne. La Prusse venait de reprendre, avec une glorie rajeunie, son ancien- ne position. Mais cette position lui donnait-elle des droits de conquête? Avait-elle à se parer de dépouilles opimes ? Et ces dépouilles, à qui pou- vait-elle les arracher, sinon à 1’ Allemagne, cette patrie commune qu’ elle disait vouloir délivrer, après l’avoir si longtemps sacrifié à scs intérêts particuliers ? Et ces dépouilles, n’ est-ce pas la Russie qui les lui fit obte- nir, malgré l’ avis contraire de toutes les autres puissances ? En dehors de l’ Autriche, de la Prusse et des parties de l’ Allemagne qui avaient été réunies à la France, ce qui en restait formait la confédé- ration du Rhin. Quelle position fut donnée aux principaux débris de cette confédération ? Digitized by Google La plume qui a signé le traité de Ricd a marqué la marche du temps comme la marque l’ aiguille d’ un cadran, avec la même inflexibi- lité. Ce traité a consacré la reconnaissance finale de tout ce que les guerres de la révolution et de l’ empire avaient successivement détruit et reconstruit en Allemagne. La coalition contre ISapoléon était dirigée contre sa personne comme souverain, et contre son empire. La victoire des alliés le détrôna et brisa son empire. La France perdit tout ce qui lui avait été annexé, les Pays-Bas, la Hollande, la rive gauche du Rhin. Mais rien d’ancien ne fut restauré en Allemagne. Toutes les spoliations du recès de Ratisbonne, toutes les destructions qui avaient eu lieu depuis restèrent les appoints qui servirent à conserver aux princes de la confé- dération du Rhin la grandeur que Napoléon leur avait faite. L’ auteur fut renversé, mais son œuvre fut conservée. Le but politique qn* il avait eu d’ affaiblir I’ Allemagne, comme puissance politique unitaire, prit une autre forme, mais cette nouvelle forme ne perdit rien de la force dissol- vante qu’ avait voulu lui donner Napoléon. Et cependant pouvait-il en être autrement? On ne pouvait d’aucune manière penser à rétablir l’an- cienne Allemagne. C’ était chose impossible. Renverser ce qui en avait pris la place, c’eût été livrer l’Allemagne au déchirement qu’aurait ame- né la nécessité de former de nouvelles circonscriptions politiques, car un concert, à cet égard, était aussi chose impossible. Il n' existait, en Alle- magne, aucune force assez prépondérante pour en dicter la loi. L’ inter- vention étrangère eût été inévitable. C’ était donc en diminuer la pres- sion et faire chose avantageuse A l’ Allemagne, que de conserver ce qui existait. La force morale est soumise, comme la force matérielle, à des conditions sans lesquelles elle ne peut pas exister. Un individu ne peot avoir de force que celle que lui donnent ses œil' res et son caractère. De même, un peuple ne peut trouver les conditions de sa force morale que dans sa propre histoire ; mais c’ est là qu’il trouve aussi les causes de son affaiblissement. La question, pour un peuple, n’ est donc pas de savoir ce qui, dans tel moment donné, lui serait le plus avantageux, mais seule- ment de savoir reconnaître ce qui est possible. Plusieurs fois des essais de confédération partielle avaient eu lieu en Allemagne. La confédération du Rhin fut la seule qui prit rang politique, mais un rang qui.n’était qu’une forme de l’asservissement imposé par uo pouvoir étranger. La pensée du traité de Ried fut, en conservant les éléments qui Digitized by Google avaient servi à former cette confédération, d’ en appliquer le principe à la totalité de ce qui restait encore de P ancien corps germanique. Sub- stituer la qualification de confédération à celle d’empire, c’ctait dans le fond donner à ce qui existait le nom qui convenait à son mode d’ exis- tence ; car P affaiblissement successif d’ une couronne qui n’ était qu’ é- leetive avait conduit P empire d’ Allemagne à n’ être depuis longtemps qu’une grande confédération. L'organisation plus forte qui fut donnée à la nouvelle confédération germanique ne pouvait cependant pas dé- truire entièrement le principe de faiblesse inséparable de celte^forme politique. Avant d’ entrer dans la nouvelle époque ouverte par le congrès de Vienne, il nous a paru nécessaire de montrer quelles furent les puissan- ces qui exercèrent une influence prépondérante sur les déterminations de cette assemblée. tiw DU TOME PKEBlKB. Digitized by Google Digitized by Google Digitized by Google Djgitized by Google — ^ V i kŸ EMISE, IMPR1MKBE COUR. DE P. NARATOYICH. \ 853 . - O i g i fe ed by Google Digitized by Google AVIS DE L’ÉDITEUR. L’état de santé de l’auteur a retardé au delà de nos prévisions l’apparition de ce deuxième et dernier volume. Afin d’éviter un plus long retard, et de satisfaire la curio- sité des nombreux lecteurs du premier volume, nous nous décidons à publier d’abord la première partie du tome deu- xième. Cette partie retrace l’histoire de la politique anglaise vis-à-vis des autres États de l’Europe depuis le congrès de Vienne ; elle comprend le royaume des Pays-Bas, le royau- me de Pologne, la ville libre de Cracovie, le royaume Lom- bard-Vénitien et s’arrête au congrès de Troppau, époque à laquelle le cabinet anglais commença a se détacher de l’al- liance continentale, et entra dans une nouvelle voie politi- que dont lord Palmerston devint depuis le plus ardent pro- moteur. Digitized by Google Digitized by Google LORD PALMERSTON, L’ ANGLETERRE ET LE CONTINENT. «3 INTRODUCTION. Le congrès de Vienne restera longtemps comme un point de parla* ge entre les événements qui l’ont précédé et ceux qui l’ont suivi. Cette po- sition a fait son imporlance ; cette circonstance a donné à ce que l’ on attendait de lui, une mesure qu’il lui était impossible d* atteindre. On n J a pas été juste, envers cette assemblée, parce que l’on exigeait d’elle l’im- possible. Était-il, en effet, possible de faire succéder des principes de cal- me, de justice universelle et de complète réparation, à une époque qui avait renversé pêle-mêle les princes et les peuples les uns par-dessus les autres, par des guerres de révolutions sans principes, et par des guerres de conquête et d’ ambition sans mesure ? N’ est-ce pas quand les vents se sont apaisés, que commence le roulis du vaisseau? Jeté sans cesse de droite à gauche par des vagues qui vont en direction contraire, le pilote peut-il alors le diriger à son grc ? Des mouvements opposés è la ligne qu'il veut suivre ne viennent-ils pas à chaque instant l’en détourner ou retarder sa marche ? Telle était la situation dans laquelle se trouvait le Congrès, lorsque le coup de vent qui porta Napoléon de l’ile d’Elbe aux rivages de France, ramena tous les courants opposés des négociations dans une seule et mê- _ XügilizedJsy Google G me direction. Les nouveaux engagements qui furent pris furent alors dic- tés par la nécessité de se réunir contre un ennemi que l’ on craignait encore, et par l’esprit d’une plus vive réaction contre la France, si elle devait se montrer obéissante à la voix qui l’appelait aux armes. Des que- stions encore vivement contestées furent sacrifiés au désir de l’union ; les négociations furent menées à conclusion, et le Congrès devint un acte clos. Cet acte a été diversement jugé; cela devait être. Les historiens qui veulent soumettre l’histoire à un esprit systématique devaient blâmer les "actes d’une aussi solennelle assemblée, auxquels ils ne pouvaient pas assi- gner ce caractère. On avait proclamé la restauration d’ anciens principes et d’anciens droits; mais était-il possible d’en faire l’application à toutes les transformations nouvelles? 11 y a des choses qui, une fois détruites, ne peuvent pas se reconstruire. 11 n’ est pas facile de faire du neuf et du so- lide avec des débris, surtout quand ces débris faisaient partie d’ organisa- tions différentes. Tous les pays qui retrouvaient leurs princes légitimes pouvaient être facilement restaurés ; ils le furent en effet. Mais ces vastes territoires autrefois parties de l’empire d’Allemagne, qui n’avaient plus de maîtres, que fallait-il en faire? Nous avons déjà indiqué, à la fin du premier volume, les raisons qui imposaient la nécessité de remplacer l’empire d’ Allemagne par une confédération. C’est donc entre les membres de celte confédération qu’il fallait faire la distribution des territoires que la guerre avait remis à la di- sposition des Alliés. Dès le moment que le principe de l’ unité ne pouvait s’établir en Al- lemagne, il importe peu au point de vue de l’intérêt général européen de mesurer les proportions de cette distribution; ce serait d’ailleurs un travail complètement inutile. Il faut soumettre l’application du principe de restauration, qui devait servir de base aux opérations du Congrès, à un autre genre d’appréciation. Les deux actes du congrès de Vienne qui devaient exercer le plus d’influence sur l’avenir de l’Europe centrale, furent la reconstruction d’u- ne Pologne et la création du royarae des Pays-Bas. Ces deux nouveaux corps politiques ont été détruits par ceux même qui avaient le plus con- tribué à les constituer. C’est la Russie qui avait voulu, je ne dirai pas la restauration de la Pologne, pour être exact, il faut dire, comme je l’ai énoncé plus haut, la reconstruction d une Pologne; c’est la Russie qui fut amenée à détruire son propre ouvrage. . 7 C> est l’Angleterre qui avait le plus travaillé à la création du royaume des Pays-Bas; c’est elle qui prit ce nouvel État sous sa protection particu- lière; ce fut l’homme de guerre illustre an génie duquel elle devait tant de victoires, qui fut spécialement chargé d’organiser le système militaire de ce nouvel État, dont l’Angleterre voulait faire un premier boulevard contre la France. Ce territoire, entouré de citadelles, devait assurer la com- munication des forces militaires de la Grande-Bretagne avec celles de l’Al- lemagne. Et ce fut l’Angleterre qui saisit avec empressement la première oc- casion qui se présenta pour briser elle-même son propre ouvrage. 11 y a dans ces deux faits une contradiction si grande, si manifeste, qu’il faut, pour se l’expliquer à soi-même, admettre que de faux calculs avaient donné naissance à ces deux nouveaux États. Si l’histoire de cette époque veut savoir les motifs qui ont pu déci- der deux Cabinets comme ceux de Londres et de Pétersbourg à donner eux-mêmes la preuve qu’ils s’étaient trompés dans l’usage qu’ils firent alors de l’omnipotence qu’ils avaient acquise, l’homme qui, de son côté, veut aussi s’occuper de cette recherche, ne trouvera-t-il pas dans l’aveu d’une faute, fait d’une manière aussi solennelle, l’avertissement de se dé- fier de ses propres forces; pourra-t-il trouver dans son esprit seul la cer- titude de ne pas se tromper dans l’appréciation des motifs qui ont mis la destruction si prés de la création ? Pour qui n'admet pas le fatalisme de l’histoire (et qui pourrait l’admettre sans rendre la Providence incompré- hensible ?), ce n’est que dans l'homme qu’il faut chercher l’explication des événements humains. Mais quand la pensée de l’homme qui agit flot- te incertaine entre l’erreur et la vérité, la plume de celui qui veut juger n’hésitera-t-elle pas ? Avant d’écrire, j’éprouve donc le besoin de dire où j’ai trouvé le courage nécessaire à l’œuvre que j’ai entreprise. Je demande donc à ceux qui voudront bien prendre la peine de lire ces feuilles, la permission de leur présenter une espèce de lettre de créance. Si je me permets déjuger les autres, je veux au moins prouver que ce n’est pas sans conscience. Ce n’est en effet pas dans mon esprit seul que je pourrais trouver les moyens de juger l’histoire et les hommes qui la font. Comment l’ose- rais-je, persuadé comme je le suis combien la raison de l’homme est faillible? 11 ne peut donc être permis de juger les actions des hommes qu’en Digîtized by Google 8 leur faisant l'application d’un principe. C’est ainsi qu’on distingue entre une bonne et une mauvaise action, entre la justice et l’injustice, entre la vérité et la mensonge. Mais quand il s’agit de l’application d’un calcul de l’esprit à la con- duite des affaires publiques, ce moyen de juger devient insuffisant, car ce n’est plus alors de la moralité subjective qu’il s’agit. Une intention peut être perfaitement irréprochable et cependant devenir la cause de beau- coup de mal si elle est une erreur. On trouve dans l’histoire de tous les temps des hommes d’Etat pleins de lumières qui ont fait des fautes; d’autres pleins de vertu qui ont fait du mal. Souvent on les a vus faire une fausse et par conséquent dange- reuse application d’un principe juste. On a vu la trop faible défense d’uu droit causer la ruine de beaucoup d’autres droits. C’est parce qu’il en est ainsi qu’on a vu beaucoup d’hommes d’État devenir incertains, et faire du mal par suite d’une conscience inquiète et timorée, tandis que d’autres, présomptueux, agissent avec une énergie qui ne pourrait être louable que si elle avait pour base la certitude de ne pas se tromper. La difficulté, pour l’homme privé comme pour l’homme public, est d’acquérir cette certitude. Pourrait-il la trouver hors de lui, quand il voit des hommes qui sont de son avis, tandis que d’autres sont d’un avis contraire? 11 est évident que dans une pareille situation, l’homme de conscience ne peut trouver le mobile des actions qui sont du ressort de son esprit, que dans un travail de son esprit; sa conscience seule ne pourrait y suffire; car elle pourrait l’absoudre sous le rapport de la moralité, sans lui donner la garantie que sa décision n’aura que des conséquences de justice et d’utilité. On a vu des hommes s* ap- plaudir d’un courage de conscience qui a fait des millions de malheureux, lis disent, tranquilles dans un cabinet : J’ai sauvé mon Ame 1 Mais si la conscience seule ne suffit pas pour faire le bien; si l’esprit seul y suffit encore moins, comment sera-t-il donc possible d’acquérir la certitude si nécessaire à l’activité, morale de l’homme? H y a dans toutes les opérations de calcul les éléments de la preuve de leur exactitude. Ainsi l’addition sert de preuve à la soustraction ; la multiplication prouve l’exactitude de la division. Ce qui élève l’astronomie au premier rang des sciences, c’est que le firmament se charge de donner à l’astronome la preuve de la justesse de ses calculs. Le mouvement de la mécanique céleste lui vient en aide. C’est ainsi que des déviations d’appa- rence irrégulière, dans la marche d'un corps céleste, furent la preuve de Digitized by Google !) l’existence d’un centre d’attraction encore inconnu ; robservjtcur en dési- i,'na lu position, et bientôt l’œil, armé d’un instrument dont la science a i? ran 'li l’effet, découvrit ce nouveau corps, dont l’existence apparaît comme un prodige de prescience de l’ intelligence humaine. C’ est de même que toutes les fois que l’homme se met en contact avec la nature, ses lois lui donnent la preuve ou de l’exactitude, ou de l’erreur de ses combinaisons. Mais ses propres œuvres lui donnent encore de plus prompts avertisse- ments. Aucune des machines qu’il invente ne peut marcher si les calculs qui doivent lui donner le mouvement ne sont pas exacts. L’erreur seule constituant l’essence de sa liberté, I’ homme faillible se trouverait-il donc placé sous l’empire de l’erreur sans jamais pouvoir s’en affranchir ? Aucun moyen ne lui aurait-il été donné - de reconnaître s’il marche dans les voies de l’erreur ou dans celles de la vérité? N’est-ce pas la rec herchc de ce moyen qui devrait devenir l’affaire la plus impor- tante de sa vie, et pourrait-il se trouver ailleurs que dans la complexité de sa propre nature ? L’homme n’est complet que par l’ensemble de toutes les facultés qui lui ont été départies. Ne serait-ce pas dans l’accord intime de ces facultés différentes, qui paraissent, il est vrai, devoir agir dans un esprit de con- stant antagonisme, qu’il lui deviendrait cependant possible de trouver le degré de certitude, dont sa conscience a besoin? L’homme n’est pas libre de sentir, ni de penser comme il le voudrait ; les sensations arrivent à son coeur, comme les idées à son esprit dans des voies dont il n’est pas le maître-, ainsi il peut être alternativement ou subjugué par ses senti- ments ou entraîné par ses passions-, il no peut é chapper à ce double dan- ger qu’au moyen de sa raison qui sié,'e dans sa conscience, pour lui dire de réprimer celles de scs passions que n’approuverait pas son esprit, com- me pour lui dire aussi de repousser les pensées de son esprit qui voudra- ient étouffer son coeur. Ce n’est qu’eu mettant de l’accord dans ces trois grandes facultés, c’est-à-dire ce n’est que par l’unité de son être, que l’homme peut acquérir la certitude qui lui donnera de la force et du bon- heur. Tel est le genre de travail que fait l’homme raisonnable, quand il s’occupe de régler les intérêts de sa vie privée. Mais le plus souvent l’homme ne cherche l’unité de son être que par le travail de son esprit; c-’est alors en retranchant de sa nature tout ce qu’il croit être opposé à l’unité dont il s’est formé l’idéal, qu’il croit pou- voir y parvenir. Et quand son être ainsi mutilé se perd dans les espaces : 2 Digitized by Google 10 illimités de l’intelligence, n’est-ce pas parce qu'il s’ est appauvri de tou- tes les lumières que lui aurait données son coeur ? Croit-il donc que se dédoubler puisse être un moyen de se grandir ? L’esprit, toujours en dan- ger de s’égarer quand il marche seul, ne peut être ramené à la vérité que par les sensations. L’action constante et réciproque de l’esprit et du coeur fournit à la raison le seul moyen qui puisse exister pour l’homme de diriger sa vie selon les lois de la nature. Serait-ce donc dans la muti- lation volontaire de son être, qu’il pourrait trouver I* application de ce principe de communauté, de solidarité qui ne doit pas cesser un instant d’exister entre lui et les autres hommes? Ne faut-il pas qu’il sache aimer pour compatir au malheur, et le coeur n’a-t-il pas toujours été plus actif, plus ingénieux que l’esprit pour trouver les moyens de lui porter secours? Si l’on veut étudier avec attention l’histoire des peuples, on trouvera com- me un fait irrécusable, que la plus grande partie de leurs malheurs a toujours eu pour cause le manque de l’intelligence du coeur. De quoi les gouvernements ont-ils particulièrement, je dirai même, uniquement à s’occuper ? N’est-ce pas du sort des hommes ? Mais pour le faire, ne faut-il pas sentir? L’esprit seul pourra-t-il y suffire? Et sup- posé qu’il eût assez de lumières pour en reconnaître les moyens, cette faculté pourrait-elle avoir en elle un mobile assez puissant pour se mettre elle-même en action ? A quoi serviront donc toutes les connaissances que peut donner l’esprit, si l’esprit manque de celte force d’action qui pour- rait seule les rendre utiles? Il est des hommes d’État qui craignent les émotions de leur coeur, comme si elles étaient une faiblesse; ils croient sincèrement qu’ils seront plus forts en se posant aux avenues du pouvoir, comme des gardiens du sérail. Mais d’où viennent donc tous les grands sentiments de l’humanité? La religion, l’amour de la patrie, l’amour de la famille, ces trois gran- des lois constitutives de tout état social, n’cst-ce donc pas dans le coeur qu’elles ont leur racine ? Voyez ce que deviennent les peuples qui veu- lent en faire un simple calcul de l’esprit ? Quand on veut juger une institution, il faut donc d’abord se de- mander si elle ne fait pas violence au coeur de l’homme; car alors il fau- drait la repousser ou la raodifier.^l’our faire une science de l’art de gou- verner, il ne faut éliminer aucun des éléments dont se compose la nature de l’homme. Mais quittons cette voie de raisonnements trop étroite, trop subal- Digitized by Google H terne. N’avons-nous donc pas la solution que nous cherchons dans notre foi chrétienne ? La double nature du Christ, que doit-elle signifier pour nous ? Le Sauveur aurait-il voulu ajouter l’esprit de l’homme à son in- telligence ? Qu’en aurait-il fait ? Mais il a pris le coeur de 1’ homme par- ce qu'il voulait aimer et souffrir. C’est, en effet, dans cette voie de l’a- mour et de la souffrance que s'élèvent les sensations de l’homme et qu’il parvient à combattre par son coeur les erreurs de son intelligence, I’ or- gueil et l’ambition de son esprit. Croit-on que les tortures de la justice eussent duré si longtemps, si le juge eût senti les battements de son coeur dans sa poitrine ? Les bûchers ‘de l’inquisition eussent-ils été allu- més, la glaive du fanatisme eût-il été aussi souvent tiré, si l’homme n’eût pas fait de la religion un instrument de son esprit ? Les États du paganisme, et non-seulement les États, mais les peu- ples du paganisme, ont tous péri parce qu’il leur manquait cette loi d’a- mour (jui nous a été donnée. Il est des esprits se disant esprits forts, qui repoussent cet ordre d’i- dées comme devant conduire à un mysticisme dont ils ne croient pas qu’ on puisse faire l’application au gouvernement. Comme le simple énoncé d’un principe reste insuffisant, quand le principe n’est pas compris, je crois devoir entrer dans quelques explications, pour montrer comment je com- prends et comment il faut que soit comprise la question que je traite. Il me faut d’abord, à cet effet, placer ici quelques interrogations. Pourquoi la civilisation a-t-cllc été si lente à se faire jour dans des contrées voisines de pays qui jouissent déjà depuis longtemps des avanta- ges quelle donne? Pourquoi le passage des mœurs si dures, quelquefois inexorables du moyen âge, aux mœurs plus douces des temps modernes a-t-il été si lent et si difficile? Pourquoi les classes supérieures ont-elles exercé individuellement une si faible influence sur l’amélioration morale des classes infériures ? Pourquoi les moyens de l’amélioration de leur sort matériel ont-ils été développés si lentement et d’une manière si incomplète? Je n’écris pas ces interrogations avec l’ intention d’y répondre. Elles n’ont, comme la série de celles que je pourrais encore y ajouter, d’autre objet que de montrer combien l’action individuelle a peu contribué au progrès social. Cette action a donc manqué d’un mobile qui aurait été as- sez puissant pour produire de plus grands et de plus prompts résultats. La civilisation n’a commencé à descendre dans les classes inférieures que Digitized by Google d2 quami les Étais ont senti la nécessité de s’en occuper. En me servant du mot de nécessité, je veux dire que la nouvelle direction qui fut donnée au gouvernement des États, n’a pas dû son origine A l’ inspiration d’un sentiment, mais simplement à la conviction d’un calcul. Le mouvement politique avait amené pour tous les États la nécessi- té de plus grandes dépenses, il fallait, pour y suffire, des impôts plus éle- vés, et, pour les payer, des sujets plus riches : il fallait alors trouver les moyens de les rendre plus riches. C’est ainsi qu’on vit naître la science de l’économie politique. Celte filiation explique comment il se fait que la civilisation, qui est sortie de cet état de choses, a pu rendre les hommes plus riches sans les rendre meilleurs. L’absence de ces inspirations géné- reuses qui viennent du cœur a rendu le calcul maître du monde; et voici comment Quand le cœur ne donne aucune pensée à l’esprit, quand l’esprit n’est excité par aucun besoin, l’homme tout entier reste stationnaire avec tout ce qui l’entoure. Rien ne se développe alors, ni le sol qui lui appar- tient, ni les hommes placés dans sa dépendance ; mais quand l’aiguillon du besoin est le seul agent civilisateur, la civilisation reste nécessairement incomplète, puisqu’elle laisse la moitié de l’homme en dehors de son action. Ce fait seul explique pourquoi les progrès de l’agriculture et de l’industrie, qui ont tant augmenté la richesse publique, n’ont pas augmenté dans une mesure égale l’aisance et le bonheur des classes infé- rieures. Le mouvement des sociétés modernes a, comme les maisons de com- merce, un grand livre en partie double, aux deux titres d'avoir et de de- voir,- les hommes sont inscrits dans ce livre comme des chiffres: ils ne pourraient reprendre leur place d’homme que dans un autre livre aussi en partie double qui aurait pour titre penser et sentir. La faculté de pen- ser cesserait de se perdre en vaines et souvent trop dangereuses théories, si la faculté de sentir ne cessait jamais de lui servir de guide. Le bilan de ces deux facultés, rendues inséparables, montrerait, au bas de chaque pa- ge de ce livre, un produit toujours net et calculable. Si une plus juste appréciation de la nature des intérêts matériels doit conduire à la conviction qu’il n’aurait pas fallu leur donner pour ba- se seulement la moitié de l’homme, et pour unique mobile un calcul de multiplication qui fait abstraction de son autre moitié, l’examen de l’hi- stoire conduira plus facilement encore à cette autre conviction que les Digitized by Google iô États devraient toujours prendre l’homme tout entrer pour base de leurs combinaisons politiques. Ce qu’il y a d’incomplet, et par conséquent d’illogique dans la hau- te direction des affaires, a fait apparaître le hasard comme ayant souvent seul décidé de la destinée des nations. Il en est résulté une idée de fata- lisme qui, d’un côté, décourage les meilleurs esprits, tandis qu’il excite de l’autre les hommes de désordre à tout entreprendre, à tout oser. C’est donc, à ce qu’il me parait, faire chose utile de montrer que si la politique a clé incertaine, flottante entre des principes opposés, c’est qu’elle a manqué d’une base fixe-, et cette base, ne doit-elle pas être la même pour tous les États qui, par leur situation, rapproches les uns des autres, doivent, pour ainsi dire, vivre en communauté? On repousse le plus souvent l’idée d’une politique de sentiments comme dangereuse, parce qu’elle ne pourrait pas être soumise aux calculs de la raison ; énoncé dé cette manière, le fait est vrai. L’homme politique qui se livrerait à tous les mouvements de son cœur, compromettrait tous les intérêts confiés à ses soins, autant que l'homme privé compromet sa vie entière, quand il cède à ses passions. Mais l’ homme politique qui dans le silence de son cabinet, et je di- rai pour parler à tout le monde à la fois, les hommes politiques qui dans l’isolement de leur conseil, vont prendre une décision qui sera de nature à faire naître une guerre civile dans un pays qui n’est pas le leur, ne se- raient-ils pas arrêtés, si le battement de leur cœur avertissait leur esprit de tous les malheurs, de toutes les douleurs dont ils vont être cause? M’est-ce pas l’immobilité du cœur, qui laissant l’esprit sans contrôle, le conduit à cc genre de froide obstination, qui finit meme par repousser comme importuns, les avertissements salutaires qu’une raison plus éclairée voudrait lui donner ? Quand les grands conseils d’une nation délibèrent en public sur la politique que suit le gouvernement, la dépense n’est-elle pas, pour ainsi dire, la seule considération qui soit assez puissante pour motiver le blâ- me? Ne voyons-nous pas les ministres intervenir à leur gré dans les que- stions intérieures des pays étrangers, y faire naître du trouble ou en aug- menter les causes; avoir en un mot, sous cc rapport, une entière liberté d’action, et leur activité ne trouver d’autre barrière constitutionnelle, que la question d’argent? Aucun homme d’Élat n’a sans doute le droit d’engager son propre Digitized by Google U pays dans une lulto aventureuse, qui lui imperait des sacrifices de tous les genres en faveur d’un peuple étranger. C’est toujours le sort de ses proches qu’il faut prendre en considération avant de s’occuper de celui des étrangers. Mais l’égoïsme du cœur, plus humain que celui de l’esprit, ne cherchera jamais à soulever des orages aux dangers desquels il ne veut pas s’exposer, et il ne le veut pas, parce qu’ il ne le doit pas. Son devoir envers les siens est de maintenir l’État dans une position de natura- lité; de même que cette naturalité est un devoir plus impérieux en- core envers les étrangers qu’un secours de quelque nature qu’il puisse être, compromettrait davantage s’il n’était pas décisif. Mais les peuples de nos jours sont facilement excités ; ils ne veu- lent rester indifférents à aucune lutte. Tons blasés, soit par les désor- dres de leur intelligence ou par ceux de leurs passions, ils ont besoin d’émotions, et quand ils ne peuvent plus les trouver dans leur vie pri- vée, ils les demandent aux événements. Une sort de sensibilité maladive repousse avec horreur le specta- cle du cirque espagnol où des chevaux et des taureaux sont tués pour amuser des hommes. Le cirque antique est frappé d’une réprobation qui ne peut être trop vive, car là des hommes étaient livrés aux bê- tes. Les spectacles qu’on nous donne aujourd’ hui sont plus grands, sont plus nobles ; ce sont des hommes qui combattent d’autres hom- mes. Qu’est-ce, en effet, que le cirque des anciens en comparaison de celui des modernes, dans lequel on voit des nations entières entrer en lice? le morituri te salutant, qu’on exige de ces nouveaux gladiateurs, doit devenir une vérité. Ils doivent triompher ou mourir, sans cela le spectacle n’aurait rien d'émouvant. Il faut aux oisifs l’admiration de la victoire ou eelle d’une mort glorieuse. Le peuple qui ne sait pas met- tre le feu à ses villes, ni incendier ses chaumières, et qui ne se dé- voue pas toute entier à la destruction, sera honni et sifflé comme on sifflait les vaincus dans les jeux du stade. Et voyez, en effet, pour qui sont les fêtes et les ovations. Tandis qne l’on s’amuse h danser ou à chanter au profit de victimes obscures et résignées, les hommes qui demandent de nouvelles armes, pour ren- trer en lice, sont promenés en triomphe. Le dernier acte, celui d’une destruction totale a été mal joué; il faut le recommencer. Les deux hémisphères leur dortvent à cet effet des armes, de l’argent et profu- sion de promesses de gloire et d’immortalité. Digitized by Goog le 45 11 y a des hommes qui en repoussant une politique sentimentale, repoussent également celle qui fut appelée utilitaire c’est-à-dire la po- litique qui cherche du profit à tout prix. Ils ont sans doute raison, si les profits ne doivent s’obtenir qu’en abandonnant les principes ; car après l' abandon des principes, les États n’ ont plus pour se mouvoir que l’unique voie des intérêts matériels, qui finiront par conduire le inonde à l’asservissement le plus absolu. Cependant un système de négation dans les deux directions, en- gendre une politique de stagnation qui en manquant de vie et de mou- vement doit conduire les États à leur anéantissement. Des principes sans actiou deviennent une abstraction insuffisante pour le gouverne- ment du monde. Ce n’est donc pas là qu’est la vérité. Si au milieu des contradictions si manifestes de systèmes opposés, le raisonnement peut aspirer à la trouver, il faut, pour prouver qu’elle est la vérité, quitter la voie d’une discussion qui finirait par mériter aussi le reproche de n’ètre qu’une abstraction. C’est-à-dire qu’il faut rentrer dans la réalité des faits qui montreront que le principe dont je viens d’exposer la théorie a toujours été et qu’il sera, par consé- quent, toujours principe générateur de plus grands événements de l’ histoire. Le mal que Napoléon fit à l’ Europe, par l'abus de la puissance, ne fut pas seulement celui de la guerre; ce fut bien plus encore celui de l’atteinte qu’il porta au principe de l’autorité. La chute d’un pouvoir que le génie avait su rendre si fort, en détruisit le prestige. Les meilleurs es- prits se mirent alors à chercher d’autres garanties d’ordre et de stabilité. La révolution de France, révolution sociale, avait, sinon détruit, au moins ébranlé partout les anciennes bases de l’ordre. Quand la force gi- gantesque issue de la révolution fut détruite à son tour, l’ idée de restau- ration s’empara de tous les esprits. Après être devenu le plus fort, on pouvait sans doute à son grc, rétablir d’anciens États dans leurs limites géographiques; c’est-à-dire, qu’on pouvait jusqu’à un certain point, re- staurer les droits de possession territoriale ; mais on ne peut restaurer ni d’anciennes mœurs, ni d’anciennes opinions; les unes et les autres s’unis- sent pour former un seul courant, qui pas plus que celui d’un fleuve, ne peut remonter vers sa source. Les gouvernements qui devaient adopter !e principe de restaura- tion pour base le leur politique, mais qui ne surent pas distinguer en- Digitized by Google iô tre ce qui pouvait et ce qui ne pouvait pas être restauré, rendirent faus- se la base sur laquelle ils se placèrent. Ils devinrent stationnaires entre des ruines et de nouvelles exigences; ce qui formait la plus difficile et la plus faihte des positions: les anciennes formes étaient devenues trop incomplètes pour inspirer de la confiance. La chute de Napoléon n' en laissait aucune dans le gouvernement de la force. 11 en résulta pour l’Angleterre le double triomphe de sa lutte matérielle et de scs princi- pes. Elle les proclama comme le seul moyen d’empêcher à la fois, et les excès du pouvoir et l’anarchie de la liberté. L’Angleterre a donc exercé depuis cette époque ua degré d’influence materielle et morale, tellement prépondérante, que depuis longtemps l’histoire n’ en vit aucun exemple qui pût lui être comparé. Cependant, soit que, dans ses intérêts particuliers, 1’ Angleterre ait abusé de cette prépondérance, soit que l’application de scs doctrines ait été faite à des pays et à des peuples auxquels ces doctrines ne pouvaient pas convenir, la confiance illimitée qu’on avait en elle, cessa d’exister. L’abus de la force par Napoléon, l’abus des principes par l’Angle- terre, telles sont, en deux mots, les deux causes du désarroi si profond auquel l’Europe se trouve livré. Je suis cependant loin d'attribuer à ces deux causes seules les événements de notre époque ; je veux seulement dire qu’elles ont amené cette sorte de banqueroute morale de tous les caractères et de tous les esprits qui ne pensent à l’avenir qu’avec cette inquiétude constante que donne un aussi grand appauvrissement de principes. Il faut, dans ce grand conflit, savoir aussi faire la part de l’ inertie, de la faiblesse et des erreurs; j’ai, à cet égard, le désir le plus pronon- cé d’être impartial. Mais c’est précisément par cet esprit d’impartialité, qu’ en prenant pour l’objet principal de l’étude historique que j’écris, la part d’influence qu'a exercée l’Angleterre, je dois examiner si le langage qu’elle lient est fondé en droit et en raison. Les résultats produits par l’activité politique de l’Angleterre, seraient-ils donc de nature à fonder en sa faveur le droit de donner des leçons A tous les gouvernements, des conseils à tous les peuples ? et puis obtenir des succès, est-ce toujours une preuve qu’on ait la raison de son côté ? Un des plus grands avantages de la for- ce est celui de pouvoir commettre une faute sans dommage pour soi, par- ce qu'il suffit de la reconnaître pour en faire payer les frais aux plus Digitized by Google 17 faibles. Ce qui perd la force, ce ne sont pas des fautes isolées, niais c’est une suite de fautes, qui par leur succession prouvent qu’elles sont pro- duites par l’obstination mise à suivre un faux système. L’invasion de l’Espagne, tout à la fois faute politique et morale, car elle était une trahison, n’aurait pas suffi, seule, pour perdre Napo'éon. Le désir de la corriger, après l’avoir sentie, la conduisit à une autre faute, à celle de l’invasion de la Russie. Laisser une armée devant Cadix pour en continuer le siège, pendant qu’il entrait à Moscou à la tète de la grande armée, accompagné de nom- breux auxiliaires qui ne pouvaient rester enchaînés à sa cause (pie par le succès, c’était une erreur d’une trop grande échelle pour qu'elle ne fût pas mortelle. Napoléon devait succomber-, il succomba en laissant au mon- de cette grande leçon sur l'abus de la force. Nous verrons plus tard l’Angleterre commettre de môme des fautes dans l’application qu’elle voulut faire de scs principes à la reconstruction de l’Europe; mais elle n’y mit pas une aveugle obstination. Elle sut, dans la voie des faits, selon les occasions, ou rétrograder ou changer de direction, éle- vant d’autant plus le ton dogmatique des principes qu’elle professe et trou- vant toujours dans sa constitution le moyen de couvrir la versatilité de sa politique par l’instabilité de la possession du pouvoir. On change de mini- stère quand on veut changer de direction; c’est une marche convenue ; ce qui a fait dire depuis longtemps, que l’alliance d’ un peuple libre est tou- jours incertaine. Les Anglais se plaignent que les étrangers qui écrivent sur l’Angle- terre le font, ou sans connaissance de cause, sans la véritable appréciation de la nature de ses institutions, ou bien dans un esprit de malveillance, et souvent môme directement hostile. Il y a erreur dans les motifs de ces plaintes ; quelquefois elle ne sont aussi qu’une espèce de fin de non-recevoir, pour se dispenser d’une réfutation qui ne serait pas toujours facile contre l’évidence des faits. Traiter ainsi la question ne serait pas de la part des Anglais le faire d’une manière équitable. De quoi s’agit-il entre l’Angleterre et le Conti- nent? Est-ce d’une simple question de théorie? d’un simple procès entre la liberté et le despotisme ? entre le protestantisme et le papisme, comme les défenseurs du premier feignent de le croire, pour se placer sur un terrain plus national ? Non, il ne s’agit d’aucune de ces questions. Celle que nous traitons 5 Digitized by Google est plus simple, plus naturelle; elle est plus dans notre droit, il s'agit pour nous de comprendre l’influence qu'exercent sur nos intérêts les principes politiques, mis en action par l’Angleterre, hors de l’Jnglelerre-, et après l’avoir comprise, de démontrer aux Anglais ce que cette influence peut avoir de nuisible pour nous. Nous avons l’incontestable droit de le faire, car on ne peut certes refuser à aucun homme le droit de dire si les sensations qu’il éprouve lui font du bien ou du mal; c’est, l’acte de la vie le plus simple, le plus naturel. Comme il y a dans les faits une logique toujours supérieure â celle de l’esprit, c’est dans les faits que nous puiserons nos preuves. Nous al- lons donc en faire l’exposition. Digitized by Google I. DO ROYAUME DES PAYS - BAS. L’érection du royaume des Pays-Bas a eu pour base la convention de Chaumont, signée entre les quatre cours alliées, le 15 février 4814. La pensée première de cette création venait de l’Angleterre; le pré- ambule de la convention en donne la preuve ; on y lit : « Que Sa Ma- jesté Britannique ne pouvant pas en justice être tenue de faire des sa- crifices considérables de ses conquêtes faites sur la France, pour le bien- être général de l’Europe, sans être au moins rassurée relativement aux arrangements sur le Continent qui concernent le plus directement ses intérêts et son honneur, leurs Majestés Impériales et Royales pour donner à Sa Majesté Britannique une marque de leur reconnaissance des se- cours persévérants et libéraux qu’elles ont reçus de sa dite Majesté pen- dant la durée de la guerre, et regardant les demandes de Sa Majesté Bri- tannique comme justes en elles-mêmes et conformes aux véritables intérêts de l’Europe, consentent, etc., etc.» Les articles 3 et 4 du traité de Paris, tracent la délimitation du nouvel État. La Prusse fit une réserve à la convention de Chaumont, qui ne por- tait ni sur le principe ni sur la quantité de cessions A faire à la Hollande, mais seulement, dans sa qualité d’État limitrophe, sur la ligne des fron- tières établies par ces cessions. Le texte de l’article 3 de ce traité s'exprime ainsi : « L’établissement d’un juste équilibre en Europe, exigeant que la Hollande soit constituée dans des proportions qui la mettent à même de soutenir son indépen- dance par ses propres moyens, etc., etc.» Suit alors la désignation des territoires qui devront être remis à la Hollande à toute perpétuité. Lord Casllereagb, plénipotentiaire anglais, par une note remise au congrès devienne le 28 janvier 1815, demanda l’exécution des enga- gements pris par le* alliés de l’Angleterre et déclara qu'il regardait la Digitized by Google 20 ligne tracée par la convention de Chaumont, comme constituant le mi- nimum de l’étendue des possessions assurées par ces stipulations à la Hollande. Une carte géographique et des tableaux statistiques montrant l’éten- due des territoires et le chiffre des populations, apparaissent comme les éléments principaux des calculs qui, du cétc du gouvernement anglais, servirent de bases à la constitution de ce nouvel État. Cependant les négociations qui ont eu lieu à Vienne, prou' en t que l’Autriche et la Prusse avaient envisagé cette question sous d’autres points de vue que l'Angleterre. Dans une note du prince de Metternich, re- mise au protocole de la séance du Congrès du 28 janvier, la même dans laquelle lord Casllereagh remit la note citée plus haut, on lit le passage suivant : u L’alliance de <813 a été conclue dans l’intention de mettre un terme au système d’envahissement du chef du gouvernement français, dans l’intention de conquérir la paix de l’Europe et de consolider cette paix par l’établissement d’un système d’équilibre fondé sur une juste ré- partition des forces entre les puissances, etc., etc. L‘ empereur regarde le mode, de reconstruction des États, par le simple calcul des hom- mes, comme le moins compati Lie avec les principes d’une saine politique.» Cette phrase seule suffit pour prouver que des tableaux statistiques seuls ne suffisaient pas à la pensée politique du cabinet de Vienne dans l’application qu'elle en faisait au projet de l’Angleterre. Parmi les pièces et projets qui furent échangés entre les puissan- ces relativement à la constitution qu’il s’agissait de donner à la Confé- dération germanique, le plan présenté par le prince de Hardenberg, au nom de la Prusse, divisait l’Allemagne en sept cercles ; une note ajoutée à un des articles de ce plan était de la teneur suivante : « On a proposé de faire entrer dans la Confédération germanique la Belgique et peut-être les Pays-Bas en général et cette idée paraît ex- cellente. Si on y donnait suite, ce pays devrait former le cercle de Bour- gogne, dont le prince souverain des Pays-Bas serait le chef. » La manière dont le royaume des Pays-Bas fut constitué prouve qu’aucune des observations qui furent faîtes par l’Autriche et la Prusse, ne fut prise en considération et que la prépondérance de l’Angleterre fut assez puissante pour construire le nouvel État, tel qu’ elle voulait P avoir. , - Digitized by Google 21 La base principale d’une affaire détermine toujours les développe- ments qui doivent en résulter. Une fois le principe de l’agrandissement de la Hollande admis jusqu’au point d’en faire un État assez fort pour exister par lui-même et défendre son indépendance, il était clair que ce but ne pouvait être atteint que par la réunion de territoires contigus. Le souvenir de la réunion des Provinces-Unies, effectuée par le dernier des ducs de Bourgogne, fut sans doute le point de vue historique qui fît apparaître la nouvelle érection d’autant plus facile à réaliser qu'elle semblait se présenter comme la restauration d’un état de choses qui avait déjà existé. La courte durée de cette nouvelle création n’a prouvé que trop tôt combien cette manière de voir avait été superficielle. Il ne faudra pas des longues considérations pour montrer tout ce qu’il y avait de dissemblable entres les deux époques. En effet, le rôle que les Pays-Bas ont joué dans tous les temps, a été tel que personne ne devrait se tromper, ni sur le degré, ni sur la nature de leur importance. Le but que l’Angleterre voulait atteindre, faisait de cette affaire une question d’équilibre européen. Dans quel bas- sin de la balance fut placé ce nouveau poids? et ce poids lui-mèroe avait- il une force de cohésion assez grande pour qu’on u’eût pas à craindre de le voir se dissoudre ? Les deux premiers rapport sous lesquels il faut examiner cette question sont donc les suivants : l.° La place politi- que assignée au nouveau royaume des Pays-Bas correspondait-elle au but qu’on s’était proposé ? 2.° Les parties dont il se composait avaient- elles assez d’homogénéité pour garantir la durée de leur réunion? Le but politique, hautement avoué et proclamé, était d’élever, au nord-ouest de l’Allemagne, une barrière contre l’ambition de la France. On voulait se prémunir contre le retour d’une époque napoléonienne; c’é- tait donc sur l’Allemagne qn’aurait dû s’appuyer le nouvel État. Dans cette position, dptfé d’une existence distincte et libre, il aurait dû cepen- dant rester attaché au système politique, dont il serait redevenu une par- tie importante, par des liens qu’il ne devait pas avoir la faculté de rom- pre à son gré. Les sacrifices que parut faire l’Angleterre pour rendre plus solide la construction du nouvel État, furent une preuve de l’intérêt qu’elle y attachait ; mais ils prouvaient en même temps que c’était sur elle-même qu’elle voulait en asseoir la base. l’AjtslÊjejre s’engagea à payer trois millions de livres sterling à Digtfeed-by Google 22 Sa Majesté Néerlandaise, dont deux millions devaient être employés à for* tifier la frontière, en se réservant la surveillance de l’ exécution du sy- stème de places fortes à construire, en face de celui de la France. Le gouvernement anglais faisait ces sacrifices pour obtenir de la Hollande la cession des anciennes colonies hollandaises, qu’il voulait ajouter à son vaste système colonial. D'autre part le gouvernement anglais voulait par ces sacrifices prou- ver aux puissances allemandes combien il attachait de prix à faire du ro- yaume des Pays-Bas, un boulevard assez fortement constitué pour sou- tenir un premier choc et devenir pour l’Angleterre une tête de pont, au moyen de laquelle elle pourrait mettre en toute occasion ses forces mili- taires en communication directe avec celles de l’Allemagne. Afin d’obtenir aussi plus facilement l’assentiment de la Russie à cet- te nouvelle combinaison politique, l’Angleterre prit a son compte la moi- tié de lcmprunt de vingt-cinq millions de florins, que la Russie avait fait en Hollande, tandis que le roi de Hollande se chargeait de l’autre moitié. Le motif de cette disposition, faite en faveur de la Russie, était qu’ elle n’avait contracté cet emprunt que pour subvenir aux frais de cette partie des opérations de la guerre, par lesquelles l’armée russe avait directement contribué à la délivrance de la Hollande. Les intérêts materiels paraissaient de nature à devoir cimenter l’u- nion la plus intime entre les dix-sept provinces. Les sept provinces hollan- daises apportaient en même temps A la communauté tous les éléments de une marine militaire, fière, A juste titre, de son ancienne histoire, et tous ceux d’une marine marchande qui s’appuyait à la lois sur les capitaux du commerce hollandais et sur de riches possessions coloniales. La Belgi- que de son côté ajoutait a cela l’ agriculture la plus avancée, une grande activité d’intelligence industrielle et des populations qui toujours s’étaient montrées douées de toutes les qualités qui font les bonnes armées. Tous les habitansdu nouvel État avaient d'ailleurs des habitudes d’or- dre et d’économie qui forment la base la plus solide de la force et de la richesse des États. La confiance que devaient avoir les Pays-Bas dans l’appui moral de l’Angleterre, et en cas de besoin, dans son appui matériel , paraissait de- voir resserrer d’autant plus facilement et fortement les liens qui devaient unir les différents parties de ce royaume que, bien que leur histoire les eût presque toujours tenues séparées, elles n’étaient cependant jamais / Google Digitized 23 restées étrangères les unes aux autres, et elles avaient dans presque tou- tes les circonstances partagé leur bonne comme leur mauvaise fortune. Et cependant ce fut au bout de quelques années, et à la première commotion politique qui se présenta, qu’un mouvement de répulsion intérieure vint briser ce que l’on croyait avoir si solidement établi, et que les mains qui avaient le plus contribué h l'élévation de l’édifice furent les plus actives au travail de sa démolition. Pour comprendre ce double phénomène si imprévu, il fant en cher- cher les causes. Les unes doivent nécessairement sc rattacher aux Pays- Bas; les autres à l’Angleterre cllc-mème, qui doit avoir commis une dou- ble erreur en se trompant à la fois sur la nature des Pays-Bas et sur ses propres intérêts. Pour juger de sa première erreur, il faut parler de 1’ histoire des Pays-Bas; elle est tellement connue dans tous scs détails et depuis si an- cienne date, qu’on peut le faire d’une manière concise, sans craindre de ne pas être compris. La position politique faite au royaume des Pays-Bas par le traité de Paris de 4814, a été entièrement nouvelle: cette position a rompus un des liens les plus anciens de l’ordre politique de l’Europe centrale. Les Pays-Bas avaient été le berceau de l’empire d’Allemagne: Char- lemagne y passa la plus grande partie de sa vie; d’Aix-la-Chapelle, sa ré- sidence habituelle, il gouvernait d’une main son royaume des Francs, et de l’autre il travailla, pendant plus de vingt années de guerres consé- cutives, à soumettre à son sceptre toutes les terres germaniques, qui plus tard formèrent l’empire d’Allemagne. Quand, par le traité de Verdun, l’empire d’Occidcat, qu’il avait ré- tabli, fut partagé entre ses successeurs, tous les Pays-Bas restèrent unis à l’empire d’Allemagne; ils n’en furent jamais séparés. Toutes les grandes époques de l’histoire en rendent témoignage ; l’Angleterre en trouve des preuves dans ses propres annales. Édouard III, voulant attaquer Philippe, roi de France, chercha à se liguer avec les Flamands, qui étaient alors en état d’insurrection ; il en- tra en négociation avec Artevelle, brasseur de Gand, espèce de Rienzi flamand, chef des rebelles. Celui-ci répondit au Roi que les Flamands avaient juré de ne pas faire la guerre au roi de France. Que si cepen- dant, ajoutent les chroniques du temps, il voulait prendre le titre de roi de France, lui, Artevelle, s'engageait à entraîner les Flamands dans son Digitized by Google 24 parti, qu’il leur dirait être celui du roi de France, et qu’ainsi ils croira- ient rester fidèles à leur serment. Ce calcul, qui prouve que Machiavel avait eu des précurseurs, ne parut pas à Édouard être une garantie suffi- sante pour se lancer dans l’entreprise qu’il méditait, et qui occasionna, à cause du titre de roi de France qu’il prit alors, cette lutte qui devint si sanglante et si longue. Afin de gagner plus d’empire sur scs nouveaux alliés, Édouard sollicita de l’empereur d’Allemagne (Louis de Bavière) le titre de Vicaire Général de l’Empire dans les Pays-Bas, et il se rendit à Cologne, où l’Empereur se trouvait, afin d’y recevoir de ses mains l’in- vestiture de ce titre. Le lien qui unissait les Pays-Bas à l’empire d’Allemagne était cepen- dant faible comme l’était la puissance impériale elle-même. Les Pays-Bas avaient pris le même caractère que toutes les autres parties de P Empire ; divisés en un grand nombre de petites principautés plus jalouses de con- server leur indépendance individuelle que de chercher la garantie de leur existence politique dans un principe d’union, aucune de ces principautés n’avait toutefois jamais cessé de reconnaître la suzeraineté de l’Empereur. Jean sans Peur, duc de Bourgogne, possédait, outre les États de son père, du chef de sa femme, le Hainaut, la Hollande et la Zélande. Charles le Téméraire, qui aspirait à se construire un trAne et qui voulait fonder cette ambition sur l’étendue du territoire qu’il soumettrait à son autorité, porta ses vues sur les Pays-Bas ; il lit la conquête des provinces qui ne lui appartenaient pas encore ; elles furent pour la pre- mière fois réunies en un seul corps, que Marie sa fille, étant sa seule hé- ritière, apporta à la maison d’Autriche par son mariage avec I’ archiduc Maximilien. Les Pays-Bas étaient donc devenus une puissance héréditaire de sa maison. Mais le droit de suzeraineté de l’empire d’Allemagne était un droit si fortement établi, que Maximilien, devenu empereur, soumit cette pos- session héréditaire à l’Empire, en la classant comme cercle de Bourgo- gne, dans l’ordre de division par cercles qu’ il donna è l’Allemagne. Empereur élu, il n’hésita pas à soumettre son droit de souveraineté hé- réditaire à un droit plus ancien, plus élevé, celui de la suzeraineté de l’empire d’Allemagne. Jamais les Pays-Bas n’avaient protesté contre le lien qui les unis- sait à l’Empire; ils cherchaient seulement à défendre leurs droits et pri- vilèges particuliers. Ainsi, par exemple, lorsque les dix-sept provinces Digitized by Google 23 réunies vinrent à former le cercle en Bourgogne, la transaction d’Augs- bourg du 2G juin 1348, qui en contenait la stipulation, portail à l’arti- cle G la clause suivante : « A- la réserve des cas concernant les contributions de l'Empire auxquelles le Souverain et les États du cercle de Bourgogne auraient nommément consenti, ces provinces demeureront exemptes de toutes sor- tes de juridictions de l’Empire et de ses tribunaux. » Du siècle plus tard, l’article 4 du traité de Miinster, du 24 octo- bre 4G48, porte que le cercle de Bourgogne demeurerait membre de T empire. Jusqu’à l’époque on l’Autriche se vit forcée de faire la cession des Pavs-Bas à la République française, ils n’avaient jamais cessé tin instant de faire partie de l’empire d’Allemagne. La faiblesse du lien ten dit à la fai- blesse de l’Empire, niais elle n’était |>as celle du droit. Différentes causes avaient contribué à rendre l’autorité de l’Empire presque insensible en Belgique. Les Pays-Bas, à plusieurs époques im|>or* tantes de leur histoire, n’ayant reçu aucun secours de l’Empire, avaient fini par ne se croire rattachés à l’Allemagne que parce qu'ils étaient sujets de ta maison d’Autriche. Une circonstance particulière et tout à fait lo- cale avait contribué à faire naître cette idée. Les trois Électorats ecclésiastiques formaient la majeure partie de la rive gauche d^ Rhin ; ces territoires si riches d’ailleurs ne pouvaient inspirer aucune confiance à leurs voisins. Les trois Électeurs, dans leur qualité de Princes de l’Église, étaient naturellement disposés à suivre une politique de paix, de neutralité, toujours prêts à sc délier des obligations qu’impose cette loi suprême de solidarité qui ne doit jamais cesser d’unir entre elles toutes les parties d’une confédération. Mais la cause qui vint le plus fortement ébranler la confiance des Pays-Bas dans la nature de leurs relations avec l’Empire, avait un caractère plus grave. Louis XIV, voulant rendre certain le succès de sa première campagne de Flandre, dirigée contre l’Espagne en 4667, était parvenu, par l’activé habilité de sa diplomatie, à s’assurer de la neutralité de l’Empereur et de 1’ Empire -, ce coupable abandon éteignit tout esprit public chez les habitants de ces belles et riches contrées, naguère encore si jalouses de toutes leurs liber- tés provinciales et municipales. Il faut lire l’histoire des négociations, nu moyen desquelles Louis XIV obtint ce résultat, dans la publication qu’avec l’autorisation du gou- f Digitized by Google 26 vernement français, M. Mignet a faite des documents diplomatiques qui se rattachent à cette importante époqne du règne de Louis XIV. Plus les soins qu’il mit à neutraliser I’ Allemagne furent aclift et variét, plus ils prouvent en même temps que les liens qui unissaient les Pays-Bas à l’Em- pire imposaient l’obligation de les défendre. On y verra que ces soins actifs et variés étaient des voies larges, quoique secrètes, par lesquelles le roi de France sut aller à son but et fonder la grandeur de son règne. Pourquoi donc ne pas avoir rendu à la Confédération germanique le droit de suzeraineté que l’Empire avait exercé sur les Pays-Bas depuis mille ans, lorsqu'en -1814 on proclamait le congrès de Vienne comme une époque de restauration des anciens droits? De quoi s’agissait-il? n’était-ce pas, disait-on, d’élever un boulevard contre la France, pour empêcher qu elle ne s’emparait une seconde fois de ces provinces ? Mais ce boulevard n’aurait-il pas été plus fort, plus na- turellement construit en l’appuyant sur l’Allemagne plutôt que sur l’ An- gleterre ? Quittons un instant cette question à laquelle nous reviendrons, pour en aborder une autre d’une nature plus élevée. Un point de vue qui n’était pris qu’A la surface des choses, parée qu’il était uniquement matériel, avait fait croire que les anciennes Pro- vinces-Unies seraient heureuses de se retrouver réuni^ pour ne former qu’un seul État. Les événements ont prouvé qu’il y a dans les peuples, ri- ches de souvenirs et de sentiments, quelque chose de plus profond que le commerce et l'industrie. Il y a des forces qu’il faut sentir (tour en appré- cier la puissance. Il faut que l’intervention de l'Ame agisse de concert, mais en conservant la prééminence sur le calcul de l’esprit. Les troubles des Pays-Bas, sous le règne de Philippe II, avaient dé- chiré et séparé les provinces d’une manière trop violente et trop profonde pour admettre que de simples convenances d’intérêt matériel eussent pu suffire pour les réintégrer dans leur ancienne union. L’avoir admis com- me on l’a fait, fut une erreur qui provenait d’une plus ancienne erreur, car les erreurs ont aussi leur généalogie, cl c’cst dans 1’ esprit faillible de l’homme qu’il faut en chercher la racine. H n’est pas vrai que la répression sanguinaire du duc d’Albc ait été la cause qui avait empêché les dix provinces de l’ouest de sc joindre à l’union des sept provinces du nord. Le prince d’Orange, entraîné dans le Digitized by Google 27 mouvement île la reforme par les relations que ses riches possessions al- lemandes le mettaient dans la nécessité d’ entretenir avec I’ Allemagne, so mit en Hollande à la tête du double mouvement qui finit par conduire l’union d’I trecht à la république et A la reformation. Le duc d'Albe venait d’être rappelé ; Alexandre. Farnêse, homme de guerre et politique à la fois, était d'un caractère modéré. Le prince d’ 0- range venait de fonder, en 1579, l’union d’Utrccht. La diminution des ri- gueurs du gouvernement espagnol lui ouvrit des voies pour chercher .1 entraîner les autres provinces dans celte union. Cette proposition fut ac- ceptée à Gand, d Anvers, ù Bruges, à Bruxelles, comme dans beaucoup d'autres villes de moindre importance et dans presque toutes les provin- ces. Mais on y reconnaissait encore le roi d’ Espagne comme souverain, et la réforme y comptait un très-petit nombre de partisans-, on ne voulait de l’union que pour s’opposer à des mesures du gouvernement oppri- mant leurs libertés ou de formes vexatoires. Les Etats-généraux assemblés à la Haye, en 1581, déclarèrent so- lennellement Philippe II déchu de sa souveraineté pour avoir violé contre son serment les privilèges des peuples. Pendant que lu Hollande se constituait en république et se réunissait à la confession protestante la plus éloignée du catholicisme, et qui depuis en fut toujours, pour cette raison, la plus ardente ennemie, les autres provinces persévérèrent sans aucune altération dans leur fidelité monarchi- que et religieuse. La conquête française fit subir aux Pays-Bas toutes les variations et convulsions politiques que la France elle-même eut à supporter. Ils étai- ent trop faibles pour ne pas être emportés par les commotions politiques; ils furent donc successivement républicains et impériaux ; mais l’impiété de ces temps ne parvint jamais à les rendre, je ne dirai pas, infidèles à l’Église, mais seulement indifférents. Il n’y avait plus de duc d’Albe; il n’y avait plus les rigueurs de l’Espagne ; il y avait liberté entière, et cette liberté ne rendit la foi que plus vive et plus ardente. Par suite de la révolution de 1830, qui livra la Belgique à elle-mê- me, l’Église n’y devint plus libre que pour montrer davantage encore, et d’une manière plus prononcée qu’à aucune autre époque, combien les convictions catholiques y étaient restées profondes. Ce nouvel élan de con- sciences affranchies d’un lieu politique qui les gênait, devint pour la Bel- gique une uouvélle expèce de joyeuse entrée; éloquente, mais impruden- Digitized by Google 28 te protestation contre l’union mal assortie qui venait de se rompre par suite d’incompatibilité d’humeur. Pour nos temps moralement affaiblis, celte fidélité d’un peuple a son passé presque tout entier, .■ été un phénomène tellement imprévu qu’ il est pour ainsi dire encore incompris. La Belgique avait été tellement remuée et fatiguée par toutes les vi- cissitudes qu’elle avait eu à subir depuis l’année 1788, qu’on avait suppo- sé qu’elle se trouverait heureuse du sort que lui avait fait le congrès de Vienne. Le rapport intime qui n’avait jamais cessé d’exister entre les croyan- ces, les moeurs et l’organisation sociale, avait doué la Belgûpie d’une vi- talité particulière et tellement puissante, que le» commotions politiques les plus violentes n’y apportèrent aucune altération. Les formes politiques furent changés; c’était l’oeuvre d’une force étrangère et d’opinions étran- gères. Le fond du pays resta le même: il était le domaine des conscien- ces, des moeurs et des habitudes. Mais comment ectte stabilité au mi- lieu de tant de mouvement 7 Il y a eu en Belgique deux principes de stabilité qui, en se réunis- sant, se sont conservés en se fortifiant réciproquement et qui ont fini par donner au pays cette physionomie qui le distingue entre tons les autres. Ces deux principes sont ceux de l’aristocratie et du système municipal. Quand les habitudes guerrières des temps de féodalité duraient en- core, il en avait été des provinces des Pays-Bas comme alors de tous les autres pays. Partout on voyait la guerre entre les nobles et les bourgeois, les campagnes contre les villes. Ces dissensions étaient d’autant plu» vi- ves aux Pays-Bas que les villes y étaient, comme en Italie, nombreuses et populeuses. Cependant la marche du temps fit cesser les guerres de caractère féodal; elle adoucit les moeurs des bourgeois en leur donnant de P indu- strie; mais ce qui restait de l’antagonisme des éléments qui se combat- taient, tourna au profit du pouvoir souverain qni les dominait tons en les tenant divisés. Charles V avait trouvé dans les villes de- Flandre le même esprit de résistance armée qu’il avait été forcé de combattre en Espagne. Mais l’éloigoement prolongé du centre du pouvoir, sous la domination espa- gnole, comme sous celle de la maison d’Autriche, et la faiblesse de l’au- torité de IT.mpirc, amenèrent pour les Pays-Bas un autre état de choses. Digitized by Google 29 Les nobles el les bourgeois reconnaissant qu’ils avaient it défendre leurs franchises et privilèges contre un pouvoir dont l'éloignement ame- nait souvent l’abus, se mirent d’accord pour se protéger réciproquement. Leurs privilèges, quoique de nature différente, avaient Ta même base, celle de droits acquis. Toute guerre intestine cessa-, l’agriculture et l'in- dustrie se tendirent la main. Il y avait île plus, dans ces deux éléments d’aristocratie et de muni- eipe, un autre rapport crsonneI dans mes paroles. J’ai toujours fait profession de respect pour les hautes illustrations , pour les positions suprêmes ; mais c’est l’histoire qui parle, je l’écoute, j’écris sous sa dictée. Faudrait-il ne pas écrire ? mais alors il faudrait ne pas écouter. Car à quoi bon prêter l’oreil- le à de si hautes paroles pour les enterrer dans sa mémoire ? Ce serait sc faire semblable à ces hommes sauvages, qui sont encore sauvages par- ce qu’ils ne possèdent aucunes annales et ne sc transmettent aucune tradition. Je crois donc utile de répéter ce que j’entends : je le lais mes ris- ques et périls ; je ne recherche pas la tranquillité d’ontre-tombe ; je me sens trop petit pour ne parler qu’à la postérité; je ne rends pas des oracles qui ne devraient être connus que longues années après moi ; je ne dispose cependant pas librement de secrets qui ne seraient pas à moi ; je désire seulement parler à mes contemporains, et, de concert avec eux, chercher la vérité. Pour comprendre notre époque, ne serait-il pas important de savoir pourquoi l’Angleterre a mis tant de hâte à détruire ce qu’elle avait mis tant de soins A édifier ? Après avoir examiné la question sous le point de vue des Pays-Bas, il reste donc à chercher les raisons qui ont pu motiver la marche politique qu’a suivie l’Angleterre. Tous les anciens liens politiques qui rattachaient les Pays-Bas à l’Al- lemagne ont été rompus: telle a été la condition constante des deux com- binaisons si différentes qu'a voulues l’Angleterre l’une après l’autre. Selon la. première de ces combinaisons, la Belgique était un vaste camp retranché qui devait servir de point de rendez-vous aux années de l’Angleterre et de l’Allemagne. C’était le système d’une alliance dé- fensive permanente en opposition à la France. L’engagement pris par l’Angleterre de défendre le royaume des Pays-Bas ne peut, dans aucun cas, se séparer de l’idée de son alliance avec l’Allemagne. L’Angleterre ne Digitized by Google 32 peut plus soulenirscule une guerre continentale contre la France ; le temps des batailles de Crécy et d’Azincourl est passe. La seconde de ces combinaisons a été conçue dans un esprit entière- ment différent. Deux faibles Étals ont été formés des fractions de celui qu’on avait eu l’intention de rendre fort. Un cordon de neutralité a été substitué à la ligne des places fortes qui avaient été construites et dont plusieurs furent démolies. Le droit public, devenu garant de la neutralité, a remplacé la certi- tude du secours matériel promis par l’Angleterre. Ce paravent de neu- tralité devait donner à la Hollande le degré de sûreté quelle avait au- trefois cherché dans le traité de la Barrière. On voit (pie cette nouvelle position faite aux débris du royaume des Pays-Bas, est conçue dans un tout autre ordre d’idées que celui qui lui avait donné l’existence. Avant de nous enquérir des causes qui ont pu motiver un aussi grand changement dans les déterminations du gouvernement anglais, il faut ajou- ter encore ici une considération qui achèvera de montrer combien ce chan- gement a été grand; tellement grand, que le second système est entière- ment l’opposé du premier. Comme la neutralité de la Belgique est devenue à la fois base princi- pale de l'existence de la Belgique et de la Hollande, il faut sc demander si cette neutralité a en elle-même les conditions de sa durée, et pour ré- pondre à cette question il faut en poser une autre, a savoir : Dans quelle mesure cette neutralité est-elle avantageuse à chacune des trois puissances? c’est-à-dire l’Angleterre, la France et l’Allemagne. La question militaire est, relativement à lu neutralité, une question préjudicielle; il faut donc en parler. Pour la Belgique, ce n’est qu’une question de géographie politique. L’invasion de la Belgique sera toujours pour la France une opération fa- cile. Mais la possession permanente de la Belgique ne serait possible qu’en y ajoutant celle de tous les territoires qui l’avoisinent jusqu’à la rive gau- che de Bhin. Dumourici, après avoir conquis la Belgique, en 1792, entre en Hol- lande; son armée faisait en même temps le siège de Maëstrichl; il avait placé, pour le couvrir, des corps d’observation à .Iulicrs cl à Dure». L’ar- mée autrichienne, qui s’était retirée jusqu’au ilhin, avant, pendant l’hiver, Digitized by Google 33 reçu des renforts considérables, reprit l'offensive le |£T tuais (795. Les corps français, trop faibles, furent délogés de leurs postes d’observation, le siège de Maastricht fut levé. Dumouriez eut hâte de sortir de la Hollande ; il rassembla son année ; il marcha à la rencontre des Autrichiens. Après quelques combats d’avant* garde les deux armées en vinrent à une bataille générale, le (8 de mars, à Neerwinden, champ de bataille déjà célèbre, situé entre Tirlemont et Louvain ; Dumouriez la perdit; cette seule journée le força de sc retirer jusqu’à la ligne des forteresses françaises. La France républicaine fit une seconde fois, en 1794, la conquête de la Belgique, celle de la Hollande et de toute la rive gauche du Rhin. La Prusse, par la paix qu’elle fit à Bàle, en 4795, stipula une ligne de neutra- lité pour le nord de l’Allemagne. Dès ce moment la possession tranquille de tous les Pays-Bas fut assurée à la France. A la fin de la campagne de 4813 un corps do l’armée prussienne, suivi d’un corps de l’armée russe, enleva pour ainsi dire en courant la Hollande et la Belgique. D’accord avec l’histoire, ces faits militaires de notre époque prouvent la domination stratégique de l’Allemagne sur les Pays-Bas. La nature a fait du nord de la France la plus faible de ses frontières, toutes les anciennes guerres le prouvent. C’est aussi là que Part était venu avec le plus de soin au secours de la nature. Le système des places fortes depuis la mer jusqu’à la Meuse, est le plus complet de ceux que la Fran- ce présente à ses ennemis. La neutralité de la Belgique vient donc au secours de la France dans sa partie la plus faible. Il ne lui reste A défendre que la ligne qui purt de la Moselle, dont Thionville et Metz forment la gauche, et qpi s’étend jus- qu’à cet autre territoire neutre de la Suisse. Béfortest le point d’appui de la droite de cette ligne. La France est donc de toutes les puissances la plus intéressée à re- specter elle-même et à faire respecter la neutralité de la Belgique. Quant à la Prusse, cette neutralité couvre une partie’de ses provinces rhénanes ; ce qui en reste ouvert est défendu par le système des places de Luxembourg, de Sarrelouis, Coblence et Mayence. La neutralité de la Belgique implique nécessairement celle de la Hol- lande; car il n’existe plus pour ce dernier pays une seule combinaison qui pourrait ou l’entraîner, ou l’engager dans une guerre contre la France. Il 5 Digitized by Google 34 n’a plus rien A en craindre; ii est trop faible pour espérer qu’une guerre continentale pût lui être utile. La maison d’Orange pourra regretter son influence politique, mais les hommes d’argent hollandais jouiront d’une position plus tranquille, plus favorable à leurs grands intérêts de commer- ce et de navigation. La neutralité de la Belgique et celle de la Suisse, en resserrant le théâtre de la guerre, la rendent plus difficile et diminuent la probabilité qu’elle vienne à éclater entre la France et l’Allemagne. La forme de con- fédération donnée à l’ Allemagne est une autre garantie de plus, en faveur du maintien de la paix. Si cependant des chances imprévues, quelque fois plus fortes que les hommes, devaient amener une grande guerre entre les puissances alleman- des et la France, des succès trop décisifs du côté de cette dernière puis- sance entraîneraient probablement l’Angleterre a y prendre part. Pourrait- elle le faire autrement que par des diversions maritimes, à présent qu’elle n’aurait d’autre voie possible, de concert avec l’Allemagne, que par les embouchures du Vcser et de l’Elbe? Pour le cas où elle voulût rétablir une communication directe de son armée avec les armées allemandes, ne serait-elle pas alors obligée de violer elle-même cette neutralité qui est la base de la seconde organisation qu’elle a donnée aux Pays-Bas? L’Angleterre n’a pas voulu que l’influence politique de l’Allemagne s’avançât jusqu'A la mer'; elle n’a pas voulu la restauration de ce quLavait existé. 11 e$t impossible qu’elle échappe aux complications que doit néces- sairement produire une mesure aussi fausse que l’est celle de placer quel- que chose de faible IA où l’on avait dit vouloir plucer’quclquc chose de fort. Il y a dans le caractère anglais comme une espèce d’instinct qui le rapproche de celui de son existence maritime. L’Angleterre aime le vent pour sa politique comme elle l’aime pour ses vaisseaux; elle l’aime avec toutes ses incertitudes, meme avec tous ses dangers, plutôt que la stabili- té du calme. Le sentiment de sa science nautique lui donne de la confian- ce. Les États faibles que les tempêtes politiques soulèvent avec facilité con- viennent donc aux croisières de sa diplomatie. LfAnglcterrc a sa propre boussole, elle la dérobe A tous les regards; le; déviations dans sa marche, amenées par des vents ou des courants contraires, apparaissent comme des contradictions, comme des irrésolutions, tandis qu’elle poursuit tou- jours le même but Mais pourquoi donc l'Allemagne, qui dans son ensemble devrait être Digitized by GoogI 35 'l’un poids si prépondérant, à-t-élle laissé l’Angleterre disposer à son gré d'aussi importantes positions poliii<|u«‘s, sans revendiquer aucun de scs anciens droits sur des territoires, qui ne sont que des allusions détachées d’une commune patrie? Ce degré de faiblesse est un des résultats de son histoire, tuais plus particulièrement de la direction de son intelligence. Si d’autres peuples ont encouru le reproche d’a\oir suivi, avec un égoïsme souvent injuste, la politique des intérêts, le peuple allemand s’était depuis longtemps créé un genre de politique à lui, la politique de l’ idéal. Tel a été le cas dans ses rapports avec les Pays-Bas. L’Allemagne n’avait-elle pas, dès les premiers instants, applaudi aux efforts que firent les Hollandais pour so soustraire à la domination espa- gnole? N’avait-elle pas célébré leur triomphe comme une conquête faite au profit de l’humanité tout entière, double conquête delà liberté politi- que et de la liberté de conscience? N’avous-nous pas vu de nos jours son poêle le plus brillant écrire l’histoire de cet événement du style exalté d’un dithyrambe, sans qu’il ait eu une seule pensée de regrets pour ce que ce triomphe avait enlevé de positif à l’Allemagne ? La Hollande n’avait-elle pas à cette occasion, en fondant son indépendance, rompu tous les liens qui l’attachaient à sa mè- re patrie? Schiller ne devait-il pas au moins faire honneur à son pays d’un aussi généreux désintéressement ? Le même reproche ne pourrait-il pas sc faire A l’ illustre auteor de lu tragédie d’Egmont? Et quand ils ne l’ont pas fait n’a-t-on pas le droit de dire qu’ils ne l’avaient pas compris? Deux siècles s’étaient déjà écoulés; et le dommage que la séparation de la Hol- lande avait eausé à l’Allemagne était si peu senti, qu’on ne s’aperçut pas même de celui qui devait résulter de la séparation de la Belgique; on la laissa se consommer sans mot dire. L’Angleterre aurait-elle dû être plus soigneuse des intérêts de l’Aile* magne que ne l’était l’Allemagne elle-même? et cependant c’était ne ar- mée prussienne qui avait fait la conquête de la Belgique, et ce fut encore une armée prussienne qui, dans les plaines de Ligny et de Waterloo, ver- sa son sang pour la consolider. L’armée anglaise seule aurait-elle été vi- ctorieuse? L’Angleterre aurait-elle risqué de laisser son année seule en Belgique, sans l’appui d’un allié ? Et cet allié pouvait-il être autre qu'une armée allemande, et cette armée pouvait-elle être autre qu’ une armée prussienne ? Digitized by GoogI 50 La politique, la vraie politique de 1’ Allemagne n’ét lit-elle pas écrite dans ccs événements? et quand la Russie refoulait la Prusse hors de la Pologne, l’année prussienne n 'avait-elle pas marqué la direction que de- vait suivre la Prusse? Devait-elle s’arrêter au centre d Allemagne? Il y eut alors des écrivains, organes de l’enthousiasme qui existait dans le nord de l’Allemagne, qui voulaient que la France fût forcée à la rétrocession de 1a Franche-Comté, de l’Alsace et de la Lorraine; leur style à une pareille époque ne rappelait que trop ce genre de coup de pied que le fabuliste a rendu célébré. Ccs écrivains oubliaient que la coa- lition qui combattait la France, était la coalition de l’Europe; que les al- liés au moment où leurs armées allaient entrer sur le territoire français, avaient, de Francfort, proclamé leurs intentions à l’égard de la France; qu’ils la séparaient de la cause de Napoléon; que c’était donc une autre guerre que F Allemagne seule aurait dû engager pour reconquérir ces provinces que la France lui avait enlevées autrefois. Combien do temps et de victoires n’aurait-il pas fallu pour abaisser la France au point de con- sentir à les rendre? De pareils pamphlets, dictés par une école qui a pré- tendu longtemps se faire illustre, pouvaient-ils suffire à pareille œuvre? et pendant que l’on s’enivrait d’avance d'une gloire impossible, on oubliait que les Pays-Bas étaient déjà reconquis; qu’il eût été plus utile et plus facile de rétablir les anciens liens poliliqncs qui pendant tant de siêeles les avaient unis à l’Allemagne: mais cet oubli ne provenait-il pas d’une pen- sée qui a donné à l’histoire de l’Allemagne la direction qu’elle a suivie? N’y « Wl pas de l’analogie entre l’opinion qui célébrait au xvi e et au xvn» siècle l’émancipation de la Hollande et la récente fondation d’une associa- tion faite, je ne dirai pas sous l’fnrocot/on, mais sous l’évocation de Gu- stave-Adolphe, comme si ce nom rappelait une époque de prospérité et de grandeur nationale pour l’Allemagne? L'ambition qui perd 1rs individus comme elle perd les nations est celle qui court après l’impossible en négligeant d’atteindre le possible. L’ histoire avait admis depuis longtemps, comme une thèse d’enseigne- ment, que l’établissement de la maison d’Autriche dans les Pays-Bas avait été un événement qu’il avait fallu déplorer comme ayant été la cause la plus directe des longues guerres qui auront lieu entre la France et l’Au- triche. Les historiens allemands de leur côté ont accusé l’Autriche d’avoir entraîné l’Allemagne dans des guerres qui n’avaient pour objet que ses intérêts particuliers et non pas ceux de l’Empire. Ils n’avaient pas com- Digitized by Google 37 prw que la cause de la guerre n’avait jamais été que la maison d’ Autri- che possédât les Pays-Bas, mais uniquement le fait que la France voulait s’en emparer. N’ importe qui les eût possédés, l’ambition de la France n’aurait-clle pas été la même? IN’aurait-cllc pas même été plus facilement excitée, si une puissance moins forte que l’Autriche eût eu seule à les défendre? La possession des Pays-Bas n’était pas une question autri- chienne , mais une question strictement allemande, pour la défense de laquelle l’empire d’Allemagne aurait toujours dû se placer en pre- mière ligne. En politique, comme dans la plupart des circonstances de la vie, il faut avoir plus de bon sens que de génie. Il n’y a pas d’affaire à laquelle on puisse faire l’application de cette observation, d'apparence trop prosaï- que peut-être, A plus juste titre qu’â celle du royaume des Pays-Bas. Les singulières contradictions qui ont été amenées par l’œuvre de sa démoli- tion ont prouvé que cet État avait voulu prendre envers ses voisins un degré d’indépendance au-dessus de scs forces. Il n’avait voulu se ratta- cher à rien, ni aux hommes, ni aux principes. Bruxelles était un asile toujours ouvert â tous les débris révolution- naires hostiles à la restauration de France; on les y recevait avec bien- veillance. . Des lois et règlements de navigation intérieure, en opposition à tous les principes adoptés comme règle pour tons les États par le congrès de Vienne, avaient indisposé l’Allemagne tout entière. Les vieilles su- sceptibilités de F aristocratie belge avaient été blessées dans plus d’un endroit. La fondation du collège |)hilosophique de Louvain excitait F inquié- tude de l’ancienne université de cette ville, chef-lieu de la plus ardente orthodoxie catholique. A l’exception du parti orangiste, qui était celui de l’indostrie et du commerce de Gand et d’Anvers, tous voulaient la séparation; les uns sans savoir ce qu’ils deviendraient après, la voulaient par éloignement pour un gouvernement qui n’avait su ni ménager de justes prétensions, ni ca- resser les amours-propres ; les autres, révolutionnaires, pour se réunir à la Franco révolutionnaire. Quelques milliers de blouses françaises à la façon de 4830 firent la révolution de Bruxelles; personne dans le pays ne s’y opposa. Tel était le terrain sur lequel la conférence de Londres prit la réso- Digitized by Google 5 » lulion d’agir; son bat principal fut d’empêcher que la révolution ne de- vînt une cause de guerre générale. Les trois puissances continentales avaient de puissants motifs pour en agir ainsi. La révolution de Pologne, autre émanation de celle de Paris ; l’état effervescent des esprits en Italie qui provenait de la même source, la sour- de et profonde agitation des États de la Confédération commandaient par- tout la prudence. Cependant les trois puissances prenaient hautement la défense des droits du roi de Hollande. La démolition du royaume des Pays-Bas se fit pas à pas, métho- diquement. On crut d’abord que la séparation administrative des deux parties suffirait pour conjurer l’orage. Puis on espéra faire reconnaître le second fils du roi de Hollande comme souverain de la Belgique; ce qui aurait été une espèce de para- phrase des traités de 1814. Mais les whigs venaient dé rentrer au pou- voir; à côté de lu conférence des cinq puissances, lord Pa|mcrston fit un pacte particulier avec le prince de Talleyrand. C’était d’un seul coup faire l’abandon du système politique qui avait donné naissance au royaume des Pays-Bas. C’était se détacher, au profit de la révolution, de cette maison de Nassau avec laquelle I’ Angleterre entretenait depuis plus d’un siècle et demi les relations les plus intimes de principes et d’ intérêts. Le roi de Hollande voulait la guerre-, il avait raison de la vouloir. Mais une guerre générale était loin de sa pensée; il n’aurait sans doute pas voulu que sa cause en devînt te motif; il ne demandait que la liberté d’employer les puissants moyens qu’il avait rassemblés pour faire rentrer la Belgique sous son obéissance. C’était son droit : les trois puissances con- tinentales lui en auraient laissé faire l’essai, si l’Angleterre avait pris la même décision; la France seule, dans la situation indécise dans laquelle la tenait cucore la révolution de 1850, ne pouvait pas risquer de courir les chances d’une guerre contre la réunion expectante des quatre puis- sances. Malgré les différences de sentiments, de mœurs et d’opinions, qui avaient amené la rupture, malgré les torts qu’on avait eus des deux côtés, l'esprit dominant du siècle, qui est celui du commerce et de l’industrie, déjà si développé dans tout le royaume, aurait fini par rapprocher d’une manière plus.durablc les deux partis, si on les eût laissés vider leur que- relle sans intervention. Le danger d’une guerre générale n’était nullement dans la question Di by Google 39 hollando-belge. 1} n’a existé que par l’alliance que lit alors 1’ Angleterre avec la France. Il n’y a certainement dans les fastes de la diplomatie rien d’aussi re- marquable que le changement qui s’opéra dans la position des puissances prenant parti pour la Belgique contre le roi de Hollande. Ce n’était pas le parti des anciens Belges que l’on prenait, ni celui de l’aristocratie, ni celui de l’Église, mais le parti de la faction révolutionnaire, fille de celle de la France de 1830. Le besoin de conserver la paix générale imposait ce sacrifice aux trois puissances. La France restait fidèle à la politique qui alors lui était natu- relle ; mais comment expliquer la conduite de 1* Angleterre, elle que rien ne menaçait ? Y avait-il en Belgique quelque chose d’assez puissant, d’as- sez irrésistible pour la lui imposer ? Quelles raisons pouvait-elle avoir de prendre la révolution belge sous sa protection particulière ? Son intervention directe amena la convention signée devant Louvain le 13 août 1831, entre le prince d’Orange et le maréchal Gérard, en vertu de laquelle les deux armées évacuèrent la Belgique ; car une armée fran- çaise y était entrée en même temps que l’armée hollandaise. Ce fut donc l’ armée française et une (lotte anglaise entrée dans les eaux de l’Escaut, qui empêchèrent que les Belges ne retombassent sous la domination de la Hollande. La Belgique n’ avait encore organisé aucun moyen de défense. Pourquoi donc l’Angleterre a-t-elle apporté cet empêchement? D’où lui venait ce respect pour cette manifestation de la volonté populaire en Belgique, tandis qu'elle ne montrait pas ce même respect sur plusieurs autres points? Vint plus tard le siège d’Anvers, convenu d’avance entre la France et l’Angleterre. Cette expédition avait pour objet spécial d’assurer la liber- té de la navigation de l' Escaut. La décadence des florissantes manufactu- res de Gand ne tarda pas à montrer A qui elle devait profiter. Mais un intérêt aussi minime pouvait-il motiver pour l’Angleterre tin changement de système politique anssi complet, et la protection si directe, si agissante en faveur d’une révolution qui s’établissait comme succursale de celle de France ? La diplomatie de la Conférence s’agitait A la surface des événements dans le but de concilier, de rapprocher les intérêts opposés ; ce n’était déjA plus pour elle une question de principes ; c’était la paix, mais cependant Digitized by Google la paix en diminuant (e plus que possible les sacrifices qu'on exigeait du roi de Hollande. Sans se séparer de la Conférence, (’ Angleterre agissait d’ un autre côté, et pour son propre compte, par son concert avec la France-, elle agissait comme une de ces forees souterraines, qui ne manifestent leur existence et leur aetion que par le soulèvement des surfaces. Pouvait-elle donc mettre tant de prix à la formation du nouveau royaume belge, qui ne pouvait être viable que par cette loi de neutralité sous l’égide de laquelle le concert unanime des puissances l’a placé ? C’était trop de bruit et trop de contradiction pour un si petit objet. Il y eut donc de la part de l’Angleterre un autre enjeu plus considérable, mais éloigné. H faut le chercher ; et puisque la Hollande était le corps sur lequel tout le monde agissait, il faut commencer par se demander ce qu’était alors la Hollande. La Hollande était alors pour les puissances allemandes le Rhin, la Meuse, l’Escaut ; c’était Ostende, Gand, Anvers, Amsterdam et Rotter- dam ; c’était de l’industrie, du commerce et la mer. C’étaient des débou- chés dont 1’ Allemagne ne peut pas se passer, et que la Hollande lui fermait, quoique ce royaume ne pût lutter contre personne sans le secours de l’Allemagne. La séparation du royaume en deux parties donnait à l’Al- lemagne l’espoir que la liberté de la navigation de l’Escaut, qui en de- venait une des conditions, lui assurerait un des avantages que la Hol- lande lui avait refusés. L’opinion publiqae en Allemagne resta passive de fait; c’était dans la nature de sa forme politique ; mais ses vcoax paraissaient sc pronon- cer en faveur de la Belgique. Quant à la France, M. de Talleyrand eut la singulière destinée, après avoir fait épouser la légitimité au congrès de Vienne, en faveur de la restauration, de marier à Londres 1’ usurpation de 1830 à I’ Angle- terre. De même qu’un père sc montre facile sur les conditions du ma- riage d’une fille mal famée, M. de Talleyrand le fut également sur celles de la nouvelle union de la France avec l’Angleterre. La France ne fit en tout que ce que voulait l’Angleterre; une ar- mée française entra en Belgique quand l’Angleterre le permit, pour en sortir quand elle le voudrait. Elle y rentra de même pour y faire le siège d’Anvers, sans oser faire autre chose. Il fallait un roi au nouveau royaume; le congrès national était il occupé de son élection. Ce fut à cette occasion qne lord Palmerston, dans la séance delà chambre des communes du 18 février 1831, développa les motifs qui donnaient aux puissances le droit d’ intervention. Il dit que « dans l’histoire des temps modernes, la Belgique n’avait jamais été un État indépendant, qu’elle avait été d’abord espagnole, puis autrichienne, puis française, reconquise enfin par la coalition des puissances de l’Europe. Selon le cours naturel des choses, la souveraineté de la Belgique devait revenir à l’Autriche ; mais l’Autriche ayant renoncé à ses droits, les puissances de l’Europe, la France y comprise, réunirent par un traité la Belgique à la Hollande, non pour faire un avantage à la Hollande, ou une faveur au roi des Pays-Bas, mais comme la disposi- tion qui pouvait le plus contribuer à la sûreté et à la paix de l’Europe. u Les événements, dit-il, qui viennent d’avoir lieu, rendant la du- rée de l’union impossible, les puissances signataires du traité qui l’avait fondée ont le droit de s’occuper des conditions de la séparation. » Passant ensuite à l’examen de la question d’élection, lord Palmcr- ston ajoutait: « Si ce qui se passe dans un pays voisin est de nature à mena- cer ta paix générale de 1’ Europe, on comprendra qu’alors et jusqu’à un certain degré, l’ intervention devienne justifiable, et que, conformé- ment à ce principe, si la Belgique choisissait pour souverain un prince qui devrait nécessairement être jugé dangereux pour les États voisins, ces États auraient le droit de protester contre un tel choix. » Ce fut par suite de ce principe que l’Angleterre donna l’exclusion au duc de Nemours, que la France en fit de môme pour le duc de Leuchtcnberg, et que tout en disant que la Belgique avait le droit de choisir, il y eut un compromis de passé entre ces deux puissances, en vertu duquel l’Angleterre donna le roi et la France donna la reine. L’élection se fit, elle fut acceptée, l’installation eut lien sans atten- dre l’acte de renonciation de l’ancien maitre-, il avait été chassé de celte partie de son royaume, on ne lui permit plus d’y rentrer. Tel fut le gage que l’Angleterre donna à l’usurpation avec laquelle elle venait de s’allier en France. C’était, de la part de la France, une alliance à tout prix ; il s’ agissait alors pour elle de rompre celte coalition signée A Chaumont pour vingt ans. Ce terme n’était pas encore écoulé ; le temps ne l’avait pas encore dénoncée naturellement ; la rupture fut violente: elle lie fut pas osleiuiblement celle des intérêts, mais celle des principes. « Digitized by Google 42 L’Angleterre sortit alors des rangs pacifiques et conservateurs des puissances pour entrer dans ceux de la révolution. La voyant reuaitre, peut-être encore plus ardente, fatiguée qu’elle avait été de la combat- tre, l’Angleterre, dans cette occasion, la saisit au corps, pour la serrer dans ses bras, pour la conduire comme elle le voudrait, pour enfin s’en servir comme d’une servante à ses ordres, qu’elle saurait employer par- tout où elle le trouverait convenable à ses intérêts. Pour justifier la conduite que l’Angleterre avait tenue, lord Palraer- ston dit plus tard, dans la séance du parlement 7 décembre 4831 : « La Hollande et la Belgique désiraient se séparer; il leur fut im- possible de convenir des conditions de cette séparation ; l’ inévitable con* séquence de les abandonner à elles-mêmes eût été d'entraîner l’Europe dans une guerre générale. L’intervention qui eut lieu sauva 1’ Europe d’une guerre qui serait devenue guerre de principe, dans laquelle l’An- gleterre n’aurait pas tardé à être entraînée. » Mais ce n’est pas une intervention qui eut lieu, dans le sens qu’il faut attacher à cette expression; ce fut un jugement qui eut lieu; ce fut une sentence qui fut prononcée. Le sacrifice des principes fut fait au spectre de la guerre générale dont l’Angleterre avait fait apparaître l’image par son alliance avec la France, et ce spectre, le ministre an- glais le montrait aussi bien à l’Angleterre elle-même comme justification, qu’au Continent comme menace. C’était un moyen coercitif pour amener les consciences A capitulation. Examinons un instant les conséquences morales qui devaient néces- sairement découler de ce précédent politique. Elles n’ont pas manqué Je se manifester depuis dans plus d’un endroit. H est impossible de séparer les moeurs des questions politiques, car c’est avec leurs moeurs que les peuples font leurs destinées. Il faut qu’il y ait pour les nations, comme pour les individus, quel- que chose d’indissolublcdans la vie. L’idée d’une impossibilité fortifie les caractères en même temps qu’elle les assouplit, tandis que la facilité de la séparation les énerve parce quelle affranchit de la nécessité de se vaincre soi même et de ne pas céder à ses résolutions de premier mouvement qui, le plus souvent, n’ont rien d’autre de réel, que les filcheux résultats qu’el- les ont amenés par le libre cours qu’on leur a laissé. La puissance des moeurs chrétiennes a longtemps résidé dans l’in- dissolubilité des liens du mariage. Le divorce affaiblit les moeurs parce Digitized by Google 43 qu’il leur donne plus de liberté. Il est d’une nature tellement dissolvante, que son action précède même la conclusion du mariage, car on s’engage avec plus de facilité, il faut même dire avec plus de légèreté, dans un lien que l’on sait être soluble; souvent môme ce n’est pas sans une sorte de préméditation que se fait l’échange de l’anneau. Ce qu’il y a de mobile dans la nature de l’homme produit, dans ce moment, A l’insu môme de la conscience, une réserve mentale qui, si elle devait s’exprimer, prendrait la formule du serment politique aragonais: Sinon, non. Les peuples de grande, nombreuse et forte nationalité ont, en eux- mêmes, une force de cohésion qui réunit comme dans un faisceau des mil- lions de volontés individuelles, dans une seule et même volonté générale; ce faisceau devient indissoluble. Mais des fractions de peuples, détachées de leur source primitive par le mouvement de l'histoire, trop faibles pour former seules un État, ue peuvent avoir d’existence politique qu’en se rattachant, ou à d’autres fra- ctions, ou à un corps plus puissant qu’elles. Pour prospérer, elles doivent alors regarder ce lien comme indissoluble; elles ne doivent pas, au pre- mier mouvement d’humeur, à la première cause de mécontentement, quel- que fondé qu’il puisse être, rompre Ce lieu pour se joindre à une antre association. Les Belges se sont révoltés à la fois contre le prince qui était leur souverain et contre les Hollandais. Cette double rupture rendait sans doute un raccommodement difficile; mais il n’a pas môme été essayé. Encoura- ger, comme on l’a fait, le divorce politique par tous les soins qui furent apportés à en régler les conditions, n’était-ce pas, par cet exemple, ajouter un nouveau ferment de troubles A tout ce qu’il y avait déjà d’incertain dans les relations politiques de l’Europe? Quant A la Belgique elle-même, si elle n’a pas eu encore à en ressen- tir les plus dangereux effets, elle ne le doit qu’aux éminentes qualités du prince qui a été appelé à régner sur elle. Formé depuis sa jeunesse à ré- fléchir sur les difficultés qu’aurait pour lui la position élevée à laquelle il était destiné en Angleterre, sa pensée avait acquis cette faculté de pondé- ration qui sait tenir le temps, les hommes et les affaires dans un juste é- quilibre. Le roi Léopold ayant à régner sur un pays placé sous une loi de neutralité perpétuelle, avait compris que la seule mission politique qa’il eût A remplir comme souverain était celle de médiateur. Il sut la remplir Digitized by Google et gagner la confiance en puisant ses motifs cl sa force d’action dans la simple vérité, que la paix générale était la plus sûre garantie du maintien de la neutralité de la Belgique. C’est au roi Léopold seul, et non pas au principe de libre arbitre qui l’a constituée, que la Belgique doit l’existence dont elle jouit: il a fallu même toute sa sagesse pour triompher du vice et des dangers d’une pa- reille formation. Un de ces dangers a été, pour les autres, celui de l’imitation que cet exemple a suscitée. Ainsi, on a vu la Sicile renouveler ses anciens efforts de séparation ; on a vu Gènes, à qui on avait donné l’occasion de protester contre la réunion au Piémont, revenir à la pensée de s’en détacher; les Polonais du grand-duché de Posen vouloir cesser d’être réunis à des Prussiens; le Hol- stein et le Schleswig faire une guerre obstinée pour se séparer du Dane- mark. On a vu enfin cette frénésie de divorce politique envahir le vaste empire d’Autriche, depuis la Lombardie jusqu’à la Transylvanie, et me- nacer de le briser en morceaux. Et qu’auraient fait ces faibles fractions de l’indépendance d’un jour qu’elles miraient acquise? Pouvait-on les placer toutes comme on l’a lait de la Belgique, sous la protection d’une loi de neutralité? Mais il aurait fallu pour cela une paix universelle, et une pareille paix aurait-elle pu ré- sulter d’un pareil état de troubles? Mais ce n’est pas assez. En Suisse, un grand parti politique, pour vaincre plus sûrement la résistance du parti qui lui était opposé, se mit à persécuter les conscien- ces. Le Sonderbund prit naissance comme ligue catholique défensive ; l’in- égalité des forces et l’ impossibilité pour de communions différentes exci- tées par un double fanatisme politique et religieux, d'exister en commu- nauté, avaient fini par donner à quelques chefs la pensée désespérée de la transmigration de populations, de manière à former deux Suisses, 1’ une composée de cantons protestants, l’autre composée de cantons catholiques. Que serait-il advenu de l’Allemagne tout entière si l’on eût ajouté ce divorce pour cause d’ incompatibilité religieuse à tous les autres sujets de dissensions politiques qui ne la déchiraient déjà que trop ? Tout cela se passait en l’année 1847. L’ avenir de l’Europe était mis en question. L’année 1848 répondu. L’année 1852 paraît devoir donner des conclusions. Digitized by Google 45 Mais avant qu’elles soient prises, que les hommes qui croient sincè- rement que la démocratie seule soit capable de donner au monde un nou- vel avenir de paix et de bonheur, veuillent se donner la peine de compa- rer la neutralité monarchique de la Belgique à la neutralité démocratique de la Suisse. Ils verront qu’avec un égal degré de liberté dans les deux pays, la première est un gage de concorde entre la Belgique et ses voisins, tandis qu’à l’abri de la seconde, la Suisse professe les doctri- nes, et s’entoure des hommes qui menacent de porter partout le désordre et la guerre. Les Anglais sont trop profonds politiques et trop bous calculateurs pour s’être trompés sur tout ce qu’il y avait de faible dans la nouvelle forme donnée au royaume des Pays-Bas. Loin de s’être laissé arrêter par la précision des dangers que cette forme pourrait amener, il y eut, au contraire, dans la manière dont l’Angleterre conduisit cette affaire, quelque chose qui semblait trahir un parti pris d’avance. Dans la séance du parlement du 26 mars 1832, lord Palmcrston, appelé à défendre la politique qu’avait suivie le cabinet, s’ exprima de la manière suivante : « La question de savoir si on devait employer la force pour faire rentrer la Belgique sous la domination de la Hollande, était déjà ré- solue quand l’administration actuelle entra aux affaires. Le roi de Hol- lande fit au commencement de la révolution de Belgique un appel à ses alliés pour leur demander de l’aider 5 faire rentrer scs sujets ré- voltés sous son obéissance, et le dernier gouvernement conseilla sage- ment à Sa Majesté de se refuser à donner tout secours de cette sorte. Dès ce moment, la marche que devait suivre la Conférence était tra- cée ; la seule question qui restait encore à résoudre était celle-ci : les deux pays devaient-ils être réunis sous une seule couronne avec des législatures séparées et indépendantes l’une de l’autre, de la même ma- nière que cela existait entre l'Angleterre et l’Écossc avant l’union ; ou la séparation devait-elle être complète et devait-il y avoir deux pays et deux souverains ? » H résulte de cette manifestation que les vvhigs n’ont fait que met- tre à exécution la résolution prise par les torys de séparer la Belgique de la Hollande. Ces deux partis ont toujours été et sont encore séparés par la différence de leurs principes politiques ; quand ils sont d’accord sur une Digitized by Google 40 question, on peut être certain que cela no peut être qu'une question (l'intérêt. Et il faut que dans celte circonstance cet intérêt ait été d’une bien haute importance pour avoir déterminé les torys à laisser détruire leur création principale de 1814; eux qui depuis cette époque s’étaient toujours maintenus, et avaient toujours travaillé à maintenir les autres sur la base des traités consignés dans l’acte du congrès de Vienne. Tout le monde doit comprendre quel intérêt nous devons attacher à connaître les motifs des déterminations que prend l’Angleterre relative- ment aux affaires politiques du Continent. Celle considération doit servir d’excuse à la longueur d’ une discus- sion historique «pii n’a d’autre but que de nous faciliter les moyens de trouver ces motifs. Les torys avaient reconnu sans hésitatiou le changement de dynastie que la révolution de juillet 1830 avait amené en France. Cet événement était de nature à ébranler la base sur laquelle avait été élevé le nouvel ordre politique de l’Europe. Cette révolution, sans rétablir l’Empire, s’an- nonçait cependant comme nn mouvement de réaction contre sa destruction. Le royaume des l’ays-Bas avait été construit pour servir de boulevard con- tre un événement de la nature de celui qui venait d’avoir lieu en France; et le ministère tory, qui sous aucun autre rapport ne paraissait avoir aban- donné aucun de ses anciens principes, le détruisit dans le moment même où se réalisait le cas pour lequel on avait cru devoir le construire. La nouvelle révolution de France était le seul changement qui eût eu lieu en Europe. Ce n’est donc pas le continent qui donna au cabinet anglais les motifs du changement de sa politique; pour en trouver l'expli- cation, il faut considérer la Hollande, telle que la voulait l’Angleterre déjà comme détachée de la Belgique. U faut alors se demander, comme nous l’avons fait plus haut à l’égard des puissances du continent : Qu’est-ce que la Irlande pour l’Angleterre? La Hollande seule ne serait qu’une puissance de troisième ordre si ses possessions colouiales ne lui donnaient pas dans le monde l’importan- ce d’ une puissance de premier ordre. L’ Angleterre, en comparant I’ exi- guïté de son propre territoire en Europe à l’ immensité de ses colonies dans les cinq parties du monde, doit nécessairement puiser en elle-même la conviction qu’il pouvait être possible au royaume des Pays-Bas d’acqué- rir une puissance coloniale bien supérieure à celle que possédait déjà et que possède encore la Hollande. Digitized by Google! A7 Ce n’est pas une succession fortuite d’événements heureux qui a fait monter 1’ Angleterre au degré de puissance auquel elle est parvenue. Le hasard amène successivement des chances de bonne et de mauvaise fortu- ne ; il ne suit pas une marche continuellement progressive ; il ne fonde rien de stable, rien qui ait en soi des conditions de durée. Il faut donc ad- mettre que P Angleterre s’est formé un système, qu'elle agit d’ après des principes fixes et qu’elle les suit avec persévérance. Je ne suis pas de ceux qui croient que les Romains n’étant encore que de pauvres républicains maitres d’un faible territoire, eussent déjà formé le projet de conquérir le monde. L’ histoire des hommes marche d’une manière plus simple. Ainsi, je ne crois pas, quand les Anglais pre- naient Scringapatam, et conduisaient leur captif Tippo-Saïb en triomphe, qu’ils eussent déjà le projet de former ce qui s’ appelle aujourd’hui l’Em- pire Indo-Britannique. Cet empire, le plus beau monument que l’intelligence ait jamais éle- vé à lu supériorité que donne la civilisation, comprise comme l’application de lois d’ordre et de justice au gouvernement des hommes, n’a cependant d’autre base en faveur du pouvoir des Anglais, (pic celte supériorité elle- même. Ils perdront cet empire dès le moment que des princes indiens et les classes élevées de l’ Inde auront compris le gouvernement comme le comprennent les Anglais. Ce ne sont pas des Marottes et desSiekhs qui pourraient le leur en- lever. Leur excellente organisation militaire saurait en faire prompte ju- stice: mais soixante mille nationaux anglais ne pourraient pas continuer à dominer comme sujets cent millions d’hommes parmi lesquels des idées européennes auraient pris racine. Les Anglais eux-môines, entraînés par leur propre esprit, travaillent tous à amener l'émancipation morale qui doit un jour leur enlever cet em- pire, non successivement, province par province, mais tout entier et à la fois. L’esprit anglais tout en travaillant à rendre cet événement inévitable, croit cependant d’un autre côté travailler à en retarder l'époque par tous les efforts que fait le gouvernement pour rapprocher le plus possible l’In- de de 1’ Angleterre. La rapidité, la fréquence des communications, la facilité de transport jvour les voyageurs, augmentent la force morale de la métropole. Mais cette force mise continuellement en action, bien loin de nuire au développe- Digitized by Google ment moral progressif des populations indiennes, doit au contraire le ren- dre plus hâtif. Les hommes d’ État anglais sont trop sages pour ne pas faire entrer toutes ces chances dans leurs calculs. Ils se seront donc déjà demandé quelle sera la position do l’Angleterre dans les Indes quand l’émancipation de l’empire indo-britannique aura eu lieu. Avaut de nous occuper de la réponse qu’ils doivent se faire à eux* mômes, et que nous pouvons facilement trouver, car elle est dans les faits, il sera plus important pour nous de chercher le principe qui a servi et qui sert encore de règle à la politique coloniale qu’a suivie l’ Angleterre. Ce principe est simple comme le sont toujours les principes qui produisent de grands résultats. A l’exception de la puissance nouvelle des États-Unis d’Amérique, ce n’était et ce n’est encore qu’en Europe que pouvaient exister des États as- sez forts pour disputer à 1’ Angleterre sa suprématie coloniale. Elle. prit donc le résolution d’agir eu Europe sur les États qui pouvaient devenir ses rivaux. Ainsi elle a cherché toutes les occasions d’ affaiblir les puissan- ces maritimes. Tons les moyens qu’a employés l’Angleterre pour parvenir à ce but sont consignés dans l’ histoire. Nous ne voulons que signaler ici l'application qu’elle fit de son principe à la Hollande. La Hollande possède, sans concurrence européenne, le magnifique groupe des îles de la Soude et les Moluques qui en sont le prolongement. Elfe domine le détroit de ta Sonde et tous les parages qui conduisent des mers de l’Inde aux mers de Ta Chine et du Japon, comme à tous les ar- chipels do l'Océanie. Cette position explique comment il s'est fait que les Hollandais aient été les seuls qui se soient mis et maintenus, depuis plus de deux siè- cles , en rapport direct avec le Japon ; personne n’ a pu leur fai- re concurrence. Des documents officiels font monter la population soumise aux Hol- landais à plus de vingt millions, dont la moitié est de race malaisicnnc, ra- ce industrieuse, active, intelligente, susceptible de civilisation. Depuis le rétablissement de la paix générale, le gouvernement hol- landais était parvenu à soumettre toute l’ilc de Java, et à y introduire, sur la plus grande échelle, la culture du café: cette île seule compte près de dix millions d’habitants. Il soumit également en 1825, la totalité de l’ile des Célèbes, qui com- Digitized by Google 49 pte trois millions Je population. Sumatra, entièrement soumise, a trois mil* lions cinq cent mille habitants. Les possessions hollandaises de Bornéo comptent quatre millions sept cent cinquante mille habitants; si les Hollandais parvenaient à soumettre la totalité de cette île, la plus grande de toutes les mers australes, si l’on donne le nom de continent à la Nouvelle-Hollande, la position coloniale des Hollandais deviendrait alors inexpugnable, car Bornéo la défendrait contre le continent indien. N’y a-t-il pas une vue d’avenir dans la prote- ction particulière que lord Palmerston fît accorder à sir James firooke, cet aventurier anglais qui, de son propre chef, avait formé un établisse- ment dans cette partie de Bornéo, la plus rapprochée de l’empire indo-bri- tannique, et située au revers occidental de la partie occupée par les Hol- landais? Le développement rapide que prit la puissance coloniale de la Hol- lande, depuis la formation du royaume des Pays-Bas, devait donner de l’ inquiétude à l’Angleterre pour le cas de l’émancipation de l’empire indo- britannique. Comme il n’existait en Europe aucune cause qui pût raisonnablement engager l’Angleterre à briser son propre ouvrage, il faut bien admettre, comme la seule base du calcul, qu’elle voulut dédoubler le royaume, pour affaiblir dans la- môme mesure la puissance coloniale de la Hollande ; car c’est la force des métropoles qui fait celle des colonies. C’est en dehors de tout esprit de parti que cette détermination fut prise. Les torys en prirent l’initiative, les whigs furent d’accord avec eux, mais ces derniers allèrent plus loin dans la direction qui leur est particu- lière. Nous avons montré comment ils profitèrent de l’occasiou pour faire prendre à l’Angleterre, envers le continent, une position différente de celle que leurs adversaires lui avaient donnée depuis longtemps. Il y eut à la fois changement de principe, de politique et d’alliance. Les révolutions font naître des circonstances qui ne peuvent être que passagères, mais souvent de nature impérieuse; on ne peut se sou- 'straire aux sacrifices qu’elles exigent; sacrifices d’autant plus pénibles, qu’ils n’ont d’autre avantage que celui de conjurer le danger du moment, aux dépens de l’avenir. Les révolutions jettent donc les États dans une série de nécessités imprévues, qui les forcent d’agir dans un sens nuisible aux intérêts permanents qu’ils ne devraient jamais perdre de vue pour toujours savoir les protéger et les défendre. Digitized by Google 50 C'est ainsi que la révolution de juillet -1830 jeta la France dans une fausse voie. Elle fit dans l'affaire hollando-bclgc l’abandon de ses véritables intérêts à la nécessité dans laquelle se trouvait placée l’usurpation, de se servir de la révolte de la Belgique pour échapper à l’ isolement qu’elle re- doutait. Quoique la possession de la Belgique eût été de fort courte durée, le regret de l’avoir perdue avait cependant égaré l’opinion publique en Fran- ce, au point de ne pas savoir tenir compté, ni des circonstances qui l’ava- ient donnée à la France, ni de celles qui la lui avaient fait perdre. Les grands conseils de l’État, de leur côté, induits en erreur par les motifs qui avaient donné lieu à la création du royaume de Pays-Bas, n’y voyant qu’une intention hostile, ne surent pas comprendre que ce nouvel État renfermait en lui un autre principe d’existence que celui que l’An- gleterre avait voulu lui donner, et que c’était parce que l’Angleterre avait eu l’occasion de s’en convaincre, qu’elle travaillait à le détruire. La France ne devait pas considérer le nouveau royaume comme n’étant qu’un État continental ; elle devait mettre plus de prix à sa puis- sance coloniale, elle devait chercher il se l’attacher comme un allié, car les deux États avaient des intérêts de même nature A défendre. Nous n’avons, sous ce rapport, rien à ajouter à l’exposé que nous venons de faire. Il ne nous reste plus, relativement à la France, que quelques obser- vations à faire sur la nouvelle position d’isolement faite à la Belgique. C'est l’histoire A la main qu’il faut en parler. Que l’on compare la facilité avec laquelle la France obtint, par le traité de Munster, la possession des trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, et des deux landgraviats de la haute et de la basse Alsace ; plus tard, par le traité de Nimègue, la réunion de la Franche-Comté, que Louis XIV avait rendue après l’avoir conquise, et qu’il obtint enfin d’une manière dé- finitive, en échange de la rétrocession qu’il fit à la Hollande et à l’Espa- gne, des conquêtes qu’il avait faites sur les Pays-Bas; puis enfin l’acquisi- tion de la Lorraine, que la France fit par voie de négociation ; (pic l’on compare, disons-nous, l’ensemble de ces faits à toutes les guerres que fit la France dans les Pays-Bas pour n’y acquérir que quelques places et di- stricts des Flandres, et l’on comprendra alors le rapport intime qui doit exister entre la politique d’un Etat et la géographie, qu’A cause de ce rap- port je voudrais désigner du nom de géographie politique. Personne en Europe n’a pensé à disputer A hr France la tranquille possession des con- Digitized by Google 5t quêtes si considérables et si importantes faites depuis le règne de Louis XIV; tandis qu’une guerre générale deviendrait la suite inévitable de 1’ entre- prise qu’elle ferait pour se remettre en possession de la Belgique. Celte différence est expliquée par le rapport intime qui existe entre la politique et la géographie, tel que je l’ai signalé plus haut. L’ habileté consiste à savoir distinguer entre les avantages qui, une fois acquis, seront durables et deviendront une véritable augmentation de puissance, parce qu’ils ne seront plu? contestés, et entre ceux qui ne cesseront jamais de l’être. En deux mots, les États qui ne savent pas se renfermer dans les fron- tières que leur assigne leur position sous le double point de vue de la géo- graphie physique et de la géographie (>o!itiquc, augmentent les difficultés de leur existence et s’affaiblissent par les efforts qu’ils sont toujours obli- gés de faire pour défendre ce qui leur est toujours disputé. La question devient alors militaire, c’est-à-dire locale, et ne peut être jugée qu’à l’aide de calculs stratégiques. La neutralité de la Belgique nous a donné l’occa- sion d’exposer ceux qui se rattachent à sa position. Si la révolution de juillet a agi sur la politique de la France d' une manière nuisible à ses intérêts, la révolution de la Belgique a produit le même effet sur les fractions du royaume des Pays-Bas. L’ histoire fera toujours au gouvernement du royaume des Pays-Bas le reproche de ne pas avoir su s’ élever à la hauteur de sa véritable destinée. Des calculs étroits, qui blessèrent souvent les consciences et toujours les amours- propres, donnèrent une nouvelle vigueur à d’anciens germes de dissen- sion. Les Belges furent emportés jusqu’à la révolte par des passions , de noble caractère il est vrai, mais (fui les aveuglèrent au point de les priver de cette lucidité de raison qui leur aurait montré que leur sé- paration de la Hollande leur enlevait des avantages que rien - ne pouvait remplacer. Les Hollandais, plus aveugles encore quoique moins passionnés, de- mandèrent avec une égale insistance leur séparation. Peuple colonial et marchand, n’ont-ils donc pas eu le sentiment de leur position dans les mers de l’Inde? n’onl-ils pas vu ces, vives clartés de l’aurore d’un nouvel Orient montrer déjà le mouvement d’un monde surgissant pour ainsi dire des profondeurs de ces vastes mers, auxquelles les vaisseaux étrangers ne demandaient eucore que des baleines? N’ont-ils pas sertti que les Amé- ricains, qui sont encore en dge de grandir, mais déj i plus forts, parce Digitized by Google 52 qu’ils sont plus rapproches, viendront bientôt disputer aux Européens, sinon la possession, au moins les avantages des colonies qu’ils ont fon- dées? Et les Hollandais ne seront-ils pas les premiers appelés à défen- dre leurs intérêts, parce qu’ils seront les premiers menacés? Croient- ils donc que s’être ainsi séparés de gaieté de cœur, comme ils l’ont fait, de quatre raillions et demi d’hommes intelligents, actifs, industrieux, belliqueux, ce ue soit pas avoir affaibli leur puissance quand l’avenir leur imposera la nécessité de lutter pour la conserver ? Je ne me suis permis de faire un examen critique aussi détaillé des causes qui ont amené la destruction du royaume des Pays-Bas et des sui- tes qu’elle doit avoir, que parce que cet épisode historique, renfermant de nombreux et utiles enseignements, a servi le but que je me suis proposé, et qui est de montrer combien les idées qui amènent les révolutions doi- vent être erronées, pour aveugler autant les gouvernements et les hom- mes sur leurs propres intérêts. Digitized by Google 11 . DU ROYAUME de polocme. Ce qu’il y avait eu, dans la création du royaume des Pays-Bas, d’ori- ginairement défectueux, ne devait cependant pas amener nécessairement sa destruction. La révolte de la Belgique de -1830, en montrant le» dangers d’une politique trop astucieuse, ainsi que les défauts de l’organi- sation du pays, avait aussi fait voir les moyens qu’il y aurait eus d’amener le prince et le peuple à composition. Le nouvel État, plus sagement con- seillé, plus loyalement protégé et mieux gouverné, pouvait s’affermir et prospérer. Il ne pouvait pas en être ainsi du nouveau royaume de Pologne. Le principe de son existence était nécessairement hostile à tout ce qui l’entourait. Composé d’éléments trop divers, trop incomplets, trop exci- tés pour qu’il lui fût possible de vivre en paix, et cependant trop faible pour triompher les armes à la main, la guerre, une guerre inévitable, de- 4 vait le conduire à sa perte. Il y a des pensées généreuses qui, pour ne pas devenir dangereuses, n’ont pas moins besoin de frein que si elles étaient des passions ; c’est-à- dire qu’il faut, pour le bonheur de ceux auxquels on veut du bien, savoir réprimer l’ambition de son cœur, comme il faut, pour son propre bien, réprimer celle de son esprit. L’histoire d’aucun pays ne renferme autant d’ enseignements utiles que celle de la Pologne ; on les trouve dans les temps où elle s’apparte- nait encore à elle-même, mais plus nombreux encore dans ceux où les mem- bres de ce grand corps, déchiré en morceaux, cherchaient à se rejoindre, à se resouder, pour ainsi dire, croyant que cette operation matérielle suf- firait pour lui rendre la vie qu’il avait perdue. > Les deux souverains qui ont le plus rempli le premier quart de notre siècle, de leur nom ainsi que des effets de leur puissance, ne pou- vaient pas laisser la Pologne en dehors de leurs combinaisons politi- Digitized by Google 54 ques. Trop grande pour n’èlrc qu’un champ de bataille, son importance variait cependant selon la différence des positions. Napoléon s’était servi des parties qu’il en avait conquises, pour construire le grand-duché de Varsovie ; les Polonais le regardaient comme étant la première assise de leur avenir. Mais la guerre contre la Russie n’avait pas le rétablis- sement de l’ancienne Pologne pour objet. Napoléon ne pouvait, d'ail- leurs, pas alors prendre la Gallicic à l’empereur Fran çois son allié. Ce se- rait une question oiseuse que de se demander ce qu’aurait fait Napoléon de la Pologne, s’il avait réussi à enlever à la Russie les parties qu’elle en possédait. Il y aurait, pour une pareille éventualité, des questions plus importantes à se faire. L’ùme de Napoléon, devenue par sa fortune inac- cessible à de certaines impressions, ne dérangeait pas les calculs de son esprit; elle n’en a jamais arrêté le s écarts. Les faits prouvent qu’il te- nait le rétablissement de la Pologne pour impossible. II aimait à se servir des troupes polonaises; il les estimait comme gens de guerre ; il les envoyait depuis longtemps blanchir leurs os dans tous les climats : à Saint-Domingue avec Leclerc ; en Égypte, en Italie, en Espagne, sur tous les champs de bataille de l’Allemagne, de la Pologne elle-même et de (a Russie, il louait leur valeur; il encourageait leur dé vouement; mais ja- mais il n’avait prononcé le nom de Pologne, jamais il n’avait parlé de la nationalité polonaise. Pouvait-il en parler tandis qu’il en humiliait, qu’il en asservissait tant d’autres? La création du grand duché de Varso- vie n’avait donc été qu’un nouveau partage: il y avait un copartageant de plus. Les Polonais, de leur côté, depuis l'issue de la campagne de 4812, ne se faisaient plus d’illusion de couleur française ; ils se retou rnèreut tous vers la Russie : car peu importait aux Polonais qui deviendrait leur maître. Depuis l’extinction des Jagellons, la Pologne u’avail-elle pas tou- jours appartenu au plus fort ou au plus offrant, n’importe de (pie l pays ? Et quand je dis plus offrant, ce n’est pas d’argent qu’il s’agit, mais de con- cessions, de droits, de libertés. Depuis le partage, les Polonais n’ont eu qu’ une seule pensée, celle de se réunir, de se donner un seul maître, espérant bien; trouver alors des chances de reconquérir aiusi leur indépendance. On sait de combien de prestige ils circonvinrent alors l’empereur Alexandre. Son âme géné- reuse se lai ssa entraîner à rétablir une Pologne et à se laisser donner le titre de restaurateur de la nationalité polonaise, reconnaissant cepen- dant, et faisant déclarer, qu’il était impossible île fuire renaître, dans Digitized by Google 55 l’ensemble de ses combinaisons primitives, cet ancien système politique de l’Europe, dont l’indépendance de la Pologne faisait partie. Mais il y a des idées trop puissantes pour qu’il soit possible de les sa- tisfaire à demi. Une noble audition vint flatter de nobles regrets ; une grande espérance, trop excitée pour ne pas tout exiger, ne sachant plus se maîtriser elle-même, conduisit plus tard à la révolte. L’esprit qui avait dicté les traités signés entre les grandes puissan- ces, et qui dominait les négociations du Congrès, était animé d’un mou- vement de réaction contre le système de Napoléon et contre tous ceux qui l’avaient soutenu, au profit de ceux qui l’avaient renversé. Les avantages devaient se mesurer d’après les efforts qui avaient été faits. Dans, l'esprit de cette réaction, le grand-duché de Varsovie, conquis sur Napoléon et sur les Polonais, ses alliés fidèles, était un territoire qui devait rester à la di- sposition des Alliés. Mais l’empereur Alexandre seuLen ayant fait la conquête, crut pou- voir profiter de la supériorité de sa position, pour garder ce qu’il avait pris, bien certain qu’il croyait être que personne n’oserait l’en empêcher les armes à la main. Tout le monde sait combien les négociations relatives à la Pologne agitèrent le congrès de Vienne. La Pologne devint un brandon de discor- de jeté au milieu d’une assemblée qui voulait uniquement s’occuper d’une œuvre de paix et de réparation. On y /ut, au contraire, sur le point de res- sembler aux Grecs, précipités dans une guerre Je trente^ans, pour s’ètre disputé les honneurs de la victoire et les dépouilles des Perses. Avant de continuer ce récit, dont l’objet principal doit être de mon- trer la part d’ influence qu’a exercée l’ Angleterre sur les destinées de la Pologne, il faut rappeler une intempestive proclamation que le grand-duc Constantin avait adressée aux Polonais le d 1 décembre 18-14-, au moment où il avait été envoyé à Varsovie, pour en prendre le gouvernement. Une des phrases de cette proclamation disait: « L’empereur, votre puissant pro- tecteur, vous fait un appel. Réunissez-vous autour de vos drapeaux. Que votre bras s’ arme pour la défense de votre patrie et la conservation de votre existence politique. » Cet appel s’adressait aux nombreuses légions polonaises qui venaient d’ être rappelées dans leur patrie. Mais de quel esprit pouvaient être animées ccs vieilles bandes ? Parce qu’elles avaient suivi jusqu’au-dernier moment les drapeaux de Napoléon, était-ce une rai- son de les croire animées d’un véritable sentiment de fidélité monarchique. - Digitized by Google 56 Elles servaient, dans Napoléon, l’héritier de toutes les révolutions de son époque. Elles le servaient surtout parce qu’il n’avait jamais cessé de com- battre les trois puissances qui s’étaient partagé la Pologne. Après 1’ affai- blissement de l’Autriche et de la Prusse, il n’aurait plus fallu que vaincre la Russie, pour leur faire lâcher prise à toutes les trois. Le rétablissement de la Pologne devait se trouver au bout de la dernière victoire. La procla- mation qui était adressée à ces vieux soldats polonais ne devait-elle pas leur donner le même espoir, et la guerre entre les trois puissances ne de- vait-elle pas les conduire au même but ? Ce n’était que changer la route qui devait y conduire. De telles paroles renfermaient donc en elles le ger- me des événements que l’on a vus plus tard se développer. Et pendant qu’on écrivait cette glorification d’une armée qoi avait cimenté de son sang son dévouement à Napoléon, on insistait pour que le roi de Saxe fût puni de sa fidélité envers lui ! De pareilles contradictions pouvaient-elles rendre durable l’édifice qu’on voulait élever ? Mais d'autres causes vinrent le rendre plus faible encore. L’ Autriche, l’ Angleterre et la France agissaient de concert au Con- grès pour faire rentrer les prétentions de la Russie dans des bornes plus restreintes. Il n'y avait aucune puissances qui regardât le rétablissement d’une Pologne indépendante comme une chose possible. Le partage était donc maintenu; l’opposition faite à la Russie n’avait pour objet que de di- minuer la part qu’elle voulait s’approprier. L’attitude qu’avait prise la Prusse prouvait qu’il existait des engage- ments secrets entre elle et la Russie. On connaissait le traité qui avait été signé à Breslau le 26 février 4813, ainsi que les articles secrets qui l’ac- compagnaient. Un d» ces articles prouvait implicitement que la Prusse faisait à la Russie 1’ abandon d’ une partie des anciennes provinces polonaises qu'elle avait possédées, et que la Russie, de son coté, s’engageait à faire obtenir à la Prusse des indemnités territoriales équivalentes à la rétrocession qu’elle ferait. Ces engagements pris sans concert préalable avec les Alliés, devinrent i la cause de toutes les difficultés contre lesquelles le Congrès eut à lutter. Il y a eu complication dans la position du roi de Saxe. Il avait été, bon gré mal gré, fait grand-duc de Varsovie. Ce choix se rapportait sans doute aux anciens rapports qui avaient existé cdtrc la maison de Saxe et la Pologne. Le nouveau grand-duché avait été formé, en grande partie, de Digitized by Google 57 territoires polonais qui étaient tombés en partage à la Prusse. La Prusse 11e pouvant pas rentrer dans cette possession, fut appelée à en chercher P indemnité aux dépens du roi de Saxe, qui devait être à la fois puni de sa fidélité envers Napoléon, et de l’agrandissement qu’il lui avait donné en Pologne. Dans cette double circonstance, des sujets catholiques du roi de Prusse furent donnés au roi de Saxe, et plus tard, comme par un principe de rétribution, des protestants passèrent de la domination du prince ca- tholique sous celle du roi protestant. U semblerait y avoir, dans la conne- xité de ces événements, des motifs semblables à ceux que l’on trouve quelquefois dans les replis de la pensée de l’homme privé, motifs qui l’entraînent à certaines actions, sans qu’il sache s’en rendre compte à lui-même. Celte force secrète d’intuition, agissant pour le mal comme elle agit quelquefois pour le bien, n’est-elle pas un des nombreux mystères de l’intelligence 7 . La diplomatie française sut profiter avec habileté de la désunion des Alliés, pour donner de prime abord à la France, après tant de défaites et en face de tous ses ennemis, une position qui la maintenait au rang qu’elle avait toujours occupé, et qu’elle reprenait tout naturellement en vertu de cette force qu’elle retrouvait dans le priocipc de l’hérédité monarchique. Placée comme alliée entre deux grandes puissances, naguère ses en- nemies, elle souriait secrètement de l'appui qu’elle donnait à I’ Autriche, et se réjouissait d’ opposer, de concert avec l’Angleterre, des idées de li- berté à la Russie. Il lui paraissait aussi, de cette manière, rester fidèle à cette inclination qui unissait depuis longtemps la France à la Pologne. On connaît les efforts directs et persévérants que fit lord Castlereagh, pour obtenir de l’empereur Alexandre qu’il renonçât â son projet sur la Pologne. On sait, que, n’ayant pu réussir, l’Angleterre voulut au moins stipuler que le royaume de Pologne aurait une administration distincte de celle de l’empire de Russie, et que, pour mieux en garantir la sépara- tion, l’empereur donnerait à la Pologne une charte constitutionnelle. Les actes du congrès de Vienne donnent sur ce sujet toutes les lumières dé- sirables. Dès ce moment, c’est le sort de cette nouvelle Pologne constitution»- nelle qu’il faut examiner. La liberté politique qu’a voulu lui garantir l’An- gleterre n’est clle pas devenue la cause principale de sa ruine ? Cette cir- constance mérite d’autant plus de fixer l’attention, qu’elle montre plus qu’ aucune autre la portée que donne l’Angleterre à ses principes de liberté. 8 Digitized by Google 58 L’Angleterre, en insistant sur ce que l’empereur de Russie prît au moins l’engagement de donner une constitution au royaume de Pologne, n’a-t-elle pas prouvé elle-même de quelle nature est l’importance qu’elle donne à cette forme politique? Les idées que nous allons exposer à cet égard ne sont que l’histoire des événements. 11 est évident que l’Angleterre n’aurait pas attaché autant de prix à mettre, au moyen d’une constitution, des bornes à l’autorité trop absolue de l’ Empereur, si elle n’y eût pas vu le moyen d’affaiblir en même temps la puissance politique de la Russie. 11 y a donc dans toute constitution de forme représentative une cau- se d’affaiblissement de la puissance politique exercée par le souverain. Ce but est hautement avoué; mais quelles en sont les conséquences? Si cette cause est continuellement agissante, la puissance politique sera exposée à une véritable progression de décadence ; et comme le sou- verain n’est que la personnification du pays, c’est donc le pays, c’est-à-dire le peuple, qui marchera vers la décadence. Le seul moyen de l’empêcher sera donc de placer dans le peuple tout entier la force et le mouvement que la puissance politique donnait au prince, c’est-à-dire qu’il faut qu’avec l’orgueil et l’ambition que donne le sentiment de cette puissance, le peuple possède aussi le degré d’intelli- gence qui lui sera nécessaire pour en régler l’usage. Avant de donner cours à celte théorie, qui conduit à substituer la souveraineté du peuple à celle du prince, l’Angleterre aurait dû se deman- der, dans le cas spécial de la Pologne, à laquelle elle voulait en faire l'ap- plication: s’il était possible de placer la puissance politique dans le peuple, quand une absence totale de civilisation n’avait encore donné à ce peuple aucune des facultés nécessaires à l’exercice de cette puissance? En Pologne, l’aristocratie seule était instruite et civilisée; les formes constitutionnelles devaient donc nécessairement la mettre sans contre-poids aux prises avec le souverain. En important à Varsovie un esprit et des for- mes de liberté calculées pour des pays plus avancés en civilisation, on a donc fait naître un conflit entre le souverain d’un grand empire et l'ari- stocratie de la Pologne. Quelle pouvait en être l’issue? Cette faute était d’autant plus grande, qu’un passé qui n’était pas encore éloigné, avait déjà montré combien il avait été facile à la concen- tration du pouvoir souverain en Russie de profiter de tous les désordres qu’avait amenés en Pologne l’anarchie de son ancienne liberté. Les memes Digitized by Google 59 causes ne devaient-elles donc pas amener les mêmes résultats ? L’obser- vateur le plus superficiel n’aurait pas du s’y méprendre. Des éléments nouveaux avaient-ils été créés en Pologne depuis sa chute? La classe moyenne était-elle devenue plus forte, plus nombreuse, plus éclairée? L’agriculture, le commerce, y étaient-ils en progrès? Y avait-il des ponts sur les rivières, des routes à travers les bois et les ma- rais ? N’est-ce pas sur ces surfaces immenses de population clair-semée, de chétive production, que la grande armée d’invasion venait de périr? Ne pouvant s’arrêter nulle part, devant marcher pour vivre, devant iné- vitablement cesser de marcher quand elle ne trouverait plus ni vivres ni moyens de transport, ne devait-elle pas mourir ? La Pologne ne pouvait exister qu’à l’abri d’un pouvoir tutélaire sous l’autorité duquel les classes moyennes auraient pu se former, grandir en nombre et en richesse. II n’y avait en Pologne, au-dessous de l’aristocra- tie, d’ intelligence et d’activité que chez les juifs, placés par les lois en de- hors de toute existence politique. Y avait-il là matière pour un gouverne- ment représentatif parlementaire, tel qu’il y fut introduit? Cet exemple et tous ceux de même nature que nous fournit l’histoi- re contemporaine prouvent que la liberté politique n'est pas un principe abstrait dont on puisse faire l’application dans la même mesure à un peu- ple quelconque, et quelle que soit la différence des conditions dans les- quelles chacun d’eux se trouve placé. La liberté, ce levier si puissant, veut être enseignée. II faudrait donc, avant de s’en faire les apôtres, profondé- ment étudier les règles à donner à cet enseignement. 11 faudrait, avant tout, que cet enseignement filt dépouillé de tout ce qui serait calcul d’in- térêt personnel. Il faudrait, sous ce rapport, prendre le caractère des apô- tres de l’Évangile. Consultons un instant la manière dont se donne l’enseignement re- ligieux. La différence des âges ne détermine-t-elle pas la différence de l’ instruction ? Le prêtre catholique, le pasteur protestant donnent-ils la même instruction aux enfants qu’aux hommes arrivés à l’âge des passions? Et les admonitions adressées aux vieillards seront-elles de la même nature que celles qui leur auront été données dans le temps où ils vivaient encore dans le tourbillon du monde, dans le trouble des affaires? Et quand l’espéran- ce a cessé, quand le repentir ou seulement quand des regrets ont pris sa place, ne faut-il pas d’autres paroles? Ne faut-il pas rendre à l'âme trop vieillie sur la terre une autre espérance, pour ainsi dire une autre jeunesse ? Digi Uzed b y Google CO Les peuples ne sont-ils donc pas comme les hommes? Les jésuites qui ont fondé le gouvernement théocratique et civilisateur du Paraguay, adressaient-ils à leurs néophytes encore sauvages les mômes oraisons que les jésuites célèbres de Versailles adressaient h la cour de Lonis XIV? Les vieux parlementaires de Londres qui s'en vont par le monde prêchant un évangile constitutionnel, ne devraient-ils pas suivre l’exemple que leur donnent tous les jours les missionnaires de l’autre Évangile? Qu’ils se rappellent une règle des établissement d’éducation. N’ont-ils pas eux-mêmes été divisés en classes? Les enfants sont-ils laissés en com- munauté avec les adolescents? Pourquoi cette séparation? N’est-ce pas parce que l’on travaille à donner aux adolescents, à leur assimiler les idées grandes et fortes qui en feront des hommes distingués entre tous, tandis que ces mômes idées troubleraient des intelligences trop faibles pour les comprendre, et bien moins capables encore de se les assimiler} elles troubleraient ces jeunes intelligences peut-être au point de les étein- dre, ou bien les exciteraient au point de ne plus leur laisser ce calme d'esprit qui seul peut voir la ligne qui sépare en toute chose la vérité de l’ erreur. Outre le premier danger pour la Pologne d’ avoir une constitution trop étrangère aux mœurs du pays pour qu’elle pût lui être profitable, la seule classe qui pût la comprendre et qui eût pu jouir de la liberté qu’elle donnait était trop divisée d’opinions pour ne pas ébranler elle-même ce nouvel édifice. Il faut plus de vertus et d’autres vertus pour rappeler un État à la vie que celles qui avaient été necessaires pour le fonder. Après la campagne de Russie, la haute aristocratie polonaise, mais plus particulièrement le parti lithuanien, avait senti la nécessité de se rapprocher de la Russie; à la tête de ce parti se trouvaient les Czartorvski, les Oginski, les Sapieha, etc., etc. La position géographique, en amenant souvent des guerres de voisins, avait cependant aussi dans tous les temps multiplié les rapports entre la Russie et la Lithuanie. C’est à ce parti que la Pologne devait toutes les faveurs que l’empe- reur Alexandre venait de lui accorder. Mais le rappel de la nombreuse émigration militaire à Varsovie vint y apporter un autre esprit. Dès ce moment, la Pologne se trouva divisée en deux grandes fractions: l'une qui cherchait la régénération de sa patrie dans la souveraineté de l’empereur de Russie; l’autre, élevée dans toutes les idées de liberté de la France, Digitized by Google Cl forte encore des souvenirs qu’elle conservait de l’Empire, ne voyait d’ave- nir pour la Pologne que dans l’alliance française. Cet esprit se rendit bientôt le maître des chambres polonaises, qui se firent l’écho fidèle des chambres françaises. Les premières mesures que crut devoir prendre l’empereur Alexandre pour réprimer des dissensions qui devaient devenir dangereuses à son propre empire, firent passer le parti russe dans les rangs de celui qui voulait à Yarsovie se faire le re- présentant des idées révolutionnaires de l’ Europe occidentale. 11 avait fallu, pour obtenir ce résultat, gagner le prince Adam Czartoryski, le chef de ce parti. L’émigration montra plus tard qu’on avait fait bril- ler à ses yeux la perspective de la couronne de Pologne. 11 voulait rester fidèle à sa patrie ; il crut mieux la servir en lui donnant une autre direction. Ce changement perdit la Pologne. Croit-on qu’il soit possible de jouer au jeu de bascule avec d’aussi grands, mais cependant d’aussi fai- bles débris que l’étaient ceux delà Pologne, se balançant entre deux corps politiques comme ceux de France et de Russie? Le prince Czartoryski fut parjure à la foi qu’il devait personnelle- ment à l’empereur Alexandre pour la confiance dont Sa Majesté Impériale l'avait honoré, et pour tous les bienfaits qu’à ses sollicitations ce souve- rain avait accordés à sa patrie. 11 y a des actions qu'aueun patriotisme ne saurait jamais absoudre. Quand tout un pays croit devoir changer la ligne politique dans laquelle il était engagé pour en prendre une autre qu’il croit être plus conforme à ses intérêts, l’homme patriote n’a sans doute plus le droit de s’ opposer à ce qu’il ne lui a pas été possible d’empêcher ; mais ce n’est qu’après avoir épuisé la résistance que lui commandaient d'anciennes convictions qu’il doit cesser une opposition devenue inutile. La loi morale des pays qui veulent adopter des prin- cipes de liberté exige la résistance des chefs de parti. Le parti russe paraît ne pas même l’avoir essayé ; j’entends par cette dénomination, ainsi que je l’ai déjà dit, le parti qui croyait ne pouvoir parvenir an rétablissement de la Pologne que par l’alliance et la protection de la Rus- sie. Ce parti devint transfuge sans se laisser aucune voie de retour ouver- te. Ce qui parut être du courage n’était qu’un acte de faiblesse: il n’avait pas su résister à la bruyante impatience du parti qui lui était opposé. La révolution de Paris, comme celle de Varsovie, les formes constitutionnel- les octroyées à la Pologne en facilitaient l’explosion ; rien ne lui fit obsta- Digitized by Google (52 cle. La liberté qu’on avait donnée à la Pologne la conduisit donc plus promptement à une nouvelle chute. Si une sorte de rêverie politique peut jusqu’à un certain point expli- quer celte erreur par ce genre de fascination qui produit une foi aveugle dans cette forme constitutionnelle, ne faut- il pas s'étonner qu’il ait pu se trouver une raison assez peu clairvoyante pour admettre qu’il eût été pos- sible de reveler, avec la Pologne, une barrière politique contre la Russie? La Russie seule pouvait reconstruire une Pologne, mais devait-elle le faire pour se créer un nouvel ennemi ? Certes personne ne pouvait avoir la naï- veté de le prétendre. Dès que la Russie eut acquis la conviction que la Po- logne ne voulait profiter de ses bienfaits que parce qu’elle y trouverait plus tôt les moyens de la combattre, sa résolution de l’efTaccr une seconde fois devenait naturelle. 11 y a, dans l’histoire, des événements qui seraient de nature à don- ner du repentir aux États qui les ont causés. Mais si la conscience d’ un homme isolé reconnaît difficilement un tort, les États, bien loin de les avouer, en font ordinairement un acte d’accusation à la charge d’ autrui Cependant il peut y avoir de la sincérité dans ce genre d’accusation, c'est- à-dire qu’il y a de l'erreur. La plupart des hommes, même des chefs de cabinet, ne prennent le plus souvent les affaires que comme ils les trou- vent dans l’ instant où ils sont appelés à les diriger, sans trop en recher- cher les causes premières. De nos jours surtout où le mouvement de toute chose est tellement accéléré, on n’a que le temps d’aller au plus pressé, A chaque jour suffit sa peine, on n’aiine pas celle du passé ; c’est ainsi que s’est rompue la chaîne des temps. H y a dans l’histoire de la Pologne des contradictions singulières. Les Polonais n’ontcommencé à se dévouer si généreusement à-Jeur pairie qu’a • près l’avoir perdue. De même l’Europe n’a commencé à lui porter de l’intérêt que depuis sa chute. Et l’Angleterre qui, dans ces derniers temps, a cherché plusieurs fois à lui venir sincèrement en aide, n’avait-elle pas, dans les temps anté- rieurs, puissamment contribué à sa perte ? La véritable histoire de la chute de la Pologne n’a pas encore été faite ; nous allons essayer d’en tracer le sommaire, afin qu’il soit rendu à chacun la part qui lui en revient. Dioitizcd bv G oogle DES CAUSES QUI OITT AMENÉ LA DÉCADENCE DE LA POLOGNE. Beaucoup d'écrivains se sont occupés de l’histoire de la Pologne: scs malheurs inspiraient à juste titre de l’intérêt. Les uns recherchèrent les causes de sa décadence. Ils les trouvèrent dans la faiblesse de son organi- sation politique. Un trône électif n’avait aucune force en face des puissan- tes factions d’une aristocratie déchirée par les excès de sa propre liberté. Son organisation sociale mettait obstacle au développement de l’intelligen- ce du peuple; elle paralysait donc toutes les forces matérielles du pays. La Pologne n’était, pour ainsi dire, qu’un vaste champ de bataille toujours ouvert à toutes les ambitions : à l’ambition des Polonais eux-même, com- me à celle des étrangers. Voltaire écrivait en 1739 au marquis d’ Argen- son : « J’ai toujours regardé la Pologne comme un beau sujet de haran- gue et comme un gouvernement misérable ; car avec tous ses beaux pri- vilèges, qu’est-ce qu’un pays où les nobles sont sans discipline, le roi un zéro, le peuple abruti par l’esclavage? » Ce côté de l’histoire de Pologne a été suffisamment éclairci. Tout le inonde a compris comment les écarts de la liberté polonaise avaient ame- né l’anarchie, et comment 1’ anarchie avait affaibli la Pologne, au point qu’elle n’était non-seulement plus en état d’ opposer de la résistance au partage, mais qu’elle dut subir l’extrême humiliation d’en régler elle-mê- me les conditions par des traités. D’autres écrivains firent I’ histoire du partage. Leurs ouvrages n’ont pas eu le caractère qu’aurait exigé le récit de cet événement, qui mit fin à l’existence de l’ancienne Pologne. Ce récit ne devint qu’un acte d’accu- sation permanente contre les puissances copartageantes. On en fit un puis- sant moyen d’ excitation dont les hommes apôtres des principes de la ré- volution que commença la France surent faire usage au profit de leur nouvelle religion politique. La Pologne ne fut plus qu’un levier de soulè- vement dont on se servit le plus souvent dans des intérêts étrangers à la Pologne elle-même. Les Polonais sont devenus à la fois, depuis cette épo- que, les artisans et les victimes d’une immense intrigue qui vint se faire Digitized by Google 64 révolution sociale. L’émigration polonaise, successivement augmentée par les nouvelles secousses qu’eut à subir la Pologne, donna constamment les ouvriers employés à manier ce levier, ce qui lui conservait les apparences d’un caractère national. Mais cette émigration elle-même n’a-t-clle pas montré qu’elle devint la cause, je ne dirai pas la plus profonde, mais au moins la plus active, la plus immédiate, des nouveaux malheurs de la Po- logne ?... Ne l’a-t-on pas vue se ranger en deux factions ennemies l’ une de l’ autre, agir continuellement en sens contraire, et diviser de la même manière les moyens insurrectionnels de la Pologne ? Le parti aristocratique avait son centre à Paris et se faisait représen- ter à Londres, tandis que le parti qui avait pris la désignation de centra- lisation démocratique avait son quartier général à Versailles, et s’était af- filié à toutes les sociétés démocratiques de Paris, de Londres et d’ Alle- magne. Les encouragements donnés à l’activité de cette émigration, par des manifestations officielles, comme par les secours directs que lui fournissait l’opinion publique, restèrent comme une preuve que les chefs qui impri- maient cette direction avaient d’autres intérêts en vue que ceux de la Po- logne : car il est impossible d’admettre qu’eux aussi eussent pu partager les illusions auxquelles tout émigré ne se livre qu’avec une trop malheu- reuse facilité. N’est-ce pas, en effet, folie de croire que des comités directeurs, éta- blis dans des pays étrangers, puissent parvenir à rendre une existence po- litique indépendante à un État détruit depuis soixante-dix ans^ dont les territoires ont été partagés entre trois puissances qui, soustraction fait de leurs sujets polonais, comptent près de cent millions d’habitants ? Ce ne sont certes pas des conspirations, fussent-elles ourdies avec toute l’habileté que notre siècle sait en mettre à de pareilles entreprises, et protégées par une adhésion manifeste de l’opinion publique, qui pourraient jamais par- venir à reconquérir l’ indépendance d’un pareil pays. On dit : la nationalité est un imprescriptible droit. Qui donc pour- rait jamais le contester ? Un homme est polonais comme il peut être ara- be ou mongol. La nationalité est pour un peuple ce que la vie est pour l’homme. Rien de moins, mais rien de plus. Elle est cette loi mystérieuse qui divise le genre humain en peuples différents de visage, de caractère, d’ inclination, de moeurs et de langage. Loin d’ être un principe d’union, }a nationalité est au contraire un principe de séparation, de conscrva- Digitized by Google 65 lion ; mais ce principe, à lui tout seul, est si loin de pouvoir conduire un peuple à une existence politique, que 1 1 ou il existe dans toute la force de sa nature primitive, la vie politique est impossible j c’ est une natio- nalité trop exclusive qui conserve les hordes des steppes. L’ état social n' est qu’ un compromis perpétuel entre les différentes nationalités qui veulent vivre, comme faisant partie d’ un même système politique. Quand on parle de la nationalité polonaise et des Polonais, comme peuple, on parle donc de deux choses distinctes ; car la première peut exister sans la seconde. De lois matérielles, qui sont celles de la nature, suffisent à la conservation d’ une race ; il faut des lois morales pour la formation comme pour la conservation d’ un peuple constitué en corps politique ; et croit-on que la vie d'un corps politique soit possible, quand les conditions qui doivent la conserver n'existent plus ? Suffit-il qu’un peuple dise je ne veux pas mourir, pour qu’il puisse continuer à vivre ? A ce compte-là, jamais un peuple ne périrait, car jamais aucun peuple n’a voulu périr. Tous seraient grands et forts, car tous voudraient T être. Mais la vie d' aujourd’hui est modifiée par celle d’hier. Le passé, hors de la paissance des hommes, commande irrémissiblement au présent et à l’avenir. Vous qui voulez de l’avenir, pensez donc à faire votre passé ; c’est-à-dire, usez de votre présent avec prévoyance, modération, sagesse et justice; car une fois le temps hors de votre puissance, les regrets sont inutiles ; les lois morales seules subsistent ; elles vengeront dans vos de- scendants le mal que vous aurez fait à vos contemporains. Nul peuple n* a encore échappé à cette justice. Moïse a dit que les fautes des pères seraient punies dans les enfants jusqu’à U quatrième génération. Il fai- sait alors une loi de moeurs. Appliquez ce principe aux destinées des peu- ples, et qu’il devienne une loi politique. Ne vous livrez pas avec tant de confiance à vos ébats révolutionnaires ; c’ est un plaisir de débauche, it conduit avant le temps à la vieillesse et la prépare pleine de regrets. Voyez cet homme couché sur un lit de douleurs, consumé par un feu qui lui dévore les entrailles ; la tète pleine de pensées, le coeur plein d’ émotion, les pensées nobles ; les émotions généreuses et naturelles. Faut-il donc quitter cette terre que j’aime tant ? s’écrie-t-il. Faut-il me séparer de tous les objets de mon amour et de mes affections ? Faut-il, si jeune encore et si riche, renoncer à la vie ? Et les amis silencieux le plaignent et ne peuvent loi porter secours ; il meurt victime de l’intem- 9 Digitized by Google 66 pérancc de ses passions, du désordre matériel de sa vie ; l’individu dis- paraît pour ne plus revenir ; tout est fini pour lui sur cette terre. Mais un peuple qui perd aussi l’ existence par l’ intempérance de ses passions redevient race ; il rentre dans cette situation primitive qui avait précédé sa vie de peuple ; il faut qu’il se soumette â un travail de renaissance sociale, travail de nature toujours lente. Croirait-on que P Etat qui a péri par le désordre pût trouver les conditions de sa renais- sance dans un plus grand désordre ? L’ insurrection peut donner un autre chef, peut-être même une autre forme à l’État, mais elle est inhabile à en fonder un. Et si l’insurrection ne le peut pas, la conspiration le pour- ra-t-elle? Suffirait-il à pareille entreprise de changer une épée que P hi- stoire avait ennoblie contre un poignard ? La raison seule, sans autre secours que celui de sa propre volonté, voudrait-elle entreprendre de reconstruire un État par un coup de main ? La machine la plus compli- quée du monde moral pourrait-elle ainsi s” improviser ? Voyez les pays les plus avancés en civilisation ; gouverner vous paraît-il donc être chose si facile ? On raisonne beaucoup sur la formation des États; on en recherche P idée, le principe ; mais ce principe on le cherche où il n’ est pas. Les peuples existent ; nous les voyons tous, nous les nommons tous, nous savons leur histoire ; nous comptons ceux qui n’existent plus. II y a donc pour eux des conditions de vie et de mort ; il y a tous les modes d’ exi- stence qui se trouvent placés entre la vie et la mort 11 y a des pério- des de formation, de développement, de jeunesse, de virilité, de force, de sagesse, de maladie, de dépérissement et de fin. L’ État n’est en effet autre chose que le mode de l’existenze mo- rale d’ un peuple. Cette existence morale peut être plus ou moins déve- loppée ; elle peut suivre la ligne de la vérité et prospérer, ou suivre celle de P erreur et cesser d’ être. Ainsi l’État est l’expression de la vie du peuple; il ne peut être autre chose que le produit de la culture de son intelligence. Le germe de P État est sans aucun doute dans la nationalité ; mais, semblable à P arbre, ce germe finit, en grandissant, par abriter et cou- vrir d’ une ombre tutélaire le sol qui lui a donné naissance. Sans le se- cours de P État, la plus haute production du sol de la nationalité ne s’é- lève pas au-dessus de la tribu. Il y a donc pour les nations deux modes

et la formation de l’Église grecque unie. 11 faut, avant d’aller plus loin, faire mention des circonstances qui se rattachent à cette époque et qui déterminèrent à la fois le caractère de l’Église russe et la position que le Souverain prit envers elle. Digitized by Google 83 Le concile de Florence avait fait naîlrc des relations entre la Russie et l'Italie, et en même temps aussi des agents intermédiaires. Il y eut d’autant plus de motifs d’entretenir ces relations que l’ acte d’union avait été accepté par la métropole la plus éminente des vastes régions russes. Quand l’empire de Constantinople fut détruit, un des frères de l’empereur Paléologue régnait en Morée comme vassal de l’Empire. Les Turcs ne tar- dèrent pas A venir faire aussi la conquête de cette province. Ce prince se réfugia en Italie; il fut accueilli à Rome où il mourut bientôt après ; le Pape lit élever ses enfants. La princesse Sophie, qui annonçait un caractè- re distingué, fut signalée à Ivan Ilf, devenu veuf, comme un parti qui pou- vait lui convenir. Après avoir obtenu, par ses agents secrets, la certitude qu’il serait agréé par la Printesse, et que la cour de Rome n’y mettrait point d’obstacle, il fit partir pour Rome une ambassade chargée de sa de- / mande. Les annales ecclésiastiques pour l’année Li72 rendent compte de la réception qui fut faite à Rome aux envoyés moscovites, et des raisons qui décidèrent le Saint-Siège à consentir au mariage dont ils faisaient la de- mande (I). ' ' Le Pape fit accompagner la Prinçpsse jusqu’en Russie par un légat, qui faisait sur toute la route une entrée solennelle dans toutes les villes qu’il traversait, précédé par une croix latine portée devant lui. Arrivé sur le territoire russe, la vue de cette croix produisit de l’ étonnement, mais n’excita nulle part ni trouble ni résistance. Ivan III n’y avait pas mis ob- stacle, puisqu’il n’avait donné nulle part l’ordre de l’empêcher. Mais quand la Princesse s’arrêta A quelques verstes de Moscou, pour se préparer à y faire le lendemain son entrée, le Métropolitain vint déclarer au Grand-Duc quë s’ il permettait au légat d’entrer'A Moscou précédé de la croix latine, il en sortirait par la porte opposée avec tout son clergé. Le peuple se dé- clara dans le sens fanatique de ses prêtres. Le Grand-Duc envoya donc des boyards de sa confiance au légat pour lui expliquer la nécessité que lui imposait la circonstance ; la croix fut enveloppée et mise dans un traîneau de la suite de la Princesse; le Métropolitain vint alors à sa ren- contre A la barrière ; elle fut conduite à la cathédrale où la cérémonie du mariage eut lien. La primatie sur l’Église russe, qui avait toujours appartenu au siège de Kiew, était passée A celui de Moscou depuis que Kiew, fidèle au décret {i) Elirait de re* Inra'rji. d’*prr« l’oimiplaire de la bibliothèque impériale de Vienne. Digitized by Google *4 du concile de Florence, se trouvait séparée de la partie de l’Église russe qui n’avait pas voulu s’y soumettre. Le métropolitain de Moscou avait donc acquis une puissance dont il fit preuve dans cette circonstance. En suivant avec attention la conduite de Wassiliy Wassiliewitsch pen- dant tout son règne, on se trouve autorisé à admettre comme certain qu’il inclinait sincèrement, à l’époque du concile de Florence, à se réunir à l’Église latine, pour se soustraire à la suprématie politique à laquelle les empereurs d’Orient paraissaient avoir droit par suite de la primauté du pa- triarche de Constantinople sur l’Église russe. La primauté du pape ne pouvait pas avoir le même effet ; le pape n’ayant pas l’appui d’une force temporelle comme celle des empereurs d’Orient, le Grand-Duc y voyait de plus grandes chances de liberté pour son Église et pour lui-même. L’histoire de tout son règne prouve qu’il était guidé par un calcul politique plutôt que par un sentiment religieux. Ainsi quand la chute de l’empire d'Orient l’eût affranchi de l’inquiétude de dépendance que lui inspirait la nature de ses relations religieuses avec cet Empire, non-seulement il ne trouvait plus le même intérêt à se réu- nir à Rome, mais même un autre intérêt, d’une nature entièremenle op- posée, venait de prendre naissance. Ivan III pensa et agit de même que son père, mais son mariage avec une princesse de la maison impériale qui ve- nait de perdre le trône le conduisit plus loin : il se fit l’héritier de tout le lustre impérial qui s'éteignait à Constantinople; il prit pour lui les armes de cet empire ; il mit avec habileté à profit la circonstance que l’Église de Orient venait d’être réduite en état d’esclavage pour exercer sur l’Église de Russie cette portion de puissance souveraine que les Empereurs paient de tout temps exercée sur l’Église d’Orient. Ainsi on le vit, à l’exemple des Empereurs, convoquer des conciles, les présider par des délégués de son pouvoir. 11 n’avait plus, dès ce moment, aucun intérêt à se rapprocher de Rome et à donner au Pape un pouvoir dont il venait de se saisir pour son propre compte; dès ce moment, il devint l’adversaire le plus redoutable de l'Église grecque unie, dont il avait favorisé ou du moins facilité l’éta- blissement par sa tolérance. Des historiens, éblouis par les actions d’éciat de Pierre le Grand, se sont plu à établir l’opinion que lejnouvel Empire russe ne datait que de son règne et qu’il en a été le créateur. Cette opinion fausse rend difficile l’appréciation des faits que nous voyons se passer en Russie. Le véritable fondateur de l’empire de Russie a été Ivan Wassiliewitsch. Les travaux que Digitized by Google 85 ce prince put accomplir pour arriver à ce but ont été souvent des actes de telle violence, que les annalistes russes lui ont donné le surnom de Terri- ble, tandis que les historiens russes et étrangers l’ont appelé le Grand. Pierre le Grand a trouve l'Empire tout fait ; mais c’est lui qui le premier en a montré la grandeur; il eut le génie de la reconnaître, d’en donner le sentiment à son peuple et d’en mettre tous les moyens en action. L’élément constitutif le plus fort de l’empire de Russie est le princi- pe de l’unité, qui lui fut donné par Ivan 111. Ce prince créa l’unité du pou- voir, en concentrant tous les droits de souveraineté dans sa personne ; l’unité politique, en détruisant toutes les existences politiques auxquelles des formes diiïérentes donnaient plus ou moins d’indépendance ; l’unité religieuse, en asservissant l'Église à sa puissance. Ce principe d’unité est déjà, depuis près de quatre siècles, comme un foyer d’où sortent toutes les mesures du gouvernement russe. Toutes les principautés isolées, qui existaient comme des fiefs des princes apanagés de la maison régnante, indépendants du pouvoir, mais seulement réversibles, ceux de Kerson, de Tver, de Tschernigow, de Wla- dimir, de laroslaw, de Wiatka, etc., etc., furent tous incorporés par Ivan III. Des formes politiques indépendantes comme celles de Novgorod et Pskow, qui comptaient six siècles d’existence, furent détruites et absorbées par le principe d’unité ; tous les États voisins indépendants qui ont été conquis, kasan, Astrachan, la Biarmie, la Crimée ont disparu de la même maniè- re ; les provinces polonaises de Lithuanie, Samogitie, Wolhynie, Podolie ont perdu leur nom ; cette immense surface a été divisée en fractions ad- ministratives auxquelles un certain chiffre de population a servi de mesure. Ce principe d’unité, en se manifestant sous trois formes différentes aux- quelles le temps a ajouté une quatrième, celle de l’année, pénètre l’État tout entier de l’esprit qui est inséparable de son essence, et qui consiste à empêcher le développement de toute force qui pourrait devenir de nature à lui' faire opposition. Ivan III sut en même temps poser le principe et don- ner l’exemple. , ■ ' L’objet de ce travail n’exige d’autre citation que celle de sa conduite avec Novgorod. Cette ville, devenue puissante par la supériorité de sa lé- gislation, d’origine Scandinave, et par les richesses qu’elle avait acquises au moyen de ses relations avec les villes hanséatiques, avait su dans plus d'une occasion résister aux grands-ducs de Russie, autant par l’esprit de ses institutions que par les armes ; c’était pour Ivan III une double raison Digitized by Google 80 pour l'accabler. Après l’avoir vaincue, désarmée et pillée, les étrangers nombreux qui l’habitaient furent expulsés, les marchands d’origine slave furent enlevés et transportés dans les villes les plus éloignées des diffé- rentes provinces, sous le prétexte d’aller y enseigner le commerce. Le Métropolitain qui n’avait pas voulu reconnaître la primatie de ce- lui de Moscou, et qui à la tête de son clergé avait excité les Novgorod iens à la résistance, fut déposé et enfermé dans un couvent. Le Grand-Duc exi- gea que la moitié des biens de l’archevêché et des couvents lui fût remi- se ; cette portion se composait de deux mille sept cents fermes, qu’il di- stribua plus tard anx familles des boyards qui l’avaient servi dans cette expédition. Cet archevêque fut en Russie le dernier élu du peuple ; depnis cette époque, tous les sièges épiscopaux dépendants de celui de Moscou furent soumis à la nomination du Prince, d’ après la proposition du mé- tropolitain de Moscou, qui fut mis en possession de tout le pouvoir qu’avait exercé le patriarche de Constantinople. Une circonstance, que l’histoire n’a pas regardée comme importante, a contribué cependant à donner A l’É- glise de Russie le sentiment que c’est en elle seule que réside intact le principe de 1’ orthodoxie de l’Église d’Orient. Ce sentiment est d’autant plus fort dans le peuple russe qu’il n’a jamais connu les discussions dog- matiques qui ont amené la séparation des deux Églises, puisque ce n’est qu’après celle époque qu’il est devenu chrétien. La séparation n’a été, à la vérité, consommée que par le patriarche Michel Cerularius, dans le xi c siècle, mais’Photius en avait posé le germe et l’avait essayée dès le / ix r siècle. Quand Mahomet II s’établit A Constantinople,,maître comme il I était devenu d'un aussi grand nombre de sujets chrétiens, il voulut connaître quelle était leur religion et si elle pouvait continuer A exister* dans son nouvel empire simultanément avec l’islamisme. Gennadius était alors patriarche; laïque encore, il avait accompagné l’empereur Paléologue au concile de Florence; sa science en matière théo- logique lui avait valu cette distinction; il avait été un zélé partisan de l’u- nion ; rentré en Grèce, il en devint l’adversaire et se fit moine. Après la chute de l’empire, sa réputation de science et de zèle religieux le fit élire patriarche. Mahomet le trouva revêtu de cette dignité. Il le fit sommer de lui faire l’exposé des doctrines chrétiennes. La position des populations grecques, livrées sans défense à la merci de maîtres aussi cruels que bar- bares, lui imposait le devoir de s’acquilter de l’ordre du Sultan de manié- Digitized by Google î>7 re à ne pus meure en évidence i’ incompatibilité absolue des deux reli- gions. Il termina son travail, qui ménageait l’islamisme, par un résumé auquel 1’ approbation de Mahomet donna pour ainsi dire la valeur d’un nouveau symbole de foi; c'était le moyen d’obtenir sa tolérance pour l’É- glise devenue, comme le pays, son esclave ; c’était au moins un concordat qui réglait les rapports de l'ancienne Église avec la nouvelle puissance tem- porelle Ce fait seul explique comment il avait pu devenir possible que des évéques allassent, de Constantinople dans les provinces qui n’étaient pas encore occupées par les Turcs, prêcher la soumission au nouvel Empire ; ce qui eut particuliérement lieu en Valachie et en Moldavie. On comprend dès lors comment l’Église russe fut pénétré depuis, même sur le terrain dogmatique, du sentiment de sa supériorité. Le grand-duc de Russie ne tarda pas à faire de son Eglise un instru- ment politique. Depuis plus de deux cents ans la Russie et la Lithuanie étaient continuellement en guerre, faisant des efforts pour agrandir leurs territoires aux dépeus l’une de l’autre. Le jeune prince Alexandre, grand- duc de C'thuanic, effrayé par la supériorité des forces que Ivan III avait soumises à sa puissance, voulut terminer ces longues querelles, qui n’ava- ient d’autre but et d’autre résultat que la possession de quelques territoires de plus ou de moins, p,ir une paix durable ; et pour donner une garantie de sa sincérité et en même temps obtenir un gage de celle de son voisin, il lui lit demander la main de sa fille. Traité de paix et contrat de maria- ge furent signés en même temps, l’année -1494, et déjà l’année -1500 la guerre recommençait avec plus d’animosité qu’autrefois. Le but politique du grand-duc de Russie était de reprendre sur la Lithuanie Kiew et tout son territoire, dont la Lithuanie avait fait la conquête. Cependant, comme la cession en avait été faite par des traités antérieurs que la nouvelle al- liance venait de ratifier, ce fut sous le prétexte de protéger ses coreligion- naires, sujets lithuaniens, et de faire cesser en même temps la séparation qu’avait amenée le concile de Florence quTvan III chercha querelle è son beau-fils. Un seul fait suffit pour prouver que ce motif de guerre n’était pas fondé. Le prince Alexandre ne persécutait pas l’Église grecque, car il confia le commandement de ses armées à un général Ostroskim, duquel le légat du Saint-Siège en Lithuanie écrivit au l’ape: « Il est à la guerre un Roinulus, à la maison un sage et pieux Numa, mais un schismatique aveu- glé par un trop grand dévouement à l’Église grecque » Un autre fait prouve qu’lvan III mettait souvent dans sa conduite Digitized by Google 88 l’avantage politique au-dessus du principe religieux. Il avait fait de longue main une alliance offensive et défensive avec le khan des ïartares de la Crimée, dont la horde venait récemment de s'y établir. Il avait déjà, l’an- née 4 182, sommé ce Tartare de remplir son traité, et l’invita à tomber sur les provinces lithuaniennes limitrophes de son territoire. Cette horde vint envahir Kicw, piller la ville et ses églises, ravager et brûler toute cette con- trée. Le jeune prince de Lithuanie avait espéré que son mariage avec la fdle d’Ivan III préserverait son pays du retour de pareils malheurs ; mais au moment où ce prince suscita, en 4500, une nouvelle guerre dont la religion seule lui servait de motif, il invita son fidèle allié, le khan de Cri- mée, A faire une nouvelle invasion en Lithuanie ; celui-ci vint pour la se- conde fois y brûler un grand nombre de villes et ramena avec lui beau- coup d’habitants comme esclaves. Le roi de Pologne mourut en 4501 ; le prince Alexandre fut élu à sa place, et pour la première fois, la Pologne, réunie à la Lithuanie, entra corps à corps en lice avec la Russie. Ivan III mourut en 4505, et son beau-fils, Alexandre, roi de Pologne, en 450G. Vassiliy Ivanowitsch, successeur du premier, montra qu’il avait hérité de tous les principes politiques de son père. Au moment où il ap- prit la mort du roi de Pologne, son beau-frère, l’envoyé, qui devait porter à sa sœur ses lettres de condoléance, eut la commission secrète de l’enga- ger à employer son crédit pour le faire élire roi de Pologne, en lui disant qu’elle rendrait son nom immortel par ta réunion des trois pays de Li- thuanie, Pologne et Russie, parce qu’elle ferait ainsi cesser les guerres qui les déchiraient -, que la différence de religion ne devait pas g appo r- . ter obstacle ; qu’il s’engageait d’avance par serment à protéger l’ Église romaine, et qu’il ferait plus de bien au peuple que ne pouvait lui en faire un souverain de la confession. Ces paroles arrivèrent trop tard; la Polo- gne ne pouvait sans danger prolonger la vacance du trône; le frère du , roi défunt obtint donc tous les suffrages. La reine veuve répondit à son frère le grand-duc de Russie en lui donnant la nouvelle de cette élection. Ce prince ne tarda pas à montrer qu’il suivrait, à l’intérieur comme à l’extérieur, la politique d’Ivan III, son père. La ville de Pskow, fatiguée d’une longue résistance à la Russie, finit par se soumettre à lui. Quoique la prise de possession de cette ville eût eu lieu sans combat, trois cents des familles les plus considérables furent enlevées et conduites à Moscou. Un annaliste, dont Karamsin a consigne les paroles dans son histoire, dit: Digitized by Google 89 « (l’est ainsi que s’éteignit la glorieuse existenee de Pskow, prise, non par des infidèles, mais par des chrétiens ses frères. O toi, ville jadis florissan- te, tu exhales aujourd’hui tes plaintes, languissante et désolée. Un aigle à puissantes ailes, armé de griffes de lion, s’est jeté sur toi et a détruit les trois cèdres du Liban qui avaient leurs racines dans ton sein-, il t’a enlevé la beauté, la richesse et tes citoyens -, il a bouleversé tes places et balayé tes maisons comme du fumier ; il a enlevé nos frères et nos soeurs pour les conduire dans des contrées éloignées, où ni leurs pères, ni leurs aïeux n'avaient jamais été. Ces paroles, qui rappellent les lamentations des Hébreux, en rappel- lent aussi les souffrances. Pskow avait existé pendant six siècles comme une ville indépendante, se gouvernant elle-même, civilisée et enrichie par ses relations avec l’Allemagne et ia Hanse. Les guerres avec la Pologne ne tardèrent pas à reprendre, non-seu- lement leur ancienne animosité de puissances rivales, mais. elles devinrent plus acharnées, ayant, depuis ce moment, pris des deux côtés le caractère de guerre de religion. Les détails qui précèdent suffisent pour faire voir quelle avait été de- puis des siècles la position religieuse de la Russie ; il reste à examiner en traits rapides quelle a été celle de la Pologne. Ce royaume, entouré comme il l’a été d’ennemis qui l’attaquaient sans cesse, a toujours eu à soutenir des guerres à la fois politiques et re- ligieuses contre les rois de Suède, les électeur r«de Brandebourg, les grands maîtres de l’ordre Tentonique, les princes de Moldavie, plus tard les Turcs, les khans de Crimée, enfin contre la Russie elle eût succombé beancoup plus tôt si elle n’eût pas trouvé, dans le principe catholique qui la pénétrait, un élément de résistance plus énergique qu’elle ne pouvait le trouver dans sa constitution politique. Les questions religieuses furent traitées à Oliva comme elles l’avaient été à Munster, dans un esprit de con- ciliation et de tolérance entièrement à l’avantage des dissidents. Toutes les garanties réciproques stipulés par le traité d’OIiva furent renouvelées dans le traité de Kardis, conclu l’année (686 entre la Polo- gne et la Russie. Mais si les deux États signèrent une paix religieuse, les deux peuples ne la ratifièrent pas. Tous deux étaient dominés par le seul principe qui, dans plus d’ une phase de leur histoire, les avait sauvés de la destruction -, lorsqu’un funeste interrègne et les épisodes* si singuliers des taux Dimitris déchiraient la Russie par des guerres intestines, la Po- lît Digitized by Google 90 logne sut avec habileté profiter de ces circonstances pour attaquer son an- cien ennemi. Le succès de ses armes fut complet et lui aurait donné une supériorité qui lui serait restée, si la foi religieuse n’ était venue rendre à la résistance de la Russie 1’ unité qui commençait à lui manquer ; car beaucoup de Russes de la classe des boyards, craignant déjà la nouvelle puissance des czars, s’ étaieot faits les alliés des Polonais -, les deux Égli- ses furent donc encore une fois mises en présence, et la Russie finit par triompher. Il y eut des traités de paix, mais qui n'étaient que des trêves. La législation des deux États séparait les deux peuples ; elle rendait la paix entre les deux religions impossible. Le passage d’ une confession à I’ autre était traité comme un crime de haute trahison envers l’ État, et puni comme tel par les lois criminelles ; ce n’ était pas Y inquisition qui scrutait les consciences pour les punir ou les affermir dans la foi, c’était une loi politique qui châtiait le crime accompli par T apostasie. Les Polo- nais avaient lutté pendant deux siècles contre les attaques incessantes du protestantisme et de P Église d’ Orient ; ils avaient trouvé, dans Un vif sentiment de la foi catholique, le principe de leur union et de leur rési- stance. Les conditions auxquelles ils souscrivaient par le traité d’ Oliva en faveur des dissidents, au nombre desquels comptaient les Grecs non unis, leur furent dictées par la nécessité de mettre enfin un terme à des guerres si prolongées, qui avaient déjà tant ébranlé leur position politi- que ; mais ces conditions furent signées sans conviction, et sans vouloir tenir les anciennes lois du royaume pour abrogées. Il arriva donc que, pendant le cours du siècle qui suivit la paix d’ Oliva, c’est-à-dire depuis 4660 jusqu’ à l’année 4766, les conditions stipulées en faveur des dissi- dents cessèrent peu à peu d’ être observées ; les anciennes lois du royau- me pénétraient encore l’ esprit de l’administration. Les sujets de plaintes de la part des puissances directement intéressées oa solidaires pour leur garantie des traités, se multiplièrent au point d’amener la nécessité d’u- ne entente entre elles. Ainsi la Russie, la Prusse, la Suède et I’ Angleter- re, firent à la Pologne, en 4766, des représentations identiques pour lai demander le redressement de scs torts et l’ observation des traités. Le- sénat de Varsovie répondit en promettant d’examiner et de faire justice à qui de droit. Cette réponse, d’ un caractère évasif, resta sans résultat. Les puissances firent alors une déclaration positive en 4767, exigeant l’ abrogation de toutes les lois et ordonnances qui avaient été rendues en opposition aux anciens traités, et demandant la condu- Digitized by Google 94 \ sion de nouveaux traités plus explicites et plus conformes â 1* esprit du temps. Les dissidents évangéliques se réunirent en confédération pour ex- poser leurs griefs et demander justice ; les villes de Thorn, d’ Elbiog, de Dantzick et les étals de Courlande se réunirent â cette confédération et au manifeste qu’ elle avait publié. Une confédération générale du grand-duché de Lithuanie, dans la- qnelfe le nombre des Grecs non unis était considérable, fit une déclara- tion par laquelle tous les nobles du grand-duché, sans distinction de con- fession, s* engageaient à travailler A la première diète au rétablissement des dissidents dans tous leurs droits, et donnaient leur entière adhésion au manifeste que la Russie venait de publier en leur faveur. M. WroughtoD, ministre de la cour de Londres, remit au roi et aux états de la république de Pologne la déclaration ci-dessous du 4 novem- bre 4766, portant que Sa Majesté Britannique se trouvait forcée, par une étroite alliance entre les cours de Pétersbourg, de Berlin et de Co- penhague, à s' intéresser pour les dissidents dans toutes les formes de droit et en sa qualité de garante du traité de paix d’ Oliva, etc™ Cette déclaration formule une demande identique avec celle des au- tres alliés ou ayants cause. Déclaration du roi de la Grande-Bretagne, remise au roi et aux états de la république de Pologne, par M. Wroughlon, ministre de la cour de Londres, du 4 novembre 4766 (4). Sn Majesté Britannique, toujours disposée ‘A protéger de toute manière les chrétiens protestants, et surtout ceux qui, en vertu des conventions parti- culières, ont droit de prétendre A son assistance, se voit obligée de réitérer ses pressantes représentations en faveur de cette partie opprimée de la nation polonaise, connue sous le nom de dissidents. En conséquence, le soussigné, conformément à de nouveaux ordres du Roi, son Souverain, a 1’ honneur de vous représenter, Sire, et h ln république de Pologne, que Sa Majesté Britan- nique, outre tant de solides motifs de justice et d’ humanité qui lui donnent li eu d’espérer un heureux succès des négociations actuelles relativement à cet- te affaire, se trouvant forcée, par une étroite alliance entre les cours de Pé- tersbourg, de Berlin et de Copenhague, à s’ intéresser pour les dissidents dans tontes les formes de droit, et en sa qualité de garante du tnritéde poix d’ 0- liva, souhaite qu'en la présente diète, cette vertueuse, mais malheureuse par- ti; M arien*. Recueil des traités, -t. 1er p. 3H. Actés relatifs aux dissidents. \ Digitized by Google P2 lie des sujets polonais, soit rétablie, comme membres de 1' État, dans la pos- session de leurs droits et privilèges, de même que dans la jouissance paisible de leur culte, que chacun sait leur avoir appartenu avant la signature dudit traité d’ Olivn. En même temps Sa Majesté Britannique considère combien est grande la connexité des intérêts mêmes de ln république avec la justice de cet- te affaire, ainsi qu’ avec les lois fondamentales du royaume, lois qui non-seu- lement furent observées depuis deux siècles, mais renouvelées par des traités si solennels avec les puissances du nord, qu’ ils ne permettent pas que I’ on entreprenne d’v rien changer, si ce n’ est avec le consentement des parties contractantes. Aussi Su Mujesté Britannique, pleine de confiance en T équité et en la pénétration de Sa Majesté Polonaise, elle qui, dès le commencement de son règne, n donné tant de témoignages de zèle pour le bonheur du genre humain et d’ amour pour l'administration de 1a justice et de la république, ne doute nullement qu’ enfin on ne cesse d’ opposer à ses justes désirs des consti- tutions inefficaces, établies au milieu des troubles intérieurs, contredites par des protestations formelles et des déclarations expresses de la part des puissan- ces étrangères. ' - Quoique les droits et les privilèges des dissidents soient fondés sur une doctrine dont les principes de charité et de bienfaisance donnent le vrai cara- ctère du christianisme, et que la divinité de son instituteur, qui la prêcha |e premier, la rende encore moins douteuse, c’ est cependant cette, religion dont on trouble 1’ exercice, et dont ceux qui la professent sont exclus de tous les emplois d’ honneur et privés de tous moyens de servir leur patrie. ^Néanmoins leurs droits et privilèges leur ont été confirmés par les ordonnances du royau- me, assurés par les traités appuyés sur les fondements si saints et si évidents aux yeux de toutes les nations, que le soussigné, ministre d' un monarque qui conserve pour la république les plus sincères sentiments d' amitié et d’ incli- nation à lui en donner des preuves en toute occasion, se flatte que la média- tion du roi son maître produira les effets que 1’ on peut naturellement s' en promettre ; que ln sagesse de la nation assemblée apportera des remèdes aux maux qui déchirent 1’ État et oppriment les dissidents ; et qu’ à I' égard tant des choses ecclésiastiques que civiles, elle les rétablira dans le même état qu’ elles étaient avant la conclusion du traité d’ Olivn. An reste, les souhaits sincères de Sa Majesté Britannique pour !n gloire du roi de Pologne et pour la prospérité de la république sont si notoires qu’ il serait inutile de leur en donner de nouvelles assurances. Cependant le soussigné ne peut se dispenser de les réitérer, comme une preuve incontestable de leur réalité. Signé Wroughtox. > La simultanéité de ces démarches amena, entre les puissances qui les faisaient et la république de Pologne, la conclusion des traités négociés et signés à Varsovie en 4768. On ajouta à chacun de ces traités, qui ne fi- Digitized by Google / 95 xaieiit que le principe, un acte séparé qui réglait les droits, les préroga- tives, les obligations des différentes confessions les unes avec les antres, tant pour le spirituel que pour le temporel. Ainsi le titre de dominante continuait à être donné à la religion catholique romaine; il était stipulé que nul ne pouvait être élu roi de Po- logne qu’ il ne fût catholique. L’ action de passer à une autre religion continuait à être regardée comme criminelle. L’ acte séparé, annexé au traité entre la Russie et la Pologne, fut beaucoup plus soigneusement et minutieusement rédige que celui des au- tres puissances, parce que le grand nombre de Grecs non unis dans les provinces lithuaniennes rendait les rapports des deux confessions très- compliqués. Par l’ article 2 de cet acte séparé, d* égale teneur dans tous les trai- tés, furent abolis tous les anciens statuts et édits donnés par Jagellon, en 4424 et 4439, contre les hérétiques, lesquels ne pouvaient être allégués contre les Grecs non unis et les dissidents dans la religion chrétienne. De même furent abolis tons les articles insérés dans les confédérations et constitutions de 4717, 4732, 4764 et 4766. L’ extrpit du statut des .lagellons ci-dessous suffit pour montrer la rigueur de cette législation et le zèle que mettait la diète à le maintenir. Décret du roi Ladislas Jagello, en date de /Win, dimanche de Judica, V on 4424. ( Elirait du statut des Jagdlons ). ....Tout hérétique ou suspect d'hérésie et tout fauteur et promoteur l’hérésie dans nos États seront arrêtés comme coupables du crime de lèse- ninjesté et punis à raison de leur forfait. Et tous ceux qui de ta Bohême entre- ront dons notre royaume seront soumis à un examen sévère de leur déprava- tion hérétique, par tes évêques ou par les maîtres que le saint-siège a délégués ou déléguera à cet effet. Mais si un habitant de notre royaume, de quelque con- dition ou dignité qu’il soit, néglige de revenir de la Bohême d’ici à...., il se- ra censé convaincu d’hérésie et soumis aux peines qui ordinairement sont im- posées aux hérétiques. Et de même, leur biens meubles et immeubles sans di- stinction seront confisqués au profit de notre trésor, et leurs enfants, mâles et femelles, seront privés de leur droit de succession et de leurs prérogatives d’ honneur, et ne seront pins jamais élevés a des dignités, mais resteront à lont jamais infantes; avec leurs parents et descendants, ni ne jouiront pins jamais de la noblesse ou de quelque droit d' honneur... . Digitized by Google Avril de la diète polonaise, en date de A’euf-Corctj/n, la Sainl-Marc de i' an 1438. !>4 Si quelques propriétaires polonais, habitants de ce royaume, voulaient se permettre des empiétements sur le droit commun, ou d’entreprendre des guer- res nuisibles au royaume, sans le consentement de notre très-gracieux Roi, ou enfin de commettre ou de favoriser des erreurs hérétiques, nous promettons sur notre foi et honneur de nous lever pour leur destruction, de quelque état, rang, dignité, ecclésiastique ou laïque, qu'ils soient, et de ne leur prêter se- cours, nous fussent-ils même unis de parenté ou d’ affinité, ou d’ une manière quelconque.... La Russie, qui sonie n’avait pas été et n’était pas encore assez forte pour dicter des lois à la Pologne, avait toujours fait comprendre, dans toutes les transactions qui eurent lieu de concert avec elle entre les Etats protestants et la Pologne, les Grecs non unis, sous la désignation com- mune de dissidents; en conséquence, le £ 2 de cet article 2 fut rédigé de la manière suivante : ' « La loi fondamentale de l’an 1373, et la forme du serment de tons les rois de Pologne jusqu’à notre temps, font voir clairement que le nom de dissidents convient également à toutes les communions chrétien- nes. i. Les noms d’ hérétiques, de schismatiques ou de désunis ne leur seront plus donnés; mais on les ap- pellera plutôt Grecs orientaux non unis, dissidents ou évangéliques; leur religion ne portera plus le titre de secte ou d’hérésie, mais celui de foi, de religion ou de confession. “ $ 10. Les mariages entre des personnes de religion différente, si- voir entre des catholiques, des Grecs non unis et des évangéliques de l’ une et l’autre confession, ne seront ni défendus ni empêchés par qui que ce soit. Les enfants qui en proviendront seront élevés, les fils dans la religion de leur père et les filles dans celle de la mère. Les personnes nobles pourront faire un antre arrangement par un contrat de mariage, avant la bénédiction nuptiale. Cette bénédiction doit être administrée par un prêtre ou ministre de la communion dont est la promise. » Les autres nombreux paragraphes de cet article 2 ont pour objet le règlement de toutes les affaires administratives des différents cultes dans leurs rapports réciproques; ils fixent tous les droits de leur juridiction, tant pour le spirituel que pour le temporel. Tous ces règlements, minu- tieusement rédigés, sc terminaient ainsi, article 3: Digitized by Google éenne, il y avait dans le nouveau partage de F Italie, tel que Napoléon venait de le faire, une pensée d’ avenir prise de l’ ancienne Rome. Le royaume d’ Italie, entièrement séparé de la Méditerranée, n’avait d’ autre mer que l’Adriatique. Placé connue une Djgitized by Google 131 Avant-garde soutenue par l’ Italie française, ce royaume, poussé vers I’ Orient comme l’avait été Venise, devait ouvrir à l'empire les voies qui jadis conduisaient les légions romaines vers la Pannonie. N’avons-nous pas vu déjà, en 1809, le commencement du rôle d’avenir destiné à I’ 1- talL* ? Une armée italienne pénétrer par la Hongrie jusqu’au Danube, et l’ occupation des provinces illyriennes se prolonger pendant plusieurs an- nées ? Cette combinaison disparut avec 1’ empire; car le génie trop impa- tient de Napoléon ne laissa venir aucune de ses grandes pensées à matu- rité. C’est par cette route militaire, que Napoléon voulait rétablir, qu’ a- vail eu lieu la communication entre les deux empires d’ Orient et d’ Oc- cident. Mais cette ligne était trop longue et l’empire déjà trop faible pour qu’ elle pût être défendue. Des flots de barbares arrivant à la fois du nord de 1’ Europe et de 1’ Asie centrale, vinrent se disputer la possession orientale de l’ Europe et s’interposer entre les deux grandes fractions de l’ empire ; toutefois leurs établissements n’ avaient encore rien de stable. Attila, à la tête d' une nouvelle invasion, devint d’ autant plus dan- gereux à l’ancien monde romain, qu’il soumit à son autorité tous les barbares slave* et germains campés dans les contrées qu’il venait d’en- vahir. Sa longue domination, aussi astucieuse que violente, détruisit ce qui restait encore à la puissance romaine des anciens prestiges de sa su- périorité. La bassesse des intrigues et des concessions enleva plus encore à cette puissance le respect des peuples que ne l’ avaient fait les batailles perdues. ■ .* -, La seule expédition que fit Attila en Italie laissa la péninsule sans défense contre tous ceux qui vinrent sprès lui l’ envahir. Il ravagea et pilla toute la haute Italie; il détruisit de fond en comble Aquilée, la place de guerre la plus importante et l’entrepôt de commerce le plus considé- rable que possédassent les Romains dans la Vénétie. Les lagunes devin- rent pour ces contrées le berceau d’ une renaissance ; Venise en gran- dissant absorba ce qui pouvait encore leur rester de vie. Aquilée fut la seule de toutes les villes saccagées par les Huns qui ne se releva jamais ; le siège épiscopal de cette illustre métropole fut transféré à Venise, qui trouva dans la ferveur chrétienne de ces temps primitifs de l’ Eglise un principe de développement de plus, seule source de vie qui eût pu faire renaître Aquilée de ses cendres ; celle ville depuis lors fut condamnée à Digitized by Google rester par ses raines un témoignage permanent des fureurs du plus puis* sant des barbares. Depuis Jttila, celle riche et florissante province romaine fut sépa- rée de V Italie. Venise se sentit bientôt assez puissante pour rompre tous les liens qui pouvaient encore la rattacher à l’ Italie. Elle craignait la domination ~ des rois barbares qui venaient d’y fonder un royaume -, elle craignit plus tard Charlemagne pins encore qu’elle n’ avait craint les rois lombards. A mesure que tontes les traces de l'ancien empire disparaissaient en Italie et en Occident, Venise cherchait à se rapprocher de I’ Orient, que l’on respectait comme s’il eût encore été l’ancien empire romain ; car ee reste d’empire était encore le seul dont on pût espérer du secours contre les barbares de l’ Occident. Cette situation, en faisant de Venise un État maritime oriental, la sépara entièrement de l’ Italie du moyen âge ; elle n’eut à subir aucun de ses malheurs ; elle ne passa par aucune de ses nombreuses transformations. Puissance prépondérante en Orient" par les territoires qu’ elle sut y conquérir, par les colonies qu’ elle sot y fonder et par l’ étendue qu’ elle sut donner à son commerce, elle devint en même temps prépondérante en Europe, antant par l’ habileté de sa politique que par les'richesses qu’ elle avait acquises. Après une longue période de gloire et de prospérité, P invasion des Turcs vint lui enlever ses possessions en Orient et lui fermer les voies Je son commerce. Venise, refoulée sur elle-même, fit alors sentir sa puissan- ce à l'Italie. Ce fut aux dépens des princes et des États italiens qu’ elle chercha à s’ indemniser des pertes qu’ elle venait de faire. Ses conquêtes sur T Italie furent considérables ; on sentit la nécessité de s’ opposer i cet esprit d’envahissement. Il y eut d’abord une ligue des princes ita- liens contre la république ; les guerres qui en furent la suite amenèrent en 4546 la ligue de Cambrai, par laquelle il fut convenu de reprendre sur Venise toutes les conquêtes qu’ elle avait faites sur terre ferme et de les partager entre les puissances signataires. Ce partage adjugeait à l’em- pereur Maximilien toutes les possessions vénitiennes depuis l’ Isonzo jus- qu'à l’ Adige. La république parvint, il est vrai, à conjurer ce danger ; cependant le déclin de sa puissance date de cette époque. Quand, près de trois siècles plus tard, Napoléon mit fin à l’existence cette aoeievu»* wniuWioue. le traité de Campo Formîo donna à l’ An- Digitized by Google 433 triche, avec la ville de Venise, tous les territoires vénitiens que la ligue de Cambrai avait reconnu devoir tomber en partage à 1* empereur Maxi- milien. M’y a-t-il pas dans le rapprochement de ces deux faits historiques, si éloignés l’ un de l’autre, une preuve de plus du rapport intitoe qui exi- ste entre la formation des États et la position géographique des territoi- res dont ils se composent ? Depuis le mont Gothard jusqu’ aux Alpes illyriennes, il n’ arrive pas une goutte d’eau dans les plaines de l’Italie qui ne sorte d’une source allemande; les torrents n’y apportent aucun fragment dé roche qui ne soit détaché de roches allemandes ; toutes les alluvions sont formées de terre allemande. Toutes les fois que I’ empire auquel les habitants de ces hautes Alpes appartiendront sera puissant, les plaines qui s’étendent à leurs pieds devront aussi lui appartenir. C’ est en vertu de cette loi de géographie politique que le général Bonaparte avait signé le traité de Campo Formio. Ce ne fut qu’ après avoir affaibli la puissance de l’ Autri- che en Allemagne que I’ empereur Mapoléon trouva possible de porter les frontières du royaume d’ Italie jusqu’ A l'isonzo. Si les esprits italiens, si souvent égarés dans les divers jugements qu’ ils ont portés sur la force ou la faiblesse relative de leur patrie, de- vaient se refuser à l’évidence de ce que je viens d'exposer sur la posi- tion des provinces vénitiennes, habitués comme ils l’ont été à reconnaître la supériorité du génie stratégique de Mapoléon, il leur sera impossible de ne pas comprendre qu’il avait lui-même la conviction de l’extrême faiblesse de position de ces provinces. La construction politique du ro- yaume d’ Italie était incomplète. Que fit-il pour la fortifier ? Il prit le Ty- roi à T Autriche;. il le donna au roi de Bavière, le plus fidèle allié qu’ il eût alors en Allemagne, et, pour marquer que cette donation se rattachait au système politique qu’ il voulait fonder en Italie, il demanda une des filles du roi de Bavière pour le prince Eugène, vice-roi du royaume d Ita- lie ; mais cela ne suffisait pas. Il se fit céder par l' Autriche le cercle de Villach en Carinthie, qui coufine au Tyrol, Laybach et la Carniole, Trier ste et l’istrie, la Croatie civile et militaire, la Dalmalie et Raguse. Il eiv- toora de cette manière les faibles provinces vénitiennes d’une ceinture de montagnes qui partait du Tyrol pour descendre jusqu’au fond du golfe Adriatique. Le Tyrol compte 900,000 habitants ; les autres parties de eette ceinture, réunies sous le nom de provinces illyriennes à l’ empire français, en comptaient i 300,000. Le système militaire du royaume d’L Digitized by Google m tülie comptait donc une population de 8,900,01)0 habitants. Et qnand ar- riva 1’ époque de la réaction contre l’ empire napoléonien, ce ne fut qu’à la double ligne de l’Adige et du Miucio que l’armée française se mit en position de défendre l’ Italie. Le général Hitler, chargé du commandement de l' armée autrichien- ne qui devait agir contre l’ Italie, couvert par les montagnes, avait déro- bé, à la tête d’ une partie de son armée, plusieurs jours de marche au prince Eugène, posté avec la sienne sur F Isonzo. Dès que ce dernier eut connaissance de ce mouvement, il se hâta de se retirer ; mais il trou- va une division d’ avant-garde de F armée autrichienne, descendue de la vallée de F Adige, déjà sur la Piave ; il en força le passage et eut encore le temps de regagner Vérone. A la paix toutes les Alpes qui dominent F Italie firent retour à F Autriche avec une population de 2,900,000 ha- bitants. Il est évident qu’aucune autre puissance que l'Autriche ne peut pos- séder et. défendre ces terres étroites, allongées et resserrées entre les Al- pes et la mer Adriatique, situées comme elles le sont en dehors de la pé- ninsule. Ce ne fut pas comme puissance italienne que la république de Venise a possédé ces terres. Venise.au contraire, pendant tout le cours de sa longue et glorieuse histoire, a toujours été la rivale de toutes les puis- sances italiennes et souvent leur ennemie. L ’ étude de F histoire n’aura jamais le degré d’ utilité qu’ elle de- vrait avoir, aussi longtemps qu’on ne saura pas tirer une ligne de sépa- ration entre les causes permanentes qui n’ont jamais cessé d’ agir sur les destinées des peuples et les causes variables dont (^influence change se- lon les temps, les hommes et les circonstances. Faisons F application de cette observation aux deux parties dont se compose le royaume lombard-vénitien. 11 n’y a eu dans l’histoire moderne rien d’aussi stable que l’État véoitien. La Dalmatie avait été la première conquête de la jeune républi- que. Deux fois elle l’avait perdue, mais elle mit toujours de la persi- stance à la ressaisir, car cette province lui donnait des (mis de constru- ction pour les vaisseaux et d’ excellents marins pour les monter. Elle lui appartenait encore à son dernier jour. Cette force de stabilité a eu près de quatorze siècles de durée. , Quelles ont été pendant ce temps les destinées des provinces lom- bardes ? Tour à tour ou royaume fondé par des princes étrangers ou ré- Digitized by Google 135 publiques nationales; ligues de villes indépendantes ou principautés as* servies ; disputées par la France, dominées par l’Espagne, puis définitive- ment par l’Autriche, jusqu’à l’époque des nouvelles révolutions; une partie de ces provinces, Brescia, Bergame, conquises et possédées par la république de Venise. Nul territoire n’eut en aucun temps à supporter autant de chan- ces d'instabilité. Milan, encore fière des derniers souvenirs de la puissance impériale de Rome, avait voulu ê'rcau commencement du moyen âge la capitale d’un royaume qui ne parvint jamais à établir sa domination sur le pays dont il avait pris le nom. L’esprit républicain de l’Italie avait fait déposer cette couronne de fer, plus célèbre par l’antiquité de son ori- gine que par sa grandeur, dans le reliquaire de la cathédrale de Mon- xa. Quand, après plusieurs siècles, Napoléon vint l’y prendre pour en cein- dre sa tête, Milan reprit avec orgueil le lustre, tous les avantages et toutes les préteotions d’une capitale. Le royaume d’Italie fut la partie de la péninsule la plus sincère- ment dévouée à Napoléon, parce qu’elle avait compris l’avenir qui lui était destiné. Les troupes italiennes restèrent jusqu’au dernier moment fidè- , les à l’empereur qui les avait créées. Le principe de restauration qoi devait succéder à la domination française devait aussi nécessairement annuler la nouvelle importance poli- tique qui avait été donnée à la Lombardie et laisser des regrets à tous les Italiens qui y avaient attaché une grande espérance d’avenir ptfur leur pairie. A peine l’Autriche avait-elle occupé cette province que son rôle y devint difficile ; car il lui fallut détruire ce que l’Italie moderne voulait encore conserver de cette espérance. Ainsi les principaux propriétaires du Novarais, tous Lombards, demandaient que cette province restât réu- nie à la Lombardie et fût réintégrée à l’Autriche, en vertu de ses an- ciens droits. Les habitanis de Pavie se trouvaient plus généralement encore dans la même situation; la plus grande partie de leurs possessions, mô- me leurs jardins potagers, étaient sur territoire étranger, car les traités placèrent encore une fois Pavie à l’extrême frontière. Plusieurs autres parties importantes du royaume d’ Italie, situées sur la rive droite du Pô, demandèrent à n’en pas être séparées. La plus grande partie de l’Italie, si profondément révolutionnée, ne voulait plus redevenir l’ancienne Italie -, l’Autriche ne pouvait cependant pas en vou- Digitized by Google 430 loir une autre. Celte première opposition fit naître, contre 1’ Autriche, an germe de défaveur, qui, exploité comme il le fut depuis par d’antres ad- versaires que les Italiens, devint le principe générateur de tous les évé- nements qui eurent lieu en Italie. Après avoir rendu à chacun ce qui lui avait appartenu, conserver réuni, sous le titre de royaume lombard-vénitien, ce qui restait du ro- yaume d’Italie, était une concession faite aux regrets qui s’étaient ma- nifestés en Lombardie. Le principe du mouvement, quand il est toujours actif, l'emportera toujours sur le principe de la stabilité; ainsi l’esprit d’instabilité de la Lombardie, excité comme il ne cessait de l’être par son contact avec le reste de l’Italie, devait infailliblement entraîner les pro- vinces vénitiennes, naturellement calmes, dans la sphère du mouvement Cette première concession faite il l’Italie moderne devint donc un danger pour l’empire d’Autriche. Un corps politique de cinq millions d’ha- bitants, riches, actifs, d’ une imagination facilement ardente, n’est pas une force qui puisse rester indifférente. Du moment que l’Autriche ne vou- lait et ne pouvait pas laisser agir cette force comme puissance italien- ne, l’activité de cette vie devait se tourner contre elle. Le seul moyen de prévenir ce danger eût été de ne pas laisser exister une réunion que la violence seule des temps modernes avait accomplie. L'histoire et la géographie se réunissaient pour conseiller de ne laisser subsister aucun autre lien de solidarité politique entre les deux grandes fractions dont s’est composé le nouveau royaume lombard-vénitien, que celui d’une obéis- sance commune à l’empereur; Sa Majesté Impériale n’avait aucune obli- gation, n’avait contracté aucun engagement envers ces provinces ; l’Au- triche pouvait gouverner la Lombardie, comme elle avait longtemps gouverné le duché de Milan ; toutes les sages institutions de l’impératrice Marie-Thérèse y existaient encore. Le gouvernement des provinces vé- nitiennes pouvait être reconstitué tel qu’il avait élé établi, quand l’ Autri- che en prit possession pour la première fois à la suite du traité de paix de Campo Formio. Le royaume lombard-vénitien compte une population de cinq mil- lions d’habitants, tous de pure race italienne ; ces territoires sont riches de culture, de commerce et d’industrie; il suffisait de traverser ces pro- vinces en simple voyageur pour en emporter la conviction qu’ elles étaient administrées avec autant d’intelligence que de justice ; car l’ima- ge de la prospérité s’y présentait partout et sous toutes les formes. Ce ro- Digitized by Google 137 vaunic était donc appelé à devoir exercer une salutaire influence sour Joule l’tyalic, mais particulièrement sur celles de scs parties qui lui élaient limitrophes. Il n’en a cependant pas été ainsi. Ce sont, au contraire, les parties les moins riches, les moins bien gouvernées, et qui sont le patrimoine de gouvernements plus faibles, qui ont, en sens contraire, exercé cette influence. i)’où pouvait donc provenir un pareil phénomène? Une loi naturelle suffit pour en donner l’explication. Des corps politiques voisins les uns des autres ne peuvent être maintenus dans une position de complet isole- ment. Cet isolement est une impossibilité absolue entre des États qui sont * formés du même peuple ; celui qui se refuse à exercer de l’ influence sur les autres doit subir la leur. Il n’y a pas de nationalité plus vivace que celle dps Italiens; elle a depuis des siècles résisté à tontes les dominations, à toutes les révolutions qu’on a voulu lui imposer, à l’occupation prolongée de toutes les armées étrangères. L’Italie, qui n’a jamais été assez forte pour fonder son indépendance, l’a toujours été assez pour repousser tout ce qui ne lui était pas homogène. Il y a tlonc en Italie une impuissance politique qui tient à sa confi- guration géographique, à côté d’une force morale naturelle, dont il faut .. savoir tenir compte pour la gouverner et la satisfaire. Les éléments du ca- ractère italien sont indestructibles; il sont-trop vifs et trop prononcés pour être neutres ; il faut donc les avoir pour soi si l’on ne veut pas les avoir contre soi. Dans leurs relations privées, la haine n’est que trop souvent voisine de l’amour ; mais il y a dans la région du gouvernement la sphère des in- térêts qu’il faut apprendre à satisfaire pour les tranquilliser, sans toutefois en espérer de reconnaissance. L’égoïsme des peuples est toujours en raison progressive du senti- ment de nationalité. L’Italien aime le soleil qui fertilise sa patrie, comme il est fier des œuvres si diverses dont son intelligence a su la couvrir. L’im- puissance d’en faire un seul Liai politique y a développé au plus haut degré le principe municipal et communal. L’administration, qui blesse l’Italien dans le sentiment qui l’attache à la cômmune, en a toujours fait et en fera toujours un sujet mécontent. Cesl alors qu’il prêle l’oreille à ceux qimi- viennent lui parler d’une Italie réunie, parce qu’il espère re- trouver dans la force de celle patrie agrandie la portion de liberté qui lui est le plus chère, celle de la patrie communale. Digitized by Google •138 Il y avait déjà en 1848 plus de trente ans que l’Autriche avait prÎ9 possession de ses provinces italiennes et qu’elle y avait donc fondé le ro- yaume lombard-vénitien ; les générations viriles de sa population avaient déjà été élevées sous la domination autrichienne, et cependant on voyait leur désaffection, depuis la commotion produite par la révolution française de Juillet, augmenter progressivement, surtout en Lombardie. L’État vénitien, déjà presque mourant de caducité, devait tomber de- vant les violences de l’invasion révolutionnaire française. Il s’était donné sincèrement à son nouveau maître ; il avait accepté franchement sa réu- nion à un empire qui paraissait devoir lui donner une sûreté que sa pro- pre faiblesse ne pouvait plus lui garantir. Les regrets qu'on pouvait sentir à Venise de cette position n’avaient rien de coupable, car aucun Vénitien ne pouvait penser que la restauration de son ancienne patrie fût possible; c’était le culte du passé, sentiment religieux plutôt que politique. Cepen- dant les provinces vénitiennes, depuis 4838, commencèrent à se montrer indifférents. Une agitation prolongée en Italie, dont le contact, loin d’ètre empêché, était favorisé par le principe de l’union, devait inévitablement les conduire à des sentiments aussi hostiles contre l’Autriche que l’étaient déjà ceux de Milan. Les relations officielles qui viennent d’ètre publiées par l’état-major général autrichien sur les campagnes des deux années 4848 et 4849 en Italie, prouvent de combien de dangers la révolte du royaume lombard- vénitien avait entouré l’armée autrichienne. L’événement le plus considé- rable de toute cette guerre a été sans contredit la défection de Venise et la résistance prolongée que cette ville a opposée aux armes autrichiennes. Bien que 1’ armée piémontaise, après des combats, militairement honora- bles pour elle, eût été forcée pour la seconde fois de cesser la guerre ; bien que l’abdication du roi Charles-Albert ne dut plus laisser à personne co Italie l'espoir que les troupes piémontaises voulussent une troisième fois entrer en lice ; bien que toutes les autres troupes, ou bandes italiennes de toutes dénominations, eussent disparu des champs de bataille ; bien que les puissances étrangères, sur l'appui desquelles les populations italiennes croyaient avoir eu des raisons de pouvoir compter, eussent laissé tous ces événements s'accomplir sans y prendre aucune part, la ville de Venise con- tinua sa résistance avec une obstination qu’il est impossible à la raison de comprendre. Comme il sera toujours utile de montrer les voies par les- quelles les erreurs ou les passions peuvent conduire les hommes à leur Digitized by Google 159 perte, il nous paraît important de fixer l’attention sur ce qui s’est passé à Venise. Les relations officielles que nous avons citées plus haut n’hésitent pas à déclarer que ce sont les fautes du gouvernement qui ont amené la cata- strophe dont l’armée d’Italie pouvait devenir la victime sans l’énergie d’une résistance que l’on doit appeler héroïque dans les premiers moments du danger. Le courage moral de son illustre chef, le dévouement absolu de toute son armée, depuis les grades les plus élevés jusqu’au simple soldat, ont commencé par gagner du temps, cet élément si précieux pour toutes les combinaisons de la guerre. Le temps amena des secours ; ce fut seule- ment alors que commença la guerre du côté de l’Autriche. L’histoire a dit de quel côté a été la gloire ; elle est tombée en partage à la fidélité, à la persévérance et au -courage ; elle est devenue pour le chef la juste récom- pense de la prévoyance, qui, dans la juste mesure d’une actione bornée et trop souvent contrariée, sut préparer les moyens, qui, bien dirigés, fini- rent par assurer la victoire. Les fautes commises par l’ ancien gouverne- ment ont été si multipliées, le nombre de ceux qui les ont commises a été si grand, qu’il est facile d’en faire le récit, tant la part du blâme qui en re- viendra à chacun sera légère. Cependant quand on voit errer des hommes auxquels on ne peut, sous aucun des rapports de leur sphère d’activité, refuser de l’habileté, il faut qu’une cause supérieure les ait entraînés à leur insu dans une voie d’action oii rien ne les avertissait des dangers qu'ils couraient. Il suffit quelquefois, dans la région la plus élevée de gouvernement, de commettre une erreur pour engendrer les fautes de l’administratioo. L’union des deux grandes fractions du royaume lombard-vénitien ayant été donuée comme la base sur laquelle devaient se placer toutes les auto- rités administratives, chacune d’elles travailla à atteindre le but où devait tendre toute son actionnais plus on approchait de ce but, plus se multi- pliaient les dangers de la position de l’Autriche. N’était-ce pas, en effet, travailler soi-même au développement des nouvelles forces qui surgissaient en Italie que de faire un tout du royaume lombard-vénitien et de multi- plier tous ses points de contact avec l’Italie? Tout ce qui s’y passait prou- vait qu’il ne s’agissait plus d’insurrections partielles, qu’il avait toujours été facile à l’Autriche de comprimer, mais que l’on voulait, pour mieux rési- ster à sa puissance, y faire une révolution sociale complète, qui devait s’exécuter au moyeu d’une transformation des États italiens et de chuoge- Digitized by Google uo nients dans l’état de possession territoriale. L’exclusion de 1’ Autriche de tons les territoires italiens avait été prise pour point et départ de celte ré- volution. Dans de pareilles conjonctures, visibles à tous les yeux, le cabinet de Vienne crut que les voies diplomatiques seraient les plus sures et les plus efficaces pour en conjurer les dangers. Tel fut le terrain sur lequel la cour impériale prit position en s’adressant aux grandes Cours pour leur deman- der si elles entendaient tolérer que le parti révolutionnaire italien détruisit tout ce que des droits séculaires et des nouveaux traités avaient établi en Italie. Le cabinet de Vienne reçut la réponse unanime que les puissances maintiendraient l’état de possession territoriale en Italie tel qu’il avait été réglé par les traités de 1814 et de 1815. Cette déclaration, de nature à tranquilliser sur les résultats des in- surrections de l’Italie, inspira cependant un sentiment de trop grande con- fiance dans l’avenir. Des clubs dirigeaient la révolution italienne, les socié- tés secrètes étaient leur instrument d’ exécution le plus actif. De pareilles associations n’ont que la force de détruire ; on ne craignait donc pas à Vienne d’en voir sortir une organisation assez puissante pour combattre un empire comme celui de l’Autriche ; on croyait donc qu’on n’aurait à con- * , jurer qu’un danger passager. Dans tout le cours de cet ouvrage, j’ai cherché à montrer combien est fausse la théorie qui veut prendre le principe de nationalité comme base fondamentale des États. S’il me paraît impossible de réfuter d'une manière victorieuse les arguments que j'ai employés pour prouver que cet- te théorie est une erreur, je comprends cependant qu’un peuple nombreux, riche des glorieux souvenirs de son histoire, puisse se laisser entraîner à se replacer sur cette base, quand tout le monde lui présente l’entreprise comme étant d’une facile exécution. Les hommes de talent et d’énergie se seraient crus coupables de trahison envers leur patrie s’ils n’en eussent pas pris la direction. Je ne veux donc pas tenir compte ii tous les Vénitiens qui ont pris part à la révolte du crime de félonie. Ils ont cru le moment arrivé où ce crime deviendrait un triomphe ; célébrer ce genre de triom- phe, comme l’histoire ne l’a fait que trop souvent, n’est-cepas encourager l’insurrection ? n’est-ce pas mettre le succès seul au-dessus du principe? Dans de pareilles circonstances, les gouvernements ont le devoir de venir au secours des peuples qu’ on entoure de séductions. Il faut leur faire voir et leur faire comprendre la faiblesse positive de leur position Digitized by Google ut politique dès le moment qu’ils sc troueraient séparés de l’État qui seul a les moyens de les protéger. Il faut en même timps imposer aux hommes aventureux et aux aventuriers, en organisant des moyens de défense qui soient de nature à ne leur laisser aucun espoir de pouvoir gagner leur indépendance par un corp de main. Certes, elle est un bien trop précieux pour qu’ un peuple, quel qu’ il soit, puisse espérer pouvoir s’en assurer la possession par un acte qui a toujours le caractère d'un emportement auquel on sc livre sans réflexion. Du moment où pas une des grandes puissances ne se déclarait con- tre P Autriche en faveur de l’ insurrection, la défaite de cette dernière devenait inévitable. Avant de mettre sons les yeux du lecteur les faits militares princi- paux auxquels le siège de Venise a donné lieu, nous avons encore une observation à faire sur la position politique dans laquelle se trouvait l’I- talie. Tout ce qui s’ y passait n’était pas l’ouvrage de la révolution seu- le ; il y avait des intrigues qui rappelaient celles des cabinets d’un au- tre temps ; il faut appeler intrigues ces sourdes menées politiques qui ont pour objet d’ affaiblir ou de déchirer môme des traités dans le temps mê- me que l’on déclare diplomatiquement vouloir en garantir le maintien. Il en est de P ivresse politique comme de celle de lu table : In vitiu veri- las. Les années 4847, 4848 et 4849 nous ont donc montré des pensées u- Digitized by Google 148 tre vers la place Sainl-Marc. Des logements militaires adaptés ponr la dé- fense eussent suffi pour se rendre maître de ces points. La garnison de Venise n’avait pas une barque, pas une gondole qui lui appartînt ; la garde des lagunes, pour laquelle il eét fallu une flottille particulière, ne lui était pas confiée ; les barques nécessaires au ser- vice journalier de la place, pour transporter les troupes sur les différents points qu’elles devaient occuper, lui étaient fournies tous les matins, sur sa réquisition, par des entrepreneurs particulières. Dès le premier jour de l’insurrection, barques et gondoles de toutes grandeurs leur furent reti- rées, et toutes perdirent les seuls moyens de mobilité qui existent à Venise. Mais pourquoi, dira-t on, raconter une fois de plus ce qui est connu, et pourquoi le faire surtout depuis que les mesures les plus efficaces ont été prises pour y porter remède? La gloire de l’armée n’en a été que plus grande. Elle a fait partout rempart de sa poitrine ; elle a su reconquérir ce qui était perdu-, mais perdre et reconquérir sont les opérations les plus dispendieuses de la guerre, car il faut payer les frais des deux opérations. L’armée a prouvé, son illustre chef en tête, que ce n’est pas en elle que fut la cause de ta catastrophe italienne. L’organisation de l’ancienne armée s’est montrée, sur tous les points de la monarchie, tellement forte, sa discipline tel- lement solide, qu’il faut bien chercher ailleurs ce qui a pu amener tant de foutes et de négligence. Les unes et les autres ont été les suites iné- vitables d’un vice organique dans la haute sphère des conseils de l’État. iS’avons-nous pas vu comment l’homme illustre, le grand capitaine, qui vient récemment en Angleterre de prendre possession de son immortalité, n’avait cessé depuis plusieurs années d’avertir le gouvernement de Sa Majesté Britannique de l’urgence qu’il y avait à donner plus de soins aux institutions militaires de la Grandç-Bretagnej que les progrès de tous les moyens d’ attaque étaient devenus si grands, qu’il fallait sérieusement s’occuper de mettre ses cAtes en meilleur état de défense? Cette né- cessité n’est-clle pas plus impérieuse pour un État continental dont les frontières sont plus faciles à franchir que l’ obstacle naturel qui entoure l’Angleterre de ses vagues ? L’histoire de tous les pays, mais celle de l’Autriche en particulier, nous donne la preuve qu’il se fait toujours, après des guerres de lon- gue durée, une réactiou du gouvernement administratif contre la trop Digitized by Google 449 grande prépondérance de P état militaire et contre P influence de ses chefs. C’est ainsi qu’après les longues guerres des Turcs et de la succes- sion d’Espagne, la voix du prince Eugène ne fut plus écoutée. Les grands ressorts militaires s’étaient tons relâchés. On vit pen de temps après sa mort (4736) la paix de Belgrade enlever à l’ Autriche tous les avantages qu’il avait conquis par celle de Passnrowitz. On vit I’ Espagne à la même époque lui enlever, en Italie, le royaume de Naples et la Sicile. Quoi- que président du conseil de la guerre, il n’avait eu depuis longtemps au- cun poids dans les conseils de l’État. Après lui, la direction du mini- stère de la guerre passa successivement dans les mains d’hommes de moin- dre considération et plus faibles de capacité. Il en fut de même pendant la longue époque de paix qui suivit le congrès de Vienne. La direction du département de la guerre s'affaiblit de jour en jour davantage, parce qu’aussi de jour en jour on l’éloi- gnait davantage des conseils dans lesquels se réglait le mouvement politi- que de l’État On a vu les dangers qui résultèrent d’avoir ainsi sé- paré le bras de la tète, ou plutôt d’avoir fait de ce bras un instrument pas- sif aux ordres d’une autre tête, qui ne savait ni donner de la force à l’instrument ni saisir l’opportunité des coups qu’il devait porter. Cette im- mense lacune, qui a causé tous les embarras dans lesquels l’ancien gou- vernement a fini par se trouver placé, vient d’être heureusement comblée et de manière A ne plus reparaître- N’y avait-il pas de 1’ utilité à le montrer, pour expliquer le passé à ceux qui ne l’avaient pas compris et pour tranquilliser ceux qui ne comprennent pas encore l’avenir f Mais revenons à Venise. S’il faut être indulgent pour les hommes égarés, il est impossible d’avoir la même indulgence pour ceux qui séduisent, corrompent et en- traînent. En face des immenses malheurs qu’ils ont causés n’a-t-on pas le droit de scruter leur conduite et de les traduire au tribunal de l’opinion publique qui doit alors se charger de les condamner ou de les ab- soudre ? Venise, pendant l’époque préparatoire de l’insurrection, paraît avoir joué un rôle passif; elle recevait l’impulsion du mouvement sans le don- ner, sans même encore communiquer l’impulsion qu’elle avait reçue. Sa défection entraîna les provinces vénitiennes par la seule force de l'exem- ple; Palmanoiti tomba au pouvoir de l’insurrection comme Venise y était tombée. Digitized by Google •130 Cependant, depuis l’année 1849, le rôle que joua Venise dans ce grand drame devint pins actif. Jusqu'alors les deux foyers révolutionnaires qui avaient exercé le plus d’influence sur la ville des lagunes étaient Milan et Bologne; mais cette influence était encore éloignée, elle était en- core secrète. L’année 1847 vit changer cette position. Le congrès scientifique italien avait tenu sa séance de l’ année 1848 à Gènes. Il lui fut proposé de tenir sa prochaine réunion l’année sui- vante à Venise. L’assentiment de la cour de Vienne fut sollicilé et fut ob- tenu. On craignit sans doute que le refus d’y consentir ne fût stigma- tisé par l’ opinion publique comme un acte d’ obscurantisme. Mais qu’im- portent les motifs de la condescendance autrichienne ? On avait su à Rome que les savants, directeurs du mouvement ita- lien, avaient nommé à Gènes un comité constituant ; que ce comité avait proposé que les États de l’Italie, à l’exception de l’Autriche, qu’il fau- drait en expulser, formassent une confédération dont le Pape devait être le chef. On y savait aussi que Mnzzini avait refusé d’ adhérer â cette pro- position. Il voulait aller plus loin. La réunion du congrès à Venise avait pour objet de faire entrer ouvertement tout l’Italie autrichienne dans ce mouvement. Les coryphées principaux de Milan y précédèrent le congrès pour préparer la société vénitienne et pour lui faire prendre la même attitude-qu’avait prise celle de Milan. Venise montra dans cet|e occasion qu’elle avait conservé la tradition de sus anciennes magnificences. Le grand canal, la place Saint-Marc, le palais des doges revirent pendant quelques jours la vie et le mouvement d’autrefois. Les séances du congrès, divisé en sections, conservèrent toutefois le calme et la dignité qui siéent à une assemblée occupée d’objets scienti- fiques. • Le mouvement qui l’ agitait secrètement ne se trahissait pas -, mais on pouvait déjà remarquer que l’agitation du public allait chaque jour en augmentant. Au milieu des fêtes on travaillait à donner aux Vénitiens, d’esprit plus retenu que les autres Italiens, le courage de manifester leurs opinions à la première occasion. Cette occasion ne tarda pas à se pré- senter. La séance de clôture du congrès devait se tenir dans la salle du grand Conseil, dans cette salle où l’on voit, comme si c’était un arrêt du sort, la Digitized by Googl 151 série des portraits des doges se terminer, sans qu’il y ait eu une place pour en mettre un de plus à cAté du dernier, L’andience se composait de près de trois mille personnes, appartenant aux classes les plus distin- guées de Venise. Le président du congrès, le prince Giovanelli, ouvrit la séance. Son discours fut convenable, tel qu’on devait l’attendre d’un bomme aussi distingué par ses qualités morales que par sa grande po- sition sociale. Il dit, quant aux travaux du congrès, que chacun des secrétaires des différentes sections allait faire un rapport sur. les travaux particuliers de chacune. On avait eu l’ occasion, pendant le cours des séances, de remarquer que M. Cantù, Milanais, l’historien connu par des ouvrages h juste titre es- timés du public, pensionnaire de l’empereur d’Autriche, avait été le seul qui eût donné lieu à de l’agitation dans sa section. Le public attendait donc avec impatience le discours qu’il devait tenir. Soit intention, soit que sa section, qui était celle de la géographie et de l’histoire, dût être la derniè- re, ii parla le dernier. Il plaça dans son discours des phrases adressées aux Italiens du mouvement ; il mit de l’éloquence à célébrer la position qui ava t déjà etc faite à Pie IX, et que Sa Sainteté, dans la sincérité d'un cœur qui voulait le bien, avait acceptée. Ses paroles furent accueillies par des applaudissements frénétiques qui se répétaient à chaque nouvelle phrase qui les excitait. Ce moment fut un. événement ; dès ce jour Venise entra pleinement et ouvertement dans les voies de la révolution moderne qui se préparait pour l’Italie tout entière. Un observateur curieux de juger les scènes qu’il avait sous les yeux, ainsi que le lieu où elles se passaient, pouvait le faire facilement. Pour mesurer combien Venise, sous la domination autrichienne, avait été entraî- née à la dérive de ses anciens principes, il ne lui fallait que visiter les sal- les des archives de l’ancienne république. Il y eût trouvé une preuve visi- ble à tous les yeux de la politique qu’elle suivait envers la cour de Rome. Cette preuve, en apparence de forme indifférente, conduit à en découvrir une des maximes fondamentales. On lit sur un grand nombre de dossiers rangés dans ces archives les syllabes initiales suivantes: Exp. P. P., ou bjen : Expulsis P. P., ou bien seulement : Expulsis. tous les dossiers ainsi marqués appartiennent à la même catégorie. 11$ forment la collection des actes des séances du sénat, des collèges et des conseils, dans lesquels on avait eu à traiter d’ affaires, soit publiques, soit particulières, pour lesquelles le gouvernement romain •Digitized by Google 452 ou des individus romains avaient à intervenir comme parties. Pour ce cas, tous les individus, sénateurs ou membres des conseils, qui avaient des re- lations d’intérêt avec le gouvernement romain, ou des liens de famille ou de parenté daos les États romains, devaient quitter la séance pour le mo- ment de la délibération. Cette formalité était tellement rigoureuse que toutes les affaires de celte sorte étaient enregistrées séparément et désignées par les mots écrits sur les dossiers. Cette circonstance, que tout le monde peut vérifier, prou- ve quel soin mettait la république à ne la sser se former aucune espèce de lieu entre les Vénitiens appelés à la gouverner et les gouvernements ita- lien. Nous citerons à l’appui plusieurs ordres du conseil des Dix, qui se trouvent dans ces archives. Un décret du conseil des Dix, du 9 novembre 4459, ordonne: que rien ne soit lu ou référé avant que les papalistes soient expulsés des con- seils, ni qu'aucune communication leur soit faite. Un décret du même conseil, du 42 février 4504, prescrit : que dans les affaires avec Rome, les papalistes sortent du sénat et qu'ils soient pen- dant la délibération renfermés dans une chambre au-dessus de la chan- cellerie. Un décret du même conseil, du 9 octobre 4525, ordonne: que ceux qui ont des descendants ( nepoli ) ou des fils naturels dans les ordres soient exclus de toutes les affaires de Rome. On voit comment la stabilité des maximes produisit à Venise la sta- bilité de l'histoire. Quel contraste de voir, dans ces siècles de la splendeur de Venise, la politique quVIle suivait alors envers la cour de Rome, et l’ enthousiasme avec lequel elle accueillait aujourd’hui, dans ces mêmes salles, où régnait son ombrageuse défiance, le nom d’un pape que l’Italie commençait à sa- luer d’un titre qui suffisait à lui tout seul pour caractériser la folie de l'é- poque. C’est, en effet, au pape du progrès, al papa del progressa, que l’Ita- lie demandait sa renaissance. Cependant dès que les premiers succès, qu’eut l’ insurrection dans toutes les parties de l’Italie, eurent donné aux Vénitiens l’espoir que la ré- publique proclamée avait pour elle des chances d’un rétablissement dura- ble, l'ancien esprit de séparation ne tarda pas à reparaître. Ou vit bientôt (pie Venise, en se déclarant pour la cause de l’ indé- Digitized by Google 1 55 pemlnnce italienne et se montrant obéissante à l’ impulsion qu'elle venait île recevoir, n’était pas entrée dans les intrigues politiques préparées en Lombardie. Les premiers instants de liberté vénitienne mirent, en effet, eu .évidence que Venise, loin de vouloir se donner au Piémont comme la Lom- bardie venait de le faire, ne se donnait à la révolution que pour recon- quérir son ancienne indépendance; c’est-à-dire qu’elle voulait encore une fois rompre tous les liens par lesquels le gouvernement autrichien l’avait rattachée à la Lombardie. Ceux des Italiens qui commençaient à craindre que la partie que jouait la révolte ne fût pas aussi facile à gagner qu’ils en avaient eu l’illu- sion, et que l’ idée qu’ils s’étaient faite de 1’ affaiblissement de l’ Autriche pourrait bien ne leur avoir été donnée que par le calme d’ une confiance qui avait manqué de clairvoyance, mirent tout en mouvement pour obte- nir de Venise l’acceptation de la réunion au Piémont. Les calculs de l’am- bition piémontaise mis à part, tous, Piémoniais, Lombards, Parmesans et Romains, voyaient déjà que l’union seule pouvait les sauver. La population vénitienne, habituée pendant tant de siècles à l’obéis- sance et au respect pour le pouvoir, n’avait pas fait difficulté de reconnaître comme dictateur l’homme, jusqu’alors obscur, qui le premier avait eu la hardiesse de proclamer la république, quand personne encore n’aurait osé en prononcer le nom. Dès ce moment Manin devient pour nous le seul homme responsable des événements de Venise. La première preuve qu’il donna de son ascen- dant fut d’ avoir obtenu l’ acte de soumission de Venise au Piémont Mais que devenait-il lui, partant de la république qu’il avait proclamée à ses ris- ques et périls et aux plus grands risques encore de sa patrie, pour arriver à la monarchie, et de plus à une monarchie étrangère ? Pour qui devons- nous le tenir, sinon (>our un aventurier qui se lance tète baissée, les yeux fermés dans tous les hasards d’une destinée qu’il affronte? Mais voyons les actes. Le 5 février 1849, le lieutenant général baron Haynau avait fait la proposition de procéder à l'attaque régulière du fort de Malghera et de- mandé l’.iutorisation d'en préparer les moyens. Le maréchal comte Ra- detzky, toujours aussi sage et modéré après les batailles que plein d’ ar- deur à les gagner, voulant ménager les efforts médiateurs que paraissaient vouloir faire la France et l’Angleterre pour le rétablissement de la paix, ne permit que les mesures qui ne porteraient pas encore le caractère d’ho- Digitized by Google stilité ouverte, couvrant ainsi Venise des avantages de l’armistice que exi- stait entre lui et le Piémont. Charles-Albert ayant bientôt après dénoncé cet armistice, adressa à Venise la sommation d’agir avec vigueur sur les derrières de l’armée au- trichienne. C’est alors que Manin lit usage de sa dictature pour confier à des chefs étrangers les opérations militaires de la défense. La nouvelle campagne ne fut pas longue (1). Après la victoire de No- varc, l’attaque contre Malghera fut Ouverte et conduite avec vigueur. Le maréchal comte Radetzky, arrivé des bords du Ticino le 4 mai à l’armée de siège, renouvela, par une proclamation adressée le même jour à la ville de Venise, la sommation de se rendre aux mômes conditions qui lui ava- ient été faites par le sénéral baron Haynau, en date du 5 février. Le S mai, Manin répondit qu’il ne pouvait, en réponse à la procla- mation du maréchal, que répéter celle qui avait été donnée au général Haynau, qui était : Que la ville de Fenise avait pris unanimement la résolution de continuer sa résistance ; que, du reste, lui Manin s’était adressé, en date du 4 avril, aux cabinets de France et d’ Angleterre, afin qu’en continuation de leur oeuvre de médiation ils voulussent bien intervenir auprès du gouvernement autrichien pour qu ’ «ne existence indépendante cl convenable fût assurée à Fenise. Ainsi l’homme qui avait donné Venise à Charles-Albert demanda, après que ce souverain eût été vaincu, aux puissances qui n’avaient pas trouvé de leur politique d’intervenir en faveor d’un roi qui se présentait cependant hardiment sur les champs de bataille à la tête d’une nombreu- se armée, de faire donner et d’assurer à la ville de Venise une existence politique indépendante, à cette ville qui n’avait à faire valoir en sa faveur qu’un acte de révolte, et qui ne se défendait qu’à l’aide d’ aventuriers étrangers qui s' y étaient plutôt réfugiés que réunis pour la servir, en- fants perdus qu’ ils étaient de toutes les révolutions anciennes et nouvelles. Le maréchal comte Radetzky répondit en peu de mots le G mai : que Sa Majesté Impériale étant résolue à ne plus souffrir aucune inter- vention étrangère entre elle et ses sujets révoltés, le gouvenicnicnl révo- lutionnaire, ne pouvant plus sous cerapp t avoir aucun espoir, ne cherchait à l'entretenir dans l’esprit de la population de Fenise que pour la tromper. (I) Voy. la relation officielle" de la campagne de l'armée autrichienne en Italie, en 1849, Itl e partie. Digitized by Google 455 Toute négociation fut rompue. Le maréchal repartit pour la Loin* hardie. L’attaque contre Venise fut reprise. Ce fut pendant cette période de temps, du mois de mai au 24 août, date de la reddition de la place, que l’armée autrichienne fit la plus gran- de partie des pertes qu’ elle eut à subir et qui ont été mentionnées. C’est aussi pendant ce même laps de temps que la population de Venise eut à supporter tous les genres de maux dont elle fut affligée, sans compter les sacrifices d’argent qui lui furent imposés. Elle eut à faire tous les frais de la défense ; elle eut encore a payer pour se délivrer des défenseurs. Le dictateur n’était-il pas coupable de tous ces maux, et si l’on fait valoir en sa faveur 1’ excuse qu’il n’était pas le maître de la situation,, pourquoi donc en avait-il assumé la responsabilité ? Quel espoir Manin pouvait-il avoir au mois de mai 4849? S'il en nourrissait encore, ne serait-ce pas la preuve d’ une folie sans pareille? Il a donc été, ou incapable ou indigne de la confiance que Venise avait mise en lui. Et s’il se flattait encore de quelque espoir de salut, pouvait- il le trouver ailleurs (pie dans les communications qu’il entretenait avec d’ autres chefs semblables à lui ; et pour les caractériser par les noms qui ont été le plus en réputation, nommons Kossuth et Mazzini ? Résumons en peu de mots l’ensemble de cette situation. Des conju- rations, des sociétés secrètes, qui organisent l’assassinat, qui répandent le mensonge et la calomnie, ne sont-elles donc pas des signes de déca- dence, bien plutôt que des moyens de renaissance? En effet, un Etat, la plus haute association morale qui existe, ne peut trouver les conditions de son existence et de sa durée que dans des lois d’ brdre et de justice, que dans des principes de vérité et de dignité. Le peuple qui souffre qu’ on emploie de pareils moyens en faveur de ses intérêts, marche donc dans des voies de perdition. Je ne dirai donc pas: lit nunc, reges, inlclligite, car les rois ont compris. La justice est dans leur coeur ; elle est rentrée par l’ intelligence dans le coeur même de ceux qui auraieut pu pendant, quelques instants en méconnaître les lois ; mais je dirai : El mine, po- pttli, inlelligile. Et le plus grand signe de la décadence des peuples û’ est-il pas de les voir confier leurs destinées à des hommes qui en sont aussi peu di- gnes sous le rapport de l’ intelligence que sous celui du caractère? Quel est donc l’esprit de ce Mazzini, par exemple, que beaucoup veulent en- core croire habile et distingué? Qu’a-t-il fait quand il siégeait comme Digttized by Google *5G triumvir à Rome ? tout le monde le sait. Mais que pense-t-il encore au- jourd’hui ? Consultons sa dernière production, son livre du Pape au xix.' siècle. Qu’on le juge par le court extrait que nous allons en donner. On lit à la page 23 : « La loi est une et 1* humanité doit l’ accomplir jusqu’ à la dernière syllabe. Dieu, en nous jugeant, ne nous demandera pas : qu’as-tu fait pour ton âme, mais qu’as-tu fait pour les autres âmes, pour les âmes que je t’avais données pour soeurs? Pour tous ceux qui admettent l’unité de Dieu et, comme conséquence, I’ unité de la famille humaine, c’ est une vérité de foi que nous sommes tous solidaires les uns des autres. La ma- lédiction de Caïn veille sur quiconque n’est pas le gardien de son frère. Devant Dieu il n’y a ni maîtres ni esclaves, ni riches ni pauvres, ni patri- ciens ni plébéiens ; et ce qui n’ est pas bon devant Dieu ne peut être bon devant les hommes. 11 n’existe point d' inégalité de nature, d’inégalité fatale de conditions et de classes, et quiconque, pape ou autre, peu im- porte, soutient la proposition contraire, renie Dieu, Jésus et l’ unité hu- maine pour s’ égarer dans une fausse doctrine du péché originel. H existe des inégalités qui ont leur source dans les formes sociales, dans l’élément même où se développe la vie, et nous devons travailler à changer ces for- mes, à transformer au nom de Dieu, au nom de la guerre que Dieu nous commande de faire au mal, au péché et à ses conséquences, cet élément susceptible de se modifier continuellement. La loi ne sera pas humaine- ment accomplie tant qu’un seul pauvre, privé de travail et des fruits dus au travail, et livré par suite à la merci de l’aumône du riche, pourra accuser d’imposture le don de la terre que Dieu fit à l’humanité dans la personne du premier Adam, ou bien encore cette communion fraternelle dont la religion leur parle tous les jours lorsqu’ elle dit : Afin que tous ensemble nous soyons un. Il n’ est pas vrai que tout pouvoir vient de Dieu. Dieu est Dieu et le peuple est son prophète. » On lit à la page 26: « Chaque syllabe de l’Évangile ne respire-t-elle pas l’ esprit de liberté, d’égalité, de guerre au mal, à l’injustice, au men- songe, qui souillent les oeuvres humaines ? » Après avoir établi le principe d’unité, de la solidarité humaine, Maz- zini finit par faire l’ application de ce principe de fraternité à la seule na- tion italienne. Il l’excite à la révolte, à la guerre, pour fonder son unité, son indépendance ; les autres hommes ne sont plus des frères, ce sont des ennemis contre lesquels tous les moyens de combattre sont bons. Digitized by Google 15 * Et c’ est à l’ auteur d’ un pareil galimatias de philosophie démocra- tique et social qu’un peuple intelligent, si positif pour le cours ordinaire de la vie, a consenti à confier la direction de ses destinées ! C’est pour lui qu’on recrute des adeptes, et c’est de lui qu’on attend sa renaissance! Peut-il exister un plus grand signe de décadence morale ? , „ Pour compléter le tableau que nous traçons, il faut encore dire quel- ques mots sur la Lombardie. Quand, en 1840, le mouvement de l’ Italie commença à se montrer plus prononcé et marchant plus directement vers des voies de fait, les rapports entre Milan et Turin devinrent plus fré- quents, plus intimes; les sujets mixtes en étaient les entremetteurs natu- rels. Les signes du mécontentement lombard étaient accueillis à la cour du roi de Sardaigne, avec cet empressement que sait y mettre l'intention d’ en profiter. On en vint à ces paroles douces et flatteuses que l’on échan- ge si volontiers dans les premiers temps d’ une nouvelle liaison. On en vint aux promesses. Le roi Charles-Albert, d’ un caractère naturellement réservé, rendu plus défiant par l’ histoire de sa propre vie, l’était encore davantage, en raison des difficultés de l’ entreprise dans laquelle il con- sentait à entrer, pourvu qu’il y trouvât la sûreté de ne pas se compro- mettre avant le moment décisif. A Turin, on disait donc aux Lombards : Av onces, cous tuivront. Ce fut alors que les Milanais orgamsèrent une révolte morale, dont les formes furent empruntées à l’ école des salons polonais et parisiens : genre d'opposition puérile, et dangereuse à tous les partis qui en font usage, quels qu’ ils soient, tant à ceux qui ont le droit de leur côté, qu’à ceux qui ne 1’ ont pas. La première manifestation populaire qui eut lien à Milan, fut à l’oc- casion de l’ archevêque qui venait d’ être appelé à remplacer le cardinal comte de Gaisruck. Malgré lès vertus de ce prince de l’ Église, malgré le sentiment d'une charité digne du siège de saint Charles Borromée, qui lui faisait distribuer en actes de bienfaisance et en aumônes la plus grande partie des revenus de T archevêché, les Italiens ne lui donnèrent cependant pas de regrets ; ils attendaient au contraire avec impatience le temps qui amènerait sur le siège de cette illustre métropole, un prélat choisi dans les rangs du clergé lombard. La nomination du nouvel arche- vêque fut donc célébrée comme un triomphe de nationalité; ce sentiment que l’on cherchait d’ailleurs à exciter de toute manière, produisit dans, cette occasion un désordre populaire, pour la répression duquel l’ inter- Digitized by Google 458 veulion de la police armée devint nécessaire. Le vice-roi était alors à Ve- nise, où il s’était rendu pour l’époque du congrès scientifique. Cet évé- nement peu considérable en lui-même, qui n’était pour ainsi dire qu’ un symptôme, avait eu cependant l’importance d’être un premier essai de mouvement ; c'était compromettre la population. Ce fut aussi un premier gage donné an Piémont ; mais ce gage donna le droit aux meneurs se- crets de .Milan d’ en exiger un autre. Les promesses du roi Charles-Albert étaient secrètes ; elles ne pou- vaient donc entraîner que le petit nombre de ceux qui en avaient connais- sance. Sous ce rapport le passé du roi n’offrait aucune certitude. 11 fallait un engagement public; mais quelle forme lui donner sans se compromet- tre prématurément? La Lombardie voulait se donner au roi. Les familles les plus consi- dérables de la noblesse lombarde étaient les promoteurs de cette trame ancienne, mais qui ne devint, à ce qu’il parait, un pacte qu’en 4846. Le mouvement italien imprimé à toute la péninsule précipita l’entreprise. Elle était signalée dans tous les écrits de l’époque ; la marche qu’il fallait sui- vre était minutieusement tracée. Les rôles étaient assignés à chaque pays, à chaque classe. Le livre qui avait ponr,tilrc h Speranse d’Italia de Ce- sare Balbo, Piémontais, était devenu le catéchisme du parti ; il n’y avait pas â s’y méprendre. On vit à Milan ce parti, fidèle aux prescriptions qui lui étaient données, prendre en face de la cour du vice-roi et de toutes les autorités du gouvernement, la position la plus hardie. Des négociations pour un système d’union commerciale, confiées à monsignor Corboli dont l’ initiative partait de Rome, devaient ouvrir les voies à l’Oion politique. Charles-Albert était proclamé comme l’Agamcm- non de cette nouvelle croisade. Mais à quelles conditions? Milan voulait les connaître, il voulait les rendre non-seulement obligatoires, mais en mê- me temps irrévocables. La publicité seule pouvait donner aux conjurés lombards la garantie qu’ils exigeaient en retour du don qu’ils .voulaient faire au roi de leur pays. Ce fut alors qu’on vit paraître à Turin, au mois d’octobre 4817, un programme constitutionnel donné par le roi à sou pays. Aucun parti en Piémont n’était encore, à celte époque, assez fortement organisé pour im- poser au roi une pareille manifestation qui eut, au grand étonuement de tout le public, le caractère d’être un acte de la libre volonté du roi. On en fut d’autant plus surpris que les principes sur lesquels reposait cette pu- Digitized by Google blication étaient entièrement opposés à tontes les opinions politiques que Sa Majesté paraissait professer. Le programme «lu roi adressé à son peuple devait donner aux pro- vinces italicnnes-autrichiennes la garantie, qu’en se donnant au Piémont elles jouiraient des mêmes avantages. Ce programme promettait tout ce que Milan désirait ; il était calque sur l’ancienne hase de la législation ci- vile et criminelle du royaume d’Italie. Il correspondait aux doléances qui depuis plusieurs années étaient exprimées dans le royaume lombard-véni- tien. Quand la marche de la révolution donna du courage A tout le mon- de, ces doléances prirent la formule de demandes faites par les deux Con- grégations centrales de Venise et de Milan. Les hommes instruits des intrigues secrètes de cette dernière ville, ne mirent pas en doute que la publication piémontaise ne fût le résul- tat d’un travail convenu entre les chefs du mouvement lombard et pié- montais. On vit, en effet, depuis ce jour la Lombardie se livrer ouver- tement et activement à l’entreprise. Chaque jour en fournissait de nou- velles preuves. La population de Milan ayant appris qu’elle avait à tra- vailler pour ses propres intérêts, s’était soumise A une discipline secrète qui montrait la forte organisation du parti. Il y avait un mot d’ordre pour la fréquentation des spectacles et des promenades. On voyait tout à coup toute la population apparaître en habits de fête ou en habits de deuil selon les bonnes ou les mauvaises nouvelles qui arrivaient aux chefs directeurs. Les murs de Milan se couvraient de symboles mystiques, de lettres initia- les et de chiffres, langue des clubs, écrits à côté des injures en toutes let- tres contre le gouvernement. L’excitation augmentait pour ainsi dire à vue d œil, elle deviut agressive, mais encore désarmée; ce n'était que la guer- re des insolences, on voulait provoquer une répression armée, on voulait des victimes ; tactique déjà employée ailleurs avec succès par les artistes en révolution. La guerre des cigares fut imaginée. Le 3 janvier 1848 de- vint un signal donné à toute l’Italie; la péninsule y répondit, toutes les églises italiennes à Honte, à Florence, à Gènes, à Turin, à Boloenc, même à Fcrrare sous les canons de la citadelle, célébrèrent avec toutes les pom- pes du rituel des services funèbres pour les martyrs, «lisait-on, tombés sous le fer des hordes étrangères sanguinaires et sans discipline. Depuis ce jour toute la Lombardie, mais particulièrement Milan, der vint sombre et taciturne; ce silence était le calme qui, dans la nature, pré- cède les grands orages. La fumée des cigares devait être bientôt suivie do Digitized by Google i(il) celle des canons. Un danger véritable ne pouvait cependant exister pour l’empire d’Autriche, que par le secours que le roi do Sardaigne donnerait à l’insurrection ; car lui seul avait une année capable de se mettre en cam- pagne. La Lombardie était restée territoire entièrement ouvert : la citadelle de Plaisance, la seule construction nouvelle, ne fut ni armée ni approvi- sionnée, de manière qu’elle fut abandonnée lors de la retraite, comme tou- tes les villes ouvertes de la Lombardie. La seule ligne de défense était l’an- cien système des places fortes du Mincio et de l’Adige. Cette position invi- tait à l’offensive. Le maréchal comte Kadetzky représentait, que le caractère du roi, de nature indécise, devait flotter entre l’excitation de l’Italie et les obligations de ses alliances politiques. Il devait flotter entre les difficultés de l’entre- prise et les avantages qu’il pouvait en tirer ; mais ces difficultés, il fallait les lui montrer. Les circonstances devenaient chaque jour plus impérieuses, plus pres- santes; la seule chose encore possible, c’était la formation d’une armée pa- reille à celle qui avait été rassemblée en Italie, l’année 1840. Cette armée, demandée par le maréchal, ne fut pas mise sur pied. On copnait les événements; mais, pour les mieux comprendre, il faut encore en donner une autre clef. Deux ambitions de differente nature ava- ient fait alliance : Charles-Albert, ambitieux comme un roi, voulait à la tête de son armée, conquérir le royaume d’Italie et la couronne de fer qui en est le symbole. Il prit la révolution comme auxiliaire. Milan, qui vou- lait à la fois ressaisir son ancien rôle de capitale, et l’influence que ce rôle lui avait donné sur l’Italie, confiait ses destinées au suffrage universel d’une révolution. Les Lombards soldaient le Piémont en se donnant à lui; c’était, certes, le plus large subside qui pût être donné. La conduite des Lom- bards pendant la guerre ne donne-t-elle pas l'explication de ce fait? À l’ exception de la légion Manara, qui disparut après le premier échec qu’elle éprouva, et à l'exception de quelques tirailleurs de monta- gnes, les Lombards ne prirent aucune part à la guerre. Les soldats italiens eux-mêmes, qui avaient quitté les drapeaux autrichiens, s’en retournèrent tous chez eux; tous les Lombards s'en reposaient de leur sort sur l’armée piémontaise, croyant avoir assez fait en disant au roi : A ou» serons nos sujets. Les événements se sont accomplis d’une manière conforme aux pas- Digitized by Google 461 «ions qui les avaient suscités. Il faut le dire encore une fois de plus : la guerre de l’insurrection fit voir que le royaume lombard-vénitien, loin de former un corps moral, était composé de deux parties entièrement diffé- rentes et séparées. Milan voulait régner en Italie, tandis que Veoise ne vit dans la. révolution de l’Italie que l’occasion de retrouver son ancienne exi* stence distincte et placée en dehors de tout. Des écrivains italiens ont fait eux-mêmes justice de l’ incapacité du gouvernement provisoire de Milan. Ils ont montré que ces hommes, les dé- tracteurs les plus ardents de l’administration autrichienne, ces hommes qui furent souverains pendant quelques mois, qui voulaient renvoyer l’em- pereur comme on renvoie l’ intendant d’une province parce qu’il n’a pas su l* administrer, ne surent eux-mêmes porter aucun remède aux vices d’administration qu’ils avaient signalés. Ils ne surent, après en avoir ap- pelé ù la guerre, ni la préparer ni la faire. H ne reste donc rien à en dire. Lors de la défaite, le peuple de Milan, semblable à tous les peuples qui n’applaudissent qu’au succès, se conduisit envers le roi de Sardaigne avec la plus noire et la plus insolente ingratitude. Charles- Albert, qui n’a- vait pris son chemin de retraite par Milan que pour avoir l’ occasion d’y donner une dernière preuve de dévouement à ses complices, tous compro- mis par sa défaite, fut exposé non-seulement aux insultes, mais encore à des coups de fusil d’assassins. Et cependant cette expérience faite des deux côtés n’était pas encore suffisante. Des intrigues politiques réunies à ce qui restait encore d’ intri- gues populaires, amenèrent nne seconde campagne, qui termina en cinq jours ce que la révolte de Milan avait commencé en cinq journées. Les leçons données par les événements n'avaient été comprises que par le bon droit : il sut en profiter. J’ai désiré prouver par les exemples du royaume des Pays-Bas, du royaume de Pologne et de l’État libre de Cracovie, combien de dangers peuvent sortir d’une construction politique mal faite. Je crois que les évé- nements qui ont eu lieu dans le royaume lombard-vénitien en fourniront une preuve de plus. Cependant quand les défauts d’une construction politique ont été re- connus, le nom qu’elle porte n’a plus d’importance. La sagesse des mesu- res des gouvernements suffira toujours pour prévenir le mal qui sortirait inévitablement d’un défaut auquel on laisserait une entière liberté d’action. ‘21 Digitized by Google V. CONGRÈS D'AIX-LA-CHAPELLE, 4818. La coalition de l’Europe contre Napoléon avait, en 1814, amené U fin de l’empire. La France se soumit à cet événement avec une résignation triste, sans doute, mais qui provenait de la conviction générale, qu'il était inévitable. En effet l’abus du pouvoir qu’avait conquis le génie, avait été tel, que ni l’Europe ni la France elle-même ne pouvaient plus le suppor- ter. Les puissances ne voulurent régler entre elles et la France que les re- lations internationales ; la France put librement disposer de son sort ; la restauration de l’ancienne maison régnante ne lui fut pas imposée; elle devint le résultat naturel d’ une immense réaction contre l’ empire. Une grande partie des Français avaient été ramenés par l’empire aux principes de la royauté. L'ancienne royauté n’était séparée de l’empire que par tous les dés- ordres de la révolution ; il était naturel qu’en brisant le trône impérial, on en revint à celui des rois -, car il n’y avait eu dans tout le cours de la révolution aucun instant ni aucune institution qui eût pu servir de bases à un ordre de choses quelconque. Le rétablissement des Bourbons était donc le seul acte qui pût se faire sans aucun secours étranger; il était donc le seul qui pût garantir à la France sa liberté, son indépendance. Le traité de Paris fut signé ; les armées étrangères évacuèrent le territoire français. Les puissances crurent trouver dans la volonté unanime que manifestèrent les Français de repren- dre le principe de l’hérédité légitime comme base de leur ordre social, la garantie du maintien de la paix. Cependant tout facile qu’a paru être le premier acte de la restaura- tion, le gouvernement du roi ne s’en trouvait pas moins placé vis-à-vis d’immenses difficultés. Le roi seul, accompagné d’un très-faible parti, était ancien. Du reste tous les Français étaient des hommes nouveaux, les idées Digitized by Gobgle 163 étaient nouvelles, la législation entièrement neuve, l’administration entiè- rement conforme à ce nouvel ordre d’idées et de !ni«. La révolution et plus encore l’empire avaient effacé le souvenir des Bourbons : la révolution par la destruction, l’empire bien plus par son éclat que par sa durée. Il eût fallu pour renouer la chaîne des temps, si violemment rompue, des conditions personnelles qui n’existaient pas. l.es révolutions qui se prolongent font seules naître les hommes capables de les maîtriser et d’y mettre un terme ; ceux d’autrefois n’y suffisent jamais. De là provient la difficulté des restaurations. Cependant on ne peut pas dire, que celle des Bourbons ne se serait pas consolidée, tant la France y apportait de bonne volonté, tant elle avait de reconnaissance pour un acte de médiation, puissant comme s’il était venu d’en haut, qui avait réconcilié la France avec l’Europe, si de nouvelles excitations n’étaient pas venues la troubler avant qu’elle eût pu se rasseoir. Les débris armés de l’empire étaient nombreux, encore frémissants ; ils n’avaient pas comme la France la résignation de leur défaite. La voix paissante à laquelle ils avaient eu l’habitude d'obéir, leur fit un nouvel ap- pel ; ils vinrent de tous côtés se réunir autour du drapeau impérial. Le roi fut abandonné. Dès ce moment une véritable restauration, une restauration qui eût trouvé en elle-même les conditions de sa durée, devint impossible. Oa avait pu dire une fois de Napoléon, flu’il avait ramassé la couronne de France là où ceux qui la portaient l’avaient laissée tomber, mais cette fois ce fut lui, et lui tout seul, qui brisa le trône des Bourbons, eu lui enlevant le caractère national que ce trône avait toujours porté. Dès lors il n’eut plus qu’un support étranger. Ce fut la campagne de 1813 qui ruina la restauration. Napoléon avait disparu cette fois pour ne plus revenir, mais il laissa derrière lui son œuvre tout entière. La forme politique fut seule modifiéo dans le but de limiter le pouvoir royal, quand la circonstance eût bien plu- tôt exigé la dictature. L’instrument législatif fut changé, mais les lois et leur esprit restèrent. Tous les rouages de l’ administration, tous ceux de l’ordre judiciaire et du système financier furent conservés ; personne n’eût osé toucher à l' organisation de l'armée ni à son personnel. Le roi fut ra- mené dans sa capitale par les armées de l’Europe. U se trouva seul en face de l’Empire resté debout. L’Empereur seul y manquait. L’Europe pensa donc à prendre des sûretés pour elle-même, il fut Digitized by Google stipulé que la France resterait militairement occupé 1 pendant cinq ans, période de temps qui avait paru nécessaire pour donner au gouvernement du roi un degré de force susceptible de durée. Il fut convenu que ce temps pourrait être abrégé si l'ordre se montrait assez solidement établi pour donner la garantie de sa durée. Pour la seconde fois, le roi intervint comme médiateur. Le congrès d’Aix-la-Chapelle amena la libération du territoire français. Les conseils constitutionnels que Louis XVIII avait donnés ù la France firent, avec autant de sagesse que de dignité, les sacrifices qu’exigeait la situation. Mais le pays seutit trop tôt sa nouvelle force, il s’émancipa trop tôt de l’autorité royale. Les événements qui s’étaient passés depuis l’année 1814 n’étaient pas de nature à faire reprendre racine A l’ancienne maison régnante dans l’o- pinion des générations nouvelles. Les Bourbons se trouvèrent donc, dès leur début, trop faibles pour jouer avec succès ce jeu politique qu’exigent les formes constitutionnelles. Le rôle naturel du pouvoir souverain est de défendrons droits contre les atteintes que voudraient lui porter ou les fa- ctions, ou les autres pouvoirs. Mais ce rôle, le souverain peot-il avoir b force de le remplir, quand lui-même a limité sa puissance? Personne ne respectera le nec plus ultra qu’il voudrait opposer â l’agression, il faut des forces vives et entières pour le gouvernement des États. La force du pou- voir souverain peut être limitée par .d’autres forces ; mais n’cst-ce passe désarmer que de se limiter soi-méme? Une constitution octroyée sera tou- jours violée au préjudice de son auteur ; car les moments de sagesse sont rares dans l’histoire des nations. Les hommes dominés par les mêmes pas- sions retombent sans cesse dans les mèmès erreurs. Dans les grandes si- tuations comme dans les choses ordinaires de la vie, les victoires les plus difficiles sont celles que l’on remporte s,ur soi-même. La France ne quitta que trop tôt cette voie de sagesse dans laquelle elle était entrée. On ne remporte pas facilement les victoires inorales ; elles sont plus difficiles, parce qu’elles cfnt moins d’éclat ; elles captivent moins de suffra- ges ; elles ne sont pas accompagnées de ce murmure de renommée, de cet enivrement de pouvoir et de flatterie qui entraîne. Il y a une sorte de gloire dans les combats qu’on se livre à soi-méme, tellement supérieure, que le vulgaire ne sait pas la comprendre. Elle est cependant la seule du- rable, la seule impérissable; modeste dans sa naissance, elle grandit arec le temps, parce qne les siècles sont toujonrs justes. Le peuple qai veut des Diciitii ed bv Google siècles de gloire devrait donc penser que la sagesse seule peut les Itri don- ner. Il pourra parfois briller d’un plus vif éclat, mais, passager, cet éclat ue laisse après lui que des nuages qui obscurcissait l’horizon ; trop heu- reux quand ces nuages ne sont pas gros de tempêtes. A l’exception des ambitieux qui avaient suivi avec ardeur et dévoue- ment la fortune d’un grand homme de guerre, le reste de la France, sous l’Empire, se composait de deux partis. Les révolutionnaires, encore fran- chement libéraux, asservis par une force qui leur était supérieure ; les ro- yalistes par principe qui préféraient l’Empire à tout ce que la révolution avait enfanté. Cette classe de royalistes, la plus nombreuse, nc^e ralliait pas au roi légitime par ce sentiment d’attachement personnel qui soutenait les vieil- les monarchies. Ils ne sentaient d’ailleurs pas l’influence des grandes actions qui entraînent. Ils laissèrent le trône isolé pour se jeter dans le mouve- ment politique créé par le souverain lui-même. Les libéraux de la révolution, ne sentant pins la main qui les avait asservis, mais sans les convertir, ne tardèrent pas à reprendre en secret le urs anciennes allures. L’occupation du territoire français ne leur permet- tant pas d’attaquer directement un pouvoir dont ils haïssaient la restaura- tion, leur activité se porta au dehors. Continuant à poursuivre la maison de Bourbon de leur haine, et d’une haine d’autant plus envenimée qu’ils avaient à se venger d’une défaite, ce fut contre les branches cadettes de cette maison, celles d’Espagne et de Naples, que se dirigèrent leurs con- spirations. L’évacuation du territoire français ne fut pas le seul événement im- portant amené par le congrès d’Aix-la-Chapelle. En même temps que la France recouvrait sa liberté, l’Angleterre retrouvait la sienne. Le duc de Wellington était le général en chef de tons les corps d’ar- ✓ mée d’occupation ; il était pour ainsi dire le généralissime de 1 Europe. L’Angleterre était donc liée au système des puissances du continent du lien le plus étroit ; sa politique était enchaînée par sa position militaire. C’était la coalition sous les armes aux ordres de l’Angleterre, mais en état d’armistice. ' Cette position, en conservant au parti tory la force qu’il avait eue pendant la guerre, suscitait on vif sentiment d’opposition chez ses adver- saires. Ils attendaient donc avec autant d’impatience que les Français eux- , mêmes la délivrance de la France. Digitized by Google Quand le moment de cette double liberté fut arrivé, on ne tarda pas à voir éclater de nouvelles révolutions. La chaîne des temps anciens n’avait pu se renouer ; trop d’anneaux en avaient été brisés : les intermédiaires manquaient. Celle des révolutions, au contraire, qui n’était tombée que par son propre poids, ne s’était pas rompue; elle fut de nouveau tendue quand des mains plus nombreuses vinrent la relever. Nous allons voir à Troppau comment les deux années de 1818 à 1820 modifièrent la position du ministère anglais. Digitized by Google VI. CONGRÈS DE TROPPAU. L'Espagne est le pays qui, après le rétablissement de la paix généra- le, rentra le premier dans le cycle des révolutions. Les affaires de l’ Espa- gne n’ont pas toujours été jugées avec la maturité d’exanten qu’il eût fal- lu y apporter pour rester équitable envers elle. On doit, pour en parler avec clarté, les séparer en deux périodes qui sont entièrement distincts. Les événements qui ont suivi la mort de Ferdinand VII sont d’ une autre nature que ceux qui l’ont précédée. Ce n’est que de ces derniers, c’est-à- dire de la révolution constitutionnelle qui se rattachait directement à l’hi- stoire des cortès de Cadix, que nous parlerons pour le moment. Les événements de Bayonne, auxquels il est impossible de donner un autre nom que celui de la plus imprudente et de la plus noire trahison envers l’Espagne, suscitèrent dans l’esprit de toute la nation un ressenti- ment si vif, ils furent regardés comme une telle injure, que tout le pays se leva pour en tirer vengeance. Le gouvernement espagnol était dissous, toute la famille royale traînée prisonnière en exil. Des juntes populaires se formèrent partout, et demandèrent la convocation des cortès, selon les an- ciennes lois du royaume, pour reconstituer un gouvernement et organiser la défense du pays. L’on vit alors deux partis se former. Le premier, qui avait sa racine dans le peuple, voulait à tout prix se venger de l’insulte. Il voulait d’abord expulser de son territoire un allié perfide, devenu son ennemi, puis créer un gouvernement qui gérât les affaires du pays jusqu’à la rentrée du roi dans ses États. Le second parti voulait, au contraire, commencer par organiser un gouvernement afin de trouver dans sa nouvelle organisation la force qu’avait perdue l’Espagne, ensuite, à l' aide de cette force, reconquérir l’ indépen- dance. ' Digitized by Google 46 » Les cortès qui, selon P esprit du peuple qui les avait demandées, ne devaient s’ occuper que du premier parti, embrassèrent le second. Elles travaillèrent longtemps et péniblement à faire une nouvelle constitution. Réunies pour être les ennemies de la France, elles ne furent que les pla- giaires de la première révolution, dans le sens le plus exagéré. Dès ce mo- ment cette assemblée perdit la confiance du pays, qui ne voulait d’abord que la guerre, et qui sut la faire et la soutenir pour son propre compte. Les armées, mal organisées, mal commandées, n’essuyèrent que des défaites. La guerre populaire prit le dessus ; l’ élan de la nation, quoique sans ordre et sans discipline, fit beaucoup de mal à la France, mais encore plus à l’Espagne, qui ne joua que le second rôle dans une lutte, qui lui fit, du reste, individuellement tant d’honneur. Le premier rôle échut à l’An- gleterre ; et les Espagnols ne devinrent, pour ainsi dire, dans leur propre pays, que les auxiliaires de l'armée anglaise. La guerre de guerrillus, â laquelle la plus grande partie des popu- lations devait, bon gré mal gré, prendre une part active ou de conniven- ce, en se prolongeant plusieurs années, avait fini par détruire dans les provinces tout esprit d’ ordre, d’obéissance et d’ autorité. Les cortès ne jou : ssaicnt plus d’ aucune confiance ni d’ aucune considération ; la régen- ce n' avait d’ autre pouvoir que celui que lui prêtait le simulacre de ro- yauté que donnait à tous ses ordres le nom du roi qui y était imprimé. Au moment où la coalition de l’ Europe allait mettre fin à I’ empire de Napoléon, les frontières d'Espagne sc rouvrirent pour Ferdinand Vil, qui dissipa par sa seule présence les brouillards politiques dont les cortès avaient couvert 1’ Europe. Les cortès et toutes lois disparurent. L’ ancienne loi monarchique fut rétablie. Le peuple la redemandait ; Ferdinand Vil obéissait aux vœux qui se manifestaient de toutes parts. Mais la vieille Espagne n’existait plus, ue pouvait plus exister. Elle avait perdu, pendant ce court espace de temps, l’ Amérique tout entière, car elle ne pouvait plus défendre ce qui lui en restait encore. Chaque jour lui enlevait un nouveau royaume, une nouvelle province. Ce n’ est pas encore ici le lieu de parler des cau- ses qui ont fait perdre I’ Amérique à i’ Espagne ; elles sont de nature compliquée, elles sont nombreuses et à peu près connues. Mais il en est une seule que je veux citer, parce qu’elle a suscité toutes les autres. Le peuple espagnol, dans cette effervescence des sentiments élevés qui ont marqué l’époque Ue sa résistance contre Napoléon, animé comme Digitized by Google 469 il P était du désir d« fonder son indépendance snr la base inébranlable de 1’ union de tous les Espagnols, appela des députés de toutes ses pro- vinces américaines pour siéger dans les cortès de Cadix, au même titre et avec les mêmes droits qu’ avaient les députés des provinces de P Europe. Cette transition, d’une position qui jusqu’alors avait été sans volon- té à celle de législateur de tous les domaines de P Espagne, y compris U mère patrie elle-même, était trop peu préparée, trop en contradiction avec tout ce qui existait antérieurement pour pouvoir porter de bons fruits. Ces députés se trouvèrent pour la première fois réunis sur un seul et même point ; c’ est là que devait leur venir et que leur vint, en effet, pour la première fois, P idée d’ une Amérique en face de P Espagne. Le projet de la France d’asservir P Espagne avait fait de son indé- pendance le mot d’ordre des Cortès. Ce mot s’ était emparé de tous les esprits et les dominait exclusivement. Les députés américains ne pou- vaient pas et ne voulaient pas rester étrangers à l’ esprit de cette assem- blée ; mais il était naturel qu’ iis fissent P application de ce mot d’ indé- pendance à l’ensemble de leur commune patrie et que chacun d’ eux en son particulier commençât à concevoir l’idée de celte indépendance pour P Amérique et pour chacune de ses parties. J, es députés ne tardèrent pas d’ un autre côté â avoir P occasion de se convaincre combien P état intérieur de P Espagne était affaibli et com- bien peu de probabilité il y avait, que cette mère patrie pût se tirer avec avantage des difficultés sans nombre de la position présente. Cette convi- ction les réunit dans le sein des cortès comme un parti dont l’intérêt manifeste était de profiter des discussions pour augmenter la discorde qui n’ était déjà que trop naturelle dans une pareille situation. Ce n’ était en effet que par la réunion concentrique de toutes ses forces que l’Espagne pouvait espérer se sauver et rester encore, après tons ses efforts, assez puissante pour maintenir cette politique qui Ini apparte- nait de droit, mais pour la conservation de laquelle la possession maté- rielle de son territoire affranchi ne pouvait plus être suffisante. C’ est •> I’ histoire qu’il appartiendra de montrer combien les dépu- tés américains, aux cortès de Cadix, surent contribuer à la violente sé- paration des colonies. Cet événement était devenu peut-être inévitable ; nous voulons seulement faire remarquer, à cette occasion, que l’on trou- ve dans la voie par laquelle il s’est accompli, une nouvelle preuve de cette ‘J‘2 Digitized by Google •170 inaltérable justice distributive qui restera toujours inséparable de la de- stinée des nations. Les Espagnols, dans un moment du plus noble enthousiasme, se sont punis eux-mêmes du mal qu’ils avaient fait à I’ Amérique ; on plutôt ils se sont punis de ne pas avoir su lui faire le bien qu’il eût été dans leur pouv oir de lui faire. Des vues fiscales de la nature la plus étroite empêchèrent le dévelop- pement des germes de civilisation que les Espagnols apportaient avec eux. Ils enlevèrent aux peuplades indiennes le calme de leur ignorante simpli- cité, ils leur donnèrent la connaissance du bien et du mal, mais ils n’ é- veillérent en elles que le sentiment des maux de cette nouvelle situation, sans leur en donner les bienfaits. L’ Amérique tout entière était encore dans l’enfance. L’ Espagne voulut F empêcher de grandir dans la crainte que sa majorité n’arrivât trop tôt. Elle n’établit donc en Amérique que de vieux Espagnols, avec leurs qualités, il est vrai, mais aussi avec tous leurs défauts. Et ce sont ccs Espagnols, sans jeunesse, sans virilité, qui se sont affranchis de la mère patrie. L’ Espagne, dans une position aussi importante, a dû subir, en face de l’humanité, l’humiliation d’ avoir possédé pendant trois siècles d’ im- menses territoires, dont les indigènes n’ont appris d’elle qu’à faire le signe de la croix sans comprendre ni les droits que ce signe leur donnait, ni les devoirs qu’ il leur imposait. Ils sont devenus des chrétiens, mais re- stés encore sauvages. L’Espagne, en perdant l’Amérique, ne conserva au- cun avantage de l’avoir possédée si longtemps. Que l’ on compare cette position à celle de l’ Angleterre envers les colonies au moment où elles s’émancipèrent en prenant le nom des États- Unis du nord de 1’ Amérique. Cette comparaison, mieux que tous les raisonnements que l’ on pourra faire à ce sujet, fera voir, avec uue in- contestable évidence, combien la science ou l’ ignorance dans l' art de gouverner peuvent produire de bien ou de mal. La plus grande partie de la vaste Amérique méridionale était sou- mise à l’ Espagne. Elle n’ était considérée que comme un domaine qu’ U fallait exploiter au bénéfice de la mère patrie. Ce système avait néces- sairement apporté avec lui des changements importants dans l’état in- térieur de 1’ Espagne. Le moment où I’ Espagne perdit cette possession devint donc de fait une révolution plus grande que celle que subissaient dans le même tempe d’ autres États européens. Les lois, l' administra- Digitized by Google 471 lion, l’ état militaire, la marine, l’ industrie, le commerce, tout en Espa- gne était lié étroitement au système colonial. I.a destruction de ce sy- stème rendait donc une réforme de I' Espagne inévitable. Il fallait y faire une véritable révolution administrative et financière ; c’était une révolu- tion d’ organisation ; il fallait, pour la faire, des connaissances qui man- quaient encore à 1’ Espagne. Or, il arriva qu’au lieu de faire une révolu- tion d’économie politique, des esprits peu préparés au genre de travaux qu’elle eût exigés, firent tout simplement une révolution politique, opéra- tion pour laquelle tant d' hommes se croient de la capacité, parce qu* il ne s’ agit, pour commencer, que de détruire l’ordre de choses existant. La guerre de l’ indépendance, qui avait été tant admirée, qui avait été donnée en exemple à tous les peuples asservis par Napoléon, avait mis en mouvement des forces populaires organisées, dans la mesure lar- ge qu’ un gouvernement qui venait de s’ établir pour ainsi dire à l’ im- proviste ne pouvait pas les empêcher de prendre. Cependant, peu de temps après son retour, le roi vit s' amonceler sur sa tète les nuages politiques auxquels avait donné naissance l’assem- blée des cortès, nuages un instant comprimés au fond des coeurs, mais qui s’échappaient de nouveau et venaient rembrunir l’ atmosphère mo- narchique. Une constitution, qui avait été faite en abusant d’une guerre d’ invasion qui ne laissait au peuple espagnol d’ autre soin qne celui de sa délivrance, fut cette fois proclamée par une révolte à main armée. Le royaume de Naples ayant fait pendant longtemps partie de la monarchie espagnole, n’avait pas cessé, malgré sa séparation, d’être soumis à son influence morale. Le titre de roi catholique continuait à jouir d’ un grand crédit dans 1’ esprit du peuple napolitain. Il devint donc facile à la propagande du parti libéral d’ importer à Naples la ré- volution qni venait de se faire à Madrid. Les mêmes moyens y furent employés ; une révolte militaire ouvrit la scène : un parlement fut con- voqué. Ce parlement décréta que la constitution donnée à l’Espagne de- viendrait celle du royaume de Naples. Mais quand on voulut en faire In promulgation, on n’en possédait pas à Naples un seul exemplaire. 11 fallut 1’ attendre d’Espagne. Ce fait seul prouve que la révolution qui, en Espagne, était pour ainsi dire sortie du sol et des nouveaux besoins du pays, n’ était pour le royaume de Naples qu’ une conception étrangère importée par spéculation politique, sans racine et sans application possible, moins applicable encore à la Sicile qu’à la partie çontmeotale du royaume. Digitized by Google Tonte l’ Italie ressentit la secousse qu’on venait d’éprouver à Na- ples. On voyait dans cette secousse, qui se montra plus vivi> en Piémont que dans les autres parties de la péninsule, le travail d’ une force de propagande, dangereuse pour tous les États, mais dangereuse surtout pour ceux qui en étaient les plus rapprochés. L’ Autriche voyait la tran- quillité de ses provinces italiennes compromise ; des signes certains ne prouvaient déjà que trop les progrès que faisait le mal ; elle Bvait donc à prendre des mesures pour assurer le repos de ses propres États. Mais le mouvement révolutionnaire ne se bornait pas aux deux pé- ninsules ; en en voyait les ferments s’ agiter sur une plus large surface ; l’ avenir de l’ Europe paraissait de nouveau devoir être mis en question. Les trois cours de Vienne, de Saint-Pétersbourg et de Berlin, appe- lées par leurs engagements réciproques à veiller au maintien des traités existants, prirent la résolution de se réunir pour délibérer sur les dan- gers de la situation et sur les moyens à employer pour les prévenir. La cour d’ Angleterre, liée par les mêmes engagements, fut invitée à se faire représenter à cette réunion. Telle fut l’origine du congrès de Troppau. Laissons parler les Cabinets qui s’y trouvaient féunis. « Les Cabinets alliés s’étant réunis à Troppau à l'effet de prendre en mûre considération les dangers auxquels l’Europe se trouve exposée, par suite des révolutions qu’un coupable oubli de tous les devoirs a fait éclater dans plusieurs États; voulant recourir, dans des circonstances aussi graves, à une application légitime et salutaire des principes sur lesquels se fonde leur alliance ; « Voulant aussi maintenir les droits consacrés par les traités et pré- server les peuples et l'Europe de la contagion du crime et de ses déplora- bles effets ; désirant enfin assurer le développement heureux et paisible de la civilisation, le règne de la justice et des lois, sous les auspices de la mo- rale chrétienne, de Tordre et d’une sollicitude éclairée, les-dits Cabinets, après avoir consigné leur pensée sur les questions relatives à ces grands intérêts dans les mémoires donnés aux actes de leurs conférences du 23 octobre et do 7 novembre, sont convenus, d’un commun accord, de sti- puler, par le présent protocole préliminaire, les bases de l’acte en vertu duquel ils se reconnaîtront ie droit et l’obligation d’arrêter définitivement les mesures qu’il est en leur pouvoir de prendre, afin de prévenir les pro- grès du mal, dont le corps social est menacé, et d'y apporter remède là Digitized by Google 173 »ù il exerce déjà ses ravages et où les puissances alliées peuvent l’at- \ teindre. » Après ces considérants et après avoir posé des principes, ce projet préliminaire passant à l’application, continuait ainsi : « Lorsque les États où de pareils changements effectués par des voies illégales feront craindre è d’antres pays un danger imminent par leur proximité, et lorsque les puissances alliées pourront exercer à leu r égard une action efficace et bien- faisante, elles emploieront, pour les ramener au sein de l’alliance, premiè- rement des démarches umicales, en second lieu, une force coercitive, si l’emploi de celle force devenait inévitable. « Le royaume des Deux-Siciles venait de subir uBe des altérations ci-dessus caractérisées, et l’adoption des mesures indiquées au paragraphe précédent, étant à la fois impérieusement nécessaire et possible envers le- dit royaume, les puissances alliées statuent, que ces mesures seront mise» à exécution avec l’intention invariable: « De respecter l’existence politique et l’intégrité dudit royaume; « Et dans le but unique : « De rendre la liberté au roi et à la nation ; de mettre le pouvoir royal à même de fonder dans le royaume des Deux-Siciles un ordre de choses q ui puisse le maintenir sur ses propres buses et sans l’appui d’une force étrangère, de se garantir de toute nouvelle secousse révolutionnaire, et d’assurer à la nation sa tranquillité et son bonheur. « Soit que les puissances alliées parviennent au but ci-dessus signalé; par des démarches amicales, soit qu’elles sc trouvent obligées de l’ attein- dre par l’emploi de la force militaire, il est convenu que le fruit de leurs efforts communs pourra être garanti an royaume des Deux-Siciles et à l’Europe, par la présence trmporairc dans les États napolitains d’ une ar- mée d’occupation. “ Dans le cas d’un arrangement amical, ce gage de sûreté serait ac- cordé au roi, s’il le réclamait de la part des puissances. En tout état de cause, l’occupation militaire serait effectuée par l'armée autrichienne, au nom des puissances contractantes et accédantes an présent acte. Peur exé- cuter l'ensemble de ces dispositions, les puissances alliées nommeront des plénipotentiaires spéciaux, lesquels seront munis d’ instructions corn- munes, et composeront, sous la présidence d’un plénipotentiaire autrichien, une conférence chargée de toutes les négociations et transactions qui pour- ront avoir lieu entre lesdites puissances et Sa Majesté Sicilienne. » Digitizej) by Google 474 Le dernier article de ce projet de protocole, était ainsi conçu : u Ce sera sur ces bases que se poursuivront les travaux de la réunion de Troppau, jusqu'à ce que les Cabinets connaissent, d’une part les résul- tats des démarches qui seront faites auprès de Sa Majesté Sicilienne, et que de l’autre, ils reçoivent les réponses par lesquelles les Cabinets des Tuileries et de Saint-James manifesteront leurs déterminations à l’égard du présent protocole préliminaire. Il sera en conséquence communiqué à ces Cabinets avec tous les développements et toutes les explications convenables. » « Fait et signé à Troppau, le 49 novembre 4820. Metteriuch, Har- DERBERG, BeRVSDORFF, NeSSELRODE, CaPO oTsTRIAS. La teneur de cet article prouve que les trois Cabinets alliés réunis à Troppau avaient commencé par formuler une base pour servir de point de départ et de direction à leurs travaux, mais que ces travaux étaient ren- dus dépendants de l'assentiment que leur donneraient les deux Cabinets des Tuileries et de Saint-James, auxquels communication devait en être faite. Voici le préambule textuel de la réponse que le ministère anglais fit à cette communication. Extrait d'une dépêche adressée par lord Castlereagh à lord Steward, am- bassadeur de Sa Majesté Britannique près de la cour de Sienne. Foreign-Office, le 46 décembre 4820. « La note que Votre Excellence a déjà présentée à la conférence, aura suffisamment fait connaître pourquoi le roi se trouve engagé à refuser toute participation à ces mesures. » Sa Majesté envisageant ainsi son devoir, ne trouve pas opportun de dé- signer un plénipotentiaire qui prendrait, nu nom de Sa Majesté, part aux di- scussions qui doivent avoir lieu à Laybach, mais elle ne voit pas d' objection à ce que ses ministres, à Vienne et à Naples, accompagnent à cette entrevue les souverains auprès desquels ils sont accrédités, si toutefois ils en reçoivent l' invitation, et qu’une fois là, ils assistent aux conférences qui peuvent y être tenues, de la même manière et avec la même réserve qui a été prescrite à Vo- tre Excellence, lors du congrès de Troppau ; le roi éprouvera la plus sincère satisfaction, si ces discussions pouvaient conduire à 1’ aplanissement de toutes les divergences d’ opinion. » Le sujet sur lequel je dois particulièrement appeler votre attention dans la présente dépêche, c’ est le protocole préliminaire, qui paraît avoir été présenté à la conférence de Troppau du 49 novembre, comme un acte convenu et arrêté entre les plénipotentiaires des trois puissances, sans préa- lable communication aux ministres de France et d’ Angleterre. En suite des Digitized by Google 475 observations de Votre Excellence, les signatures formelles de ce protocole avant été retirées, les trois Cours déclarèrent le lendemain, qu’ elles regar- daient ce document comme étant plutôt de la nature Les deux puissances maritimes, sans se rendre compte de ce qu’il y avait eu d’inévitable dans la position faite A la Russie par leur alliance, re- connurent par le traité d’Andrînople qu’elles avaient servi un autre intérêt que celui quelles avaient eu l’intention de servir. Mais le mécompte princi- pal pour l’Angleterre n’était pas encore arrivé.Les deux puissances, sans se brooiller encore avec la Russie, leur nouvelle alliée, s’en éloignèrent cepen- dant. La Russie se trouva donc isolée comme l’Autriche l’était de son côté. Le principe d’isolement ne pouvant convenir à aucune puissance, les. denx Cours impériales furent naturellement amenées à se rapprocher. Le rétullal de celle seconde époque fui que les deux Cours impériales ratta- chèrent plus intimement la Prusse à leur système, et que, l’alliance des quatre puissances dissoute, son esprit redevint celui de la nouvelle union des trois Cours qui se trouvèrent en face de l’Angleterre rapprochée de la France par la question spéciale de la Grèce, mais encore bien loin d’être son alliée politique, dans l’acception générale de celle idée. Ce, dernier résultat ne fut amené que plus tard parla révolution de 4830. Cette révolution n’en fat cependant pas la première cause -, il aurait eu Heu sans elle; il était la suite voulue du double fait que l'Autri- che était séparée de la France et de l’Angleterre à raison de leurs doctri- nes, et que la Russie venait d’en être quittée par suite de la guerre faite à la Turquie dans nn but étranger et même opposé à- leur alliance. Le ministère tory qui dirigeait alors les affaires de l’Angleterre, ré- pondit à la notification de l'avènement de Louis-Philippe avec autant d’em- pressentent et avec la même facilité de forme que s’il eût été l’héritier lé- gitime du trône. On peut se poser la question, si T isolement dans lequel se trouvait alors l’Angleterre ne fut pas U cause principale de la détermi- Digitized by Google ISO nation que prit alors cette puissance de reconnaître aussi vite, et sans atr- cune réserve, les résultats de la révolution de 4830. Indépendamment du principe anglais de reconnaître, sinon comme légitime, au moins comme inévitable, ce qui émane directement de la vo- lonté du peuple, l’Angleterre n’était pas sans une véritable inquiétude sur la portée que pouvait avoir la politique que suivait la Restauration. La Cour de France ne déguisait d’aucune manière tous les soins qu’elle mettait â établir les rapports les plus intimes avec celle de Russie. La brillante ex- pédition d’Alger (pii venait de se foire, occasion pour laquelle la Franco déploya des moyens maritimes considérables, en même temps qu’une grande habileté dans leur emploi, combinée avec son rapprochement de la Russie, devait sans doute éveiller la défiance de l’Angleterre, que l’activité de sa politique tient toujours attentive. La chute de la Restauration lur parut donc avantageuse à scs intérêts. Dans tous les cas, cette révolution ne fit que montrer davantage les deux systèmes d’alliance qui existaient déjà de fait ; les forces étaient clas- sées et mises pour ainsi dire en équilibre avant cet événement ; c’est ce qui explique comment 11 a pu être possible qn’wne secousse aussi violente donnée à un pays aussi grand que la France, ait pu ne pas troubler la paix de l’Europe. Cette révolution n’avait rien dérangé dans la position des pais- sances ; elle l'avait seulement rendue plus positive et phis claire. Les doc- trines étaient à peu près d’accord avec les intérêts ; le partage des forces était à peu près égal. La paix fut maintenue par la crainte qu’on avait d’une lutte qui aurait engagé toutes les forces sans promettre de succès k personne; il n’y avait d'ailleurs encore l ien d’hostife dans ec nouveau clas- sement des puissances. La guerre que fit Méhémct>Ali au sultan et le secours que donna la Russie à ce dernier, sans déranger ce classement, devint l’ occasion d’un changement d’attitude. Cet événement fut comme une clarté soudaine, qui vint montrer l’Orient à l’Angleterre et lui faire voir tout le terrain qu’elle y avait perdu. Au sentiment du dommage qui devait en résulter pour ses intérêts et au regret d’avoir elle-même contribué à donner cette position à la Russie, vint se joindre le reproche qu’elle se croyait le droit de lui faire d’avoir abusé de sa confiance. Le Cabinet anglais eut donc deux mo- tifs d’action : l’un puisé dans le domaine des passions, l’autre dans celui . \ des intérêts ; l’un servant d’aiguillon à l’autre. H faut se rendre compte de cette position pour comprendre les événements qn’elle a produits. Digitized by Google 4SI / Cette troisième époque exige d'autant pins d’être étudiée qu’elle em- brasse de plus vastes intérêts, et qu’elle a produit une évolution totale dans les attitudes des puissances. L’opposition des doctrines devint, de- puis cette époque, une arme de plus dont il fut fait usage pour servir des intérêts opposés. Depuis ee moment, le théâtre des événements s’agrandit an point, qu’il n’est plus facile d’en dominer l’ensemble. Les intérêts rais enjeu en» tre l’Angleterre et la Russie, allaient jusqu’à l ‘Indus. L’empereur Nicolas qui craignait, à la suite des événements survenus dans l’Afghanistan, qu’une lutte maritime, basée sur l’alliance anglo-fran- çaise, ne finît par compromettre sérieusement la position prépondérante qu’il avait en Turquie, mit de la facilité à faire ce qui, dans le fond, n’avait que l’apparence d’un sacrifice; puisque ce n’est qu’au travers de la Perse qu’on peut arriver à l’Indus. Kn laissant donc, sans en montrer de jalou- sie, l’at mce anglaise opérer dans l’Asie centrale, l’empereur Nicolas espé- rait qu’il lui deviendrait possible, an moyen de ce gage donné â 1' Angle- terre, de se rapprocher d’elle et de la détacher de la France. Il prit donc la résolution d’envoyer, au mois de septembre 1839, un négociateur à Londres pour y traiter à la fois de l’accord sur les deux questions de l’Asie centrale et de la querelle turco-égyptieime. Pendant la durée de cette longue complication orientale, lord Pal- merston avait mis en jeu contre la Russie toutes les intrigues des opinions libérales. C’était donc à la fois one lutte d’intérêts et de principes. Louis-Philippe n’avait pas voulu suivre le ministère anglais aussi loin qu’il voulait aller. A l’époque de l’arrivée du négociateur russe à Londres, lord Palmerston avait plusieurs griefs contre la France. Les plus graves étaient que : 1° le ministère français s’était montré trop timide, quant aux opérations des deux flottes combinées dans les mers du Levant ; ’ 2. ° Louis-Philippe s’était personnellement refusé à se charger du rôle que lui voulait assigner l’Angleterre, d’une intervention armée en Espa- gne, à laquelle M. Thicrs, alors ministre des affaires étrangères, avait déjà consenti ; 3. ° Les négociations dn ministère anglais pour la conclusion d'un traité de commerce entre les deux pays, avait échoné contre la résistance qne leur opposait le ministère français. Lord Palmerston avait besoin du succès de cette dernière négociation Digitized by Google 182 pour renforcer sa position dans son propre pays, cony)roraise qu'elle était par ce qu’il y avait de trop aventureux dans sa politique extérieure. 11 ne pardonna pas au gouvernement français de ne lui avoir pas donné ce mo- yen; ayant d’ailleurs trouvé la France trop incertaine de principe et d’ac- tion, il fît volte-face ; il quitta la ligne des doctrines pour reprendre l’ al- liance des intérêts ; le protocole du mois de février 4840 replaça l’ An- gleterre dans les rangs des trois puissances continentales ) les quatre puissances se retrouvèrent en face de la France isolée. Les évolutions qui eurent lieu entre les paissances depuis le congrès de Troppau eo 1820, jusqu’à la signature du protocole de Londres, fé- vrier 4840, ont montré les deux résultats suivants: 4.° Toutes les fois qu’il s’est agi d’une déclaration positive ou d’nne manifestation collective de principes, 1’ Angleterre s’est séparée des trois puissances pour se rapprocher de la France; 2.° Toutes les fois qu’il s’est agi d’ intérêts politiques séparés d’ une question de principes, l’Angleterre s’est éloignée de la France pour se rap- procher des trois puissances. Il n’y a certes rien à objecter contre cette marche politique, elle est du droit de chaque État libre et indépendant ; mais elle donne aussi le droit d'en tirer la conclusion, que puisque l’Angleterre met dans toutes les occasions importantes la question de ses iotéréts au-dessus de ses princi- pes, son apostolat constitutionnel n’est pour elle qu’nn moyen de servir ses intérêts. Cet apostolat manque donc de sincérité. N'est-ce pas en effet le reproche que les adversaires de lord Palmerston lui ont fait en plein par- lement ? Ne lui ont-ils pas dit, qu’il abandonnait ceux que ses encourage- ments engageaient dans une lutte qu’ils n’avaient pas le moyen de soute- nir ? N’ont-ils pas ajouté, que cette conduite n'était pas digne de l’Angle- terre ? Nous trouvons cependant lord Palmerston plus hardi sur nne autre question, qu’il paraissait décidé à pousser jusqu’à ses dernières limites. Nous voulons parler des mariages espagnols. Cette question était toutefois le terrain le plus désavantageux que l’Angleterre pût choisir pour se brouil- ler avec la France ; elle devait nécessairement la jeter, encore une fois, dans une position entièrement isolée -, car les trois puissances continenta- les ne pouvaient pas à cette occasion se rallier à l’Angleterre, qui avait suivi envers l’Espagne une ligne de conduite diamétralment opposée -A la leur. Le Cabinet des Tuileries qui ne pouvait pas faire entrer dans ses cal- Digitized by Google loi culs la direction révolutionnaire que prirent plus lard les événements, avait été hardi sans être aventureux comme P avait été celui de Saint-James. Louis-Philippe ne regardait pas comme possible que lord Palmerston vou- lût en venir à la guerre. Cette négociation était engagée d J une manière presque inextricable, quand les whigs sortirent momentanément du ministère. Lord Aberdeen ue partageait pas l’esprit d’ aventure du ministre qui l’avait précédé dans la direction des affaires étrangères. Il transigea donc, au chéteau d’Eu, avec Louis-Philippe, en consentant de la part de l’Angleterre, à ce que la succession du trône d’Espagne fût assurée aux descendants de Louis XIV. Lord Aberdeen fut accusé par ses adversaires d’avoir, par faiblesse, sacrifié les intérêts de l’Angleterre. Il devint alors évident que la reconnais- sance de la reine Isabelle avait eu pour [objet principal d’ enlever, au mo- yen de son mariage avec un prince étranger, le trône d’Espagne à la mai- son de Bourbon. L’Angleterre n’avait jamais cessé, depuis le pacte de fa- mille, de trouver que la réunion des deux couronnes de France et d’Espa- gne dans la même maison, donnait à la France une trop grande prépon- dérance politique. Ce qui n’avait pas pu se faire en Espagne par voie de négociation, se fit plus tard en France par la révolution de 1 8 48. La maison de Bourbon ne perdit pas l'Espagne, mais elle perdit la France. La position de Louis- Philippe n'était pas de nature à lui donner les moyens de continuer avec succès la politique de Louis XIV. L’Angleterre est un corps politique trop considérable pour qu’il ne soit pas de l’ intérêt de tout le monde de connaître les motifs qui la font agir. Avant de commencer la revue des négociations importantes qui ont occupé les grands Cabinets depuis 1830, nous avons éherché pour nous- mèrac à nous expliquer la conduite de celui qui y a pris la part la plus active ; et pour que celte revue, qui ne peut être que sommaire, puisse être mieux comprise, nous avons cru nécessaire de la faire précéder de l’aperçu général que nous venons de tracer. Nous le terminerons par une dernière observation. 11 n’y a pas de peuple qui soit appelé par les rapports si multipliés et si divers qu’il entretient avec tous les autres peuples, à professer plus que tout autre, des principes de tolérance politique. L’ homme qui entre dans toutes les églises, serait-il bien venu à déclarer hautement, qu’il n’y a de salut que dans la sienne? les autres fidèles n’auraient-ils pas ledçoit Digitized by Google 184 de lui conseiller de s’abstenir des visites qu'il leur lait ou de se taire? Cet- te discussiou, qui nous a conduits jusqu’il l’époque des révolutions de 1 848, m’entraîne presque involontairement à manifester mon opinion, que c’est le trouble inoral des relations politiques entre les grands gouvernements qui, ne laissant plus d'autre issue que celle d’une guerre générale que per- sonne ne voulait, devait nécessairement aboutir aux révolutions sociales dont nous avons été les témoins. x o T F.. Les recherches qui viennent de nous occuper n’ ont rien d’ hostile pour personne. Je fais cette observation, parce qn’ après la publication du premier volume de cet écrit, des publicistes ni’ ont accusé d’ avoir cherché des motifs à ma haine de 1’ Angleterre. Je ne croyais pas que le caractère de mon écrit eût pu donner Heu à m’ accuser d’ un sentiment qui serait 1’ acte le plus bns d’impuissance morale, quand il s’ agit d’uue nation. 1/ expression de |n fierté ressemble-l-elte donc à de la haine ? J'aurais, dans ce cas, fort mal rendu me* pensées. Ce que j’ai voulu exprimer alors et ce que je veux encore exprimer dans ce moment, c’est qu'une puissante nation doit laisser à 1’ usage qu' elle fait de sa force, sa véritable couleur. A-t-on le droit de déetarer que les for- mes constitutionnelles parlementaires soient le sine qnn non du bonheur des peuples, iptand on transige si souvent avec les formes opposées ? La seule chose que je ne veuille pas, c’ est que l’ Angleterre, puissance insulaire, fasse aux agneaux du continent le reproche de troubler le courant de ses eaux. Ce reproche sied-il à la haute position qu’ elle occupe ? On pardonne à la faibles- se le besoin qu’ elle a quelquefois de l' hypocrisie, mais il ne faut jamais le pardonner a la force. Il ne faut pas laisser ajouter ce genre de mépris des hommes à leur asservissement. Il existe en France et sur le continent une école politique, animée de sen- timents nobles et générenx, qui prend dans toutes les occasions le parti des libertés anglaises, comme étant le palladium de la liberté des autres pays. J’ai exprimé la même opinion ; mais la question principale est nujourd’ hui de sa- voir, si le mouvement social moderne, qui est le produit des libertés anglai- ses, ne porte pas atteinte, par la grandeur des proportions qu’il acquiert cha- que jour, à la liberté morale individuelle. Et sans 1’ existence de cette liberté morale, la liberté politique pourrait-elle exister ? Nous soumettons cette question, au moins comme défense de nos inten- tions, aux écrivains qui ont bien voulu, un instant, s' occuper bous avons publié. i i TABLE DES MATIÈRES DE LA PREMIÈRE PARTIE DU DEUXIÈME VOLUME. Avis de l’ Éditeur Piipe 3 Ittrodixtiov 5 I. D» royaume des Pays-Bas , Ail II. Du rovnume de Pologne. 53 Des causes qui ont amené la rtécnclencc de In Pologne 63 > De la [ipsition de la Russie envers In Pologne, envisagée principale - ment sous le point de vue religieux • . . . 80 III. De In ville libre de Cracovie -103 IV. Du royaume lombard-vénitien. -12!) V. Congrès d’Aix-la-Chapelle 162 VI. Congrès de Troppau . A67 VII. Congrès de Vérone . A77 F i v. 200 3 “»$ 5d by Google Digitized by Google K. ’3U_ * • I. J - , Errata Corrige a< Volume Seconda V. I 20 de 1830 lisci possession • de sa . de 1816. * r , — ■V f f I Prix A. L. 2 : 50. ✓