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REVUE

BRITANNIQUE

aiTiri

CHOIX B'ARTIGLES

TRADUITS DES MEILLEURS ECRITS PERIODIQUES

U ^^ranbe-^^rcfttcjn^,

SUR LA LITTÉRATURE, LES BEAUX- ARTS, LES ARTS INDUSTRIELS , l'agriculture, LA GEOGRAPHIE , LE COMMERCE, l'ÉCONOMIE POLI- TIQUE, LES FINANCES, LA LEGISLATION, ETC., ETC.;

Par MM. Saulnier Fils , ancien préfet, de la Socie'té Asiatique, directeur de la Revue Britannique ; Dondey-DuprÉ Fils , de la Société' Asiatique; Charles Coquerel ; Ph. Chasles ; L. Am. Sédillot ; West, Docteur en "^éAtcxnt {pour les articles relatifs aux sciences médicales) , etc., etc.

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Dfujrimir €l>ittoiT.

Au BUREAU DU JOURNAL, Rue de Grenelle-Sl-Honoré , 29; Chez DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, imp.-lib.,

Rue Richelieu , No /^j lis , ou rue Saint-Louis , 46 , au Marai».

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JANVIER 1826.

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REVUE

LITTERATURE.

PREMIERE LETTRE SUR L ETAT ACTUEL DE LA LITTÉRATURE ITALIENNE.

Je vais essayer , mon cher ami , de vous donner une idée de l'état de la poésie en Italie : quoique je n'aborde qu'en, tremblant un sujet aussi délicat, je prends courage en songeant que, de tous les peuples de l'Europe, il n'y en a pas un seul qui se trouve mieux placé que les Anglais pour apprécier le mérite des littératures étrangères. En effet , dans la poésie dramatique , nous possédons un génie puissant , dont la supériorité incontestable est encore relevée par une extrême variété. Le peuple qui a le bon- heur de trouver dans sa littérature nationale des caractères tels que ceux de Richard III, d'Ariel , d'Imogen et de lady Macbeth, peut se constituer juge de Ténergie, de la profondeur et de la concision du Dante, aussi bien que de la gaieté et des grâces, trop libres peut-être, deBuratti. Quel est ce Buralti ? direz-vous. Je vais vous l'appren- dre. C'est un poète dont les productions sont à peu près inconnues hors de l'Italie , et à qui cependant lord Byron doit l'idée de son admirable Don Juan. Ce qui m'cncou-

G Première lett.e sur l'étui actuel

r.nge à vous écrire , avec quelque étendue , sur la littéra- ture italienne , c'est que seule elle a échappé à la contagion de l'école française , et que l'imitation du style philoso- phique et maniéré des versificateurs d'académie n'en a point altéré l'originalité primitive. En 1793, l'Italie fut le théâtre d'un phénomène littéiaîre vraiment remarqua- ble. Vincenzo Monti, en publiant son poème de la Bas- vigliana , sauva à la poésie italienne la honte de tomber dans une servile imitation de Pope , de Boileau et de Voltaire. En notre qualité d'Anglais, nous pouvons, mieux que d'autres , estimer un pareil service à sa juste valeur; car, à la restauration de Charles II , nous n'avons pas su échapper à cette humiliation. Grâce au génie de Monti, la poésie italienne a conservé son originalité et son énergie : un jésuite, nommé Saverio Bettinelli , es- saya , il y a environ un siècle^ de tourner le Dante en ridicule : cette tentative audacieuse favorisait à la fois deux intérêts opposés : d'abord elle servait l'ordre des jésuites^ qui n'a jamais cessé d'attaquer la réputation du Dante ; en effet, les écrits de ce grand poète portent ceux qui les étudient à s'écarter des sentiers battus , et à n'écou- ter que leurs propres inspirations j cette indépendance de govit qui conduit au protestantisme, en affranchissant la raison , a toujours été l'épouvantail de la cour de Rome et des jésuites, ses plus habiles défenseurs. Bettinelli^ en dépopularisant les ouvrages du Dante , devenait aussi , à son insu , un puissant auxiliaire de l'école poétique fon- dée par Voltaire. L'élégance de ce brillant génie, destiné à charmer la frivolité de la cour de Versailles , s éclipsait devant la vigueur du Dante, cet émule de Shakspeare , qui avait exercé une si grande influence sur tous les hommes vraiment dignes de ce nom, dont l'Italie était peuplée dans le cours du xiv*^ siècle.

L'ironie piquante et les sarcasmes irréligieux de Vol-

de la littérature italienne. -j

taire firent les délices des Italiens, vers le milieu du xviii^ siècle. Jamais surprise ne fut plus vive que celle de ce peuple infortuné, courbé sous le joug de l'Espagne et du Saint-Siège, à la lecture des écrits philosophiques du poète français : toutefois , son immense popularité et le succès de ses vers satiriques faillirent porter un coup mortel à la poésie italienne. Pendant que Bettinelli pu- bliait ses blasphèmes spirituels contre le génie du Dante, Pignotti , dont la renommée posthume repose sur la meil- leure histoire connue de l'Italie, acquit le renom de pre- mier fabuliste , renom qui , fort heureusement , ne lui a pas survécu , et qu'il devait tout entier à Pope dont il s'était fait le servile imitateur. Cependant Pignotti et une douzaine de poètes d'un rang inférieur , tels que Ugoni et Algarotti, qu'on ne lit plus, même en Italie, en dépit des éloges du froid Ginguené, creusaient le tombeau de la poésie italienne, en la traînant sur les traces de la France et de l'Angleterre, quand Monti vint l'arracher au danger qui la menaçait.

Ce grand poète, à Fusîgnano, près d'Urbin, en i y58, vit encore à Milan d'une pension qui lui fut accordée par Napoléon, et que la générosité du gouvernement autrichien a réduite de moitié. Je vous écrirai plus tard une lettre spéciale sur les ouvrages de Monti -, le seul but que je me propose aujourd'hui est d'attirer votre attention sur le spectacle remarquable, et peut-être unique, d'un poclo arrêtant, par la seule force de son génie, le déclin de la littérature de toute une nation. Mais s'il put accomplir son ouvrage, et s'il n'excita point la jalousie dun despo- tisme ombrageux , c'est à la versatilité de son caractère , à sa soumission aux caprices du prince Braschi , neveu du pape Pie VI, et à son extrême pauvreté, que nous devons faire honneur de ce prodige. Monti débuta par quelques pièces peu étendues qui le placèrent au premier rang

8 Première lettre sur l'état actuel

parmi les poètes modernes. Cependant ces premiers efforts ne suffisaient pas pour mettre la poésie italienne hors de danger , et ce fut un événement imprévu qui en amena

le salut. Un cardinal qui vient d'être envoyé à , avec

des pouvoirs illimités, sous le titre de légat, et l'un des membres les plus influens du sacré collège , provoqua l'assassinat de Hugues Basseville , envoyé diplomatique de la république française, qui profitait de sa mission pour faire ouvertement le métier d'espion et préparer la ruine du gouvernement établi j ce qui du reste rentre par- faitement dans les attributions de la diplomatie. Montî, dans sa détresse, s'imagina qu'une apologie de ce meurtre, commis à la clarté du jour par la populace romaine, in- strument mercenaire d'un cardinal , lui vaudrait la faveur de ce puissant personnage et de son parti , et assurerait ainsi sa foi tune. C'est à ce calcul immoral que nous de- vons le poème immortel de la Basi^igliaiia. J'ai besoin de réfléchir avant de lui assigner la place qu'il mérite entre ceux de Byron ; après une mûre délibération, il me semble qu'il égale au moins le Corsaire et les meilleurs passages de Childe-Harold ; je ne vois rien au-dessus de lui que Don Juan.

Ce poème parut à Rome en i yg3 j son apparition fit rentrer aussitôt dans le néant tout ce que les Pignotti et les Bettinelli avaient produit, pendant trente ans, pour dégrader la poésie nationale. Monti en appela de ces imitations au sentiment individuel de tous ses compa- triotes. Chez les Italiens, peuple tout à fait étranger à la vanité des Anglais et des Français, chacun rit ouverte- ment de son voisin , et n'écoute , pour prononcer sur le mérite d'un ouvrage, que ses sentimens personnels. Il est évident que ce malheureux peuple, morcelé parla tyran- nie, forme un contraste frappant avec la France et avec l'iVngleterre, dont la situation politique est à la vérité plus

de la littérature italienne. 9

heureuse, mais chez qui toute individualité est détruite par le désir de modeler exactement ses manières sur un. type conventionnel d'élégance et de bon ton. L'Italien, au contraire, n'obéit qu'à ses inspirations propres, et emploie toute la force de son caractère à donner aux qua- lités qui le distinguent un plus haut degré d'énergie. Dans son indépendance un peu sauvage, il pense et soutient avec opiniâtreté que sa manière de voir est la seule bonne, et que toutes les autres sont absurdes et fausses. Cette par- ticularité de caractère est précisément ce qui doit donner plus d'autorité aux sentimens de ce peuple , en matière littéraire, aux yeux de tous les juges éclairés, dût la va- nité des critiques français réclamer contre cette assertion. Le poème de Monti fut lu avec empressement par tous ceux qui peuvent lire en Italie, à l'exception de ces Hitc- rateurs dont l'amour- propre était intéressé à soutenir le parti des Eetlinelli et des Pignotti. L'admiration fut uni- verselle; depuis des siècles, s'écriait-on, l'Italie n'a rien produit de semblable. La Basvîgliana de MoBti prouve que son auteur fut d'abord le disciple de Virgile et ensuite du Dante. Mais ses idées lui sont propres j ce sont celles d'un Romain de 1793, avant que Napoléon eût éclairé l'Italie. Monti a toute la ferveur d'un vrai catholique inspiré par la crainte d'un Dieu que le faux zèle se plait à nous représenter sous les traits d'un despote de l'Orient, irascible et implacable. Toutefois , il donne une double leçon aux poètes italiens, en exprimant des sentimens naturels , et en les reproduisant avec le style du Dante, et, comme la langue italienne est fille du latin , il ne craignit pas d'en employer les formes, et de prendre les mots dans l'acception que leur donnait Virgile. Cette heureuse innovation excluait sans letour cette affectation d'élégance introduite par l'esprit de la chevalerie^ et proscrivait îr-

1 o Première lettre sur l'état actuel

révocablement ces concetli, si froids et si fatigans dans leur grâce maniérée.

Vous pouvez, d'après cela , apprécier l'importance du service que Monti a rendu à la poésie de son pays. Un de ses contemporains^ le Piémontais Alûéri, a aussi con- tribué à amener le même résultat. Cependant, malgré la décision rendue par M. Ginguené, dans l'étroite capacité de son esprit, Alfiéri n'est pas en poésie le fils légitime du Dante, ce poète, à la vérité, s'est fait l'imitateur de ce grand maître , mais il a outré ses défauts et exagéré l'àpreté de son style j d'ailleurs, ses pensées ne sont pas assez nationales , et il n'y a rien , dans cette imitation char- gée du Dante, qui fasse battre le cœur d'un Italien. Alfiéri n'est, à mes yeux, qu un aristocrate dont la vanité, peu satisfaite du titre de comte, assujettit froidement l'explo- sion de son mécontentement au système tragique établi par Racine et Voltaire ; et comme il a exagéré le style du Dante, il exagère la sévérité monotone de la tragédie française. Si vous me trouvez trop rigoureux à son égard, rappelez-vous que j'ai été long-tems le spectateur assidu de ses pièces , et que , pendant une année entière, je les ai vues jouer sur le théâtre deNaples par Marini, le Talma italien. Quoique ce poète ait dévoilé avec habileté les crimes et les tourmens de la tyrannie ,. comparez sou Phi^ lippe avec le Don Carlos de Schiller , et prononcez ! Je ne crois donc pas qu' Alfiéri puisse entièrement partager avec Monti l'honneur d'avoir excité, dans le cœur des Ita- liens, de l'éloignement pour le système poétique des Fran- çais , auquel Pignotti et Bettinelli avaient prêté l'appui de leur divin langage.

Parini, à Milan , eut le mérite d'imiter Pope, eu conservant l'originalité du caractère italien. Marie-Thé- rèse , par une In^urcusc inspiration , le nomma professeur

àe la littérature ilaliennc. 1 1

de belles-lettres à Milan , ses leçons engagèrent de nombreux élèves à étudier les beautés du Dante , étude qui les fît revenir de l'admiration qu'ils avaient accordée aux absurdes conceptions des disciples d'Ugoni. Mais Parini n'est qu'un poète satirique, et la satire sera tou- jours un genre secondaire en Italie, car l'esprit monar- chique ne s'y trouve nulle part. La raison en est simple : ce malheureux pays , après avoir joui de la liberté du- rant 600 ans , depuis 900 jusqu'à io3o, passa brusque- ment sous le joug de la tyrannie , et tous les despotismes qui l'ont successivement accablé pendant trois siècles n'ont employé, pour le dominer, d'autre instrument que la terreur. Dans les pays la monarchie a poussé de pro- fondes racines, les rois se sont efforcés de gagner l'affec- tion de leurs sujets , de se populariser par l'influence de la noblesse, et d'établir ^ comme garant de leur puissance, le préjugé de l'honneur ; préjugé tyrannique dont les lois sont inflexibles et que nul ne peut braver impunément. C'est ainsi que de grandes nations , telle que la France , en sont venues à attacher la plus haute importance à l'imi- tation d'un certain modèle d'élégance imaginé par l'adresse des princes ou des courtisans , et le désir de s'y conformer a reçu le nom d'esprit monarchique. Tout Français, assez téméraire pour s'affranchir de ces entraves , est aussitôt frappé de ridicule ; de , l'incontestable supériorité de la comédie et de la satire chez ce peuple esclave de la mode ; de , aussi, la supériorité de la poésie italienne dans l'expression des fortes passions que l'Italien trouve dans son cœur. C'est à ce caractère distinclif que nous de- vons attribuer la popularité de la Jiasvigliana , produc- tion dont tout l'intérêt repose sur l'expression d'une haine passionnée et profonde. Avant de passer outre, je dois, en historien fidèle, rappeler qu'à une époque antérieure

13 Première lettre sur l'état actuel

Alplionse Varano , poète distingué , avait déjà imité le

Dante avec beaucoup de succès.

Une courte analyse du plan de la Basçigliana , suffira pour vous montrer combien la conception de ce poème porte l'empreinte du caractère national. Lucifer, déses- , pérarit d'entraîner aux enfers l'ame de Basseville , et de triompher des efforts de l'Ange gardien commis à sa dé- fense, par un ordre exprès du Tout-Puissant , se résigne à lâcher prise. L'ame de Easseville, ainsi délivrée, con- temple avec étonnementle corps qu'elle vient de quitter. L'absurdité de cette fable étrange disparaît sous le charme d'une versification remplie de naturel et de simplicité :

E la mortal prigione, ond 'era uscita Subito indielro a riguardar si volse , Tutta ancor sospettosa e sbigottita (i)"

« Ne crains rien , dit l'Ange à l'ame de Basseville , tu ne souffriras point les tourmens de l'enfer, mais tu ne joui- ras de la présence de Dieu que lorsque la France aura reçu le châtiment de ses crimes j jusque-là, la justice du ciel te condamne à subir le spectacle des forfaits qui souil- lent ton odieuse patrie , et dont tu fus le complice pen- dant ta vie. « A ces mots l'envoyé céleste transporte en France l'ame du coupable, oii elle est témoin des atten- tats révolutionnaires , pendant le cours de l'année i ^9^.

Certes, un plan aussi extraordinaire n'a pu être inspiré que par ce génie malfaisant qui a su tirer de l'Evangile , ce code de la modération et de l'humanité, les principes tyranniques sous lesquels 1 Italie a vu périr sa grandeur et son antique liberté. Le poète avoue , sans détour , 1 as-

(1) « Soudain elle se retourne pour considérer cette prison morlelle d'où clic vient de sortir, toute plciac encore de terreur et d'e'tonnement.»

Je la littérature italienne. 1 5

sassinat de Basseville; et, après cet aveu , on lit les vers suivans que Pâme de la victime adi^esse à son corps avant de quitter Rome.

Oltre il rogo non vive ira ncmica , E nell' ospite suolo, ove io ti lasso , Giuste son l'aime, e la pietade è antica (i).

On comprend du reste que le poète , en plaçant ainsi reloge des meurtriers dans la bouche de la victime , des- cend à une basse flatterie ; mais alors Monti était amou- reux, et il craignait que la réputation de philosophe qu'il s'était attirée, bien innocemment, ne le fit exiler de Rome. Cette circonstance servirait au besoin d'excuse à notre poète^ dont la vie fut d'ailleurs un enchaînement de con- tradictions. On le vit, en effet, quelque tems après, publier une ode sublime il célébrait le jugement de Louis XVI; cependant, par un privilège assez remar- quable, Monti n échappé au sentiment qui s'attache, en Angleterre, au nom de Southey , et en France à celui des B et des C C'est qu'il a toujours écrit sous l'in- fluence de la passion qui le dominait, et jamais des cal- culs intéressés ne guidèrent sa plume. D'ailleurs, les Ita- liens, dans leur reconnaissance, ne peuvent se résoudre à mépriser et à ranger dans la classe des poètes mercenaires le grand génie auquel ils doivent tant de jouissances et de si vives émotions.

Le poème qui nous occupe pourrait servir de texte à une foule d'observations ; mais , jaloux d'épargner à mes lecteurs l'ennui d'une longue dissertation sur un ouvrage, qui , sans doute, leur est déjà connu, je me bornerai à une seule remarque. Pourquoi faut-il que Monti ait res-

(i) « La colère s'c'temt au-delà du tombeau, et la lerrc hospitalière je te laisse est l'asile de la justice et de l;i pic'lr. »

i4 Prtmière lettre sur Vétat actuel

serré son poème dans un cadre aussi étroit? Et puisque l'ame de son héros se trouvait transportée en France, pourquoi ne l'y a-t-il pas laissée jusqu'au dénouement du drame sanglant dont il nous montre l'exposition ? Quel champ magnifi:jue pour la poésie ! Ce qui doit ce- pendant adoucir nos regrets, c'est que, dans sa Masche-^ roniana , Monti nous présente les événeraens d'une année de la vie de Napoléon, depuis son retour d'Egypte jus- qu'à la bataille de Marengo.

Ce grand poète, le seul qui, parmi les modernes, ait quelques points de ressemblance avec Shakspeare , a trouvé, pendant les trente années qui viennent de s'écou- ler, plus de lecteurs qu'il n'en aurait eu pendant les cinq siècles précédens ; il a porté l'esprit de ses compatriotes à l'examen en matière de religion , ce qui est un pas vers le protestantisme; et, chose singulière, cette tendance a été favorisée par le gouvernement autrichien, qui , à cet égard, semble suivre encore la marche tracée par Jo- seph II. En effet, il a conservé à Pavie et à Padoue des écoles de théologie , dont les discussions portent atteinte au principe de l'autorité ; et, dans le choix des évêques , il donne la préférence à ceux qui, comme l'évéque de Padoue (monseigneur Farina), sont en état d'hostilité contre la cour de Rome, Les opinions religieuses qu'on enseigne à Padoue sont connues en Italie sous le nom de jansénisme j le pape leur a déclaré la guerre , et il es- père en triompher avec l'aide des jésuites, dont il encou- rage les efforts. L'abbé Tamburini , zélé janséniste, a exposé dans un grand ouvrage intitulé : Vera Idea délia Santa Fede , les doctrines de son parti. J'ai vu l'auteur de cet évangile du jansénisme ; c'est un vieillard de quatre- vingts ans , mais plein de feu et d'énergie : il a écrit quarante volumes contre l'infaillibilité du pape. Voici un argument qu'il a fait en ma présence. « Le pape Ganga-

àa la littérature italienne. 1 5

nelli, Clément XIV (que les jésuites ont empoisonné), a supprimé les jésuites : il était infaillible; le pape Pie VU les a rétablis : il était aussi infaillible ; cependant , l'un de ces papes s'est trompé; si donc, habemus conjitentein reum , la doctrine de l'infaillibilité est absurde. » Je défie le papiste le plus intrépide de répondre à cet argument. Je me flatte de vous avoir exposé clairement deux points importans : d'abord , la révolution produite dans la litté- rature italienne par l'apparition de la Basçigliana , et ensuite comment le poème le plus sanguinaire que l'ima- gination ait jamais conçu, puisque c'est une apologie d'un meurtre odieux , a conduit les esprits vers l'examen en matière religieuse, et par suite au protestantisme. Mais cette révolution est loin d'être consommée , et la lit- térature italienne nous semble condamnée à une longue impuissance. Les hommes supérieurs de l'Italie ne peuvent rien publier; la crainte des jésuites et de la tyrannie au- trichienne leur commande le silence. Ce serait acheter , au prix de leur repos , une périlleuse popularité ; comme ce sacrifice est au-dessus de leur vertu , le génie laisse le champ libre à la médiocrité. Les Florentins , le peuple le moins réfléchi , le moins enthousiaste et le plus pé- dant de toute l'Italie, ont arrêté, premièrement, qu'il n'y avait qu'eux qui sussent écrire ; secondement, que la période diffuse et obscure, empruntée par Boccace au latin de Cicéron , est seule dans le génie de la langue italienne ; et que tout ce qui tendrait à y introduire la clarté du fran- çais serait attentatoire aux lois de leur langage. Ce sys- tème a été adopté et défendu par un pédant, nommé Botta, qui, en i8i5, a publié à Paris une histoire des Etats-Unis, et, en i8i4, une histoire d'Italie, pendant les trente ans qui viennent de s'écouler : le premier de ces ouvrages se distingue par l'absurdité du style; et le second , par les innombrables mensonges qu'il contient, trahit la

i6 Première Litre sur l'élut ac'.uel

lionteuse intention de flatter l'Autriche et de calomnier le régénérateur de l'Italie (i).

Monti devait naturellement se déclarer l'adversaire d'un pareil système ; c'est ce qu'il a fait dans sa vieillesse, quand les malheurs de la patrie eurent brisé son cœur et refroidi son génie. Il a publié cinq volumes in-8° sous le titre de Proposta di emendazioni al Vocahulario délia Crusca. Quoiqu'il paraisse connaître imparfaitement la grammaire générale , et qu'il comprenne à peine les rai- sonnemens de l'école de Condillac , lame du grapd poète se dévoile dans ses jugemens , et il détermine avec un sens exquis la propriété des différens mots , suivant la nature du style. La lecture de cet ouvrage, que je recommande aux connaisseurs , m'a rappelé ce vers heureux d'un poète français :

Rlème quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes.

Monti a su répandre de la grâce sur ces discussions grammaticales , et ce n'est pas un mérite à dédaigner dans un pays les controverses littéraires ont encore toute l'urbanité du xiv^ siècle, et les érudits se renvoient libéralement les épithètes d'âne, d'animal, de belitre et autres gentillesses du même genre (2).

Tous les Italiens qui portent un cœur d'homme sont travaillés du désir de la liberté : dans plusieurs provinces, les magistrats , dont l'office est de poursuivre les carbo- nari , les geôliers chargés de les tenir sous les verrous , et les soldats à qui on ordonne de les arrêter, sont tous

(i) Note du Tr. Il y a dans ce jugement une étrange légèreté, et dans le ton dont il est exprimé, une brutalité qui n'est pas de bon goût ; les cri- tiques français ont été moins sévères et plus justes envers les estimables ouvrages de Ch. Botta.

(2) Note du Tr. On peut trouver un modèle parfait de cette politesse d'érudit, dans le commentaire du Dante par le professeur Biagioli.

de lu liU^.raliire Ituliemie. 1 7

leurs complices. Un pareil état de choses est évidemment mortel à la poésie; le peuple peut encore lire ce qui est écrit, mais désormais on ne peut plus écrire. C'est ainsi que la littérature, abandonnée par les esprits élevés , tombe dans les mains des pédans et des écrivains dont le mérite est d'assez bas étage pour ne pas exciter les om- brages du pouvoir. Le découragement s'est emparé des cœurs généreux. L'Italie sera libre, disent-ils ; mais à quelle époque? en 1880 , peut-être! puis, avec la triste conviction de leur impuissance, ils se détournent, en gé- missant, des soins de la patrie, pour s'occuper désinté- rêts de leur fortune.

La granderévolution littéraire opcréepar la Basvigliana- a rappelé l'Italie au culte du Dante , sans enfanter do nouveaux cliefs-d'œuvre. Depuis i ^96, Napoléon occujin exclusivement l'attention , et si , après sa cliute, tons 1rs gouvcrnemons avaient adopté le système de modération suivi par le grand-duc de Toscane, ce pays serait pro- bablement retombé dans la léthargie dont l'avaient tiré les exploits du vainqueur de Marengo. Mais la persécu- tion dirigée contre le carbonarisme, institution peu re- doutable et réellement fort innocente, ne lui a pas permis de s'endormir. Cependant la littérature est frappée de stérilité, et ce silence est un symptôme alarmant pour la tyrannie et les jésuites quivoppriment ce beau pays , à l'exception des provinces soumises à l'Autriche. C'est une preuve incontestable ^ue la politique occupe exclusive- ment tous les esprits doués d'une vive et profonde sensi- bilité : toute l'Italie est couverte d'hommes à talent et de génie, difTérens en cela de la France, Paris est le rendez-vous de tous les esprits distingués. Lyon, Nantes, Marseille et Bordeaux^ malgré leur nombreuse popula- tion , ne possèdent ni un poète ni un prosateur qu'on IV. 2

j8 Lettre sur l'état actuel de la lli/éralure italienne. puisse citer honorablement (i). En Italie , la souverai- neté intellectuelle n'appartient à aucune ville ; Bologne tourne en ridicule le goût de Florence , et Milan casse \q& arrêts littéraires rendus à Turin ou à Venise ; cette indé- pendance, qui est une tradition des républiques du moyen âge, fera toujours de l'Italie un objet curieux d'étude pour les amateurs de la littérature. D'ailleurs, les écri- vains de ce pays ont secoué le joug de Técole française, et paraissent plus disposés à suivre les traces deByron, dont quelques poèmes, déjà traduits en italien, sont en très-grande faveur auprès des connaisseurs.

La longueur de cette lettre , dans laquelle j'ai essayé de vous présenter le tableau littéraire de l'Italie en i8i5, pendant le congrès de Milan , me force d'ajourner les considérations que j'avais à vous présenter sur la destinée de cette malheureuse langue italienne, tourmentée /?ar lutte d'une foule de dialectes qui tous aspirent à dominer. La langue de Buratti et de Thomas Grossi , les deux plus grands poètes vivans de l'Italie , après Montî , n'est pas celle de Florence et de Rome , non plus que celle que vous avez apprise dans la Basçigliana et la Jérusalem délù>rée.

{JLondon Magazine.^

(0 NoTF,TU Tr. De beaux talens envoye's ;'i différenles e'poques par la province à la chambre des dcputt's, et dont plusieurs n'avaient jamais ve'ru à Paris, prouvent que celte assertion est au moins trop absolue.

SCIENCES MORALES.

DE L EDUCATION DES CLASSES SUPERIEURES.

Dire que , depuis trente ans , une nouvelle lumière a lui sur l'esprit humain, et qu'elle s'est propagée avec une force et une rapidité sans exemple dans l'histoire de l'homme, ce serait répéter une chose que personne n'i- gnore. C'est un résultat de l'éducation^ ou plutôt c'est l'é- ducation elle-même, éducation produite, il est vrai, sans le secours du système d'enseignement que nous ont légué nos ancêtres, et même en dépit des imperfections de ce système. Nous avons reçu également de nos ancêtres la quenouille et le manège , et nous les avons convertis en mule-jenny et en machines à vapeur. Par notre habileté mécanique , par l'arrangement, Tordre et la division du travail, nous avons occu})é un rang plus élevé dans le monde , et accru nos ressources , nos aisances , nos plai- sirs , dans une proportion que nul n'aurait pu prévoir. Si l'Angleterre a réussi à affranchir le grand nombre de la tyrannie de quelques-uns 5 si elle a élevé à la dignité d'homme une multitude avilie; si, malgré toutes ses fautes, elle est devenue Tceil de l'univers , c'est à son industrie qu'elle le doit. Nous avons répudié la fausse sagesse de nos pères ; et plus nous nous en écartions, plus nous de- venions riches , heureux et puissans.

Mais nos améliorations ont été bornées à ce qui con- duit plus ou moins directement à la richesse, au monde inanimé ; à ce qui peut être compté, pesé , mesuré. Nous avons négligé l'esprit, pour nous occuper de la matière bi ute. Nous nous sommes convaincus que , par le bon cni-

ao Dt l'éducation

ploi des forces mécaniques, nous pouvions dccupler le pro- duit de notre sol; qu'avec de Tindustrie et de l'adresse , il nous était facile de donner une haute valeur à des pro- ductions de la nature qui n en ont aucune. A peine avons- nous entrevu que les facultés intellectuelles étaient suscep- tibles de la même culture ; ou si , quelquefois , il nous est arrivé de nous en occuper partiellement, nous avons manqué de la force et de l'énergie nécessaires pour briser la vieille macliine de nos ancêtres, et pour appliquer à l'esprit , comme nous l'avions fait à la matière , de nou- , veaux pouvoirs , de nouveaux procédés et de nouvelles combinaisons.

Si l'Angleterre , ou en général l'Europe , eût persisté dans les procédés agricoles et industriels du tems d'Alfred, nous n'avons pas besoin de demander nous en serions aujourd'hui. C'est parce que 1 Occident a osé penser et agir par lui-même, qu'il n'est pas, comme l'Orient, resté stationnaire. Si, depuis Mahomet', nous avions cesse de réfléchir et de réformer •-, si nous avions persisté dans toutes nos habitudes avec la môme obstination que nous avons persisté dans quelques-unes , nous parlerions la langue des Welches , et , comme eux, nous creuserions le sol pour nous y loger , ou peut-èlre , rassemblés autour d'une guenille rouge , irions-nous , dans la Palestine , lutter contre la peste et contre les Sarrasins.

Mais nous avons inventé les parlemens et la machine à vapeur, et, ce qui est mieux, nous persistons à vouloir les perfectionner. Malheureusement nous négligeons la plus importante de toutes les machines , celle qui doit donner Vimpulsion aux autres. L'esprit de l'homme est le premier moteur , et par conséquent il importe encore plus de le perfectionner que les machines secondaires qu'il meten œuvre. L'enseignement public est toujours le même que sous Alfred, Si nous ne souffrons pas davantage de

des classts supérieures. 2 1

cette éduc;Uion monacale, c'est que l'action Individuelle des maîtres qui nous élèvent, est modifiée jusqu'à un cer- tain point par celle de la masse de la société. L'éducation ne dépend plus entièrement de tel ou tel système , ou de tel ou tel individu; elle tombe, pour ainsi dire, tout autour de nous , comme la rosée du ciel.

Le système que l'on suit dans les collèges n'en a pas moins l'inconvénient de nous faire employer beaucoup de tems , d'argent et de travail à acquérir des connais- sances inutiles. Nous ririons si quelqu'un venait nous pro- poser sérieusement de cultiver nos terres comme les An- glo-Saxons cultivaient les leurs ; de conserver des cliénes pour nourrir des porcs, ou des convens pour engraisser des moines; et cependant l'on continue à nous élever comme des moines, quoique nous ayons détruit les cou - vens. Que penserait le philosophe de Sirius (i)^ s'il pou- vait maintenant nous visiter, et si on lui disait que nous employons vingt ans de la courte durée de la vie humaine à apprendre deux langues mortes, et que, lorsqu'enfîn nous sommes sortis de cette vie d'esclavage et de punition, le premier usage que nous fassions de notre liberté, est d'oublier tout ce que nous avons appris? Un tems viendra la postérité pensera comme le philosophe.

A proprement parler , l'éducation est le moyen par le- quel l'esprit de l'homme , doué de facultés, mais encore dépourvu d'idées, est approvisionné de connaissances qui peuvent le rendre propre à être utilement appliqué auç affaires de la vie. C'est donc un préliminaire indispen- sable que de voir quelles sont ces affaires. Or, c'est pré- cisément la chose sur laquelle, dans tous les às^QS de la société et principalement dans celui-ci, on s'est le plus trompé. Le siècle d'Alfred était , à cet égard , plus jiidi-

^ (1) Allusion à Miciomrffas , vonian de Vohaiic.

22 De l'éducation

cieux que le nôtre : l'homme destiné aux armes était familiarisé debonne heure avec tous les exercices gymnas- tiques; le prêtre apprenait le latin, parceque c'était la langue de sa profession ; le laïc qui voulait s'instruire l'ap- prenait aussi , parce que le latin était dépositaire de toutes les connaissances de l'époque. Le sceptre d'Alfred a été transmis, de roi en roi , jusqu'à Georges IV ; notre puis- sante aristocratie représente celle des Anglo-Saxons et des Anglo-Normands 5 quant à l'église , elle a été détruite par Luther, et les moines ont fui devant Henri VIII; mais Westminster, Oxford, Harrow, Eton, sont toujours des séminaires pour des moines. Les tems ont changé ; les besoins de la société ne sont pas sous Georges IV ce qu'ils étaient sous Alfred ; il n'y a que l'éducation qui soit restée la même.

On nous élève comme si nous étions destinés à former un peuple de littérateurs, et cependant l'Europe doit bien plus aux sciences qu'aux lettres proprement dites. C'est aux premières que nous sommes redevables de nos ri- chesses, de nos aisances et de la plus grande partie de nos plaisirs. Ce n'est point par la littérature que nous nous sommes élevés au rang que nous occupons, mais par la législation, l'économie politique, le commerce, par l'as- tronomie, les mathématiques, la chimie , l'histoire natu- relle, etc. C'est par les mêmes moyens que nous sommes destinés à nous élever encore plus haut, et à arriver à ces prospérités indéfinies auxquelles , dans les âges à venir , l'espèce humaine est réservée. Mais ceux qui monopoli- sent l'instruction publique ne pensent pas ainsi, et c'est aux interlopes que nous devons ces précieuses connais- sances. Puisque , sans éducation , ou en dépit d'une édu- cation vicieuse, nous avons pu atteindre le point nous sommes aujourd'hui, il est évident que ce point serait depuis long-tems dépassé, si, dans le système d'enseigne-

des classes supérieures. 25

raenf que nous suivons , les moyens avaient été propor- lionaés au Lut.

Quant à la question de l'universalité de l'éducation , elle est si étendue et si importante , que les limites de cet article ne nous permettent pas d'en f.iire l'examen. Nous ne voulons aujourd'hui entretenir nos lecteurs que de l'éducation des hautes classes ; et nous observerons seule- ment que le peuple chez lequel les bienfaits de l'instruc- tion seront le plus généralement répandus sera nécessai- rement le plus industrieux , le plus capable de repousser avec succès les attaques du dehors, et surtout d'adminis- trer ses affaires intérieures ; parce que c'est lui qui saura le mieux reconnaître et réformer les abus de son gouver- nement. C'est seulement chaque citoyen sait quelles sont ses propres obligations, qu'il connaît les devoirs des autres j et ces devoirs, ce sont ses droits.

Revenons maintenant au système monastique suivi à Eton, à Westminster, à Oxford. Il est possible qu'il con- vienne à l'éducation du clergé ; mais le clergé ne forme qu'une portion peu considérable de la société : ses mem- bres ne sont ni jurisconsultes, ni médecins, ni négo- cîansj ils n'exercent aucune industrie productive, et à l'exception des vingt-quatre évéques qui siègent à lu chambre des pairs , ils ne prennent point de part à l'ad- ministration de l'état. Si , après avoir été élevé de cette manière, chacun portait, dans la profession qu'il em- brasse , l'aptitude nécessaire pour en bien remplir les devoirs, il faudrait en conclure que l'éducation n'est bonne à rien j et que ce n'est point par l'étude, mais par inspiration, que nous devenons jurisconsultes, médecins, fabricans , etc.

La vérité est que ceux qui ont reçu une bonne éduca- tion ne la doivent qu'à eux-mêmes. Les monopoleurs de linstruclion publique font semblant de nous instruire,

24 De l'éducatiuii

niaîsilsnenous apprennent rien, ou, s ils nous apprennent quelque cliose, nous nous liàtons de l'oublier, parce que nous voyons que cela est inutile. Il est fàclieux que tous les sujets ne naissent pas avec des dispositions également heu- reuses, et que tous ne soient pas susceptibles de se servir à eux-mêmes d'instituteurs : les Ferguson (i),les Burns (a), les Watt (3), ne se présentent pas vingt fois dans un siècle. Il en résulte que les monopoleurs d'Oxford, de West- minster , etc. , privent l'état des avantages qu il eût retirés des connaissances qu'auraient pu acquérir les enfans qu'on leur confie, si leur éducation eût été convenablement di- rigée.

On répondra peut-être que peu importe d'où nous vient notre instruction , pourvu quenous soyons instruits. Quand cela serait , ce ne pourrait pas être une raison pour payer chèrement des maîtres qui ne nous montrent lien. Fort peu de personnes , en sortant du collège, ont leloisir nécessairepourapprendre; c'est le moment d'agir et non pas d'étudier 5 et si, comme tout le monde en convient, il faut étudier dans la jeunesse, parce qu'on ne pourrait pas contracter plus lard des habitudes d'application , il est fort important que les connaissances que l'on acquiert alors ne soient pas des connaissances stériles. L'on dit que l'étude du grec et du latin sert à la fois à cultiver l'atten- tion, la mémoire et le goût; rien n'empêche que ces facultés ne soient cultivées en apprenant des choses utiles, de même qu'en en apprenant d'inutiles ; et, dans le premier cas, on a l'avantage d'atteindre deux objets par un seul

( i) Auteurs de plusieurs ouvrages historiques et fie philosophie.

(2) Burns a compose un grand nombre de poésies populaires , pleines de grâce et quelquefois d'élévation. C'est le Bérangcr écossais.

(iJ) Fameux mécanicien anglais qui a beaucoup contribué à perfectionner la niacliinc à vapeur, et à en multiplier les applications. Yoyea une Notice sur sa vie cl sa travaux -, dans le 4"^ numéro de la Revue Britannique.

des classes supérieures. 25

effort. Les sîmples artisans se montrent, sous ce rapport, plus raisonnables que nous : ils ne donnent pas à leurs en- fans une éducation uniforme , et celui qui veut faire un maçon du sien , ne l'envoie pas cliez un forgeron pour prendre l'habitude du travail.

L'éducation est une macliine d'une prodigieuse puis- sance, lorsqu'elle est employée avec intelligence. Mais on dirait que les personnes qui ont de l'âge et de l'acquit se sont concertées pour empêcher les jeunes gens d'apprendre ce qu'elles n'ont pas appris dans leur jeunesse, et qu'elles n'ont su que par des expériences faites à leurs dépens; c'est-à-dire en agissant, et non pas lorsqu'elles appre- naient à agir. Sparte nous a fait voir quelle était la foi'ce de l'éducation , puisqu'au moyen de celle qu'elle donnait à ses fils , elle était parvenue à changer la nature de l'homme. Certes , nous sommes loin d'approuver le but qu'elle se proposait; cependant on ne saurait nier que les moyens qu'elle employait pour y parvenir ne fussent ha- bilement conçus. Il dépend de nous d'atteindre, avec le même succès , un but plus raisonnable, et de faire arriver l'homme au point de perfection dont il est susceptible. Ce qu'on doit particulièrement se proposer dans l'éduca- tion , c'est d'améliorer et d'élever le sentiment moral, de donner aux facultés intellectuelles tout le développement dont elles sont susceptibles, et d'accroître, par l'exercice, la vigueur du corps.

Il est évident qu'à ces différens égards notre sj^stèmc d'éducation est tout-à-fait défectueux , et qu'il porte for- tement l'empreinte de la rouille des tems barbares pen- dant lesquels il a été conçu. Nous apprenons ce que les prêtres apprenaient; parce qu'alors il n'y avait guère que los prêtres qui étudiassent. Nous apprenons le latin ,• parce qu'il n'y avait à cette époque que des livres latins, et qu'un mjiuvais jargon romain était le langage des lois,

26 ^e r éducation

de la théologie et de la littérature. Nous avons échappé au fatras de la logique et de la théologie scolastique , des gloses, des commentaires, etc.; il est tems que nous échappions aussi au monopole des maîtres de latin et de grec. Lors même que ces deux langues auraient tous les avantages qu'on leur attribue, et que nous ne voulons pas leur contester ici , il n'est pas moins vrai que 1 étude des lettres ne peut être qu'une branche secondaire de l'instruction publique des nations, telles que les nations sont aujourd'hui ou telles qu'elles veulent être. Il faut que les enfans soient élevés de manière à devenir des adultes actifs et utiles. L'état ne saurait , sous ce rapport, rester indifférent : sa neutralité serait déjà un tort ; elle serait considérée comme une sanction donnée à de mau- vaises institutions, et celte sanction ajouterait beaucoup au mal produit par l'habitude. En général , le public raisonne peu j il se laisse facilement conduire par l'usage, et il est disposé à respecter des établissemens qu'il croit être protégés par le gouvernement. Cette disposition est encore augmentée par la vénération que lui inspire la haute antiquité de ces établissemens. Le bien-être phy- sique inséparable delà première jeunesse, ces associations de vice et d'oisiveté, qu'on décore du nom d'amitié, ces plaisirs défendus goûtés clandestinement, le souvenir des rares jouissances d'une époque dont on oublie toutes Tes peines, contribuent également au maintien d'un système vicieux. Il en résulte que les pères envoient leurs enfans perdre leur tems et souvent ruiner leur santé dans ces mêmes collèges ils avaient perdu le leur ; et que qui- conque conteste que le grec et le latin soient propres à for- mer des hommes d'état, des fabricans, des médecins, etc., est immanquablement considéré comme un esprit chimé- rique et paradoxal.

La même absence de raisonnement fait aUr'huer aux

des dusses siipéritiires. 27

instituteurs le mérite de ce que des élèves, qui ne leur doivent rien, font de bien et d'utile, lorsqu'ils sont sor- tis de leurs mains. On répète sans cesse que nos hommes d'état les plus habiles et nos plus savans jurisconsultes ont été élevés dans tel ou tel collège : quant à nous, cela nous paraît fort indifférent j car tout ce qu'ils ont bien su, c'est d'eux-mêmes qu'ils l'ont appris.

Depuis six ou huit ans jusqu'à seize ou dix-sept , nous employons huit heures de la journée, pendant neuf à dix mois de chacune des précieuses années de notre jeunesse à apprendre, ou plutôt à tacher d'apprendre le latin et quelque peu de grec. Et, pendant tout ce tems, on ne cherche pas à nous faire comprendre la matière des auteurs classiques; à nous instruire de l'histoire , delà philosophie, de la politique, des opinions de Rome et delà Grèce; on ne nous occupe que de grammaire, de syntaxe, de quantité, d'accens ; qu'à nous faire retenir quelques lambeaux des poètes classiques, ou bien à nous faire composer nous-mêmes des vers ridicules dans leur langue. Ce n'est que par la contrainte et des punitions sévères que Ton réussit à déterminer la jeunesse à se livrer à un travail rebutant, dont un instinct naturel, qui n'a pas encore été gâté par de mauvais raisonnemens , lui fait en secret sentir l'inutilité. Le résultat de cette éduca- tion est presque toujours négatif ; car le petit nomLi'C d'hommes qui peuvent écrire et parler en latin , et lire \qs poètes , les historiens et les philosophes de l'ancienne Ilome^ avec la même facilité et le même plaisir que Hume rt Milton , et même que Boileau et le Tasse , ont presque toujours , en sortant du collège, recommencé eux-mêmes leurs études. Ce que nous disons du latin est encore bien plus vrai du grec. En effet, si on apprenait réellement le grec dans nos écoles, un helléniste ne serait pas un phé- nomène si extraordinaire, lis sont si peu nombreux, que

28 De l'éducation

lorsqu'on en rencontre un, on en est tout surpris , et qu'on se liàte bien vite de lui donner une chaire. Par malheur il est bien rare que les hellénistes sachent faire quelque chose de l'instrument qu'ils possèdent , et qu'ils s'en servent pour éclairer la géographie et l'histoire de 1 antiquité, et ce qui nous reste des théories de ses arts et de ses sciences. L'apogée de leur ambition , c'est de discourir sur des accens dont ils ignorent l'usage, de dé- couvrir dans Eschyle des mètres auxquels il n'a jamais pensé^ et de lire et de prosodier Homère, d'une si étrange manière que, s'il pouvait les entendre, il ne re- connaîtrait probablement ni SCS vers ni sa langue.

Il résulte des observations que nous venons de faire, que, si nous mettons à part lintérét'des professeurs , l'é- lude du grec et du latin n'a guère d'autre utilité que d'employer le tems des jeunes gens, pendant un cerlaiit nombre d'heures de la journée *, de les empêcher de Aiire du mal, comme on le dit communément, et surtout de soulager les parcns du soin de s'occuper d'eux , pendant dix à douze ans. Ces mêmes résultats auraient pu être oblenus d'une autre manière, sans les mêmes inconvénieus tt à beaucoup moins de frais.

Il est vrai qu'il existe une objection mise en avant par les partisans de notre système d'éducation , et par ceux qui leur servent d'échos , à laquelle nous n'avons pas encore répliqué. Nous l'avons à dessein laissée la der- nière, parce qu'il est plus difficile d'écrire sur les mots que sur les choses , et que ce n'est pas sans peine que Ton ]^arvient à opposer des réponses précises à des assertions \agues, et à détruire, par la logique, un échafaudage de déclamations.

On prétend que c'est moins par rapport à elles , que nous devons étudier les langues classiques, que par rap- port à la nôtre. Celle-ci est à la vcrilc exclue du courà

des classes supérieures. 29

«le nos études ; ce sont nos nourrices qui se chargent de nous l'apprendre , et à peine nous parle-t-on des grands écrivains qui l'ont illustrée. Mais si , pour bien connaître l'anglais , il est indispensable de savoir le grec et le latin , comment donc a fait Sliakspeare qui n'est point allé au collège ? Comment ont fait Mrs. IMontague , Miss Edge- wortli, Miss Hanuah More, qui ont acquis une juste re- nommée , en cultivant les différentes branches de la litté- rature anglaise?

La vérité est qu'il existe fort peu d'analogie entre la grammaire latine et la grammaire anglaise : la construc- tion de la phrase , les déclinaisons et les conjugaisons j tout diffère dans les deux langues. Ceux qui les connais- sent l'une et l'autre , et qui soutiennent le contraire , sa- vent très-bien qu'ils en imposent. Il est possible, sans doute, que, dans quelques occasions rares, l'étude du latin puisse servir à lever une difficulté de l'anglais ; mais ap- prendre l'une pour connaître Tautre , c'est faire précisé- ment la même chose qu'un homme qui irait de Londres à Constantinople pour visiter Vienne ou Munich. L'étude de la grammaire latine ne peut pas même servir à nous faire connaître les principes de la grammaire générale. D'ailleurs , cette partie si abstruse de la métaphysique est fort au-dessus de l'intelligence des élèves les plus avancés de nos collèges.

Quant à l'utilité indirecte de la grammaire grecque , il serait encore plus difficile de l'établir, puisqu'il n'y a pas un écolier sur dix mille qui parvienne à en prendre quelque idée dans nos institutions publiques. Nos adver- saires disent, il est vrai , que l'étude du grec est d'autant plus nécessaire, que la plupart de nos mots techniques sont tirés de cette langue. Mais si , pour connaître par- faitement l'anglais , il fallait connaître l'étymologie de tous les mots qu'il a empruntés, il serait indispensable

5o J^^ l'éducation

de savoir également l'anglo-saxon, Tanglo-normand , le celtique, et même le samscrit, puisque les dialectes de l'occident sont remplis de mots qui en sont dérivés. Alors que deviendrait le monopole de nos maîtres de grec et de latin? En résumé, l'idée d'apprendre une langue, par l'intermédiaire d'une autre , est une insulte au bon sens de notre âge. L'expérience des siècles précédens suffit au reste pour en démontrer toute l'absurdité.

Nous approclions en tremblant des régions de la poésie et de l'éloquence ; car il faut avouer qu'à cet égard les apparences sont plus favorables à nos adversaires. Cepen- dant nous nous permettrons de leur demander s'ils croient que l'éloquence de Rome et de la Grèce soit la même que celle do M. Brougbam, de M. Canning, de M, Hume et du prédicateur mensuel de Wliiteliall. Homère, Pindare, Sophocle, Shakspeare, Burns, Byron , Soutliey, ont éga- lement réussi , quoiqu'ils aient écrit en suivant des poéti- ques très-différentes. Plusieurs de nos meilleurs écrivains étaient tout-à-fait dépourvus d'érudition classique; mais ils ont trouvé assez de modèles , soit dans notre propre littérature , soit dans les littératures des autres peuples de l'Europe moderne , pour se dispenser d'aller en chercher parmi les écrivains de l'antiquité. Loin de croire que la poésie de Rome et de la Grèce ait été utile à la poésie anglaise, nous sortîmes tentés de supposer qu'elle lui a au contraire porté préjudice , en arrêtant les élans de plu- sieurs hommes de génie qui auraient pu laisser des pro- ductions originales; mais entraînés par l'exemple, ils se sont rangés dans cette tourbe d'imitateurs qui nous obsède, depuis trois ou quatre siècles, de leurs Jupiters, de leurs Minerves et de leurs Vénus d'emprunt. Cette manière de voir va , sans doute, soulever contre nous tous ceux qui ne parlent que pour répéter ce qu'ils ont entendu dire, et qui trouvent plus commode d'adopter des opinions toutes

des classes supérieures. 5 i

faites , que de prendre la peine de s'en former eux- mêmes. Quelles que soient leurs clameurs, elles ne nous empêclieront pas de soutenir ce que nous regardons comme la vérité.

Les noms de Démostliène et de Cicéron sont sans doute fort imposans : c'étaient, et surtout le premier, desliommes très -remarquables à l'époque ils florissaient. Mais , quoi qu'on en dise , nos âges dégénérés n'ont pas été en- tièrement dépourvus de talent. Il y a toujours eu de grands orateurs , chaque fois qu'il s'est rencontré des esprits su- périeurs , de grands objets pour les exciter , et ce qui n'est pas moins nécessaire, des auditeurs capables de les comprendre, Suppose-t-on que si les républiques de l'an- tiquité n'avaient pas eu d'orateurs, on en compterait un inoins grand nombre dans les fastes du parlement bri- tannique? c'est dans son ame que tout liomme vraiment éloquent trouve ses inspirations. Celui auquel l'habitude a donné une élocution facile, qui a reçu de la nature une voix sonore, un maintien imposant, un esprit vif, capable de combiner rapidement ses idées et d'apercevoir les rapports les plus éloignés , et à qui l'étude , non de deux langues mortes, mais de ces nombreuses connais- sances qui font la gloire de l'Europe moderne, fournit de nombreux matériaux; celui-là est un orateur. Assuré- ment il pourra se perfectionner par la connaissance des bons modèles ; mais ces modèles , c'est dans sou teins , c'est dans son propre pays qu'il devra les trouver.

Ce que nous venons de dire de la poésie est également applicable aux autres branches de la littérature. L'Eu- rope moderne a une masse d'idées et de connaissances étrangères à l'ancienne Europe, qui doivent nécessaire- ment imprimer une direction particulière à ses écrivains. Nous n'allons pas chercher des modèles dans l'orient ; pourquoi en demander aux peuples de l'antiquité ? No'.is

5 2 De l'éducation

îic sommes pas plus Athéniens et Romains , que nous ne sommes Chinois ou Persans. C'est vainement qu'on veut nous fasciner les yeux avec les mots de goût et de littéra- ture. Heureusement ces mots sont susceptibles d'analyse , et même il faut les analyser pour les bien comprendre. Un autre mot qui a été aussi habilement employé, pour nous faire persévérer dans nos erreurs, c'est celui àHiistî'i/clioji. Un homme instruit^ suivant l'acception commune, est nécessairement quelqu'un qui connaît les langues classi- ques. Jadis le grec et le latin étaient la seule espèce à^ in- struction. Ce malheureux mot s'est conservé, et la Grande- Bretagne ne considère comme instruits que ceux qui savent la syntaxe. Lorsque de mauvais vers latins, com- posés par des écoliers ou par \q$, pédans qui les mon- trent , seront aussi décriés que la charade ou le riche acrostiche, et que les sciences morales, économiques, chimiques , mathématiques , seront considérées comme la véritable instruction , l'Europe sera confondue des immanquables et prodigieux résultats que produira cette heureuse révolution.

En discutant l'utilité des langues mortes , nous n'avons pas examiné si l'étude des langues est réellement la seule qui convienne à la première jeunesse; en admettant que cela soit, il resterait encore à examiner si une langue, qui peut être à la fois lue et parlée, ne doit pas, par cette raison , être plus utile qu'une langue qui ne peut être que lue. Par des considérations analogues , il est évident que l'étude d'une langue qui contient plus de mille ouvrages dont la lecture peut agréablement nous occuper dans le cours d'une longue vie, doit offrir plus d'avantages qu'une autre dont une cinquantaine de vo- lumes contiendrait sans difliculté toutes les richesses lit- téraires. Au fond quel est l'homme doué de quelque sens , qui ne verrait pas qu'il vaut mieux ooufiaîlip le

des classes supéneures. 55

français que le grec, ou l'allemand que le latin , si la rectitude de son esprit n'avait pas été faussée par les mo- nopoleurs de l'instruction publique. Ces langues sont celles de sociétés actives, vivaces, avec lesquelles nous sommes constamment en relation de plaisirs ou d'af- faires, et non pas de sociétés éteintes qui ont disparu pour toujours de la face du globe.

La France, l'Italie, l'Allemagne, possèdent un grand nombre de trésors scientifiques et littéraires. Il est fort à regretter qu'ils ne servent qu'au petit nombre de ceux d'entre nous qui, dans un âge avancé, lorsque le tems est devenu rare et précieux, apprennent péniblement ce que plus tôt ils auraient appris sans efforts , et même avec une satisfaction bien différente du dégoût que leur inspiraient les langues mortes , attendu qu'ils auraient conçu facilement l'utilité des langues vivantes. C'est sur- tout à nous, peuple voyageur, qui, faute do les connaître , parcourons, sans aucun profit, les différentes contrées de l'Europe , que l'étude de ces langues serait indispen- sable. C'est certes une étrange consolation pour nos am- bassadeurs, nos consuls, nos négocians , dispersés dans tous les coins du globe , que de penser qu'ils peuvent , tant bien que mal , scander une ode d'Horace , lorsqu'ils se trouvent dans des sociétés , ils sont sourds et muets et on leur tend sans cesse des pièges dans lesquels leur ignorance ne manque presque jamais de les faire tomber. Dans une occasion d'éclat , le roi d'Angleterre envoie au roi de France , son allié, un ambassadeur choisi parmi les plus grands seigneurs du royaume. Sa mission se borne à débiter en français un discours de dix lignes ; maïs il ne peut en venir à bout, et, malgré une dé- pense de deux à trois millions de fr. , il se rend la risée d'une cour et d'une nation rivales.

Ce n'est pas tout. Un malheureux négociant qui des- IV. 3

f'4 De l'édacalion

tine sou fils au commerce, et qui a employé quinze ans de la vie de ce fils et dépensé mille livres st. à lui faire donner une éducation classique , est obligé de se consti- tuer en de nouveaux frais pour l'envoyer à Naples , à Gênes , à Cadix , et lui faire apprendre la langue indis- pensable au succès de ses affaires, Cent mille d'entre nous gouvernent, dans l'Inde^ à peu près autant de millions de sujets étrangers. N'allez pas croire qu'ils s'y disposent, en apprenant le sanskrit , 1 liindoustani , l'arabe , le per- san : tout leur tems, dans les dernières années de leur adolescence^ se passe à faire des vers barbares sur Apol- lon , Mars, Mercure , etc. Chaque jour les Chinois nous trompent à Canton ; malheureusement nous ne savons pas encore discuter dans sa langue , avec un marchand Hong, et adresser nos justes plaintes à un Mandarin, Nous cherchons alternativement à intimider et à cajoler le Turc , de fort mauvaise humeur contre la Russie, et nous nous servons de l'intermédiaire d'un drogman grec que les Russes paient pour traduire tout de travers ce que nous le chargeons de dire à Sa Hautesse et à ses vi- sirs. Mais milord Strangfort est un fort bon latiniste et il peut traduire Tibulle '■> ce qui est , il faut en convenir, une grande compensation. Nous ne pouvons faire ni la guerre, ni l'amour, ni le commerce en grec et en latin j or nous courtisons la moitié des femmes du globe , nous faisons la guerre à la moitié des hommes , et le commerce avec la totalité. Il faut avouer que nous nous y préparons d'une singulière manière. Heureusement que l'amour parle un langage qui lui est propre.

Nous venons de démontrer que l'étude des langues mo- dernes était très-préférable à l'étude de celles que Ton a si improprement décorées du titre de savantes. Il s'en faut bien cependant que nous regardions les langues modernes comme la seule occupation qui convienne à la

des classes supérieures. 3S

jeunesse , et , selon nous , elles doivent être bien plutôt considérées comme un instrument que comme un but. Il faut surtout se garder de les enseigner exclusivement sous le rapport littéraire, Les prétentions littéraires sont le malheur de notre âge. Tel individu veut être un homme d'état, parce qu'il a remporté le prix de vers grecs; tel autre prétend à la direction d'un journal politique ou à une place supérieure dans l'excise , et même au poste d'ambassadeur, parce qu'il fait de médiocres vers anglais. Malheureusement les murs d'une ville ne s'élèvent plus , comme jadis , au son d'une lyre; et il est plus facile de défendre les états ou de les conquérir avec de la prose qu'avec des vers.

Nous voudrions bien savoir, par exemple, à quoi l'é- tude de la poésie peut être bonne, quand il s'agit d'abolir les lois des pauvres; défaire cesser de stupides restrictions commerciales; de réprimer la Sainte- Alliance ; de con- vaincre la moitié de l'Angleterre qu'un catholique est un chrétien ; de refondre la cour de la chancellerie, et de réformer la moitié de notre législation et les deux tiers de nos hommes de lois. Malheur aux pays gouvernés par des hommes d'état qui font des vers ! et dont les principaux magistrats consultent davantage Thomas Moorc que Blackstone ! C'est un état de société fort dangereux et qui tend à décrier le véritable savoir. Ce qui importe c'est que chacun soit pourvu des connaissances néces- saires pour s'acquitter convenablement des devoirs de son emploi ; tractent fahriliaf abri .■ c'est seulement ainsi que les nations grandissent et prospèrent.

La littérature peut être sans doute une industrie pro- ductive ; mais ce n'est que par la persévérance et les travaux personnels de ceux qui la cultivent, qu'elle le devient. Il nous serait facile d en donner beaucoup de preuves. Tous ceux qui ne sont pas nés avec une voca-

36 Lfe r éducation

tion décidée , et qui , en sortant du collège , n'ont pas cultivé avec soin leurs dispositions naturelles , sont inca- pables d'écrire leur langue un peu convenablement, et de rendre compte de ce qu'ils ont fait, penséouvu. Ya-t-il, par exemple, beaucoup de jurisconsultes qui écrivent d'un meilleur style que celui d'un acte du parlement ? La Grande-Bretagne a été engagée dans une longue série de guerres, elle y a acquis une gloire qui n'est point infé- rieure à celle de Rome et de la Grèce , et cependant il ne s'est pas trouvé un seul général anglais qui ait pu écrire l'histoire de ses propres faits d'armes , et rédiger une lettre ou un rapport dont un écolier pourrait se faire lionneur. Nous n'avons pas , sur l'art nautique ou sur l'art de la guerre, un seul écrivain qui mérite d'être nommé. Tel est le résultat de l'éducation de Westminster, d'Éton , d'Oxford , de Cambridge. Ceux qui y professent ont la prétention de nous enseigner les belles-lettres, et ils ne savent même pas nous apprendre à faire un simple récit dans notre propre langue ou dans toute autre. Ainsi , quelqu'insignlfians que soient leurs engagemens . ils ne parviennent pas à les remplir ; et nous passons la première et la plus belle partie de notre existence à en- semencer un champ qui ne donne pas de moissons.

L'éducation peut être mauvaise sous deux rapports : d'abord , lorsque le but que l'on se propose n'est pas tel qu'il devrait être ; et , en second lieu , lorsque les moyens ne sont pas en harmonie avec kbut. Les pays catholiques ont , en général , erré sous ces deux rapports j quant à nous , c'est principalement sous le second que nous avons suivi une mauvaise route. Les peuples que nous préten- dons imiter, ainsi que nous l'observions plus haut, nous ont cependant, sur ce point, laissé de meilleurs exemples. Ils voulaient former des hommes d'état, des législateurs , des guerriers, des orateurs, et c'était à des hommes d'é-

des classes supérieures. 5"

tat, des guerriers, des orateurs, qu'ils confiaient l'éduca- tion de la jeunesse. Lycurgue n'aurait pas voulu faire élever des Spartiates par des Ilotes •■, et lorsqu'Antipater fit demander cent cinquante enfans comme otages aux Lacédémouiens , ils répondirent qu'ils préféraient lui donner cent cinquante liommes faits , parce qu'au moins la mauvaise éducation ne pourrait pas les corrompre, Puisqu'à l'exemple des autres états de la clirétienté, nous avons confié aux prêtres l'enseignement public , au lieu d'en faire une institution civile et politique, il est heu- reux du moins que le clergé anglican ue reconnaisse pas un chef étranger dont les ordres lui paraissent devoir être obéis avant ceux du chef de Tétat; qu'il n'ait pas plus de dévouement pour les intérêts de son ordre que pour ceux de son pays ; et que les institutions particulières qui le régissent ne lui soient pas plus chères que les lois de la monarchie.

Mais quelque respectables que soient, en général, les membres du clergé anglican , il n'en est pas moins très- nécessaire de leur oter \k direction exclusive de l'instruc- tion publique. Tant qu'elle sera dans leurs mains, il nous sera impossible de sortir des vieilles ornières dans les- quelles nous sommes si malheureusement engagés depuis des siècles. Les hommes n'enseignent que ce qu'ils savent ; et, en effet, comment pourraient-ils faire autrement? Il en résulte que le système et ceux qui l'exploitent à leur profit , sont réunis par des liens indissolubles Le système ne peut pas être modifié , puisque les hommes qu'il fait vivre ne connaissent que les langues anciennes, et ne sauraient par conséquent montrer autre chose.

Au reste, quand bien même ces langues auraient plus d'utilité que nous ne le prétendons , ce ne serait pas en- core une raison suffisante pour attribuer au clergé le pri- vilège exclusif de les enseigner. Qu'ils enseignent la théo-

38 De l'éducation

logie, rien n'est mieux '■> c'est leur état , et certes personne n'a la prétention de leur contester le droit de l'exercer ; mais une éducation littéraire doit être confiée à des litté- rateurs. A cause que les membres du clergé ont plus de loisir que les autres classes , il ne s ensuit pas qu'il faille les choisir ; car les loisirs ne constituent pas la capacité. Nous concevons qu'il peut être convenable pour eux d'ajouter quelque chose à un revenu, en général, insuffi- sant; mais l'intérêt des générations successives est encore plus important que le leur ; et nous aimerions mieux que le clergé anglais affermât des terres comme celui d'Ecosse , que de le- voir traîner une misérable existence, ou se charger, sans y être convenablement préparé, de l'édu- cation de nos enfans.

Au fond , jamais système ne fut mieux conçu poui empêcher d'apprendre les langues que l'on a la préten- tion d'enseigner. Si Juste-Lipse a composé un ouvrage en latin , dans les premières années de son enfance , ce n'é- tait pas au moyen de la prosodie et de la syntaxe. Les géans d'érudition de cet âge étaient nourris , élevés avec le latin; avec la langue, et non avec ses règles; avec les auteurs latins et les sujets qu'ils traitent , et non pas seu- lement avec des mots vides de sens et des réglés incom- préhensibles pour lintelligence des enfans. Dans le sys- tème que nous suivons, toute la peiue est du côté de l'élève, le maître n'a pas même besoin d'écouter ; il suffit qu'il en ait l'air. Ses fonctions sont purement mécani- ques , et, au besoin , on pourrait le faire suppléer par une machine. L'élève, de son côté, n'aperçoit auciui but aucun objet; il n'acquiert pas d'idées nouvelles. Bientôt il imagine qu'il en est de même de toutes les au- tres études, et il apprend à haïr le travail pour le reste de sa vie. Un adulte dont l'énergie a diminué , et qui a perdu une partie de son excitation nerveuse et de sa vi-

des classes supérieures. 09

i,'ueur musculaire, ne pourrait pas supporter l'existence sédentaire que l'on impose à de malheureux enfans dans toute la force et la surabondance de santé du premier âge. N'apprenant rien qui soit de nature à intéresser leur jeune et vive imagination , assujettis à un travail routi- nier, monotone, sans utilité, sans but, l'énergie de leurs facultés intellectuelles est promptement détruite par les travaux destinés à la développer ; et ils finissent par prendre dans un invincible dégoût tout ce qui ré- clame quelqu'attention ; les sciences , les arts, les langues et la littérature.

Sous le point de vue moral , c'est un grand malheur qu'à l'âge l'esprit devrait être occupé de travaux à la fois utiles et agréables, pour empêcher les passions de prendre une direction funeste , nous condamnions la jeunesse à des travaux qu'elle abhorre et qui lui inspi- rent la plus légitime et la plus invincible répugnance. De là, en grande partie , les vices que l'on contracte dans nos écoles publiques ; car si ce n'en est pas la cause unique, c'en est au moins la principale. Le ressort trop comprimé s'échappe avec violence ; et comme on n'a pas su se rendre maître du cœur des jeunes gens et les conduire douce- ment au bien, ils se dirigent vers le mal avec une ef- frayante énergie. Il n'y a guère que ceux qui se sont fait quelqu'occupation de leur choix, ordinairement une occupation manuelle, ceux qui s'amusent à tourner, à dessiner , à peindre , qui restent étrangers à ces dé- sordres.

Ceci est un mal indirect. Un mal direct, c'est de ne pas être instruit dans les sciences politiques et morales , et préparé ,. comme chez les peuples de l'antiquité, à l'exercice des vertus publiques. La religion que l'on nous enseigne est une routine et une pure forme. Nous quit- tons nos instituteurs, sans rien savoir de nos droits et

4o JDe l'éducation

de nos devoirs 5 sans principes pour guider notre con- duite j sans connaître les lois , les mœurs et les usages de notre pays , et sans aucune idée juste sur l'homme et sur le monde. Nos écoles publiques ont, il est vrai, en opposition à Téducation particulière , la prétention de nous donner une expérience précoce de la société; mais nous voudrions bien que l'on nous dît quels hommes et quelle société l'on apprend à connaître à Eton et à Oxford.

On ne nous en apprend pas davantage sur le monde physique que sur le monde moral , ni sur les rapports continuels et infinis qui les unissent. On ne nous dit rien de ce qui forme le train ordinaire de la vie et Texis- tencc non-seulement de la société civile, mais de l'homme lui-même. On iious laisse dans la plus complète igno- rance du globe que nous habitons et de l'univers qui nous entoure. C'est tout au plus si nous savons les noms des animaux , des végétaux , des minéraux, sans le se- cours desquels nous ne pourrions pas vivre une heure. On ne nous fait pas connaître les nouvelles formes que l'art leur donne; les procédés par lesquels ces conver-- sions s'opèrent; en un mot les arts innombrables qui nous ont fait sortir de l'état sauvage. La nature nous a doués d'un principe très-actif de curiosité , susceptible de produire les plus heureux résultats ; mais l'empreinte de l'ignorance et de la barbarie des siècles monastiques ne se fait pas moins apercevoir dans ce que nos institu- teurs négligent de nous apprendre que dans ce qu'ils nous enseignent.

Il en résulte que la science qui fait la richesse et la paissance de la Grande-Bretagne n'est point honorée con^me elle devrait l'être. Ce n'est pas de Vinstruction. Elle ressemble à ces fondemens enfouis dans le sol et ina- piTçus, et qui cependant constituent toute la force dci. constructions élevées sur leur base. Le pair méprise le

des classes supérieures. 4*

chimiste qui lui apprend comment on teint les vêtemens qu'il porte et la jarretière qui décore son genou , et il n'a pas plus de considération pour le métallurgiste qui lui indique les moyens de convertir en or des montagnes stériles. Toute une armée de législateurs nobles et rotu- riers se réunit annuellement t)our statuer sur des matières d'arts et de sciences, et ce n'est qu'à grande peine que quelques rayons lumineux parviennent à s'introduire à travers les épaisses ténèbres des deux cbambres. Que ceux qui eu doutent consultent les débats , les rapports , les journaux : ils y verront que cinq parleraens se sont occupés de la meilleure forme à donner à la jante des roues , et cinq parlemens n'ont pas pu décider si une livre pesant exerce une égale pression sur un ou sur deux pouces carrés de surface.

Tel est le prix que l'on attache à l'éducation , qu'il n'est aucun sacrifice d'argent auquel un père tendre et judicieux ne soit résigné, quand il s'agit de celle de son fils. Le malheur est qu'il ne se rende pas un compte exact de ce qu'il entend par éducation. Il se contente de suivre la route battue, de faire ce que les autres ont fait, con- vaincu que tout ce qui est sanctionné par le tems , par 1 usage et par l'état, ne saurait être mal. Il arrive souvent qu'une famille tombe dans le malaise, qu'elle vend une partie de ses propriétés et quelquefois même la plus grande partie, pour faire donner une bonne éducation à un ou plusieurs do ses membres , « parce qu'une bonne éducation vaut mieux que la richesse. îi Certes nous n'en disconvenons pas ; nous nions seulement que le grec et le latin , les habitudes vicieuses ou oisives contractées au collège , soient un meilleur patrimoine que deux ou trois mille liv. st. avec lesquels un jeune homme, tout aussi ignorant, sans doute, mais peut-être plus honnête et moins dissipé, aurait pu tracer sa route dans ce monde.

42 Du commerce des soieries

Le père a dépensé toute sa fortune dans un but qui n'est pas atteint , et l'enfant est condamné, pour le reste de son existence, à se débattre péniblement contre la misère et tous les maux qui la suivent.

En publiant les observations que nous venons de faire , nous sommes bien loin de supposer qu'elles puissent re- cevoir une application immédiate. Le préjugé que nous avons combattu est trop profondément enraciné pour qu'il soit possible de le détruire par un seul effort. Nous nous estimerons heureux, si nous avons légèrement ébranlé le tronc, ou concouru à élaguer quelques-unes de ses brandies ', c'est aux générations à venir que nous laissons le soin d'achever l'ouvrage que nous n'avons pas craint de commencer. ( Westminster Rei.'iew. )

COMMERCE.

DU COMMERCE ET DE LA FABRICATION DES SOIERIES ETS! ANGLETERRE.

L'importation des soieries étrangères dans la Grande- Bretagne est prohibée depuis plus d'un siècle -, mais, aux termes d'un bill passé en 1824, elle sera permise, à partir du mois de juillet prochain , moyennant un droit de 3o p. Vo ^^ valorem. Un changement si grave dans cette législation séculaire devait, vu l'importance et le développement qu'ont acquis les manufactures de soies , exciter vivement l'intérêt pubhc et l'anxiété des fabricans. L'opinion s'est partagi-e relativement au but politique et aux cfl'ets probables du nouveau bill •■, des assemblées se

en Angleterre, 4 5

sont tenues à ce sujet; nous croyons en conséquence que quelques observations sur cette matière ne seront point déplacées dans notre recueil ; elles auront au moins le mérite de Tà-propos.

Nous commencerons par retracer rapidement l'origine, les progrès , et l'état actuel du commerce et de la fabri- cation des soieries en Augleterre. Lorsque nous aurons constaté l'effet des restrictions qui ont frappé jusqu'ici sur cette brancbe d'industrie , nous serons bien plus à même d'apprécier les conséquences que doit nécessairement avoir leur abolition.

L'art de fabriquer des soieries fut pratiqué en Angle- terre dès le quinzième siècle. Ses progrès ont d'abord été très-lents ; mais il s'étendit à mesure que l'accroisse- ment de la richesse publique multiplia les besoins du luxe. Lesfabricans de soie de la métropole se formèrent en com- pagnie en i562 , en corporation en 162g, et telle était la prospérité de leurs travaux, en 1666^ qu'on lit dans le préambule d'un statut publié sous le règne de Charles II , qu'ils employaient quarante mille ouvriers. Il est impor- tant d'observer que , quoique l'introduction des étoffes de soie eût été prohibée sous Jacques P"^ , Charles P"^, Grom- wel et Charles II, cette mesure n'était pas rigoureusement exécutée , et qu'à tout prendre l'introduction pouvait être considérée comme permise,

La révocation de l'Édit de Nantes a beaucoup influé , mais moins qu'on ne le pense communément, sur la pros- périté de nos manufactures de soie. Cet acte déplorable d'intolérance bannit de leur pays près de cinq cent mille citoyens industrieux , dont cinquante mille trouvèrent un asile en Angleterre. Ceux d'entre ces réfugiés qui s'oCcu- j)aient do la fabrication des soieries , dont quelques bran- ches avaient déjà fait en France de grands progrès, s'éta- blirent à Spitallields , qui , dès-lors , a toujours été Ir

44- Du commerce des soieries

siège principal de ce genre d'industrie. A cette époque , les soieries étrangères entraient librement en Angleterre ; les registres de la douane constatent que, de i685 à i6g3, l'importation annuelle s élevait de 600,000 à ^00,000 liv. st.

Dès 1692, les réfugiés, tout aussi experts en matière de monopole qu'en matière de fabrication , obtinrent un privilège exclusif pour la confection des taffetas lustrés et des articles de modes les plus reclierchés. Ils ne s'en tin- rent pas ; le parlement , cédant à leurs pressantes solli- citations, prohiba, en 1697 , les soieries du continent, et en 1701 , celles de l'Inde et de la Chine.

Nous insistons sur ces faits , parce qu'ils prouvent à quel point est erronée l'opinion générale, qui attribue au système prohibitif l'origine et les progrès de cette branche de l'industrie anglaise. Loin de , il est constaté , par des documens authentiques consignés dans plusieurs actes du pailement, et par une foule d'autres témoignages non moins concluans , qu'elle avait surmonté toutes les diffi- cultés inséparables de son établissement , qu'elle avait pris racine, et avait acquis une grande consistance, avant d'être assujettie aux entraves du monopole, et avant que nos fabricans eussent manifesté plus de confiance dans les règlemens fiscaux, et dans les poursuites des officiers de la douane, que dans leur propre habileté et dans la loyauté de leurs transactions commerciales.

En 1719) époque importante dans l'histoire de la fa- brication des soieries en Angleterre, MM. Lombe frères se firent concéder , pour quatorze ans , une patente qui leur garantissait la propriété exclusive de la fameuse machine à organsiner la soie , dont ils avaient dérobé le modèle à l'Italie. A l'expiration de ce terme, le parle- ment refusa de renouveler la patente ; mais il alloua à M. Thomas Lombe 1 4^000 liv. st., en considération des

en Angleterre. 4^

services qu'il avait rendus à son pays par la construction cVuiie machine, qui , tlisait-on , devait nous dispenser à l'avenir de tirer l'orgnnsîn de l'Italie, comme nous l'a- vions fait jusqu'alors. Mais il est constant que l'établisse- ment des macliines de ce genre, en Angleterre, a été l'un des pins grands obstacles aux progrès de la fabrication des soieries dans ce pays. Elles avaient été montées , dans l'origine, en considération des droits élevés qui pesaient sur Torgansin ; et l'on s'est prévalu de leur érection et des capitaux énormes qu'elle avait absorbés, pour maintenir ces droits au même taux.

De l'jic) h 1^85 ou 1790, la manufacture de soies fit des progrès lents , mais sensibles. A cette dernière époque, elle éprouva , par suite de la substitution générale du coton à la soie, dans les articles de toilette ou d'ameu- blement , un échec qu'elle ne put réparer de quelques années. Cette révolution dans les modes fut si rapide , ({n'en 1793 les fabricans de Spitalfields furent forcés de supprimer quatre mille métiers dont l'exploitation don- nait , sept ans auparavant , de l'emploi à près de dix mille ouvriers.

Cette branche d industrie s'est ranimée en 1798 et 1800, et, depuis dix ou douze ans, elle a fait des progrès éton- nans, dus en grande partie à la facilité que nous éprou- vons aujourd'hui à tirer de l'Inde la matière première. En 1779, la compagnie des Indes introduisit au Bengal le procédé usité en Italie pour préparer la soie-, mais Tignorance et les préjuges des indigènes , joints à d'au- tres causes qu'il est inutile de rapporter, en retardè- rent long-tems les progrès. Avant 1770, la quantité de soie brute importée de l'Inde n'excédait pas cent mille livres, année moyenne j elle était d'une qualité très-infé- rieure, et valait un tiers ou moitié moins que celle d'Italie : en 1780, la masse des importations fut de deux cents

46 Du commerce des soieries

milliers ; et elle fut de cinq cents milliers en 1800. Depuis lors, elle a continue de s'accroître dans des proportions plus fortes ; et, en i89-3 , il a été importé du Bengal plus d'un million deux cent mille livres de soie brute d'une excellente qualité.

On lit dans le second rapport du comité de la Chambre des Lords, sur le commerce étranger (p. 4) > que le prix de la soie brute d'Italie est de i3 à 26 sh, la livre , dis- traction faite du droit , et que le prix de celle du Bengai varie de 12 à aS sh. *, mais^ comme l'Italie ne produit par an qu'une seule récolte de cocons, tandis que l'Inde en produit deux ou trois, on doit s'attendre à une grande réduction de prix, sur cette matière , du moment dis- paraîtront les règlemens absurdes dictés par la jalousie , qui interdisent aujourd'hui , aux capitaux et à l'industrie européenne, l'exploitation des soies de l'Inde.

Il est une circonstance qui influe sur les ventes de soie brute et de soie ouvrée que fait la compagnie des Indes , eîrconstance qu'il nous est impossible d'expliquer, et sur laquelle les négocians seuls pourraient jeter quelques lu- mières ; c'est que la soie ouvrée et la soie brute sont cotées au même prix dans les marchés de la Compagnie. Il est impossible que cette anomalie ne disparaisse point sous un système de liberté commerciale, et la Compagnie de- vrait nous dire quelle en est la cause. Il faut qu'elle élève le prix des cocons , ou qu'elle réduise celui des soies fa- briquées. Au surplus, ce mystère doit s'éclaircir aujour- d'hui que les soieries de l'Inde vont être librement intro- duites dans nos marchés.

Voici un état officiel des quantités de soies brutes et de soies organsinées qui ont été importées dans la Grande- Bretagne , du 5 janvier i8?.3 au 5 janvier 1824

en Angleterre,

47

PROVENANCES.

SOIE BRUTE,

SOIE organsinée.

; TOTAL.

35,689

1

1,171

396,355 ; 1,000 4

•'5,7«4 ^ 196,787 -V

38i 2o3,o59 1,218,661 -\^_ 392,717

359,640 II

Frîince

Italie

Malte

Chine et Perse

2,452,l3o y

359,641 16

2,811,772 -/g

En 1824» l'exportation n'a été que de cinquante-trois mille six cents livres , dont quatre mille pour l'Irlande.

L'importation des soies dans la Grande-Bretagne a été, l'année suivante , de trois millions trois cent quatre -vingt deux mille trois cent cinquante-sept, dont un million sept cent seize mille sept cent trente-quatre fournis par l'Italie , et un million trois cent sept mille trois cents par les Indes et la Chine.

Il est difficile d'estimer exactement la valeur actuelle de la manufacture de soie dans la Grande-Bretagne . mais la masse énorme des soies brutes et organsinées qu'on v importe chaque année prouve que cette valeur est bien plus forte qu'on ne le croit communément : « .Te calcule , dit M. Wilson , l'un de nos premiers fabricans de soie- ries, et l'un des mieux informés , que l'organsinage de la soie qui est destinée aux ateliers de tissage emploie quarante mille ouvriers , dont les gages s'élèvent , en totalité , à la somme de 35o,ooo livres st. ( environ 8,;75o,ooo fr.)-, j'estime que cinq cent mille livres de savon et une grande quantité de matières colorantes

48 Du commerce des soieries

entrent dans la préparation de la soie pour une valeur de plus de 3oo,ooo livres , et que le dévidage occupe seize mille cinq cents ouvriers qui absorbent plus de 265,000 liv. st. (environ 6,625,000 fr.) de salaires. Le nombre des métiers est de quarante mille ; ce qui , à deux hommes par métier, donne quatre- vingt mille ouvriers employés au dévidage, à l'ourdissage , au tis- sage et à la mécanique , et dont le salaire monte à 3,000,000 liv, st. (environ ^0,000,000 fr.)j mais ces ouvriers ont une famille qu'ils entretiennent. Ainsi la manufacture de soie , représentant un capital de io,ojoo,ooo liv. st. (260,000,000 fr. ) nourrit à peu près quatre cent mille personnes. »

M. Haie de Spitalfields porte ce nombre à cinq cent mille; mais comme M. Bell et quelques autres fabri- cans recomraandables ne l'élèvent point aussi haut que M. Wilson , nous sommes fondés à regarder les calculs de ce dernier comme les plus exacts.

Ces données attestent suffisamment les progrès de cette ])ranche de l'industrie britannique. Ses développemens ont été si rapides qu'ils ont passé en étendue et en im- portance ceux qu'elle a acquis chez nos voisins. M. Chap- tal , dans son ouvrage sur 1 industrie française , évalue seulement à un million de livres pesant la quantité de cocons que la France produit, année moyenne, et à deux millions de livres la quantité ouvrée dans ses fabriques.

Au reste, ce n'est pas uniquement par l'étendue de la fabrique que nous pourrions braver la concurrence de nos habiles voisins. Quoiqu ils aient l'avantage sur nous, dans la fabrication des tissus légers, nous les surpassons incontestablement dans celle des gants , des bas, des arti- cles croisés de soie et coton, et nous rivalisons avec eux pour l'éclat et la bonté du teint. C'est à la prohibition des soieries françaises qu'il faut attribuer les préjugés qui

en Ajiglelerre. 49

existent en leur faveur. L'enquête de la Chambre des Lords constate que la plupart de ces articles, vendus à Londres et ailleurs comme objets de contrebande , proviennent des ateliers do Spitalfîelds et de Manchester^ et non de Lyon ou de Nimes , comme le pensent nos ladies.

Les soieries anglaises coûtent , il est vrai^ plus cher que celles de France; c'est une conséquence, non de l'inca- pacité de nos fabricans, mais de la fausse position dans laquelle ils se sont trouvés. Si le gouvernement avait traité les l^ibrîcans de soieries comme ceux de coton; s'il leur eût été permis d'importer la matière première, franche de tous droits ; s'ils eussent été obligés de ne compter que sur leur habileté pour obtenir l'avantage dans les mar- chés de l'intérieur, comme dans ceux de l'étranger, peut- on raisonnablement penser que ces deux branches d'in- dustrie n'auraient pas fait des progrès également rapides? IMais en même tems que le fabricant de soieries , protégé par des prohibitions^ était privé des stimulans que la con- currence peut seule produire, il avait encore à combattre des difficultés non moins sérieuses. La France possède une récolte annuelle de cocons sur laquelle les fabricans n'ont aucune taxe à payer. La soie brute qu'ils importent n'est frappée, à l'entrée, que du droit de i franc 2 cent, par kilogramme. Quant à l'organsin importé en France, le droit n'est que de 1 fr. 4 cent, par kilogramme, ou de c) pences par livre. Mais le fabricant anglais a été forcé jusqu'ici de payer une taxe de 4 sh. par livre pour les cocons importés du Bengal , de 5 sh. ^ d. 1/2 pour les cocons provcnans des autres pays, et de i4 sh. 8 d. pour l'organsin. Ces taxes monstrueuses grossissent de 25. 3o et 4o p. °/p le prix d'achat. Ce n'est pas tout : outre le déchet qu'elle éprouve dans les divers périodes de fabri- cation , la soie perd, par la teinture seule, un quart de son poids*, ce qui, joint à l'intérêt du canital absorbé IV. ' /,

5o Du commerce des soieries

par le paiement des droits sur la soie brute , doit néccs-

sairemenl ajouter au prix de chaque article fabriqué. Pour

acbever de faire sentir à quel point le droit en question est oppressif, il suffit de répeter , avec le comité de la Chambre des Pairs, que la prime de 12 sh. , accordée au fabricant pour chaque livre de soieries qu'il exporte , est presque toujours un faible dédommagement du droit d'im- portation qu'il a originairement payé.

A diverses époques, on a réclamé auprès du ministère contre l'énormité de ces droits ; mais INI. Vansittart, qui croyait fermement que, dans les tarifs de douanes, deux et deux font toujours quatre , fît la sourde oreille à toutes les propositions qui avaient pour objet la réduction des taxes. Heureusement le règne de cet amateur de gros droits et du système restrictif, et celui de son digne col- lègue, M. George Piose, ont eu leur terme. A peine MM. Robinson et Huskisson ont-ils été appelés aux fonc- tions qu'ils remplissent avec tant de gloire pour eux et tant d'avantage pour la nation , qu'ils ont pu s'éclairer sur létat de la fabrique par les pétitions qu'avaient adres- sées à la Chambre des Communes ceux qui s'occupent le plus activement de ce genre d'industrie. Voici ce que nous lisons dans l'une d'elles, signée par les fabricans les plus recommandables de Londres et des environs : u Cette Y> importante fabrication , malgré les développemens con- îi sidérables qu'elle a reçus, languit dans un état forcé Y) de dépression, par l'effet des lois qui l'empêchent de par- •)■) venir au degré de prospérité qu elle aurait atteint dans » des circonstances plus favorables. En réfléchissant aux 71 approvisîonnemens inépuisables que pourraient nous n fournir les Indes orientales , à l'immensité de nos caiii- ■)■) taux et à l'habileté de nos ouvriers, nous sommes con- ^t vaincus que des mesures judicieuses mettraient notre n fabrication de soie à même de triompher de toute

en /Angleterre. 5i

» concurrence ctrnngore , et que la Grande -Bretafijne )i pourrait devenir, pour les soieries, comme pour les co - » tonnades , Tentrepôt de l'univers, n

M, Huskisson s'est facilement aperçu que celte brandie d industrie avait à souffrir d'abord de la surtaxe des ma- tières premières, laquelle avait pour résultat d'élever les soieries à un prix exorbitant ; et , en second lieu , des lois prohibitives qui tendaient à éteindre, ou du moins à affai- blir l'action ordinaire de notre génie industriel, a Le 51 monopole, disait M. Huskisson dans son discours du a4 y) mars 1824 , a produit ce qu'il produira toujours, une •>•) indifférence complète pour tout perfectionnement. Ce f) zèle intéressé qui est l'ame de l'industrie, et qui s'ap- « plique sans cesse à reproduire et à vendre au meilleur n marché possible^ s'est amorti, grâce au système prolxi- n bitif. C'est lui qui nous a retenus en arrière de nos voi- ■fl sins dans la fabrication des soieries , effet déplorable de 51 cette torpeur qui frappe l'industrie, lorsque les lois tt restrictives la plongent dans une indolente sécurité, n

Conformément à cenoble etgénéreux système, M. Hus- kisson proposa au parlement de réduire à trois pences (3o cent.) par livre, les droits sur les soies brutes ; mais on soutint qu'il serait impossible, sans ruiner complètement les tordeurs de soie ^ de faire une réduction équivalente dans les droits sur la soie étrangère organsinée ; en consé- quence, les droits d'importation sur l'organsin furent ré- duits de i4 sh, 8 d. à ysli. G d. (gfr 35 c, ). M. Huskis- son proposa ensuite de prolonger, jusqu'en juillet iS'if"», la défense d'importn.tion , et do la lever alors, soumettant les soieries de toutes espèces à un droit d'entrée de 3o p. °/,, ad valorem, à partir de cette époque. Ces propo- sitions ont été converties en lois, pai- la Chambre des Communes , à une immense majorité.

Un tel changement n'était pas de nature à plaire à nos

52 ^ Du commerce des soieries

fabricans de soieries, l'alarme est devenue générale parmi eux. Ils ont, dans plusieurs adresses , demandé au gou- ' vernementla prolongation du terme assigné à la proliibî- tîon.Nous espérons que les ministres ne leur feront aucune concession sur ce point; toutefois, leurs griefs méritent, sous d'autres rapports, un examen immédiat, La fabri- que de soie , ayant existé depuis si long-tems, et ayant pris de si grands développemens , sous la protection des lois proliibitives, il serait évidemment aussi injuste qu'im- politique de l'exposer à un froissement subit. Aussi , M. Huskisson supposait-il qu'un droit de 3o p. ^/^ ad valorem suffisait pour la garantir contre cet inconvénient. Sans doute, il en serait ainsi , si, d'ailleurs , la position des fabricans de soieries anglais et français était la même. Mais elle est bien différente 5 en effet, les Français ne paient, sur l'organsin qu'ils importent d Italie, qu'un droit d'environ c) pences (18 sous) par livre, tandis qu'ici il est fiappé d'un droit décuple , qui est de y sli, 6 d. (c) fr. 35 c). Il est vrai qne la soie brute organsinée en Angleterre n'est aujourd'liui passible que d'un droit de trois pences (3o cent.); mais l'organsin d Italie est indispensable au tissage des soieries les plus riclies , tels que les damas ^ les satins , les gazes, etc. , etc. , articles pour lesquels les Français sont nos rivaux les pins redou- tables. Nos fabricans prétendent que tant que ce droit sur l'organsin , qui est de 35 p. ^o ^^ ^^ valeur de cette ma- tière, sera perçu en sus des gros droits, qui pèsent aussi sur les matières colorantes , sur les cendres et sur le savon, articles dont on faitunesi grande consommation dans les manufactures de soie, uu droit de 3o p. ^o ad valorem , sur les soieries étrangères , sera insuffisant, pour soutenir une brandie d'industrie dans laquelle nos fabricans seront inévitablement écrasés par ceux delà France, de l'Alle- magne, de la Suisse, de la Chine et de l'Inde.

en Angleterre. 55

Il peut y avoir de l'exagération dans les plaintes des intéressés, quant aux effets qu'ils attribuent aux taxes , sur l'organsin , sur la matière colorante et sur le savon ; cependant il est clair que leurs calculs sont justes , à beaucoup d'égards, et méritent, sous plusieurs rapports , lattentîon du ministère. Mais, en les supposant exacts sur tous les points , ce ne serait pas une raison pour perpé- tuer ce système de monopole , dont les conséquences sont d'ailleurs si déplorables. 11 est un autre remède bien plus efficace, c'est de supprimer les droits sur la matière co- lorante et sur les cendres, et de réduire ceux qui pèsent sur l'organsin et le savon. Nous avons constamment ap- prouvé le système des ministres qui désirent diminuer les taxes qui gênent notre commerce et notre industrie manufacturière, de préférence à ceHes que les consom- mateurs paient directement. Eh bien , de toutes les taxes de ce genre nous n'en connaissons point de plus oppres- sives que celles imposées sur les cendres et sur le savon j ce dernier article n'est pas seuleinent grevé directement d'un droit très-élevé , mais il l'est encore indirectement par la taxe qui frappe les matières dont il est composé, tels que le suif et la soude. Si l'on remarque que ces droits ajoutent 120 p. °/q au prix du savon, et qu'il faut qua- rante livres de savon pour teindre cent livres de soie, on verra à quel point ces impôts sont préjudiciables à la fa- brication des soieries , et en général à tous les tirticles dans la confection desquels le savon est employé. Ceci, nous le répétons , mérite, de la part des ministres , rui examen sérieux. La perte pour le revenu qui résulterait de la diminution des droits sur la soude, sur le suif, sur les matières colorantes , etc. n'excéderait pas 286,000 liv. st., et le droit sur le savon pourrait être réduit de \So etméme de 5o p. Yo» ^^^^ occasioner, en définitive , une réduction sensible dans les recettes du trésor.

54 ^i' (commerce des sderies

Voici un état sommaire des prix conrans ( droits com- pris) de quelques-uns des articles principaux employés dans la teinture des soies , du montant des droits auxquels ils sont assujettis , et du revenu net de ces taxes , dans le cours de l'année qui a fini avi 5 janvier 1826,

Prix. Droit. Kevenii.

Cendres l^^ s\\.\>. cw\. ii sh. ad. p. «jl. agjjSi liv. st.

Quercilron iQ sK. 2 sh. 2,-22

Cochenille 24 sh. 6 d. 2 sh 6 d. i4»'37

Garance gS sh. 12 sh. 52,5i5

Suif 42 sh. 3 sh. 4 •!• 122, o32

Soude 24 sh. 8 sh. 6 d. i5,i53

Tofal. . . -236,290

S.'ivon blanc 86 sh. 28 sh.

bleu 82 sh. 28 sli.

/ I ou/ i,i54,5o3

jaune 74 sh. 20 sh. J

mou 49 sh. 21 sh.

Total. . . 1,390, 793

Les tordeiirs anglais s'opposeraient probablement à une réduction ultérieure des droits sur l'organsin étranger j mais ceux d'cntr'eux qui connaissent le mieux l'état de cette branche d industrie, avouent que, s'ils étaient proté- gés contre la concurrence étrangère par un droit de 3 à 4 sb., ils auraient peu à la redouter. Les données que nous avons à ce sujet nous ont convaincus qu'ils seraient aussi efficacement protégés par une taxe ainsi réduite , qu'ils le sont par le droit actuel de ^y sh. 6 d. D'ailleurs, ne serait-il pas absurde de risquer de sacrifier toutes nos manufactures de soieries, par considération pour une brandie d'industrie qui n'est que secondaire ? Mais cette branche elle-même n'a rien à craindre 5 car il est généra- lement reconnu que nos machines pour organsiner la soie sont plus parfaites que celles d'Italie, et que si nos to/--

en Angleterre. 55

deiirs étaîpnt excités par l'émulation à s'entourer de toutes les ressources du génie et de l'habileté du mécanicien , ils obtiendraient bientôt une supériorité marquée sur ceux de Turin el de Florence.

Quant à l'idée que les Italiens n'exportent que les soies brutes d'une qualité inférieure , et qu'ils se réservent la meilleure pour la convertir en organsin , elle est en con- tradiction avec ce fait que leurs soies brutes ont été long— tems livrées à un prix proportionnellement plus éle^é que l'organsin lui-même. Si nous sommes bien informés, la transformation des soies brutes en organsin coûte , en Italie, environ 3 sb. 6 d. ( 4 fi'- 35 c.) par livre. Il serait donc absurde d'imaginer que nos tordein^s , possédant de meilleures macliines que ceux d'Italie, et protégés par un droit égal au prix total de l'organsinage dans ce pays, puissent souffrir de leur concurrence. Si, favorisés à ce point, ils ne pouvaient braver cette concurrence, il ne leur resterait qu'à briser leurs métiers. Mais , on le répète, un droit de 3 sli, 6 d. suffit pour dissiper leurs alarmes à cet égard ; et, quant à la concurrence des fabricans fran- çais, ils n'auront pas à la redouter, si l'on joint, à la ré- duction du droit sur l'organsiir et sur les savons , la sup- pression des taxes qui pèsent sur les matières employées à la teinture des soies. Si ces mesures sont adoptées , cette grande branche de la manufacture britannique prendra une extension dont il est impossible d'assigner le terme.* Mais il faudra songer, en même tems , à réduire graduel- lement le droit de 3o p. Yo ^"^ vient d'être imposé sur les soieries , afin qu'à une époque assez rapprochée, ce genre d'industrie puisse s'agrandir par les heureux effets de la riv;ilité. D'un autre côté, si le ministère, pendant (ju'il lève les prohibitions en question , n'accorde pas aux fabricans de soieries les soulngemens que nous réclamons pour eux , ces derniers auront de justes n'otifs de se plain-

56 Relation d'un outo-da-fè célébré

dre, et cette branche d'industrie venait à éprouver des revers , on ne manquerait pas de s'en prendre au système libéral qui a été adopté, bien que le mal ne fût plus dans le système même , mais dans quelques circonstances qui auraient accompagné son exécution. Il est aisé, au sur- plus , de prévenir ce danger en tenant la balance égale entre les diverses parties intéressées. Nous sommes enne- mis des lois restrictives autant qu'il est possible de l'être; mais si nous formons des vœux sincères pour leur aboli- tion , nous n'en formons pas de moins ardens pour que les fabricans, qui ne seront plus protégés par elles, soient délivrés du fardeau des taxes qui \ç.& placerait dé- sormais dans la position la plus fâcheuse vis-à-vis de leurs concurrens. (Revue d'Edinhourg.)

HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.

RELATION D UN AUTO-DA-FE CELEBRE EN SICILE.

Naples, i^r octobre iSaS.

En me promenant, ces jours-ci , dans les rues de Na- ples, je me suis arrêté devant un de ces nombreux étalages de librairie d'occasion qu'alimente ordinairement la dé- tresse des bibliophiles ou l'infidélité de leurs domestiques. Les articles qu'on y voit le plus communément sont de vieux Bréviaires fort usés , quelques vieux tomes de Mé- tastase, des in-folios sur la Vie des Saints et la discipline de l'église , avec le nom et les qualités de l'ancien pro- priétaire écrits en latin au bas du frontispice ; de petits poèmes ; des sonnets sur les beaux yeux de signora une telle j des épithalames ; djps éloges funèbres ; des traités

en Sicile. 5 7

sur d'anciens systèmes d'économie politique; des s?nojJîe ou règles infaillibles pour gagner à la loterie ; des essais sur la culture de l'olivier; les libretti des opéra et comé- dies joués sur le théâtre de Saint-Cliarles ; des éditions allemandes de quelques classiques grecs ou latins , solide- ment reliées, et dont la couverture est décorée de brillantes armoiries d'anciennes familles éteintes ; des contes insi- pides, lourdementimités du français ; le récit des éruptions du Vésuve, des tremblemens de terre de la Calabre, des miracles des Madones ; ou des mémoires sur des cliefs de bandits : on pourrait extraire de ces collections des frag- mens fort curieux.

Au premier coup-d'œil que je jetai sur l'étalage, le titre suivant d'un in-4° frappa mes regards. Je le trans- cris ici figurativement,

L'ATTO

PTBBLICA DI FEDE

SOLENNAMENTE CELEERATA NELLA CITTA

m PALERMO

A 6 APRILE 1724,

DAL TRIBUNAL DEL SANTO UFriZIO DI SICILIA

DEDICATO

ALLA MAESTA C. C. D. J.

CARLO VI

IMPERATORE ,

E III. DI SICILIA

DESCRITIO DAL D. D. ANTONIO MONGITORE

Cononico délia cattedrale metropolitana chiesa délia stessa città , consultore et cjitalijlcalore di delto s. iijfizio.

(Ici est une vignette enfermé de médaille représentant, au sommet d'un calvaire, un arbre, une croix et une épéc. L'exergue latine se compose de ces mots : Exurge^ Domine j et judica causani tiiani.)

IN PALERMO MDGCXXIV.

58 Relation d'un ait'o-da-fh célèbre

Une pièce si précieuse n'était pas à dédaigner j j'en devins possesseur moyennant trois carlins ('Jto sols).

Ce volume renferme un compte circonstancié de la procédure suivie par l'Inquisition , et la description de tous les détails d'un aiito-da-fé , le tout orné de quatre énormes gravures. L'auteur est ce même Mongitore à qui l'on doit Vouvrage intitulé Bibliothèque Sicilienne , écrivain célèbre, dans son tems , par son amour pour les lettres , et consulté avec fruit par tous ceux qui étudient l'histoire politique et surtout l'histoire littéraire de la Sicile. Est- il concevable qu'un homme dont l'esprit eût du être humanisé par la nature de ses travaux , ait pu siéger dans l'exécrable tribunal du Saint-Office , et que sa main ait retracé les horreurs que j'ai sous les yeux !

En tête de l'ouvrage est une dédicace, en espagnol, adressée à l'empereur par l'évêque d'x\lbaracîn , inquisi- teur général; c'est \x\\ morceau empreint d'une sauvage extravagance, dans lequel David et saint Paul, Charles- Quint et Hercule, Jupiter, le roi Salomon et le pape Grégoire VII, sont cités comme autorités à l'appui du devoir imposé aux princes de maintenir et de protéger le Saint-Office 5 vient ensuite une dédicace , aussi en es- pagnol, adressée à l'évêque d'Albaracin, parles révé- rends docteurs don Juan Ferrer , don Joseph de Lusan y Guasco , et don Blas Antonio de Oloriz , chefs du Saint- Office en Sicile , dont les soins ont présidé à l'œuvre dont il s'agit. Je lis dans celte dédicace que sa gracieuse Ma- jesté , dans l'ardeur d'un saint zèle, ne s'est pas bornée à approuver l'acte de foi ; mais qu'elle a ordonné au mar- quis d'Alménara , vice roi de Palerme , de donner aide et protection au saint-tribunal, et de payer tous les frais de l'acte des deniers du trésor royal , a afin qu'il fût cé- r> lébré avec toute la magnificence possible, et que rien r> uefùt omispour la satisfaction et l'édification des fidèles.

en Sicile. 5()

La Iroisième pièce est une allocution adressée au lecteur par l'auteur de la description de l'auto-da-fé ; en voici le début :

(c Un des plus grands bienfaits quela divine Providence » ait départis au royaume de Sicile, est incoi^testablement rt le sacré tribunal de l'Inquisition ! n

L'auteur retrace ensuite l'histoire de l'Eglise catholi- que en Sicile; et, pour justifier les éloges qu'il lui pro- digue, il insiste avec orgueil sur la circonstance importante que cette île n'a vu naître aucun hérésiarque , et qu'elle a constamment repoussé et anéanti les exécrables doc- trines hérétiques que les étrangers ont pu y importer.

ce Telle a été ])endant très-long-tems , ajoutet-îl , la tâche du Saint-Office, établi d'abord en Sicile, en 1224, par l'empereur Frédéric II , qui lui avait accordé une place de sûreté et d'honneur dans son palais de Palerme. Sa dignité, sa gloire et la splendeur progressive du Saint- Office sont dus au zèle et à la puissante protection de leurs Majestés catholiques , qui , désirant maintenir la religion chrétienne dans sa pureté , et la préserver de toute tache, de tout soupçon d'hérésie^ mettaient leur gloire à introduire cette précieuse institution partout ils étendaient leur puissance, l'environnaient de privilèges et d'honneurs^ et la protégeaient avec les armes terribles de leur pouvoir temporel, et par leurs immenses trésors.

La dynastie catholique, et notamment la branche

des souverains d'Autriche, onttoujoiirs considéré la sainte cause de l'Inquisition comme celle de Dieu et la leur: elles se sont vouées à sa défense avec un zèle égal à leur pouvoir, et chacun des princes de cette maison a transmis à ses successeurs le droit de la protéger. J//re c/nodam hereditario , dit le P. Salelles en parlant de ces monar- ques , hoc de protegejidis sic , ctfulcicndis trihunalibus fideij translatum esse de patribns ad Jilios : imo ipsis

6o Re'aHon (Van auto-da-fè célébré

tempore niortis, aiit prias ah illls maximo opère commen- datum. »

L'empereur Charles-Quînt , celui qui prît d'assaut la capitale du inonde clirétien; celui dont les armées com- mirent, dans le chef-lieu du gouvernement visible du Christ sur la terre, plus d'horreurs qu'Alaric, Genserie et Totila à la tête de leurs barbares \ celui dont l'artillerie foudroya le Vatican j l'impie, qui , au mépris d'excom- munications réitérées, retint prisonnier, durant plusieurs mois, le vicaire du Très-Haut, est proclamé célèbre, non moins par sa piété que par ses conquêtes, parce qu'il fa- vorisa l'Inquisition et chercha à l'introduire dans toutes les provinces de sa vaste monarchie!,... Comme la Sicile jouissait depuis long-tems de ce grand bienfait de la Pro- iddejice , Charles-Quint n'eut qu'à l'encourager ; et c'est ce que fit, dans la plénitude de sa sagesse et de sa piété, cet esclave endurci de l'ambition , en ajoutant de nou- veaux privilèges à ceux dont le Saint-Office était déjà investi. Lorsqu'en i535 il visita Palerme, il félicita les inquisiteurs de cette ville sur l'activité de leurs travaux , et les combla de ses faveurs 5 par une lettre datée de Ma- drid en 1543, il agrandit encorele cercle de leurs privilèges honorifiques et de leur juridiction.

Charles-Quint ne se fit aucun scrupule d'employer la violence ou la trahison pour introduire l'Inquisition dans les provinces continentales du royaume des Deux-Siciles ; mais il n'y réussit pas mieux que ses prédécesseurs. Etrange anomalie dans l'histoire de ce pays ! Le Saint- Office n'a jamais pu s'établir à Naples ! A l'époque les esprits languissaient abattus sous un joug de plomb , la seule nouvelle que le gouvernement avait l'intention d'organiser cet affreux tribunal , porta le peuple à une furieuse résistance. Lorsque Gonzalve de Cordoue , au fort de ses victoires et de sa puissance^ prit possession de

en Sicile. Oi

N.iples, au nom de Ferdinand-le-Catholique, les Napo- litains stipulèrent dans leur capitulation, qu'il n'introdui- rait dans le royaume ni Inquisition ni inquisiteurs; et le grand capitaine^ malgré son fanatisme et son pouvoir, fut forcé d'accepter cette condition. Plus tard, lorsque Ferdinand, violant le traité fait entre Gonzalve et les Napolilans, voulut leur imposer le Saint-OfEce , le peu- ple entier se souleva , proclama sa résolution de tout souffrir plutôt que de s'y soumettre et les inquisiteurs espagnols , à peine débarqués , furent cliassés honteuse- ment du pays.

Quand Charles -Quint vint à Naples, au commence- ment de i536 , et qu'il apprit combien les doctrines de la réforme gagnaient de terrain en Italie, et jusque dans le patrimoine de saiut Pit^rie, il voulut étendre sur ses états de Naples le bouclier du Saint-Ofïïce. Mais, averti par ses ministres et par l'indignation du peuple, force lui fut de se borner à publier un édit rigoureux , portant peine de mort et confiscation de biens contre tous ceux qui communiqueraientou correspondraient avec des personnes infectées ou suspectes de lutliérianisme. Dix ans après quoique son vice-roi , l'arclievêque de Tolède, eût frappé les livres d'une prohibition absolue, ordonné la clôture des académies et de toutes les sociétés littéraires et scien- tifiques , les doctrines de la réforme introduites par le célèbre prédicant, frère Bernardino de Sienne, commen- cèrent à se propager 'dans le royaume. Charles, plus alarmé que jamais , fit de plus grands efforts pour y éta- blir l'Inquisition ; l'habile et puissant Ximéncs répondit aux ordres de l'emperei^r à ce sujet , que l'entreprise était aussi difficile que périlleuse, et qu'il fallait l'ajourner. Aussitôt ({ue le peuple soupçonna le complot, il courut aux armes, fit sonner le tocsin à l'église Saint-Laurent, déposa les magistials qui favorisaient les vues du gouvcr-

62 Relation d'un nuto-daff^ tclébré

nement , et les déclara traîtres à la patrie , eux et leurs complices. Los nobles et les plébéiens témoignaient le même mécontentement , et le sang versé sur l'écbafand clans cette circonstance ne fit qu'accroître leur irritation : les nombreuses bandes espagnoles qui gardaient la capi- tale, loin d'étouffer la révolte, pouvaient à peine se dé- fendre. Les Napolitains parcoururent les rues pendant trois jours et trois nuits, au cri de vive V Empereur ^ à bas V Inquisition'. Le vice-roi parvint enfin à traiter avec eus , il fut convenu que la ville enverrait une députation à l'empereur, et que, jusqu'au moment la réponse de S. ]\L serait connue, le vice-roi ajournerait l'établisse- ment de l'Inquisition et le cliàtiment des mutins. Ximé- nès dépéclia aussitôt à Cliarles-Quint le marquis Délia \ aile , et le conjura de renoncer à son projet , lui assu- rant que Naples ne supporterait jamais le joug des inqui- siteurs.

Cependant, pendant l'absence de ces députés , le peuple avait appris que le vice-roi, au mépris de son serment, appelait des autres états d'Italie de nouvelles troupes pour réduire la ville •, il court aux armes , prend à sa solde des bataillons levés dans le reste du royaume et organise une armée de i4,ooo corabattans. Naples devient pendant quinze jours le théâtre d'une guerre acbarnée ; les insur- gés s'emparent du palais, et des cliàteaux du vice-roi ; et, comme chaque jour ajoutait au sentiment de leur force, ils auraient foulé aux pieds la couronne impériale, si le retour des députés n'eût bientôt suspendu la lutte. Rassuré sur la bonne foi de l'empereur , le peuple déposa les armes, et le gouvernement fît publier dans la ville, «à son de trompe , une proclamation portant que l'Inqui- sition ne serait jamais établie dans le royaume,

Philippe II travailla ardemment à introduire dans tous ses états les cachots et les bûchers dont il couvrait l'Es-

en Sicile. (5

pagne; et les doux papes les plus redoutables de cette époque, Paul IV et Paul V , le secondèrent avec ardeur : il était également favorisé par les circonstances ■, la Cala- bre était eu proie à une guerre de religion contre la ré- forme inoculée au sein des populations vaudoises qui , depuis long-tems, avaient émigré dans ces contrées ; tandis qu'à IXaples plusieurs citoyens , accusés de lulliérianisme, subissaient le dernier supplice. Mais cette capitale , plus décidée que jamais à ne pas permettre que le Saint-OfHce s'introduisît dans le royaume , prit }es armes dès qu'elle fut informée qu'on se proposait de l'v établir. Enfin , les rois d'Espagne ouvrirent les yeux sur les dangers insé- parables d'un tel projet, et l'abandonnèrent. Les papes et les inquisiteurs de Rome furent les seuls qui firent dans ce but de nouvelles tentatives j mais ce fut sans succès. L'Inquisition de Puonie différait beaucoup de celle d'Es- pagne : d'une origine plus ancienne, elle était, dans ses actes, moins cruelle et moins arbitraire; mais le nom seul de Saint-Office suffisait pour exciter l'horreur des Napo- litains. Uncopposition si constante etsi nobleest dénature à faire naître notre admiration pour un peuple qui, d'ail- leurs, était presque aussi esclave que les autres nations catholiques du midi de l'Europe, courbées sous le joug inquisitorinl , et qui n'était ni moins superstitieux ni moins ignorant. Ces hommes qui , au seul nom de Saint- Office, entraient en fureur, avaient, comme les Espagnols, les Portugais , les Siciliens, etc. une crédulité sans bornes ; comme eux, ils se prosternaient devant les effigies des saints, des madones et des prêtres ; croyaient aux miracles, et ajoutaient foi à toutes les momeries qu'on appelait faussement de la religion. Il serait difficile de découvrir la source de leur judicieuse opposition : quoi qu'il en soit, elle fait honneur à celte nation, et diminue le mépris

64 Relation d'un auto-da-fè célébré

qu'inspirent les vices de la masse dégradée de lazzaronî et de bouffons qui végète dans son sein.

Revenons à notre auteur. Il applaudit dans son discours préliminaire au zèle sacré du Saint-Uoi y Philippe II, de Philippe III, de Philippe IV et de Charles IL « Ce mo- narque^ dit-il d'un ton de triomphe, honora de sa pré- sence un glorieux auto-da-fè ff ébré à Madrid en 1680 ; et, à l'imitation de Ferdinand llï, qui mit de ses propres mains le feu à un bûcher dressé pour les hérétiques , il fit au. Saint Office l'hommage d'un fagot destiné à être jeté dans les flammes qui devaient consumer les mé- créans. »

Après avoir payé un tribut d'éloges au monarque ré- gnant , il cherche à établir les titres de 1 Inquisition à la protection des rois , et à la reconnaissance du genre humain.

a Le Saint-Office témoigne aux criminels une charité •fl exquise (soprafina carità ) i il leur dispense les trésors de la miséricorde suivant les degrés de leur repentir et n leurs dispositions à s'amender; il applique les rigueurs 1) de la justice aux pécheurs endurcis qui se montrent in- n dignes de sa bonté 5 aussi voit on sur son écusson une îî branche d'olivier, emblème de clémence, et une épée, n symbole du châtiment, n

L auteur termine son introduction , en protestant de l'exactitude des faits dont il a été témoin oculaire , ou qu'il a retracés sous la dictée des pei^sonnes qui y avaient assisté et par ordre des inquisiteurs.

te Le lecteur jugera peut-être inutiles quelques détails M minutieux que j'ai consignés ici. Mais nous avons cru 31 qu'il convenait de décrire toutes les particularités d'un •)■) nuto-da-fè qui doit servir de modèle à ceux qu'on célé- 51 brera à l'avenir. v>

en Sicile. tj)

L'aimable homme î il avaîi pi'obablement en perspec- tive une série charmante d'auto-da-fè se succédant du jour il écrivait jusqu'à la fin des siècles! Combien son om- bre serait désappointée, si elle apprenait que l'Europe, que toute la chrétienté ont perdu le goût de pareilles fêtes, et que l'Espagne même ne pourra plus , par ses feux de joie d'hérétiques, donner des leçons à l'univers î

Mais arrivons à la partie la plus importante du livre. Les préparatifs de l'auto-da-fè achevés, lorsque tout Palerme fut dans l'attente de cette fête , et que le jour eu fut fixé, quelques théologiens de la ville , qui n'apparte- naient point à l'Inquisition, furent chargés d'interroger les deux hérétiques destinés aux flammes, et d'essayer de les convertir. La ville avait confié cette mission à deux prêtres éclairés ; mais les inquisiteurs annulèreiU ce choix, et désignèrent quatre autres prêtres. Le 3 avril, trois jours avant le supplice , ces ecclésiastiques entrèrent dauFles cachots du Saint-Office , ils exercèrent leur ministère avec une charité apostolique , jusqu'à 1 heure du diner ; alors ils se rendirent à l'oratoire des inquisi- teurs , ils firent une chère excellente aux frais des supérieurs de la compagnie. Après diner, ils retournèrent à la prison, et ils argumentèrent contre les deux suppôts de Satan jusqu'à l'heure du souper , qui ne fut pas moins délicat. Ce train de vie comfortahle , ce judicieux mé- lange de discussions théologîques et de gastronomie-pra- tique ; dura trois jours , jusqu'au moment de l'auto-da-fè.

Les deux pécheurs endurcis , déclarés finalement im- pértltens , étaient Romiiald , frère lai de l'ordre des Augustins, et la sœur Gertrude, de l'ordre de Saint- Benoit.

Le lecteur va juger de l'atrocité dos crimes imputés au premier accusé. En 1699, il avait été mis au secret dai;s les cachots du Saint- Office, et convaincu de quiéiisme, IV. 5

60 lielcitioii dun aulo-da-fè célchvè

molinîsme, licrésie formelle, etc. Néanmoins, sur ses témoignages de repentir, les inquisiteurs, dans leur clé- mence, après l'avoir laissé trois ans dans les fers , le con- damnèrent à faire amende honorable et à passer trois ans dans un monastère de son ordre, il serait inscrit au dernier rang des frères^ et cliargé du travail des do- mestiques.

Malheureusement , insensible à la bénignité de ses cor- recteurs, il retomba dans l'hérésie , et désavoua une abju- ration arrachée par la torture et la terreur. Incarcéré de nouveau , en i yo6, il persista à soutenir que la confession était inutile; qu'un confesseur , en état de péché mortel, ne pouvait pas donner l'absolution •■, qu'on ne devait pas adorer la vierge Marie j quel Eglise était sujette à l'erreur, en matière de foi ', que le diable ne pouvait se transformer en ange de lumière j que le Saint-Office, spécialement celui de Sicile, était indigne de son nom, et avait été fondé par un ennemi de Thumanité ; que le frère Drego , brûlé à Palerme, en i658 , était un martyr, etc. Jusqu'ici nous ne voyons , nous autres protestans , rien de dé- raisonnable dans ces réponses ; le pauvre moine ajou - tait, il est vrai, qu'il recevait des messages célestes, qu'il était prophète, et à l'abri des atteintes du péché; d'où nous concluons qu'il avait le timbre un peu fêlé. Mais il n'entrait pas dans les vues du Saint-Office de le déclarer atteint de folie. On trouva des médecins qui, après l'a- voir examiné, répondirent qu'il jouissait de ses facultés intellectuelles; et que ses visions n'étaient qu'un strata- gème adopté pour se soustraire à un juste châtiment. En conséquence , un nouvel arrêt , émané de la mansuétude du Saint-Office, condamna définitivement le malheureux frère; une expédition en fut envoyée au tribunal impé- rial de l'Inquisition d'Espagne , qui devait donner l'ordre de le faire exécuter. Environ trois ans après l'envoi de la

J

<'n Sicile. 6~

dépêche, ce tribunal daigna y répondre. Toujours au nom de la miséricorde divine , il ordonna cjue le supplice du frère serait ajourné, et , qu'en attendant, on essaierait de nouveau d'obtenir sa conversion, par tous les moyens possibles, spirituels et temporels.

Huit ans s'écoulèrent; enfin le pauvre moine fut jugé incorrigible, et le ag octobre 1720, l'inquisiteur général, évèque d'Albaracin, signa , à Vienne, il habitait près de l'empereur, l'ordre d'exécution. Cependant, cet infor- tuné, qui avait déjà langui douze ans dans les cachots, fut forcé d'attendre encore pendant quatre ans que la mort le délivrât de ses affreux persécuteurs.

Les crimes de sœur Gertrude étaient d'une nature plus vngue encore", arrêtée en 1690), vers l'époque des pre- mières persécutions dirigées contre le frère Komuald, le Saint-Office, après l'examen le plus subtil {^dopo una sottilissima esarne^ ^ la déclara convaincue d'orgueil, de scandale, d'hypocrisie, de témérité, de vanité. (Vices bien définis, comme on voit, et bien propres à être châ- tiés par la rigueur des lois humaines \) Il la jugea de plus, moliniste, quiétiste , et livrée aux égaremens de l'hérésie. Cette malheureuse maniaque assurait, aux termes de l'accusation , qu'elle avait des communications spiri- tuelles et matérielles avec Dieu j que, par sou contact, elle était devenue pure et sainte; que fréquemment , dans l'épaisseur des nuits , elle avait eu avec lui des j-apporls conjugaux (^stato de godimenti e sponzalizio spirituale). Elle donna à son confesseur un sachet contenant un tissu de ses cheveux et quelques reliques, et l'engagea à le porter sur lui, comme préservatif contre les tentations et contre l'aiguillon de la chair. Elle professait un souve- rain mépris pour les sermons, les exercices spirituels , le rosaire et hi vierge Marie ; elle ne pouvait souffrir qu'on appelât le Christ l'Enfnnl-Jvsus. 11 y a plus ; « elle pn-

C8 Relation d'un aiiloila J'<- cclcbré

« tendait, la misérable! que la Sainte-Viorge lui avait •0 révélé que les actes impurs ,- pratiqués avec le confes- )) seur , loin d'être illicites et criminels, ajoutaient à la

■)■) pureté de la pénitente , etc. , etc 11 a D'abord , dit

■S-) notre auteur, elle nia toutes ces horreurs ; mais, durant 51 sa détention , elle eu avoua la plupart , en cherchant » à les pallier. Puis, déchirant entièrement les voiles im- n postcurs dont elle avait cherché à se couvrir , et jouant j> l'insensée, elle avoua toutes sortes d'hérésies et d'im- •>■) piétés. »

Lorsque la procédure fut terminée , le sacré tribu- nal prononça, le 6 février 1703, la sentence définitive. Mais, procédant avec une extrême àoncenv {piace volezzà) y il fit comparaître la criminelle dans la chambre du Saint- Office, et à huis clos, devant les inquisiteurs et les mi- nistres du secret. , on devait lui lire son arrêt, lui faire abjurer ses erreurs, l'admonester solennellement , l'ab- soudre ensuite ad cautelain , et la soumettre à la direction d'une personne prudente et éclairée, chargée de la con- duire dans les voies du salut, en laissant à ce guide spiri- tuel le choix de la pénitence à lui imposer. Mais à peine eut-elle paru devant ses juges qu'on fut obligé , pour réprimer ses accès de rage , de lui serrer fortement les membres j et qu'il fallut la hâillonner pour arrêter l' in- convenance de ses discours [per non parlare a sproposito). Néanmoins , comme elle se débattait avec une fureur désespérée , on se vit forcé de la renvoyer dans sa prison et de lever la séance.

Cette horrible scène se répéta plusieurs fois ; mais les tortures , les menaces du fou , et les admonitions des théologiens, ne firent qu'accroître sa folie; et l'on ne put bientôt lui arracher que des gémissemens, des cris et des imprécations contre les misérables qui l'accusaient, mêlés de supplications pour qu'on la rendit à la liberté et à ses

en Sicile. 69

foyers. Comme le frère Romuald, elle fui visitée par dts rtiédecins qui , malgré sa frénésie , déclarèrent plusieurs fois, sous serment, qu'elle était dans un état parfait de santé (in istato di piena soluté ). La longanimité du Saint- Office avait ses bornes. Sœur Gertrude fut condamnée nu dernier supplice, et, en novembre ino5 , sa sentence fut approuvée par le grand inquisiteur d'Espagne. Mais on la laissa -languir dix-neuf ans encore dans son funeste cacliot , et ce ne fut qu'en 1724 , après une réclusion de vingt-six ans , qu'elle revit la lumière du soleil , pour subir l'horrible comédie d'un jugement public, voir re- nouveler ses tortures , et monter sur un bûcher.

Prévenons à nos quatre théologiens : la tâche qui leur était confiée fut sans résultat (bien entendu quelle ne devait en produire aucun ). Le frère Romuald protesta que ses forces ne Tabandonneraient pas à sç.?, derniers momens ; sœur Gertrude leur dit qu'ils étaient théolo- giens, et qu'elle n'était qu'une femme , qu'ainsi elle ne disputerait pas avec eux. Après ces inutiles conférences, on désigna le jour les deux patiens subiraient leur sort.

Leur supplice s'annonça dès la veille par une proces- sion autour de la place de la cathédrale sur le théàlre même du jugement. La liste des acteurs de cette odieuse parade est presque aussi nombreuse qu'une armée. Princes, ducs , marquis , barons , chevaliers, ministres, officiers , avocats et clercs, la cour et la ville s'étaient enrôlés à l'envi à la suite des évèques , prêtres , moines, inquisiteurs, familiers, bourreaux, et une foule d'au- tres agens du Saint-Office. Le rang et \çs préséances étaient l'objet des attentions les plus délicates et on avait transigé à la satisfaction géni'rale sur d'anciens débats engagés à cet égard. Durant la procession , les glaces et les sorbets circulaient dans les loniis de la haute et ^

']o ReJaiiuu cFu/i aalu-da-fc célébré

fclite noblesse aux frais du pi^înce de la Catlolica et du prince de Belmonte. Le vice-roi, l'arclievéque, le géné- ral en clief de l'armée impériale , et autres grands per- sonnages assistèrent, du balcon de l'arclievéché, à cetle cérémonie et à celle du même genre qui eut lieu le len- demain, La première avait pour objet de planter un crucifix, une croix verte, et une croix blanche à côté de l'autel élevé dans l'enceinte du jugement. Cela fait , la procession se retira , et quelques moines de divers ordres restèrent pour garder la place et la sanctifier par des prières et des hymnes. Une heure après le coucher du soleil , le secrétaire, don Thomas Antoine de La«cdo revint au palais du Saint-Office 1 attendaient les in- quisiteurs. Il était chargé de descendre dans les cachots accompagné de cinq docteurs^ qui devaient examiner avec le plus grand soin les deux criminels, et donner sur leur état une dernière attestation. Ces infortunés fu- rent jugés, cette fois encore, sains d'esprit et d'une santé parfaite 5 après quoi, les cinq docteurs dressèrent leur rapport , qu ils affirmèrent par serment. Lorsqu'ils l'eu- rent reçu, les inquisiteurs renvoyèrent don Thomas de Laredo auprès des condamnés ; c'est qu'en présence de quelques conseillers et théologiens du Saint-Office, il leur annonça l'horrible sort qui les attendait.

La notification fut faiteji sœur Gertrude de la même manière. Ils restèrent impassibles en l'écoutant. Le secré- taire s'en retourna pour souper ; et laissa les deux crimi- nels avec quelques prêtres qui travaillèrent presque toute la nuit à leur conversion. Ils promirent à sœur Gertrude qu'on lui ferait grâce, si elle se repentait : elle persista à protester de son innocence. Vers le point du jour, de ce jour qui devait être le dernier de sa vie , on entendit le frèj'c Romuald s'écrier : u 11 n'est doue plus d'espoir pour moi! » Mais, après cet instant d'agitation, il se

en Sicile. 7 i

roidit contre les exhortations des prêtres qui lenlou- raient ; et il se vanta que, si on le livrait aux flammes , ii reparaîtrait le lendemain dans la ville sur un char de triomphe.

Une procession, plus magnifique encore que celle de la veille, partit de bonne heure du Saint-Office. Les deux criminels marchaient les derniers ; leurs habits étaient enduits de poix, et des mitres de carton , sur les- quelles on avait peint des flammes , s'élevaient sur leurs tries. Une cavalcade , composée des gens les plus qua- lifiés du pays, leur servait d'escorte j et la marche était fermée par les illustres inquisiteurs , en grand costume , s'avançant un à un , sur des mules blanches , décorées de housses de velours noir, et ayant chacun deux nobles Siciliens à leurs côtés. La procession arriva sur la place du jugement, au milieu d'une foule innombrable qui, s'il faut en croire notre auteur , faisait retentir l'air de ses acclamations. Là, chacun s'étant placé suivant son rang, la séance s'ouvrit par un sermon, que prononça un Dominicain, Le caractère du discours est en harmo- nie avec son objet. Le prédicateur se compare à l'ange de l'Apocalypse ', et il commence par mettre en question s'il doit assimiler le grand ac/e de foi qu'on va célébrer au jugement rendu dans le ciel contre les anges rebelles , ou à l'arrêt qui sera fulminé sur la terre, lorsque le genre humain sera parvenu au terme de son existence et de ses crimes. Quand viendra le tems des couronnes impé- riales serviront de marche-pied à mon trône? fait-il dire

à la foi catholique !

Loisquc ce sermon , mélange confus d'absurdités et d'impiétés, fut fini , et eut reçu les applaudissemens qu'il méritait, le secrétaire de i'Liquisition présenta au Domi- nicain la sentence de sœur Geitrude ; pendant i\\\^. ce moine en donnait lecture, on fit approcher celte malheu-

fi Rchnivn d'un aulo-da-Jè célébré

reuse , une torche de cîre jaune à la main. La même cé- rémonie eut lieu pour tous les prisonniers 5 ils étaient an nombre de vingt-liuit.

Cela fait, on suspendit la séance pour délibérer. Les inquisiteurs se retirèrent dans une pièce pratiquée der- rière leur estrade: ils y trouvèrent un dîner splendide qu'ils partagèrent avec les cavaliers, les officiers du tri- bunal ^ les consulteurs y les qualificateurs et avocats. Les grands personnages dePalerme, qui s'étaient rendus en fouleàcet attrayant spectacle , avaient aussi leur banquet; enfin , les moines des divers ordres ne furent pas oubliés : ils étaient somptueusement traites aux frais de leurs su- périeurs , sous deux tentes , dont l'une se trouçait derrière le grand autel, et l'autre derrière la loge des criminels. On fit une consommation prodigieuse de glaces et de sorbets.

Après s'être ainsi reconfortés , les inquisiteurs vinrent reprendre leurs sièges j vers quatre heures, et la sœur Gertrude fut amenée devant eux, pour entendre son ar- rêt. Sa fermeté ne l'abandonna point; elle apostropha si vivement ses juges, qu'on fut encore forcé de la bâillon- ner. L'arrêt portait qu'elle serait livrée au bras séculier , pour être punie conformément aux lois,

L arrêt fut le même pour le frère Romuald.

Alors, l'alcade monta en chaire, et, d'un ton violent, il ordonna au frère Romuald de quitter le costume mo- nastique qu'il était indigne de porter, A ces mots , le pauvre moine détacha sa ceinture, ôtasa mitre de carton, et sa robe goudronnée, et puis il se dépouilla de son froc , qu'il remit sans rougir (^senza alcun rossore^ à un des familiers du Saint-Office; après quoi , on le couvrit de nouveau de sa mitre -et de sa robe.

Sœur Gertrude subit la même dégradation.

Les deux condamnés furent livres^ en grande céréuio-

en Sicile. ^5

nie , à la justice civile, et ce moment redoubla l'affliction des spectateurs, qui déploraient leur aveugle endurcisse- ment. Leur sentence fut lue , en latin , par le juge de semaine. Elle contenait l'énumération des crimes épou- vantables des deux hérétiques et un grand éloge de la patience et de la clémence du Saint-Office ; le dispositif portait quils sei-aient brûlés vîfs, leurs corps rcduils en cendres ^ et leias cendres jetées au vent.

« En ce moment, dit le narrateur , on lit de nouveaux efforts pour les convertir ; mais l'approche du supplice n'abattit point leur courage, v) Ces tentatives et l'offre d'une commutation de peine ne pouvaient avoir rien de sincère; les scènes de ce drame et sa catastrophe étaient disposées d'avance : 1 abjuration de ces malheureux lu- natiques ne les aurait pas sauvés. Les inquisiteurs s'étaient déterminés à un co?/yy d'éclat. D'ailleurs, le corps de la noblesse et des milliers de bons catholiques étaient as- semblés pour voir brûler des hérétiques 5 c'eût été un crime de tromper leur alttnte.

On procéda ensuite à l'abjuration et à l'absolution des autres prisonniers du Saint-Office. On les amena devant les inquisiteurs six par six. Ils avaient à la main des tor- ches de cire jaune enflammée j prosternés à genoux, la main sur le missel et sur la croix , ils répétèrent mot pour mot la formule d'abjuration de I.ei'i , qui leur était lue par le secrétaire du Saint-Office. Cette formule exprimait le repentir de leurs erreurs, la résolution de ne plus y retomber à l'avenir, et la promesse d'accomplir la ])éni- tence que le saint tribunal leur avait imposée. Après quoi , l'inquisiteur en chef récita les cxorcîsmes et les prières prescrites par le rituel romain ; le choeur de la chapelle royale psalmodiait les réponses : puis , l'on en- tonna le Miserere, taudis que les deux chapelains du

^•4 Rclut'on cVun aiUo-dafè célébré

Saint-Office flagellaient les pénitens. Cela fait, on chanta le J^eni Creator. Dès la première strophe de cette hymne , le voile qui couvrait la croix peinte en vert fut enlevé , et tous les assistans se prosternèrent. Après ce coup de théâtre, l'inquisiteur en chef récita ses derniers ore/««5, et donna aux pénitens l'absolution adcautelam. Le Saint- Office envoya complimenter le sénat j celui-ci se rendit en corps à la loge des inquisiteurs, qui se levèrent pour le remercier de la part qu'il avait prise aux travaux im- portans de ce jour. Après un échange de politesses, tous les dignitaires marchèrent proccssionnellement vers la cathédrale 5 là, en présence du Saint-Sacrement, ils ren- dirent grâces à la majesté divine du triomphe obtenu sur les contempteurs sacrilèges de la religion catholique. La même cérémonie eut lieu à la chapelle de Sainte-Piosalie, et la procession sortit de la cathédrale par la porte du nord. Les inquisiteurs prirent enfin congé du sénat, et précédés par les gardes-du-corps du vice-roi , ils revin- rent dans leur palais , dans la voiture de ce grand fonc- tionnaire.

Cependant les sénateurs et les autres dignitaires, suivis par la multitude, marchaient vers le lieu de l'exécution. Ils prirent place dans une des deux loges décorées (lau- trc était occupée par la princesse , femme du préteur et plusieurs dames de distinction), ce Ils arrivèrent à propos, » car la charrette qui transportait les criminels n'était » pas loin j on eut cependant le tems de servir des rafrai- 31 chissemens. 0

Au sortir de la place du jugement ^ les vingt-six péni- tens avaient été ramenés dans les cachots. Mais le frère Romuald et la sœur Gertrude, attachés chacun sur une charrette traînée par des bœufs, cheminaient vers le lieu du supplice, u La charité des théologiens ne les abandonna

en S'cilc. yj

n pas ; Irois prêlrrs étai'eiU montés sur cliaqvic clian elle , >i et ne cessaient de les exhorter.

ri Le cortège, accompagné d'une foule immense, s'ar- 11 rêta au coin de la rue del Cassaro , devant une madone 51 célèbre par les nombreux miracles que la volonté du 35 Seigneur lui avait permis d'opérer \ les prêtres assistans 55 percèrent la foule pour implorer en faveur des crimi- 55 nels l'intercession de la reine des cîeux, et, pour donner 55 plus d'efficacité à leurs prières , ils s'infligèrent publi- 55 quementla discipline. Tout le peuple fondait en pleurs y en invoquant la divine miséricorde de la Yierge. Cet 55 acte d'exquise {soprafîna) charité aurait attendri un cœur 55 de diamant, 55

Mais les criminels persistèrent dans leur endurcisse- ment. Le frère Romuald ne voulut point jeter les yeux sur la madone, quoique les exécuteurs tinssent sa tète tournée de ce côté.

J'arrive à la ùa de ce drame burlesquement horrible , et ici je suis forcé de laisser parler encore mon digne inquisiteur.

a Un quart d'heure avant le coucher du soleil , le char » de sœur Gertrude entra dans l'enceinte destinée à l'cxé- 55 cution. Plus elle approchait du bûcher , plus le zèle des » théologiens pour sa conversion redoublait. INLiis celte 5) femme perverse, loin de pâlir à l'aspect de l'appareil 55 du supplice, ne cessait de protester de son innocence , )) sans réfléchir à l'énormité de ses crimes. Quant au frère )) Piomuald, qui devait être brûlé le premier , il fut en- 55 touré en descendant du char par une foule prodigieuse. 55 Cavaliers , prêtres , moines , personnages de toute con- 55 dition, tous les assistans, animés d'un zèle i/nincnsc 55 pour son bonheur éternel , se jetèrent à ses pieds ; leurs 55 touchrns reproches, Icuis prières , leurs altitudes sup-

^6 Rclalion d'un oiUoJafè célébré

«pliantes, et l'effusion de leurs larmes l'invitaient à se •)•) repentir et à prendre pitié de son ame. Mais ils parlaient « à un sourd ; il resta inflexible sans donner aucun signe r> de regret, sans faire paraître la moindre émotion.

r> Cette manifestation de la pitié publique retarda l'exé- V) cution du coupable ; pendant ce tems-là sœur Gertrude 51 fut amenée sur le bûclier. Le zèle infatigable des prê- 51 très qui l'accompagnaient fit de nouveaux et derniers » efforts pour touclier le cœur de cette femme obstinée : n il serait impossible de décrire tout ce qu'ils tentèrent )) pour sa conversion , jusque sur le bûclier , qui allait r) terminer sa coupable vie. Mais , voyant leur énergie n épuisée, leurs exhortations vaines , et leurs larmes sté- » rilos , ils furent forcés de se retirer et de faire place à la » justice.

« On mit d'abord le feu à sa cbevelure , afin de lui faire sentir une première épreuve de la douleur qu'elle V) allait subir [pei-J'ar le provare un picciol saggio degli M ardori delj'uocoy, mais elle montra plus de regret de la y> perte de sa chevelure que du salut de son ame, ma essa » mostrd plu dispiacimento délie chiome che delV anima. 51 (On remarquera qu'elle devait avoir près de cinquante- 51 six ans; et qu'elle était restée vingt-deux ans en prison,) )) On mit ensuite le feu à sa robe goudronnée pour voir 55 si l'atteinte des flammes dessillerait enfin ses yeux. 55 Mais , témoins de son obstination , les exécuteurs em- 51 brasèrentle fourneau placé sous ses pieds. Le feu ayant )) gagné la pile de bois sur laquelle cette malheureuse )) femme était placée, elle tomba dans le fourneau elle » fut consumée , et son ame passa des flammes tempo- 51 relies dans celles de V éternité. Pendant que son corps 51 infâme était dévoré par le feu, la congrégation du 51 pcscagione enleva la croix placée devant son bûcher ,

en Si'ci'e. y 7

)i pour la dérober aux regards de cette pécheresse en- » durcie.

» Avant de faire monter le frère Romuald sur son. ■)■) échafaud, on lui montra , pour exciter sa teneur et son ■)•) repentir, le supplice de Gertrude ; en même tems les 51 prêtres redoublèrent, pendant un bon quart d'heure , 51 leurs véhémentes exhortations. Il était déjà sur le bû- T> clicr, quand le prince de IMonteuago , qui portait la Il bannière de la congrégation , joignit ses instances et ses 51 salutaires avis à ceux des prêtres j mais ce scélérat 11 trompa toutes les espérances , et témoigna son mépris » pour les plus saintes e|hortations : enfin on l'attacha )) au poteau , et l'on mit le feu à la robe enduite de ré- » sine. Au milieu des plus violens efforts pour s'arracher •m à son supplice , on le voyait souffler sur le feu , comme 51 pour 1 éteindre, tandis que sa tête commençait à être » atteinte par les flammes, et cependant il ne donnait n aucun Si^ne de repentir. On alluma le bûcher, et ses V) efforts redoublaient avec l'intensité de l'embrasement. « Bientôt le plancher qui le soutenait s'engouffra dans la ti fournaise, et son aine , à traçers lesjlaniines qui déço- » raient son coj-ps ^ passa àl' épreuve des peines éternelles^ it dont il avait osé, dans son aveuglement , nierl'exis- » tcnce. 11 expira une demi-heure après le coucher da n soleil, objet de terreur pour tous les assistans. L'em- n brasement des bûchers dura toute la nuit, jusqu'à ce » que le corps de ces misérables fût consumé , et leurs » cendres jetées an vent. «

Sur les vingt-six prisonniers qu'on ramena dans les cachots du Saint Office, on remarquait cinq hommes, condamnés pour polygamie; un autre pour s'être marié ' tandis qu'il était dans les ordres; un pour avoir dit la mc?se sans avoir reçu Tordination ; un pour avoir brisé

yS Rcliilion d'un auto-da-fè célébré en Sicile.

des effigies sacrées; deux pour avoir blasphème ; un pour avoir accusé faussement son confesseur d'atteinte à sa chasteté. Les quinze derniers, au nombre desquels se trou- vaient neuf femmes et deux moines, étaient prévenus de sorcellerie et de communications avec le diable ; presque tous furent condamnés à être promenés dans la ville et fouettés dans les rues , à subir la peine des galères ou une réclusion plus ou moins longue. Le lendemain Pa- lerme vit se prolonger \ auto-da^h de la veille , et eut le plaisir de voir ces malheureux parcourir la cité, sous la verge de leurs bourreaux.

Cette scène se passait il y a u# siècle, à une époque Bacon, Loche et Newton avaient donné la plus forte impulsion à la civilisation de l'Europe, Tout cela est heureusement oublié , même dans les pays les plus ca- tholiques, et quels que soient, en d'autres contrées, les efforts d'un certain nombre de fanatiques (i), cela ne se reverra plus.

Je n'ajouterai aucune réflexion à ces extraits ; j'obser- verai seulement qu'ils sont puisés mot pour mot dans les livres de l'Inquisition elle-même, et qu'on ne peut, par conséquent, me taxer d'exagération.

{liOndon Magazine.^

(i) ISoTE DU Tr. C'est sans Joute une allusion aux méthodistes.

HISTOIRE COISTEMPORAINE.

JOmNAL D UN PKISONNIEK DE GUEKRE AKGLAiS , TÉMOIN OCULAIKE DES ÉVÉKEMENS AKRIVÉS A PARTS PENDANT LES QUATRE PREAIIERS MOIS DE l8l4 (ï)-

No I.

JANVIER.

Dans le cours du mois de janvier, cette confiance que les Français avaient dans la toute-puissance de leurs armes commença à s'affaiblir eu présence des dangers qui croissaient sans cesse ; on témoignait la crainte que l'armée alliée n'arrivât jusqu'à Paris , et beaucoup de personnes emballaient leurs effets les plus précieux pour les envoyer dans les départemens les plus reculés de la

(i) Note DES Editeurs du London Magazine. Ce journal servira à éclairer plusieurs points importans de l'une des époques les plus inte'rcs- santes de l'histoire de l'Europe moderne ; car l'hiver de i8i5 à i8i4 a été frcond en événemens inattendus et dont les suites ont été immenses. Il se compose de notes prises par l'auteur sur tout ce qui se passait sous ses yeux , ou d'ohscrvations recueillies par d'autres, et qui lui paraissaient dignes d'être relatées. Jamais il n'oublie de distinguer en're ce qu'il a vu lui-même , et ce qu'il a entendu dire, et il ne s'appuie des témoignages étrangers qu'a- près les avoir pesés et examinés avec un soin minutieux. Au reste, les au- torités qu'il cite sont presque toujours des pci-sonnages qui jouaient un rôle très- actif dans le grand drame politique auquel il assistait. Ce qui augmente l'intérêt de ces souvenirs, c'est que les journaux français ont conservé un silence absolu sur plusieurs des faits qui y sont rapportés , ou qu'ils en ont public des relalions toul-à-fait inexactes. L'auteur ne se proposait pas d'a- bord de les publier, et il ne les conservait que pour son propre amusement; il n'a donc eu aucune espèce de motif pour altérer la vérité. Lorsqu'il s'est déterminé à les faire paraître , il n'a point voulu , par des additions, mo- difier la simplicité primitive de son récit. Jadis il a lui-même figuré sur la srèiie du mrmdc , dont il n'est plus aujourd'hui que le spoctate^ir silencieux.

8o Junniiil

France. En uième tenis un grand nombre d'habîtans des villages, des fermes et des maisons de campagne des en- virons, venaient, avec une partie plus ou moins considé- rable de leur mobilier, cliercber un asile dans la capi- tale. Il en résultait que les boulevards et les faubourgs de Paris, ainsi que toutes les routes qui y aboutissent, étaient encombrés de chars et de charrettes. Le duc de Rovigo, lui-même, envoya ses filles et le beau mobilier de son propre hôtel de la rue Cérutti , dans le voisinage de Tou- louse, Les Parisiens de toutes les classes faisaient, pro- portionnellement à retendue de leurs moyens , des ap- provisionnemens de farine , de riz, de pois , de fèves, de pommes de terre, de porc salé, de harengs, etc. la demande des pommes de terre fut un jour si considérable au marché des Innocens , que le décalitre monta do six sous, son prix ordinaire, jusqu'à quarante. Cette hausse subite en fit venir, le lendemain, une si grande quantité qu'elles reprirent leur ancien cours. Les boulangers re- curent l'ordre du préfet de police de faire des approvi- sionnemens de farine. Cependant , malgré ces précau- tions, un assez grand nombre de personnes refusaient encore de croire que l'ennemi pût attaquer la capitale; elles supposaient seulement qu'il s'en approcherait d'assez près , pour mettre obstacle à l'arrivée des denrées ali- mentaires.

Le 1 8 janvier, on suspendit, jusqu'au i*^'' janvier i8i5, la loi qui fixait l'intérêt de l'argent à 5 p. "/q, dans les transactions civiles , et à 6 p. "/o dans les affaires com- merciales 5 et, dans l'intervalle, chacun fut autorisé à prêter au taux qu'il voudrait, ou qu'il pourrait trouver.

Malgré tous les efforts du gouvernement pour nationa- liser la guerre, les classes moyennes et inférieures, dont la vanité n'était plus excitée par des conquêtes, témoignaient la plus complète indifféreuce. Tous les moyens possibles

d'un prisonnier de guerre anglais. 8i

étaient employés pour 1rs faire sortir de leur apatliie ; on chercha même à ranimer l'énergie révolutionnaire de la populace, que Napoléon, pendant tout son règne, avait mis tant de soin à éteindre. En conséquence , l'air àe \i\. 3Iarseillaise , si long-tems proscrit, fut joué sur toutes les orgues de Barbarie , et on y adapta des paroles en l'honneur de l'empereur. Les efforts faits dans ces chansons pour allier la dignité de l'empire avec le déver- gondage révolutionnaire avait quelque chose de fort plai- sant. Pendant douze ans de séjour en France, je n'avais jamais entendu cet air '■> et je n'ai entendu chanter qu'une seule fois , ça ira, en passant à côté de l'obscure boutique d'un marchand de vins , près de la place de Grève.

Dans les premiers jours de janvier , quelqu'un qui causait avec M. de Talleyrand observa, en faisant allu- sion à la confusion qui commençait à régner dans toutes les branches du gouvernement, qu'on ne savait plus cela allait. M. de Talleyrand reprît : « C'est le commen- cement de la fin. » On trouva un papier, fixé à la base de la colonne de la place Vendôme , au-dessus de la- quelle s'élevait la statue de Napoléon. Sur ce papier était écrit : a Passez vite , il va tomber ! »

M. Paulze^ auditeur au conseil d'état, était en mission dans les départemens de l'ouest. En janvier, on lui donna ordre d'aller présider aux arrangemcns que l'on faisait aux châteaux d'Angers et de Saumur , pour recevoir les pri- sonniers d'état détenus à Vincenncs et à la Force. Parmi eux se trouvaient Palafox, plusieurs ecclésiastiques espa- gnols et italiens , et MM. Laturnerre et Charette , pré- venus, disait-on , d'avoir tiré à Tours sur M. de Ségur, colonel d'un régiment de gardes-d'honneur, dans lequel ils servaient. Ces piisonniers partirent dans plusieurs voi- tures qu'accompagnaient des gendarmes. Un de mes amis les vit à Blois, ils s'étaient arrêtés pour dîner. IV. 6

8i Jvurnal

Prix des fonds , au ^ janvier, 5 p. °/q , 5o fr. bo cent. , 5i fr. ; actions de la Banque , 6go fr.

Le 6 janvier, une lettre de M. Ladoucette, préfet de la Roër , insérée dans le Journal des Débats , annonçait que les coalisés avaient passé le Rliin le \^^ '■, suivant celte lettre, ils avaient été battus et ils avaient perdu trois cents liommes. Des nouvelles postérieures annonçaient que j le 3 ^ ils avaient de nouveau traversé le Rliin , à Mullicin, dans onze petits bateaux ; mais qu'ils avaient été battus par la garnison de Cologne, après avoir perdu soixante hommes , et que le même jour, à onze heures du matin , ils avaient passé entre Weiss et Rodenkîrcher, et qu'on les avait également repoussés. On ajoutait que leurs troupes se composaient , en grande partie, de laiid- wehr, et même d'enfans, et qu'il y avait fort peu d'an- ciens soldats. Une lettre de Cologne , du 5, insérée dans le même journal, portait qu'ils avaient fait une nouvelle tentative pour traverser le Rhin , et qu'on les avait re- poussés , après leur avoir fait vingt prisonniers , dont l'air chétif faisait la risée de tous ceux qui les voyaient. Le i4) 1«^ journal disait qu'il y avait environ soixante mille liommes entre Schelestadt et Mulhausen. Ce ne fut que le 22 que le Moniteur annonça officiellement le pas- sage du Rhin par les alliés. Les troupes, qui l'avaient traversé se composaient, ajoutait-il, d'une cinquantaine de mille hommes.

Le 9, le décret d'organisation de la garde nationale , daté du 8 , fut inséré dans le Moniteur.

Le dimanche ^3, les officiers de la garde nationale de Paris reçurent l'ordre de se rendre au palais des Tuileries, dans le salon des maréchaux. Ce salon est un carré qui oc- cupe le premier étage du pavillon central. Les officiers igno- raient l'objet de cette convocation 5 ils étaient au nombre d'environ neuf cents, tous avec de nouveaux uniformes.

d'un prisonnier de guerre anglais. H3

On les Étranger tout autour de la salle. L'empereur tra- versa cette salle, comme de coutume, pour se rendre à la cliapelle, et il fut salué des cris de rive l' empereur l En revenant , il fît le tour de la salle , et alla se placer au centre. Dans ce moment, l'impératrice entra accompa- gnée de madame de IMontesquiou qui tenait le roi de Rome dans ses bras. Lorsqu'elles furent près de l'empe- reur, celui-ci dit , d une voix ferme, qu'une partie du ter- l'itoire de la France était envahie j qu'il allait se placer à la tête de son armée, et qu'avec l'aide de Dieu et la valeur de ses troupes, il espérait repousser l'ennemi au- deLà des frontières. Puis, prenant l'impératrice d'une main et le roi de Rome de l'autre , il ajouta ; ce Si l'en- nemi approche de la capitale, je confie au courage de la

garde nationale l'impératrice et le roi de Rome Ma

femme et mon fils , reprit-il d'une voix émue, n

Ce discours produisit l'effet attendu : plusieurs officiers sortirent de leurs places et s'approchèrent de l'empereur. D autres versaient des larmes^ et, parmi ces derniers, il s'en trouvait plusieurs qui n'étaient rien moins que par- tisans du régime impérial ; mais cette scène les avait at- tendris. Le lendemain, l'effet était détruit, et on ne la regardait plus que comme une représentation théâtrale.

Le 24 ? j^ ^''^ l'empereur passer quelques troupes en revue dans la cour des Tuileries 5 le 0.5 , à sept heures du matin , il partit pour rejoindre l'armée. Le même jour il arriva à Châlons , à onze heures du soir ; le o.n, il se battit, à Saint-Dizier.

Le 10 janvier, un ordre du ministre de la guerre était arrivé à Verdun, portant que tous les prisonniers anglais devaient quitter cette ville avant le i3, et se diriger sur Blois : lorsqu'ils y furent arrivés , on jugea que cette place n'était pas encore assez sûre, et on les envoya à Guéret . petite ville de trois mille âmes , et chef lieu du départe-

84 Journal

ment de la Creuse. Le premier détachement quitta Blois

le 1 rj février.

Le 20, le bruit commença à se répandre parmi les prisonniers anglais , qui se trouvaient à Paris, qu'ils se- raient obligés de partir le 28 ; on leur intima, par une circulaire, l'ordre de se rendre à la Préfecture de police^ ou leur délivra des passe-ports pour Blois ou pour Tours. Les commis furent, dans cette occasion , plus polis que de coutume ; mais ils dirent qu'il ne pouvait pas y avoir d'exceptions: cependant on ne spécifia pas le jour du départ, comme cela se fait ordinairement ; on nous dit seulement de partir le plus tôt possible. Plusieurs ob- tinrent ensuite du duc deRovigo l'autorisation de rester; je fus de ce nombre, et je dus celte faveur à la sollicita- tion personnelle de l'impératrice Joséphine.

FEVRIER.

Au commencement du mois, les censeurs ordinaires des journaux ne furent pas jugés assez sûrs ou assez dé- voués dansles circonstances présentes, et, en conséquence, on nomma une commission composée de cinq personnes, savoir : MINL Desrenaudes, Tissot, Pellcnc, etc., aux- quels on donna un traitement de 1,000 francs par mois, et qui furent chargés de rédiger les articles propres à soutenir l'esprit public dans la crise on se trouvait. L'bypocrisie de patriotisme a été un des traits caractéris- tiques de la révolution française.

Le général Hullin , commandant en chef de Paris et de la 1^^ division militaire, qui, dès l'entrée des alliés on France, s'était montré fort abattu, persuadé que le gou- vernement impérial touchait à sa fin , ne voulait pas qu'on armât la garde nationale, et il avait fait réunir avec beaucoup de soin tous les fusils que l'on pouvait se

d'un prisonnier de guerre ang'ais. 85

procurer dans le domicile des particuliers. Sous d'autres rapports, cette mesure était utile, car l'armée n'en avait pas en quantité suffisante, tant avaient été grandes les pertes des deux dernières campagnes ! Le maréchal Mon- cey, major-général de la garde nationale , envoya clier- clier le général HuUin, et lui ordonna de faire distribuer aux gardes nationaux les fusils qu'il avait ramassés. Le général prétendit d abord qu'il n'en avait point, et ensuite en éluda la remise. Jusque dans les derniers tems la garde nationale n'était guère armée que de fusils de cliasse.

M. de Talleyrand était dans l'usage de recevoir le soir chez lui. Un nombre assez limité de personnes venait y jouer au whist. Dans la crainte qu'on ne supposât que ces réunions avaient un but politique , il cessa de re- cevoir.

L'opinion publique éprouva une grande altération , après le /^ février, lorsque les résultats de la bataille de Brienne commencèrent à transpirer. L'approche des armées alliées était connue , et on s'attendait à les voir à Paris dans les jours suivans. Si quelqu'un eût témoigné des doutes à cet égard, on eût cru qu'il éfait à la solde de la police. Un nombre de curieux plus grand que de coutume visitait le musée du Louvre , pour dire uu dtunier adieu aux chefs-d'œuvre qui s'y trouvaient convaincu que les alliés , en les emportant, imiteraient l'exemple des Français. Beaucoup de personnes faisaient faire des cachettes par des charpentiers et des maçons pour y déposer leur argent et leur argenterie. Mais dès que la nouvelle de la victoire de Champ-Aubcrt fut con- nue, un nouveau changement s'opéra dans l'opinion; du plus grand abattement on passa a une confiance sans mesure , et chacun s'écriait que pas un seul soldat étran- ger ne repasserait le Rhin.

8^ Journal

M. Denon , qui , indépendamment de la direction du Musée, avait aussi celle des médailles, attendait avec anxiété un événement pour lequel il piit faire frapper une médaille", et il en fit faire une aussitôt qu'il eut con- naissance de la bataille de Champ-Aubert. D'un côté était la tète de Napoléon , et, de l'autre, un aigle qui avait un air fanfaron assez ridicule. Au-dessus de sa tète était une étoile ; il tenait la foudre dans ses serres. A sa droite était le signe des Poissons, et à sa gueule une petite figure qui représentait la victoire, et qui paraissait voler avec une couronne dans la main. La légende était : Fé- vrier MDCCCXIV, C'est la seule médaille qui rappelle le souvenir des événemens de cette mémorable campagne.

Le i*'' février, on commença à établir des palissades devant les cinquante-deux barrières de Paris, et pour cela on coupa les plus beaux arbres du bois de Boulogne. Le même soir on donna à l'Opéra une pièce de circon- stance, en un acte, intitulée V Oriflamme. Les fonds pu- blics furent cotés comme il suit : 5 pour o/o, 5i francs^ actions de la Banque , 691 francs.

Le 5 , le bureau des passe-ports , à la Préfecture de police, fut constamment encombré de dames, qui, dans la crainte de voir arriver l'ennemi à Paris , se li.àtaient d'en partir avec leurs enfans , et de se rendre eu Nor- mandie^ en Touraine , ou dans les départemens de l'ouest. Treize cents passe-ports furent délivrés dans un seul jour. Beaucoup de personnes mettaient leurs effets en gage au 3Iont-de-Piété , pensant qu'ils seraient moins exposés si Paris était livré au pillage. Pour crapéclier que cela se prolongeât, on décida qu'on ne prêterait pas plus de 20 francs sur chaque article, quelle qu'en fût la

valeur.

Le 10, M. de. Chabrol , préfet de la Seine, fit placar- der dans Paris des affiches portant invilation aux habilans

d'un prisonnier de guerre anglciis. 87

d'approvisionner les liôpîumx de huit mille paillasses, de sept mille matelas, de six mille traversins , de neuf mille paires de draps, de huit mille couvertures, de vingt- quatre mille chemises , de douze mille bonnets de nuit , de charpie, de compresses et d'argent, pour acheter des ustensiles de cuisine. Ces fournitures étaient réclamées pour les hôpitaux nouvellement établis, et l'affiche se terminait par une espèce de menace 5 car le Préfet disait que, si les articles demandés n'étaient pas fournis, on se- rait obligé de mettre les malades dans des maisons parti- culières. Antérieurement à la publication de cette affiche, beaucoup de femmes des hautes classes et des classes moyennes employaient tous leurs momens de loisir à taire de la charpie ; la charpie que l'on fait avec le mé- tier n'étant pas connue en France. C'était l'occupation du soir de presque toutes les familles que je fréquentais, et je vis, à la Malmaison, l'impératrice Joséphine elle- même donner, avec ses dames, l'exemple dans son propre salon.

Le préfet de la Seine donna ordre d'établir des hôpi- taux temporaires dans les tueries nouvellement con- struites, et qui n'étaient pas encore entièrement terminées, des rues de Rochechouart et de la Pépinière. En consé- quence, des lits furent dressés dans les étables , dans les salles on tue, et on y fit en grande hâte poser des vitres. Les bureaux des commis furent convertis en chaiu - bres à coucher pour les officiers. Ces travaux commen- cèrent le 10, et le 18 ou y avait déjà déposé deux cents blessés français.

Ce triste et dégoûtant spectacle qui accompagne la guerre commençait à se faire voir dans l'intérieur des murs de la capitale. Comme les hôpitaux militaires étaient insuffis.ins pour logej' ce nombre immense de malades et

88 Journal

de blessés qui arrivaient sans cesse de l'armée et des hô- pitnnx des frontières maintenant au pouvoir de l'ennemi, on faisait , pour les recevoir, évacuer les hôpitaux civils, et ceux qui s'y trouvaient étaient renvoyés dans leurs mi- sérables demeures des faubourgs ils propageaient leurs maux.

La Salpétrière est destinée à recevoir les femmes indi- gentes, âgées, infirmes ou aliénées. Ces pauvres mallieu- reuses avaient été entassées dans les dépendances de ce vaste établissement, et on avait mis les dortoirs à la dis- position de l'autorité militaire. Depuis la mi-février jus- qu'à la (in de mars , six mille six cent neuf malades ou blessés y entrèrent 5 la plupart étaient attaqués par le ty- phus ou par des diarrhées qui résultaient de l'excessive fatiguç ou de la mauvaise nourriture. Telle était la con- fusion qui régnait dans les hôpitaux , qu'il n'y avait pas de bois pour échauffer les salles , ni de charbons pour cuire les tisannes. hes carreaux cassés n'étaient pas rem- placés ', et , quoique cela fût favorable à ceux qui étaient attaqués du typhus, cela tuait les pulmoniques. Beaucoup de jeunes conscrits mouraient de consomption, après un mois de marche, et sans recevoir aucun secours de la mé- decine. La contagion faisait un tel ravage à la Salpétrière que, sur les six médecins ou chirurgiens attachés à cet établissement, trois moururent, et le docteur Esparon , qui me rapporta ce fait, n'attribuait sa conservation qu'à une dose additionnelle de café très-fort qu'il prenait cha- que jour. Tous ceux qui étaient chargés d'assortir les habits des hommes morts périrent; et il en fut de même de celui qui faisait des fumigations dans les dortoirs. On négligea de laver la laine des matelas , et cet oubli contribua également à propager la maladie. Ce typhus inspirait une terreur si générale, que les conducteurs de

d'un prisonnier de guerre anglais* 89

fiacres et de cabriolets refusaient de s'approclier des hô- pitaux. Il y avait alors de dix-huit à vingt mille mili- taires m.alades à Paris,

Le II, la garde nationale commença son service à 1 Hôtel-de-Ville^ et aux différentes barrières ; à cinq heures du soir, le canon annonça la victoire de Champ- Aubert, dont on lut le bulletin dans les théâtres de Paris.

Le 12 , le roi Joseph Bonaparte passa en revue , pour la première fois ; les grenadiers de la garde nationale, dans la cour des Tuileries. Le petit roi de Rome, qui as- sistait à cette revue , était habillé en garde national. Je fus le même soir à Feydeau pour voir Bayard à MézièTBj pièce écrite par ordre du duc de Rovigo, pour soutenir l'esprit public. Elle devait être jouée plus tôt, mais comme les alliés marchaient sur Paris , Gavaudan fut chez le mi- nistre de la police pour lui demander s'il fallait la donner j le ministre répondit : « Ce n'est pas le moment. » Le 5, le Journal de Paris annonça que la représentation de cette pièce était différée à cause de l'indisposition des trois principaux acteurs. Lorsqu'on apprit les succès de Champ- Aubert, on s'empressa de la jouer, et elle fut reçue avec de grands applaudissemens.

Le 16, l'arrivée du général Alsufief, qui avait été fait prisonnier à Champ-Aubert , fut annoncée dans les jour- naux, comme devant avoir lieu le même jour. Il entra dans Paris par le faubourg Saint-Martin. A midi et demi, je le vis sur le boulevard Bonne-Nouvelle ; il était ac- compagné du prince Pottaroski et du colonel Reiden. Ils étaient à cheval sans uniforme : l'un d'eux avait une dé- coration suspendue au col. Six gendarmes , le sabre nu, les conduisaient si lentement , qu'il leur fallut une heure ])Our arriver de la barrière de Pantin à l'État IMajor de la place Vendôme. Les spectateurs^ qui élaient près de

«jo Jownal

moi ^ regardaient en silence, et paraissaient liontcnx des efforts que l'on faisait pour humilier des officiers d'un rang supérieur; j'en entendis même quelques-ims qui témoignaient la crainte que l'empereur Alexandre ne ven- geât leur injure. Mais, dans la rue Napoléon et sur la place Vendôme , ils furent hués par quelques individus, qui, en les voyant passer, crièrent avec affectation : J^içc la Colonne! faisant allusion au projet que l'on supposait aux alliés de détruire tous les monumeiis des victoires des Français.

Le i^, la garde nationale était sous les armes à la bar- rière de Pantin ^ pour recevoir les prisonniers faits à Champ-Aubert. A 2 heures , les boulevards étaient rem- plis de monde. A 4 heures, une colonne d'environ cinq mille Russes et Allemands commença à se déployer sur le boulevard Saint-Denis. Elle était précédée par des tambours et par des gendarmes , et gardée de chaque côté par une file de gardes nationaux. Les journaux avaient annoncé qu'il y aurait quinze mille prisonniers; ce qui, comme on voit, était loin d'être exact. Cette scène, comme celle de la veille , ne produisit pas reffet que le gouvernement en espérait. La multitude, assemblée pour les voir passer, témoignait beaucoup de pitié ; et l'ar- gent, ainsi que les alimens qu'on put immédiatement se procurer, leur furent spontanément distribués , même par les personnes les moins riches. Ceux qui arrivèrent le 18 furent encore m.ieux traités, attendu qu'on avait eu le tems de faire des provisions. On leur jeta beaucoup de paîa des croisées de la rue Napoléon. Une belle ac- trice des Français , M''" Bourgoin , afin de témoigner sa reconnaissance pour les libéralités qu'elle avait reçues en Russie, s'était rendue, dans sa voiture, sur les boule-r vards, avec des provisions qu'elle distribuait elle-même.

d'un prisonnier tic guerre anglais. Qi

M'^^ Regnault, de l'Opéra-CoiTiique, suivit son exemple, attendu que son ami, le compositeur Boyeldieu, avait été fort bien traité à la cour de Saint-Pétersbourg.

Les officiers, dont la dignité mélancolique excitait une admiration générale, marchaient en tête de la co- lonne. Presque tous les soldats étaient vêtus de grandes capotes brunes ', le numéro de leur régiment était mar- qué sur leurs épaules : ils avaient des bottes en cuir de Russie, dont plusieurs badauds attribuaient la forte odeur aux soldats eux-mêmes. La plupart avaient la tête dé- couverte j quelques-uns avaient conservé leurs liavresac.s et leurs marmites de campagne. Il y avait deux femmes parmi eux. La colonne mit vingt-sept minutes à pas- ser. Ils étaient partis le matin de Claye , Villeparisis , Livry et de plusieurs petits villages voisins. Ils s'étaient réunis à Pantin , et ils furent coucher à Versailles , ils arrivèrent entre dix et onze heures du soir. On les enferma dans les Ecuries du Roi, grand bâtiment situé à l'entrée de la place d'armes. On ne leur fit aucune dis- tribution dans tout le cours de la journée; après avoir mangé le lendemain, ils continuèrent leur route pour les départemens de l'ouest , et à neuf heures ils traver- sèrent Saint-Cyr.

Le bruit se répandit que beaucoup de ces prisonniers avaient été faits avant la bataille de Champ-Aubert. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Parisiens ne témoignaient aucune animosîté contre eux , malgré tous les efforts que le gouvernement faisait pour l'exciter. Il est vrai que l'humanité que la classe aristocratique manifestait à leur égard était systématique, et pour constater son at- tachement à la cause des alliés.

Les journaux dirent que sept mille de ceux qui étaient passés le 18, étaient des Autrichiens, et qu'ils avaient été pris, le iH, à Nangis ; ces deiiiîejs étaient, ajou-

9'i Journal

laient-îls, arrivés par la barrière de Charenlon. Quel- ques prisonniers arrivèrent effectivement par celte bar- rière, mais il ne paraît point qu'ils fussent autrichiens. Quoi qu'il en soit, les Parisiens les désignaient tous par le nom de Cosaques. Des soldats allemands, en entendant ce nom sortir de toutes les boucbes , s'écriaient : Neiii , nein.

Le 20, un paragraphe dix Journal de l'Empire annonça qu'une pension de demoiselles avait donné deux bonnets de nuit à la mairie du troisième arrondissement; le sen- timent patriotique était si tiède, qu'on avait cru devoir relever ce fait, tout insignifiant qu'il était.

D immenses ballots de papier timbré arrivaient, de- puis quelques jours , des départemens de la Hollande , de ceux (le l'Allemagne qui avaient été reconquis et de ceux que les alliés occupaient dans l'ancienne France, Ils avaient été emballés à la lia te , et sans aucun soin. Le désordre se mettait dans chaque service , et tout annon- çait la dissolution prochaine du gouvernement.

Une réunion extraordinaire de la municipalité de Pa- ris eut lieu, le 26, à IHôtel-de-Yille , pour recevoir les députations envoyées par les différentes villes occupées par les alliés. Les jours suivans, parurent , dans le Mo- niteur et dans d'autres journaux , une série d'articles qui faisaient connaître les maux et les humiliations des pro- vinces envahies. Les alliés , disait-on à la fin de ces ar- ticles, se proposaient de suivre leur marche sanglante jusqu'à Paris, d'en enlever les femmes, pour peupler leurs affreux déserts, et les monumens des arts pour orner leurs capitales. Le but de ces articles était de déterminer les Parisiens à faire un puissant effort en faveur de l'empe- reur.

On se demandait avec curiosité , dans le faubourg Saint-Germain , et, en général , dans toutes les classes de

d'un prisonnier de guerre anglais. 9")

la société, quels que fussent leurs sentimens politiques , était Bornadotte, prince royal de Suède : il paraissait probable qu'il avait passé le Rhin , et qu'il était alors aux prises avec Napoléon ; cependant on ne savait rien de positif à cet égard. Le 12 février, il avait traversé le Rhin, et établi son quartier-général à Cologne. Ce fut de cette ville qu'il fit une proclamation au peuple français , dans laquelle il disait que les souverains ne s'étaient pas alliés pour combattre la France, mais pour forcer son gouvernement à reconnaître l'indépendance des autres états ; du reste, il ne faisait aucune allusion à la maison de Bourbon, Cette proclamation n'est jamais arrivée à Paris. Les espérances des royalistes sur Bernadottc étaient fondées sur ce qu'il avait pris pour son aide-de-camp M. Alexis de Noailles, qui s'était réfugié en Suède. M, de Noailles est neveu du prince de Poix et de la du- chesse de Duras , et parent ou allié de la plus ancienne noblesse; il avait été emprisonné à la Force par Napoléon, à l'occasion des affaires du pape.

Une proclamation , attribuée au prince royal , circu- lait clandestinement. Cette proclamation invitait les Fran- çais à rentrer sous la domination de leurs anciens princes. Les royalistes en furent tellement dupes, qu'ils députèrent deux d'entr'eux pour aller s'entendre avec lui. MM. Gain de Montaignac et Vinchon de Quément quittèrent Paris , dans ce but , le 9 mars. Le 12 au soir, ils arrivèrent à La Fère, et ils eurent une entrevue avec le général Bulow qui , à leur grande surprise, leur ap- prit que Bernadotte, loin d'être à Laon , comme on le supposait à Paris^ n'avait pas encore dépassé Liège, et qu'il paraissait disposé à ne pas s'avancer davantage. Le jour suivant, ils eurent une entrevue avec le général Gneisenau, qui les engagea fi s'adresser directement à l'empereur de Russie. {London Magazine.)

VOYAGES. -STATISTIQUE.

VOYAGE A SIAM ET A HUE, CAPITALE DE LA COCHITSCHIWE , PENDÂÎÎT LES ANNÉES 182I ET 1822 (l).

Avant le règne de Louis XIV, on connaissait à peine le royaume de Siam 5 l'ambassade du clievalier de Cliau- mont qui y fut envoyé par ce monarque, et les diffé- rentes descriptions que La Loubère , Tacbart et Cboisy donnèrent alors de cette contrée et de ses liabitans, en l'arracbant à son obscurité, lui valurent une célébrité mo- mentanée. Mais, lorsque, dans des voyages subséquens , on eut reconnu l'exagération ridicule des éloges des jé- suites et le peu de créance que méritaient leurs relations , cette célébrité ne tarda pas à s'évanouir. Il ne fallut certes pas une pénétration bien profonde à des liommes dont le gain était le seul but , pour découvrir que les nations européennes n'auraient nulle espèce d'avantages à re- tirer d'un pays qui offrait si peu de ressources et dont les chefs avaient des notions aussi fausses sur la véritable nature du commerce. D'ailleurs, on s'était aperçu déjà que les pères avaient pour usage constant de préconiser les qualités morales des peuples d'outre-Gange et d'exa- gérer leurs ricliesses ; c'étaient surtout les Cbinois qu ils donnaient en exemple au reste du monde; aucun peu- ple , selon eux , n'était digne d'être comparé à celui-là sous le rapport des connaissances scientifiques ctdesfacul-

(i) The mission to Siam and Hué , Oie capital of Cochinchina , in the ycars 1821 11, from the journal of the laie George ¥inln y son ^ Esfj. Sur- geon and naturalisl tu the mission ; with a menioir on the author , hy Sir Thomas Stamford Rnffles , Bt. F. R. S. Loiulon , 1825.

Voyage a Siam et a Hué. 95

tés intellectuelles J nul n'était soumis à un gouvernement plus paternel : en un mot , c'était le prototype de toutes les vertus et l'image de la plus parfaite organisation sociale !

Cependant à l'époque oii eut lieu l'ambassade fran- çaise dont nous venons de parler, les Anglais , les Hol- landais, les Français et les Portugais avaient déjà essayé de lier des relations commerciales avec les royaumes de Siam et de la Cocliincliine; mais les restrictions auxquelles on les soumit , et les exactions qu'ils eurent à souffrir, les forcèrent bientôt d'abandonner tout commerce avec les peuples de ces contrées.

Depuis, il parait que M. Crawford a pensé que ce commerce pourrait procurer quelques avantages au Ben- gal : et comme il parvint à faire partager son opinion au marquis de Hastings , alors gouverneur-général , celui-ci l'envoya auprès des rois de Siam et de la Cocliincliine , mettant ainsi à sa disposition les moyens de prouver la jus- tesse des vues qu'il avait développées dans trois énormes volumes, sur l'utilité d'un traité de commerce avec les contrées d'outre-Gange ; mais , hélas ! combien de fois n'avons-nous pas vu la triste expérience renverser de fond en comble les théories les plus sagement combinées! Quelques milliers de tonnes de sucre , quelque peu de poivre , du benjoin et du bois de Sapan , voilà les prin- cipaux et presque les seuls articles que les Siamois eurent à nous offrir '■, et ils ne consentaient qu'à peine, en échange de leurs marchandises , à recevoir quelques-uns de nos produits j non que ce peuple ait été plus mal partagé que les autres par la nature, mais ses ressourçons sont forcé- ment inactives entre ses mains. Un seul homrne , parmi eux, a le droit de faire le commerce : importations ou exporlalionSjlui seul fixe à son gré les prix ', et cet homme, ce marchand universel, c'est le souverain , et un souverain despotique.

96 Voyage à Siam et a Hué.

Nous suivrons la mission de M. Crawford dans les di- vers pays qu'elle parcourut j le premier point elle toucha fut Pulo-.Penang , ou île du Prince de Galles. On a beaucoup dit et écrit sur l'importance de cette île, et les opinions ont été fort divisées à ce sujet j néanmoins, la description qu'en donne M. Finlayson est tout à son avantage. On ne peut douter qu'elle ne serve aujourd'hui d'entrepôt à un commerce considérable , à en juger par les nombreux navires mouillés dans son port, portant les pavillons anglais, américain, chinois, arabe et siamois. Une preuve plus évidente encore de ce que nous avan- çons, c'est la grande quantité d'étrangers que nos com- patriotes remarquèrent sur le rivage au moment de leur débarquement. Parmi ces hommes venus de toutes les parties de l'orient, il était facile de distinguer les Malabar Chulîahs, aux regards perçans et curieux qu'ils jetaient sur chaque nouveau débarqué; mais leur contenance in- diquait autant l'oisiveté qu'une excessive curiosité. Ils formaient un contraste parfait avec l'industrieux et pai- sible Chinois , dont notre auteur nous dépeint le caractère de la manière suivante.

a Nous avions à peine fait quelques pas, qu'un tableau plus intéressant et plus agréable vint s'offrir à nos regards surpris. Tout annonçait que l'industrie, l'activité, l'éner- gie et l'indépendance avaient enfin trouvé une atmosphère nourricière et un sol sur lequel elles pouvaient prendre racine. Ce n'était plus l'air indolent des peuples asiati- ques '-, , chaque bras était occupé à produire un objet utile, et l'on voyait, à la contenance animée des habitans, que tous s'étaient imposé un tâche à remplir. Au lieu des formes appauvries, ordinaires aux Orientaux, les indi- vidus dont je parle se faisaient remarquer par une force m.usculaire et une vigueur de membres qui indiquaient en eux une race entièrement diftereute et douée d'une plus

Koyage à Siam et a Hué. gn

grande énergie. Ces liommes sont des Chinois , peuple in- dustrieux, liabituéau travail dès son enfance, et par con- séquent susceptible de réussir partout il s'établit. Ils avaient apporté leurs arts mécaniques dans ce pays. On rencontrerait difficilement, dans toute l'Inde, des ouvriers plus habiles ; sous bien des rapports ils sont capables de lutter avec ceux d'Europe. Accoutumés, depuis long- tems , aux manières des Indiens , ce fut pour nous un spectacle nouveau que celui de ces hommes actifs et in- telligens , dont les habitudes laborieuses formaient un contraste si remarquable avec celles des autres peuples au milieu desquels ils vivaient. Ils se rapprochent autant des Européens, dans la manière dont ils font usage de leurs outils, qu'ils sont éloignés de la méthode puérile adoptée par les ouvriers de l'Inde. Les principales bou- tiques, la plupart des métiers et presque toutes les in- dustries productives sont dans les mains de ces Chinois. Protégés par les agens anglais, qui garantissent leurs pro- priétés et leurs personnes, ils acquièrent, en peu de tems, des fortunes considérables, et les avantages que le gou- vernement retire de leur industrie le dédommagent ample- ment de son pntronage. »

Une population de trente mille habitans est resserrée, à ce qu'il paraît, dans une enceinte assez étroite j mais les rues qui coupent la ville sont propres et d'un bel aspect. Les maisons , bâties pour la plupart en bois s'élèvent sur des piliers de quatre ou six pieds de haut , et sont recouvertes de feuilles de palmier qui présentent à l'œil une toiture élégante. On nous représente cepen- dant les habitations des Malabars comme formant une exception à la propreté générale de la ville; il y a , entre elles et les maisons des Chinois, une différence très remar- quable.

« Se reposant sur la douceur tîu climat, les hommes

IV.

gS Voyage h Slam et à Hué.

de cette nation ne clierclicnt autre cliose dans leurs de- meures qu'un abri contre les élémens et contre les regards indiscrets des passons; aussi se contentent-ils de peu. Ils dédaignent toute espère d'ornemens, et songent même à peine à se procurer les premières commodités de la vie. Bien difFérens en cela du Chinois, qui , après s'être pro- curé les objets d'une utilité indispensable , s'occupe d'embellir sa maison, dans laquelle on remarque toujours la propreté unie à l'élégance. Qu'en résulle-t-il ? C'est qu'on ne rencontre jamais dans les rues ce dernier oisif et inoccupé : des besoins plus nombreux, une nourriture plus saine , des vètemens plus riches , exigeant sans cesse de lui un travail soutenu. Un Hindou ne passera pas de- vant un Européen, quel que soit le rang de celui-ci, sans lui faire aussitôt un salut , la plupart du tems fort soumis î les Chinois se refusent à reconnaitie une pareille supré- matie. Est-ce orgueil national, indépendance d'un es- prit élevé, ou simplement insolence? Quel que soit le motif qui le guide, on doit convenir au moins que sa conduite est plus honorable que celle de l'Hindou, »

Rien de plus riche et de plus magnifique que la végé- tation de ces contrées. Les nombreux et élégans palmiers parmi lesquels on remarque , au premier abord , le co- cotier ctl'arèque; les espèces si variées des cojiçolvidus et des plantes parasites, qni , non contentes de serpenter dans les baies, grimpent jusqu'aux dernières branches des arbres les plus élevés *, les humbles herbacées dont les prairies sontrcmplies ; 1rs forêts qui recouvrentles coteaux et le sommet des montagnes ; l'aspect si varié des collines et des vallons les différentes espèces de végétaux crois- sent en abondance, tout semble calculé, dit notre au- teur , pour exciter en nous le sentiment de la surprise et de l'adnuralion ; mais , ajoute-t-il avec raison , si de tels lieux peuvent séduire l'imagination d'un poète qui se

Voyage à S/'am cl à Hué, 99

plaira à y placer des scènes d'amour, de délices, de féli- cité terrestre, le philosophe à son tour jettera un regard moins favorable sur une contrée habitée par des peuples si arriérés dans l'échelle de la civilisation et si peu avancés sous le rapport des facultés intellectuelles.

Après avoir décrit quelques-uns des objets les plus rares et les plus curieux de riiistolre naturelle de cette contrée, notre auteur fait l'énumération des produits végétaux les plus impoitans , sous le double rapport du commerce et de l'économie domestique. Le poivre, qu'il considère comme principal article d'exportation , est presque exclusivement cultivé par les Chinois, Vient en- suite la noix muscade, dont les premiers plants furent introduits , il y a environ vingt ans. Depuis celte époque, ils se sont tellement multipliés qu'on en compte aujour- d'hui cent cinquante mille, dont un tiers en plein rap- port. On a calculé que chaque arbre devait rendre annuel- lement mille noix qui se vendent cinq dollars d'Espagne; le macis se paie à peu près la même somme. La cul- ture du clou de girofle a également réussi au-delà de toute espérance. Aussi , depuis que nous avons restitue aux Hollandais les iles à épiceries , la possession de Penang est-elle devenue pour l'Angleterre d'une valeur beaucoup plus grande. Mais ces articles sont les seuls qui puissent offrir quelques ressources pour compenser les frais énor- mes que fait la Compagnie des Indes-Orientales , afin de soutenir cet établissement , qui a pris beaucoup trop d'extension; car son commerce doit décroître propor- tionnellement, à mesure que s'augmentera celui deSin- capoure, île située un peu plus bas dans le détroit.

En outre des productions que nous avons mentionnées ci-dessus, les habitans de Penang voient ci oîlrc sur leur sol tous les fruits des tropiques. Trois variétés d'ananas, dont plusieurs pè;;cnl quatre à six livres, l'élégant et dé-

loo Voyage a Siani et It Hué.

licicuxmangoustey viennent à merveille. Ce dernier fruit, néanmoins, arrive à une plus parfaite maturité à Ma- lacca, lieu la mission de M, Crawford s'arrêta ensuite pour faire des provisions fraîches. Le plantain, le durio, le cîiampada , le jack et plusieurs autres fruits y croissent avec une telle profusion , qu'ils forment la base de la nourriture des liabitans , soit indigènes , soit Hollandais î car ceux-ci se sont si bien naturalisés qu'ils ont adopté les goûts et, jusqu'à un certain point, les mœurs des Malais. IMais ces fruits, malgré leur saveur exquise, nesont^ ainsi que l'observe M. Finlayson , qu'une nourriture fort peu substantielle, et ne valent pas même les plus mauvaises espèces de céréales. Les liabitans pèchent en outre sur leurs côtes une grande quantité de poissons. Nos voya- geurs^ à leur arrivée à Malacca^ éprouvèrent involontai- rement un sentiment pénible, tant était frappant le con- traste entre ce pays et celui qu'ils venaient de quitter.

icDansune baie immense, nous comptâmes, tout au plus, cinq ou six navires mouillés à distance les uns des au- tres, tandis que les trois cents bàtimens étrangers, de dilTérens tonnages, resserrés dans le port de l'Ile du Prince de Galles , étaient un indice certain de la prospérité du commerce maritime. A Malacca , sur trois maisons, on en trouve une fermée et qui paraît totalement abandon- née. Toutes les rues étaient désertes et solitaires. Si, par hasard , un habitant se promenait dans son verandah , ou se montrait négligemment appuyé sur le seuil de sa porte, la pipe à la bouche, son aspect, loin de ranimer cette scène de désolation , ne contribuait au contraire qu'à la rendre plus triste et plus mélancolique. Les Chinois eux- mêmes , dont il n'est resté que quelques individus, sem- Ident avoir perdu leurs habitudes laborieuses , pour s'.jbanJonnor à une oisiveté qui leur est si peu naturelle. ( )uelle différence avec l'activité , l'industrie et ce meuve-

f^oyage à Siuni et à Hué. i o i

ment perpétuel qu'on remarque à Pénang! Il est impos- sible d'établir la moindre comparaison entre la population de ces deux endroits, et cependant Malacca jouit de plu- sieurs avantages dont l'autre colonie est privée. Aucune limite ne borne l'étendue de son territoire; la tempéra- ture y est douce, égale, salubre et agréable. De nom^ breuses tribus de Malais entourent l'établissement, et, si l'on voulait se les attaclier par un traitement convenable , il est certain que leur coopération en augmenterait beau- coup les avantages agricoles et commerciaux. Mais les Hollandais ont encore bien à faire avant de réconcilier les chefs du pays avec leur système d'administration. Il existe , entre les deux partis , trop de soupçons et do méfiances réciproques, pour qu'ils puissent de long-tems se rapprocher. »

Les habitans de celte colonie, jadis si riche, sont ré- duits aujourd'hui à la plus affreuse misère. Une cité si célèbre dans les annales des empires, que fondèrent dans l'Orient les Hollandais et les Portugais, ne présente plus qu'un aspect de désolation. C'est le travail seul de leurs esclaves qui soutient les colons , et à l'exception du pois- son et des fruits, ces malheureux ne se nourrissent guère que d'allmer.s grossiers. Tout y est d'une cherté exorbi- tante : un chapon , par exemple, se vend une demi-cou- ronne , tandis qu'autrefois il coûtait six pences ou un shilling (aSsous). Maintenant que Malacca est rentié sous notre domination, pouvons-nous espérer de lui voir reprendre sa splendeur primitive? Quelques années en- core, et nous aurons la solution de ce problème.

C'est à Sincapoure que la mission anglaise vint ensuite relâcher. Nouvellement établie, cette colonie florissante dont nous avons fait mentioTi précédemment, avait déj'i porté le dernier coup au commerce de Malacca pendant le peu d'années qu'il fut entre les mains des Hollandais,

102 Voyage à Sia/n et à Hue.

Le témoignage de M. Finlayson ne laisse aucun doute snr l'heureux choix de cette île, considérée comme éta- blissement colonial.

u Placée, dit-il, sur la roule directe du Bengal à la Chine et aux îles nombreuses situées dans la partie orien- tale de l'aichipel, Sincapoure doit nécessairement devenir le centre du commerce de la Chine avec les royaumes de Cochînchîne, de Siam, etc., ainsi que de celui de la péninsule malaise avec toutes les contrées occidentales de rinde. Dans chaque saison, on est certain d'y trouver un mouillage sûr et commode. D'ailleurs , entourée de nom- breux groupes d'iles , dans toutes les directions, elle est à l'abri de ces typhons épouvantables si communs dans les mers de la Chine , et des tempêtes non moins dangereuses qui désolent les côtes de l'Inde. Le ciel y est constam- ment serein et tranquille, avantage dont aucun autre point du globe ne jouit au même degré. A peine si \qs vents soulèvent la vapeur de la mer; à la voir, on croi- rait que l'on se trouve sur les bords d'un lac paisible. » Notre auteur n'étant entré dans aucun détail sur 1 ac- croissement rapide et vraiment extraordinaire de la po- pulation et de la prospérité de Sincapoure, nous sup- pléerons à son silence, au moyen des informations que nous avons puisées dans des sources authentiques.

Sincapoure peut, à Juste titre, revendiquer l'honneur d'être la première colonie des tems modernes (et sans doute également des tems anciens), le principe de la liberté du commerce ait été déclaré, et, s'il nous fallait prouver la sagesse de ce système en matières commer- ciales , nous citerions son exemple aux incrédules. Lors- (juc Java et les autres îles principales de l'archipel orien- tal furent rendues aux Hollandais, Sir Stamford Rafïlcs vit, avec un regretinexprimable, le sacrifice immense que nous faisions, non-sculemcnt par rapport à ces îles, mais

P^'uyuge à Siarn et à Hue. ie5

encore pour nos relations futures avec la Cliiue. La rapi- dité avec laquelle les Hollandais entraient en possession de chaque pouce de terrain qu ils pouvaient ressaisir j l'empressement qu'ils mettaient, conformément à leur ancienne politique , à forcer les Malais et les autres cliefs de leur concéder un monopole exclusif 5 leur soin à in- terdire toute espèce de commerce au reste du monde, et particulièrement à la Grande-Bretagne, si ce n'est sur le pied le plus défavorable; aucune de ces circonstances n'écliappa à la sagacité de Sir Stamford. De plus, la red- dition de Malacca , en leur donnant la possession des deux principaux détroits qui conduisent à la Cliine, fermait la route à notre navigation. C'est alors qu'il tourna ses vues sur l'Ile de Sincapoure , située dans le détroit de Malacca, dernière et fragile espérance ! Celte île, dont il connaissait la position avantageuse, avait jadis fait partie de l'empire démembré de Joliore. Mais quelle qu'eût été son ancienne destinée, elle ne renfermait plus alors qu'un misérable hameau de pécheurs , et elle servait de re- traite aux pirates. On n'ignorait pas cependant que le chef principal était venu réclamer la protection des Anglais , et qu'il verrait sans peine le pavillon de la Grandc-Brcr- tagne flotter sur son île.

Ayant reçu l'autorisation du gouverneur- général. Sir Stamford s'embarqua sur un vaisseau appartenant à la marine de la Compagnie, et vint prendre possession do l'ile. Un traité fut conclu entre le chef et lui ; et le 2G fé- vrier i8ig, on hissa le pavillon britannique. A cette époque, le nombre des habitans n'excédait pas cent cin- quante, sur lesquels on comptait environ trente Chinois. Le premier acte du gouvernement fut de déclarer le poi t de Sincapoure, « port libre, ouvert au commerce et aux navires de toutes les nations, sans droits et sans privi-

io4 Voyait- a Si'am tt à Iiiie.

léges aucuns* » Voyons maintenant quel fut le résultat de

cette mesure.

Dans rintervalle des trois premiers mois de la prise de possession, la population s'est élevée de cent cinquante à trois mille habitans ; dans la première année , à cinq mille environ ; deux années après^ à dix mille ; en 1 824, d après un recensement fait avec le plus grand soin , on comptait treize mille habitans , non compris les allans et venans , qu'on peut évaluer à trois mille. En iSaS, un nouveau recensement de la population présenta un état de quinze mille âmes au moins, plus, trois mille Chinois, qui, vers le milieu de l'année , débarquèrent dans six grandes jon- ques , et vinrent s'établir comme planteurs. Les nouvelles les plus récentes portent que la capitale prend chaque jour un accroissement plus rapide; que dix ou douze grandes maisons de commerce ont été établies par des Européens, et beaucoup d'autres par des Chinois, des Arabes , des Hindous , des Arméniens , etc. ; mais néan- moins , que la plus grande partie du commerce, des ma- nufactures et de l'agriculture de l'ile, est entre les mains des Chinois , qui forment une portion considérable de la population. On commence déjà à construire des navires. Les rives du fleuve sont de nature à permettre qu'un bâ- timent de 5oo tonneaux soit lancé à l'eau ; c'est de Siam que viennent les bois de construction.

Voici, d'après les documens officiels, le tableau de la progression du commerce à Sincapoure.

Dollars. Trancs. Cent.

En 1822, valeur des exporlations et

des importations 8,568,1^2 5i,4o9,o32

iHaS i3, 268,3^7 72,976,f)83 5o

1824 i5, 000, 000 82,500,000

«SaS 20,080,000 1 10,000,000

De grandes jonques^ vcmies de dîfiércns points de la

Voyage II Siain et a Hué. t o5

Chine, non -seulement débarquent, cliaque année, un nombre considérable de nouveaux colons , mais ils im- portent et exportent des cargaisons d'une haute valeur. Les navires d'un moindre tonnage, qu'expédient les Sia- mois et les Cochinchinois, augmentent aussi d'année en année. Un commerce fort important vient en outre de s'ouvrir avec Manille. En 1 823, il a été expédié, tant d'Eu- rope que de l'Inde, 9.16 grands navires, et i,55o barques ou petits navires des naturels de ces contrées, qui ont importé près de 80,000 tonneaux de marchandises di- verses. Et qu'on ne croie pas que celte extension ines- pérée de la population et du commerce , doive être attri- buée uniquement à l'heureuse situation de cet entrepôt asiatique, ou à la sûreté et à la commodité de son port: ces circonstances n'ont pas , à la vérité , été sans influence ; mais la cause première gît dans l'admission franche et sincère du principe de la liberté du commerce. Une jus- lice rendue sans délais et sans entraves; une police ri- goureuse et efficace; un choix judicieux dans la distribu- lion des terres ; un établissement paternel et vraiment libéral pour l'éducation des enfans , quels que soient leur patrie et leur croyance ; voilà ce qui a contribué surtout à la splendeur et à la richesse de cette nouvelle colonie. Les Chinois, dont on trouve plusieurs millions répandus sur la surface des îles du grand archipel indien, sont ])lus particulièrement propres à recevoir toute espèce d'instruction. Au collège établi à Malacca , leurs enfans apprenaient, non-seulement leur langue et l'anglais, mais ils étaient élevés , avec le consentement des parens , dans les principes delà religion chrétienne. Ce collège a été depuis transféré à Sincapoure , et réuni au collège malais, fondé par Sir Stamford Railles. C'est ainsi que la civilisation, le commerce, la religion et la morale se lieuncnl, pour ainsi dire, pnr la main, dans cet établis-

Jo6 Foyage a Siam et a Thé.

sèment naissant, et que la brillante peinture que Fénélon

nous a laissée de l'ancienne Tyr se trouve , en quelque sorte, réalisée de nos jours.

Jusqa'ici,les gouvernemens établis dans l'Inde avaient eu pour liabîtudc de prélever des droits sur la passiou des Chinois pour le jeu , et sur celle des Malais pour les combats de coqs. Sir Stamford Raffles , dans les régle- mens qu'il institua pour l'administration de Sîncapoure, a aboli ces honteuses contributions prélevées sur des vices. Nous avons peine à ajouter foi à ce qui nous a été rapporté, q,ue le nouveau résident, que nous croyons être M, Craw- ford lui-même , les avait rétablis ; mais un bruit bien au- trement fâcheux est venu jusqu'à nous : ona conçu, dit-on, le projet d'annexer le gouvernement de Sincapoure à ce- lui de l'île du Prince de Galles. Nous n'ignorons pas quelles ont été, à ce sujet, les menées odieuses de cer- taines personnes j mais il nous est impossible de supposer que la cour des directeurs veuille, d'un trait de plume, signer la ruine d'un nouvel établissement aussi florissant que l'est celui de Sincapoure. Nous disons la ruine ^ per- suadés que nous sommes que, si l'on modifie le moins du monde le système sur lequel il est fondé, si on le sur- charge de droits et d'impôts vexatoires, ainsi que cela se pratique cl l'île du Prince de Galles, elle sera certaine, com- plète^ inévitable, et aussi rapide que Ta été sa prospérité. Il existe une autre considération, qui, à notre avis, n'est pas sans importance, et sur laquelle nous croyons devoir appeler l'attention du gouvernement, afin de l'en- gager à protéger cette colonie naissante. Plus d'une fois déjà, nous avons vu notre commerce avec la Chine exposé à des chances hasardeuses '■, d'un jour à l'autre il peut être détruit complètement. En effet, lorsque le privilège de la Compagnie expirera , le monopole cessera en même teras. Permis alors à chacun d'y venir trafiquer ; mais

I

Voyas,c h Siam et a Hué. 107

comme nous n'aurons plus de résideiis anglais pour modérer la licence des nombreux équipages, les que- relles avec les liabitans deviendront plus fréquentes , et l'on ne tardera pas à voir renaître les inquiétudes d"un gouvernement timide et ombrageux. Les dangers que nous prévoyons ont été, jusqu'à présent, détournés par la prudence de nos résidens et par l'intervention des mar- chands chinois. Ces barrières une fois renversées^ le gou- vernement de la Chine mettra certainement à exécution les menaces dont il nous a si souvent effrayés , et nous fermera les portes de son vaste empire. C est alors qu'on reconnaîtra Timportanee de Sincapoure , devenu déjà l'entrepôt du commerce de la Chine, et principalement du thé ^ qui s'y trouve en grande quantité, et qui est peut-être moins cher qu'à Canton ; il rendra désormais inutile l'établissement dune compagnie exclusive, abré- gera de six semaines ou de deux mois la durée de notre navigation^ et nous délivrera à jamais des extorsions et (\cs droits élevés que nous supportons à Canton.

Sous le rapport du climat, le choix de Sincapoure n'est pas moins heureux que sous celui de la position. Si nous en croyons M. Finlayson, il existe peu de pays qui jouissent d'une température plus égale. On y ressent à peine 1 influence des moussons périodiques ; les vents participent à la fois de la natuie des bises de mer et de terre, et cette cause empêche le retour annuel d'une sai- son de pluie. Mais peu de tems se passe sans que le tems ne soit rafraîchi par des ondées qui abaissent la tempé- rature et qui sont très-favorables à la végétation. Malgré quelques terrains tourbeux et marécageux, cette île est très-saine. On n'y craint pas les fièvres jaunes ou les. fièvres intermittentes, qui , selon l'opinion deM, dcHum- boldt et de plusieurs autres savans, sont produites par celte espèce de sol.

to8 Voyage à Siatn et à Une.

Les seules productions végétales susceptibles d'être ex- portées, qui aient été jusqu'à présent cultivées dans la colonie, sont le poivre et le nauclea gambir^ plus connu généralement sous la dénomination de terrajaponica, ou calechou , qu'on envoie à Java , et dans les autres îles de larcliipel ; les Orientaux le mâchent avec la feuille de bétel. Ces deux plantes sont cultivées avec un soin extrême par les Chinois. M. Finlayson remarqua dans les habita- tions et sur les vêtemens de ces agriculteurs un air de négligence et même de malpropreté qui indique une si- tuation moins heureuse que celle de leurs compatriotes de Pulo-Penang, qui se livrent aux spéculations com- merciales et industrielles, ic Ici , dit-il, un Chinois pos- sède à peine une chaise ou un banc pour se reposer : ce n'est que dans sa cuisine que l'on trouve l'ordre et la propreté. Méprisant le luxe des vêtemens , insensible aux avantages d'un logement agréable et commode , il sem- ble n'attacher de prix qu'au seul plaisir de la bonne chère. Sans y apporter une excessive délicatesse, il n'é- pargnera rien pour se procurer la nourriture la plus suc- culente, et surtout la plus substantielle. Le porc gras, les canards , les oies , le poisson, tels sont ses alimens favoris^ et, quel que soit le prix qu'on lui en demande, il dépensera pour les acheter jusqu'à son dernier sou. Le trépang ou holothiiria , les diverses espèces d'animaux marins gélatineux, les nids d'oiseaux, etc., etc., sont pour lui des mets encore plus recherchés. Mais, s'il vient à en manquer , il n'éprouvera aucune répugnance à se nourrir de la chair des chiens, des singes, des rats, des caymans et d'autres reptiles qui nous inspireraient le plus grand dégoût. «

L'industrie est le caractère distinctif de ce peuple qu'on dir.'iit pour l'émigration. Apportant dans la poursuite de SCS desseins une sorte Je patience machinale et uni-

Voyage a Siam et à Hué. 109

forme, il exécute tout ce qu'il conçoit avec une adresse et une ténacité qui lui font laisser bien loin derrière lui les autres peuples de l'Asie. Le tableau suivant, qu'en fait notre auteur, nous a paru digne d'être cité:

« Honnêteté, tranquillité, ordre dans la conduite, obéissance aux lois du pays dans lequel ils vivent: telles sont, en général , les vertus des Cliinois. Ils remplissent exactement tous les devoirs de famille, et conservent jus- qu'à la mort un vif attacliement pour la contrée qui les a vus naître ; mais, sans s'arrêter à l'apparence de ces qua- lités^ si l'on veut étudier plus à fond leur caractère , on sera forcé de reconnaître qu'ils ont peu de titres réels à nos éloges. Sans aucun sentiment des obligations su- blimes et désintéressées que la religion impose, ils n'ont qu'une superstition étroite, irréflécliie et méprisable, qui , chez la plupart, est le résultat de la crainte, tandis que leurs lettrés affectent de professer un théisme froid et presqu'inintelligible. Egoïsme concentré, indifférence ab- solue pour les besoins , les privations et les infortunes des autres hommes , tel est le fond du caractère des Chinois. Ils ne connaissent jamais le plaisir de faire le bien pour lui-même. Que la détresse , que les plus affreux malheurs viennent fondre sur leurs concitoyens, ils en supporte- ront le spectacle , et ils en parleront avec une si parfaite tranquillité, qu'on serait tenté de la prendre pour une moquerie. Avant de tendre une main secourable au mal- heureux qui va se noyer , ils lui surferont leur secours. Loin de s'apitoyer sur ces grandes catastrophes auxquelles la race humaine n'est que trop souvent en proie , comme la fimine, la peste , la guerre , ils semblent les désirer , parce qu'ils considèrent la destruction de tant d'individus comme un avantage pour ceux qui survivent. S'ils sont industrieux , il faut moins faire honneur de cette qualité à leur caractère, qu'au désir de contenter \v5 nombreux

1 1 o Voyage à Siam ci à Hué.

besoins qu'ils se sont créés, et, s'il leur était possible de

les satisfaire sans travail, nul doute que les Chinois ne le

céderaient en rien , pour l'indolence, aux autres peuples

asiatiques.

Néanmoins, sous le point de vue politique, il faut avouer que cette race d'hommes est la plus utile de toutes celles qui habitent l'archipel indien 5 il n'y a pas même la moindre comparaison à établir entr'cllcs. Vigoureu- sement constitués , habitués au travail , modérés dans leur conduite, ce sont eux, sans contredit, qui fournis- sent les plus habiles ouvriers, les meilleurs agriculteurs elles marchands les plus entreprenans. Ceux-ci étendent au loin leurs spéculations qui sont souvent d'une nature très- avantageuse. Nous remarquerons, en passant, qu'ils sont presque tous passionnés pour les jeux de hasard, les cartes , les dés et les combats de coqs ; mais ils s'aban- donnent rarement à Tivresse. Quoique dans leurs alimens ils fassent usage de liqueurs spiritueuses, ils n'en boivent point avec excès.

Malgré l'étonnante conformité des traits du visage qui existe entre les Malais et les Chinois , au point qu'on ne peut se refuser à croire qu'ils aient une origine commune, leurs dispositions naturelles sont néanmoins entièrement opposées. Les premiers passent presque toute leur vie sur l'eau, etla pèche est pour eux une occupation principale. C'est dans un misérable petit canot, dans lequel il peut à peine s'étendre , qu'un ÎNIalaîs vit avee sa femme et un ou deux enfans. Couvert plutôt que vêtu d'une mauvaise étoffe , sans hutte pour se loger , tout son mobilier con- siste en une natte faite de feuilles de pandanus , au moN^en de laquelle il se met à l'abri de la pluie , et en une ou deux marmites pour faire cuire ses alimens. Voilà pour- tant l'étrange et misérable existence d'un grand nombre de familles répandues dans les baies, les criques et les

Voyage a Sium et a Hué. 1 1 r

détroits situés aux environs de Sincapourc. Cette classe d'hommes est nommée Ora/ig Laut y c'est-à-dire gens qui vivent sur l'eau. Quant aux Malais qui ont fixé leur résidence sur terre, la description qu'on va lire peut, sans doute, être exacte à l'égard de ceux de Sincapoure; mais elle ne conviendrait pas aux Malais de Sumatra aux- quels M. IMarsden , dont personne ne récusera l'autorité, assigne un rang bien plus élevé dans l'éclielle sociale.

« Une autre portion de ce peuple, dît M. Finlayson, s'est arracliée à cet état misérable: habitant des maisons et des demeures fixes , elle se couvre de vétemens et se livre même à l'agriculture ; mais, malgré tous leurs efforts, ils se sont encore à peine élevés jusqu'à la culture du riz et des autres céréales. Une enceinte assez spacieuse, for- mée de palissades de bois, entoure leurs maisons ; c'est qu'ils font venir le plantain , l'yam , le bétel et d'autres plantes à leur usage.

n N'étant pas doués de l'habileté nécessaire aux arts mécaniques, on les emploie presqu'exclusivement à la coupe des bois et aux travaux préparatoires des champs. Nous ne pûmes découvrir, parmi eux, un seul artisan, soit charpentier, soit maçon , tailleur ou forgeron. 17

Nous ne suivrons pas notre auteur dans ses raisonne- mens géologiques sur la formation des montagnes du con- tinent et des îles ; nous laisserons également de côté les diverses remarques que lui suggèrent les objets qui se présentent à son observation pendant la traversée , afin d assisterplus tôt au débarquement de l'ambassade, dansle fleuve Meinam, à Packemham, première ville du royaume de Siam.

Le lendemain de leur arrivée dans cette ville, un homme de mince apparence vint à bord, et déclara qu'il avait été envoyé de Bankok, résidence royale, en qua- lité d'inlerprcle. Nos compatriotes ne purent, pendant

112 f^^qyage à Siam et à Hué.

un certain tems , avoir d'autres communications que par l'entremise de cet homme , qui paraissait faire partie d'une classe bien connue dans l'Inde , sous le nom gé- nérique de Poi'tugais , classe dégradée, mais qui a su se rendre importante. Un chapeau européen , un juste- au-corps , une paire de culottes, suffisent, dans ces con- trées , pour être compris dans cette classe , fût-on indi- gène, noir ou de sang mélangé. Et c'est avec un individu de cette sorte que M. Crawford consentit à entrer en com- munication , non-seulement pour tout ce qui concernait l'objet principal de sa mission , mais encore au sujet du cérémonial à observer ])our la présentation de ses lettres de créance, point de la plus haute importance, dans les cours asiatiques , principalement chez les peuples situés au-delà du Gange! Peu de tems après, les discussions relatives au commerce se continuèrent avec un INIalais de basse condition, mais rusé, soupçonneux, et fort adroit.

ic Au bout de trois jours , dit notre voyageur , nous obtînmes enfin la permission de remonter le fleuve jus- qu'à Bankok. Pendant le trajet, nous jouîmes d'un spec- tacle curieux et entièrement nouveau pour nous. De nom- breux canots d'une petite dimension , ne contenant, pour la plupart, qu'un seul individu, parcouraient le fleuve dans toutes les directions. Comme l'heure du marché approchait , on remarquait un mouvement et une acti- vité incroyables 5 ici, des prêtres de Bouddha, guidant eux-mêmes leurs barques étroites , commençaient leurs excursions journalières ; , une vieille femme offrait aux chalands, qu'elle s'efforçait d'attirer par ses cris, du bé- tel , du plantain , des courges ; on voyait à chaque instant des canots chargés de noix de coco, et les indigènes oc- cupés de leurs affaires, circulant d'une maison à l'autre. M ais ce qui attirait le plus nos regards, au milieu de

Voyage à Siam et à Hué. 1 1 5

cette scène animée, c'étaient ces maisons construites eu Lois , d'une forme oblongue , fixées à la surface des eaux, et plus ou moins loin du rivage. A la partie qui re- garde le fleuve, se trouve une plate-forme couverte, sur laquelle sont étalées les diverses marchandises, comme fruits , riz, viande, etc., etc. ; elles offrent ainsi l'image d'un bazar flottant, se débitent en outre tous les pro- duits de la Cliine. Attachées à de longs bambous, enfoncés dans la rivière, elles peuvent, à volonté, être transpor- tées d'une place à l'autre. Chacune de ces maisons a une barque qui sert aux habitans pour leurs visites ou leurs courses d'affaires. La plus grande partie de ceux-ci nous parurent être des marchands et des gens de divers mé- tiers , tels que tailleurs , cordonniers , etc. : les maisons sont en général peu spacieuses , et ne renferment que deux ou trois pièces, dont celle du milieu est la plus grande j elle est ouverte , et c'est ordinairement qu'on étale les marchandises. Longues de vingt à trente pieds, et à peu près la moitié moins larges, elles n'ont qu'un seul étage ; le plancher est élevé d'un pied au-dessus de l'eau, et la toiture est recouverte de feuilles de palmier. Il se fait peu d'affaires à la marée basse , surtout quand le fleuve coule avec rapidité; on voit alors les marchands étendus sur le devant de leurs boutiques , dormant ou cherchant, d'une manière ou d'autre, à se distraire. Néanmoins, les canots vont et viennent à toute heure delà journée; et leur légèreté, leur forme étroite et alongée, leur permettent de remonter avec facilité le courant. Ils sont mus au moyen de rames très-courtes; les plus grands en ont souvent huit ou dix, de chaque côté. Bankok renferme un nombre considérable de Chi- nois ; , comme partout ailleurs , ils déploient l'industrie et l'activité qui les distinguent des autres peuples asia- tiques. Leurs canots sont, on général, plus larges et IV. 8

1 1 4 Voyage a Siam el à Hué.

armés de i âmes plus longues ; il y a , au milieu , une sorte de cabine, faite de bambous tressés, dans laquelle ils déposent leurs effets. Plusieurs de ces canots sont chargés de porcs frais, que les Chinois vendent dans leurs courses, j^

Un personnage assez âgé el d'un rang plus élevé se rendit à bord pour s'informer du nombre et de la qua- lité des personnes qui composaient la missions il portait avec lui une coupe d'or destinée à recevoir la lettre du gouverneur général, que M. Oawford était chargé de remettre au roi. Nous pensons néanmoins que celui-ci se hâta trop de s'en dessaisir. Peu après , le Malais men- tionné plus haut| se présenta afin de recevoir les présens d'usage; mais on ne lui accorda pas la totalité de ce qu'ir exigeait. Ceux qui vinrent ensuite reçurent divers présens , qu'ils se hâtèrent d'emporter , témoignant , dit M. Finlayson , une bassesse et une avidité tout-à-fait rebutantes, tandis qu'ils n'avaient pour nos compatriotes aucune de ces attentions qu'on aime tant à trouver sur une terre étrangère , et que des barbares seuls peuvent négliger.

On fît alors entendre à M. Crawford qu'il ne pourrait obtenir son audience que dans huit jours, et que, jus- qu'à ce que cette cérémonie fût terminée, il ne lui serait permis ni d'aller voir les étrangers résidans à Bankok, ni de recevoir leurs visites. Pendant ce tems , lui et toute sa suite furent retenus à bord comme des prisonniers, et séquestrés de tout commerce avec le peuple. Une fois , cependant, il fut admis dans la maison d'un des mi- nistres.

(( La servilité des individus attachés à ce personnage, dégradante pour l'espèce humaine , inspire un profond sentiment de dégoût. Tout le tems que se prolongea la visite, ils se tinrent à une certaine distance de leur maître,

Voyage a Siam et a Hué. i \ 5

prosternés à terre. S'il venait à leur adresser la parole , sans oser diriger leurs regards sur lui , ils levaient légè- rement la tète , portant leurs deux mains jointes sur le front , en signe de supplication ; et, les yeux baissés vers la terre , ils murmuraient une réponse du ton le plus humble. Mais la manière dont ce ministre se faisait ser- vir par ses domestiques était bien autrement révoltante. Avait-il besoin de quelques rafraîchissemens ? ces misé- rables , soutenus sur leurs coudes et sur la pointe des pieds , et offrant dans cette posture l'image d'un qua- drupède , se traînaient vers lui , poussant les mets devant eux, et, lorsqu'ils avaient accompli leur tâcbe, reve- naient sur leurs pas de la même façon , mais sans oser se retourner,

» Et cependant, ce cbef si hautain, si orgueilleux n'était qu'un ministre du cinquième ordre, forcé lui-même de ramper ainsi, lorsqu'il se présentait devant Chromachit, le fils du roi. y*

Enfin , arriva le jour si désiré de la présentation. Il fut convenu que les Anglais ôteraient leurs souliers à la porte de la salle d'audience , et leurs chapeaux en entrant; qu'ils salueraient à la mode de leur pays , et que, s'asseyant en- suite à terre , ils feraient trois autres salutations , en tou- chant chaque fois leur front de leurs mains jointes. M. Crawford, accompagné de toute sa suite , fut conduit au palais de Sa Majesté Siamoise , dans deux chétifs ba- teaux, dont le plus grand avait treize avirons et un ti- monier, et l'autre cinq ou six rameurs à moitié nus. Le cortège attira fort peu l'attention des habitans; il ne fut guère remarqué que de ceux qui se trouvaient dans les barques voguant sur le fleuve , et qui paraissaient rire à gorge déployée. L'endroit l'on débarqua était sale et cpuvert de bois. C'est qu'ils furent reçus dans d'igno- bles palanquins qui ressemblaient plutôt à des hamacs de

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matelots, accrochés à une perche et soutenus par deux porteurs. Aussitôt qu'ils furent arrivés à la première porte du palais, on leur ordonna de quitter leurs épées , de laisser leurs cipayes en arrière, et de s'avancer à pied. En face d'un bâtiment de chétlve apparence étaient ran- gés cinq ou six éléphans , i.iontés chacun par deux hommes habillés de la fr.çon la plus étrange. Alors, le Mourman ou Malais qui remplissait les fonctions de grand-maitre des cérétrionies déclara qu'il fallait qu'ils ôtassent leurs souliers 5 mais, après quelques discussions , ils obtinrent de les conserver encore, lis traversèrent la première cour entre une double haie de gardes , compo- sée d'enfans ou de vieillards, et qui , à la manière ridi- cule dont ils maniaient leurs mousquets sans pierre, ne ressemblaient en rien à des soldats.

Arrivés à la porte suivante , l'ordre de se déchausser et de se séparer de leurs cipayes fut réitéré de l'air le plus impératif. Ils obéirent. Ayant traversé, à pieds nus, un passage long d'une cinquantaine de verges, ils entrèrent dans un vaste enclos' renfermant plusieurs édi- fices élevés, et d'un bel aspect, dont une partie était occupée par le roi , et le reste par les principaux ofEcîers delà couronne. En avant de plusieurs éléphans, une troupe nombreuse d'hommes, armés de haches d'armes et portant des boucliers noirs et luisans^ se tenait ù ge- noux. A mesure que le cortège s'avançait, une musique, composée de fifres, de tamtams, de cors et de trompettes, se faisait entendre; malgré sa rudesse, elle n'avait rien de désagréable pour i'oreille. Lorsqu'ils furent parvenus à la salle d'audience , ils s'arrêtèrent un instant sur le seuil de la porte , tournèrent ensuite autour d'un large écran, et se trouvèrent tout à coup en face de la Majesté Royale. Voici comme M. Finlayson décrit le tableau inattendu qui s'offrit alors à leurs yeux :

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te Jamais spectacle aussi curieux, aussi étrange, aussi remarquable n'avait peut-être frappé notre vue : le sen- timent qu'il éveilla en nous, fut un mélange d'étonnement, de peine et d'indignation , à l'aspect du goût, de l'élé- gance et de la richesse déployés dans cette profusion d'or- nemens^ et en même tems de l'état dégradé du peuple. Je vais essayer de peindre cette scène telle que je la vis , n'omettant rien , n'exagérant rien. La salle nous nous trouvions, haute et spacieuse, pouvait avoir de soixante à quatre-vingts pieds en longueur, sur une largeur proportionnelle. Des guirlandes et des festons peints de mille couleurs ornaient les murs et les plafonds que supportaient des colonnes de bois en spirale, peintes en rouge et en vert foncé : je comptai dix colonnes de chaque côté. Des glaces petites, et de peu de valeur, étaient disposées le long des murs ; au centre, on voyait suspen- dus des lustres de cristal, et, dans chaque entrecolonne- ment, une lanterne à peu près semblable à nos lanternes d'écuries. De riches tapis , offrant à l'oeil les couleurs les plus variées, couvraient le parquet. Il y avait un assez grand nombre de fenêtres et de portes, mais elles étaient étroites et sans ornemens. A l'extrémité de la salle , un magnifique rideau, couvert de brocart et de paillettes d'or, et suspendu par un cordon, séparait le trône du reste de l'assemblée. Des deux côtés du rideau on voyait s'élever , les unes au-dessus des autres , une multitude de petites tables circulaires couvertes d'an drap d'or avec des franges pendantes , et diminuant graduellement, de ma- nière à former un cône. Cette sorte d ornemens, appelée dans le pays chatt , ne manque pas d'élégance malgré sa singularité. J'en remarquai cinq à six à droite et à gauche.

71 La salle était comble S mais chaque personne, depuis les premiers jusqu'aux derniers rangs, avait sa place as-

il8 Fojage a Siam et a Hué.

signée. Lorsque nous fimes notre entrée, on tira le rideau qui cachait le trône ; tous les assistans se prosternèrent aussitôt, touchant, pour ainsi dire, la terre de leur front. La plus parfaite immobilité régnait parmi cette foule nombreuse ; je ne remarquai pas le moindre mouvement ; aucun regard ne se dirigea sur nous 5 je n'entendis pas un seul chuchottement troubler la solennité silencieuse de cette scène. On eût dit un peuple entier prosterné devant l'Eternel, et non l'hommage d'une troupe d'es- claves. Jamais Rome , si fertile en tyrans 5 jamais le règne de Denys lui-même, n'offrirent l'exemple d'une telle igno- minie.

» Dans une niche, pratiquée derrière le rideau , l'oeil distinguait un objet à forme humaine , immobile comme une statue, et assis dans la posture qu'on donne or- dinairement aux images de Bouddha. Il y avait tout juste assez de clarté pour permettre aux nouveaux venus de faire la remarque qu'aucun joyau , aucune pierre précieuse, aucune broderie ne brillaient sur les vête- mens de ce personnage , ni sur ceux de ses ministres , ni même sur le trône il était assis. Tout avait un aspect simple et uniforme. Lorsque les trois salutations convenues eurent été faites , on lut , à haute voix , la liste des présens envoyés par le gouverneur-général ; après quoi , le roi adressa les questions d'usage sur l'âge et la santé de l'envoyé, et de sa suite, questions qui passèrent à voix basse, de bouche en bouche, jusqu'à M. Crawford, dont les réponses retournèrent par le même chemin. «L'ensemble de la scène, ce rideau, cette niche, nous rappellent involontairement la peinture faite parle major Denham de Sa Majesté Noire, le sultan dcLoggun, dans 1 Afrique centrale, et des chuchottemens de ses ministres, n Après qu'on eut fait passer le bétel à la ronde , le roi se leva, et il ne se fut pas plus tôt détourné, que le

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rideau tomba en avant du trône : à l'instant, l'assemblée poussa de vives acclamations; tous les assîstans se mirent sur leurs genoux et nous saluèrent à plusieurs reprises , en touchant alternativement la terre et leur front , avec leurs mains jointes. Les princes et les ministres s'étant alors assis , il nous fut possible