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REVUE
BRITANNIQUE.
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REVUE
CHOIX D'ARTICLES
TRADUITS DES MEILLEURS ÉCRITS PÉRIODIQUES
DE LA GRANDE-BRETAGNE,
SUR L.\ LITTÉRATURE, LES BEAUX-ARTS, LES ARTS INDUSTRIELS, l'agriculture, la GÉOGRAPHIE , LE COMMERCE, l'ÉCONOMIE POLITIQUE, LES FINANCES, LA LÉGISLATION, ETC., ETC.;
Par MM. Chaules Coqueeel; Dondey-Doppé Fils, de la Société Asiatique; Ed. Lafon de Lapebat , ancien Chef de Division au Ministère de l'Intérieur ; Saulnier fils , ancien préfet , de la Société Royale Académique des Sciences et de la Société Asiatique; Sédillot; West , Docteur eu Médecine (^pour /es articles relatifs aux sciences médicales ) , etc., etc.
^roiôihne €ïiition.
\Doiii& (becoiu).
|3am,
Au BUREAU DU JOURNAL, Rue de Grenelle-Sl-Honoré, N» 29 ; Chez. DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, Imp.-Lib. ,
Une Saint-Loiii» , No tfi , au Marais , et lue Kirljelicu , No 67.
1825
IMPRIMSUIE DE DONDFY-DCPRK
SEPTEMBRE iSaS. REVUE
INDUSTRIE.
EXPLOITATION DES MINES DU NOUVEAU-MONDE.
LJ NE brochure qui coulient beaucoup de documens pré- cieux sur rexploitation des ruines du Nouveau -Monde , vient de paraître à Londres , sous le titre de Recherches sur les plans, les progrès et l'importance politique des Com- pagnies des mines d'Amérique (i).
Cet écrit , dont nous croyons utile de faire connaître les passages les plus remarquables , a pour objet ; i° de déter- miner quel était , année commune , le produit net des mines du Nouveau - Monde , sous l'administration espagnole , et quels étaient les moyens généralement employés pour l'ob- tenir 5 2° d'examiner la situation des diverses entreprises formées , pendant le cours de ces dernières années, pour l'exploitation de ces mines et l'état progressif de leurs travaux ; 3° de rechercher quelle sera leur influence sur la richesse publique.
I. En comparant, dit l'auteur, les données fournies par M. de Humboldl, avec celles qui l'ont été par Adam Smilh et par l'abbé Rayual, nous pouvons fixer à 8,5oo,oooliv.st.
(i) Aiiiiiffuiry into the plans, prof(ress, and policy of the American ininin^ Companies , 3<1 cd. , John Murrai Albermarle-streel , iSaS.
2 Exploitation des mines
(2i2,5oo,ooo fr. ), le produit net , année commune, des mines du Nouveau-Monde, sous la gestion des Espagnols et au commencement de ce siècle.
L'examen des modes d'exploitation, adopte's par les Espagnols , a prouvé : i° que les frais énormes qu'ils faisaient, provenaient surtout de l'imperfection de leurs machines , et du défaut d'ordre et de suite dans les travaux j 2° que les bénéfices étaient diminués de moitié, par la raison que le soin d'extraire le minerai et celui de le réduire n'ap- partenaient pas à la même entreprise 3 3° que les profits qu'une mine peut offrir dépendent essentiellement du prix du mercure nécessaire à la réduction du minerai.
II. D'après ces données, l'on a pensé, avec raison, qu'à l'aide de capitaux suffisans , de procédés meilleurs et d'une gestion plus éclairée , on pourrait exploiter les mines du Nouveau- Monde , en profitant des événemens qui ont amené son indépendance. Plusieurs compagnies se sont formées dans ce but , pour les mines situées dans le Mexi- que , dans la Colombie , dans le Pérou , le Chili , Buenos - Ayres et le Brésil.
Des mines du Mexique. — Le Mexique contient environ trois mille mines. Des huit millions et demi sterling, extraits annuellement de l'Amérique, il en fournissait à lui seul plus de moitié , et cette portion était le produit d'un petit nombre de mines , situées dans un territoire très- circonscrit. Les mines du Mexique forment huit groupes rangés à l'ouest , sur les versans des Cordillères d'Anahuac, et occupent une surface de douze mille lieues carrées (un dixième du territoire mexicain). Ce sont, en général, des mines d'argent : l'or s'y rencontre à peu près dans les mêmes proportions qu'en Hongrie Ce n'est pas la richesse intrinsèque du minerai qui les distingue de celles d'Europe, mais bien son abondance et la facilité avec laquelle on le réduit.
du Noui>eau-Monde . 3
La première Compagnie formée pour exploiter les mines du Mexique, est généralement connue aujourd'hui sous le nom de Compagnie anglo-mexicaine. Son capital est d'un million sterling , divisé en dix mille actions de cent livres sterling chacune.
Cette compagnie s'est formée au mois de juillet 1824. Le 26 février 1825, ses membres se sont réunis en assemblée générale, pour entendre un rapport sur les progrès de l'en- treprise. Il résulte de ce rapport que les commissaires de la compagnie étalent arrivés au Mexique vers le milieu du mois d'août 1824. Le i5 novembre, ils écrivaient aux directeurs de la compagnie , en Europe , que rexploitatlon qu'ils étalent chargés de surveiller avait déjà reçu un com- mencement d'exécution. Ils désignaient quatre mines dans le district de Guanaxuato ; savoir : Valenciana , Serena , Santa-Rosa et Guadalupe , et deux mines dans le district de Catorcej savoir : la Conception et Guadalupe. Les plus fécondes de ces mines sont la Valenciana et la Conception. La première passe pour la plus riche de tout le Mexique ; il n'y a pas soixante ans qu'elle est ouverte. De 1792 à 1802 , elle a donné, année commune, un produit net de i5o,ooo llv. st. ( 5,750,000 fr. ). Elle était grevée alors d'un impôt de 29 ^ pr. °/^, réduit aujourd'hui à 6pr. "/q.
Le rapport annonçait que la Valenciana produisait par semaine deux mille charges de minerai , du poids de trois quintaux chacune; qu'en fouillant la mine de la Conception on avait découvert une veine qui, dans les premiers huit jours, avait donné 5oo dollars ; la semaine d'après , 5,700, et 7,000 dans la suivante; enfin , que les premiers frais d'ex- ploitation paraissaient devoir être promptemeut rembour- sés. Le rapport ajoutait que dans la même mine ou avait trouvé du mercure, du fer et quelques indices de houille, découverte très-précieuse pour l'exploitation.
La compagnie a expédié pour le Mexique, à diverses
4 Exploitation des niinbs
époques, cinq bâtitnens charges de machines et de mineui's.
Une seconde compagnie , pour l'exploitation de diverses mines , s'est formée sous le nom de Compagnie mexicaine des mines de Guanaxuato et de Catorce.
Cette compagnie a pour président Dom Lucas Alaman, ancien député de Guanaxuato aux cortez d'Espagne , et aujourd'hui l'un des membres les plus distingués du gou- vernement mexicain. Elle avait d^abord un capital de 24O7O02 'iv. st. , divisé en six mille actions de 4© liv. st. chacune. Le 1*=' mars 1825, ce capital a été augmenté de dix-huit mille actions, également de 4o liv. st.
Une troisième compagnie s'est chargée d'exploiter les mines de Real del Monte. Son capital est de 200,000 liv. st., divisé en cinq cents actions de 4^0 liv. chacune. Elle a expédié au Mexique trois bâtimens chargés de machines , d'outils et de munitions de tout genre, ayant à bord cent quarante mineurs ou ingénieurs. Les mines de Real del Monte , qui appartiennent , pour la plupart , au comte de Régla, sont citées pour leur grande fécondité.
Enfin , une quatrième compagnie , organisée au mois de novembre 1824, doit exploiter les mines de Tlapuxahua et quelques autres situées sur le territoire de Coronas , pro- vince de Vaîladolid. Elle a un capital de 4-00,ooo liv. st. , divisé en mille actions de 4oo liv. chacune ; et elle a ré- cemment envoyé au Mexique un grand nombre de mineurs.
Colombie. — Le produit net de ses mines a été évalué à 620,000 liv. st. , année commune. Les mines d'or sont les seules qui forment les élémens de celte estimation ; car , au moment où elle a été faite, celles d'argent n'étaient pas exploitées.
La Compagnie des mines de Colombie s'est formée en décembre 1824.
Le prospectus de l'association nous annonce : que la por- tion de la république de Colombie , précédemment désignée
du Nouçeaii-Mondea 5
sons le nom de i>ice-î'oyauté de la Nouvelle-Grenade . con- tient les principales minières, el ([ue l'on prcsnme ({n'on n'a découvert , jusqu'ici , qu'une portion peu considérable des trésors qu'elles recèlent ; que l'association a pris à ferme du gouvernement colombien, qui en a la propriété , les mines d'argent de Ly^^to-^w/za , laManta, San-Juan et el Christo de Lagas , situées à Mariquita ; et que tout fait espérer qu'à l'expiration du traité, les bénéfices seront proportionnés au capital engagé dans l'entreprise.
On lit aussi dans les prospectus « que les machines et ins- trumens d'exploitation peuvent être transportes sur le fleuve de la Madeleine à Honda , ville qui n'est éloignée de Mari- quita que de six lieues. On y volt encore qu'à Mariquita le climat est sain elle combustible très-abondant j mais que ies ouvriers y sont rares et très-chers. »
Enfin , le prospectus porte que la compagnie traite en ce moment de l'exploitation d'autres mines d'or , d'argent et de cuivre , et que , quant aux mines d'or , le procédé d'affinage adopté pour le métal, après son extraction , paraît susceptible de grandes améliorations.
Le président de l'association est M. Hurtado , chargé d'aft'aires de Colombie auprès du cabinet de Saint-James , son capital est d'un million st. divise en 10,000 actions de 100 livres chacune.
Brésil. — D'après l'ouvrage récent de M. Caldeleugh, sur l'Amérique du sud (i ), les mines d'or du Brésil donuenl, année commune, un produit net de 900,000 liv. st. « On « n'y a point encore .découvert des mines d'argent, ajoule « l'auteur ; mais je n'oserais affirmer qu'on n'en découvrira <f pas , attendu qu'on y trouve du plomb. »
L'empereur du Brésil , malgré la rigueur des lois restric-
j^i) Voyez l'analyse de cet ouvrage, lom. I*-'', a"-' livraison, pag. ?>oty
6 Exploitation des mines
llves portées contre les étrangers , a concédé à M. Edouartl Oxenford le privilège de former une société pour exploiter, sous sa protection spéciale , les mines d'or et d'argent de la province Minas Geraes.
Ces montagnes abondent en pierres précieuses et en métaux, qu'on peut par une application directe des ma- chines, extraire avec plus de célérité et à beaucoup meil- leur marché qu'on ne Ta fait jusqu'ici j et, ce qui justifie cette opinion , c'est qu'on trouve vers leur sommet des masses d'or pur.
Le capital de la compagnie impériale des mines du Brésil, estd'un million st. divisé en 10,000 actions de 100 llv. chacune,
Buenos- Ayres. — Le prospectus de l'entreprise des mines des provinces de la Plata , annonce que les mines qui ren- ferment de l'or , de l'argent et d'autres minéraux précieux, sont presque toutes vierges, faute des capitaux et des con- naissances nécessaires à leur exploitation. Cependant, ces contrées possèdent de vastes forêts , ressource précieuse pour le combustible et le bols de construction ; elles sont couvertes de pâturages, sillonnées de courans d'eau , et il ne serait pas très - difficile d'établir une communica- tion entr' elles et Buenos-Ayres , au moyen d'une grande route.
Ces mines sont, pour la plupart, sans propriétaire 5 ainsi la compagnie n'aura point à partager avec des tiers les bé- néfices de l'exploitation • ou bien, s'il se présente quel- que prétendant à la propriété, on croit qu'il se contentera de recevoir une modique rente.
Il n'y a peut-être pas de pays sur la surface du globe, dont les ressources aient été plus négligées, faute de po- pulation et de capitaux , que celles des provinces de la Plaïa. Ses trésors minéraux , à l'exception de ceux^du Potose, n'ont clé l'objet d'aucun système régulier d'ex-
du Noui>eau-Monde. 7
ploitalion. Ses minières les plus importantes sont celles de Famatina , 'JJpsalata et Rosario.
On va de Buenos -Ayres à Famatina par Cordoue. Le service des transports de Buenos - Ayres à Cordoue se fait par des chariots du port de deux tonneaux , avec toutes les facilités désirables et à un prix modéré. Les mines de Famatina surpassent , peut-être , en richesse, les plus riches qu'il y ait au monde 5 mais nous n'avons pas de données sur leur produit annuel j nous ne savons même pas si l'exploitation en a été suivie pendant une année entière.
Celles d'Upsalata sont situées sur la route qui , de Men- doza , conduit au Chili par les Cordillères. Elles font partie des versans de ces montagnes du côté de l'est ; mais leur position n'est pas très-élevée. Le sol fournit cVexcellens pâturages, un combustible très-abondant, et l'on peut, h un prix raisonnable, tirer des plaines entre Mendoza et San-Luis, des bois de construction de la première qualité.
Les mines d'Upsalata , découvertes en i683 , et négli- gées jusqu'en 176J, appartenaient au Chili avant la créa- tion de la vice-royauté de Buenos-Ayres. On assure qu'elles sont une ramification du Potose. La veine principale a neuf pieds de largeur 5 elle se divise en deux branches, et celles- ci en plusieurs filons qui s'étendent sous les mon- tagnes voisines, à une distance de trente milles.
Les mines de Rosario sont situées près de Salta, et pro- duisent en ce moment beaucoup d'or.
La compagnie des mines de Buenos-Ayres ne bornera pas ses exploitations à un seul district. Propriétaire à per- pétuité de toutes les mines qui existent au sud de la Plata , elle y appliquera successivement sou industrie.
Cette compagnie, formée en 1822, doit payer au gou- vernement de Buenos-Ayres un droit d'un pr. ^o sur l'or et l'argent quelle extraira. Son capital est d'un million st. divisé en 10,000 actions de 100 liv. chacune.
, 8 Exploitation des mines
Pérou. — Le produit annuel des mines du Pérou est , d'a- près Testimation de M. de Humboldt, d'environ 1,200,000 liv. st. par an ; celles de Pasco , de Gualgayoe et de Huan- tajaya , sont à peu près les seu'es qu'on ait exploitées dans ce pays.
Les mines du Pérou sont , pour la plupart , situées à treize mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et for- ment, par leur élévation et leur température, un affreux contraste avec les plateaux délicieux du Mexique. Pour donner une idée de leur richesse , il suffit d'observer que les mines de Pasco, quoique très-mal exploitées, ont fourni , année commune , pour 5ooo,oo liv. st. de lingots.
Le Pérou possède aussi des mines de mercure ; celle de Santa-Barbara en a produit de 4 à 6,000, et même jusqu'à lOjOoo quintaux par an; mais un intendant des travaux ayant imprudemment enlevé, pour se les approprier, les étais précieux qui soutenaient le toit de la mine, ce toit s'est écroulé , et , depuis lors , l'exploitation est devenue impossible.
La compagnie du Pérou ne s'est formée que depuis peu. Elle a obtenu une concession à longues années, des mines les plus importantes de Pasco; son capital est d'un mil- lion st., divisé en 10,000 actions.
Chili. — Les mines du Chili ont moins souffert de la ré- volution que celles du Mexique et du Pérou. Même en 1 82 1 , elles ont donné un million et demi de dollars. C'est le quart de leur produit net , année commune.
Le Chili a des avantages qui lui sont propres; tels que l'immense étendue de ses côtes , la bonté de ses ports, et la facilité d^y transporter les produits des mines des Aiulcs, et des montagnes intermédiaires.
La compagnie du Chili vient de s'organiser sous ia pré- sidence de don Mariano de Egana , ministre plénipoten- tiaire de la républicpie du Chili auprès de S. M. Brilauni-
du Nouçeau-Monde . g
que. Le prospectus nous apprend que ce pays contient des mines d'or, d'argent, de cuivre, de plomb, d'ëtain et de fer; elles sont situées snr la ligne des Cordillères qui se rapproche le plus de la mer. Le climat y est bon , les bras n'y sont pas rares, les bois et Teau y abondent j et ce qui est très - important , on a découvert des houillères non loin de la Conception.
Le capital de la compagnie est d'un million st. divisé eu 10,000 actions. Elle a expédié pour le Chili un bâti- ment chargé de machines, et ayant abord un grand nombre de mineurs.
Une autre compagnie s'est organisée à Londres dans le même but , sous la protection du ministre plénipotentiaire du Chili, et sous le nom de compagnie anglo-chilienne; son capital est de i,5oo,ooo liv. st. divisé en i5,ooo ac- tions.
Une troisième compagnie a été créée au mois de mars 1825, à l'effet d'exploiter les mines de tout genre qui existent tant au Chili qu'au Pérou , et spécialement les mines de cuivre du Chili; le travail de ces dernières, à l'aide de la houille , qui , dans ce pays , est très-abondante et d'un transport peu coûteux , doit produire les plus heu- reux résultats. Son capital est d'un million st. divisé en 10,000 actions.
Enfin la compagnie générale des mines de l'Amérique du sud , vient de s'organiser avec un capital de deux mil- lions st. , divisé en 20,000 actions de 100 liv. chacune. Elle se propose d'obtenir à titre de cession ou de bail, quelques-unes des mines de l'Amérique du sud , comme aussi d'acheter, afin de le réduire , le niiuerai provenant des autres exploitations.
Ainsi le total des capitaux des compagnies anglo-amé- ricaines , qui se sont récemment organisées pour l'exploi- tation des mines du Nouveau-Monde, s'élève à la somme
I o Exploitation des mines
énorme de i2,o(5o,ooo llv. st. ( 5oi,5oo,ooo ); le total des actions s'élève à i45,coo.
III. Tel est le tableau des diverses associations relatives aux. mines du Nouveau-Monde. Il est à remarquer que plusieurs qui cependant n'ont encore qu'un an d'exis- tence , ont déjà publié sur leurs travaux des rapports dé- taillés et satifaisans. On ne peut donc les confondre avec quelques autres dont les actions n'offrent que des valeurs fictives et illusoires.
Si , comme tout l'annonce , ces compagnies sont de bonne foi , et si le succès qu'on attend de leurs travaux se réalise , quelle en sera l'influence sur la prospérité des na- tions qui y sont le plus directement intéressées , et sur les valeurs en général? Cette grave question a été diversement résolue par ceux qui s'en sont occupés.
Il est évident que le succès des entreprises des mines exercera une influence particulière sur l'Angleterre, en lui procurant des bénéfices considérables , et sur les états nou- vellement émancipés , en leur assurant tous les avantages qui résultent de la circulation d'une grande masse de capitaux.
Les contrées où les mines sont situées, ont été de tout tems les plus florissantes du nouveau continent. C'étaient les seules dont les ressources parussent suffire à la subsistance des babltans ; c'étaient du moins celles qui supportaient le plus facilement l'empire exerce par la métropole. Outre la partie de la population directement employée à l'exploi- tation des mines , il y en avait une autre constamment oc- cupée dans une multitude d'établissemens, pour l'achat et la réduction du minerai. liCs maisons de commerce se fixaient pour !a plupart sur le territoire des mines, et les grands propriétaires du Mexique , résidant près des sources de leur fortune , contribuaient par leur luxe à mettre d'immenses capitaux en mouvement. Quand on considère
du Noui'e an -Monde . 1 1
le nombre infini cVintércts créés par Texploitalion de ces mines, Timmense population qu'elle occupait, le commerce auquel elle servait d'aliment, et la division du travail qu'elle favorisait , on ne peut comparer l'importance de ces en- treprises qu'à celle de nos manufactures eu Angleterre.
La révolution a eu sur ces contrées florissantes des effets aussi prompts que funestes. Ijes machines employés à l'ex- ploitation des mines furent partout détruites , par suite de la guerre ou par l'incurie des propriétaires ; car malheu- reusement il est bien peu de révolutions qui n'entraînent des désordres à leur suite. La ville de Guanaxuato fut pillée par les soldats de Mina. Des 70,000 âmes qui l'habitaient au commencement de ce siècle , à peine en reste-t-il un tiers en ce moment , et , d'après les rapports récens d'un voyageur, la ville de Vaîenciana , autrefois une des plus opulentes du Nouveau-Monde, n'offre plus qu'un monceau de ruines.
Les compagnies créées , eu Angleterre , pour l'ex- ploitation des mines, rendront, on n'en peut douter, la vie aux contrées qui les possèdent. Déjà ces compagnies ont produit un très-grand bien. Les Mexicains regardent les travaux commencés aux mines de Yalcnciana , qu'ils ap- pellent les mines du peuple , comme le signal du retour de leur ancienne prospérité.
La situation de l'Amérique est maintenant bien différente de ce qu'elle était , lorsqu'elle ne connaissait d'Européens que ses tyrans et les boucaniers. Colonie de l'Espagne, et victime de son aveugle politique , l'Amérique , dans les tems antérieurs , n'a jamais puisé ses ressources en elle- même j elle a toujours été livrée , pour sa subsistance et sa défense , à la merci d'un autre hémisphère ; mais ac- tuellement elle commence à ne plus compter que sur sa propre énergie. Elle a donné des preuves incontestables de celte énergie, en secouant le joug sous lequel elle
I a Exploitation des mines
était courbée ; et son territoire , définitivement affranchi , possède tous les avantages qui peuvent contribuer à sa pros- et à sa puissance.
En ce moment, où Taugmentalion de son commerce et de son revenu est si nécessaire à son existence , la circula- tion des capitaux, occasionée par les travaux des mines , lui procurera surtout les plus grands avantages ; mais ses habltans, enrichis par les valeurs qu'ils en extrairont, reconnaîtront bientôt qu'ils ont encore des sources de fortune plus productives que les veines de la Guanaxuata. Ainsi se formeront , pour la Grande-Bretagne, des peuples de con- sommateurs qui lui seront acquis , non par un aveugle sys- tème colonial , non par la prohibition du commerce avec les autres nations, ni par des mesures tendantes à détruire toute énergie dans la colonie, pour enrichir la métropole j mais par les besoins naturels à de grandes et florissantes popu- lations. Ainsi seront cimentées , entre notre patrie et les anciennes colonies de TEspagne et du Portugal, des rela- tions que quelques négocians anglais ont établies à l'épo- que où elles étaient dans l'adversité , et que notre sage gouvernement vient de consacrer comme une des sources de notre prospérité actuelle , et un des soutiens de noire grandeur future.
On objecte , il est vrai , que le succès des entreprises des mines doit compromettre un Intérêt bien autrement impor- tant que ne l'est celui de la prospérité commerciale de la Grande-Bretagne et du Nouveau-Monde : l'intérêt général de la propriété qui éprouverait une perturbation universelle, par suite de l'accroissement subit et prodigieux du capital circulant.
Ces craintes ont été , dans ces derniers tems , si fréquem- ment manifestées , et elles ])araissent même avoir été parta- gées par de si bons esprits, qu'elles ne sont pas indignes d'arrêter un instant notre attention.
du Noiweau-Mwidc. i3
Les personnes plus particulièrement intéressées à ce que les métaux iirécleux conservent leur valeur actuelle, sont nTabord les capitalistes, et en second lieu les propriétaires de mines. Quand même ces derniers retireraient, dans le prin- cipe de grands bénéfices de leurs produits , ils seraient con- damnésàvoir le marché se fermer à mesure que la surabon- dance de ces mêmes produits tendrait à en diminuer le prix.
La crainte d'une grande dépréciation dans la valeur de l'or et de l'argent , par suite d'un accroissement énorme dans le capital circulant, résulte de ce qui s'est passé eu Europe, après la découverte des deux Indes.
Cet événement a conduit l'illusîre Montesquieu à exa- miner !e vice inhérent à cette nature de richesses , qui les rend inutiles à raison même de leur abondance. Dans le cliapitre de V Esprit des lois, intitulé: Des Richesses que l'Espagne tira de l'Amérique , il a calculé que , dans deux siècles ( vers l'année igôo ) , les produits des mines d'Amé- rique ne couvriraient plus les dépenses de leur exploitation.
« Les Espagnols, dit Montesquieu, fouillèrent ks mines, creusèrent les montagnes , inventèrent des machines pour tirer les eaux , briser le minerai et le séparer ; et comme ils se jouaient de la vie des Indiens, ils les faisaient travailler sans ménagement. L'argent doubla bientôt en Europe, et le profit diminua toujours de moitié pour l'Espagne, qui n'avait chaque année que la même quantité d'uu métal qui était devenu la moitié moins précieux.
» Dans le double du tems , l'argent doujjla encore et le profit diminua encore de la moitié.
» Il diminua même de plus de la moitié j voici com- ment :
» Pour tirer l'or des mines , pour lui donner les prépa- rations requises et le transporter en Europe; il falloit une dépense quelconque j je suppose qu'elle fut comme i est à 64. Quand l'argent fut doublé une fois, et par conse- il. 2
i4 ll.rploituLion des mines
queiit la moitié moins pi'écicux , la dépense fut comme 2 est à 04. Ainsi les flottes qui portèrent en Espagne la même quantité d'or , portèrent une chose qui , réellement, valait la moitié moins et coulait la moitié plus.
» Si l'on suit la chose de doublement en doublement, on trouvera la progression de la cause de l'impuissance des richesses de l'Espagne.
j) Il y a environ deux, cents ans que l'on travaille les mines des Indes. Je suppose que la quantité d'argent qui est à présent dans le monde qui commerce , soit à celle qui était avant la découverte, comme Sa est à 1 , c'est-à-dire qu'elle ait doublé cinq fois. l>aus deux cents ans encore , la même quantité sera à celle qui était avant la découverte , comme 64 est à i , c'est-à-dii-e qu'elle doublera encore. Or, à présent, cinquante quintaux de minerai pour l'or, don- nent quatre , cinq et six onces d'or, et quand 11 n'y en a que deux , le mineur ne retire que ses frais. Dans deux cents ans , lorsqu'il n'y en aura que quatre, le mineur ne tirera aussi que ses frais. Il y aura donc peu de profit à faire sur l'or. IMême raisonnement sur l'argent, excepté que le travail des mines d'argent est un peu plus avantageux que celui des mines d'or.
» Que si Ton découvre des mines si abondantes qu'elles donnent plus de profit , plus elles seront abondantes, plus tôt le profit finira. »
Mais une révolution universelle s'est opérée depuis l'é- poque où ce grand publiciste publia son chef-d'œuvre j les signes représentatifs de la richesse ont prodigieusement augmenté , et la nature même de ces signes a subi d'impor- tantes modifications.
La dépréciation qu'éprouvent tous les objets est toujours proportionnée à leur multiplicité. Le montant actuel des ca- pitaux , de tous genres, répandus sur la surface du globe, est incalculable. L'^s mines d'Amérique fournissent annuel-
du Nouçcaii-Monde. i5
lemenl une somme de produits à peu près égale ; mais comme elle n''offre aucun rapport appréciable , avec celle des capitaux existans , elle u\i sur la dépréciation de ces capitaux aucun effet sensible. Si l'exploitation de ces mines rendait aujourd'hui le double qu^autrefois, quelle influence ce résultat pourrait-il exercer sur un état de choses , dans lequel la dette d'une seule nation surpasse le montant de tout ce que les mines ont produit depuis l'époque où Vasco de Gama doubla , pour la première fois , le cap des Tem- pêtes?
Bientôt après la découverte du Nouveau-Monde, une immense quanlité d'or et d'argent se répandit en Europe. Ces métaux étaient alors , en général, les seuls signes re- présentatifs des valeurs , et cette fonction les rendait trop précieux pour qu'on pût les consacrer à d autres usages. Quant aux trésors de IMontezuma et d'Athualpa , une portion en fut absorbée par la magnificence des cours ; une autre fut employée à augmenter l'opulence et la splendeur de l'église , une troisième a fait naître , en Italie , les merveilles des arts. A ces trois exceptions près , les trésors du Mexique et du Pérou contribuèrent seulement à accroître la masse du numéraire en circula- tion. Mais s'il dut en résulter une grande dépréciation dans la valeur de l'or et de l'argent, cette dépréciation ne provint pas uniquement de leur surabondance. Avant qu'elle se fil sentir, un goût marqué pour les entreprises hasardeuses s'était manifesté eu Europe. Les limites du monde connu avaient été reculées avant que Cortez et Pizarre eussent envahi l'empire des lucas et des rois Aztèques, et pillé leurs palais et leurs trésors. Les nations qui avaient colonisé les contrées précédemment découvertes avaient déjà, par ce moyen , étendu leur commerce. Aucune de ces colonies ne renfermait cependant de mines d'or, ni d'argent. Ces mé- taux , qui étaient les seuls signes représentatifs des valeurs
i6 Exploitation des mines
augmentaient donc journellement Je prix , à mesure que les progrès du commerce les rendaient plus ne'cessaires. C'est au milieu de ces circonstances que rAmcrique versa sur l'Europe les trésors de ses mines. L'accroissement subit du numéraire se fit donc sentir à une époque où les métaux existans , partout recherchés, avaient un prix extraordi- naire et inoui. La réaction fut proportionnée à un tel état de choses , et l'or et l'argent perdirent aussitôt la moitié de leur valeur.
Mais les progrès de l'industrie, à cette époque, n'é- taient point en rapport avec la multiplication subite des métaux. Toutes les denrées coulèrent plus cher, et l'Es- pagne qui avait pris les signes représenlatifs de la richesse pour la richesse elle-même, et qui , dans son aveuglement, avait abandonné le commerce et l'agriculture , ne possé- dait plus , au moment où elle croyait toucher à la monar- chie universelle , que des coffres épuises et des troupes sans solde et sans discipline.
En créant , par le travail , de nouveaux produits , loin de priver l'or et l'argent de leur utilité , nous en avons étendu et multiplié l'usage. Ces métaux ne sont plus ex- clusivement consacrés à représenter les autres valeurs , fonction qui les rendait trop précieux pour qu'on pût s'en servir différemment j ils ne sont aujourd'hui que la monnaie courante des capitaux actuels , dont ils ne représentent qu'une portion très-faible et inappréciable.
Aussi une quantité limitée d'or et d'argent circule-t-elle maintenant comme instrument d'échange. Le reste est em- ployé et le sera désormais dans de plus fortes proportions , à des usages interdits autrefois par la rareté de ces métaux et par la nécessité de les transformer en numéraire ; ils deviendront, en quelque sorte, 1 objet d'une consommation domestique.
Mais quand bien même la niasse des métaux précieux
du Noiwcau-Moiidc . i-j
s'accroîtrait au point de surpasser rallentc dos Iionunes les plus confians dans le succès des nouvelles compagnies de mines, nous ne croyons pas que le capital circulant fut pour cela déprécié. Supposons , par exemple , qu'on versât tout-à-coup, en Europe, 5o, 000,000 st. ( 750,000,000 fr. ) d'or et d'argent. L'effet qu'ils produiraient sur la masse actuelle des capitaux ne pourrait qu'être proportionné au rapport existant entre 3o,ooo,ooo st. , et le montant de ces capitaux j suivant nous, ces 5o, 000, 000 st. n'auraient d'au- tre résultat sensible que de faire disparaître peu à peu de la circulation une somme correspondante de billets de ban- que ou de papier-monnaie.
Au surplus, pour prévenir les fâcheux résultais d'une surabondance de métaux précieux , il ne nous sera pas né- cessaire d'encombrer nos buffets de vaisselle plate et de boire dans des coupes d'or. Les moyens nous manquent-ils de consacrer à une plus noble destination tous les trésors que peuvent receler encore les mines du Nouveau-Monde ?
Un grand empire, objet fréquent des méditations de nos politiques modernes, gémit sous les ineonvéniens d'un pa- pier-monnaie déprécié ; et d'après la nature de son gouver- nement , le mal ne peut que s'accroître de jour en jour. Cet empire ne pourrait-il pas en trouver le remède dans les mines du Nouveau-Monde ?
Toutefois, ce n'est pas dans ce vaste empire (l'Autriche ), ce n'est pas non plus, ni à Moscou, ni à Astracan, que nous devons chercher un débouché pour la surabondance du numéraire.
De nombreux et puissans états dont le commerce et la population ne tarderont pas à recevoir d'immenses accrois- semens, et qui déjà sont animes de cet esprit d'entreprise qu'enfantela liberté, auront eux-mêmes besoin de muUip'ier leurs moyens d'échange. On ne battra donc plus monnaie à Mexico, à Lima et à Popayau , pour renip ir les coffres
i8 Exploitation des mines du Nouveau-Monde.
d'un vice-roi, ou ponr fournir au luxe d'une cour d'Eu- rope , mais pour favoriser le développement de l'industrie et de la puissance américaines.
En eft'et , pour ne parler que du Mexique, si nous exa- minons la richesse de son territoire, la variété de ses pro- ductions , sa topographie si favorable aux transports des denrées et à la construction des canaux ; si nous fixons nos regards sur son admirable position, qui, pour em- prunter les termes magnifiques de M. de Humboldt, eût permis au monarque espagnol qui s'y serait établi , de transmettre ses ordres dans six semaines à la Péninsule, en Europe, et dans quarante jours aux îles Philippines, en Asiej si nous considérons ses ports dans la mer Paci- fique et leur proximité du Canada et de l'Australie ; si nous songeons surtout à la possibilité de confondre les flots des deux Océans qui baignent ses côtes dans un canal , qui deviendrait une des grandes routes du commerce du inonde (i); nous nous convaincrons que cette nouvelle république réclamera bientôt pour elle-même tous les tré- sors de ses mines, et qu'elle cessera de les exporter sur les galions de la Vera-Crux et d'Acapulco.
(i) Voyez l'examen de re projet, page 3fi4 de la seconde livraison du ler volume.
AGRICULTURE.-INDUSTRIE.-COMMERCE.
DES PROGRÈS DE LA RICHESSE NATIONALE EN ANGLE- TERRE.
Il est utile pour les nations, comme pour les parti- culiers, de considérer, de tems en lems , la situation de leurs affaires, et d'examiner, avec une attention scrupu- leuse et patiente, si leurs intérêts généraux prospèrent ou sont en souffrance. Le moment paraît être arrivé , pour la Grande-Bretagne, de faire cet examen. Au-dehors , nous sommes en paix avec nos voisins , et nous Jouissons , dans l'intérieur , d'un degré de tranquillité plus qu'or- dinaire. Il n'y a peut-être jamais eu d'époque où toutes les branches de notre industrie se soient trouvées dans une situation aussi prospère, et où les diverses classes d'individus qu'elles occupent aient été plus employées. Presque toujours , dans les tems antérieurs , des plaintes , plus ou moins fondées et plus ou moins vives, ont été pro- férées, soit par les cultivateurs, soit par les négocians , les armateurs ou les chefs de nos fabriques. Aujourd'hui, si aucune classe n'entretient l'espoir de gains extravagans, aucune, non plus, n'a à souffrir de privations douloureuses. Nous paraissons jouir de ce vent modéré, mais constant , qui fait entrer le navire dans le port, d'une manière bien plus certaine que s'il était poussé par un vent plus impé- tueux quoique favorable.
M. liowe a publié, il y a .jnelque tems, un ouvrage qui a le mérite incouleslable d'être un extrait très-clair et fort bien fait de docujucMis authentiques mis sous les yeux du
20 Des progrès de la richesse nationale
Parlement, et relatifs à la situation acluelle du royaume (i). Lorsque cet ouA^rage parut, les produits agricoles avaient éprouvé une ïjaisse temporaire que Tauteur a prise pour une baisse permanente. Il en résulte que quelquefois il n'estime pas assez haut la valeur des produits annuels de l'Angleterre. Mais si , à cet égaïxl, nous n'adoptons pas tou- jours ses conclusions, nous n'en considérons pas moins son livre comme fort utile j car, sous une forme agréable et commode ^ il contient beaucoup de renseiguemens précieux que Ton n'aurait pu se procurer que par^^des recherches pénibles dans une masse de papiers parlementaires très- volumineuse, et qui, d'ailleurs, n'est accessible qu'à un petit nombre de personnes. Cependant , le tableau qu'il a présenté de l'état actuel de nos affaires, aurait été plus complet et plus satisfaisant, si, en établissant quelques comparaisons avec la situation du royaume , à des époques antérieures, il nous eût mis à même d'apprécier l'étendue et la rapidité de nos progrès. Nous allons tâdier de sup- pléer k ce qui manque , sous ce rapport , à l'ouvrage de M. Lowe; et comme nous serons forcés d'entrer dans des développemens assez étendus j afin de ne pas abuser de la patience du lecteur, nous nous interdirons toute espèce de discussion théorique, et nous nous contenterons de rapporter des faits. IMaintenant, sans un plus long préam- bule, nous entrons en matière.
La plus importante de toutes les branches de l'industrie nationale est incontestablement l'agriculture. Aucune autre n'occupe un aussi grand nombre de personnes , et elle nous fournit à tous la plus grande partie des denrées ali- mentaires que nous consommons. Mais, par sa nature n)êmc , elle n'est pas susceptible de faire des progrès ra-
(i) The présent state of England , in regard tu a^ricullurc, trade and finance , with a comparison of thc prospects of ^n^land and France. \\y Joseph Lowc , Esq. i8ai.
en Angleterre. 21
pldes. Dès !es tems les plus reculés , elle a arrêté l'altenlion de tous les hommes réunis en société, et cependant, en- core aujourd'hui , la science de Tagrieultiire ne se compose que d'une série de faits. La théorie en est à peine ébauchée , et les cultivateurs sont obligés, dans la pratique, de suppléer à l'insuffisailce de ses préceptes.
Le principe le plus actif des progrès de la richesse et du bien-être des sociétés a été la division du travail. Mais comme les travaux de l'agriculture ne sont pas simultanés, ce principe est peu susceptible de lui être a:>pHqué. Nous distinguons, il est vrai, le nourrisseur de bestiaux,, de la laitière, et l'un et l'autre, du cultivateur qui sème les grains , mais on a rarement tenté d'introduire, avec quelque étendue, la division du travail dans l'exercice des occupations ma- nuelles de la ferme. La même main qui, dans une saison, emploie la serpe ou la faux , dans d'autres , doit se servir du fléau ou de la bêche : aussi aucun de ceux qui sont occupés de la culture des champs, n'acquiert-il ce degré supérieur d'habileté qui peut seulement être le résultat de l'usage continuellement répété du même genre de travaux.
L'emploi des différentes machines pour abréger le tra- vail , surtout depuis que l'importance de sa division a été généralement sentie, a eu des résultats immenses dans toutes les branches de notre industrie manufacturière j mais ces améliorations mécaniques ont été peu appliquées et paraissent peu susceptibles de l'être à l'industrie agricole. Les moulins pour battre le blé, ne compensent que très- difficilement les frais de leur construction, quand ce n'est point un cours d'eau qui les fait mouvoir. Jusqu'à présent , on a fait peu d'usage des machines à ensemencer et des nouvelles charrues , nommées dri'll-ploughs ; il y a même des cantons oxi elles sont absolument inconnues. La ma- chine à vanner fait, il est vrai, une exception à cette règle générale : comme il est possible de l'employer dans tous
22 Des progrès de la richesse nationale
les tems, quel que soit l'état de ralmosphère , elle a été presqu'universellement adoptée j mais elle sert plu'.ôt à parer à quelques-uns des inconvéniens de notre climat , qu'à abréger le travail ou à en augmenter le produit.
Comme les cultivateurs sont en général très-sédentaires, ils sont moins susceptibles de perfectionnement que les autres classes de la société. Les innovations leur sont odieuses, et c'est toujours avec crainte ou mépris qu ils accueillent les changemens qu'on leur propose. Cette dis- position se manifesta fortement, lorsqu'il y a cinquante ou soixante ans , on introduisit le navet en Angleterre, et plus récemment lorsqu'on commença à y cultiver le ruta-haga ou navet de Suède. IjC même esprit anime les ouvriers que les cultivateurs emploient , et rien n'est plus difficile que de les déterminer à cbanger le mode de leurs travaux ou la forme de leurs outils. Nous pouvons en citer une preuve récente : la faux écourtée du Hainault donne la fa- cilité de recueillir trois fois plus de blé dans un jour, qu'on ne peut le faire avec la faux anglaise j et sir George Rose avait fait venir à ses frais des moissonneurs flamands pour apprendre aux nôtres à s'en servir. Mais ses bonnes intentions n'ont eu aucun résultat, et nous croyons que l'usage de cette faux , loin de s'étendre , a été abandonné , même dans les cantons où on avait d'abord tenté de l'in- troduire.
Cependant, en comparant les progrès de l'agriculture anglaise avec ceux de l'agriculture des autres pays, nous nous convaincrons que relativement ils ont été très-rapides. Nous n'avons pas besoin de remonter jusqu'au quatorzième siècle pour nous assurer de ces progrès; mais peut-être n'est-il pas inutile d'observer que l'auteur de Fleta, qui écrivait sous le règne d'Edouard P*", dit que si la terre ren- dait trois pour un , le fermier perdrait, à moins que le graiu ne se vendît cber. Il paraît, d'après le même ouvrage.
en Angleterre. a 5
qu'ordinairement on seniaît deux, boisseaux de grains par acre. Sir John Cullom nous donne le compte d'une ferme du Norfolk, en i/)qo, d'où il résulte que le produit par acre avait été en froment, de six boisseaux; en orge, de douze; et en avoine, de cinqj mais cette année avait dû être mauvaise , car le même écrivain estime à douze bois- seaux de grains, le produit ordinaire de l'acre. Cependant c'est beaucoup moins par nos récolles en céréales que par la cu'ture des légumes, que nous pouvons apprécier les pro- grès que nous avons faits depuis ces tems reculés. On com- mença à établir des jardins dans la première partie du quinzième siècle; mais ils furent presque tous détruits pendant le cours des guerres civiles d'York et de Lan- castre. Il paraît que, dans le principe, ce fut sur les côtes de l'est que se trouvaient la plupart de ces jardins, à cause du voisinage de la Flandre; et qu'ils ne suffisaient pas même à la consommation de quelques riches propriétaires qui les faisaient cultiver. Selon Evelyn, le chou ordinaire, que l'on avait tiré des Pays-Bas , fut introduit pour la pre- mière fois en Angleterre, en i55g; mais celte culture n'avait pas encore fait beaucoup de progrès en i56si, puis- qn'à cette époque, Bu'.lein écrivait dans son livre des Sim- ples : « Le chou est excellent pour faire des potages , et c'est un légume d'un grand profit que les Flamands nous vendent cher, quoiqu'il vienne dans nos jardins où nous le négligeons \ car il y en a en abondance entre Aldborough et Herlford , dans le Suffolk, sur le bord de la mer. »
Hartlib , l'ami de Millon, auquel Cromwell avait ac- cordé une pension, à cause de ses écrits sur l'agriculture, dit que de son tems les vieillards se rappelaient les premiers jardiniers qui étaient venus dans le Surrey , et qui avaient vendu des carottes , des panais , des pois et des raves : cej légumes étaient alors considérés comme très-rares , attendu qu'on les faisait venirde Li Hollande. « Ce fut, dit-il , sous U>
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rèî^ne d'Henri VIII que le houblon et le cerisier lurent plantés pour la première fois, et les artichauts et les gro- seilles ne commencèrent à être cultivés que tlu tems d'E- lisabeth. Mais, à cette époque , on lirait encore des cerises de la Flandre, des oignons, du safran et du réglisse d'Es- pagne, et du houblon des Pays-Bas. Quant aux pommes de terre, on ne commença à les connaître qu'en i586, et , pendant près d'un siècle, on les cultiva dans les jardins, comme une plante exotique très-précieuse, destinée seule- ment à la table des grands et des riches. Il résulte d'un manuscrit qui contient le compte des dépenses de la maison de la reine Aune, femme de Jacques ï" , qu'alors elles se rendaient un shilling la livre.
Lorsqu'on lit l'histoire de l'agriculture , il est curieux de voir combien ses progrès ont été accélérés par ceux du commerce et des manufactures. C'est en Flandre que le commerce et l'agriculture avaient pris, pendant le moyen âge, les accroissemens les plus rapides. Le commerce, en augmentant le nombre des consommateurs, en mcrae tems qu'il en augmentait !a richesse, leur avait permis des Jouis- sances inconnues à leurs ancêtres , et il était devenu , de cette manière, un stimulant très-actif de l'industrie agri- cole. La même chose est arrivée en Angleterre, qui a reçu de la Flandre les premiers élémens de l'industrie et du commerce, et avec eux une impulsion qui a déterminé les cultivateurs à adopter de nouvelles méthodes et à tenter de nouvelles cultures.
Cette impulsion s'est prolongée jusqu'à nos jours, avec une force toujours croissante. Dans les tems les plus reculés dont nous venons d'entretenir le lecteur , il existait à peine, dans la société, une classe intermédiaire. îiC pays était divisé en un certain nombre de grands propriétaires qui le faisaient cultiver à leur profit , par des hommes qui étaient tous dans leur dépendance. Comme les habitans des ville!>
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tUaieut peu nombreux , les protlulls agricoles iravaieiU guère d'acheteurs ; et le surplus des années abondantes était consonimé tlaus des prodiga'ités féodales, tandis qu'au contraire, dans les mauvaises années que Timperfec- lion de l'agriculture rendait fort communes, la disette et quelquefois même une famine absolue faisaient rapidement décroître la population. Les vilies qui existaient alors dé- pendaient, pour la plupart, de quelque baron voisin, qui accordait aux bourgeois Tusage du terrain sur lequel elles étaient construites, et celui du terrain environnant, sous la condition qu'ils lui fourniraient des vétemens , Açs armes et quelques petits articles de luxe. Ce ne fut que graduellement que se forma la classe des fermiers; d'abord, au moyen d'engagemens pris avec le propriétaire, de lui remettre une certaine portion de fruits ; ensuite par une espèce de participation entre le propriétaire et le cultiva- teur; et enfin lorsque le commerce, en s'étendant , donna aux consommateurs les moyens de payer en argent 'es fruits de la terre , les fermiers purent aussi payer en ar- gent le prix de leurs baux, et, en retour, ils acquirent des droits certains et déterminés sur le sol.
Il paraît, d'après ce que dit Harisson, dans sa des- cription de la Bretagne, qu'entre le règne d'Edouard 1*'^ et celui d'Elisabeth, la culture et par conséquent le pro- duit de la terre s'étalent fort améliorés. De son tems, dans les années médiocres, un acre convenablement cultivé prc- duisait communément de seize à vingt bjisseaux de seigle ou de froment , trente-six boisseaux d'orge et quatre ou cinq quarters d'avoine.
A cette époque l'acre ordinaire avait près d'un quart de plus que notre acre d'aujourd'hui; mais, d'un autre côté, le boisseau contenait au moins neuf gallons au lieu d'en con- tenir huit, comme maintenant. A mesure que l'agriculture se 'perfectionnait , la terre devenait plus productive et
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règne d'Henri VIII que le houblon et le cerisier lurent plantés pour la première fois, et les artichauts et les gro- seilles ne commencèrent à être cultivés que du tems d'E- lisabeth. Mais, à cette époque , on tirait encore des cerises de la Flandre, des oignons, du safran et du réglisse d'Es- pagne, et du houb'on des Pays-Bas. Quant aux pommes de terre, on ne commença à les connaître qu'en i586, et , pendant près d'un siècle, on les cultiva dans les jardins, comme une plante exotique très-précieuse, destinée seule- ment à la table des grands et des riches. Il résulte d'un manuscrit qui contient le compte des dépenses de la maison de la reine Anne, femme de Jacques 1'='^ , qu'alors elles se rendaient un shilling la livre.
Lorsqu'on lit l'histoire de l'agriculture, il est curieux de voir combien ses progrès ont été accélérés par ceux du commerce et des manufactures. C'est en Flandre que le commerce et l'agriculture avaient pris, pendant le moyen âge , les accroissemens les plus rapides. Le commerce, en augmentant le nombre des consommateurs, en même tems qu'il en augmentait !a richesse, leur avait perniis des jouis- sances inconnues à leurs ancêtres, et il était devenu, de cette manière, un stimulant très-actif de l'industrie agri- cole. La même chose est arrivée en Angleterre, qui a reçu de la Flandre les premiers élémens de l'industrie et du commerce, et avec eux une impulsion qui a déterminé les cultivateurs à adopter de nouvelles méthodes et à tenter de nouvelles cultures.
Cette impulsion s'est prolongée jusqu'à nos jours, avec une force toujours croissante. Dans les tems les plus reculés dont nous venons d'entretenir le lecteur , il existait à peine, dans la société, une classe intermédiaire, lie pays était divisé en un certain nombre de grands propriétaires qui le faisaient cultiver à leur profit, par des hommes qui étaient tous dans leur dépendance. Comme les habitans des villes
en Angleterre. a5
étaient peu nombreux , les produits agricoles n'avaient guère d'acheteurs ; et le surplus des années abondantes était cousonimc clans des prodiga'ités féodales, tandis qu'au contraire, dans les mauvaises années que l'imperfec- tion de l'agriculture rendait fort communes , la disette et quelquefois mentie une famine absolue faisaient rapidement décroître la population. Les villes qui existaient alors dé- pendaient, pour la plupart, de quelque baron voisin, qui accordait aux bourgeois l'usage du terrain sur lequel elles étaient construites, et celui du terrain environnant, sous la condition qu'ils lui fourniraient des vêtemens , à£s armes et quelques petits articles de luxe. Ce ne fut que graduellement que se forma la classe des fermiers; d'abord, au moyen d'engagemens pris avec le propriétaire, de lui remettre une certaine portion de fruits; ensuite par une espèce de participation entre le propriétaire et le cultiva- teur; et enfin lorsque le commerce, en s'étendant , donna aux consommateurs les moyens de payer en argent ios fruits de la terre , les fermiers purent aussi payer en ar- gent le prix de leurs baux, et, en retour, ils acquirent des droits certains et déterminés sur le sol.
Il paraît, d'après ce que dit Harisson, dans sa des- cription de la Bretagne, qu'entre le règne d'Edouard I" et celui d'Elisabeth, la culture et par conséquent le pro- duit de la terre s'étalent fort améliorés. De son tems, dans les années médiocres, un acre convenablement cultivé pro- duisait communément de seize à vingt boisseaux de sei"le ou de froment , trente-six boisseaux d'orge et quatre ou cinq quarters d'avoine.
A cette époque l'acre ordinaire avait près d'un quart de plus que notre acre d'aujourd'hui; mais, d'un autre côté, le boisseau contenait au moins neuf gallons au lieu d'en con- tenir huit, comme maintenant. A mesure que l'agriculture se perfectionnait , la terre devenait plus productive et
0.Q Des progrès de la ricli&sse nationale
partant il fallait moins de bras pour la cultiver. Comme les progrès de la richesse générale permettaient à uu plus grand nombre de consommateurs d'acheter de la viande , on avait mis en pâturages une portion plus considérable du territoire. Ce changement est indiqué par plusieurs lois du livre des statuts , qui furent rendues pour empêcher la trop grande extension des pâturages , afin que les pro- létaires des campagnes qui , à cette époque , n'avaient guère d'autres moyens de s'occuper que les travaux des champs, ne restassent pas sans ouvrage.
Mais , sans nous astreindre à suivre pas à pas la marche de notre agriculture , ce que d'ailleurs Tinsuffisauce des documeus authentiques ne nous permettrait pas de faire, il nous sera facile de constater retendue de ses progrès , par les produits qu'elle fournit aujourd'hui. Pendant le cours des cinq années précédentes, nous n'avons consommé que des grains venus dans notre propre sol; et, pendant les soixante-dix dernières années , quoique nous ayons eu plusieurs récoltes très-mauvaises, la quantité de grains tirés de l'étranger a été insignifiante. Depuis l'année 1754 jusqu'à la fin de 1824, l'importation du froment étranger, déduction faite de ce qui a été exporté, ne se monte qu'à 15,195,004 quarters, ou 217,071 quarters et une fraction par année. Comme , pendant le même espace de tems , la population moyenne a été de plus de io,coo,ooo d'ames, puisqu'elle s'est graduellement élevée de huit à quinze millions, en admettant que chaque individu, l'un portant l'autre, consomme un quarter par année, la quantité de blés tirés du dehors n'a pu servir qu'à la consommation de treize jours. Mais , si nous mettons de côté les importa- tions faites en 1800, 1801, 1810, 1817 et 1818, qui ont suivi des. années excessivement mauvaises, il en résultera que les blés étrangers n'ont pas fourni à une consommation de plus de huit à neuf jours. Ainsi, il est évident que tandis
eit Angletert^e. a 7
que les consommateurs se sont é'evf's de huit à quinze millions , le produit de notre sol s'est accru de la même manière, et même, pendant les cinq dernières années qui, à la vérité, ont été d uî.e fécondité plus qu'ordinaire, ce produit s' est augmenté dans une proportion plus forte que la population.
Il j a un assez grand nombre de personnes qui pensent avec regret aux dix années qui se sont terminées en 1764, qu'elles supposent avoir été extrêmement favorables aux cultivateurs. A cause que pendant ces dix années, la quan- tité du grain exporté a été plus considérable que celle du grain importé, ils croient que les fermiers de cette époque se trouvaient dans une situation ])eaucoup plus heureuse que ceux des tems postérieurs, lorsque l'importation a été plus forte que l'exportation. Mais, en y réfléchissant un peu, ces personnes se convaincront facilement que l'importation où Texporlation d'une quantité de grains qui équivaut h peine au 45""^ de la consommation du pays, ne peut exercer aucune influence sur le sort des producteurs. L'excédant de l'exportation sur l'importation n'a été, année commune, pendant le tems qui s'est écou'é de 1754 à 17G4, que de '^53,578 quarters de froment, et de -^50^07 5 quarters d'orgej mais quoiqu'une exportation aussi peu considé- rable n'ait pu exercer aucune influence sur la condition des cultivateurs, elle sert cependant à constater la dépré- ciation des produits agricoles, car il est évident qu'elle n'aurait pas eu lieu, si les prix des marchés de la Grande- Bretagne n'eussent pas été inférieurs à ceux des marchés du dehors. Les consommateurs de l'intérieur sont, sans contredit, ceux qui procurent le plus d'avantages aux pro- priétaires fonciers, et tout ce qui tend à augmenter le nombre des habitans , et à leur fournir des moyens de consommer davantage, doit eu même tems augmenter, dans une proportion correspondante, le bien-être de ces proprié-
•iS Des progrès de la richesse nationale
taircs. A mesure que le commerce et rintlustrie manufActu- rière augmenteront la richesse du pays , il y aura aussi plus de demandes pour les produits agricoles d'une qualité su- périeure. Ceux qui vivaient avec de Forge consommeront du fromenlj ceux dont le pain était la principale nourriture, mangeront aussi du bœuf et du mouton j et les consomma- teurs de bœuf et de mouton pourront acbeter des alimens plus cbers et plus délicats. Les diffcrens progrès que fait la société doivent tous concourir à accroître la valeur de la terre et celle de ses fruits , tandis que les propriétaires , devenus plus ricbes et pouvant se permettre un plus grand nombre de jouissances de luxe , contribuent à leur tour à la prospérité du commerce et de l'industrie par la consomma- lion qu'ils font de leurs produits. Telle est, en effet, la marche graduelle et progressive qu'a suivie parmi nous la richesse publique.
Une autre branche de l'industrie nalionale qui, à cause de son étendue et de son utilité, mérite une attention par- ticulière, ce sont les constructions, soit qu'elles doivent servir d'habitations ou d'ateliers pour confectionner les marchandises , ou bien de magasins pour recevoir ces mêmes marchandises en dépôt lorsqu'elles sont confec- tionnées. Nous n'avons aucune donnée qui nous permette de calculer avec exactitude les accroissemens récens de ces deux dernières classes de constructions. Les états que l'on a dressés de la population en 1801 , 181 1 et 1821 , n'indi- quent que le nombre des maisons qui existaient dans ces trois années , et les différences d'une époque à l'autre constatent seulement les augmentations que ce nombre a reçues 5 mais ils n'indiquent pas combien de maisons neuves en ont remplacé de vieilles} combien de grands et dispendieux édifices ont (Ué substitués à des bàlimens d'un ordre Infé- rieur^ ni combien d'habitations commodes, quoique de petite proportion , ont été construites pour loger des caté-
en A/igleterrc. sq
g-ories nombreuses d'individus qui auparavant vivaient dans des chaumières, dans des caves ou dans des greniers. Il résulte des états de 1801 que le nombre des maisons habi- tées , était alors , eu Angleterre et dans le pays de Galles, de 1,580.925^ en 1821, il était de 2,088, i56; ainsi il y avait eu un accroissement de 50^,255, ou de près d'un tiers, dans le court espace de vingt .ans.
Comme les nouvelles constructions nous paraissent être une preuve incontestable de Taugmenlation de la richesse nationale, en même tems qu'elles-mêmes concourent puis- samment à cette augmentation, ainsi qu il nous sera facile de le démontrer, nous espérons que le lectenr excusera les développemens dans lesquels nous croyons devoir entrer à cet égard.
Toute construction nouvelle suppose rexisteuce anté- rieure d'un capital. Il est rare qu'on fasse bâtir luie maison, sans avoir les fonds nécessaires pour en payer !es frais ; et lorsqu'on ne les a pas , il faut ou les emprunter, ou se servir d'ouvriers qui aient par devers eux assez d'argent pour travailler à crédit. Il est aussi impossible d'élever une maison sans capital que de l'élever sans bras, et il importe peu à notre proposition dans quelles mains ce capital se trouve.
Quelques entrepreneurs de bàlimens pourront sans doule donner à leurs opérations ime extension exagérée , oui leur fera perdre une partie ou même la totalité des capitaux qu'ils y engageront,- mais il en est de même dans toutes les autres branches d'industrie ; et la diminution du profit em- pêchera que ces opérations se prolongent assez long-tems , pour qvie la richesse publique en soit affectée. Si la popu- lation surabonde , le prix des loyers s'élèvera, et les cons- tructeurs gagneront daviinlage. Si au contraire il v a p'us de logemens qu'il n'eu faut, îes lovers buisseront, et les entrepreneurs de bàlimcns devrcu'. se contenter d'un !)é-
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5o Des progrès de la richesse nationale
néfice plus mocléré. Dans l'un et Vaulre cas, la conslruc- tion d'une nouvelle maison suppose nccessairemenl la for- malion antérieure d'un capital ; et il importe peu au public en général , à qui cette maison profite le plus, de celui qui Ta fait bâtir , de celui qui l'a achetée ou de celui qui la loue.
Mais la construction d'un bâtiment n'est pas seulement une preuve de l'accumulation d'un capital : c'est aussi un moyen très-réel d'augmenter la richesse de la nation. Le terrain sur lequel il est élevé devient ordinairement plus précieux , par le choi^ qu'on en a fait. Les matériaux qui constituent les différentes parties d'une maisoii sont , en gé- néral, de peu de valeur, avant que le travail humain les réunisse. La pierre qui u'avall aucun prix , quand elle était dans le sein de la terre , en acquiert , lorsqu'elle est trans- portée à sa surface. Les ouvriers employés dans l'opération profitent de l'excédant de leui's gages sur leur dépense; et les marchands qui les nourrissent ou qui les habillent font à leur tour un nouveau bénéfice. Le profit du maître de la carrière résulte de la différence qui existe entre les gages qu'il a payés et le prix de la pierre. Lorsqu'elle a été extraite du sol, il faut la conduire au lieu où elle doit être em. p'oyée. SI c'est par eau que ce transport s'effectue, le maître du ])ateau sur lequel la pierre sera chargée, fera un bénéfice dont le montant sera plus ou moins élevé , selon le prix que lui aura coûté ce bateau, les salaires qu'il donnera aux hommes de l'équipage, et la dépense qu'occa- sioneront les chevaux de halage. Un premier bénéfice aura été recueilli antérieurement par le marchand de bols , les scieurs, les cordlers et tous ceux qui auront con- couru d'une manière quelconque à la construction ou à l'é- quipement du bateau. Enfin les actionnaires des canaux gagneront également, au moyen des droits de péage qu'ils prélèveront,
en Ang'flene. 5i
Avant qu'on puisse faire usage de la matière brute , il faut en préparer une autre par des procédés plus longs , afin d'en cimenter les diverses parties et d'en composer un tout solide. En conséquence, la pierre à chaux sera conduite avec des profits de la même nature , tous petits, mais sin- gulièrement nombreux, et diversifiés, du lieu où on la trouve, jusqu'au four, où une autre substance, ie charbon de terre , qui n'avait pas plus de valeur lorsqu'il était dans la mine, sera transporté avec des profits semblables. Quant aux ouvriers employés à la construction des murs , ils auront pour bénéfice la différence qu'il y aura entre le montant de ieur salaire et les dépenses qu'ils sei o;it obligés de faire pour leur entretien persoimel et pour racquisllion de leurs outils. La première de ces dépenses procurera un l)énéfice à plusieurs espèces de marchands , et la seconde, au mineur , au forgeron , en un mot , à une série très, variée de professions diverses qui concourent toutes à l'exé- cution de ces outils. Il faut aussi ajouter à ces profits, ceux que fera le maître maçon sur l'ensemble des travaux des ouvriers qu'il emploiera , et sur le coût des matériaux qu'ils mettront en œuvre.
Nous n'avons encore parlé que du commencement de la construction de la maison. Il est évident qu'à mesure qu'elle s'avancera , les matériaux employés proviendront de sources plus nombreuses et toujours plus variées , et que les profits se diviseront et se subdiviseront , pour ainsi dire > à l'infini. Il y aura ceux du charpentier, du menuisier, du plombier, du ferblantier, du peintre , du marchand de glaces , du marchand de papier et bien d'autres encore qui deviendront les centres d'autant de cercles particuliers, dans lesquels les bénéfices iront se repartir de la manière que nous avons déjà indiquée. Nous ne pousserons pas cette analyse plus loin : il nous suffit d'avoir montré clairement, qu'une portion considérabl/* , et pcul-ètre même la plus
52 Des progrès de la richesse fiai îo mile
considérable des fonds employés à hàlir, contribue puis- samment à augmenter le bien-être , non pas d'une classe particulière , mais de la société eu général.
Si le nombre des maisons s'augmentait plus rapidement nue la population , quoique ce fût une indication certaine de l'accumulation antérieure des fonds nécessairres pour les bâtir, ce serait cependant une preuve moins positive de Tétât florissant de la nation , que celle qui résulte de la proportion actuellement existante entre l'accroissement des maisons et raugmenlalion des babitans. En comparant les états de recensement de 1801 et 1821 , on voit que dans l'espace de vingt ans, le nombre des babitans s'est accru de trente-un pour cent, et que celui des maisons ne s'est accru que de trente. Londres avait, en 1801, 1 2 i,29.g mai- sons, et 804,845 babitans j et, en 1821 , il avait 164,681 maisons , et 1,225,694 babitans; de manière qu'il faudrait douze mille maisons de plus pour que , dans le cours de ces vingt années , le nondjre des maisons et des babitans se fut augmenté dans la même proportion.
C'est dans quelques villes manufacturières où le nombre des babitans et des maisons s'est augmenté le plus rapide- ment, que la supériorité de l'accroissement des personnes sur celui des babitations est le plus sensible. Ainsi , par exemple, à Mancbester, les babitans se sont augmentés de 68 p. °/q , et les maisons seulement de 56; k Birmiugbara, les babitans se sont augmentés de 49 p- "/o? et les maisons de 45 ; à Nottingbam , les babit;ins se sont augmentés de 48 p. °lo , et les maisons de 4o- I-ies maisons et la popula- tion de Leeds , de Derby et de Carlisle se trouvaient à peu près dans la même proportion, aux deux, époques. A Bris- tol, à Worwicb et à Exeter, les babitans se sont augmentés plus rapidement que les maisons , et presque dans la même proportion qu à Londres.
Txous avons d("jà dit que nous n'avions pas de données
€71 Angleterre. 53
suflfisanles pour délerminer la proportion qui existe entre le noinljre des magasins et des ateliers et celui des habi- tations. Nous nous contenterons de donner ime idée de l'augmentation de ces divers genres de constructions , en faisant connaître la quantité de briques qui a acquitté le droit à plusieurs époques. Le droit sur les briques fut, comme on sait, imposé en 1784.- Voici dans quelle progres- sion sVst accrue la consommation de cet article :
Briques.
Quantité moyfinnc imposée dans le cours des an- nées 1785, 1786 el 1787 463,405,628
Quantité moyenne Imposée dans le cours des an- nées 1801 , 1802 et i8o3 728,447)055
Quantité moyenne imposée dans le cours de? an- nées 1811 , 1812 et i8i3 g34,o65,83y
Quantité moyenne imposée dans le cours des an- nées 1821, 1822 et 1823 1,020, 28g, i83
Nous allons nous occuper maintenant d'un autre emploi que l'on a fait du capital national , et qui n'est pas d'une moins liante importance. Nous A'oulons parler des canaux. navigabUfs qu'on connaissait à peine en Angleterre , il y a soixante ans. L'on a souvent comparé ce genre d'opération à une loterie , dans laquelle il y a un petit nombre de lots et une multitude de billets blancs, et l'on a même pré- tendu que le produit des canaux du royaume représentait tout au plus l'intérêt légal des sommes employées h les construire. Nous avons fait des efforts pour connaître exacte- ment le produit de ces entreprises , non parce qu'elles nous auraient paru moins avantageuses au public, si ces asser- tions eussent été fondées; mais parce que, sur un sujet si important, nous avons pensé qu'il convenait d'avoir des rcnseignemcns exacts et positifs.
Voici le résultat de nos recliercbes , sur la situation de quatre-vingts compagnies de caïuuiv: viiigl-troisontdépc nsi"
54 Des progrès de la richesse nationale
5,754:910 liv. st. , et n'ont pas encore donné de dIvideuJe à leurs souscripteurs; quatorze ont dépensé 4^075, G'jS, et paient maintenant un dividende de 92,281 liv. st. ; vingt- deux qui ont dépensé 2,196,000 liv. st. . paient un dividende de 162,400 liv. st. 5 onze qui ont dépensé 2,0'-5,3ooliv. st., paient 216.024 liv. Les autres dix compagnies ont fait une dépense de 1,127,230 liv. st., et elles paient à leurs ac- tionnaires 5 11,554 liv. La somme totale dépensée a été de i5,2o5,ii7 liv. st. ( 550,127,925 fr. ); et les dividendes annuels s'élèvent à 782,25- liv. st. ( 19,556,425 fr. ) ; ce qui fait environ 5 3/1 p. °/o du capital. Mais c'est Lien moins à cause des bénéfices de leurs actionnaires , que les canaux, sont utiles , qu'à cause de la valeur qu'ils donnent à plu- sieurs produits des districts qu'ils traversent. Le fer des mines , la pierre des carrières , et même la craie , les cailloux qui, auparavant, étaient de peu ou de nulle va- leur, en acquièrent, et deviennent des articles de commerce que Ton peut facilement échanger avec d'autres.
J^îous devons aussi dire quelque chose de cette admirable invention moderne, au moyen de laquelle la force de la vapeur a été si heureusement substituée à celle des hommes et des animaux. Il y a maintenant cinquante ans que la première machine à vapeur , exécutée d'après les plans de M. Watt, a été mise en mouvement. Les avantages en furent si évidens, qu'on ne tarda pas à en multiplier les applications, et que le nomlire s'en accrut avec une rapi- dité extraordinaire. M. Partlngton, dans son histoire de la machine à vapeur , estime le nombre de celles qui étaient en activité, il y a trois ans, à dix mille qui faisaient l'ouvrage de deux cent mille chevaux. Quoique l'acquisi- tion de ces machines ait du couler quatre fois plus que n'auraient coulé les animaux qu'elles remplacent, cepen- dant comme il faut les renouveler moins souvent, et que, d'ailleurs, le combustible qui les alimente coûte un quart
en Angleterre. 55
de moins que le fourrage, les avantages de l'adopllon de ces puissans moteurs sont incontestables.
Cette branche d'industrie qui , avec ses divisions et ses nombreuses subdivisions , est designée sous le titre de fabrique de coton, est mie de celles qui font le mieux, voir toutes les ressources de l'esprit humain , et qui ont le plus activement contribué à faire jouir les individus des classes inférieures d'un degré d'aisance auquel leurs pères étalent entièrement étrangers. Il paraît que ce fut en i6oo que celte fabrication fut introduite en Angleterre. Quoique , selon les idées du tems , elle eût acquis , dans le voisi- nage de Manchester, un très-grand développement en i64i, ce ne fut qu'eu l'jGo qu'on parvint , pour la première fois, à faire un tissu uniquement composé de coton. Au- paravant , l'art de donner assez de force au colon pour pouvoir en former la chaîne du tissu , était inconnu ; on ne s'en servait que pour ia trame, et la chaîne était faite avec du fil de lin. L'Introduction de la machine à carder fut bientôt suivie de diverses tentatives pour filer à la mécanique; mais ces tentatives furent infructueuses jus- qu'en l'y Gg , où le célèbre Arkwright obtint une patente pour sa machine à filer. Nous n'insisterons pas sur le mérite de cette machine , ni sur celui des différentes amé- liorations qu'elle a reçues depuis. Nous voulons seulement déterminer d'une manière précise l'époque à laquelle a eu lieu cette belle invention dont les résultais ojit été aussi pronqits qu'étendus.
Quoique lemplol des machines ait élé poussé plus loin dans cette fabrication f[ue dans toute autre , le bon marché de ses produits les met à lu ])ortée de tant d'individus , qu'il n'y en a aucune, à l'exception de l'industrie agricole , qui donne de l'occupation et des moyens de subsistance à un aussi grand nombre d ouvriers. On peut alllrmer sanscrainte quG quoique la quanllté de colon brut façonné dans les
56 Des pi'Ogrès de la richesse nationale
fabriques ait plus que centuplé , depuis soixante-dix ans , le nombre de personnes que ces fabriques emploient à augraente' dans une proportion encore plus forte , malgré les métliodes abrégées de travail qui ont été découvertes. Il résulte des comptes de la douane que la quantité du coton brut, importé à trois époques différentes, a été comme il suit :
Livres. Quantité moyenne du colon importé annuellement,
dans le cours de 1765 , 1766 et 1767 ^,1/^l,ZÇ)f^
Quantité moyenne du coton importé annuellement ,
dans le cours de iSo^, i8o5 et 1806 5q, 008,67 3
Quantité moyenne du coton importé annuellement,
dans le cours de 1822 , 1820 et 1824 ^ • i53, 799,803
Mais l'augmentation de la quantité de coton brut façonné, dans nos manufactures, ne peut donner qu'une idée très- imparfaite de l'importance qu'a acquise cette fabrication. Dans le principe , on ne faisait guère avec le coton que des étoffes grossières , telles que celles qu'on emploie pour faire des poclies, des vestes de palefreniers, etc. Plus tard, on commença à fabriquer des bouracans et autres tissus de la même nature. On fit ensuite des velours de coton et différentes étoffes de fantaisie. I^a valeur du coton brut qui entrait dans ces tissus faisait une portion très-con- sidérablc de leur valeur totale. Mais lorsque les métiers à filer se perfectionnèrent , on fabriqua des mousselines dont la fiuesse s'accrut progressivement , jusqu'à ce qu'enfin avec une livre de coton , tout an plus , du prix de trois shillings, on fit une pièce qui représentait une valeur de plus de six liv. st. Les progrès que nous avons faits dans la l'abricalion de ce dernier article , ont même été si rapides que taudis qu'il y a quarante ans, toutes les mousselines dont on faisait usage en Europe et en Amérique , venaient des Indes orientales, nous en envoyons aujourd'hui des
'en Angleterre. 07
qiiaiUllés trcs-considéra])les cians ces mêmes conlrécs, In- dcpendammeut de celles que nous expédions pour les au- tres marchés du dehors et de celles qui se consomment dans rinlérieur (1).
(i) KOTE DU Traducteur. Aucun fait n'est assurément plus re- manjuable dans l'histoire du commerce , que cette re'volutlon qui s'est opére'c dans les relations mercantiles de l'Inde et de l'Angleterre;" et rien n'est plus propre à faire sentir les prodigieux avantages de l'emploi des machines. En Angleterre, le prix moyen de la main d'œuvre est de 2 sh. 5 d. ( environ 58 sols ) ; dans l'Inde, il est seulement de 2 pences ( 4 sols ). Les fabricans anglais tirent du Bengal une grande partie du coton qu'ils emploient : de manière que , pour y faire vendre leurs tissus, il faut qu'ils supportent la de'pense d'un double transport, chacun de 4 à 5 mois. Il faut en outre qu'ils paient : 1° une prime d'assurance d'au moins 6 p. "/o de la valeur des cotons bruts qu'ils font venir des possessions de la Compagnie ; 2° une autre prime, e'ga- lement de G p. "/o de la valeur de ces mêmes cotons qn'ils y ren- voient façonnes. A ces frais, nous devons ajouter encore l'inte'rèt de leur argent , pendant tout le tems qui s'e'coulc, depuis le moment où ils en cxpe'dient pour solder leurs achats, jusqu'au moment où le retour des fonds , rëaiise's par la vente de leurs produits , les fait rentrer dans leurs avances. Cependant tous ces désavantages "n'ont pas empêché l'industrie, comparativement si récente, de la Grande-Eretagne , d'é- craser dans l'Inde, au moyen des puissantes machines dont elle dispose une industrie antique qui remonte à des tems immémoriaux. C'était du Bengal que les Anglais tiraient la plus grande partie des étoffes de coton qu'ils portaient dans le siècle dernier ; et maintenant ils en envoient chaque année pour plus de trente millions de fr. dans les différentes présidences de la Compagnie. Peut-être aussi verrons-nous un jour les Européens vendre des schalls jusque dans les vallées du Cachemir. La révolution commerciale sur laquelle nous venons de donner quelques détails a fait ressortir tout le vice de l'institution des castes. Les Hindous n'ont pas , comme nous , la possibilité de se retirer d'une industrie improductive pour se livrer à des travaux plus avan- tageux. Attachés éternellement, par d'absurdes croyances, à la. pro- fession de leurs pères, dès qu'elle cesse de pouvoir fouinir à leur subsistance, il faut qu'ils vivent des secours nécessairement |ir<'caires et insiiflisans de la charité publique , (jiiand ce sont des classes nom-
38 Des -progrès de la richesse nationale
Voici , tVaprès les CA'aluations officielles de la douane , quelle a été , aux époques indiquées ci-dessus, la valeur de tous IcS cotons exportés.
Lis'res sterlings. Francs. Valeur moyenne des exportations de tissus
de coton faites annuellement , en ijGS,
lyGGctijGy 223,154 (5,577,858)
Valeur moyenne des ixportations de tissus
de coton faites annuellement, en i8o4,
i8o5eti8o6 8,734,917 (218,372,925)
Valeur moyenne des exportations de tissus
de coton faites annuellement, en 1822,
1823 et 1824 26,128,221 (653,205,525)
Pendant les deux derniers siècles, les manufactures de laine du pays se sont successivement étendues et amélio- rées 5 mais les progrès qu elles avaient faits antérieurement, à raA'énement de Georges IIÎ , ne peuvent point supporter le parallèle avec ceux qu'elles ont faits depuis. Il y a qua- rante ou cinquante ans que lorsque la laine était tondue et livée, on la peignait ou on la cardait à la main. On la dis- tribuait e^isuite à différentes personnes qui la filaient dans des endroits séparés et éloignés les uns des autres. La plu- part des fabricans avaient des magasins pour recevoir , à époques fixes, la laine que leur reportaient les fileurs. Cette manière de procéder faisait perdre beaucoup de tems, et, d'ailleurs, elle donnait Heu à des discussions continuelles outre les parties intéressées, sur le poids de la marchan- dise, et sur le nombre et la longueur des fils des éche-
Lrcuses qu'elle doit alimenter. Depuis que les fabricans anglais ont pu vendre des cotonnades sur les marchés de l'Indostan , à des prix inférieurs à ceux des fal)rl»-ans du pays, une partie des individus qui s'y occupaient du tlssaga de ces e'toHes, est livrée , dit-on, à toutes les angoisses d'une affreuse dc'lrcsse , que les pcrfeclionnemens conti- nuels des manufactures de la Grande-Bretagne, doivent encore aug- menter à l'avenir. S. F.
en Angleterre. 09
\caiix. Souvent aussi les fiicurs se trouvaient dans des com- tes éloignés, et il fallait tlépcnser beaucoup d'argent pour la transmission de la matière première. C'est à la main que Ion faisait la chaîne, et c'est de la même manière et tout aussi lentement que la trame était disposée sur la navette. C'était également par des opérations manuelles que se faisait tout le travail qui suit celui du tisserand. Des ma- chines ont été successivement inventées, pour exécuter la totalité de ces diverses opérations ; et quoique le travail humain ait été fort abrégé , cette fabrication emploie main- tenant beaucoup plus de bras qu'elle n'en employait aux époques antérieures. Au moyen delà machine à filer, une plus grande égalité est donnée aux fi!s. On est parvenu aussi, par d'autres machines , à tondre et à apprêter les draps avec moins de dommage que précédemment; et il résulte de l'ensemble de ces divers procédés, qu'avec la même solidité , ils offrent beaucoup plus d'apparence. Tous les travaux s'exécutent actuellement sous la survei lance du maître : il peut en combiner les diverses parties i ilsaità jour fixe quand les marchandises pourront être mises en ventej et les capitaux employés dans ces opérations circulent avec une célérité qu'on n'aurait jamais cru possible.
Nous avons eu, il y a quelques années, une singulière preuve de la manière rapide avec laquelle on travaille mainSenant ces tissus , lorsque Sir John Throgmorton se mit à table avec un ha])il dont la laine avait été coupée le matin sur le dos des moutons. Cette laine avait ensuite été lavée, cardée, filée et tissée ; le drap avait été tondu , apprêté et teint; un tailleur en avait fait un habit; et tout cela, dans le tems qui s'était écoulé depuis le lev.cr du jour jusqu'à sept heures du soir.
Quoique les machines appliquées pour la première fois eu Angleterre à cette fabrication, aient été depuis imitées dans" le reste de l'Europe, et n-*uralisées aux Etats-Unis
4o Des progrès de lu richesse iiailorrolc
(VAmérique, cependant nos exportations de draps ont tou- jours été en augmentant. Non-seulement nous avons mis en œuvre toute la laine de nos troupeaux, quoiqu'ils aient pris une grande extension , mais celle de l'Espagne a aussi été insuffisante, et nous en avons tiré des quantités prodi- gieuses de la Saxe , de la Prusse et de plusieurs parties du continent européen qui , auparavant , ne nous en avaient jamais fourni. Aucune autre importation de matière, pre- mière , à Vexception de celle du coton , ne s'est accrue dans luie proportion aussi forte, comme on pourra s'en con- vaincre par le compte suivant.
Livres. Quantité moyenne de laine importe'e annuellement
en 1765 , 1766 et 1767 4)24'»^64
Id. en 1788 , 17SQ et 1790 2,911,499
Id. en 1802, i8o3et i8o4 18,884,876
La consommation de nos tissus de laine, dans le même espace de tems , par les nations étrangères, s'est augmentée dans la proportion suivante :
Liv. st. Francs.
Valeur des tissus de laine exportés, anne'c
moyenne, en 17G5, 1766 et 17G7 4j'^3o,384 (115,759,600)
Jd. en i8o4, i8o5 et 1806 ., 5, 667,551 (141,688,775)
Id.cn 1822, 1823 et 1824 6^200,548 (i55, 013,700)
lia fabrication des soieries était un de ces fruits exotiques dont rinlroductiou exige beaucoup de peines et de patience; elle est aujourd'liui tout-à-fait acclimatée parmi nous, et l'on a été aljondamment indemnisé des soins qu'il a fallu lui donner dans l'origine. On avait imposé un droit considé- rable sur la matière première 5 mais comme les mareban- dises fabriquées, dans les manufactures anglaises , avaient la possession à peu près exclusive du marcbé intérieur, la prospérité toujours croissante du pays communiqua une impulsion active el constante à cette industrie, qui, d'abord
en Angleterre. 4 i
•extrciïienicnt borncc, a fini par dcnaer des moTCus d'exis- tence à plusieurs centaines de milliers d'Individus. La taxe imposée sur la matière première n'avait pas été le seul obstacle aux progrès de ces manufactures. Ijc salaire des ouvriers qu'elles employaient avait été réglé par une loi, ce qui avait donné lieu à des coalitions et à des désordres ^nullipliés. Ces désordres avaient eu nicuie un caractère, si alarmant, pendant la fermentation excitée par Wilkes, -que plusieurs fahricans avaient pris le parti de s'éloiener des grandes villes populeuses , et de transférer leurs étaWis- •sémens dans tles lieux plus Iranquiiles. Ce fut Paisley qu'ils choisirent. Les fabriques de gaze qu'on y établit, y donnè- rent ensuite naissance à celles de mousseline , et c'est ainsi qu'un obscur village est devenu une cité florissante. Des considérations seniblables ont fait transférer à Leek , à Macclesfield , etc., d'autres brandies importantes de la fa- brication des soieries. Cependant, quoiqu'une portion consi- dérable des manufactures de ce genre soit maintenant éta- blie dans la campagne , elles ont pris une si grande exten- sion, que le nombre des ouvriers qu'elles occupent dans la capitale et dans son voisinage , est plus considérable que jamais.
Autrefois la matière première nous était à peu près ex- clusivement fournie par les contrées méridionales de l'Eu- rope, ce qui avait un grave inconvénient; car nos relations avec ces divers pays étaient fréquemment interrompues - ]iar des événemens politiques. Mais un grand changement s'est opéré à cet égard, dans les cours de ces dernières an- nées. La culture de la soie a reçu une extension considéra- ble dans nos établlssemeus des Indes orientales, et on en a beaucoup amélioré la qualité; de manière que celle du Bengal peut maintenant remplacer la soie d'Lalie, pour la trame de la plu; art des tissus, et surtout pour les fran- ges,' les garnitures et autres articles inrérlciu's. La soie de
42 Des progrès de la richesse natioiui^e
la Cliine est très- propre, à cause de sa couleur et de sa lluesse, à faii'e des bas; et aujourdMiuî les fabricans du continent sont exactement informes des ventes de la Com- pagnie , et ils acbètent à ses agens une partie des soies bru- tes qu'ils emploient. L'état suivant Indique l'accroissement régulier qu'a reçu la consommalion de la soie. Le lecteur verra sans doute avec plaisir comme la proportion de l'im- portation de la soie brute, à l'importation de la soie or- gansinée , s'est modifiée à mesure que cette brandie d'in- dustrie se perfectionnait.
Soie brute. Soie organsinée. * Livres. Livres.
Quantité moyenne de soie importée annuel- lement, en 1765, 1766 et 17G7, déduction
faite des quantités exportées 352, i3o 3G3,4')8
/J. en 17.S5, 1-86 et 1787 547)(io5 307, 8G0
Id. en 1802 , i8o3 et iSo4 967.805 384,5oti
/^. en 1022 , iSii et i8.i4 2,172,401 336, 6gi
Les limites dans lesquelles nous sommes obligés de nous renfermer ne nous permettent pas de faire l'histoire de la fabrication du fer, depuis ses commencemens jusqu'à nos jours; nous serions, d'ailleurs, dans la nécessité de nous servir de termes tecbniques inconnus à la généralité de nos lecteurs. Les grandes améliorations de cette brandie si importante de notre industrie datent surtout du moment où l'on substitua le cocke du charbon de terre an charbon de bois, 11 y a environ soixante-dix ans. Voici quelle a été , à différentes époques , la quantité de fer fondu en Angle- terre et dans la principauté de Galles. En 1750, 22,000 tonneaux; en 178S, 68,5oo ton. ; en 1796, 124,879 ton.; en 1806, 252,000 ton.; en i8xG, 58o,ooo ton.; et en 1824, 600,000 t. Nous n'avons pas de données positives sur le fer fondu en Ecosse aux mêmes époques; mais nous avons lieu de croire que l'augmentation a été, proportionnellement, aussi considérable.
en Angleterre . 4^
Au moyen tics progrès que nous avons faits dans la fabri- calion de cet article , nous avons pu nous passer des fers étrangers , quoique dans certains cas nous nous servions encore de celui de Suède, et nos exportations n'ont pas cessé de s'accroître.
Ton. Quantité moyenne de fer exporte annuellement, en 1760,
1766 et 1767 1 1,373
Id. en i8o4 , i8o5 et 180G • 28, 009
Id. en 1822 , et 1823 et 1824- y4)Ooo
L'exploitation des mines de cuivre a reçu aussi de grands accroissemens, et il paraît constant qu'elle a doublé dans ces vingt-cinq dernières années. Cependant nous sommes encore bien loin de pouvoir suffire à notre propre consom- mation, et nous importons des quantités considérables de cuivre étranger, pour alimenter nos diverses manufactures. Une des meilleures preuves des étonuans progrès de notre commerce de quincaillerie, c'est l'augmentation de la po- pulation dans les districts où on s'en occupe. Il n'y a peut- être pas de brandie d'industrie où des opérations aussi minutieuses et en aussi grand nombre, soient exécutées par des maclunesj mais, malgré tous les moyens employés pour abréger ou pour remplacer le travail humain, nulle part ce travail n'a été plus recherché et mieux rétribué que dans quelques villes qui s'occupent spécialement de cette fabrication. Voici dans quelle proportion le nombre de leurs habitans s'est accru pendant les vingt dernières an- nées :
1801. 1802.
Birmingham 72,670 106,722
Sheffield 45,755 65,275
W'olverhampfon 12,565 i8,,'î8o
La population des paroisses situées dans le voisinage de CCS villes , s'est augmentée dans une proportion corres- pondance.
44 Des progrès de la richesse nalionale
IjPS manufactures de toiles n'ont guèrcs jusqu'il pré- sent clé établies que dans les districls dont le sol était le plus convenable pour la culture du lin. Ou pouvait croire que la faveur dont jouissent actuellement les étoffes de colon ferait nécessairement diminuer la consommation des toiles; mais le contraire est arrivé, et jamais on n'en a fait un aussi grand usage que dans ces dernières années , surtout depuis que le principe des Rlule-Jennies a été appliqué à !a fabrication de ces tissus. Nous pouvons donner une preuve incontestable de ce que nous avançons, en faisant connaître la quantité de lin venu du dehors , à trois époques différentes.
Quintaux, Quantité moyenne de lin importé annuellement, en 1788,
178<:) et I jgo 219, Gio
Id. en i8o4 , i8o5 et 1806 [^\'^^-il^^
Id. en 1821 , 1822 et 1820 601,887
Cette progression est d'autant plus remarquable que, dans le même tems, la culture du lin, au lieu de diminuer en Angleterre , y avait pris une nouvellf extension.
Voici quelle a été ia quantité des toiles que nos fabricans
ont exportées aux mêmes époques , après avoir satisfait
aux besoins d'une population toujours croissante.
Yards. Quantité moynnne des toiles exportées annuellement
en 1765 , 1766 et 17G7 4>68i,8of>
Jd. en 1804, i8o5 et 1806 10,387,543
Id. en 1822 , 1823 et 1824 02,287,543
Cet accroissement du commerce des toiles de la Grande- Bretagne,, n'a porté aucun préjudice aux toiles d'Irlande,
comme le prouve le compte suivant:
Yards. Oiinn'iilé moyenne des toiles d'Irlande exportées an- nuellement en 1765 , 1766 et 1767 2,2iq,4c)G
Id. en i8o4 , i8o5 et 180G 4)^9')94''
/./. en 1822 , 1823 et \'r>\\ 12,701, ii(i
en Angleterre. 4^
Il est bien peu de fabrications qui offrent autant d'intérêt qne les manufactures de poterie, dont l'art et la science ont également concouru à améliorer les produits. C'est la chimie qui a distingué les différentes espèces de terre et déterminé quels étaient les mélanges que Ton pouvait en faire , ainsi que le degré de cuisson que ces combinaisons variées devaient respectivement subir. L'art a étudié les dessins fournis par l'antiquité ; et en imitant les formes des vases étrusques, il en a encore surpassé l'élégance. On a fait de la vaisselle de toutes les qualités , de manière à ce qu'il y en eût pour les différentes classes de la société, depuis les plus pauvres jusqu'aux plus opulentes. On trouve de la poterie anglaise dans chacun des pays et presque dans toutes les maisons du Nouveau-Monde , dans plusieurs par- ties de l'Asie , et dans la phipnrt des contrées de l'Europe. Dans l'intérieur, elle a fait abandonner l'usage de la vais- selle de bois et d'étain qui a lieaucoup moins de propreté. Comme la matière première n'a aucun pi'ix , c'est l'indus- trie qui a entièrement créé la valeur de cette fabrication , qui a puissamment contribué à l'accroissement de la richesse nationale. La grande quantité de vaisselle que l'on trouve dans toutes les habitations , ainsi que l'augmentation de la population dans les districts où ces fabriques sont établies, prouvent, d'une manière incontestable, l'extension qu'elles ont prise et les progrès qu'elles ont faits.
Notre commerce de verrerie a dû nécessairement s'aug- menter en même tems que les constructions et le nombre des habitans; mais nos verres n'ont pas eu au dehors tout le débit que leur aurait procuré leur qualité supérieure , s'ils n'eussent pas été soumis à une taxe considérable. En effet, quoique cette taxe soit restituée, au moment de l'ex- portation, le consommateur étranger n'en est pas moins obligé d'en supporter l'intérêt , à partir de l'instant où elle a été acquittée , jusqu'à celui où elle est remise par les
II. 4
^6 Des progrès de la ricliesse nationale
agens du Trésor : Il faut en outre supporter la totalité' du droit pour les verres qui se cassent dans le transport, de- puis la sortie de la fabrique jusqu'au point d'embarquement.
Si la politique avisée qui a fait révoquer l'impôt sur la soie , fait également révoquer celui qui pèse sur cet article, - nos manufactures de verre obtiendront nécessairement un grand débit dans les différens marchés du monde. La même observation est applicable à nos cuirs et aux pro- duits de nos poteries, dont la consommation ne s'est pas moins augmentée dans l'intérieur que celle des autres marchandises ; mais qui , à cause des droits qu'ils suppor- tent, ne circulent au dehors que très-difficilement, malgré leur excellente qualité.
Nous venons d'esquisser rapidement la situation des branches principales de notre industrie; nous avons vu qu'elle n'avait pas cessé de s'améliorer depuis l'avéneraent du feu roi, ou du moins depuis la paix, de 1760 , et que ce mouvement progressif avait continué , avec une rapidité toujours croissante , sous le gouvernement du roi régnant. Le montant total de l'exportation, tant en produits de la Grande-Bretagne qu'en marchandises étrangères , a été , année moyenne, pendant les trois années qui ont suivi la paix, de 1765, de i4, 92.5,950 (375,148,750 fr. ), ce qui ne fait pas le tiers de l'exportation actuelle des seuls pro- duits de la Grande-Bretagne. Voici , depuis cette époque , comment cette progression s'est opérée :
Liv. st. Francs.
Montant total de l'exportation des pro- duits de la Grande-Bretagne , année moyenne, en 1783, 1784611785... 11,090,718 (^77, 267,950)
Montant total de l'exportation des pro- duits de la Grande-Bretagne , anne'e moyenne , en i8o3, 1804 et i8o5... 27,726,983 (693,174,575)
Montant total de l'exportation des pro- duits de la Grande-Bretagne , année moyenne, en 1S21 , 1822 eî iSaS. . . 4-^>283,359 (1,1 33, 083,975)
en Angleterre . 4"
Jja revue que nous faisons des sources principales de la grandeur et de la prospérité de la nation , serait assuré- ment fort incomplète , si nous ne disions rien de notre ma- rine marchande. C'est à elle que nous sommes redevables, en grande partie, de notre puissance : car eile a été Tune des causes les plus actives des succès de notre marine mili- taire. Les progrès de la marine marchande ont été si .ré- guliers, en Angleterre, que la guerre elle-même, au lieu d'y mettre obstacle, semble au contraire les avoir favorisés. Semblable au chêne dont ses navires sont construits ,
« Per damna, per caedes, ab ipso Ducit opes animumque terre. >•
M. Chalmers a fait des recherches sur le tonnage des bâtimens nationaux et étrangers , sortis de la Grande-Bre- tagne, depuis la restauration de Charles II jusqu'en 1802, Il en résulte que le port de nos navires s'est élevé, pendant cet espace de tems, de 93,266 tonneaux, à 1,459,689. Au commencement de cette période , la proportion des na- vires étrangers, sortis de nos ports, avec les navires an- glais , était comme un est à deux ; et , à la fin , elle n'é- tait plus que comme deux est à sept. Cette proportion a dû nécessairement varier nu peu, en tems de guerre, en faveur des bâtimens étrangers; et, en tems de paix , eu faveur des nôtres. Ce mouvement progressif a continué , puisque le tonnage des bâtimens marchands qui, comme nous venons de le voir, était, en 1802 , de 1,459,689 ton, , se trouvait, en 1823, de 2,5i9,o44- Le nombre des hom- mes d'équipage s'était élevé à i66,555. Ce relevé ne com- prend que les bâtimens enregistrés; car nous n'avons au- cun moyen de connaître !e tonnage des nombreux bâtimens employés sur les canaux et sur les rivières navigables , non plus que la quantité de bras occupés à les conduire. Ils for- mait' cependant une portion considérable de la richesse
^8 Des progrès de la iHcliesse nationale
nationale , et le nombre a dû nécessairement s'en augmen- ter en même tems que celui des canaux et que la quantité des marchandises transportées au moyen de la navigation intérieure d'un point du royaume à l'antre.
Si le nombre des bâtimens marchands ne s'est pas ac- cru, pendant ces dix dernières années, dans une pro- portion aussi forte que pendant les trente qui ont précédé , il est facile d'en donner une raison satisfaisante. Ceux de ces navires que le gouvernement employait comme trans- ports , ou à d'autres usages , dans les dernières années de la guerre , et dont le port variait de 200,000 à 5oo,ooo tonneaux, ont été , depuis la paix , remis à la disposition du commerce.
La valeur du numéraire est tellement mobile , que le meilleur moyen de s'assurer d'une manière positive des progrès de la richesse d'une nation , pendant une période d'une aussi longue durée que celle de soixante ans , c'est de constater raccroissement de ses produits , sans essayer d'en faire l'estimation, et telle est la marche que nous avons suivie dans ces recherches. Cependant pour un tems plus court, le montant des recettes que le Trésor se procure par les taxes , peut être aussi un moyen convenable de recon- naître les pas en avant ou les pas rétrogrades qu'a faits un peuple. L'emploi de ce moyen nous conduirait à des résul- tats dont nous aurions lieu également de nous féliciter. Voyons, par exemple , quel a été le produit de la taxe sur les legs et sur l'enregistrement des testameus en 1810» i8i5, 1819 et 1825 :
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sur les legs. l'enregislrement des testamens.
1810 530,983 liv. st l^1!^■,o■i.Ç, liv. st.
i8i5 655,807 5o6,854
1819 855,633 68a,a2i
1833 990,787 7o6,8o5
en Angleterre. 49
Dans Texamen que nous venons de faire de la situation du pays, nous avons tâché d'éviter tous les points suscep- tibles de controverse. Nous désirions prouver pricipale- ment que la masse des produits s'était beaucoup accrue ; qu'une portion de ces produits , au lieu d'être consommée immédiatement, avait été ajoutée aux accumulations pré- cédentes \ et qu'il en résultait que la nation était , à tous égards , beaucoup plus riche qu'aux époques antérieures. Nous n'avons pas voulu essayer de déterminer le montant total du capital et du revenu des habitans de la Grande- Bretagne , à la fin de la guerre de Sept-Ans , après celle de l'indépendance des Etats-Unis , à la paix d'Amiens, et, en- fin, à l'époque actuelle, dans la crainte d'être taxés de cré- dulité ou d'exagération. Que l'ensemble de nos ressources ait triplé, quadruplé ou quintuplé, depuis la paix de 1762, c'est un point sur lequel on peut avoir des opinions diffé- rentes 5 mais, ce qui n'est pas douteux, c'est qu'elles se sont beaucoup accrues , et qu'aujourd'hui nous sommes incontestablement le peuple le plus riche de l'univers. (1) Nous aurions pu éviter de parler de la dette pubii-
(1) Note du Tr. En lisant ce qui va suivre , le lecteur ne doit pas perdre de vue que le Quarterly Review est un des apologistes en titre des ministres de la Grande-Bretagne, et que, pour remplir son man- dat, il est obligé de défendre les emprunts qui ont e'té coniracte's par des administrations dont la plupart des membres du ministère actuel faisaient partie. Si les publlclstes cite's ci-après ont exage'ré les consé- quences funestes que la dette nationale de l'Angleterre devait avoir, c'est qu'ils n'avaient pas prévu les prodiges qui résulteraient des diffé- rentes applications des sciences aux arts industriels. Sans ces prodiges il est \raisemblable que leurs propkéties se seraient vérifiées à la lettre. Il est évident que l'auteur de cet article , d'ailleurs si remarquable , cherche à affaiblir l'impression qu'avait produite, en Angleterre , un autre article publié dans la Revue d'Edinbonrf^ ^ contre le système des dettes fondées , et dont nous avons donné la traduction dans la deuxième livraison du i^r volume. S. F.
5o Des progrès de la richesse nationale
que. sujet continuel de plaintes et d'alarmes : ou du moios nous contenter d'exposer qu'à l'exception de 600,000 liv. sterl. ( 1 5,000,000 fr. ) qui sont l'intérêt d'une somme de 16,000,000 sterl. ( 4-00,<joo,ooo fr. ) dus aux étrangers, la totalité des dividendes est payée par une portion de la nation à une autre portion. Si, d'un côté, un certain nom- bre d'individus se trouve plus pauvre , à cause de ces paie- mens, de l'autre, un nombre égal se trouve plus riche.
Le seul motif que nous ayons de ne pas traiter à fond cet important sujet , ce sont les limites dans lesquelles nous sommes obligés de nous renfermer. Peut-être un jour nous examinerons , d'une manière plus spéciale que nous ne l'a- vons encore fait , le svstème des dettes fo/idées : nous appré- cierons les maux qui résultent des prodigalités qu'il encou- rage et des taxes exagérées qui les suivent; et nous compare- rons ces inconvéulens avec les bienfaits qui découlent de la manière dont il stimide plusieurs branches d'industrie; des encoui'ageme::s qu'il donne à l'économie, en lui permettant de retirer nne rente des plus petites sommes ; du grand nombre d'individus qu'il intéresse au maintien de la tran- quillité publique ; de sa tendance à créer une classe inter- médiaire dans la sociétJ ; et, enfin, de l'obligation qu'il impose aux go uvernemens de remplir, avec une fidélité scrupuleuse , tous leurs eugagemens pécuniaires.
II est évident, d'après l'exposé que nous avons fait , que l'augmentation de la dette nationale n'a aucune tendance à diminuer la production; car, nous avons vu que nos pro- duits n'avaient pas cessé de s'accroître, dans le moment même où la dette nationale prenait le plus d'extension.
Mais , si nous ne reconnaissons pas que la detle nationale soit un mal sans mélange, nous conviendrons cependant que la grande extension qu'elle a prise, la rend aujourd'hui plus nuisible qu'utile. Aussi avons-nous applaudi aux sages
en Angleterre. 5i
mesures provoquées par le chancelier de FEchiquier, et nous nous félicitons de ce que raugmentation de la popu- lation et de la richesse publique tend, tous les jours, à eu alléger le poids.
Il existe- une certaine classe d'écrivains politiques qui met sa satisfaction à effrayer le public, en l'entretenant perpétuellement des conséquences funestes que doivent avoir notre dette et les taxes dont elle a rendu l'imposition nécessaire. Non-seulement pendant la durée d'une longue guerre, mais même depuis la conclusion de la paix, ils n'ont pas cessé de gémir sur la triste situation du pays et d'affirmer que sa guérison serait impossible , si on ne con- sentait pas à faire usage de leurs remèdes. Malheureusement ces remèdes inspiraient une si forte répugnance qu'il n'y avait pas moyen de les adminislrer. Mais en dépit de ces habiles docteurs et de l'obstination du malade, il a survécu, et il se trouve même dans un état de convalescence qui est, à tout prendre , assez satisfaisant. Au surplus , cette lugubre race de prophètes n'est pas nouvelle ; elle existait déjà à l'époque de la révolution de 1688, et elle témoignait dès-lors le même empressement à administrer ses remèdes, qu'on refusait avec non moins d'entêtement.
En 1699, Davenant prédisait que « notre or et notre argent disparaîtraient par degrés 5 que les rentes baisse- raient ; que le prix de la terre et celui de la laine diminue- raient i que les maisons de ferme et les fabriques tombe- raient en ruines, et qu'en un mot, avant qu'il fût peu, nous aurions tous les signes d'une nation en décadence. »
Un recueil périodique, le Crciftsman^ disait, eu 1706 : ..« La dette énorme ( notez qu'elle n'était pas alors de cin- quante millions et que les 5 p. "/^ étaient à io5 ) qui pèse sur la nation doit être considérée comme l'origine de tous nos maux actuels et des dangers qui nous menacent dans
5 a Des progrès de la richeise nationale
Tavenir. C'est à cause de cette dette que Ton a imposé ces tax.es oppressives qui, dans l'espace d'un petit nombre d'an- nées, ont doublé le prix, de toutes les choses nécessaires à la vie, réduit au désespoir l'artisan et le pauvre laboureur, "mis le fermier dans l'impuissance d'acquitter le prix de son bail , et qui s'opposent à ce que le riche propriétaire lui- même pourvoie convenablement au sort de sa famille. >»
Bolingbroke déclara, en 17497 que le produit des aides, qui avait été de cinquante- cinq millions pendant les neuf années précédentes, paraîtrait incroyable aux générations futures, et Dodington renonça à un emploi lucratif, à ce qu'il assure , par pur désintéressement, « à cause de la triste situation oii se trouvait le pays, situation pour laquelle il ne connaissait aucun i-eniède. » Hanvay prétendait, en 1756, qu'il était généralement reçu parmi les arithméticiens politiques , que « nous pouvions porter notre dette jusqu'à cent millions j mais que si on la portait plus haut , nous ferions nécessairement banqueroute. » Hume, Blackstone et lord Raimes, ont tenu à peu près le même langage. Adam Smith lui-même engageait le public à ne pas croire trop légèrement que nous pourrions supporter, sans les plus grands inconvéniens, un fardeau plus considérable que celui de la dette qui existait en 1777 : elle était alors d'en- viron cent cinquante millions.
Maintenant nous savons, par expérience, le peu de fon- dement de ces prédictions , et cette expérience doit nous rassurer sur nos destinées futures.
Nous croyons avoir présenté à nos lecteurs un tableau fidèle des accroissemens de la richesse publique dans ses diverses branches ; il nous reste actuellement à faire con- naître la manière dont les énormes capitaux accumulés se sont distribués dans les différentes classes de la société, et cette lâche est encore plus difficile et plus délicate que la
en Angleterre. 55
première. Le meilleur moyen de nous guider dans cette recherche , c'est de nous rappeler , autant que possible, la proportion dans laquelle les consommations de toutes les classes de la société , depuis les plus hautes jusqu'aux, plus élevées, se sont successivement accrues. Nous pouvons aussi tirer parti d'un état mis sous les yeux, du Parlement, dans lequel les rentiers sont classés suivant le montant des dividendes auxquels ils ont droit. C'est dans les fonds publics que l'on place, en général, les épargnes que l'on fait sur ses dépenses courantes. Nous disons sur les dépen- ses courantes, car il est tvident que si la totalité des éco- nomies faites par la nation eût été absorbée par la dette , nous n'aurions pas autant augmenté le nombre de nos mai- sons , de nos fabriques , de nos magasins , de nos fermes , de nos bestiaux , etc. ; et l'on n'aurait pas pu entreprendre ces grandes routes , ces ponts , ces canaux, et tous ces ou- vrages admirables , dont l'exécution a exigé de si grands capitaux. Voici la copie de l'état communiqué au Parle- ment :
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IJ résulte d'un autre état, également communiqué au Par- lement, que des huit cents millions sterlings (vingt milliards de francs) , qui composent le capital actuel de la dette, 1-5 raillions seulement peuvent être considérés comme flottans : le reste est en tutelle à la chancellerie et à rÉchi- quier , ou appartient à des institutions de charité , des cor- porations et à des particuliers qui se contentent de toucher Tintérét de leur rente, sans jamais spéculer sur le capital. Dans quel tems cette somme énorme a-t-elle été épargnée, dans quelle proportion se trouve-î-elle avec la masse totale des économies , et quel est le montant des nouvelles épar- gnes qui se font annuellement sur ses intérêts , pour être ajoutées au capital de la nation? C'est ce qu'il serait difficde de déterminer d'une manière précise. Au reste, il importe beaucoup moins d'être fixé à cet égard , que de connaître la manière dont la propriété des fonds puhlics se trouve répartie. Cette répartition a eu pour résultat d'enrichir la classe intermédiaire , l'un des plus beaux ornemens de la nation, et sa meilleure garantie contre les usurpations du pouvoir ar])itraire d'une part , et de l'autre, contre la ty- rannie , plus dangereuse encore et plus ignoble, d'une popu- lace ignorante.
L'état ci-dessus fait voir que le nombre des rentiers est de 288,475, dont 277,594 reçoivent une rente annuelle au- dessous de 4oo liv. st. , et qu'il n'y en a que 10.879 qui touchent une somme supérieure. 140.000 ont une rente au-dessous de 20 liv. , et près de i5o,ooo en ont une de 20 à 200 liv. La classe qui reçoit de 200 à 600 liv. , quoique beaucoup moins nombreuse , comme on devait s'y attendre, est encore de plus de 20,000 personnes.
Nous n'avons pas de motifs pour supposer que les autres portions du capital accumulé soient distribuées d'une ma- nière trcs-diûérenle , et les tajces réparties ( asscssed taxcs% nous fournissent une nouvelle preuve que non-seulement
55 Des progrès de lu richesse nationale
la classe intermédiaire s'est beaucoup augmentée , mais qu'elle s'est augmentée dans une proportion bien plus forte que la baute et la basse classe. Le nombre des personnes qui entretiennent un cheval de luxe , est de 148,786; il y en a 9.3,493 qui en ont deux ; 15,704 qui en ont de trois à huit, et 1,168 qui en ont au-delà de huit. La même pro- portion peut être observée dans la manière dont les domes- tiques maies se trouvent répartis; il y a 4o,2i8 personnes qui en ont un ; 6,761 qui en ont deux ; 45^52 qui en ont de trois à cinq ; 1,596 qui en ont de cinq à huit, et seulement 618 qui en ont un plus grand nombre. La taxe sur les fenê- tres fournit encore une autre preuve de ce que nous avons avancé; il y a 755, 1 10 maisons qui ont moins de dix fenê- tres ) 178,354 qui en ont de dix à vingt ; 56,485 qui en ont de vingt à trente; 10,673 qui en ont de trente à quarante; 6,326 qui en ont de quarante à soixante ; 2,649 *ï^^ '^^ *'"'• de soixante à cent, et 940 qui eu ont au-delà de cent. Le nombre des voitures à deux roues s'est élevé , pendant le tems qui s'est écoulé entre i8o4 ^t iSaS, de i3,23o à a6,799, ou de cent pour cent, et celui des voitures à quatre roues de 20,157 ^ 4^?656 j 01* ^^ cent viugt-cinq pour cent. Ainsi la dépense comme le revenu de la nation prouvent également que la porLion la plus considérable de la richesse accumulée a été acquise par la classe moyenne, qu'elle tend sans cesse à augmenter , en faisant sortir des rangs inférieurs un grand nombre d'individus , dont plu- sieurs s'élèvent ensuite graduellement jusqu'aux rangs les plus élevés.
Aucun lecteur de bonne foi ne supposera, sans doute, que notre intention soit de faire valoir la classe intermédiaire aux dépens des deux autres. Toutes sont utiles et même indispensables dans leurs situations respectives. Mais nous ne pouvons pas nous empêcher de sentir quelque prédilec- tion pour celle qui, s'élevant régulièrement de rang en rang,
en Angleterre. 57
comble le grand intervalle qui sépare les deux extrêmes. C'est celte classe qui est principalement en possession de ces vertus morales et religieuses , àe ces connaissances utiles , de ce caractère indépendant , de ce patriotisme , qui, avec la .protection du ciel, ont fait jouir la Grande- Bretagne d'un degré de prospérité inconnu au reste du monde.
Les classes supérieures sont surtout destinées à stimuler la production et par conséquent le développement de la richesse générale. Nous entendons souvent parler de prix énormes payés pour des fruits précoces que l'on sert tians de brillantes réunions. On taxe ces dépenses de profusions , et l'on regrette que cet argent n'ait pas été employé au soulagement de quelque famille nécessiteuse. C est bien moins la sensualité que la vanité qui fait faire ces dépenses; mais quelque folles qu'elles paraissent , on peut mettre en doute si elles ne contribuent pas plus efficacement au bien-être , même des dernières classes , que des aumônes distribuées aux indigens. Au fond, il est assez rare que l'on paie des prix aussi élevés , et pour dix jardiniers qui parviennent à les obtenir , il y en a cent et peut-être mille qui n'y réussissent pas. Le premier en date gagne le plus haut prix ; celui qui vient après vend à un prix inférieur j les suivans vendent plus bas encore, jusqu'à ce qu'enfin au bout de quelques jours , ou du moins de quelques semaines, les productions que l'espérance d'une rémunération si consi- dérable avait attirées sur le marché , deviennent tellement abondantes qu'elles sont à portée de milliers d'individus qui n'auraient jamais pu en consommer , si auparavant elles ne se fussent pas vendues beaucoup plus cher.
Occupons nous maintenant d'une autredépense de luxe. Il paraît qu'en 1 765, il y avait 1 2,904 voitures à quatre roues 5 il y en a maintenant 26,799 , indépendamment de 45,856 voitures à deux roues , dont le nombre était si peu consi-
58 Des progrès de lu richesse nationale
dérable , à la première de ces époques , qu'il ne vaut pas la peine d'être indiqué. A la même époque, il y avait à Londres 56 carrossiers qui employaient environ 4>ooo ouvriers j il y en a aujourd'hui i55 qui occupent 1 4,000 individus. Mais comme les ouvriers carrossiers ne se multiplient pas plus vite que le reste de la société , cette augmentation dans leur nombre a dti être tirée , eu partie , des autres classes. Ce ne sont point les rangs supérieurs qui les ont fournis, mais les rangs inférieurs; l'on sourira peut-être de l'emploi que nous faisons ici des mots inférieur et supé- rieur ; mais il ne faut pas oublier qu'il existe des degrés dans toutes les classes. La même chose pourrait être ob- servée dans les autres branches d'industrie, dont les pro- duits sont destinés aux jouissances des riches.
Si jamais on mettait à exécution le projet insensé de ré- partir la fortune des riches entre les autres membres de la société , l'avoir de ceux-ci n'éprouverait , par cette spolia- tion, qu'un accroissement bien peu considérable , et tout-à- fait insuffisant pour compenser l'absence du stimulant que le luxe des hautes classes donne à leur industrie.
Les moyens physiques de jouissance ne sont pas plus développés chez les riches que chez les autres; il ne sont pas à l'abri du chagrin , et ils sont même plus exposés à cet accablement mental qui résulte de la satiété et d'une existence oisive. Dans l'administration de leur fortune, ils ne sont, bon gi'é ma! gré , que les trésoriers du public. SI leurs capitaux sont placés en terres , comme ils ne peuvent en occuper personnel'ement qu'une petite partie, il faut qullslouent le reste à d'autres qui ies cultivent pour leur pro- pre compte. Si au contraire ces capitaux sont en argent , ce sont des banquiers, des négocians , des fabricans . etc., qui les font travailler , et le profit qu'ils en retirent est au moins égal à l'intérêt qu'ils paient aux prêteurs. D'un au- tre côté , les avantages moraux qui résultent pour les
en Angleterre . 5^
classes supérieures de ravancement progressif de la classe moyeuue, sont une compensation suffisante des services qu'ils lui rendent, en lui confiant l'administration de leur fortune. liCs anciens barons vivant dans leurs châteaux, au centre de leurs domaines , entourés de leurs tenanciers ou plutôt de leurs esclaves , n'étaient soumis à d'autre in- fluence qu'à celle de la force. lis ne tenaient aucun compte de l'opinion que Ton entretenait de leur caractère; ils bra- vaient les menaces de leurs voisins et comprimaient les murmures de leurs vassaux. Le frein salutaire de ro[.inion publique n'existait pas alors. Cette puissance nouvelle ne date que de l'époque où une classe intermédiaire s'est formée, et l'influence qu'elle exerce s'augmente à mesure que cette classe acquiert plus d'importance. Personne n'est aujour- d'hui tellement élevé au-dessus des autres, qu'il ne se trouve souvent en collision avec ses égaux. Les gradations pres- qu'imierceptlbles qui réunissent les différentes classes de la société, la diffusion générale des lumières, les contacts multipliés, le désir d'acquérir de l'influence politique, tout contribue à ce que les supérieurs recherclient et se ména- gent la bonne opinion de leurs inférieurs.
L'amélioration du sort des classes moyennes est évidente, et il est impossible d'aller dans les campagnes, d'entrer dans les boutiques, de visiter les ateliers et les magasins, sans être frappé des étonnans changemens qu'un petit nombre d'années aproduits. Nous voyons les champs mieux cultivés; les granges plus remplies ; les chevaux et le bétail en meil- leur état et en plus grand nombre; et tous les instrumens d'agriculture améliorés. Dans les villages , dans les bourgs et dans les villes , les boutiques sont plus nombreuses et ont plus d'apparence; les difféi'entes marchandises sont plus séparées les unes des autres j ce qui est une preuve incontestable de l'augmentation des ventes. Ces marchan- dises , dont la quantité est innombrable , sont diversifiées
6o Des progrès de la richesse nationale
(le manière à pouvoir satisfaire tous les besoins, tous les goiits, et méine tous les caprices, et à se trouver propor- tionnées aux moyens pécuniaires de toutes les classes d'a- cheteurs. Il est facile également de se convaincre de la prospérité générale et de reconnaître les moyens par les- quels elle a été obtenue, lorsque Ton visite les manufactures et qu'on y suit les nombreuses séries de préparations que l'on fait successivement subir à tous les produits qui y sont entasses. Si nous portons nos regards un peu plus haut, et que nous examinions les comptes des banquiers de la capitale et des provinces , nous nous convaincrons aussi qu'il y a un accroissement prodigieux dans le mon- tant des fonds déposés dans leurs caisses, et avec lesquels on peut opérer sur les différentes espèces de marchandises , en profitant des occasions favorables , ou qui attendent de bonnes garanties pour être placés à intérêt. L'abondance des capitaux n'est pas moins démontrée par le haut prix des fonds publics , l'avidité avec laquelle on accueille les nouveaux projets, et cette plainte générale, qui est pres- que la seule que l'on fasse aujourd'hui , qu'il est impossible de tirer parti de son argent. La conséquence naturelle de l'accroissement de la richesse publique a été la diffusion d'une multitude de jouissances , que l'on considérait jadis comme des jouissances de luxe, et qui sont devenues si communes que nous ne les caractérisons plus, aujourd'hui, que par l'épithète adoucie et exclusivement anglaise de confortable. C'est ce dont on peut se convaincre facilement en voyant l'élégance des décors intérieurs de nos maisons et toutes les aisances qui y sont réunies.
Les négocians de Londres vivaient, il y a quarante ou cinquante ans , dans d'obscures allées , où leurs comptoirs sont encore maintenant. A. deux heures ils dînaient à la hâte avec leurs commis, et ils allaient ensuite se remettre à leur pupitre, pour faire leur correspondance, qui lesoccu-
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pait souvent jusqu'à minuit. Les détaillans coucliaient der- rière leurs boutiques ; leur meilleure chambre était louée à des logeurs '•, il n'y avait guère que quelques-uns des plus riches d'entre eux qui fussent chercher une retraite contre le tumulte et les soucis de la cité , dans les villages voisins d'Isliugton , d'Hackney et de Camberwell. Mais ce qui est bien remarquable, c'est qu'aujourd'hui que le luxe de toutes les classes de marchands a tant augmenté à Lon- dres, que leur nombre est triplé, et qu'ils font dix fois plus d'affaires qu'ils n'en faisaient auparavant , les banqueroutes ont éprouvé proportionnellement une diminution considé- rable. Voici quelle en a été la quantité moyenne, à quatre époques différentes.
Quantité moyenne en 1791, 1792, 1793 816
/i^. en i8oi , i8o2, i8o3 ,,.. 1,168
Id. en 181 1, 1812, i8i3 2,228
Id. en 1821 , 1822 , 1823 i)i34
En même tems que la richesse de la population des villes s'augmentait, une amélioration très-sensible se faisait re- marquer, à plusieurs égards, dans ses mœurs et dans ses habitudes. On s'enivre beaucoup plus rarement le matin, et les tavernes ont diminué plus rapidement encore que le nombre des habitans ne s'est accru. Les plaisirs des Anglais sont maintenant plus raisonnables et plus sains que ceux que leurs prédécesseurs de la génération dernière allaient cher- cher dans les clubs, dans les estaminets, et auxquels ils consacraient une si grande partie de leur tems et de leurs économies.
Les campagnes ne présentent pas un aspect moins satis- faisant. Tandis que les fermiers substituaient le travail de la tête à celui des mains, ils changeaient aussi la veste ronde du laboureur contre des vêtemens plus appropriés à leur nouvelle situation. Les femmes, qui contribuent si puis- samment à lamélioration des habitudes sociales , sont au- II. 5
6a Des progrès de la richesse nationale
jourd'liui, dans celte classe, beaucoup mieux élevées, et elles ont assez d'agrémeus pour déterminer leurs maris et leurs frères à revenir plus sobres et plus promplement des foires et des marchés. L'auberge du village a cessé d'être plus propre et plus commode que l'habitation du fermier. Il n'en était pas de même jadis •. nous nous rappelons qu'il n'y a pas encore quarante-cinq ans qu'on vit, pour la pi-e- mièro fois , un tapis de pied et un parapluie , dans une petite ville située, tout au plus, à cent milles de Londres. Eu allant visiter cette même ville, l'été précédent , nous pûmes nous convaincre que la plupart des maisons , même celles des petits marchands , étaient pourvues maintenant du premier de ces meubles, et que presque tous les habitans possédaient le second. Le sol des meilleures maisons de la campagne était alors pavé avec de la pierre ou avec de la brique , et le meuble le plus uécessai're était un grand banc avec un dos élevé , pour protéger la famille contre le vent qui pénétrait de toutes parts à travers les trous et les crevasses des murs. Les maîtres buvaient dans des gobelets de corne et man- geaient dans des assiettes d'étain , et les serviteurs dans des assiettes de bois. Vous trouverez aujourd'hui , dans les mêmes maisons, des tapis, de la porcelaine et des glaces. Cette classe respectable de la société , qui afferme une partie de ses terres, et qui cultive l'autre , celle des gen- tilshommes de campagnes, n'a pas moins amélioré son genre de vie. Les effets des progrès du commerce et des fabri- ques , sur la propriété foncière , ont plus que doub'é leur revenu dans les quarante dernières années. Le champ plus étendu que présentent aujourd'hui les professions libérales , les mettent à même de placer plus aisément leurs fils, aux- quels ils font donner une bonne éducation , et les condi- tions favorables auxquelles ils se procurent de l'argent , en hypothéquant leurs terres , leur permettent d'établir plus convenablement leurs filles.
en Angleterre. 63
Parmi les fabricans , il y en a plusieurs qui possèdent des fortunes de prince, honorablement acquises. D'autres, en plus grand nombre, quoique dans une situation infé- rieure, augmentent incessamment leurs capitaux, et pro- curent du .travail et des moyens d'existence à des milliers d'individus. Nous avons fait connaître plus haut les pro- grès de la civilisation de Birmingham, de Manchester, de Leeds et de quelques autres villes où sont établies les plus importantes de nos manufactures. Il v a quarante ans oue nous étions parfaitement informés des fortunes qui s'y trouvaient et du genre de vie de leurs diverses classes d ha- bitans. Il nous serait impossible de peindre la surprise que nous avons éprouvée , pendant le cours d'un voyage tout récent que nous y avons fait , après une longue absence, en voyant les ctonnans changemens qui s'y sont opérés. Nous ne parlons pas des nombreux individus dont les pères et les gi'and-pères étaient à peine sortis , à notre connaissance personnelle, de la classe des prolétaires, et qui possèdent actuellement des établissemens magnifiques , car les exem- ples particuliers ne prouvent rien ; mais il serait difficile de ne pas être frappé de l'énorme accroissement àes bâ- timens , de l'amélioration générale de leur construction , et de la somme d'aisances dont jouissent ceux qui y logent. Le travail doit précéder la jouissance , et, avant que les fruits de la terre soient cueillis , ils faut qu'ils soient trem- pés de la sueur de ceux qu'ils sont destinés à faire vivre. Dans les sociétés les plus policées , comme dans celles qui ont fait le moins de progrès, il doit nécessairement y avoir des individus occupés à porter l'eau , à fendre le bois , en un mot à toutes ces professions qui exigent plus de vigueur que de talent et d'habileté. Cependant , il n'en est pas moins vrai que le taicnl et Thabi'eté tendent constamment à faire sortir des dernières classes un certain nombre d'individus, pourles mettre dans une situation supérieure à celle de leurs
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pareils. A mesure que ces individus s'avancent , d'autres^ qui étaient au-dessous d'eux , viennent prendre les places qu'ils laissent vides , et ce mouvement graduel se prolonge, chaque rang s'avançant toujours davantage , et se recrutant dans les rangs immédiatement inférieurs.
Il suffit d'invoquer ses propres souvenirs pour se con- vaincre des heureux changemens qui se sont opérés dans le sort des dernières classes du peuple , et de l'étendue de la part qu'elles ont prise aux avantages qui sont résultés pour la nation, des progrès des différentes branches de notre in- dustrie. L'un des premiers de ces avantages est, sans con- tredit , la propreté , qui a eu une si grande influence sur la santé , et par conséquent sur la longévité des habitans de la Grande-Bretagne. La nature et la qualité des alimens que ces classes consomment, ont été également fort amé- liorées.
Au commencement du règne du feu roi , le pain d'orsfe , d'avoine et de seigle , était la nourriture universelle du peuple. En 1764 , la quantité d'orge que produisait l'Angle- terre, était égale à celle du froment : elle n'en fait pas le tiers aujourdhui , quoique la proportion, convertie eu drèche, se soit beaucoup augmentée. Sir Frederick. Morton Eden dit qu'il y a cinquante ans , on mangeait si peu de froment , dans le comté de Cumberland, qu'il n'y avait que les familles riches qui en consommassent un quart de bois- seau. Il en était de même , à cette époque, dans les comtes de l'ouest. L'usage du froment est plus ancien dans ceux qui sont voisins de la capitale, et il s'est répandu graduelle- ment, à niesure que la richesse a circulé du centre aux ex- trémités.
L'augmentation de la consommation de la viande de boucherie , dans une proportion plus forte que l'accroisse- ment de la population, est une preuve certaine que les classes inférieures en consomment plus qu'autrefois. Voici
en Angleterre . 65
quel a été le poids moyen des bestiaux vendus à Londres eu 1702 et 17^4 '-
Livres. Livres.
En 1733.. . veaux et bœufs, 870 moutons, 28
1794 Id. , 462 Id. , 35
Il paraît constant qu'aujourd'hui, le poids moyeu du veau etdubœufestde 800 livres, et celui des moutons de 80. -Mais l'augmentation, dans la quantité des bestiaux tués chaque année, a été encore bien plus considérable que celle de leurs poids, car, tandis que la population a augmenté de 78 p. "/o , depuis 1764 jusqu'en 1824 > ^^ consommation de la viande de boucherie s'est accrue de ii5 p. °l^. Il y a eu, en outre, un accroissement correspondant dans la con- sommation du porc frais et du porc salé , du fromage et du beurre.
L'usage du thé et du sucre, si heureusement substitué à celui des liqueurs fermentées , a aussi concouru à amé- liorer la condition du pauvre , eu rendant moins commune l'ivresse, autrefois l'une des causes principales des habi- tudes prodigues , indolentes et grossières , qui existaient dans les dernières classes de la nation. La consommation de ces deux articles s'est accrue, en même tems, que la po- pulation , mais dans une proportion beaucoup plus forte ; car, tandis qu'elle a doublé , le nombre des consommateurs ne s'est augmenté que de moitié.
Les habitations du pauvre ne se sont pas moins amélio- rées que ses alimens. Pour s'assurer de ce progrès , il n'est pas nécessaire de remonter aux anciennes époques de notre histoire , lorsque la grande masse du peuple vivait dans des baraques de bois , sans vitres et sans cheminées. Nous voulons parler d'un tems dont plusieurs d'entre nous peu- vent se souvenir. Il n'y a pas encore beaucoup d'années que les habitations des campagnes n'avaient d'autre sol que ce- lui que la nature avait formé j et qu'un mélange de chaux
66 Des progrès de la richesse nationale
et de sable était considéré comme un grand luxe, par les voi- sins de ceux qui en jouissaient. Les murs en torchis étaient rarement revêtus de plâtre j et, lorsque ces maisons avaient un étage , ou n'y montait que par une cclielle. Les portes et les fenêtres ne fermaient pas assez hermétiquement pour empêcher la neige et la pluie de pénétrer; aussi, dans les tems humides, les inégalités du sol se remplissaient de boue. Actuellement il est rare de trouver, dans la cam- pagne, une maison dont les murs ne soient pas revêtus de plaire, et le sol recouvert de pierres, de briques ou de planches; qui n'ait pas des portes ou des croisées bien closes, et uu escalier pour conduire aux chambres supérieures. Les meubles et les ustensiles domestiques sont en plus grand nombre et de meilleure qualité. Au lieu de coucher sur une paillasse, les paysans reposent maintenant sur des matelas ou (\es lils de plume, enveloppés dans des draps et dans plusieurs couvertures quelquefois en piqué de coton. Des chaises de paille ont été substituées aux tabourets et aux bancs de bois , et la marmite est maintenant accom- pagnée d'un gril, d'une poèle à frire et de plusieurs cas- seroles. Plus d un lecteur trouvera sans doute ces humbles détails bien ridicules ; mais que ceux qui lisent avec dédain Tenumération de tous ces petits meubles, voyagent dans les pays qui en sont dépourvus , et ils ne tarderont pas à s'apercevoir de toute leur importance.
Un changement non moins satisfaisant s'est opéré dans les vetemens des classes inférieures. Ces habits de droguet, ordinairement si malpropres, que portaient autrefois les hommes et les femmes, ont été remplacés par d'autres plus fuis et plus fréquemment renouvelés. C'est probable- ment une des causes de l'immense accroissement de la con- sommation de savon, qui, dans le cours de quarante ans, s'est élevé graduellement de trente-cinq à qualre-vingt- quiuze milliei's de livres pesant.
en Angleterre. 67
Il résulte de calcnls sur l'exactitude desquels nous croyons pouvoir compter, que, dans la Grande-Bretagne, le nombre des individus possédant un revenu quelconque, est au nombre de ceux qui n'ont aucun moyen d'existence que leurs bras ou la charité publique , comme deux est à un . proportion qui auparavant n'a jamais existé dans ce pays , et qui , aujourd'hui même, n'existe dans nulle autre contrée de l'Europe.
Dans les tems antérieurs , l'attention des savans était ab- sorbée par des recherches purement spéctilatives ; mai.s actuellement, beaucoup d'entr'eux occupent la sagacité de leur esprit à découvrir de nouveaux agens ou à perfec- tionner ceux précédemment découverts , pour ménager l'emploi des hommes et des animaux dans les travaux mé- caniques. Plusieurs de ces tentatives échoueront sans doute,- mais cependant le résultat définitif et infaillible de ces ef- forts, doit ctre d'affranchir de plus en plus l'espèce hu- maine de l'obligation de se livrer à des travaux dégoûtans ou pénibles 5 et, de cette manière, d'élever graduellement les différentes classes de la société. Par des considérations analogues , nous ne saurions donner trop d'éloges au désir que l'on témoigne d'améliorer l'éducation du peuple. Le plan de l'institution nationale est certainement un des plus vastes et des mieux combinés qu'on ait encore con- çus , pour atteindre ce but , et nous ne doutons pas que cette société ne rende d'éminens services au pays , eu inculquant aux individus des classes inférieures , dès leur premier âge, l'esprit d'ordre et d'économie; en leur- don- nant le goût de la lecture , en même tems qu'elle leur procurera les moyens de le satisfaire ; et en leur faisant sentir tout le prix de nos institutions civiles et religieuses.
Toutes les prospérités dont nous venons de dérouler le magnifique tableau , ont été obtenues sans le secours de nos théoriciens poUtiqucs et de aos réformateurs, et en dépit
68 De la liberté du commerce.
de leurs sinistres proplicties. Notre monarque est tonjonrs investi de sa haute dignité et du pouvoir nécessaire pour faire exécuter les lois. La pairie est encore en possession de ses prérogatives hérédiitaires , et l'on n'a pas réorganisé la chambre des communes. Les électeurs conservent leurs anciennes franchises. Les terres des grands propriétaires n'ont pas été partagées. Ce sont des hommes bien nés et bien élevés qui continuent d'occuper les chaires de nos églises. Aucune portion de la dette publique n'a été con- fisquée, et nous n'avons pas renoncé, comme on nous le conseillait, à nos possessions lointaines. D'après cela, nous croyons que nous ferons bien de nous en tenir , jusqu'à nouvel ordre, à nos vieilles institutions, et d'ajourner encore les expériences que ces messieurs voudraient faire subir au corps politique. ( Quarterly Ref^iew. )
ECONOMIE POLITIQUE.
DE LA LIBERTE DU COMMERCE , ET DE L EXPORTATION DES MACHINES.
Nos lecteurs n'ont pas oublié , sans doute , qu'au com- mencement de la session dernière, un comité de la cham- bre des communes fut désigné pour faire des recherches sur les lois relatives aux coalitions d'ouvriers , à leur émigration et à l'exportation des machines. Après avoir consulté une foule de témoins , dont les dépositions rem- plissent plus de 600 pages in-folios , le comité adopta cer- taines résolutions qui furent soumises au jugement de la
De la liberté du commerce. 6g
chambre. La teneur de ces résolutions , en ce qui regarde les coalitions et les émigrations d'ouvriers, avait pour but la révocation des lois existantes , comme tout-à-fait préju- diciables. En conséquence , ]M. Hume proposa des bills de révocation , qui furent unanimement adoptés. Le comité ne proposa rien de positif, relativement à l'exportation des machines. Voici quelle fut sa conclusion:
« Votre comité a examiné la question relative à l'expor- » tation des machines, avec le plus grand soin 5 mais il » pense qu'une nouvelle enquête et des recherches plus -" approfondies sont nécessaires, avant de prendre une réso- y> lution définitive sur cet objet important. Il est d'avis » de renvoyer l'examen d'une question aussi grave à la » prochaine session du parlement. »
Le bien que nous avons vu faire à l'administration ac- tuelle , et ce que nous connaissons déjà du talent et de la persévérance de M. Hume, auquel le public a de si grandes obligations , nous font présumer que celte importante ques- tion ne sera pas perdue de vue. Nous différons, cependant, en un point, du sentiment du comité. Il nous a semble, après avoir lu attentivement les différens rapports , que l'examen de nouveaux témoins n'aboutira qu'à faire perdre du tems. On a recueilli un grand nombre de témoignages j il ne reste plus maintenant qu'à les peser et à prendre une décision.
D'après la législation qui est actuellement en vigueur , l'exportation de certaines machines est défendue, et celle de plusieurs autres est permise. Le témoignage de M. Place, et d'un grand nombre d'hommes éclairés , établit, d'une ma- nière incontestable, qu'il est impossible de définir les arti- cles prohibés ou non prohibés avec assez d'exactitude, pour qu'un officier de la douane en puisse reconnaître la diffé- rence. M. Place a fait voir comment la loi était continuel- lement éludée j et MM. Boy d, Wilmot, Hume et Saint-
70 De la liberté du commerce.
John, très- versés dans les matières de douanes, ont déclaré que son action était presque toujours impuissante. Mais l.i nature de la loi , et ses motifs d'abrogation, sont de peu d'importance. Notre objet est d'examiner si le principe en est admissible , c'est-à-dire , s'il convient réellement de s'opposer à l'exportation des machines.
Les partisans de la loi actuelle, et de la nécessité de la rendre plus sévère encore , se fondaient principalement sur ce qu'il y aurait du désavantage pour nos manufactures à fournir aux étrangers des machines qui les mettraient en position de vendre leurs produits à ineilleur marché que l'Angleterre. Cet argument a été répété par MM. Harri- son, Yates, Hawey , Osier, Brunton et plusieurs autres; ils ne le faisaient pas valoir en faveur d'une seule espèce de manufactures , mais dans l'intérêt de toutes. Ces écrivains paraissent avoir adopté pour principe , que nous devons être la seule nation manufacturière du globe, et que nos importations ne doivent consister qu'en matières pre- mières. D'un autre côté, le but des gentilshommes de cam- pagne est de faire de nous une nation agricole , et de s'op- poser avec énergie à l'importation de ces mêmes matières; de sorte qu'entre ces deux extrêmes , notre commerce exté- rieur se bornerait à l'importation des produits étrangers au sol anglais , et à l'exportation des produits de nos manu- factures , suffisaus pour payer les matières importée^ Cha- que classe s'attache exclusivement aux moyens d'augmenter sa prospérité particulière, sans réfléchir que le véritable moyen d'arriver à un résultat utile, est de savoir comment on pourra faciliter au public la plus grande consommation de produits manufacturés et agricoles.
La doctrine de la liberté du commerce devient si popu- laire, et ses principes sont si universellement reconnus par ceux qui n'ont pas d'intérêts privés à leur opposer, que la plupart des lecteurs seront tentés de les admettre sans
De la liberté du commerce . 71
autre examen. Mais nons ne nous regarderions pas comme de vrais amis de celle liberté , si nous refusions d'écouter toutes les objections individuelles , et d'examiner tous les cas en faveur desquels la suspension ùe la règle générale est demandéel L'exportation des machines est un de ces cas. La question à résoudre est donc de savoir s'il peut exister, pour défendre aux étrangers d'acheter nos ma- chines , d'autres raisons que celles qui nous ont déterminés à leur permettre d'acheter nos produits ordinaires.
L'avantage qui résulte du commerce extérieur est tout entier dans le nombre et la variété des importations. Cette vérité n'a pas besoin d'être démontrée. I..es exportations qui ne sont pas suivies de retours , sont évidemment des perles. Si nous pouvions obtenir pour rien les marchandises étrangères, nous pourrions a'ors consommer, non-seule- ment ces marchandises , mais encore toutes celles, que nous aurions produites , dans l'intérieur, pour en payer l'impor- tation. Aussi, pour justifier la défense de l'importation des machines, faudrait-il prouver que nos autres exportations et surtout nos importations seraient augmentées par cette mesure prohibitive? Une diminution d'exportation, l'im- portation restant la même, serait un bien au lieu d'un mal. Nous devons rechercher, en conséquence, si la tendance des machines à s'établir au dehors , serait une cause ca- pable de diminuer la masse de nos importations.
Cela posé, et le but du commerce extérieur étant de favoriser l'importation, il suit que la seule raison pour la- quelle une nation exporte , c'est qu'en agissant ainsi , elle se procure plus facilement que par aucun autre moyen un plus grand nombre d'objets de consommation. Si cent jours de travail, en Angleterre, produisent 1,000 aunes de sole et 2,000 aunes de coton, tandis qu'en France la même quantité de travail donne 2,000 aunes de soie et seulement
7 a De la liberté du commerce .
i,0oo aunes de coton, il est de Tintérêt des deux nations que le coton d'Angleterre soit échangé contre la soie de France. Si, dans une circonstance donnée , et au moyen de quelqu'invention utile, telle qu'une machine à vapeur, cent jours de travail produisent, en Angleterre , 2,000 aunes de soie et 4,000 de coton, et en France seulement 2,000 aunes de soie et 1,000 aunes de coton, comme dans Thypothèse précédente, il sera encore dans l'intérêt des deux pays que les cotonnades anglaises soient échangées contre des soieries françaises. Les fabricans de l'une et de l'autre nation, en se bornant au genre de production dans lequel ils excel- lent, peuvent produire 4,000 aunes de soie et 8,000 aunes de coton ; mais si , dans un accès de jalousie , ils se refu- sent mutuellement les avantages d'un échange commercial , le produit total des deux contrées sera seulement de 4»ooo aunes de soie et 5,ooo de coton; la perte commune, à partager , étant de 5, 000 aunes de coton , chaque nation en aura perdu i,5oo. L'invention des machines à vapeur, par les Anglais, ne saurait être un motif raisonnable pour les Français d'interrompre avec eux leurs relations mer- canli'es: loin de s'en plaindre, ils devraient au contraire s'en féliciter. Depuis cette invention, ils se procurent, en échange de leurs soies, une plus grande quantité de tissus de coton que par le passé. Mais, supposons que les Français profitent à leur tour de ce puissant moteur, dont l'utilité nous semble égale dans la fabrication des soieries et des cotons ; faut-il on conclure que les Anglais seront ruinés ? — Précisément le contraire ; les Français , avec le secours de la machine , peuvent produire 45OOO aunes de soie et 2,000 aunes de coton •■, les Anglais 4, 000 aunes de coton et 2,000 aunes de soie ; ou bien , si chaque nation se renferme dans le genre de fabrication qui lui est pi'opre , leurs travaux réu- nis donneront 8,000 aunes de coton et 8,000 aunes de soie.
De la liberté du commerce. 7 3
Les Anglais auront ainsi, pour leur consommation , 4,000 aunes de colon et 2,000 aunes de soie (i). Avant que la machine à vapeur fut introduite en France , ou n'y produi- sait que 2,000 aunes de soie ; maintenant on en produit 4,000. Il est donc évident que la fortune publique s'aug- mentera dans la Grande-Bretagne, par l'accroissement des moyens de production qu'elle pourra introduire chez les nations voisines.
Ce qui a surtout contribue à faire maintenir les lois prohibitives de l'exportation des machines , c'est qu'on se représente les deux pays, non point comme deux so-' ciélés qui se rendent mutuellement service, mais comme deux rivaux dangereux l'un à l'autre. Pour donner quel- qu'apparence de réalité à cette hypothèse , on introduit une troisième nation qui est suppposée le théâtre de la riva- lité des deux autres. Par exemple, si la France et l'Angle- terre, au lieu de commercer exclusivement ensemble, trai- tent isolément l'une et l'autre avec l'Amérique du Sud , on prétend qu'il s'opère un changement dans leurs relations mutuelles. Ou suppose qu'il n'est plus de leur intérêt com- mun d'augmenter leur puissance respective de production, mais qu'il leur importe au contraire , individuellement, de se nuire dans la carrière des améliorations. La valeur de cette proposition mérite d'être examinée séparément.
Supposons, comme ci-dessus, que cent jours de travail produisent, en Angletere , 2,000 aunes de coton et 1,000 aunes de soie ; et , en France , 2,000 aunes de soie et i ,000 aunes de coton. Admettons que ces deux pays commercent avec le Brésil , où l'on peut changer contre un quintal de sucre une aune de coton ou de soie. Il est évidemment de
(i) La déduction nécessaire des frais de transport d'un pays à l'au- tre, a, été volontairement omise, pour ne point gêner le développe- ment de la proposition. Le lecteur peut aisément y supple'er.
y 4 D^ ^ liberté du aommerce.
l'intérêt de la France et de l'Angleterre que la France pro- duise de la soie , et l'Angleterre du coton , comme moyens d'obtenir du sucre. Si , à l'aide des machines à vapeur , cent jours de travail , en Angleterre, peuvent donner 4,ooo aunes de coton et 2,000 aunes de soie , tandis que cent jours de travail , en France, ne produisent que 2,000 aunes de soie , et i ,000 aunes de coton , il est encore avantageux pour l'Angleterre d'acheler des soies françaises pour les exporter au Brésil , et de l'intérêt de la France d'acheter du coton en Angleterre, pour la même destination. Assurément, il est, dans cette hvpothèse, très-désirable pour les Anglais que les Français puissent , au moyen de la machine à vapeur, leur fournir une plus grande quantité de soie en échange de leurs cotons. Si les demandes du Brésil consistent en soie- ries , les Anglais n'auront-ils pas les moyens de s'en pro- curer deux ou trois fois davantage, pour acheter du sucre, lorsque la machine à vapeur aura mis les Français en état d'en augmenter la production ? et si le Brésil demande du coton , les Français ne donneront-ils pas une quantité double de soierie en échange du coton, qui leur manque, pour acheter aussi du sucre? L'Angleterre a besoin de sucre (i) j la France en a également besoin, et, à moins de croire que l'une de ces nations puisse fermer à l'autre toute communication avec le pays qui produit cette denrée, il est absurde de supposer que le sucre ne sera pas acheté avec quelque chose. Tant que les Français importeront du sucre , ils seront obligés d'exporter , pour le payer, des
(i) Il est digne de remarque, que lorsque nous cherchions à oh— tenir dans l'Ame'rique du sud le monopole des marchandises manu— faclurées , l'importation des deux principales denrées de ce pays , le sucre et le café , soient expressément défendus en Angleterre. Nous ne voulons pas acheter aux Brésiliens deux de leurs produits exportables, et quand ils en disposent en faveur d'autres étrangers, nous trouvons sTiauvais que ces étrangers nous supplantent.
De la liberté du commerce . n5
produits de leurs manufactures, ou des manufactures étran- gères , achetés avec ceux de leur propre industrie. La défense de l'exportation des machines n'empêchera pas les Français d'être nos coucurrens avec succès . en vendant à meilleur marché que nous plusieurs de leurs denrées.
Une différence dans la facilité relative de la production est essentielle pour les échanges. Le fermier du comté d'Essex et le fabricant du comté d'York commercent en- semble, parce que l'un et l'autre produisent le grain et le drap avec des avantages réciproques. L'Européen et l'Américain sont dirigés par les mêmes motifs dans leurs relations commerciales , et si le préjugé se dissipait , si la prohibition était abolie, le même intérêt rapprocherait les Français et les Anglais. Non seulement tout le monde com- merçant voudrait profiter de l'accroissement des moyens de production , mais !es avantages résultant de l'accrois- sement de ces moyens , dans un seul pays , seraient sentis dans les autres. Chaque pays a intérêt à la prospérité gé- nérale , qu'il ne saurait manquer de partager. Si les argu- mens en faveur des réglemeus prohibitifs étaient pré- sentés par une classe de manufacturiers, ou par chaque classe, en faveur d'elle-même, elle aurait cherché au moins à se procurer un bénéfice qui eût quelqu'appa- rence de réalité ; elle aurait voulu sacrifier l'intérêt public à son propre intérêt. Si un marchand , ou un corps de marchands , s'efforçaient d'obtenir quelques dispositions restrictives, quelque privilège exclusif, nous compren- drions fort bien leur butj mais ils ne retireraient aucun avantage d'une application générale des lois prohibitives. Leurs bénéfices personnels , eu qualité de monopoleurs , seraient plus que compensés par leur participation aux pertes publiques. Au reste , il n'est pas surprenant qu'une société de négocians , qu'une corporation ait de la ten- dance à sacrifier l'intérêt général à son avantage jiarticu-
76 De la liberté du commerce.
lier. Mais que penserons-nous d'une prétention qui ne tend à rien moins qu'à sacrifier, à de petits calculs personnels, le sort des différentes branches dont se compose le com- merce de la nation tout entière? Des raisonneurs de ce genre ne méritent que les Petites-Maisons. Nous compre- nons aussi comment chaque classe de fabricans de coton, de soie, de laine , de toile , ou de quincaillerie , peut cher- cher à tromper la législature , et à lui faire croire que ce qui est utile à sa prospérité individuelle , doit être néces- sairement trcs-avantageus. au public. Nous concevons sans peine qu'un fabricant de coton puisse espérer, mal à pro- pos sans doute , de se procurer une plus grande quantité de soie , de toile et de quincaillerie pour son coton , en détruisant à l'étranger une manufacture rivale, et que les fabricans de soie et de laine aient de pareilles espérances ; mais 11 est trop déraisonnable qu'ils cherchent à se priver collectivement des avantages du commerce extérieur.
Parmi les personnes consultées par le comité , il en est qui n'ont rien épargné pour lui persuader de conserver leurs lois favorites. Les salaires des ouvriers, disait-on, sont beaucoup moins élevés sur le continent , et surtout en France; donc nos manufactures ont besoin de protec- tion. D'accord avec ces personnes sur le but , nous diffé- rons entièrement sur le choix des moyens ; nous croyons que le meilleur qu'on puisse employer pour favoriser les développemens de l'industrie nationale, c'est de faire en sorte que les individus puissent rendre leur travail aussi avantageux que possible. Si l'Angleterre exporte en France dix espèces de denrées en retour desquelles la France lui en envole dix autres , il importe peu à l'Angleterre que les salaires, en France , soient médiocres ou élevés, que ses ouvriers habitent des palais ou des chaumières. Quel que soit le taux des salaires , les motifs- d'échange restent les mêmes. Dix pièces de produits sortent de France et d'An-
De hi Jiherti'- du cnmmercf. "j-j
r,îel(M-:'e v>.\qc tîcs avantages récipi-oques ; il est piu- coii- séqiu^nt de rintcrcS; véritable des deux nations de Ses échangf-r.
Ea admettant que le prix du travail soit plus cher en Angleterre qu'en France, cette considération ne saurait être un argument contre la iiherlé du commerce. IKest bien connu que les gages des ouvriers sont moins élevés en Irlande qu'en Angleterre. Les relations commerciales en sont-elles pour cela moins utiles aux deux royaumes ? Les Irlandais importent nos laines, et le fait peut paraître étonnant, quoique leurs ouviiers soient moitié moins payés que les nôtres. lie bas prix des sa'aires ne doit pas être exc'usivement rapporté aune seule branche de produc- tion , mais à toutes. Ce serait un état de choses fort curieux, en vérité , qu'un pays où les salaires sont modi- ques , imaginât de fournir gratis , à ses voisins , les pro- ductions qui leur manquent. Jusqu'à ce que cela soit ainsi, cependant, il y aura un commerce extérieur, indépendant du taux des gages, à moius que tout rapport commercial soit interdit.
Un observatevir profond du cœur humain a remarqué que lorsque les hommes étaient sous l'influence J'une crainte, ils se précipitaient d'autant plus dans 'e danger, qu'ils en étaient plus eftrayés. Ijes Anglais redoutent que les étran- gers ne nuisent à leur commerce. Le moindre bruit les épouvante. S'ils voient un étranger A'endre à meilleur compte qu'eux-mêmes , ils se croient près de' leur ruine ; la seule idée d'uae concurrence étrangère leur paraît le plus grand des malheurs. Un maçon pourrait tout aussi bien s'alarmer de ce que son boulanger aurait traité avec le boucher à des condiliouà plus favorables que lui , et faire cuire son pain , en laissant au boulanger le soin de bâtir son {owv. Pour couronner l'œuvre, il ne manquei'ait plus .TU boucher que de leur fermer sa porte et de savourer, II. 6
•y 8 De la liberté du commerce.
en vrai monopoleur , la tlouble jouissance tle réparer sa maison et de faire pétrir son pain. Il est assez extravagant de vouloir profiter des bénéfices du commerce extérieur , et d'être jaloux de l'industrie étrangère au point de cher- cher à la paralyser. Une nation qui veut faire d'immenses importations , et qui dérobe avec soin aux autres les pro- cédés les plus simples et les plus capables de leur procurer les produits susceptiJdes d'être exportés , peut être comparée au propriétaire d'une mine , qui , sachant et le gisement et la direction des plus riches filons , en cacherait la connais- sance à ses ouvriers , et les laisserait en proie à des diffi- cultés de son invention, ou à un homme affamé qui va au marché et qui dispute avec le détaillant , tout prcL à lui servir de bons et uliles alimens (i).
Nous en avons dit assez pour satisfaire ceux même qui sont peu habitués aux raisonnemens sur lesquels est fondée la doctrine de la liberté du commerce , et pour leur prou- ver que l'exportation des machines ne doit pas être pro- hibée. Nous sommes persuadés que leur usage plus rép;indu à l'extérieur doit plutôt contribuer à augmenter qu'à dimi- nuer la richesse natiouale. Il faut espérer qu'on n'aura plus rien à dire pour achever de convaincre la majorité des fa- brlcans. Il y en a cependant quelques-uns parmi eux, et ce sont ceux qui ont été consultés par le comité , dont on u'ose espérer la conviction. Nous leur adresserons une dernière observation.
On a déjà reconnu que toute tentative de défendi'e l'ex- portation de certaines machines , taudis qu'on tolère celle
(i) Note du Tr. Le paragraphe contient , sous une l'orme ironi- que, les ve'rite's les plus intéressantes île léconomie politique. Le lecteur ne saurait les me'diler avec trop de soin ; tout notre avenir com- mercial en dc'pend. Voilà la vraie philosophie du commerce; philoso- phie pratique , destinée à changer la face du globe , et à faire de tous SCS habit;)ns une immense famille- Ad. 13.
De la liberté du cnntmerce . 79
(le beaucoup d'autres , doit être infructueuse et ne saurait aboutir qu'à encourager la fraude et les fausses déclarations. Maintenant, n'est-il pas possible qu'un cbargcment de ina- cbines, dont la direction serait indiquée pour une partie du monde , soit envoyé dans une autre? Nous avons appris der- nièrement, qu'un négociant voulant importer de la gom,me, du Hâvre-de-Grâce , fut obligé , d'après notre étrange législation , de l'envoyer d'abord à New-York, d'où la réex- portation est permise en Angleterre. Si une niaclilne est déclarée en expédition pour l'Amérique du sud , un mar- chand habile à saisir les occasions favorables, nepourrait-il pas l'exporter eu France , par la vole du Pérou ou du Chili ? Ou trouve du fer de Suède et de Russie dans toutes les parties du continent , tandis qu'en Angleterre il vient d'être défendu par une loi Insensée. Le fer est le principal élément de la fabrication des machines ; nos ouvriers ont aujourd'hui la liberté d'émigrer par détacbemens : par con- séquent les étrangers peuvent fabriquer eux-mêmes leurs machines sans beaucoup de difficultés. Si donc l'usage ne peut manquer de s'en répandre, le meilleur parti que puisse prendre l'état dans cette circonstance, n'est certainement pas d'empêcher nos capilallsles d'en faire fabriquer j et si l'emploi des machines, chez l'étranger , doit porter préju- dice à quelques-unes de nos manufactures , pour compenser cette perte, faisons-nous fabricans de macliines.
( Westminster B.ei>iew, )
LITTÉRATURE.
OEUVRES DE FREDERIC SCHLEGEL. Dix volumes. Vienne, i823-i8a4, fom. — i et -j.
Frédéric Schlegel est le frère de Gnillaume-Augusle Schlegel , très-connu en Angleterre comme traducteur de Sbakspeare j comme ami de M^^ de Staël, et comme un des philologues les plus distingues de noire époque, Frédéric naquit à Hanovre, en 1772, et, quoique destiné au com- merce, il reçut une excellente éducation. Placé, à l'âge de seize ans, dans une maison de banque, à Ijcipsick, le contraste enîre ses premières éludes et la monotonie de sa nouvelle existence, lai rendit l'instruction plus chère, et augmenta singulièrement en lui cette aversion pour le commerce , déjà tant de fois éprouvée par plus d'un jeune homme avide de gloire. Bientôt il se dégoûta complètement do ses occupations habituelles, et il s'adonna tout entier à l'étude. C'était précisément à l'époque où la littérature et les sciences étaient cultivées avec la plus grande ardeur en Allemagne. Wieland et Herder n'étaient pas au déclin de leur gloire ; Goethe et Schiller en recherchaient les palmes, plutôt en frères qu'en rivaux. Wolf avait fait de la philo- logie une science; Schelling et Fichte, élèves de Rant, marchaient les égaux de leur maître. Tous ces grands hommes avaient une iulluence marquée sur la jeunesse contemporaine , et, parmi elle , on remarquait particuliè- rement Novalis Tieck et Schlegel. Frédéric Schlegel s'a- donna d'abord exclusivement à toutes les études qui avaient rapport à l'ancienne Grèce; et, l)ientc)t après, il étudia niofonclémenl le5 écrits de Goethe et de Fichte. Dans
Œiwrei de Frédéric Sch/cgeJ. 8 r
quelques-uues des opinions qu'il manifesta vers cette épo- que , ou trouve plus d'enthousiasme que de jugement.
Peu de tems auparavant, il avait essayé ses forces comme auteur. Il publia, en 1797 > la première partie d'un ou- vrage très- remarquable , quoiqu'il n'ait jamais été fini , intitulé les Grecs et les Romains ; et , en 1 798 , il fit paraître les poésies des Grecs et des Romains. En 1797 j son frère Guillaume-Auguste, Tleck et lui , fondèrent un écrit pé- riodique sous le titre ^Athénée ; les articles en étaient cités pour la hardiesse et Toriginalilé de leurs paradoxes. Il fut alors évident quil aimait mieux l'éclat que la vérité , et qu'il s'occupait fort peu que sa pensée fût juste, pourvu qu'elle fut singulière et saillante. Vers le même tems , il écrivit le roman de Lucinde , qui était , pour l'esprit et la forme, une copie de la Fiunirnetta de Boccace. L'au- teur paraît avoir pensé que l'on s'amuserait beaucoup de l'histoire de ses amours , et de la peinture exagérée de quelques jouissances physiques finissant par la folie. Il se trompait complètement en cela; son livre fut plus décrié qu'il ne fut lu, et la seconde partie n'a jamais vu le jour.
Schlegel , comme plusieurs autres de ses contemporains, préparait la voie à l'exaltation religieuse par l'éplcuréisme. Une imagination déréglée, un désir ardent de briller , un enthousiasme sauvage pour l'âge delà chevalerie, avaient détourné, à l'époque où il écrivait, une foule d'hommes très-distingués de la roule du vrai et du beau. Winkelman abandonna le protestantisme dans des vues purement mon- daines; mais plus tard, des poêles, des auteurs, des ar- tistes, se firent catholiques parce que les cérémonies du culte protestant étaient trop simples , trop peu favorables ■aux beaux-arls et à la poésie. Frédéric Schlegel fiit de ce nombre. En 1802 , sa femme et lui renoncèrent à la com niunion prolcstanle; ils cherchèrent des consolalions dans le sein de IVglisc catholique.
82 Œuvres
Depuis sa*conversion , tous ses écrits ont reposé sur une base étroite et fragile. Oa ne saurait !ui refuser une grande supériorité de stjle ; et sa traduction des poésies latines du moyen âge , son Lothaire , son Maller , possèdent ce mérite au plus haut degré, quoiqu'ils soient dépourvus d'Idées et d'invention. En 1808, lorsqu'il vint à Vienne , il parut avoir adopté les rcssentimens de toute T Allemagne contre le despotisme de Napoléon. En 180g, il accompa- gna le comte de Stadlon en Bavière , et il affecta un libéra- lisme pronoucéj mais ce n'était point son allure naturelle, et son véritable but était d'obtenir de la considération et des privilèges, en défendant les opinions de roligarcliie autri- chienne. Lorsque la campagne fut décidée en faveur de Napoléon, il retourna à Vienne, s'unit plus intimement que jamais avec M. de Gentz , et fut très-protégé par M. de Metternich. Là , n'étant plus invité à ranimer le flambeau mourant du patriotisme allemand , il reprit ses anciens travaux, il écrivit ses leçons d'histoire moderne et celles de littérature, qui seront plus spécialement l'objet de nos observations. Ses doctrines et ses opinions plurent telle- ment au prince de Metternich qui! l'envoya à Francfort , en qualité de conseiller de légatioii. Rappelé depuis à Vienne , il y a constamment travaillé à étouffer le peu de disposition des Autrichiens à l'Indépendance, au grand re- gret de ceux qui s'intéressent k l'amélioration de l'espèce humaine.
Nous avons cru devoir offrir à nos lecteurs celte courte notice sur la vie deSchlegel, afm de les mettre en état de mieux, apprécier quelques-uns de ses écrits. Son ouvrage sur la littérature ancienne et moderne a été traduit en an- glais, et doit avoir quelqu'influence dans la Grande-Bre- tagne. M. Schlegel s'y montre, sans contredit, fort élo- quent , et si sa critique manque quelquefois de profondeur , elle est toujours ingénieuse j il connaît parfaitement les
(le Frédéric ScUlegel. 8 >
langues , !a poésie et la philosophie des ancieus et des mo- dernes. Mais le désir de justifier son apostasie et ses opi- nions politiques du moment, ont donné à ses écrits une tendance contre laquelle il est important de prémunir le lecteur. A force d'esprit et d'éloquence , il cherche à prou- ver , par une foule de circonstances tirées de Thistoire ci- vile et littéraire, que leiirincipe de la monarchie absolue, soutenue par une hiérarchie sacerdotale , est d'origine divine.
C'est ce système que nous avons l'intention d'examiner avec soin. On peut le regarder comme un échantillon des moyens employée, sous la direction de quelques-uns des gouvernemeus di' l'Allemagne, pour retenir les hommes dans l'ignorance et dans l'erreur, en amusant leur imagi- nation d'objets frivoles ou d'un intérêt secondaire , sous prétexte de leur enseigner la vérité. Schlegel a l'art de paraître désintéressé, et il écrit sans passion , quoiqu'il ne perde jamais de vue le but de ses travaux. Il prétend domi- ner tout sou sujet avec le plus grand calme ; son impar- tialité apparente s'empare de la confiance du lecteur, dont il abuse pourtant , en oubliant de citer les auteurs qui pourraient déposer contre ses théories. D'une autre part, les écrivains dont les principes paraissent favorables à ses vues , sont exaltés outre mesure j leurs erreurs sont justi- fiées ou défendues. Toutes ses considérations , quelque gé- nérales qu'elles puissent paraître, sont toujours dictées par les circonstances et toujours dans le but d'imposer à se6 lecteurs les opinions que le gouvernement autrichien a in- Icrct de leur faire adopter.
IMous admettons avec lui , par exemple , que la phi;oso- phie doit cire un des sujets traités dans une histoire litté- raire , et que ce qui regarde l'entendement humain, y doit occuper la place la plus importante. Nous admettons éga- lement que là littérature perdrait beaucoup, si les hommeâ
8', G-jnrf^s
que leur itais^auce ( t leur Cortuiie appeîieut aux plus hautes fonctions du gouvernenienl , négligeaient de perfectionner leur esprit et s'occupaient exclusivement de leurs devoirs publics, laissant la culture des sciences et des arts à ceux que le sort éloigne des grands enip;ois et de l'administration de rétat. Mais nous ne pouvons pas reconnaître la consé- quence qu'il en tire j savoir : que les nobles sont les pré- cepteurs naturels du genre humain, et que les autres hommes sont nés pour en recevoir Tempreiale de leur caractère et ia forme de leur civilisation. Nous trouvons naturel qu'où enseigne une pareille doctrine dans les pajs où la noblesse est en possession exclusive du gouvernement et des fonctions les p' us éievéesj mais les lumières et la civi- lisation feront bientôt justice de ces existences privilégiées. Ceux qui veulent obtenir eu garder le pouvoir doivent posséder des connaissances supérieures , et auciine classe d hommes ne peut les acquérir en empêchant les autres d'y atteindre.
Après avoir ainsi indiqué les principes généraux qui ont guidé la plume de l'auteur, nous exposerons avec briè^'eté le précis de quelques-unes de ses leçons. Dans la première, il examine la poésie des Grecs , avant l'époque de Socrate ; et dans la seconde, leur littérature et leur philosophie, pendant les tems postérieurs. Il remarque très- Justement « que nos idées actuelles et nos connaissances sont tellement « dérivées de celles des anciens , qu il est difficile déparier n de littérature sans commencer par eux. » Homère, selon lui , avait un pressentiment de la révélation , tandis que Hésiode lui jsaraît disposé au matérialisme.
Pindare , accusé par les anciens d'avoir montré trop d at- tachement pour les Perses, est déiéndu par M. Schlegel, de manière à pi'ouver que ce critique regarde comme ime vertu le défaut de pati'i<;lisme, s'il est remplacé par l'ad- niiralio)! portée à un souver.iin riratiger. « Le rei)rocht'
lit: Frédcn'c Schlegel. 85
j) fait à Plndare , dit-il , peut cire facilement expliqué. Il est » évident, par ses poésies , qu'il n'aimait pas la domination » populaire qui avait occasioné des troubles fréquens dans » la Grèce. Parmi les tribus doriques , le pouvoir des » nobles était très-grand , et il régnait beaucoup d'atta- « chenienl pour les formes mouarcliiques. Dans l'apli- » quité , la domination de l'aristocraUe ne se montra Jamais » sous un point de vue si brillant que chez les Perses ; et, a quoique plusieurs souverains aient individuellement » abusé de leur autorité , ils se faisaient généralement » estimer par la douceur et !a noblesse de leurs manières. » Pindarea, comme on voit, un grand mérite aux yeux de M. Scblegel , celui de haïr la démocratie et d'aimer le pouvoir monarchique.
Nous passons sous silence plusieurs remarques du même genre sur les autres poètes , historiens et philosophes grecs, toutes remarquables p. r l'élégance de l'expression, en re~ greltant qu'un homme du talent de M. Schlegel ait pu s'im- poser une tâche aussi déplorable. Il ne dit pas un mot de Démoslliène : et pourquoi ? parce que son éloquence éner- gique fut dirigée contre un monarque. Si cet esprit de lâ- cheté se maintient encore pendant quelques années en .\ulriche, l'histoire de l'Allemagne sera bientôt à refaire, et les rejetons barbares de la maison de Hapsbourg seront tous transformés en Bajardou en Grandisson. M. Schlegel, trai- tant toujours , avec le même esprit de système, de la litté- rature romaine, oublie de citer Catulle , soupçonné d'avoir manque de respect h l'empereur ; et 11 s'est efforcé de faire de Virgile \m poète national, parce qu'il traita son souverain comme un Dieu : erit illc inihi seniper Deus. IXous avons été surpris que l'auteur ait rendu justice à Tacite. Voici ses propres termes : « De tous les auteurs latins, Tacite est )) celui dont il est le plus utile de parler. Le sens profond j) de cet écrivain , la vigueur de sa pensée, Tonergie tt la
P.G Œuvres
» concision de son style, admirablement adapté au sujet, » paraissent d'autant plus inimitables que plusieurs auteurs » ont essayé en vain de fimiter. »
Nous dirons peu de mots des septième et huitième le- çons, dans lesquelles M. Schlegel a traité de la littérature du moyen âge , principalement en Allemagne. Il cite Tbéo- dorlc , Cliarlemagne et notre Alfred comme fondateurs de la littérature de leur nation respective ; maïs , avant eux. , Ulphilas avait traduit la Bible, du grec en gothique. Les langues et les littératures du Nord ont été cultivées plutôt que l'auteur ne le suppose ; et Beolbuf, poème du troisième et du quatrième siècles , écrit dans une langue du Nord, est une preuve décisive de l'antiquité de la litté- rature germanique. Y\. Schlegel présume que les Germains des bords de la Baltique , ont reçu leurs caractères ru.ni- ques des Phéniciens qui vinrent commercer avec eux. Mais la tradition ne paraît pas d'accord avec cette opinion. Runa est pris quelquefois dans un sens poétique; et quel- quefois employé pour exprimer qIcs caractères alphabéti- ques ou magiques. Or, la religion , la poésie et la magie, avant eu , parmi ces peuples, une même origine, les carac- lèi-es runiques doivent avoir été les premiers employés dans la langue religieuse des Germains , et très- probablement dans la langue parlée.
Dans ses leçons sur la littérature italienne , M. Schlegel préfère le Tasse au Dante; mais M. Schlegel est , par de- voir, admirateur du pouvoir papal , et l'on sait que le Dante a fait tout ce qui dépendait de lui pour l'affiiiblir. C'est ainsi qu'il censure Machiavel, tout en reconnaissant sa su- périorité comme historien. Les travaux de ce vigoureux écrivain sur Tlte-Llve , et sa mort hors du sein de l'Eglise catholique, expliquent sufllsamment cette opinion.
\a manière dont M. Schlegel parle de Luther, son il- lustre compatriote , donnera une idée de l'esprit qui règne
de Frédéric Schlegel. 87
dans tout son ouvrage : w II y avait , pour ainsi tlire, dans » le génie puissant de cet homme privilégié, deux prin- » cipes opposés qui tendaiens sans cesse à le dominer. On » remarque, dans ses écrits un combat perpétuel entre la « lumière et les ténèbres , entre une foi solide et des pas- » sions indomptées , entre Dieu et l'homme. Aussi les ju- » gemens de ses contemporains et de la postérité ont tou- » jours été divers, quelquefois même opposés , toutes ieS » fois C[\i\\ s'est agi de lui. Je dois déclarer, pour ce qui » me touche, que l'étude de ses écrils et de sa vie, ne m'a n inspiré d'autre sentiment que celui de la pitié qu'on » éprouve en voyant un génie aussi élevé se contredire et » se perdre lui-méine. » Nous ne sommes point surpris que M. Schlegel , fortement attaché aux maximes de la papauté, ait de la peine à faire grâce à ceux qui les ont combattues. Mais , son opinion ne saurait compromettre en rien la gloire de Luther. Jamais aucun homme n'a travaillé avec plus d'énergie à la recherche de !a vérité , et peut-ètra il l'aurait découverte, s'il avait vécu dans un autre siècle. Comme écrivain , ce grand réformateur a obtenu les suf- frages de tous ses concitoyens. On admire , dans sa tratkic- lion de la Bible , la force , la dignité, Ja grâce du style , et cette heureuse flexiijilité de talent qui reproduit sans effort la physionom'e de l'original , depuis le récit le p:us simple jusqu'au sublime enthousiasme des prophètes. Notre but principal élant de signaler le système politique qui domine dans Y Histoire liltéraire de M. Schlegel , nous ne le sui- Trons j)as dans ses remarques sur les littératures des autres parties du monde. Eu parlant è.Q& auteurs anglais , français et espagno's , ses préjugés n'ont pas eu une occasion aussi favorable de se développer. Toutefois , on trouve encore dans ses exagérations sur le mérite ^ç^s littératures espa- gnole et portugaise , une preuve de sa prédilection pour l'Eglise romaine.
88 Histoire d;S vins
Nous lermioeroûs nos observations sur cel auteur si dis- tingué , sous le point de vue littrraire, par l'originalité et la finesse de ses critiques, en avertissant le lecteur de se dé- fier de ses principes qui tendent à rendre la servitude aima- ble et le despotisme perpétuel , s'il pouvait 1 être. On fera bien de le lire et de Técouter , parce que son style a du nombre, du mouvement et de la grâce j mais ce charme est trompeur ; pour y échapper , il fout être sur de soi-même , et ne pas perdre de vue les réllexions que nous venons de soumettre au iecleur. ( fyestniinster Retnew. )
HISTOIRE DES VINS ANCIENS ET ^JODERNES.
Par le docteur Alexandre Henderson, ua vol. ia-4°, i8a5 (i).
Le docteur Henderson a tenu plus encore que le titre de son livre ne semblait promettre, quoiqu'il promît beau- coup. Une histoire des vins des anciens eût été incom- plète, si l'auteur n'y avait pas joiilt tous les détails relatifs à la culture de leurs vignobles , à leur manière de recueillir , de préparer et de conserver leurs vins ; et si , en même tenis , il n'avait pas tâché d'apprécier les traits de ressem- blance ou d'analogie de ces vins avec ceux des modernes. Il fallait introduire^ en quelque sorte, le lecteur au milieu de leurs festins , dont ies vins composaient la partie essen- tielle. Le docteur Henderson n'a rien épargné pour rendre ses recherches à la fois instructives et agréables. A force de connaissances, de jugement et de goût, il est paivenu
(il The history nf niitlent nnd modem i\<ines , l>y A. Hcndcrion , M. D. 4" i8a,'j.
anc7e7is et modernes. 8q
à donner beaucoup crintérèt à toiiles les aLufions au vin, qui se rencontrent si fréquemment dans les ouvrages histori- ques, didactiques et lyriques des écrivains de la Grèce et de Rome , et surtout dans Horace.
Son ouvrage est géuéraiement cpnsacré à l'histoire du vin, comme le titre l'annonce j cependant on y rencontre plusieurs chapitres sur la fermentation, sur les principes conslituans des vins , sur leur classification , leur conser- vation , leur maturité, leur sophistication, et leurs pro- priétés nutritives et médicales , qui sont dignes d'un pro- fond examen. On trouve aussi, dans lesnotPs, un tableau de leurs forces relatives, de la quantité d'alcohol qui se dé- gage pendant la fermentation , et une évaluation des diffé- rentes espèces de vins français. Nous allons donner une analyse rapide de ce travail remarquab'e, en ajoutant les observations que nous croyons nécessaires pour relever quelques erreurs, ou réparer quelques omissions. Nous au- rions désiré , par exemple , que l'auteur eût établi d'une manière positive quede était , du côté de l'Orient, la limite où s'est arrêtée , dans tous les tems , la culture de la vigne, et la fabrication du vin.
Il commence son ouvrage par un chapitre sur les vi- gnobles des anciens, sur la nature du terrain et de l'ex- position qu'ils choisissaient, et sur leur manière de planter et de tailler la vigne. Il paraît y avoir eu des différences d'opinion sur la hauteur qu'on devait lui laisser prendre : Cal on , Pline et Columelle recommandent qu'on tienne la vigne basse; les deux. agronomes célèbres, Saserna père et fils, conseillent au contraire de la laisser pousser indéfini- ment. Les différentes espèces de vins , connus chez les anciens, étaient très-nombreuseg ; mais il est impossible de les désigner sous des dénominations modernes. La côte d'Aminée passait pour produire uu vin remarquable, sur- tout par ia délicatesse exquise de sou bouquet , et l'on
90 Histoire des lins
trouve, dans la vie de rempereiir Florien , par Vopiscus , un passage curieux où le changement de couleur du raisin de celte côte , est donne comme un présage. Le vin de No- meuUnu , coutenant plus de substance muci'agineuse que le premier , était également très-recherché. I^a l'igiie Apiana, le muscat moderne , qui a reçu son nom actuel , comme son nom ancien, de sa disposition à attirer iesaheii'.es ou les mou- ches , n'avait pas moins de célébrité. Les anciens mettaient beaucoup de soins et de sagacité dans le choix, du terrain pour les différentes espèces de vignes, et plusieurs coteaux ne produisaient souvent qu'une seu'e qualité de raisin. La portion la p'us intéressante de ce chapitre est consacrée au tableau comparatif de la dépense et du revenu des anciens et des modernes dans l'exploitation des vignobles. Le doc- leur Henderson entre , à ce sujet , dans une foule de re- cherches extrêmement précieuses , dont !e résultat est k que » "V arron n'a point exagéré en assurant que le produit d'une » portion de terre , équivalant à un acre anglais, pouvait » s'élever à cinquante-quatre muids de vin^ récolte infini- » ment supérieure à celles de nos meilleurs vignobles. » Il faut remarquer , cependant , que les anciens visaient trop souvent à 'a quantité aux dépens de la qualité, et supposer au moins une erreur dans Varron^ depuis qu'on s'est assuré que les vignobles de Grenade , les p'us fertiles Au. monde et les mieux situés , ne donnaient guère que le tiers du pro- duit indiqué par cet auteur. Les profits , évalués d'après les bases les plus raisonnables , ne s'élevaient pas , chez les anciens , au-delà de six pour cent des capitaux consa- crés à !a culture des vignes , comme , en Bourgogne , ils ne produisent que le sept , et en Champagne seulement le trois pour cent.
Dans ce chapitre , et dans plusieurs autres parties de sou ouvrage , relatives aux vins des anciens , le docteur Hen- derson a négligé trop légèrement un grand nondire d'au-
anciens et modernes. 9 1
leurs, qui lui auraien! fourni des renseignemens précieux sur les vignoljles et les vendanges des Grecs , et principa- lement sur les différences qui existaient entre leurs procédés et ceux des Romains. Il ne parle pas non plus des maladies auxquelles les vins sont exposés , ni des insectes et des ani- maux qui peuvent les attaquer , et des moyens que les anciens employaient pour les en préserver ; il est vrai que ces détails ne sont pas précisément Fobjet essentiel de son ouvrage ; mais tant d'écrivains de Tantiquité ont rapporté , à cet égard, des particulai'ités curieuses , qu'il aurait pu citer quelques-unes des plus importantes. On aurait appris volontiers , par exemple , comment les anciens défendaient leurs vignes des attaques des chèvres et des renards. Hasse!- quist nous assure que, dansTOrieut, les cliakals délruient quelquefois des vignobles entiers. Le goût des renards pour le raisin est passé en proverbe , et la fête célébrée par les cultivateurs d'Albènes, en Tlionneur de Bacciius , fête dans laquelle ils lui sacrifiaient un bouc, doit certainement son origine aux ravages exercés par cet animal sur son arbris- seau favori.
Le second chapitre est consacré aux détails de la ven- dangé et aux procédés employés par les anciens pour la fabrication de leurs vins. La vendange commençait géné- ralement au mois de septembre, et ils avalent grand soin de ne cueillir d'abord que les raisins les plus mûrs du coteau le mieux exposé. Les premiers cueillis contenaient selon eux, le plus de moût ; les seconds donnaient le meil- leur vin ; le troisième le vin le plus doux. La méthode de tordre les queues , d'écarter les feuilles et de laisser les raisins exposés au soleil , encore suivie aujourd'hui pour les vins délicats , était fort en usage chez les anciens. Théophraste, dans son Traité des Plantes, nons apprend qu'oa enveloppait quelquefois les grappi?s d'une cloclie , pour les garantir de la trop grande ardeur du soleil. Les
g 5 JJi.itoi'i'e de^ Tins
différentes uianicrcs de préparer ie moûc , ses noms et ses qualités, lorsquil avait subi quelques frausforruatlons ; le pressoir , le mélange de l'eau salée et plusieurs autres in- grédiens érangei^s à nos goûts , tels que la poi\ , des bois du Midi , des herbes aromatiques; sont traités dans l'ou- vrage da docteur Henderson d'une manière claire et com- plète. Nous admettons avec lui que quelques - nues défi substances qui devaient être ajoutées au A'in, d'après Colu- melle , n'avaient d'autre résultat que de !e clarifier ou de lui communiquer un parfum quelconque; mais après tout , ce chapitre ne donne pas une haule idée du goût des an- ciens, ni de rexcellence de leurs vins , s'ils étaient préparés selon les prescriptions de cet auteur.
Dans le troisième chapitre, on trouve la description des vases que les anciens employaient pour conserver leurs vins et des celliers où ils les déposaient. Des peaux d'animaux rendues imperméables par l'huile ou les gommes résineuses, servaient à cet usage, de tems immémorial : on en voit des preuves dans Homère et dans l'Ecriture. On introduisit ensuite des vases d'argile enduits de poix ; lorsque le bois abondait, on s'en servait pour faire des tonneaux. i mais, eu général, les Grecs et les Romains employaient la poterie, de préférence.
Les tonneaux qui contenaient les vins les plus généreux, étaient placés dans toute la longueur du cellier , et enfoncés dans le sable. H est probable qu'on avait recours au siphon pour vider les plus grands : on se contentait d'incliner les plus petits sur le côté , comme le voit dans plusieu^-s pas- sages des auteurs.
Tout ce qu'a dit le docteur Henderson sur les celliers des anciens , est fort curieux ; mais nous aurions encore désiré qu'à cet égard il eût consulté davantage les auteurs grecs, ne fût-ce que pour comparer leur méthode à celle qui est indiquée par les écrivains romains. On sait , par un pas-
ann'f'n.'! c! modi'rnr.s. ry»
sage (le Xôno bon , que les Grecs conservaient lerrs vins dans la lartle la plus fraîcbe de leurs habitations, et il existe un scoliaste d'Aristophane, qui dit qu'ils étaient dans Tu- sage de garder \p vin etlbuiledaus des caves ou des citernes. Encore de nos jours , les insulaires de Tîle de Zante ne con- servent pas auirement leurs huiles.
Avant que les amphores fussent déposées dans le /'unie/- ri'um , les Romains v attachaient une étiquette inchquant Vannée de la récolte des vins qu'elles contenaient et le nom des consuls eu exercice. La manière d'employer lefiema- riiim à Tamélioration des vins, empruntée des Asiatiques, est parfaitement décrite par notre auteur. Lorsque les vins étaient robustes et de nature à gagner à cette préparation , l'effet en devenait salutaire : on en faisait principalement usage pour donner du corps à ceux d'une qualité inférieure. Le docteur Renderson paraît convaincu que les vins épais des anciens n • devaient cette propriété qu'à l'emploi an fu- mariian. Cependant nous sommes plus disposés à partager l'opinion de Pav»^- , qui pense que dans les premiers teras de la fabrication des vins en Grcce , on leur donnait gé- néralement une consislance artificielle. Il prétend même qu'un seul petit canton de la Laconie produisait des vins qui ne fussent point épaissis par la fumée ou par l'ébuUition , et un texte d'Aristote , qu'il cite, semble confirmer celte opinion.
[jC produit de la dernière vendange était goûté, pour \\ première fois, le jour de la fête de Bacchus, au mois d:? mai, lorsque les vents d'ouest avaient cessé. Jadis on célé- brait une fête analogue, en Angleten'e , comme on le fait encore en Allemagne , à la Saint-Martin j on ouvrait les barriques de bière , au milieu des festins , des chansons et des réjouissances de toute espèce.
Le docteur Heuderson termine ce chapitre par des cita- tions qui prouvent qu'il \\f a rien d'absolument nouveau
II. n
g4 Histoire des vins
sous le soleil , en bien ou en mal. « Pour attirer les ama- » teurs j dit-il , les marchands de vins , chez les anciens , » employaient toutes sortes de ruses 5 quelques-uns versaient » du vin jeune et médiocre dans des tonneaux qui en avalent n contenu d'excellent j d'autres plaçaient du fromage et » des noix dans leurs celliers , afin que ceux qui entraient, » fussent tentes d'en manger , et que leur palais fût émoussc » avant de goûter an vin. »
Les variétés et les qualités générales des vins des anciens sont exposées dans le chapitre suivant. Il est évident qu'à moins de comparer leurs qualités à celles des vins modernes, il est impossible de nous en donner une idée exacte , et quels que soient les efforts du docteur Henderson pour ar- river à ce but , on s'aperçoit aisément des difficultés qu'il a dû rencontrer dans cette partie de son travail. Il fait ob- server, avec raison, « qu'il n'est pas toujours très -facile » de déterminer d'une manière précise , les qualités dls- » tinctives des vins modernes , et que cette tâche est néces- .) sairement plus difficile encore à remplir , pour les vins » des anciens j mais que les termes aux moyens desquels » nous caractérisons l'odeur , la saveur et les propriétés » essentielles des nôtres , ayant aussi été employés dans M l'antiquité , on peut déterminer , par analogie , jusqu^à » un certain point, quelques-unes des propriétés des vins » anciens , et même établir auxquels des produits de nos » coteaux ces vins ressemblent davantage. »
La douceur était une qualité jugée à peu près indispen- sable dans les vins des anciens. Le docteur Henderson en donne des preuves convaincantes , et l'on trouve dans Mar- tial un passage qui porte son assertion jusqu'à l'évidence. Cet auteur compare le nectar des dieux au vin de Falerne, mêlé avec le miel d'Athènes ( liv. xiii , p. 108. ). Les Ro- mains tiraient ces vins doux de l'étranger j ceux de l'Italie étaient généralement secs et durs, e. ne devenaient pota-
anciens et rrwclfrnes. g5
blcs qu'avec le temset le séjour dans \g fumariurn . Il y avait donc trois espèces de vins chez les anciens : les vins (!oux , les vins secs et les vins intermédiaires, à la fois secs et doux, ou doucereux. Les vins grecs étaient principalement sucrés, comme le vin de Chypre ou de Constance; ceux de Co- riuthe et de Pramuia étaient secs, et ne perdaient lear âpreté qu'au bout d'un certain nombre d'années. Les plus forts étaient hauts en couleur ; ceux qui provenaient des raisins blancs gardaient une teinte jaunâti-e : aucun d'eux n'était doux. On les désignait par le nom de leurs crus, et dans les cas de récolte extraordinaire, par celui des consuls de l'année. Il fallait cinq ans pour mûrir les plus géné- reux , et quelquefois davantage. Souvent le viu ne s'amé- liorait qu'après vingt ans : passé ce teras , il devenait exquis. Cinq ou six ans suffisaient aux vins étrangers , et lorsqu'ils étaient de nature à supporter la mer , ils gagnaient beau- coup à voyager.
Les vins ordinaires d'Italie étaient à très -bon marché , quoiqu'on ne puisse pas en déterminer le prix d'une manière exacte ; il paraît avoir varié depuis deux sous jusqu'à huit sous le o-a/Zo/z ( quatre litres de France ). Les vins inférieurs de la Grèce coûtaient 25 , 5o et 5o fr. le muid ; les meil- leurs s'élevaient jusqu'à uoo fr. , et Pline parle d'une seule amphore de vin grec superfin , qui fîit payée ce prix exor- bitant. En 472 , sous le règne de Théodoric, la vendange avait été si abondante , que le vin ordinaire gc vendit moins d'un sou le gallon.
En parlant des principaux vins de la Grèce et de l'Asie , le docteur Henderson les représente comme le produit pres- que exclusif des îles Ioniennes et de l'Archipel. Lesbos , Chio et Thasos fournissaient les plus estimés ; leur couleur était d'un jaune pâle, et leur bouquet d'une odeur exquise. Le vin.de Lesbos avait moins de parfum , mais plus de sa- A'cur ; celui de Thasos, généreux , doux , vieillissait lente-
g6 Histoire des vins
ment ; mais lâge lui donnait une odeur agréable de pomme. Le docteur Clarke assure que les médailles de Chio , qui ne sont point rares dans le Levant , ont toutes quelques rap- ports au vin de cette île , qui conserve encore son ancienne célébrité j elles représentent d'un côté un spliynx couronné de raisins, et de Tautre une amphore avec quelques em- blèmes de la fertilité de l'île. Le vin de Clilo était si estimé , si rare et si cher, lorsqu'il fut introduit à Rome pour la première fois , que dans les repas les plus somptueux , on n'en versait qu'une coupe à chacun des convives.
Les Grecs étaient familiarisés avec les meilleurs vins de l'Asie et de l'Afrique. Parmi les derniers , ceux de Tœnia n'admettaient aucune comparaison ; et le vin de IMéroé , boisson favorite de Gléopâtre , avait de l'ana- logie avec celui de Falerne. Le vin de Tœnia , d'une cou- leur grise ou verdàtre , un peu astringent , quoique doux, se faisait remarquer par son odeur aromatique. On voit, cependant , par une épigramme de Martial , déjà indiquée , que la plupart des vins d'Egypte étaient d'une qualité fort inférieure , et Macrobe déclare positivement qu'ils ctaienl extrêmement froids et mous , malgré la chaleur du climat.
lips vins des Romains sont le sujet du sixième chapitre. La Campanie, cette province célèbre par la douceur de son climat et la fertilité de ses coteaux , produisait le meil- leur de la presqu'île. « Dans l'antiquité , dit notre auteur , » les collines qui donnent à toute la contrée une physio- » nomle riante et animée , paraissaient ne former qu'un » immense vigno])le où l'on prenait soin d'entretenir les » espèces de raisin les plus parfaites, j» Le vin de Falerne était le produit le phis recherché de ce vignoble; mais il est probable (jue , sous ce nom , on préparait et on vendait souvent les vins moins délicats de Gaurus et de Marsicus. Selon Pliae , cité par HP!idî:rson, !.; via de Cécul^e qu'on
anciens et modcnics. q^
rrcnitail dacs les marais J'Amyclce , avait eu , dans un tems, beaucoup de réputation 5 mais on négligea les vignes , <'l la formation d'un canal contribua à les faire abandonner. Ls vin de Falerne était alors au second rang, et peut-être au premier ; le vin d'Albe , au troisième , à cause de sa douceur. Auguste , selon Pline, donnait la préférence au via de Lelos , quoiqu'il doive paraître extraordinaire , comme l'observe le docteur Henderson, qu'Horace n'en ait jamais parlé. Tels étaient , avec les vins de Sorrente et de Capcue , analogues à ceux de Xérez et de Madère , les plus fameux vins de la Campanie , du tems des Romains.
Nous ne suivrons point le docteur Heuderson 'ans les dé- tails relatifs à l'histoire des vins de Vérone , de la Sabine , de Spolelle et de la Sicile.
Les Romains , indépendamment de ces vins . en tiraient beaucoup de leurs provinces de la Grèce , de la Gaule, de l'Espagne et de l'Archipel. Les raisins violets de Vienne et le riche muscat du Languedoc leur étaient parfaitement connus, ainsi que les vins généreux de l'Espagne. Les îles Baléares leur en fournissaient également, et lis en faisaient autant de cas que de ceux de plusieurs crûs de Tf ialie.
On trouve dans quelques passages des anciens, que la populace de Rome avait fini par éprouver le besoin du vin avec autant de vivacité que celui du blé , à mesure ijue le hixe faisait des progrès, et que l'empire mirchait vers sa décadence. Suélone rapporte que le peuple se plaignait amèrement, sous Auguste, de la rareté et de la cherté du vin, et que ce priuce répondit que son gendre Agrippa avait pris des mesures pour l'empêcher de mourir de soif, en veillant à l'entretien des fontaines. Il faisait allusion au corps des ingénieurs hvdraulicjues [cura/ores aquanmi ) , que celui-ci avait institué et préposé au soin et à la couse r- vation des aqueducs. Vopiscus , dans sa f^ie d'Aurélien , parle ausi i\\\ projet qu'avait eu cet empor» ur de fournir
f)8 lîiiloitv drs vins
du vin à la populace , comme on lui fournissait du pain , de riiuile et de !a viande; mais on lui fit sagement observer que s'il accordait celte faveur , il faudrait accorder toutes celles que le caprice et la «léhauclje feraient solliciter au peuple romain. Il se contenta de faire déposer du vin dans le temple du Soleil , où il était vendu à très-bas prix. Les tribuns et les autres ofllcicrs des légions en recevaient une ration j et l'on peut conclure d'un édit de l'empereur Niger, que toute l'armée romaine en buvait également pendant la durée du service , jusqu'à ce qu'il fût décidé que les soldats se contenteraient de vinaigre (i).
Les moyens employés par les anciens pour tremper ou rafraîchir le vin , forment le sujet du septième chapitre. Ils regardaient comme inconvenant et grossier de le boire pur ; mais tandis que les Grecs et les Romains y mêlaient de l'eau pour Vaifaiblir , les Asiatiques y ajoutaient des épiées pour lui donner plus de force et de saveur.
Il était difficile, sous un climat tel que celui de l'Ilalle et de la Grèce, de se procurer de la glace ou delà neige pour rafraîchir les boissons ; et c'est cependant sous des latitudes aussi chaudes qu'il est surtout agréable de hoire Jrais. Les Grecs avaient emprunté cet usage aux Orientaux, ainsi que la manière de conserver la glace et la neige , et d'abaisser la température de l'eau par l'évaporation : ils la transmirent aux Romains. Ce dernier procédé a été parti- culièrement décrit par Athénée , Pline et Galien j le doc- teur Henderson ajoute qu'on employait des eufans à entre- tenir pendant toutes les nuits , l'humidité extérieure des barriques. La fraîcheur de ces barriques était conservée , aussi bien que les pots de neige et de glace qu'elles ren-
(i) KOTE DU Tr. Ce que les Romains appelaient acctnm^ le vi- naigre , n'e'tait qu'une espèce de vin fabriqué , une sorte de piquette qu'on donnait aux soldais, et que ceux-ci mêlaient avec de l'eau pour se dc'salle'rcr. On pourrait l'appeler le vin de. munition. Ad. lî.
anciens et modernes. 99
maient , aa moyen d'une enyeloppe de paille, de branches de cl)cna et de toiles grossières. Le docteur Henderson paraît croire qu Alexandre apprit , dans Tlnde , cette méthode de conserver la neige; mais elle était connue plus d'un demi- siècle avant sa naissance.
Cette première partie de l'histoire des vins des anciens, est terminée par un exposé des dififérens emplois du vin dans les festins des Grecs et des Romains ] leurs ragoûts , leurs sauces, leurs coupes, leurs toasts, leurs différentes espèces de vins sont décrites de la manière la plus agréable. On y remarque <les contrastes singuliers entre les mœurs des Grecs et celles des Romains : ceux-ci permettaient à leurs femmes de prendre place à leurs banquets , mais ils leur défendaient l'usage du vin , tandis que les Grecs , qui le leur permet- taient , ne souffraient point qu'elles parussent dans leurs festins.
Le docteur Henderson a très-bien fait ressortir la dif- férence qui existait entre les grossières jouissances des hé- ros d'Homère , et les brillantes réunions des Grecs et des Romains, dans des tems postérieurs. « Arcliestraie de Sy- » racuse , dit-il, qui parcourut la terre et les mers , seule- » ment pour étudier l'art de bien vivre , réunit ses maté- » riaux , et en fit un poème sous le titre de la Gastronomie j » dont plusieurs fragmens ont été conservés. TImarchides » de Rhodes offrit à ses concitoyens l'hommage d'un traité » en six ou sept livres , sur le même sujet. Un ouvrage » complet sur l'art du cuisinier, commençant parles truffes » et finissant par le poisson , est dû à Philoxène de Cylhère, » le prototype des Epicm'cs de noire tems , qui demandait » aux dieux le cou cV une grue pour prolof2ger ses Jouissances, » et qui se faisait toujours accompagner d'esclaves chargés I) d'hqile, de vinaigre, et d'épices , pour assaisonner les i> mets qu'on pourrait iui offrir, lorsqu'il dînait en ville. n On dit qu'Arlsiolo lui-même, s'éiait occupe de rédiger
loo Hisloire dtfs ri/is
» un code (le lois pour la table , et qu'il passait , parmi ses » contemporains j pour un grand amaîeur de poisson. »
Nous dirons quelques mots des salles à manger de l'an- ti({uité. Elles étaient toujours placées dans la partie la pais élevée de la maison, à cause du plaisir de la vue, et leur longueur était double de leur largeur. La décoration inté- rieure ne répondait pas toujours à la magnificence des re- pas, surtout s'il faut croire ce que dit Horace, de ces canapés suspendus autour de la table , dont la chute enve- loppait souvent les convives d'un nuage de poussière (i). Cependant les salles à manger de quelques eiripereurs, notamment celles de Néron et d'Héliogabcile, surpassaient en magnificence tout ce que nous pouvons imaginer de plus brillant dans les tems modernes ; elles étaient revêtues de grandes lames d'ivoire, qui présentaient des tableaux différens en glissant sur des roulettes j on parfumait les convives et on les couronnait de fleurs. Le mouvement des corps célestes était imité sur des plafonds cintrés, de ma- nière à représenter le cours des saisons. Nos lecteurs pour- ront consulter sur cette matière , i'ouvrage à la fois ins- tructif et amusant de dAruay , ou /es Recherches sur les rnceurs doniesiùjues des Romains.
Les Grecs et les Romains avaient empruntés aux Asia- tiques l'usage de se coucher pour prendre leurs repas. Leurs sièges étaient extrêmement élégans ; les pieds en étaient d'ivoire ou de bronze ; ils les couvraient d'élolTes couleur de pourpre et richement brodées. Quelquefois on y semait des roses : l'anecdote du Sybarite est bien connue. Les tables ne le cédaient point aux sièges en richesse et en magnificence : dans les premiers tems elles étaient de sapin ou d'érablej plus tard les Romains y employèrent le bois de citronnier. Les pieds et Ips bords é aient garnis d'ivoire ou d'argent.
(i) Horace, Sal.,i;v. II,, 8.
anciens et modernes, ioi
Mais ce lu:s.e n'était pas constamment accompagaë du goût et de la propreté ne'cessaires. Jusque sous le gouver- nement des empereurs , on n'avait pas connu le iiuge de table: c'est seulement à cette époque que les Romains commencèrent à se servir de la laine pour i'aire des nappes i ils employèrent aussi delà toile et de la soie brodées eu or. Ce fut long-tems après Auguste, que clia{jue Ampbylrion imagina d'ofFrir des serviettes à ses convives : jusque-là , chacun apportait la sienne ; et l'on dit que cette coutume ne cessa , que parce que les esclaves chargés de porter les serviettes , s'en servaient pour dérober toutes sortes d'ob- jets (i). On essuyait les tables avec une éponge après le dîner. Les convives étaient ordinairement vêtus de blanc. Pour ne pas salir les lits , on leur donnait des pantoufïles ou bien ils étaient leurs chaussures. Chacun était servi par son esclave ; ceux-ci rapprochaient ou éloignaient les plats , nettoyaient la table, servaient à boire et chassaient les mouches.
Les Romains recevaient leurs verres des manufactures d'Egvpte : ils étaient aussi purs , aussi limpides que du cris- tal de roche \ on ne commença à les connaître à Rome que vers Tan 556 de sa fondation.
Les usages et les cérémonies les plus importantes rela- tives aux festins des anciens ; les libations aux dieux , le couronnement des convives et êies coupes avec des guir- landes dont la fabrication était devenue une branche de commerce fort importante ; la manière de porter les san- tés, circonstance ù i'occasiou de laquelle il faihiit remplir sa coupe juiqu'aux bords; les devoirs etraulorilé du pré- sident du banquet; Tljabitude qu'avait le maître de la mai- son de garder les meilleurs morceaux pour lui et pour ses
ï (i; Avant que l'usage Jl-s serviettes fût coniiu , les anciens es-
suyaient leurs doigts avec de la mie tie pain qu'ils jetaient ensuite aux cliiens qui se trouvaient dai.s la salle à niangci.
102 Notice sur la vie
convÎA'es les plus intimes on les plus riches , tandis que les autres étaient obligés de se contenter de leurs restes j toutes ces particularités et plusieurs autres encore, également fort curieuses, sont présentées de la manière la pins in- téressante dans ce chapitre. Dans un autre article nous examinerons comment l'auteur a traité le reste de son sujet , en faisant l'histoire des A'ins modernes , et en en ap- préciant les diverses propriétés.
( Westminster Revicw. )
BIOGRAPHIE.
NOTICE SUR LA VIE DE SIR RICHARD ARKWRIGHT (l).
C'est le sort commun des inventeurs de ne pas être heu- reux. Les hommes qui ont enrichi leur pays par des décou-
(i) Note du Ta. La plupart des nations modernes ne se sont guère occupées que de l'histoire des conque'rans et des hommes pu- blics. On les a vues souvent se livrer à des recherches minutieuses, pour connaître toutes les particularite's de la vie de ceux qui ne leur avaient e'tc signale's que par le mal qu'elles en avaient reçu ; et tandis qu'elles enregistraient avec soin les actes de leurs bourreaux , ces bien- faiteurs de l'humanité , qui , par des proce'de's admirables , introduits dans les arts utiles, ont re'paré le dommage causé par les guerres, les administrations inhabiles et les mauvaises lois , vivaient obscurs et mouraient dans l'oubli. L'antiquité s'était montrée plus reconnais- sante et plus éclairée; les Hindous, dans l'élan de leur gratitude , avaient attribué une origine divine à Kasyapa, qui avait desséché les plaines marécageuses du Cachemir ; et la Grèce avait dressé des au- tel* à Triptolème, l'invenlcur de la charrue. L'Angleterre a de bonne
de sir Richard ^Irkwn'ght. lo^
rertes utiles , ont , presque tous , vécu dans Tabandon et ia misère . il en est bien peu qui aient recueiîli personnelle- ment le fruit de leurs travaux. Ceux-là iiième qui jouissaient déjà d'une certaine aisance ont éprouvé de grandes difficultés h faire accueillir leurs projets, et c'est ordionirement aux. dépens de leur repos et de leur fortune qu'ils ont essayé de les mettre à exécution. Ont-ils obtenu parfois un succès tardif, l'envie leur a contesté l'honneur de leurs inventions; la cupidité a tenté de leur en ravir le prix; et les ruses du commerce et toutes les subtilités de la chicane ont à la fois été dirigées contre eux. Les inventeurs sèment , mais il est bien rare qu'ils récoltent. Cependant, la deslinéed'ArkAvright offre une exception remarqualjle à cette loi commune ; ce n'est pas qu'il n'ait eu sa part des disgrâces presque tou- jours réservées au génie : sa condition fut loug-tems obscure; ses talens s'exercèrent d'abord sans appui , et ses efforts rencontrèrent des obstacles dans l'ignorance et dans des craintes chimériques. Alors qu'il eut vaincu ces obstacles, il en vit naître d'autres. Ses droits furent contestés, ils furent souvent méconnus , et jamais même ils n'ont été solidement établis. La calomnie s'attacha à son nom, et Tenvie le signala comme usurpateur des mventions d'autruî. Cependant, Arkwright vit enfm se dissiper ces nuages élevés par la
beure imîté cet exemple : ses rois ont souvent confe'ré à des me'cani— ciens , les honneurs de la clievalerle ; et aujourd'hui ses premiers ne'— gocians, les hommes les plus distingue's de sa puissante aristocratie, des ministres , et jusqu'à des princes du sang royal , se sont re'unis pour élever une statue à Watt , l'auteur des principaux perfcctionnemens introduits dans la machine à vapeur. En même tcms, plusieurs recueils périodiques publient des notices biographiques sur les agronomes et les mécaniciens qui ont rendu le plus de services à la Grande-Bre- tagne. C'est au G lascow— Magazine que nous empruntons la notice que l'on va lire, sur sir Richard Arkwright, l'un de ces hommes utiles : nous ne négligerons pas l'occasion de faire successivement connaître la vie de quelques autres, à leurs émules du continent.
io4 Notice sur Ui rie
malveillance; il acquit une grande fortune, et avant de terminer sa carrière, il eut ia satisfaction d'en tentlre ses concitoyens le bénir comme leur bienfaiteur.
Ricliard Ârk^vright naquit de pauvres parens , en i"52 , à Preston , dans le comté de Lancastre. Il était le dernier de treize enfans. On lui fit prendre de bonne heure Vétat de barbier, qu'il exerça jusqu'à l'âge de trente ans. On ne sait pas bien ce qui le porla d'abord à diriger son attention vers la fabrication du coton. Il paraît toutefois qu'habi- tant un pays qui contenait plusieurs manufactures de ce genre, il eut souvent occasion d'observer 'es procédés <iu'on y employait, et qu'il fut frappé des plaintes qu'il entendait faire aui fabricans de manquer de colon fdé. I^e comté cle Lancastre était, dans ce lems-là , la seule province d'An- gleterre qui eut des fabriques d'étoffes de coton , et les procédés dont on y faisait usage étaient encore très-impar- faits. Jusqu'en 1765, le calicot -, alors comme aujour- d'hui, la principale étoffe qu'on y confecliouudt , se fai- sait partie en lin, et partie en coton: la trame était en coton et la chaîne en fil de lin. Cependant, tout le monde sentait l'imperfection de ces procédés, et la nécessité de les améliorer; chaque jour il se faisait quelque expérience dans ce but, et c'est de celte époque que datent les im- inenses'progrès que l'Angleterre a faits, tant dans ses ma- nufactures de coton , que dans toutes ses autres fabrica- tions.
Un tisserand du comté de Lancastre, nommé Hargrave, inventa d'abord un nouveau procédé pour carder le colon, et ensuite une machine pour \ejiler, ap^^clée spin/iing-Jenny: c'était déjà un grand pas de fait dans la voie des perfec- lionnemens. Mais les ouvriers prirent feu ; ils craignirent d'être moins employés par suite de ces innovations. Ib s'u- nirent donc contre l'inventeur, brisèrent ses métiers, et le forcèrent d'aller s'établir ailleurs. Le malheureux Hargrave
de sir Richard Arkwright . lo5
lenla, en conséquence, tle se fixer à Notlingham , mais dans cette ville , méuae difficulté : on se coalisa contre ses inven- tions; il ne put les faire adopter, et mourut peu après dans une profonde misère. Dans ce^ entrefaites , Arkwright essayait de perfectionner le mode de fder, alors en usage ; mais faute de connaissances en mécanique , 11 ne put construire une machine propre à remplir ses vues 5 il n'y parvint que long-tems après, et il n'obtint ce succès qu'à l'aide d'autrui. Voici en substance les reproches qu'on lui a faits à cet égard.
D=!us Tanaée 1769, Arkwright avait déjà quitté le métier de barbier, et il parcourait les campagnes cherchant à acheter des cheveux; il vint, dans ses courses, à Waring- ton, et là i; se lia avec un horloger nommé Kay. Il confia à ce dernier quelques Idées qui Toccupaient sur la décou- verte du mouvement perpétuel. Kay tourna en ridicule ces idées, et lui fit observer que sou génie s'exercerait plus utilement en cherchant à découvrir quelque procédé pour filer le coton, propre à remplacer avec succès celui qui était alors en usage. Ayant construit des machines pour un fabricant de Warrlngton, cet horloger avait acquis par là quelques notions sur le mode de filer le coton, et il en fit part à Arkwright. Ces deux hommes mirent leur génie en commun, pour construire une nouvelle machine, et le ré- sultat de leurs essais fut une mécanique qui avait quelques avantages sur celles connues jusqu'alors. On a dit que dans ta cgiifectiou de cette machine, rinventlon appartenait à Kay, ei les perfectionneniens à Arkwright. Quoi qu'il en soit, le ré- sultat de leurs communs efforts ne pouvait être considéré que comme un premier pas. Depuis cette époque, Arkwright employa à faire des expériences cinq années consécutives , et une somme de 20,000 liv. st. ( 5oo,ooo fr. ) , et ce ne fut qu'à respiration des cinq années que ses machines furent portées au polal de perfection où clk>s sont aujourd'hui.
io6 Notice sur la vie
lies Ibntls avaient ctc avancés par des personnes qui avaient
une égale confiance dans sa probité et clans ses talens.
S'étant associé avec un capitaliste de Pi'eston, sa ville natale , il établit des macliiues d'après le modèle dont il était l'inventeur ; mais elles n'eurent pas un meillear sort que celles de l'infortuné Hargrave. Les ouvriers se soule- vèrent, les brisèrent , comme ils avaient brisé celles d'Har- grave , et chassèrent Arkwright et son associé de leur ville. Il se retira alors dans celle de Nottlugham j et là , loin de se rebuter, il s'occupa de nouvelles expériences pour amé- liorer de plus en plus ses procédés. Il trouva une maison de banque qui lui fit à cet effet une avance considérable de fonds; mais les avances se multipliaient, et le succès des expériences était incertain. La maison de banque chercha à transporter ses intérêts , à cet égard, en d'autres mains. Un riche fabricant de bas de Nottingham , auquel elle s'adressa , vit de suite tout ce que promettaient les expé- riences d'Arkwright. Il s'empressa donc de rembourser à cette maison les avances qu'elle avait faites , et de se subs- tituer à ses droits. En 1769, ArkAvright obtint un brevet pour un métier à filer, et il établit à Nottingham un mou- lin qui était mu par des chevaux. En 177 i , il en établit un autre qui devait se mouvoir par un cours d'eau.
Le métier àjîler a été, à juste titre, considéré comme une invention admirable. La machine qui sert à dévider et filer le coton est, sans contredit, le plus beau procédé dé- couvert par Arkwrigh'. Tous les perfectionnemens qu'il fit depuis , bien que plus ou moins importans , n'exigeaient pas un esprit aussi créateur , puisqu'ils n'étaient que le développement d'un principe déjà connu. On dit que la première idée de cette machine lui fut inspirée par la vue du moulin ordinaire employé dans la fabrication du fer, et qu'il conçut par analogie que le même mécanisme pourrait s'appliquer à la filature du coton.
sur sir Richard Arhwright . 107
Arkwright commençait à retirer quelque fruit de ses in- ventions, lorsque flans l'année 177 2, on prétendit que ses perfectiohnemens ne lui appartenaient pas en propre j et l'on voulut s'autoriser de celte allégation pour lui contester son brevet. A cette occasion il soutint un procès dont l'issue fit éclater la justice de ses droits , et dès-lors il ne fut plus inquiété à Tégard de ce premier brevet. Ayant ensuite améliore ses machines, il obtint, eu 1775, un brevet pour ce nouveau perfectionnement 5 mais ce second brevet devint un autre olîjet de contestation , et à la suite d'un très-long procès qui ne se termina qu'en 1785, le brevet fut déclaré nul. On motiva ce jugement sur ce que le principe mécanique des changemens qu'il avait introduits dans ses machines était déjà connu.
Heureusement Arkwright pouvait se consoler de cette disgrâce par le succès Immense qui couronnait d'ailleurs ses entreprises. Il y avait associé un capitaliste écossais, et la fortune les comblait l'un et l'autre de ses plus riches faveurs. Les machines d'Arkwright se répandaient dans tout le royaume , et il percevait sur chaque fuseau qui y entrait , un droit annuel qu'on ne pouvait considérer que comme un tribut payé au génie. Cependant cette prospérité lui avait fait beaucoup d'ennemis et d'envieux, et son ca- ractère peu conciliant n'était pas propre à en diminuer le nombre. Ses ennemis lui rappelaient sans cesse la bassesse de son premier état , et ils montraient assez par-là qu'eux- mêmes n'en seraient pas sortis si le sort les y eût placés. Arkwright disait à cette occasion et par allusion à son as- socié , qu'il avait mis son rasoir entre les mains d'un Écos- sais qui leur ferait la barbe à tous.
Les perfectionnemens faits à cette époque dans la ma- chine à vapeur, permirent d'en faire Tappllcation aux maphines pour filer le coton , et les inventions d'Arkwright secondées de cette manière par celles de Watt, acquirent une
r(;8 Notics sur ta vie de sir Richard Arkyi>rish.t .
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îinporlance nouvelle. Les machines ilc Bolton et deWnlt fi;- rent appliquées, pourla première fois, h celles d'Aïk^vright, dans l'année 1790. Elles furent placées, à celte époque, dans les belles fabriques que ce dernier avait établies à (]romford, village du comté de Derby, où ii avait défini- tivement fixé son séjour
Il nous reste peu de choses à dire sur les derniers évé- nemens de la vie d'Arkwrigbt. En 1786, il présenta une adresse au roi, an nom du sbérift' de Wicksworth, et ij recnt à cette occasion le titre de chevalier. Il mourut dans son domaine de Cromford , le 5 août 179^.
Cet homme célèbre par ses inventions utiles , ne put jamais se dépouiller des formes contractées dans sa jeunesse, et en prendre d'autres p'us analogues au rang auquel ses talens lavaient élevé depuis. Il était incontestablement doué d'un esprit supérieur; mais à cet esprit était allié un caractère bizarre et pétulant. On se fera quelque idée des avantages que l'Angleterre a relire de ses découvertes , en se rappelant l'état grossier où était la fabrication des tissus de coton , il y a cinquante ans , et en considérant que cette fabrication est aujourd'hui la plus importante qui occupe les habltans de ce pays. Les produits des fabriques de colon dans la Grande-Bretagne sont estimés à la valeur annuelle de plus de quarante iiiillions sterlings ( un milliard de francs ) , dont la moitié se consomme au-dehors. Plus d'un huitième de ces produits sort des fabriques de Glas- gow et de celles de ses environs. Tous les pays de l'Europe ont employé avec profit le métier à filer. En un mot , le développement que les fabriques de coton ont pris par suite des perfectionnemens d'Ark^vright et de ses succes- seurs, est une chose sans exemple dans l'histoire du com- merce. ( Glasgow Magazine )
AGRICULTURE.
DES PLANTATIONS,
Nous apprenons avec plaisir que rempressement du pu- blic à se procurer le Guide du Forestier Aç.ls\o'^T^A.-VYi , en a déjà rendu nécessaire une seconde éditiou. Les détails dont est rempli cet ouvrage sont trop iniportans pour pouvoir être exposés dans une analyse,- aussi nous bornerons-nous à fixer l'attention du lecteur sur un^-Tijet particulier qui y est traité d'une manière supérieure.
Il s'agit de l'avantage qu'il y a pour le propriétaire et pour le fermier , à planter d'arbres les parties de la ferme qui ne peuvent pas être employées à d'autres usages. Rien de plus aisé pour le propriétaire que d'intéresser le fermier à contribuer, de celte manière, à la fertilité et à l'agrément du solj car, indépendamment du fait que nous allons citer d'après M. Monteath , nous en connaissons beaucoup d'autres qui confirment sa tbéorie.
Si l'on exige d'un fermier qu'il entretienne les arbres du propriétaire, et qu'il soit responsable de tous les dommages que d'autres personnes peuvent leur faire éprouver , sans qu'il y soit intéressé, on n'atteindra jamais le but qu'on se